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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les grandes chroniques de France (3/6) + selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis + +Author: Paulin Paris + +Release Date: March 21, 2011 [EBook #35643] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +HISTOIRE +DE +FRANCE. + + + +PARIS. Imprimerie de Béthune et Plon, +Rue de Vaugirard, 36. + + +LES +GRANDES CHRONIQUES +DE FRANCE, +selon que elles sont conservées +en l'Église de Saint-Denis +EN FRANCE. + + +PUBLIÉES PAR M. PAULIN PARIS, +De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres. + + + +TOME TROISIÈME. + + +PARIS. +TECHENER, LIBRAIRE, +12, PLACE DU LOUVRE. + +1837. + + +CI COMENCENT LES GESTES + +L'EMPEREUR CHARLES-LE-CHAUF. + +* * * * * + + +I. + +ANNEES: 842/851. + + +_Coment ses frères se combatirent à luy, et coment il furent desconfis et +fuirent. Et puis coment il pacifièrent ensemble et partirent l'empir; et +coment Lothaire fu moine et trespassa en religion, et coment un de ses +frères fu déceu, et de maintes autres choses._ + + +[1]Après la mort l'empereur Loys,[2] (qui par son nom fu appelé +Loys-le-Débonnaire et fu fils Charlemaine-le-Grant,) deux de ses fils, +Lothaire et Loys, assemblèrent grant ost de toutes pars de leur royaumes +contre Charles-le-Chauf, leur frère, qui estoit roy de France. (Voir est +qu'il n'estoit leur frère que de père, car il fu fils de la dernière femme +qui eut nom Judith.) Moult avoient sur luy grant envie pour ce qu'il avoit +à sa part le plus noble des royaumes. Tant assemblèrent de gens que il +aplouvoient de toutes pars ensi comme langoustes[3]. + + Note 1: On trouve le texte latin de ce commencement dans un + _Epitome gestorum regum Franciæ_, conservé par deux manuscrits; + l'un de l'abbaye de Saint-Victor, coté aujourd'hui n° 287; f° 188: + l'autre de Saint-Germain, coté n° 646; f° 1. (Voy. aussi le tome + VII des Historiens de France, p. 255.) + + Note 2: Tout ce que j'ai mis entre parenthèses appartient uniquement + au traducteur. + + Note 3: _Langoustes_, sauterelles. + +Et quant Charles sceut ce, il manda ses barons, et leur demanda quel +conseil il y voudroient mettre. Et il luy respondirent d'un cuer et d'une +volenté qu'en nulle manière il ne souffreroient qu'il entrassent en leur +contrées né ès terres du royaume. Moult le roy rit de si belle response et +moult les en mercia. Son ost appareilla et alla encontre les ennemis, qui +jà estoient en l'archeveschié de Rains[4], et estoient venus en une ville +qui a nom Fontenay[5]. Si grant ost avoient et si merveilleux qu'il +habondoient de toutes pars, ainsi comme la gravelle de la mer: droitement +la veille de l'Ascension. + + Note 4: L'_Epitome_ dit la même chose, _In parochiâ Remensi_. C'est + une erreur dont la source est peut-être dans la bévue d'un scribe qui + aura lu: _In pago antistitis Remensis_, au lieu de _In pago + Antissiodorensi_. + + Note 5: _Fontenay_ est-il le bourg actuel de _Fontenay près Vezelay_, + à trois lieues d'Avallon, ou le village de _Fontenailles_, à cinq + lieues d'Auxerre? L'abbé Lebeuf, dans une dissertation consacrée à la + bataille de Fontenay, est pour ce dernier endroit. + +Et quant ce vint à l'endemain, jour meisme de la feste, les osts des deux +roys s'appareillèrent pour combattre. Car il cuidèrent l'ost Charles +dépourveu et désarmé trouver pour la solennité du jour si très-hault. Et +sans faille si estoit. Si leur coururent sus soudainement par l'atisement +du diable, et les commencièrent forment[6] à escrier de toutes pars. Et les +François toutevoies s'armèrent au plustost qu'il peurent, et les reçurent +hardiement à quelque meschief. [7]Longuement et asprement se combatirent +d'une part et d'autre. Et tant en eut d'occis de chacune partie, que +mémoire d'homme ne recorde mie qu'il y eut oncques en France si grant +occision de chrestiens. A la parfin si comme Diex le voult, eurent François +victoire de leurs ennemis. (De cette occision eschappa Lothaire et Loys son +frère,) et s'en fu Lothaire jusques à Ais-la-Chapelle. [8]Et le roy Charles +rappareilla son ost, et les suivi jusques à Ais et chassa hors de la ville. +Et cil prit sa femme et ses enfans et s'en fui tousjours devant lui +jusques à Lyons, et puis jusques à Vienne. Là se rappareilla et receut ses +gens et Loys son frère. D'une part et d'autre estoient les osts. Mais avant +qu'il assemblassent derechief à bataille, coururent tant messages d'une +part et d'autre qu'il firent assembler les trois frères à parlement, en une +isle du Rosne[9]. A ce s'accordèrent à la parfin que tout l'empire seroit +divisé en trois parties, et se tiendroit chascun appaiés de sa partie. +Lothaire s'en retourna à la souveraine France[10], qui est le royaume +d'Austrasie, et Loys en la sienne partie, et Charles retourna en France. + + Note 6: _Forment_, fortement. + + Note 7: Les deux phrases suivantes sont dans le texte des _Annales + Fuldenses_, dont l'auteur, moine de Fulde, étoit attaché au roi de + Germanie Louis, frère du Charles-le-Chauve. Ces annales embrassent + les années 714 à 882. (Voyez _Historiens de France_, tome VII, + page 159.) + + Note 8: _Adonis archiepiscopi Viennensis Chronicon_. + + Note 9: _Adon_ dit de la Seine: «In insulam quamdam Sequanæ + conveniunt.» Mais la phrase précédente semble donner raison à notre + traducteur. + + Note 10: _Souveraine._ Supérieure. + +(Mais aucunes chroniques en cet endroit dient que Lothaire eut si grand +dueil et tel doleur de ce qu'il fu desconfit, que quant il s'en fuit en son +païs, il fit crier partout la loy des païens par desespérance, et guerpi la +loy chrestienne; et pour ce que la gent du païs désiroient ce qu'il leur +commanda, nommèrent-il le royaume de son nom et laissèrent les noms des +anciens rois; et l'appelèrent Loheraine, qui vaut autant à dire comme le +royaume de Lohier. Mais cette sentence est moult contraire à celle qui +après vient. Car il dit:[11]) + + Note 11: On n'a pas conservé ces anciennes chroniques; je pense que + c'étoit plutôt quelque _chanson de geste_ fondée sur les démêlés du + fils de Lothaire avec le pape. + +Quant il fu retourné en son païs, il envoia son fils Loys, à qui il avoit +donné le royaume de Lombardie, à Rome par son oncle Dreue, l'évesque de +Mez. Et l'apostole Serges le receut et le couronna empereur, et fu salué du +peuple comme empereur Auguste. Lors senti Lothaire que maladie le +seurprenoit, pour ce départi son royaume à ses trois fils. A Charles le +maindre donna Provence et une partie de Bourgogne: A Lothaire le moien, son +siége et la terre toute qui y appartenoit, et à Loys qui jà estoit couronné +empereur, toute Italie. Après, quant il eut ainsi toute sa terre donnée et +départie à ses fils, il déguerpit le royaume temporel et le siècle, et +vesti les draps de religion en l'abbaïe de Prume[12]. Et peu de temps après +trespassa de ce siècle en l'an de l'Incarnation huit cent cinquante-cinq, +de son empire trente et trois. En l'églyse de Saint-Sauveur l'enterrèrent +honorablement les trois frères. + + Note 12: _Prume._ «In Prumiæ monasterium.» A douze lieues de Trèves, + dans la forêt des Ardennes. + +_Incidence_. En ce temps mouru Bernard, archevesque[13] de Vienne. Après +luy fu un autre qui avoit nom Aglimaire. En ce temps fu aussi archevesque +de Lyon un autre qui avoit nom Emulons. En ce temps mouru le pape Grégoire. +Après luy fu Serges; après, Léon; après, Benoist. En ce temps fu occis +Segatz, le duc de Bonivent, par sa gent. Et ceux meismes qui l'occirent +firent venir les Sarrasins et les reçurent en la cité de Bonivent. Entour +huit ans après la mort l'empereur Lothaire, mouru Charles, le plus jeune +des frères[14], et fu ensépulturé en l'églyse Notre-Dame de Lyon. Son +royaume prirent les deux frères Lothaire et Loys. Si eut l'empereur Loys +Bourgogne en sa partie, et Lothaire Provence[15]. Loys assembla ost contre +les Sarrasins qui estoient entrés à Bonivent. A eux se combati et occit +Amalmathar, leur seigneur, et reçut la cité. Par mauvais conseil fut déceu +le roy Lothaire, son frère, du mariage de deux femmes, dont presque toute +saincte Eglyse fu émue contre luy; pour ce cas furent dampnés par la +sentence l'apostoile deux archevesques, Teugaudes, archevesque de Trèves, +et Gonter, archevesque de Couloigne. Pour ce cas fu assemblé le concile des +prélats par le commandement le roy Charles-le-Chauf, son oncle, qui bon +conseil li looit, sé il le voulust avoir creu. Mais pour nul ammonestement +ne voult laissier son propos, ains mut et s'en alla par Lombardie droict à +Bonivent à l'empereur Loys, son frère. A cette voie s'accorda bien le roy +Charles-le-Chauf, pour ce qu'il avoit espérance qu'il se refrainist de sa +mauvaise volonté par le chatiement et l'ammonestement l'apostoile; mais à +ce ne s'accordoient pas plusieurs des prélats de France, ains le +contredirent, tant comme il purent, ceulx qui estoient mus par le +Sainct-Esprit et qui se doubtoient que esclandres né périls ne venist à +saincte Eglyse de cette chose. Car il avoient doubte de ce qui après en +avint, que l'apostoile ne fist sa volonté par prières, et que commune +erreur n'en fut espandue en saincte Eglyse. Toutevoies vint, si comme il +avoit proposé: à l'apostoile s'en alla et impétra ce qu'il voult. [16]De +Rome se départi bault et liez, et vint jusques à la cité de Luques, et là +fu malade d'une fièvre, et là meisme prit une maladie à tout sa gent si +grant et si crueuse qu'il les véoit mourir devant lui à gratis monciaux, né +oncques pour ce ne se avertit né ne voult entendre la vengeance né le +jugement de nostre Seigneur. De Luques s'en parti et vint à Plaisance, en +la huitiesme ide du mois d'aoust. Là demoura jusques dimanche après. Et +entour heure de nonnes, devint ainsi comme hors du sens. L'endemain perdi +la parole du tout, et puis mouru entour la seconde heure du jour. Un peu de +sa gent qui estoient demourés de cette pestilence, pristrent le corps et +l'enterrèrent en ung moustier près de la cité. + + Note 13: _Archevesque._ «Episcopus.» + + Note 14: _Des frères_, c'est-à -dire des fils de ce Lothaire. + + Note 15: Le texte d'Adon est ici mal traduit. «Accepit autem + (Ludovicus) partem transjurensis Burgundiæ, simul et Provinciam. + Reliquam partem Lotharius sibi retinuit.» + + Note 16: A compter d'ici, notre chronique est traduite des Annales de + St-Bertin, année 869. + + +II. + +ANNEE: 869. + +_Coment Charles-le-Chauf receut message qu'il n'entrast au royaume qui ot +esté Lothaire son frère, jusques après ce qu'il fu parti: et coment les +prélats le reçurent à seigneur en la cité de Mez. Et des constitutions qui +furent là establies._ + + +En ce temps-là estoit le roy Charles-le-Chauf en la cité de Senlis, il et +la royne Judith[17]. Là avoient fait grans aumosnes, et avoient donné et +départi assez de leurs trésors aux églyses et aux lieux de religion; et les +rendirent par telle manière à Notre-Seigneur par cui don il les avoient +receus. De Senlis se départi et s'en alla à Atigny. Là vinrent à luy les +messages d'aucuns évesques et d'aucuns barons du royaume Lothaire qui mort +estoit, et luy mandoient qu'il n'allast en avant, et qu'il n'entrast au +royaume que Lothaire avoit tenu, jusques à tant que le roy Loys son frère +fust retourné d'un ost qu'il avoit fait sur les Wandres. Et quant il seroit +venu et qu'il séjourneroit en son palais d'Angelenham, si envoyast à luy +ses messages et luy mandast et le lieu et le temps qu'il assembleroient +pour traictier de la partision du royaume sans faille. Voir est qu'il avoit +jà ostoié par deux ans sur les Wandres, et plusieurs fois s'estoit jà à +eux combattu, mais pou ou noient y avoit gaigné; et refurent plusieurs qui +luy mandèrent qu'il venist jusques à Mez, et il se hasteroient de venir +contre luy en la voie, ou il vendroient à li en la cité. Loys s'appensa et +vit bien que c'estoit le meilleur conseil. A la voie se mit et alla jusques +à Verdun. Là rencontra plusieurs prélats du royaume Lothaire, Haston +l'évesque de Mez,[18] et Franque l'évesque de Tongres, et mains autres. Et +quant il furent en la cité, il assemblèrent en l'églyse Sainct-Estienne, et +puis furent les paroles qui s'ensuivent récitées en la présence le roy +Charles, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante-neuf. Alors commença à +parler l'évesque de Mez, Avancien avoit à nom, devant tous les prélats et +le peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, bien savez tous, et si est +chose seue en plusieurs règnes, les griefs que nous avons souffers pour nos +causes communément et pour nos droits soustenir, au temps de nostre prince +soubs qui nous avons été jusques à ore. Et si savez bien la douleur et +l'angoisse que nous avons en cuer de la honteuse mort qui lui est advenue. +Or n'y a donc autre conseil à nous qui sommes sans prince et sans chief +terrien, mais que nous convertissions nos cuers en jeusnes et oroisons, et +prions à celui qui tient en son poing les règnes et les roys, et ordonne du +tout en sa volonté, qu'il nous doingt roy selon son cuer, qui nous gouverne +en droict et en justice, et nous sauve et défende, et nous fasse tels que +nous soions tous d'un cuer et d'une volenté à luy aimer et luy obéir en +Dieu. Pour ce donques que cil fait la volonté de ceux qui le doubtent, et +oi leur prière, a-il esleu droit hoir et successeur de ce royaume, à qui +nous sommes soubmis de nostre volenté et pour nostre profit, c'est à savoir +le roy Charles qui ici est présent; il nous est advis que nous luy devons +rendre grace de ses bénéfices, que nous ne soions vers luy encolpés du vice +d'ingratitude pour ce qu'il nous donne prince et gouverneur qui nous garde +et défende longuement au profit de la saincte Eglyse, et nous doint vivre +soubs luy en paix et en concorde en son service, à l'onneur et à la louange +de celuy qui vit et règne sans fin. Et sé il lui plaict et il nous semble +que ce soit bien, nous oïrons de sa bouche qu'il en voudra dire et répondre +à nous et au peuple qui ci est assemblé.» Adonc parla le roy Charles aux +prélats et au peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, tout ainsi comme ces +honorables évesques ont tous ensemble parlé par la bouche d'un seul, et ont +monstré certainement votre volenté et votre commune concordance, à ce que +vous m'avez appelé par élection au profit du règne et de vous; sachiez +certainement que devant toutes choses je regarderai l'onneur et le +cultivement de Dieu et des églyses par l'aide de luy meisme et, après, de +chascun de vous, d'après la dignité de son ordre et l'estat de sa personne, +et les honoreray et sauveray de mon pouvoir, et tendray amour, et garderay +à chascun les drois et les lois, selon la coustume du païs: en telle +manière que obédience et honneurs roiaux me soient portés de chascun de +vous selon son estat et conseil et aide, pour vous et pour le roiaume +deffendre, sé mestier en estoit; ainsi comme nos devanciers l'ont fait par +droict et par raison à ceux qui ont régné pardevant moy.» + + Note 17: _Judith_. Il faut lire _Ermentrude_. + + Note 18: «Il falloit traduire: _Haton l'évesque de Verdun, et Arnoul + l'évesque de Toul. De là , venant à Mez, il y trouva Advencien, + l'évesque de la ville, et Francon, l'évesque de Tongres_.» (Note de + dom Bouquet.) + +Après le roy, parla Hincmaris, archevesque de Rains, et dit en telle +manière par le commandement Avancien[19], évesque de la cité, et des +évesques autres de la province de Trèves, comme Haston l'évesque de Verdun, +et Arnoult l'évesque de Toul et mains autres qui présens estoient. «Pour +ce,» dist-il, «qu'il ne semble à aucuns que ce soit desraison et +présomption sé nous et nos honorables frères et évesques de nostre province +de Rains, nous entremettons des causes et de l'ordonnance de cet +archeveschié, sachent tous que nous ne le faisons pas contre les drois des +canons, pour ce que l'églyse de Rains et celle de Trèves sont sereurs et +comprovinciaux en cette région de Belge, si comme l'auctorité de saincte +Églyse le monstre et l'ancienne coustume le preuve. Et pour ce doivent-il +garder à communs accors les establissemens des anciens pères et de sains, +et doit estre gardé entre l'archeveschié de Trèves et celluy de Rains la +condition de ce privilège, que celluy qui le premier est ordonné est tenu +pour le premier ordonné, et la divine loy establie de Dieu le dict ainsi. +_Quant tu trépasseras par le champ de ton amy, tu cueildras les espis, et +pour les mangier les frotteras en ta main, mais tu n'en cueildras nul à +faucille._ La moisson c'est le peuple, si comme nostre Seigneur vous +monstre en l'Evangile; la moisson doncques de mon amy, c'est le peuple +d'autres provinces. Tu frotteras ces espis en trespassant, c'est admonester +le peuple en ung corps de saincte Églyse à la volenté de nostre Seigneur; +doncques pouvons-nous passer en la province en admonestant le peuple à bien +faire, sans tort faire à nullui; né ne mettons la faucille de jugement au +peuple d'autre province. Autre raison: car les honorables évesques et +nostre frère de cette province nous commandèrent et admonestèrent ce à +faire en charité, pour ce qu'il n'avoient pas de provincial et vouldrent +que nous ordennissons de leurs causes ainsi comme des nostres propres. +Est-il ainsi,» dict-il, «seigneurs évesques?» Et il respondirent que oil. +Et il dict après: «Or nous povons doncques avertir qu'il plaict à nostre +Seigneur que nostre prince et nostre roy, qui cy est présent, à qui nous +sommes soubmis de nostre volenté, pour nous et nos églyses, est ci venu +pour nous et nous pour luy en la dernière partie du royaume que il tient. +Pour ce doncques que son père Loys, le puissant empereur et de saincte +mémoire, fu couronné à empereur à Rains par la main du pape Estienne, +pardevant l'autel Nostre-Dame, et fu puis déposé par la traïson du peuple +et des barons et des mauvais évesques, et puis fu restabli devant le corps +sainct Denys en France, et couronné de reschief en ceste églyse devant cest +autel de sainct Estienne, par la main des évesques, si comme nous veismes +qui y estions présens; et d'autre part, si comme nous trouvons ès +histoires, que quant ces anciens roys conquéroient les royaumes, il se +faisoient couronner des couronnes de chascun royaume. Il nous semble, sé il +vous plaisoit, que avenante chose seroit qu'il fust et couronné et enoingt +de la saincte onction, par la main d'évesque, au nom et au titre du royaume +où il est appelé; et s'il vous plaict qu'il soit ainsi fait, si vous y +accordez communément et le prononciez de vostre bouche.» Après ces paroles +s'escrièrent tous que ainsi fust fait. Lors leur dict après: Rendons graces +à Dieu et chantons: _Te Deum laudamus_. Après ce fu couronné et sacré +devant l'autel sainct Estienne. Si départit atant le concile. + + Note 19: _Par le commandement._ «Jubente et postulante.» + (An. S.-Bert.) + + +III. + +ANNEE: 869. + +_Du mandement Loys à Charles son frère, et de la response. Et d'une +incidence. Des griefs et du dommage que les Sarrasins firent au roy Loys au +retour de Bonivent. Et puis de Rollant, archevesque d'Arle, et puis des +Normans, et de la mort la royne Hermantrude et du mandement l'apostoile à +Charles-le-Chauf._ + + +De Mez se départit le roy et s'en ala à Floringues[20]: et quant il eut là +ordonné ce que bon luy sembla, il s'en ala chascier[21] en la forest +d'Ardennes. Entre ces choses advint que son frère Loys fit paix aux +Wandres[22], sous une condition dont l'histoire ne parle mie. Pour celle +paix confirmer y envoya ses fils et aucuns marchis de sa terre; car il +demoura malade en la cité de Ragenbourg[23]. Au roy Charles manda par ses +messages les convenances qui estoient entre eux deux et de sa partie du +royaume Lothaire, et le roy Charles luy remanda responses souffisans à ce +qu'il lui avoit mandé. + + Note 20: _Floringues_, aujourd'hui _Floringhem_, dans le département + du Pas-de-Calais, arrondissement de Saint-Pol-sur-Ternoise, canton + d'Heuchin. Latinè: _Florinkengas_. + + Note 21: _Chascier_. «Autumnali venatione exercitandum.» + + Note 22: _Wandres_. «Pacem, sub quadam conditione, apud Winidos + procuravit obtinere.» Plus loin, l'annaliste de St-Bertin ajoute à ce + nom: «Qui in regionibus Saxonum sunt.» + + Note 23: _Ragenbourg_. «Ragenisburg.» C'est Ratisbonne. + +_Incidence._ En ce temps advint en Grèce que Basile occit par traïson +l'empereur Michiel, et cil avoit celluy Michiel accompagnié en l'empire. +Couronner se fit et gouverna l'empire tout seul. L'un de ces princes qui +Patrice avoit nom[24] envoïa à Barrain à tout trois cens nefs pour aider au +roy Loys contre Sarrasins. Si requeroit par iceluy prince meisme qu'il luy +onnast sa fille en mariage[25] pour espouse. Mais il ne la luy envoïa pas, +pour ne sai quelle discorde qui fu entre luy et le prince, dont il avint +qu'il s'en retourna à Corinthe à toute sa navie. En ce que l'empereur Loys +s'en retournoit de sa contrée de Bonnivent, les Sarrasins qu'il avoit +assiégiés en la cité de Barre issirent hors et se férirent en la queue de +son ost soudainement et tollirent bien jusques à deux mille chevaux: dessus +montèrent et firent d'eux-meismes deux batailles, puis s'en allèrent en +l'églyse Saint-Michiel de Mont-Gargan. Les clers et les pèlerins, qui là +estoient venus pour adourer, robèrent et tollirent tout quanqu'il avoient, +et puis s'en retournèrent chargiés de dépouilles. De cette aventure furent +l'apostoile et l'empereur moult courrouciés. + + Note 24: _Patrice avoit nom._ C'est-à -dire étoit revêtu du titre de + patrice. «Patricium suum ad Bairam cum CCCC (vel CCC) navibus + miserat.» _Bairam_, c'est _Bari_, dans le royaume de Naples. + + Note 25: _Qu'il luy donnast sa fille en mariage._ Le latin dit plus + clairement que le patrice demandoit de conduire à son maître la + princesse qui lui avoit été fiancée auparavant. «Et filiam Hludowici, + a se desponsatam, susciperet.» + +_Incidence._ Loys, l'un des fils le roy Loys de Germanie, se combati en ce +temps contre les Wandres, à l'aide des Saisnes: grande occision y eut d'une +partie et d'autre, mais toutevoies il eut victoire à la parfin à grand +dommage de sa gent et à tant s'en retourna. + +_Incidence._ Rolland, archevesque d'Arles, empétra en ce temps vers +l'empereur et l'empereris Engeberge, l'abbaïe de Sainct-Césaire, en l'isle +de Camarie[26]; mais ce ne fu pas sans grans dons et sans grant service: +moult estoit cette abbaïe riche et de grande possession. En icelle isle +souloient avoir ung port les Sarrasins; pourquoi y pouvoient légièrement +arriver. Un chastel y fit cest archevesque de terre tant seulement, et +quant il oï dire que Sarrasins venoient, il se mit follement dedans; car il +n'estoit né fort né garni pour luy sauver. Les Sarrasins vindrent là , de sa +gent occirent plus de trois cens, et au dernier le prindrent et le menèrent +tout loié en leur nefs, puis le mistrent à rançon qui fu tauxée à cent +cinquante livres d'argent et à cent et cinquante manteaux, et à cent et +cinquante espées, et à cent et cinquante présens sans les dons qu'il leur +donna d'autre part. Si avint qu'ainsi mourut en les nefs avant qu'il +fussent délivrés et que la rançon fust paiée; et les Sarrasins qui le +virent, findrent[27] qu'il ne povoient plus illec demourer, et hastèrent +forment ceux qui de la rançon paier s'entremestoient, s'il vouloient +recevoir leur seigneur. Et quant elle fu toute paiée sans nul deffaut, il +prirent le corps de l'archevesque tout revestu en épiscopaux garnemens si +comme il l'avoient pris, et l'assistrent en une charrette, et puis +l'emportèrent hors des nefs entre bras ainsi comme par honneur. Lors +vinrent entour luy ceux qui l'amoient, et quant il cuidèrent parler à luy +et faire joie si le trouvèrent mort. Lors l'emportèrent en terre à grans +pleurs et le mistrent en terre en ung tombel que luy-meisme avoit fait +appareiller pour luy. En ce temps fit Salmon, duc de Bretaigne[28], paix +aux Normans qui estoient sur le fleuve de Loire, et fit cueillir à ses +Bretons tout le vin qui estoit en sa partie d'Anjou[29]. L'abbé Hue et le +comte Geoffroy[30] se combatirent aux Normans, qui habitoient sur le fleuve +de Loire, et en occidrent entour soixante. En cette bataille prindrent ung +moine apostate (c'est-à -dire renoié de la foy), qui la foy crestienne avoit +déguerpie et s'estoit mis avec les Normans. Et pour ce qu'il faisoit aux +crestiens moult de mal tant comme il povoit, luy firent-il couper la teste. +[31]En ceste tempeste vinrent les Normans la seconde fois jusques à Paris, +l'abbaïe de Sainct-Germain robèrent et boutèrent le feu dedans le cellier, +et puis retournèrent tous chargiés des despoilles de ce qu'il avoient tolli +et robé. En ce temps commanda le roy Charles aux Manceaux et aux +Tourangiaus et à ceux qui habitoient delà le fleuve de Saine qu'il +fermassent les cités et fissent forteresses contre les assaulx des Normans; +et quand les Normans oïrent ce dire, il mandèrent à la gent du païs qu'il +leur donnassent une grande somme d'argent, de vins, de fourment et de +bestes, s'il vouloient avoir paix et trèves avec eux. + + Note 26: _Camarie._ La _Camargue_, sur le Rhône. + + Note 27: _Findrent._ Feignirent. + + Note 28: _Duc de Bretaigne._ L'annaliste de Metz l'appelle _roi des + Bretons_, et il a raison. (_Note de dom Bouquet_.) + + Note 29: _En sa partie d'Anjou._ «Et vinum partis suæ de pago + Andegavensi cum Britonibus suis collegit.» C'est-à -dire: Et il put + récolter, cette année, le vin des vignes plantées du côté de la Loire + qui appartenoit au territoire d'Angers, et par conséquent à ses + états. M. Guizot a rendu cette phrase ainsi: _Et il récolta le vin + des territoires qui lui appartenoient au pays d'Angers_.» La + traduction du chroniqueur de Saint-Denis est moins mauvaise. + + Note 30: Le latin ajoute: «Cum Transsequanis.» C'est-à -dire: avec + ceux qui habitoient au-delà de la Seine ou jusqu'à la Loire. + + Note 31: _En ceste tempeste, etc._ Cette phrase ne se trouve que dans + le manuscrit du roi des _Annales de Saint-Bertin_. On voit que les + Normands tenoient beaucoup aux celliers et aux vendanges. + +En la ville de Dussy[32] estoit le roy Charles, quant il oï nouvelles par +certains messages de la mort Hermentrude, sa femme, en l'abbaïe de +Sainct-Denys en France; et léans meisme fu elle mise en sépulture. Lors +manda le roy à Theuberge, qui femme eut esté le roy Lothaire, qu'elle luy +envoiast sa fille[33] Richeut par Boson, le fils au comte Bivin, qui frère +estoit à ceste Richeut. (Une pièce de temps) la tint sans épouser, ainsi +comme concubine; (mais il l'espousa puis, si comme l'histoire le dira +ci-après). A celui Boson, son frère, donna l'abbaïe Sainct-Morize et toutes +les appartenances, et s'en ala à Ais-la-Chapelle, et mena avec luy cette +Richeut, et se hasta moult d'aler pour recevoir le remenant des hommages du +royaume Lothaire, si comme il l'avoit mandé; et fit assavoir à tous qu'il +seroit à Gondouville[34] dedans la feste Sainct-Martin pour recevoir ceux +qui à lui devoient venir de Provence et de la parfonde Bourgoigne[35]: et +quant il fu à Ais nul ne vint à luy qu'il n'eust d'abord receu[36]. De là +se départit et s'en ala à Gondouville en son palais comme il l'avoit +ordonné. + + Note 32: _Dussy._ C'est _Douzy_, bourg de Champagne, près de Mouzon, + et sur la rivière du Cher. + + Note 33: _Sa fille._ Le latin ne dit pas cela; mais la phrase est + obscure. «Exequente Bosone filio Bwni quondam comitis hoc missaticum + apud matrem et materteram suam Theutbergam Lotharii regis relictam, + sororem ipsius Bosonis nomine Richildem mox sibi adduci fecit, et in + concubinam accepit.» Je crois voir ici que pendant l'absence de + Boson, chargé de la mission d'annoncer à Theutherge la mort + d'Hirmantrude, Charles avoit fait venir près de lui Richilde, sÅ“ur de + Boson, et l'avoit retenue en concubinage. + + Note 34: _Gondouville._ «Gundulfi-villa.» C'est _Gondreville_, dans + le pays Messin, à une lieue de Toul. Ce palais étoit situé sur la + rive droite de la Moselle. + + Note 35: _De la parfonde Bourgogne._ «Et de superioribus partibus + Burgundiæ.» + + Note 36: _Qu'il n'eust d'abord receu._ C'est-à -dire: Dont il n'eut + obtenu précédemment la soumission. «Nullum obtinuit quem ante non + habuit.» + +Avant qu'il partist receut les messages l'apostoile Adrien. Ces messages +estoient deux évesques, l'un avoit nom Paul et l'autre Léon, et ne venoient +pas au roy tant seulement, mais aux princes et aux prélas du royaume. La +forme du mandement estoit telle que nul mortel ne fust si hardi qu'il +entrast au royaume qui jadis ot été Lothaire, et qui par droict devoit +venir en la main son fils espirituel, né qui osast né troubler né molester +les hommes du royaume, ne fortraire par promesses et par dons: et sé nul le +fesoit autrement, ce qu'il feroit ne seroit pas tant seulement anéanti par +son auctorité, ains seroit celuy qui ce feroit excommunié et dessevré de la +compagnie de saincte Églyse; et sé aucun des évesques se consentoit à luy +en taisant, si ne seroit plus appelé prestre né pasteur, mais bergier loué; +et pour ce, ne luy appartiendroit-il des brebris garder, par conséquent né +de la dignité de pasteur. Avec les messages et pour ceste besoigne meisme +vint ung autre message[37] qui avoit nom Boderas. Quand les messages +l'apostoile s'en furent partis, le roy Charles s'aperceut bien que ceux luy +avoient menti qui luy avoient fait entendant par faus messagiers que le roy +Loys, son frère, estoit ainsi comme à la mort. Lors se partit de +Gondouville, et s'en ala ès parties d'Elisse[38], pour recevoir en amour et +en concorde Hue, le fils Geuffroy, et Bernart, son fils[39]. De là s'en +retourna pour yverner à Ais-la-Chapelle, et tant y demoura que la Nativité +fu passée, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante et dix.[40] + + Note 37: _Un autre message._ Le latin ajoute: «Missus Hludowici + imperatoris venit.» + + Note 38: _D'Elisse._ «In Elisacias partes.» Vers l'Alsace. + + Note 39: _Son fils._ «Bernardi filium.» Bernard, fils de Bernard. + + Note 40: La plupart des auteurs du IXème siècle commencent l'année à + Noël, comme notre annaliste de Saint-Bertin. + + +IV. + +ANNEE: 870. + +_Coment Charles-le-Chauf espousa la royne Richeut, et de la pais aux +Normans, et du débat entre Charles-le-Chauf et Loys, son frère, pour la +partition du royaume Lothaire, et d'autres choses._ + + +[41]D'Ais-la-Chapelle se parti le roy Charles et s'en retourna en France, +et vint en la cité de Noion. Là tint parlement à un prince des Normans qui +avoit nom Roric. Ci fu la fin telle qu'il le receust en amour et en +alliance. Après espousa Richeut, de qui nous avons devant parlé, qu'il +avoit tenue sans mariage. De là retourna à Ais-la-Chapelle. Là oï telles +nouvelles dont il ne se donnoit de garde; car Loys, son frère, roi de +Germanie, luy manda par ses messages s'il ne s'en issoit tantost de la +ville d'Ais et de tout le royaume qui avoit esté Lothaire, son frère, et +s'il ne le rendoit en paix ès mains des princes du royaume ainsi comme il +le tenoient au jour qu'il trespassa, bien sceut-il qu'il viendroit sur luy +à armes et qu'il auroit à luy bataille. Tant allèrent les messages d'une +part et d'autre, que la besoigne à ce menèrent que sermens furent faicts +des deux parties. De tenir les convenances jura par le roy l'un des +messages, et dit ainsi: «Je jure pour le roy Charles, mon seigneur, qu'il +se consent à ce que son frère le roy Loys ait une telle partie du royaume +Lothaire, leur frère, comme luy-meisme aura; et qu'il soit si loyaument +parti et si justement comme ceux le sauroient partir qui par l'accort des +deux parties y seront mis; et que ce soit sans barat et sans decevance, sé +son frère le roy Loys luy veult garder autelle fermeté et autelle loyaulté +comme il luy promet tant comme il vivra.» Quant ces convenances furent +ainsi affermées par sermens d'une partie et d'autre, le roy Charles se +partit d'Ais et s'en retourna en France, et s'en vint à Compiègne; là +célébra la Résurrection. + + Note 41: _Annal. S.-Bertini, anno 870._ + +(Au moys de may qui après vint s'en ala à Atigny[42]). Là viendrent à luy +les messagiers Loys son frère, qu'il eut envoiés pour partir le royaume; +mais il ne vouldrent pas tenir les convenances qui devant avoient este +jurées, si estoient plus fiers et plus hautains pour la prospérité de leur +seigneur, pour ce qu'il avoit pris, tant par barat comme par armes, le +prince des Wandres qui longuement avoit à luy guerroié et mains dommages +luy avoit fais. En moult de manières fu cette partition devisée et mandée +aux deux parties par divers messages; n'accorder ne se pouvoient. A la +parfin fut ainsi atiré que le roy Charles leur manda que il et Loys son +frère assemblassent paisiblement au royaume qui devoit être parti, et +fussent faictes loyales parties selon les convenances et les sermens qui +avoient esté fais, par le regart des preudes hommes qui à ce faire fussent +mis par les parties. Entre ces choses fu assemblé ung conseil d'évesques de +dix provinces. Là fu accusé de plusieurs cas Haimart l'évesque de Loon et +meismement de deux choses de ce qu'il ne vouloit obéir au roy Charles comme +à son prince, né à l'archevesque de Rains comme à son prélat. Mais +toutesvoies fu-il contraint à ces deux choses: son libelle escripvit et le +rendit en plein conseil. Si contenoit cette sentence: «Je, Haimart, évesque +de Loon, regehis et cognois que je dois être et serai désormais obédient et +féable au roy Charles, selon mon estat, si comme évesque doit être par +droit à son prince terrien et à son roy; et si promets aussi que je ferai +obédience à mon pouvoir à l'archevesque de Rains, telle comme je lui dois +faire selon les droits et les canons et les décrets des anciens pères, à +mon sens et à mon pouvoir.» Et quant il eut ce dict, il mist sa +subscription en son libelle. + + Note 42: Cette précieuse parenthèse n'est pas traduite des Annales de + Saint-Bertin, et ne se trouve que dans le continuateur d'Aimoin. Ce + fut effectivement dans le palais d'Attigny qu'Hincmar de Reims obtint + la condamnation d'Hincmar de Laon. + +Charlemaine le fils le roy Charles, qui estoit nommé abbé de plusieurs +abbaïes, faisoit moult de griefs et de dommages à son père; et pour ce +perdit-il les abbaïes qu'il tenoit et fu mis en prison à Senlis. (En ce +temps tenoient les princes lays aucunes abbaïes.) Entre ces choses envoia +le roy Charles ses messages[43] à Loys son frère, Eudes l'évesque de +Beauvais, et deux comtes Hardoin et Odon; et luy manda qu'il assemblassent +paisiblement pour partir le royaume Lothaire. Après, s'en ala à une ville +qui a nom Pontigon[44], là retournèrent à luy les messages qu'il eust +envoiés à Loys, son frère, et luy nuncièrent la responce qu'il luy mandoit, +qui telle estoit qu'il venist jusques à Haristalle, et il viendroit d'autre +part jusques à Marne[45]; et au milieu de ces deux lieux assembleroient à +parlement; et amenast chacun tant seulement quatre évesques et dix +conseillers et trente que vassaux que chevaliers[46]. Ainsi fu la chose +créantée. Le roy Loys mut et s'en vint à Flamereshem en la contrée de +Ribuarie[47]; là luy advint telle adventure qu'il chaï d'un solier qui +estoit viel et pourri luy et aucuns de sa gent. Blessé fu en sa jambe, mais +assez tost fu gari si comme il luy sembloit. (Il se hasta ung peu trop, car +la bleceure ne fu pas bien esteinte, si comme nous le dirons ci-après.) A +Ais-la-Chapelle s'en alla. Le roy Charles se rapproucha d'autre part au +lieu déterminé, et tant coururent messages d'une partie et d'une autre que +les deux roys assemblèrent là où il estoit dévisé en la cinquième kalende +d'aoust. Là départirent le royaume paisiblement selon les convenances +devant dictes. + + Note 43: Le latin ajoute: «Ad Franconofurt.» + + Note 44: _Pontigon_, aujourd'hui _Pontion_. + + Note 45: _Marne._ Mersen. + + Note 46: _Que vassaus que chevaliers._ Je ne crois pas qu'il y eût de + différence bien sensible avant le XIVe siècle entre ces deux mots. + Aussi le latin dit-il _officiers ministériels et chevaliers_. «Inter + ministeriales et vassalos.» + + Note: 47: _En la contrée de Ribuarie._ «In pago Ribuario.» + +Ci-après sont nommés les cités et les villes de la partie du roy Loys: +Coloigne, Trèves, Utrehect, Strahasbourt, Baille[48], et maintes autres +villes et cités qui pas ne sont à nommer pour eschiver la confusion; et +pour ce que les noms sont en langue tioise on ne les peut pas assigner +proprement en françois[49]. En celle partie furent adjoutées les deux +parties de Frise qui estoient du royaume Lothaire. Et par dessus cette +division luy fu encore donnée la cité de Mez, l'abbaïe Saint-Père et +Saint-Martin et toutes les villes et les appartenances de cette contrée; et +si luy fu donnée pour le bien de paix et de charité une partie des Ardennes +tant comme le fleuve qui a nom Urcha en depart jusque à tant qu'elle cheï +en Meuse. + + Note 48: _Baille._ Basle. + + Note 49: En voici la liste exactement copiée du latin: «Coloniam, + Treviris, Utrecht, Strasburg, Basulam, Abbatiam Suestre (_Susteren_, + dans le duché de Jullers), Berch (_Berge_, près Ruremonde), Niu + monasterium (_Nussa_, près Cologne), Castellum (_Kessel_, sur la + Meuse), Indam (_Cornelismunster_, près d'Aix-la-Chapelle), + Sancti-Maximini (près de Trèves), Ephterniacum (_Esternach_), Horream + (_Oeren_, dans Trèves), Sancti-Gangulfi, Faverniacum (_Favernay_, en + Franche-Comté), Polemniacum (_Poligny_, en Comté), Luxoium (_Luxem_ + _Baume_, dans les Vosges), Luteram (_Lure_, diocèse de Besançon), + Balmau, Offonis-villam (_Vellefaux_, diocèse de Besançon), + Meyeni-monasterium (_Moyen-Moustier_, dans les Vosges), Eboresheim + (dans l'Alsace), Homowa (dans Strasbourg), Masonis-monasterium + (_Maesmunster_, en Alsace), Hombroch, Sancti-Stephani, Strasburg, + Sancti-Deodati (_Saint-Dyé_), Bodonis monasterium (_Bon-Moustier_, + dans les Vosges), Stivagium (_Estival_), Romerici montem + (_Remiremont_), Morbach (en Alsace), Sancti-Gregorii (_id._), + Mauri-monasterium (_id._), Erenstein (_id._), Sancti-Ursi in Salodoro + (_Soleure_), Grandivellem (_Grantfel_, diocèse de Basle), + Allam-Petram (près _Moyen-Moustier_), Lustenam (?), Vallem Clusæ + (_Vaucluse_, diocèse de Besançon), Castellum-Carnonis + (_Chatel-Challon_), Heribodesheim (?), Abbatiam de Aquis, + Hoenchirche, Aughtchirche, comitatum Testebrant, Batua (_Batavia_), + Harluarias (dans le duché de Gueldres), Masau subterior de ista + parte, et Masau superior, quod de illa parte est; Liugas (_Liège_), + quod de ista parte est, Districtum Aquense (_Aix_), Districtum + Trectis (_Maestricht_). In Ripuarias, comitatus V, Megenensium, + Bedagowa, Nitachowa, Sarachowa subterior, Blesitchowa, Selm, + Albechowa, Suentisium, Calmontis, Sarachowa superior, Odornense quod + Bernardus habuit, Solocense, Basiniacum, Elischowe, Warasch, + Scudingum, Emaus, Busalchowa. In Elisatia, Comitatus duo; de Frisia + duos partes de regno quod Lotharius habuit.... Civitatem cum Abbatia + S.-Petri et S.-Martini, et comitati Moslensi, cum omnibus villis in + eo consistentibus tam dominicatis quam et vassalorum. De Arduenna, + sicut flumen Urta surgit inter Bislam et Tumbus, decurrit in Mosam et + sicut recta via pergit in Bedensi. Exupto quod de Condrusio est, ad + partem Orientis, trans Urtiun, et Abbatias Prumiem et Stabelan, et + omnibus villis dominicalis et vassalorum.» + +Ci-après sont nommées les cités et les bonnes villes de la partie le roy +Charles: Lyon sur le Rhosne, Besançon, Vienne, Tongres, Tol, Verdun, +Cambray, et moult d'autres villes et cités qui pas ne sont à nommer[50]. Le +lendemain que ces parties ainsi furent devisées, les frères revindrent +arrière ensemble, congié prindrent l'un à l'autre, et se départirent en +paix et en amour. Le roy Loys retourna à Ais-la-Chapelle, le roy Charles en +France, et commanda que la reyne Richeut, sa femme, fust admenée encontre +luy. A Saint-Quentin en Vermandois vint, et puis ensemble à Senlis, et puis +à Compiègne. Là se déporta tout le mois de septembre en gibier et en +chasse. De la partie du royaume Lothaire qu'il eut receu fit sa volenté et +en donna et départi à sa volenté. + + Note 50: Voici les autres noms: «Vivarias, Vatiam, Montem-Falconis, + Sancti-Michaelis, Gildini-monasterium, S.-Mariæ in Bisantione, + S.-Martini in eodem loco, S.-Augentil, S.-Marcelli; S.-Laurentii + Leudensi, Sennonem, Abbatiam Niellam, Molburium, Laubias, + S.-Gaugerici, S.-Salvii, Crispinno, Fossas, Marilias, Honulficurt, + S.-Servatii, Maalinas, Ledi, Sunniacum, Autonium, Condatum, + Mesrebecchi, Tidivinni, Lutosa, Calmontis, S.-Mariac in Desmant, + Echa, Andana, Wasloi, Altummontem, Comitatus Texandrum. In Bracbanto, + Comitatus quatuor Cameracensim, Hainoum, Lomensem. In Hasbanio, + Comitatus quatuor, Masau superiur, Masau subterrior, Liugas quod + pertinet ad Veosutum; Scarponense, Viridunense, Dulmense, Arlon, + Waurense, Comitatus duo, Mosminse, Castricium, Condrust. De Arduennâ + sicut flumen Urta surget inter Bislanc et Tumbas, ac decurrit ex hac + parte in Mosam, et sicut recta via ex hac parte Occidentis pergit in + Bedensi. Tollense, aliud Odornense quod Tremarus habuit; Barrense, + Portense, Salmoringum, Lugdunense, Viennense, Vivarias, Ucericium. De + Frisiâ tertiam partem.» + + +V. + +ANNEE: 870. + +_Des messages l'apostoile Adrien au roy Loys qu'il rendist le royaume +Lothaire à son nepveu Loys. Du contens le roy Loys, coment il envoya joyaux +à l'Eglyse de Rome et coment il prit Vienne._ + + +Le roy Loys qui à Ais fu retourné, n'estoit pas encore bien guary de la +bleceure de sa jambe qu'il prist quant il chaï du solier, si comme +l'istoire ci devant conte, pour ce qu'il ne povoit pas bien endurer les +cures des physiciens. Et pour ce que la bleceure se tournoit à pueur et à +pourreture se fist-il tranchier toute la maladie[51], si en demeura plus +longuement en la ville qu'il ne cuida, car il acoucha du tout au lit et fu +aussi comme prest de la mort. En ce temps viendrent les messages de +l'apostoile à Ais, et de Loys l'empereur. Les messages l'apostoile furent +Johan et Pierre, cardinaulx de l'Églyse de Rome; les messages à l'empereur +furent l'évesque Vibode et li quens Bernart. Tel mandement apportoient au +roy Loys que de rien ne s'entreméist du royaume Lothaire son nepveu, qui +par droict devoit escheoir à l'empereur Loys son frère. Assez briesvement +leur rendit responce et congié, et puis si les envoia au roy Charles son +frère. Quand il fu guari de sa maladie et il put chevauchier, il se partit +et s'en alla à Renebourg[52]. Restice[53] le roy des Wandres qu'il tenoit +en prison[54] fit traire hors, et luy fit les yeux sachier, et puis +commanda qu'il fust tondu en une abbaïe. Après manda à ses fils Charlon et +Loys qu'il venissent à luy. Mais il ne y vouldrent pas venir, car il +sentoient bien qu'il avoit meilleure volenté à Charlemaine son frère que +vers eulx. De Renebourg se partit et s'en alla à Frenquefort vers le +commencement du caresme pour tenir le parlement pour le contens apaisier de +luy et de ses fils. Allèrent tant messages d'une part et d'autre que trève +fut donnée jusques au moys de may, que le père les assura qu'il n'auroient +par luy nul mal, et il promistrent d'autre part qu'il ne feroient nul mal +au royaume si comme il avoient commencié. Quant ce feust accordé et le +parlement feust fini, le roy se départi de Franquefort et s'en alla à +Renebourg. + + Note 51: _La maladie_. C'est-à -dire: _La chair pourrie_. + + Note 52: _Renebourg._ Ratisbonne. + + Note 53: _Restice_ ou _Ratislas_, prince de Moravie; le même qui + demanda à l'empereur Michel saints Cyrille et Methodius, pour prêcher + l'évangile à ses peuples. + + Note 54: _En prison._ Le latin ajoute: «A Carlomanno per dolum + nepotis ipsius Restitii captum.» + +Tout le mois de septembre se déporta le roy Charles en chasse de bois et +puis s'en vinst à Saint-Denis en France, pour célébrer la solennité des +glorieux martyrs. Le jour mesme, si comme on chante la messe, vindrent à +luy les messages à l'apostoile Adrien et ceux meismes qui au roy Loys +avoient esté; épistres luy apportaient à luy et aux évesques de son +royaume, qui contenoient moult espouventablement qu'il n'entrast au royaume +qui eut esté Lothaire son nepveu, car il appartenoit par droict héritage à +l'empereur Loys, qui son frère avoit esté. Au roy ne pleurent pas moult ces +nouvelles, ains porta moult griefs ce mandement. Tant luy prièrent les +messages et autres bonnes gens, qu'il osta Carlemaine, son fils, de prison +de Senlis et il luy commanda qu'il demourast avec soy. Les messages fit +conduire jusques à Rains et commanda que ses amis et son conseil feussent +là assemblés; et quand il lu là venu, il demoura entour huit jours, et aux +messages donna congié de repartir. Mais il envoïa avec eulx ses propres +messages à l'apostoile Adrien, Ansegesile l'abbé de Saint-Michel, et un +autre lay qui Liethart avoit nom. Par eulx envoia dons et offrandes à +l'autel de Saint-Pierre de Rome et des vestemens d'or et des couronnes d'or +à pierres précieuses. Luy-meisme alla avec les messages jusques à Lyon. Là +se départi de luy Charlemaine, son fils, sans son sceu, car il s'enfuit par +nuit et s'en alla au royaume de Belge. Grans tourbes de larrons et de +robeurs assembla, et fit par le pays si grant destruction et si grand +cruaulté qu'il n'est nul qui croire le peust, fors ceux qui ce virent et +souffrirent. Moult en fu dolent son père quand il le sceut, et dist: «Las! +quelle engendréure je ai faite, quand cil est larron qui peust estre +coronné de deux roïaumes! Pourquoi emble-il? Ne fust tout sien, s'il +vousist?» Mais pourtant ne voult-il pas retourner né laissier la voie qu'il +avoit entreprise, ains s'en alla à Vienne où Berte la femme Girart[55] +estoit, et assist la cité le plustost qu'il péust. Cil Girart n'éstoit pas +dedans, ains estoit ailleurs en ung fort chastel. Moult fu le pays d'entour +gasté et destruit pour ce siège. Tant fist le roy par sens et par engin, +qu'il mist discension entre ceux qui la cité gardoient, si que une grande +partie se tinst à luy. Mais quand Berte aperçut cette chose, elle manda +Girart son seigneur. Puis qu'il fust venu ne voult-il pas tenir la cité +contre le roy, ains la rendi maintenant, et le roy rentra liez et joyeux, +et célébra en la ville la Nativité Nostre-Seigneur. + + Note 55: _La femme Girart._ Berte étoit femme de Girard de + Roussillon, si fameux dans nos anciens romans. Ce siége de Vienne a + beaucoup exalté l'imagination des poètes françois. Il forme le nÅ“ud + de la chanson de geste de _Gerard de Vianne_; il en est fait + également mention dans celle de _Gerard de Roussillon_.--«La + Chronique de Vezelay place à tort la mort de Girard en 847, et celle + de Berte en 844.» _(D. Bouquet.)_ + +[56]Quant le roy eust ainsi la cité receue, il contraint Girart à ce qu'il +luy rendroit les chastiaux d'entour et les livreroit à ceux que le roy y +vouldroit envoier; et de ce luy donna bons ostages[57]; trois nefs luy +bailla, et luy souffrit qu'il s'en allast parmi le fleuve du Rosne, luy et +Berte sa femme, et leurs gens et leurs biens meubles. La cité bailla à +garder à Boson le frère la royne sa femme. De là se parti pour aller en +France, par Auxerre et par Sens retourna et s'en vinst droict à l'églyse +Saint-Denys. Quand Charlemaine son fils oy dire qu'il venoit, il s'en alla +à Maison luy et toute sa route: les chastiaux, les villes et le pays tout +dégasta. Après ce envoïa à son père quatre messages faussement et par +coverture, et luy manda que volentiers vendroit à luy à mercy et amendroit +vers Dieu et vers luy quanqu'il avoit meffait; mais tant seulement eust +merci de ceux qui avec luy estoient, né pour ce ne se voult oncques tenir +de mal faire. Le roy retint deux de ses messages et avec les autres deux +envoïa Gaulin, abbé de Saint-Germain, et le conte Baudouin qui serourge +estoit Charlemaine meisme. Par ces deux manda que seurement povoit-il venir +sé il vouloit. Lors faingni par tricherie et luy manda qu'il viendroit à +luy, et envoïa de rechief autres messages pour requerre ce qui ne pouvoit +estre; et, tandis, s'éloingna du pays et s'en ala vers la cité de Toul. A +ses barons le roy requit jugement de ceulx qui son fils luy avoient ainsi +soustraict et aliéné (qui estoit diacre de sainte Églyse), et qui si grand +tourment et destruction avoient faict en son royaume. Lors furent jugés et +condempnés à recevoir mort; et après commanda le roy que leurs terres et +leurs fiefs fussent pris et saisis en sa main. Après ce ordonna coment son +fils et tous malfaiteurs qui avec luy estoient au royaume, feussent pris et +chastiés. Si ne se tint pas tant seulement au jugement des pairs et des +barons, ains voult et requist qu'il feussent jugiés des prélats. Jugiés +furent et excommuniés selon la sentence de l'apostoile, qui commanda que +nul n'eut à eulx participation, n'en boire, n'en mangier, n'en nulle autre +chose, si comme il est contenu en l'épistre selon les saints canons qu'il +envoièrent à tous les prélas. Et meismement de son fils Charlon requist-il +jugement à tous les prélas de cette province[58] comme celui qui feust +diacre et eust fait serment à son père par deux fois dont il étoit parjure, +et avoit fait tant de tourmens en son royaume et telles desloyautés contre +son père. [59]En France retourna le roy vers le caresme; à Saint-Denis s'en +vint vers Pasques fleuries, et là célébra la résurrection. Après la feste +dut mouvoir à Saint-Morise pour aler encontre l'empereris qui ainsi lui +avoit mandé par ses messages; mais pour ce qu'il entendi certainement +qu'elle avoit pris jour de parlement à Loys son frère, le roy de Germanie, +à Trente, ne voult-il pas aller, ains retourna à Senlis[60]. Là vint à luy +Allard le message son frère le roy Loys, qui luy mandoit qu'il venist à luy +au parlement en la cité du Traict, et il viendroit d'autre part à +Renebourg[61] tantost coment il auroit envoié Charles son fils contre les +Wandres. Mais le roy Charles voulut ordonner l'estat de Loys son fils. Si +commanda que Boson frère à sa femme Richeut la royne, feust chambellan et +maistre sur tous les huissiers; et luy donna l'onneur et la terre Girart le +conte de Bourges. Bernart le marchis envoia en Aquitaine et luy bailla la +cure et l'ordonnance de tout le royaume. Avant, luy feist faire seremens, +et puis luy octroia Carcassonne, Arles-le-Blanc et Thoulouse.[62] + + Note 56: _Annal. S.-Bertin. Anno 871._ + + Note 57: _Bons ostages._ C'est Girard qui donna ces ôtages au roi. + «A Gerardo sibi obsides dari jussit.» + + Note 58: _De cette province._ De la province du diocèse de Sens, dans + lequel étoit situé le diaconat de Carloman. + + Note 59: Ici le traducteur de Saint-Denis, guidé par le continuateur + d'Aimoin, a omis le récit des derniers événemens de l'année 871, tel + que le donnoient les Annales de Saint-Bertin. Il nous transporte à + l'année 872. Dans le texte des Annales, Charles, après avoir tenu un + plait, placit, ou parlement à Servais, vient célébrer la fête de Noël + à Compiègne. De Compiègne, il se rend au monastère de Saint-Lambert, + puis revient à Compiègne, et de là , comme dans la Chronique de + Saint-Denis, à Saint-Denis. + + Note 60: _Senlis_. _Silvacum_ a été pris ici pour Silvanectum. + Quelques-uns pensent que _Silvacum_ est _Ville-en-Selve_, dans la + montagne de Reims; mais on s'accorde plutôt à le reconnoître dans + _Servais_, proche de _La Fère_ et à six lieues de Laon. + + Note 61: _A Renebourg._ Le latin ajoute _Aquis_: c'est-à -dire: _Il + reviendroit d'Aix à Ratisbonne_. + + Note 62: Cette dernière phrase est mal entendue. Le latin dit qu'avec + Boson, Charles envoya en Aquitaine Bernard et un autre marquis + également nommé Bernard, et qu'il confia à Boson l'administration du + royaume; qu'au comte de Toulouse Bernard il céda, après avoir reçu + ses sermens, Carcassonne et Rasez: «Eum (Bosonem) cum Bernardo, + itemquo cum alio Bernardo markione, in Aquitaniam misit, et + dispositionem ipsius regni et commisit. Bernardo autem Tholosæ + comiti, poat præstita sacramenta, Carcasonem et Rhedas concedens, ad + Tholosam remisit.» Ce premier Bernard étoit fils de Bernard, duc de + Septimanie, et étoit lui-même comte d'Auvergne. En 879, il devint + marquis de Gothie. + + +VI. + +ANNEES: 872/873. + +_Coment le roy Loys rendit à l'empereris Angeberge sa partie du royaume +Lothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien à l'empereur Basile de +Constantinoble; et coment Loys fu couronné; et coment Charlemaine le fils +Charles-le-Chauf eut les yeux crevés._ + + +En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys +qu'il venissent à luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et +son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa présence, il +feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il +n'y eut né foy né loyauté, d'une part né d'aultre. Après les requist qu'il +ostoiassent avec Charlemaine leur frère sur les Wandres; mais oncques +accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour +luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses +ennemis à si grant ost comme il put rassembler. Après ce, mut au lieu et au +jour qu'il eust pris à l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit +sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reçue encontre la partie du roy +Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la +volenté et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui à luy estoient +rendus et soubmis; dont fu lié par divers sermens dont l'un estoit jà +menti. Car le serment qu'il eust faict à l'empereris Angeberge fust tout +contraire à celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frère et aux +barons du royaume. Après manda l'empereris au roy Charles qu'il venist +parler à elle à Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mandé +devant. + +Là ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui +avoient esté entre luy et le roy Loys son frère; mais il y envoia messages +qui riens ne firent né nulle certaineté ne luy apportèrent. + +En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople +à l'empereur Basile et à ses deux fils Léon et Constentin pour la besoigne +que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce proposé et ordonné. +Ses messages furent Estienne, évesque de Néphese, Donez, évesque +d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'églyse de Rome. Et si fu avecques eulx +Anastaise qui garde estoit des armoires et des écrins du palais[64]. Si +estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; là fu grand concile +assemblé et fu appelé le huitiesme concile général. Là fu accordé le +contens et le schisme apaisié qui devant eust esté de la promotion[65] +Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassié et excomenié et +Ignace ordenné[66]. En ce concile feust aussi ordenné les images adourer +tout autrement que les anciens pères n'en avoient senti; dont les Grecs +contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant à aucunes choses +s'accordèrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome, +qui à eulx s'accordoit des images adourer. + + Note 63: _D'Oiste._ D'Ostie. + + Note 64: C'étoit le célèbre _Anastase le bibliothécaire_, auteur de + l'histoire ecclésiastique et du _Liber pontificalis_. + + Note 65: _Promotion._ Il faut lire _déposition_.--_Foucin_, Photius. + + Note 66: _Ordenné._ C'est-à -dire _restitué_. + +A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain +fu couronné par la main Adrien l'apostoile, en l'églyse Saint-Père. Et +quant la messe fu chantée, l'apostoile le mena meisme à grand compagnie de +chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne +avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son +orgueil. Pour eulx tous envoièrent à l'empereur Loys le comte Ginise[67] et +firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et +qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourné. Mais elle ne tint guères ce +commandement, ains s'en ala après luy assez tost après ce. Si eust envoié +avant à Charles, le roy de France, l'évesque Guinbode, pour grace et amour +impétrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit esté faict +entre luy et Loys, son frère le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au +roi cil message: il estoit lors alé en Bourgoigne pour aucunes besoignes. +Là oït nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart +le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se départi et vint à Atigny, là tint +parlement ès kalendes de septembre. Et quant il eust là demouré pour +aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au +mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala +Avau-Terre[70] en la cité du Traict. Là furent à parlement à luy les deux +grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se +départi en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit à contens et à +discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De +là s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y étoit alé, mais +par terre. Par Atigny[71] s'en vint à Soissons, en l'abbaïe Saint-Marc +célébra la Nativité Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce siècle +l'apostoile Adrien. Après luy fu en siège Johan, diacre de l'églyse de +Rome. + + Note 67: Le latin est ici mal entendu...«In loco illius inbergæ + filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut + missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.» + + Note 68: _Pontliaire._ «Ad Pontem-liudi.» ou _Lieupont_, en + Bourgogne. + + Note 69: _Vitel._ «Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi, + Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus.» Il est bien + difficile aujourd'hui de distinguer ces trois _Bernards_.... Mais le + surnom de la victime étoit sans doute _le viaus_. + + Note 70: _En Avau-Terre._ Comme nous disons: _Dans les Pays-Bas_. + + Note 71: _Attigny._ Le latin dit: _Gundulfi-villam_. + +[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de +France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et +tribulations qui avoient esté faictes à sainte Églyse au royaume de France +et aux autres régions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent +recommanciés par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus +avoit le roy compilées et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns +sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult +estoient profitables à garder la paix de saincte Églyse et du royaume, et +avoit moult estroitement commandé que elles feussent moult fermement +gardées et tenues. Après ce, fist assembler les évesques en la cité de +Senlis, où ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le +desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent à faire de tels +cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposèrent de +tous les degrés de saincte Églyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas +excommenié. Après ce fait se pourpensèrent les desloyaus ennemis de la +paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour +ce qu'il ne portoit mes né nom né habit de clerc, de tant povoit-il plus +légièrement monter à nom et en pouvoir de roy. Alors commencièrent à +assembler et à faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et +à traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais +d'autres régions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire +hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu +convenable à ce faire. Et après, se il apercevoient que il se voulust tenir +de mal faire, il le couronneroient à roy par dessus son père. Ainsi eust +été fait par adventure sé le conseil n'y eut esté mis: car il fu mestier +qu'il fust traict hors de prison et mené avant par les évesques qui pas ne +l'avoient jugié, et fust atiré que la sentence par quoi il avoit esté jugié +à mort fust relaschiée et assouagiée, par quoi il peust avoir temps de se +repentir; en telle manière toutes-voies qu'il n'eust povoir né licence de +faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et +amené devant tous, ceux qui là furent commencièrent à crier que il eust les +iex crevés. Pour ce que tous ceux qui pensoient à mal faire pour couverture +de li feussent du tout hors de leur espérance et que saincte Églyse et le +royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust troublée +pour luy. + + Note 72: _Annal. S.-Bertini, anno 873._ + +En ce temps vint à Franquefort Loys le roy de Germanie. Là meisme célébra +la Nativité de Nostre-Seigneur avant qu'il s'en partit. Après y tint +parlement entour les kalendes février, et manda à ses deux fils Charlon et +Loys qu'il y feussent, et à tous les hommes feutables qui avoient esté du +royaume Lothaire. Et tandis comme il demeuroit, advint une merveilleuse +adventure, car le diable prist semblance du bon ange et vinst à Charlon +l'un des fils du roy Loys, et li dist que Diex s'estoit courroucié à son +père et de ce qu'il le vouloit occire pour la raison de Charlemaine son +frère, et que il[73] li devoit tollir le royaume et à luy donner. Charlon +qui moult fust épouvanté de cette advision, se leva tout effraié et s'en +fust en ung moustier qui près estoit de la maison où il gisoit; si ne fut +pas merveille s'il fut éspoenté, car il y a telle différence entre l'ange +Dieu et du deable, quant il faint semblance et clarté du bon ange, que cil +qui a veue la vision de l'ange Dieu demoure en joie et en bonne espérance, +et cil qui a veue la vision du mauvais ange demoure en paour et en +tristèce. Le deable le suivit et entra au moustier après li, et li dist: +«Pourquoi as-tu paour? né pourquoi me fuis-tu? Tu pues bien savoir, sé je +ne venisse de par Dieu pour toy annoncier ce qui adviendra par temps, que +je n'osasse pas entrer après toy en ce moustier qui est la maison de Dieu.» +Tant li dist de telles paroles et de semblables que il prit communion, de +la main du deable, que Dieu li envoioit par luy, si comme il disoit; et +tantost comme il l'eut receue, le deable li entra au corps. Tantost vint à +son père qui séoit au milieu de son parlement avec ses aisnés fils et ses +barons et ses prélas. Lors le prist le deable à tourmenter et dist devant +tous qu'il vouloit guerpir le siècle, et que jamais à sa femme n'abiteroit. +Lors traict l'espée et la lessa cheoir à terre, et quant il voult descendre +le baudré, le deable le commença trop fort à tourmenter, et lors saillirent +avant les évesques et les barons et le tindrent à force. De ce fu le père +moult ému et tous ceulx qui là estoient. En l'églyse le menèrent, et +tantost se revesti l'archevesque Luiberz pour la messe chanter, et quand ce +vint au point de l'évangile, il commença à crier à haute voix: _Ve, ve, +ve,_ et toujours cria ainsi continuellement jusques à tant que la messe +fust chantée. Le père qui moult étoit dolent le lessa aux évesques et à ses +autres amis et commanda qu'il fust mené par les sains lieux des martyrs et +des confesseurs, que par leurs mérites et par leurs dessertes sé il +plaisoit à Dieu peust estre ramené en son sens. Si se pensa qu'il le +envoieroit à l'églyse Saint-Père de Rome; mais il entrelessa cette voie +pour aucunes autres besoignes. + + Note 73: _Il._ Dieu. + + +VII. + +ANNEES: 873/874. + +_Coment Charles-le-Chauf assit les Normans en la cité d'Angiers. De la paix +que le roy Loys fit aux Wandres pour Charlemaine son fils aidier, et coment +Charles-le-Chauf fit venir à merci les Normans, qui avoient assiégé Angiers +et de maintes autres choses._ + + +En ce temps repaira l'empereur Loys en la cité de Capue. Si estoit jà mort +Lambert-le-Chauve[74]. Et estoit venu à grant ost un patrice de l'empereur +des Grecs en la cité d'Ydronte[75], pour aider à ceulx de Bonivent, qui luy +promirent qu'il li rendroient une somme d'avoir pour le treuage que il +soloient devant ce rendre aux empereurs qui estoient roys de France. Lors +manda l'empereur Loys à l'apostoile Jehan qu'il venist à luy en la cité de +Capue[76], si que par luy fust à luy réconcilié son compère[77] Adelgise. +Si tendoit à ce l'empereur que son serment fust sauvé par la présence +l'apostoile (car il avoit juré qu'il prendroit à force cil Adelgise avant +qu'il partist du siège, né oncques prendre ne le polt). + + Note 74: _Lambert-le-Chauve._ C'étoit le lieutenant d'Adalgise, duc + de Bénévent. + + Note 75: _Idronte._ Latiné: _Hydrontus_. C'est _Otrante_. + + Note 76: _Capue._ Le latin porte: _In Campaniam_. + + Note 77: _Son compère._ Le compère du pape. + +Charles le roy de France assembla son ost en ce contemple[78] et commanda +qu'il s'en alast tout droict vers Bretaigne. Pour ce le fist que il ne +vouloit pas que les Normans, qui avoient assis la cité d'Angiers, +s'aperceussent qu'il alast sur eulx, car tost s'en fussent fui en tel lieu +où il ne les peust pas contraindre. Puis qu'il fust meu en cette besoingne +vint à luy un message qui luy conta que son frère Loys le roi de Germanie +avoit fait par quoi Charlemaine estoit eschappé de Saint-Père de Corbie où +il estoit en prison, et s'estoit à luy accompagné en son contraire et en sa +nuisance par le consentement de deux faux moines et de sa gent meismes. De +ce fu le roy moult courroucié; mais pour ce ne laissa-il pas la besoigne +que il avoit emprise; ains s'en ala à Angiers et assit les Normans qui jà +avoient destruit maintes cités et maint chastel et maintes églyses, et +abbaïes si destruites et arses qu'il avoient tout rasé à terre. D'autre +part estoit Salemon le duc de Bretaigne[79], et li et son ost estoient +logiés sur un fleuve qui est appelé Maene. Et tandis comme le roy Charles +estoit à ce siège, le duc Salemon envoia à lui Bigon son fils, à grant +compagnie des plus nobles hommes de Bretagne, au roy se recommanda et luy +jura feauté devant tous les barons. Et le roy tint le siège devant la cité +si longuement et si asprement, qu'il les dompta et les contraint si que les +plus grans vindrent à lui à merci. Tel serement qu'il leur demanda firent, +tels ostages laissèrent comme il voult et tant comme il en demanda, et à +telle condiction que il istroient tous de la cité en un jour, et que jamais +en son royaume mal ne feroient né ne consentiroient à faire. Au derrenier +luy requistrent qu'il souffrist qu'il habitassent en une isle de Loire, +jusques au moys de février, et que il eussent marchié de viandes. Et après +ce mois ceulx qui crestiens estoient et qui la crestienneté vouldroient +tenir vraiment et loyaument, viendroient à luy, et ceulx qui encore +estoient païens et voudroient estre crestiens fussent baptisés à sa +volenté. Et ceulx qui la crestienneté refuseroient se partissent du +royaume, né jamais pour mal faire n'y retourneroient, si comme il avoient +juré. A ce s'accorda le roy et leur octroia cette requeste. Quant ils orent +la cité vidiée, le roy et les prélats et le peuple entrèrent enz à grant +dévotion. Les corps sains St. Aubin et St. Lucin, qui avoient esté repos en +terre pour la paour des Normans, remistrent en leurs fiertres +honorablement. Des Normans prit le roy tous ostages, puis se partit du pays +et s'en ala droict au Mans, du Mans à Evreux et puis à Neufchastel[80]; de +là s'en tourna vers la cité d'Amiens, de là s'en ala à une ville qui a nom +Audrieu[81]. Si estoit jà la saison entour les kalendes de novembre. En +chaces le roy se déporta un peu de temps, puis s'en vint à Soissons. La +Nativité Nostre-Seigneur célébra en l'abbaïe Saint-Marc. + + Note 78: _En ce contemple._ Dans ces entrefaites; dans ce temps-là + même. + + Note 79: Le latin dit: «Ultrâ Meduenam fluvium in _auxilio_ + residente.» + + Note 80: _A Neufchatel._ «_Castellum novum apud Pistas._» C'est + aujourd'hui Pitres, au confluent de l'Andelle et de la Seine, à peu + de distance du _Pont-de-l'Arche_. + + Note 81: _Audrieu._ «_Audriacam-villam_.» C'est _Orreville_, près de + Doullens, sur les bords de la rivière d'Autie. + +[82]En cette année, qui estoit celle de l'Incarnation huit cent +soixante-quatorze, fu l'hiver si lonc et si fort de gelées et de nois, que +nul homme qui lors vesquit n'avoit oncques veu si fort. Entour la +Purification tint le roy parlement à Saint-Quentin en Vermandois. Les +jeunes de la quarantaine fit en l'églyse Saint-Denis et léans meisme +célébra la Résurrection. Vers le moys de juing tint général parlement dans +la ville de Ducy. Là meisme receut les dons et les présens qu'on luy avoit +accoutumez à faire ainsi comme chacun an. De là se parti et s'en ala à +Compiègne. En cet esté fu si très-grant la sécheresse qu'il ne fu pas foin +et blé. [83]En ce point, advint que Rodulphe ung prince des Normans, qui +tant de maux avoit fait au royaume Charles et qui à luy ne voult pacifier +si comme l'istoire à la dessus conté, fu occis au royaume de Loys son +frère, et plus de cinquante Normans qui avec luy estoient. Cette nouvelle +fu apportée au roy Charles qui pas n'en fu courroucié. + + Note 82: _Annal. S.-Bertini, anno 874._ + + Note 83: _En ce point._ Ce qui suit est placé dans les Annales de + Saint-Bertin, à l'année précédente, et immédiatement avant le récit + de la levée du siège d'Angers par les Normands. C'est dans cette + ville que Charles-le-Chauve apprit la mort de Rodolphe ou Raoul. + +_Incidence._--En ce temps s'espandit planté de langoustes par Allemagne, +par France, par Espagne, si que cette pestilence put estre comparée à une +des plaies d'Egypte. Au roy Loys de Germanie, qui son parlement devoit +tenir en la cité de Mez, vint un message à grant haste et li dist: «Que +s'il ne se hastoit de secourre Charlemaine son fils, en la cité de Marc[84] +contre les Wandres, jamais ne le verroit.» Tantost après ces nouvelles s'en +vint à Renebourg; mais avant qu'il se partit livra-il Charlemaine +l'Aveugle, fils le roy Charles son frère, à Lambert l'archevesque de +Mayence, et li manda qu'il luy fist donner sa soustenance en l'abbaïe +Saint-Aubin, qui est en la cité meisme; et par ce monstra-il bien qu'il li +desplaisoit les maux que cil Charles, qui son neveu estoit, avoit fait aux +églyses et au peuple, et contre son père meismes tant comme il pot régner +né avoir pouvoir de roy. Quant il fu venu à Renebourg, il envoia ses +messages aux Wandres et fit paix à eulx au plus honorablement que il pot, +pour son fils oster de péril. Les messages d'une gent qui sont appelés +Behemes[85] mist en prison pour ce qu'il estoient à luy venus par tricherie +comme messagiers, et ainsi comme pour luy et sa gent espier. + + Note 84: Marc. «_Monachia._» C'est Munich. + + Note 85: _Behemes._ Bohémiens. + +[86]_Incidence._--Au roy Charles de France vindrent diverses nouvelles +de Salemon, duc de Bretaigne. Les uns disoient qu'il estoit mort et les +autres qu'il estoit malade; mais les plus vraies estoient de sa mort en la +manière que nous tous dirons. La vérité si est que il estoit haï des plus +nobles hommes de Bretaigne, Pascuitan et Urfan[87], et d'aucuns François à +qui il avoit fait vilainies et griefs. Ceulx et mains autres le pristrent +ung jour en chassant, luy et son fils Bigon. Son fils pristrent et le +mistrent en prison; mais Salemon eschapa et s'en fuit en une ville qui en +leur langue est appelée Pancheron[88], et s'enfouist en un moustier pour +soy garantir. Pris fu de ses hommes meisme et livré à Fulcoart et aux +autres François. Les iex li crevèrent et lendemain fu trouvé mort. Si +semble que ce fust vengeance de Dieu pour punir sa grant desloyauté, car il +avoit chacié Héripone, son droit seigneur, jusques dans un moustier et +l'avoit occis dessus l'autel meisme. + + Note 86: _Annal. S.-Bertini, anno 874._ + + Note 87: _Pasquitan et Urfan._ Comtes de Vannes et de Rennes. + + Note 88: C'étoit un lieu du comté de _Poher_, dans le duché de Rohan. + +En ce temps envoia Loys le roy de Germanie message au roy de France +Charles, son frère. Ce message fu Charles son fils meisme et autres +messagers avec luy, et li mandoit que volentiers auroit à luy parlement sur +le fleuve de Muese[89]. Le roy Charles le receut volentiers, et fu pris +jour de parlement en lieu déterminé. Mais puis qu'il fu meu luy convint-il +demorer; car une maladie le prit en cette voie, qu'on appelle flux. Et pour +ce refu pris un autre jour ès kalendes de décembre, sur ce fleuve de Muese, +en une ville qui a nom Haristalle. (Au jour du parlement assemblèrent les +deux frères. Des besoignes du parlement se taist l'istoire et pour ce nous +en convient taire.) Au retour se mist le roy Charles, et s'en vint à +Saint-Quentin en Vermandois et puis par Compiègne. Là célébra la Nativité +Nostre-Seigneur, et le roy Loys fit cette feste meisme à Ais-la-Chapelle. +De Ais se parti pour tenir parlement à Franquefort qui siet par delà le +Rin. [90]Et le roy Charles s'en vint au commencement du Caresme en l'abbaïe +de Saint-Denis en France. Laiens meisme célébra la solempnité de la +Résurrection. La royne Richeut, qui laiens estoit avec luy, accoucha +droictement le mercredi devant Pasques par nuict; mais l'enfant mouru +tantost comme il fu baptisé. Laiens accompli la royne les jours de sa +gésine[91], et le roy s'en parti après la feste et s'en ala à Bar[92]. +Après retourna à Saint-Denys aux Lethaines des Rovoisons[93]: puis s'en +parti et s'en ala à Compiègne la vigile de Pentecoste. Lors tint parlement +Loys de Germanie à Tribures[94], droictement en may. Et pour ce qu'il ne +put parfaire ce qu'il cuida, il rassigna parlement là meisme au moys +d'aoust. Vers le moys d'aoust s'en ala le roy Charles vers Ardennes, à une +ville qui a nom Ducy. Là oï certaines nouvelles de la mort Loys son nepveu, +l'empereur d'Ytalie. Pour cette raison mut tantost et s'en ala à Ponty[95] +et commanda à tous ceulx qui estoient ses feutables et de son conseil qu'il +venissent à luy. De là s'en ala à Langres et attendi ceulx qu'il béoit +amener avec luy en Ytalie. La royne Richeut envoia à Senlis[96] par la cité +de Rains. Son fils Loys envoia en cette partie du royaume qu'il avoit reçue +comme Loys son frère, après la mort Lothaire son neveu. Aux kalendes de +septembre mut et s'en ala par Saint-Morise de Chablies; après passa les +mons de Montjeu et entra ès plaines de Lombardie. + + Note 89: _De Muese._ Il falloit _de Moselle_. + + Note 90: _Annal. S.-Bertini, anno 875._ + + Note 91: _Les jours de sa gesine._ Le temps du repos qui suit + l'enfantement. Le latin dit: «Illaque, dies purificationis post + parturitionem expectante.» + + Note 92: _Bar._ Erreur: le latin dit: «Ad Basivum perrexit.» C'est + _Baisieux_, à deux lieues de Corbie et de Buissy. + + Note 93: _Rovoisons._ Rogations. + + Note 94: _Tribures._ Maison royale entre Mayence et Oppeinheim, sur + les bords du Rhin. + + Note 95:_Ponty._ Pontyon. + + Note 96: _A Senlis._ C'est-à -dire à _Servais_. + + +VIII. + +ANNEES: 875/876. + +_Coment Charles-le-Chauf vint en Lombardie, et coment le roy Loys son frère +envoia ses fils contre luy et entra en sa terre. Coment Charles-le-Chauf fu +couronné à empereur de Rome, et du concile des prélas en la cité de Mez en +la présence l'empereur._ + + +Bien sceut Loys le roy de Germanie les nouvelles de la mort de Loys +l'empereur d'Ytalie son neveu, et que le roy de France Charles son frère +estoit jà là meu pour cette chose. Tantost envoia Charlon son fils contre +luy. Et le roy Charles aussi ala encontre, quant il sceut qu'il venoit; +mais cil qui pas ne l'osa attendre s'enfui. De ce fu le père moult +courroucié né pour ce ne voult pas la besoigne entrelaissier. Ains envoia +Charlemaine son autre fils à grant gent. Le roy Charles, qui plus grant +force que li avoit, vint encontre à bataille; mais Charlemaine, qui bien +sceut qu'il n'avoit pas pouvoir à son oncle, requist paix. Foy et serment +donnèrent l'un à l'autre et puis cil s'en retourna. Quant le roy Loys de +Germanie sceut qu'il n'avoient rien fait contre leur oncle, il meisme prit +son fils et son ost et s'en vint devant Attigny. Si le fist par le conseil +Enguerran qui chambellan avoit esté au roy Charles, mais par la royne +Richeut eut été getté de court; (et ce fit-il par mal de luy[97] que il +véoit bien que le roy n'estoit pas au pays et qu'elle estoit seule +demourée.) Lors manda la royne les plus grans hommes du royaume son +seigneur, et leur fist jurer qu'il iroient contre le roy Loys. Le serement +firent, mais il ne le gardèrent pas comme faux et mauvais. Car il meisme +gastèrent le royaume qu'il avoient juré à garder. Après que le roy Loys ot +ainsi adomagié le royaume Charles son frère, tandis comme il n'estoit pas +au pays, par l'aide et le conseil des plus grans hommes du royaume meisme, +il s'en ala à Attigny et fit la feste de la Nativité; puis s'en ala par la +cité de Trèves à Franquefort et amena avec luy aucuns des barons du royaume +Charles son frère, qui à luy s'estoient joint et alié. Là demoura tout le +Caresme jusques après la résurrection. Avant qu'il s'en partist oï +certaines nouvelles de la mort la royne Ermentrus[98] sa femme, qui estoit +trespassée à Renebourg. Le roy Charles, qui en Lombardie estoit, manda les +barons d'Ytalie qu'il venissent à luy, mains vindrent et aucuns non. A Rome +s'en ala par le commandement l'apostoile Jehan qui mandé l'avoit, moult le +receut honorablement quant il fu là venu, en la seizième kalende de janvier +de l'Incarnation huit cent soixante-seize: [99]moult biaux présens et +riches offrit à l'autel Saint-Père, et l'apostoile Jehan li mist sur le +chief la couronne impériale, et fu appelé Auguste et empereur des Romains. +De Rome se parti et s'en ala à Pavie. Là tint parlement et ordenna de ses +besoignes. Boson, le frère Richeut sa femme l'empereris, fist duc et garde +de la terre, et li lessa tels gens comme il requist et telle compagnie. +Lors se parti l'empereur, les mons passa et s'en vint à Saint-Morise de +Chablies. Si se hasta moult de retourner, pour faire la feste de la +Résurrection en l'églyse de Saint-Denys en France, et l'empereris Richeut, +qui en la cité de Senlis[100] demouroit, ala encontre luy tantost comme +elle en oï nouvelles. Si passa parmi Rains et Chalons, parmi Langres et +Besançon, jusques à une ville qui a nom Warnifontène[101]. Avec l'empereris +retourna par les cités devant dites à Compiègne; de là s'en vint à +Saint-Denis pour faire les festes de la Résurrection. Lors manda les +messages l'apostoile Jehan, c'est à savoir Jehan de Touscane et Jean +d'Arete, et Ansegise de Sane[102]. Par leur conseil et par l'autorité +l'apostoile ordenna ung concile général de prélas en la marche de Lorraine, +en une ville qui a nom Pontigon. Cil Boson dont nous avons parlé que +l'empereur avoit laissié en Ytalie pour la garde, et qui frère estoit sa +femme, espousa Ermangart la fille l'empereur Loys. Puis que l'empereur +Charles s'en feut retourné en France, par le conseil Evrat le fils +Bérangier, en laquelle garde la demoiselle demouroit, sans le sceu +l'empereur[103]. + + Note 97: _Par mal de luy._ Par la haine qu'il portoit à la reine. + + Note 98: _Ermentrus._ Le latin la nomme _Emma_.--_Renebourg_, + Ratisbonne. + + Note 99: _Annal. S. Bertini, anno 876._ + + Note 100: _Senlis._ Lisez _Servais_. + + Note 101: _Warnifontem._ «Warnaril-fontana.» + + Note 102: _Sane._ Le latin porte _Senonensem_; Sens. + + Note 103: Le latin porte: «Par le conseil de Béranger, fils + d'Evrard,» et ajoute: «_Iniquo conludio_ in matrimonium sumpsit.» + +Quant le terme du concile approcha, l'empereur Charles et les messages +l'apostoile murent et s'en alèrent par Rains et par Chaalons, et quant tous +furent rassemblés, prélas et autres personnes, et il furent revestis des +aornemens de saincte Églyse, et tapis et carpites[4] furent estendus et le +tiexte des Évangiles fust mis sus ung leutrin, droict devant le siège où +l'empereur devoit seoir, en plein senne[5], il entra au concile vestu de +draps à or, à la guise de France, luy et les messagiers l'apostoile Jehan. +Lors commencièrent une anthienne _Exaudi nos Domine_. Après fu chanté le +_Te Deum_ et le _Gloria_, et dit à la fin l'oraison l'évesque Jehan de +Toscane. Atant s'assit l'empereur et tous les prélats. Lors se dreça cil +Jehan message l'apostoile en plein concile, et commença à lire les épistres +l'apostoile que il envoioit au concile. Après en lut une autre de la +primacie Ansegise l'archevesque de Sens, qui contenoit telle sentence: +«Qu'il eut pouvoir d'assembler concile et de faire autres semblables choses +par toute la France et Allemagne toutes les fois que mestier en seroit, par +l'auctorité l'apostoile, et que les décrès du siège de l'apostole fussent +manifestés par luy, et ce que l'en feroit fu par luy mandé à la cour de +Rome; et plus, que s'il avenoit que l'on eust mestier de conseil sur aucun +grief cas, si que il convenist que l'apostoile en ordennast ou donnast +sentence, que par luy fust la besoigne requise et rapportée. Lors +requistrent les prélas que l'en leur laissast lire la lettre ainsi que elle +estoit envoiée. A ce ne s'accorda pas l'empereur, ains leur demanda qu'il +respondroient au mandement l'apostoile? Et il respondirent que volentiers +obéiroient au mandement, mais que les droicts et les privilèges de leurs +éveschiés, qui estoient donnés selon les canons, leur feussent gardés. +Moult s'efforça de rechief l'empereur et les messages à ce qu'il +respondissent simplement et absolument à ce que l'apostoile mandoit de la +primacie en l'églyse; mais oncques autre response que la première n'en +porent avoir; fors que tant que Frotaire l'archevesque de Bordiaus +respondit par flaterie ce qu'il cuidoit qui deust plaire à l'empereur, pour +ce qu'il estoit venu de Bordiaus à Poitiers et de Poitiers à Borges, contre +les droits des canons, par le déport et par l'assentement du prince. Lors +s'esmu l'empereur et dict que l'apostoile avoit donné son pouvoir à +Ansegise au concile et que il tendroit son commandement. Lors prit +l'épistre tout enroulée luy et le message et la baillèrent à Ansegise, et +luy fit apporter une chaire, et la fit mestre par dessus tous les évesques +du royaume de cà les mons, de lès Jehan de Toscane message l'apostole qui +séoit de lès luy; et commanda à Ansegise qu'il passast tout oultre par +dessus tous les autres qui avant devoient séoir par ordre, et séist en la +chaire. Lors commencia à crier devant tous l'archevesque de Rains, que +c'estoit contre les rieules[106] et contre les droicts des saints canons; +mais toutes-voies demoura l'empereur en son propos. Après ce, requistrent +les prélas de rechief qu'il eussent l'exemplaire de l'épistre qui à eulx +estoit envoiée; né oncques avoir ne la porent, et en telle manière se +départi le concile sans rien plus faire en cette journée. + + Note 104: _Tapis et carpites._ Les _carpites_ ou _carpetes_ étoient + des tapis de pieds. (Voyez Ducange au mot _Carpetta_.) Le latin + porte: «_Domo ac sedilibus palliis protensis._» + + Note 105: _Senne._ Synode, assemblée solennelle. (Suite du chapitre + VIII.) + + Note 106: _Rieules._ Règles. + +En la dixième kalende de ce moys meisme assemblèrent les prélas. En ce +concile furent leues les épistres que l'apostoile envoioit aux lais, et si +fu leue la manière coment l'empereur fu esleu et la confirmation des prélas +du royaume d'Ytalie, et les chapistres qu'il establi et qu'il fist +confermer à tous et qu'il commanda à confermer aux évesques de cà les mons: +et atant départi le concile à cette journée. + +En la cinquième nonne de juillet[107], s'assemblèrent de rechief les prélas +sans l'empereur. Là ot contens et plainctes des prestres des diverses +paroisses qui se plaignoient aux messages l'apostoile d'aucuns griefs: et +atant départi le concile sans plus faire à cette journée. + + Note 107: _Juillet._ Le latin dit: _Juin_. + +En la quatrième nonne du meisme moys, assemblèrent les prélas, si fu lors +l'empereur présent. Là meisme oï les messages Loys son frère, le roy de +Germanie, Gilebert l'archevesque de Couloigne, et deux contes Adalart et +Maingaut. De par leur seigneur requéroient partie du règne l'empereur Loys +le fils Lothaire, qui par droict héritage luy aferoit, ensi comme +luy-meisme l'avoit créanté par son serement. Lors commença Jehan le Toscan +à lire l'épistre l'apostoile Jehan qu'il envoioit aux évesques du royaume +Loys, si en bailla l'exemplaire à Gilebert l'archevesque de Couloigne, et +li commanda que il l'aportast aux évesques à qui elle estoit envoiée: et +atant départi le concile à cette journée. + +En la sixième yde de juing[108], assemblèrent les évesques derechief; et +entour l'eure de nonne vint le message l'apostoile Léon, évesque et nepveu +l'apostoile, et ung autre qui Pierre avoit nom. Si apportoient épistres à +l'empereur et à l'empereris et salut aux évesques. Atant se départi le +concile en cette journée. + + Note 108: _Juin._ Le latin dit: _Juillet_. + +En la cinquième yde de juing assemblèrent les prélas. Là fut lue l'épistre +de la dampnation de Georges, l'évesque de Formose[109], et tous ceulx qui à +luy se consentoient. Là furent présentées à l'empereur de par l'apostoile +et entre les autres ung sceptre et ung baston d'or, et à l'empereris draps +de soie et ung fermail à pierres précieuses. Atant départi le concile à +cette journée. + + Note 109: _De Georges, l'évesque de Formose._ Il falloit: _De + l'évêque Formose_. Le latin porte: «Lecta est Apostoli epistola de + damnatione Formosi episcopi, Gregorii Nomenclatoris et consentientium + eis.» + + +IX. + +ANNEE: 876. + +_Coment le concile assembla de rechief, et coment les causes des églyses +furent débatues. Coment aucuns des Normans furent baptisiés qui puis +retournèrent à la mescréandise. De la mort le roy Loys de Germanie. Des +ormans qui se mistrent en Saine atout cent barges._ + + +Le jour devant la première yde de juing rassembla le concile; mais avant +qu'il fust commencié i envoia l'empereur les messages l'apostoile pour +parler aux archevesques et aux évesques, pour eulx reprendre de ce qu'il +n'estoient pas venus le jour, si comme il leur avoit mandé; mais il +respondirent si raisonnablement que l'en s'en dust tenir apaié. De rechief +fut leue l'épistre l'apostoile de l'archevesque Ansegise, par le +commandement l'empereur: et la lut Jehan le Toscan, l'un des messages +l'apostoile. Si fu demandé de rechief aux prélas nouvelle responce, et il +respondirent que volentiers obéiroient, selon la rieule des canons, ainsi +comme leurs ancesseurs avoient obéis aux siens. Lors fu leur responce plus +légièrement receue que elle n'avoit esté devant, en la présence de +l'empereur. Après ce, fu parlé et disputé par devant les messages +l'apostoile de la clameur des prestres des diverses paroisses. Après ce, +refu oïe la cause et la complaincte Frotaire l'archevesque de Bordeaux, de +ce qu'il ne pouvoit demourer en sa cité, pour le grief que les Sarrasins li +faisoient. Pour ce requieroit qu'il peust venir à l'archeveschié de Borges; +mais sa requeste fut contredite de tous les évesques. Lors commandèrent les +messages l'apostoile qu'il assemblassent tous de rechief en la dix-septième +kalende d'aoust, bon matin; et quant il furent assemblés à cette journée si +vint l'empereur au concile, entour l'eure de nonne, couronné et appareillé +à la guise de Griex; et si l'amenoient les messages l'apostoile qui +estoient vestus à la guise de Rome, et le conduisirent jusques au milieu +des évesques qui estoient aussi revestus en aornemens de saincte Églyse. Si +avoient leurs mitres en leurs chiefs et leurs croces en leurs mains. Lors +fu chantée cette anthienne _Exaudi nos Domine_, à tout vers, et le +_Gloria_. Après le _Kyriel_ dist l'oraison l'évesque Léon, et quant tous +furent assis, Jehan l'évesque d'Arete, message l'apostoile, lut devant tous +un libelle dont la sentence estoit sans raison et sans auctorité. Après, se +leva Hues l'évesque de Beauvais, et lut une cédule que les messagiers +l'apostoile, et Ansegise, archevesque de Sens, et il meisme avoient faicte +et dictée sans l'assentement du concile; dans laquelle aucuns chapistres +estoient contenus qui entre eulx-meismes estoient contraires et +discordables. Et pour ce ne feurent pas là mis qu'il n'avoient né raison né +auctorité. De rechief fu mené question de la primacie en l'églyse +l'archevesque de Sens, et quant l'empereur et les messages l'apostoile en +eurent assez parlé et discuté entre les prélas, si n'en fut-il plus que il +en ot esté à la première journée du concile. Adonc se levèrent Pierre +l'archevesque de Forosimpre[110], et Jehan le Toscan; en la chambre le +roy s'en alèrent et amenèrent l'empereris toute couronnée, en estant se +tint de lès l'empereur. Lors se levèrent tous les prélas en estant en leur +ordre, Léon l'archevesque et le Touscan Jehan commencèrent leurs loenges et +graces à Dieu que l'évesque Léon accomplit par une oraison. Si se départit +le concile atant. Aux messages l'apostole l'empereur donna dons et présens, +congié pristrent atant et retournèrent à Rome. Avec eulx envoia l'empereur +en message Ansegise l'archevesque de Sens, et Algaires l'archevesque +d'Ostun. + + Note 110: _Forosimpre._ Le latin porte: _Forum Sempronii_. C'est + aujourd'hui _Fossombrone_, dans le duché d'Urbin. + +_Incidence._--Entre ces choses fit l'abbé Hues baptiser aucuns Normans qui +puis furent amenés à l'empereur qui leur fist donner dons. Atant +retournèrent à leur gent et puis repristrent leur mescréandise et +vesquirent païens comme devant. En la quinte kalende d'aoust se parti +l'empereur de Pontigon et retourna en France par Chalons. Là demoura +jusques aux ydes d'aoust pour une maladie qui le prist. En la dix-septième +kalende de septembre, vint à Rains et de Rains droict à Senlis; deux +messages l'apostoile qui estoient demourés, Jehan l'évesque d'Arete et +Jehan le Touscan, et l'évesque Hues de Beauvais envoia en message à Loys +son frère le roy de Germanie. Ces trois n'envoia par tant seulement, ains y +envoia ses fils et autres princes du royaume. Mais après qu'il furent mus, +vindrent nouvelles à l'empereur que son frère Loys, à qui il envoioit ses +messages, estoit trespassé en son palais de Franquefort, en la cinquième +kalende de septembre, et estoit ensépulturé en l'églyse Saint-Nazaire. +Tantost se parti l'empereur de Carisy et s'en ala à Satenai[111]. Ses +messages envoia aux barons du royaume, et s'appensa qu'il iroit tandis en +la cité de Mez pour eulx attendre là et récevoir. De propos changea et s'en +ala à Ais-la-Chapelle et mena avec soi les deux messages l'apostoile. De +Ais s'en ala à Couloigne. Assez fit-on de mal en cette voie; car ceulx qui +avec li estoient tolloient quoi qu'ils trouvoient, sans nul regart de +pitié. + + Note 111: _Satanacum._ Stenay. + +_Incidence._--En ce temps vindrent Normans en France par mer et entrèrent +en Saine à tout cent barges. Ces nouvelles furent contées à l'empereur en +la cité de Couloigne; mais oncques pour ce ne laissa à faire ce qu'il avoit +en propos. + + +X. + +ANNEE: 876. + +_De Loys le neveu Charles-le-Chauf et des juises[112] qu'il fist de trente +hommes pour savoir sé son oncle avoit droict. Et coment Charles le cuida +seurprendre. Et coment il et sa gent feurent desconfits. Et coment la reyne +Richeut s'enfuit et enfanta en la voie, et coment les Normans entrèrent de +rechief en Saine à navires._ + + Note 112: _Juises._ Jugemens. Et mieux ici: Epreuves judiciaires. Le + latin dit: «Hludowicus, Hludowici regis filius, decem homines aqua + calida, et decem ferro calido, et decem aqua frigida ad judicium + misit coram eis qui cum illo erant.» + +Loys, le neyeu Charles l'empereur, qui fils ot été le roy Loys de Germanie +son frère, estoit de là le Rhin à grant ost de Saisnes et de Thoringiens. A +Charles l'empereur son oncle envoia messages; s'amour et sa volenté bonne +requeroit, mais il ne la pouvoit avoir. Lors se doubta moult et cil qui +avec luy estoient: jeusnes et oroisons firent et chantèrent lethanies dont +la gent l'empereur ne se faisoient sé gaber non. Un juise de trente hommes +fit faire pour savoir quel droict son oncle avoit au royaume son père. Le +juise de dix fut par eaue boulante, et le juise des autres dix par fers +chaus, et le tiers juise des autres dix par eaue froide. Lors prièrent tous +à Dieu que il voulust faire démonstrance sé son oncle devoit rien plus +avoir au royaume, par droict, que son père luy avoit laissié, pour raison +de la partie qui de Lothaire leur frère leur estoit eschue. Après cette +prière furent trouvés les trente hommes tous sains et haitiés. Par ce fu +certain qu'il avoit droict et son oncle tort. Lors passa entre le Rin luy +et sa gent à un chastel qui a nom Andrenac: Et quant l'empereur sceut ce, +si manda à l'abbé Hildouin et à l'évesque Francone qu'il emmenassent +Richeut l'empereris à Haristalle. Son ost assembla et chevaucha sur le +rivage du Rin contre Loys son nepveu; mais toutes voies se pourpensa-il et +li manda qu'il envoiast de ceulx de son conseil et il enverroit aussi de +ceulx des siens pour traitier de paix. De ce fu Loys moult lié et moult +asseuré quand il sceut que son oncle ne viendroit pas sur luy à armes. (Ce +qu'ils firent de la besoigne à cette assemblée ne parle pas l'istoire.) + +Mais quant ce vint après, ès nonnes d'octobre, l'empereur devisa ses +batailles et vint par nuit à bannières levées, par une haulte voie et +estroite qui moult estoit et fors et griève à trespasser; sur son nepveu et +sur sa gent se cuida embattre soudainement; car il les cuida trouver +despourvus. Ainsi chevaucha toute nuit jusques à tant qu'il vint à une +ville qui a nom Andrenac. Moult furent las et travaillés les hommes et les +chevaux pour la grieté de la voie et pour la pluie qui toute la nuit estoit +cheue sur eulx. Mais autrement ala la besoigne qu'il ne cuida. Car son +nepveu en fu tout pourveu[113] et luy fu dit que il venoit sus luy à grand +ost et bien appareillié: et cil tantost ordenna et mist en conroi tant de +gens comme il pot avoir et se traict d'autre part là où il les cuida plus +attendre seurement. Sus li courut l'empereur et sa gent, et ceulx se +deffendirent si bien et si fortement que les premières batailles des gens +l'empereur fuirent et resortirent arrières jusques soubs luy et soubs sa +bataille. Lors tournèrent tous communément en fuite si que l'empereur +eschappa et s'en fuit à peu de gens. Si feurent là plusieurs empeschiés qui +bien fussent eschappés sé il fussent vuis; mais il portoient les choses à +l'empereur et les harnois de l'ost et cuidèrent suivre les autres; mais +quand ce vint à l'entrée des voies qui estoient hautes et estroites, si fut +la presse si grant que le passage fut du tout estoupé[114]. (Là se +retornèrent et se contrestèrent tant comme il peurent.) Si furent occis en +cette foute le conte Renier et le conte Geromme, et mains autres. Si furent +pris en cette place, et dans un bois près d'ilec, l'evesque Othulphe et +l'abbé Gaulin, le conte Aledrans, le conte Bernart et le conte Ebroin et +mains autres grans hommes. Là ravirent et prindrent les gens Loys[115] +viandes, harnais et quanque les marchans de l'ost portoient. Si fu là +accomplie la prophétie qui dit: «honte et male avanture sera à ceulx qui +proie feront, car il meismes seront proié.» Et ainsi en advint-il. Car tout +quanque les proieurs de l'ost l'empereur avoient proié, et il-meismes +feurent proie de leurs ennemis. Les autres qui pas ne furent pris furent +robés par les vilains du pays, si que il demeurèrent tres-tous nus, et qu'il +convenoit qu'il fussent torchés de fain pour couvrir leur natures; mais +toutevoies ne les tuèrent-il pas. Quand ma dame Richeut l'empereris oï +nouvelles de cette desconfiture et de la fuite l'empereur, sé elle eut +grant paour ce ne fu pas de merveille. Par nuit, endroit les coqs chantans, +se mit à la fuite si grosse comme elle estoit, et tant se travailla qu'elle +enfanta un enfant en cette voie. Et quant il fu né elle le fit porter +devant elle en fuyant jusques à tant qu'elle vint à Atigny[116]. Après +cette desconfiture vint l'empereur à Saint-Lembert de Liège. A luy vindrent +abbé Hildouin et l'évesque Francone, qui l'empereris avoient conduite à +Haristalle, et furent avecques luy jusques à tant qu'il vint à Atigny après +l'empereris. De là s'en ala à Duzy puis retorna à Atigny, et là tint le +parlement entour la feste Saint-Martin[117]. Et Loys qui eut eue victoire +de son oncle[118] se partit d'Andrenac et s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là +démoura trois jours, et puis s'en ala à Conflans[119] encontre Charles son +frère qui revenoit parler à luy. Et quand il eurent ensemble parlé, Charles +s'en retourna en Allemagne par la cité de Mez. Et Loys passa oultre le Rin. +Mais Charlemaine leur frère ne vint pas à eulx né à l'empereur leur oncle +qui mandé l'avoit; si fut pour ce qu'il estoit encore empeschié pour la +guerre qu'il menoit contre les Wandres. L'empereur envoia en ce contemple +le conte Conrart et autres princes aux Normans, qui par navires estoient +entrés en Saine, et leur dict que il fissent à eulx telle paix ou trèves +comme il pourroient, et puis retournassent à luy au parlement pour nuncier +ce qu'il auroient faict. Lors s'en ala à Saumouci pour tenir son parlement. +Là vindrent à luy ses hommes de la partie du royaume Lothaire son frère, +qui estoient eschappés de la desconfiture d'Andrenac. Volentiers les receut +et leur donna dons et bénéfices. Aux uns donna petites abbaïes, si comme +elles estoient tout entières, et aus autres petits bénéfices de l'abbaïe +Marcienne[120] qu'il avoit devisée et démembrée. Et après ordonna et +commenda que le fleuve de Saine feust bien gardé à plenté de bonnes gens de +çà et de là , pour les Normans qui y devoient entrer à galies. Après ces +choses s'en vint à Verzeny[121]. La fu si durement malade qu'il cuida +mourir, et tant y demeura que la Nativité fust passée en l'an de +l'Incarnation huit cent soixante dix-sept[122]. Et quant il fu trespassé de +sa maladie et guari, si s'en ala à Compiègne. Avant qu'il s'en partist, le +fils que l'empereris eut enfanté en la fuite avant qu'elle peust venir à +Atigny[123], fu mort. Charles estoit nommé; si l'avoit levé de fons Boson +son oncle, qui frère estoit l'empereris sa mère. A Saint-Denys fu le corps +porté et enterré en l'églyse. + + Note 113: _Tout pourveu._ Plusieurs manuscrits portent _accointié_. + J'ai préféré la leçon du n°6, Suppl. franç. + + Note 114: La phrase précédente a été mal rendue. Voici le latin: + «Multi autem qui effugere poterant impediti sunt, quoniam omnes Sagmæ + imperatoris et aliorum qui cum eo erant, sed et mercatores ac scuta + vendentes, imperatorem et hostem sequebantur, et in angusto itinere + fugientibus viam clauserunt.» + + Note 115: _Les gens Loys._ Le latin porte: _Hostis Hludowici_. On + voit qu'ici le mot _hostis_ à le sens du mot françois _ost_. + + Note 116: _A Atigny._ Ce n'est certainement pas Attigny. Les textes + latins portent: _Antennacum_. Valois écrit que c'est encore + _Andernach;_ l'abbé LebÅ“uf reconnoît plutôt ici _Antenais_, petit + village situé dans le diocèse de Reims, entre Hautvillers et + Chatillon. Cette dernière opinion paroît plus vraisemblable, si l'on + songe qu'_Andernacum_, nommé plus bas, ne peut être l'endroit où + s'étoit réfugiée l'impératrice. + + Note 117 Toute cette phrase est inexactement traduite. «Inde Duciacum + adiit, usque ad Antennacum rediit, et placitum suum in Salmontiaco, + quindecimo die post missam S. Martini condixit.» Il s'agit ici de + _Samoucy_, près de Laon. + + Note 118: _De son oncle._ Il falloit: _De son frère_. Le latin dit: + «Hludowicus Hludowici quondam regis filius.» + + Note 119: _Conflans._ «Ad Confluentes.» Sans doute _Coblentz_. + + Note 120 _Marcienne._ «De abbatiâ Marcianus.» C'est _Marchiennes_. + + Note 121: _Verzeny_ «Virzinniacum villam.» C'est évidemment + _Verzenay_, dans la montagne de Reims, à une lieue de _Saint-Basle_ + ou _Verzy_, et à trois lieues d'_Antenay_. + + Note 122: _Annal. S.-Bertini, anno 877._ + + Note 123: _Atigny._ Il faudroit encore: _Antenay_. + + +XI. + +ANNEE: 877. + +_Coment l'apostole Jehan manda à l'empereur Charles-le-Chauf qu'il +secourust et défendist l'églyse de Rome, si comme il y estoit tenu. Et puis +coment Charles passa les mons et mena la royne Richeut, et coment il +retourna et oï dire que Charles son nepveu venoit sur luy: et de sa mort._ + + +Tout le caresme demoura l'empereur à Compiègne et y célébra la +Résurrection. Avant qu'il s'en partist vindrent à cour les messages +l'apostoile Jehan. Si estoient deux évesques et avoient ambedeux nom +Pierres. Par eulx lui mandoit l'apostoile et par bouche et par lettres +qu'il visitast l'églyse de Rome, et qu'il la délivrast et deffendist des +païens si comme il l'avoit promis par son serement. Es kalendes de may fist +assembler concile à Compiègne des évesques de la province de Rains et des +autres provinces. Si fist dédier l'églyse (de Saint-Cornille) qu'il avoit +fondée en son propre palais, en présence des prélats et des messages +l'apostoile. Là meisme fist-il parlement des barons et fu ordenné coment +Loys son fils gouverneroit le royaume par le conseil des barons, jusques à +tant qu'il fust retourné de Rome, et coment il recevroit le treu de l'une +des parties du royaume de France, qui estoit accoustumé à rendre, avant la +mort le roy Lothaire, et du royaume de Bourgogne. Ce treu si estoit cueilly +sur toutes manières de gens, sur gens lais et sur prestres, et sur des +églyses. Des uns plus, des autres moins, selon que il estoient. La somme de +ce treu se montoit à cinq mille livres d'argent à poids[124], et ce treu +payoient en Neustrie et évesques et autres gens, par convenant fait aus +Normans qui par Saine estoient entrés. + + Note 124: Ce passage précieux des Annales Bertiniennes n'est pas ici + complètement traduit. Le voici: «Quomodo tributum de parte regni + Franciæ quam ante mortem Lotharii habuit, sed et de Burgundiâ + exigeretur, disposuit. Scilicet ut de mansis indominicatis solidus + unus: de uno quoque manso ingenuli quatuor denarii de censu dominico, + et quatuor de facultate mansuarii. Et unusquisque episcopus de + presbyteris suæ parochiæ, secundùm quod unicuique possibile erat, à + quo plurimùm quinque solidos, à quo minimum quatuor denarios, + episcopi de singulis presbyteris acciperent, et missis dominicis + redderent. Sed et de thesauris ecclesiarum, prout quantitas loci + extitit, ad idem tributum exsolvendum acceptum fuit. Summa vero + tributi fuerunt quinque millia libræ argenti, ad pensam.» + +Ces choses ainsi ordennées, l'empereur se parti de Compiègne et s'en ala à +Soissons, et de Soissons à Rains, puis à Chalons et puis à Lengres. Lors se +mistrent à la voie, il et l'empereris, à grand plenté de sommiers tous +troussés d'or et d'argent et d'autres richesses. Les mons passa. Quant il +fu ès plaines de Lombardie si encontra l'évesque Algaire, qu'il avoit +envoié à l'apostoile Jehan pour estre au concile que il devoit tenir à +Rome. L'exemplaire du concile luy bailla pour grand don, et l'empereur le +receut liement, car sa confirmation y estoit contenue. Si estoit telle la +sentence que la promotion et l'élection qui avoit esté faicte l'an devant à +Rome de l'empereur Charles, roy de France, estoit ferme et estable à tous +les jours de sa vie. Si estoit loié et de tel lien que sé aucun de quelque +estat, de quelque ordre, de quelque profession qu'il feust, vouloit +encontre aller, si estoit-il escomenié et tenu en excommuniement jusques à +satisfaction. Tous ceulx qui ce pourchaceroient et qui seroient du conseil, +sé il estoient clers, qu'il soient déposés de leurs ordres; et sé il +estoient lays, que il fussent excommeniés perpétuellement. Et pour ce que +le concile qui eut esté célébré à Pontigone[125] l'an devant, n'avoit rien +profitié, fu-il establi que cil fust ferme et estable. Après luy nuncia +l'évesque Algaire que l'apostoile luy venoit encontre et devoit estre à luy +à la cité de Pavie. Tantost y envoia l'empereur Odoaire, notaire du secont +escrin, pour procurer et pour appareiller les nécessités l'apostoile; avec +luy furent le conte Goirant, Pepin et Heribert; et puis se hasta d'aller +encontre luy. Si l'encontra à Verziaux[126]. Moult honorablement le receut; +et puis alèrent jusqu'à Pavie. Là vindrent nouvelles certaines que +Charlemaine, son neveu, venoit sur luy à grant plenté de gens. Pour ces +nouvelles laissièrent Pavie et s'en alèrent à Tardonne[127]. Là feut sacrée +à empereris ma dame Richeut, par la main l'apostoile. Et tantost comme ce +feut fait, elle prist les trésors et s'enfui hastivement arrière en +Morienne[128]. Et l'empereur demoura là une pièce avec l'apostoile pour +atendre les barons du royaume, le conte Huon[129] et Boson, et Bernart le +conte d'Auvergne, et Bernart le marchis de Gothie; à tous avoit-il mandé +que il venissent après luy; mais pour noient les attendoit, car il avoient +jà faicte conspiration contre luy et s'estoient tournés et aliés aux autres +barons du royaume, fors aucuns et les évesques tant seulement. Et quant il +sceut ce il pensa que sé il venoient il viendroient plus à son dommage qu'à +son profit. Et quant il sceut d'autre partie que Charlemaine son neveu +venoit sur luy et se approchoit jà durement, il s'en parti de l'apostoile +et s'en ala hastivement après madame Richeut l'empereris, et l'apostoile +Jehan s'en retourna isnelement vers Rome. Si emporta une croix de fin or et +de pierres précieuses de grant pois où le crucefiement nostre Seigneur +estoit pourtraict, que l'empereur envoioit par luy à l'églyse Saint-Père. + + Note 125: _Pontigone._ Ponthion, à deux lieues de Vitry-le-François. + + Note 126: _Verziaux._ Verceilles. + + Note 127: _Tardonne._ «Turdunam.» C'est _Tortone_. + + Note 128: Le latin est moins dur pour _Richeut_ ou _Richilde_. «Mox + retrorsum fugam arripuit, cum thesauro, versas Moriennam.» Ce fut + sans doute du consentement de son époux qu'elle agit ainsi. + + Note 129: _Le comte Huon._ «Hugonem abbatem.» + +Et quant Charlemaine oï dire d'autre part, par un message qui lui menti, +que l'empereur et l'apostoile venoient sus luy à grand gent, il s'enfui +arrière isnellement par cette meisme voie qu'il estoit venu, et ainsi +départirent à cette fois les uns et les autres sans bataille, par la +volenté du Seigneur. + +En ce retour que l'empereur faisoit luy prit une fièvre. De luy estoit +moult privé et moult acointié un juif qui Sedechias avoitnom. Une poudre +luy envoia pour boire et luy fist accroire que il guariroit par cette +poudre. Cil en but, mais elle fu plus cause de sa mort que de sa santé. Car +tantost comme il eut bu le venin dont elle estoit faicte et confite, il fu +si abattu qu'il convint que ses gens l'emportassent entre bras. En telle +manière passa les mons de Montcenis jusques à un lieu qui est appelé Brios. +A l'empereris Richeut qui estoit à Morienne manda qu'elle venist à luy, et +elle si fist. Toujours engregea sa maladie et fu mort en onze jours qu'il +ot beu le venin, le jour devant la seconde nonne d'octobre; ses gens +fendirent le corps et ostèrent les entrailles, et quant il l'orent bien +lavé si l'enoindrent de basme et d'autres oingnemens aromatiques, et puis +le mistrent en un escrin pour le porter en l'églyse Saint-Denis en France, +où il avoit esleue sa sépulture. Mais pour ce qu'il commença si durement à +flairer qu'il ne le pussent pas longuement porter pour la flaireur qui +toujours croissoit, si l'enterrèrent en la cité de Verziaux, en l'églyse +Saint-Eusèbe le martyr. Là fu le corps sept ans entiers, puis fu-il porté +en l'églyse Saint-Denis de France, où il avoit tousjours désiré à gésir +pour une advision qui advint laiens, dont nous parlerons ci-après[130]. Et +Charlemaine son neveu, qui d'autre part s'en fu fui en son pays, si comme +vous l'avez oy, cheï en une maladie ainsi comment il s'enfuyoit et convint +qu'il feust porté jusqu'en son pays en littière. En langor fu un an entier +et fu en tel point qu'il cuida qu'il dust mourir de cette maladie. + + Note 130: Cette dernière phrase me paraît une interpolation faite + pour ôter les doutes que pouvoit exciter le récit de la vision de + Charles-le-Chauve. Aimoin et le manuscrit du roi portent bien: + «Sepelierunt eum in Basilicâ B. Eusebii martyris in civitate + Vercellis, ubi requievit annis septem. Post hæc autem, per visionem + delatum est corpus ejus in Franciam, et honorificè sepultum in + basilicâ beati Dionysii martyris Parisius.» Mais les manuscrits de + l'abbaye de Saint-Bertin et de Saint-Germain-des-Prés, n° 646, sont + bien plus croyables: «CÅ“perunt ferre versus monasterium sancti + Dyonisii, ubi sepeiiri se postulaverat. Quem pro fÅ“tore non valentes + portare, miserunt eum in tonnâ interius exteriusque picatâ, quam + coriis involverunt, quod nihil ad tollendum fÅ“torem profecit. Unde ad + cellam monachorum Lugdunensis episcopii, quæ Nantoadis (Nantua) + dicitur, vix pervenientes, illud corpus cum ipsâ tonnâ terræ + mandaverunt.» + + +XII. + +ANNEE: 877. + +[131]_De l'avision qui advint en l'églyse Saint-Denys par nuit à un moine +qui gardeit le cuer, et à un clerc de Saint-Quentin en Vermandois, tout en +une nuit._ + + Note 131: Dom Bouquet a placé ce chapitre après le suivant, en dépit + de tous les manuscrits, par la seule raison que tel étoit l'ordre que + lui donnent les mêmes manuscrits, dans les titres de chapitres.--J'ai + revu cette légende sur le latin du manuscrit de Saint-Germain, + n° 646. Elle s'y trouve à la suite de _la vision de + Charles-le-Chauve_, f° 1, v°, 1re colonne. + +(En cet endroit voulons retraire la vision que nous ayons promise.) Sept +ans après que le corps eut géut à Verziaux, en l'églyse Saint-Eusèbe, il +s'apparut par la volenté nostre Seigneur, à un moine de Saint-Denys en +France qui par nuit gardoit l'églyse, ainsi comme l'on fait laiens et par +coustume en toutes saisons. Ce moine qui preud'homme estoit avoit nom +Archangis. Lors luy dit qu'il estoit l'empereur Charles-le-Chauf. Si +l'avoit notre sire là envoié, et que sa volenté estoit telle que cette +chose fust manifestée à Loys son fils et aux prélas et aux barons. Et dist +après que moult desplaisoit à Dieu et aux glorieux martyrs saint Denys et à +ses compaignons, et à tous les autres martyrs confesseurs qui laiens +reposent, de ce que son corps n'estoit laiens ensépulturé et mis +honorablement en l'églyse des glorieux martirs que il avoit tant amée et +honorée en sa vie, et donné villes et possessions et ornemens d'or et de +pierres précieuses et ornemens de soie, si comme nous dirons après. «Va +donc,» dist-il, «si leur di que il aportent mon corps dans cette églyse et +le mettent devant l'autel de la Trinité.» Tout et en telle manière comme +cette advision advint à Saint-Denys à ce moine dont nous avons parlé, en +cette nuit et en cette heure meisme advint à Saint-Quentin en Vermandois +à ung clerc qui par nuit gardoit l'églyse; si avoit nom Alfons. Et quand le +moine oï que il avoit compaignon en cette révélation, si en fust moult liés +et plus hardiment mist la chose avant. Lors s'en alèrent ensemble au roy et +aux barons et tesmoignèrent la vision selon le commandement que il avoient. +Et quant le roy Loys son fils et les barons oïrent cette chose, si +mandèrent les évesques et les abbés et meismement l'abbé Gautier de +Saint-Denis; là s'en alèrent où le corps gisoit, les os et la poudre +pristrent, car il avoit jà là géu sept ans, et l'en aportèrent en l'églyse +Saint-Denys et le mistrent honorablement en sépulture au cuer des moines +devant l'autel de la Trinité. + + +XIII. + +ANNEEE: 877. + +[132]_De l'avision qu'il vit; et coment il fu ravy en esprit ès tourmens +d'enfer, si comme il meisme raconte; et coment l'esprit retourna puis au +corps; si lui advint tout ce, avant qu'il trespassast._ + + Note 132: _Visio K. Calvi._ (Manuscrit de Saint-Germain, n° 646, + f° 1, r°, 1re colonne.) + +En cet endroit nous convient retraire les grans dons et les grans bénéfices +qu'il fist à l'églyse en son vivant pour l'onneur et l'amour des glorieux +martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que +nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son +amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons +pas oublier, jà soit que nous la déussions avoir mise en l'ordre des faits +de sa vie. Si parle par première personne, comme cil à qui l'avision +advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence +ainsi:[133] + + Note 133: Cette légende commence effectivement ainsi: «Ego Karolus + gratuito Dei dono, etc.» + +«Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des +Romains, empereur de France, après le service des matines de la Nativité +nostre Seigneur, s'estoit couchié pour reposer. En ce point qu'il se deust +endormir descendit à luy une voix moult horriblement, si luy dist: «Ton +esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera mené en tel lieu où il +verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son +à advenir; mais après un peu de heure retournera au corps.» Tantost fu ravy +son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose très-blanche. Si tenoit un +luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous véons au +ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist +cette chose blanche: «Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce +de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer.» Et quant +il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel +resplendissant, et le mena en très-parfondes vallées de feu qui estoient +plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de +plomb et de cire. En ces puis trouva les évesques, les patriarches et les +prélats qui furent du temps son père et ses aïeulx. Lors leur demanda en +grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui +répondirent: «Nous feumes,» distrent-il, «évesques ton père et tes aïeulx, +et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le +peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes +et émouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous à ces tourmens d'enfer et +nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront +les évesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx.» Et +endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse, +estoient des deables tous noirs qui avoloient à grans cros de fer ardens, +et s'efforçoient moult durement de sachier et de traire à eulx le fil que +il tenoit. Mais il ressortissoient et chéoient arrière, né adeser[135] ne +le pouvoient pour la grande clarté qu'il rendoit. Lors li couroient par +derrière et le vouloient sachier à cros et tresbuchier ès puis ardent, +quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les +espaulles et le sachia fortement après li. Lors montèrent une haulte +montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et +fleuves tous boillans de toutes manières de métaux. En ces tourmens +estoient ames sans nombre des princes son père et ses frères, qui estoient +plungiés dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton, +l'autre jusques au nombril. Lors luy commencièrent à dire en criant et en +hurlant: «Charles pour ce que nous amasmes à faire omicides et guerres et +rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton père, de tes frères et +du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les +tourmens de plusieurs métaulx.» Tandis comme il entendoit en grant paour et +en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrière luy +ames qui très-horriblement crioient: «Puissans puissamment sueffrent +tourmens.» Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer +plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et là cognut-il +aucuns des princes son père, ses frères et ses sÅ“urs meismes, qui luy +commencièrent à crier: «Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes, pour nostre +malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux +que nous donnions au roy et à toy meisme par desloyauté et par convoitise.» +Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gémissemens, il vit +accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de +pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui +le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui +si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmontés et +estains par la clarté; et le commença forment à sachier après luy. + + Note 134: _Un luissel_, etc., ou peloton. «Tenuitque in manu suâ + glomerem lineum clarissimè emittentem jubar luminis, sicut solent + facere cometæ quando apparent.» + + Note 135: _Adeser._ Atteindre. «Contingere.» + +Lors descendirent en une vallée merveilleusement grande, qui en une partie +stoit obscure et ténébreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en +une partie, de soy estoit resplendissant et si délicieuse que il n'est nul +qui le put conter né retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et +vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors +eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre +plungié en ces tourmens par grans géans noirs et orribles qui embrasoient +ces fournaises de cette vallée de diverses manières de feus. Et tandis +comme il estoit en si grant paour, il vit, à la clarté du feu qui du fil +issoit et ses iex enluminoit, un point de lumière resplandir de l'un des +costés de cette vallée, et deux fontaines courans, dont l'une estoit +merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clère et froide; si +estoient illec deux tonneaux. Lors regarda à la clarté du fil et vit sur le +tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son père dedans l'iaue bouillante +jusques au gros des cuisses. Lors li dit son père moult tourmenté et +aggravé: «Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit +retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donné graces de çà venir +pour ce que tu voies pour quels péchiés moy et les autres souffrent tels +tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis +mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tiède et attrempée: et cette +grace me fait nostre Seigneur par la prière saint Pere, saint Denys et +saint Remy, par lesquels trois notre royale lignée a régné jusques ci: et +sé tu me veulx aider toy et mes évesques et mes abbés et tous les ordres de +saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en +aumosnes, je seray tost délivré de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire +mon frère et Loys sont jà délivrés de ces tourmens par les mérites saint +Père et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis.» Après ce, luy dist +qu'il regardast à senestre. Et quand il fu tourné si vit deux grans tonnes +plains d'iaue boullant. «Ceulx,» dit-il, «te sont appareillés, sé tu ne +t'amendes et sé tu ne fais pénitence de tes douloureux péchiés.» Lors +eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel +mésaise, si luy dist: «Viens après moy à la deuxième partie de la +délicieuse vallée de paradis.» Et quant il l'eut là mené si vist Lothaire +son oncle, qui séoit en grant clarté avec les autres roys, sur ung topase +merveilleusement grant et estoit couronné d'une précieuse couronne, et son +fils Loys qui delez luy séoit aussi couronné. Et quant il vit Charles, si +li dist: «Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers après moy en +l'empire des Romains, viens près de moy, je sais bien que tu es venu par +les tourmens d'enfer où ton père et mes frères sont tourmentés; mais il +sera tost délivré par la miséricorde de nostre Seigneur de ses paines, +ainsi comme nous sommes par les mérites saint Père et les prières saint +Denys et saint Remy, à qui nostre Seigneur a donné grant pouvoir d'apostre +sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient +notre lignée et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire +sera assez tost délivré et osté de ses mains et que tu vivras désormais +assez peu de jours.» Et lors se retourna Loys et luy dist: «L'empire des +Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de +ma fille.» + +Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il véist devant luy Loys l'enfant: +et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: «Tel est cet enfant comme +cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur +dict: A tel est le royaume des cieus. Atant,» luy dist Lothaire, «rends li +maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main.» Lors +deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de +tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi +comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Après ce +repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travaillié.[136] + + Note 136: Ces deux visions ne sont imprimées que dans les chroniques + de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique, + et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la + seconde, du moins, fut imaginée pour Charles-le-Gros et non pas + Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la + supposition probable qu'elle ne fut rédigée que sur la fin du Xème + siècle, elle n'en est pas moins antérieure à la légende de saint + Patrice, et doit par conséquent faire remonter avant elle le dogme + obscurément expliqué du Purgatoire. Sous le point de vue littéraire, + on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible épopée de Dante; + tous les élémens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve: + la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens, + le caractère de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est + donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la + _Divina Comedia_, mais comme l'immortelle création d'un génie + vigoureux, implacable et mélancolique. + + +XIV. + +ANNEE: 877. + +_Des grans terres et possessions que il donna à l'abbaïe de Saint-Denys et +à plusieurs autres abbaïes._ + + +[137]Moult fu cet empereur Charles-Le-Chauf large aumosnier aus povres et +aus églyses, et moult les acrut et mouteplia de rentes et d'autres +bénéfices; et sur toutes les autres celle de Saint-Denis en France où il +repose corporellement. Tant donna laiens joiaux et saintuaires, rentes et +possessions confirmées par ses chartres, que ce n'est se merveilles non. +[138]Après ama moult celle de Saint-Cornille à Compiègne, car il la fonda +en son propre palais et li donna rentes et possessions assez et +saintuaires. Moult ama la ville de Compiègne et la fit ceindre de fossés en +lonc, et la fit appeler et intituler Carnopole de son nom, aussi comme +l'empereur Constantin ot jadis faict Constantinoble. La ville de Reuil +donna à l'églyse de Saint-Denys[139] et toutes les appartenances; (et +establit que sur les rentes de cette ville feussent pris les despens de +sept lampes qui arderoient continuelement et en toutes saisons devant +l'autel de la Trinité. La première establit pour l'ame de l'empereur Loys +son père; la seconde pour l'ame l'empereris Judith sa mère; la tierce pour +luy; la quarte pour la royne Hermentrus sa première femme; la quinte pour +la royne Richeut sa présente femme; la sixième pour toute sa lignée +présente et trespassée; et la septième pour Boson et pour Gui et pour tous +ses amis familiers. Après establi quinze cierges au réfectoir à mettre sur +les tables en yver, pour ce que le couvent va trop tard aucunes fois à +collacion pour le service qui pas ne peut estre accompli par jour et +meismement aus grandes festes. Après donna neuf lieues de Saine en ung +tenant et tout continuellement. Si commence au-dessus de Saint-Clout au ru +de Sèvres et dure jusques au ru de Chambric au-dessus de +Saint-Germain-en-Laye, si entièrement et si franchement que nul n'a né +pêcherie, né justice haute né basse, né au cours né en l'yaue né ès rivages +en quelque terre que ce soit, fors l'abbé et le couvent de Saint-Denys, qui +aussi franchement la tient que les roys de France l'ont toujours tenue. +Pour ce qu'il avoit pris de l'or, de l'argent et des richesses pour ses +guerres maintenir contre ses frères, que les anciens rois et les princes +avoient laiens jadis offert par grande dévotion, volt-il donner aussi comme +en retour la foire du Landit, qui par tout le monde est renommée: et la fit +venir à Saint-Denys en France, tout ainsi comme Charles-le-Grant son aïeul +l'avoit apportée à Ais-la-Chapelle quant il ot apporté les reliques +d'outremer. Et tout avec autel pardon et autele franchise comme elle avoit +là où elle fu premièrement establie. Si donna avec, l'un des sains clous +dont nostre Seigneur fu attachié en la croix parmi les piés, et grande +partie des espines de la sainte couronne, et le dextre bras saint Siméon +dont il receut nostre Sauveur au jour de la Purification, quant il fu +offert au temple. Si donna-il un riche autel portrais de marbre pourfire +tout carré qui sied sur quatre petits pieds, et mit au front devant le bras +saint Jacques l'apostoile frère nostre Seigneur. En la dextre partie +enclost le bras saint Estienne le martyr, et au senestre costé le bras +saint Vincent. Et pour la rayson de ces trois saintuaires qui dedans sont +scellés et enclos, fu-il appelé l'autel de la Trinité. Si est assis sur +l'autel manuel au cuer du couvent, et est chascun jour chantée dessus la +messe matinel. Après donna laiens le hanap Salomon qui est d'or pur et +d'esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvré que dans tous +les royaumes du monde ne fu oncques Å“uvre si soubtille. Avec ce donna +laiens une grant croix de fin or, qui est divisée en quatre parties et est +aornée de grand plenté de fines pierres précieuses, et aux quatre chiefs de +cette croix sont scellées et encloses soubtilement precieuses reliques des +corps sains, en chasses soubtilement ouvrées. Avec ce donna un autre grand +vaissel d'éleutre, si est aorné au milieu et tout à l'entour de grand +plenté de sardeines et de granes. Avec ce donna ung merveilleusement riche +joïel, si riche et si précieux que à peine le pourroit-on aprisier, tout +fait de saphirs et de rubis et d'émeraudes et d'autres manières de pierres +enchassées en or. Si est joint par trois ordres l'une sur l'autre, et est +mis sur le maistre-autel aux grans festes et est assis sur un siège +précieux. C'est à savoir: un vaissel de pur argent par dedans et par +dehors, soubtilement ouvré et couvert de bandes d'or aorné de grans saphirs +et fins, de grosses esmeraudes et de gros perles, et dedans ce vaissel est +scellé le bras saint Apollinaire le martir, qui fu le premier archevesque +de Ravenne et disciple saint Père. Avec ce donna cinq paires de tiextes +d'évangile soubtilement ouvrés d'or et de pierres précieuses; et si rendit +aux martirs sa grant couronne impériale, qui est pendue aux grans festes +devant le maistre-autel avec les couronnes des autres roys. Et si doit +chascun savoir que tous les roys de France doivent laiens rendre et offrir +aus martirs leurs couronnes dont il sont couronnés au royaume, ou envoier +quant il trespassent, car elle sont leur par droict. Et celle églyse est +aornée de draps de soie, de pailles d'or et d'argent et de pierres +précieuses, si est-elle garnie d'autres plus précieux aornemens; car elle +est raemplie et saoulée de précieux corps sains, martirs, confesseurs et +vierges, qui laiens reposent corporellement, dignement et honorablement. +Premièrement, le corps monseigneur saint Denys l'ariopagite, martir et +apostre de France, et de ses deux compaignons saint Ruth et saint +Eleuthère. Après, le corps saint Ypolite le martir et de sainte Concorde sa +nourrice, et le corps de monseigneur saint Eustace le martir, le corps +monseigneur saint Fremin le martir, le premier archevesque d'Amiens; et le +corps madame sainte Osmanne, et trois des dix mille vierges qui furent +martirisées à Couloigne; sainte Senubaire, sainte Seconde et saint +Panefrède, et sont toutes trois ensemble en une chapelle, et en leur propre +oratoire. Après, l'un des Innocens que le roy Hérode fit décoller, en ung +bercelet de palmes, et l'un des compagnons monseigneur saint Morise, et +sont mis tous en une chasse. Après gist le corps saint Peregrin le martir, +premier évesque d'Aucierre, qui fu laiens apporté par grant miracle. Après +gist le corps saint Ylaire de Poietiers le glorieux confesseur, et le corps +saint Patrocle le martir tout ensemble en une chasse. Après gist le corps +monseigneur saint Cucuphas le martir, tout à par soy en une chasse. Après +gist le corps monseigneur saint Eugène le martyr, le premier archevesque de +Tholète qui fu des disciples monseigneur saint Denys. Après gist le corps +du glorieux confesseur saint Hylier, qui fu évesque de Gaiète en Espagne. +Après gist le corps saint Denis confesseur, qui fu archevesque de Corinthe +en Grèce. Tous ces corps sains glorieux gisent laiens au chevet de l'églyse +en propres oratoires et en propres chasses, tous par ordre. Bien est laiens +escrit coment chascun de ces sains corps fu laiens apporté, et par qui et +en quel temps; mais trop fust longue chose que tout ce feust ci +escript.)[140] + + Note 137: On trouve le latin de cette première phrase après le récit + de la bataille de Fontenay, dans le manuscrit 646 de + Saint-Germain (f°1er, recto, colonne 1re). + + Note 138: Ex fragmente historiæ Franciæ. (Historiens de France, + tome VII, page 215.) + + Note 139: Ce don est constaté par l'épitaphe de Charles-le-Chauve, + rédigée au XIIIème siècle comme le monument funéraire sur lequel on + la lisoit à Saint-Denis. La voici: + + Imperio Carolus Calvus regnoque politus + Gallorum jacet hac sub brevitate situs, + Plurima cum villis, cum clavo cumque corona, + Ecclesiæ vivus huic dedit ille bona: + Multis ablatis, nobis fuit hic reparator; + Sequani fluvii Ruoliique dator. + + Note 140: Charles-le-Chauve est celui de tous les descendans de + Charles-Martel et de Charlemagne dont les poètes ont le plus + fréquemment confondu les _gestes_ avec l'histoire de ces deux héros. + Tout à la fin du grand poème des _Lohérains_, on lit les vers + suivans, qui semblent le résumé des traditions populaires le plus en + vogue avant le XIIème siècle: + + De cheste dame[*] ke jou ci vous devis, + Karles li Cauf en fu premiers naïs, + Chil fu frans rois rices et poestis, + Et sainte église ama moult et chéri; + Trésor n'ama, ki fust en serre mis. + Les marchéans fist cerchier le païs; + Tout si tresor furent abandon mis; + Dix foires fist en France le païs, + L'une est à Bar et deus mist à Prouvis, + La tierce à Troies et la quarte à Senlis, + Et troi en Flandres, la neuviesme au lendi, + Et la disiesme remist-il à Laigni. + Ce savent bien li marchéant de Fris, + Icil d'Artois, de Flandres le païs, + De Vermendois, et chil de Cambresis, + De Rains, de Cartres, et ausi de Paris; + Chil de Provence en resont bien apris. + + (Msc. du Roi, n° 9654, 3. _A_.) + Note *: _Berte aux grans piés._ + + +_Cy fénissent les fais Charles-le-Chauf._ + + + + +CI COMMENCENT LES GESTES LE +ROY LOYS-LE-BAUBE ET DES +AUTRES ROYS APRÈS +JUSQUE AU GROS +ROY LOYS. + +* * * * * + + + + +I. + +ANNEES: 877/878. + +_Coment le roy Loys, qui fut appelé le Baube, donna aux barons ce qui leur +plaisoit, pour acquerre leur grace. Et coment l'empereris Richeut luy +apporta l'espée et le ceptre son père, et coment il fu couronné; coment il +passa en Berry contre les Normans; de l'apostoile qui en France vint et fit +concile des prélas._ + + +[141]A Loys le fils Charles-le-Chauf, qui Loys-le-Baube fu appelé, vint la +nouvelle la mort son père à Andreville[142] où il estoit. Lors au plus tost +qu'il put manda les barons. A ceux que il put se réconcilia et atrait à +s'amour par promesses et par dons. Aux uns donna contées, aux autres +villes, et aux autres abbaïes, et fist à chascun selon son pooir, selon ce +que il requeroit. Lors mut d'Andreville et par Carisi s'en ala droit à +Compiègne. Moult se hastoit pour ce qu'il peust venir à tems à la sépulture +son père, qui devoit estre mis à Saint-Denys, si comme il cuidoit. Mais +quant il scéut que il estoit ensépulturé en Lombardie, en la cité de +Verziaus, et il eut entendu que les plus grans hommes du royaume et contes +et abbés s'estoient jà tournés contre luy avant qu'il mourust, pour ce +qu'il donnoit les honneurs et les contées aus uns et là où il li plaisoit +sans leur assentiment, il retourna à Compiègne. + + Note 141: _Annales Bertinianæ, anno 877._ + + Note 142: _Andreville._ «_Audriaca-villa_.» Aujourd'hui _Orreville_, + près de Doullens. + +Les barons et ceulx qui s'en retournoient avec Richeut l'empereris en +France, faisoient moult de maulx et dégastoient tout le pays devant eus, +jusques à tant que il vindrent à l'abbaïe qui est apelée +Vegnon-Moustier[143]. Lors pristrent un parlement à Moymer en Champaigne. +Leur messages envoièrent à Loys et il leur envoia aussi les siens, et tant +alèrent messages d'une part et d'autre que la besoigne fu ainsi ordennée +que Richeut l'empereris et les barons vendroient à lui à Compiègne, et que +le parlement qui fu pris à Moymer seroit mis à Chaene en Cosse-Selve[144]. +A Compiègne vint donc ma dame Richeut et les barons droit à la feste +Saint-Martin, et lui aportèrent le mandement que son père avoit fait au lit +de la mort: que il lui laissoit le royaume de France et l'en revestoit par +l'espée qui estoit appelée l'espée Saiut-Père[145]; et si luy envoioit une +couronne et les royaux garnemens, puis un ceptre d'or à pierres précieuses. +Puis alèrent tant messages entre Loys et les barons que il s'accordèrent +tous et évesques et abbés à son couronnement; et il leur donna les honneurs +du royaume selon ce qu'il requéroient par raison.--Lors fu couronné à Rains +par les mains l'arcevesque Haimar,[146] par le consentement des barons et +des prélas qui se mistrent en sa deffense et en sa garde, et luy jurèrent +que il luy seroient loial selon leur povoir, en ayde et en conseil, au +profist de luy et du royaume: et les vavasseurs se recommandèrent aussi à +luy et luy jurèrent féauté et loiauté. (Mais, pour ce que l'istoire parle +souvent des abbaïes du royaume, pourroient aucuns cuidier que ce fussent +moines ou gens de religion; mais nous cuidons miex que ce fussent barons ou +grans hommes séculiers à qui l'en les donnast à temps et à vie. Si estoit +mauvaise coustume et contre Dieu que autre gent tenissent les biens de +religion que ceulx qui la riule et l'abit en avoient; né le service +Nostre-Seigneur ne povoit estre bien fait né les ordres bien gardés en +telle manière. Sans faille, l'istoire ne parole pas plainement qu'il fust +ainsi; mais assea le donne à entendre.) Le couronnement du roy Loys fu l'an +de l'Incarnation Nostre-Seigneur D.CCC et LXXVIII[147]. La Nativité nostre +Seigneur célébra à Saint-Maart delez Soissons. De là se parti et s'en ala à +Andreville, et la feste de la Résurrection célébra à Saint-Denis en France. +Puis s'en ala outre Saine pour trois raisons, à la prière Hue l'abbé: la +première fu pour luy aidier contre les Normans; et la seconde fu pour ce +que les fils Godefroy avoient saisi le chastel et les honneurs le fils le +conte Audon[148], et la tierce si put estre pour ce que Haymes, le fils +Bernard, avoit prinse la cité d'Evreux, et faisoit moult de maulx au pays +d'entour; car il proioit et roboit tout quanqu'il trouvoit, à la guise des +Normans. Jusques à Tours ala le roy: là fu si durement malade que l'en +cuidoit qu'il déust mourir; mais la mercy nostre Seigneur l'allégea de +cette maladie. Lors vint à luy Godefroy par le conseil de ses amis qui +moult le tindrent court de ce faire, et amena avec luy ses deux fils: au +roy rendirent ses chasteaux qu'il avoient saisis et les appartenances; par +tel condition que il les tenissent après par son don et par sa voulenté. +Après ces choses Godefroy converti grant partie de Bretons et les mena à la +féauté le roy; mais après firent-il comme Bretons. + + Note 143: _Vegnon-Moustier._ «Usquè ad Avennacum monasterium + pervenerunt, et conventum suum ad montem Witmari condixerunt.» Au + lieu de _Vegnon-Moustier_, il faut lire _Avenay_, petite ville de + Champagne aujourd'hui célébre par ses vins et autrefois par son + abbaye de filles, de l'ordre de saint Benoît. Plus bas, par + _montem Witmari_, que notre chroniqueur traduit _Moiemer_, il faut + entendre le _Mont-Aimé_, près Vertus, à quatre lieues d'Avenay. + + Note 144: _Chaene-en-Cosse-Selve._ «Ad Casnum in Cotiâ.» C'est + aujourd'hui, suivant Dom Bouquet, _Chesne-Herbelot_, à la sortie de + la forêt de _Cuise_, aujourd'hui _de Compiègne_. + + Note 145: _L'espée Saint-Père._ «Per spatam quem vocatur S. Petri.» + Le ménestrel du comte de Poitiers a rendu ce passage des Annales de + Saint-Bertin d'une manière plus intéressante: « A Compiègne, vint à + luy Richeut, »la fame Charles son père, plourant et dolente outre + mesure, et si li dist: Dous amis, je t'aport, par le commandement de + ton père, son royaume que il te donna devant sa mort et l'espée qui + est apelée de Saint-Pierre, par laquelle il te revesti du royaume + devant moi et devant maints autres, etc.» + (Manuscrit du roi 9633, f° 63.) + + Note 146: _Haimar._ Hincmar. + + Note 147: _Annales Bertinianæ, anno 878._ C'est à ce couronnement si + vivement contesté et dont les historiens nous ont vaguement indiqué + les circonstances, que doit se rapporter la branche de la _Chanson de + geste_ de Guillaume au court nez, intitulée: _Le coronement Loys_. + Elle débute par un morceau de haute poésie qu'on nous saura gré de + reproduire ici: + + Quant Diex fist primes nonante et neuf reaumes + Lou premiers rois que Diex tramist en France + Coronés fu par anuncion d'angles; + Por ce, dit l'en, totes terres l'appendent: + Que li appent Baviere et Alemaigne, + Tote Borgoigne, Loheraigne et Toscane, + Poitou, Gascoigne dusqu'aus marches d'Espaigne. + + Cela sent assez bien, à mon avis, l'époque Carlovingienne; mais + continuons: + + Rois qui de France porte coronne d'or + Preudons doit estre et hardis de son cors. + Bien doit mener cent mille hommes en ost, + Parmi les pors, en Espagne la fort. + S'il en trueve home qui li face nul tort, + Tant le demaine que l'ait ou pris ou mort, + Et devant lui face gesir le cors. + Sé ce ne fait, France a perdu son los, + Ce dit la geste, coronnés est à tort. + + Li coronemens le roy Loois, manusc. du roi, n° 7535. + + Note 148: Ce Godefroi étoit fils de Roricon, comte du Mans, et frère + de abbé Gozlin. + +En ce temps avint que l'apostole Jehan fu moult durement esmeu contre deux +contes, Lambert et Albert, qui avoient ses cités et ses villes proiées et +robées. Si puissamment comme il put les escomenia: de Rome s'en issi et +emporta moult de précieuses reliques, Formose l'évesque de Portue enmena +avec luy, en mer se mist et vint à navie jusques à Alle-le-Blanc. Si arriva +droitement le jour de Penthecouste. Lors envoia ses messages au prince +Boson, et cil lui envoia gens pour luy conduire jusques à Lyons sur le +Rosne. De là manda au roy Loys de France que il luy venist à l'encontre là +où il pourroit miex, à son aisement. Et le roy envoia à l'encontre de luy +aucuns de ses évesques, et luy requist qu'il venist jusques à Troies, et +commanda que les évesques du royaume luy administrassent leurs despens. +Encontre luy vint à Troies ès kalendes de septembre; car il n'i put plus +tost aler pour sa maladie. Lors assembla grant concile de tous les évesques +du royaume et de la province de Belge. En ce concile fist relire +l'escommeniement dont il avoit escommenié à Rome Lambert et Albert: à +Formose et Grégoire requist et à tous les prélas leur assentement en cest +escommeniement, et les prélas lui requistrent que ainsi comme il avoit ce +fait réciter par escript, ainsi leur ottroiast-il à avoir, si que il +peussent mieux et plus certainement prononcier leur assentement. Ainsi leur +ottroia l'apostole, et, le lendemain, quant le concile fu assemblé, +baillèrent leur escript à l'apostole qui contenoit telle sentence: + +«Syre père apostole Jehan, de la sainte Eglyse de Rome, nous évesques de +France et de Belge, fils sergens et disciples de votre auctorité, nous nous +dolons pur grant compassion et plorons pour les plaies et les griefs que +les mauvais menistres et fils du déable ont fait à notre mère et maistresse +de toutes les églyses, l'Eglyse de Rome, et soustenons nostre jugement, et +nous consentons de cuer et de bouche et de voix à la sentence que vous avez +donnée sur eulx et sur leurs aydes, selon les drois des canons qui furent +establis et donnés par nos ancesseurs; et nous qui sommes sacrez par le +Saint-Esprit à l'ordre de prebstre et à la dignité d'évesque, les férons et +tresperçons du glaive du Saint-Esprit qui est la parole de Dieu. C'est à +savoir que, ainsi comme vous les avez dégetés de saincte Eglyse, nous les +en dégettons. Et ceulx qui à satisfacion vouldront venir, qui seront absous +de vostre auctorité, et par vous seront receus en saincte Eglyse selonc les +canons, nous tendrons pour absous et pour fils de saincte Eglyse. Tout +aussi comme il avint jadis des plaies d'Egypte selon ce que nous trouvons +en la saincte Escripture, que il n'y avoit maison où il ne y eust un mort, +né nul n'y avoit qui sceust l'autre conseillier, pource que chascun avoit +assez à plourer en sa maison; ainsi est-il de nous évesques, que chascun a +assez à plourer en son églyse; et, pour ce, nous tous vous supplions +humblement que vous nous secourez de vostre auctorité, et vous requérons +que vous establissiez et confermez un chapitre pourquoy nous en soions si +fors et si garnis par l'auctorité de l'Eglyse de Rome que nous nous +puissions vigoureusement deffendre contre les parjures maufaiteurs qui +tollent et détruisent les biens de nos églyses, et qui despisent les +sentences et les dignitez des évesques; selon ce que dist saint Pol +l'apostre, que tel gent soient livrés au déable, mais que il soient +touteffois saufs au jour du juise[149] Jeshu-Crist.» Cette sentence fist +l'apostole Jehan escripre avec la sentence de l'escommeniement, et voult +que tous les évesques y méissent leur subscripcion. Après commanda que les +canons du concile de Sardique feussent leus devant tous, et les décrets +l'apostole Léon qui parolent des évesques qui remuent leurs sièges; et les +canons du concile d'Auffrique qui deffendent les transmutations des +évesques qui pas ne doivent estre, né que l'en doive de rechief baptisier +né de rechief ordener; et ce fut fait pour l'arcevesque Frotaire qui de +Bordeaux s'en estoit alé à Poitiers et de Poitiers à Bourges. + + Note 149: _Juise._ Jugement. Cette fin est une citation de la + première épître de saint Paul aux Corinthiens: «Traditus Sathane + spiritu salvus fiat in die Domini nostri Jesu-Christi.» + + +II. + +ANNEE: 878. + +_Coment l'apostole refusa la royne à couronner; et coment il et les prélas +assemblèrent à Troies. Du débat entre Haimar et Adenofle, de l'éveschié de +Loon; du mariage de la fille Boson au fils le roy. Coment l'apostole s'en +revint, et du parlement des deus rois Loys._ + + +Après ces choses couronna l'apostole le roy Loys; et le roy le semont à +mengier avec lui et sa femme: richement le fist de viandes servir et de +vins, puis se départi l'apostole et s'en ala à Troies. Puis lui requist le +roy par ses messages que il voulsist couronner sa femme à royne; mais il ne +le voult faire[150]. Lors vindrent avant deux évesques Frotaire et +Aldagaire, et aportèrent à l'apostole un commandement, devant tous les +évesques, de l'empereur Charles-le-Chauf, par quoy il revestoit Loys son +fils du royaume de France: et luy requéroient, de par le roy Loys, qu'il +affermast ce précept par son privilège. Lors traist avant l'apostole +l'exemplaire ainsi comme[151] d'un commandement fait par l'empereur +Charles, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à l'Eglyse de Rome, qu'il +peust tollir, ainsi comme par droit, à l'abbé Goslin et retenir à soy. Si +cuidoit-on que ce eust esté fait et pourchassié par le conseil de ces deux +évesques et d'autres conseilleurs. Et au roy Loys dist l'apostole sé il +vouloit que il méist son privilège sur son commandement, que il confermast +avant le précept de son père. Comme ceste chose eut esté baillée et +pourchasciée par malice et non mie selon raison, ainsi vint-elle au +derrenier à noient. + + Note 150: _Il ne le voult faire._ Parce que Louis-le-Bègue avoit + répudié sa première femme Ansgarde, alors vivante. Le pape, en + s'opposant dans cette occasion au vÅ“u du roi dont il alloit implorer + la protection, montra certes une fermeté vraiment apostolique. L'abbe + Vély toutefois a bien eu le courage de considérer le refus du + souverain pontife comme l'effet probable d'une odieuse intrigue. + (Voyez tome 2, p. 135 de son _Histoire de France_.) + + Note 151: _Ainsi comme._ C'est-à -dire: _Simulé, prétendu.--D'un + commandement_. D'un don. + +En ce mois meisme que fu ce fait, le roy vint à Troies et ala à l'ostel +l'apostole par le conseil des barons; à luy parla bien privéement et puis +alèrent ensemble là où les évesques estoient assemblez delez l'ostel +l'apostole. Là furent escommeniés Hues le fils Lothaire et Haymes et tous +ceulx de leur complot, pour ce qu'il faisoient force et outrage à aucuns +des évesques par le consentement le roy Loys. Lors dist l'apostole que +Adenofle, qui par s'auctorité avoit esté ordené évesque, tenist son siège, +et son office d'évesque, et Haymar chantast messe sé il vouloit et eust +partie de l'éveschié de Laon. Lors se traist avant Adenofle et requist à +l'apostole que il l'assousist de l'éveschié, pour ce que il estoit trop +foible desoremais à porter si grant fais et qu'il vouloit entrer en +religion. Mais il ne put ce empétrer, ains luy fu commandé et par le +commandement le roy et des évesques qui sa partie soustenoient que il féist +office d'évesque, et que il tenist son siège. Et quand les évesques de la +partie Haymar eurent oy que l'apostole eut dit qu'il chantâst messe sé il +vouloit, et que le roy se consentent à ce que il eust des biens de +l'éveschié, cils et les autres évesques des autres provinces et régions, +sans que l'en le cuidast mie, emmenèrent Haymar tout revestu comme prebstre +en la présence de l'apostole et sans son commandement, et puis le menèrent +chantant jusques à l'églyse et lui faisoient donner bénéicon au peuple. A +tant se départi le concile. + +L'endemain Boson semonst le roy et sa femme avec luy; et le roy y ala et y +mena aucuns de ses conseilleurs, moult le fist bien servir de diverses +viandes et de divers vins. Là fu fait un mariage de la fille Boson et de +Carlemaine le fils le roy; et le roy, par ceulx de son conseil, départi les +terres et les honneurs de Bernart le marchis de Gothie, à Thierry le +chamberlent et à Bernart le comte d'Auvergne. + +De Troies se parti l'apostole Jehan, et s'en ala à Chaalons, puis à +Morienne. Après passa les mons de Mont-Cenis, et eut convoy de Boson et de +sa femme jusques ès plains de Lombardie, et s'en retourna à Rome. Le roy se +départi de Troies et s'en ala à Compiègne; là oy nouvelles des messages +qu'il avoit envoies à Loys son cousin, et ce qu'il avoient fait de la +besoingne. Si les avoit là envoiés pour traitier de paix entre luy et son +cousin. De Compiègne mut à tout une grant partie de son conseil, et s'en +ala à Haristale. D'autre part vint Loys son cousin ès kalendes de novembre +et assemblèrent en une cité qui a nom Marsne[152]. Là fu paix confermée +entr'eux deux, et puis mistrent un autre parlement d'assembler à la +Purification Nostre-Seigneur. Lors vint le roy Loys, le fils l'empereur +Charles-le-Chauf à Gondolville, et le roy Loys, le fils le roy Loys de +Germanie, revint d'autre part près de cette ville où il pot plus aisiément +demourer; et puis après assemblèrent à parlement. Là furent ordenées les +choses qui cy s'ensuivent, par le consentement de leurs loyaux barons. + + Note 152: _Marsne._ Mersen. + + +III. + +ANNEE: 879. + +_Des convenances et de l'accort qui fu entre les deus roys. Et coment il fu +traitié en chascune jornée, au profit des deus roiaumes; tout n'en fust-il +après tenu, par la dnsloiauté le roy Loys de Germanie._ + +C'est la convencion et l'accors entre les deux glorieux roys Loys le fils +Charles-le-Chauf, et Loys le fils le roy de Germanie, qui fu faite ès +kalendes de novembre, en un lieu qui est appelé Furones[153], par le commun +accord et par l'assentement des barons des deux royaumes, en l'an de grâce +D. CCCC et LXXIX[154]. + + Note 153: _Furones._ Aujourd'hui _Foron_, à peu de distance + d'Aix-la-Chapelle. + + Note 154: 879. Le latin dit: 878. + +Lors commença à parler le roy de Germanie et dist ainsi: «Comme le règne +Lothaire fu parti entre l'empereur Charles et nostre père le roy Loys, +ainsi voulons-nous qu'il le soit et que les parties soient établies. Et sé +aucuns de nos princes et de nos gens ont riens prins né saisi du royaume +vostre père, nous voulons qu'il le laissent à vostre commandement. Et pour +ce que partison ne fu faite oncques de notre part du royaume d'Italie, que +le roy Loys tint; ce que chascun en tient, si le tiengne orendroit encore +en ceste manière; jusques à tant que nous puissions assembler encore une +autre fois par la voulenté Nostre-Seigneur, et déterminer miex par bon +conseil ce que drois et raison sera. Et pource que on ne peut orendroit +faire nulle raison de notre partie du royaume d'Italie, sachent tous que +nous en avons requis notre droit et requérons à l'ayde de Dieu.» Ce fu +ainsi establi en la première journée. + +Le secont jour refu ainsi parlé: «Pour ce que la fermeté de notre amour et +de notre conjonction ne puet pas estre maintenant confermée, pour aucunes +causes qui l'empeschent maintenant, jusques à ce parlement que nous +mettrons, telle amistié soit faite entre nous, par la grace de +Nostre-Seigneur, de bon cuer et de bonne confience et de foy entérine, si +que nul de nous né de nostre conseil ne soustraie né forconseille riens qui +soit à l'onneur né à la prospérité de nous né de nos roiaumes.» + +Au tiers jour fu ainsi ordené, que sé païens ou faux chrestiens envaïssent +leur roiaumes, que l'un aideroit à l'autre quant mestier en seroit, de +quanque il pourroit par soy ou par ses gens. «Et s'il avenoit,» dist Loys +fils de l'empereur, «que je vesquisse plus que vous, je aideray Loys vostre +fils, qui encore est petis et jeune, et les autres que Dieu vous peut +encore donner, si que il peussent leurs terres gouverner.» + +Le quart jour fu ainsi gouverné et ordené: «Que sé aucuns murmureurs et +envieux, qui tousjours portent envie à bien et à paix, s'efforçoient de +semer tençons et discordes entre nous pour troubler nous et nos roiaumes, +que nul de nous ne les reçoive né ne voie voulentiers, s'il n'est ainsi que +il le voulsist monstrer raisonnablement par devant nous deux, et par devant +nos gens. Et s'il ne vouloit le faire, que il n'eust priveté né société à +nul de nous. Et que nous le getissons hors comme traytre et faux semeur de +discorde entre les frères, si que à l'exemple de luy nul ne soit si hardi +que il ose aporter tels mensonges.» + +La quinte journée fu ainsi atirée. Et dist Loys le fils l'empereur Charles: +« Or convient que nous envoions nos messages aux deux glorieux roys Charles +et Charlemaine, qui leur feront assavoir le parlement que nous avons mis à +la huitiesme yde de février et qui leur prient de par nous qu'ils viennent +là . Et sé il viennent, si comme nous désirons, que nous les accompaignons +avec nous à la voulenté de Nostre-Seigneur, et au commun profit de saincte +Eglyse et du peuple chrestien que nous avons à gouverner. Si que nous +soions une chose en luy qui est seul et que nous voulons et disons et nous +façons une chose, selon les apostres, c'est que en nous n'ait né tençons né +discorde. Et s'il avenoit que il n'y vousissent venir, pour ce ne lairons +nous mie que nous n'y venons si comme il est ordené, et que nous ne façons +selon la voulenté Dieu, si comme nous avons devisé. Et sé il n'estoit ainsi +par aventure et que autre nécessité avenist que l'en ne peust autrement +eschiver, par quoy nous ne puissions ce faire, et s'il avenoist qu'il fust +ainsi; que l'un féist resavoir à l'autre le terme du parlement qui seroit +de nouvel prins. Et que il soit ainsi que nostre amour soit né muée né +changée né amenuisiée jusques à tant que Diex vueille que elle soit du tout +confermée. Et si ordenons des choses des églyses, des éveschiez et des +abbayes où que ce soit de nos deulx roiaumes, si comme les évesques et les +abbés les tiengnent paisiblement. Et sé aucun les prenoit né saisissoit en +quelque royaume que ce soit et fust contre raison, que elles fussent +rendues selon droit.» + +La sixiesme journée fu ainsi ordenée: «Pour la paix des roiaumes, pour ce +que il pevent aucunes fois estre troublés par aucuns hommes vagues et qui +riens qui maux soient ne redoubtent à faire, nous voulons que en quel lieu +que ce soit que tel gent vendront, que il ne puissent fuyr né eschever la +justice de ce qu'il aront fait. Et que nul de nous ne les tiengne né ne +reçoive à autre chose fors en tant comme il le tendra, pour amener à rendre +raison et à faire amende selon son fait. Et s'il définoit de venir avant, +cil en cui roiaume il s'enfuyra le fera chacier et prendre, jusques il soit +amené avant pour raison rendre; ou il soit du tout bani et essilié des deux +roiaumes. Si voulons que cil qui par leur meffait auront perdue la +prospérité de leurs choses et de leurs héritages, que il soient jugiés +selon les anciens drois de nos ancesseurs. Et s'il en y a nul qui die que +il ait à tort perdue la prospérité de ses choses, viengne avant en nostre +présence et recuèvre ses choses, sé droit les lui donne.» + + +IV. + +ANNEE: 879. + +_Du département des deus rois, et de la mort Loys le roy de France qui fu +appelé le Baube. De l'abbé Gozlin et du conte Corral, et du roy de Germanie +coment il vint en France; et coment il s'en retourna sans riens faire._ + + +[155]Après ces choses ainsi devisées, se départirent les deux roys Loys; le +fils le roy Loys de Germanie retourna en sa terre, et Loys le fils Charles +s'en ala par Ardenne et fist la feste de la Nativité à une ville qui a nom +Longlaire[156]: un peu de temps y demora et s'emparti après la Chandeleur, +et vint à Compiègne[157]. De là mut à Ostun, pour aller sur le marchis +Bernart[158] qui contre luy s'estoit révélé. Jusques à Troies s'en ala, si +luy convint là demourer pour une maladie qui le prist, et cuidoit-on qu'il +eust esté empoisonné. Et quand il senti que la maladie lui engregoit et +qu'il ne pouvoit avant aler, si manda son fils Loys; quant venu fu, si le +livra especiaument en la garde de Bernart le conte d'Auvergne[159]. Pour ce +envoia tantost son fils et celuy Bernart en qui garde il l'avoit livré à +l'abbé Huon, à Boson, Tierri[160] et ses autres amis qui là estoient, en la +cité d'Ostun. Et leur commanda qu'il saisissent la conté et la livrassent à +Bernart[161] à qui il l'avoit donnée. Lors se parti de Troies à quelque +grief et retourna à Compiègne par l'abbaye du Juerre[162]. Et quant il +senti qu'il ne pourroit eschapper de cette maladie, il envoia à Loys son +fils s'espée, sa couronne et son sceptre et ses autres royaux aornemens, +par Huede, l'évesque de Beauvais, et par le conte Auboin; et manda à ceux +qui avec luy estoient que il le féissent sacrer et couronner. Et quant ce +vint en la quarte yde d'avril, droitement le vendredy de crois aourée, vers +le vespre, il trespassa de ce siècle, entour celle heure que Jesu-Crist +rendi son esprit à Dieu le père. L'endemain, que il fu la vegille de +Pasques, il fu mis en sépulture, en l'églyse Nostre-Dame. Quant l'évesque +Huede et le conte Auboin sceurent que il fust mort, il baillèrent ce qu'il +portoient à Thierry, le chamberlen, et retournèrent isnellement[163] +arrières. Et quant ceus qui avec l'enfant estoient sceurent que le roy fust +trespassé, il mandèrent aux barons de ceste France par deçà , que il +venissent encontre eulx, à Meaux, et là traiteroient ensemble qu'il +feroient. Là furent faites unes convenances entre Thierry et Boson, dont +l'abbé Hues fu jugieur: que il auroit la conté d'Auxerre, et Thierry auroit +en eschange les abbayes de ce pays. L'abbé Gozelin à qui il souvenoit bien +des ennuis et des griefs que ceus lui avoient fait qui envie lui portoient, +se pourpensa coment il s'en pourroit vengier; car il ly sembla qu'il estoit +temps et point de le faire. Si se mist en voie, pour ce que il se fioit +moult en l'amour et en la familiarité Loys, roy de Germanie, et de la royne +et des barons du pays, que il eut acquise tant comme il demoura entour eulx +quant il fu prins en la bataille d'Andrenaque et là mené en prison. Mais, +avant, s'en ala à Corrat, le conte de Paris, et tant luy dist et tant luy +donna et d'unes et d'autres, et tant luy promist d'onneurs et de +seigneuries, sé il pouvoit ce faire à quoy il béoit, qu'il le crut et +s'accompaigna à luy, et luy monstra engin et voie par quoy il sembloit que +il peust ce faire. Et avant que ceulx qui avec le roy estoient fussent +venus à Meaux, se hasta-il d'envoier aux évesques et aux abbés et aux +puissans hommes du roiaume; et soubz telle couverture leur mandoit que +puisque le roy estoit mors il traitassent ensemble de la paix et du proffit +du roiaume Loys qui mort estoit. Quant ceus qui venir y vouldrent furent +assemblés, si leur loèrent qu'il[164] appelassent au roiaume Loys, le roy +de Germanie, et ce scéussent-il, sé il faisoient ce, qu'il leur donroit les +terres et les honneurs que il ne peurent oncques avoir jusques à ce temps. +Par convoitise et par desloiauté s'i accordèrent-il et mandèrent au roy +Loys de Germanie et à sa femme par leur messages, qu'il venissent jusques à +Mez et là leur amenroient tous les évesques et les abbés et les haus hommes +du roiaume de France. Lors se mistrent en voie à aler encontre luy, robant +et gastant tout le païs devant eus, selon la rivière d'Aisne, jusques à +tant qu'il vindrent à Verdun[165]. Et endementiers, fu le roi Loys de +Germanie venu à Mez. Lors luy mandèrent de rechief que il venist jusques à +Verdun pour ce qu'il peussent plus aisiément luy mener le peuple du +roiaume. Lors s'aprocha jusques à Verdun: en cette voie firent ses gens +tant de maulx de toltes et de rapines, que plus n'en osassent pas faire nul +paien né nul tirant. + + Note 155: _Annal. Bertinianæ, anno 879._ + + Note 156: _Longlaire._ Aujourd'hui _Glare_, dans le diocèse de Liège. + + Note 157: _Compiègne._ Il falloit _Pontigon_ (Ponthion). + + Note 158: _Le marchis Bernart._ Fils d'un autre Bernard et de + Blichilde, fille du comte du Mans Roricon. Il avoit reçu le titre de + marquis de Gothie, en 865, et en avoit été dépossédé dans le synode + de Troyes, en 878. (Note de dom Bouquet.) + + Note 159: _Bernart, le comte d'Auvergne._ Fils de Bernard, duc de + Septimanie, père de Gaillaume-le-Pieux. Il avoit succédé à Bernard, + fils de Blichilde, dans le marquisat de Gothie, en 875. Il mourut en + 886. + + Note 160: _Huon, Boson, Thierri._ Hugues, fils du comte Conrad, mort + en 886. Boson, duc de Provence, frère de Richilde. Thierry, + chambellan de Louis-le-Bègue, comte d'Autun. + + Note 161: _Bernart._ Le latin dit avec raison: _Thierri_. + + Note 162: _Juerre._ Aujourd'hui _Jouarre_; c'étoit une abbaye de + l'ordre de saint Benoît, sous l'invocation de la Ste-Vierge. + + Note 163: _Isnellement._ Promptement. + + Note 164: _Furent assemblés._ Le lieu de la réunion fut le confluent + du _Tairin_ et de l'_Oise_, auprès de Creil. «Ubi Thara Isaram + influit.» + + Note 165: _A Verdun._ Le latin dit: depuis _Servais_. «Per Silvacum + et secus Axonam.... usquè ad Viridunum.» + +Et quant Hues, Beuves[166] et Tierri sorent ce que Gozlin et Corrat et cil +de leur partie aloient pourchassant, il envoièrent tantost à Verdun Gautier +l'évesque d'Orléans, le conte Goirant et le conte Anchier; et luy +mandèrent, sé il vouloit, qu'il preist cette partie du roiaume Lothaire que +l'empereur Charles-le-Chauf avoit eue en partie contre le roy Loys, son +frère, et à tant retournast en son pays; et voulsist que l'autre partie du +roiaume que l'empereur Charles tint par droit d'héritage demourast à ses +nepveus. + + Note 166: _Beuves._ Ou plutôt _Boson_. Cependant le n° 646 + Saint-Germain porte: _Beuvo_. + +De ceste offre se tint bien apaié le roy Loys, et la reçut moult +volontiers; l'abbé Gozlin et Corrat et ceus de leur complot réusa[167] et +estrangea de soy, et se mist en possession de la partie du roiaume qui +offerte luy fust. + + Note 167: _Reusa._ Rejeta. + +Atant retourna en son palais de Francquefort. Mais moult fu la royne sa +femme courroucée de ce qu'il n'en avoit plus fait, et dist que s'il fust +avant alé il eust eu tout le roiaume de France. Si refurent à grant mésaise +Gozlin et Corrat de ce que le roy les avoit ainsi réusés de soy, eulx et +leurs compaingnons. A la royne s'en alèrent, et se complaintrent de ce +qu'il estoient ainsi déçus. Et la royne envoia messages à leur compaignons, +si dit ainsi, comme de par le roy, pour eulx conforter, et un autre message +aussi comme pour ostage. A tant retournèrent l'abbé Gozlin, Corrat et ses +compaignons; tout ravissoient et tolloient quanqu'il povoient trouver +devant eus, et distrent qu'il ne demourroit pas que le roy ne venist en +France à grant ost; mais que il n'y povoit pas venir maintenant; car +nouvelles luy estoient venues que Charlemaine, son frère, estoit chéu en +paralisie, et estoit ainsi comme à la mort. Et voir estoit qu'il estoit jà +mort, et que un sien fils de bast[168] qui avoit nom Arnoul s'estoit jà mis +en saisine de cette partie du royaume, et pour ce estoit là le roy alé +hastivement. Et sans faille tout ce estoit voir. Et quand il eut la chose +apaisée il retourna à sa femme. + + Note 168: _De bast._ Le même sens que noire mot _bastard_ qui en est + dérive. + + +_Cy fine l'istoire de Loys-le-Baube, fils de Charles-le-Chauf, empereur._ + + + + +CI PARLE DE LOYS ET DE +CARLEMAINE, FILS AU +ROY LOYS-LE-BAUBE. + +* * * * * + +V. + +ANNEES: 880/881. + +L'abbé Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans +le roy Loys scéurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa +femme devoient venir en France. Tantost envoièrent aucuns des évesques +avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrières en +Gastinois, et les firent là sacrer et couronner à roys. + +Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parlé pria +tant et amonesta les évesques du pays que il le couronnèrent à roy. Si le +firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit à donner +villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme +qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] sé la fille au roy d'Ytalie et +la femme à l'empereur de Grèce ne faisoit son mary roy. + + Note 169: _Ne querroit._ Ne pourroit. Je crois ce mot formé du latin + _queo_ ou même _nequeo_, duquel on aura plus tard séparé la négation. + --La femme de Boson étoit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II, + qui d'abord avoit été mariée à Constantin, fils de l'empereur Basile. + +En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus +jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son père. + + Note 170: _Hues._ Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade. + Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons +passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint. +Mais avant qu'il eust passé les mons de Mont-Jeu, alèrent parler à luy Loys +et Carlemaine les deulx frères qui roys estoient de France. Après +retournèrent, et cil s'en ala outre. + +Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive +de Loire, et estoient venus avant par terre et dégastoient tout le pays. +Maintenant assemblèrent leur ost et murent le jour de la fesle +Saint-Andrieu. Si trouvèrent les Normans, tout maintenant leur coururent +sus, moult en occistrent, moult en noièrent en la rivière de Vienne[171], +et les deus roys retournèrent à grant victoire. + + Note 171: _Vienne._ Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant + ici la petite rivière de Vigene qui se jette dans la Saône à peu de + distance PontÅ“illier, aujourd'hui département de la Côte-d'Or. En ce + cas là , les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: «Nortmanni + qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in + Vencenna fluvio immerserunt.» Le mot _fluvio_ ne pouvoit s'appliquer + à une aussi petite rivière. + +[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et +murent d'Aix-la-Chapelle à grant ost pour venir en France, et vindrent +jusques à Duizi. Encontre luy alèrent Gozlin, Corrat, et maint autre de +leurs compaingnons. Sy s'estoient jà mains retirés de leur compaingnie. +Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques à Atigny, et puis jusques à +Erchury[173], et plus avant encore à Ribemont. Et quant il vit que Gozlin +et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne +pourroit venir à chief de son propos; si ferma amistié avec les deux roys, +ses cousins, et prisrent parlement ensemble à Gondolvile, au moys de +juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son +chemin les Normans, sa gent ordena et se combati à eus, et occist grant +partie par la voulenté Nostre-Seigneur. Et sé il luy chéy bien en cette +bataille, il luy meschéy d'autre part; car les Normans luy firent grant +dommage de sa gent en Sassoingne. + + Note 172: _Annal. Bertinianæ, anno 880._ + + Note 173: _Erchury_ ou _Ecri_, le même endroit où se croisèrent les + barons françois, en 1198, à la suite d'un tournoi. Voyez ce que j'en + ai dit dans les notes de mon édition de Villehardouin. + +Après cette victoire que les deus roys eurent eue des Normans, s'en alèrent +à Amiens; là départirent le royaume de leur père au mielx et au plus +loyaument que les preudommes de leur conseil le sceurent deviser. Si furent +teles les parties que Loys, qui ainsné estoit, aroit de France ce qui +estoit demouré au royaume son père, et toute Neustrie qui ore est appelée +Normandie, et toutes les marches; et Carlemaine auroit Bourgoigne et +Aquitaine et toutes leurs marches: et feroient les barons hommage à celuy +en quel royaume leur terres seroient. Après s'en alèrent droit à Compiègne, +et firent là ensemble la feste de la Résurrection. Après passèrent par +Rains et par Chalons, et s'en alèrent droit à Gondolvile, au parlement +qu'il orent prins au roy Loys, au moys de juing. A ce parlement ne pot +venir le roy Loys pour maladie qui le print, mais il envoia ses messages, +et Charle qui venu estoit de Lombardie vint à ce parlement. Là fu accordé +par commun accort que Loys et Carlemaine son frère prendroient les gens le +roy Loys de Germanie, que il avoit pour luy envoiés à ce parlement, et s'en +iroient à Atigny, sur Hues le fils le jeune Lothaire. Et quant il furent +là , pour ce qu'il ne trouvèrent plus Huon, il coururent sus Tybout son +serourge[174]. Moult occistrent de sa gent et le chascièrent en fuye. Leurs +terres garnirent contre les Normans[175] et establirent bonnes gardes en +leurs royaumes, et puis assemblèrent leurs osts; les gens le roy Loys de +Germanie prisrent et s'en alèrent parmy Bourgoigne contre Boson. Quant il +furent partis de Troies, si devoit aler en leur ayde le roy Charle à tout +son ost. En leur voie jetèrent hors du chastel de Mascon le chastelain de +Boson, et le chastel et la contrée donnèrent à Bernart, par seurnom +Plante-Peleuse. + + Note 174: _Serourge._ Beau-frère. Le latin porte: _Sororium_. + + Note 175: _Les Normans._ Le latin ajoute: «In Ganto residentes.» + +Lors chevauchèrent ensemble les deus roys, et Charle leur cousin, qui jà +estoit venu, et s'en alèrent assiéger la cité de Vienne que Boson tenoit, +qui dedans avoit laissié sa femme et grant partie de sa gent, et s'en +estoit fuy aux montaignes. Et Charle s'en parti tantost qu'il orent fait +entr'eus ne say quels seremens, et si estoit-il venu pour tenir le siège +avecques eus. En Lombardie s'en ala et puis à Rome, et fist tant vers +l'apostole Jehan qu'il fu couronné à empereur, le jour de Noël. + +[176]Au siège devant Vienne demoura le roy Carlemaine et sa gent pour +prendre vengement de la malice Boson. Et le roy Loys son frère prist sa +gent et retourna en une partie de son royaume contre les Normans qui tout +dégastoient devant eulx, et jà avoient prinse et destruite l'abbaye +Saint-Père de Corbie, et la cité d'Amiens. A eus se combati et en occist la +plus grande partie, et les autres chaça. Et quant il ot eue celle victoire +par l'ayde de Nostre-Seigneur, il et son ost s'en retournèrent fuyant, et +si n'estoit nul qui le chassast: et, en ce, fu appertement monstré que la +victoire qu'il avoit eue des paiens n'estoit pas faite par homme, mais par +la vertu Nostre-Seigneur. Après ce retournèrent les Normans en une autre +partie de son royaume: et il assembla tant de gent comme il pot avoir et +ala contre eus en un lieu que l'istoire nomme Stromus[177]. Par le conseil +d'aucuns de ses gens fist là drécier un chastel de fust; mais il fu au +profist et à la deffense de ses ennemis, plus que de luy né de sa gent; car +il ne pot trouver qui le voulsist deffendre né garder. De là se parti +atant, et s'en ala à Compiègne; là célébra la Nativité et Résurrection. + + Note 176: _Annal. Bertinianæ, anno 881._ + + Note 177: _Stroms._ J'ignore la position de ce lieu, que le manuscrit + 646 de St-Germain écrit _Scortius_. + +[178]Avant qu'il s'en partist, oï nouvelles que le roy Loys, son cousin, +fils le roy Loys de Germanie[179] qui noient profitablement vivoit au +royaume et à saincte Eglise, estoit mors. A luy vindrent les barons de la +partie du royaume qui ot esté Lothaire, et se vouldrent rendre à luy, en +telle manière que il leur consentist à avoir ce que son père et son aïeul +Charles-le-Chauf en avoit tenu; mais il n'ot pas conseil de les recevoir, +pour le serement qui entre luy et Charle avoit esté fait. Son ost assembla, +le conte Thierry fist chevetain, oultre Loire[180] s'en ala contre les +Normans; et puis jusques à Tours aussi, comme pour recevoir en son ayde les +princes et la gent de Bretaingne contre les Normans. Tandis que il +demouroit là le prist une maladie, en une litière se fist couchier et +porter jusques à l'églyse Saint-Denis; mors fu laiens et ensépulturé avec +les autres roys qui laiens gisent, et si comme l'istoire dist, il fu plains +de toutes ordures et de toutes vanitez[181]: et ces choses avindrent au +moys d'aoust. + + Note 178: _Annal. Bertinianæ, anno 882._ + + Note 179: Ce qui met tant d'obscurité dans l'histoire de ces + temps-là , c'est la ressemblance des noms et leur peu de variété. + Ainsi, maintenant, il faut distinguer deux Charles, deux Carlemaine + et deux Louis, tous fils de deux Louis. Le premier, Louis-le-Bègue + fils de Charles-le-Chauve; le second, Louis, fils de + Louis-le-Débonnaire. + + Note 180: _Loire._ Il falloit ici, comme dans le latin, _Seine_. + + Note 181: Le manuscrit de Saint-Germain 646 n'a pas supprimé, comme + celui que Duchesne et dom Bouquet ont suivi, cette flétrissure du roi + Louis III. «Vir plenus omnibus immundiciis et vanitatibus, infirmatus + est corpore, etc.» Le ménestrel du comte de Poitiers raconte + autrement sa mort: «Il avint une autre fois à ce chaitif roy Loys que + ainsi come si baron le menoient à force à Tours contre les Normans + qui la terre dégastoient, il et si grant paour que la mort l'emprist, + et l'en convint rapporter en litière, etc.» (Manusc. du roi, n° 9633, + f° 64.) + + +VI. + +ANNEE: 882. + +_Coment Carlemaine retourna du siège, après la mort son frère, pour aler +contre les Normans. Coment il leur rendi treu en pacifiant à eus. Coment il +furent desconfis devant Paris, par la vertu saint Germain. Coment il +gastèrent Laonnois et coment le roy Carlemaine les desconfist._ + + +Tout maintenant que le roy Loys fu mort et enterré, les barons du royaume +mandèrent à Carlemaine qui devant Vienne tenoit siège, que il s'en venist +hastivement et laissast une partie de sa gent contre Boson; car son frère +estoit mort; et il estoient jà tous appareilliés pour ostoier contre les +Normans qui avoient prins la cité de Trèves et de Couloingne; et les +églyses et les abbayes, qui ès cités et entour estoient, avoient arses et +destruites, et l'églyse Saint-Lambert du Liège[182]: et de là s'en estoient +alés à Aix-la-Chapelle, et avoient gastées les églyses de l'éveschié de +Tongres et d'Amiens et de Cambray et une partie de l'arceveschié de Rains, +et jà estoient venus jusques à Mez. Et s'estoit à eus combatu Wales, +l'évesque de Mez; et estoit issu hors à bataille contre eus, tous armé luy +et sa gent; tout fust-ce contre l'office et la dignité d'évesque. Mais +besoing l'avoit contraint à ce; occis avoit esté et sa gent desconfite et +chaciée. Après ce luy mandèrent les barons qu'il venist liement, et que il +estoient tous appareilliés de le recevoir à seigneur, et de eus mettre en +sa seigneurie. Ainsi le fist comme il le mandèrent. Et peu de temps après +qu'il fust parti du siège de Vienne et qu'il s'apareilloit d'aler contre +les Normans, droitement au moys de septembre, luy vindrent nouvelles par +certains messages que il avoient la cité prinse, et que Richart qui frère +estoit Boson en avoit mené sa femme et sa fille en la contrée d'Ostun. + + Note 182: _Du Liège._ Le latin ajoute: _Et Promiæ_. + +En ce temps issi Hastingues et les Normans dessus le fleuve de Loire, et +s'en alèrent sur la Marine. Et quant Charles, le roy d'Austrasie[183], fust +venu à tout son ost contre les Normans, et il fu aucques près de leur +forteresse, si luy failly le cuer et fist paix à eus, par le conseil +d'aucuns de sa gent: meisme en tele manière que Godefroi qui sire estoit de +celle gent recevroit baptesme, il et ses Normans, et auroit Frise et toutes +les honneurs que Roric avoit devant tenues. Et par dessus tout ce donna-il +grant somme d'or et d'argent que il avoit prins et tollu el trésor +Saint-Estienne de Mez et aux autres églyses, à Sigefrois et Curmones et à +leur compaingnons: et plus grant lascheté de cuer fist-il encore, à +souffrir que il démourassent là meisme, à la nuisance du royaume son cousin +et du sien meisme. Quar cil Sigifrois assist puis la cité de Paris à tout +quarante mille Normans. Mais cil Gozlin de quoy l'istoire a dessus parlé, +qui évesque estoit de celle cité et abbé de Saint-Germain, et le conte Eude +qui puis fu roy de France, la deffendirent si bien, par les mérites +Nostre-Dame Saincte-Marie, et par les suffrages Saint-Germain qui leur +furent en ayde, que oncques prendre ne la purent, ains s'en partirent +atant. En ce comtemple, prinstrent les moines le corps sainct Germain qui +jusques alors avoit esté en la cité, et l'en enportèrent en l'abbaye[184], +et les Normans dégastèrent tout, et essillèrent et ordoièrent toute +l'églyse; mais par les mérites des glorieux confesseurs en y eut assez de +mors, et les autres s'en alèrent mal et confus à grant paour. Et de ce fu +le conte Eude merveilleusement lié, qui bien vit et apperçut les grans +miracles que le glorieux confesseur fist à ce siège. Dont il fu si devot +vers luy après, que il fist faire un riche vaisel d'or et de pierres +précieuses, où son glorieux corps repose encore jusques au jour d'huy. + + Note 183: _Le roy d'Austrasie._ Le latin dit: «Nomine imperator.» + C'est Charles-le-Gros. + + Note 184: Il falloit d'après le latin: «Les moines _déposèrent_ le + corps de saint Germain dans le monastère du saint Pontife, situé dans + la ville de Paris.» + +A Hues le fils le jeune Lothaire abandonna Charle les trésors et les +richesses de l'églyse de Mez, contre le droit des canons qui dient que on +les doit garder à l'évesque qui aprez doit venir. + +Engeberge, la femme Loys l'empereur d'Ytalie, que l'empereur avoit envoyé +en Allemaingne, envoia-il à Rome à l'apostole Jehan, qui ce mandé luy avoit +par Liétart, l'évesque de Verziaus. Ainsi se départi des Normans et ala en +la cité de Garmaise pour tenir parlement ès kalendes de novembre. A ce +parlement vint l'abbé Hues, et requist au roy Charle que il rendist à +Carlemaine, si comme il luy avoit promis, celle partie du royaume que Loys +son frère avoit reçue ainsi comme en garde. Au départir n'emporta-il nulle +certaineté de sa requeste; mais moult fu grant dommage au royaume que cil +Hues n'estoit pas présent; quar Carlemaine n'ot pas force de gent par où il +peust contrester aux Normans, pour ce meismement que aucuns des barons se +retrayrent, quant il luy durent aydier. Et pour ce en prisrent-il hardement +d'aler jusques à la cité de Laon; car il n'estoit qui les contredéist. Ce +qu'il trouvèrent entour prisrent et ardirent, et ordenèrent qu'il iroient +par Rains et puis par Soissons, et par Noyon s'en retourneroient à Laon. Et +puis après quant il auroient la cité prinse si prendroient tout le royaume. +En ce point que Halmar, l'arcevesque de Rains, oy ces nouvelles, moult ot +grant paour: car tous ses hommes deffensables estoient lors avec le roy +Carlemaine. Par nuit se leva comme cil qui moult estoit malade, si prist le +corps saint Remy et les aournemens de l'églyse de Rains, et se fit porter +en une chaière porteresse, si comme sa maladie le désiroit, oultre le +fleuve de Marne en une ville qui a nom Esparnay. Les chanoines et les +moines s'enfuyrent çà et là où il purent. Et les Normans firent ce qu'il +avoient devisé, et vindrent jusques aux portes de Rains: ce qu'il +trouvèrent dehors les portes robèrent, et aucunes petites villes d'entour +mistrent en feu et en flambe. Mais oncques dedans la cité n'entrèrent, tout +ne fust-elle oncques défendue; car la vertu de Dieu et la mérite des corps +sains qui dedans estoient la deffendirent. Carlemaine le roy des Frans qui +oy dire que les Normans venoient et qu'il fesoient tant de maux, lors +s'appareilla et ala contre eus à tant de gens comme il pot assembler; +forment se combati et en occist grant partie de ceulx qui les proies +enmenoient à leurs compaingnons vers la cité de Rains, et les autres fist +flatir et noier en la rivière d'Aisne; les proies qu'il enmenoient +rescoust, la plus grant partie et la plus fort se mist en une ville qui a +nom Avaulx[185]. Ceulx ne pouvoient sa gent assaillir sans grant péril pour +le lieu qui fors estoit, et pour ce se retraystrent. Quant ce vint vers le +vespre, il se hebergèrent aux villes voisines, et quand les Normans virent +que il fu anuitié et que la lune fu levée, il issirent de cette ville et +s'en retournèrent arrière, par celle voix meisme qu'il estoient venus.[186] + + Note 185: _Avaux._ Aujourd'hui sur l'emplacement d'_Ecry_ ou + _Erchery_. + + Note 186: Ici s'arrête le manuscrit d'abord trouvé dans l'abbaye de + St-Bertin, et qui a fait surnommer _Annales de Saint-Bertin_ la + chronique qui y étoit renfermée. Il est certain que le nom et la + patrie des auteurs de ces annales sont également incertains. Depuis, + on a retrouvé le même texte dans d'autres manuscrits et au milieu + d'autres monumens historiques. Il avoit même été déjà publié avec + quelques additions importantes, à la suite de la compilation dite + d'Aimoin, sous le titre de continuation de ce dernier. Ce qui suit + est emprunté à la chronique désignée sous le nom de _continuateur + d'Aimoin_. On pourroit aussi bien l'appeler le continuateur des + _Annales de Saint-Bertin_. + +En celle tempeste meisme que Hastingues et ses Normans se foursenoient +ainsi, maint corps sains furent ostés de leurs propres lieux et raportés en +France. Saint Amand fu porté à divers lieux, et au darrain il fu mis à +Saint-Germain-des-Prés dessoubz Paris, où il repose encore jusques au jour +d'uy. Et fu aporté lors avec le corps saint Agofroy son frère, et le corps +saint Thurion, arciprestre de l'églyse de Dol en Bretaigne. + + +VII. + +ANNEE: 884. + +_De la mort le roy Carlemaine et de son fils Loys-Fai-noient. Coment +appelèrent en aide l'empereur Charle les barons, contre les Normans, et +coment il revindrent en France. De la mort Loys-le-Fai-noient. Coment les +barons couronnèrent le roy Eudes pour l'enfant garder qui fu appelé le roy +Charles-le-Simple._ + + +(Mort fu le roy Carlemaine; mais comment né quant il mourut ne parole pas +l'istoire, et pour ce nous en convient taire.) [187]Après luy régna son +fils qui par surnom fu appelé Fai-noient. Sy fu ainsi surnommé ou pour ce +qu'il ne fit nule chose que l'on doive mettre en mémoire ou pour ce que il +traist une nonnain de l'abbaye de Chiêle et l'espousa par mariage, si comme +aucuns disoient; que c'est l'un des grans pechiés que nul homme puisse +faire. + + Note 187: L'histoire de ce roi _Louis Fai-noient_ est entièrement + fausse; on doit supposer que par l'effet d'une transposition on aura + mis sur le compte d'un fils de Carloman qui mourut sans enfans, ce + qui se rapportoit soit à son frère, soit à son père. + +Au temps de ce Loys retournèrent les Danois en France, qui au royaume +avoient fait moult de maulx au temps son père Carlemaine, [188]qui à eus +avoit fait accort en telle manière que il leur deust rendre, chascun an, +douze mille besans d'argent, par telle condicion que il tenissent paix au +royaume douze ans. Mais il ne tindrent pas celle condicion, car tantost +comme il sorent que Carlemaine fust mors, il retournèrent à grant ost, et +disoient qu'il n'avoient faitte nulle paix aux François, mais au roy tant +seulement. Grans dolours et grans persécutions firent lors au royaume; et +pour paour d'eulx s'enfuyrent les gens de religion à tous les corps sains +là où il cuidoient estre plus asseur. Lors appelèrent en leur ayde ceulx de +France et d'Austrasie l'empereur Charle qui fils ot esté le roy Loys de +Germanie. Les Normans assist en un fort lieu; à la parfin fist paix à eulx +en telle manière que Godefrois, le roy de celle gent, seroit baptisié et +aroit à femme Gille la fille le roy Lothaire, et qu'il tendroit la duchée +de Frise. Baptisié fu, et le tint sur fons l'empereur meismes. Un autre roy +des Normans qui Sigefrois avoit nom fist issir de son royaume par dons +qu'il luy donna[189]; et puis revint au royaume de France par la +mauvaistié qu'il sentoit au roy Loys Fai-noient. [190]Et plus grant dolour +y eust que devant, sé ne fust Hues qui par France estoit appelé abbé, qui +les chastoia et défoula durement; car il se combati à eulx à pou de gent, +et estoient multitude sans nombre, et en fist si grant occision que à +paines en demoura-il un seul pour porter aux autres la nouvelle de leur +confusion. Par celle desconfiture furent les Danois si chastoiés et si +humiliés que il se tindrent en paix une pièce. Un pou après mourut cil +Hues, et pou de temps après fu mors ce roy Loys que l'istoire appelle +_Fai-noient_. Un petit fils laissa qui estoit alaitant en bersueil qui +estoit appellé Charles-le-Simple[191]. (Cil Charles-le-Simple fu mort ou +chastel de Péronne en prison si comme nous dirons cy après.) Et quant les +barons virent qu'il n'avoit pas aage à terre tenir, si se conseillièrent +que il feroient; car il avoient oy dire que les Normans devoient revenir en +France. De Robert, le conte d'Anjou, estoient demourés deux fils; cil +Robers estoit descendu du lignage de la gent de Saissoingne, et l'avoient +les Normans occis. De ces deulx frères avoit nom l'ainsné Eudes et l'autre +Robert, ainsi comme le père. L'ainsné des deus eslurent les barons de +France et de Bourgoingne et d'Aquitaine, et jà soit ce qu'il[192] en alast +moult encontre, pour l'enfant garder et pour le royaume gouverner. A roy le +sacra et enoint Gautier, l'arcevesque de Sens. Tant comme il régna fu moult +débonnaire, viguereusement governa le roiaume; bien nourri l'enfant et +toujours fu loial vers luy. Mors fu, dont ce fust dommage. Si reçut le +roiaume Charles, qui puis fu appelé le Simple. En son temps vindrent +Normans de rechief et entrèrent par devers Bourgoingne jusques à +St-Florentin. Et Richart, le duc de Bourgoingne, assembla son ost et leur +ala à l'encontre en la contrée de Tonnoire; grant multitude en occist et le +remenant s'enfuy. + + Note 188: Ce qui suit est traduit des _Annales_ dites _de Metz_, anno + 884. (Voy. _Historiens de France_, tome VIII, page 65.) + + Note 189: Tout ce qui précède se rapporte à l'année 882, et a déjà + été raconté. C'est toujours Louis III, frère de Carloman, dont la vie + et la mort sont confondues avec celles de Carloman. + + Note 190: _Aimoini Continuatio, lib. V, cap. 41._ + + Note 191: Charles-le-Simple étoit le troisième fils de + Louis-le-Bègue. + + Note 192: _Qu'il._ C'est-à -dire: _Lui Eudes_. + +_Incidence._ En ce temps fu mouvement et croulléis de terre près de la cité +de Sens au terroir de Sainte-Coulombe, en la quinte ide de janvier. + + + + +CI COMMENCENT LES GESTES LE +ROI CHARLE-LE-SIMPLE. + +§ + +ANNEE: 898. + +_Ci commence l'istoire de Rollo qui puis fu appelé Robert, et des ducs de +Normandie qui de luy descendirent._ + + +([193]Grant temps avant, estoient en France venus les Normans par maintes +fois, si comme l'istoire a devisé en plusieurs lieux: si avoient fait moult +de maulx au royaume et en l'empire, et dura cette dolour par fois plus de +XL ans. Mais au temps de ce roy Charles-le-Simple fu la grant persécution +au royaume et en l'empire; car les Normans retournèrent à si grant force et +à telle multitude qu'il ne povoient estre nombrés.) Par mer vindrent et +arrivèrent en Neustrie par grant navire. [194]Francques, l'archevesque de +Rouen, qui bien sceut que telle gent venoit, regarda l'estat de la cité et +les murs qui estoient decheus et abatus, si pensa que c'estoit plus seur +d'acquerre leur paix et leur amour en aucune manière que leur mautalent: à +eulx s'en ala et fist tant qu'il ot leur bonne volenté. Tantost vindrent et +amenèrent leur navie par Seine jusques aux murs de la cité. Sagement +regardèrent le siège de la cité et la contrée d'environ, et virent que le +lieu leur estoit moult profitable par mer et par terre. Pour ce +establirent, tout d'un accort, que ce fust le siège et le chief de toute la +contrée. Si esleurent un d'eulx, qui avoit nom Rollo, et le firent prince +et seigneur sor eulx tous. [195]Quant Rollo se vit souverain de toute sa +gent, si se prist à pourpenser comment il pourroit destruire la cite de +Paris et confondre et estaindre crestienté. [196]En trois parties divisa sa +navie par trois grant rivières qui chéent en la mer, si comme par Seine, +par Loire et par Gironde. Ainsi s'espandirent par toute France, si n'estoit +nul qui appertement leur osast contrester. Le jour de la saint Jehan +prinstrent et ardirent la cité de Nantes et martirièrent l'évesque Guimard +dessus l'autel qui sa messe chantoit. Lors vindrent plus avant et +s'espandirent par tout le pays; la cité d'Angiers embrasèrent et puis +assistrent la cité de Tours, mais à celle fois fu garantie par les prières +monsieur saint Martin. Son corps avoient porté, un peu avant que ce +avenist, en la cité, et les païens ardirent l'abbaye qui estoit delez la +ville: et s'enfuyrent les moines et les clercs. Et puis fu le corps +monsieur saint Martin porté en la cité d'Aucuerre. Aussi fu destruit et +abattu en Acquitaine le palais Charlemaine qui estoit en un lieu appelé +Cassinoge[197]. + + Note 193: Les chapitres qui suivent immédiatement ne sont numérotés + dans aucuns manuscrits. Je me suis surtout réglé dans l'ordre que + j'ai suivi sur la belle leçon exécutée pour Charles V, et cotée + aujourd'hui n° 8,395. + + Note 194: _Willelmi Gemeticensis monachi historia Normanorum_, + lib. 2, cap. 9. Ou cette intervention de l'archevêque Francon doit + être reportée à trente années au-delà , ou bien ce fut un autre + archevêque de Rouen, sans doute Jean, qui conclut avec Rollon + l'arrangement dont parle ici Guillaume de Jumiéges. Wace raconte la + même chose. (Vers 1158 et suivans.) + + Note 195: _Will. Gemet. hist., lib. 2, cap. 10._ + + Note 196: _Ex fragmento historiæ Franciæ_. Ce fragment est inséré + dans le tome VIII des _historiens de France_, page 300. + + Note 197: _Cassinoge._ Ou Chasseneuil, palais de nos rois dont nous + avons déjà parlé. + +Quant Rollo et les Danois orent ainsi tout le pays destruit, si entrèrent +en leurs nefs et s'en alèrent par la rivière de Saine et passèrent par +Auvergne et en la parfonde Bourgoingne, et détruisent tout lu pays jusques +à Clermont en Auvergne. Après, retournèrent par la province de Sens et +vindrent jusques en l'abbaye Saint-Benoît-de-Flory; mais deulx jours avant +qu'il venist là , soient bien les moines que il devoient venir; lors +prisrent le corps monsieur saint Beneoist et l'emportèrent en la cité +d'Orléans et le reposèrent en l'églyse de Saint-Agnan jusques à tant que +ceste pestilence fust passée. En l'abbaye vint Rollo et sa gent: les moines +qu'il trouvèrent laiens et aucuns sergens de l'églyse occirent, le moustier +robèrent et puis ardirent tout. + + +§ + +ANNEE: 898. + +_Coment S. Beneoit se apparut au conte Sigillophes et luy dist que il +allast hardiement sus les Normans. Et coment S. Beneoit le conduisoit parmi +la presse des batailles. Et coment il ot victoire._ + +En celle nuit meisme apparut saint Beneoist à un conte qui avoit nom +Sigillophes qui estoit advoué de l'églyse et luy dist ainsi: «Haa! conte, +coment es-tu plain de si grant couardise et de mauvaistié que tu n'as pas +deffendue l'abbaye de Flory dont tu dois être deffendeur et advoué, et dont +les sergens Nostre-Seigneur que les païens ont occis gisent à terre sans +sépulture?» Et le conte luy demanda: «Sire, qui es-tu?--Je suis,» dit-il, +«Beneoît qui des parties de Bonivent voult estre ça translaté, et ay laissé +mon propre lieu de Montcassin pour cest lieu de Flory, pour ce que la +lumière et la discipline de religion resplandist en toute France pour la +présence de mon corps. Liève dont sus tantost, et soies fors et hardis, et +enchasse les paiens qui mon moustier ont ars et mes moines occis, et sont +ainsi eschappés dont ce est grant honte.» Et le conte respondi: «Sire, +comment pui-je ce faire que tu me commandes, et rescourre les proies de tes +ennemis quant je n'ay pas temps d'assembler gens?» Et le saint père luy +dist: «Ne te chaut sé tu as peu de chevaliers, mais prens tant seulement +ceulx que tu as avec toy et ton escu, si enchauce les paiens et n'aies +nulle paour, car je seray avecque toy et te deffendray; et saches que tu +retourneras vainqueur et auras très-bonne et grant victoire.» Lors +s'esveilla le conte et commença à penser en soy meisme de celle avision. +Tantost se leva et s'arma et suivit les paiens à tant de gens comme il pot +assembler; en eulx se feri hardiement et leur rescoust la proie et les +prisonniers qu'il enmenoient; et retourna à grant joie luy et sa gent sans +nul mal. Après s'en ala en l'abbaye et fist enterrer par grant dévotion le +corps des moines qui occis estoient. + +Ceste novelle vint au roy Charles, coment le conte Sigillophes avoit +rescous la proie aux Normans à peu de gent, et estoit retourné à grant joie +sain et haitié. Mander le fist le roy, et quant il fu devant luy, si luy +compta tout ainsi comme il avoit fait; si en appela Dieu à tesmoing que à +celle heure qu'il se combatoit, messire saint Beneoist monta sur son cheval +et le gouverna et tint parmi le frain, tant comme la bataille dura, et +tournoioit l'escu contre ses ennemis et le ramena sain et haitié, luy et +tous les siens. Le roy fu moult liés de ces nouvelles et glorifia moult +nostre Seigneur, puis ala à l'abbaïe Saint-Beneoist-de-Flory: grant deuil +fit quant il vit la destruction de celuy lieu; si largement y donna de ses +biens que le moustier fust presque tout restoré dedans un an. Une petite +chapelle estoit fondée au chastel en l'onneur saint Père qui oncques du feu +ne fu bruslée né mal mise. + +En cel an meisme, oient conseil les moines qui revenus estoient, que il +rapporteraient le corps monsieur saint Beneoist en une nef parmy Loire, de +la cité d'Orléans où il avoit esté porté, et le remestroient arrière au +moustier, en son propre lieu qui pas n'avoit esté ars par la volonté nostre +Seigneur. Au commencement des Avans establirent lieu et temps de ce faire. +Lors furent assemblés évesques et abbés et s'en alèrent à Orléans pour +apporter le saint trésor. En une nef le mistrent qui tantost s'esmut sans +ayde et sans gouvernement de nul homme, et s'en ala fendant contremont +Loire, dès Orléans jusques prez de l'églyse Saint-Beneoist; si fu le jour +que ce avint devant les nonnes de décembre. Et quant la nef vint au port +desous l'abbaïe, grand nombre d'évesques, d'abbés, de moines et de peuple +coururent au devant, qui tous chantoient: «Bien soit venu qui vient au nom +de nostre Seigneur!» + +Si avint en celle journée merveilleux miracle; que tous les arbres qui +estoient restraint par la grant gelée et par la grant froidure que il +faisoit comme en celle saison, florirent, et porriers, pommiers, haies et +buissons qui fleurs doivent porter. Le corps saint reçurent devotement et +le mirent en l'églyse Saint-Pierre; et quant il orent le service célébré, +si se départirent à grant joie. + + +§. + +ANNEE: 898. + +_Coment Rollo assist la cité de Chartres. Et coment Richart duc de +Bourgogne et l'ost des François et le conte de Poitiers vinrent sur luy et +destruirent moult de ses gens, tant qu'il s'en fui._ + + +[198]En ce point envoya le roy Charles Franques, l'archevesque de Rouen, à +Rollo, le tyran, pour demander trèves de trois mois. Données furent, mais à +la fin des trèves recommença le tyran à destruire tout le pays ainsi comme +devant. [199]Par Estampes s'en ala jusques à Chartres; forment commença à +estreindre la cité et assaillir. Et tandis comme il estoit en ce point, +vint sur luy Richart le duc de Bourgoigne et l'ost des François et Ebalus +le conte de Poitiers. Rollo et les siens les reçurent hardiement, et +fièrement se combatirent d'ambedeulx pars, quant Asselins, évesque de la +cité, issi hors soudainement à tant de gent comme il pot avoir, si portoit +en sa main la chemise Notre-Dame. Si les assaillirent par derrière, et +moult en firent grant occision. Et quant Rollo vit que luy et sa gent +estoient à si grant méchief, si aima mieux à fuyr et à donner lieu à ses +ennemis, que soy combatre en tel péril; si s'en fuy tant plus par sens que +par paour. Une partie de son ost s'en fu sur une montaigne devant les +François qui les enchasçoient; et Ebalus le conte de Poitiers, qui tard +estoit venu, les acceint[200] quant il furent sur la montaigne, si que il +ne s'en peussent fuir né eschapper. Quant ce vint vers la mienuit, les +Normans descendirent et s'enfuyrent parmi l'ost. Lors cuida le conte Ebalus +que Rollo fust couru sur eulx; si eut moult grant paour et se bouta en la +maison d'un foulon et reposa là toute nuit. Au matin s'apperçurent les +François que les Normans estoient eschappés, des esperons brochèrent après. +Quant il les eurent trouvés, il ne s'osèrent embatre à eulx, car il avoient +fait entour eulx un parc et une forteresse d'arbres et de charrettes et +d'autres choses, si qu'il ne povoient pas venir à eulx sans grant péril. +Lors s'en retournèrent atant, et les Normans, qui eschappés furent, +s'enfuyrent à leur seigneur. [201]Moult fu Rollo courroucié et forcené pour +la mort de sa gent: son ost assembla et les exorta moult à prendre +vengeance de leurs compaignons et à dégaster tout le pays. Que vous +compteroit-on plus? Ainsi comme des lous affamés se férirent les païens au +peuple crestien, les églyses ardoirent, le peuple menèrent en chetivoison +et les femmes aussi; partout estoit pleurs et cris et lamentations. + + Note 198: _Willelmi Gemeticensis chronicon, lib. II, c. 15._ Le + traducteur de Saint-Denis abrège le récit original. + + Note 199: _Id. id., c. 16._ + + Note 200: _Acceint_, entoura. + + Note 201: _Willelm. Gemet., liv. II, c. 17._ + + +§. + +ANNEES: 911/912. + +_Coment Rollo receut baptesme, et fu son parrin Robert le duc +d'Aquitaine, et luy mist son nom et eut à femme Gille la fille +du roy de France._ + + +Quant François virent que France estoit tournée à tel dolour, si s'en +allèrent au roy et se complainstrent tous d'une voix de luy-meisme, que le +peuple crestien et toute France estoit en telle persécucion par son deffaut +et par sa paresse; moult fu le roy esmeu pour ces paroles. Tantost envoia +Francques, l'archevesque de Rouen, à Rollo, et luy manda que sé il et sa +gent vouloient recevoir le baptesme loyaument, il luy donneroit Gillette sa +fille par mariage et toute la terre de la rivière d'Epte, jusques en +Bretaingne. Au tirant s'en ala l'archevesque Francques et luy compta ce que +le roy luy mandoit et moult luy amollia et luy chastoya son cuer, car il +estoit paravant son acointe moult grandement. Et, si comme Dieu l'avoit +ordonné, Rollo reçut liement ce mandement, par le conseil de sa gent, et +prist jour de parlement, au roy à Saint-Cler-sur-Epte[202]; si donna trèves +de trois mois, et convenança que dedens ce terme il feroit au roy ferme +paix. Au jour et au lieu nommé vindrent d'une part et d'autre, si fust le +roy deça la rivière d'Epte et le conte Robert qu'il eut avec luy amené; et +Rollo et sa gent refurent par delà de la rivière. Tant allèrent messaiges +entre deulx que paix fu faicte selon les convenances qui orent esté mises. + + Note 202: _Saint-Cler-sur-Epte_, aujourd'hui bourg du département de + Seine-et-Oise, ancien Vexin, à sept lieues de Mantes. + +Toute la terre de Neustrie luy donna le roy et Gillette sa fille par +mariage et, par-dessus, toute Bretaingne; et commanda le roy aux deulx +princes de cette contrée, Berengier et Alain, qu'il entrassent en son +hommage. Tout le pays jusques à la mer estoit tourné en gastine[203]; si +que nul n'estoit qui osast terre labourer, et estoient les haies et les +buissons par tout creus, par la longue persécution et pour les continues +assaux des païens. Après ces choses ainsi faictes retourna le roy en France +et envoia à Rollo Robert, le conte de Poitiers. Quant Rollo fu venu à +Rouen, l'arcevesque Franque appareilla les fons pour le baptisier. Robert, +le duc d'Aquitaine, le leva de fons: son nom luy mist et fu appelé Robert. + + Note 203: _Gastine_, désert. + +Puis que Rollo fu baptisié, il honora moult sainte églyse et crut moult +dévotement en la foi crestienne. Tous les sept premiers jours qu'il demoura +en aubes, donna chascun jour grans dons aux églyses: le premier jour donna +grant terre à l'églyse Notre-Dame de Rouen; le second jour à Notre-Dame de +Baieux; au tiers jour à l'églyse Notre-Dame d'Evreux; au quart jour à +l'églyse de Saint-Michel-en-Péril-de-Mer; au cinquiesme jour à l'églyse +Saint-Père et Saint-Oyen qui sont en la cité; au sixiesme jour, à l'églyse +St-Père et St-Acadie-de-Jumèges; et au septiesme jour donna Berneval et +toutes les appartenances à l'églyse Saint-Denis le martire, l'apostre de +France. + +Au huitiesme jour qu'il ot les armes mises jus, il commença à donner à ses +princes et à ses chevaliers la terre qu'il avoit conquise: et quant les +païens virent que leur sire estoit crestien, il guerpirent les idoles et +coururent au saint baptesme d'un cuer et d'une volenté; et le conte Robert +d'Aquitaine retourna en France lié et joiant, quant il ot accompli la +besoingne pour quoy il estoit alé. Et le duc Robert, nouvellement converti, +fist grant appareil comme pour espouser la fille du roy, si l'espousa à la +loy crestienne en l'an de l'Incarnation neuf cent et douze. Après establi +ses lois et ses drois par toute Normandie et fu la terre si seure et si +bien gardée qu'il n'estoit nul qui rien y osast méfaire. [204]Une pièce de +temps vesquit Gillette, la duchesse, avec son seigneur; morte fu sans hoir, +et le duc Robert reprist, après mort, une dame qui ot nom Pompée[205] que +il avoit avant laissée. De celle avoit un fils qui Guillaume avoit nom; +vaillant et sage et bien entechié[206]. Le duc Robert qui moult estoit jà +affoibloié des travaux et des batailles ou il avoit toute sa force +dégastée, se pourpensa et ot délibération à qui il pourroit sa terre +délaissier. Lors assembla tous ses barons et les deulx princes de +Bretaingne, Alain et Berengier. Son fils Guillaume, qui moult estoit beaux +et avenant, fist venir devant tous et leur commanda que il le préissent à +seigneur et le féissent prince de toute Normandie qui, jusques à ce temps, +estoit appelée Neustrie, et leur dist en telle manière: «A moi appartient +que je le vous livre pour seigneur et à vous que vous luy portez foi et +loiauté.» Quant il ot ce dit, si parla à eulx moult doulcement et les +enseigna moult de paroles et commanda que chacun luy feist hommage en sa +présence. Après ces choses vesquit environ cinq ans et mouru vieux et +debrisié. + + Note 204: _Willelmi Gemet., lib. II, c. 22._ + + Note 205: _Pompée_, latinè, _Poppa_. Rollo l'avoit eue pour maîtresse + avant d'épouser la princesse Gilette. Le roman de Rou dit de _Poppa_: + + + Liquens Berengiers ot une fille mult bele, + Pope l'apele l'en, mult est gente pucele.... + Rou l'en a fait sa mie, qui mult l'a désirée; + D'ele fu né Wiliam, qui ot nom Lunge-Espée. + + (_Vers_ 1340.) + + Note 206: _Entechié._ Instruit, morigéné. + + +§. + +ANNEE: 923. + +_Coment Hebert le conte de Vermendois prist par traïson, en semblance +d'amour, le roy Charle-le-Simple et le mist en prison._ + + +_Incidence._ [207]Es kalendes de février furent vues en l'air compaignies +ainsi comme de gens armés: et sembloit que l'une chassast l'autre parmy +l'air; et fu signe et demonstrance des choses qui puis avindrent au +royaume; car en cel an meisme fu si grand dissencion entre le roy et les +barons que pour ces guerres meismes y ot faicte mainte occision, mais à la +parfin cessèrent ces guerres par la voulenté Nostre-Seigneur. Au tiers an +après, mourut Richart, le duc de Bourgoingne, et fu enseveli en l'abbaye +Saincte-Colombe de lez la Cité de Sens, en l'oratoire Saint-Simphorien le +martir. + + Note 207: _Chronicon Lugonis Floriacensis monachi. A° 918._ + +[208]Entour un an après la mort le duc Richart, mut contens entre le roy +Charle-le-Simple et le prince Robert dont l'istoire a dessus parlé, qui +frère eut esté le roy Heudes. La cause de la guerre fu pour ce que Robert +disoit que il n'avoit pas eu partie du royaume qui lui estoit eschéue du +descendement de son père; un pou du royaume saisi par force; et pour ce +qu'il semblast que il peust encore mieux faire et par auctorité d'aucune +seigneurie, fist-il tant vers aucuns des évesques, en partie par losangerie +et en partie par don et en partie par menace, que il le couronnèrent, et de +ceptre et de couronne. Puis assembla son ost et vint à bataille contre le +roy à Soissons, mais en celle bataille le occirent les barons de la partie +le roy. Si ne furent pas sa gent si esbahis qu'il ne se combatisseut +forment et longuement puis encore qu'il furent certains de sa mort; mais +quant le roy s'en retournoit de celle bataille, si luy vint à l'encontre +Hebers, le conte de Vermandois; homs étoit le plus desloiaux de tous les +desloiaux; au roy parla faulcement en semblance d'amour, et le pria de +herbergier au chastel de Péronne. Le roy, qui par simplesse ne pensoit à +nul mal, si le crut et fist sa requeste; et quant le desloyaux Judas le +tint en sa forteresse, si le prist et le mist en fort prison. Tout ce +fist-il pour ce que Robert, qui en la bataille avoit esté occis, avoit sa +serour à femme; et de celle fu né Hugues-le-Grand. + + Note 208: _Hugo Floriac. A° 922._ + + +I. + +ANNEE: 923. + +_Ci comence du roy Raoul, coment il fu coroné à roy et vertueusement +governa le roïaume._ + + +Quant Charle-le-Simple fu ainsi emprisonné par trahison, si demoura l'estat +du royaume moult périlleusement. Lors s'accorda que un sien filleul, qui +avoit nom Raoul et eut esté fils Richart, le duc de Bourgoingne, fust +couronné. A ce s'accorda Hugues-le-Grant et les autres barons de France. Si +fu cil Raoul couronné à Soissons. Grant pièce de temps demoura Charle en +prison. Maint mal et maint grief y souffri, et à la parfin mouru-il et fu +enseveli en l'églyse Saint-Foursin. Son fils Loys, que il avoit eue de +Algine, la fille au roy d'Angleterre, s'enfui à son aioul, car il se +doubtoit moult que autelle meschéance ne l'y avenist comme à son père; et +si sembloit que il feust plus seurement oultre-mer en estrange région que +en son propre royaume et entre ses gens meisimes. Vingt-sept ans régna +Charle-le-Simple. [209]Au temps du roy Raoul moult vindrent paiens en +Bourgoingne; grant partie du pays dégastèrent; François et Bourguignons +alèrent encontre, et fu celle bataille en un lieu qui a nom Kallos li +mons[210]. Mais moult y eut occis de crestiens; toutes voies eurent-il +victoire. (Le roy Raoul gouverna le royaume douze ans noblement et +vertueusement; et deffendi sainte Eglyse, et voult que le povre eust aussi +audience, en requérant son droit, comme le riche.) [211]Dessoubs ce Raoul +eut Hues-le-Grant le nom d'abbé, après son père le conte Robert, et tint +l'abbaye de Saint-Germain: et furent laiens, en son temps, trois déans: le +premier eut nom Armaire, le second Gobert et le tiers Albon. En ce temps +morut le roy Raoul. Enseveli fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens. + + Note 209: _Ex chronico Hugonis Floriacensis, anno 926._ + + Note 210: _Kallos li mons._ Hugues de Fleury dit: _In monte Chalo_, + et le continuateur d'Aimoin: _Kalomonte_. + + Note 211: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 42._ + + +II. + +ANNEEs: 931/933. + +_Des bones meurs Guillaume, duc de Normandie; et coment il eut victoire sur +tous ceulx qui le vouloient grever._ + + +[212]Après la mort Rollo, qui en baptesme fu appelé Robert, tint la duché +de Normandie son fils Guillaume, dont l'istoire a fait là dessus mencion. +La foy crestienne gardoit de tout son pouvoir loiaument; moult lui avoit +Dieu donné de graces, car il estoit grant et bien fourmé, beau de face, les +ieus vairs et clairs. Débonnaire estoit et de ferme volenté à ses amis, et +à ses ennemis horrible et fier comme un lyon: en bataille fors comme un +géant, si n'apétiçoit pas entour lui sa seigneurie, ains la croissoit de +toutes pars: et pour ce conçurent maint des barons de France hayne et envie +contre luy. En ce temps se vouldrent soustraire de son fié et de sa +seigneurie les deulx princes de Bretaingne Alain et Berengier, qui au temps +le roy Robert, son père, luy avoient fait hommage, et se vouldrent monstrer +amis du royaume de France[213]; mais le duc entra tantost en Bretaingne; le +pays dégasta, et abati les forteresses. Tant mena Alain qui estoit +principal de cette félonie, qu'il le chasça en Angleterre, et Bérengier +fist vers luy paix. + + Note 212: _Willelmi Gemetie, lib. III, cap. 1._ + + Note 213: _Et se vouldrent monstrer amis._ Dom Bouquet a lu: _Et se + vodrent mettre nu à nu de sor le roiaume de France._ Je pense que + j'ai reproduit le véritable texte de la traduction; mais cette + traduction est mauvaise. Il falloit: Et se disposent à faire la + guerre au roi de France. «_Regi Francorum ulterius disponentes + militare_.» + +[214]Après ce lui sourdi autre guerre de ses gens meismes; car Riulphe, +l'un de ses princes, le cuida chascier de Normandie. Grant gens assembla, +le fleuve de Seine trespassa soudainement, et dedens la cité de Rouen +assist le duc Guillaume qui dedens estoit à peu de gens, comme cil qui pas +ne s'en prenoit garde. Si pensoit à ce le traître qu'il l'occiroit et se +mettroit en saisine de la terre. [215]Et quant le duc se vit ainsi +entreprins des siens meismes, il se commença à pourpenser quel conseil il +pourroit prendre qui fust à son honneur et à sa sauveté, et par quoy il +chastoyast les siens de telle présomption. En la fin issi hors par +l'enticement Bothone[216] un sien amy qui assez luy disoit de laides +paroles pour luy encouragier. A tout trois cens chevaliers armés courut sus +ses ennemis; parmy les tentes se feri et fist d'eulx moult grant occision. +Et les autres s'enfuyrent et se rependirent parmi les bois et là où il se +peurent le miex sauver. Et Riulphe, qui vit la desconfiture de sa gent, se +mist avec ceulx qui fuyoient et eschappa en telle manière. Après la +bataille nombra le duc sa gent et trouva qu'il n'en y avoit nuls perdus. Le +lieu où telle desconfiture fu est encore aujourd'huy appelé _Le Pré de la +bataille_[217]. + + Note 214: _Villelm. Gemet., lib. III, c. 2._ Ce Riulphe étoit comte + de Cotentin.--Wace, vers 2120: + + Riouf fu uns Normanz qui mult se fist doter, + Quens fu et sage et pros, bien sout mal en arrier; + Quais fu de Costentin entre Vire et la mer. + + Note 215: _Id.--c. 3._ + + Note 216: _Bothone. «A quodam Bothone procuratore suo indecenter + lacessitus._ Les poètes françois Wace et Beneoît de Sainte-More + entrent dans d'autres détails sur _Bothon_. Il étoit, dit Beneoît, + comte du Bessin, et fut le _maître_ du jeune Guillaume Longue-Epée. + Beneoît ne cite que les reproches de Bernart le Danois, mais Wace + nous a conservé ceux de Boton: + + Willame, dist Boton, tu dis grant avillance, + Encore n'as feru né d'espée né de lance, + Et jà t'en veille fuir, mult as dit grant enfance.... + Cuars es, dist Boton, par le cors saint Fiacre, etc. + (Vers 2175.) + + Note 217: _Le pré de la bataille._ M. Le Prévost, dans les notes du + roman de Rou, a remarqué que jusqu'à la fin du XVIIIème siècle on + avoit continué de désigner sous ce nom le boulevard occidental de + Rouen. + +Au retourner de celle bataille, luy vint un message de Fescanp qui luy dist +qu'il avoit un nouvel fils d'une noble dame qui avoit nom Sporte, qu'il +avoit espousée. Moult fu lié de ces nouvelles; tantôt manda à Herie, +l'évesque de Baieux, que il le baptisast ès sains fons et que il luy méist +nom Richart. L'évesque, qui moult en fu lié, fist son commandement et puis +envoia l'enfant pour nourrir à Fescanp. + +Pour les victoires que le duc avoit de ses ennemis, estoit jà la renommée +de luy espandue par diverses régions, si que les contes et les barons du +royaume venoient de diverses parties et hantoient sa court; et il les +honoroit tant et donnoit de si beaux dons que quant il se partoient de lui +il s'en alloient en grant liesce. De la renommée de luy furent si esmeus le +duc Hues et Guillaume le conte de Poitiers, et le conte Herbert, que il +vindrent à luy en la forest de Lyons, où il se déduisoit en chasces de +bestes sauvages moult lyement; à grant appareil les reçut tant comme il +vouldrent demourer avec luy. Souvent disputèrent de moult de besoingnes et +de maintes ordenances de choses temporeles. Entre ces choses et ces paroles +luy requist Guillaume le conte de Poitiers une sienne seur qui avoit nom +Gellot par mariage; et le duc luy octroia volentiers par le conseil +Hues-le-Grant. Là meisme l'espousa à grant feste et puis l'enmena en son +pays. + +Pour la noblesse du duc et pour sa grant renommée desiroit moult aussi le +conte Herbert que il eust à faire à luy et que hoirs ississent de luy qui +fussent de son lignage. Tant parla le duc Hues de ceste besoingne, que le +conte Herbert luy donna sa fille, et le duc Guillaume la prist et l'espousa +et puis la mena à Rouen à grant compaingnie de sa gent. + + +_Ci fine du roy Raoul et du bon duc Guillaume de Normendie._ + + + + +CI COMENCENT LES GESTES +DU ROY LOYS, FILS +CHARLE-LE-SIMPLE. + +* * * * * + + +I. + +ANNEE: 936. + +_Coment le duc Guillaume de Normandie et les barons de France envoièrent en +Angleterre querre Loys, le fils Charle-le-Simple; et coment il fu coroné en +la cité de Laon._ + + +(En ce temps n'avoit en France point de roy, car le roy Loys et la royne +Algine, sa mère, s'en estoient fuys au roy d'Angleterre, son père.) [218]Et +Hues-le-Grant et les autres barons de France envoyèrent Guillaume, +l'arcevesque de Sens, en Angleterre à la royne Algine, qui femme avoit esté +au roy Charle-le-Simple, et à Loys, son fils; et luy mandèrent que +seurement s'en retournassent en France, elle et Loys son fils, et il luy +feroient serement de loiauté et luy donneroient ostage. [219]Et le roy +Elphetains d'Angleterre qui jà avoit oïe la renommée du duc Guillaume, si +luy envoia ses messages, à tous grans présens et luy pria moult que il +restablisist, par l'accort aux barons, son nepveu Loys au royaume. Et puis +si luy prioit après, que il pardonnast son mautalent à Alain, le Breton, +pour l'amour de luy. Les prières le roy reçut le duc moult voulentiers; à +Alain pardonna son mautalent, et luy donna congié de retourner en son pays. + + Note 218: _Hugonis monachi Floriacensis Chronicon, anno 936._ + + Note 219: _Historia Willelmi Gemetic., lib. III, c. 4._ + +Quant l'enfant Loys fu retourné en France, le duc Guillaume et le duc +Hues-le-Grant et les autres barons du roiaume le firent couronne +solempnelement en la cité de Loon. + +[220]_Incidence._--Au second an après le seizième jour des kalendes de +mars, furent vues compaignies toutes rouges parmi l'air; et commencèrent au +cos chantant; et durèrent jusques au jour. Le neuviesme jour de devant les +kalendes d'avril, les Hongres, qui estoient encore païens, vindrent en +France et commencèrent à dégaster Bourgoingne et Aquitaine. + + Note 220: _Hug. monach. Floriac. Chron., anno 937._ + +Le roy Loys n'eut pas régné plus de cinq ans, quant les barons de France se +tournèrent contre luy. En celle année fu si grant famine que l'on vendoit +un septier de fourment XXIIII souls; [221]et quant le roy Loys vit qu'il ne +povoit durer ainsi, il manda au roy Henry d'oultre le Rin que moult +voulentiers aroit à luy parlement et volentiers aroit à luy amour et +alliance. Et il luy remanda[222] que en nulle manière il ne feroit cette +chose sans la voulenté et sans l'assentement Guillaume, duc de Normandie. +Et quant le roy oy ceste chose, il s'en ala au duc et luy requist conseil +et ayde vers ses barons, et le duc le reçut honorablement comme roy et +comme son lige seigneur et luy promist conseil et ayde vers ses barons. +Ensemble demourèrent ne scay quans jours. Un chevalier qui Tigris avoit nom +envoyèrent, tandis, au roy Loys d'oultre le Rin; et puis se mirent après à +grant gent, et, pour celle besoingne, appelèrent avec eulx deulx princes de +France, le duc Hues et le comte Herbert. + + Note 221: _Willelmi Gemet., lib. III, cap. 5._ + + Note 222: _Il lui remanda._ Le roi de Germanie lui manda. + +Lors s'assemblèrent les deulx roys sur le fleuve de Meuse et se logèrent +l'un çà et l'autre là : et le duc Guillaume traveilla tant pour les deulx +parties, que les deulx roys fermèrent amour et alliance l'un vers l'autre +tout en la manière que il le devisa. A tant se départirent; si s'en +retourna le roy Loys en France, et moult mercya le duc Guillaume de ce que +il avoit fait pour luy. + +[223]En son retour encontra le roy un message qui à luy venoit battant; qui +lui compta que la royne Engeberge avoit eu un fils. Moult en fu le roy lié. +Le duc pria, qui estoit encore avec luy, que il le levast des sains fons et +luy méist nom Lothaire; le duc luy octroia et moult en fu lié. Ensemble +s'en alèrent à Loon; là fu l'enfant baptisié. Du roy se parti le duc et +s'en ala à Rouen. Tout le clergié de la cité yssirent hors contre luy, et +chantoient: _Bien vingne qui vient au nom de Nostre-Seigneur!_ et le +menèrent ainsi chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là fist ses +oroisons dévotement, et de là retourna en son palais. + + Note 223: _Willelm. Gemet., lib. III, c. 6._ + + +II. + +ANNEE: 941. + +_Coment le duc Guillaume voua être moine, et coment il establi Richart, +son fils, duc de Normandie._ + +[224]_Incidence._ En ce temps avint que deux sains hommes religieux se +départirent du Cambresis, d'une ville qui a nom Hapre. Si avoit nom l'un +Baudouyn et l'autre Godoin, et pour mener vie solitaire s'en alèrent à +Jumèges et commencèrent à coper haies et buissons à grant traveil de leurs +corps, et aplanèrent la terre pour faire habitacion. Si estoit cil lieu +près de l'abbaye de Jumèges, qui au temps de lors estoit gastée et +détruicte et sans habitacion pour les guerres qui orent esté au temps de la +persécucion. Lors avint que le duc Guillaume, qui lors chasçoit en la +forest, les trouva et leur enquist de quel pays il estoient là venus et +quel édifice c'estoit: car il estoient près de l'abbaye, si comme j'ai dit; +et les preudhommes lui comptèrent leur besoingne que il venoient à faire, +et luy offrirent du pain d'orge et de l'eaue en charité: et le duc +Guillaume ne le voult prendre, ains en eut desdaing pour la vilté du pain +d'orge et de l'eaue; et s'en parti le duc Guillaume et entra en la forest. +Tantost trouva un grant porc et l'escria[225]. Le porc qui estoit grant et +fort se retourna vers luy; et le duc, qui pas ne le redoubta, le reçut à +l'espée; si avint que la hante de l'espée brisa et le porc luy courut sus +et le débrisa et défoula malement, le duc touteffois sailly sus, et se +pourpensa à chief de pièce[226] que ce estoit pour le despit qu'il avoit eu +pour la charité des deulx preudhommes. Arrière retourna, leur requist la +charité que il avoit devant refusée, et promist à Dieu qu'il restoreroit le +lieu de Jumèges. Ouvriers y fist mettre pour le lieu nettoier et pour +copper arbres et buissons. L'églyse de Saint-Père, qui estoit descheue, +fist noblement rappareiller et recovrir: le cloistre et tous les offices +rappareilla et garni. Tandis[227], ses messages envoia à Gelot, sa serour, +la contesse de Poitiers, et luy manda que elle luy envoyast un nombre de +moines preudhommes religieux, pour mettre en celuy lieu; et la contesse, +qui moult fu liée et curieuse de ceste besoingne, luy envoia douze moines +et leur abbé, qui Martin avoit nom; si les prist du couvent Saint-Cyprien +de Poitiers. Au duc vindrent en la cité de Rouen; liement les reçut et les +mena en l'abbaye et donna à l'abbé et le lieu et l'abbaye en la ville, et +promist et voua à Dieu qu'il seroit moine en ce meisme lieu. Et eust +tantost parfait son veu sé l'abbé ne l'en eust destourbé pour ce que son +fils Richart estoit encore enfant: si se doubtoit que le pays ne feust +troublé par aucuns pervers hommes, par le deffaut de l'enfant. Et +touteffois fist-il tant vers l'abbé que il emporta une coulle et +estamine et les mist en son escrin, fermant à une petite clef d'argent +qu'il portoit à sa ceinture; dont, retourna à Rouen moult dolent qu'il ne +pouvoit faire ce que l'abbé luy avoit deffendu. + + Note 224: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 7._ + + Note 225: _Et l'escria._ C'est-à -dire le fit lever, fit mettre les + chiens à sa poursuite. Le latin dit: «Quem festinè insequi cÅ“pit.» + + Note 226: _A chief de pièce._ A la fin. Au bout du compte. + + Note 227: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 8._ + +Tantost après fist assembler un parlement des princes de Normandie et de +Bretaingne; et quant il furent tous assemblés, si descouvri son cuer. De ce +furent tous si esbahis qu'il ne sorent que respondre; au darrenier, quant +il furent revenus à eulx-meismes, si commencèrent tous ensemble à crier +tretous: «Très-débonnaire sire, pourquoy nous veulx-tu si soudainement +laissier; né cui laisseras-tu ta terre et ta seigneurie?» Lors respondi le +duc: «Je ay,» dit-il, un fils qui a nom Richart; si vous prie tous que sé +oncques m'amastes, que vous le me monstrez maintenant et que vous le +retenez à seigneur au lieu de moy; car ce que j'ay promis à Dieu de bouche, +je veux ce acomplir par fait.» A sa volenté s'accordèrent, tristes et +dolens, puisqu'il le convenoit faire. Tantost fu envoyé messages à Fescamp +pour l'enfant amener. Si luy fist chacun hommage, quant il fu venu, en la +présence du père humblement; et le père l'envoya à Baieux en la garde +Bethon, le prince des chevaliers, pour apprendre la langue danoise, pour ce +qu'il sceust donner appertement response aux siens et aux estrangers. Si +avons ces choses racomptées de l'abbaye de Jumèges, pour monstrer le saint +propos et la dévotion que le duc Guillaume avoit au lieu. + +[228]_Incidence._ En ce temps avint que Suènes, le roy de Danemarche, +chasça Aigrolde, son père, du royaume; et cil qui eut oy parler du povoir +et de la valeur le duc Guillaume, s'en vint en Normandie par mer, à tout +soissante nefs garnies de bonnes gens armées. Et le duc le reçut bonnement +et luy donna la contrée de Coustance jusques à tant que son ost fu creu, si +qu'il peust recouvrer le royaume qu'il avoit perdu. + + Note 228: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 10._ + + +III. + +ANNEE: 943. + +_Coment le bon duc Guillaume fu traï et martirié par Arnoul, le desloyal +conte de Flandres._ + + +[229]Arnoul, conte de Flandres, qui estoit homme plain de trayson et de +boisdie[230], faisoit en ce temps moult de tors et de griefs à ses voisins. +Par son orgueil et par sa convoitise, au conte Herlouyn tolly le chastel de +Monstereuil. Cil Herlouyn avoit espérance que Hues-le-Grant, qui ses sires +estoit, ly deust aydier; mais quand il vit qu'il n'avoit de luy nul +secours, il s'en ala au duc Guillaume et le pria en plourant qu'il le +secourust contre le conte de Flandres, qui à tort le deshéritoit. Et le duc +assembla son ost, mist le siège devant le chastel, à force le prist et le +rendi au conte Herlouyn, et puis s'en retourna à Rouen. En ce temps +trespassa Franques l'arcevesque de la cité: si fu après luy un autre qui +Guimars avoit nom. + + Note 229: _Id. id. c. 9._ + + Note 230: _Boisdie._ Fraude. + +[231]Tant fu couroucié le conte Arnoul de Flandres pour ce chastel encontre +le duc Guillaume qu'il commença à traitier de sa mort entre luy et aucuns +des barons de France, et s'allièrent par serrement contre luy; et le +desloyaus traytre qui par trayson véoit à faire ce qu'il avoit en propos, +manda au duc que moult volentiers aroit à luy amour et alliance; et que, +pour l'amour de luy, pardonneroit à Herloyn son mautalent, et que sé ne +fust pour aucunes maladies qu'il avoit, il alast à sa cour meisme; et pour +ce luy prioit que il luy nominast un lieu où il peust aler et avoir à luy +parlement seur ceste besoingne. Et le duc, qui en toute manière désiroit à +prendre l'abit de moinage et à entrer en religion, et qu'il peust tout +avant laissier la terre, luy assena à Péquegni[231], sur l'eaue de Somme. +Là vindrent de deulx parties. Si fu l'ost du duc d'une partie de l'eaue, et +l'autre de l'autre. En my l'eaue estoit une ille; là s'assemblèrent les +deulx princes et s'entrebaisèrent, puis s'assistrent pour traitier de la +besoingne pourquoy il devoient estre venus; et Arnoul, qui la trayson Judas +avoit au cuer, detint longuement le duc en truffes. A la parfin, après +plusieurs baisiers et plusieurs seremens de paix et d'amour se départirent. +Si estoit jà vers le soleil couchant. Ainsi comme le duc dut entrer en sa +nef et trespassoit le flum, Heris, Basox, Robert et Riulphes, cil quatre +fils de Deable, le commencèrent à huchier que il retournast, car leur sire +avoit oublié à parler à luy d'un secret moult profitable. Quant le duc fu +retourné et il eut mis le pied hors de la nef, il sachèrent les espées et +martirièrent l'innocent, né ne pot avoir nul secours de sa gent pour l'eaue +qui estoit trop profonde, et il n'avoit nul vaissel. Le corps du saint +homme laissèrent, et tournèrent en fuie. Et Bérengier et Alain commencèrent +à crier, quant il virent occire leur seigneur né secourre ne le povoient. A +chief de pièce pristrent le corps et le dépoillèrent; la petite clef +d'argent trouvèrent pendant à la ceinture qui le trésor gardoit, c'est +assavoir la coulle et l'estamine dont il eust esté vestu en l'abbaye de +Jumèges, sé il fust retourné vif. En une bière mistrent le corps et +remportèrent à Rouen à grans pleurs et à grans cris. Encontre vint le +peuple et le clergié à pleurs et à soupirs, et l'emportèrent à l'églyse +Nostre-Dame. Si envoyèrent tantost querre l'enfant Richart à Baieux pour ce +qu'il feust à l'enterrement de son père. Là renouvelèrent les barons leur +serement à l'enfant et le baillèrent en la garde de Bernard le danois, et +vouldrent qu'il feust gardé dedens les murs de la cité. + + Note 231: _Willelm. Gemet. hist., c. 11._ + + Note 232: _Pecquegny_, ou Piquigny, sur la Somme, en Picardie, à + trois lieues d'Amiens.--_Willelmi Gemet., lib. III, c. 12._ + +Mort fu le glorieux duc Guillaume, par seurnom Longue espée, en la +seiziesme kalende de janvier, en l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur neuf +cent quarante-trois. + + +IV. + +ANNEE: 944. + +_Coment le roy Loys tint en prison Richart, fils le bon duc Guillaume. Et +coment il fu porté hors de prison dedens un faiscel de herbe._ + + +[233]Après la mort le duc Guillaume, qui fu sacrefié par les mains des +traytres en pure innocence, ainsy comme un aigneau, Richart, son fils, +demoura pour la terre tenir. Enfant estoit bel et gracieux et bien morigené +de souveraine noblesse; et selon la manière son père demonstroit oudeur de +vertus ainsi comme le rameau qui est esrachié de l'arbre aromatique est +doux et fleurant. Et jà commençoit à venir à si grant perfection de valleur +et de sens, que ce que il povoit entendre de sens et de bien selon tel âge, +il retenoit en son cuer sans oublier. [234]Et quant les barons de France +oyrent parler de la démesurée trayson Arnould, conte de Flandres, et de la +mort le duc Guillaume, en y eut qui en furent dolens, et aucuns qui +estoient parçonniers de la trayson et qui avant ce faisoient semblans qu'il +fussent ses amis, descouvrirent leurs cuers et monstrèrent appertement le +mal qu'il avoient conçus. Le roy meisme cuida que grans honneurs luy +feussent escheus; au plutost qu'il peut s'en ala à Rouen ainsi comme pour +conseil prendre aux Normans de la vengeance du duc Guillaume. Si ne prenoit +or pas garde aux bénéfices et aux honneurs que le duc luy avoit faites, né +à la foy entérine que il luy avoit toujours portée. Anlech, Rodulphe et +Bernart, qui estoient tuteurs de l'enfant et gardes de la duchée, le +reçurent à grant honneur comme il afferoit à si grand roy et se mistrent à +luy et à sa volenté pour la fiance de leur petit seigneur. Et le roy, qui +vit la terre belle et plantureuse et plaine de bois et de rivière, fu meus +par convoitise et leur commença teles choses à promettre qu'il n'avoit +talent de tenir, et ce meismement que il béoit à retenir pour soy meismes. +Lors commanda que l'enfant Richart fust amené devant luy; moult le vit bel +et avenant et de noblesse fournie, et voult qu'il fust nourri en son palais +et que on luy quist autres nobles enfans pour luy faire compaingnie. +Maintenant, courut la nouvelle par toute la cité que le roy vouloit à +l'enfant sa terre tollir et qu'il l'avoit jà détenu en prison. + + Note 233: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 1._ + + Note 234: _Id.--id., c. 2._ + +Tout maintenant s'armèrent les bourgeois et la chevalerie et coururent +parmi la cité tout foursenés, les espées et les glaives ès poins, et +vouloient jà entrer au palais pour le occire. Moult eut le roy grant paour +quant il vit ce. Par le conseil de Bernart le danois, prit l'enfant entre +ses bras et vint à l'encontre eulx; et quant il virent leur seigneur que le +roy tenoït, si se tindrent en paix; et le roy, qui volt du tout leurs cuers +apaisier, rendit à l'enfant sa terre et son héritage, sauf son droit et son +hommage et le reçut en grande foy et en loiauté, et promist aux bourgeois +que il leur rendroit bien introduit et bien aprins de la doctrine du +palais. + +[235]Quant ces choses furent ainsi apaisiées, le roy retourna en France, +mais moult porta griefment la villenie que les Normans luy eurent faite, et +enmena l'enfant avec luy, c'est assavoir Richart, ainsi comme pour prendre +vengeance de la mort de son père. Et le traytre Arnoul, conte de Flandres, +se doubla moult que le roy ne courrust sur luy pour la félonie qu'il avoit +faitte. Avant envoya par ses messages dix livres d'or, puis vint à court et +se voult en telle manière escuser devant le roy et luy dist qu'il n'avoit +coupes en la mort le duc Guillaume, et promist que il banniroit hors la +contée de Flandres les homicides qui ce avoient fait, sé le roy luy +commandoit; puis si dist au roy que il luy déust ramembrer des dommages et +des reproches que les Normans luy avoient faits jadis à luy et à son père; +et pour ce, luy disoit-il, qu'il feust du tout hors du soupeçon et que plus +grant dommage ne luy avenist, le meilleur conseil estoit que l'enfant +Richart eust les jarès cuis et que il feust gardé à tousjours en prison, et +que les Normans feussent si forment constrains et agrevés de toltes et de +tailles que il leur convenist vuidier France par force et retourner en leur +pays. Le roy qui feust aveuglé par les dons du trayteur et par les +mauvaises paroles qu'il luy amonesta, le délivra du crime dont il déust +estre pendu, et destourna son mautalent sur l'enfant qui rien ne luy avoit +meffait, à l'exemple de Pilate qui Barrabas, le larron, laissa aler et +Jésus-Crist condempna à mort. Lorsque ce fu fait, estoit le roy à Loon; et +quant l'enfant fu venu de chascier et de jouer, le roy le prist forment à +menacier et à laidengier, et l'appela fils de putain[236], et luy dist que +sé il ne se chastioit, il luy feroit cuire les jarès et l'osteroit de tous +honneurs; et après commanda que il fust bien gardé si que il ne peust +eschapper. + + Note 235: _Id.--id., c. 3._ + + Note 236: Ces mots sont, comme on le voit, anciens dans noire langue. + «Meretricis filium ultrò virum alienum rapientis eum vocavit.» + +[237]Quant Omons, le maistre de l'enfant, eut oy les dures paroles et la +cruelle sentence du roy, il pensa bien en son cuer ce qu'il en pouvoit +avenir. Moult fu dolant et manda aux Normans, par un message, que le roy +avoit mis leur seigneur en estroite prison. Quant il oyrent ce, si firent +crier par tout Normandie que chascun jeunast trois jours et que sainte +Eglyse féist continuel oroison à Dieu, que il leur sauvast leur seigneur. + + Note 237: _Willelmi Gemet. hist., lib. 4, c. 4._ + +Tandis, parlèrent ensemble Omons, le maistre de l'enfant, et Yvons, le père +Guillaume de Bellesme, et conseillèrent à l'enfant Richart qu'il se +couchast en son list comme s'il fust forment malade et si durement que l'on +cuidast qu'il deust mourir. L'enfant, qui fu sage, le fist ainsi et +faignist que il fust si malade comme jusques à la mort. Les gardes qui ce +virent ne firent pas grant force de luy garder, mais s'en alèrent l'un çà , +l'autre là où il avoient à faire. Si avint ainsi que en my la mayson où +l'enfant gisoit avoit un faiscel d'herbe; et Omons prist l'enfant et le lia +dedens, et puis troussa sus son col comme s'il portast l'herbe à l'ostel +pour les chevaux: ainsi s'en ala hors des murs, jusques à son ostel et luy +avint si bien que le roy mangeoit à celle heure, et la gent de la cité +communément. Si que il paroit trop pou de gens parmy les voies. Tantost +prist l'enfant et monta sur un cheval et s'enfuy jusques à Coucy. L'enfant +livra en garde au chastelain. Toute nuit chevaucha jusques au matin qu'il +vint à Senlis. Moult s'émerveilla le conte Bernart, quant il le vist si +matin, et luy demanda coment son nepveu Richart le faisoit. Moult fu lié +quant Omons luy eut la besoingne comptée. Tantost s'en alèrent à +Hues-le-Grant; la besoingne luy discovrirent et prinstrent de luy le +serement que il l'ayderoit à délivrer l'enfant. Grant gent assemblèrent et +s'en alèrent à Coucy et en ramenèrent l'enfant à Senlis, à grant joie. + + +V. + +ANNEE: 944. + +_Coment le roy, par l'enortement le conte Arnoul, guerroya Normandie, et +coment Bernart le Danois l'apaisa, et obligea la bonne cité de Rouen à sa +volonté._ + + +[238]Lors fu le roy moult dolent quant il sceut que l'enfant fu ainsi +soustrait. A Hues-le-Grant manda par ses messages et luy amonesta par sa +foy que il luy rendist l'enfant; et il luy manda que il ne le tenoit mie, +ains estoit en la garde de Bernart, son oncle, le conte de Senlis. Bien +sceut le roy que il ne luy seroit point rendu. Tantost manda Arnoul, le +conte de Flandres, qu'il venist à luy. De ceste besoingne parlèrent, et +quant il furent ensemble au darrenier, dist le conte Arnoul: «Nous savons +bien que le conte Hues-le-Grant a longuement esté de la partie aux Normans +et pour ce le convient attraire et aveugler par promesse. Ottroies luy +doncques la duchée de Normandie, dès le fleuve de Seine jusques à la mer, +et retiens à toy la cité de Rouen, si que celle perverse gent vuident +France par force quant il n'aront où fuyr né où il puissent habiter né il +n'aront de luy né secours né ayde.» + + Note 238: _Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 5._ + +Le roy crut Arnoul le trayteur et manda Hugues-le-Grant qu'il venist à luy +parler à la Croix delez-Compiègne[239]; et quant Hues-le-Grant oy parler et +disputer de donner cités et contrées, sy fu tantost aveuglé, et volt miex +mentir son serement pour la convoitise de terre et de richesce que garder +sa foy et sa loiauté vers l'enfant Richart son ami. Avant qu'il se +départissent, jurèrent l'un et l'autre d'une part et d'autre la guerre +contre les Normans et assemblèrent leur ost. Le roy entra en Caux et +Hues-le-Grant en la cité de Baieux et commencèrent à desgaster la contrée +par embrasement et par rapines. Quant Bernart le Danois vit ce, tantost +envoya au roy message par le conseil Bernart le conte de Senlis, en telles +paroles: «Très-puissant roy, pourquoy desgate-tu ainsy le pays, quant la +cité de Rouen est en ta volenté? Prends débonnairement le service des +Normans, pour ce que tu puisses eschiver en lieu et en temps le péril de +tes ennemis, par leur ayde.» + + Note 239: _A la croix deles Compiègne._ «Ad villam quæ dicitur + _Crux_, juxtà Compendium.» Beneoit de Sainte-More nomme ce lieu + _La Croix sus Getiezmer_. (Vers 14,416.) + +[240]De cette parole que les messaiges luy apportèrent fu le roy moult lié; +à sa gent manda qu'il se tenissent de la terre dommagier, et puis s'en ala +à Rouen au plutost qu'il peust. Jusques aux portes alèrent à l'encontre le +clergié et le peuple, chantant: «Bien viengne cil qui vient au nom de +Nostre-Seigneur.» Au mangier s'assist le roy et le servoit Bernart le +Danois, et quant il vit que le roy estoit aucques lié, si commença à parler +en telle manière: «Très-noble roy, moult nous est grand honneur creue au +jour duy, car nous avons esté jusques cy soubs la seigneurie au duc et nous +sommes orendroit royal. Or tiengne Bernart le conte de Senlis son nepveu +Richart, et nous soyons soubs toy longuement et te servons comme seigneur. +Mauvais conseil te donna qui te loa à esmouvoir contre la noble chevalerie +des Normans; où fu si fors et si puissans hommes que tu ne peusse +espouventer par leur vertu? Saches que sont tous en ton commandement et +qu'il désirent tous à chevauchier avecques toy en tes besoingnes de bon +cuer et de bonne volenté. Si s'émerveillent moult, comment tu as armé +Hugues-le-Grant ton ennemy, de vingt mille hommes, celui meisme qui +tousjours eut à toy contens et guerre.» + + Note 240: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 6._ + +Par ces parolles et par autres semblables fu le roy apaié; et manda à +Hues-le-Grant que il issist tantost de Normandie; et luy manda telles +parolles, que foie chose estoit de donner si grant povoir à aucuns sur la +gent dont il se peust aydier à son besoing et dont il peust user par droit +sans contredit. Moult fu Hues-le-Grant couroucié de ce mandement, mais +toutesfois s'en issi-il tantost de Normandie et commanda à sa gent qu'il se +tenissent de rapines. Après un pou, se parti le roy de Rouen et fist un +prévost en la cité, qui avoit nom Raoul et du seurnom la Torte, qui de par +luy receut les rentes et détermina les causes et les besoingnes. Si +mauvaisement se contint qu'il estoit plus cruel que les paiens. Tous les +moustiers et les églyses qui avoient esté arses au temps de persécucion +abattoit jusques aux fondemens et faisoit porter la pierre pour +rappareiller les murs de Rouen. Le moustier de Nostre-Dame de Jumèges +abatty, et l'eust tout abattu sé ne fust un clerc, Climent avoit nom, qui +en racheta deulx tours par déniers qu'il donna aux ouvriers. Les deux tours +demourèrent en estat jusques au temps l'archevesque Robert, qui celle +abbaye restora. Et quant le roy eut ainsi faite sa volenté si s'en retourna +à Loon. + + +VI. + +ANNEES: 944/945. + +_Coment le conte Bernart le Danois et le roy Agrolde de Danemarche +prindrent le roy._ + + +[241]Moult se doubta Bernart le Danois que le roy ne retournast avec +Hues-le-Grant, et qu'il ne feist plus grief aux Normans que devant. Pour ce +manda Agrolde le roy de Danemarche, qui encore demouroit à Cherbourch, que +il assemblast sa gent et la chevalerie de Costentin et de Baieux, et les +envoyast par terre; et il appareillast ses nefs et entrast en Normandie par +devers la mer et destruisist tout devant luy; si que il convenist que le +roy venist à luy à parlement; et ainsi pourroit vengier la mort le duc +Guillaume, son amy. Cil le fist volentiers: sa navie appareilla et entra en +la terre, par devers la marine. Tost fu la nouvelle sceue en France que les +Normans estoient retournés et qu'il avoient jà pris les pors et la marine à +grant multitude de nefs. Bernart le Danois et Raoul la Torte mandèrent au +roy ceste besoingne, et le roy assembla grant ost et s'en ala au plutost +qu'il peust à Rouen. Au roy Agrolde manda que il venist à luy à parlement +au gué qui est appelé Herluin, pour dire la raison pour quoy il dégastoit +ainsi son royaume. Moult plut ceste chose au roy paien, car il avoit grant +talent de vengier la mort du duc Guillaume. Quant il furent assemblés, si +disputèrent longuement de ce que le duc Guillaume avoit ainsi esté mort; et +un Danois regarda le conte Herlouyn, qui estoit sire du chastel, par quoy +le duc avoit esté occis; d'une lance le feri parmi le corps et le jeta mort +à la terre. Et Lambert, son frère et autres si coururent sus au Danois, et +les paiens les reçurent fièrement. Là eut grant bataille et fort; si en +occirent les Danois dix-huit des plus grans et des plus nobles, car il +estoient garnis et appensés[242] de mal faire, et le roy ne s'en prenoit +garde. Là eut faite grant occision de notre gent. Le roy meisme eut esté +prins; mais il monta seur un isnel[243] cheval, et, ainsi qu'il s'enfuyoit, +il chéy ès mains d'un chevalier. Moult le proia en promettant grans dons, +sé il le sauvoit des mains à ses ennemis; et le chevalier, qui pitié en +eut, l'envoia repostement en une isle. Et quant Bernart le Danois seut ce, +par ceulx qui luy rapportèrent, il envoia querre le chevalier et le mist en +prison. A la parfin recongnut-il coment il voloit sauver le roy par les +promesses que il luy faisoit; pris fu le roy et mené en prison à Rouen par +le commandement Bernart le Danois. + + Note 241: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 7._ + + Note 242: _Garnis et appensés de._ Préparés par de longues réflexions + à .... + + Note 243: _Isnel._ Prompt. Comme l'allemand _snell_. + +[244]Moult fu dolente la royne Engelberge quant elle sceut ceste +meschéance. Au roy Henry d'oultre Rin, son père, s'en ala et luy requist +qu'il assemblast son ost et asségeast la cité de Rouen, et délivrast son +seigneur de prison. Et il respondi que ce estoit à bon droit, pour ce que +il n'avoit pas gardé la foy et le serement qu'il avoit au duc Guillaume; +ains l'avoit brisié quant il avoit mis son fils Richart en prison. Lors +dist à sa fille qu'elle luy aidast par ses gens, car il avoit assez à faire +de ses propres besoingnes. Ainsi s'en retourna la royne Engelberge sans +rien faire. Lors s'en ala à Hues-le-Grant et luy proia moult humblement +qu'il méist paine à la délivrance de son seigneur; et Hues-le-Grant ala à +Bernart le conte de Senlis et l'envoia parler aux Normans pour prendre jour +de parlement à Saint-Cler-sur-Epte. + + Note 244: _Willelmi Gemeticensis historia, lib. IV, c. 8._ + +Quant assemblés furent, si parlèrent longuement de la délivrance du roy. Au +darrenier dist Hues: «Rendez-nous notre roy et prenez son fils en ostage en +telle manière que nous assenblons cy une autre fois et que nous affermons +ensemble paix et alliance.» A ce s'accordèrent les Normans et reçurent les +ostages, c'est assavoir Lothaire, le fils le roy, et deulx évesques, +Hildric, l'évesque de Beauvais, et Guy, l'évesque de Senlis. Ces choses +ainsi faites, le roy s'en ala à Loon et les Normans s'en retournèrent à +Rouen. + +[245]Un pou après, les Normans assemblèrent grant ost et ramenèrent de +Senlis l'enfant Richart, leur seigneur. Au terme qui fu mis assembla le roy +les prélas de France et Hues-le-Grant, et s'en vint à grant gent sur l'eaue +d'Epte. D'autre part, revinrent les Normans et amenèrent l'enfant Richart. +Tant alèrent messages d'une part et d'autre, que paix et alliance furent +fermées; à tant retourna le roy à Loon, et Richart et sa gent à Rouen. + + Note 245: _Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 9._ + +[246]Raoul la Torte, que le roy avoit fait prévost de la cité, le +[247]commença malement à traictier luy et sa gent; constraindre les vouloit +à ce que il n'eussent chascun jour que vingt-deux deniers pour toutes +choses. Et le duc, qui moult en fu couroucié, le chaça hors de la cité, et +cil s'en ala à son fils qui estoit évesque de Paris. D'ilecque en avant eut +le duc Richart et tint la terre de Normandie; et le roy Aigrold s'en +retourna en Danemarche, et fist paix à Suène, son fils, qui du royaume +l'avoit chacié. + + Note 246: _Id.--id., c. 10._ + + Note 247: _Le._ C'est-à -dire: _Richard_. + +Hues-le-Grant, qui bien véoit que le duc Richart proufitoit et amendoit en +sens et en force, fist tant, par l'assentement Bernart, son oncle, le conte +de Senlis, qu'il lui affia[248] sa fille, qui avoit nom Emma. + + Note 248: _Luy affia._ Lui fiança, ou seulement lui promit. Wace + emploie la même expression: + + Li dus out deus enfés d'une dame enorée, + Un fils et une fille, mes la fille est poisnée; + Ne pooit por l'aage estre encor mariée, + Mès li dus l'_afia_ ke li seroit donnée + Dès qu'ele porroit estre par raison mariée. + + (Vers 3871 et suiv.) + + +VII. + +ANNEE: 946. + +_Coment Othon, le roy d'oultre le Rhin, tint à grant ost sur les Normans +par le conseil le roy et Arnoul le conte de Flandres. Coment il assailli la +cité de Rouen, et coment il perdi son nepveu. Et coment il s'enfui._ + + +Ceste chose espoventa moult le roy et plusieurs des barons de France, et +meismement le conte Arnoul de Flandres, homme plain de grant trayson et de +tricherie. Le roy regarda que ces deulx ducs, qui ensemble estoient joins +par affineté, le povoient moult grever; et pour ce envoya Arnoul, conte de +Flandres, par son conseil meisme à Othon, le roy d'outre le Rin, et luy +mandoit que s'il abatoit Hues-le-Grant du tout en tout, il luy rendroit +toute la terre de Normandie en sa main, et luy rendroit le royaume de +Loraine (que les hoirs de France tenoient au temps de lors.) Et cil, qui +moult fu lié quant il oy la promesse qu'il avoit tousjours désirée, +assembla son ost comme il put plus et si grant comme il convenoit à tel +besoingne. Les osts le roy Loys et les gens au conte de Flandres assembla +avec les siens et courut à grant force sur la terre Hues-le-Grant; et quant +il eust tout gasté ce que il trouva dehors les murs des chasteaux, il +retourna en Normandie. + +Un sien nepveu envoia devant la grant chevalerie, pour espouvanter la cité; +si cuida que les Normans, qui dedens se tenoient, ne fussent de nulle +prestesse; aux portes commença forment à assaillir, et ceux dedens +ouvrirent soudainement les portes et leur coururent sus. Le nepveu le roy +Othon occistrent dessus le pont et tant des aultres qu'il en eschappa +petit. Après vint le roy Othon et le conte Amoul à toute leur gent; [249]et +quant le roy Othon vist que la cité estoit si fort, et il eut d'autre part +oy la mort de son nepveu et la desconfiture de sa gent, si commença à +conscillier sa gent privéement dedens l'abbaye Saint-Oyen[250], coment il +livreroit au roy le conte Arnoul, et puis à ordonner coment il s'en +pourroit plus surement retourner. Mais quant le conte Arnoul apperçu que il +béoit ce à faire, si fist trousser son harnois à mienuit et se mist à la +fuyte, luy et sa gent; si que les aultres, qui pas ne le savoient, avoient +grant paour de la freinte[251] de leurs chevaux. + + Note 249: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 11._ + + Note 250: L'église de Saint-Ouen étoit alors dans le faubourg, comme + le remarque Guillaume de Jumièges. «Cum suis clam cÅ“pit consultare + infrà ecclesiam sancti Petri sanctique Audoeni, quæ in suburbio sita + est civitatis.» + + Note 251: _Freinte._ Le hennissement. + +Au matin sceurent les deulx roys que le traytre s'en estoit alé. Tantost +firent trousser leurs harnois et s'en alèrent, sans plus faire, par là +meisme où il estoient venus et laissèrent le siège. Et les Normans issirent +hors et s'appareillèrent et les enchauscièrent longuement, et assez en +occistrent et pristrent. Celle fin dut bien avenir à celle besoingne qui +par le conseil Arnoul le traystre fu commencée. + +[252]Hues-le-Grant, qui moult fu dolent de sa terre qui estoit gastée, +assist la cité de Poitiers. Tandis comme il tenoit le siège, leva un +estorbeillon, et commença à espartir et à tonner si forment et venter, que +ses paveillons furent desrompus d'amont jusque aval; et paour luy prist si +grant, luy et tout son ost, qu'il leur sembloit qu'il ne peussent eschapper +de ce pays: tantost tournèrent tous en fuye. Tout ce fist Nostre-Seigneur +par le mérite saint Hilayre, qui est garde et deffendeur de la cité, (jà +soit ce que son corps ne gise pas dedens. Mais qui vouldra son corps +aourer, si voist à St-Denys, en France, où il repose honourablement[253]). + + Note 252: Notre traducteur quitte ici Guillaume de Jumièges et passe + au texte de Hugues, moine de Floury. (Voy. _Historiens de France_, + tome VIII, p. 323.) + + Note 253: On voit que c'est ici le moine de Saint-Denis qui croit + devoir ajouter un mot au récit de Hugues, moine de Fleury.--_Voist_, + aille. + +_Incidence._ En ce temps plut sanc sur les ouvriers des champs. + + +_Ci fénist l'istoire du roy Loys._ + + + + + + +CI COMENCENT LES GESTES LE +ROY LOTHAIRE, FILS +LE ROY LOYS. + + +* * * * * + + +I. + +ANNEE: 960. + +_Coment Lothaire, l'ainsné fils le roy Loys, fu couronné à Rains. Après, +coment Thibaut, le conte de Chartres, accusa faussement le duc Richart de +Normandie envers la royne Engeberge._ + + +[254] En celle année meisme que ces choses avindrent mourut le roy Loys. +Enterré fu en l'églyse Saint-Remy de Rains. Tout le cours de sa vie se +démena en angoisses et en tribulution. Deulx fils eut de la royne +Engeberge, la sereur Othon qui puis fu empereur: Lothaire et Charles. Cil +Charles mena sa vie en privées besoingnes. Lothaire, l'ainsné, couronnèrent +les barons à Rains devant les ydes de novembre. + + Note 254: _Ex chronico Hugonis monachi Floriacensis, anno 954._ + +En celle année mourut Gillebert, le duc de Bourgoingne; la duchée laissa à +Othon, le fils Hues-le-Grant; car cil Hues avoit sa fille espousée. + +Bien sentit Hues-le-Grant que la fin de son temps approchoit. Les princes +de sa duchée manda et par leur conseil livra Hues, l'ainsné de ses fils, au +duc Richart de Normandie. De ce siècle trespassa vieux et plain de jour ès +kalendes de juingnet. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys, en France. Trois +fils eut de sa femme, la fille Othon, roy de Saissoingne, Hues, l'ainsné, +Othon et Henry; cil Hues fu fait duc de France, Othon duc de Bourgoingne, +si comme nous avons dit, et Henry, son frère, refu duc après sa mort. + +_Incidence._--En ce temps mut contens entre Ensegise, l'évesque de Troies, +et le conte Robert. Au derrenier le geta, le conte Robert, de la cité et +l'évesque s'en ala en Sassoingne à l'empereur Othon. Grant plenté amena des +Sesnes et assist la cité de Troies et le conte Robert. Du siège se +despartirent les Sesnes et alèrent en proie vers la cité de Sens; mais +l'archevesque Archambaut et le vieus conte Renart leur furent au-devant à +grant gens à un lieu qui a nom Villers et les occistrent et Herpon leur +prince. Cil Herpon s'estoit vanté qu'il ardroit les églyses et les villes +qui sont sus la rivière de Venene[255], et qu'il ficheroit sa lance en la +porte St-Lyon; mais il fu tout autrement, car il et sa gent furent prins et +presque tous occis; son corps firent porter[256] en son pays en Ardenne; +car sa mère, Warna, l'avoit ainsi devisé. L'archevesque Archambault et le +vieus conte Renart le plainstrent et regrettèrent assez, tout fust-il par +eulx occis, pour ce qu'il estoit leur cousin. Et quant Brunon (compains +estoit de Herpon), un autre duc, vit qu'il fu occis et sa gent desconfite, +si se leva du siège et s'en retourna en son pays. + + Note 255: _Venene_, _la Vaine_, rivière qui se perd dans l'Yonne, + justement à l'entrée de la ville de Sens. + + Note 256: _Firent porter_. Le latin attribue ce transport aux + serviteurs de Herpon. «Reportatus est in patriam suam Ardennam à + servis suis.» + +[257]En ce temps commença le conte Thibaut de Chartres à guerroier le duc +Richart de Normandie; et prit sa terre à gaster et à proier. Mais le duc ne +se souffri pas[258] longuement que il ne chastoiast sa présompcion; et +quant le conte veit qu'il ne pouvoit venir à chief par luy d'omme si +puissant, si se tirast à la royne Engeberge et luy commença à dire +mauvaises paroles et fausses du duc, et luy fist entendre que jà le roy +Lothaire, son fils, ne tendroit son royaume en paix tant comme il vesquit; +dont ce seroit le souverain conseil que elle féist tant en toutes manières +que si grant ennemi feust chacié du royaume ou occis. La royne, qui feust +déçue, cuida qu'il déist voir. Tantost manda à Bruns l'archevesque de +Couloingne et duc, son frère, qu'il aydast Lothaire, son nepveu, à garder +et à deffendre son royaume; et s'il pouvoient en nulle manière, qu'il +préissent Richart, duc de Normandie, car c'estoit le plus grant et le plus +fort ennemi du royaume. L'archevesque Bruns envoia tantost un évesque au +duc et luy manda qu'il ne laissast mie qu'il ne venist à luy à parlement en +Amienois, car il vouloit mettre paix entre luy et Lothaire le roy; et +feist, sé il pouvoit, que le royaume feust en sa pourvéance, et le duc qui +n'y pensa à nul mal pensa que ce fust voir. Tantost vint, et quant il fust +meus, deulx chevaliers luy vindrent au-devant qui estoient de la mesnie au +conte Thibaut de Chartres, desquels l'un luy demanda: «Noble duc, où +vas-tu? Veulx-tu estre duc de Normandie, ou estre pasteur de brebis hors de +ton pays?» Et le duc leur demanda à qui il estoient chevaliers; et l'un des +chevaliers luy dist: «Que te chaut à qui nous soions? tu scés bien que nous +ne sommes pas à toy.» Lors s'averti le duc et se pensa qu'il estoient +envoiés de qui que ce feust ou venus de leur volonté pour son bien et pour +le avertir. Honorablement les salua. Au départir donna à un une +armille[259] de fin or de quatre livres pesant; à l'aultre donna une moult +riche espée dont le pommel et l'enheudeure[260] estoient de fin or de ce +pois meisme. D'ilecques s'en retourna à Rouen et l'archevesque Bruns se +retourna à Couloingne, mas et confus de ce que sa trayson estoit ainsi +découverte. + + Note 257: _Willelm. Gemetic. historia, lib. IV, c. 13._ + + Note 258: _Ne se souffri pas_. Ne patienta pas. + + Note 259: _Une armille_. Un collier ou un bracelet. Plusieurs + manuscrits, et entre les autres le numéro 6 Suppl. franç., portent: + _Un fermeillet_. + + Note 260 L'_enheudeure_. La poignée. + + +II. + +ANNEE: 962. + +_Coment le roy Lothaire et sa mère, par le conseil du conte Thibaut, se +pourpensèrent de trayson et de desloiauté contre le duc Richart de +Normandie._ + + +[261]Bien vit le roy Lothaire et la royne sa mère que celle desloiauté, qui +contre le duc Richart avoit été pourparlée, estoit à noient venue; pour ce, +se pourpensa d'une autre manière de desloiauté par l'énortement et par le +conseil le conte Thibaut de Chartres, et manda au duc telles paroles: +«O tu, jusques à quant atendras-tu à moy rendre le service que tu me dois? +Ne scés-tu bien que je suis roy de France, et que tu me dois hommage et +services? N'auroient grant joie mes ennemis et les tiens sé guerre mouvoit +entre moy et toy? Regarde doncques et mets jus de ton cuer toute manière de +haines et de discordes et viens encontre moy hastivement, si que nous +fermons entre nous alliance et amour à tousjours mais, et s'esjoïsse le roy +du service de si grant duc, et le duc de la seigneurie de si grant roy.» Et +le duc luy remanda que volentiers viendroit à luy et qu'il feroit sa +volenté. + + Note 261: _Willelm. Gemet. historia, lib._ IV, c. 14. + +Quant le roy oï ce, si fu moult lié; lors manda les ennemis Richart, c'est +assavoir le conte Baudouyn de Flandres, Geffroy le conte d'Angiers et +Thibaut le conte de Chartres, et vint à tous ces trois contes sur la +rivière de Eaune[262], là où il dévoient assembler; et le duc fu d'autre +part de l'eaue avec sa gent. Toutesfois s'apensa-il et envoia aucuns de ses +plus privés oultre l'eaue en l'ost le roy pour savoir coment il se +contenoient. Si s'apperçurent tantost que cil trois ducs s'appareilloient +pour courre contre le duc; tantost s'en retournèrent et luy distrent et +loèrent qu'il s'en retournast isnellement, car il estoit traïs et que ses +ennemis s'appareilloient efforciement de courre sus luy et sus sa gent. +Lors assembla les siens entour luy et deffendi un pou le passage de l'eaue +contre ses ennemis. Toutesfois, pour ce qu'il se doubla de la force du roy, +s'en retrait et s'en retourna à Rouen. + + Note 262: _Eaune_, rivière qui se jette dans la Béthune et dans + l'Arques, à peu de distance du Dieppe. + +[263]Le roy, qui vit que son project estoit anéanty, s'en retourna à Loon +ainsi comme tout desvé. Ne demoura pas granment qu'il assembla grant ost de +Bourgoingne et de France, si entra en Normandie et assist la cité d'Evreux; +et toutesfois la prist-il par la trayson Gillebert Machel. Au conte Thibaut +la livra en garde pour destraindre le pays d'environ. Et quant il s'en fu +parti et mis el retour, le duc Richart le suivist et gasta toute la contrée +de Dunois et celle de Chartres. Et quant il eut ainsi gasté la terre au +conte Thibaut, si s'en retourna en Normandie. Et le conte Thibaut rassembla +son ost et assist un chastel qui a nom Hermeville; si séoit en la terre du +duc; et le duc, qui estoit sage et pourveu, trespassa par nuit la rivière +de Seine et vint au matin soudainement sur ses ennemis. En leur ost se feri +et occist de la gent le conte Thibaut six cent quarante personnes; et les +autres s'enfuirent que navrés que blessiés et se repostrent en bois et en +valées, là où il porent mieus. Le conte meisme eschappa à paines, et +s'enfuy reponnant à pou de gens, mas et confus, jusques à Chartres. Et si +comme Nostre-Seigneur rent à chascun sa desserte, luy avindrent deulx +autres meschiefs avecques celle perte, car en celuy meisme jour fu son fils +mort et la cité de Chartres arse. Et le duc, qui repaira[264] au champ de +la bataille, eut moult grant pitié de ceulx que il vit occis, et commanda +qu'il fussent enterrés et les navrés fussent portés à Rouen au plus souef +que l'en pourroit et livrés aux mires. Ainsi fu fait; et quant il furent +garis, il les en renvoya sains et haitiés au conte Thibaut. + + Note 263: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 15._ + + Note 264: _Repaira._ Resta, fit séjour. + + +III. + +ANNEE: 962. + +_Coment le duc Richart envoia querre secours contre le roy à Héralt, roy de +Danemarche, lequel luy envoia grant plenté de gens d'armes qui ardirent et +destruirent grant partie de France._ + + +[265]Bien véoit le duc les maies volentés que le roy avoit à luy et les +agais que il luy bastissoit par les conseils et par le pourchas le conte +Thibaut, et d'autre part les barons de France forcenés contre luy, ainsi +comme tous d'un accort: si ne sceut que faire s'il ne quéroit secours +d'aucuns gens. + + Note 265: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 16._ + +Pour ceste chose envoya ses messages à Héralt, le roy de Danemarche, et luy +prioit que il le secourust et que il luy envoyast si grant plenté de gent +que il peust donner et abatre l'orgueil des François. Le roy receust les +messages liement et leur donna dons; et remanda au duc qu'il luy envoleroit +secours prochainement. Bien luy tint son convenant; car il appareilla +tantost grant navie et bien garnie de jeune bachelerie et de toutes +manières d'armeures. De leur pays se départirent et singlèrent tant par mer +qu'il arrivèrent là où Saine chiet en la mer. + +Moult fu lié le duc quant il sceut leur venue. A l'encontre leur alla et +vint avec eulx contre mont Saine jusques à Gondolfosse[266]. Là +s'arrestèrent jusques à tant qu'il oient ordené comment il dégasteroient +France. + + Note 266: _Gondolfosse._ Aujourd'hui _Gefosse_, lieu situé entre + Vernon et Bonnières, sur la Seine. En latin: _Givoldi fossa_ et + _Ginoldi fossa_. Le roman de Rou: + + A Guiefosse alèrent, illau se herbergèrent.... + + (Vers 4916.) + +De leurs nefs issirent à grant tumulte et à grant noise: par le pays +s'espandirent et ardirent et destruirent quanqu'il trouvèrent avant eulx. +Les hommes et les femmes traynoient enchayennés; les villes et les cités +roboient; les chasteaux et les forteresses trébucheoient et metoient en +gastines. Partout oïssiés crier et braire communément; et quant la terre le +conte Thibaut feust gastée, si entrèrent après en la terre le roy; et ce +qu'il ravissoient vendoient-il aux Normans et leur donnoient pour petit de +prix; mais en la terre de Normandie ne faisoient-il nul mal. + + +IV. + +ANNEES: 962/991. + +_Coment le roy Lothaire ala à amendement au duc Richart de Normandie, et +coment il fermèrent pais et aliance ensemble._ + + +[267]Tandis comme ces persécutions se faisoient au royaume de France, les +prélas s'assemblèrent et furent en concile à Loon. En la parfin envoyèrent +l'évesque de Chartres au duc Richart pour enquerre la raison de quoy si +grant cruauté venoit de si bon crestien et de si débonnaire prince; et +quant l'évesque eut entendu que c'estoit pour la cruauté le roy et pour la +desloyauté du conte Thibaut qui luy avoit osté la cité d'Evreux, si demanda +trièves des païens et les eut, de telle manière que dedans le terme des +trièves le prélat amenroit le roy en aucun lieu déterminé pour faire +amendement au duc de quanque il avoit mespris vers luy. + + Note 267: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 17._ + +Bien sceust le conte Thibaut la nouvelle de ceste besoingne et que le roy +requeroit paix au duc. Si se doubta moult que le fais et la paine de toute +la desloiauté n'eschéist sur luy. Au duc envoya un moine et luy manda que +moult se repentoit de ce qu'il avoit oncques vers luy mespris et que moult +volentiers vendrait à sa court et luy rendroit la cité d'Evreux. Moult fu +le duc lié de ce mandement: puis luy manda qu'il venist à luy seurement; et +il vint à sa court et lui rendi sa cité. Ensemble fermèrent paix et amour; +et luy donna le duc grans dons au départir. Quant le terme du parlement +approcha, que les prélas durent amener le roy à Gondolfosse, le duc fist +faire grans loges en l'ost des païens. Là descendi le roy et les prélas et +les barons. Au duc amenda toutes les mesprisons dont il s'estoit mesfait +vers luy, et donnèrent les uns aux autres serement de paix et d'alliances +à tousjours mais. Et ces choses ainsi profitablement faites, se départirent +d'une part et d'autre. Et le duc converti plusieurs des païens à la foy +crestienne, puis les envoya en Espaingne sur les Sarrazius, où il +destruirent dis-huit cités[268]. + + Note 268: Le texte de cette dernière phrase est mal traduit. «Alios + in paganismo permanere disponentes, ad Hispanias transmisit. Ubi + plurima bella perpetrantes, decem et octo diruerunt urbes.» Waco n'a + pas commis ce contre-sens. + +[269]En ce temps morut Emma la duchesse, sans nul hoir, qui eut esté fille +Hues-le-Grant. Après un pou de temps espousa le duc une moult noble dame de +la gent de Saissoingne qui avoit nom Gunor. En celle engendra trois fils: +Richart, Robert et Mangier; et deux autres fils et trois filles: la +première, qui eut nom Emma, espousa puis Aldelrede, le roy d'Engleterre. De +celle issirent deux fils, Counars et Alurés[270]. La seconde, qui eut nom +Helduys, espousa Geffroy, le conte de Bretaingne. De celle issirent OEudes +et Alain, qui puis furent ducs; et la tierce, qui eut nom Maheut, fu +espousée au conte Heudon, dont l'istoire parlera cy-après[271]. [272]Cil +vaillant duc Richart mouteplioit tousjours en bonnes Å“uvres et restoroit et +édifioit églyses. A Fescanp fonda une églyse de grant beauté et de +merveilleuse grandeur en l'honneur de la sainte Trinité et l'ournaet garni +de riches aournemens; et celle de Saint-Oyen restora, qui est en la cité de +Rouen, et celle aussi de Saint-Michel, qui est au Péril-de-Mer[273], et +establi laiens un couvent de moines pour servir Nostre-Seigneur. + + Note 269: _Willelm. Gemet. hist., lib. 4, cap. 18._ + + Note 270: _Counars et Alurés._ Le latin dit: «Edwardum et Alvredum, + Godwini longo post tempore dolis interremptum.» + + Note 271: _Ci-après._ Guillaume de Jumièges dit: «Mathildis de quâ + sermo in posteris orietur.» Ce qui semble différent. + + Note 272: Ici notre auteur traduit la chronique d'Ademar de + Chabanois, dont on trouve un extrait dans le tome 8 des Historiens de + France, p. 235. + + Note 273: _Au péril de mer._ Adémar do Chabanois fait sur ce nom la + remarque suivante qui rappelle la topographie des romans de la Table + ronde: _Et in ea Normannia quæ anteà vocabatur Marcha Franciæ et + Britanniæ, monasterium Sancti-Michaelis, etc_. + +[274]En ce temps mourut Hues, l'archevesque de Rouen. Après luy fu Robert, +qui fu fils le duc Richart[275]. + + Note 274: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19._ (Voy. Historiens + de France, tome X, p. 184.) + + Note 275: Et de _Gunnor_. + + Li secuns fu à lettres mis: + Robert ot nun, bien fu apris; + Arcevesque fu de Ruen + Emprès l'arcevesque Huen. + + (Wace. Vers 5408.) + +[276]Ne demoura puis granment que le roy Lothaire assembla grans osts et +voult à soi retraire le roïaume Lothaire qui au temps le roy Loys son père +eut esté soustrait au royaume. Jusques à Ais-la-Chapelle ala où l'empereur +Othes et sa femme estoient. Lors, si les surprist que il s'embati sur eulx +au palais, à celle heure que il se devoient asseoir au mangier. Au palais +entra sans contredit de nulluy. L'empereur et sa gent et sa femme vuidèrent +le palais et s'enfuyrent; et cil burent et mangièrent ce qu'il y avoit +appureillié; et Lothaire et sa gent robèrent le palais et toute la +province; puis s'en retourna en France sans suite de ses ennemis et sans +contredit. + + Note 276: _Ex chronico Hugonis Floriacensis._ (Histoire de France, + tome 8, p. 323.) + +L'empereur Othes, qui moult fu dolens de ce que Lothaire l'eut ainsi +surprins, rassembla ses osts. En France entra et vint devant la cité de +Paris. Devant la cité fu occis un sien neveu et maint autre de sa geut. Les +forbours de la cité ardirent et gastèrent. Vanté s'estoit l'empereur Othes +que il ficheroit sa lance en la porte de Paris; et le roy Lothaire se +pourchaça[278] et appela en son ayde Hues-le-Grant, qui duc estoit de +France, et Henry, le duc de Bourgoingne. Sur Othes et sur sa gent +coururent; et la gent Othes ne les purent souffrir, si se mistrent à la +fuite et cil les enchascèrent jusques à Soissons et par force les firent +flatir en la rivière d'Aigne. Et pour ce que du royaume ne savoient pas les +gués, se noïèrent, et plus en y eut de noïés que d'occis, si que la rivière +redonda par-dessus les rives pour la plenté des corps noïés; et pour ce ne +laissa pas Lothaire à eulx chascier; ains les enchauça continuelment trois +jours et trois nuis jusques à une rivière qui court de lez Argonne[272] et +moult en y eut d'occis en celle chace. A tant retourna le roy à grant +victoire, et l'empereur Othes s'enfuy à grant confusion; né puis ne fu si +hardi que retournast en France, ains s'accorda au roy et fist paix, en +celle année meisme, en la cité de Rains. Et luy dona le roy en bénéfice le +roiaume Lothaire, contre la volenté Hues-le-Grant et Henry, le duc de +Bourgoingne, et de tous les barons; et ce fu une chose qui trop durement +courouça les barons de France. + + Note 277: _Se pourchaça._ Se donna du mouvement, se mit en quête. De + même dans _Garin Le Loherain_, tomc 1er, p. 180: + + «Sire, dist-il, entendez envers mi: + _Porchasciés_ s'est Fromons, ce m'est avis; + Il a tant fait que il a feme prins.» + + Note 278: Hugues de Fleury dit: «Usque ad fluvium quod fluit juxta + _Ardennam_ sive _Argonnam_.» + +[279]En ce temps fu Gautier, doyen de l'abbaïe St-Germain, dessoubs Hues le +duc de France. Après luy fu un autre qui avoit nom Auberis; mais +Hues-le-Grant, qui tendoit à plus grant chose, laissa l'abbaïe qui moult +estoit jà dommagiée et venue à néant, en temporalité et en spiritualité, +par le deffaut de pasteur et de gouverneur. Et le vaillant Galles la prist +après en cure, par la prière du roy Lothaire et le duc Hues meisme qui +moult de biens y fist. + + Note 279: _Aimoini continuatio, lib. V, c. 44._ + +Maladie prist le roy Lothaire au lit; acoucha et trespassa de ce siècle +vieux et plain de jours, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur neuf cent +quatrevins-six. En l'abbaïe St-Remy de Rains fu mis, et fu mors au +trentième an de son règne et gouverna le royaume bien et viguereusement. + + +§. + +_Du roy Loys, fils de Lothaire._ + + +Après le roy Lothaire fu le roy Loys couronné. Jeune estoit d'aage. Luy +régna neuf ans. Mors fu sans hoir en l'an de l'Incarnation neuf cent neuf +vingt et sept. Enseveli fu en l'églyse Saint-Cornille de Compiengne. (De +luy né de ses fais ne parole pas l'istoire, ains s'en taist atant; et pour +ce, nous en convient taire.) + + +§. + +_De Charles, frère au roy Lothaire._ + + +Après le roy Loys vint au royaume Charles, le frère Lothaire, dont +l'istoire a dessus parlé, qui menoit sa vie en privées choses. Recouvrer +cuida la lignée de ses ancesseurs pour ce que son nepveu le roy Loys estoit +mort sans hoir; mais faire ne le pot, pour la force Hues Cappet qui en +celle année meisme se rebella contre luy. Et la raison si estoit pour ce +qu'il[280] avoit espousée la fille Herbert, le conte de Troies. Grant ost +assembla et assist la bonne cité de Laon où Charles et sa femme estoient; +et il issi hors contre luy à tout son ost, et ardi et craventa leur +herberges. Quant le duc vit qu'il ne le porroit ainsi seurmonter, si fist +tant qu'il trait à son accort l'évesque de la cité de Laon qui avoit nom +Asselins et qui du conseil Charles estoit. Une nuit que Charles et sa gent +se dormoient, ouvri les portes de la cité et reçu dedens Hues-le-Grant et +sa gent, pris fu et lié Charles et sa femme et mené en prison en la cité +d'Orléans. L'istoire ne l'appelle pas roy, pour ce qu'il n'avoit oncques +esté couronné. + + Note 280: _Pour ce qu'il._ Pour ce que Charles avoit épousé, etc. + +Par la force le duc Hues tant demoura en prison en la tour d'Orléans, que +sa femme eut deulx enfans: Loys et Charles, et deulx filles: Ermengart et +Gerberge. Ermengart fu mariée à Aubert, conte de Namur. (Puis que le duc +Hues vit que les hoirs et la lignée le grant Charlemaines fu destruite et +ainsi comme faillie et que il n'eut mais nulluy qui le contredéist,) si se +fist couronner en la cité de Rains. + + +_Ci faut la génération du grant empereur et roy Charlemaines._ + + +[281]Cy faut la lignée du grant roy Charlemaines et descent à la lignée et +aux hoirs Hues-le-Grant, que l'en nomme Cappet, qui duc estoit de France au +temps de lors. Mais puis fu elle recouvrée[282] au temps le bon roy +Phelippe-Dieudonné. Car il espousa, tout appenséement pour la lignée +Charles-le-Grant recouvrer[283], la royne Ysabelle, qui fu fille le conte +Baudouin de Henaut. Et cil Baudouin fu descendu de madame Ermangart, qui fu +fille Charles, le conte que le roy Hues Cappet fist tenir en prison à +Orléans, si comme l'istoire a là -dessus compté[284]: dont l'en puet dire +certainement que le vaillant roy Loys, fils le bon roy Phelippe, qui mort +fu à Monpencier au retour d'Avignon, fu du lignage le grant roy +Charlemaines; et fu en lui recouvrée la lignée Charlemaines, et son fils +aussi le saint hom qui fu mort au siège devant Thunes, et cil roy Phelippe, +qui maintenant règne et tous les autres qui de luy descendront, sé la +lignée ne deffaut, dont Diex et messire Saint-Denys la gart[285]! + + Note 281: Ce préambule et le chapitre entier de Hugues Capet sont + omis dans le manuscrit de Charles V, n° 8395. + + Note 282: _Puis fu-elle recouvrée._ Plus tard, la lignée de + Charlemagne rentra-t-elle en possession de la couronne. + + Note 283: _Tout appenséement pour, etc._ Précisément dans l'intention + de faire rentrer la couronne dans la famille de Charlemagne. + + Note 284: Le texte suivi par don Brial est, dans cette circonstance, + fautif. + + Note 285: On voit par ces dernières paroles que c'est au roi + Philippe-le-Hardi qu'il faut reporter la plus ancienne traduction de + nos chroniques. + + + + +CI COMMENCENT LES FAIS +DU ROY HUES CAPPET. + +* * * * * + + +§. + +ANNEE: 995. + +_Coment fist guerre à Arnoul, conte de Flandres; et coment à tort fist +dégrader l'archevesque de Rains. Coment le pape escomenia tous ceux qui +l'avoient dégradé; coment il fu remis en son siège, et de la mort le roy +Hues._ + +(En la nouvelleté que le roy Hues fu couronné, en la manière que vous avez +oï),[286] ne luy voult obéïr Arnoul, le conte de Flandres. Dont le roy +assembla grant ost et ala contre luy, et luy tolly tout Artois et tous les +chasteaux et forteresses qui estoient sur une eaue qui a nom Lys. Lors fu +le conte Arnoul moult dolent pour son dommage et pour la male volenté du +roy. Au duc Richart de Normandie s'en ala et luy pria moult qu'il +pourchassast sa paix vers le roy et vers les barons de France. Et le franc +duc, (qui pas ne prenoit garde à la desloiauté du conte, par cui trayson +meisme son père avoit esté occis), s'en ala au roy à parlement, et fist +tant vers luy que il pardonna au conte son mautalent et luy rendi sa terre. + + Note 286: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19._ + +[287]En ce temps estoit archevesque de Rains un preudhomme qui avoit nom +Arnoul. Frère avoit esté le roy Lothaire de bast[288]. Moult luy portoit le +roy grant envie, pour ce qu'il estoit du lignage le grant roy Charlemaines, +et le vouloit du tout esteindre et anéantir. Pour luy dégrader fist +assembler un concile en la cité de Rains; et fist semondre Seguin, +l'archevesque de Sens et tous ses évesques. En ce concile fist abatre et +deposer l'archevesque Arnoul par mautalent de son frère Charlon que il +tenoit en prison; et disoit que un bastart ne devoit mie estre en telle +prelacion. En prison le fist mettre avec Charles, son frère, en la cité +d'Orléans. En lieu de luy fist mettre et ordener au siège un moine qui +avoit nom Gerbers. Cil Gerbers estoit grant clers et philosophe et avoit +esté maistre à Robert, le fils le roy Hues; mais à la déjection de Arnoul +et à la promocion de Gerbers ne se voult oncques accorder le vaillant +Seguin, archevesque de Sens; tout l'eust le roy commandé, qui forment les +contraingnoit à ce qu'il s'accordassent à sa volenté: mais les autres +s'accordèrent à ce, qui plus doubtèrent un roy terrien que le souverain roy +des roys. Mais l'archevesque Seguin, qui plus doubtoit Dieu que homme, en +reprist le roy devant tous et le contredist tant comme il peust. De ce fu +le roy si durement courroucé qu'il le fist jeter hors de l'églyse +Nostre-Dame vilainnement. Trois ans demoura Arnoul desgradé. A la parfin fu +ceste chose annonciée à l'apostole, qui moult le porta grief. Tous les +évesques qui avoient Arnoul desgradé escommenia et qui avoient Gerbers +ordené. Et envoia l'abbé Léon à Seguin, l'archevesque de Sens, et luy manda +qu'il assemblast un concile en la cité de Rains et rappelast, sans demeure, +Arnoul et le restablist en son siège. Quant le conseil fu assemblé à Rains, +Seguin, l'archevesque, fist le commandement de l'apostole; et fu l'appelé +Arnoul de prison et restabli en son siège. Et Gerbers, qui bien entendi +qu'il avoit receu contre droit l'archeveschié, s'en repenti moult et +forment disputa contre l'abbé Léon messagier à l'apostole. La disputoison +d'eulx, qui moult est profitable, trouveras escripte ès fais des apostoles +de Rome. Après fu ce Gerbers esleu à l'archeveschié de Ravennes, par +l'empereur Othes et le peuple de la cité. Par plusieurs ans tint +l'archeveschié, jusques à tant que l'apostole mourut; lors requist le +peuple de Rome que il leur fust donné et ainsi fu-il apostole. + + Note 287: _Ex Orderici Vitalis ecclesiastica historia, lib. 1._ + (Voyez Historiens de France, tome X, p. 234.) Le même texte se trouve + dans la continuation d'Aimoin, lib. V, c. 45. + + Note 288: _De bast._ C'est-à -dire _bâtard_, quoiqu'en aient cru les + éditeurs du 10ème volume des Historiens de France. Dom Bouquet, comme + on sait, n'a poursuivi son excellent travail que jusqu'au milieu du + 9ème volume. Ses successeurs, moins habiles que lui, sont, jusqu'au + 12ème, doms Haudiquier frères, Housseau, Précieux et Poirier. + +L'an de l'Incarnation de Nostre-Seigneur neuf cens quatre-vins dix-huit +mouru le roy Hues. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys avec les autres +roys. Poi plus d'un an gouverna le roiaume de France[289]. + + Note 289: Ces dates sont inexactes. Hugues Capet fu couronné en 987, + et mourut le 24 octobre 996. + + + + +CI COMMENCE L'ISTOIRE +DU BON ROY +ROBERT. + +* * * * * + + + + +I. + +ANNEE: 998. + +_Coment le roy Robert fu preudhome et bien morigené et bon clerc. Et coment +il fit plusieurs nobles sequences de l'églyse. Après, coment Melun fu livré +par traïson, et coment il fu recouvré par le roy._ + + +[290]Auprès le roy Hues, gouverna le roïaume son fils, le roy Robert qui, +au temps, son père meisme, avoit esté couronné. Moult fu cil roy débonnaire +et attrempé, et l'un des mieux entechiés de tous les roys et des mieux +morigenés; preudom et loial, et moult aima sainte églyse. Bon cler fu et +merveilleux trouverre de beaux dis en sequences et en respons que l'en +chante en sainte églyse, comme la sequence du Saint-Esperit: _Sancti +Spiritûs adsit nobis gracia_; et le respons de la vigile de Noël: _O Judæa +et Jherusalem!_ et ce respons des martyrs: _O Constancia martirum!_[291] et +ce respons de Saint-Père: _Cornelius Centurio_. + + Note 290: _Ex chronicâ regum Francorum._ Des fragmens de cette + chronique renfermée dans le manuscrit du roi, fonds de Colbert + n° 1320, ont été données dans le tome X des Historiens de France, + p. 301. + + Note 291: La chronique de St-Bertin s'exprime ainsi: «Ipse habuit + uxorem reginam nomine Constantiam quæ semel rogavit eum ut aliquid in + ejus memoriam faceret. Composuit igitur _R. O Constantia martyrum!_ + Quod regina propter vocabulum _Constantia_, suo nomine credidit esse + factum.» + (Hist. de France, tome X, page 299.) + +Le jour de la feste Saint-Père un jour estoit à Rome: présens estoient +l'apostoile et les cardinaulx. Et le roy s'en ala à l'autel et mist dessus +une escro[292] ou cil respons estoit escript et noté; si l'avoit +nouvellement trouvé. Si cuidèrent tous qu'il eust fait une grant offrande; +et quant il y gardèrent si n'y trouvèrent autre chose. Et tout fust-il +grant cler, si fu il bon roy et vertueusement gouverna le roiaume et mist +soubs pié et plaissa[293] ses rebelles. + + Note 292: _Escro._ Billet, papier, rollet. La formule la plus commune + des mandats, dans le moyen-âge, commence ainsi: _Baillés escroe de + telle somme à , etc._ + + Note 293: _Plaissa._ Maltraita. + +[294]En sa nouvelleté avint que tandis comme Bouchart, le conte de Melun, +estoit à sa court, Gautier, un sien chevalier, et sa femme, en cuy garde le +chastel estoit demouré, le livra au conte Hues[295] par grans dons que il +luy donna. Au roy s'en complaint le conte Bouchart, et le roy manda tantost +au conte Hues, que il rendist au conte Bouchart son chastel que il luy +avoit mauvaisement soustrait. Cil qui se fia en la force du chastel pour la +rivière de Saine qui cueurt tout autour, remanda au roy que jà tant comme +il vivroit ne se rendroit né à luy né à autre. + + Note 294: _Willelmi Gemet. hist., lib. V, c. 14._ + + Note 295: Hues, comte de Troyes. + +De ceste response fu le roy moult couroucié. Au duc Richart de Normandie +manda qu'il venist à luy pour telle besoingne, et il y vint moult liement à +grant force de gent. Le chastel assist d'une part et le roy d'autre. +Drecier firent les engins et assaillirent forment et par jour et par nuit. +Si virent ceulx dedens que il ne le pouvoient longuement tenir contre la +force le roy: si orent conseil que il le rendroient sauves leurs vies. +Ainsi ouvrirent les portes et reçurent le roy et le duc dedens. Gautier, +qui le chastel avoit tray, livrèrent; et le roy le fist tantost pendre, luy +et sa femme, et puis rendi le chastel au conte Bouchart. Atant prist le duc +congié de retourner en son pays, et le roy le mercia moult de son secours. + +[296]_Incidence._--En celle année, qui fu neuf cent nonante et neuf, +commença Seguin, le vaillant archevesque de Sens, à restorer l'abbaïe +Saint-Pierre-de-Melun et y mist un abbé qui avoit nom Gautier. En ce temps +mouru le vieux Reinart, conte de Sens, qui maint mal avoit fait. Enseveli +fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens. Après luy tint la conté son fils +Fromont. Espousée avoit la fille Régnault, le conte de Rains[297]. + + Note 296: _Chronicon Hugonis Floriacencis._ (Historiens de France, + tome X, f° 220.) + + Note 297: _Comte de Rains._ Quel pouvoit être ce Regnault, comte de + Reims, mentionné par Hugues de Fleury? C'est la première fois qu'il + est parlé d'un comte laïe de cette ville, et c'est sans doute une + erreur. + +[298]_Incidence._--En cel an trespassa Seguin, le honorable archevesque de +Sens, qui fu l'an de l'Incarnation mil. Après sa mort fu l'églyse vaquante +un an. Tout le peuple de la cité requéroit que le archediacre Leuthaire +fust ordené. Cil Leuthaire estoit moult noble home de lignage et noblement +aourné de meurs, mais plusieurs estoient contraires à luy, pour ce qu'il +béoient à la dignité; et meismement le conte Fromont, fils le vieus +Raihart, qui descendu estoit et né de mauvaise racine, contredisoit sa +promocion pour un sien fils qui Brun avoit nom, dont il béoit à faire +archevesque. Mais autrement avint si comme Dieu le volt; car quant tous les +évesques furent assemblés, il jetèrent jus toute paour terrienne, et par la +volenté de l'apostole, ordenèrent l'archediacre Leuthaire. + + Note 298: _Hug. Flor. chronicon, anno 1000._ + + +II. + +ANNEE: 996. + +_Du duc Richart de Normandie; coment il ordena son fils Richart duc après +lui, et coment il mouru._ + + +[299]Le duc Richart de Normandie, lesquieux tesches sont exemple de bonne +vie, estoit jà moult desbrisié. Tant amoit paix que tous ceux que il savoit +en contens, il ramenoit en concorde ou par luy ou par ses messages. +Débonnaire père estoit à toutes gens de religion, au clergié prest aydeur. +Humilité essauçoit et abaissoit orgueil; les povres soustenoit, les veuves +et les orphelins nourrissoit et deffendoit. + + Note 299: _Willelm. Gemetic. hist., lib. IV, cap. 19._ + +Quant il senti qu'il affoibloioit, si appela, une heure, le conte Raoul, +son frère, et luy demanda conseil coment il ordoneroit de sa terre. Cil fu +moult esbahi quant le duc luy parla de telle chose; mais toutefois luy +conseilla qu'il ordenast du commun estat du pays. Ses nobles homs manda, et +fist devant tous venir son fils Richart et parla en telle manière: «Mes +chevaliers et mes compaingnons, je ay esté vostre sire jusques au jour +d'uy; mais puisque Nostre-Seigneur me vuelt à soy appeler, il me convient +de vous partir. Pour ce, vous prie sé vous oncques m'aimastes, que vous +obéissiez à mon fils, et que vous luy soyez loyaux ainsi comme vous avez +tousjours esté vers moy, car vous ne me povez plus avoir à seigneur.» Quant +il eut ainsi parlé en plourant, toute la sale fu remplie de cris et de +gémissemens, et quant ce fu passé si s'accordèrent à sa volenté: l'enfant +Richart reçurent à seigneur et luy firent feauté et hommage, et le duc +acoucha du tout, pour la maladie qui l'engregeoit. De ce siècle trespassa +plain de jours et rendi son esprit, entre les paroles d'oroison. + +(De son fils Richart peut-on moult de bien dire. A son père retraioit en +graces et en vertus et en toutes bonnes tesches; et si ne fait pas moins à +loer du père en victoire et en discipline de chevalerie.) [300]En armes fu +moult esprouvé noblement, et sagement conduisoit ses osts en bataille et +gouvernoit, et tousjours acoustumément avoit victoire de ses ennemis. Et +tout fust-il ainsi abandonné aux choses temporels et au tumulte du siècle, +si estoit-il ferme et entier en la foy crestienne et envers ceux qui Dieu +servoient humbles et dévots; si que plusieurs églyses et abbaïes +mouteplioit en son temps, soubs luy et soubs sa seigneurie. + + Note 300: _Id., lib. V, cap. 17._ + +[301]Un frère avoit le duc Richart qui Guillaume avoit nom; si luy avoit +donné la conté de Hiemes[302], mais il ne volt à luy obéir par aucuns +mauvais amonestemens, et se vouloit soustraire de son hommage. De ce le +chastia le duc aucunes fois par ses messages, mais amander ne se voult. A +la parfin le fist prendre et mettre en prison; touteffois eschappa-il en +derrenier par une corde que un sien chevalier luy pourchaça, et puis se +mist à la fuite. Par jour se reponnoit, qu'il ne fust apperçeu, et par nuit +fuioit tant comme il povoit. + + Note 301: _Id., lib. V, cap. 3._ + + Note 302: _Hiemes._ C'est le comté d'_Hiesmes_, ainsi nommé du bourg + d'_Exmes_ ou _Hiesmes_, à trois ligues d'Argenton. La chronique + latine, dont plusieurs fragmens sont transcrits dans les _Historiens + de France_, tome X, page 302, porte ici et plus bas: _Comitatum + d'Eu_. Guillaume de Jumièges écrit d'abord ici: _Oximensem + comitatum_; et plus bas: _Ocensem comitatum_. Wace de même distingue + le _premier fief de Guillaume_, + + A Willealme a _Vuismes donné_. + (Vers 6123.) + + du second, le _conté d'Ou_. + +Touteffois se pourpensa-il que il assouageroit la débonnaireté de son +frère, et que mieux luy valoit qu'il se meist en sa mercy que requérir la +débonnaireté d'aucun roy ou d'aucun conte qui au derrenier luy vaudroit +petit. En ce propos demoura et s'en ala à son frère qu'il trouva chasçant +en un bois. A ses piés se laissa cheoir et luy requist mercy, en pleurant, +quant il luy eut compté coment il estoit eschappé de prison. Et le duc le +leva de terre, et tantost luy pardonna son mautalent et luy donna la +contée[303], et l'aima puis tousjours comme son frère, et luy donna à femme +Elveline, une noble pucelle, fille d'un haut homme qui avoit nom Turchel. +De celle femme eut trois fils: Robert, qui sa contée tint après luy, et +Guillaume, conte de Soissons, et Hues, qui fu puis évesque de Lisieus. + + Note 303: _La contée._ Le mot est laissé en blanc. C'est l'_Ocensum + comitatum_ de Guillaume de Jumièges. + + +III. + +ANNEE: 1002. + +_Coment Edelred, le roy d'Angleterre, envoia grans gens d'armes en navie +pour destruire Normandie, coment les Normans les mirent tous à mort._ + + +[304]_Incidence._--En ce temps avint que Edelred le roy d'Angleterre qui la +seur du duc avoit espousée assembla grant navie et l'envoia sur le duc +Richart pour soy vengier d'aucuns contens qu'il avoit à luy. En celle +besoingne eslut les meilleurs de tout son règne et leur commanda qu'il +destruisissent toute la Normandie avant eulx sans néant espargnier, fors +que seulement l'églyse Saint-Michiel au Péril-de-Mer, car à si saint lieu +n'à si religieux ne doit nul s'adresser pour mal faire. Et leur commanda +que quant il aroient toute Normandie arse et destruite que il préissent le +duc Richart de Normandie et luy amenassent les mains liées darrière le dos. +Eux se partirent d'Angleterre et arrivèrent en Normandie au rivage de +Saine; de leur nefs issirent et boutèrent le feu ès villes et es hameaux +dessus la marine. Ceste nouvelle vint à Nigel, un prince de Costentin: lors +assembla la chevalerie et les gens de pié du pays; sur les Anglois +coururent et firent d'eulx si grant occision que il n'en demoura que un +tout seul qui aux autres racompta leur meschéance. Cil s'en estoit fuy et +se tenoit loing de la bataille; et quant il vit la dolour et l'occision de +leur gent, si s'en fuy à ceulx qui leur nefs gardoient et leur compta la +mortalité de leur gent; et ceulx s'assemblèrent tous en trois des meilleurs +nefs et des plus fors et se traistrent en un rigort de mer[305] à grant +paour de leur vie, leurs voiles tendirent et s'en fuirent arrière en +Angleterre; et quant le roy Edelred les vit, si leur demanda tantôt le duc +Richart; et il luy respondirent qu'il n'avoient oncques le duc veu, mais il +s'estoient combattus à leur grant malavanture à la gent d'une contrée si +fort et si cruel qu'il avoient tous ses chevaliers occis; et quant le roy +Edelred oï ces nouvelles, il eut grant honte et s'apperçu lors de sa folie. + + Note 304: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 4._ + + Note 305: _Rigort de mer._ Golfe, anse. «_In sinum maris_ ne + conferentes.» + +[306]Bien véoit Geoffroy, le conte de Bretaingne, la valeur du duc Richart +et coment il s'accroissoit tousjours en force et en richesse: si se pensa +que plus fors et plus seur en seroit s'il avoit l'amour et l'alliance de si +grant prince par aucune affinité. Par le conseil de sa gent, issi de +Bretaingne et s'en vint à sa court moult noblement; et le duc le reçut +moult honnorablement et le retint avec luy par aucuns jours; et quant il +vit que le duc l'eut si noblement receu, si demanda en mariage une sienne +sereur qui avoit nom Hadvis. Moult estoit belle et honneste et sage. Et le +duc luy octroïa moult volentiers, par le conseil de sa gent. Là meisme +l'espousa-il à grant solempnité. Après les nopces se parti le conte à grant +dons et retourna en son pays liément. En ceste dame engendra, puis, deux +fils: Huedes et Alains, qui puis furent hoirs de sa terre. + + Note 306: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 5._ + + +IV. + +ANNEE: 1011. + +_Du descort qui fu entre le duc Richart de Normandie et Huedes, le conte de +Chartres. Et coment le roy Robert les mist en pais._ + + +[307]En ce temps espousa Huedes, le conte de Chartres, Maheut, une des +sereurs du duc Richart, et luy donna en douaire la moitié du chastel de +Dreux qui siet sur la rivière d'Avre[308]. Si avint que celle dame mouru +sans hoirs. Après sa mort volt le duc reprendre celle terre qu'il luy avoit +donnée en douaire; mais le conte Huedes qui moult estoit malicieux ne luy +voult laissier le chastel de Dreux, et le duc assembla son ost et s'en vint +sur la rivière d'Avre. Là fonda un chastel qui a nom Tillierres[309]; moult +le fist bien garnir et prist la garnison en la terre le conte Thibaut. +Après le livra en la garde le conte Noel de Coustance, et Raoul de +Thoen[310] et Rogier son fils; lors s'en départi et renvoya chascun en son +pays. Et le conte appareilla son ost et appella en son ayde le conte Huedes +du Mans et Galleran, le conte de Meulent; ainsi chevauchèrent toute nuit. +Au matin vindrent leurs coursiers à toutes leurs armes devant le chastel de +Tillières; et quant les barons qui dedens estoient les apperçurent, si +gardèrent les entrées du chastel de leur gent meisme, et puis issirent hors +contre eulx et les desconfirent en bataille en pou d'eures; si que il en y +eut d'occis la plus grant partie; et les autres s'en fuyrent là où il +porent mieux; le conte Huedes et le conte Galleran s'en fuyrent et se +mirent au chastel de Dreux; mais le cheval sur quoy le conte Huedes estoit +chay mors; et le conte s'en fui tout à pie jusques à un parc de brebis et +despouilla le hautbert de son dos et le couvri en un champ, au royon[311] +d'une charrue: et puis vesti le mantel d'un bergier et portoit les cloies +du parc, d'un lieu en autre, sor ses épaules pour soy plus desguyser, qu'il +ne fust apperçu de ses ennemis; et disoit aux Normans qui enchausceoient +les fuyans que il se hastassent, car cil n'estoient pas loing d'eulx. Quant +il furent oultrepassé, il prist un bergier pour soy conduire parmy les +bois. Au tiers jour vint au Mans à quelques paines, les piés et les jambes +escorchiés d'espines et des chardons. + + Note 307: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 10._ + + Note 308: Notre traducteur n'est pas exact ici; Guillaume de Jumièges + ne dit pas que Dreux fût situé sur la rivière d'_Avre_, mais que le + duc de Normandie donna, avec la moitié du château de Dreux les + terrains qui touchoient au fleuve d'Avre. «Cui dux medietatem + Dorcasini castri dedit dotis nomine, cum terrâ super Arvæ fluvium + adjacente.» L'Arve se jette dans l'Eure, à une lieue au-dessous de + Dreux, et il s'agit ici sans doute des terrains renfermés entre + l'Eure et l'Avre; peut-être tout l'ancien Thimerais. + + Note 309: _Tilliers_ ou _Tillières_, situé sur la rivière d'Avre, à + une lieue de Verneuil. + + Note 310: _Thoen_ ou _Tony_, nom d'une famille ancienne dont le fief + seigneurial étoit _Tony_, près de Gaillon. + + Note 311: _Au royon._ Au sillon. «Sub telluris sulco.» + +[312]Quant le duc Richart vit que le conte Huedes estoit si esmeu contre +luy, et monté en telle forcennerie que il s'efforçoit en toutes manières de +luy tollir terre, si envoya ses messages à deux roys païens pour querre +secours: à Olau le roy de Noronce[313] et Lacman le roy de Souabe. Les roys +reçurent volentiers les messages et leur donnèrent beaux dons, et mandèrent +au duc par eulx meismes qu'il vendroient prochainement à grant gent, si +comme il firent: car il arrivèrent en Bretatngne à grant navie; et les +barons s'assemblèrent de toutes pars et cuidèrent les païens surprendre et +despourveus; mais ceulx qui bien seurent leur venue si s'appensèrent d'une +nouvelle malice; si firent fosses parfondes et larges par dessoubs et +estroites par dessus, parmy les champs où les Bretons devoient venir; et +ceulx qui vindrent isnellement sur eulx que il cuidoient avoir surpris +chéyrent en ces fosses et tant en y eut d'occis que pou en eschappa de +celle bataille. Et les païens passèrent plus avant et assistrent la cité de +Dol et la pristrent et ardirent; et occirent Salemon, avoué[314] du lieu. + + Note 312: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 11._ + + Note 313: _Noronce._ «Olaum scilicet Noricorum (rex).» Olaüs, roi de + Norwège. + + Note 314: _Avoué._ Gouverneur, commandant. + +Après ceste destruccion se retrairent en leurs nefs et singlèrent tant +qu'il vinrent là endroit où la rivière de Saine chiet en la mer. Contre +mont nagièrent jusques à Rouen et le duc Richart les reçut liément. + +[315]De la persécucion que les païens eurent faite en Bretaingae fu le roy +Robert moult couroucié; et quant il fu certain que le duc Richart les avoit +mandés pour destruire le conte Huedes de Chartres si se doubta moult que il +ne s'espandissent par France. Tous ses barons manda à Coldres, et si manda +aussi le duc Richart et Huedes le conte de Chartres. La cause de la +discencion entendi et fist tant qu'il s'accordèrent à paix, en telle +manière que le conte Huedes rendroit le chastel de Dreux et le duc aroit la +terre qui siet sor la rivière d'Avre; et que le chastel de Tillières +demourroit en ce point en la main le duc et de ses hoirs. Ainsi fu faite la +paix. Et le duc s'en retourna lié et joyeux à ses deus roys. Largement les +soudoia, si retournèrent en leur pays, tout appareilliés de retourner à son +mandement. Mais ains que Olau, le roy de Noronce, s'en retournast, +guerpi-il la fausse créance des ydoles, il et une partie de sa gent, par la +prédication Robert, l'archevesque de Rouen, et fu baptisié par la main +d'iceluy Robert, et retourna en son pays moult lié pour la foi crestienne +qu'il avoit receu; puis la garda moult fermement tousjours. De sa gent +meisme fa puis traïs et martirié pour sa foy, et resplandist encore par +vertus et par miracles au pays de celle gent. (Et garissent les gens du +païs de vilaines maladies quant il le requièrent. Et est un autel fondé en +l'onnor de luy en l'églyse des Frères meneurs de Paris)[316]. + + Note 315: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 12._ + + Note 316: Cette parenthèse, qui n'est pas traduite du latin, se + trouve dans un petit nombre de manuscrits. L'église des + Frères-Mineurs ou Cordeliers a été détruite vers 1792; elle étoit + placée tout prés de l'école actuelle de Médecine. + + +V. + +ANNEE: 1026. + +_Coment le duc Richart prist à femme la fille le conte Geofroi de +Bretaingne, et eut trois fils de cette dame; et coment Richart, son fils, +fu duc après luy._ + + +[317]Le duc, qui encore n'avoit esté espousé, desiroit moult avoir hoir +pour sa terre tenir. Au conte Geofroy de Bretaingne demanda une sienne +fille; Judith avoit nom; moult estoit belle dame et bien morigénée; et le +conte, qui moult en fu lié, luy amena jusques au mont Saint-Michiel. De +celle dame eut puis trois fils: Richart, Robert et Guillaume. Cil Guillaume +fu puis moine à Fescamp. Et si eut trois filles: la première eut nom Alis; +celle espousa Renaus, le conte de Bourgoingne, et en eut deux fils: Guy et +Guillaume. Et l'autre eut Baudouyn, le conte de Flandres. Et la tierce +mouru pucelle. Ce conte Geofroy de Bretaingne vint en ce temps à Rome en +pélerinage: toute sa terre et ses deux fils, Huedes et Alain, laissa en la +garde le duc Richart. Mort fu si comme il s'en retournoit. + + Note 317: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 13._ + +[318]En ce temps espousa le conte Renaus de Bourgogne[319], une fille du +duc qui eut nom Adeline. Long-temps après avint que le conte Huedes de +Chaalons prist par trayson Josselin et le conte Renaus et Berart. Le duc +Richart, qui ce seut, manda au conte Huedes qu'il délivrast son gendre pour +l'amour de luy; mais cil ne le voult faire, ains commanda moult +orgueilleusement qu'il fust plus estroitement gardé que devant. Ces paroles +furent rapportées au duc. Tantost manda à son fils Richart qu'il +appareillast grant ost et entrast en la terre le conte de Chaalons pour +venchier[320] ceste honte. Cil le fist ainsi et assist le chastel de +Milmande[321], ceulx du chastel se tindrent et ceulx du dehors assaillirent +si fort qu'il prinstrent le chastel et ardirent femmes et enfans, et +quanqu'il avoit dedens: puis s'en alèrent à Chaalons et dégastèrent devant +eux la terre le conte Huon; et quant il vit qu'il ne pouroit durer, il +meisme prist une sele chevaleresse[322] et vint devant Richart l'enfant en +priarit mercy humblement de son mesfait. Lors rendi le conte Renaut et +donna bons ostages qu'il iroit à Rouen au duc Richart pour faire l'amende à +sa volenté. Ainsi retourna l'enfant Richart au duc son père. + + Note 318: _Id.--id., c. 16._ + + Note 319: _Renaus de Bourgogne._ «Rainaldus trans Saona fluvium + Burgundionum comes.» + + Note 320: _Venchier._ Venger. Nous gardons encore le mot revanche. + + Note 321: _Milmande._ Wace écrit _Mismande_, et Guillaume de Jumièges + _Milinandum_ ou _Milbiandum_. On n'a pas bien reconnu ce lieu, jusqu'à + présent.» + + Note 322: _Une sele chevaleresse._ Une selle de cheval. «Equestrem + sellam ferens humeris.» + +[323]Au duc Richart, où tant avoit de graces et de bien, approchoit le +terme de sa fin. Quant il senti que sa maladie luy croissoit, il manda +Robert, l'archevesque de Rouen, et tous les nobles hommes de Normandie; et +leur dist qu'il ne povoit pas vivre longuement. Lors commencèrent tous à +plourer. Au derrenier appela son fils Richart et le fist duc de Normandie, +par le conseil de ses barons. A son fils Robert donna la conté d'Eu[324], +en telle manière qu'il en fist hommage à son fils Richart, comme à son lige +seigneur: et quant il eut ordené de son testament et d'autres besoingnes +temporels, si trespassa de ce siècle, en l'au de l'Incarnacion mil +vingt-six ans. + + Note 323: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 17._ + + Note 324: _D'Eu_ ou mieux d'_Hiesmes_. «Robertum comitatûs _Oximensi_ + præfecit.» + + +VI. + +ANNEE: 1026. + +_Coment les Bourguignons ne vouldrent recevoir à seigneur le roy Robert, et +coment par force d'armes il les soubmist. Coment il ferma le chastel de +Montfort et d'Espernon; et coment Thibaut File-estoupe ferma le chastel de +Montlhery._ + + +[325]En ce temps mouru Henry, le duc de Bourgoingne. Toute sa terre laissa +au roy Robert, mais les Bourguignons ne le vouldrent pas recevoir à +seigneur; ains reçurent le conte de Nevers, qui avoit nom Landry, en la +cité d'Aucère, ainsi comme avoué contre le roy. Et le roy appela en son +aide Richart, le duc de Normandie, qui à luy vint à grant ost. Son ost +assembla d'autre part et assist la cité d'Aucère longuement; et tant i +séist que ceulx dedens luy rendirent par force la cité et la contrée et +Landry à sa volenté. Après mist le siège devant le chastel d'Avalon, et si +longuement y séist qu'il affama le chastel; et convint que ceulx dedens luy +rendissent la forteresse, et qu'il fussent obéissans à sa volenté. Atant +retourna en France et le duc en Normandie. + + Note 325: _Chronicon Hugonis Floriacensis, anno 1002._ + +[326]En ce temps mouru Fromont, le conte de Sens. Après fu quens son fils +Renart, le plus desloiaux de tous les desloiaux. Si grant persécucion fist +aux églyses, que si grant ne fu oïe puis le temps des païens. Pour ce grief +que les églyses souffroient, l'archevesque Leuthaire estoit en si grant +angoisse de cuer qu'il ne savoit qu'il péust devenir. Mais touteffois +estoit-il en oroisons et en vigiles et prioit la divine pitié que elle luy +envoiast secours. Dedens la cité estoit le conte Renart aiant garnison de +sa gent et la tenoit à force contre le roy et contre l'archevesque. Mais +touteffois la prist l'archevesque par le conseil Renaut l'évesque de Paris +et tantost la livra au roy Robert. Le conte Renart eschappa et s'enfui tout +nu. Fromont, son fils[327], et les autres chevaliers de la garnison +s'enfuyrent en la tour et la tindrent tant comme il porent contre le roy, +et le roy la fist assaillir par meisme jour. En la parfin la prist, et +prist tous ceulx qui dedens estoient. Fromont, le fils le conte Renart, +envoïa en prison à Orléans, et là mourut. + + Note 326: _Id.--id., anno 1005._ + + Note 327: _Son fils._ Le latin dit: _Son frère_. + +[328]En ce temps fu faite banie de la seigneurie de Saint-Denis.[329]Cil +roy Robert ferma le chastel de Montfort et d'Esparnon. Une dame de Nogent +eut espousée; de celle eut deulx fils, Simon et Amaury, et cil Simon fu père +Amaury de Montfort et Berte la contesse d'Anjou; et cil Amaury fu père +Simon le conte de Montfort et la contesse de Meullent. Et madame la +contesse d'Anjou eut un fils qui eut nom Fouques, conte fu d'Anjou et puis +roy de Jhérusalem. Cil Fouques fu père Baudouin et Amaury, qui ambedeulx +furent roys de Jhérusalem l'un après l'autre. Et de cestui Fouques issi +aussi Geffroy, le conte d'Anjou, et la femme Thierry, le conte de Flandres. +Et cil Geffroy fu père le roy Henry d'Angleterre. Et sa suer, la contesse +de Flandres, eut deux fils: Philippe, le conte de Flandres, et Mathieu, le +conte de Bouloingne, et une dame qui fu femme Hues d'Oisy. + + Note 328 Par _banie_, je crois qu'il faut entendre suppression, + extinction de la souveraineté qu'affectoient encore, en certains cas, + les rois de France et les seigneurs voisins de l'abbaye de + Saint-Denis. Le continuateur d'Aimoin, qui semble avoir ici copié le + texte original de notre traduction, pourroit faire soupçonner d'une + légère infidélité cette dernière. Il porte: «In tempore regis Roberti + _Bema_ fuit de dominio Sancti-Germani.» Mais qu'est-ce que _Bema_? + + Note 329: Le tome X des Historiens de France n'a pas donné le texte + latin des passages suivans ni ces passages eux-mêmes. La raison qu'en + donnent les éditeurs est que les faits n'appartenoient plus au règne + de Robert. (Voy. pour le latin la continuation d'Aimoin, lib. V, + c. 46.) Au reste, le texte latin du continuateur d'Aimoin et du + chroniqueur anonyme a sans doute été tronqué dans cet endroit. Ce + doit être un seigneur nommé Amaury, qui, _au temps du roi Robert_, + auroit fortifié _Montfort_, auroit épousé une dame de Nogent, etc. + +Au temps le roy Robert, ferma le chastel de Montlhery un sien forestier qui +avoit nom Thibaut File-estoupe. Cil eut un fils qui avoit nom Guy. Cil Guy +espousa la dame de La Ferté et de Gomez. De cette dame eut deux fils: Mille +de Bray et Guy le Rouge, et cinc dames, la contesse de Reiteste et +Bonnevoisine de Pons: Elysabel, femme de Jocelin de Courtenay, et la dame +de Puisat et la dame de Saint-Valery. + +Cil Mille de Bray engendra Guy Troussel (qui puis s'en a fui d'Antioche et +laissa en la cité le bonne chevalerie assiégée des Sarrasins), et si +engendra Thibaut La Bouffe et Millon, que Thibaut de Creci estrangla en +trayson, et Renaut, l'évesque de Troies, et la mère Simon de Broies, et la +mère Simon de Dampierre, et la mère Hues de Plancy, et la mère Mille Crecy, +et la mère Salon, le visconte de Sens; et Guy engendra Hugues de Crecy, et +Biotte, la mère le visconte de Gastinois, et la mère Ymbert de Beaujeu, et +la femme Anseau de Gallande et Biétris, contesse de Pierrefons. + +Au temps le roy Robert, fonda le chastel de Courtenay, Haston, le fils d'un +gastelier du chastel Renart, chevalier fu par son sens et par son +avoir[330]. Une grant dame espousa dont il engendra Jocelin de Courtenay, +et cil Jocelin espousa la fille le conte Gieffroy-Foirole. De celle dame +eut deulx fils[331] Guy et Renart, le conte de Joingny. Icil Jocelin, après +la mort de celle première dame, espousa Ysabelle, la fille Millon de +Montlhery. En celle engendra Millon de Courtenay, et Jocelin, le conte +d'Edesse, et Gieffroy Capalu. Cil Mille de Courtenay engendra trois fils de +la sereur le conte de Nevers: Guillaume, Jocelin et Renaut. Cil Renaut +engendra la femme Pierre, le frère le roy et la femme Avalon de Selgny. + + Note 330: _Gastelier._ Pâtissier. Le latin se contente d'ajouter: + _Militari honore se fecit sublimari._ + + Note 331: Ici notre traducteur passe un degré: «Filiam comitis + Gaufridi FÅ“rolem ex quâ genuit unam filiam quæ duos filios habuit.» + + +VII. + +ANNEE: 1026. + +_Coment le roy Robert donna plusieurs dons et privilèges et franchises à +l'abbaïe de Saint-Denis. Après coment il trespassa._ + + +[332]De ce roy Robert peut l'en moult de bien dire. Grant amour, grant +affeccion avoit à sainte églyse et à tous les sains de paradis, +[333]meismement aux glorieux martirs Saint-Denys et à ses compaingnons que +il tenoit à patrons et à deffendeurs du roïaume, si comme il pert aux +chartres de ses dons et des franchises qu'il donna à l'églyse, si comme +nous dirons ci-après. A un corps saint qui léans gist, et a nom saint +Ypolite, avoit merveilleusement grant dévocion et grant amour. Jà n'éust si +grant besoing pour quoy il fust au pays qu'il ne venist à sa feste, qui est +au mois d'aoust, deulx jours devant l'assompcion Nostre-Daine. Pour ce que +la feste fust encore plus solempnel, pour la présence de si grant homme, +estoit en my le couvent, et tenoit cuer avec le chantre tout revestu d'une +riche chappe de pourpre que il avoit fait faire pour soy proprement; et +tenoit en sa main le royal ceptre, et alloit par my le cuer de renc en +renc, chantant et exortant son couvent à chanter comme cil qui ardemment +amoit Dieu et sainte églyse. Si s'esjoïssoit avec les esjoïssans et +chantoit avec les chantans et par grant melodie de voyes faisoit prières +aux oreilles du souverain juge, de cuer et de bouche, et ainsi estoit +adés[334], jusques à tant que la messe estoit chantée. + + Note 332 Cette phrase se retrouve dans toutes les chroniques + anciennes. + + Note 333: A compter de là , notre traducteur suit, non pas les + paroles, mais le sens du _Liber de reliquiis ecclesiæ + Sancti-Dionysii_, publié par Duchesne, tome IV, p. 146. Le passage + auquel se rapporte notre traduction est transcrit dans le tome X des + Historiens de France, p. 380. + + Note 334: _Adés._ Toujours. + +Maintes belles chartres donna à l'églyse; la première, si fu que il +l'affranchi de maintes mauvaises coustumes, que ses sergens alevoient en la +ville et dehors[335]. Et si donna sa court et son palais que les autres +roys avoient tousjours eus léans, et y venoient tenir leur court aux festes +solempnels, comme à Noël et à l'Epiphanie et à Pasques et à la Pentecouste; +et de ce les franchi si que nuls roys ne puet né ne doit jamais i tenir +court, pour ce que le couvent soit en paix et qu'il puisse mieux entendre à +Dieu, faire prier pour le roy et pour l'estat du royaume; [336]et voult que +l'églyse fust absoulte du grief de tous ses voisins et meismement de +Bouchart à la Barbe qui lors tenoit un chastel en fié de l'églyse en une +île de Saine, de par sa femme, et sa femme d'un sien mary qu'elle eut eu +devant, qui avoit nom Hues Basset. Moult genoit cil Bouchart l'églyse et +ses hommes. Au roy s'en complaint l'abbé Vivien, qui l'églyse gouvernoit +pour le temps de lors. Amonesté fu que il se cessast de ces griefs; et pour +ce que cesser ne se volt, le roy, par le conseil de ses palatins[337], +commanda que le chastel feust abatu; et pour ce que le roy savoit bien que +cil Bouchart estoit esmeu contre l'églyse, il ordonna pour bien de paix, +par la volenté de l'abbé et du couvent, et permist qu'il fermast une +forteresse à trois miles de Saint-Denis[338] qu'il appelent Montmorency de +lez la fontaine Saint-Walery; par tel condicion que cil Bouchart et tous +ceux qui, après luy, seroient seigneur de celle forteresse, feroient +hommage à l'églyse du fié qu'il tenoit de par sa femme en la devant dite +isle, et au chastel de l'églyse et aux autres lieux. Et, avec tout ce, fu +adjousté que les fiévés[339] qui demourroient à Montmorency se metroient en +ostage en la court l'abbé deux fois en l'an: à Pasques et à la feste +St-Denys; né en nulle manière ne requerroient congié d'issir hors de laens +jusques à tant qu'il eussent respondu et rendu raison des choses de +l'églyse qui avoient esté soustraites, aménuisiées ou prises par Bouchart +ou par ses hommes, et qu'il auroient faite plenière satisfacion, selon +droit, au martir saint Denys de toutes ces choses, à la volenté de l'abbé +et du couvent. Et quiconque seroit trouvé en meffait vers l'églyse, et +s'enfuyroit après pour garantie à Montmorency, dedens les quarante jours +que Bouchart ou ceus qui après luy seront, seroit amonesté de par l'abbé +pour la justice de ce fait, il en ainenra le maufaiteur par devant l'abbé, +en sa court, pour justicier, par devant luy. Et se le maufaiteur ne se +veult ottroier aux condicions nommées, Bouchart ou ses successeurs le +boutera hors de toute sa seigneurie et le doivent avoir comme ennemy de +l'églyse jusques à tant qu'il s'abandonnera à justice de l'abbé. Toutes ces +condicions jura Bouchart pour luy et pour tous ceulx qui après luy +vendroient, en la présence du roy et des barons. + + Note 335: Voyez la charte dont il s'agit, Hist. de France, tome X, + p. 581. + + Note 336: _Ex chronicâ anonymâ._ Voyez Histor. de France, tome X + p. 303. Voyez aussi pour les détails l'autre charte de Robert, + reproduite dans le même volume, p. 593. + + Note 337: Plusieurs manuscrits ont au lieu de ces derniers mots: _De + son plaisir_. + + Note 338: _De Saint-Denis._ La charte dit: «Tribus leugis a castello + Sancti-Dionysii.» Ce château étoit Montjoie, et ce que l'on ignore + communément, c'est que ce château de Montjoie a été l'occasion du cri + de guerre de nos vieux rois de France: _Montjoie Saint-Denis!_ + + Note 339: _Les fiévés._ Ceux qui relevoient du fief. + +Après, conferma la chartre du roy Dagobert, fondeur de l'églyse, qui +commence au dessoubs de Mont-martre, au lieu proprement où le martir fu +décolé, et dure jusques à la voie commune qui mène à Louvres, que quanques +est contenu dedens celle enceinte est au pouvoir et au droit de l'églyse en +toutes justices et en tous cas, soit en voies communes et privées. Maintes +autres belles chartres donna à l'églyse qui ne sont pas cy nommées. + +De ce siècle trespassa ce glorieux roy, en l'an de l'Incarnacion mil et +trente et un; et fu ensépulturé au cimetière des roys, c'est l'églyse +Saint-Denys qu'il avoit tant amée et honorée. + +[340]_Incidence._--Par l'enticement des fils au deable, commença contens +entre le jeune duc Richart et son frère Robert, qui, pour luy grever, se +mist au chastel de Falaise. Et le duc assembla son ost et assist le +chastel, longuement y fist assaillir; mais à la parfin firent-il paix +ensemble, et revint le conte Robert à sa subjeccion. A tant se despartirent +en bonne paix, et le duc Richart desparti son ost et retourna à Rouen, et +assez tost après mourut-il et plusieurs autres de sa gent, et cuida l'en, +certainement, que il fussent empoisonnés. Un petit fils eut qui avoit nom +Nicolas; à lettres fu mis en enfance, et fu puis moine de Saint-Oen de +Rouen et gouverna l'abbaïe glorieusement plus de cinquante ans après la +mort l'abbé Herfast. + + Note 340: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 2._ + +[341]La duchée tint après le duc Robert. Jà soit ce qu'il fust fier et +couragieux vers les rebelles et vers ses ennemis, si estoit-il doulx et +humble vers l'églyse et vers ses ministres. + + Note 341: _Id.--id., c. 3._ + + +_Ci fine l'istoire du bon roy Robert_ + + + + +CI COMMENCENT LES GESTES +DU ROY HENRI. + + + +* * * * * + + + + +I. + +ANNEE: 1031. + +_Coment la royne Constance voult déshireter Henri, son ainsné fils, du +roïaume, et voult faire roy de Robert, son mainsné fils. Et coment le roy +Henri humelia l'orgueil de sa mère et de tous les traitres._ + + +[342]Des hoirs Robert, roy de France, estoit l'ainsné Henri. La royne +Constance, qui pas ne l'amoit comme mère ains le haioit comme marastre, +s'efforçoit en toutes manières de luy deshireter de la couronne, et de +couronner en lieu de luy Robert, son frère, duc de Bourgoingne. Pour ce, +s'enfui-il au duc Robert de Normandie, et luy requist, par la foy que il +luy devoit, que il fust en s'aide, envers sa mère, qui deshireter le +vouloit. Et le duc le reçut moult honorablement et luy donna de beaux dons; +et pou de temps après, luy donna armes et chevaux et l'envoia à son oncle +Mangier, le conte de Corbueil, et luy manda que il commençast et +contrainsist tous ceulx de son païs qu'il verroit qui seraient rebelles à +venir à l'hommage de Henri, leur seigneur. Il meisme mist bonne garnison de +chevaliers par tous les chasteaux de France qui près de luy estoient; et +ceulx qui à l'hommage le roy ne voloient venir, contrainst et humilia si +que par force les y convint venir pour faire sa volenté. + + Note 342: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 7._ + +(Ainsi parolent une manière de croniques; et si, n'est-ce pas chose +contraire à ce que un autre dit, qui ainsi parole: Que)[343] la royne +Constance eut du roy Robert trois fils et une fille. Le ainsné fu cil +Henri, le second Robert et le tiers Hues, qui fu puis évesque d'Aucère; et +la fille eut nom Adelinde, qui fu puis femme Regnault, le conte de Nevers. +(Et puis si dient, en continuant la matière)[344], après que le roy Robert +fu mort, que la royne Constance prist et saisi grant partie du royaume, +comme Senlis, Sens et le chastel de Béthizy et de Melun, le Puisat[345], +Dammartin, Poissy et mains autres chasteaux et cités. Et tant avoit jà fait +qu'elle avoit à elle alié maint baron de France et de Bourgoingne qui +avoient laissié et adossé le roy Henri, leur droit seigneur; et +espéciaument Huedes, le conte de Champaingne, à qui elle avoit donné une +partie de la cité de Sens; si béoit en toutes manières à faire couronner +son mainsné fils, Robert, le duc de Bourgoingne. Et le roy Henri, qui +estoit chevalereux, vit que sa mère le vouloit ainsi deshireter, que par +elle, que par ses aides. Si assembla son ost et fist tant que par ses armes +et par sens, il abati l'orgueil de sa mère, et seurmonta tous et humilia +ceulx qui estoient contre luy. Et la première de ses batailles si fu contre +su mère, et fu le chastel de Poissy le premier qu'il recouvra. Après assist +le Puisat, et puis Meaux, et puis Melun et tous les autres aussi. Et quant +la mère vit la force et la vigueur de luy, si luy fu tart que elle se fust +accordée: à luy fist si bonne paix qui tant comme elle vesqui puis luy +porta foy et loïauté. Tantost après courut le roy sur Huedes, conte de +Champaingne, et luy tolli le chastel de Gournay et la moitié de Sens, que +sa mère luy avoit donnée, et le renvoïa arrière en sa seigneurie. Et après +courut sus Baudouyn, conte de Flandres[346], et assist longuement aucuns de +ses plus fors chasteaux; et à la parfin les prist-il et les abatti. + + Note 343: Cette seconde chronique est entrée dans la continuation + d'Aimoin et dans le texte d'Hugues de Fleury. Voyez _Aimoni, lib. V, + c. 47_. + + Note 344: _Hug. Floriac. chronicon, anno 1031._ (Voyez Historiens de + France, tome XI, p. 158.) + + Note 345: _Le Puisat._ Latinè: _Pateolum_. Le _Puiset_, entre Étampes + et Orléans. + + Note 346: Le texte d'Hugues de Fleury est ici mal rendu. Celui-ci dit + que le roi, de concert avec le marquis de Flandres Baudouin, renversa + Merville, château de Hugues Bardoul, et qu'après un siège de deux + ans, il entra dans le château de _Petuera_. «Post hæc verò, cum + _marchione_ Flandrensium Balduino, Hugonis Bardulfi castellum + Merisvillam evertit; et Petueram castrum, biennali obsidione + conclusum, suam redegit in potestatem.» + +[347]En ce temps avint que Huedes, le conte de Champaingne, dont nous avons +parlé, assembla grant ost et grant orgueil contre les Allemans et les +Lorrains. Bataille y eut grant et périlleuse. En la parfin fu-il desconfi +et fu occis en fuyant devant la cité de Troies. Deux fils avoit: Thibaut, +Estienne. Thibaut, l'ainsné, eut Chartres et Tours, et son frère Troies et +Meaux. + + Note 347: _Hug. Flor., anno 1037._ + +Assez tost après commencèrent cil deux frères à mouvoir guerre contre le +roy Henri, et le roy se combati premier contre Estienne, le mainsné, et le +desconfi et chaça assez légièrement, et prist, en celle bataille, le conte +Raoul. Après vainqui Galleran de Meulant[348] et saisi toute sa terre. +Après ces choses, le roy esmeut Geffroy, le conte d'Anjou, à guerroier +contre Thibaut, l'ainsné des fils le conte Huedes de Champaingne. La cité +de Tours assist, par l'assentement le roy; et le conte Thibaut vint là à +tout son povoir; et le conte Geffroy ala contre luy à grant force, et se +combati à luy et le prist à la parfin, et sept cent soixante chevaliers; et +assez tost après prist la cité de Tours. + + Note 348: _Meulant._ _Medandicum_ ou _Meldanticum_. + +En ce temps fonda le roy Henri l'églyse de Saint-Martin-des-Champs de lez +Paris: et Geffroy, le conte d'Anjou, en fonda une autre[349] de la +Sainte-Trinité au chastel de Vendosme. + + Note 349: _Une autre._ Hugues de Fleury dit: _CÅ“nobium_. + + +II. + +ANNEES: 1031/1035. + +_Coment le duc Robert de Normandie ala au saint voïage d'outremer, et +coment il mouru au retourner._ + + +(Robert, le duc de Normandie, dont l'istoire a dessus parlé, homme plain de +bonnes graces et de toutes bonnes meurs, ne forlignoit pas de la lignée +dont il estoit descendu, ainsi s'efforçoit plus et plus d'ensuivre les +nobles fais de ses ancesseurs; moult estoit renommé par victoires et par +Å“uvres de miséricorde. Mais pour ce que n'est pas notre entencion de +retraire les fais des Normans, fors par incidences et là où elles +s'afferront, ne voulons-nous pas tous ces fais descrire; car trop y aroit à +faire. Mais touteffois en donnons nous aucunes choses qui touchent en notre +matière, au plus briefment que nous porrons.) + +[350]Au temps que Suènes, le roy de Danemarche, chaça Adelred, roy +d'Angleterre, hors du pays, s'en vint cil fuitis en Normandie au duc +Robert, (la cui sereur il avoit eu à femme,) et amena ses deulx fils avec +luy, Edouard et Alvret. En pou de temps après s'en repaira et laissa ses +deulx fils en la garde le duc Robert leur oncle. Et le duc les garda moult +honorablement et les ama autant comme ses fils, et moult avoit grant +compassion et grant pitié de leur essil. Pour ce manda au roy Suènes, qui +le royaume d'Angleterre tenoit lors, que bien estoit temps désoremais qu'il +eust pitié de ses nepveux, et que il leur rendist leurs terres pour l'amour +de luy; mais il ne voult oïr ses prières, ains s'en retournèrent les +messages sans rien faire. De ce fu le duc moult couroucié et moult honteux. +Tous ses princes manda tantost et fist appareillier grant navie de tous les +pors de Normandie, et les nefs aempli de bonne chevalerie et de gens toute +esleue, et fist tout assembler à Fescamp sur le rivage de la mer. Lors +s'espandirent en mer et furent boutés par tempeste qui les mena jusques à +une isle qui a nom Giersé. Et croy que ce fu fait par la divine ordenance, +pour le roy Edouart qui avoit à régner; que Dieu ne vouloit pas qu'il +regnast par effusion de sanc. Longuement demourèrent en celle isle, dont le +duc meisme fu si couroucié qu'il se tourmentoit tout de dolour et de +tristesse; et puis qu'il vit qu'il ne pourroit passer en Angleterre, si +fist la navie retourner droict au mont Saint-Michiel. [351]L'une partie de +la navie livra à Rabel, un très bon chevalier, et luy commanda à passer et +destruire Angleterre[352] par feu et par occision. + + Note 350: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, c. 10._ + + Note 351: _Id.--id., c. 11._ + + Note 352: _Angleterre._ Le latin dit: _Britanniam_, et, par ce mot, + il falloit entendre la Petite-Bretagne. + +[353]En ces entrefaites, vindrent les messages Chanut qui tenoit le royaume +d'Angleterre, et mandoit au duc qu'il estoit tout prest de rendre à ses +nepveux la moitié du royaume d'Angleterre, qu'il avoit convenancié, car il +estoit grevé de maladie. Et le duc fist tantost mander la partie de sa +navie qu'il avoit envoiée, si ne voult pas mouvoir en Angleterre si comme +il avoit commencié, jusques à tant qu'il fust retourné d'oultre-mer où il +désiroit moult à aler sur toutes riens, pour visiter le saint sépulcre et +les sains lieux de Jhérusalem. Robert, l'archevesque de Rouen, et tous ses +barons manda, et leur découvri ce qu'il proposoit à faire. De ce furent +tous esbahis et se doubtèrent moult que le pays ne fust troublé, pour le +deffaut de sa présence. Guillaume, son fils, fit venir devant tous et les +pria qu'il le receussent à seigneur pour luy et le tinssent désormais pour +duc de Normandie. Touteffois, pour ce que faire le convenoit, +accomplirent-il sa volenté; mais moult furent réconfortés de ce que +l'enfant leur demouroit, tout fust-il encore tendre et de jeune aage. Ainsi +le reçurent à seigneur et luy firent hommage. + + Note 353: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 12._ + +Quant le duc eut ainsi tout ordené si connue il le désiroit, il livra son +fils en la garde de bons tuteurs et de sages, jusques à tant qu'il fust en +aage de terre tenir. A tant prist congié à toute sa gent à grans pleurs et +à grands gémissemens, et mut en son voïage à moult noble compaingnie. Moult +faisoit grant aumosnes et larges, chascun jour, aux povres notre Seigneur; +les orphelins et les veuves estoient relevés de ses richesses. Tant erra +par mer et par terre qu'il vint à Jhérusalem[354]. Qui pourroit racompter +les larmes dont il lava le saint sépulcre par quatre jours continuels et +les grans offrandes d'or et d'argent qu'il y offri? Et quant il eut visité +les sains lieux de Jhérusalem, si se mist au retour et revint jusque à la +cité de Nice. Là meisme le prist une maladie dont il acoucha au lit de la +mort, et trespassa de ce siècle à la joie de paradis, si comme l'en cuide, +plain de bonnes euvres; et sa sépulture fust en l'églyse de Nostre-Dame +dedens les murs de la cité, en l'an de l'Incarnation mil et trente-cinq. + + Note 354: _Id.--id., c. 13._ + + +III. + +ANNEE: 1035. + +_Coment pluseurs guerres et occisions sourdirent en Normandie, et +deboutèrent l'enfant Guillaume de la duchée._ + + +(Puisque nous avons descripte la fin et la mendre partie des fais le grant +duc Robert de Normandie, avenant chose est doncques que nous racomptions +aucunes choses par incidence des fais le duc Guillaume, son fils, qui fu +appelé Guillaume le Bastart: coment il eschiva les las et les agais de ses +ennemis, et coment il les dompta tous et mist soubs piés.)[355] Si come +vous avez oï demoura jeune et orphelin; mais toujours croissoit et amendoit +en bonnes mÅ“urs par l'enseignement de ceux qui en garde l'avoient. A son +commencement le faillirent pluseurs et se tournèrent contre luy, et +s'abandonnerent à toutes rapines et à si grans dissencions que maint +milliers d'ommes en furent occis; [356]comme Hue de Monfort contre Gauchier +de Ferrières, dont l'un et l'autre en furent occis; et le conte Gillebert +refu occis en traïson par Raoul de Gaci[357]; et Turor, le maistre le duc +meisme, refu aussi occis par traïson par les eschis[358] du pays. + + Note 355: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 1._ + + Note 356: _Id.--id., c. 2._ + + Note 357: Le latin est ici fort abrégé: «Gillebertus, comes Ocensis, + filius Godefridi comitis, callidus et fortis tutor Willelmi pueri sed + domini, quodam mane dum equitans loqueretur cum compatre suo + Wascelino de ponte Erchenfredi, nil mali suspicans, occiditur cum + Fulcoio filio Geroii. Hoc vero malum, dolosis hortatibus Rodulphi de + Waceio filii Roberti archiepiscopi factum est, per manus crudeles + Odonis Grossi et Roberti filii Geroii.» + + Note 358: _Les eschis._ Les bannis. + +Partout frémissoient guerre et dissencions et occisions: si ne doubtoient à +faire nul mal, pour ce jeune duc qui encore estoit en enfance. Et à ce, se +print garde Rogier Tohins, home estrait et descendu de mauvaise racine[359] +qui, au temps que le duc meut à aller oultre mer, estoit alé en Espaingne +où il fist mainte proesce sor les Sarrazins, (car il estoit home fier et +orgueilleux et preux aux armes.) Moult eut grant despit de ce que +Guillaume, l'enfant, estoit entré en la duchée après la mort de son père, +et dist que bastart ne devoit pas être héritier, né avoir né commandement +né seigneurie seur luy né seur les autres barons de Normandie. Et sans +faille, le duc Robert l'avoit engendré en une pucelle qui avoit nom +Herleve[360], fille de Fulbert, son chamberlent; ainsi estoit despis le +jeune duc Guillaume de tous les nobles homes du pays, et meismement[361] de +ceulx qui estoient descendus de la lignié de Richart. Si commença guerre +contre luy Rogier Tohins, par l'ayde que il avoit des nobles homes du pays. +Mais par une chose fu desavancié. Car il tenoit en despit tous ses voisins +et leur tolloit et gastoit leurs terres, et meismement la terre d'un sien +voisin Honfroy de Vielles; mais cil ne le souffri pas longuement, ains +envoya contre luy Rogier de Beaumont, son fils, et sa meisnie et sa gent. +Et quant Rogier Tohins le vist venir si ne le prisa noient, ains se combati +à luy, et fu occis en la bataille et ses deux fils, Elinard et Herbers. +Robert de Grant-Mesnil, qui là fu, reçut une grant plaie mortelle dont il +mouru trois jours après. [362]Et Rogier de Beaumont, qui ot eu victoire, +rendi graces à Dieu, et tant de temps comme il vesquit puis, s'estudia à +mener bonne vie et à faire bonnes euvres; et fonda une abbaïe de son propre +demaine qui est appelée Préaux et si se maintint bien et loiaument envers +le duc Guillaume et envers tous homes. + + Note 359: Contre l'avis des éditeurs du 11ème volume des Historiens + de France, je pense que le traducteur de Saint-Denis s'est ici + trompé, et qu'il auroit fallu lire: «_De stirpe Malahulci_.» De la + race des Malehout, peut-être la même que celle des _Malaterra_. + + Note 360: _Herleve._ Plus connue sous le nom d'_Harlote_ ou + _Arlette_. Wace la fait fille d'un bourgeois de Falaise: + + A Faleize out li dus hanté... + Une meschine i ot amée + Arlot ot non, de Burgeis née + Meschine ert encore et pucele. (Vers 7991.) + + Note 361: _Meismement._ Surtout. De _Maximè_. + + Note 362: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 4._ + +Tandis, croissoit et amandoit le duc Guillaume en sens et en forces. Si +s'averti coment sa terre estoit gastée et troublée par ses barons meismes. +Lors manda tous ses barons et ses princes et les atrait à amour tant comme +il pot, et les pria et commanda qu'il ne féissent, l'un à l'autre, chose +qui fust contraire à raison. Par le conseil de ses barons fit garde et +tuteur de soy et prince de sa chevalerie Raoul de Gaci et pluseurs de +nobles homes qui bien et loiaument luy obéirent volentiers et luy aidèrent +à plaissier ses ennemis. + + +IV. + +ANNEES: 1044/1049. + +_Coment le jeune duc Guillaume recouvra sa duchée par l'aide du roy de +France. Et coment ses traitres furent desconfis et occis en bataille._ + + +Mais les fils au deable, qui tousjours s'esjoïssent des guerres et des +dissencions[363], s'en alèrent en ce point au roy Henri et tant l'esmurent +par leur desloiauté contre le duc Guillaume,[364] qu'il dist que il ne +seroit en bonne paix de cuer, tant, comme le chasteau de Tillières +demourroit en ce point. Si ne regardoit or pas à l'onneur né à la +courtoisie que son père luy avoit jadis faite. Lors s'accordèrent les +princes de Normandie qui vers leur seigneur estoit loïaus, que l'on +s'accordast à la volenté le roy pour eschiver le contens et la guerre. A ce +s'accordèrent que le roy requerroit, dont il se repentirent puis. + + Note 363: Guillaume de Jumièges ajoute ici, après avoir parlé des + auteurs de ces menées: «Quos nominatim litteris exprimerem, si + inexorabilia corum odia declinare nollem.» Cette réticence est + curieuse, et doit nous laisser penser que fréquemment l'obscurilé + dans les noms propres, chez les historiens du 11ème siècle, a été + calculée. + + Note 364: _Willelm. Gemet. hist. lib. VII, c. 5._ + +Mais quant Gillebert Crespin, à qui le duc Robert avoit baillié le chastel +en garde, vit qu'il avoient ce esgardé que le chasteau fust rendu au roy, +il entra ens et le tint contre le roy, tout appareillié du deffendre. Là +vint le roy, mais moult fu courroucié de ce que le chasteau luy fu véé. +Arrière s'en retraist et assembla grant gent de Normandie et de France, et +assist le chastel moult efforciément; mais le duc proia tant Gillebert +Crespin que il convint qu'il le rendist au roy. Ce fist-il triste et +dolent, et maintenant que le chasteau fu rendu, fu le feu bouté et esprins +partout et fu ars en la présence de tous ceux qui là estoient. + +De là se parti le roy, et assez tost après entra en la contée d'Auge[365] +et ardi une ville le duc, qui avoit nom Argenthom[366]. Au retour se mist; +par celle voie meime qu'il estoit alé vint droit au chasteau de Tillières +et assez tost le restora et le garni moult bien de gent: et si avoit-il dit +qu'il ne seroit restoré de ça un an. [367]Le duc Guillamne s'apperceu bien +du péril qui est en nourrir et essaucier felon et traiteur; car Guy, le +fils Renaut le conte de Bourgoingoe, le traïst en la parfin; si avoit esté +nourri en enfance avec luy, et luy avoit-il donné le chastel de Brioc[368], +pour ce qu'il le peust mieux lier à luy en amour et en loiauté; et tant +fist par sa malice que il perverti plusieurs des plus nobles hommes de +Normandie et les assembla contre le duc, leur droit seigneur. De ceste +alliance fu parçonnier Nigel de Coustances; si estoit au service le duc et +alié à luy par serement. + + Note 365: _D'Auge._ Le latin porte: _Oximensem comitatum_, et Wace, + _Wismes_. C'est _Exmes_, capitale au pays d'Auge (Pagus Oximensis). + Variantes, _Huiges_, _Eu_. + + Note 366: _Argenthom._ Latinè: _Argentomum_. C'est _Argenton_, près + d'_Exmes_. + + Note 367: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 17._ + + Note 368: _Brioc._ Variantes: _Brionne_. Wace dit aussi: + + Et quant il l'ot fet chevalier + Li donna Briunne et Vernon + Et altres terres envirun. + (Vers 8765.) + + Cepedant Guillaume de Jumièges nomme ce lieu: _Castrum Brioci_; mais + la mention de la _Rille_, que nous allons trouver tout-à -heure, + prouve qu'il s'agit bien ici de _Brionne_. + +Le duc, qui sagement regarda que les siens meismes l'avoient traï et du +tout guerpi, et chascun jour s'efforçoient de s'aider de ses villes +meismes, se doubta moult qu'il ne fust osté de sa seigneurie par force, et +que les traiteurs ne féissent seigneur de celuy qui telle envie luy +portoit. Henri, le roy de France, requist par nécessité, et le pria, comme +à son seigneur, que il luy aidast contre ses ennemis; et le roy, à qui il +souvint des bénéfices que son père luy avoit fais, assembla ses osts, en la +contée d'Uisme entra et vint jusques à Valdune[369]. Là trouva les ennemis +le duc, qui estoient trente mille par nombre; et le roy n'avoit avec luy +fors environ trois mille chevaliers. Le duc revint d'autre part à tout son +effort; sur les traiteurs coururent hardiement, et en pou d'eures en firent +si grant occision que ceulx qui ne furent occis au champ, s'enfuyrent et +furent noïés en l'eau d'Olne[370]. Beneureuse fu celle bataille où tant de +traiteurs furent occis, et tant de chasteaux et de forteresses trébuchèrent +en un jour. + + Note 369: _Valdune_, dans le pays d'_Uimes_, ou _Hiesmes_. On ne + retrouve plus sur les cartes le nom de Valdunes; heureusement Wace, + qui connaissoit parfaitement cette partie de Normandie, nous en donne + exactement la position: + + Valedumes est en Oismeis + Entre Argences et Cingueleis; + De Caun i puet-l'en cunter + Treis leugs el mein cuider. + + Note 370: _Olne._ L'Orne. + +De celle bataille eschappa cil Guy, qui celle traïson avoit bastie, et se +feri au chastel de Brioc; mais le roy et le duc allèrent après et +assistrent le chastel et garnirent les deulx rivages d'une eaue qui a nom +Risle. Quant Guy vit qu'il avoient ainsi les rivages garnis et que c'estoit +noient de vouloir eschapper, et d'autre part il sot que le chastel estoit +jà à l'afamer, si fist requerre pardon de son méfait, et le duc eut pitié +de luy, par le conseil de sa gent. Le chastel prist en sa main et luy +commenda qu'il demourast en sa maison avec sa propre mesnie tant seulement. +Lors furent hors de leurs espérances tous ceulx qui contre luy s'estoient +tournés; et meismement quant il virent que partie des chasteaux où il +avoient leur refuge furent abatus et l'autre partie fust garnie en la main +le duc. Lors vindrent à luy en mercy, et luy obéirent comme à leur +seigneur. Puis que les chasteaux et les forteresses furent ainsi abatues, +ne fu plus nul si hardi qui s'osast croler contre le duc. Si eut le duc +ceste victoire (par le roy Henri,) en l'an de l'Incarnacion mil quarante +sept. + +_Incidence._--[371]En ce temps tenoit la contée de Montrueil Guillaume +Guerlant. Descendu estoit de la lignée le grant Richart. Un jour s'en vint +à luy un chevalier qui avoit nom Robert Bigot, et luy dist qu'il estoit +povre et qu'il ne se povoit chevir en ce pays; et puis luy demanda congié +d'aler en Puille où il auroit sa vie plus honorablement. Et le conte luy +dist: «Qui te fait ce faire?» Et cil respondi: «La povreté que je suefre.» +Et le conte respondi: «Sé tu me veulx croire, tu demourras en cest pays, +car tu verras tel temps dedens quatre-vingt jours en Normandie que tu +pourras ravir et prendre quanque tu vouldras, que mestier te sera sans nul +contredist.» Le chevalier le crut et demoura en telle manière. Ne demoura +pas puis longuement qu'il fu de l'hostel le duc et eut s'amour et +s'accointance, par un sien cousin qui avoit nom Ricnart. Un jour parloit le +duc privéement; si avint que entre les autres paroles luy dist le chevalier +ce que le conte Guillaume luy avoit dit. Mander le fist le duc maintenant, +et luy demanda pourquoi il avoit dit teles paroles. Cil ne le pot noier né +esclairier l'entencion de sa parole; et le duc luy dist tout couroucié: +«As-tu donc pourchacié et fait par quoy Normandie soit par toi troublée, et +que je sois deshérité par ton pourchas, qui proméis au chevalier +souffraiteux tant de proie et de rapines? Ainsi ne sera pas sé Dieu plaist; +ains aurons paix pardurable par le d'on de notre créateur. Si te commande +que tu vuide tantost Normandie et que tu ne sois si hardi que tu retournes +tant comme je vive.» Et cil s'en parti tantost et s'en ala honteusement en +Puille à un sien escuier; et le duc donna la contée de Montrueil à son +frère Robert. Ainsi humilia le duc ses orgueilleux parens qui luy venoient +de par son père; et ceulx qui luy appartenoient de par sa mère, qui humbles +estoient et débonnaires, essauçoit et élévoit. + + Note 371: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 19._ + + +V. + +ANNEE: 1054. + +_Coment le roy, par l'enticement des envieus, guerroia Normandie, et coment +ses gens furent desconfis et occis par les Normans._ + + +[372]Puis que les Normans orent conquist Neustrie, ne fust un jour que les +François ne leur portassent envie. Les roys esmouvoient encontre eulx et +leur faisoient entendre que il tenoient les terres que il avoient tollues à +leur ancesseurs. Par les paroles d'envieux fu le roy Henri si meu contre le +duc Guillaume, qu'il entra en Normandie à deulx paires d'osts: l'une de +fors chevaliers esleus envoia par devers Caux et la livra en conduit à +Huedes, son frère; l'autre mena il meisme en la contée d'Evreux, et en fist +chevetain Geffroy Martel. Le duc, qui vit ainsi son païs destruire, fu +moult dolent. Une partie de ses chevaliers envoia contre ceulx qui estoient +entrés en Caux, et il meisme prist l'autre et vint là où le roy estoit. +Ceulx qui en Caux furent envoies vindrent à Mortemer[373], là où les +François estoient. Là les trouvèrent où il ardoient tout et roboient et +honnissoient les femmes à force. Ensemble se combatirent d'ambedeulx pars +moult cruellement, et dura la bataille dès le matin jusques à nonne, sans +cesser, et trop en y eut d'occis d'une part et d'autre. Mais à la parfin, +les François, qui sans raison destruisoient le païs, furent desconfis (tout +ainsi comme le champion est plutost vaincu quant il se combast pour +mauvaise cause, que celuy qui se combast pour la bonne.)[374] + + Note 372: _Will. Gemet. hist., lib. VII, c. 24._ + + Note 373: _Mortemer-sur-Eaulne_, entre Aumale et Neufchatel. + + Note 374: Notre bon traducteur, que les rodomontades de l'historien + normand impatientent, se permet de rappeler la seule raison qui lui + semble plausible de l'infériorité de courage des François, dans cette + circonstance. + +Moult fil le duc lié de ces nouvelles et pour ce qu'il vouloit le roy +espouvanter, envoia-il un message près des herberges sur une haulte +montaigne. Quant il fu nuit, haultement commença à crier; et ceus qui +faisoient le gait s'en allèrent celle part, et luy demandèrent pourquoy il +crioit et qui il estoit. «Je ay nom,» dist-il, «Raoul de Toene, et vous +apporte dures nouvelles. Allez à Mortemer, et menez chars et charettes, et +rapportez les corps de vos amis qui là sont occis. François estoient venus +pour esprouver la chevalerie des Normans, mais il l'ont trouvée plus grant +qu'il ne voulsissent. Huedes, le chevetain, s'en est fui, et Guy, le conte +de Poitou, y est prins et tous les autres y sont mors et prins ou eschappés +par grant fuyte. Si rendez ces nouvelles au roy de par le duc de +Normandie[375].» Et quant le roy sot la vérité, si ne voult pas aler avant, +mais s'en retourna tout dolent de la perte de sa gent[376]. Et le duc +restora le chastel de Breteuil encontre le chastel de Tillière, que le roy +luy avoit tollu, qui ne vault pas moins de celuy. Bien le fist garnir et +puis le bailla à garder à Guillaume, le fils Hosbert. + + Note 375: Wace, contre son habitude, a abrégé ici le texte précieux + de Guillaume de Jumièges: + + Là u li Reis fu hebergiés + Fist un home tost enveier, + Ne sai varlet u esquier; + En un arbre le fist munter + Et tute nuit en haut crier: + --François! François! levez! levez! + Tenés vos veies, trop dormés: + Alés vos amis enterrer + Ki sunt ocis à Mortemer. + (Vers 10073.) + + Note 376: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 25._ + + +VI. + +ANNEE: 1089. + +_Coment le chevetain des souldoiers Normans, qui estoient en Puille, tolli +par force une chièvre de la goule d'un lion, et geta le lion par la queue +par-dessus les murs du palais._ + + +[377]_Incidence._--En ce temps que les Normans estoient en Puille +souldoiers entour Wilmache, le duc de Salerne, estoit leur chevetain +Toustain Scitel; homme estoit renommé de maintes grandes proesses. Entre +les autres hardiesces dont il avoit faites pluseurs en fist-il une dont il +estoit trop renommé. Une fois vist-il un lyon qui tenoit une chièvre en sa +goule; vers luy courut et la luy arracha à force; et puis le prist parmy la +queue en ce point que il estoit encore tout forcené de sa proie, et le jeta +par-dessus les murs du palais, ainsi comme il fust un mastin. + + Note 377: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 30._ + +Tant le haoient les Lombars par envie que il désiroient sa mort. Une fois +le menèrent en un désert où un grant dragon habitoit et grant multitude +d'autres serpens, et quant il y fu, si tournèrent tous en fuyte. Toustain, +qui pas ne savoit la traïson, s'émerveilla moult quant il les vit fuir, et +demanda à son escuier que ce estoit. A tant vint le dragon sur luy +soudainement, et luy lança feu et flamme parmy la goule, si que luy ardi +son escu en un moment et puis engoula la tête de son cheval. Et Toustain +sacha l'espée[378] et le féri si durement qu'il l'occist; mais il fu si +envenimé de son flair qu'il ne vesqui que trois jours après. Quant il fu +mors les Normans firent deulx princes, Ranulphes et Richart; et en venjance +de la mort Toustain, se combattirent contre les Lombars et firent d'eulx +grant occasion. + + Note 378: _Sacha._ Tira. + +[379]Moult avoit le roy Henri grant désirier de vengier la honte et le +dommage que le duc Guillaume luy avoit faite. Grant ost rassembla de +rechief et appela en son aide Geffroy, e conte d'Anjou, et puis s'en vint +en Normandie. La contée d'Uisme trespassa et celle de Baieux; au derrenier, +se mist au retour, et s'en vint par l'eaue de Dive; oultre passa l'une +partie de son ost, et l'autre partie s'arresta par deçà né passer ne pot, +pour la mer qui jà estoit montée. Le duc survint à grant ost et couru sus à +ceulx qui par delà estoient demourés. Pluseurs en occist et prist en la +présence le roy, qui aidier ne leur povoit. Toutefois s'apensa-il que il +avoit tort vers luy, et qu'il estoit esmeu contre luy sans raison par +l'enticement de deulx envieux. Enseurquetout, il regarda la valeur et la +proesse du duc et qu'il luy chéoit bien en toutes choses; si désira moult +à avoir s'amour et s'acointance. Si bonne paix firent ensemble que oncques +puis n'y eut sé bien non, et luy rendi le roy le chastel de Tillière que il +luy avoit tollu. + + Note 379: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 28._ + + +VII. + +ANNEE: 1050. + +_Coment un abbé et son couvent, de la cité de Radibonne, en Bavière, +affermèrent au peuple d'un homme mort que il trouvèrent au fondement de +leur églyse, que c'estoit le corps Monsieur saint Denis, pour essaucier +leur lieu._ + + +(En ce temps tenoient l'empereur de Rome et le roy de France Henri grant +amour et grant affinité ensemble: car le roy Henri avoit une sienne niepce +par mariage.) [380]Si avint ainsi que le roy Henri envoia ses messages à +l'empereur pour aucune besoingne avoir, si comme il est de coustume entre +les roys et les empereurs. En Bavière estoit l'empereur, en une cité qui a +nom Radibonne; et tout le peuple du pays, les barons et les prélas estoient +assemblés pour aucune erreur qui estoit espandue par le païs: si vous +comperons coment. + + Note 380: Cela est pris du livre intitulé: _De detectione corporum + S.S. Dionysii, Rustici et Eleutherii_. (Voyez les _Historiens de + France_, tome XI, p. 469.) + +En ceste cité il est une abbaïe fondée de Saint-Ermantrus. Si avint que +l'abbé de léans faisoit un fondement pour maçonner en l'églyse qui moult +estoit vielle et ancienne, ains comme sé elle déust cheoir. Dedens +trouvèrent le corps d'un homme tout entier. Tantost cheyrent en ténèbres +d'ignorance et oublièrent la paour de Nostre-Seigneur, pour ce que il +vouloient essaucier leur lieu; et affermèrent au peuple qu'il avoient +trouvé le corps saint Denys aréopagite. Tost fu ceste nouvelle par le pays +espandue: l'évesque meisme de la cité manda les autres évesques voisins, et +leur demanda conseil de ceste chose, et leur dist à la parfin que c'estoit +sa volenté que tel corps qui ainsi avoit esté trouvé fust levé +solempnellement et mis entre les corps sains. A ce s'accordèrent tous, et +asséna l'évesque le jour de celle élévation, et les pria qu'il revenissent +tous à celuy jour. + +Endementres, furent plusieurs de divers ordres qui amonestèrent l'évesque +qu'il priast l'empereur qu'il voulsist estre à ce jour. Et l'empereur, qui +pas ne cuidoit que ce fust vérité, se fléchit toutefois à leurs prières et +leur promist que il y seroit. Endementres assembla le peuple et les prélas +de diverses régions. En la parfin, vint l'empereur et l'apostole Léon, qui +nouvellement estoit ordené. En ce point, vindrent les messages le roy Henri +à la court de l'empereur. Moult s'emerveillèrent quant il virent l'apostole +et les barons et les prélas et tout le peuple assemblés: et demandèrent +sagement pourquoy ce estoit. Et quant il sceurent la vérité, si n'en firent +nul semblant, ains se présentèrent devant l'empereur pour dénoncier la +besoingne pourquoy il estoient venus. L'empereur les escouta volentiers, et +quant il s'en fu conseillié, si leur donna response souffisant à leur +oppinion. + +Lors cuida qu'il demandoient congié de retourner en leur païs; mais avant, +descouvrirent ce qu'il avoient en leurs cuers conceu devant l'empereur, et, +en la présence de tous, parlèrent en telle manière: «Très puissant +empereur, tu scés bien que cil n'est pas establi en son propos qui a double +courage[381]; et comme cil vice fait à blasmer en personne de petit estat, +moult doit mieux estre damné en prince, en empereur et en roy; car ainsi +comme aucun esleu en grant dignité resplandist plus s'il est enluminié de +vérité, ainsi cil meisme qui est en tel état fait plus à dampner et à +despiser, s'il s'abandonne à péchié; et ce voulons manifester pour ce que +nous avons ainsi commencié à parler. Tu as maintenant promis que tu +garderas loïauté et amitié générale envers notre roy; mais il semble que tu +face jà contre luy et contre ce que tu as promis, car nous avons entendu +que cil peuple, qui ci est assemblé de divers lieux, est pour ce venu que +tu veus lever et metre en révérence avec les sains martirs la charoingne +d'un homme mort que l'en a trouvé en terre; et plus, que l'en le veult +lever pour le corps saint Denys l'aréopagite. Si tu veulx bien savoir et +enquerre la vérité de ceste chose que nul ne devroit né penser né dire né +faire, car la sentence des plus grans clers qui soient en France conferme +que l'en treuve ès gestes le roy Dagoubert, qui fonda l'églyse, que il +scella le corps saint Denys et de ses deux compaingnons en chasces dont +l'entrée ferme à trois paires de serreures que l'en puet encore veoir +jusques au jour d'uy; et les mist darrière l'autel en une croute voutée à +chiment qui est si fort et si estroite que nul n'y puet entrer fors par une +petite entrée; et plus encore, que par-dessus est un tabernacle hault et +pesans d'or fin et de pierres précieuses, où le saint clou et la sainte +couronne sont honnestement gardées jusques au jour duy; et sé le corps +saint Denys doncques est si diligemment gardé et a tousjours esté, comment +le eust su nul larron embler? Après comme tu dois savoir que il soit +apostre de France, et la couronne et le roiaume a tousjours esté gardé et +deffendu par les prières de si grant patron, nous nous esmerveillons coment +tu t'es si légièrement assenti à croire ceste erreur, tu qui recongnois de +parole que tu es joins à nostre roy en amistié et en charité, pour laquelle +chose il nous semble que tu ayes courage et propos de grever et de faire +moleste au roiaume de France, quant tu accordes que celle charoingne d'home +mort soit levée pour le corps saint Denys l'aréopagite, au moins, jusques à +tant que tu ayes fait savoir à nostre seigneur le roy de France, ton amy, +que il fasse enquerre loiaument, savoir non sé il a en France le corps +saint Denys; et sé tu oïs dire certainement que il ne soit là , si pourras +faire ce que tu as commencié; et sé tu le fais autrement, nous cuidons que +moult de maux en doivent venir.» + + Note 381: _Courage._ Manière de penser. _Courage_ étoit autrefois + synonyme de _cÅ“ur_. + +Après ce que les messages orent ainsi parlé et l'empereur les eut +diligemment escoutés, si leur respondi que il s'en conseilleroit à +l'apostole et aux barons. Après le conseil leur respondi que leur sentence +estoit bonne et selon raison. A tant s'en partirent les messages et s'en +retournèrent en France. + + +VIII. + +ANNEE: 1050. + +_Coment ceste erreur fu estainte et prouvée du contraire à Saint-Denis, en +France, par le démonstrement des glorieux martyrs Monsieur saint Denis et +ses compaignons, en la présence le roy, et les barons, et les prélas et le +peuple._ + + +Quant il furent retournés et il eurent au roy rendu response de la +besoingne pourquoy il estoient là alés, si luy comptèrent après, tout par +ordre, coment ceste chose estoit alée. Et le roy, qui moult estoit en +grande cure de ceste chose, manda, à jour nommé, les barons et les prélas +du royaume et les assembla, et meismement Huon, abbé de Saint-Denys. Et +quant il furent assemblés, le roy leur compta la besoingne à grant pleurs +et grant larmes, si comme les messages luy avoient rapporté, et leur +demanda conseil de ceste chose. + +Lors trouvèrent en leur conseil que ceste erreur ne pouvoit estre esteinte +sé ce n'estoit par la démonstrance du corps; et que l'abbé mandast par tout +et signifiast, par lettre, le jour que ce serait fait; et que tous ceulx +fussent présens à qui les lettres seroient portées; et que il ne laissast, +en nulle manière, que il ne feist savoir le jour à ceulx qui ceste erreur +avoit esmeue, pour ce que, sé il n'y estoient pas, la derrennière erreur ne +fust pire que la première; à tant se despartirent tous. Mais l'abbé leur +pria avant, que il venissent quant il leur feroit assavoir le jour. Et +l'abbé repaira à Saint-Denys, et raconta au couvent de léans ceste chose à +grant plours et à grant larmes; et les frères, qui doubtoient le commun +péril, estoient à grant mésaise et chanceloient entre paour et espérance, +et touteffois furent-il relevés et confortés par la grace de celuy en qui +l'espérance des bien-créans est toute mise jus, et se mistrent en la +disposition de Nostre-Seigneur, et s'abandonnèrent moult efforciement à +vigilles et à oroisons communes et privées. Et l'abbé envoya, tandis, ses +lettres près et loing, et si n'oublia pas à envoyer à ceulx de la cité de +Radibonne, par qui celle erreur estoit commenciée, et assigna le jour au +cinquiesme des ides de juing. + +Quant le couvent eut longuement esté en oroisons, en vigilles, en jeunes et +autres pénitences par quoy la divine pitié a mercy de pécheurs, et le jour +que fu mis approcha, si commencèrent à venir de toutes pars évesques, abbés +et prestres et clers, moines, contes et barons; et, du menu peuple, hommes +et femmes sans nombre, de diverses contrées; et si y vint Huedes, le frère +le roy, que le roy y envois, et, avec luy, plusieurs gens de court; et si +luy commanda que il luy sceust raconter certainement en quelle manière le +créateur de toutes choses vouldroit révéler aux siens ce qu'il désirent. Si +n'y voult pas venir, car il se sentoit à si grant pécheur, ce disoit, que +il n'estoit pas digne de regarder de yeux du corps les reliques de si +précieux martyr; mais touteffois créoit fermement et loiaument que la +divine debonnaireté seroit là présente par Å“uvres; et si envoia une pourpre +vermeille pour envelopper les précieuses reliques[382]. Quant ce vint après +l'office des matines, que tout le couvent eut esté toute nuit en oroison, +et les évesques et les abbés furent présens, il ostèrent l'escrin de +l'entrée de la fort voute, à grant révérence, et fu apportée devant tous +scellée et forment et fermement, par merveilleux art, selon l'ancienne +coustume des orfèvres qui jadis furent. Descellée fu à grant peine en la +présence de tous, et furent trouvés entièrement les os du corps du précieux +martyr, enveloppés en un drap de soie si viel et si pourri, que il +s'anientissoit et devenoit poudre entre les mains de ceulx qui le +manioient, ainsi comme fait toille d'araignées. Tous furent maintenant +remplis de si grant odeur, que il disoient que nulle espice né nulle odeur +aromatique ne povoit si souef flairier. Lors furent maintenant remplis de +si grant léesse qu'il commencèrent à chanter graces et louanges à +Nostre-Seigneur, et en grans larmes et en grans sangloux entremellés, +assemblèrent les pièces du viel paile et la poudre de vestement Monsieur +saint Denys et ses compaingnons; et les os qui par l'abbé Hues de léans +estoient traittés dévotement enveloppèrent au riche paile que le roy y eut +envoié. Lors commencèrent les évesques à crier au peuple la vérité si comme +il l'avoient trouvée: adoncques la joie fu si grant au peuple que nul ne le +pourroit dire. Un pou en loing de l'églyse portèrent les reliques en +procession pour esmouvoir la dévocion du peuple. Huedes, le frère du roy, +retourna au roy à Paris, et luy compta tout, par ordre, si comme il avoit +esté. Et le roy, qui fu lié oultre mesure, vint en ce jour meisme à pié, et +tout nus piés par grant dévocion, et vint jusques à l'églyse moult +humblement, pour honorer son glorieux seigneur. Après, offri un riche drap +de soie et puis prist congié de retourner. Les reliques portèrent à +procession à grant multitude de peuple, devant et darrière, et puis +asseirent la chasse sur l'autel. Ainsi demoura vingt jours entiers, pour la +multitude du peuple; car chascun jour venoient nouvelles de diverses +régions, et tant comme il demoura ainsi, fu gardé, par jour et par nuit, +des deux parties du couvent, l'une après l'autre. Si fu ainsi laissié tout +apensement, jusques à tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent +savoir la certaineté par eux ou par autruy. + + Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit dû faire remonter + l'_oriflamme_ au don de cette _pourpre vermeille_, et je ne comprends + pas comment aucun de ceux qui ont parlé de ce fameux étendard ne + s'est arrêté au récit de cette première ouverture de la chasse de + Saint-Denis. + +Après les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme +il estoit devant, à la loange de celuy qui vit et règne sans fin. + + +IX. + +ANNEE: 1050. + +_Des noms des barons et des prélas qui la furent présens._ + + +Si ne doit-on pas entrelaissier que l'en ne mette les noms d'aucuns qui là +furent, à la mémoire de ceux qui à venir seront. + +Des prélas furent cils: Guy, archevesque de Sens; Robert, archevesque de +Cantorbie; Imbert, évesque de Paris; Elinant, évesque de Laon; Baudouyn, +évesque de Noyon; Gautier, évesque de Meaux; Frolans, évesque de Senlis. Si +amena chascun avec soy vaillans personnes et clers et lays. Des abbés +furent cils: premier, l'abbé Hues de Saint-Denys; Aubert, abbé de +Nermoustier; Jehan, abbé de Fescamp; Landry, abbé de +Saint-Pierre-de-Chartres; Robert, abbé de Saint-Pierre-de-Fossés; Raoul, +abbé de Saint-Remy de Rains. Si fu celui un des messages qui afferma devant +l'empereur que saint Denys l'aréopagite estoit en France, et si y fu +Geffroy, abbé de Coulons, et tous ces abbés avoient amené preud'homes et +religieux. Des barons furent cils présens: Huedes, le frère le roy; +Gautier, le conte de Pontis; Girart, conte du Corbueil; Yves, conte de +Beaumont; Galerant, conte de Meulant, et maint autres nobles hommes, sans +le grant nombre des simples chevaliers. + + +X. + +ANNEE: 1051. + +_Coment le roy espousa la fille au roy de Roussie, dame de sainte vie. Et +coment la cite de Paris fu arse, et coment le roy fist couronner Phelippe +son fils ainsné. Après, de la mort le roy Henri._ + + +[383]De la niepce Henri, l'empereur d'Allemaingne, que le roy eut espousée, +eut le roy une fille qui assez tost fu morte; la mère meisme ne vesqui puis +longuement; et le roy, qui pas ne voult estre sans femme, envoia Gautier, +évesque de Meaux, au roy de Roussie, et luy manda qu'il luy envoiast une +sienne fille qui avoit nom Anne; et cil le fist moult volentiers. Et quant +elle fu venue, le roy manda ses barons et l'espousa moult solempnellement. +Et la dame, qui sainte vie menoit, pensoit plus aux choses spirituelles qui +à venir sont que elle ne faisoit aux temporelles, en espérance qu'elle en +receust le loier en la vie perdurable. Une églyse fonda en la cité de +Senlis, en l'onneur de saint Vincent. + + Note 383: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._ + +Beneureusement et glorieusement vesqui le roy avec ele long-temps, et +engendra en ele trois vaillans fils: Phelippe, Robert et Hues, qui fu +appelé Hues-le-Grant, et fu père Raoul, conte de Vermandois. + +En ce temps fu arse la cité de Paris, et avecques, en tour ce temps, fu +famine trop grant qui dura bien sept ans. Phelippe, l'ainsné des trois +frères, fu oint et sacré au vivant de son père, et par son commandement; +car il estoit jà viel et débrisié; ce fu en l'an de l'Incarnation mil +soixante-dix. Eu l'an après morut Henri et fu enseveli en l'églyse +Saint-Denys avec son père et son aïeul et son bisaïeul, et les autres roys +qui laiens gisent. Cil roy Henri fu moult vaillant et moult courageux en +armes. + + + +_Ci finent les fais au bon roy Henri._ + + + + +CI PARLE DU PREMIER +ROY PHELIPPE. + +* * * * * + + +I. + +ANNEES: 1080/1095. + +_Coment il saisi la contée de Vauquessin, et coment il ferma le chastel de +Montmelian. Et coment le duc Guillaume de Normandie passa en Angleterre et +occist le roy et saisi le roiaume. Et coment le pape Urbain fist croiserie +pour aler oultre-mer._ + + +[384]Le roy Phelippe, qui fu le premier des roys qui par ce nom fust +appelé, vesqui en son temps moult en paix[385], et moult luy fu fortune +débonnaire. Femme prist qui Berthe fu appelée, fille le conte de Hollande +et sereur le conte Robert de Flandres. De celle eut une fille et un fils. +La fille eut nom Constance et le fils Loys. Puis fu-elle espousée à +Buiaumont, le prince d'Antioche. Le roy, qui véoit bien que son pouvoir et +sa seigneurie estoit moult amenuisiée, ce luy estoit avis, par le défaut de +ses ancesseurs, désiroit moult à mouteploier. En ce temps, estoit conte de +Bourges un vaillant chevalier qui Harpin avoit nom. Cil Harpin, si comme +aucunes escriptures dient, se croisa à la première croiserie de Perron +l'Hermite, qui fu en ce temps, et ala oultre-mer à la première muete; la +contée de Bourges vendit au roy Phelippe soixante mil sols[386]. + + Note 384: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._ + + Note 385: _Moult en paix._ Cela n'est pas dans le texte d'Aimoin, qui + se contente de donner à Philippe l'épithète de _Magnificus_. + + Note 386: Harpin, comte ou vicomte de Bourges, a été célébré dans les + chansons de geste du treizième siècle. Celle de Lion le fait père du + héros principal, et, suivant elle, Harpin auroit été dépouillé de son + fief en punition d'un meurtre commis sous les yeux du roi de France. + Plus tard son fils Lion seroit revenu à Bourges et auroit été reconnu + comme le légitime héritier des domaines de son père. (Voyez le + manuscrit du Roi, fonds de Sorbonne, n° 450.) + +Après ce, avint que guerre mut entre Geffroy-le-Barbu, conte d'Anjou, et +Fouques Rechin, son frère, qui conte estoit de Gastinois. Si estoit la +cause telle que Fouques se plaingnoit de ce que son frère luy avoit donné +trop petite partie de terre. Au roy Phelippe ala et luy promist que il luy +lairoit toute la contée de Gastinois, mais que il ne luy nuisist de la +guerre que il pensoit à mouvoir contre son frère. Et le roy se conseilla +sur ce, puis luy octroya volentiers. Lors vint Fouques à bataille contre +son frère et eut de luy victoire par l'aide des Angevins et des Torainois, +et le prist et le tint en sa prison jusques à la fin de sa vie; mais en +celle bataille eut assez occision de barons et d'autres gens. Après celle +victoire laissa au roy la contée de Gastinois, si comme il luy avoit +promis; mais les riches hommes et les chevaliers du païs ne vouldrent faire +hommage, jusques à tant qu'il eut juré, comme roy, que il tendroit les +anciennes coustumes du païs. + +Ne scay quans ans après, si comme convoitise et malice croissent toujours, +le roy saisi et prist la contée de Vouquesin et la tint en sa seigneurie; +et ferma lors le chastel de Montmelian[387], contre le conte Huon de +Dampmartin. (Mais cy endroit doit chascun savoir que ceste contée de +Vouquesin muet[388] des fiés de Saint-Denys en France, et quiconque la +tient, il en doit l'ommage à l'abbé de laiens. Et le service du fié si est +tel que il doit porter ès batailles et ès osts l'oriflamme Monsieur saint +Denis, toutes les fois que le roy ostoie; et le roy la doit venir querre en +l'églyse par grant dévotion et prendre congié aux martyrs avant qu'il +meuve. Et quant il part de l'églyse, il s'en doit aler tout droit là où il +muet, sans tourner né çà né là en autre besoingrie[389].) + + Note 387: _Montmelian._ D'après ce texte, le château de Montmelian + devoit être entre le Vexin et le comté do Dammartin en Goële. Cette + position est encore attestée par le rapprochement de deux passages du + roman de _Garin-le-Loherain_. Dans le premier, Fromont citant un don + que lui fit le roi: + + Jà fust uns jor que m'éustes covent, + Quant vous chaciez devant _Montmelian_, + En la forêt qui à celui appent, + Quant à Begon donnas en chasement + La ducheté de Gascongne la grant.... etc. + (Tom. 1, p. 123.) + + Et plus loin, Fromont revenant sur lu même point: + + Vous savez bien l'emperères jadis + M'ot en covent quant il fu à Senlis, + Quant à Bégon la Gascongne rendit..., etc. (Id., p. 149.) + + Il existe encore aujourd'hui, au-dessous des forêts d'Ermenonville et + de Chantilly, un petit bois de _Montmelian_, près d'un hameau nommé + Notre-Dame de Montmelian. C'est là qu'étoit le château fermé par le + roi Phillippe Ier. + + Note 388: _Muet_ est mouvante. + + Note 389: De là l'opinion à tort soutenue par Ducange et autres + savans illustres, que nos rois auroient adopté l'oriflamme de + Saint-Denis seulement depuis la réunion du Vexin à la couronne. + Mais ce passage bien compris, et la charte de Louis-le-Gros sur + laquelle on s'est appuyé, prouvent justement le contraire. Voyez + une note de _Garin-le-Loherain_, tome 2, page 121. Voyez aussi le + précieux ouvrage de M. Rey sur le _Drapeau et les insignes de la + monarchie françoise_. Paris, 1836. + +_Incidence._--Sept jours devant les kalendes de may, apparurent comètes au +ciel, près de cinq jours, et donnoient grant clarté contre occident. + +En cest an meisme, avint que Guillaume, duc de Normandie, passa en +Angleterre; (le roy occist) et saisi le roiaume. + +En cest an meisme, osta le roy Phelippe les chanoines lui estoient à +Saint-Martin-des-Champs, delez Paris, ainsi comme par divine inspiration, +pour ce qu'il vivoient déshonnestement et faisoient mauvaisement le +service. L'églyse donna à Saint-Pierre-de-Clugny et fist laiens venir les +moines de l'abbaïe, au temps l'abbé Huon. + +[390]En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil quatre vingt et quinze, +vint en France le pape Urbain; homme estoit plain de bonnes meurs et de +grant dévocion. Son concile assembla en la contée de Clermont en Auvergne. +Et quant le concile fu assemblé qui fu de trois cent et vint, que évesque +que abbés, il se leva au concile et commença à parler comme cil qui estoit +bien enparlé et de parfonde loquence. Lors les commença à enseigner et +amonester comment il se devoient maintenir et gouverner eulx et le peuple +de leur éveschié et de leurs diocèses par les provinces. Lors descendi en +plourant sur la povre terre d'oultre-mer où nostre Sauveur avoit esté mort +et vif et crucifié pour nos péchiés, que la gent sarrazine destruisoient, +si comme il avoit oï dire certainement; si amonestoit, à grans soupirs, le +peuple et les barons que elle fust secourue. + + Note 390: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 48._ + +Sa parole, qui volentiers fu reçue ès cuers des bons crestiens par la vertu +u Saint-Esperit, fist grant fruit: car le très-vaillant Aimars, évesque du +Pui, se croisa tantost, embrasé de l'amour Nostre-Seigneur, comme cil qui +tant bien fist et tant fust sage et preux en secourre et en aidier en toute +manière la chevalerie de la crestienté; si comme il est apparent, ès fais +que le barnage[391] de France fist en celle voie. + + Note 391: _Barnage._ Baronnage. + +Après luy, se croisèrent les haulx hommes Hues-le-Grant[392], frère le roy +Phelippe; Raymont, le conte de saint Gile; Estienne, le conte de Blois; +Robert, conte de Flandres; Paiens de Kaneleu[393], Rogier de Rosoy et maint +autres princes du roiaume de France, outre chevalerie et gens de pié sans +nombre. Par la renommée de ceste croiserie, se croisèrent maint autres +nobles et princes en autres régions. + + Note 392 _Hues-le-Grant._ «Hugo magnus.» Cette finale du nom de + plusieurs membres de la famille capetienne ne doit-elle pas être + considérée comme analogue à celle des Charles de la seconde race. + _Carlomannus_ ou _Carlomagnus_, _Hugomagnus_, etc. + + Note 393: _Paiens de Kaneleu._ Le latin du continuateur ne porte pas + ce nom ni le suivant. + +En Sezile Buiaumons, le prince de Puille qui fu fils Robert Guichart, +estrait de la nacion des Normans; et le vaillant Tancrès, ses niés et maint +autres vaillans chevaliers de celle contrée; en Lorraine, le vaillant +Godefroy de Bouillon, Baudouyn et Eustace, ses frères, et maint autres +nobles princes de celle région. Et Nostre-Seigneur, qui vit leur intention +et leur bonne volenté, leur donna si grans graces que, après tant de paines +et de travaux que il souffrirent pour l'amour de Nostre-Seigneur, +prinstrent-il la grant cité de Nice et la noble cité d'Antioche, et puis +après la sainte cité de Jhérusalem et aultres plusieurs cités et chasteaux +sans nombre; et délivrèrent le saint sépulcre des paiens et de leurs +ordures, et les occistrent et destruirent, et orent tousjours victoire par +la vertu du Saint-Esperit. Et quant il orent ainsi esploicté, aucuns +retournèrent en leurs contrées et aucuns démourèrent au pays pour la terre +et le peuple deffendre, si comme Godeffroy de Bouillon, qui puis fu roy de +Jhérusalem, Baudouin et Eustace ses frères et maint autres barons. + + +II. + +ANNEES: 1100/1101. + +_Coment le roy Phelippe refusa la royne Berthe sa femme et la mist en +prison. Et coment l'apostole l'escomenia et son roiaume. Et de Loys, son +fils, coment il deffendi viguereusement le roiaume contre le roy +d'Angleterre._ + + +(Atant nous tairons de ceste matière qui pas n'appartient à nostre propos; +si parlerons du roy Phelippe et de son fils Loys qui, avec son père, +gouverna le roiaume, ains qu'il fust couronné jusques à ce qu'il alast de +vie à mort: et puis se fist couronner et régna tout seul; comme roy fier et +vertueux, si comme nous racompterons en ses propres fais.) + +[394]Grant temps après refusa le roy Phelippe la royne Berthe, sa femme, +par l'amonestement du deable; du tout se retrait d'ele et la mist en un +fort chastel qui a nom Montrueil sur la mer, dont il l'avoit, devant ce, +douée, et s'abandonna à la luxure et avoultire, qui parestoit trop honteuse +chose à si hault homme. A Foulques Rechin, conte d'Angiers, tolli-il +Bertrade sa première femme; par plusieurs ans fu avec ele en avoultire et +la dame eut trois enfans de luy, deux fils et une fille. Les deux fils +furent Phelippe et Floire, et la fille fu puis contesse de Triple. +Longuement vesqui ainsi en avoultire, né oster ne s'en vouloit pour nul +amonnestement; mais l'apostoile, qui vouloit pourveoir au salut de s'ame, +et qui se doubtoit que Dieu ne l'en méist à raison par son deffaut, au jour +du jugement, escoménia luy et son roiaume; et le roy qui toutefois douta la +sentence par la grace que Nostre-Seigneur lui fist, laissa celle dame qu'il +avoit longuement tenue es avoultire, et reprist la royne Berthe, sa loyale +espouse. [395]Le damoiseau Loys, qui encore estoit en l'aage de douze ans +ou de treize ans, estoit tant beau et tant doulx et tant preux et tant bien +affaitié en toutes choses et plain de bonnes meurs, et tant amandoit +toujours en proesce et en courage que il donnoit bonne exemple de soy, aux +barons et au peuple, de son roiaume maintenir et gouverner, et des églyses +deffendre merveilleusement. Dont tous ceulx qui bien et paix aimoient en +estoient en grant désirier. + + Note 394: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 49._ + + Note 395: A compter d'ici commence la traduction de la _Vita Ludovici + regis Philippi filii_, par le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger. + +Icil noble damoiseau s'accoustumoit à amer et à honnorer l'églyse de +Saint-Denys de France, selon la coustume de France ancienne et de +long-temps; et selon ce que ses ancesseurs la maintindrent, il la maintint +tousjours à grant chierté et à grant révérence, pour l'onneur des martyrs +desquels il estoit soustenu et aidié en ceste mortelle vie et par quelles +prières il attendoit à estre secouru quant à l'ame, après la mort; et si +pensoit à estre moine de léans, sé ce fust que estre péust. Mais tandis +comme il estoit encore en l'aage de douze ou de treize ans, se penoit-il +moult de venir à valeur et à proesce de grant homme, non pas à chacier né à +autres jeux enfantins à qui tel aage s'abandonne légièrement; ains +apprenoit et usoit des armes par qui l'on vient à proesce et à valeur; et, +sans faille, faire luy convenoit par force, sé il ne voulsist perdre son +roiaume par mauvaiseté et par paresse; car les plus grans et les plus +puissans des barons du roiaume le commencièrent à assaillir: et meismement +le puissant et le couragieux roy d'Angleterre, fils Guillaume, duc de +Normandie, qui Angleterre conquist et fust appelé Guillaume le bastart. Et +pour ce que il commença à estre assailli si jeune, fu il preux, par les +grans besoingnes qui luy sourdoient de toutes pars: car vertu et proesce +croit par us et par travail endurer, et en devient on sage et pourveus aux +grant besoingnes, et en vient-on souvent à grans emprises. Et par ce +s'enfuit paresse et oisiveté, qui trop font de maus à ceus qui les +maintiennent; car ainsi comme dit le sage: «Oisiveté et paresse +admenistrent nourrissement aux vices.» + +Cil roy Guillaume d'Angleterre estoit chevalier merveilleus aux armes et +sur tous hommes estoit convoiteux et désirant d'acquerre los et renommée. +Quant il eut deshireté son ainsné frère, Robert, le duc de Normandie, de +toute la duchée, si comme elle s'estent, après ce qu'il s'en fust alé +oultre-mer, si se commença à approchier des marches du roiaume de France et +à assaillir le noble damoisel Loys, en toutes les manières qu'il povoit. +Semblablement et dessemblablement guerroioient l'un l'autre: semblablement +en ce que l'un né l'autre ne se tenoit maté né vaincu; dessemblablement en +ce que le roy Guillaume estoit fort et aduré et parcréur d'aage, comblé +d'avoir et large despendeur, et que merveilleusement savoit atraire à luy +chevaliers et soudoiers; et que le jouvenceau Loys estoit povre d'avoir et +jeune d'aage, et se gardoit de grever le roiaume que son père tenoit encore +en sa main: et si, osoit maintenir guerre et contrester à si puissant homme +et si riche, par proesce de chevalerie et par hardement de cuer tant +seulement. Dont véissiez le noble damoisel chevauchier par le païs, à tant +de chevaliers comme il povoit avoir, une heure ès marches de Berri, autre +heure ès marches d'Auvergne: né jà , pour ce, ne le véist on moins tost en +Vauquessin, quant mestier en estoit. Et assembloit souvent au roy Guillaume +d'Angleterre, à trois cens chevaliers ou à cinq cens ou à moins, encontre +dix mille chevaliers. Si avenoit souvent selon la doubteuse avanture de +bataille, que il desconfisoit ses ennemis et tel fois qu'il restoit +desconfi. Et en tels poingnéis prenoit-on souvent des plus nobles barons, +d'une part et d'autre. Une heure en prist, le damoiseau Loys, des plus +nobles que le roy d'Angleterre eust, comme le noble conte Simon, Gilebert, +seigneur de l'Aigle, qui, à ce temps estoit le plus prisié chevalier de +toute Normandie et Angleterre[396], et Paiens, le seigneur de Gisors, à qui +le roy d'Angleterre ferma lors premièrement le chastel de Gisors[397], et +d'autre part reprist, le roy d Angleterre, des plus vaillans chevaliers de +France, comme le vaillant conte Mathieu de Beaumont, le noble conte Simon +de Montfort[398], et Paiens, le seigneur de Montjay. Mais l'angoisse et la +destresse d'avoir, pour les soubdoiers paier, fist tost venir à raençon les +prisonniers au roy Anglais; mais les prisonniers de France ne peurent pas +estre si tost délivrés; ains furent en prison longuement, n'oncques par +mille raençon n'en porent eschapper jusques à tant qu'il eurent fait +hommage au roy d'Angleterre et qu'il eurent juré sur sains qu'il luy +seroient en aide à leur povoir contre le roy et contre le roiaume de +France. + + Note 396: _Gilebert de Laigle_ est honorablement mentionné par le + poète Geoffroi Gaimard. Voyez les fragmens de ce poète, publiés par + M. Fr. Michel. (Rouen, 1830, p. 56.) Il étoit à côté du roi Guillaume + le Roux, quand celui-ci fu mortellement frappé par Tyrrel, à la + chasse. + + Note 397: Le sens est ici mal rendu; c'est _Paiens_ que Suger indique + comme ayant fermé ce chateau: «Paganum de Gisortio, qui castrum idem + primo munivit.» + + Note 398: Simon Ier, fils d'_Amauri_ Ier, celui qui fortifia + _Montfort-l'Amauri_. + + +III. + +ANNEE: 1106. + +_Coment le roy Guillaume d'Angleterre, desiroit à avoir le roiaume de +France, et coment il grevoit povres gens et l'Églyse, et ravissoit leurs +biens; et coment il fu occis soudainement d'une saiete, par la divine +vengeance._ + + +Lors disoit-on que cil roy Guillaume d'Angleterre, qui trop estoit fier et +orgueilleux, béoit à avoir le roiaume de France. Car le noble damoiseau +Loys estoit tout seul demouré droit hoir du roy Phelippe et de la royne +Berthe, qui sereur estoit Robert, le conte de Flandres. Si avoit-il deulx +autres fils, Phelippe et Floire, de Bertrade, la contesse d'Angiers, qu'il +avoit louguement maintenue par-dessus sa femme espousée; mais nul ne +s'attendoit que nul en deust régner, pour ce qu'il estoient nés en +avoultire, sé il avenist par ayanture que le noble Loys mourut. A ce +s'atendoit le roy Guillaume, si comme l'on cuidoit. Mais pour ce que ce +n'est pas droit né chose naturele que François soient en la subjeccion +d'Anglois, ains est droit que Anglois soient en la subjeccion +françoise[399], avint tout autrement qu'il ne cuidoit; si luy tolli +s'espérance la fin de la guerre. Car celle guerre eut jà duré trois ans et +plus; et le roy Guillaume vit qu'il n'en pourroit venir à chief, né par ses +Anglois né par ses Normans, si comme il cuidoit premièrement, né par les +François meisme qu'il avoit à luy alié par serement et par fiance. Si +laissa la guerre tout de son gré, et passa en Angleterre. + + Note 399: Notre traducteur commet ici un contre-sens qui n'est + peut-être pas complètement involontaire. Suger dit: «Parce qu'il + n'est pas permis que les François soient soumis aux Anglois, ni même + les Anglois aux François.» _Quia nec fas nec naturale est Francos + Anglis, imò Anglos Francis subjici, etc._ + +Après ce avint, un jour qu'il chaçoit en une forest qui avoit nom +Neuveselve, que il fu soudainement occis d'une saiete, si que pluseurs +cuidèrent qu'il eust esté occis par la divine vengeance et à bon droit, car +il guerroioit povres, gens cruellement et essilloit les églyses et trop +angoisseusement ravissoit leurs biens quant les prélas mouroient. Ce cas fu +mis de pluseurs gens sur un hault homme d'Angleterre qui avoit nom Gautier +Thirel; mais il jura puis, sur sains, devant pluseurs, non pas pour ce +qu'il en doubtast rien, comme cil qui coupe n'y avoit[400], que oncques, +celuy jour que le roy avoit esté occis, n'avoit-il esté en la forest, celle +part, né veu ne l'avoit en celle journée. Dont il est bien apparissant que +la cruauté de si puissant homme fu abatue et chastoiée par la divine +puissance; en manière que cil qui les autres travailloit à tort fu +travaillié sans fin, et cil qui tout convoitoit fu du tout despouillié. A +Dieu tant seulement qui desceint les baudrès[2] des roys quant il luy +plaist sont soubmis les roys et les roiaumes. + + Note 400: La traduction est obscure et incomplète. Ici Suger se met + en scène, et dit avoir lui-même entendu Gautier Tirrel jurer de son + innocence. «Quem cum nec timeret nec speraret, jurejurando sæpius + audivimus, et quasi sacrosanctum asserere, etc.» Mais, ce témoignage + de Suger ne me satisfait pas complètement; lu désir de fonder une + onjecture édifiante y paroît trop. D'ailleurs tous les historiens + anglois s'accordent à accuser de la mort du roi, non pas la + vengeance, mais la maladresse de Geoffroi Tirrel. (Voyez Orderic + Vital, Gaimar, Wace; Eadmer et les autres.). + + Note 401: _Les baudrés._ Aujourd'hui _baudriers_, du latin + _baltheum_, dont se sert Suger. De même dans Garin le Loherain: + + Aubris fu biaus, eschevis et molés, + Gros par espaules, graisles par le _baudré_. + (T. I, p. 85.) + +Après ce roy Guillaume, vint au roiaume son mendre frère, Henri, qui tant +fu sage et puissant: sa grant valeur et son grant sens fu puis sceu et +cogneu, comme nous dirons cy-après. Si avint ainsi qu'il fu roy +d'Angleterre, pour ce que son aisné frère, le vaillant Robert, estoit au +temps de lors au grant ost des nobles barons qui estoient meus au saint +sépulcre. Et pour ce que nous n'avons pas en propos de retraire les fais +des Anglois, fors de tant comme il appartient à nostre matière, nous en +convient taire, jusques à tant que l'istoire en fera mencion. + + +IV. + +ANNEE: 1106. + +_Coment le noble jouvencel Loys amoit les églyses et les povres, et +combatoit noblement pour metre pais entre les barons qui guerroioient les +uns les autres._ + + +Loys, le noble jouvenceau, estoit jà grant et parcréu; et de tant comme il +estoit tenu à simple de pluseurs[402], de tant se penoit-il plus de +pourveoir le profit des églyses; et comme courageux et defendeur du siècle +et du règne de son père, se traveilloit pour la paix du clergié, et des +gaigneurs et des povres gens: car la paix et le repos avoient jà esté si +longuement en desaccoustumance au roiaume de France, et tant avoient-il +esté troublés, que nul ne savoit mais que estoit joie né paix. + + Note 402: Suger dit: «Ludovicus itaque famosus juveuis, jocundus, + gratus et benevolus (quo etiam à quibusdam simplex reputebatur), etc. + +Si avint en ce temps que entre l'abbé Adam de Saint-Denys et Bouchart, le +seigneur de Montmorency, sourdi contens pour aucunes besoingnes et +coustumes de leurs terres qui ensemble marchissoient. Et à ce montèrent les +paroles que cil Bouchart rompi son hommage, et s'entredeffièrent et +s'entrecoururent sus, à armes et à bataille, et ardi l'un à l'autre sa +terre. Mais ceste nouvelle vint tantost au vaillant roy Loys qui moult en +eut grant desdaing. Cestui Bouchart fist tantost semondre de droit par +devant le roy Phelippe, son père, à Poissy le chastel. Cil se défailli du +tout de droit oïr et de obéir au jugement; et s'emparti de court ainsi. Né, +pour ce, ne fu-il pas retenu, car ce n'est pas coustume en France; mais il +apprist, assez tost après, quelle paine doit porter le subgiet orgueilleux +vers son seigneur. Semondre fist ses osts Loys et ala sur luy à armes, et +sur ses aides; c'est sur le conte Mathieu de Beaumont et sur Droon, le +seigneur de Moncy[403], qui estoient ses jurés de ceste entreprise, et +chevaliers merveilleux. En la terre Bouchart entra premièrement et gasta +tout par feu et par glaive, fors son chastel. Si mist le siège entour, que +de ses propres gens que des gens Robert, son oncle, le conte de Flandres; +et, tant le destraint qu'il vint à luy à mercy, et se mist sur luy, hault +et bas, de toute la querelle. + + Note 403: _Moncy._ «Monciacensem.» C'est aujourd'hui + _Mouchy-le-chatel_, village de Picardie (département de l'Oise), à 4 + lieues de Beauvais. + +Après, rassailli de guerre, Droon de Moncy, pour ce meisme et pour autres +griefs qu'il faisoit à l'églyse Saint-Pierre de Beauvais. Devant son +chastel vint à grant plenté de chevaliers et d'arbalestriers. Cil Droon +issi hors et assembla ses gens assez près de son chastel; mais cil qui le +règne deffendoit le fist assez tost flatir ens[404] parmy les portes, luy +et sa gent. Mais ce ne fu pas sans luy, car il les suivoit au dos de si +près qu'il se féri en eulx de vive force jusques au milieu dn chastel, +comme preux et hardi. Maint grans cops y feri le preux Loys et maint en +reçut, n'oncques issir n'en daigna jusques à tant que il eust tout le +chastel ars, jusques à la maistre tour. Si esloit de si grant cuer et de si +fière proesce qu'oncques ne daigna eschiver le grant embrasement du +chastel, tout fust-ce grant péril à luy et à son ost. Et tant y souffri +qu'il luy prist un grant enroueure qui longuement luy dura. En telle +manière les soubmist et humilia à la volenté Nostre-Seigneur à qui la cause +de la guerre estoit. + + Note 404: _Flatir ens._ Se précipiter au travers. + +En ces entrefaites mut contens entre Huon, le seigneur de Clermont qui home +estoit simple et sans malice, et Mathieu, le conte de Beaumont; pour ce que +le conte Mathieu, qui sa fille avoit espousée, luy tolloit à force la +moitié du chastel de Lusarches; car l'autre moitié tenoit-il pour raison de +sa femme. Si l'avoit tout saisi et bien garni; au damoisel Loys s'en ala +clamer et s'en laissa chéoir à ses piés. En pleurant fist sa complainte par +telles paroles: «Sire, ayés pitié de moy qui suis vielx et desbrisié: si me +secourrés contre mon gendre qui me veult deshireter. Si vueil mieux que +vous ayés toute ma terre de qui je la tiens, que mon gendre l'ayt.» Grant +pitié eut de luy le deffendeur du règne, et luy promist son ayde: et ainsi +le renvoia tout asseuré de sa promesse. + +Tantost manda au conte Mathieu que il revestist Huon de sa partie du +chastel; puis les adjourna ambedeulx à sa court. Mais le conte Mathieu +refusa tout né, à sa court ne daigna venir né contremander. Et le damoisel +assembla son ost et ala assaillir le chastel qu'il avoit garni contre son +seigneur. Tant y assailli par armes et par feu et par engin qu'il le prist +à force. La tour garni de chevaliers et la rendi à Huon, si comme il l'i +avoit promis. De là se parti et ala assiéger un chastel le conte, qui a nom +Chambely[405]. Ses engins fist entour drecier; mais autrement avint de ce +siége qu'il ne cuida. Une nuit eut fait clair tems et seri; si avint que le +temps se couvri soudainement et commença un fort temps de tonnoire et de +pluye si horrible que le plus des gens de l'ost estoient en désespérance de +leur vie et cuidoient bien mourir. Quant ce vint vers le jour que le noble +Loys se dormoit en son paveillon, plusieurs s'appareillèrent, pour le fort +temps, à despartir de l'ost. Si fu bouté le feu en l'une des parties des +loges, par desloiauté et par traïson, et pour ce que c'est signe de +despartir ost du siége. Si avint ainsi que le ost s'estormi et issirent des +tentes folement et confusément, et commencièrent à fuyr comme ceulx qui +cuidoient estre pris pour la tumulte et pour la noise; et se mistrent à la +fuite. De ce fu moult esbabi le damoiseau Loys, et demanda que ce estoit. +Lors s'arma et sailli au destrier, et couru après l'ost pour faire +retourner; mais pour chose qu'il sceust né dire né faire, ne les pot metre +au retour, pour ce, meismement, qu'il estoient tous espandus et espartis çà +et là . Lors assembla tant de gens comme il pot avoir, et pour les autres +garantir qui s'en fuioient se mist il pour mur et pour deffense contre ses +ennemis qui luy coururent sus. Souvent y feri et souvent y fu feru; bien et +seurement s'en porent fuyr ceulx à qui il estoit deffense; mais assez en y +eut de pris de ceulx qui estoient loing de luy et s'en fuyoient espandus +par troupeaux. La furent pris cil Hue de Clermont, le plus haus home et le +plus puissant, et Guy de Senlis, Heloyn de Paris, sans les autres, que +chevaliers que sergens, qui pas n'estoient de grant nom, et des gens à pié +dont il n'est nul compte. + + Note 405: _Chambely._ C'est Chambly, en Beauvaisis, à une lieue de + Beaumont, et à six de Senlis: aujourd'hui petite ville du département + de l'Oise. + +Moult fu le gentil damoiseau embrasé de grant yre. A Paris retourna, et de +tant luy engroissa plus le cuer de fierté et d'ogueil, comme il n'avoit pas +appris à receveoir telle honte et tel meschéance. A Paris ne demoura guères +pour séjourner; mais pour sa honte vengier assembla gens de toutes pars, +trois fois tant qu'il n'avoit fait devant; et souvent disoit en son cuer +que c'estoit greigneur honneur de mourir en proesce que honteusement vivre. +Ceste assemblée sceut le conte Mathieu, par ses amis de la court; si se +doubta moult, comme cil qui sage homme estoit, que la meschéançe que son +sire avoit eue ne retournast sur luy. Lors prist de ses privés amis et leur +pria de parler de la paix par moult grant doulceur, et par, moult grant +blandissement; et moult se pena d'amollier le cuer et l'ire du noble +damoisel. Et se purgeoit en telle manière que par luy né par son pourchas +ne luy estoit telle meschéance avenue, sé par aventure non. Et coment qu'il +fust avenu, il s'en mettoit du tout à sa volenté et à son esgart. + +Mais avant qu'il s'en voulsist de rien amollier en eut maintes prières, que +du roy Phelippe, son père, que d'autruy; mais touteffois, à la parfin, +refrena son mautalent, et si fut à tart et à envis: le tort qu'il avoit +fait luy fist amender et rendre ce qu'il pot rendre, de ce qu'il avoit +dommagié; et luy fist rendre les prisons, et après fist la paix de luy et +de Huon de Clermont, son seigneur, et luy fist rendre sa partie du chastel +de Lusarches qu'il luy vouloit tollir. + + +V. + +ANNEE: 1102. + +_Coment il deffendi les églyses contre Eblon, le conte de Rouci, et son +fils, qui les persécutoit; et coment il les contraint par glaive et +occisions à faire satisfactions._ + + +En ce meisme temps estoit en grant tribulacion l'églyse de Nostre-Dame de +Rains, par la cruauté Eblon, le conte de Roucy, et de sou fils Guichart qui +souvent la grevoit et couroit sus; et non mie tant seulement à ele, mais +aux autres églyses qui estoient soubz ele: et si estoit-il si bon chevalier +de sa main et si entreprenant que il ala aucune fois à ost banie[406] en +Espaigne contre les Sarrazins; ce que nul ne déust oser entreprendre sé il +ne fust roy ou empereur. Maintes clameurs et maintes plaintes en avoient +esté faites aucunes fois devant le roy Phelippe où il ne mettoit pas grant +conseil; mais tant ala puis la besoingne que ceste clameur vint bien deulx +fois ou trois jusques à son fils Loys; et tantost, comme il fu certain des +griefs que cil tirant faisoit aux églyses, il assembla un ost de bien cinc +cens[407] chevaliers, des meilleurs que il pot trouver au royaume son père. +A Rains s'en ala hastivement, où il avoit esté attendu deulx mois, pour +prendre vengeance de la bonte et du dommage que le tirant avoit fait aux +églyses. Lors entra en sa terre où il mist tout en feu et en flambe, et la +sienne et celle à ses aydes, et à proier quanqu'il trouvèrent. Si furent +robés qui les autres souloient rober, pris et tourmentés qui les autres +souloient tourmenter. Moult y souffri travail le noble jouvenceau, car tant +avoit en luy et en ses chevaliers vigueur et proesce, que oncques tant +comme il y furent ne séjournèrent jour, s'il ne fust vendredi ou diemenche, +qu'il ne tourmentassent leurs ennemis, ou par assaut de navie[408] ou de +lancier ou de traire, ou par courre sur leurs terres. Si n'estoit mie celle +guerre tant seulement contre celuy Eblon, ains estoit aussi contre les +autres barons du pays. Si leur faisoit grant secours la force des +chevaliers de Lorraine qui leur aydoient pour ce qu'il estoient de leur +parenté. Entre ces choses y eut parlé de paix en plusieurs manières: si fu +plus légièrement accordée, de la partie au jouvencel de France, pour ce +qu'il avoit ailleurs maint grans afaires qui requeroient sa présence. Au +tirant commanda qu'il féist paix et satisfaction aux églyses; et il si fist +et asseura par bons hostages. Ainsi abati et defoula celuy Eblon, et si +ardi et gasta sa terre. Et ce que luy requeroit et demandoit du +Nuef-chastel[409] mist en sa souffrance jusques à un autre jour. + + Note 406: _A ost banie_, et non pas _banié_, comme on lit dans le + texte de dom Brial. A armée convoquée. + + Note 407: _Cinc cens._ Le latin dit: _sept cents_. + + Note 408: _De navie._ Il y a dans le latin _manuali congressione_, et + l'auteur aura lu _navali_ au lieu de _manuali_. La rédaction du temps + de Philippe-le-Bel traduit mieux: _d'envaïr_. (Msc. 8396. 2.) + + Note 409: _Nuef-chastel._ Château situé sur l'Aisne, aujourd'hui + chef-lieu d'un canton duquel dépend Rouci. _Sic transit gloria + mundi._ + +Un autel[410] ost de chevaliers assembla une autre fois pour secourre +l'église d'Orléans, contre Lion, le seigneur de Meun, qui home estoit +l'évesque, et si tolloit à l'églyse la greigneur partie de ce chastel +meisme et la seigneurie d'un autre. En pou de temps le mata et abati, car +il mist siége devant le chastel et l'enclost dedens, luy et tous ceulx qui +en son ayde estoient; et prist le chastel par vive force. Mais cil se féri +en l'églyse du chastel qui près estoit de sa maison, et se pensoit là à +deffendre; mais ne li valu, car par la force d'armes et par le feu qui +laiens fu bouté, il fu mors et estaint; et non pas luy tant seulement, mais +jusques à soixante personnes qui, par la force du feu, trébuchèrent de la +tour en haut et furent recueillis et tresperciés au fer des lances. Et +ainsi fenirent leurs vie, et descendirent leurs ame en enfer comme ceulx +qui généraument estoient escomeniés de leur évesque. + + Note 410: _Autel._ Semblable. + + +VI. + +ANNEE: 1104. + +_Coment un cruel tyrant appellé Thomas de Malle, qui tenoit le chastel de +Montagu, fu assis laiens; et coment il issi par nuit et vint au noble Loys +qui fu deceu par son conseil, tant qu'il li restabli son chastel._ + + +En Loonois est un chastel qui a nom Montagu[411]. Fondé est de grant +ancienneté et fors de grant manière, car il est assis sor une haute roche +ronde de toutes pars. Ce chastel tenoit en ce point, par raison de mariage, +Thomas de Malle, home desloiaus oultre mesure, et que Dieu et tout le monde +haioit pour sa grant cruauté. Si le redoubtoient toutes les gens du pays +environ, comme lyon enragié et le haioient de haine mortelle, et chascun +jour ne faisoit s'empirer non pour la force de son chastel. Si avint que +Enguerrant de Boves, qui son père estoit, le béoit à geter hors du chastel, +pour la desloiauté dont tout le monde se plaingnoit. Si estoit cil +Enguerrant, plain de grant valour et de grant renommée en son temps. Entre +luy et Eblon, le conte de Roucy, qui en ceste emprise se mist, assemblèrent +tant de gens comme il porent avoir, par prière ou aultrement, et dévisèrent +à assiéger le chastel et le tyrant dedans, et à aceindre de fors palis; et +béoient à tenir leur siége si longuement qu'il feust dedens affamé et pris +par force et tenu en prison toute sa vie. Et si béoient à abatre le chastel +sé il le pouvoient prendre: ainsi le firent comme il avoient devisé. Et +quant le desloiaux se vit assis et les bretesches de fust entour le +chastel, si eut moult grant paour et s'en issi par nuit, avant que les +deulx chiefs de la cloisture fussent joins ensemble. Au plutost qu'il pot +s'en ala au roy Loys, et fist tant, par don et par promesse, que il +corrompi ses conseillers et qu'il luy promist son aide, comme cil qui +encore estoit flechissable, que par meurs que par aage. Tantost assembla un +ost de huit cens chevaliers, sans autres gent, et chevaucha celle part +hastivement. Quant les barons qui tenoient le siège soient que il +approchoit, si envoièrent messages contre luy, et luy mandèrent en priant +et en requérant, comme à leur seigneur, en toutes manières, que il se +souffrist et que il ne les levast pas du siège, car il leur feroit trop +grant honte; et que, pour un trayteur et desloial homme, ne perdist pas +l'amour et le service d'eulx et de tant preud'hommes comme il avoient en +leur ost: et bien scéust-il que luy-meisme y pourroit avoir grant honte et +plus grant dommage que eus, sé le trayteur eschappoit ou sé il remanoit au +pays. Et quant il virent qu'il ne le pourraient fléchir de son propos né +par blandir né par menacier, si se levèrent du siège pour ce qu'il se +doubtèrent à mesprendre vers luy; et se trairent arrière, eulx et leurs +gens, entalentés de retourner au siège, sitost quant il s'en seroit +retourné. Et ainsi souffrirent à faire sa volonté sans contredit, tout leur +genast-il moult. En telle manière se retrairent arrière tous courouciés. Et +le sire du règne leur destruist et despeça tous leurs chasteaux et leurs +forteresses et tout leur autre appareil, et délivra le chastel, en telle +manière, du siége et le garni assez richement d'armes et de viandes. Et +quant les barons qui, par honneur et par paour de luy, s'estoient partis du +siège, virent qu'il ne les avoit de rien espargnés, si en eurent grant +despit et grant dueil; adont s'entredirent, ainsi comme par aatine[412], +qu'il ne le déporteroient plus né de rien ne le seigneuriroient, et le +menacèrent moult durement. Et sitost comme il le virent partir, si issirent +de leurs herberges et chevauchèrent après luy, tous armés, à bataille +rangiée et ordenée, et bien monstroient semblant qu'il voulsissent +assembler à luy; mais un ruissel, qui entre les deulx osts couroit, +destournoit celle assemblée, parquoy les uns ne pouvoient légièrement venir +aux autres pour assembler. En telle manière furent les deulx osts deulx +jours, et menaçoient les uns les autres, et tant que un chevalier trop fort +gabeur[413], qui estoit de l'autre part, s'en vint à l'ost des François et +leur fist entendant que sans faille ceulx de là assembleroient à eulx, tout +entalentés de prendre vengeance de la honte et du tort que il leur avoient +faite, aux fers des lances et aux espées tranchans; et pour ce que il +savoit ce, estoit il venu par devers eulx pour sa partie deffendre et pour +aidier sou droit seigneur. Assez tost fu ceste nouvelle espandue parmy +l'ost des François; dont véissiez chevaliers liés et esbaudis, eulx armer +et appareiller de toutes beautés d'armeures, hyaumes lacier, chevaux covrir +et très-noblement acesmer[414], et faire très-grant semblant de requerre +leurs adversaires, si tres-tost comme il poroient trouver passage pour +trespasser le ru. Et se hastèrent tant d'aler qu'il trouvèrent passage +ainsi comme par aatine l'un de l'autre; et disoient entre eulx que mieulx +valoit qu'il assemblassent avant, qu'il attendissent tant qu'il fussent +assaillis. Et quant ce virent les barons de l'autre part, c'est assavoir +Enguerrant de Boves et Eblon, le conte de Roucy, et le conte Andris de +Rameru, Hue-le-Blanc de la Ferté, Robert de Capi[415] et les autres sages +homes de leur ost, et il orent apperçu la hardiesse et la contenance du +seigneur du règne et de sa gent, si s'émerveillèrent moult et esbahirent. +Adont se conseillèrent et trouvèrent en leur conseil que mieulx leur valoit +honnorer leur seigneur par soy retraire, que follement assembler à luy à +bataille dont il leur pouvoit assez légièrement meschéoir. Lors s'en +vindrent à luy à paix et l'honnorèrent moult et luy firent ilecques meisme +fiances et seureté d'amour et d'alliance et luy offrirent leurs corps et +leurs choses, abandonnéement à tous besoings et contre tous homes; et atant +se despartirent en bonne paix. + + Note 411: _Montagu._ Ce château étoit entre Laon et Neufchatel; il + fut détruit en 1441, par ordre de Charles VII. Thomas de Marle + l'avoit eu en dot de sa seconde femme et cousine, fille de _Roger de + Montaigu_. + + Note 412: _Aatine._ Défi, irritation, colère. + + Note 413: _Trop fort gabeur._ Suger dit: «Un jongleur, preu + chevalier.» Quidam joculator, probus miles.» + + Note 414: _Acesmer._ Orner. + + Note 415: _De Capi._ _De Capiaco._ C'est _Chépoix_, en Picardie, non + loin de _Breteuil_. + +Après ce, ne demoura pas moult que cil Thomas de Malle perdi, tout +ensemble, et le chastel et le mariage qu'il avoit corrompu et conchié par +affinité de lignage: car la dame par cui il tenoit le chastel fu de luy +desseurée par l'esgart de sainte églyse. + + +VII. + +ANNEE: 1104. + +_Coment le chastel de Montlehéry eschéi en la main du roy par mariage, +lequel avoit moult grevé le roy et le royaume._ + + +Par teles emprises et par teles proesses dont le noble Loys venoit si bien +à chief, montoit en pris et amendoit de jour en jour le noble damoiseau; et +pour son règne accroistre et amender se penoit par grant pourvéance de +soubsmettre et humilier ceulx qui se révéloient contre luy et qui +esmouvoient les guerres et les contens par le royaume; et abatoit ou +prenoit leurs chasteaux par quoy il cuidoient la terre essillier, et grever +les povres gens. Dont il avint que Gautier[416] Troussel, le fils Millon de +Montlehéry, qui moult avoit grevé le royaume par maintes fois, prist moult +à affebloier et deffaillir par griefs maladies, après qu'il se fu retourné +du saint sépulcre, pour le travail de la longue voie où il fist +mauvaisement son preu et s'onneur: car il s'en embla de la cité d'Antioche +pour paour de Corbaran et des Sarrasins qui entour estoient, par dessus les +murs s'en issi, et laissa l'ost enclos dedens la cité[417]. Quant il se vit +ainsi affebloier, si se doubta que par deffault de luy ne fust une sienne +fille deshéritée qu'il avoit. Pour ce, la donna-il, par mariage, à un fils +de bast[418] le roy Phelippe, que il avoit engendré en la contesse +d'Angiers, et ce fist-il par la volenté et par le pourchas le roy meisme et +son fils Loys qui moult convoitoit à avoir le chastel; et pour ce que +messire Loys peust mieulx lier à luy son frère en paix et en amour, lui +donna-il, par dessus ce, le chastel de Meun[419], et s'acorda à la prière +du père. + + Note 416: _Gautier Troussel._ Il falloil _Guy_, comme dans le latin, + et d'après la généalogie donnée à la fin du règne de Robert. + M. Guizot le nomme _Guy de Truxel_, bien que la position de cette + seigneurie de _Truxel_ dût l'embarrasser. _Troussel_ étoit un + sobriquet. + + Note 417: Les historiens du siége d'Antioche ont rappelé la honte de + Guy Troussel. (Voyez entre les autres Tudebode, collection de + Duchesne tome IV, p. 796.) + + Note 418: _De bast._ Bâtard. + + Note 419 _Meun._ Il falloit _Mantes_. _Castrum Meduntense_. + +Et quant il eut ainsi receu en garde le chastel de Montlehéry, si en furent +moult liés tous ceulx du pays d'entour, ainsi comme qui leur eust traite la +boise[420] de l'Å“il qui trop les destrainsist, ou ainsi comme qui leur eust +desbarré les huis d'une fort tour où il fussent en estroite prison. Et bien +tesmoingnoit le roy Phelippe à son fils Loys, devant tous, que trop l'avoit +cil chastel lassé et grévé par plusieurs fois. Et puis luy disoit: «Beau +fils Loys, garde bien celle tour qui tant de fois m'a traveillié et en cui +combattre et essilier sui presque tout envielli, et par laquelle desloiauté +je ne péus oncques avoir bonne paix né bonne santé. Laquelle desloiauté +faisoit des preud'hommes et des loiaux, traytres et mauvais; car laiens +s'attropeloient et de près et de loing les traytres et les desloiaux; né en +tout le royaume n'estoient maux fais né traysons, sans leur assentement né +sans leur ayde; si que du chastel de Corbeil qui est mi voie de Montlehéry, +à destre jusques à Chasteaufort, estoit Paris et la terre si atainte, et si +grant confusion entre ceulx de Paris et ceulx d'Orlenois, que les uns ne +povoient aler dans la terre de l'autre pour marchéandise né pour autre +chose, sans la volenté à ces trayteurs, se n'estoit à trop grant force de +gent.» + + Note 420: _La boise._ Le fétu de paille. «Festucam.» + +Teles paroles disoit le roy à son fils, et l'amonestoit de bien garder la +tour et le chastel qui pour ce mariage estoit venue en sa main; dont tout +le pays estoit en paix et en repos et pouvoient les Parisiens et les +Orlénois repairier ensemble si comme il désiroient. + + +VIII. + +ANNEE: 1104. + +_Coment le seigneur de Montlehéry et son lignage se vouldrent retourner en +leur desloiauté acoustumée et assaillirent Montlehéry. Et coment le conte +Gui de Rochefort, qui estoit sénéchal de France, le secourut._ + + +En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort, à grant renommée +et à grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si +estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe +belle feste, pour ce que moult avoit esté son famillier et son ami, avant +qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son sénéchal avoit esté. Et lors le +retindrent à leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour +tenir les affaires du règne; et luy rendirent la sénéchaussée, pour ce, +meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de +Montlehéry, et que, par ce, acquéissent paix et services de sa contée, qui +à eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et +des autres prochains chasteaux. Et tant moutéplia puis, en eulx, amour et +familiarité, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy +Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent +ensemble, il furent desseurés par lignage qui fu trouvé en eulx. En telle +manière dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son +fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les +besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues +de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit; +mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours à luy la saveur qu'il a +prise en sa nouveleté[422], ainsi le sire de Montlehéry et son lignage[423] +retournèrent à leur acoustumée traïson et à leur desloiauté; et +pourchacièrent, par traïson et par [424]les deulx frères Gallandois qui +lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de +Troies, le mendre frère Gui Troussel, vint à sa mère, la vicontesse, à +grant compaingnie de chevaliers, et vint à ce chastel où il fu liement +receu. Lors, parla à Gui Troussel[426] et luy commença à retraire, en +plourant, les biens et les honneurs que son père luy avoit fais, la grant +noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiauté qu'il avoient +tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria à genoulx +de parfaire ce qu'il avoit piéçà commencié. Par teles paroles et par tels +humiliemens, les fléchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent +aux armes et alèrent à la tour, tous armés, pour assaillir ceulx qui la +gardoient de par le roy. Lors commença l'assaut fors et périlleux, aux +espées et aux lances, à feu et à grant pieus agus et à grosses pierres, si +qu'il effondrèrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrèrent +à mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille +Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du règne, devoit espouser; et +quant cil conte Gui, qui sénéchaux estoit le roy, sçeut ces nouvelles, si +mut là , à tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit +fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux +gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha +hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la +povoient prendre né ceulx dedens surmonter les aperceurent venir dès les +montaingnes; lors se trairent arrière et guerpirent l'assaut comme ceulx +qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du règne ne venist sor eulx +despourveuement. Lors commencèrent à pourpenser lequel feroient, ou de fuyr +ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeusé, +fist à soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant +conseil parla à eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys, +et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les +leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si +s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa traïson +traite à fin. Mais quant le noble Loys oï ces nouvelles, si vint au chastel +isnellement. Si fu moult couroucié, quant il eut la vérité sceue, de ce que +il n'ot trouvé les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il +les péust avoir tenus. Et à ceulx qui remés furent tint la paix que le +conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jurée à tenir; et pour ce +qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la +forteresse du chastel, sans la tour[427]. + + Note 421: _Rochefort._ Aujourd'hui petite ville à dix lieues de + Paris, vers Chartres. Il reste quelques débris du vieux château de + Guy-le-Rouge.--_Chateaufort_ est à cinq lieues de Paris. On voit + encore deux des tours des anciennes fortifications. + + Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'épître d'Horace + _ad Lollium_ et non pas _de Arte poëtica_, comme le disent dom Brial + et M. Guizot. + + «Quo semel est imbuta recens servabit odorem + «Testa diù. + + Note 423: _Le sire de Montlehéry._ C'est je crois une faute. Il + s'agit ici des habitans de Montlehéry. Suger dit seulement: _Viri de + Monte-Leherii_, et c'est à eux que Miles va s'adresser + tout-à -l'heure, non pas à Gui Troussel, qui sans doute n'étoit pas + dans le château. + + Note 424: _Gallandois._ Les frères de _Garlande_. + + Note 425: _Coment_, etc. C'est-à -dire: De manière à ce que, etc., ou: + Ils firent tant que, etc. + + Note 426: _A Guy Troussel._ Cela est ajouté, et mal à propos. + + Note 427: _Sans la tour._ Cette tour chancelante, noire et + sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIème + siècle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la + royauté. + + +IX. + +ANNEE: 1106. + +_Coment Buiaumont, le prince d'Antioche, et Robert Guichart son père, +eurent, tout en un jour, victoire sur l'empereur d'Allemaigne et l'empereur +de Grèce. Et coment cil Buiaumont eut à femme Constance, la seur le noble +Loys._ + + +En ce temps vint en France Buiaumont, le noble prince d'Antioche. A celuy +espéciaument fu rendue la forteresse et la seigneurie de la noble cité +d'Antioche, au temps que le grant siège y fu mis de celle très-puissant +baronnie de France et d'autres terres, que Pierre le hermite esmut. Cil +Buiaumont estoit adont un des plus nobles et des plus puissans barons de la +terre d'Orient, de cui proesce il estoit grant renommée par tout le monde, +meismement par un merveilleux fait qu'il fist en sa vie, qui ne pot estre +fait sans la divine aide; dont il fu grant parole démenée néis entre les +Sarrazins. Si le vous compterons briefment. + +Cil puissant prince Buiaumont et son père Robert Guichart avoient une fois +assise la cité de Duras, dont la grant richesse de Thessalle[428] né le +grant trésor de Constantinoble né la force de toute Grèce ne les peurent +oncques par force lever de ce siège où il sistrent longuement. Si avint que +les messages le pape Alexandre passèrent la mer et alèrent jusques à eulx, +et leur requistrent et semondrent en la charité Nostre-Seigneur et par +l'ommage qu'il devoient à saint Pierre de Rome et à son vicaire, que il +secourussent à l'églyse de Rome et l'apostoile que l'empereur de Rome avoit +assis dedens la tour de Crescence; et les prièrent humblement et par +l'ommage que il avoient à l'églyse de Rome, qu'il ne laissassent pas +périllier l'églyse de Rome né son vicaire, qui en grant péril estoit sé il +n'estoit secouru. + + Note 428: _De Thessale._ Suger dit: _Thessalonicenses Gazæ_. + +En grant doubte furent cil deus riches princes de ces nouvelles; lequel il +feroient avant ou s'il lairoient ce grant siège qui tant leur avoit cousté +ou il ne peussent jamais recouvrer sé à grant paine non, né à ce venir +qu'il en estoient jà ; ou sé il nostre saint père de Rome laisseraient +périllier et asservir, pour le siège maintenir. Si comme il orent grant +pièce demouré sur ceste affaire terminer, si prisrent un trop haut conseil; +ce fu qu'il feroient et l'un et l'autre, et le siège maintenir et secourre +l'apostoile. Ainsi le firent et remest Buiaumont au siège; et Robert +Guichart, son père, passa la mer en Pouille et tantost comme il fu armé, +assembla à grant plenté de chevaliers, que de Puille que de Sezille que de +Kalabre que de terre de Labour, et de sergens à riches armes, et puis +chevaucha hardiement vers la cité de Rome. Et vint une aventure dont tout +le monde se doit esmerveillier; que tantost comme l'empereur des Griex +sceut que Robert Guichart se fu parti du siège devant Duras, si assembla +merveilleux ost de Griex, et vint contre Buiaumont à bataille, et par mer +et par terre, pour le lever du siège. Si avint que luy et son père se +combattirent tout en un jour aux deulx empereurs: Robert Guichart à +l'empereur d'Allemaingne, et son fils Buiaumont à l'empereur de Grèce: et +orent ambedeulx victoire des deulx empereurs, par l'aide +Nostre-Seigueur[429]. + + Note 429: Ce récit de la double victoire des princes Normans sur les + deux empereurs semble avoir été emprunté par Suger à _l'Historia + Sicula_ éditée par Muratori, et dont M. Champollion vient de publier + une très-ancienne traduction. (Voy. la suite de l'_Istoire de li + Normant_, _par Aimé moine du Mont-Cassin_. Paris, 1835, page 308 et + suiv.) Seulement Suger a eu tort de nommer le pape Alexandre II; + c'est Grégoire VII que Robert Guiscart fit sortir de la tour de + Crescence, en 1084. + +La raison pourquoi cil Buiaumont estoit venu en France, c'estoit pour +demander à femme la gentille dame Constance, la sereur le noble Loys, qui +moult estoit belle et vaillant et sage, et bien enseingnée sor toutes +autres damoiselles. Et pour ce, en toutes manières, essaya s'il la porroit +avoir. De si grant renommée et de si grant noblesse estoit le royaume de +France et cil qui sire en devoit estre, que néis[430] les Sarrazins avoient +grant paour de ce mariage. Sans seigneur estoit la dame et avoit refusé le +conte Huon de Troies, et n'avoit cuer de se marier. Et tout ce savoit bien +le prince Buiaumont qui tant fist, touteffois, que par dons que par +promesses que par proières, que la dame luy fu ottroiée du roy Phelippe et +de Loys, son fils. Et ce fu fait en la cité de Chartres par devant mains +barons du règne, que arcevesques que évesques que princes que abbés. Et si +fu présent aux espousailles dans Bruns, évesque de Seigne[431] qui, de par +l'apostoile, estoit légat en France. Si estoit venu avec le prince +Buiaumont pour prescier la voie du saint sépulcre. Et de ce tint il grant +concile à Poitiers, et là eut traitié de plusieurs establissemens, et +meismement de la terre d'oultre-mer. Et tant firent-il et le prince +Buiaumont qu'il encouragièrent maint preud'hommes d'aler en ce voiage. En +celle compaingnie s'en retournèrent en leur pays le légat et cil Buiaumont +et madame Constance, sa femme, à grant joie et à grant compaingnie de +chevaliers de France et d'ailleurs, qui pour eulx avoient emprise la voie. + + Note 430: _Néis._ Même. + + Note 431: _Seigne_, Seigni. _Dans_, «Dominus.» + +De celuy prince Buiaumont eut puis la dame deulx fils: Jehan et Buiaumont; +mais cil Jehan morut en Puille, ains qu'il fust chevalier, et cil Buiaumont +qui fu prince d'Antioche après son père et chevalier merveilleux eut un +jour desconfi les Sarrasins: si comme il les enchaussoit, luy centiesme de +chevaliers tant seulement, si fu entrepris par leurs agais, comme cil qui +follement les enchaussoit et plus qu'il ne déust se fioit en sa proesce. Là +luy fu le chief copé, et tous ses chevaliers pris et mors; et ainsi perdi +Antioche, et Puille et la vie. + + +X. + +ANNEE: 1107. + +_Coment l'apostole Pascase se conseilla au roy Phelippe et à son fils, +contre l'empereur Henri, qui contrainst son père à metre jus tous les +aournemens royaux; et persécutoit saincte églyse._ + + +Au second an que le prince Buiaumont s'en fu retourné et eut enmenée madame +Constance, sa femme, si comme vous avez oï, avint que l'apostole Paschaise +s'en vint vers les parties d'Occident à grand compaingnie de ses hommes, +que cardinaux que évesques que sages hommes de Rome, pour soy conseillier +au roy Phelippe et à Loys son fils et à l'églyse de France, d'une nouvelle +querelle, d'endroit une manière de revesteure[432], de quoy l'empereur de +Rome le travailloit et le béoit encore plus à travailler et luy et l'églyse +de Rome. Bien faisoit à croire, car il estoit homme sans pitié et sans +amour, et vers luy et vers tous autres hommes; et si cruel et si desloiaux +que il avoit déshérité son père meisme et tenu en sa propre prison, et +contraint à ce qu'il luy fist rendre ses roiaux aournemens à force, c'est +assavoir: la couronne et le septre et la lance saint Maurice; et que il ne +tendroit rien en propre de son héritage. Et pour ce que l'apostole et tous +ses consaulx se doubtoient de sa desloiauté et de la convoitise des Romains +qui, partout, sont ardens et convoiteux, leur fu-il avis que plus seure +chose seroit d'eulx conseillier au roy Phelippe et à Loys son fils et à +l'églyse de France, que à ceulx de la cité de Rome. Droit à Clugny s'en +vint, et de là à la Charité-sur-Loire. Là dédia et sacra l'églyse d'iceluy +priouré, à grant compaingnie d'évesques et d'autre clergie, et y furent +plusieurs barons de France, et le conte Guy de Rochefort, séneschaux de +France, qui, de la part le roy Philippe et Loys, son fils, y fu envoié; et +de par eulx, luy offri et abandonna le roiaume à sa volenté, comme à leur +père spirituel[433]. Et à ce dediement fu un cler le roy, qui Sugier avoit +nom[434]: (moine estoit de Saint-Denis en France, et puis fu-il abbé de +léans et fist tant de bien au roiaume et à l'églyse; car il eut tout le +roiaume en sa garde, au temps que le roy Loys, fils Loys-le-Gros et père au +roy Phelippe, fu oultre-mer; et ce fust cil meisme qui fist ceste istoire +si certainement comme cil qui, tousjours, fu nourri au palais et au service +le roy.) Là estoit alé, si comme nous l'avons dit, contre l'évesque de +Paris, Galon, qui l'églyse de Saint-Denis avoit traite en cause pour une +grant querelle qu'il clamoit sur elle. Et cil Sugier allégua, devant +l'apostole meisme, pour l'églyse, et deffendi sa querelle par droit et par +appertes raisons. + + Note 432: Suger dit: «_Super.... novis investiturÅ“ ecclesiasticÅ“ + querelis_.» + + Note 433: Le sens du latin est moins large: «_Missus occurrit, ut ei, + tanquam patri spirituali, per totum regnum, ejus beneplacito, + deserviret._» + + Note 434: Suger dit seulement: «_Cui consecrationi et nos ipsi + interfuimus._» + +De la Charité se parti l'apostole et s'en ala à Saint-Martin de Tours. Là , +chanta la messe solempnellement, le jour de la mi-caresme, et porta mitre +sur son chief[435], à la guise de Rome. De là desparti et s'en ala +droitement à Saint-Denis en France, humblement et dévotement ainsi comme à +l'églyse Saint-Pierre de Rome. Là fu assez haultement et honorablement +receu, comme si haute personne. Mais un exemple merveilleux et remembrable +laissa aux Romains et à ceulx qui à venir estoient; car de chose +quelconque, né or né argent né garnement de pierres précieuses qui en ceste +abbaïe fust, dont l'en se doubtoit moult, ne daigna regarder, par semblant +de convoitise: tant seulement devant les corps sains se coucha et estendi +devotement, tout dégoutant de larmes, comme cil qui tout s'offroit de corps +en sacrefice à Dieu et à ses sains; et prioit à l'abbé et au couvent que +aucune partie de vestement entaint de son sanc luy fu donnée et ottroiée; +et disoit telles paroles: «Ne vous doit pas déplaire sé vous rendez aucunes +parties petites des vestemens de celuy que nous vous envoiasmes jadis en +France, de nos grés et sans murmure, pour estre apostre de France.» Là luy +vindrent à l'encontre à grant joie, le roy Phelippe et son fils Loys, et +s'inclinèrent dévotement à ses piés, en la manière que les roys seulent +faire devant le sépulcre et l'autel Saint-Pierre, les couronnes ostées et +les chiefs enclins. Et l'apostole les prist par les mains, comme les dévos +fils des apostoles, et les fist ambesdeulx séoir devant luy. + + Note 435: _La mitre._ «Frygium.» C'est la _Thiare_, et non pas la + mitre que tous les évêques de France portoient. Suger affecte deux + fois de rappeler que la coiffure pontificale ne différoit de cette + des prélats françois qu'en raison de la différence de la _mode_ en + deçà et au-delà des monts. + +Après parla à eulx, comme sage et par grant familiarité, de l'estat de +sainte églyse, et les pria moult qu'il aidassent à saint Pierre et à son +vicaire, si comme les roys de France leurs devanciers avoient fait, comme +les roys Pepin et Charles-le-Grant et Loys, son fils, et les autres qui +après vindrent; et qu'il contrastassent aux ennemis de sainte églyse et +meismement à l'empereur Henri. + +Moult volentiers reçurent ces paroles, et luy offrirent et promistrent leur +conseil et leur aide, par tous lieux et contre tous hommes mortels, et luy +abandonnèrent tout le roiaume à sa volenté. Après, luy baillèrent grant +compaingnie d'archevesques et d'évesques, et l'abbé Adam de Saint-Denis, +pour aler à l'encontre des messages de l'empereur Henri, qui à Chaalons +devoient venir à luy. + + +XI. + +ANNEE: 1107. + +_Des messages l'empereur Henri et de leur légation à l'apostole. Après, de +la réponse l'apostole aux messages; et coment les messages l'empereur +s'empartirent à mautalent._ + + +Quant l'apostole eut jà demouré à Chaalons, ne sçai quans jours, si +vindrent les messages l'empereur Henri, et pristrent leur hostel à +Saint-Mange[436], dehors de la cité, et laissèrent illecques Almaubert, le +chancelier, par cui conseil l'empereur ouvroit le plus. Et tous les autres +vindrent à la court de l'apostole à grant compaingnie et à grant bobant; et +arneischiés et atournés à merveilles orgueilleusement de lorains[437] et +d'autres appareils. Ces messages furent l'archevesque de Trèves, l'évesque +d'Antatense,[438] l'évesque de Moustier[439] et plusieurs contes, tous +d'Allemaingne; et avec eulx, le duc Welphons, devant qui l'en portoit une +espée toute nue. Si estoient à merveille corsus, gros et gras, curieux et +noiseux en paroles. Si sembloit mieux que eulx tous fussent venus pour +tencier et pour menacier, que pour besoingne desrenier[440] par mesure et +par raison. L'archevesque de Trèves conta leur parole; home sage et amesuré +et qui savoit bien langue françoise. Sagement conta la besoingne pourquoy +il estoient là envoié de par l'empereur; et de par luy, aporta à l'apostole +et à toute la court salus et services, sauve la droiture de l'empire. Après +commença la parole si comme ele luy eut esté enchargiée. + + Note 436: _Saint-Mange_ ou _Saint-Memmie_, faubourg de Châlons. De là + les noms propres de _Mangin_, _Mangeart_ et _Magineau_ si communs en + Champagne. + + Note 437: _Lorains._ Harnois de chevaux. + + Note 438: _Antatense._ Halberstadt. + + Note 439: _Moustier._ Munster. + + Note 440: _Desrenier._ Exposer par raisons. Discuter. + +Lors commença à parler en tele manière: «Cogneue chose est que ce +appartient à l'empire dès le temps à nos ancesseurs et nos sains pères, qui +ont esté au lieu monsieur Saint-Père, au siège de Rome, si comme dès le +temps le grant Grégoire et les autres après jusques à ore, que en toutes +élections soit gardé et tenu cil ordre: que ainçois que l'élection soit +espandue né magnifestée, qu'il soit fait assavoir à l'empereur; et sé il +voit que la personne soit convenable à ce, l'en doit prendre de luy +asseurement et ottroy. Après ce, doit estre mené en la congrégacion des +évesques et du clergié où il doit estre esleu selon les sains canons, et à +la requeste du peuple, et par l'élection du clergié, et par l'assentement +de l'empereur. Et puis quant il sera sacré franchement, non pas par +simonie, si doit estre ramené à l'empereur pour revestir-le du régale, si +comme de l'anel et de la croce, et pour luy faire hommage et féauté; et si +n'est mie merveilles, car autrement ne se peust-il saisir de chastel né de +cité né des marches né d'autres dignités qui soient de l'empire, et sé +monsieur l'apostole se veult ainsi souffrir, si tienne sainte églyse en +paix et en prospérité à l'onneur de Dieu, et de ses droitures telles comme +il doit avoir en l'empire et au règne.» + +A ce respondi l'apostole sagement, par la parole l'évesque de Plaisance qui +parla en telle manière: «Sainte églyse, qui est rachetée et franchie du +précieux sanc Nostre-Seigneur Jésus-Christ, ne convient mie de rechief +ramener à servage, en ce que elle ne puisse eslire prélat, sans le conseil +de l'empereur et que elle se mette en servitude; mise arrière et oubliée la +précieuse mort de Jésus-Christ, par cui elle fu franchie de toutes +subjeccions et de tous servages. Que ce serait jà avenu sé il convenoit +qu'il fust par luy revestu de la croce et de l'anel, comme ces choses +appartiennent à l'autel plus que à luy qui d'eulx se veult saisir et +entremettre contre Dieu; et plus, que ses mains, qui sont sacrées au corps +et au sanc Nostre-Seigneur proprement, sé par ce lien les convenoit +sousmettre aux mains qui sont soilliées et ensanglantées et pecheresses de +glaive et de bataille; par teles mesprison abaisseroit trop ses ordres et +sa sainte unction.» + +Quant les messages oïrent ceste response, si commencèrent à frémyr de +mautalent et dire contre l'apostole; et en manière de Tyois[441] noisier et +faire grant tumulte: et s'il osassent, il eussent dict et faicte violence à +luy et à sa gent; si dirent à la parfin: «Ne sera or pas ci terminée ceste +querelle, mais à Rome aux espées tranchans.» Si s'en partirent à tant. + + Note 441: _Tyois._ Allemands. + +Tout maintenant envoia l'apostole aucuns sages hommes et esprouvés, à +Almaubert, le chancelier, pour le prier et requerre que ses messages +fussent oïs et qu'il se penassent d'abaissier ce couroux et de mettre paix +au règne et à l'empire; et quant les messages qui ces paroles oïrent les +lui eurent portées, si s'en partirent, et tantost l'apostole s'en ala à +Troies et là assembla un grant concile qu'il avoit fait semondre grant +pièce devant. Après ce concile retourna à Rome en prospérité, à grant amour +et à grant grace des François, qui moult l'avoient servi et honnoré; et à +grant paour et à grant haine des Tyois qui moult l'avoient grevé et +traveillié. + + +XII. + +ANNEE: 1111. + +_Coment l'empereur assembla grant ost et entra en la cité de Rome, comme +ami, faintement. Et coment il prist l'apostole en chantant sa messe et les +cardinaux, et comme icel tirant et anemi desloyal mist main à l'apostole et +le traitta vilainement._ + + +Entour un an après ce que l'apostole s'en fust retourné, assembla +l'empereur un merveilleux ost, bien de trente mil chevaliers, et chevaucha +à Rome par grant force et par grant cruauté, comme cil qui en celle voie ne +s'esjoïssoit fors que quant il véoit occision et sanc espandre. Quant il fu +là venu, si faint son cuer par grant traïson et par grant guile, et fist +semblant paisible, né oncques ne parla de la querelle de revesteure qu'il +clamoit devant seur l'apostoile, et commença à promettre à faire moult de +bien à l'églyse et à la cité; et puis si blandi moult et pria que on le +laissast entrer en la cité, car autrement n'i pouvoit-il entrer. Et le +desloiaux qui ne béoit fors à la traïson, ne doubta pas à décevoir le +souverain du monde et toute saincte églyse, et le roi des rois à qui la +querelle estoit toute. + +Taudis, s'espandi la renommée par la cité que l'empereur vouloit clamer +quitte cette grant querelle qu'il clamoit sur l'apostole, qui si estoit +contraire à Dieu et à saincte églyse. Lors commencièrent tous à faire plus +grant joie que nul ne pourroit cuider; et le clergié et les chevaliers de +Rome s'efforcièrent tous comment il le pourroient plus honorablement +recevoir. L'apostole et les cardinaux montèrent à grant compagnie +d'évesques et de prélas, tous couvers leurs chevaux de blanches couvertures +et tous parés et acesmés de riches aournemens, et luy alèrent à l'encontre +et grant suite de peuple de Rome. Adonc, prist l'apostole aucuns de ses +cardinaux et les envoia devant soy pour prendre le serement de l'empereur +qu'il rendroit paix à l'églyse Saint-Père, et à son vicaire et à la cité, +et qu'il clamoit quitte tout le contens de celle revesteure. Ainsi +s'entrencontrèrent l'apostole et l'empereur en un lieu que l'en dit la +Monjoie de Rome, et de ce lieu voit-on l'églyse des apostres. Et ilecques +de rechief furent fais cil seremens, et après ce le jura tierce fois, et +porche de l'églyse, de sa main nue et une partie de ses plus hauts barons. +Lors fu mené jusques à l'églyse des apostres à grant procession du clergié, +assés plus noblement et à plus grant joie que Rome ne fist jadis de la +victoire d'Afrique. + +Tous rendoient loanges à Dieu: et crioient cil Allemans en leur Tyois, si +espouventablement et si hault, qu'il sembloit qu'il déussent les cieux +trespercer. Là fu couronné solempnellement, par les mains de l'apostole, +selon la manière des anciens empereurs. Après se revesti l'apostole pour la +messe chanter; et quant ce vint en ce point qu'il eut sacré le vrai corps +Dieu et son précieux sanc, si en coménia l'empereur d'une partie en +alliance de paix et d'amour pardurable, et en plege et en ostage de tenir +les convenances qu'il avoit vers saincte églyse. Quant l'apostole eut la +messe chantée, et ains que il fust du tout devestu, avint que les Tyois +descouvrirent la desmésurée traïson que il avoient jusques à ce point +célée; et traisrent, comme forcenés, les espées, et coururent sus aux +Romains qui, en ce lieu et en ce point, estoient désarmés; et commencièrent +haultement à crier à haulte voix que tout le clergié de Rome, et cardinaux +et évesques, fussent prins et destranchiés. + +Après, firent une desverie à qui nul forfait ne se prent, né nul outrage ne +se puet comparer: car il pristrent l'apostole et mirent la main au vicaire +Nostre-Seigneur et de saint Père. Tantost fu la cité esmeue et troublée et +plaine de dolour et d'angoisses plus que l'en ne pourroit dire. Et lors +primes apperçurent la traïson des Tyois, mais ce fu trop tart. Lors +commencèrent les uns à courre aux armes, et les autres à fuir comme gent +seurprise et esbahie; mais il ne porent si légièrement fuir à l'assaut de +leur ennemis qui, soudainement, les avoient seurpris et desceus, qu'il n'y +en eust assez de blessiés. Et touteffois montèrent-il sor les trefs[442] du +porche de l'églyse qu'il firent verser et trébuchier sor ceulx qui les +chaçoient, et, par ce firent-il d'eulx leur deffence. L'empereur, qui de +son desloial fait et de s'orde conscience estoit forment espouvanté, issi +hastivement de la cité et emmena avec luy la plus merveilleuse proie qui +oneques-mais eust esté faicte, contre crestiens né ailleurs: ce fu le corps +de l'apostole meisme, et tant des cardinaux et des évesques comme il peust +tenir aux poins, et se mist dedens la cité Chastelle[443] qui trop estoit +fort de grant siège naturel et de grant forteresse. Laiens fist despoillier +et laidement traictier les cardinaux et les évesques; puis fist une si +très-grant cruauté que néis du dire est-ce grant félonnie; car il mist main +el Crist dame-Dieu, et le despoilla orgueilleusement de sa chappe et de sa +mitre et de tous les autres aournemens qui à sa dignité appartenoient; et +après ce, lui fist moult d'ennuis et de honte: né oncques, né luy né les +siens ne voult laissier aler, jusques à tant qu'il les eust contrains à ce +que il le quitteroient de la convenance dont le contens estoit, et qu'il en +eurent fait privilège. Un autre privilège leur estordist[444] aussi à +force, qu'il avoit devant ce quassé, par le jugement de l'églyse, au grant +concile qu'il tint de trois cens évesques et de plus. Ce fu que l'empereur +le revestiroit, d'ore en avant, des devant dictes choses. Et sé aucun +demande pourquoy l'apostole le fist ainsi laschement, sache-il que saincte +églyse estoit en langueur par deffaut de pasteur et de collatéraux, et que +le tirant qui l'avoit ramenée à servitude la tenoit en sa main comme sienne +propre, pour ce que nul n'estoit qui l'osast contredire. Après ces choses, +quant l'apostole eut reformé l'estat de saincte églyse au mieux qu'il pot, +et mise paix quelle que ce fu, si s'en fui en un désert, et fist un +hermitage; là eust demouré le remenant de sa vie, sé saincte églyse et la +force des Romains ne l'eussent contraint de revenir à son siège. Mais +Nostre-Seigneur Jésus-Christ, qui saincte églyse racheta de son précieux +sanc, ne le laissa pas longuement défouler, né ne volt souffrir que +l'empereur s'esjoïst longuement du grief et de l'outrage qu'il eut fait; +car ceulx qui de noient n'estoient tenus à l'empire par foy et par serement +né autrement, pristrent sur eulx la besoingne. Par le conseil et par l'aide +le noble damoisel de France, assemblèrent un grant concile en son règne, et +par le commun jugement de saincte églyse, escommenièrent l'empereur et le +férirent du glaive saint Père, puis s'en retournèrent vers le règne +d'Allemaingne, et pourchacièrent tant qu'il esmeurent contre luy grant +partie de ce règne, et le plus des barons du païs et ceulx qui à luy se +tenoient. Et déposèrent Richart le Roux, évesque de Moustier, né oncques ne +finèrent jusques à ce qu'il eurent à leur povoir destruit et deshérité ses +aideurs, en vengeance de sa pesme vie et de la desloiauté par quoy il +guerroia saincte églyse. Et par son péchié fu l'empire transporté en autrui +main, par le droit jugement Nostre-Seigneur. Après son décès, furent ses +hoirs déshérités par son péchié, et vint pu la main Lohier le duc de +Saissoingne, un chevalier merveilleux et moult prudomme et fort deffendeur +de l'empire, qui, après ce qu'il eut soubmis à l'empire Puille et Kalabre +et Lombardie et Campaigne jusques à la mer Adrienne et tout dégasté devant +soy, voiant le roy Rogier qui de Puille s'estoit fait roy par force, s'en +revint en son règne à grant victoire, et puis morut. Ces fais et autres que +ses gens firent mistrent en istoire leurs maistres et les istoriographes; +et nous, dès ore mais, retournerons aux fais des François qui sont de +nostre propos. + + Note 442: _Trefs._ Les poutres. + + Note 443: _Chastelle._ Le château Saint-Ange. + + Note 444: _Estordist._ Arracha. _Qu'il avoit;_ que le pape avoit. + + +XIII. + +ANNEE: 1107. + +_Coment Huc de Ponponne, chastelain de Gornay-sur-Marne, ravist chevaus à +marchéans au chemin le roy et mena en son chastel. Et coment le sire du +règne l'asségia séant à grant ost et coment il le prist à moult grant +paine._ + + +Le conte Guy de Rochefort, duquel l'istoire a parlé dessus, se forcenoit +tout de couroux et de mautalent, pour ce que le mariage de sa fille et du +damoisel Loys de France avoit esté despécié, en la présence l'apostole, +pour la raison du lignage qui prouvé y fu par l'engin et par le pourchas de +ses ennemis qui envie luy portoient; et la rancune qu'il en avoit en son +cuer reçu béoit bien à monstrer par envie contre eulx, en lieu et en temps; +et nonpourquant le devant dit sire ne le béoit mie à oster de son service +pour le mariage qui despécié estoit. Tant qu'il avint que les Gallandois +s'i entremeslèrent qui l'amour et la familiarité d'eulx deux despécièrent +et i semèrent discorde. Si sourdi une ochoison qui au seigneur du règne +donna matière de guerroier; si fu pour ce que un chevalier merveilleux, qui +avoit nom Hues de Ponponne, et estoit chastelain de Gournay sur la +Marne[445], eut une fois pris chevaux à marchéans au chemin le roy et mené +en son chastel. Mais le sire du règne qui, pour ceste outrage, estoit +forcené, assembla son ost hastivement et ala assiéger ce chastel au plutost +qu'il pot, pour que il ne péust estre garni de viandes né d'autre +garnison[446]. Devant ce chastel estoit une isle merveilleusement belle et +délitable qui, à ceux de la ville, donnoit trop grant aaisement de leurs +bestes pasturer, et grant déduit et grant esbatement pour la beauté de la +rivière et pour le grant déduit de la riche praerie. Si amande moult le +lieu ce qu'il est enclos de la parfonde rivière, qui grant seureté leur +donne. De ceste isle prendre et saisir se péna moult l'avoué du règne; et +si tost qu'il eut sa navie appareilliée, si fist une partie de ses +chevaliers et moult de ses gens à pié despoillier tous nus, pour passer +plus légièrement et plus tost relever et saillir sus, s'il avenist que il +chéissent: les uns fist passer à noe[447], et les autres à cheval parmy les +parfons flos, jaçoit que ce fu trop périlleuse chose, et il meisme passa +avec eulx, monté sur son destrier pour donner à sa gent cuer et hardement. +Lors commença à envahir l'isle en telle manière. Mais ceulx du chastel qui +s'estoient garnis au mieux qu'il povoient leur deffendoient moult forment +la terre dessus les haultes rives où il estoient assemblés; et à ceux qui +estoient ès flos et en la navie lançoient menu et souvent grosses pierres +et lances et pieus agus, par quoi il les firent guenchir et réuser de la +rive. Mais tost se rallièrent les royaus et retournèrent sus de rechief aux +chastelains par grant force, tous encouragiés de bien faire. Dont firent +traire leurs arbalestriers et leurs archiers, et les chastelains se +combattaient de maintenant, si comme il povoient mieux venir à eulx. Et les +roiaux de la navie, qui leurs haubers avoient vestus et leurs heaumes +laciés, les rassailloient vertueusement à guise de galios[448]; et tant +dura les assaus, que les royaus qui avant avoient esté réusés, firent +ressortir par force ceulx du chastel, et par vertu et par proesce qui n'a +pas appris à avoir honte né deshonneur, conquistrent et pourpristrent celle +isle, et leurs ennemis firent flatir par vive force en leur chastel. Mais +quant le sire du règne et les royaus virent que ceulx du chastel ne se +rendroient pas ainsi (et il eut jà tenu le siège ne sais quans jours), si +ne pot plus souffrir, comme cil à qui le lonc siège ennuioit inoult. Lors +fist son ost assembler et armer, et puis fist assaillir le chastel qui trop +estoit fors et de parfons fossés et de glant haut et fort, d'eaue bruiante +et parfonde qui au pié luy courroit; et par ce estoit-il tel que, à bien +près, n'avoit-il garde[449] d'escu né de lance. Et tout ainsi, passa parmy +le ruissel qui près des fossés estoit où il eut de l'eaue jusques au +braier[450], tout atalenté d'aler jusques au fossé et d'assaillir au +glant[451] et sa gent après luy. Lors leur commanda à assaillir fièrement, +et eulx si firent par grant force, à moult grant grévance et à moult grant +meschief. + + Note 445: _Gournay_, à trois lieues et demie de Parie. C'est + aujourd'hui un petit bourg. + + Note 446: Celle aventure de Hue de Pomponne a contribué beaucoup à + justifier les déclamations que nos écrivains modernes se font une + religion politique de répéter contre l'ancienne baronnie françoise. + Tous les chevaliers, du Xème au XVème siècle, sont ainsi devenus des + détrousseurs de passans, des voleurs de grands chemins. Mais si telle + avoit été la coutume des seigneurs châtelains, Suger n'auroit pas + remarqué la grande colère de Louis-le-Gros contre Hue de Pomponne et + la guerre qui en fut la conséquence. Nous conviendrons volontiers que + la lutte une fois déclarée entre barons, les routes dévoient être + moins assurées qu'au milieu d'une paix complète. Tant que Hue du + Puiset, Bouchard de Montmorency ou Guy de Rochefort soutinrent la + guerre contre Louis VI, les bourgeois et les artisans du voisinage + durent tomber souvent victimes des dissensions qu'ils n'avoient pas + allumées. Mais il y a loin de là à l'usage chevaleresque du + _détrousser les passans_ ou de les _épier sur les grandes routes_: en + un mot, les _Mandrin_ étoient dans le moyen-âge tout aussi rares, et + les _Cartouche_ plus sévèrement punis qui de nos jours. + + Note 447: _Noe_. Nage. + + Note 448: _De galios._ De pirates. Suger dit: _Piratarum more_. J'ai + déjà remarqué ailleurs cette expression, à laquelle on ne trouve pas + la même acception dans le glossaire de Ducange. + + Note 449: _N'avoit-il garde._ N'avoit-il besoin, pour se défendre. + _N'avoir garde_ étoit toujours pris dans le même sens. + + Note 450: _Braier._ La ceinture. «Usquè ad baltheum.» Dom Brial a eu + tort d'expliquer ce mot par celui de _braies_.--_Atalenté_, désireux. + + Note 451: _Glant_, partie supérieure des murs. On ne trouve guères le + mot de _glandis_ avec ce sens ailleurs que dans Suger. + +D'autre part furent ceulx du chastel qui hardiement et vigoureusement se +misrent avant et s'abandonnèrent moult à eulx deffendre, si que il +n'espargnoient à nulluy, néis au seigneur du règne; et vindrent à armes à +l'assault contre leurs ennemis, si qu'il les firent ressortir, et le plus +d'eulx trébuchier ès fossés, si qu'il délivrèrent et rendirent à leur +bataille tout le ru[452] dont il estoient enclos de celle part. Si avint +ore ainsi, à celle fois, que ceulx du chastel en eurent l'onneur et la +victoire, et les royaus la honte et le dommage, si le convint ainsi +souffrir. Lors fist le sire du règne les engins appareiller, et en fist un +à trois estages, et le fist drecier plus haut que le chasteau n'estoit et +au plus haut mist archiers et arbalestriers qui véoient tout l'estre et le +couvine du chastel, et deffendoient à ceulx dedens l'aler et le venir parmi +les rues. Si avint que ceulx dedens qui sans repos et sans entrelaissier +estoient constraint et engoissiés par eulx, ne s'osoient apparoir à leur +deffenses; mais se deffendoient en terraces et sousterrains sagement, et +faisoieut traire en agait à leurs archiers et à leurs arbalestriers aux +royaus qui estoient au premier estage de l'engin, et plusieurs en +occioient. + + Note 452: _Le ru._ Le ruisseau. + +Près de cel engin[453] avoit un pont de fust qui s'estendoit d'en hault et +s'abaissoit un petit sur le glant, si qu'il donnoit légière entrée à passer +oultre à ceulx qui, par le pont, voulsissent assaillir la ville. Mais +encontre ce, refirent ceulx du chastel un trébuchet et apoiaux de fust, +l'un un petit loing de l'autre, si que le pont et ceulx qui dessus +montassent chéissent de dessus le glant ès fosses que ceulx du chastel +avoient faites, années de fors pieus agus et ferrés, et bien couvertes +d'estrain et de paille, que elle ne fussent apperceues; si que ceulx qui là +chéissent mourussent de tel mort, à giant hachiée. + + Note 453: _Près de cel engin_, ou plutôt _sur cette engin;_ le latin + dit: «Hærebat machinæ eminenti pons ligneus.» + +En ce point estoit le conte Guy en grant pourchas de gent assembler et +requerrait d'ayde et parens et cousins et seigneurs pour secourre ceulx qui +au chastel estoient asségiés. Et tant se pourchasça que, entre les autres +aides, eut tant fait vers le conte Thibault de Champaingne qui estoit conte +du palais et homme si puissant et si riche et si merveilleux chevalier, que +il l'eut asseuré d'aidier à jour nommé et hastivement, et luy eut promis +que il lèveroit le siège du chastel et délivreroit ceulx qui estoient +dedens enclos, qui jà estoient en tel point que la vitaille leur alloit +moult apetissant. Et le conte Guy fu entredeulx ententis à proier et à +ardoir le règne, pour le seigneur faire lever du siège. Au jour nommé que +le conte Thibaut deust venir pour le siège lever, eut le sire du règne fait +mander son arrière ban, et les gens voisines semonses[454], car il n'eut +pas loisir de mander loing souldoiers. Et à tant de gens comme il pot lors +avoir issi de ses herberges fervestu et apparcillié luy et les siens, hardi +et courageux, et remembrant en son cuer de haulte prouesce; et vint liement +contre ceulx que il ooit contre luy venir. Mais avant envoia contre eulx +tel qui luy séut noncier leur estre et leur affaire; et luy, tandis, manda +ses barons; si les amonesta de bien faire, et commença à rengier et à +ordener ses batailles, chevaliers et sergens, arbalestriers et archiers et +sergens à glaives, et ordena chascun à son droit et en sou lieu. Après +chevauchièrent tous rangiés contre leurs ennemis qui, contre eulx, +appareilliés venoient; et si tost comme il les choisirent, si firent sonner +trompes et buisines parquoy les chevaliers et les chevaux s'esbaudirent et +pristrent hardement. Dont laissièrent chevaux aler et s'entreférirent des +fers des lances. Là , peust-on véoir grant bruit et grant esclatéis de +glaives. Si fu moult grand l'estour à l'assembler et fort et pesant +d'ambedeulx pars; mais les Briois[455] ne peurent pas longuement endurer +les royaus qui estoient fors et adurés de continuelles guerres; et cil qui +n'avoient appris sé repos non et séjour se desconfirent et tournèrent les +dos; et les royaus les assailloient vertueusement aux roides lances et aux +brans fourbis dont il leur donnoient de grans cops et les faisoient +trébuchier des destriers comme cil qui sur toutes choses desiroient la +victoire. Né oncques ne cessèrent, né cil à pié né ceulx à cheval, jusques +à tant que il les eurent tous tournés à desconfiture. + + Note 454: _semonces_, Averties. + + Note 455: _Les Briois._ Les gens de Thibaut, comte de Brie. + +Le conte Thibaut, qui à desconfiture estoit tourné, voult mieulx estre le +premier de la fuyte que le derrenier. Si s'entourna fuyant à force de +cheval, et laissa son ost tout desbareté et s'en ala en sa terre à grant +perte et à grant confusion. Moult y eut occis de gens par devers les +barons, et plus de navrés et de pris. Après celle victoire retourna le sire +du règne liement à ses herberges. Ceulx du chastel bouta hors et le prist +en sa main et le bailla à garder aux Gallandois. + + +XIV. + +ANNEE: 1107. + +_Coment le noble sire du règne courut sus un chastelain Hombaus par nom, +pour la plainte qu'il ooit de luy. Et coment il prist luy et son chastel +appelé Sainte-Sevère. Et coment il le mist en prison en la tour de +Estampes._ + + +En ce temps avint que le noble sire du règne fu moult prié et requis de +plusieurs que il alast sor un chevalier qui Hombaus avoit nom. Si tenoit le +chastel de Saincte-Sevère[456] et siet en ceste terre de Bourges par devers +Limozin, pour luy constraindre et chastoier des tors et des oultrages qu'il +faisoit aux gens du pays dont il avoit oïes les clameurs et les plaintes +plusieurs fois; ou s'il ne le povoit constraindre de venir à droit, au +moins qu'il le déshéritast, par droit, de son chastel qui estoit de moult +grant noblesse. Et moult estoit à ce temps renommé de grant chevalerie +et moult bien garni de bonne gent à pié et à cheval; et, d'ancienneté y +avoit toujours eu bons chevaliers. + + Note 456: _Sainte-Sevère_, aujourd'hui petite ville du département de + l'Indre, sur la rivière d'Indre, à trois lieues de La Châtre. + +Là mut à aler par les prières que il eut eues, et non mie à moult grant +ost. Si comme il fu entré en ces marches et il approcha de ce chastel, le +chastelain Hombaus qui moult estoit hault homme et de grant pourvoiance, +luy vint à l'encontre à grant chevalerie, et fist fremer et bien garnir de +fors barres et de gros pieux un ru par où les François devoient passer, car +il ne pouvoient eschever ce pas né passer par ailleurs: et il meisme se +mist à l'encontre du pas, à toute sa gent; ainsi furent sor le pas +assemblés d'une part et d'autre part et se doubtoient à passer d'ambedeulx +pars. Si avint ainsi que le sire du règne vit un de ceulx de là qui, devant +tous les autres, estoit hors issu des lices contre sa gent. Lors hurta le +destrier par grant desdaing et sacha l'espée, l'escu avant, la lance au +poing. Si comme il estoit tout armé, et voiant tous ses barons, ala +assembler à celuy, comme cil qui sor tous les autres estoit fier et +courageux: si le féri si noblement de la lance que il l'abati jus du +destrier; et non mie seulement celuy, mais un autre, (comme je treuve +vraiement escript,) si que il en abati deux en un seul poindre et les fit +baingnier au gué jusques au heaume; et ne s'en tint pas à tant, ains se +feri tout maintenant parmy le pas où le premier estoit passé, et s'adressa +vers ses ennemis qui tous estoient esbahis de ce que luy voioient faire. +Lors les assailli fièrement à s'espée tranchant si qu'il en fist plusieurs +réuser et resortir. Et les François, qui ce regardoient, prirent cuer par +son bien faire; adont tressaillirent le ru qui mieux mieux et se ferirent +en leurs ennemis trop aigrement et les convoièrent chassant aux roides +lances, jusques en leur chastel. + +Renommée, qui tost vole, s'espandi par le chaslel et par le pays que le +sire du règne et les siens estoient venus ce chastel prendre, et si ne s'en +partiroient jusques à tant qu'il fust pris et ceulx dedens pendus et les +yeulx sachiés, et tout le chastet ars et destruit. Moult eurent grant paour +ceulx du chastel et de toute la contrée, de ceste nouvelle. Si eut cil +chastelain tel conseil que il rendi soy et le chastel et toute sa terre, en +la manière et à la volenté du sire du règne. Et ainsi s'en retourna à +victoire et enmena avec soy ce chastelain et le mist en prison en la tour +d'Estampes. + + +XV. + +ANNEE: 1108. + +_Coment le roy Phelippe trespassa, et coment son noble fils Loys le fist +enterrer en l'abbaye Saint-Benoist-sur-Loire, où il avoit élu sépulture._ + + +Autresi comme le damoisel amendoit et croissoit de jour en jour de valeur +et de proesce, aussi defailloit et descroissoit de jour en jour le roy +Phelippe, son père, comme cil qui, oncques puis qu'il eut prise et ravie la +contesse d'Angiers et maintenue pardessus sa loiale épouse, ne fist chose +qui soit digne de mémoire; et tant avoit esté espris de l'amour de ceste +dame, avant que il la laissast, que il n'avoit nulle autre cure, fors +d'acomplir son délit, né du roiaume gouverner ne s'entremetoit-il de rien. +Par une seule personne estoit le roiaume gouverné et conforté, ce estoit +l'atendue et l'abaiance du noble damoisel Loys, qui après luy devoit +règner, car à luy s'atendoit toute la menue gent du roiaume. + +Le roy Phelippe, qui moult estoit affebloié, acoucha du tout au lit, à +Melun-sur-Saine, et mourut (en l'an soixante de son aage et de +l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent six,[457]) en la présence son fils +Loys. Aux obsèques fuient présens Gales, l'évesque de Paris, l'évesque de +Senlis, l'évesque d'Orléans et l'abbé Adam de Saint-Denis et maint autres +religieux preud'hommes. Le corps du roy portèrent en l'églyse Nostre-Dame. +Là veillé fu toute nuit à grand luminaire. L'en demain le fist atourner son +noble fils Loys richement, et mettre en une litière couverte de riches dras +de soie, si comme il convient à tel prince, et puis le chargea aux cols de +ses maistres sergens; et ainsi atourné le fist porter en l'abbaïe +Saint-Benoist-sur-Loire où il avoit esleu sa sépulture. Et tous jours, +comme bon fils, aloit après, une heure à pié, autre heure à cheval, +plourant et demenant grand dueil, avec tant de barons comme il avoit avec +luy. Si fu tous jours de si grant noblesse et de si grant franchise de +cuer, mesmement envers son père, que onques, en toute sa vie, troubler né +courouscier ne le voult, néis pour le desseurement de sa mère pour la +contesse d'Angiers; né boisier né fortraire le royaume par mauvais engin, +si comme seulent faire, aucunes fois, aucuns jouvenciaux. + + Note 457: Il falloit: _mil cent et huit_. + +Quant il fu là venu et sa compaingnie, si le fist enterrer devant le +maistre autel, au mieulx et au plus noblement que il pot deviser. Ainsi +comme ceulx disoient que luy avoient oï dire en son vivant, il ne vouloit +pas être enterré en la sépulture de ses ancesseurs les roys de France qui +ainsi comme par nature et par droit doivent gésir en l'églyse Saint-Denis +en France. Pour ce disoit par humilité que il n'en estoit pas digne. Et +pour ce qu'il n'avoit pas fait à celle églyse né aux autres, tant de biens +comme il deust, pour ce ne devoit pas être mis entre tant de nobles roys et +empereurs comme il en gist léans. + + +_Ci fine l'istoire du roy Phelippe, premier du nom._ + + + + +CI COMMENCE L'ISTOIRE +DU GROS ROY +LOYS. + +* * * * * + + + + +I. + +ANNEE: 1108. + +_Coment les prélas et les barons assemblèrent à Orléans pour le coroner, et +coment les messages de Rains vindrent pour contredire le coronement, mais +ce fu trop tart._ + + +Le noble damoiseau Loys qui, en sa jouvente, avoit desservi l'amour et la +grace de sainte églyse par la grant cure et par la grant peine qu'il avoit +mise en luy deffendre; et aussi comme il avoit soustenue la cause des +povres et des orphelins et domté et plaissié par ses vertus les tyrans et +les ennemis du règne, autressi, par la volenlé de Dieu, fu-il appelé à la +hautesce et à la seigneurie du royaume, par le commun accort et désirier +des preud'hommes et des bonnes gens. Et moult volentiers en eust esté +forsmis et bouté arrière, sé il peust estre par le pourchas et par l'engin +aux félons trayteurs qui le royaume béoient à troubler; mais par le commun +esgart aux preud'hommes et mesmement le sage Yvon, l'évesque de Chartres, +fu ordené que contre l'engin et la force aux malfaiteurs du royaume, +s'assembleroient à Orléans pour le couronner hastivement. Là fu semons +Daimbert l'archevesque de Sens et les evesques de sa province, c'est +assavoir: Gales, l'évesque de Paris; Manessier, l'évesque de Meux; Jehans, +l'évesque d'Orléans; Guyon, l'évesque de Chartres; Hues, l'évesque de +Nevers, et cil d'Aucerre droitement. Le jour de l'Invencion sainct Étienne, +au mois d'aoust, furent assembles en la cité d'Orléans; là fu sacré et +couronne à roy (par la main Daimbert, l'archevesque de Sens;) la couronne +luy mistrent au chief et luy cindrent l'espée de justice, à prendre +vengeance des malfaiteurs du règne, et du revestement du septre et des +autres aournemens, à la deffense de saincte églyse, du clergié et des +povres gens, par la voix et par la requeste du clergié et du commun peuple. + +Encore n'estoit pas l'archevesque devestu des vestemens où il eut la messe +chantée, quant les messages de la ville de Rains seurvindrent qui portèrent +lettres de contradiction, parquoy il eussent destourbé le couronnement le +roy, se il féussent à temps venu: et disoient que la droiture du +couronnement au roy de France appartient à l'églyse de Rains tant +seulement, et ceste seigneurie et ce privilège en avoit dès le temps le +fort roy Clodovée que sainct Remy baptisa, et ceste droiture vouloit +tousjours avoir franchement et sans nulle fraccion; et sé nul l'en vouloit +faire tort et de rien contredire, si fust escommenié pardurablement. Et par +ceste achoison cuidèrent faire la paix de Dam Raoul lor arcevesque à cui le +roy estoit couroucié durement, pour ce que, sans son assententent, avoit +esté esleu et mis au siège l'arcevesque: et béoit à ce que, sé il n'en +peussent faire paix né accort, que, par ce, luy contredéissent et +destourbassent au couronnement. Mais, pour ce qu'il vindrent trop tart, +furent illec taisans et mués, et s'en retournèrent courouciés de leur +faute; né de rien qu'il éussent dit né fait ne reportèrent à leur seigneur +chose où il éust nul profict. + + +II. + +ANNEE: 1108. + +_Coment Gui Troussel et Hues de Crecy, son fils, pristrent le conte de +Corbueil, son frère, pour ce que il ne leur vouloit aidier de la guerre +contre le roy. Et coment le roy le délivra et prist le chasteau._ + + +Loys, le roy de France, par la grace de Dieu, ne pot pas oublier ne +désacoustumer ce qu'il avoit tous jours apris et acoustumé en enfance; +c'est à soustenir les églyses et deffendre les povres gens et à garder et +maintenir le roiaume en paix sé il péust estre. Mais tant y avoit de +destourbiers et d'ennemis que trop estoit fort chose à faire. Entre les +autres fu Gui le Roux[458], et son fils Hues de Crecy qui jeune bacheler +estoit et preux aux armes; mais moult estoit sage et malicieux à mal faire, +comme à proier et à rober et à ardoir et à troubler le roiaume. Et, pour la +honte de son cuer esclairier, et pour la honte du chastel de Gournay que il +avoit perdu, ne cessoit du roy et du règne assaillir et troubler, si que +néis au conte Odon de Corbueil, qui son frère estait, ne voult-il pas +espargner, pour ce que il ne luy vouloit aidier de sa guerre contre le roy. +Si avint que il le gaita un jour que il estoit alé chascier privément, si +ne cuidoit avoir garde de nulluy; si le prist et le mist en fors buies[459] +en prison, en la Ferté-Baudouin[460]; et pour cest oultrage désacoustumé, +les barons et les chevaliers de la chastellerie de Corbueil, qui +d'ancienneté est renommée de grant noblesse et de grant chevalerie[461], +furent moult courouciés. Au roy s'en alèrent clamer et luy distrent que le +conte estoit pris en telle manière, et la cause pour quoy; et moult le +prièrent que il y méist hastif conseil; et le roy leur promist s'aide, dont +il furent moult liés, et dès lors commencièrent à traitier coment il +porroient leur seigneur délivrer. Et tant pourchascièrent puis, que ne sçay +lesquels de la Ferté-Baudouin parlèrent à eulx, et leur jurèrent sur sains +que il les recevroient et les mettroient privément dedens le chastel. Cil +chastel n'appartenoit par nul héritage à celuy Gui; ains le tenoit ainsi +comme à force et par tolte, par la raison du mariage la contesse Aalis[462] +que il avoit eue à femme. Si avint que le roy vint là à privée mesnie des +gens de sa court, pour ce que il ne fust pas apperceu. Si fu avant envoié +Anseaux de Gallande qui sénéchaux estoit le roy et chevalier preux et +hardi, soy quarantiesme d'hommes armés, à l'une des portes où le plais +estoit mis d'eulx recevoir dedens; il et sa compaingnie furent dedens +receus; mais ceulx du chastel qui, à celle heure, séoient encore à leurs +feus et fabloient ensemble, oïrent soudainement la frainte des chevaux et +le murmure des chevaliers; si s'émerveillèrent moult que ce estoit, et +issirent hors encontre eulx; et ceci avint ainsi comme après sousper en +droite heure de couchier. Si estoit le meschief trop grant à ceulx de +dehors, pour ce que la voie estoit trop étroite pour les huis qui estoient +encontre mis, et qui ne laissoient aler né venir délivrément ceulx qui +entrés estoient dedens la ville. Et, pour ce, ceulx dedens les heurtoient +de leurs huis et de leurs portes, et donnoient de grans cops comme ceulx +qui bien estoient garnis de leurs armes et qui bien savoient les estres du +chastel. Au derrenier, les forains, pour l'oscurté de la noire nuit et pour +la meschéance de l'estroit lieu, ne porent longuement souffrir; ains +retournèrent à leurs portes, fors que Anseaux, qui trop estoit bon +chevalier et seur, qui pas n'y pot à temps venir, pour ce qu'il entendoit à +deffendre ses compaingnons, comme chevalier preux et vaillant: pris fu et +retenu et emprisonné en la tour, avec le conte de Corbueil. Si eurent, ces +deux, moult grant paour l'un de la mort, et l'autre de deshéritement. Quant +ceste nouvelle fu au roy comptée, qui moult se hastoit de venir pour ceulx +qui eschapés estoient, si luy pesa de la demourée qu'il avoit faite pour +l'oscurté de la nuit attendre. Tantost sailli sor son destrier par grant +desdaing, et vint jusques à la porte du chastel à espérons brochant; à +force cuida ens entrer pour aidier aux siens; mais il la trouva bien fermée +et barrée et en fu durement reusé[463] par ceulx dedens qui grant planté de +quarreaux et de lances et de pierres luy lançoient. Mais moult orent grant +paour les frères et les amis au sénéchal qui pris estoit. Tous vindrent +auprès le roy et luy commencièrent à crier mercy moult durement, par telles +paroles: «Gentil roy, aies mercy de nous en tel point, car saches-tu que +cil desloial escommenié Hues de Crecy, homme traitre et désirant d'espandre +sanc humain comme homicide, puet ça venir; et sé il puet ens entrer et +nostre frère tenir aux poings, il n'en prendroit nulle raençon, ains le +pendra ou le fera mourir de male mort.» Pour paour de ceste chose, assist +le roy le chastel et le fist fortement enclorre et estouper les entrées de +toutes les portes: et ceint et avironna la ville de cinq bretesches bien +garnies de bons sergens, et ainsi mettoit grant cure et grant entente de +son corps et de son royaume à prendre le chastel et à ses hommes délivrer +qui laiens estoient en prison. Mais Hues de Crecy, qui avant eut grant joie +des deux prisons, eut moult grant paour de perdre le chastel et les +prisons, quant il sceut que le roy l'eut ainsi assegié; et, pour ce, fu en +grant angoisse et en grant paine coment il peust entrer dedens; et, en +maintes semblances se mist comme cil qui en maintes manières s'en déguisa, +une fois à pié et l'autre à cheval, une fois en manière de Jugleresse et de +meschine de vie[464]. Un jour avint qu'il eut mise toute s'entencion à +parfaire ce à quoy il béoit, quant il fu apperceu de ceulx de l'ost; et +quant il vit que il fu cognéu, si monta au destrier qui appareillié lui fu, +et tourna en fuye; car bien savoit que là ne povoit durer; et entre les +autres qui l'aperçurent fu Guillaume (de Gallande), frère au sénéchal qui +pris estoit, un chevalier bien afaitié et preux aux armes, qui devant tous +les autres le chaçoit de volenté de cuer et par isnelleté de cheval, tout +entalenté de luy retenir se il péust. Si retourna vers luy souvent, la +lance abaissée; mais pour ce que il avoit paour de ceulx qui après luy +venoient, n'i osoit pas faire longue demeure, ains reprenoit la fuite, et +s'en retournoit atant fuyant. Mais bien affichoit en son cuer que sé il +osast tant demourer que il peust à luy assembler, que il montrast la +hardiesce de son cuer, ou par victoire, ou par soy abandonner à péril de +mort. Et par maintes fois luy avint que il ne povoit eschiver les villes +que il trouvoit en sa voie[465], né eschapper de l'enchaux de ses ennemis +qui au dos le suivoient, sé ne fust par guille et par barat[466]; car il +fainst que il fust Guillaume le Gallandois et Guillaume Huon, et crioit à +haulte voix, par le roy, que il le prissent et arrestassent comme son +mortel ennemy. En telle manière eschappa et escharni, par son barat, tous +ceulx qui le suivoient. Mais oncques le roy, né pour ce né pour autre +chose, ne volt le siège entrelaissier, ains prist à destraindre plus et +plus les assiégés et à assaillir le chastel; né oncques ceulx dedens ne +fini d'angoissier en toutes manières, tant que il eust le chastel pris par +force et que le bourg fust pris par une partie de ceulx dedens meismes. Et +quant les chevaliers qui en la garnison estoient oïrent la tumulte aval, si +apperceurent bien que la ville estoit prise. Lors s'enfuirent grant erre +pour leurs vies garantir, vers la tour; et quant il furent dedens enclos, +si ne se peurent pas bien deffendre né couvrir né hors issir, jusques à +tant que pluseurs en furent navrés et les aucuns occis; et au derrenier fu +le remenant à ce mené que il abandonnèrent leur corps et leur avoir à la +mercy le roy, et non mie sans le conseil leur seigneur. En telle manière le +débonnaire roy et le desloyaux Hues délivrèrent les prisons. Si eut le roy +son sénéchal, et les Gallandois leur frère et les Corbueillois leur +seigneur, par la vigueur et par le sens le roy. Une partie des chevaliers +ui dedens furent pris déshérita et leur tolli leur biens; l'autre partie +tint en longue prison et destroite où il les fist pourrir[467] longuement +et tout pour les autres espouvanter qu'il ne féissent autel. Par celle +victoire que le roy eut contre la cuidance de ses ennemis, enobly et +enlumina le commencement de sa couronne, à la louange de celuy qui règne et +régnera sans fin. + + Note 458: Suger dit en effet: _Guido Rubeus_. Mais le père de Hues de + Crecy étoit _Gui Troussel_, dont on a déjà parlé, et non pas Gui de + Rochefort. + + Note 459: _Buies._ Chaînes. + + Note 460: Sur la marge du manuscrit 8395, Charles V, qui l'avoit fait + exécuter, a écrit de sa propre main ici: _Aalez_. C'est qu'en effet + _La Ferté_ _Baudouin_ est le même lieu que _La Ferté Aalès_ ou + _Aalis_, que nous écrivons à tort aujourd'hui _Aleps_. C'est une + petite ville à quatre lieues d'Etampes. Remarquons que cette + correction de Charles V justifie complètement Adrien de Valois, qui + avoit seulement soupçonné l'identité de _La Ferté Baudouin_ et de + _La Ferté Alais_. + + Note 461: Le texte latin n'est pas exactement rendu. Sugper dit qu'un + grand nombre de vieux et illustres guerriers assiègeoient le château + de Corbeil. «Oppidani Curboilenses multi (oppugnabat enim castellum + veterana militum multorum nobilitas).» + + Note 462: Voilà la raison du nom qui a prévalu. + + Note 463: _Reusé._ Repoussé. + + Note 464: La traduction n'est pas satisfaisante: «Et quomodo castrum + ingredi posset, modò eques, modò pedes, multiformi joculatoris et + meretricis mentito simulachro, machinatur.» + + Note 465: _Les villes._ «Ut villas in viâ sitas... evadere non + posset.» + + Note 466: _Par guille et par barat._ Par fraude et tromperie. «Nisi, + cum simulatâ fraude seipsum Garlendensem Guillelmum fallendo, + Guillelmum autem Hugonem se sequentem conclamaret.» + + Note 467: _Pourrir._ «Quosdam diuturni carceris maceratione, ut + terreret con similes, aflligens durissimè puniri instituit.» + + +III. + +ANNEE: 1109. + +_Du grant roy Henry d'Angleterre, et des prophécies Mellin; et du contens +des deus roys pour le chastel de Gisors. Après, du parlement et des barons +de France qui là vindrent. Et coment les François requistrent les Normans +et les Anglois._ + + +En ce termine avint que le fort roy d'Angleterre Henry, qui si fu renommé +et de guerre et de paix, vint ès parties de Normandie. Cil par puissance et +par hautesse, estoit renommé à bien près par tout le monde, et si fu cil +dont Mellin le merveilleux devin parla, qui les merveilleuses avantures +d'Angleterre dont le monde parle tant vit par prophécie; et retraist +merveilleusement maintes manières d'estranges paroles à la louange de celuy +Henry, maint ans avant qu'il feust né et tout despourveuement, en la +manière que les sains prophètes souloient parler, qui annonçoient +dépourvuement ce que le Saint-Esprit leur enseignoit. Or, oez doncques les +merveilles que il dit de ce roy Henry: «Un roy[468] de justice naistra, à +cui cry les tours de France et les dragons des isles trembleront. A son +temps sera l'or estrait du lis et de l'ortie, et l'argent décourra des +ungles des chevaulx[469]; les crespis vestiront diverses toisons, car +l'abit de par dehors monstrera l'estre dedens; les piés aux abaians seront +destranchiés; les bestes sauvages seront en paix, et l'umanité des souples +se deuldra[470]; la fourme des marchandises sera fendue et la moienneté +sera roonde[471]. Le ravissement des escoufles[472] périra, et les dens des +loux reboucheront. Les chaiaulx[473] aux lyons seront mués en poissons de +mer, l'aigle signera sur le mont aux Arabiens[474].» + + Note 468: _Un roy._ Le latin dit: _Leo_. + + Note 469: _Des chevaulx._ «Mugientium.» + + Note 470: Notre traducteur a rendu sans comprendre. «Humanitas + supplicium dolebit.» + + Note 471: Cela n'est pas clair, même dans le texte latin. «Findetur + forma commercii, dimidium rotondum erit.» + + Note 472: _Escoufles._ Milans. + + Note 473: _Chaiaux._ Latinè: _Catuli_. + + Note 474: «Aquila ejus super montes Aravium nidificabit.» Ce qu'on + rendroit peut-être mieux par: _L'aigle posera son aire sur les + monts._ + +Toute ceste ancienne prophécie et ce merveilleux devinement s'accordent à +la noblesse de ce roy, si que néis une toute seule sillabe né une toute +seule lettre ne s'en discorde; par ce que il dit en la fin de ces paroles, +d'endroit les chaiaulx de lyon, nous fait à entendre les fils et la fille +de ce roy Henry qu'il appelle lyon qui en la mer périllèrent, et furent +dévourés et mengiés des poissons. + +Quant ce roy Henry eut receu le royaulme d'Angleterre après son frère le +roy Guillaume, et il eut mis en paix la terre par le conseil aus preudes +hommes, et il eut juré à tenir les loix et les coustumes anciennes que +ceulx de devant luy y avoient mises, pour acquerre la bonne voulenté des +barons et des gens de la terre; si passa la mer par decà et arriva en +Normandie, et par la force le roy de France mist toute la terre en paix, et +concorde entre les discordans, et mist loix et establissemens, et aux gens +du pays promist à traire les yeulx et à pendre aux fourches sé l'ung ostoit +ou roboit à l'autre ainsi comme il faisoient devant; et bien leur rendit ce +que il avoit promis, quant il forfaisoient; et pour ce fu la terre en bonne +paix; et convint paix tenir aux Normans qui avant ne savoient que paix +fust; et ceste chose leur mouvoit des Danois dont il estoient extrais; et +pour ce fu acomplie la prophécie Mellin que nous avons avant touchié, qui +dit que le ravissement des escoufles périroit et les dens des loups +reboucheroient: car gentil né villain n'osa oncques tollir né embler né +rober en son temps; et pour ce qu'il dit après que au cry et à la voix du +lion de justice les tors de France et les dragons des ysles +trembleront[475], quar nul des barons d'Angleterre n'osa sonner né dire mot +en tout le temps qu'il régna. Et ce que il dist après que l'or seroit +extraict du lis et de l'ortie, c'est-à -dire des religieus, qui sont +comparés au lis, pour odeur de bonnes Å“uvres, et de l'ortie[476], c'est des +gens séculiers qui poingnent par leur malice; car ainsi comme il proffitoit +à tous, ainsi estoit-il de tous servi. Si est plus seure chose d'avoir un +seul seigneur qui les deffende de tous[477]; et l'argent decourroit les +ongles aux jumens, c'est à entendre pour la paix et la seurté qui estoit au +pays. Si estoient les labours fais et la terre bien labourée; et +habondoient les granches de blés et de biens; et la plenté des granches +faisoit la plenté de l'argent ès escrins et ès trésors. + + Note 475: Le traducteur passe la première partite de l'explication + latine: «Huc accedit quod ferè omnes turres ot quæcumque fortissima + castra Normanniæ, quæ pars est Galliæ, aut eversum iri fecit, aut.... + propriæ voluntati subjugavit.» + + Note 476: «Aurum ex lilio, quod ut ex Religiosis boni odoris, et ex + urtica, quod est ex sæcularibus pungentibus, ab eo extorquebatur.» + + Note 477: Le latin, qui résume parfaitement le système de nos + gouvernemens modernes, est encore ici mal rendu: «Tutius est enim + unum, ut omnes deffendat, ab omnibus habere, quam non habendo, per + unum omnes deperire.» + +Si advint que ce roy Henry tollit à Payen le chasteau de Gisors et par +losanges et par menaces. Si est ce chasteau à merveilles fort que de siège +que d'autre garnison, et est ès marches de France et de Normandie, et court +entre deux la rivière d'Epte qui est droicte borne qui jadis fut mise entre +les François et les Danois au temps le duc Rollo, etdonne apperte entrée +aux Normans de venir en France, et aux François[478] d'entrer en Normandie. +Si n'appartenoit pas moins par siège de lieu au roy de France que au roy +d'Angleterre; et par droit en deust estre aussi saisi le roy Loys comme le +roy Henry. + + Note 478: _Et aux François_. Il falloit: _Et empêche les François_, + comme dans Suger. + +Si advint que pour la requeste de ce chasteau sourdit soudainement guerre +entre les deux roys. Et envoya le roy Loys messagiers au roy Henry qu'il +lui rendist cellui chasteau ou qu'il l'abatist. Et quant il vit qu'il n'en +vouloit rien faire, si luy nomma lieu et jour de parlement pour les trèves +qui failloient. Et y eut tandis entre eulx maintes parolles semées de +discorde par les felons qui tousjours ont de coustume de mesler les preudes +hommes. Et jasoit ce qu'il ne fussent point encores moult entremeslés, si +se penoit chascun de plus orgueilleusement venir au parlement. De la partie +au roy de France s'assemblèrent mains barons, entre lesquels vint Robert, +conte de Flandres, à tout près de quatre mille chevaliers, et Thibaut, le +conte palaisin de Champaigne et le conte de Nevers et le duc de Bourgogne +et mains autres barons. Et si y furent mains archevesques et évesques. + +Et quant le jour du parlement approcha, si s'en allèrent au lieu à grant +chevalerie, et passèrent parmy la terre au conte de Meulant qui estoit en +la partie au roy anglois et l'ardirent et confondirent toute. Et ainsi +l'eut en grand despit le roy d'Angleterre: et s'en allèrent au lieu assigné +où le parlement devoit estre qui est appellé Planches[479] sur une eaue. Et +en ce lieu est un chasteau mauvaisement adventuré et de malle fortune, car +les anciens du pays tesmoingnent que nul n'y assemble qui paix y puisse +faire sé ce n'est moult par grant adventure. + + Note 479: _Planches sur une eau._ Suger dit: _Plancas Nimpheoli._ + C'est _Néaufle_, près de la rive occidentale de l'Epte, à une petite + lieue de Gisors. + +Sur celle rivière où il n'avoit nul gué où nul peust passer se logèrent les +osts d'une part l'un, et d'aultre part l'autre. Par grant conseil furent +esleus les plus haus hommes et les plus sages de France qui au roy anglois +furent envoyés et passèrent par dessus ung pont qui près d'illec estoit et +estoit si foible et de si grant vieillesse qu'il croulloit. Si estoit +merveille que ceulx qui par dessus passoient à haste ne trébuchoient aval. + +Quant là furent venus ceulx qui la parolle du roy devoient porter, pour la +querelle dont le contens estoit, l'un commença à parler sans le roy saluer, +moult saigement par la bouche de tous[480], et dit en telle manière. + + Note 480: _Par la bouche de tous._ Suger dit: _ore comitum;_ + c'est-à -dire à peu près, il me semble, _au nom des pairs de France_, + juges entre les deux rois. Ce passage est important. Pour le mot + _insalutato rege_, dom Brial propose de corriger: _Salutato_. «Vix + enim credibile est,» ajoute-t-il, «adeò incomptos fuisse mores + illorum temporum, ut regem orator nulla prævia salutatione, ausus + fuerit alloqui.» Cette observation n'est pas judicieuse. L'usage + parfaitement établi étoit alors que les envoyés du roi de France près + d'un vassal rebelle ne le saluassent pas et lui tinssent de la part + de leur maître les plus insolens discours du monde. Tous les romans + de chevalerie composés à cette époque en font foi. Dans ce temps-là , + le _salut_ étoit un acte de sincère et loyale amitié, il avoit pour + but d'appeler la protection de Dieu sur celui auquel on l'adressoit. + Comment donc deux ennemis se seroient-ils mutuellement salués? + +«Cogneue chose est, sire roy, que quant vous éustes receue la duché de +Normandie de la main du roy de France, comme celle qui est de son propre +fief, que entre les aultres choses et par dessus toutes les aultres +convenances fust ce espéciallement fait, accordé et juré du chasteau de +Bray et de Gisors, que par quelque marché ou convenance qu'il advenist, le +quelque soit de vous deux eust de l'ung de ces deux chasteaux la saisine, +et que dedens les quarante jours qu'il l'aurait receu, il seroit tenu à +abattre le chasteau pour l'attirement des convenances qui avoient esté +jurées. Et pour ce que vous ne l'avez ainsi fait, veut le roy de France et +commande que vous le faciez. Et ce que vous ne luy avez fait veut que vous +luy amendiez par convenable loy. Et comme roy et loy convegnent une mesme +seigneurie, grant deshonneur est au roy quant il trespasse loy. Et s'aucun +des vostres est tel qu'il l'ose nyer né dire contre, nous sommes près du +prouver et de l'attendre par loi de bataille et par le tesmoingnage de deux +barons ou de trois.» + +Après ces paroles s'en retournèrent les messagiers. Mais il n'estoient +encores guères que retournés quant ne scay combien de Normans vindrent +devant le roy de France et commencèrent vergongneusement à nier ces +convenances et à dire quanqu'il peurent pour malmetre et laidir la cause, +et requéroient que la querelle fust menée par droit; mais ne requéroient +aultre chose que la besongne délayer et mettre en respit, si que la vérité +ne fust descouverte et manifestée à tant de barons et de preudes hommes +qu'il avoit là assemblés. Avec ces messagiers furent autres envoyés au roy +anglois de par le roy de France, qui offrirent au dernier celle querelle +par loy de bataille, par la main Robert, conte de Flandres, qui depuis fut +roy de Jhérusalem[481]; si estoit merveilleux chevalier et moult noble aux +armes. + + Note 481: Le latin est mal rendu: «Robertum Hyerosolimitanum, + palaestritam egregium.» Robert II ne fut jamais roi de Jérusalem. + +Quant le roy anglois et ses gens eurent oye celle offre, il ne +l'ottroyèrent né ne contredirent en aucune manière; et les messages furent +retournés pour dire ce qu'il avoient trouvé. Si renvoya tantost arrières le +roy Loys, comme cellui qui moult estoit courageux et hardy, grant et +vertueux de corsage; et partoit un tel jou[482] au roy anglois, qu'il +abattist le chastel, ou il se combattist à lui cors à cors, pour la foy +deffendre qu'il avoit vers luy faussée et mentie comme son homme lige. Et +si luy dist et fist dire par dessus que à celui devoit estre la paine et le +travail de la bataille à qui la gloire et le mérite devoit estre de la +victoire. Et disoit: «Traient soy arrière vos gens du rivage du fleuve tant +que nous puissons passer, afin que le lieu seur donne à chascun plus +seurté: ou, sé mieulx lui plaist, donne chascun de nous hostaiges des plus +haulx barons de son ost de combatre corps à corps sans avoir ayde de ses +gens. Et se tirent arrière vos gens seulement tant que nous soyons passés, +car aultrement nous ne pourrions passer l'un à l'autre.» Si en y eut aucuns +de nostre ost qui par seule ventance crioientet disoient que la bataille +des deux roys fust sur le pont qui à paine se soustenoit, tant estoit viel +et croullant. Et ce mesme requéroit et vouloit le roy Loys par la légèreté +et la hardiesse de son cuer. + + Note 482: _Partoit un tel jou._ Ancienne façon de parler que Dom + Brial n'a pas comprise. Elle est empruntée aux _Jeux-partis_, + chansons dialoguées dans lesquelles on soutenoit deux manières de + résoudre la même question. _Partir un jeu_, c'étoit précisément + _poser un dilemme_. + +A ce respondi le roy Henry: «Je ne prens mie la chose si en gros que je +perde pour telles parolles mon chasteau qui tant me vault et qui si bien +siet, et me mette en telle adventure.» Toutes ces choses refusa et debouta +et dist encore: «Quant je verray que je me doive deffendre du roy de France +je ne l'eschiveray pas, comme cil qu'il offre et qui ne peut ores advenir, +pour le grief du lieu.» + +Pour ceste responce du roy Henry furent moult esmeus les François, si qu'il +coururent aux armes et le roy d'aultre part et aussi les Normans d'aultre. +Et commencièrent à courre l'ung à l'autre jusques aux deux fleuves qui +l'ost départoient. Si que ce tant seullement qu'il ne peurent passer le +fleuve destourna grant dommaige et grant occision qui à ce jour fust +advenue. Et quant la nuit approcha si s'en départirent et s'en allèrent les +Anglois à Gisors et les François à Chaumont. Mais si tres-tost comme le jour +parut les François qui pas n'oublièrent la honte du jour de devant, et pour +l'ardeur de chevalerie dont il estoient esprins, s'armèrent et montèrent +sur leurs coursiers et s'en allèrent devant Gisors et se pénèrent moult de +monstrer aux fers des lances lesquels valent mieulx et de combien sont +mieulx prisés les adurés d'armes[483] de ceulx qui ont apris le repos. Car +les Normans qui alors issirent contre eulx furent arrière reboutés parmi la +porte moult honteusement. + + Note 483: _Les adurés d'armes._ Les guerriers vieillis sous le + harnois. L'expression de Suger est moins pittoresque. «Quantum + præstent multo marte exercitati, longâ pace solutis.» + +En ceste manière commença la guerre entre les deux roys qui dura près de +deux ans. Si en fu le roy anglois plus grévé que celluy de France pour ce +qu'il luy convenoit garnir les marches de Normandie de grant plenté de +chevaliers et de sergens, pour la terre deffendre. Et le roy Loys ardoit +tandis la terre et la destruisoit, et gastoit tout le pays sans +entrelaissier; et par l'ayde des Flamens et des Pohiers[484], et des +Voquessinois et des aultres contrées qui marchissoient à la Normandie[485]. +Si avint depuis que Guillaume fils au roy Henry fist hommaige au roy Loys, +et le roy luy augmenta son fief de cellui chasteau, par paix et par amour +espécial; et par raison de ce revindrent depuis en leur ancienne amour. +Mais avant que ce peust estre y eut mains mors et destruis qui coulpe n'y +avoient[486]. + + Note 484: _Pohiers._ C'est-à -dire des habitans de Ponthieu. Suger + dit: «Flandrensium, Pontivorum, Vilcassinorum et aliorum + collimitantium.....» Voilà le sens du mot Pohier bien déterminé. + + Note 485: Le manuscrit du roi, n° 8305.5-5 ajoute ici: _Et quant li + rois Henris vit qu'il ne la porroit deffendre, si eut conseil qu'il + la laissast à Guillaume son fils. Si avint, etc._ Cela n'est pas dans + le latin, comme Dam Brial l'a remarqué. + + Note 486: Cette réflexion du traducteur vaut mieux que celle de + Suger: «Quod antequam fieret, mirabilis ejusdem contentionis + occasione, et execrabilis hominum perditio mirabili punita est + ultione.» + + +IV. + +ANNEE: 1109. + +_Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en traïson en son chastel. +Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitres +dedens, et coment illec furent justiciés._ + + +Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis fermé +ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appellé la Roche +Guyon, en si haulte entrée et ferme que à peine peut-on voir jusques au +soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premièrement +fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave à la +semblance d'une maison, qui avoit esté faicte par destinée, si comme les +anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient +anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entrée, ainsi +comme par un petit huisset[488]. + + Note 487: Le latin dit: _Horridum et ignobile castrum_. + + Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques + de Suger, qui ne manque guère de citer les poètes anciens quand + l'occasion ou le prétexte s'en présente. «Antrum, ut putatur, + fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit + Lucanus: + + «............. Nam quamvis Thessalas vates + Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc, + Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.» + +Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux +armes. Si avoit laissée et mise jus toute la traïson de ses prédécesseurs, +comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prétendoit à vivre sans +tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu +longuement. Mais par l'euvre et la traïson du félon des félons fut +désavancié; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume +avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres +que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy +cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit +surprendre en son chasteau par traïson, si comme il fist depuis. Il advint +ung dimenche au soir, si comme il avoit gardé son point, qu'il entra en une +églyse à grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amenés avec luy tous +armés de haubers dessous les chappes[490]. Celle églyse où ceulx entrèrent +avec les premiers qui là alloient pour Dieu prier estoit bien près de la +maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenchée estoit. Et le traitre si +armé comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer +et toutesvoyes regardoit par où il pourroit entrer à celluy Guyon, tant +qu'il apparceut un huys par où celluy Guyon venoit en l'églyse. Si +s'adressa incontinent vers luy et entra dedens à force luy et sa desloyalle +compaignie. Si tost comme il furent dedens sachièrent les espées et courut +ce traitre à icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui +garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist. + + Note 489: _Serourge._ C'est une faute; il falloit _gendre_. + + Note 490: _Dessous les chappes._ «Loricatus sed cappatus.» La _cappa_ + est ici un manteau. + +Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist +par les cheveux comme esbahie et se prist à esgratigner et à despécier son +visaige comme femme hors du sens. Après couru à son mary sans paour de mort +et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups +des espées et commença à crier en telle manière: «Moy,» dist elle «très +desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur.» Les +coups et les plaies que les traitres donnoient à son mary recevoit +elle-mesme, et disoit: «Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait à ces gens? +dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son +seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes +tous enragiés et hors du sens.» Et les traitres la prisrent par les cheveux +et l'arrachèrent de dessus son mary toute navrée et detrenchiée de glaives, +et la laissèrent toute enverse ainsi comme morte. Après, retournèrent à son +seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle +mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent léans trouver escervellèrent à +la roche. + +Quant il curent ce fait, si cerchèrent partout leans s'il trouveroient plus +nullui. Lors leva la tête la povre dame qui à une part gisoit toute +estendue; et quant elle congneut son seigneur qui jà estoit mort et gisoit +tout despécié parmi la salle, si s'efforça tant pour la seue[491] amour +qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint à luy si despéciée comme elle estoit +tout rampant à guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commença +à baiser ainsi comme sé il eust esté vif. Et à ploureuse chançon luy +commença à rendre ses obsèques en telle manière: «Mon chier amy, mon chier +espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la +merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou +parce que vous aviez délaissée et mise jus la félonnie et la desloyauté +vostre père et vostre ayeul et vostre besayeul?» Autant dist seulement et +puis chéi pasmée comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust +despartir, tant estoient touilliez en leur sang. + + Note 491: _Seue._ Sienne; de _sua_. + +Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut gettés et habandonnés comme +porceaux et se fu saoullé de sang humain à guise de beste sauvage, si se +refrena atant. Adont commença à regarder et à louer le chasteau plus qu'il +n'avoit oncques mais fait, et à remirer le siège et la force de la Roche et +se conseilloit à luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les +François et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella +les nais[492] du pays et leur promist à faire moult de biens s'il luy +vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui +dedens voulsist entrer avec luy. + + Note 492: _Nais._ Natifs. + +Assez tost fut oïe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain +espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent +tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le +roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la +forteresse, assemblèrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et +s'en allèrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir né ens +entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les +Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de +sergens et de gens à pié au pié de la Roche: et quant il eurent ce fait, si +mandèrent la besongne au roy Loys et luy mandèrent qu'il leur mandast sa +volenté qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent +fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut jà sis devant le +chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se +croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il +apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla à +aucuns des barons de l'ost et leur commença à promettre moult grans dons en +telle manière qu'il fissent paix à luy et que il demourast au chastel par +aucune manière de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au +service le roy de France. Mais il refusèrent du tout en tout ses parolles +et ses promesses et luy reprochèrent sa desloyalle traïson et que tantost +en seroit vengence prinse. + +Quant il oï ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il +vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurté tant qu'il +s'en fust allé, il leur livreroit le chasteau. Asseuré fu par serment de ce +et luy jurèrent plusieurs; mais peu y eut de François qui jurassent ce. +Pourloignée fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et +pour veoir où il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain +que les jurés entrèrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de +l'ost les uns après et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en +telle manière qu'il furent presque tous léans. Lors commencièrent à crier +les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre à mort, où +il mourroient avecques eulx comme consentens de leur traïson. Lors +commencièrent les jurés à contrester moult durement pour leurs sermens +acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent +sus, les espées traites, et commencièrent à occire et à despécer les +traitres, si que à plusieurs chéoient les entrailles hors; et parmi les +fenestres de la salle furent plusieurs gettés tous vifs contre val tout +hérissés de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux +poinctes des espées et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme sé +la terre les refusast à recevoir. Du maistre traitre firent désacoustumée +vengeance pour sa desmesurée traïson; car il luy tirèrent des entrailles le +cuer gros et enflé de traïson et de desloyaulté, et l'enhastèrent[494] en +une perche et puis le mistrent en ung lieu où il fu depuis mains jours pour +démonstrer sa mortelle traïson. Les charoingnes de luy et d'une partie de +ses compaignons prindrent, et les lièrent sur cloyes et puis les gettèrent +en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques +à Rouen et que ilec fust démonstrée la vengeance de leur mortelle traïson, +et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoiée, d'une desmesurée +pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495]. + + Note 493: _Pourloignée_, etc. On retarda le moment de la sortie du + traitre, sous prétexte de la nécessite de déterminer le lieu de son + refuge. + + Note 494: _L'enhastèrent._ L'embrochèrent. + + Note 495: «Et qui Franciam momentaneo fÅ“tore fÅ“daverant, mortui + Normanniam deinceps, tanquam natale solum, fÅ“dare non desistant.» + Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que + M. Guizot: «Et afin aussi que ces _criminels_, qui vivans avoient un + moment souillé la France de _leur présence corrompue_, morts en + infectassent _à tout jamais_ la Normandie, _comme la terre natale de + telles gens_.» + + +V. + +ANNEE: 1109. + +_Coment Phelippe, frère le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, se +révéla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist au +chastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplanta +Montlehéry qu'il cuidoit avoir._ + + +Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la +mauvaistié et par la perversité du monde. De celle mauvaistié estoit +entachié Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frère de bast du roy +Loys, de par son père le roy Phelippe, qui l'avoit engendré en icelle +contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse. +Et luy avoit le roy donné la seigneurie du chasteau de Montlehéry et de +Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son +père le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy +Phelippe mist arrière tous les bénéfices qu'il avoit receus du roy son +père, et se prist à rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car +Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et +hault homme et puissant, et son frère Fouques, le conte d'Angiers, qui +depuis fu roy de Jhérusalem, et sa mère, la contesse, qui à merveille +estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui +tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises, +qu'elle avoit si déceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la +servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volenté, comme +celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose +souslevoit moult la mère et le fils et toute leur lignée et les mettoit en +vaine espérance; c'estoit sé il mésavenist au roy Loys par aucun +trébuchement, si que l'autre frère Phelippe fust appelle au royaulme +gouverner, et ainsi fust toute leur progénie appellée à la dignité du +royaulme de France. + + Note 496: _Meun-sur-Loire._ Le latin dit _Meduntensis_, Mantes. + +Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist à +court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains +refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. Né pas ne se tenoit, +tandis, de praer[497], né de tollir aux bonnes gens né d'assaillir les +églyses. De ce fu le roy moult couroucié. Et jà soit ce qu'il le fist +envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiéger au +chasteau de Meun. Si luy avoit jà mandé celluy Phelippe et les siens moult +orgueilleusement qu'il le feroient lever du siège à force et qu'il +n'entreroit jà en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent +tous avant et se destournèrent contre sa venue: et le roy entra dedens +délivréement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques à la +tour et l'assiégea. Et quant il eut commencé à dresser les engins et ceulx +de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous +désespérés de leurs vies. Et quant il eut forment le siège tenu, si se +rendirent à sa mercy. + + Note 497: _Praer._ Piller; de _prædari_. + +Entredeux advint que la contesse sa mère et le conte Amaury de Montfort, +pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehéry, en +donnèrent la seigneurie à Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy +et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidèrent faire un +tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la +force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frère, et par +la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges +qu'il li povoient faire chascun jour jusques à la cité de Paris, si que +néis ne poroit il aller en nule manière jusques à Dreues. + +Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espousée, si s'en alla +hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien +sceut ce complot, fut là venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes +manières s'en estoit hasté. Ceulx de la terre manda et attira à luy par +espérance de sa débonnaireté et de sa franchise, et pour ce mesmement que +il avoient espérance que il les mist hors la cruaulté de celluy Huon et du +servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult. +Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre à grans assaux, Huon +pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais, +tandis, advint que Hues fu conchié[498] par ung trop beau barat; que Milles +de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amené par conseil. Aux pieds du +roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par +héritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil +qu'il ne revestit nulluy de son héritage; mais luy rendist comme le sien +par descendue de son père, par telle convenance que tousjours mais féist de +son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose. + + Note 498: _Conchié._ Dupé, trompé. + +Le roy, qui à toutes gens vouloit faire droit, oï sa prière. Adont manda +les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur +seigneur; et par ce présent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient +avant eus. Tantost mandèrent à Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou +sé non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne +tendroient né foy né serment. Quant Hue oï ce, si fut moult esbahi; tantost +s'en fouyt et se tint moult à guery et eschappé quant il n'y perdi fors que +les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps; +et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue +honte du deshéritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre +harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chacié et dégetté laydement, +quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle +orgueilleusement. + + +VI. + +ANNEE: 1110. + +_Coment Hue du Puisat deshérita le conte de Chartres, et coment le roj li +aida, et de la plainte de celui Huon au roy de par les églyses, et coment +le roy fist garnir le chastel de Thouri._ + + +Ainsi comme le mauvais arbre retrait à la racine et à l'écorce dont il est +issu, ainsi faisoit Hue du Puisat, homme cruel et desloyal et entachié de +la mauvaistié et de la traïson de ses antécesseurs et de la sienne propre. +Qui, après ce qu'il eust receu la seigneurie de Puisat, après Guyon, son +oncle et son père mesme[499], qui trop desmésuréement fu orgueilleux, +reprist aussi les armes, au commencement de la voye du sépulcre, et se +pénoit en toutes manières de retraire à la malice son père, si que ceulx à +qui son père avoit fait honte et dommaige si leur en faisoit-il encore +plus. Et ce le mettoit en trop grant orgueil de ce qu'il avoit trop fait de +maulx aux abbayes et aux povres églyses; et n'estoit nul qui l'osast +contredire. Mais à la parfin tresbucha-il par son orgueil si comme vous +orrez cy-après. + + Note 499: «Hugues du Puiset, dont il s'agit ici, étoit petit-fils + d'Evrard, par Hugues le vieux, son père, le même qui sur la fin de + l'année 1092 fit emprisonner Yves de Chartres son évêque, et qui en + partant en 1106 pour la terre sainte, laissa la régie de ses terres à + Gui son frère. Celui-ci étant mort vers l'an 1108, eut pour + successeur Hugues, son neveu, dans la châtellenie du Puiset et la + vicomté de Chartres. Le lignage d'outremer nous apprend que Evrard et + Hugues le vieux devinrent successivement comtes de Jaffa.» + (Note de dom Brial.) + +A ce fu son orgueil mené que ne craignoit né le roy des cieulx né le roy de +France. Si assailli de guerre la noble contesse de Chartres et son fils +Thibaut, qui moult estoit jeune d'aage et preux aux armes; et leur roba, +ardi et gasta leurs terres jusques à Chartres; et la contesse et son fils +se deffendoient de luy au mieulx qu'il povoient, mais lentement et +laschement, né oncques n'osèrent approcher de Puisat pour fourfaire de plus +près que huit lieues ou de plus, car de trop grant hardiesse et de trop +grant fierté estoit ycelluy Hue au temps de lors et si craint que plusieurs +le servoient qui bien peu l'amoient et lui aidoient à sa guerre maintenir +là où il voulsist. Et quant la contesse et le conte Thibaut virent qu'il ne +pourroient longuement durer contre lui, si s'en allèrent au roy et luy +commença la contesse à prier et requerra moult humblement qu'il la voulsist +secourre et luy représenta et mist devant les services qu'elle luy avoit +aultres fois fais, par quoy il estoit tenu de luy ayder. Après luy compta +illec mesmes mains grans dommaiges et maintes grans hontes que ycellui Hue +et son père, son ayeul et son besayeul, avoient fait aucunes fois au +royaulme. Et parla la saige dame en telle manière: + +«Remembrez vous, sire, de la honte que l'ayeul de Hue fist jadis à vostre +père Phelippe contre son serment et contre la loy de son hommaige qu'il +rompit; pour quoy vostre père ala assiéger le Puisat son chasteau, pour +celle honte venger et pour aultres tors qu'il luy avoit fais; dont il le +fist lever à force trop laydement. Et par la force de son desloyal lignaige +et l'emprise qu'il avoit contre luy faicte chacèrent luy et son ost jusques +à Orléans et pridrent en celle desconfiture le conte de Nevers et Lancelin +de Baugenci, et avecques ceulx plus de cent de ses chevaliers; et fist +encore plus grant et plus desmesurée honte qui oncques mais n'avoit esté +oïe; car il emprisonna aucuns des évesques et leur fist assez de laidure et +de honte.» Après disoit la dame, en reprochant, pourquoy ce chasteau avoit +esté fermé premièrement enmy la terre aux sains[500], par la royne +Constance, pour estre garde et défence de celle terre. Si n'estoit pas fait +né fondé d'ancien temps; et coment icelluy l'avoit retenu tout à luy, de +quoi il ne servoit de rien fors que de faire honte et laidure à luy et aux +siens. «Or maintenant, s'il vous plaist, pourrez venger là vostre honte et +celle de votre père pour ce que les Chartains et les Blesois et les Dunois +par la cui force il souloit guerroyer luy sont du tout faillis, entalentés +de luy nuyre et de le déshériter et d'abattre le chasteau. Et sé vous, +sire, vos tors, vos hontes et les aultrui dont il a bien desservy à estre +puny et chastié ne voulez amender, si voullez les tors et les travaux qu'il +a fais aux églyses en la terre aux Sains et les déshéritemens qu'il a fais +aux vefves, aux orphelins et à ceulx qui à lui marchissent prenre sur vous +et en faictes comme de vous.» Par telles plaintes et par aultres fu le roy +si esmeu qu'il respondi qu'il se conseilleroit. + + Note 500: «In medio terræ sanctorum.» Suger. + +Après ce, fist le roy assembler ung parlement à Melun: là vindrent mains +archevesques et clers et maintes gens de religion auxquels iceluy Hue avoit +biens et possessions ravi et dévoré comme loup enragié, et destruisoit +encores tous les jours. Tous chéirent aux piés du roy et luy crièrent mercy +à une voix, si comme il gisoient à ses piés contre son gré, car moult le +grevoit qu'il ne se levoient, et luy prioient qu'il mist à mesure et +délivrast leurs provendes[501] de la terre de Beauce que il tenoient +franchement par le don de ses prédécesseurs. Et puis luy supplioient en +plourant qu'il délivrast la terre de ses povres provaires et les ramenast +en franchise que icelluy tirant avoit amenés en servage, et qu'il reformast +en sa première franchise la partie de l'églyse que luy et les aultres roys +sont tenus à deffendre. De bonne volenté receut le roy leurs prières et +tantost comme le parlement fu départi et l'archevesque de Sens, l'évesque +d'Orléans et le vaillant Yves, évesque de Chartres s'en furent partis, si +envoya le roy le moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abbé, au +chasteau de Thoury en Beaulce qui est de celle églyse mesme, et que celuy +Sugier tenoit lors en sa main et luy commanda qu'il fist ce chasteau bien +garnir et enforcer et bien garder, que icelluy Hue ne l'ardist, tandis +comme il le feroit semondre pour venir à sa court. Car par ce chasteau +tendoit à assaillir le chasteau de Puisat ainsi comme son père avoit jadis +fait. + + Note 501: _Provendes_ ou prébendes. Bénéfices ecclésiastiques. + + +VII. + +ANNEE: 1110. + +_Coment le roy assiégea le chasteau de Puisat, et puis du merveilleus +assaut d'ambedeus pars. Et coment le chastel fu pris par force, et Hue +emprisonné en la tour de Chasteau-Landon, et le chastel abattu._ + + +Quant le chasteau de Thoury fu bien garni et le roy eut fait juger Hue de +Puisat pour son deffault, car il ne daingna venir à sa semonce, si meut à +grant ost et vint jusques à Thoury. Le chasteau de Puisat fist requerre à +celluy Huon dont il estoit forclos par droit jugement. Et quant il vit +qu'il n'en feroit rien si se hasta du chasteau assiéger, et les sergens +dont il y avoit grant plenté aussi. Là péust-on véoir fier assault et +périlleux lancéis d'arcs et d'arbalestres d'une part et d'aultre qui +chéoient aussi espessement comme pluye, et les escus perçoient +soudainement; si faisoient saillir les estincelles des clers heaulmes des +grands coups que il s'entredonnoient. Et si comme les royaulx les eurent +rebouttés par force dedens la porte du chasteau, et les enclos furent +montés aux deffenses, si véissiez merveilleus assaux et périlleux aux plus +hardis gens du monde de saiettes et de quarreaux et de gros fusts et grans +lancéis de pieux agus. Et ceux de dedens lançoient sur les royaulx et par +force les firent reuser. Mais assés recouvrèrent cuer et force et se +couvrirent des escus et des huys et de quanqu'il povoient trouver. Et ainsi +recommencèrent l'assault à la porte périlleux et fort. Et firent les +royaulx amener charrios tous chargés de busche sèche et bien ointe de sain +et de gresse pour le feu boutter dedens et eulx ardoir. Et ainsi les +empoindrent à la porte et pour ce mesmement qu'il leur fissent deffence +pour les grans coups recevoir pour les grans monceaux de busche qui dessus +estoient. Et tandis comme les uns entendoient à alumer et les aultres à +estaindre par grant contens, vint le conte Thibaut qui pas n'avoit oublié +les hontes et les domaiges que il avoit eus par luy. Si se hastoit moult +d'assaillir le chasteau par ses bacheliers et par ses sergens de celle part +que l'en vient devers Chartres. Et tandis comme il hastoit ses gens de +monter contre mont le pendant des fossés, si ne garda l'euvre qu'il les vit +tresbucher contreval à trop grant meschief au parfont du fossé et se doubta +moult qu'il ne fussent mors ou occis; car les chevaliers qui par dedens +avironnoient la deffence du chasteau sur les grans destriers venoient +jusques aux murs et feroient ceulx qui montoient amont les fossés et les +faisoient tresbuchier jusques au font des fossés. Et jà estoient les +royaulx presque tous mas et faillis et ceux de dedens avoient jà presque +tout laissé l'assault et fait retraire, quant la divine puissance, à qui la +cause estoit et la vengence vouloit du tout traire à soy, suscita et esmeut +l'esperit d'un chanu prouvaire du pays qui avecques la communaulté de ses +paroisses estoit venu en l'ost, à qui Dieu donna faire, contre toute +opinion, ce que le conte Thibaut armé et toutes ses gens ne peurent faire. +Isnellement alla celluy prestre montant jusques à la suef[502], une escu +devant son pis dont il estoit couvert et mussé. Là commença à despecer +petit à petit la cloison et mettre jus; et quant il vit qu'il faisoit ce si +légèrement si commença à appeller ceulx qui emmy le champ estoient encore +tous armés, à la cloison despecer; et luy coururent aider à bonnes haches +trenchans et commencèrent à dérompre et à despecer tout; et advint une +grant merveille ainsi comme il advint jadis à Jhérico qui fu droit signe de +jugement Nostre-Seigneur; car ainsi comme sé tres-tous les murs fussent +chéus à un seul coup entrèrent dedens et l'ost du roy et les gens du conte; +dont il advint qu'il y eut moult grant plenté de ceux dedens mal mis et +blécés et entreprins, pour ce qu'il ne peurent eschiver la force de leurs +ennemis qui de toutes pars accouroient; et les aultres et Hue mesme qui +virent qu'il n'estoient pas bien asseur, dedens la forteresse des murs se +férirent en une tour de bois qui séoit dessus la mote. Et quant il +apperceut la force des gens qui de toutes pars acouroient à la tour et +lançoient dars et quarreaux, si se doubta moult et se rendi tantost et fui +pris et tous les siens et mis en bonnes prisons. + + Note 502: _Suef._ Palissade. De _Sepes_. + +Et quant le roy eut eu celle victoire et il eut mis en prison mains haus +hommes et riches, si habandonna l'avoir de la ville et fist bouter le feu +partout et ardoir tout le chasteau. Mais il commanda touteffois que la tour +demourast en estant, jusques à un terme qu'il mist: pour ce le fist qu'il +oï dire que le conte Thibaut tendoit à acroistre et eslargir ses marches +pour un chasteau qu'il vouloit fermer en la chastellenie du Puisat, en une +ville qui a nom Alonne[503]. Si avoit jà oublié et mis arrière le grant +bénéfice que le roy luy avoit fait. Car jà n'eust peu advenir né attaindre +là où il estoit de sa besongne sé par lui n'eust esté. Du tout en tout luy +deffendoit le roy à fermer ce chasteau; et le conte luy offroit à +desrainier par droit de bataille par la main de Andry de Baudemont le +maistre de sa terre[504], que le roy luy avoit eu ce en convenance. Et le +roy encontre ce offroit à deffendre par gaige de bataille là où il voudroit +par la main Anseaux de Gallande son séneschal que oncques ne luy avoit eu +ce en convenance. Si demandèrent ces deux barons maintes cours à faire +celle bataille, mais oncques n'en peurent nulle trouver. + + Note 503: _Alonne._ Aujourd'hui petit village de Beauce, au diocèse + de Chartres. + + Note 504: _Le maistre de sa terre._ «Terræ suæ procuratorem.» + +Après ce que le chasteau fut abattu et Hue emprisonné en la tour du +chasteau Landon, le conte Thibaut ne voulut pus la besongne atant laisser, +ains esmut grant guerre contre le roy par l'aide du roy Henry d'Angleterre +son oncle et de ses aultres parens. Et commença à gaster sa terre et à +fortraire ses barons par dons et par promesses; et du pis qu'il povoit +faisoit et pourchacioit à luy et à son royaume. Et le roy d'aultre part qui +tousjours fu preux et vigoureux aux armes luy recouroit sus et luy gastoit +et habandonnoit sa terre par l'aide de ses aultres barons et mesmement par +l'aide de Robert le conte de Flandres son oncle, un merveilleux chevalier +et renommé d'armes entre Crestiens et Sarrasins, dès le commencement de la +voye du saint sépulcre. + + +VIII + +ANNEE: 1111. + +_Coment le conte Thibaut commença guerre contre le roy, et coment le roy +lui mist le siège à Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de lès +Laigni, et coment le conte ralia à luy les riches hommes contre le roy._ + + +Un jour avint que le roy eut mené son ost devant la cité de Meaulx sus le +conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors à bataille ordonnée. Et +le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsené +de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la +cité, et luy et les siens; né pas tant ne les redoubta qu'il ne les +chassast à force de cheval très parmy les pons, et le conte Robert de +Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si ès +brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui +de leur gré s'i gettoient et laissoient chiéoir, tant craignoient les cous +des espées. Merveille vous semblast se vous véissiés le roy demener, +l'espée au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis +vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy véissiés +faire les assaus et les envaïes en guise de géant et soy efforcier de +passer parmy tous ses ennemis et là où il avoit greigneur péril et plus +grant presse, et vouloit prendre la ville à force malgré tous ses ennemis. +Et si eust-il fait sans doubte sé ses ennemis ne se fussent dedens reboutés +et les portes fermées. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa +louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne à tout son ost. +En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut; +assés tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent +fuiant jusques à un pont qui est assés près de celle place, si en y eut de +tels qui pas ne se doubtèrent à mettre en plus grant péril pour l'entrée du +pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en +plus grant péril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se +mettoient ès flos de la parfonde rivière où il périlloient et noyoient et +gettoient leurs armes et défouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient +que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble +monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il +s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que +ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les +derniers. Si estoit l'entrée du pont açainte d'un fossé qui leur donnoit +grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les +estraignoient ne povoient entrer sé non les uns après les autres. Si estoit +à leur domaige, car plusieurs s'efforçoient d'entrer sur le pont. Et ceulx +qui en aucune manière y povoient entier trébuchoiont pour la presse des +royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme à +aultre faire. Et le roy qui à sa bataille les chaçoit à espérons +destraignoit à l'espée ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au +flot de Marne à la force du cheval. Et ainsi comme les désarmés flotoient +légèrement pardessus l'eau, ainsi les armés afondoient, pour la pesanteur +des armes, et en y eut il assez de noyés; et pluseurs en y eut qui après la +première fois qu'il furent plungé furent retrais[507] avant qu'il eussent +trois fois plungé. Par telles manières d'assaux et de poignéis destraignoit +le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit, +en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme +sa paresse et sa présence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit +trop la paresse et la mauvaistié de ses hommes auxquels peu se fioit, prist +à fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia à luy +par une espérance où il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il +se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au +roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et +Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un +quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir à Paris. Par telle +ochoison enlaça il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espousé la +ousine germaine le roy qui avoit esté fille Hue-le-Grant son oncle. Plus +fist-il, que par angoisse et par détresse mist son proufit avant son +honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte +de Vermendois[509] à Millon le seigneur de Montlehéry, celluy à qui le roy +rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour +et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris à Orléans, et +mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le +destourbier aux trespassans qui jadis y avoit esté; et après ce qu'il eut à +soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crécy et le seigneur de +Chasteaufort, adont par-eut il si estoupé Paris et Estampois et si grans +guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu à l'antre se par +bonne chevalerie ne fust gardée et deffendue la voye. Et puis que le conte +Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent délivre pas[510] +de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par decà le fleuve +de Saine, et Mile de Montlehéry par delà , adont fu trop laidement la voye +tollue, et au païs le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui +aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orléannois que les Chartrains +et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de +Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se +deffendoit au fer et à la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur +faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens +qu'il avoit. Si n'estoient pas espargnés à son nuisement les trésors +d'Angleterre né les richesses de Normandie, car le noble roy Henry +d'Angleterre se pénoit de le grever de toute sa force et sa terre +destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy né pour tous +es aultres, né ne s'esmoioit né que la mer feroit, sé tous les fleuves la +menaçoient à soustraire et à tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines. + + Note 505: _Enchanteller._ Mettre l'escu en chantel; c'est-à -dire le + relever sur le côté gauche. En terme de blason, on place encore + _l'ecu en chantel_. C'est le même mot que l'italien _canto_, côté. + --Les éditions imprimées, toujours horriblement fautives, et celle de + dom Bouquet ont mis _chanceller l'escu_. + + Note 506: _Hector._ Dans le moyen-âge, Hector étoit bien plus renommé + qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le siège de Troyes par + Darès que par Homère. + + Note 507: Suger dit: «Loricati pondere suo semel mersi, antè trinam + demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum + opprobrium, si talis esset occasio, referentes.» + + Note 508: _Huon._ Il fallolt _Raoul_, qui espousa Mathilde, fille + d'Hugues-le-Grand, lequel étoit frère de Philippe Ier. + + Note 509: C'est la leçon de la plupart des mss. du texte de Suger. + Mais il eut fallu préférer celle qui porte _sororem suam_. + + Note 510: _Délivre pas._ Chemin libre. + + Note 511: _Plaissoit._ Ne s'infligeoit de plaies. + + +IX. + +ANNEES: 1111/1112. + +_Coment Hue du Puisat fu hors de prison, en espérance d'avoir le chastel de +Corbueil, et coment cil Hue referma le Puisat, coment il assiégea le +chastel de Thory, et coment le roy le secouru._ + + +En ce point avint que le conte Eudes de Corbueil morut qui avoit esté fils +à l'orgueilleux Bouchart, conte de Corbueil[512] qui en son temps fu +maistre des desloyaulx et des excommuniés. (Duquel Bouchart l'abbé Sugier +de Saint-Denys racompte qui escript ceste histoire), que à un jour qu'il +eut pris guerre et bataille contre le roy et qu'il fu armé de toutes +armeures sur son destrier, ne daigna prendre son glaive de la main à l'un +des siens qui la luy tendoit, ains dit à sa femme la contesse qui devant +luy estoit, par vantance et par boban: «Gentile contesse, baillez ça mon +glaive liement, car le conte qui de vostre main le prent le vous rendra huy +en ce jour roy couronné.» Mais aultrement luy avint si comme Dieu l'avoit +ordonné: car il ne put ce jour passer, ains fu feru à mort d'une lance, par +la main le conte Estienne qui devers le roy estoit; et par ce coup fist le +royaume demorer en paix, et luy et sa guerre descendre au puis d'enfer. + + Note 512: _Bouchart_, sire de Montmorenci; le moine de Saint-Denis ne + pardonne pas à Bouchart ses démêlés avec l'abbaye. Suger, qui traite + indignement Eudes, dit seulement de Bouchart: «Qui tumultuosus, miræ + magnanimitatis, caput sceleratorum.» Ce mélange d'éloges excessifs et + d'injures grossières est familier à Suger. + +Quant le conte Eudes[513] fu ainsi mort, le conte Thibaut et sa mère se +prisrent forment à entremettre, et par promesses et par dons, par Huon et +par Millon, coment il pourroient ce chasteau traire à leur partie, car il +leur estoit bien advis que sé il povoient ce faire, qu'il auroient le roy +du tout mis au dessoubz et tollu le cuer et la vertu de soy deffendre. Mais +le roy et les siens qui ceulx béoient reuser du tout, mettoient grans +paines et grans despens à ce qu'il en fussent saisis. Mais il ne peurent +sans le sceu et sans le sens d'icelluy Huon qui neveu estoit du conte et +s'en faisoit hoir. + + Note 513: Suger ajouta: _Filio_, son fils. + +Pour ceste chose mettre à fin fu jourpris et assigné à Moissi[514] une +ville qui est à l'évesque de Paris. Si fu trait Hue de la prison de la tour +de Chasteau Landon. Et si comme le conseil du roy fu sur la partie qui luy +aydoit et sur celle qui luy nuysoit, pour ce convint faire ce que l'en put +non mie ce que l'en voult. Et fu à ce mené que Hue quitta le chasteau de +Corbueil dont il se faisoit hoir et donna bons hostages et quittance de +toltes et de tailles et de tous efforcemens d'églyses et d'abbayes; et +après, qu'il ne refermeroit le Puisat sans la volenté le roy. Atant se +départi le roy. Si fu plus deceu et engigné par tricherie et par +desloyaulté que par art. + + Note 514: _Moissiacum._ Mousseaux. Suger eut grande part à ce traité, + à la conclusion duquel il ne dit pas que le roi ait assisté. + +Ne demoura pas après moult longuement que celluy Hue, combien qu'il eust +fait le serment nouvellement, pour la longue prison où il avoit esté entra +en grant ire, ainsi comme le chien qui longuement a esté enchainé. Et la +forcennerie qu'il avoit conceue béoit bien à descouvrir et mettre à euvre +sa desloyaulté accoutumée. Car il fist paix et aliances aux ennemis le roy; +c'est assavoir: au conte Thibaut qui son ennemy estoit et au roy Henry +d'Angleterre. Et tantost comme il sceut que le roy devoit aller en Flandres +pour aucunes besongnes, assembla tant de gens comme il put avoir pour +refermer le Puisat. Et tantost comme il sceut que le roy fu meu là où il +devoit aller, il mut d'aultre part à sa gent qu'il avoit privéement +assemblée et vint un samedi matin par devant le chastel abattu où il avoit +un marchié que le roy y avoit establi, par l'ottroy, et par l'assentement +d'icelluy Huon. Mais il ne l'avoit fait que par traïson si comme il apparut +après: car tous ceulx qu'il povoit illec trouver, entre ceulx qu'il scavoit +qui plus riches estoient prenoit et mettoit, en estroicte prison et +soudainement comme forcenné tolloit et roboit quanqu'il encontroit. D'illec +s'en alla vers le chasteau de Thoury, une ville qui est de Saint-Denys, qui +bien estoit jà garnie, entre luy et le conte Thibaut, pour tout abattre et +destruire. Mais deux jours ou trois avant qu'il y vint, avoit prié +humblement Sugier qui ce chasteau tenoit (et qui ceste histoire escript,) +qu'il allast au roy prier pour luy. Et ce faisoit il par traïson, car il +pensoit bien qu'il péust assez légèrement entrer dedens sé celluy qui en +estoit garde n'estoit présent. Et celluy qui cuida qu'il le priast de bonne +volenté s'i accorda et partit à aller au roy. Devant ce chasteau vint Hue +et le conte Thibaut à moult grans gens. Mais ceulx qui pour la partie Dieu +et Saint-Denys défendre estoient jà venus en la ville, avoient bien garni +les creniaux et leur deffence et leur deffendoient hardiement l'entrée. Et +celluy Sugier qui au roy s'en alloit rencontra en Corbeillois qui jà savoit +bien celle nouvelle de Normandie où elle luy avoit esté comptée. Et si tost +comme il sceut pour quoy celluy y alloit, si s'en rist moult et gaba de sa +simplesse[515] et luy descouvri lors par grant desdain la desloyaulté de +celluy Huon, et l'envoya tantost arrière pour la ville secourir, tandis +comme il assembleroit ses osts au chemin Estampois. Sugier qui retouinoit +estoit en moult grant paour que la ville ne fust prise avant qu'il y venist +et regardoit souvent à une bretesche qui en la tour estoit par quoy il eust +bien sceu la prise de la ville; et estoit celle bretesche veue de moult +loing. Et pour ce que les ennemis du roy avoient tout le pays d'entour robé +et roboient encore chascun jour, ne put Sugier mener avec luy nul de ceulx +qui encontre luy[516] venoient; dont il avint que de tant comme il estoient +moins, de tant estoient il plus seurement et moins tost eussent esté +apperceus. Ainsi chevauchièrent jusques vers le soleil couchant qu'il +approchièrent de Thoury. Si avoient forment ce jour assailli la ville les +ennemis du roy. Mais, là Dieu mercy, n'y avoient riens meffait fors que +eulx lasser. Et s'estoient trais en sus de la ville un petit, et ceulx[517] +se tirèrent vers la ville comme s'il fussent de leurs gens, et quant il +virent lieu et point, si se férirent parmy eulx: et ceulx du chasteau qui +bien les avoient apperceus leur ouvrirent une porte et ceulx se férirent +dedens par l'ayde de Dieu et de saint Denys. + + Note 515: Suger dit: _Simplicitatem nostram derisit_. + + Note 516: _Encontre lui._ Vers lui. + + Note 517: Suger ici ne parle que de lui seul. + +Lors furent moult alégés et réconfortés ceulx dedens de leur venue, et +gaboient le séjour et le repos de ceulx de dehors et leur disoient de grans +hontes et de grans reproches par quoy il les rappelloient à l'assault, +contre la volenté de Sugier qui moult les en blasmoit et reprenoit. Peu de +ceulx dedens et mains de ceulx dehors y eut de navrés à celluy assault, +dont les uns se pasmoient et deffailloient pour la douleur de leurs playes +et estoient emportés en litière; et les aultres estoient mis à une part +jusques au tiers jour à mourir et à habandonner aux morseures des loups et +des chiens. Et n'estoient pas bien encore retournés au Puisat quant +Guillaume le Gallendois vint à tout une partie des plus nobles de la mesnie +le voy, à riches armeures et à destriers courans, qui moult désiroient +qu'il les trouvassent au siége de la ville, pour monstrer leur prouesse. Et +le roy les suivit par matin: lié et désirant s'appareilla, ainsi comme seur +de victoire. Si se merveillèrent durement ses ennemis quant il sceurent la +nouvelle de sa venue et coment il avoit sceue leur emprise et leur traïson +qu'il cuidoient si bien avoir cellée, et coment il avoit entrelaissée la +voye de Flandres et estoit acouru si tost au secours de la ville. Et pour +ce qu'il n'en osoient aultre chose faire, si entendirent au chasteau de +Puisat fermer et restorer. Et le roy assembloit tandis son ost, si comme il +povoit, et attendoit comme celluy que guerres destraignoient en pluseurs +lieux. Et quant ce vint à un mardi matin qu'il eut ses osts amenés, si +ordenna ses batailles et mist en chascune chevetains et connestables, et +ordenna archiers et arbalestriers et mist chascun en son lieu. Ainsi +approucha du chasteau pié à pié qui encores n'estoit pas parfait. Et pour +ce vint ainsi à batailles ordonnées, que il avoit oï dire que le conte +Thibaut s'estoit vanté qu'il se combatroit à luy en champ. Et par sa grant +hardiesse descendit à pié, armé de toutes pièces, et commanda à ses +chevaliers à oster les chevaulx. Et ceulx qu'il avoit fait descendre +admonestoit et semonnoit chascun de bien faire, et disoit à chascun: «Or y +parra[518] qui chevalier sera au jour d'huy.» + + Note 518: _Or y parra._ «Or va paroître.» On retrouve cette phrase + d'encouragement dans toutes les anciennes _chansons de geste_. + + +X. + +ANNEE: 1112. + +_Coment le roy assailli le chastel de Puisat, et coment les gens le roy +furent desconfis par leur folie. Des merveilleuses proesses le roy, et +coment il les secouru tout seul et rescoust assez de sa gent, et coment il +rassembla son ost._ + + +Quant ses ennemis virent le roy ainsi venir, si le redoubtèrent moult né +n'osèrent contre luy yssir hors de l'açaincte du chastel, ains devisèrent +leur batailles par sens, jasoit qu'il le fissent moult couardement, et les +mirent dedens un vieux fossé d'un chastel abattu et les firent illec +attendre, pour ce que quant les batailles le roy s'efforceraient de monter +le fossé qu'il les fissent légèrement reuser, et les conroys ordonnés +percer, et après, légièrement branler et ressortir. Si leur en advint +presque ainsi comme il avoient devisé. Car à la première assemblée que les +chevaliers du roy les eurent gettés du fossé par merveilleuse hardiesse, +dont il en y eut assez de blessés et d'occis, si les commencèrent à suivre +confusément et sans conroy et çà et là , et trop laidement à laidir et à +demener. Lors advint que Raoul de Baugency, merveilleux chevalier et saige, +eust mussé en une partie du chasteau la plus grant partie de leur ost que +les royaulx ne povoient appercevoir, pour une haulte églyse et pour +l'oscureté des maisons où il s'estoient mussés. Et quant il vit ces gens +fouyr et yssir parmy la porte du chasteau tous desconfis (si escria son +ensaingne: _Baugency, Baugency!_ deux mos moult hault), et se mist +droictement en son agait tout frès contre les chevaliers du roy et leur +courut sus moult efforcément. Et les royaulx qui les desconfis chacoient +tous à pié, chargés d'armeures, ne peurent pas de léger souffrir les +conroys ordonnés de leur ennemis qui leur couroient tous sus, mais +tournèrent les dos parmy le fossé et le roy après, tout à pié. Mais avant +eurent féru mains grans coups sur leur ennemis. Si apperceurent bien, mais +ce fut trop tart, combien vault mieulx sens et pourvéance que folle +hardiesse; car s'il les eussent attendus au champ ordonné il les eussent +sousmis à leur volenté. Et si comme il s'en fuioient ainsi confusément, si +furent tous esbahis comme ceulx qui ne povoient avoir leur destriers né ne +sçavoient qu'il devoient faire. Mais le roy sur lequel tout l'affaire +pendoit retourna premier et fu monté sur un destrier non mie le sien +propre, mais sur un aultre que on luy avoit amené. Lors commença fièrement +à donner estal[519] à ceulx qui le chaçoient, et rappelloit ses chevaliers +qui fuioient et semonnoit chascun par son nom, ceulx mesmement qu'il +sentoit les plus hardis, et leur crioit qu'il retournassent à la bataille. +Et luy qui estoit entre les conroys de ses ennemis le brant d'acier tout nu +au poing dont il férit celluy jour mains roides coups et pesans, aidoit et +secouroit de toute sa vertu à ceulx qu'il povoit, et ceulx qui fuioient se +pénoit de faire retourner sur leur ennemis. Et plus qu'il n'appartient à +haultesse de roy se combatoit tout seul contre ses ennemis comme chevalier +preux et esleu et non mie comme roy qui doit estre avironné de grans routes +de chevaliers, mais tout seul sans ayde de nulluy fors de Dieu. Tant comme +le cheval rendre povoit se plungeoit ès grans flos de ses ennemis, né de ce +ne doubtoit nul que il fust ainsi, car ses gens estoient si tournés à +desconfiture que nul n'i prenoit garde de soy. Et si comme il estoit en +celle angoisse et en celle paine de son ost faire retourner dont il ne +povoit à chief venir, comme celluy qui seul estoit et sans ayde, si luy +recreut[520] son destrier soubs luy. Mais à ce besoing luy vint son escuier +qui luy amena le sien propre et il saillit sus isnellement ainsi comme s'il +fust frès, et retourna à peu de gens qui luy furent demourés, et s'adressa +vers ses ennemis, son enseigne devant luy, que un chevalier portoit[521]. + + Note 519: _Donner estal._ Proprement _accorder le champ_, soutenir + l'attaque. + + Note 520: _Recreut._ Manqua, défaillit. + + Note 521: Suger dit qu'il la portoit lui-même: _Vexillum præferens_. + +Lors se férirent entre eulx, tout fussent-il peu de gens et par +merveilleuse prouesse. Et si arrestèrent et prisrent des plus cointes de +leur adversaires et firent leur ennemis ressortir, si qu'il ne peurent né +n'osèrent avant aller, ainsi come s'il eussent trouvées les bones Artu[522] +ou la grant mer qui leur fust au devant venue. Tout ainsi les firent-il +ressortir pour la venue du roy et pour sa fière vertu. Et ainçois qu'il +fussent retournés au Puisat leur furent venus au secours plus de cinq cens +chevaliers de Normandie; et s'il fussent plus tost venus, bien péust estre +qu'il eussent fait plus grant dommaige à l'ost de France. + + Note 522: _es bones Artu._ Suger: _Ac si Gades Herculis offendant_. + Les bones Arlu, sont les colonnes d'Hercule, et l'on peut trouver ici + la preuve de ce que j'ai avancé ailleurs (Histoire des Manuscrits + François, tome Ier), que le personnage d'_Artus_ avoit été souvent + confondu avec celui d'Hercule. + +En telle manière fu l'ost du roy desconfit en celle journée. Dont l'une +partie s'enfouy à Orléans et l'autre à Estampes et l'autre à Peviers[523]. +Et le roy qui moult estoit las et débattu de celle journée s'en vint à +Thoury à tant peu de gens comme il luy estoit demouré. Si ne fu de rien +esperdu de sa perte, mais en fu plus fier, à la guise du thoreau qui se est +combattu, à qui sa fièreté double quant il a esté deffoullé et dégetté du +fouc[524] aux vaches par les aultres thoreaux. Ainsi prist-il force et +vigueur de soy-mesmes, et moult désiroit à courre sus ses ennemis aux fers +de lances tranchans, tout seur d'avoir victoire. Adont manda et rassembla +ses gens et moult les reconforta pour les ramener à prouesse par parolles +et par promesses; et leur disoit que leur desconfiture avoit esté par +follie et par mauvaise pourvéance, né ne povoit estre, si comme il leur +disoit, que aucunes fois ne meschéist aux preudommes qui guerre +maintenoient. Et de tant comme il avoient esté plus défoullés par leur +orgueil de leur ennemis, de tant se devoient-il plus travailler de leur +honte vengier, en lieu et en tems, aux roules lances et aux espieus +trenchans. + + Note 523: _Peviers._ Pithiviers. + + Note 524: _Fouc._ Troupeau. + + +XI. + +ANNEE: 1112. + +_Coment le conte Thibaut referma le Puisat par l'aide des Normans, et +coment le conte issi hors à bataille contre le roy et coment il fu +desconfi; et coment le conte cria merci au roy et fit fin de la guerre._ + + +Endementres que les François et les Normans entendoient à refermer le +chasteau de Puisat, assembla le roy ses osts. Si estoit avec le conte +Thibaut et avec l'ost des Normans, Miles de Montlehéry et Hue de Crecy et +Guy de Rochefort ses frères qui bien estoient treize cens chevaliers à +belles armes. Si mirent presque toute la semaine à refermer le Puisat et +moult menaçoient le roy de mettre le siège devant Thoury. Pour ce le roy ne +se fléchissoit, né pour leurs menaces ne laissoit de leur faire en toutes +manières du pis que il povoit et s'efforçoil de leur nuire et par nuit et +par jour et de les destourber, que il ne quéissent[525] loing vitailles. + + Note 525: _Quéissent._ Cherchassent. + +Et quant le chasteau fu presque refait où il avoient mis toute la semaine, +et une partie des Normans s'en fu rallée en son pays, si demoura le conte +Thibaut à moult grant ost. Et le roy qui toutes ses gens avoit assemblés +chevaucha à grant force vers le Puisat. Ses ennemis encontra qui lors +furent issus contre luy à bataille; et le roy et ses gens s'assemblèrent à +eulx et en vengeance de la laidure qu'il leur avoient devant faicte les +menèrent battant jusques au chasteau. Par vive force les firent flatir ens +la porte. Et le roy les enclouyt dedens et mist autour bonne garnison de +chevaliers esleus afin qu'il ne peussent issir; et prist une ancienne motte +qui estoit près du chasteau ainsi comme à un ject de pierre, si avoit esté +à ses ancesseurs; et dressa en assez peu de temps un chasteau dessus à +grant paine et à grant travail que il leur convint souffrir pour les +archiers et les arbalestriers et les fondeurs de ceulx dedens qui tiroient +et fondoient seurement. Moult y avoit périlleux estrif et aux uns et aux +aultres, car l'une partie et l'autre mettoit grant cure et grant contens à +avoir l'honneur et la victoire. Et les chevaliers du roy qui moult estoient +en esmay d'eulx vengier des griefs que ceulx dedens leur avoient fais +aucuneffois ne finèrent oneques jusques à tant qu'il eurent bien garnye +leur forteresse de riches armeures et fière chevalerie: seurs et certains +que tantost comme le roy s'en seroit parti il leur convendroit deffendre +hardiment, où il seroient tous occis par les cruelles armes de leurs +ennemis. + +Après ce, retourna le roy à Thoury, pour recouvrer illec sa force. Et +d'illec amenoit et conduisoit la vitaille à ceulx qui estoient demourés en +la garnison de la motte; une fois à peu de gens et privéement, et aucunes +fois appertement et à force, parmy tous ses ennemis: si n'estoit mie sans +grant péril, et pour ce que ceux du chasteau les destraignoient, car le +lieu estoit près, et les menaçoient à mettre le siège entour. Et le roy +esmeut ses herberges et les amena plus près. Ce fut à Janville[526] qui est +ainsi comme à une petite lieue du Puisat. Et fist la tour clorre et ceindre +de fors pieus agus. Et si comme l'ost se fu logié par dehors, le conte +Thibaut qui de partout avoit ses gens semons et assemblés vint sur eux à +grant force de gens, que des siens que des Normans, et leur courut sus +soudainement; et les trouva auques[527] désarmés et désappareillés, tout +entallentés d'eux découper ou faire lever du siège. Et le roy leur saillit +sus tout armé, luy et ses gens. Lors commença la bataille aux champs et le +poignéis fier et aigre des lances et des espées d'une part et d'autre. Si +entendoient plus à avoir victoire que à leur vies sauver, comme ceulx qui +de riens ne s'espargnoient et qui mieulx amoient à mourir en chump que +faillir à victoire. Nul ne vous pourroit compter la fierté des uns et des +aultres qui bien fu celluy jour veue en l'estour où l'en povoit véoir grans +prouesses et merveilleuses hardiesses. Si n'estoit pas le jeu à droit +parti, car le conte Thibaut avoit bien trois tans que le roy; dont il avoit +assis les chevaliers du roy dedens la ville. Et le roy qui à moult petite +compaignie estoit issu ne daigna fouir né ressortir pour paour de ses gens. +Si n'avoit avec luy fors que Raoul le conte de Vermendois son cousin, et +Droon de Mons[528] et ne scay quels autres trois nobles hommes; ains ama +mieux souffrir les durs assaux de ses ennemis qu'il véoit venir à grans +flotes, que rentrer en la ille pour paour et pour couardise. Et si comme le +conte Thibaut fu venu jusques devant les tentes du conte de Vermendois en +espérance de le détrenchier s'il éust pu, si luy saillit au devant le conte +Raoul moult hardiment, et par ramposnes commença à dire que oncques mais +les Briois, jusques à ce jour, n'avoient osé emprendre hardiesse contre les +Vermendois, (et que mieux leur venist à faire leur fromages qui sont de +grant los). Lors luy courut sus de si grant vertu comme il put trouver au +destrier, entalenté de soy vengier du tort et de la honte qu'il luy avoit +faicte. Si commença si haut à crier son enseingne que les chevaliers de la +bataille le roy l'oïrent. Lors reprindrent cuer et se rallièrent ensemble +et leur coururent sus et tant les destraignirent au brant d'acier et aux +roides lances qu'il les firent tous tourner en fuite. Et ainsi les menèrent +fuiant et chassant jusques au Puisat, et moult en occirent et prisrent. Et +les aultres qui eschapper purent que il avoient travaillés et demenés par +les boues enfermèrent en leur chasteau. Et ainsi avint, selon la doubteuse +fortune de bataille, que ceux qui cuidoient estre vainqueurs furent +vaincus, doulans et mats de leur occis et de leur prisons[529] et de leurs +aultres dommaiges. + + Note 526: _Janville._ Aujourd'hui petite ville à onze lieues de + Chartres, entre Toury et le Puiset. + + Note 527: _Auquel._ Presque. + + Note 528: _Mons._ Le latin dit: _Montiacensis; Monchy_. + + Note 529: _Prisons._ Prisonniers. + +Quant le roy eut du tout eue la victoire de ses ennemis, le conte Thibaut +qui du tout deffailloit et tournoit à declin ainsi comme celuy qui commence +à chéoir de la roe de fortune, pour ce qu'il véoit de jour en jour croistre +la force du roy, et les barons du royaume prendre en grief et en desdaing +ce que il avoit prins guerre contre le roy son seigneur, si eut occasion de +laisser la guerre après les grans pertes que luy et les siens avoient +receues, et mesmement de celle qu'il avoit receue le jour devant. + +Adont envoya ses messages au roy et si luy pria moult humblement qu'il +l'asseurast et que il l'en laissast aller seurement jusques à Chartres sa +cité. Et le roy qui trop estoit doux et débonnaire receut ses prières +oultre ce que nul n'eust osé cuider, et si luy desconseilloient le plus de +ses gens et luy disoient qu'il ne laissast pas ainsi aller né eschapper son +ennemy qu'il tenoit jà ainsi comme prins, et mais n'avoit nulle viande; que +il ne luy fist une aultre fois tel domage. Ainsi s'en alla le conte +Thibaut, et laissa le chasteau et Hue en la volenté le roy. Et ce qu'il +avoit commencé par bon commencement fina par mauvais définement. Et le roy +vint du tout au desore,[530] par la volenté de Nostre-Seigneur et ne +déshérita pas tant seullement celluy Hue, mais abatti le chasteau du Puisat +et tous les murs; et tout le lieu rasa comme sé la divine malédiction +l'eust interdit et asorbi[531]. + + Note 530: _Au desore._ Au-dessus. + + Note 531: _Asorbi._ Absorbé. + + +XII. + +ANNEES: 1113/1114. + +_Coment ceus qui se tenoient au roy d'Angleterre et au conte Thibaut furent +déshérités. Et coment le roy mut sur Thomas de Malle. Et coment il restora +les villes aus églyses. Et coment fist pendre les traictres. De Haimon de +Germegni qu'il fist venir à merci._ + + +Long-temps après ce que celuy Hue fu revenu en l'amour et en la grace le +roy, par moult d'ostaiges et de sermens qu'il luy eut fais, il se rebella +contre luy de rechief et, pour ce, fu-il du roy de rechief assiégé et de +rechief deshérité. Mais avant eut-il les costés tresperciés d'une roide +lance, par la main Anseau le Gallendois[532] un merveilleux chevalier et +séneschal de France. Né oncques ne voulut désaprendre son acoustumée +traïson; tant que la voye d'oultre-mer où il mourut mist fin en sa vie. + + Note 532: C'est un contre-sens. Suger, au contraire, dit que ce fut + Anseau de Garlande qui fut percé de la lance du Hue du Puiset. + +Après ces guerres et ces contens qui tant avoient duré, mains barons et +mains hommes de religion misrent grant paine à mettre paix entre le conte +Thibaut et le roy d'Angleterre d'une part, et le roy de France de l'autre. +Si avint que par le jugement de Dieu, ceux qui contre leur seigneur et +contre le royaulme de France s'estoient tournés et aliés au roy +d'Angleterre et au conte Thibaut furent tous destruis par la guerre et +perdirent leurs querelles qu'il cuidoient recouvrer; comme Lancelin, le +conte de Dampmartin, perdit la querelle qu'il clamoit sur la cité de +Beauvais[533], et pour ne scay quelles raisons; Payen de Montjay sur le +chasteau de Livry[534] que le roy d'Angleterre luy avoit fermé à ses +deniers, dont il fu tout esragié de duel; et Milles de Montlehéry le +mariage de luy et de la seur Raoul le conte de Vermendois, dont il fu tout +esragié de duel, par la raison de ne scay quel lignage qui trouvé y fu. Né +oncques n'eut tant d'onneur né de joye de l'assemblement comme il eut de la +honte et de l'ire du dessevrement. Si fu fait celluy jugement par preudes +hommes et discrès; et fu pris ès loix et ès décrès qui dient que les +obligacions et les aliemens qui sont fais contre paix soient du tout +ramenés à néant. + + Note 533: _Sur la cité de Beauvais._ Suger dit: Sur la _conduite_ de + Beauvais. «Querelam Belvacensis conductûs.» C'étoit ou le droit de + conduire dans l'armée du roi les communes, ou celui de délivrer les + sauf-conduits dont avoient besoin les personnes qui voyageoient dans + le Beauvoisis. On sait que _conduire_ quelqu'un signifioit autrefois + lui _servir de sauf-conduit_. + + Note 534: _Livry_ est un petit village sur la route de Meaux et à + égale distance de Paris et de Ville-Parisis. Près de Livry sont les + ruines d'un vieux château, sans doute celui que réclamoit Payen de + Montjay. Quant à _Montjay_, aujourd'hui surnommé _La Tour_, il est + situé au-dessous de Ville-Parisis. + +En ce temps régnoit celluy Thomas de Malle dont l'ystoire à cy dessus +parlé, homme très desloyal et fol et traitre oultre mesure, qui moult greva +et assaillit la contrée de Noonois et d'Aminois et de Rancien[535]. Tandis +comme le roy estoit à ses guerres ententif, si cruellement avoit ses +contrées destruites et mal menées que né au clergié né à l'églyse +n'espargnoit-il pas, pour paour de la vengence de Dieu, comme celluy qui +tout roboit et destruisoit. Si que à l'abbaye Saint-Jéhan de Laon avoit +tollu deux bonnes villes, Crécy et Nogent[536], et les fist fermer de grans +fossés et de grans tours, ainsi comme se elles eussent esté siennes +propres; et en avoit fait fosse à dragons et repaire à larrons. Et avec ce +destruisoit et roboit toutes les contrées d'environ. Pour les cruaultés +qu'il faisoit fist l'églyse de France un concilie à Biauvais, en la +présence Cuene, évesque Prenestin[537] et légat de la court de Rome. Et +pour les plaintes des églyses et des extorsions de femmes veuves et des +orphelins le férit du glaive de saincte églyse, c'est de la sentence +d'excommuniement général, et luy desceint le baudré de chevalerie, combien +qu'il ne fust pas présent; et par le jugement de tous, le desmist de tout +honneur comme excommunié et comme ennemy commun de la crestienté. Par les +prières de ce grant concilie assembla le roy son ost et s'en alla sur luy. +Et moult y eut de clergié et de prélas du royaume à qui le roy estoit moult +dévost et fu tousjours, tant comme il vesqui. Son chemin adressa droit à +Crécy et l'assiégea et le prist, et la fort tour du chasteau conquist aussi +légèrement comme le bordel[538] d'un vilain; ses ennemis destruist tous +sans en avoir mercy, comme ceulx qui sans mercy estoient. Et quant il eut +fait de ce chasteau à sa volenté et tout destruit, si s'en parti. Mais il +n'eust pas sa volenté accomplie s'il n'en eust fait autant de l'autre qui a +nom Nogent. Si s'en y alla tout droit, et si comme il approchoit du +chasteau, si luy fu dit que dedens estoit ces excommuniés dignes d'estre au +pui d'enfer sans fin, qui pour occasion du roy avoient la commune de Laon +despeciée et brisiée[539] et les bourgeois pris et occis, pour ce qu'il +aidoient loyaulment à leur évesque, et la noble églyse de Notre-Dame arse +et maintes autres avec, et l'évesque Gauldri martirié et le corps tout nu +getté aux champs pour habandonner aux oyseaux. Mais avant, luy +détrenchèrent le doy à tout l'aneau, et en déshéritement du roy avoient sa +tour assise et prise. + + Note 535: _Noonois, Aminois et Rancien._ Ce sont les contrées de + Noyon, d'Amiens et de _Rains_ ou Reims. Mais Suger, au lieu de + _Noonois_, met _Laudunensis_, Laonois. + + Note 536: _Nogent._ «Novigentium.» C'est _Nouvion-l'Abbesse_, à cinq + lieues de Laon, et près de Marle et Crécy. + + Note 537: _Prenestin._ De Preneste. + + Note 538: _Bordel._ Grange ou chaumière. Suger dit: «Ac si rusticanum + tugurinum.» + + Note 539: Il y a ici faute du traducteur, qui auroit dû mettre: _Qui + pour occasion de la suppression de la commune par le roi._ + «_Occasione jussu vestro amissæ communiæ._» + +Et quant ces choses furent au roy contées, si fu doublement encouragié et +eschauffé d'ire. Lors envahi ce chasteau, les bailes[540] desrompi et prist +le chasteau et tous ceux qui dedens estoient. Tous ceux qui coulpes ou +consentement n'avoient des desloyaux espargna et laissa aller tous quittes; +et les desloyaux homicides et tous ceulx de leur complot pendi à haultes +fourches et habandonna leur corps aux escoufles[541] et aux corbeaux. Et +par ceste justice aprist que desservent ceux qui mettent main ès Crist[542] +Nostre-Seigneur. + + Note 540: _Les bailes._ Les pieux (bajuli) serrés qui servoient de + barrières. + + Note 541: _Escoufles._ Milans. + + Note 542: _Crist._ Consacré à . + +Quant il eut ces chasteaux abattus et rendus à l'églyse de +Saint-Jéhan-de-Laon à qui il les avoient tollus, si s'en vint à +Beauvais[543] et assiégea la cité qui lors estoit à un Adam, un desloyal +tirant qui les églyses et le pays d'illec entour guerroioit et faisoit +moult de maulx, et y fist tenir le siège près de deux ans. Et au derrenier +la prist et l'abatti jusques aux fondemens et ceulx de dedens pendi. Et +pour ceste raison rendit paix et seureté au pays, et celluy desloyal +deshérita de celle seigneurie qu'il avoit en la cité. + + Note 543: _Beauvais._ Erreur: il falloit Amiens. + +En ce temps vint au roy un moult saige homme et bien parlant des parties de +Bourgoigne[544]; Allart Guillebaut avoit nom. Et moult saigement fist une +complainte devant le roy d'un noble homme qui avoit nom Haymon-Noire-Vache, +qui estoit sire de Bourbon, et un sien nepveu qui avoit nom Archambault +deshéritoit et refusoit à faire droit. Si estoit son droit nepveu, fils de +son ainsné frère. Pour ce luy supplioit icelluy Guillebault qu'il fist +faire droit à son oncle et l'abaissast des oultraiges et des forfais qu'il +faisoit non pas à luy tant seulement, mais aux povres et aux églyses, et +que par le jugement aux barons déterminast de ceste querelle et rendist à +chascun droit. Le roy pour l'amour de justice et pour la pitié des églyses +et des povres gens, et pour ce mesmement qu'il se doubtoit que aucune +guerre ne sourdist pour occasion de ce dont les povres gens fussent grévés +et essillés, fist semondre celluy Haymon Noire-Vache à droit par devant +luy. Mais celluy n'y osa venir pour ce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort +de celle querelle. Mais le roy qui pas ne laissa pour despens né pour +travail de la longue voye, fist semondre son ost et s'en alla en +Bourgogne[545] droit au chasteau de celluy Haymon qui Germegny[546] avoit +nom. Si estoit celluy chasteau de grant force et moult bien garni. Le roy +le fist forment assaillir. Et celluy Haymon qui forment fu désespéré de sa +personne et de son chasteau, vit bien qu'il ne se pourroit longuement +deffendre contre la force du roy. Lors trouva en luy-mesme ceste voye que +il s'en vint au roy; à ses pieds se laissa cheoir et longuement y fu en luy +priant humblement qu'il eust de luy mercy et luy rendit le chasteau et son +corps à sa volenté. Et de tant comme il s'estoit plus orgueilleusement +deffendu, de tant se humilia plus. Le roy retint le chasteau en sa main et +Haymon ramena en France et par le jugement de sa court rendit à chascun son +droit et mist paix entre l'oncle et le nepveu. Telles chevauchées fist +maintes fois en ces parties pour mettre les églyses et les povres gens en +paix; et pour ce les avons entrelaissées qu'elles ne tournassent à ennuy sé +elles eussent esté toutes racomptées. + + Note 544: _Bourgoigne._ Il falloit _Berry_. + + Note 545: _En Bourgogne._ «Ad partes Bituricensium.» + + Note 546: _Germegny_, ou Germigny, aujourd'hui village de + Bourbonnois. + + +XIII. + +ANNEE: 1118. + + +_Coment la guerre des deux roys recommença et coment le roy se défendi +vertueusement, et du conte Thibaut et du roy d'Angleterre, et coment le roy +prist une ville qui a nom Le Gué Nichaise, et coment le roy prist Malassis, +que le roy d'Angleterre avoit fermé._ + + +Ainsi comme il est escript de Julius César et de Pompée, que Julius ne put +souffrir seigneur par dessus lui, né Pompée pareil, né ne peut nule poesté +compaignon souffrir en sa seigneurie; pour ce, Loys le roy de France par +celle haultesse dont il avoit tousjours esté par dessus Henry, le roy +d'Angleterre et duc de Normandie, estoit de luy et devoit estre tousjours +comme de son homme fievé, et de plus grant seigneurie par droit que celluy +Henry. D'aultre part, celluy Henry, pour la grant noblesse de son règne et +pour les grans trésors dont il avoit tant, ne daignoit né ne povoit +souffrir qu'il eust mendre seigneurie que le roy Loys; mais s'efforçoit en +toutes manières de le troubler de guerre et de l'assaillir pour sa +seigneurie et son honneur abaisser, par l'aide le conte Thibaut, son +nepveu, et des autres ennemis du roy. Adont commença entre eulx deux la +guerre qui jà y avoit esté. De celle guerre estoit le conte Thibaut contre +le roy Loys son lige seigneur; si estoit la raison pourquoy le conte +Thibaut et le roy Henry estoient bien ensemble et d'un accort, pour la +duchié de Normandie et la conté de Chartres qui ensemble marchissent. Lors +commencèrent à assaillir le roy en la plus prochaine marche. Et pour le +enir plus de court envoyèrent le conte Estienne de Moretueil[547], qui +frère estoit à l'ung et nepveu à l'autre, en Brie à tout grant ost, pour ce +que trop se doubtoient que le roy ne saisist celle terre par le deffaut du +conte Thibaut. Et le roy qui emmy eux estoit enclos, se deffendoit par +force au fer de lance et de l'espée, et couroit souvent en leurs terres, +une fois en Normandie et une aultre fois vers Chartres. Et aucune fois +avenoit qu'il se combatoit à eulx comme celluy qui de rien ne les +épargnoit. Et par ce démonstroit à tout le monde la noblesse et la fiereté +de son cuer, mais trop bien estoit çainte et avironnée la terre de +Normandie, pour les fors chasteaux que les rois d'Angleterre et les ducs +des Normans y avoient fermés nouvellement, et, d'autre part, pour les grans +fleuves courans où l'en ne pouvoit trouver passaige. Et le roy Loys qui +tout ce scavoit bien, tachoit moult durement à passer et à entrer en celle +terre. Là s'en alla à assés peu de gens, pour plus privéement faire ce +qu'il avoit en propos; vers celle marche se tira et envoya avant soy aucuns +de ses gens, les haubers vestus dessous les chappes[548] et les espées +çaintes, et descendirent au commun chemin ainsi comme sé feussent passans, +vers une ville qui a nom le gué Nicaise: si est çainte et avironnée de +l'eaue d'Epte, et donne entrée et passage aux François d'entrer en celle +terre. Si donne, le lieu et le siège de celle ville, grant seureté à ceux +qui dedens sont, et par dehors bien en loing deffent le pays et le passage. +Quant les gens le roy furent venus et entrés, si gettèrent jus les chappes +et tirèrent les espées et coururent sus à ceulx du lieu qui jà se estoient +presque apperceus et avoient leur armes prises et deffendoient +viguereusement leur ville, et par force les avoient presque hors jettés, +quant il virent le roy descendre moult périlleusement du pendant d'un +tertre; si se hastoit moult durement de faire secours à ses gens qui jà +estoient las et presque tous conquis. Et quant il fu venu, si prist la +ville et l'églyse qui bien estoit garnie d'une forte porte, si ne fu pas +sans grant perte de ses gens. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre +estoit près de là à grant ost, si comme il avoit tousjours accoustumé et +comme celluy qui bien le povoit faire, si manda ses barons et moult les +requist et pria qu'ils venissent. Tautost se mist à la voye le conte +Baudouin de Flandres, jeune chevalier pieux et hardi aux armes, et le conte +Foucques d'Angiers après luy, et puis les autres barons du royaume après +luy; et tous ensemble rompirent les clostures de Normandie. Et tandis comme +une partie des gens le roy entendoient à fermer et garnir la ville, les +autres entrèrent en la terre qui estoit garnie et remplie de biens, pour la +longue paix où il avoient esté longuement; tout robèrent et confondirent +tout, et mettoient tout à feu et à flambe et assez près du roy d'Angleterre +et de tout son ost. Et entre deux, s'appareilla moult le roy d'Angleterre +de fermer un chasteau près d'illec. Et quant le roy Loys eut le sien fermé +et garny de ses chevaliers, si s'en partit atant. Et le roy d'Angleterre +ferma le sien près d'un mont qui illec estoit et fut appellé Malassis. En +celle entencion le fist que quant il auroit dedans sa garnison mise de +chevaliers, d'archiers et d'arbalestriers, que il rencontrast ceus de la +garnison le roy de France et rescousist les proyes et les viandes qu'ils +prendroient par la terre, et leur deffendissent à dégaster le pays. Mais le +roy de France qui taschoit à mener à fin ce qu'il cuidoit faire, luy rendit +incontinent ses souldées. Car si tost comme il eut ses osts assemblés, +revint hastivement devant ce chasteau à une matinée, et le fist assaillir +par grant vertu, et y eut grans coups donnés et receus d'une part et +d'autre. A la parfin fu pris par force; et puis l'abatti et craventa, et +dépeça tout quanques le roy anglois y avoit fait faire. + + Note 547: _Moretueil._ Mortain. + + Note 548: _Chappes_ ou cappes, manteaux. Orderic Vital dit que + _Vadum Nigasii_ s'appeloit vulgairement _Vani_. C'est aujourd'hui + _Gasny_, sur la rive occidentale de l'Epte, à une demi-lieue de + Laroche-Guyon. + + +XIV. + +ANNEE: 1118. + +_Coment le roy Henry deschéi de sa bonne fortune, et coment le roy Loys +entra en Normandie et fu desconfi par sa male prévoyance; et coment il +rassembla ses osts pour soy vengier et retorna pour gaster Normandie, et +s'en retorna par Chartres en dégastant la terre le conte Thibaut._ + + +Fortune, la puissant, qui tost abat celluy qu'elle a monté, et quant elle +veult monte eu hault celluy qui oncques n'y fut, ouvra en telle manière au +roy Henry d'Angleterre. Après ce qu'il eut eu tous honneurs et toutes +bonnes prospérités, commença à dévaler du sommet de la roe de fortune où il +avoit longuement esté, et à decheoir par la muableté de cest monde; car le +roy l'assailli par-deçà , de guerre aigre et fellonneuse; et par devers +Pontif[549] le conte de Flandres, et par devers le Mans Foucques, le conte +d'Angiers, qui tous l'assaillirent de tous leurs pouvoirs. Né ceulx ne +l'assaillirent mie qui dehors de sa terre estoient tant seullement; mais +ses hommes mesmes, si comme Hue de Gournay, le conte d'Eu et le conte +d'Aubemalle, et mains autres qui trop durement luy coururent sus. Et +par-dessus encore tout ce estoit-il en presse d'un aultre mal. Car ses +chambellains mêmes et ses autres privés sergens le haioient moult durement +de trop mortelle hayne, dont il estoit eu telle paour et en tel effroy, +qu'il en changeoit souvent son lit, et pour crainte d'eux faisoit chacune +nuit gesir devant luy moult de gens armés, et son escu et son espée faisoit +ettre chascune nuyt au chevet de son lit. + + Note 549: _Pontif._ Ponthieu. + +Entre ses familliers sergens en y eut un qui Hue avoit nom. A merveilles +estoit bien de luy et de son conseil, si comme il cuidoit et se fioit moult +en luy comme en celluy à qui il avoit fait moult de bien et qui pour sa +grant amour estoit moult enrichi et renommé et puissant entre les aultres +de sa cour. Si fu ataint et convaincu de desloyalle trahison dont il fu +damné à perdre les yeux et les génitoires, jà soit ce qu'il eust deservi la +hart[550] on pis encore. + + Note 550: _La hart ou pis encore._ Notre traducteur ajoute les + derniers mots, pour n'avoir pas bien rendu ceux de Suger: «Cum + laqueum suffocantem meruisset.» + +Pour paour de ces choses et de semblables estoit le roy si estonné qu'il +n'estoit asseur[551] en nul lieu. Mais ainsi comme homme de grant sens et +de grant pourvéance, alloit tousjours l'espée çainte, néis en sa salle et à +l'issue de son hostel, né ne vouloit souffrir que nul de ses loyaulx +sergens issist de son hostel sans espée. + + Note 551: _Asseur,_ assuré. On n'en faisoit qu'un seul mot, mais on + l'entendoit _à sûr_. + +En ce temps avint que Enguerrant de Chaumont[552], riche homme et chevalier +de grant prouesse, s'en alla au chasteau d'Andeli à grant compaignie de +chevaliers; et par la traïson d'aucuns de léans le prist et le garnit +richement par l'ayde du roy Loys. Et par la force de ce chasteau +juscitioit-il toute la terre d'environ et metoit du tout à sa volenté. Si +s'estent celle contrée dès le fleuve d'Epte jusques au fleuve d'Andelle et +jusques au pont Saint-Pierre[553]; et par la force et par l'ayde d'aucuns +plus riches hommes de luy, couroit souvent en plain champ à bataille contre +le roy Henry et par plusieurs fois le chassa et desconfist. Et d'aultre +part, devers le Mans, si comme le roy Henry eut un jour proposé à secourre +ses gens qui estoient assiégés en la tour d'Allencon, entre luy et le conte +Thibaut, si fu desconfi par Foucques le conte d'Angiers en telle manière +qu'il perdit en celle journée le chasteau et la tour et moult de ses gens +par grant meschéance. Mais après ce qu'il eut ainsi esté défoullé par +long-temps et par teles aventures et presque tout décheu, et la divine +puissance l'eut ainsi flaellé et chascié, si eut pitié de luy toutefois +comme celluy qui moult estoit libéral aumosnier et riche. Si avint que +l'adversité et la tribulacion où il avoit longuement esté luy tourna en +prospérité soudainement, pour ce que le conte Baudouin de Flandres qui +moult l'avoit grevé et par plusieurs fois enchacié et couru en sa terre fu +un jour devant un chasteau qu'il avoit assis. Là fu soudainement féru en la +face d'une lance; si n'en tint conte pource que le coup de la playe estoit +petit; dont il avint que pour occasion de ce coup morut avant ses jours et +ainsi fist fin de toutes guerres. Et celluy Enguerrant de Chaumont dont +nous avons dessus parlé, chevalier merveilleux et entreprenant qui durement +l'avoit grevé et sa terre gastée, estoit un jour entré en la terre +Nostre-Dame-de-Rouen pour rober et pour destruire; si avint que une maladie +le prist soudainement, dont il morut: mais avant fu longuement destraint et +angoissié. Et jà soit ce que ce fust à tart, si aprist-il quel honneur l'en +doit porter à la royne des cieulx. Le conte mesme Foucques d'Angiers qui au +roy de France s'estoit allié et asseuré par bons hostaiges brisa sa foy par +sa convoitise et par son avarice. Et sans son conseil donna sa fille, comme +tricheur et desloyal, à Guillaume le fils du roy Henry; et parce mariage +s'accorda à luy et laissa à aydier au roy de France. + + Note 552: _Chaumont._ En Normandie; à quelques lieues de Gisors et + de Gasni. + + Note 553: C'est le Vexin normand. + +Tandis comme ce advint estoit le roy Loys moult ententif d'assaillir +Normandie dont il avoit conquis grant partie et plaissié devant soy, comme +celluy qui souvent y couroit à peu de gens et aucunes fois à plus; et petit +redoubtoit le roy d'Angleterre et sa force. Un jour l'eut fait espier que +il couroit parmy sa terre, sans point de pourvéance de soy et des siens. Et +celluy qui grant plenté de bonnes gens avoit assemblé luy envoya à +l'encontre grant plenté de bons chevaliers tous ordennés en conroy, et si +en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennées de sergens et +de gens à pié. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne +daigna oncques faire nul conroy de ses gens né nul appareil de bataille; +ains se féri en eulx follement et confusément; mais ce fu vaillamment et +par grant fièreté. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier +assemblèrent à ceulx de delà . Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et +Guy de Clermont qui chacièrent du champ de bataille les Normans qui moult +estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur +l'eschièle des gens de pié armés. Mais les François qui les devoient suivie +chevauchièrent après confusément et sans conroy et s'embatirent follement +sur eux et sur leur grans conroys ordonnés. Dont il avint qu'il ne les +peurent souffrir, ains tournèrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult +se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place +si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustumé de soy +esbaudir et reconforter en adversité, secouroit souvent la gent qu'il véoit +souvent chacer, et retournoit souvent arrière la lance au poing contre ses +ennemis; et assez des siens rescout en celle journée par sa proesse et par +sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques à Andely au plus honnorablement +qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour +furent trop esgarées. Trop fu courroucié de ceste meschéance qui ainsi lui +fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554] +ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast +jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschéance qui par eux +luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidèrent; car lors +s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fierté si comme il +est coustume à preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se +doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et +de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts +qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il +se combatroit à luy à jour nommé emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se +hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'éust juré sur sains. Et si tost comme +il eut ses osts assemblés, si entra en Normandie gastant et destruiant tout +le pays où il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis +s'en alla à Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de +temps, toute sa volenté faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit +en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui où il peust sa honte +vengier. + + Note 554: _Et pour ce que._ Et aussi par la crainte que, etc. + +Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy où il peust son cuer esclarier, +si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en +venist par luy. Devant la cité de Chartres s'en vint et commença forment à +assaillir et commanda à bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et +eust esté fait quant le clergié et les bourgois yssirent hors, la chemise +Nostre-Dame devant eux, et luy commencièrent à crier mercy à pleurs et à +larmes, qu'il ne souffrist que la noble églyse de Nostre-Dame et sa cité +fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie né ne vengast pas +aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui pitié en +eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, oï leur prières et commanda +à Charlon le conte de Flandres qu'il féist ses gens retraire en sus. Ce +fist-il pour l'amour et pour la révérence à la haulte royne des cieulx. A +tant retourna en France luy et ses gens, né oncques pour ce ne cessa à +prendre vengeance là où il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en +Normandie. + + +XV. + +ANNEE: 1118. + +_Coment l'apostole Paschase[555] s'en fui de Rome et s'en vint en France; +et coment le roy ala encontre luy à Vézelai, quant il oï nouvelles de sa +mort. Après luy fu au siège Guy, archevesque de Vienne, que les Romains +receurent honorablement, et déposèrent Bardin, que l'empereur y avoit mis +à force._ + + Note 555: _Paschase._ Il falloit _Gelase_. + + +En ce temps trespassa le pape Paschase; en son lieu fu assis par saincte +élection Jehan de Gaiete, chancelier de l'églyse de Rome[556]; mais quant +il vit qu'il ne povoit souffrir les enchaux et les griefs de Bardin, +l'archevesque de Bracque[557], que l'empereur y avoit mis ainsi comme par +force contre raison, par la desloyauté des Romains qui tant est accoustumée +à prendre[558]; si laissa son siège et s'en fouyt en France, sous la garde +et sous la deffence au noble roy Loys, si comme ses antécesseurs souloient +faire jadis. De laquelle déjection le roy eut grant compassion. Par navie +vint jusques à l'isle de Magalonne[559], comme celluy que grant povreté +destraignoit. Celle terre si est une petite ysle et estroicte et ne +contient que une petite cité tant seullement qui souffist à l'évesque et à +son clergié et à leur petite mesnie. Et touteffois, est-elle enclose de +murs pour les assaux des Sarrasins qui par mer courent. Le roy, qui jà +savoit sa venue, envoya contre luy pour luy et pour son royaulme deffendre +et le luy offrit à sa volenté faire. Les messages qui là furent envoyés luy +apportèrent jour et lieu certain à Vezelay et que là s'entretrouveroient et +parleroient ensemble; et quant le jour approcha et le roy fu jà parti, on +luy apporta nouvelles qu'il estoit trespassé et mort d'une maladie que on +ppelle podagre[560]. Aux obsèques de luy assemblèrent mains prélas et mains +hommes de religion. Là fu Guy, archevesque de Vienne, moult hault homme et +noble descendu de la lignée des empereurs et assez plus de noble saincteté +et de bonne vie. Dont il advint que le soir de devant luy fut monstrée une +advision bien démonstrant ce qui après avint; mais il n'apperceut oncques +la segnifiance jusques atant que la chose luy fust avenue. Si luy estoit +avis que une très-noble personne qui venoit au-devant de luy, lui bailloit +à garder la lune mussée soubs un mantel, afin que la cause de saincte +églyse ne périllast par le defaut du pape. Et un petit après fu esleu à +l'églyse de Rome; et par ce apperçut appertement la vérité de l'avision. Et +quant il fu esleu à si grant hautesse, si commença moult noblement et moult +humblement à traicter et ordonner des droitures de sainte églyse. Pour +l'amour et pour le service du gentil roy Loys et de la royne sa mère[561] +pourveoit-il plus ententivement aux besongnes des églyses de France. En la +cité de Rains vint et illec tint grant concile; d'illec alla à l'encontre +des messagiers l'empereur Henry en la marche[562] vers Mouson, pour mettre +paix en saincte églyse, si comme il cuidoit et désiroit, mais il ne put +pour le défault d'eulx: si les excommunia et interdist en plain concile des +François et des Lorrains. Après ce qu'il eut esté servi et honnouré et +enrichi moult des églyses, si s'en retourna à Rome; là fu receu du clergié +et des Romains moult honnorablement. Et dès ce jour en avant commença à +amenistrer moult ententivement la dignité qu'il avoit receue plus que nul +de ses prédécesseurs. N'avoit encore guères demouré au siège, quant les +Romains, pour la libéralité et la noblesse qu'il véoient eu luy, prisrent +damp Bardin, que l'empereur avoit fait pape aussi comme par force, si avoit +mis son siège en la cité de Sutre[563] et faisoit prendre le clergié et +l'autre menu peuple qui alloit aux apostres en pélerinage, et les faisoit +aller à son pié et encliner aussi comme s'il fust droit pape. Et quant il +l'eurent ainsi pris, si le montèrent sur un chamel qui est beste tortue et +boçue, ainsi comme il estoit tortueux antipape et antecrit, et le firent +seoir le visage devers la queue et couvrir et vestir de peaulx de chièvres +toutes sanglantes; et ainsi paré et atourné, le menèrent tout le chemin +royal pour luy faire plus de honte, en vengeance de la honte de saincte +églyse et de l'esclandre qu'elle avoit receue par luy. Et puis par le +commandement le pape Calixte le condampnèrent en perdurable prison ès +montaignes de la Campaigne, près de l'abbaye Saint-Benoist du Mont de +Cassin. En remembrance de ceste vengeance, afin que les aultres s'en +gardassent, le firent paindre en la chambre du palais dessoubs les piés +l'apostole, ainsi comme s'il le deffoulast. Ainsi remest en paix saincte +églyse et l'apostole Calixte en son siège où il se contenoit assez +noblement et viguereusement, comme celluy qui par grant vertu domptoit les +robeurs de Lombardie et de Puille et les refrenoit de leur oultraiges; et, +comme droicte lumière clere, resplendissoit sur le mont pour les aultres +enluminer et nom mie occultement soubs le muid, aussi comme dit l'évangile. +Au tems de ce preudhomme recouvra l'églyse de Rome maintes choses et +maintes rentes qu'elle avoit perdues, ça en arrière. + + Note 556: Lequel prit le nom de Gelase II. + + Note 557: «Bracarensis archiepiscopus.» Braga, en Portugal. M. Guizot + traduit ici fort mal _Prague_. + + Note 558: Le manuscrit de Charles V porte: «_Qui tant est looice et + acoustumée à prendre._» Ce qui n'a pas beaucoup de sens. Suger porte: + «Cum... populi romani conductitia infestatione, intolerabiliter + fatigaretur.» + + Note 559: L'_île de Magalonne_, près de Montpellier. + + Note 560: _Podagre._ Goutte. + + Note 561: _Sa mère._ Il falloit _sa nièce_. + + Note 562: _En la marche._ In marchiam. Vers la frontière. + + Note 563: _Sutre_ ou _Sutri_, dans la Toscane. + + +XVI. + +ANNEES: 1121/1122. + +_Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys, à l'apostole, et +coment cil Sugier fu esleu à abbé du couvent, tandis comme il estoit en +celle voie; et coment puis il retraist le prioré d'Argentueil à l'églyse._ + + +En ce termine envoya le roy ses messages à l'apostole de Rome pour les +besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste +histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et +honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et +les autres messagiers furent à l'apostole, si le trouvèrent en Puille en +une cité qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt à belle chière, en +l'onneur et en la révérence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers +les eust lonctems retenus en sa compaignie, sé ne fust pour l'amour de +saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abbé de +Saint-Germain-des-Prés qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons +qui moult se hastoient de retourner. + + Note 564: _Vitonde._ Bitonto. + +Et quant il eurent faictes leur besongnes à leur volenté, si se mirent au +retour. Si n'eurent pas faictes trois journées quant un messagier les +encontra qui à Sugier estoit envoyé de par le convent de Saint-Denys, qui +luy noncia la mort de l'abbé Adam et l'élection que le convent avoit faicte +de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus +religieus moynes de léans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient +allés au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son +ottroy; et coment le roy s'estoit courroucié et pour ce les avoit mis en +prison en la tour d'Orléans. + + Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: «Sed quia inconsulto + rege factum fuerat.» + +Lors commença damp Sugier à faire grant duel pour l'amour de son père +espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant mésayse +pour deux choses: l'une fu pour sçavoir s'il recevroit celle dignité contre +la volenté du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui +l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui +l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler +l'églyse qui nourry l'avoit dès les mamelles sa mère, et laisseroit gésir +en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient esté mal menés. +Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer à envoyer +aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller à luy de ceste besongne, +si vint soudainement à luy un clerc romain moult noble homme et moult son +acointe qui ce qu'il prétendoit à faire par ses gens à grans despens, +receupt à faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Après envoya au roy un +de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin +de ceste besongne qui confusément estoit commenciée; car il ne se +présentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui +courroucié estoit. Ainsi chevaucha troublé et desconforté, comme cellui qui +estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin. + +Si avint si bien que ne scay quans jours après revindrent les messages à +rencontre de luy, qui luy apportèrent nouvelles de la paix du roy et de la +délivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'élection. Mais +lors en estoit le roy liés, et là [566] luy estoit venu à l'enconre avec +l'archevesque de Bourges et l'évesque de Senlis, et pluseurs autres prélas. +Là le receupt en grant amour et en grant révérence le convent; et fu +ordonné prestre le samedi après: c'est assavoir le samedi devant la +my-caresme, et le dimanche après fu sacré abbé devant l'autel des corps +saints. En pièce[567] ne seroient extrais les biens espirituels et +temporels que il fist à l'églyse: coment il se retrait et recouvra les +rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prioré +d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu ès choses +temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy +Loys fu oultre-mer; et coment il réforma léans l'ordre et la religion, et +coment elle y fu bien gardée; et mains autres biens qui en pièce ne +seroient racomptés. L'an après son ordonnement mut à Rome pour visiter +l'apostole, et pour le regracier de tous ses bénéfices, car tousjours, à +Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles +d'aultruy. Quant il fu là venu, si fut moult noblement receu de l'apostole +et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en +partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du +Latren, qui fu de troi cens évesques et de plus. Et là fu faite la paix de +luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez +oï ci-dessus. Et quant il eut visité les sains lieux, si comme +Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent, +Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France. + + Note 566: _Là ._ A Saint-Denis. Notre traducteur abrège sagement dans + tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger + raconte des bienfaits de son administration. + + Note 567: _En pièce._ En un sommaire. + + Note 568: _Macy._ Mathieu. + +Depuis avint que l'apostole le manda pour le plus honnourer; si comme il fu +parti et fu allé jusques à Lucques, une cité de Touscane, il oï la nouvelle +de la mort de l'apostole. Et pour ce qu'il doubtoit la convoitise des +Romains, se mist au retour sans plus aller avant. Après l'apostole Calixte, +fu mis au siège Honnouré, et fu pris et esleu en l'églyse d'Oiste, dont il +estoit évesque; homme de grant sens et de très-haut conseil et fier. Et +quant il eut puis apris la droiture de l'églyse Saint-Denys, en droit la +prioré d'Argentueil, qui moult estoit lors blasmée et diffamée de mauvaise +conversacion, et il eut leue la chartre du don des anciens roys, comme de +Pepin, de Charles-le-Grant et de Loys, si la restora et conferma par +l'ottroy de toute la court à l'abbaye de Saint-Denis. Mais avant, +par-dessus tout ce, en eut-il aultre tesmoignage de Dam Macie, l'évesque +d'Albe,[569] son légat, et de l'évesque de Paris et de Chartres; et +mesmement de Regnault, l'archevesque de Rains, et de mains aultres. + + Note 569: «Mathæi Albanensis episcopi.» + + +XVII. + +ANNEE: 1124. + +_Coment l'empereur Henri assembla un ost merveilleus pour la haine qu'il +avoit au roy; et coment les barons ordenèrent leur bataille au palais +meisme avant que il ississent hors._ + + +A nostre matière nous convient retourner que nous avons un peu +entrelaissiée, qui parle du gros roy Loys, qui tant valut de soy, et qui +tant souffri de travail et de paine, pour son règne deffendre des griefs +assaux qui luy sourdirent en son temps. Né nul qui ores vive ne pourroit +sçavoir de come grant cuer et de come grant valleur et come chevallier fier +il fu, s'il n'avoit oï ses fais. + +Si avint, quant l'apostole Calixte fu mort[570], que l'empereur n'oblia pas +la longue hayne qn'il avoit conceue contre luy[571] de long-temps, pour ce +que il avoit esté excommunié et interdit en son règne, au grant concile que +l'apostole Calixte avoit tenu en la cité de Rains, si comme l'hystoire a +dessus dit. Mais assembla un merveilleux ost de toutes les parties qu'il +put oncques avoir, comme Allemans, Lorrains, Baviers, Saissongnois, et de +ceus de Suabe, jà soit ce que pluseurs des barons de ces contrées fussent +mal de luy. Et combien qu'il fist semblant d'ostoyer ailleurs, si +tachoit-il à mettre le siège devant la cité de Rains, par le conseil et par +l'ayde de Henry, le roy d'Angleterre, la fille duquel il avoit espousée. Et +avoit l'empereur proposé à tenir si longuement le siège devant la cité, +qu'elle fust prise; et puis à ardoir et destruire tout le pays entour, pour +ce que l'apostole qui excommunié l'avoit, avoit sis et séjourné dedens. +Tout celle affaire fu faite assavoir au roy Loys, par ses privés amis qu'il +avoit à la cour l'empereur. Et tantost comme il sceut ce, il fist escripre +ses briefs et les envoya à ses barons et à ses haux hommes, par quoy il les +semonnoit de venir en sa présence et leur mandoit la raison pour quoy. + + + Note 570: Suger dit: «Ante Calixti decessum.» + + Note 571: _Luy._ Le roi. + +Et pour ce qu'il sçavoit bien que Saint-Denys estoit, après Dieu, espécial +deffendeur des roys et du règne, si comme il avoit oï dire à pluseurs et +esprouvé en soy-mesme plusieurs fois, si s'en vint à son églyse et le +commença à déprier de tout son cuer qu'il deffendist et gardast sa personne +et son royaume, et contrestast à ses ennemis. Et si comme il avoit toujours +accoustumé que sé aucun royaume osast assaillir le royaume de France de +guerre, ou venir sur luy, que celluy martir Saint-Denys et ses compagnons +sont mis hors de la fort voulte où il gisent et sont mis ensemble sur +l'autel; ainsi fu lors fait humblement et dévotement en la présence le roy. + +Adont prist l'enseigne Saint-Denys que l'en appelle l'oriflambe, sur +l'autel dévotement, qui appartient à la conté de Vouquessin[572] que le roy +tient en fief de Saint-Denys, comme de son lige seigneur. Après mut à peu +de gens contre ses ennemis, pour son règne pourveoir, et manda par grant +banissement,[573] que toute France le suyvist à grant effort. Grant +desdain[574] et grant despit eut toute la baronnie de France quant elle oï +la désaccoustumée hardiesse de cette gent barbarine. Adont s'esmeurent tous +communément de toutes les parties du royaume, encouragiés d'un cuer et +d'une volenté de contrester à leur ennemis. Et quant il furent tous venus +à Rains avec le roy qui jà y estoit pour attendre ses osts qui de toutes +pars venoient, si assembla si très grant peuple de chevaliers, de sergens +et de gens à pié que ce fu merveilles. Né nul ne pourroit compter né dire +le peuple qui là fu. La terre pourprenoient et couvroient, et non mie tant +seulement sur les rivières, mais en plains et en vallées, en manière de +langoustes. Des destriers courans et des clers heaulmes né de l'autre riche +appareil ne faisons nous aucune mencion. Car il n'est nul homme vivant qui +discerner le vous péust, tant vindrent-il richement appareillés pour le roy +leur seigneur ayder et pour son règne deffendre. Mais tant vous en peut-on +bien dire que dedens une sepmaine toute entière que le roy séjourna en la +cité de Rains où il attendoit ses ennemis, fu tel l'ordonnement et +l'atirement de nos barons qu'il disoient entre eulx: «Chevauchons hardiment +contre eulx, qu'il ne s'en puissent aler sans chièrement comparoir ce qu'il +ont orgueilleusement osé entreprendre contre France, la dame des terres. +Droit est qu'il sentent et esprouvent la desserte de leur orgueil non mie +en notre terre, mais en la leur mesme qui de tousjours est subgiete à +France et souvent a esté domptée par la force des roys de France et des +François. Ce que il taschent à nous faire couvertement et en larrecin, que +nous leur rendons aux fers des lances appertement devant tous.» Mais +encontre ce disoit l'autre partie des plus saiges barons que on attendist +encore tant qu'il fussent entrés ès marches du royaume; et lors quant il ne +sauroient où eulx mettre né fouir si leur courroient sus et les +détrencheroient cruellement et sans mercy, comme Sarrasins et mescréans. Et +leur charongnes toutes nues habandonneroient aux bestes et aux corbeaux +sans avoir sépulture, en remembrance de leur reproche et de leur perdurable +honte. + + Note 572: _Qui appartient._ C'est seulement le droit de _porter_ + cette enseigne de Saint-Denis dans les armées du roi de France, + qu'avoient les comtes de Vexin, et auquel Louis-le-Gros consentit à + succéder, quand le Vexin fut réuni à la couronne. Il ne faut donc pas + croire que l'oriflamme ait jamais été la bannière particulière du + comté de Vexin; et la preuve, c'est que son cri fut toujours + _Montjoie!_ château bâti sur la butte de St-Denis. + + Note 573: _Bannissement._ Convocation de ban et arrière-ban. + + Note 574: _Desdain._ Indignation. + +Après commencièrent à ordenner leur batailles au palais mesme, par devant +le roy, et coment il iroient et coment seroient au premier conroy. Et ainsi +ordonnèrent que ceulx de la contrée de Rains et de Chaalons que l'en +estimoit bien à soissante mille ou plus, que à pié que à cheval, feroient +la première bataille; et ceulx de Laonnois et de Soissonnois que l'en ne +prisoit pas moins feroient la seconde; et la tierce ceulx d'Orléannois et +d'Estampois et de Paris et ceulx de la terre de Saint-Denys et de la +contrée d'entour qui tous estoient près de mourir et de la contrée +deffendre aux espées trenchans, et qui plus y estoient tenus que aultres. +Le roy conduist la quarte[575] de ceulx d'entour Paris, et s'en fist +ducteur et chevetain le roy mesme pour les conduire et guider. Et dit +ainsi: «Avec ceulx,» dist il, «qui sont mes nourris et je le leur, me +combatray-je par l'ayde de Dieu et de Saint-Denys, mon seigneur après Dieu. +Car je scay bien qu'il ne me lairoient mie en champ, né mort né vif, entre +mes ennemis.» + + Note 575: _La quarte._ Suger compte les Parisiens dans la troisième + bataille. + +Après ceulx fist la quinte[576] bataille le conte Thibaut de Champaigne, +avec son oncle le noble conte Huon de Troyes qui avec le roy Henry +d'Angleterre maintenoit la guerre contre le roy Loys, et touteffois +estoit-il là venu[577] pour la besongne du royaume contre les estranges +nacions. Et le duc d'Acquittaine[578] et le conte de Nevers la sixiesme, et +ceulx furent establis en l'avangarde. Après ceulx revint Raoul, le noble +conte de Vermendois qui estoit cousin le roy et moult estoit renommé et +prisé en armes[579]. Moult amena noble chevalérie de la terre Saint-Quentin +appareilliée de toutes manières d'armeures; et à celluy fu livré le dextre +costé des batailles, et aux Poictevins[580] le senestre. Après cestuy +revint le noble conte de Flandres à tout dix mille chevaliers combatans, et +à celluy fu l'arrière garde commandée. Et eust amené trois fois autant de +gens qu'il fist, s'il l'éust plus tost sceu. D'autre part vint le duc +Guillaume d'Aquitaine et le noble duc de Bretaigne; et Foucques le conte +d'Anjou qui tant estoit renommé et prisié aux armes; et à peu qu'il ne +mouroient tous de duel de ce qu'il n'avoient eu temps de leurs gens +assembler, car le petit terme et la longue voye leur avoit ce tollu à +faire. + + Note 576: _La quinte._ La quatrième de Suger. + + Note 577: _Estoit-il là venu._ «Sur l'adjuration des François.»--Ex + adjuratione Franciæ. (Suger.) + + Note 578: Le latin dit _de Bourgoigne_. + + Note 579: C'est celui dont les poètes ont exalté la gloire, l'audace + et la malheureuse fin dans la chanson de geste de _Raoul de Cambrai_. + + Note 580: _Poictevins._ Il falloit _Pohiers_, ceux du Ponthieu. + «Pontivos et Ambianenses et Belvacenses in sinistre constitui + approbavit.» + + +XVIII. + +ANNEE: 1124. + +_Coment les barons firent forteresces des chars et des charettes de l'ost, +et coment l'empereur et tous les Allemans s'enfuirent quant il sceurent +leur hardiesce et leur atirement. Et coment le roy anglois fu seur François +en ce point, et coment il fu chacié par la chevalerie du Vouquessin._ + + +Après ce fu ordonné et atiré par grant conseil et par grant pourvéance de +nos barons que desoresmais en quelque lieu que ce fust, mais que le lieu +fust convenable, il assembleroient aux Allemans; et que les charrios et les +charrettes qui amèneroient le vin et l'eaue à nos gens lassés et navrés +seroient atirés et mis en ront ainsi comme en un parc, en lieu de chasteau +et de forteresse, affin que ceulx qui viendroient de la bataille las et +navrés refroidissent illec leur playes et raffrechissent leur corps et +estanchaissent leur soif en buvant vin ou eaue ou qui mieulx leur plairoit; +et après ce raffrechissement retournassent tantost en l'estour leurs +compagnons ayder et conquerre la victoire. + +Tantost fu sceu et espandu ce noble atirement qui tant faisoit à redoubler +à leur ennemis, et le fier appareil que le roy avoit fait pour son règne +deffendre; tant que la renommée en vint à l'empereur qui par faulte de cuer +se retira en sa terre, luy et ses grans osts, quant il sceut ceste nouvelle +et fist semblant d'aller ailleurs pour sa honte couvrir. Et aima mieulx +avoir honte et déshonneur par deffaut de soy et se garentir, que sa +personne et son empire mettre en péril né soy habandonner à la vengeance +des François qui plus désiroient la guerre que la paix. + +Quant François sceurent qu'il leur furent ainsi eschappés, si furent moult +courrouciés, si que à grant paine furent détenus, par les prières aux +évesques et aux archevesques, qu'il n'entrassent en l'empire pour ce que +les povres gens n'en fussent destruis. + +Quant François s'en furent retournés en leurs pays, à la victoire[581] qui +autant valut ou plus comme s'il les eussent desconfis ou gettés de la +place, le roy qui tout voloit de joye s'en vint à ses seigneurs et vengeurs +Saint-Denys et ses compaignons, en rendant grâces à Dieu et à eulx de +l'onneur qu'il luy avoient fait. Et la couronne son père qu'il avoit tenue +jusques à ce jour à tort leur rendit incontinent humblement et dévotement. +Car bien sachent tous que la couronne aux roys de France est leur par +droit, après leur décès, et qui tort leur en fait il mesprent et mesfait +envers eulx. Les corps des martyrs qui sur l'autel estoient et avoient +tousjours esté, tant comme il avoit esté à celluy ost, à grant luminaire et +à grans chans porta le roy à ses espaulles, moult dévotement, à grant +plenté de larmes; et leur donna grans dons et grans présens, que en terre +que en autres choses, en guerdon de cest honneur et de mains autres qu'il +avoit eues par eulx. Et l'empereur d'Allemaigne qui receut celle honte, dès +ce jour en après, chéu en grant viltance, né oncques puis ne fina de +déchéoir et de venir à déclin et fina honteusement sa vie dedens l'an +mesme. Et par ce apparu la sentence vraye des anciens qui dit que nul, né +povre né riche, né villain né gentil qui l'églyse ou le règne vueille +troubler, n'istra de l'an, sé par occasion de luy convient mettre hors le +corps des glorieus sains[582]. + + Note 581: _A la victoire._ Avec la victoire. + + Note 582: On voit, et j'en demande pardon à Suger, que nous sommes au + temps de la relation du pseudonyme Turpin, _de vitâ Caroli magni_. + +D'aultre part le roy d'Angleterre qui bien sçavoit tout l'atirement et la +traïson de l'empereur, et pour ce mesmement que la guerre d'entre luy et le +conte Thibaut qu'il avoient emprise contre le roy long-temps devant +n'estoit pas encore finée, assembla son ost quant il sceut le règne vuide +du roy et de la chevalerie, et s'en vint vers les marches du royaume à +moult grant ost. Bien les cuida prendre et mettre à destruction par le +deffault du roy et des barons; mais fièrement fu fait ressortir et reculer +arrière par un tout seul baron du royaulme; ce fu le bon conte Amaury de +Montfort le bon chevalier et prouvé en bataille, et par la prouesse des +Vouquessinois qui pas n'estoient en celluy ost[583], mais estoient demeurés +pour le royaume garder. Arrière retourna né au royaume ne fist sé petit +non. Et pour ce merveilleux fait ne firent oncques François, grant temps +devant, chose où il eussent plus grant honneur, dont France fust mieux +renommée. Car en un mesme temps eut victoire de l'empereur d'Allemaigne et +du roy d'Angleterre, jà soit ce qu'il ne fust pas présent, et par ce +décheut moult et abaissa l'orgueil des ennemis du royaume et en fu la terre +plus en paix. Long-temps après ce, les ennemis du royaume à qui la renommée +de ces nobles fais estoit venue vindrent à son amour, et firent paix à luy +pluseurs, de leur volenté mesme. + + Note 583: _Qui pas n'estoient._ Suger ne dit pas cela. «Et + strenuitate Vilcassinensis exercitùs repulsus, aut parum aut nihil + proficiens, vana spe frustratus retrocessit.» + + +XIX. + +ANNEES: 1124/1126. + +_Coment l'évesque de Clermont se plaint au roy du conte d'Auvergne, coment +le roy conduisit là ses osts, et prist la cité de Clermont et la rendi à +l'évesque. Et coment cil méféist de rechief, et coment le roy rassembla +plus grant ost et prist le chastel de Montferrant, et coment le conte luy +donna ostages de sa volenté faire._ + + +En ce temps avint que l'évesque de Clermont en Auvergne fu contraint à +issir de sa terre par les Auvergnas qui de viel et de nouvel ont ceste +tesche[584] qu'il sont orgueilleux. Moult estoit celluy évesque saige homme +et honnorable et fort deffenseur de saincte églyse. Quant il ne put en +avant aller, il s'en fouy en France ainsi comme tout déshérité. Au roy +monstra sa complainte tout en plourant et se plaignit du conte d'Auvergne +qui sa cité luy avoit tollue et la grant églyse de l'éveschié saisie et +garnie, par la malice d'un sien doyen. Pour ce luy prioit, tout estendu +devant ses piés, dont il luy grevoit moult, que il luy ramenast à franchise +son églyse qui estoit tournée en telle servitude, et mist à mesure par sa +force le tirant desmesuré. Et le roy qui tousjours avoit accoustumé à +deffendre les églyses emprist dévotement la besongne de l'églyse, jà soit +ce que il ne peust estre sans grant ost et sans grant travail. Et quant il +vit que ce tirant ne se vouloit chastier, né par mandement né par lettres, +si partit à grant ost et s'en alla droit à Bourges. Là s'assemblèrent les +barons du royaume fors que[585] le conte d'Anjou. Là vint le duc de +Bretaigne et le conte de Nevers, et les autres barons à moult grant +chevalerie. + + Note 584: _Tesche_. coutume. Suger cite à ce propos le vers de + Lucain: + + «Avernique ausi Latio se fingere fratres.» + + Note 585: _Fors que._ Cela n'est pas dans Suger, qui nomme au + contraire Foulques d'Anjou le premier des barons qui se réunirent à + Bourges à l'armée du roi. + +Quant il furent tous assemblés, si chevauchèrent vers Auvergne, tout +entallentés de prendre vengence des forfais de sainte églyse. Et ainsi +entrèrent en la terre de leur ennemis tout destruiant devant eulx. Et si +comme il approchoient de Clermont, les Auvergnas laissièrent tous les +chasteaux des montaignes et se misrent en la cité pour ce qu'il l'avoient +trop bien garnie. Et les François qui de leur folie et simplesse se +gabèrent, laissièrent à asseoir la cité, pour ce qu'il ne perdissent les +chasteaux dont les citoiens gastassent tandis les viandes[586]. Lors +tornèrent à un chasteau qui Pons a nom et siet sur l'eau de Hylerin[587]. +Entour se logèrent et pourprisrent les plains et les haus tertres et +sembloit qu'il voulsissent aller au ciel, pour ce qu'il montoient les +montagnes et les puis[588] agus où les bonnes villes estoient. Si ardoient, +roboient et prenoient tout à force et amenoient les proyes en l'ost et non +mie tant seulement les bestes, mais les hommes bestiaux de la terre[589]. +Après drescièrent les engins pour la tour prendre et abattre. Et quant les +perrierres et les mangonneaux lancèrent, si commença l'assaut fort et +périlleux; et tant y eut de trait getté que ceulx de dedens se rendirent eu +la mercy du roy. Ceulx qui la cité tenoient furent moult espoventés de +celle nouvelle comme ceulx qui autant ou pis s'attendoient à avoir; si s'en +fouirent et laissièrent la cité en la main du roy. Et il rendi tantost +l'églyse à Dieu, et au clergié leur droit, et à l'évesque sa cité. Après +fist la paix de luy et du conte si qu'il l'asseura par bons hostages. Et +atant retourna le roy en France. + + Note 586: Cela est mal rendu. Il falloit: Pour laisser les citoyens + de Clermont consumer leurs provisions, tandis qu'ils seroient occupés + au siège des châteaux. + + Note 587: _Pons_, etc. C'est _Pont du Chasteau_, sur l'_Allier_, à + quelques lieues de Clermont. + + Note 588: _Puis._ Tertres, pics. + + Note 589: Il falloit: _Les hommes gardiens des bestes._ + +Entour cinq ans après, avint par la desloyaulté des contes et des Auvergnas +qui par nature sont de cuer légier et faux qu'il revelèrent de rechief et +prisrent contens contre le devant dit évesque et contre l'églyse. Et pour +ce luy convint de rechief aller au roy pour soy complaindre du conte. Et le +roy qui eut grant despit de ce qu'il s'estoit travaillié en vain, assembla +plus grant ost que devant et entra à grant force en Auvergne. Jà estoit le +roy en ce temps moult pesant pour la pesanteur de son corps et par la +grossesse de luy. Et sé un autre riche ou povre eust esté aussi pesant +comme il estoit et eust peu aussi bien demourer comme il demourast, s'il +eust voulu, en nulle manière n'eust chevauchié à tel travail. Contre le +désloement[590] de ses barons et de ses amis emprist-il celle voye. Mais il +avoit un cuer si fier, si courageux et si entreprenant de grans choses que +la chaleur du mois d'aoust et de juignet que les jeunes chevaliers +redoubtoient il souffroit trop légèrement par semblant. Et à aucuns trespas +de marois le convenoit porter et soustenir entre bras par ses sergens. + + Note 590: _Desloement._ Conseil contraire. _Desloer_, c'est + déconseiller. + +En celle ost qu'il mena à celle fois estoit Charles le conte de Flandres et +le conte de Bretaigne et Foucques le conte d'Anjou et l'ost des Normans +tributaires au roy d'Angleterre, et mains autres barons du royaume qui +eussent pu souffire à Espaigne conquerre. A tout son riche barnage passa le +roy les griefs passaiges de la terre d'Auvergne et les fors chasteaux que +il trouvèrent, tant qu'il vindrent à Clermont. Et quant il eut fait +assiéger Montferrant, un fort chasteau qui est près de la cité, les +chevaliers et ceulx de la garnison qui le chasteau devoient deffendre +s'esbahirent tous du merveilleux ost du royaume de France qui moult estoit +différent du leur, et furent tous esperdus de la clarté des heaulmes, des +escus et de l'autre noble atour qu'il virent resplendir contre le soleil; +si que par fine paour n'osèrent tenir le baile dehors le chastel; ains se +férirent tous en la tour et en l'açainte d'environ, à grant paine, si comme +il povoient mieulx. Tant fu getté le feu par les maistres des engins ès +maisons de la garnison qu'il eurent laissiées que tout fu ars et ramené en +cendre fors que la tour et le baile d'environ; et convint que l'ost se +retirast arrière à ses héberges pour le feu, qui soudainement esprist et +embrasa toute la ville, jusques au lendemain que le feu fu estaint. Et +quant vint au lendemain le roy ordonna une affaire dont ceulx de dehors +furent liés et ceulx de dedens courrouciés. Car une partie de l'ost du roy, +qui plus près de la tour estoit assise, estoit assaillie trop souvent et +par jour et par nuit de grans lancéis de dars et de quarreaux que ceulx de +dedens lançoient; si que il convenoit assiduement mettre garnison de gens +d'armes entre deux et par dessus tout ce les convenoit-il encore couvrir de +leur escus. Pour ce manda le roy au preux conte Amaury de Montfort qu'il +leur bastist un agait de bons chevaliers en aucun lieu près d'illec, de +leur saillie, si que s'il s'en issoient par adventure il ne peussent pas +rentrer dedens sans dommaige de leur gens. Et le preux conte Amaury qui +autre chose ne queroit fois soy mesler à eulx s'arma privéement en sa tente +et ne sçay quans de ses chevaliers. Et se mirent avant le jour en un agait +où il attendirent tant que ceulx du chastel ississent pour hordoyer en +l'ost si comme il souloient. Adont saillit de son agait le conte Amaury sur +un destrier courant comme cerf en lande, et, ainsi comme le lyon sault à sa +proye, les surprinst, tandis comme ceulx de l'ost les faisoient à eulx +entendre, une partie en prist et tantost les envoya au roy. Et quant il +furent devant luy, prièrent moult que il les prist à rençon telle comme il +luy plairoit. Mais il n'en voulut rien faire et commanda que on leur +coppast les poings, et ainsi amoignonnés que on les renvoyast arrières à +leur compaignons au chasteau. Quant il les virent ainsi atournés, si en +furent moult esbahis, né oncques puis n'osèrent issir né faire assallie. + +Et quant ce lu fait et que presque toute Auvergne obéissoit au roy sans +contredit, que par force que par la demeure qu'il avoit faite, si advint +que le duc Guillaume d'Aquitaine survint à tout l'ost des Auvergnas. Et +quant il fu monté sur une haulte montaigne pour véoir l'ost de France et +pour soy loger, et il le vit si grant et les trefs et les pavillons tendus +parmy les grans plaines, si se merveilla moult dont si grant ost venoit et +se repentit moult durement de ce qu'il estoit venu ayder aux Auvergnas. Ses +messagiers envoya tantost au roy pour paix requerre. Et quant il furent en +la présence du roy leur seigneur si parlèrent ainsi: «Sire roy, nostre sire +le duc d'Aquitaine te salue moult, comme celuy qui veult ton salut et ton +honneur et ta vie; et te mande par nous telles parolles: N'ait pas desdaing +ta haultesse de prendre le service au duc Guillaume d'Aquitaine et de luy +garder sa droicture; car aussi comme elle requiert service aussi +requiert-elle droicture et seigneurie. Sé le conte de Clermont qui de moy +tient la conté d'Auvergne que je tiens de vous a riens mesprins vers vostre +court, moy qui suys son seigneur le doy présenter en vostre court et +advouer par devant vous. Né ce ne refusasmes-nous oncques à faire, et +encore le vous offronsnous et requérons que vous ne le refusez. Et affin +que vous ne soyez en doubte que nous ne le façons ainsi, nous sommes près +de livrer bons ostaiges et souffisans: et sé les pers et les barons du +royaume jugent que on le doie ensi faire, si soit fait[591], si esgarderons +et attendrons vostre plaisir.» Et sur ce se conseilla le roy à ses barons +qui à droit le conseillèrent que il avoit à en prendre foy et seureté de +bons ostaiges. Le roy le fist ainsi par le conseil des barons; et par ce +mist paix en la terre et aux églyses. Et mist un jour de parlement à +Orléans où le duc devoit estre pour faire ce qu'il avoit promis et ce que +les Auvergnas avoient refusé jusques alors. Et atant s'en retourna en +France. + + Note 591: _Si soit fait._ Les termes de Suger sont clairs et sans + doute rappeloient une formule de la cour des pairs. «Si sic + judicaverint regni optimates, fiat; sin aliter, sicut.» N'est-ce pas + là notre _soit fait ainsi qu'il est requis?_ Et viendra-t-on encore + soutenir que la cour des pairs date seulement de Philippe-Auguste? + Certes, d'après notre texte, elle est même antérieure à + Louis-le-Gros; ce n'est pas un prince aussi inquiet de son autorité + que l'on doit soupçonner d'avoir tant fait pour le gouvernement + féodal. + + +XX. + +ANNEES: 1126/1127. + +_Coment Charles, le conte de Flandres, fu murtri en l'églyse de Bruges par +les parens au prévot de l'églyse; et coment le roy vint là et les prist et +pendi aux fourches._ + + +L'un des plus nobles fais que le roy fist oncques avons cy proposé à mettre +brievement, jà soit ce qu'il conviegne grant loysir au traire, pour la +merveilleuse aventure qui avint. Il avint que le noble conte Charles qui fu +fils de la seur à l'aieule du roy Loys receut la conté de Flandres après la +mort le conte Baudouin, fils le conte Robert[592] qui fu roy de Jhérusalem +(si luy escheut par ne sçay quel lignage dont estoit tenu vers le conte +Baudouin qui morut sans hoir de son corps, si comme il nous est avis). + + Note 592: Voy. plus haut, note 481. + +Quant il eut la conté receue, si se contint moult bien et moult noblement +et droicturièrement, comme celuy qui bien deffendoit les églyses et estoit +large aumosnier et droit justicier. Si avoit fait semondre à sa court ne +scay quans riches hommes, riches mais orgueilleux et de bas lignage qui sa +seigneurie blasmoient et avoient en despit par leur orgueil; et disoient +qu'il avoit saisi à tort la conté comme celluy qui droit hoir n'estoit pas. +A sa semonse ne daignoient venir, ains l'espioient et se pénoient de le +prendre en tel point qu'il le péussent occire. Et cil estoit le prévost de +Bruges qui prévost estoit de l'églyse, et son lignage qui tous estoient +estrais de vilains serfs et de ligniée fausse et desloyale. Si advint que +celuy noble conte Charles estoit venu à Bruges. Si se leva au matin pour +aller à l'églyse Dieu prier, tenant un livre d'oroison en sa main. Et ainsi +comme il estoit estendu en oroison dessus le pavement, si avint que +Bouchart neveu au devant dit prévost et desloyal meurtrier et plusieurs +autres de ce desloyal lignage et compaignons de la traïson vindrent à +l'églyse où il avoit fait espier le conte, et vint par derrière si comme le +conte estoit acoudé et à genoulx sur le pavement; avant le toucha un petit +d'une espée trenchant et acérée toute nue, qu'il eut traite privéement pour +ce que le conte dressast un petit la teste et estendist le col, pour luy +mieulx assener. Et si comme le conte dressast la teste, le traitre qui son +coup avoit entendu lui fist au premier coup voller la teste. Et ainsi le +meurtrier occist son seigneur si comme il parloit à Dieu en oroison. Et les +autres qui compaignons estoient de la traïson et du meurtre s'esjoyssoient +et glorifioient en son sang espandre et en lui despécier. Et pour ce qu'il +estoient venus à chief de leur forsennerie démenoient grant joye, car leur +iniquité mesmes les avoit aveuglés. Et plus encore faisoient les +desloyaulx: car tous les chastelains et les nobles barons le conte qu'il +povoient encontrer occioient-il et faisoient mourir de mort trop cruelle; +et mesmement ceulx qu'il trouvoient désarmés et desgarnis. + +Quant les murtriers se furent saoullés de sanc humain espandre, si +revindrent au conte et l'enterrèrent dedens l'églyse mesme, pour ce qu'il +ne fust plus honnorablement enterré né ploré, et que pour sa noblesse et sa +glorieuse mort le menu peuple qui tout s'en enrageoit, ne fust encore plus +encouragié de luy vengier; et ainsi firent saincte églyse fosse et repaire +de larrons et garnirent l'églyse et la maison du conte qui au moustier +tenoit, et tirèrent et amenèrent tant de garnison et de vitaille comme il +peurent pour eux garnir et deffendre, et pour la terre mettre souz eux par +force et par orgueil. Les barons de Flandres, qui ceste traïson n'avoient +de riens consentie, firent moult grant duel quant il sceurent ce +merveilleux et horrible fait, et luy rendirent son obsèque de pleurs et de +larmes. Après, le mandèrent au roy qui jà le sçavoit bien par renommée qui +en maintes contrées l'avoit jà espandue. Et quant le roy le sceut, si fu +moult esmeu pour l'amour de pitié et de justice et pour l'affinité du +lignage que le conte avoit à luy: et pour prendre vengence de si mortelle +traïson s'en entra en Flandres; né oncques pour parece né pour la guerre +qu'il avoit au roy d'Angleterre et au conte Thibaut n'en laissa. Et tout +premièrement fist conte de Flandres Guillaume qui avoit esté fils au conte +Robert de Normandie et qui depuis fu roy de Jhérusalem; car elle[593] lui +appartenoit par droit de héritage, après la mort d'icelluy Charles qui +ainsi fu murtri comme vous avez oï; et quant il fu venu à Bruges par moult +sauvage terre et estrange, il assiégea les traitres en l'églyse et en la +tour qu'il avoient garnie et leur tolli toutes vitailles fors celles qui +estoient en leur garnison qui jà estoient malmises et corrompues par la +vengeance Nostre-Seigneur. + + Note 593: _Elle._ La comté de Flandres. Les droits de Guillaume, + d'ailleurs contestés par Thierry d'Alsace, étoient fondés sur + l'alliance de son grand oncle Guillaume-le-Conquérant avec Mathilde + de Flandres, fille de Baudouin V. + +Et quant il les eut jà destrains et justiciés, il laissièrent l'églyse et +retindrent la tour pour eulx garantir. Un peu après commencièrent à se +désespérer de leurs vies. Lors avint que le desloyal Bouchart s'en fouit et +eschappa de léans par le consentement de ses compaignons; en talent[594] +avoit de fouir hors du pays, mais il ne put pour son desloyal peché qui +l'encombroit. Et en la fin se mist-il en la fermeté d'un sien famillier où +il fu entreprins par le commandement du roy: prins fu et amené devant luy +et lors lui fu quise[595] une chétive manière de mort pour sa lasse vie +finer. Ce fu que il eust les yeux trais et la face toute despéciée, et fust +tout trespercié de fleiches et de dars et si fust encore lié tout envers +sur une haulte roe et habandonné aux corbeaux et aux aultres oyseaux; et +ainsi fina sa doulente vie. Et au dernier, pour vengeance de luy, fu getté +en un lieu puant et ort, né oncques n'eut aultre sépulture. Un aultre +traitre, qui chief estoit de celle traïson, et Bertoux avoit nom, s'en +voulut aussi fouyr; et touteffois combien qu'il allast par le pays à sa +volenté, retourna-il au dernier par sa male aventure; et disoit teles +paroles par orgueil: «Qui suys-je né qui me osera prendre né que ay-je +forfait pour quoy on me doye prendre?» Touteffois fu-il prins par les siens +mesmes et présenté au roy, et fu incontinent jugié de telle mort comme il +avoit desservie. Pendu fu à une haulte fourche et un mastin en près luy: en +telle manière que le mastin li desmachoit et demangeoit tout le visiage; +toutes les fois que l'en feroit le chien, il se aïroit et s'en prenoit à +luy et le dérompoit tout. Et aucune fois avenoit, ce qui est honte à dire, +qu'il le conchioit tout. Ainsi morut le desloyal. Les aultres, qu'il avoit +assiégés dedens la tour, contraignit par maintes angoisses tant qu'il les +prist et les fist getter jus de la haulte tour l'un après l'aultre, voyant +toute leur parenté; et tous se rompirent les cols et espandirent les +cervelles. Un en y eut de ce complot qui avoit nom Ysaac, qui se bouta en +une abbaye et se fist tondre comme moyne; mais tantost qu'il fu sceu il en +fu trais hors et pendu à une fourche. + + Note 594: _Talent._ Désir. + + Note 595: _Quise._ Cherchée. + +Quant le roy eut ainsi fait justice des murtriers, il s'en alla à Ypre le +chastel, contre Guillaume le bastard qui ceste traïson avoit pourparlée et +bastie, pour prendre vengeance de luy comme des aultres; et celluy +Guillaume avoit jà tant fait qu'il avoit alié et atraict à luy par menaces +et par losenges ceulx de Bruges. Et si comme le roy approcha d'Ypre, celluy +Guillaume vint contre luy à trois cens chevaliers, les heaulmes vestus. +Adont se mist une partie des gens le roy en conroy et se tournèrent vers +les gens Guillaume et l'autre partie se fery au chasteau par une des +portes; et ainsi le prindrent et furent les gens de Guillaume desconfis et +prins et menés devant le roy. Et pour ce qu'il avoit tendu à avoir la conté +de Flandres par traïson et par murtre, aussi en fu-il déshérité et bouté +hors par jugement droicturier. Par ces manières de vengeance fu Flandres +toute lavée et ainsi comme baptizée. Et quant le roy eut ainsi mis en la +conté de Flandres Guillaume le Normant, si comme vous avez oï, si s'en +retourna en France. + + +XXI. + +ANNEE: 1130. + +_Coment le roy alla assegier Thomas de Malle au chasteau de Couci, et +coment le conte Raoul de Vermendois le navra à mort, et coment le desloyal +escommenié mourut sans recongnoistre son Sauveur. Et puis, coment le roy +prist le chasteau de Livri sus le conte Amaury de Montfort._ + + +Une aultre vengeance auques[596] semblable à ceste fist une aultre fois le +roy, dont Dieu luy sceut bon gré, si comme nous cuidons, quant il destruist +et attainst soudainement, ainsi comme un tison fumant, un desloyal, Thomas +de Malle, qui l'églyse de Dieu grevoit et destruisoit de tout son povoir né +ne craignoit né Dieu né homme. + + Note 596: _Auques._ Presque. + +Par maintes grans plaintes que le roy eut de luy plusieurs fois, fu meu +d'aller à Laon pour vengier les églyses du cruel tirant. Là luy fu +conseillié et loé des évesques et des barons du royaume et mesmement du +conte Raoul de Vermendois, qui après le roy estoit le plus puissant de +celle contrée, qu'il mist le siège entour le chasteau de Coucy. Et si comme +le roy chevauchoit vers ce chasteau, si luy vindrent à l'encontre les +espies qu'il avoit devant envoyés pour espier de quelle part le chasteau +estoit plus légier à assiéger, qui pour voir luy firent entendant que ne +povoitestre assiégé sé ce n'estoit de trop loing. Lors luy commencièrent +plusieurs à desloer et à prendre aultre conseil[597]; et il leur respondit +selon la noblesse de son cuer: «A Laon, dist-il, est ce conseil remés; car +pour mort né pour vie ne peut estre le conseil changié qui là nous a esté +donné: trop en seroit abaissié nostre honneur sé pour un excommenié nous en +retournions vaincus.» Itant respondit et puis se mist en la voie, jà soit +ce qu'il fust jà moult pesant et moult chargié de chair. Parmy forets et +parmy désers sans chemin et sans voie (qui estoient estouppées par ceux de +la partie d'icelluy Thomas) se mist, et tant erra deçà et delà qu'il +approcha du chasteau à grant travail de luy et de tout son ost. Et quant il +en fu bien près, on vint noncier au conte Raoul que l'en avoit basti un +grant agait de l'autre part du chemin pour l'ost du roy destourber et +desconfire. Tantost s'arma le conte et s'en alla celle part luy et un peu +de ses chevaliers, par une voye couverte et occulte. Avant envoya de ses +chevaliers et il les suivit tantost à pointe d'esperon; et quant il fu là +si trouva jà cellui Thomas chéu et abattu. Tantost luy couru sus l'espée +traicte et le navra à mort, et tantost l'eust occis s'il n'eust esté +destourbé. Prins fu et à mort navré présenté au roy, et par le conseil de +tous et des royaulx et des siens mesmes fu emporté à Laon. Le jour après +habandonna le roy sa terre[598] et fist rompre ses estans, et par tant +voulut espargner au pays et à la terre dont il tenoit le seigneur. Et quant +il[599] fu amené à Laon, si ne voulut accorder, né par menacier, né par +blandir né sermoner qu'il voulsist rendre les marchéans qu'il avoit prins +au conduit du roy et mis en prison par trop fière traïson; et quant il eut +fait venir sa femme par l'ottroy du roy, si faisoit le desloyal plus grant +semblant d'estre dolant et courroucié de ce qu'il luy demandoit les +marchéans que de ce qu'il se mouroit. Et quant il approcha de la mort, pour +la douleur de ses playes qui par trop le destraignoient, si luy +conseillèrent plusieurs qu'il se fist confesser et qu'il receust son +Sauveur, lequel moult envis leur ottroya; et tout ainsi comme le précieux +corps de Jhésuchrist fu apporté dedens la chambre où le chétif gisoit, si +advint, ainsi comme sé Nostre-Seigneur Jhésucrist ne voulsist entrer au +corps de ce chétif vaissel, si tost comme le felon leva le chief, tantost +cheut arrière le col brisé tout mort; et ainsi rendi l'esperit sans +recevoir le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist. + + Note 597: Cette traduction est embarrassée. Suger est plus net: + «Festinante autem rege ad castrum, quum qui missi fuerant opportunum + explorare accessum, importunum omnino et inaccessibile renunciassent, + et à multis angariaretur, juxta audita, consilium mutare debere; rex + ipsa indignatus animositate: _Lauduni_, inquil, etc.» + + Note 598: Le texte de Suger offre ici quelques difficultés. + «Publicata terra plana ejus, ruptisque stagnis, quia dominum terræ + habebat terræ parcens, etc.» M. Guizot traduit: «Les champs qu'il + possédoit furent vendus au profit du fisc, on rompit ses étangs, + etc.» Ne seroit-ce pas plutôt: _Ce que Thomas possédoit dans la + plaine fut confisqué?_ Et quant aux étangs, ne s'agiroit-il pas des + eaux que Thomas aurait fait couler de la rivière dans les plaines, + pour embarrasser la marche du roi? + + Note 599: _Il._ Thomas de Marle. + +Le roy, qui plus ne voulut déchacier né le mort né sa terre, osta les +marchéans de la main à la dame et de ses fils, et prist grant partie de ses +trésors; et mist paix au pays et aux églyses par la mort au tirant, et puis +retourna à Paris. + +Une aultre fois avint que un grant contens sourdi entre le roy et Amaury de +Montfort, par la hayne Estienne le Gallendois, pour la raison de la +séneschaucie de France; et combien que le conte eust grant ayde et grant +secours du roy Henry d'Angleterre et du conte Thibaut, si ne laissa-il +aincques qu'il n'allast assiéger le chasteau de Livry; et tant y fist +lancier pierres et mangonneaux, qu'il le prist par force et l'abattit à +terre jusques aux fondemens. Là eut le conte Raoul de Vermendois l'ueil +crevé d'un quarreau, à un assault où il se portoit moult vaillamment; et +tant les mena par force de guerre, qu'il lui quittèrent la séneschaucie et +l'éritaige qui y appartenoit. + +En celle guerre meisme fut le roy durement navré d'un quarreau, parmy la +cuisse; comme celuy qui tousjours fu prest et alègre de sa main à courre +sus ses ennemis; et combien qu'il fust trop durement blessié si s'en +déportoit-il moult bien, et par trop grant vigueur souffroit et prisoit peu +sa playe. + + +XXII. + +ANNEE: 1130. + +_Du descort de l'églyse de Rome par l'eslection de deux apostoles; desquels +l'un, qui Innocent fu appelé, s'en vint en France, et le roy le reçut +honnorablement, et à l'exemple de luy, l'empereur et plusieurs autres +princes. Et coment il célébra la Résurrection à Saint-Denys._ + + +En ce point avint que l'églyse de Rome fu en grant trouble par un descort +qui sourdi entre les cardinaux. Car il avint que l'apostole Honnoré +trespassa de ce siècle; et les plus saiges et les plus preudommes de la +court de Rome s'accordèrent à ce qu'il s'assembleroient à Saint-Marc et non +mie ailleurs; et pour oster toute noise et tout trouble esliroient et +feroient commune élection, si comme il est de coustume en l'églyse de Rome. +Et ces preudommes estoient ceux qui plus privés et plus familliers avoient +esté de l'apostole. Et avant que son trespassement fust publié né manifesté +esleurent une honorable personne: ce fu Grégoire, diacre cardinal de +l'églyse de Rome. Et les autres qui la partie Pierre Léon soustenoient +s'assemblèrent ailleurs[600] et les aultres semondrent d'assembler avec +eux, par le commun accord qu'il avoient entre eulx mis. Et quant il +sceurent le décès du pape, si esleurent Pierre Léon, un prestre cardinal, +par l'assentement du plus des cardinaulx, des évesques et des haux hommes +de Rome. Et ainsi par ce cisme qui entre eux sourdit decoppèrent la robe +sans cousture de Nostre-Seigneur Jhésucrist et firent partison de saincte +églyse qui est une mesme chose en Dieu. + + Note 600: _Ailleurs._ Suger dit au contraire que ce fut dans + Saint-Marc, suivant la convention précédente. «Apud S. Marcum pro + pacto alios imitantes, convenerant.» + +Et tandis comme chascun se deffendoit, les uns admonestoient les aultres et +enlaçoieut, et les autres excommunioient comme ceux qui jugement +n'attendoient fors le leur. Quant le devant dit Grégoire, qui Innocent fu +appellé, vit que la partie Pierre Léon surmontoit la sienne, par la force +de son grant lignage et par l'ayde des Romains, si ordonna à issir de la +cité, pour ce qu'il peust mieulx avoir ayde à conquerre la seigneurie de +tout le monde après Dieu. Et ainsi s'en vint par navie vers la terre de +France pour avoir ayde et refuge au noble royaume de France. Avant envoya +ses messages au roy Loys et lui requist son ayde et secours et à sa +personne et à l'églyse de Rome. Et le roy, qui tousjours fu ententif et +dévost à saincte églyse deffendre, assembla tantost un concile d'évesques, +d'archevesques, d'abbés et d'autres religieux. Là enchercha et enquist de +la personne et de l'élection; car maintes fois avient que l'élection de +l'églyse de Rome est moins ordonnéement faite qu'elle ne devroit, pour le +tumulte et le triboul des Romains. Et lors le roy, par le conseil du +concile, s'assenti à l'élection et promist à la maintenir et deffendre. + +Quant ce fu fait si envoya à luy ses messages à l'abbaye de Clugny et par +eux luy offri soy, son royaume et son conseil. Et quant il sceut qu'il +approchoit, si luy alla à l'encontre jusques à Saint-Julien-sur-Loire[601], +avec luy, sa femme et ses enfans. Et quant il vint à luy, si luy alla au +pié, son chef dénué[602] qui tant de fois avoit esté couronné et s'enclina +aussi doulcement comme il eust fait au sépulcre Saint-Pierre duquel il +estoit vicaire, et luy promist de rechief soy et son règne et son conseil, +de bon cuer et de loyal. + + Note 601: _Saint-Julien._ Il falloit: _Saint-Benoît_, avec Suger. + + Note 602: _Denué._ Découvert. + +A l'exemple de luy vint aussi à l'encontre de luy jusques à Chartres le roy +d'Angleterre. Lequel enclin à ses piés luy offrit aussi son service et son +règne. Ainsi s'en alla jusques en Lorraine visitant l'églyse de France. Au +Liège luy vint à l'encontre l'empereur Henry à grant tourbe d'archevesques, +d'évesques, d'abbés et de barons d'Allemaigne, et descendi humblement +devant la grant églyse et luy vint à l'encontre tout à pie parmy la saincte +procession en guise de varlet. En l'une des mains tenoit une verge ainsi +comme pour le deffendre, et en l'autre main tenoit le frain du blanc cheval +sur quoy l'apostole séoit; et ainsi le mena et conduit comme son seigneur. +Et puis qu'il fu descendu le porta en soustenant tant comme la procession +dura, et pour ce manifesta aux privés et aux estranges la haultesse qui en +luy estoit. + +Après ce, quant l'apostole eut confermée paix entre l'églyse de Rome et +l'empire, si luy pleut à retourner en France et tenir court en l'églyse +Saint-Denys, comme en sa propre fille, à la Pasque qui approchoit. Là fu +receu à procession deux jours devant la cène et moult fist-on grant joye de +sa venue. Léans célébra la sollennité de Pasques. + +Mais cy voulons-nous racompter coment et en quelle manière il vint à +l'églyse. Entour luy estoient ceulx de sa privée mesnie, comme chambellans, +clercs et chapellains qui l'eurent appareillé à la guise de Rome et luy +avoient mis au chief sa mitre avironnée d'un cercle d'or, et l'avoient +vestu d'un moult riche ornement. Et ainsi paré l'amenèrent sur un cheval +couvert d'une couverture blanche et vindrent chevauchant deux à deux devant +luy aussi comme à procession. Et les barons fievés de l'églyse et les +chastellains le menoient et conduisoient à pié, comme noble sergent, parmy +le frain, et les autres alloient à pié devant qui gettoient grans poignées +d'argent et grant plenté de monnoye, pour la grant tourbe du peuple +departir. Le chemin resplendissoit tout de parement et de draps de soye et +de pailes qui estoient pourtendus aux lances et aux perches que on avoit +fichées en terre: avec la chevalerie et le grant peuple qui là assembla y +acouru la synagogue des Juifs de Paris; et apportèrent avec eux leurs +rolles où les dix commandemens de la loy sont escris. Et quant il les vit, +si dist de la pitié qu'il eut d'eux telles parolles: «Dieu tout puissant, +oste de vos cuers par vous sa pitié la couverture qui goutte ne laisse +véoir[603].» Ainsi s'en vint en l'églyse des corps sains qui resplendissoit +toutes de couronnes d'or et d'autres riches paremens. Et lors en +remembrance et en signifiance du vray aignel, célébra le sacrement du vray +corps Nostre-Seigneur. Quant la messe et le service furent chantés, si +allèrent mengier et furent les tables mises parmy le cloistre. Là furent +servis de divers mez largement et moult honnorablement, pour l'onneur de +luy et de la haulte feste. Trois jours après le jour de Pasques se départi +de l'églyse, à grant grace et à grant promesses de son conseil et de son +ayde. Ainsi s'en alla par Paris visitant les églyses de France et relevant +sa disete et sa povreté de leur trésors et de leur richesses. Et quant il +eut esté et visité là par terre tant comme il voulut, si luy pleut à +demourer à Compiègne. + + Note 603: Voici un exemple de tolérance et de charité qui ne pourroit + être aujourd'hui surpassé. «Ab ore ejus hanc misericordiæ et pietatis + obtinet supplicationem: _auferat Deus omnipotens velamen à cordibus + vestris!_» + + +XXIII. + +ANNEE: 1131. + +_Coment Phelippe, l'ainsné fils le roy, fu mort à Paris par un pourcel. Et +coment le roy fist coroner son autre fils Loys a Rains. Après, de la +pesanteur le roy et de la fierté de son cuer. Après, coment il destruist le +chastel de Saint-Briçon, pour la roberie du seigneur._ + + +En ce point avint une meschéance qui oncques n'avoit esté oïe au royaume de +France. Phelippe l'ainsné fils du roy chevauchoit un jour en une rue dehors +les murs de Paris avec sa compaingnie. Si luy vint à l'encontre un déable +de porc, par quoy son cheval s'eschauffa par dure destinée; chéoir le fist +sur une dure roche si que tout fu défoulé et acoré[604], du pié du cheval. +Si fu trop grant douleur, car il estoit damoyseau de trop grant beaulté et +entachié de toutes bonnes meurs, confort et espérance aux bons et crainte +et paour aux mauvais. Pour ceste meschéance fu toute la cité et tous ceux +qui là estoient ainsi comme mors et abattus. + + Note 604: _Acoré._ C'est-à -dire il eut le cÅ“ur brisé. + +A ce jour que ce avint avoit le roy son père semont ses osts pour ostoier. +Tous crioient et urloient pour la douleur qu'il avoient du tendre damoysel; +lors le prirent ceux qui près estoient, et estoit jà près que tout mort, et +l'emportèrent en la plus prochaine maison d'illec; si morut ainsi comme à +la mienuyt. Le deul et la douleur que le père et la mère et les barons +menoient ne pourroit nul racompter né retraire. Porté fu en l'églyse +Saint-Denys en la sépulture aux roys, à grant compaignie d'archevesques, +d'évesques et de barons. Et fu enterré comme roy moult honnorablement en la +sénestre partie de l'autel de la Trinité. Et son père qui trop estoit de +grant sens et de grant confort, après le grant deul qu'il avoit eu, receupt +le conseil et le confort de ses amis; après luy conseillèrent ses privés +amys qu'il fist couronner et enoindre de saincte onction Loys son beau fils +et le fist en son vivant compaignon de son règne, pour plus plaissier ses +ennemis et abaissier les envieux et mesmement pour la foiblesse de son +corps qui tant avoit esté péné et travaillié et débrisié pour les longues +guerres, dont il estoit si malade devenu que ses privés amis estoient en +grant doubte de le perdre soudainement. Au conseil de ses amis ouvra le +roy, à Rains fist assembler ses barons; son fils Loys et sa femme la royne +mena en ce général concile que pape Innocent y avoit fait assembler. Là +fist son fils enoindre et couronner, et sembla bien à aucuns que son povoir +et sa seigneurie en deust accroistre et multiplier, pour ce que il receut +illec la bénédiction de tant d'archevesques et d'évesques que de France que +d'Espaigne que de Lorraine que d'Angleterre. + +Après ce que le roy fu presque allégié du deul de son fils mort, pour la +joye du vif, et il s'en fu revenu à Paris, le pape Innocent esleut à +demourer en la cité d'Aucerre pour faire illec son estaige et sa demeure. +Mais après ce eut occasion de retourner à Rome, pour le conduit l'empereur +Lothaire qui luy avoit promis qu'il le conduiroit à Rome à force et qu'il +déposeroit Pierre Léon. + +Et quant il furent là allés ensemble et il eut couronné l'empereur, si ne +peut oncques avoir paix durant la vie dudit pape Léon pour le contredit de +Romains. Mais quant il fu mort si revint saincte églyse en paix, après les +grans adversités et les grans tribulacions qu'elle avoit si longuement +souffert qui trop longuement l'avoient travailliée et dégastée. Et +l'apostole qui longuement avoit esté travaillié, séist en son siège qu'il +amenda moult et ennobli, par mérite d'office et par honnesteté de bonne +vie. + +Jà estoit le roy Loys moult affoibly et débrisié pour la pesanteur et pour +le fais de son corps, et pour les grans travaus qu'il avoit longuement +souffers et pour les longues guerres qu'il avoit menées; et défailloit jà +moult du corps et non mie de cuer. Car de si grant noblesse et de si grant +cuer estoit en l'aage de soixante ans, que pour rien il ne souffrist chose +qui luy tournast à déshonneur né au déshéritement de son règne. Et sé la +grosseur et la pesanteur ne l'eust empeschié, assez plus légièrement eust +surmonté ses ennemis. Et pour ce qu'il se sentoit agregié[605] se +plaignoit-il souvent, et disoit telles parolles: «Las comme sommes de fèble +nature et chétive qui oncques ne povons avoir nul scavoir et povoir +ensemble. Sé je eusse sceu en ma jeunesse ce que je scay et peusse ores +ainsi comme je povois lors, je conquisse grans terres et grans règnes[606]» + + Note 605: _Agrégié._ Appesanti. + + Note 606: On retrouve ici le proverbe: _Si jeunesse savoit et + vieillesse pouvoit._ «Si enim juvenis scissem, aut modo senex + possem.» + +En celle mesme foiblesse, où il gisoit presque du tout au lit, se +maintenoit-il si fièrement et si vertueusement qu'il contrestoit au roy +d'Angleterre et au conte Thibaut qui toute sa vie le guerroièrent, et à +tous ses aultres ennemis: si que tous ceux qui le véoient et oyoient parler +de ses merveilleux fais louoient sa grant valleur et sa grant noblesse de +cuer et ploroient la foiblesse de son corps. En celle mesme angoisse et si +blessié comme il estoit en la cuisse que à paine se povoit il porter, alla +contre le conte Thibaut au chasteau de Bonneval[607], qu'il fist ardoir, +fors que le cloistre aux moynes qu'il commanda à garder. Après il destruist +aussi Chasteau-Renart[608] qui mouvoit aussi du conte Thibaut. Et ce +fist-il faire par ses gens et par ses barons, car il n'y povoit estre +présent pour sa maladie. + + Note 607: _Bonneval._ Aujourd'hui ville du diocèse de Chartres, à + quatre lieues de Chateaudun. + + Note 608: _Chasteau-Renart_, dans le Gâtinois, à quatre lieues de + Montargis. + +Après ce un peu de temps, mena-il le dernier ost qu'il put oncques mener à +St-Briçon-sur-Loire[609]. Le chasteau ardit et destruist et prinst la tour +et le seigneur pour sa roberie et pour ce qu'il brisoit les chemins et +desroboit les marchéans. Si comme il fu retourné de cest ost, luy prist une +maladie au neuf chasteau de Montrichier[610] et une menoison[611] forte +dont il estoit coustumier. Et celluy qui trop estoit de hault conseil et de +grant pourvéance commença à mettre conseil en soy-mesme pour son ame, car +souvent estoit en oroison. Et une seule chose désiroit en son cuer, +c'estoit qu'il péust estre apporté aux glorieux martirs Saint-Denys et ses +compaignons, ses maistres et ses seigneurs; car son intencion estoit qu'il +se desmist en leur présence de la couronne et du règne et des royaulx +garnemens, et prist l'abit Saint-Benoist et devinst moyne de léans. Si +peuvent regarder ceulx qui seullent blasmer la povreté de religion[612] +coment les archevesques et les évesques s'en fuient à la deffence et à la +seurté de religion qui meine et conduit ceulx qui tenir la veullent à la +vie perdurable[613]. + + Note 609: _Saint-Briçon_ ou _Saint-Brisson_, village du Gâtinois, à + une lieue de Gyen. + + Note 610: _Montrichier._ Montrichard; ou peut-être _Trechier_, + village du Vendomois. Suger l'appelle _Monstrecherius_. + + Note 611: _Menoison._ Dyssenterie, diarrhée. + + Note 612: _Religion._ Etat monastique. + + Note 613 La phrase de Suger n'est pas rendue: «Videant qui monasticæ + paupertati derogant, quomodò non solum archiepiscopi, sed et ipsi + reges, transitoriæ vitam æternam præferentes, ad singularem monastici + ordinis tutelam securissimè confugiunt.» + + +XXIV. + +ANNEE: 1137. + +_De la confession le roy et coment il s'appareilla à son trespassement. Et +puis après, parle de ses lez. Et coment il se maintint vertueusement en sa +glorieuse confession, au recevoir son Sauveur._ + + +En ceste manière estoit le roy troublé de jour en jour, et buvoit tant de +manières de beuverages et de poudres par les phisiciens et par les mires +que trop le travailloient si que c'estoit merveille comme il le povoit +souffrir. Car néis les sains et les vertueux ne l'eussent peu endurer. Et +entre ces angoisses et ces destresses estoit-il moult doulx et amiable à +tous par sa débonnaire nature, comme celuy qui à tous faisoit beau samblant +et les recevoit tout aussi comme s'il ne sentist nul mal. + +Et quant il se senti si attaint et si affoibly de celle maladie, si eut +desdaing de mourir vilement et soudainement ainsi comme mains hommes font. +Si assembla les religieux hommes de son royaulme, archevesques, évesques, +abbés et mains aultres prélas de saincte églyse et leur requist à estre +confés pour la révérence de la divinité et pour l'amour aux sains angles, +tout en appert, mise arrière toute honte et toute vergoigne. Et se voulut +garnir du corps et du précieux sang Jhésucrist. Et si comme il se hastoient +de ce faire, le roy se leva soudainement et s'appareilla et vesti, et yssi +de la chambre où il gisoit, dont il se merveillèrent tous. Et vint moult +doulcement contre le précieux corps Jhésucrist, voyans tous clercs et lays, +et se desvesti du règne en confessant et en régéhyssant que mauvaisement +l'avoit gouverné. Et après revesti son fils Loys de l'annel, et luy +commanda illec et le conjura, sur sa foy et sur son serment, qu'il gardast +et deffendist de son povoir toute sa vie saincte églyse et luy gardast sa +roicture, et deffendist les povres gens et les orphelins et gardast à +chacun son droit. Et qu'il ne prist nul homme en sa court s'il ne +forfaisoit illec présentement[614]. + + Note 614: «Neminem in curiâ suâ capere, si non præsentialiter ibidem + delinquat.» + +Après départi tout son trésor aux églyses et aux povres gens, et toute sa +vaissellemente d'or et d'argent et toutes ses coutes pointes et son riche +atour de ses garde-robes et tout son meuble et quanqu'il avoit, pour +l'amour de Dieu; né oncques rien n'y laissa, né ses riches manteaux né ses +riches garnemens jusques à la chemise, qu'il ne départist. En ses lais +qu'il faisoit ainsi, n'oublia pas ses seigneurs les martirs glorieux et ses +compaignons; mais leur donna sa riche chappelle, c'est assavoir son +précieux texte d'or et de pierres précieuses[615], un encensier d'or de +quarante onces, et les chandelliers de fin or, du poids de cent et soixante +onces, et une précieuse jacinte qui avoit esté à son ayolle la royne de +Roussie qu'il bailla de sa propre main à l'abbé Sugier qui là estoit +présent et luy commanda qu'elle fust mise et assise en la précieuse +couronne des saintes espines. Ces choses envoya à l'églyse par celluy +Sugier qui son clerc estoit et l'avoit nourri; et promist qu'il iroit là au +plus tost qu'il pourrait. + + Note 615: «Textum preciosissimum auro et gemmis.» J'ai déjà dit que + le mot _texte_ s'appliquoit à tous les livres saints recouverts de + lames d'ivoire ou de métal. + +Et quant il se fu ainsi déchargié de tout quanqu'il avoit au monde, comme +celluy qui de la grace de Dieu estoit enluminé, si s'agenouilla +très-dévotement devant son Sauveur que celluy qui présentement avoit la +messe chantée lui avoit apporté à procession. Et quant il se fu agenouillé, +si commença à dire parolle de vray confession comme vray crestien de cuer +et de corps, et dit telles parolles non mie comme lay mais comme tres +saige devin[616] en regehissant sa créance. + + Note 616: «Non tanqam illitteratus, sed tanquam litteratissimus + theologus erumpit» (Suger.)--_Regehissant_, confessant. + +«Je pécheur Loys, regehis de vray cuer et croy en Dieu le Père, le Fis et +le Saint Esperit, en trois personnes un seul Dieu, et Nostre-Seigneur +Jhésucrist croy fils de Dieu le père, égal en toutes choses à luy, qui pour +le salut des ames descendi du ciel, par l'ordonnement de Dieu le père et +s'enombra au sacré ventre de la vierge Marie, où il prist vraye chair et +vraye forme d'homme, et qui en celle chair mesme mourut selon l'umanité, en +la sainte vraye croix, pour les hommes délivrer de la mort d'enfer, qui fu +au sépulcre mis dont il ressuscita au tiers jour; et monta ès cieulx où il +siet à la dextre de Dieu le père et qui vendra au grant jugement, au +dernier jour du siècle, jugier les mors et les vifs: yceste précieuse +hostie du vray corps de Dieu croy-je estre ycetui précieux corps qu'il +prist au ventre de la vierge Marie, et qu'il donna à ses disciples en la +cène, pour quoi il fissent une mesme chose en luy, et qu'il vesquissent en +luy. Et croy icelui vin ce mesme sang glorieux qui de son costé decourut en +la vraye croix sans nul doubte, et le confesse de cuer et de bouche: et par +ce hault viaticque croy-je que mon ame sera garnie et deffendue, quant elle +sera issue de mon corps, de la puissance des deables.» + + +XXV. + +ANNEE: 1137. + +_Coment il s'en vint à quelque paine à Saint-Denys pour graces rendre aux +martirs. Et puis, coment il envoia son fils Loys en Aquitaine pour espouser +la fille le duc qui mort estoit, et pour la terre saisir. Et puis parle de +son glorieux trespassement et de sa sépulture._ + + +Après ce qu'il eut ainsi dictée la confession devant tous qui moult se +merveilloient de sa repentance, et il eut receu son Sauveur, si s'en +retourna en la chambre où il gisoit et fu ainsi comme s'il retournast à +garison; et se coucha sur une coute de lin et eut mis jus tout boban et +tout orgueil séculier. Et quant il apperceut que l'abbé Sugier, (qui +tousjours avoit esté son nourry), pleuroit de si grant si petit et si +humble[617], se tourna devers luy, et luy dist: «Beau chier amy, ne plourés +mie pour moy; mais faites feste de ce que la miséricorde Nostre-Seigneur +m'a donné povoir, si comme vous povez véoir, de me appareiller contre sa +venue.» Après ce allégea un petit et puis s'en vint si comme il put à +Meleun; moult eut grans tourbes de gens après luy qui le suivoient et qui +contre luy venoient des villes, des chasteaux et des charrues, qui +courroient à luy emmy les champs et plouroient tendrement pour l'amour +qu'il avoient à luy et pour la paix que il leur avoit tousjours gardée et +tenue; et s'en vint à Saint-Denys pour visiter les glorieux martyrs à grant +dévocion. Là fu receu du couvent et presque de tous ceulx de la terre qui +là s'estoient assemblés contre sa venue; moult débonnairement le receurent +tous, comme le débonnaire deffendeur de l'églyse et du royaume: devant les +corps saints descendit dévotement et leur rendi graces et mercy, en +plourant, des biens et des honneurs et des victoires qu'il avoit tousjours +eues, et leur prioit que désoresmais il eussent le royaume en leur +pourvéance. Et si comme il fu départi de l'églyse et il fu venu à +Bethisy[618], si vindrent à luy les messagiers au duc Guillaume +d'Acquitaine, qui luy noncièrent que le duc estoit mort en pellerinage en +la voye de saint Jacques, et avant qu'il se mist au chemin il avoit +laissiée sa terre à une sienne fille à marier qui avoit nom Alienor. Lors +se conseilla à ses princes et receut la terre et la fille et la promist à +donner à Loys son fils. Dont commença à faire appareil et à envoyer là , et +fist semondre jusques à cinq cens chevaliers et plus, tous les meilleurs +de son royaume et fist d'eulx seigneur et connestable le noble conte +Thibaut, et son cousin le vaillant conte Raoul de Vermendois et l'abbé +Sugier de Saint-Denis ettous ceulx de son conseil où il se fioit le plus. +Et les baisa tous et son fils Loys; et luy dist au départir telles +parolles: «Beau très-chier fils, la dextre de Dieu, par qui les roys +règnent, vous ait en sa sainte garde! car sé je vous perdoye et ceux qui +avec vous sont par aucune meschéance, je ne priseroie rien né moy né chose +qui soit au royaulme.» Grant plenté de ses trésors luy fist livrer +entrevoyes, affin qu'il n'eussent raison de rien tollir né de rappiner aux +bonnes gens et qu'il ne fist de ses amis ses ennemis. Tout ce luy commanda +à faire et que la chevalerie qu'il luy avoit baillée vesquit du sien toute +la voye. Atant se misrent au chemin et passèrent parmy Limosin; et quant il +furent ès marches de Bourdeaux, si tendirent leurs pavillons devant la +cité, si que le fleuve de Gironde estoit entre eulx deux, et furent illec +tant qu'il passèrent à nefs jusques à la cité. Là attendirent jusques au +dimenche que les barons de Gascongne et de Poictou furent assemblés. + + Note 617: «Cumque eum de tanto tantillum, et de tam alto tam humilem, + humano more, me deflere conspiceretur....» + + Note 618: _Bethisy_, en Picardie, à deux lieues du Crépy. On + reconnoît encore les restes de l'ancien château. + +Quant il furent venus, le jeune Loys espousa la demoiselle Alienor en leur +présence et la fist couronner de la couronne du royaulme de France; après +s'en retournèrent par la terre de Saintes en destruisant leur ennemis et +ceux qu'il trouvèrent; ainsi vindrent jusques à Poitiers à la joye de tous +ceux de la terre. Grant chaleur faisoit en ce temps, pour quoy il furent +plus retardés de venir. + +Le roy Loys, qui à Paris estoit, commença moult à empirier et du tout à +deffaillir de sa maladie qui le rassailli pour la grant chaleur qu'il +faisoit, né oncques pour la maladie ne fu moins pourveu de soy. Car tantost +comme il se sentit ainsi agrégié, il manda Estienne, l'évesque de Paris, et +Gildon, l'abbé de Saint-Victor, à qui il se confessoit plus privéement et +le plus souvent pour ce qu'il avoit l'abbaye fondée et faicte dès les +fondemens. Adont se confessa de rechief et regarni l'issue de sa vie pour +recevoir le vray corps Jhésucrist. Après commanda que il fust porté à +l'églyse des martirs, pour rendre son veu qu'il avoit voué et de cuer et de +bouche; mais pour ce que sa maladie luy agrégea si durement, il accomplit +son veu de cuer et de volenté. Lors commanda à estendre un tapis par terre +et espandre par-dessus cendre en croix, et puis fu couché dessus par les +mains de ses gens qui se occioient de deul. Après seigna et garny son front +et son pis du signe de la saincte croix; et ainsi rendi l'ame à son +Créateur dignement et sainctement, après qu'il eut régné trente ans et de +son aage entour soixante ans; le premier jour d'aoust trespassa en l'an de +l'Incarnacion mil cent trente-sept. + +Quant le corps de luy fu lavé et ensevely honnestement, si comme il +appartenoit à tel prince, si le misrent en riches dras de soye et +l'emportèrent en l'églyse Saint-Denys pour l'enterrer. Si y avoit jà devant +esleu sa sépulture. Si avint une chose qui pas ne fait à oublier: car +celluy noble roy dont nous parlons avoit maintes fois tenu parolles de la +sépulture aux roys, quant il parloit privéement à ses gens et souloit dire +entre ses autres parolles que celluy seroit beneuré qui pourroit avoir +sépulture entre l'autel de la Trinité et l'autel des Martirs et des autres +corps sains qui léans sont; car par la prière aux pelerins et aux passans +auroit de léger pardon de ses péchés; et pour ces parolles leur +monstroit-il la volenté de son cuer et désiroit à estre illec enterré. Et +avant que l'abbé Sugier allast avec son fils Loys en Acquitaine, avoit-il +jà pourveu où il gerroit, entre luy et le prieur Hervy de celle églyse, et +c'estoit devant l'autel de la Trinité contre la sépulture +Charles-le-Chauve, l'autel entre deux. Mais celluy lieu fu si estroit et fu +trouvé si encombré de la sépulture du roy Charles, que ce ne put estre fait +qu'il avoit proposé à faire, car il n'est né droit né coustume de remuer né +desherbergier les roys né les empereurs de là où il ont esleues leur +sépultures. + +Après ce firent essaier, oultre la cuidance de tous, où il avoit convoitié +à estre mis, si comme il avoient plusieurs fois entendu à ses parolles: et +cuidoient bien que celluy lieu fust empeschié d'aucun roy ou d'aucun hault +prince. Mais ceulx qui cerchèrent trouvèrent autant de lieu vuyde, né plus +né moins comme il convenoit, aussi comme sé l'en l'eust proprement fait +pour luy. Là fu mis et enterré dévotement à grans oroisons et à grans +obsèques, où il attend la compagnie de la commune résurrection des sains. +Et de tant est-il plus prochain en esperit en la compaignie des sains, +comme il est plus près en terre de corps des martirs, en attente d'avoir +leur ayde; duquel l'ame dévote par les mérites aux sains peut estre mise en +la joye de paradis, pour le mérite de la passion Jhésucrist qui mist son +ame et son corps en la croix pour le salut du siècle, et qui vit et règne +sans fin par tous les siècles des siècles. Amen. + + + + +_Ci fenist la via et les fais du gros roy Loys._ + + + + +CI COMENCENT LES FAIS LE +ROY LOYS, PÈRE AU +ROY PHELIPPE. + +* * * * * + + + + +I. + +ANNEE: 1137. + +_Coment le jeune roy Loys vint d'Aquitaine à Paris pour ordener le royaume +et sainte églyse, après le décès de son père. Et coment tout le royaume se +tint bien apayé de luy._ + + +[619]Dès ores mais, puis que nous nous sommes acquittés de retraire en +françois la vie et les fais du bon roy Loys-le-Gros, qui tante paine +souffri en son temps et tantes batailles fourni contre ses ennemis, et tant +de durs assaux souffri pour son règne deffendre, si nous convient entendre +à poursuivre les fais de son bon fils le roy Loys, celuy qui, par la divine +inspiration, fonda l'abbaye de Saint-Port, qui ores est appellée +Barbéel[620], où il repose corporellement. + + Note 619: Les _Chroniques de Saint-Denis_ présentent, pour la vie de + Louis-le-Jeune, le texte traduit du latin des _Gesta Ludovici regis, + filii Ludovici Grossi_, que je crois pouvoir attribuer à Suger, + contre l'opinion de dom Brial, des auteurs de l'histoire littéraire + et de M. Guizot. Les passages évidemment écrits après la mort de + Suger peuvent être considérés comme autant d'interpolations. + + Note 620: L'abbaye de _Barbeaux_ fut construite en 1164, non pas sur + l'emplacement de _Saint-Port_, mais à trois lieues au-dessus. + Louis VII, qui d'abord avoit choisi _Saint-Port_, en 1147, consentit + ensuite à la translation de l'abbaye bénédictine à Barbelle ou + Barbeaux. L'auteur de ses _Gestes_ dit que le mausolée de Louis VII + étoit _mirifici operis_; il fut brisé dans le temps des guerres de + religion. Le cardinal de Furstemberg l'avoit fait rétablir dans le + XVIIème siècle; mais sans doute il fut de nouveau brisé en 1792. + +Atant commencerons l'istoire qui dit ainsi, que le jeune roy Loys, qui au +temps son père eut esté couronné, si comme l'istoire a ci-dessus compté, +sceust assez tost par plusieurs messagiers le trespassement de son père; +après que il eut oï ces nouvelles et il eut garnie la duché d'Acquitaine +par le conseil de ses barons, si se hasta de revenir vers son royaume pour +désavancier les roberies et les guerres qui légièrement soulent sourdre ès +deviemens des roys; et s'en vint hastivement jusques à Orléans. Là appaisa +l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musars de la cité qui pour la raison +de la commune faisoient semblant de soy reveler et descier contre la +couronne. Mais moult en y eut de ceux qui chier le comparèrent. D'Orléans +s'en vint à Paris, qui est siège royal; car là souloient les anciens faire +leur assemblées et leur parlemens, pour traicter de l'ordonnance du royaume +et de l'églyse, si comme l'en trouve ès anciennes histoires. Et ce nouveau +roy le fist ainsi, selon ce que le temps et son nouvel aage le +requerroient. Tout le royaume se tenoit à bien payé de ce qu'il avoient tel +remanant de son bon seigneur le bon roy Loys-le-Gros, et tel qui les +preudhommes soustendroit et norriroit, et les mauvais felons abattroit et +destruiroit; et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant délit de +ce qu'il avoient droit hoir, pour le royaume gouverner de quoy paix et +honneur leur venoit, quant il regardoient l'empire de Rome et le royaume +des Anglois qui pour deffaut de droit hoir avoient receu moult grant +dommaige et maint grant destourbier et qui estoient ainsi comme decheus de +leur noble estat, au temps de lors. Car vérité fu que après la mort +l'empereur Henry qui morut sans hoir, vint un grant contens en la grant +court qui fut tenue à Mayence, où il eut, si comme l'en tesmoigne, près de +soixante mille hommes que chevaliers que autres[621]. Par ce que Ferry le +duc d'Allemaigne qui nepveu estoit à l'empereur Henry voulut avoir le règne +et l'empire après son oncle. Mais l'archevesque de Mayence et celluy de +Coulongne et la plus grant partie des princes du royaume le refusèrent du +tout, et se tournèrent à Lohier le duc de Saissongne et le couronnèrent à +Ays-la-Chappelle par l'accord du clergié et du peuple. Mais ce ne fu pas +sans grant dommaige et sans grans maulx qui après en avindrent. Car celluy +Ferry et un sien frère qui Conras avoit nom, qui après Lohier fu depuis +saisi du règne par l'ayde de leurs parens, maintes roueries et maintes +batailles firent en la terre d'icelluy Lohier, pour l'envie de ce que il +avoit esté esleu. Si fu atourné à celluy Lohier à grant los et grant +honneur de ce qu'il fu esleu au royaume d'Allemaigne gouverner, combien +qu'il n'y eust nul droit par raison de héritaige; si le tint-il et deffendi +noblement, et non mie celluy tant seullement, mais le royaume de Lombardie +et la couronne de l'empire qu'il receupt à Rome par la main du pape +Innocent; jà soit ce que les Romains en allassent à l'encontre de tout leur +povoir. Après passa par force par la province de Cappes[622] et de Bonivent +jusques en Puille qu'il conquist par force d'armes, et chassa Siculle[623] +le roy de la terre, et se saisit de la cité de Bar et de toute la terre +d'environ. Depuis avint, si comme il s'en retournoit de celle guerre à +grant victoire, qu'il morut de la mort commune qui nulluy n'espargne. Si fu +son cors porté en Sassoingne son pays dont il estoit sire et duc; et par +ces travaux qu'il souffrit pour honneur conquerre mist-il si noble fin en +sa vie[624]. Né moins maleureusement n'avint-il pas au royaume +d'Angleterre. Car après le décès du roy Henry qui fu si fier homme et de +grant renommée qui trespassa sans hoir masle, le conte Estienne de +Bouloigne son nepveu et frère au conte Thibault entra soudainement au +royaume d'Angleterre né oncques ne se prist garde à ce que le conte +d'Angiers avoit eu à femme la fille celluy Henry son oncle et enfans en +avoit eus et avoit esté emperière; ains parmi tout ce se fist couronner à +roy d'Angleterre. Ceste manière de discort qui sourdit en la terre pour +l'envie et par l'aatine[625] des princes et des barons du règne et pour la +malice des habitans du pays empira si durement celle terre qui tant avoit +esté riche et habondant, par roberies et par occisions, que plus du tiers +du royaume fu gasté et destruit. Icelle manière de péril et de meschéance +estoit grant soulas aux François, quant il véoient que les gens de ces deux +royaumes souffroient ces maulx et ces angoisses par deffault de droit hoir, +et il estoient en paix et en joye pour ce que Dieu leur avoit donné lignée +et tel remanant de leur bon seigneur. + + Note 621: _Que chevaliers que autres gens._ J'ai suivi la leçon du + manuscrit de Philippe-le-Bel, n° 8396. Les leçons postérieures + rendent exactement le texte latin, dont le sens est ridicule: + _Feruntur fuisse sexaginta millia militum, exceptis personis aliis et + multitudine populari._ + + Note 622: _Cappes._ Capoue. + + Note 623: Le latin dit: Le roi Sicilien: _Siculoque fugato rege._ + C'étoit Roger. + + Note 624: Cette incidence sur Lothaire est déjà racontée de même par + Suger dans la vie de Louis-le-Gros. (Voyez-en la traduction, vie de + Philippe I, ch. XIII.) + + Note 625: _L'aatine_, l'ambition. + +[626]Atant repairerons à dire ce que nous avons proposé à dire des fais +cestuy Loys selon l'ystoire, qui dit ainsi qu'il estoit de l'aage entour +quatorze ans ou de quinze et croissoit chascun jour en sens et en proesce +par la grace Nostre-Seigneur. + + Note 626: _Gesta Ludovici junioris._ § 11. Ces gestes reviennent, + comme on le voit, au temps de la vie de Louis-le-Gros. Suger en avoit + agi de même en commençant l'histoire du père. + + +II. + +ANNEES: 1137/1145. + +_Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la croiserie +de la sainte terre. Et coment il prist la croix et à l'exemple de luy la +prisrent plusieurs barons et prélas, et mains autres._ + + +En ce termine avint que le duc Guillaume d'Aquitaine alla en voyage à +monseigneur Saint-Jacques, et si comme Dieu voult mourut au chemin. Icelluy +Guillaume duc d'Aquitaine n'avoit de tous hoirs que deux filles dont l'une +avoit nom Aliénor et la mainsnée Aalis. Et pour ce que la duchié estoit +demourée sans hoir masle, la tint le roy en sa main; et l'ainsnée des +filles qui avoit nom Aliénor espousa par mariage, si comme l'ystoire a +dessus dit. Et l'autre mainsnée qui Aalis avoit nom donna par mariage au +conte Raoul de Vermendois. De celle Aliénor eut le roy une fille qui Marie +eut nom et depuis fu contesse de Champaigne. Et ne demoura pas longuement +après que Gauchier, le sire de Monjai, se prist à reveler contre le roy par +son orgueil et commença à travaillier et à assaillir les gens de sa terre. +Mais ce fu par sa meschéance; car le roy assembla son ost et assiégea +Monjai et le prist en peu de temps et abatti tout, et destruit jusques en +terre la forteresse qu'il trouva[627]. + + Note 627: Le latin des _Gesta_ ajoute: _Excepta magna turri_. Ce + village se nomme aujourd'hui _Montjai-la-Tour_. + +En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la +terre d'oultre-mer[628], au royaume de Jhérusalem; car les Turs s'esmeurent +à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom Roches[629] qui +estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fu pas sans grant perte et sans +grant dommaige et occision de leur gens. Et pour la prise de celle cité +s'enorgueillirent à merveilles et menacièrent à occire tous les crestiens +de celle contrée. La nouvelle de celle douleur vint en France jusques au +roy Loys. Et pour l'amour du saint Esperit dont il estoit inspiré eut moult +grant douleur de ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour +ceste besongne assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de +Vezelay. Là fist venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant +partie des barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et +prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la saincte terre de +promission où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il fu en ce +monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la rédemption de son +peuple. + + Note 628: _Gesta Lud. jun.,_ § 3. + + Note 629: _Roches._ Latinè: _Rohes_. C'est _Edesse_. + +Lors se croisa le roy tout le premier et après luy la royne Aliénor sa +femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si se +croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de Saint-Gille, +Thierry le conte de Flandres, Henry fils le conte Thibault de Blois qui +lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault son frère, le conte de +Tonnoire, le conte Robert frère du roy, Yves le conte de Soissons, +Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente[630]; +Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy de Rencon, Hue de +Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault de Montargis, Ytier de Toucy, +Ganchier de Monjay, Erard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers de +Buglies[631], Anseau du Tresnel, Garin son frère, Guillaume le Bouteiller, +Guillaume Agillons de Trie, et pluseurs autres chevaliers et merveilles de +menues gens. Des prélas se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy +évesque de Lengres, Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de +Saint-Père-le-Vif-de-Sens, Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe et maintes +autres personnes de saincte églyse. + + Note 630: _Garente._ L'Historia qloriosa regin Ludovici VII dit + _Garennæ_, au lieu du _Guarentiæ_ des _Gesta_. C'est _Varennes_. + + Note 631: _De Buglies._ Sans doute _De Bueil_. + +En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son nepveu +Ferry duc de Saissongne qui depuis fu empereur, quant il oïrent la +mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa le conte de +Morienne, oncle du roy Loys, et pluseurs autres nobles barons de grant +renommée. + +Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honnorable abbé de Vezelay fonda une +églyse en l'onneur de saincte croix au lieu de celle saincte prédicacion, +pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le roy et les barons +avoient illec prise, tout droit au pendant du tertre, entre Ecuen et +Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis monstré mains appers +miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques +à l'autre et oultre jusques à la Penthecouste, ains qu'il meust +oultre-mer[632]. + + Note 632: Une chose que l'on n'a pas encore remarquée et qui pourtant + méritoit de l'être, c'est qu'à compter du chapitre suivant jusqu'au + retour de Louis VII en France, _les Chroniques de St-Denis_ copient + littéralement l'ancien texte françois des _Histoires d'outre mer_ par + Guillaume de Tyr. Celles-ci avoient été répandues en France, à peu + près dans le même temps, c'est-à -dire vers 1200, en latin et en + françois. Quant au compilateur des _Gesta Lud. jun._, il n'a pas + transcrit le texte latin assez correct de Guillaume de Tyr, mais il a + calqué sur le texte françois une traduction latine remplie de + gallicismes et d'incorrections grammaticales. + +Tandis, avint que les bourgois de Sens se courroucièrent à Hébert, abbé de +Saint-Pierre-le-Vif, pour ce qu'il avoit fait despecier leur commune, et +pour ce fait le firent mourir de cruelle mort. En vengence de ce fait fist +le roy tresbuchier de la tour une partie des homicides et l'autre partie +descoller à Paris. + + +III. + +ANNEE: 1146. + +_De la muete qui fu faite outre mer sur les mescréans, dont il firent moult +petit._ + + +[633]En l'an de l'Incarnacion mil cent quarante-six, la sepmaine après la +Penthecouste, meut le roy et se mist au chemin à grant compaignie de prélas +et de barons[634]. En ce point mesme meut l'empereur Conrat de sa terre à +grant chevalerie, si comme il avoient accordé ensemble[635]. Mais +Nostre-Seigneur qui bien voit cler en toutes besoignes, ne voult pas +prendre en gré leur pellerinage, si comme il apparut à la veue du siècle. +Et, non pour ce, tous ceulx qui bonne entencion avoient en cest affaire ne +perdirent oncques rien de leur service quant aux ames; mais l'estat de la +terre d'oultre-mer pour quoy il se murent n'amenda oncques guères pour leur +muete, si comme vous orrez cy après. + + Note 633: _Gesta Lud. jun.,_ § 4. + + Note 634: Notre traducteur n'ajoute pas ici, comme les _Gesta_, une + phrase relative à l'oriflamme: «Venit rex, ut moris est, ad ecclesiam + B. Dyonisii, à martyribus licentiam accepturus: et ibi post + celebrationem missarum, baculum peregrinationis et vexillum + B. Dyonisii, quod _Oriflambe_ gallicè dicitur, valdè reverenter + accepit, sicut moris est antiquorum regum, quando debent ad bella + procedere, vel votum peregrinationis adimplere.» + + Ce passage peut encore appuyer l'antiquité de l'oriflamme; et notre + traducteur l'a omis sans doute pour ne pas rappeler que l'oriflamme + avoit pu conduire les François dans une guerre désastreuse. + + Note 635: _Guillaume de Tyr_, _liv._ XVI, § 19. + +[636]Ces deux grans seigneurs devisèrent qu'il n'iroient mie ensemble pour +ce qu'il avoient trop grant plenté de gens, car grant contens pourroit +sourdre en leur osts et ne pourroient mie assés trouver viandes aux hommes +et aux chevaulx. Pour ce voulurent que les uns allassent devant les autres. +Tous s'adressèrent vers une terre qui a nom Bavière et passèrent la +Dinoe[637] qui est moult grant eaue et courant, à senestre la laissèrent et +puis descendirent en Ostriche; d'illec entrèrent en Hongrie. Le roy de la +terre les receut moult honnestement, grant honneur leur fist et maint bel +présent leur envoya. Après s'en allèrent oultre et passèrent parmy +Pannonnie où monseigneur saint Martin fu né. Si entrèrent en Bulgrie, Rippe +laissèrent à senestre. Tant allèrent qu'il allèrent par deux terres de quoy +chascune a nom Trace. Deux cités moult renommées passèrent; l'une si à nom +Finepople et l'autre Andrenoble[638]. + + Note 636: Tout ce qui suit, jusqu'à la fin du XXIème chapitre, n'a + été publié ni en latin ni en françois, dans les _Historiens de + France_. Dont Brial a remis le soin de combler cette lacune aux + éditeurs des _Historiens des Croisades_, dont le premier volume, + confié par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à la + judicieuse érudition de M. le comte Arthur Beugnot, est en ce moment + sous presse. Pour la comparaison du texte latin avec notre + traduction, nous allons donc suivre maintenant l'édition que Duchesne + a donnée des _Gesta Ludovici junioris_, t. 4, p. 390 et suiv. + + Note 637: _La Dinoe._ Le Danube. + + Note 638: Philippopolis et Andrinople. + +Après mains travaux et maintes journées qu'il eurent faictes par estranges +terres, vindrent à la riche cité de Constantinoble. Là séjournèrent ne scay +quans jours, pour ce qu'il estoient las et se garnirent des choses qui leur +failloient, à l'empereur Manuel parlèrent de maintes choses assez +privéement. Après ce jour passèrent le bras Saint-George qui divise les +deux parties du monde Europe et Aise. Lors entrèrent en Bithinie qui est la +première partie d'Aise, toutes les compagnies ensemble se logièrent devant +la cité de Calcidoine. C'est une moult ancienne cité où jadis fu l'un des +quatre grans conciles; là furent assemblés six cens trente-cinq prélas, au +temps de Marcien empereur et de Léon pape de Rome. En ce concile fu dampnée +l'érésie d'un abbé qui avoit nom Eutices, car il disoit que Jésucrist +n'avoit que une seule nature; mais la foy crestienne est telle qu'il fu +vrayement Dieu et homme. + +[639]Le soudant du Coine[640] qui moult estoit puissant en Turquie avoit +assez oï parler avant de ces haulx princes et moult en fu en grant esmay. +Bien savoit que s'il ne s'en prenoit garde grant dommaige pourroit avenir à +ses hommes et à sa terre. Pour ce si tost comme il put envoya par toutes +les parties d'Orient, et manda que tous ceux qui armes pourroient porter +venissent à luy. Luy-mesme cerchoit[641] les cités et les chasteaux, ce qui +estoit cheu ès forteresses faisoit redrescier et les fossés réparer, +nouvelles trenchiées faire. Tous ceulx du pays prenoit et mettoit chascun +jour en ses Å“uvres; trop se doubtoit et ce n'estoit pas de merveille. Car +une renommée couroit moult grant par tout le pays que si grant plenté de +gens venoient avecques ces deux grans princes que là où il se logeoient sur +une grant eaue courant, tantost tarissoit si qu'elle ne povoit pas souffire +au boire des chevaulx et des hommes. Bien disoit-on que à paine les +pourroit paistre un grant royaume de toutes les viandes qui là croissoient. +Vray est que de telles choses en seult-on dire plus qu'il n'en est. Mais la +vérité estoit, si comme tesmoignèrent les preud'hommes qui furent là , que +seullement en l'ost de l'empereur Conrat avoit bien soixante-dix mille +hommes à haubers et à chevaus, sans les gens à pié et sans les autres à +cheval qui estoient plus légièrement armés. En l'ost le roy de France en +avoit autant et trop bonnes gens; de ceulx de pié n'est nul nombre, car par +là où il passoient estoit toute la terre couverte. Bien sembloit qu'il +deussent toutes les terres conquerre que les mescréans tenoient jusques à +la fin du monde. Et sans faille si eussent-il pu sé pour ce non[642] que +Nostre-Seigneur, ou pour leur orgueil ou pour les autres péchiés qui en +eulx estoient, ne voulut mie prendre en gré leurs services né souffrir +qu'il fissent chose qui honnorable fust à la veue du siècle. Nous ne savons +pour quoy ce fu; mais bien scavons qu'il le fist à droit. + + Note 639: _Gesta Lud. jun._, § 5. + + Note 640: _Du Coine._ On traduisoit toujours ainsi le nom du + territoire d'_Iconium_. + + Note 641: _Cerchoit._ Parcouroit. Le latin dit: _Circuibat_. + + Note 642: _Sé pour ce non._ Si non pour ce. + + +IV. + +ANNEE: 1146. + +_Coment l'empereur, quant il fu oultre mer, fu tray de ses ducteurs, et +mené ès destrois où il n'avoit point de vitaille._ + + +[643]Quant l'empereur Conrat eut passé celle mer que on appelle le bras +Saint-George, si voulut aller par soy, et fist ses batailles à la guise de +son pays. Chevetaines[644] mist en chascune des plus haux hommes qu'il +avoit; à senestre laissa la terre de Galacie et de Plaphagonne et deux +terres de quoy chascune a nom Ponthe: à dextre mist Frige et Lide et Aise +la petite et il s'en vindrent de lez Nichomède et passèrent la bonne cité +de Nice et puis entrèrent en une terre qui a nom Lichaonne dont la +meilleure cité est Icoine. Il alloient par un adresse[645] et avoient +laissié le grant chemin. Le soudan du Coine qui avoit assemblé grant plenté +de Turs attendoit coment il peust avoir temps et lieu coment il +empescheroit ces grans compaignies de crestiens qui par sa terre passoient, +car tous les roys et les grans hommes de la loy payenne estoient esmeus et +tous effrenés de ces grans gens qui venoient. Bien leur avoit-on mandé de +maintes parties que sé il passoient délivréement parmy ces terres il +avoient povoir de destruire tous les hommes et conquerre tous les pays; si +que en peu de temps toute la terre d'Orient seroit de crestiens. Par ceste +paour estoient venus en l'ayde du soudan les Turs des contrées des deux +Hermenies, de Capadoce, de Ysaure[646], de Silice et de Mede. Tant y avoit +de gens qui estoient si bien garnis de chevaux et d'armes que le soudant +emprinst hardiment qu'il pourroit assembler front à front à tous les +crestiens qui venoient. + + Note 643: _Gesta Lud. jun._, § 6.--_Guillaume de Tyr, + liv._ XVI, § 20. + + Note 644: _Chevetaines._ Aujourd'hui: capitaines. + + Note 645: _Adresse._ Route de traverse. Le latin dit: _Inconsultè + ibant_. + + Note 646: _Ysaure_. Partie de la Cilicie. + +L'empereur Conrat avoit demandé et prié à l'empereur de Constantinoble que +luy baillast de ses gens qui luy enseignassent les meilleures voyes et les +plus courtes. Si luy en bailla. Mais ceulx qui conduire les devoient +estoient de moult grant desloyaulté. Car si tost comme il entrèrent en la +terre aux Turs il vindrent aux chevetaines qui menoient les compaignies de +l'ost et leur dirent qu'il ne fissent chargier viandes que jusques à un +certain nombre de jours; et bien leur promisrent fermement que dedens ce +temps il les aroient menés en tel pays où il trouveroient grant plenté de +toutes viandes qui mestier aroient à hommes et à chevaux. Ceux les creurent +et firent chargier viandes selon la mesue que ceux avoient dicte sur +chevaux et sur charrettes. Mais les Gréjois desloyaux qui de tous jours +heent notre gent, ce ne scay-je s'il le firent par le commandement de leur +seigneur ou pour ce qu'il prisrent avoir des Turs pour ce faire, menèrent +l'ost de l'empereur par les plus aspres voyes et par les plus grans +destrois. Si les embatirent en tels lieux où les Turs leur povoient plus +légièrement faire mal. Car les pas[647] estoient si fors et si périlleux +qu'il estoient là ainsi comme enclos et enserrés. + + Note 647: _Les pas_. Les passages. + + +V. + +ANNEE: 1146. + +_Coment les conduiseurs l'empereur, quant il l'eurent mené ès desers, +s'enfuirent par nuit. Et lors s'apperçut l'empereur qu'il l'avoient trahy._ + + +[648]Bien s'apperceut l'empereur que ceulx qui guier[649] les devoient ne +le faisoient mie en bonne foy, car le nombre des jours estoit jà passé +dedens lequel il les devoient avoir mené en terre plentureuse et il n'i +estoient pas venus: pour ce les fist mander devant soy et leur demanda, +voyans ses barons, pour quoy c'estoit qu'il luy avoient menti du terme +qu'il luy avoient nommé. Il respondirent par malice qu'il cuidoient que +l'ost deust plus tost errer[650] et faire plus grans journées qu'il ne +faisoit. Mais moult luy jurèrent sans faille que dedens trois jours +seroient à la cité du Coine qui estoit si plentureuse que rien ne leur +fauldroit qu'il voulsissent avoir. + + Note 648: _Gesta Lud. jun._, § 7.--_Guillaume de Tyr, liv._XVI, § 21. + + Note 649: _Guier_. Conduire. + + Note 650: _Errer_. Marcher. + +L'empereur qui estoit simple homme ne s'apperceut pas de leur desloyaulté, +mais les creut et dist qu'il attendroit encore ces trois jours pour savoir +s'il disoient vray. La nuyt entour le prime somme quant ces bonnes gens se +dormoient pour la lasseté, les traitres de l'ost se partirent tout +coiement. L'en demain quant il fu ajourné il voulurent mouvoir pour aller +si comme il souloient; mais ceulx qui guider les devoient ne se misrent mie +devant. Les chevetaines se merveillèrent et les firent querre; mais il ne +les peurent trouver. Lors s'apperceurent de la traïson et vinrent à +l'empereur. La chose luy comptèrent si comme elle estoit: ceulx qui par +malice avoient ainsi guerpi l'ost ne se tindrent pas apayés du mal qu'il +avoient fait, ainçois en voulurent plus faire, car il vindrent tout droit à +l'ost du roy de France qui chevauchoit après, non mie guères loing d'illec, +et disrent au roy qu'il avoient l'empereur bien et sauvement conduit +jusques à la cité du Coine qu'il avoit prinse par force et vaincu tous les +Turs qui contre luy se misrent et trop grant richesses y avoient gaignées. +Ce luy firent entendant pour celle entencion qu'il vouloient mener le roy +celle mesme voye où l'empereur s'estoit embatu périlleusement, car sé les +François eussent sceu le meschief de l'empereur et de ses gens il luy +fussent couru aidier hastivement, et ce n'eussent pas voulu les traitres. +Bien peut estre qu'il luy mentirent pour ce que sé le roy eust sceu la +vérité de la desloyauté qu'il avoient faite il les eust tantost pendu +parmy les gorges. + +[651]Quant l'empereur vit qu'il estoit ainsi deceu et qu'il n'avoit en tout +son ost homme qui luy sceust enseigner la droicte voye, il manda ses barons +et leur demanda conseil qu'il feroit. Il ne s'acordèrent pas tous à une +voye, car une partie s'accorda qu'il s'en retournassent la voye qu'il +estoient venus jusques à tant qu'il peusseut trouver viandes qui du tout +estoient faillies aux hommes et aux chevaux; les autres vouloient que on +allast avant, car il avoient espérance que plus tost peussent trouver +viandes en passer avant, que en retourner. + + Note 651: _Gesta Lud. jun._, § 8. + +[652]Tandis comme il estoient en ce contens et en doubte, que il ne +scavoient que faire, aucunes gens de leur ost qui s'estoient esloignés en +coste d'eux et puis revenus arrière leur firent assavoir que assez près +d'illec estoient assemblés grant plenté de Turs qui estoient tous armés. +Bien est voir que les Grecs qui fouys s'en estoient les menèrent au pis +qu'il peurent à leur escient, car il les embatirent en un désert où il +n'avoit oncques esté aré ne semé, et il les deussent avoir mené par +Licaonne qu'il avoient laissiée à destre, et adont eussent trouvé la voye +plus petite et terre guaingnable et plentureuse de bonne viandes, mais il +les avoient mis ès désers de Capadoce pour eux esloigner du Coine. L'en +disoit communément, et je croy qu'il fu voir, que ces Gréjois avoient ce +fait par la volenté et par le commandement l'empereur Manuel qui pas ne +voulut que les gens l'empereur d'Allemaigne venissent à bon chief de leur +emprise; car les Gréjois ont toujours envie sur eux né ne vouldroient pas +que leur povoir creust né amendast, car trop ont grant desdaing de ce que +l'empereur d'Allemaigne se clame empereur des Romains ainsi comme le leur, +pour ce que il dient que l'empereur de Constantinoble doit avoir tout seul +la seigneurie sus tout le monde. + + Note 652: _Guill. de Tyr, lib._ XVI, § 22. + + +VI. + +ANNEE: 1146. + +_Coment les Turs qui estoient assés près de l'ost l'empereur muciés li +corurent sus et trouvèrent son ost las et défaillans, par defaute de +vitaille; et fu en telle desconfiture demené que il ne li remest de son +grant ost que la dixiesme partie que tout ne fust mors que pris._ + + +Tandis comme l'ost l'empereur estoit à si grant mésaise, car il estoient +esgaré premièrement des voyes, après il estoient las et débrisiés de +longuement venir par vaus et par tertres roides et périlleux, et si avoient +fain et soif trop grant et les chevaux leur failloient du long travail et +par la faulte des viandes. Les Turcs qui bien seurent leur couvine[653] +parlèrent entre eux. Si comme les chevetaines l'avoient devisé il vindrent +soudainement à grant routes et se férirent en l'ost de l'empereur qui garde +ne s'en prenoit, ains estoient encores ses gens parmy les tentes. Ceux +avoient leurs chevaux bien séjournés comme ceux à qui rien ne failloit, si +les trouvèrent fors et isneaux, et il furent légièrement armés, car la plus +part ne portoit que leur arcs et leur saiectes. Quant il se férirent en +l'ost, moult grant noise firent et glatissoient comme chiens et faisoient +sonner tabours et timbres. La gent l'empereur estoit pesamment armée de +haubers et de chausces, d'escus et de heaumes, leur chevaus estoient +maigres et las et mors de fain, si que les Turs les approuchoient pour +traire de près puis s'en retournoient arrière. Ceulx n'avoient povoir de +les ensuivir, pour ce les avironnèrent de toutes pars et tiroient contre +eux et navroient chevaux et hommes. Quant les nostres poingnoient contre +eux il se appareilloient tantost et s'en fuioient arrière; et quant il se +retournoient vers leurs pavillons, les Turs leur estoient tantost aux +talons tous ensemble. + + Note 653: _Couvine._ Position, état. + +En telle manière dura toute jour celluy assault et trop y eurent grant +perte les crestiens. Les Turs n'y eurent oncques né perte né dommaige. +Grant chose avoit esté de l'ost de l'empereur jusques à ce jour, moult y +avoit haulx princes et riches hommes et bons chevaliers; mais par la +volenté Nostre-Seigneur ou par sa souffrance fu lors si amenuisiée et sa +grant valleur abattue que sans tenir point de proffit à la crestienté +d'outre mer pour qui il estoient venus furent illec presque tous dégastés. +Car si comme il dirent, ceulx qui en eschappèrent de soixante-dix mille +chevaulx et à haubers et de si grant compaignie de gens à pié comme il y +avoit n'en eschappa mie par tout la dixiesme partie. Les uns morurent de +fain et les autres d'armes. Assez en prisrent leur ennemis tous vifs qu'il +emmenèrent liés. Toutesvoies l'empereur eschappa et aucuns de ses barons; +à moult grant paine s'en retournèrent arrière vers la cité de Nique. + +Les Sarrasins furent moult liés de la victoire qu'il eurent: assez +gaignèrent dedens les tentes aux Thiois, comme or et argent, robes, +chevaulx et armes. Tous enrichis s'en retournèrent dedens leurs +forteresses. Leurs espies envoyèrent par toute celle terre et contre +attendirent l'ost du roy de France de qui il avoient oï dire qu'il venoit +après et n'estoit guères loing. Bien leur sembloit que puisqu'il estoient +venus à chief des gens l'empereur qui plus riche et plus grant povoir avoit +que le roy de France, que légièrement pourroient destruire les François, et +il leur en advint presque si comme il cuidoient. A celle grant desconfiture +n'avoit pas esté le soudant du Coine, ainsois y fu chevetaine à celle +desconfiture un moult puissant Turc qui Pharamon avoit nom. Ceste chose +avint l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur, mil cent quarante-six, au mois +de novembre. + + +VII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment l'empereur se desconforta moult de sa perte, et retorna en arrière +li et ses gens, et laissa le roy de France; et coment il vint à +Constantinoble._ + + +[654]Quant le roy de France qui après venoit se fu trais en Bithinie et il +eut avironné un regort[655] de mer qui est près de la cité de Nichomédie, +il prist conseil à sa gent quel chemin il tendroit. Lors commença-l'en à +dire une nouvelle par l'ost que l'empereur avoit esté desconfit et perdue +sa gent et s'en fuioit tapissant par bois et par montaignes à petite +compaignie. Premièrement pour ce que on ne sçavoit mie qui teles nouvelles +avoit apportées ne sçavoit-on sé c'estoit voir ou non. Mais ne demoura +guères après qu'il en sceurent la vérité. Car Ferry le duc de Souave un +jeune homme et de trop grant affaire qui nepveu estoit de l'empereur de son +ainsné frère et qui, après son oncle, fu empereur sage et viguereus, s'en +vint en l'ost du roy de France: car l'empereur après celle grant +desconfiture l'envoyoit parler au roy pour prendre un parlement entre eux +deux, si qu'il se conseillassent qu'il pourroient faire. Voir est que le +conseil eust mieux valu avant; mais encore avoit l'empereur son corps à +garantir et le demourant de ses hommes. Pour ce vouloit avoir du roy de +France qui son amy estoit conseil et ayde; et icelluy Ferry conta bien, +quant il vint, la honte et le dommaige que les Turs leur avoient fait. + + Note 654: _Gesta Lud. jun._, § 9.--_Guill. de Tyr_, § 23. + + Note 655: _Regort._ Petit gouffre. «Et cum quasi quemdam gurgitem + maris, qui est propè civitatem Nicomediæ, circuisset.» + +Quant le roy et les barons de France l'oïrent, grant deul en eurent et +grant pitié. Le roy, pour reconforter l'empereur, prist avec luy de ses +plus saiges barons, chevaliers et sergens mena assez et s'en issi, et vint +là où l'empereur estoit logié, si comme le duc Ferry le mena, car ce +n'estoit pas loing. + +Quant ces deux haux hommes s'entrevirent, de bon cuer se saluèrent et +baissèrent l'un l'autre. Le roy le reconforta de celle meschéance: finance +et gens luy promist tout à sa volenté et luy promist bons services et +loyale compagnie. Longuement parlèrent seul à seul entre eux deux et puis +firent venir leur barons: accordés furent à ce qu'il s'en iroient ensemble +pour accomplir à leur povoir la besongne Nostre-Seigneur qu'il avoient +emprise. Et assez y eut des gens l'empereur qui disrent qu'il avoient perdu +ce qu'il avoient apporté pour despendre; pour ce ne povoient aller en +avant. Sans faille moult les avoit espouvantés le peril de la guerre où il +avoient esté et le long travail qui pas n'estoit encore finé. Si ne +regardèrent oncques au pellerinaige qu'il avoient fait né à leur seigneur +qu'il laissoient, ainsois s'en retournèrent en Constantinoble. + +[656]Ces deux haux hommes s'esmeurent à tout leur ost et ne tindrent mie la +voye où il estoit mescheu à l'empereur; ains la laissièrent à senestre et +s'adrescièrent vers Aise la mineure et tindrent leur voye vers la mer. Si +eschevèrent vers senestre la terre de Philadelphe; après vindrent à la cité +de Smirne, d'illec entrèrent en la cité d'Ephèse, qui moult est honnorée +pour ce que monseigneur saint Jehan l'évangéliste y habita, prescha et +mouru; encore y appert sa sépulture. + + Note 656: _Gesta Lud. jun._, § 10. + +L'empereur s'appensa lors que on le tenoit au plus haut homme du monde, et +moult estoit meu honnorablement de sa terre; et ores n'avoit guères de gens +avec luy; ainsois estoit au dangier[657] des François, né ne povoit rien sé +par eux non: pour ce, luy fu avis qu'il luy estoit honte d'aller ainsi. +Aucunes aultres raisons espoir[658] y eut; mais il commanda que ses gens +s'en retournassent arrière par terre; et il se mit en mer à petite +compaignie et s'en vint à Constantinoble. L'empereur le receut plus +honnorablement qu'il n'avoit fait devant, et fist séjourner en la cite luy +et ses barons jusques au nouveau temps. Car il y avoit entre eulx +acointance que on appelle affinité de par leur femmes, qui estoient filles +au viel Bérenger, le conte de Lucembourc, qui estoit un grant prince au +royaume d'Allemaigne. Pour ce luy fist plus belle chière. Et par la prière +l'emperière, luy donna à luy et à ses barons riches joyaux. + + Note 657: _Au dangier._ Sous la domination. «In subjectione.» + + Note 658: _Espoir._ Peut-être. + + +VIII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment le roy de France et les François se assemblèrent aux Turs et les +desconfirent._ + +[659]Puis que le roy de France vit que l'empereur se partoit, à ses barons +prist conseil quel chemin il pourroit tenir. A la demourance de ce jour, en +la cité d'Ephèse, un des barons de France qui moult estoit bon chevalier, +le conte Guis de Ponty[660] accoucha malade tant qu'il y mourut; et fu +enterré en une des esles de la maistre églyse. Le roy se parti de la ville +à tout son ost et s'adressa vers la terre d'Orient. Quant il eurent +chevauchié ne sçay quans jours, il vindrent aux gués de Menandre, où la +plenté des cignes est[661]. Là se logièrent pour ce qu'il y avoit belles +praries. Les François avoient moult désirré, toute celle voye, coment il +pourroient trouver les Sarrasins; ce jour en trouvèrent grant plenté de +l'autre part de l'eaue, si que quant il vouloient abeuvrer leurs chevaux, +les Turs tiroient espesséement contre eux et leur empeschoient l'eaue. Mais +nos chevaliers furent moult angoisseux de passer de l'autre part du fleuve +pour avenir à leur ennemis; tant cerchièrent qu'il trouvèrent un gué que +ceux de la terre mesme ne savoient pas; lors se férirent dedens à grans +routes et fières. Les François en eurent le meilleur, car il en occirent +assez. Grant plenté en prisrent de vifs et le demourant s'en fouy. Ceux qui +desconfis les avoient s'en vindrent par leur pavillons, trop y trouvèrent +de richesses de diverses manières de draps de soye, beaux vaisseaux d'or et +d'argent et pierres précieuses. Tous chargiés passèrent l'eaue. Grant joye +firent celle nuyt pour la première victoire que Dieu leur avoit donnée. Le +lendemain quant il fu jour, se partirent d'illec et vindrent à la +Lice[662], qui est une ville de celle terre. Lors prisrent viandes tant +comme il en avoit mestier, car c'estoit leur coustume, si se remisrent à la +voye. + + Note 659: _Gesta Lud. jun., § 11.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 24._ + + Note 660: _Guis de Ponty_ ou de Ponthieu. «Guido _miles_ de Pontivo.» + + Note 661: «Ad vada Meandri pervenerunt, ubi copia cygnorum omni + tempore reperitur. Propter quod dicitur: + + «Ad vada Meandri concinit albus olor.» + + Ce vers est le second de la septième Héroïde d'Ovide. + + Note 662: «Ad civitatem quæ vocatur _la Liche_.» C'est _Laodicée_, + sur le _Lycus_. + + +IX. + +ANNEE: 1147. + +_Coment, par la mauvaise ordenance de l'ost, et par l'agait des Turs, +furent François desconfis._ + + +[663]Une montaigne moult haulte et moult droicte estoit encontre eux, par +la voie où il s'estoient adresciés. La coustume de l'ost estoit que un des +grans barons de la compaignie faisoit chascun jour l'avant garde et l'un +des autres l'arrière garde; et leur bailloit-on assez chevaliers en leur +batailles, si prenoient conseil aux autres barons en quelle place il +feroient logier l'ost. Celluy jour dont je vous parle faisoit l'avant-garde +l'un des plus haux hommes de Poictou, qui avoit nom Geuffroy de Rancon[664] +et portoit la bannière du roy. Devisié estoit et accordé qu'il +demoureroient ce soir et tendroient lenrs pavillons au sommet du tertre. + + Note 663: _Gesta Lud. jun., § 13.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 25._ + + Note 664: Ou de _Rancogne_. «De Ranconio.» Une bonne famille + françoise de ce nom existe encore. L'addition des _Gesta_ est encore + ici précieuse: «Gerebat regis banneriam quam præcedebat, prout moris + est, vexillum Beati Dyonisii quod gallicè dicitur _Oriflambe_.» Voilà + bien ici la mention précise de deux bannières, celle du roi et celle + de Saint-Denis. + +Quant celluy Geuffroy fut monté en haut, à tous les gens qu'il menoit, avis +luy fu que la journée fu trop petite et qu'il y avoit encore assez du jour +à venir; ceux qui le conduisoient par le pays luy firent entendant que un +petit oultre avoit plus belle place et meilleur lieu, pour logier l'ost que +sur le tertre. Celluy les creut et se hasta d'aller là où il disoient. +L'arrière garde cuida, si comme il avoient devisé, que on se deust loger en +haut et que c'estoit près, si ne se hastèrent mie, ains commencièrent à +aller bellement. + +Les Turs, qui tousjours estoient près et espioient nos gens pour sçavoir +s'il leur pourroient mal faire, virent que ces deux grosses batailles +estoient loing à loing par la voye, et entre deux, et sur la montaigne +n'avoit sé gent désarmée non. Tantost cogneurent leur avantaige; en ce se +fièrent moult que les voyes estoient roides et estroites: si que c'estoit +griefve chose de mettre nos gens ensemble. Pour ce les Turs férirent +isnellement des esperons et sourprirent le sommet du tertre, si que les +derniers de l'ost n'eussent pu venir aux premiers sé non parmy eux. + +Lors commencièrent à courre à nostre gent et à traire moult espesséement +des arcs turcois et puis venoient jusques à eulx aux haches et aux espées. +Moult trouvèrent les nos à grant meschief pour ce que l'ost estoit ainsi +parti et divisié. Tant avoit de sommiers en ces voyes estroictes et +d'aultres destourbiers que les preud'hommes et les bons chevaliers qui +deffendre se vouloient et venir aux Turs ne povoient venir à eux. Assez y +eut lors à celle venue de nos gens occis, mais au dernier se commencièrent +à traire ensemble les plus preux et les plus hardis des François et +s'entreadmonestoient de bien faire et bien disoient que Turs estoient +mauvaises gens en bataille, et n'avoit guères que il le prouvèrent bien +quant il les desconfirent légièrement en plaine terre. Lors se deffendirent +vigoureusement et avec eux se rallièrent moult des autres si comme il +povoient percier. Les Turs parloient en leur langaige et s'entreforçoient +de bien faire et ramentevoient entre eux que il n'avoit guères qu'il +avoient desconfis l'empereur en bataille, qui plus grant seigneur estoit et +plus avoit gent que le roy de France. + +[665]En ceste manière dura longuement la bataille fière et aspre. Les +preud'hommes se tindrent et se deffendirent durement tant comme il peurent. +Assez occirent et navrèrent de leur ennemis; mais les Turs estoient si +grant plenté de gens que quant les blessés et les navrés se tiroient +arrière, tantost revenoient les frès en leur places. Les nostres n'avoient +de quoy il peussent faire tels changes, si ne peurent plus endurer mais +furent desconfis. Trop en y eut de mors, mais plus encore en emmenèrent de +pris en liens. En celle place furent occis ou pris, ne sçay pas bien le +quel, quatre trop bons chevaliers et trop haux hommes dont le povoir de +France fu moult affoibli: le conte de Garenne, Gaucher de Monjay, Evrart de +Breteuil et Ithier de Maignac. Des aultres y eut assez qui pour le service +Jhésucrist moururent en ce jour honnorablement et glorieusement à Dieu. A +nulluy ne doivent desplaire les choses que Nostre-Seigneur fait, car toutes +ses euvres sont bonnes et droictes; mais selon le jugement des hommes ce fu +merveille comme Nostre-Seigneur ce souffri que les François qui sont les +gens au monde qui mieux le croient et plus l'honorent furent ainsi destruis +par les ennemis de la foy. + + Note 665: _Gesta Lud. jun., § 13._ + + +X. + +ANNEE: 1147. + +_Coment, après celle meschéance, les François s'assemblèrent au miex qu'il +purent, et vindrent à Satelie. Et coment le roy se mist en mer, et vint +vers la cité de Antioche._ + +[666]A celle desconfiture n'avoit nul esté de l'avant-garde; ainsois +avoient tendus leurs pavillons et se reposoient. Voir est que quant il +virent tant demourer après eux l'arrière-garde, grant souspeçon eurent et +grant paour qu'il n'eussent aucun encombrier. Le roy Loys avoit esté en +celle bataille. Mais quant ses gens commencièrent trop à apetisser entour +luy et que les Turs les menoient à leur volenté, ne sçay quels chevaliers +de France y eut qui prisient le roy par le frain de son cheval et le +tirèrent hors de la presse, et sur le sommet d'un haut tertre qui estoit +illec près le menèrent. Là se tindrent à moult petite compaignie jusques à +tant qu'il fust anuité. Mais quant la nuyt fu noire et obscure, il dirent +qu'il ne demoureroient pas là jusques atant qu'il fust jour; ainsois +convenoit qu'il s'en allassent et tenissent aucune voye où qu'elle les +menast. Merveilles estoit le roy à grant meschief et en périlleux estat, +car ses ennemis estoient de toutes pars, et il avoit ses gens perdues, et +nul qui avec luy fust ne sçavoit quelle part tourner. Toutes voies +Nostre-Seigneur envoya son conseil au preud'homme; car il n'avoient guères +avallé de la montaigne quant il virent bien près les feux que ses gens +faisoient où l'avant-garde s'estoit logiée; bien cogneurent que c'estoit +les leurs, si se tirèrent vers eux. Mais autres cronicques[667] dient que +le roy demoura tout seul sur la montaigne, si avoit assez de ses ennemis +entour luy qui forment l'assailloient et ne scavoient mie que ce fust le +roy et il se deffendoit tout à pié moult fièrement, si estoit jà ainsi +comme noire nuit. Lors se traist sous un arbre qui sur la montaigne estoit +et monta dessus et se deffendi ainsi de l'espée moult longuement et moult +fièrement. Toutesvoies les Turs se doubtèrent que secours ne venist de +l'avant-garde, et pour la nuit mesme si se départirent. + + + Note 666: _Guillaume de Tyr, liv. XVI, § 26._ + + Note 667: Celle d'Odon de Deuil, lib. VII.--La fin de cet alinéa + n'est pas dans _Guillaume de Tyr_. + +[668]Quant les chevaliers de l'avant-garde virent leur seigneur venir et il +sceurent certainement la mésaventure si doloureuse qui estoit advenue, si +commencièrent à faire trop grant deul, si ne povoient recevoir nul confort. +Car il n'y avoit guères celluy qui n'eust perdu aucuns de ses amis; il +estoient en grant aventure et n'entendoient sé à plourer non. Et sé les +Turs l'eussent sceu, légièrement les eussent pu tous occire ou prendre. +L'en ne les povoit tenir qu'il n'allassent huchant[669] l'un son père, +l'autre son frère, son cousin, son oncle, chascun ce que il avoit perdu. +Aucuns en recouvrèrent de ceulx qui eschappés s'en estoient et avoient +quises répostailles telles comme il peurent en buissons et en caves[670], +de ceux y eut moult petit envers le nombre des perdus. Ceste chose avint en +l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur Jhésucrist, mil cent quarante-six, au +mois de janvier. + + Note 668: _Gesta Lud. jun., § 14._ + + Note 669: _Huchant._ Le latin dit _ululantes_, et sans doute le + manuscrit original des Chroniques de Saint-Denis portoit _hulant_. + + Note 670: _En buissons et en caves._ «Per dumos et latebras.» + +Dès ce jour en avant commencièrent toutes viandes à faillir en cet ost si +que né homme né cheval ne se scavoient de quoy soustenir, nulle manière de +marchandise ne venoit en leur ost, car il ne trouvèrent nulles gens. Le +grant péril estoit encore de ce que nul qui là fust n'avoit oncques mais +esté en la terre né il ne scavoient où tourner: une heure alloient à destre +et l'autre heure à senestre comme gent esgarée. Au dernier si comme il +pleut à Nostre-Seigneur il passèrent tant de haultes montaignes et de +parfondes vallées que par grans travaux vindrent à la cité de Satelie. +Oncques de Turs n'eurent assaut né encombrier dont il se merveillèrent +trop. + +Satelie est une cité de Griffons qui est à l'empereur de Constantinoble et +siet au rivage de la mer[671]: moult y a bonne terre et plentureuse entour +elle qui cultiver la pourroit; mais à ceux du pays elle ne fait nul bien, +car les Turs qui sont herbergiés emprès la cité en bonnes forteresses les +tiennent si de court qu'il ne peuvent entendre à gaigner ou labourer les +terres. Dedens la cité treuve-l'en assez quanques mestier est, car il y a +belles fontaines et beaux jardins et arbres qui portent toutes manières de +fruit, et beaux lieux et délitables, et de vins y apportent assez les +marchéans par la mer si que il n'y a chierté de rien. Néantmoins elle ne +péust durer sé elle ne rendoit chascun an aux Turs grant treuage. Les +Gregeois l'appellent Atalie, dont la montaigne qui est d'illec dure dès le +mont de l'Issodonne jusques en l'isle de près Cypre, et est appellée en +Grèce Atalique; mais nos François luy misrent nom le Gouffre de +Satelie[672] et ainsi la clame l'on ores communément[673]. Le roy, quant il +eut séjourné une pièce laissa en la ville sa gent à pié. Ses chevaliers et +ses barons prist avec luy et se mist en mer et laissèrent Ysaure et +Sécille[674] à senestre, à dextre mist l'isle de Cypre. Bon vent eurent si +qu'il ne demourèrent guères qu'il arrivèrent au port Saint-Syméon. C'est là +où le fleuve du Far[675] qui par Antioche court, chiet en la mer, delés une +ancienne cité qui a nom Seleuce près d'Antioche à dix milles. + + Note 671: Satalie, autrefois _Attalée_, sur la Méditerranée et à + l'extrémité du golfe de Satalie. + + Note 672: Toute celle phrase si mal rendue n'est intelligible que + dans le texte latin de Guillaume de Tyr: «Hanc nostri idiomatis Græci + non habentes peritiam corrupto vocabulo Sataliam appellant. Undè et + totus ille maris sinus, à promontorio Lissidona usquè in insulam + Cyprum, _Attalicus_ dicitur qui vulgari appellatione _Colphus_ + Sataliæ nuncupatur.» + + Note 673: _Gesta Lud. jun., § 15._ + + Note 674: _Sécille._ _Cilicie._ + + Note 675: _Farci fluvius_, traduisent ridiculement les _Gesta. Fauces + Orontis_, dit très-bien le latin de _Guillaume de Tyr_. + + +XI. + +ANNEE: 1147. + +_Coment le prince d'Antioche reçut le roy de France et ses gens en sa cité, +moult honnorablement, et puis le voult traïr._ + + +[676]Raimons le prince d'Antioche oï la nouvelle que le roy Loys de France +estoit arrivé en sa terre et près de luy: grant joye en eut, car il avoit +moult désirée sa venue. Il prist avec luy des greigneurs barons de sa terre +et belle compaignie d'aultres gens et luy alla au devant: grant joye luy +fist et grant honneur, dedens la cité d'Antioche le mena luy et toute sa +gent. Le clergié et le peuple de la ville le receurent à procession moult +honnorablement et liement. Le prince se péna de faire quanqu'il cuida qui +deust plaire au roy. En France mesme quant il oï dire qu'il estoit croisié +luy avoit-il envoié grans présens et riches joyaulx pour ce qu'il avoit +espérance que par l'ayde des François il deust conquerre cités et chasteaux +sur ses ennemis et croistre bien en loing la puissance de la cité +d'Antioche, bien cuidoit estre seur que la royne de France Alienor luy +deust aydier et mettre son seigneur en telle volenté; cuar ele venoit en +celui pélerinage, et estoit niepce le prince, fille de son frère ainsné le +conte Guillaume de Poictiers. De tous les barons de France qui avec le roy +estoient venus n'en y eut oncques nul à qui le conte ne fist grant honneur; +et donna grans dons à chascun selon ce qu'il estoit. Par les hostels les +alloit veoir, de parolles s'acointa à chascun moult honnorablement et +débonnairement. Tant se fioit en l'ayde du roy qu'il luy fu jà advis que +les cités de Halape, Césaire et les autres forteresses aux Turs qui près de +luy estoient venissent légièrement en sa main. Sans faille ce peust bien +estre advenu qu'il pensoit, sé le roy eust eu volenté de ce enprendre, car +les Turs avoient grant paour de sa venue, si qu'il ne pensoient mie à tenir +contre luy leurs forteresses, ainsois avoient certain propos de tout +laissier et de fouyr s'il adressoit celle part. + + Note 676: _Guill. de Tyr, liv, XVI., § 27._ + +Le prince qui la volenté le roy avoit essaiée par plusieurs fois privéement +n'y trouvoit mie ce qu'il voulsist. Un jour vint à luy devant ses barons et +luy fist les requestes au mieulx qu'il sceut. Maintes raisons luy monstra +que s'il vouloit à ce entendre, moult feroit grant proffit à son ame et +acquerroit la louenge du siècle, et la crestienté accroistroit de trop +grant chose. Le roy se conseilla et puis luy respondi qu'il estoit voué au +sépulcre, et que mesmement pour là aller s'estoit-il croisié et que depuis +qu'il estoit parti de son pays il avoit eu mains encombriers, pour ce +n'avoit talent de prendre nulles guerres jusques atant qu'il eust son +pellerinage parfait; et après ce, il orroit volentiers parler le prince et +les autres barons de la terre de Surie, et par leur conseil feroit à son +pouvoir le profit de la besongne Nostre-Seigneur. + +Quant le prince oï qu'il ne feroit rien vers luy de ce qu'il pensoit, trop +le prist à mal. Et tant comme il put pourchassa contre le roy et de le +courroucier se péna en toutes manières, si que la royne sa femme mist-il en +tel point qu'elle le voulut laissier et se départir de luy. Maintes gens +firent assavoir au roy que le prince luy pourchassoit mal. Tantost eut +conseil à ses hommes celéement et par leur accord s'en yssi de nuit de la +cité d'Antioche si que ne le sceurent pas tous; dont n'eut mie telle +procession au départir comme il avoit eu à l'entrée. Assez y eut gens qui +dirent par la terre[677] que le roy n'avoit pas fait son honneur de s'en +partir ainsi du pays. + + Note 677: L'auteur des _Gesta_ ajoute: _Nec immerito_. Et Guillaume + de Tyr semble pencher pour cette opinion défavorable. Nos chroniques + ont jugé convenable de passer ce que dit d'Alienor Guillaume de Tyr: + «Uxorem enim in idipsum consentientem, quæ una erat de fatuis + mulieribus, aut violenter, aut occultis machinationibus, ab eo rapere + proposuit. Erat... mulier imprudens, et contra dignitatem regiam + legem negligens maritalem, tori conjugalis fidem oblita.» + (Lib. XVI, c. 27.) + + +XII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment l'empereur d'Alemaigne s'en parti de Constantinoble, li et son ost +qui remés li fu, et ala parfaire son pélerinage en la sainte cité de +Jherusalem._ + + +[678]Conrat l'empereur d'Allemaigne avoit séjourné tout l'iver en la cité +de Constantinoble et l'empereur Manuel luy avoit assez fait mains +compaignies et mains honneurs, si comme il afferoit à si haut homme. Quant +le nouveau tems fu venu, l'empereur Conrat eut volenté de parfaire son +pellerinage et d'aller en Jhérusalem. L'empereur Manuel luy fist +appareiller la navie telle comme elle avoit mestier à luy et à ses gens; +grant plenté de riches dons luy envoya au départir. Il entra en mer et les +barons avec luy qui demourés estoient. Si eurent bon vent si que il ne +demoura guères qu'il arrivèrent au port d'Acre. En la ville séjournèrent un +peu, et puis montèrent ès chevaux et vindrent en Jhérusalem. Le roy +Baudouin et le patriarche Foucher luy vindrent au devant à grant compaignie +de chevaliers, de barons et de bourgeois. Les clercs furent revestus et le +menèrent à procession dedens la cité, le peuple le receut à grant joye. + + Note 678: _Gesta Lud. jun., § 16.--Guill. de Tyr., lib. XVI, § 28._ + +En celle saison mesme arriva au port d'Acre un vaillant homme du royaume de +France bon crestien et de grant cuer, conte de Tholouse; Alphons avoit nom, +fils le bon conte Raymont qui fu si bon prince et fist de si grans euvres +au premier ost des barons quant il prisdrent Antioche et Jhérusalem. Moult +avoit-on cestui attendu longuement en la terre de Surie. Car il avoient +espérance qu'il leur deust tenir grant lieu contre les ennemis de la foy. +De soy estoit-il saige et de grant emprise; mais encore l'honnouroit-on +plus en la terre de Surie pour son père que pour luy. Grans biens eust fait +au pays, mais trop tost fu désavancié: car quant il vint d'Acre pour aller +en Jhérusalem pour véoir le sépulcre et les autres sains lieux, et vint en +la cité de Césaire qui siet en la marine, illecques un fils du déable, l'en +ne scet qui ce fu né pour quoy il le fist, mais il l'empoisonna de venin +qu'il mist en sa viande. Tantost fu mort le preudomme; grant deul en firent +riches et povres par toute Surie. + + +XIII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment le roy de France vint en Jhérusalem pour son voiage acomplir. Et +coment il firent une assemblée en la cité de Acre, pour traitier du preu de +la crestienté._ + + +[679]En la cité de Jhérusalem vint la nouvelle que le roy de France estoit +parti d'Antioche et s'en venoit tout droit vers la terre de Triple. Le roy +de Jhérusalem eut conseil à ses barons et envoya contre luy le patriarche +Foucher, pour luy prier et requerre que sans demourance se tirast vers la +saincte cité où l'empereur d'Allemaigne et le roy Baudouin l'attendoient. +Sans faille il s'attendoient et se doubtoient que le prince d'Antioche ne +s'accordast à luy et le fist retourner vers la sienne terre, ou que le +conte de Triple qui son cousin estoit ne le fist demourer en son pays. La +terre qui oultre mer estoit que les crestiens tenoient à ce jour estoit +toute partie en quatre baronnies. La première estoit devers midi, c'estoit +le royaume de Jhérusalem qui commençoit d'un ruisseau qui est entre Gibelet +et Barut[680]; ce sont deux cités de la terre de Fenice qui sient en la +marine: et finist ès désers qui sont oultre le Daron, si comme l'en va vers +Egypte. Je appelle le royaume baronnie, pour ce qu'il estoit ainsi petit. +La seconde baronnie estoit devers Bise, c'estoit la conté de Triple, et +commencoit au ruisseau que je vous ay dit[681], et duroit jusques à un +autre ruisseau qui est entre Marlenée[682] et Valenie, ce sont deux cités +près de la marine. La tierce estoit la terre d'Antioche qui commençoit de +ce dernier russel et duroit vers soleil couchant jusques à la cité de Tarse +en Sécile[683]: la quarte baronnie estoit la conté de Roches qui commençoit +d'une forest que l'en appelle Marris et duroit devers Orient oultre le +fleuve d'Eufratte jusques en Payennie. Ces quatre princes estoient grans +hommes et puissans. + + Note 679: _Gesta Lud. jun._, § 17.--_Guill. de Tyr., lib._ XVI, § 29. + + Note 680: Les anciennes villes de _Biblos_ et _Beryte_. + + Note 681: L'ancien _Tamyras_. + + Note 682: _Marlenée._ Les Gesta disent _Marnelia_, et Guillaume de + Tyr _Maraclea_; ce doit être _Margat_. L'ancienne _Marathus-Valenie_, + l'ancienne _Balanca_. + + Note 683: _Secile._ Cilicie.--_Roches._ Edesse. + +Quant il oïrent parler premièrement de la venue l'empereur d'Allemaigne et +du roy de France, chascun d'eux eut grant espérance que par la venue d'eux +peust bouter ses ennemis les Turs arrières, et les termes de son povoir +mettre bien avant; car n'y avoit celluy d'eux tous qui n'eust en sa marche +bien près de Turs et bonnes cités et fortes que désiroient moult à +conquerre s'il eussent peu. Et pour ce estoient tous en grant suspens pour +eux accroistre; et chascun avoit envoyé lettres et riches joyaux à ces deux +grans princes et aux barons mesmes pour les attraire vers soy. Le roy +Baudouin cuidoit avoir meilleur droit en ce que le roy de France venist +vers luy que les autres n'avoient, car il estoit parti de son pays pour +visiter les sains lieux de Jhérusalem, d'autre part l'empereur estoit jà là +qui l'attendoit. Si estoit droit doncques que le roy deust plus tost aller +là que demourer ailleurs pour son pellerinage parfaire, et prendre conseil +entre luy et l'empereur des besongnes de la crestienté. Toutes voies pour +ce qu'il se doubtoit que les autres barons ne le receussent, envoya-il à +luy le patriarche, si comme je vous ay dit, qui luy monstra moult bien par +maintes raisons qu'il devoit mieux aller en Jhérusalem qu'ailleurs. Le roy +le creut et s'en alla sans demourance jusques en Jhérusalem. Là le +receut-on à moult grant feste: tous ceux de la ville luy yssirent hors à +l'encontre et mesmement les clers à toutes les processions. + +Le roy et les autres barons le menèrent par les sains lieux qu'il avoit +moult désiré à véoir. + +Quant il eut faites ses oroisons, à son hostel le menèrent qui fu riche et +habandonné. La court fu plenière et habondant de toutes choses[684]. Le +lendemain prindrent conseil l'empereur, le roy de France et le roy de +Surie, le patriarche et les autres qui là estoient, des affaires de la +terre, coment il seroient menés. Et par la volenté de tous fu accordé que +l'en prist un jour qu'il assemblassent tous en la cité d'Acre et +regardassent tous en quelle manière il pourroient mieux faire le preu de la +crestienté. Le jour vint, si s'assemblèrent tous les grans hommes qui venir +y peurent. + + Note 684: _Gesta Lud. jun._, § 18. + + +XIV. + +ANNEE: 1147. + +_Des noms de ceulx qui furent à ceste assemblée en Acre, pour faire la +besoigne Nostre-Seigneur._ + + +[685]Conrat l'empereur d'Allemaigne fu à ce parlement et messire Othes son +frère qui preux estoit et clerc, et évesque de Frisingue; Estienne évesque +de Mez en Loheraine; Henry évesque de Toul frère le conte Thierry de +Flandres; Theodins qui né estoit de Thiesche terre, évesque de Port[686], +qui par le commandement l'apostole estoit légat en l'ost l'empereur. Des +princes de l'empire y fu Henry duc d'Ostrice frère l'empereur et un autre +duc qui avoit nom Guelphes, riche homme et puissant; Ferry le duc de Souave +nepveu de l'empereur, fils de son frère ainsné qui fu empereur, et bien +gouverna l'empire par sens et par vigueur; Hernault le marquis de Véronne +et Bertous de Andes qui puis fu duc de Bavière; Guillaume le marquis de +Montferrat serourge l'empereur; le conte de Blandras qui avoit la seur au +marquis Guillaume espousée; ambeduis estoient haulx hommes de Lombardie. +Tous furent avec l'empereur, des autres y eut assez. + + Note 685: _Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 1. + + Note 686: _De Port._ «Portuensis.»--_Tiesche._ Allemande. + +De l'autre part fu Loys le roy de France, et Geuffroy l'évesque de Lengres, +Arnoul évesque de Lisieux, Guillaume de Florence prestre cardinal de +l'églyse de Rome, au titre Sainte Chrysogone, légat du pape en l'ost du roy +de France; le conte Robert du Perche qui estoit frère le roy; Henry le fils +du viel conte Thibaut de Champaigne, jeune homme vaillant et large et de +grant cuer, et avoit à femme la contesse Marie fille le roy de France. Avec +eux estoit le conte Thierry de Flandres, riche prince et puissant, serourge +estoit le roy Baudouin. Si estoit là Yves de Neesle en l'éveschié de Noyon, +un home biaus et saige; mains autres preudomes eut du royaume de France que +l'on ne peut mie tous nommer. De la terre d'outre mer fu le roy Baudoin et +sa mère la bonne dame, saige et vigoreuse et de bonne contenance. Évesques +y avoit assez; il y fu Fouchier le patriarche de Jhérusalem, Baudouin +archevesque de Césaire, Robert archevesque de Nazareth, Roger évesque +d'Acre, Bernard évesque de Saiette, Guillaume évesque de Baruth, Adan +évesque de Belinas[687], Girard évesque de Bethleem, Robert maistre du +temple, Raymont maistre de l'ospital. + + Note 687: _Belinas._ L'ancienne _Panéas_. + +Des barons y furent Manassier, le connestable le roy Baudouin, Elinans de +Tabarie, Gérard de Saiette, Gaultier de Césaire, Payen sire de la terre +outre le fleuve Jourdain, Hunfrois de Thoron, Guillaume de Baruth. Assez en +y eut d'autres qui tous estoient assemblés dedens la cité d'Acre pour +prendre conseil en quelle partie on pourroit mieux faire la besongne +Nostre-Seigneur de affébloier ses ennemis et de croistre le povoir des +crestiens. + + +XV. + +ANNEE: 1147. + +_Coment le conseil fu pour aler assegier la cité de Damas._ + + +[688]Maintes paroles y eut dites en ce conseil et pluseurs raisons +monstrées, pour mener l'ost des crestiens en diverses parties. Mais au +dernier s'accordèrent tous à une chose et fu ferme le conseil à ce que on +iroit assegier la cité de Damas. Le ban fu crié que à un jour qui fu mis +venissent tous appareillés, chascun selon son povoir, en la cité de +Tabarie. Ce fu en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent +quarante-sept, le quinzième jour de may. Ces haulx hommes qui venus +estoient en pellerinage et les autres du royaume de Jhérusalem, et tous à +cheval et à pié, vindrent en la cité de Tabarie[689] qui est appellée en +l'évangile Césaire Phelippe. La vraye croix fu là apportée, si comme il +estoit de coustume au temps de lors, car elle alloit la première ès grans +besongnes. Illec parlèrent les grans hommes à ceux de la terre qui bien +sçavoient l'estre du païs et mesmement la situation de la cité de Damas. +Ceux donnèrent conseil aux barons que on mist peine que les jardins de +Damas fussent premièrement pris, car il ataignoient une grande partie de la +ville et moult y a grant forteresse où les Turs de la ville se fioient +trop. Bien sembloit estre voir que sé l'en povoit les jardins prendre, la +cité ne se tendroit pas longuement. Le lendemain il murent tous ensemble et +passèrent le mont de Libane qui est moult renommé en l'Escripture, et si +est entre ces deux cités Belinas et Damas. Et quant il furent descendus de +celle montaigne il vindrent jusques à une ville qui a nom Daire. Illec se +logièrent tous ensemble. Moult fu beau l'ost à veoir, car il y avoit grant +plenté de pavillons tous neufs et de maintes manières. Près estoient de la +cité de Damas à quatre lieues ou à cinq, si qu'il povoient véoir tout +plainement la ville. Les Turs mesmes qui dedens estoient montoient ès murs +et sur les tours, pour regarder l'ost dont il avoient trop grant paour. + + Note 688: _Gesta Lud. jun._, § 19.--_Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 2. + + Note 689: Il falloit ajouter avec le _Guill. de Tyr_ latin: _Et de là + à Panéas qui est_, etc. + + +XVI. + +ANNEE: 1147. + +_Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de Damas par les +jardins, dont il orent moult à faire._ + + +[690]Damas est la greigneur cité d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui +est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit: Le +chief de Surie Damas un sergent d'Abraham la fonda qui estoit appellé +Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de quoy la terre +est are[691], stérile et brehaigne, sé ce n'est tant comme les +gaigneurs[692] la font fertille et plentureuse, par un fleuve qui descent +de la montaigne qu'il mènent par conduis et par chaneaus, là où mestier +est, devers la partie d'orient. Ès deux rives de ce fleuve croist moult +grant plenté d'arbres qui portent fruit de toutes manières. Si comme il fu +jour et l'ost des crestiens fu armé ainsi comme il estoit devisé, de toutes +leur gens ne firent que trois batailles. Le roy d'oultre mer avoit la +première, pour ce que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins +estranges qui y estoient venus. La seconde fist le roy de France pour +secourre, sé mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L'arrière +garde fist l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière +s'en allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part +dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent bien +quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si espés que ce +sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin clos de murs +de terre: car en ce pays n'a mie plenté de pierres. Les sentiers y sont +moult estrois d'un vergier à autre; mais il y a une commune voye qui va à +la cité où va à paine un homme atout son cheval chargié de fruit. De celle +part est la cité trop forte pour les murs de pierres dont il y a tant et +pour les ruisseaux qui cueurent par tres-tous les jardins et pour les +estroictes voyes qui sont bien clouses deçà et delà . Accordé fu que par là +s'en iroit tout l'ost vers la cité pour deux choses: l'une ce fu que sé les +jardins estoient pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise; +l'autre si fu qu'il y avoit là grant plenté du fruis tous meurs par les +arbres qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part +couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour les +chevaux. + + Note 690: _Gesta Ludov. jun._, § 20.--_Guill. de Tyr, liv._XVII, § 3. + + Note 691: _Are._ Aride. + + Note 692: _Gaigneurs._ «Agricolæ.» + +[693]Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins: +mais trop y eut grant force à aller par là ; car derrière les murs de terre, +deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turs qui ne finoient de +traire par archières qu'il avoient faictes espesséement, et à ceux ne +povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux qui se mettoient +appertement en la voye contre eux et leur deffendoient le pas, car tous +ceux qui povoient armes porter s'estoient mis hors et deffendoient à leur +povoir que nos gens ne guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en +lieux bonnes tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient +fait faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir +leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers qui +grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces tournelles, +on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à grant meschief: +souvent les feroit-on de glaives par les archières des murs de terre qui +estoient deçà et delà . Assez en occirent en celle manière et hommes et +chevaux, si que maintes fois se repentirent les barons de ce que il avoient +empris asseoir la ville, de celle part. + + Note 693: _Gesta Lud. jun._, § 21. + + +XVII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment les nos gaignièrent les jardins et le fleuve à grant paine et +chacièrent les Tiers dedens la cité._ + + +[694]Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien +virent qu'il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville, sans +trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et +commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turs qu'il +trouvèrent dedens la closture de ces mars sourprisrent, si qu'il ne les +laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en occirent assez et +mains en retindrent pris. Ainsi le firent les nostres ne sçay en quans +lieux. + + Note 694: _Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 4. + +Quant les Turs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les +nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop furent +espovantés; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins laissièrent et s'en +fouirent à grans routes dedens la cité. Lors allèrent les nostres tout à +bandon[695] parmi les sentiers; mais les Turs s'estoient bien pensés que +les nostres auroient mestier de venir au fleuve pour abeuvrer eux-mesmes et +leurs chevaux: et pour ce, si tost comme il s'apperceurent que la cité +seroit assiégée de celle partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve +d'archiers et d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder +que les nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy +Baudouin eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au +fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il approchèrent, +bien leur fu contredicte l'eaue et furent par force les nostres reboutés +arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner l'eaue; aux Turs +assemblèrent et fu l'assault aspre et fier; mais les nostres furent +reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à tout sa bataille et +attendoit pour secourre aux premiers quant mestier en seroit et qu'il +seroient las. L'empereur, qui venoit derrière, demanda pourquoi il estoient +arrestés; et l'en luy dist que la première bataille s'estoit assemblée aux +Turs qu'il avoient trouvé hors de la ville. + + Note 695: _A bandon._ A qui mieux mieux. + +Quant les Thiois qui peu scevent de tous atiremens d'armes et sont une gens +qui rien ne peuvent souffrir[696] oïrent ce, tantost se désordonnèrent et +coururent tous à desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy +de France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu'il vindrent aux +poignéis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et misrent +les escus devant eux, et tindrent les longues espées, asprement coururent +sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister et ne demoura guères +qu'il laissièrent l'eaue et se misrent dedens la ville[697]. L'empereur +fist à celle venue un coup de quoy l'on doit à tousjours mais parler; car +un Turc le tenoit moult de près qui estoit armé de haubert. L'empereur fu à +pié et tenoit en sa main une moult bonne espée. Il féri le Turc entre le +col et la senestre espaule, si que le coup descendi parmi le pis au destre +costé. La pièce chéi qui emporta le col et la teste et le senestre bras. +Les Turcs qui ce virent ne s'arrestèrent plus illec, ainçois s'en fouirent +en la ville. Quant il racomptèrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il +n'y eut si hardi qui n'eust paour, si que tous furent désespérés qu'il ne +se peussent tenir contre telles gens. + + Note 696: Le traducteur transforme en reproche une observation de + Guillaume de Tyr qui n'avoit pas ce caractère: «Imperator... tam ipse + quam sui de equis descendentes et facti pedites (sicut mos est + Theutonicis, in summis necessitatibus, bellica tractare negotia).» + + Note 697: _Gesta Ludov. jun._, § 22. + + +XVIII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment l'ost fu délogié des jardins par le conseil d'aucuns princes +desloyaux et traitres de Surie qui firent entendant qu'il prendroient la +cité de l'autre part, dont elle n'avoit garde de assaut._ + + +[698]Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaignés tout à délivre[699]. +Lors tendirent leur pavillons entour la cité. Grant doutance eurent les +Sarrasins en toutes manières; si montèrent sus les murs et regardèrent +l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logié. Bien se pensèrent que si +grans gens avoient bien povoir de conquerre leur ville. Paour eurent moult +grant qu'il ne fissent aucune saillie soudainement par quoy il entrassent +dedens et les occissent tous. Pour ce prisrent conseil entre eux et fu +accordé que par toutes les rues de la ville de celle partie où le siège +estoit, l'en mist de bonnes barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce +le firent que sé les nostres se mettoient dedens, tandis comme il +entendroient à copper les barres, que les Turs s'en peussent aller par les +portes et mener à sauveté leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il +n'eussent mie couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il +estoient à meschief, quant il s'atournoient jà à fouir[700]. Assez estoit +légière chose de faire si grant fait que de prendre la cité de Damas, sé +Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les péchés de la crestienté +et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose à faire et +acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la malice au déable +qui cueurt tousjours et est preste à mal destourba celle haute besongne. +Mains Sarrasins y avoit jà qui avoient troussé toutes les choses qu'il +prétendoient à emporter quant il s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la +cité se pourpensèrent que des barons de la terre y avoit mains qui estoient +de trop grant convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui +là estoient assemblés ne vaincroient-il mie par bataille, pour ce voulurent +essayer à vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si envoyèrent à ces gens +leur avoir qui est moult grant et leur promisrent et bien leur asseurèrent +que ainsi le feroient comme il leur promettoient, s'il povoient tant faire +que le siège se partist d'illec. Bien est voir que ces barons furent de la +terre de Surie; mais leur lignaiges né leur noms né les terres que il +tenoient ne nomme pas l'ystoire[701], espoir, pour ce qu'il y avoit encore +de leur hoirs qui pour rien ne l'eussent souffert. Ces barons qui avoient +empris le mestier Judas de pourchascier la traïson contre Nostre-Seigneur +vindrent à l'empereur et au roy de France et au roy de Jhérusalem qui moult +les créoient et leur disrent que ce n'avoit pas esté bon conseil d'assiéger +la cité par devers les jardins, car elle y estoit plus forte à prendre que +de nulle autre partie: pour ce disrent qu'il requeroient à ces grans +seigneurs et leur louoient en bonne foy que avant qu'il gastassent là leurs +peines et perdissent leur temps, il feroient l'ost remuer et asseoir la +cité en ce costé qui estoit tout droit contre celluy qu'il avoient assis. +Car, si comme il disoient, ès parties de la ville qui sont contre Orient et +contre Midi n'avoit né jardin né arbre qui destourber les péust à venir là ; +le fleuve n'y couroit mie qui fust fort à gaigner. Les murs estoient illec +bas et fèbles, si qu'il n'y convenoit jà engins à drecier, ainsois pourroit +bien estre pris de venue. + + Note 698: _Guillaume de Tyr, liv._ XVII, § 5. + + Note 699: _A delivre._ Sans réserve aucune. + + Note 700: _Gesta Lud. jun._, § XXIII. + + Note 701: C'est-à -dire: Guillaume de Tyr. + +Quant les princes et les autres barons les oïrent ainsi parler, bien +cuidièrent qu'il le déissent en bonne foy et en bonne entencion. Si les +creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et +suivissent les barons qu'il leur nommèrent. Les traitres se misrent devant; +tout l'ost menèrent près de la ville jusques à tant qu'il furent en la +partie de quoy il scavoient de vray qu'elle n'avoit garde d'assaut et où +l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si qu'il ne pourroient +illec longuement demourer. Là demourèrent les barons et les princes et +firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent guères demouré en celle place +qu'il s'apperceurent certainement que trahis estoient et que par grant +malice les avoit-on fait illec venir: car il avoient perdu le fleuve de +quoy si grant plenté de gens ne se povoient passer; et aussi les fruis des +jardins dont il avoient assez aise et délit. + + +XIX. + +ANNEE: 1147. + +_Coment l'ost des Crestiens, vilainement traï, laissa le siège de Damas +pour la grant souffraite qu'il orent de vivres._ + + +[702]Viande commença du tout à faillir en l'ost, si que tous en eurent +grant souffrete et mesmement les pélerins des estranges terres: car il n'en +povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement garnis pour ce +que on leur avoit fait entendant que la cité seroit prise où il en +trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en nulle manière, ce +disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guères chargier de viandes. Quant il +se virent en tel point que toutes choses leur failloient qui mestier leur +avoient, trop furent courroucés et esbahis, né ne s'entremirent oncques +d'assaillir la ville, car ce eust esté paine perdue, et aussi de retourner +en la place où il se logièrent premièrement n'eust pas esté légière chose: +car si tost comme il furent partis, les Turs issirent hors hastivement +illec et tant y firent de barres de fors bois espès et longs, où il misrent +si grant plenté d'archiers et d'arbalestriers que ce eust esté plus légière +chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du demourer en la +place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car il ne povoient avoir +né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent ensemble le roy de France et +l'empereur, et disrent que ceux de la terre en la foy desquels et en la +loyauté il avoient mis leur corps et leur hommes pour la besongne +Jhésucrist, les avoient trahis très desloyaument et les avoient amenés en +ce lieu où il ne povoient faire le profit de crestienté né leur honneur. +Pour ce s'accordèrent tous qu'il s'en retournassent d'illec el bien se +gardassent désormais de traïson. + + Note 702: _Gesta Lud. jun., § XXIV.--Guill. de Tyr., liv. XVII, § 6._ + +En telle manière s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus +puissans de crestienté qui riens n'y firent à celle fois qui fust +profitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à +desplaire à ces grans hommes les besongues de la saincte terre né riens ne +vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient tout en appert +aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre les cités; car néis +les Turs y valoient mieux qu'il ne faisoient. Jusques au temps que celle +chose fust ainsi avenue demouroient volentiers les gens de France et assez +légièrement au royaume de Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais. +Mais depuis ce temps ne peurent estre si d'accord à ceux du pays comme il +estoient devant; et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en +retournoient-il au plus tost qu'il povoient. + + +XX. + +ANNEE: 1147. + +_Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite; et coment +toute la baronie fu mal encoragié vers ceux de Surie, qui ceste grant +félonnie avoient pourchacié._ + + +[703]Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux +saiges hommes qui avoient esté a celle besongne pour savoir certainement +coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et pourparlée. Celluy +mesmes qui ceste hystoire fist[704] le demanda pluseurs fois à maintes gens +du pays: diverses raisons en rendoit-on. Les uns disoient que le conte de +Flandres fu plus achoisonné[705] de ceste chose que nul autre, non pas pour +ce qu'il en sceust rien né qu'il consentist la traïson, car si tost comme +il vit que les jardins de Damas estoient gaingnées et le fleuve pris par +force, bien luy fu avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors +vint à l'empereur et au roy de France et au roy Baudouin et leur pria moult +doucement qu'il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise +et conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui +bien s'i accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit et +loyaument et bien guerroierait leur ennemis. + + Note 703: _Gesta Lud. jun., § XXV.--Guill. de Tyr., lib. XVII, § 7._ + + Note 704: C'est-à -dire: Guillaume de Tyr, dont on reproduit + exactement le sommaire. «Memini me frequenter interrogasse et sæpius + prudente-viros.... ut compertum historiæ mandarem præsenti, quænam + tanti mali causa fuerit.... Quorumdam erat opinio quod comitis + Flandrens sium factum quoddam occasionem præstiterat huic malo....» + + (Will. Tyr., lib. XVII, c. 7.) + + Note 705: _Achoisonné._ Inculpé, soupçonné. + +Quant les barons de Surie l'oïrent dire, grans courroux en eurent et grant +desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son pays et +estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle manière l'un +des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. Mieux leur sembloit, +sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine, que l'un d'eux la déust +avoir. Car il sont tousjours en contens et en plais aux Sarrasins et, quant +les autres barons retournent en leurs pays, il ne se meuvent, car il n'ont +riens ailleurs. Et pour ce qu'il leur sembloit que celluy voulsist tollir +le fruit de leur travail, plus bel leur estoit que les Turs la tenissent +encore qu'elle fust donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber +s'accordèrent à la traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont +d'Antioche qui trop estoit malicieux, puis que le roy de France se fu parti +de luy par mal, ne cessa de pourchascier à son povoir coment luy rendroit +ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons de Surie qui +estoient ses acointes et leur pria de cuer qu'il missent toute la paine +qu'il pourroient à destourber la louenge et le pris du roy, si qu'il ne +fist chose qui honnorable fust. Par sa prière avoient-il ce pourchascié. + +Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par +grant avoir que les Turs donnèrent aux barons fu celle desloyauté faicte. + +[706]Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si +grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le royaume +de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces grans hommes +s'en furent partis si fu assigné un grant parlement où assemblèrent tous +les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne chose seroit qu'il +fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust honnouré et par quoy l'en +parlast d'eux à tousjours mais en bien. Illec fu ramentu que la cité +d'Escalonne estoit encore au povoir des mescréans, qui séoit au milieu du +royaume, si que sé l'en la vouloit assiéger, de toutes pars pourroient +venir viandes en l'ost pour quoy ce seroit légère chose de prendre la +ville, qui longuement ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu +parlé entre eux de celle chose. Mais rien n'en fu accordé pour ce qu'il y +avoit destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiéger cités en +Surie. Si n'estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de France +et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la terre, quant il +véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes avoient trahi, et le +commun proffit destourbé et empeschié, si comme il apparut devant Damas. Il +sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist rien faire de sa besongne par ses +gens, et se départist le parlement ains que nulle riens y eut empris. + + Note 706: _Gesta Lud. jun._, § 26. + + +XXI. + +ANNEE: 1150. + +_Coment l'empereur d'Allemaigne s'en parti tantost de Jhérusalem, et s'en +ala en son païs; et le roy de France, quant il ot là séjourné un an, s'en +vint en France._ + + +[707]L'empereur Conrat vit que l'afaire de la terre d'oultre mer estoit en +tel point que ne povoient pas bien estre les barons d'un accord de faire né +d'emprendre chose qui vaulsist, si que les preud'hommes disoient que +c'estoit hayne de Dieu; et il avoit assez à faire d'entendre à gouverner +son empire. Pour ce fist appareiller sa navie, et prist congié de ceux qui +demouroient et s'en entra ès nefs et s'en revint en son pays. Mais ne +vesqui-il mie plus de deux ans ou de trois, ainsois mourut en la cité de +Paembert[708] et enterré moult honnorablement en la maistre églyse de +l'éveschié. Moult fu bon prince, piteux et débonnaire, grant de corps, fort +et biau chevalier, bon et hardy, bien entéchié de toutes choses. Ferry son +nepveu duc de Souave de qui vous oïstes dire qu'il estoit allé en ce +pellerinage avec son oncle, fu empereur après luy. Jeune homme estoit, mais +de trop grant manière fu saige et vigoreux. + + Note 707: _Gesta Lud. jun., § 27.--Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 8. + + Note 708: _Paembert._ Les _Gesta_ écrivent: _Paembort_. C'est + _Bamberg_, en Franconie. + +[709]Le roy Loys de France quant il eut demouré en la terre un an entier et +ce vint au terme que on appelle au pays le passaige de mars, si fu en +Jhérusalem le jour de Pasques et sa femme et ses barons. Puis prist congié +au roy Baudouin, au patriarche et aux autres de la terre[710]. Les nefs +furent appareillées et il entrèrent ens, sans destourbier s'en vindrent en +France. Après ce que il fu revenu ne demoura pas longuement que la royne +Aliénor se délivra d'une fille qui eut nom Aalis. + + Note 709: Ici, l'édition des _Historiens de France_, tome XII, + p. 201, termine la lacune qu'elle a laissée dans le texte des + _Chroniques de Saint-Denis_. + + Note 710: A compter de là , nos chroniques quittent Guillaume de Tyr + et reviennent à l'_Historia gloriosi regis Ludovici VII.--Hist. de + France, t. XII_, page 127. + + +XXII. + +ANNEE: 1150. + +_Coment le roy aida Henry, fils le conte d'Angiers, à conquerre +Normandie, et cil li en fist hommaige; et coment il se révéla contre luy._ + + +Après ce que le roy Loys fu repairié de la voye de la terre d'oultre mer ne +demoura pas moult que Jouffroy le conte d'Anjou et Henry son fils qui +depuis fu roy d'Angleterre vindrent devant le roy de France et firent leur +complainte du roy Estienne d'Angleterre, et luy monstrèrent que il leur +tolloit par sa force le duchié de Normandie et le royaume d'Angleterre. Et +le roy qui vouloit tenir à droit tous ceux qui soubs luy estoient si comme +il appartient à dignité de roy, et garder à chascun sa droicture, manda ses +osts et entra en Normandie et la prist et puis la rendit à Henry le fils au +conte d'Angiers et puis le receut à homme lige de celle terre mesme. Et +celluy Henry, pour ceste bonté et ceste ayde que le roy luy avoit faicte, +luy donna par ottroy de son père le Vouquessin Normant qui est entre +Epte[711] et Andelle tout quittement. En celle terre sont ces chasteaux et +forteresses: Gisors, Néauffle, Estrepagny, Dangu, Gamaches, Haracheville, +Chasteauneuf, Baudemont, Bray, Tornay[712], Bucaille, Nogent sur Andelle. + + Note 711: «Inter _Itam_ et Andelam.» C'est bien l'Epte, et non pas + l'_Iton_, comme a traduit sans réflexion M. Guizot. + + Note 712: _Tornay._ L'_Hist. glor. regis Lud._ porte _Tornucium_. + C'est donc plutôt _Tourny_, aujourd'hui village à trois lieues des + Andelys, que _Gournay_, d'après la leçon préférée par dom Brial. + +Par ceste manière que vous avez oï restora et rendi le roy Loys Normandie +au tricheur Henry, né pas n'apperceut la tricherie et la desloyauté qu'il +luy basti depuis et pourchassa. Car l'ystoire racompte qu'il se contint +vers luy selon le proverbe au villain qui dit que quant plus on essauce +felon et desloyal de tant plus s'enorgueillist. + +En ceste manière ouvra celluy Henry vers le roy Loys son seigneur qui duc +de Normandie l'avoit fait; et comme orgueilleux et rebelle refusa à faire +et prendre droit en sa court. Le roy qui ceste chose prist en grief et en +eut grant desdaing s'en alla à grant ost au chasteau de Vernon et le prist; +puis en tolli un autre qui a nom le Neuf-Marché. Au derrenier quant celluy +tricheur Henry vit qu'il ne pourvoit durer, si se tourna à mercy en la +manière de tricherie de Regnart; et faignit vraye humilité affin qu'il +peust recouvrer ce qu'il avoit perdu: et promettoit faulsement que jamais, +jour qu'il vesquist, ne dresseroit la teste vers son seigneur. Et le roy +qui tousjours fu doux et débonnaire luy monstra lors mesme sa grant +débonnaireté, car il luy rendit les deux chasteaux qu'il luy avoit tolu. + + +XXIII. + +ANNEE: 1152/1154. + +_Coment le roy fu desparti d'Aliénor, sa femme, pour cause de lignage, et +coment il espousa une autre qui eut nom Constance, fille l'empereur +d'Espagne._ + + +Après ce avint que je ne scay quels gens du lignage le roy vindrent à luy +et luy firent entendant, si comme voir estoit, qu'il y avoit lignage entre +luy et la royne Aliénor et que près estoient du monstrer par serment. Et +quant le roy oï ce, il respondi que contre Dieu né contre saincte églyse ne +la vouloit-il pas tenir à femme. Et pour ceste chose enquerre fist le roy +assembler au chasteau de Baugency le mardi devant Pasques-flouries Huon +l'archevesque de Sens, et fu en celle assemblée Sances l'archevesque de +Rains et Hues celluy de Rouen et celluy de Bourdeaux et plusieurs de leurs +évesques et des barons de France grant partie. + +Lors se tirèrent avant grant partie de ceux qui le lignage vouloient +prouver, et firent le serment les cousins et les parens et dirent que le +roy et la royne estoient bien prochains parens; et ainsi furent départis +l'un de l'autre. Si avint après ceste séparacion que la royne Aliénor s'en +alloit en sa terre en Aquitaine; si la prist à femme le duc de Normandie +Henry qui depuis fu roy d'Angleterre. Et le roy Loys maria ses deux filles +que il avoit eues de la royne Aliénor; l'ainsnée qui Marie avoit nom donna +au conte Henry de Champaigne, et la mainsnée qui avoit nom Alaïs à son +frère le conte Thibaut de Blois. + +Le roy qui selon la divine loy vouloit vivre qui commande que l'en prègne +femme selon la droicte ordonnance de saincte églyse et soient ambedeus une +mesme char, prist en espouse la fille l'empereur d'Espaigne, en espérance +d'avoir hoir masle qui après son décès gouvernast le royaume de France. +Celle dame qui Constance avoit nom envoya querre par Huon l'archevesque de +Sens. Quant il l'eut amenée, si l'oignit et couronna et elle et le roy en +la cité d'Orléans. + +Après un peu de temps qu'il eurent esté ensemble conceupt la royne et +enfanta une belle fille qui fu appellée Marguerite, et depuis fu donnée en +mariage par l'atirement de la court de Rome à Henry le fils le roy +d'Angleterre et luy donna le roy Vouquessin le Normant que le roy Henry son +père luy avoit donné quittement, si comme l'ystoire a dessus devisé. + +En ce temps donna Geuffroy de Gien une sienne fille par mariage à Estienne +de Sanserre, et ce fist-il par grant conseil, car il cuida bien qu'il le +deust deffendre du conte de Nevers, et avec la damoyselle luy donna Gien. +Et Hervieus fils de celluy Geuffroy vit que son père donnoit et mettoit en +aultrui main le chasteau qui sien devoit estre par héritage: si y mist +garde et deffence. Son père qui tout ce ne prisa riens, en revestit +Estienne de Sanserre et le mist en saisine et possession du chasteau. +Celluy Hervieus s'en alla au roy et se plaignit de son père qui ainsi le +deshéritoit. Après se complaignit de Estienne de Sanserre qui contre luy et +en son deshéritement avoit receu le chasteau et le tenoit contre son gré. +Le roy qui tousjours ama et soustint droit et justice ne voulut pas +souffrir que celluy Hervieus fust ainsi deshérité. Ses osts assembla et +chevaucha vers ce chasteau que celluy Estienne avoit trop bien garni de +chevaliers. Mais son corps avoit destourné[713]. Et le roy assiégea ce +chasteau et le fist assaillir à ses gens; assez tost le prist et le rendit +à Hervieus qui sien le disoit estre: atant s'en retourna le roy. + + Note 713: «Sed selpsum absentaverat.» + + +XXIV. + +ANNEE: 1160. + +_Coment la royne mourut de enfant. Et coment le roy espousa la fille le +conte Thibaut de Blois._ + + +En la royne Constance engendra le roy Loys une fille. En traveillant de +cest enfant morut la dame par grant meschéance; pour la mort de laquelle le +roy fu en grant tristesse. Après ce que le roy eut un peu mis son deul en +oubli, luy conseillèrent les barons et les prélas qu'il se remariast, car +il n'est né droit né raison que le roy soit sans compagnie de loyalle +espouse. Le roy s'i accorda, car il regardoit en son cuer ce que +l'Escripture dit: que mieux vaut mariage que ardoir au feu de luxure[714]. +Et pour ce qu'il doubtoit sur toutes riens qu'il ne demourast sans hoir +masle, il prist à femme la fille au conte Thibaut de Blois qui avoit nom +Ale. Celuy noble conte Thibaut estoit jà trespassé de ce siècle, et +stoient de luy demourés quatre fils et cinq filles, Henry le conte de +Troyes, Thibaut le conte de Blois, Estienne le conte de Sancerre, Guillaume +l'archevesque de Rains[715]; la duchesse de Bourgongne, la contesse de Bar, +la femme Guillaume Gouet qui avoit esté duchesse de Puille et la contesse +du Perche[716]. Et la dernière avoit nom Ale que dame Dieu essaulsa et luy +donna seigneurie sur toutes les autres, qui avant avoit esté dessoubs +eux[717], pour ce qu'elle estoit la plus jeune. Et elle fu telle qu'elle +faisoit à louer par dessus toutes les autres: car elle estoit de trop grant +sens et belle et plaisant et trop[718] bien faite de corps, et plaine de +grant chasteté. Et pour ce qu'elle fu si gracieuse et plaine de tant de +vertus desservi-elle estre essauciée en tel honneur. Ainsi fu ceste +vaillant damoiselle jointe par mariage au roy Loys, et l'espousa[719] Hues +l'archevesque de Sens le jour de la Saint-Berthélemy en l'églyse +Nostre-Dame de Paris et couronna le roy ce jour avec elle. + + Note 714: Saint Paul, épit. 1er aux Corinthiens, c. VII. «_Melius est + nubere quam uri._» + + Note 715: Le texte latin de l'_Historia gloria reg. Lud._ porte + _Senonensis_; et cela, comme l'a judicieusement remarqué dom Brial, + prouve que ce morceau historique fut composé avant l'année 1176, + époque de la translation de Guillaume _aux blanches mains_ au siège + de Reims. + + Note 716: Les quatre filles de Thibaut-le-Grand, comte de Blois et + palatin de Champagne, furent: 1° _Marie_, femme d'Eudes II, duc de + Bourgogne; 2° Agnès, femme de Rainaud II, duc de Bar; 3° Isabelle, + femme d'abord de Roger, duc de Pouille, puis de Guillaume Gouet, + quatrième du nom, seigneur de Montmirail et de tout le territoire + nommé de lui et de ses ancêtres le _Perche-Gouet_; 4° Mathilde, femme + de Rotron III, comte de Perche. + + Note 717: «Quæ subjecta anteà ipsis fuerat.» L'auteur latin n'ajoute + pas le reste de la phrase, mais ne diroit-on pas que l'histoire de la + reine Alix de Champagne a donné la première idée du charmant conte de + _Cendrillon?_ + + Note 718: _Trop_ a toujours un sens analogue à notre _extrêmement_. + + Note 719: C'est-à -dire _la maria_. + +Par convoitise du monde qui croist tousjours monta contens entre Névelon de +Pierrefons et Dreue de Mello qui les deux filles Dreue de Mons[720] avoient +espousées. Car Névelon de Pierrefons tollissoit à Dreue de Mello la moitié +de Mons qui sienne devoit estre par le mariage de sa femme; pour ce s'en +vint celluy Dreue parler au roy du tort que celluy Névelon luy faisoit et +luy pria et requist comme à son seigneur qu'il luy fist amender celluy +outrage. Le roy qui tousjours vouloit ceux qui soubs luy estoient fors et +fèbles, povres et riches tenir à droit, oï sa prière. Ses osts assembla et +chevaucha contre Mons et le prist à force; la tour et le baille fist +abattre et la moitié du chasteau rendit à Dreue de Mello qui estoit de son +droit héritage. Ne demoura pas moult après que celluy Névelon mourut. Le +roy donna sa femme par mariage à Enguerran de Trie et l'autre partie du +chasteau donna avec la dame. + + Note 720: «_De Monceio._» De _Moncy_. + + +XXV. + +ANNEE: 1162. + +_Coment descort fu meu à Rome après la mort l'apostole, en eslisant un +autre pape._ + + +En ce temps sourdit en l'églyse de Rome un discort trop lait et trop +villain. Il avint après le décès du pape qui lors estoit que les cardinaux +s'assemblèrent d'un cuer et d'une volenté, et esleurent par bon accord +Alixandre le tiers, un moult preud'homme et de haute vie. D'autre part les +clers Othovien[721] tant seullement firent élection de sa personne +desconvenable et contre tout droit, sans l'accord et sans le sceu des +cardinaux et des évesques; car tous les cardinaux s'assentoient[722] d'un +cuer et d'une volenté au pape Alixandre. Si estoit celluy Othovien plain +d'orgueil et de boban et convoiteux des choses terriennes. Et bien y +apparut quant il osa envahir et emprendre la dignité du siège saint Pierre, +outre l'élection des cardinaux. Et pour celle discorde s'en vint en France, +comme en son refuge, celluy honnorable pappe Alixandre (car plus n'a +l'églyse de Rome lieu où elle puisse fouir pour avoir garentise, au temps +de tribulacion). Premièrement s'en vint à Montpelier. Et quant le roy sceut +sa venue si se conseilla qu'il avoit à faire; et par l'ordonnance de son +conseil envoya à luy l'abbé Thibaut de Saint Germain des Prés. + + Note 721: C'est-à -dire: Les clers d'Octavien. + + Note 722: Le latin ajoute: _Duobus exceptis_. + +Quant il eut faicte le besongne le roy pour quoy il estoit allé là , congié +prist au pape et s'en retourna par Clermont. Là prist une maladie moult +griesve. Jusques à l'abbaye de Vézelay s'en vint à quelque peine, si malade +comme il estoit, pour ce qu'il ne devoit pas en tel point en estrange terre +demourer. Et trois jours devant la feste Marie Magdalène dont l'églyse est +fondée vint là . En celle églyse avoit esté nourry d'enfance et y avoit pris +l'abit de religion, et là de celle maladie mourut. Après luy fu esleu Hue +en abbé de Saint Germain des Prés. Ces choses avindrent en l'an de +l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent soixante-deux. Le devant dit pape +Alixandre s'aprocha de France et le receupt le roy Loys et tout le royaume +de France à seigneur et à pasteur de saincte églyse. Et par l'exemple du +roy Loys et du royaume de France le receurent[723] à grant honneur, comme +maistre et pasteur de sainte églyse, mains autres princes comme l'empereur +de Constantinoble et d'Espaigne, le roy de Jhérusalem, le roy d'Angleterre, +le roy de Hongrie et le roy de Sécille et tous les roys crestiens, fors +seullement l'empereur Ferry d'Allemaigne qui, selon l'acoustumée +desloyauté, se contenoit comme forcenné. Tousjours maintint celluy Othovien +contre les canons et contre tout droit, et luy obéit comme à apostole; et +plus, comme desloyaus et excommunié, mist en siège, après la mort de celluy +Othovien, damp Guy de Crémone, l'un des deus cardinaux qui à l'élection de +celluy Othovien s'estoit accordé secrètement contre droit. Par +l'ennortement de ces deux[724] s'en alla l'empereur à Rome à grant effort +de gens pour la cité gaster et destruire. Mais trop grant perte receut de +ses gens, non mie par la force des Romains mais par la vengence +Nostre-Seigneur, sans ayde de nul homme mortel. + + Note 723: Ce mot doit avoir ici le sens de _recognurent_. + + Note 724: Notre traducteur se néglige dans tous ces passages. Il + falloit: _De celui Guy_. + +Escoutez grant merveille. Il avint que Nostre-Seigneur estendi sa main sur +l'ost de ce desloyal tirant, par la corrupcion de l'air, de grans pluyes et +grans eaues qu'il espandit sur eux: par quoy trop grant multitude de +peuple, que de chevaliers que d'autres gens, du glaive de Dieu furent férus +et finirent leur chétive vie. Entre lesquels Conrat le fils l'empereur et +Regnaut archevesque de Coulongne moururent. Si fu le corps de luy despecié +et boully et sallé et puis porté et mis en sépulture en la cité de +Coulongne. L'empereur pour la paour qu'il eut de ceste mortalité laissa le +siège et s'en vint fuiant jusques en Touscane: en chemin se mist parmi +Lombardie, mais ceux de la terre luy firent assez de honte et le chacièrent +de leur pays. Et ainsi s'en alla fuiant jusques en Frise. De là se partit à +bien petite compaignie ainsi comme en larrecin et passa les mons si comme +il peut. Si très-durement fu celluy desloyal espoventé et esbahy de la +grant multitude de gens qu'il perdit en cest ost, que de barons que +d'évesques que d'autre menu peuple, qu'il n'y osa plus arrester; mais s'en +vint fuiant en Allemagne. + + +XXVI. + +ANNEE: 1163. + +_Coment le roy Loys ala à ost sus le conte de Clermont et son fils et +autres tyrans qui persecutoient les églyses et les povres et les pélerins; +et coment le roy les desconfist et prist._ + + +Il advint en ce tems que le conte de Clermont en Auvergne et Guillaume le +conte du Puy son nepveu et le viconte de Polignac avoient acoustumé à +demener leur vie en rapine et en roberies, comme ceux qui roboient les +églyses et les pélerins et essilloient les povres gens. Les griefs et les +maux que ces desloyaux faisoient ne peuvent plus souffrir l'évesque de +Clermont en Auvergne né celluy du Puy, et pour ce qu'il ne povoient +contraster à eux né à leur force eurent conseil qu'il s'en vendroient +clamer au roy Loys. A luy s'en vindrent tout droit et luy prièrent pour +Dieu qu'il mist conseil à amender les maux que ces tirans faisoient à Dieu +et à saincte églyse. + +Et le doux roy débonnaire, quant il eut oï la complainte des desloiautés +que ces tirans faisoient, assembla son ost hastivement et chevaucha en ces +parties tout encouragié de venger la honte et le dommage de saincte églyse. +Si estoit trop griefve ceste chose de prendre guerre contre tels gens qui +estoient riches et aisés et en leur pays et à merveilles bien garnis +d'avoir et de gens. A eux se combati en champ et par l'aide de Dieu et de +saincte églyse laquelle il deffendoit, luy avint si grant honneur lui les +desconfist et prist en champ de bataille et les emmena avecques soy en +chetivoison. Si les tint en prison tant qu'il luy pleut et luy jurèrent en +la parfin qu'il cesseroient des maux qu'il avoient acoustumé à faire. Bons +hostaiges donnèrent, atant furent délivres. + + +XXVII. + +ANNEE: 1166. + +_Coment le desloyal conte Guillaume de Chalon persécuta l'églyse Saint-Père +de Cligny, et en fist grant occision par les Brebançons. Et coment le roy +en prist la vengence, car il deshérita le conte et fist pendre les +homicides à hautes fourches._ + + +Après ceste noble vengence avint en Bourgongne un des plus cruels fais et +des plus horribles à oïr qui oncques avint en la terre des crestiens. Car +le desloyal conte de Chalon osa Dieu tenter à ce qu'il prist durement à +assaillir et à grever la noble églyse Saint-Père de Cligny; trop assembla +grant peuple d'une manière de gent que l'en appelle Brebançons. C'est une +gent qui Dieu ne croit né aime, né congnoistre veut la voye de vérité. Par +la force de ces desloyalles gens alla rober la devant dicte églyse de +Cligny. Le convent de léans yssit contre icelluy tirant sans lance et sans +escu et sans armes fors seullement des armes de Dieu, c'est des ornemens de +la saincte églyse, à tous les sanctuaries et les croix et les textes des +sainctes évangiles, et avec eux estoit grant plenté du peuple de la ville +et du pays d'environ. + +Quant celle excommuniée tourbe de Brebançons vit les moynes venir contre +eux ainsi appareilliés, si leur coururent sus et les despouillèrent tous +des sains vestemens, en la manière de bestes sauvages et de loups enragiés +qui cuerrent à quelque viande qu'il trouvent quant la fain les destrainct; +ainsi coururent celle gent excommeniée aux barons et aux bourgeois et en +occirent bien largement jusques à cinq cens ou plus. La renommée de ceste +félonnie qui oncques mais n'avoit esté oïe jusques adont s'espandi par +diverses contrées et vint jusques en France au roy Loys. Et tantost comme +il oït, si fu tout esmeu de pitié et de compassion, pour la honte de Dieu +et de saincte églyse, de prendre vengence de ceste orgueilleuse cruauté. Et +tantost bani[725] ses osts et se hasta d'aller contre le cruel tirant pour +le destruire. + + Note 725: _Bani._ Fit crier le ban de. + +Quant le desloyal sceut la venue du roy et de son ost si ne l'osa attendre, +mais laissa sa terre comme fuitif. Et si comme le roy passoit par la +province de la terre de Cligny à tout son ost, les femmes et les +bourgeoises qui demourées estoient vefves de leurs seigneurs par celle +guerre, les valetons et les fillettes qui chéus estoient orphelins luy +venoient à l'encontre et luy chéoient tous aux piés plourans et crians à +haux cris et luy monstroient leur perte et leur dommaige et luy prioient +qu'il eust pitié et mercy d'eux et mist conseil en leur affaire qui ainsi +alloit malement. Tant luy disrent illec qu'il menèrent le roy et tout son +ost jusques à plourer et les encouragèrent plus de destruire celle +excommeniée gent. Né ce ne fu pas merveille; car tu véisses illec les +petits orphelins qui encores alaitoient et pendoient aux mamelles des +mères, et véisses les pucelles orphelines et desconfortées des soulas de +leur pères que ces desloyalles gens avoient occis, crier et plourer trop +douloureusement. Tu n'oysses pas Dieu tonnant tant estoit l'air rempli de +pleurs et de cris et de braieries de petits enfans. Que dirai-je plus? Le +roy tout eschaufé d'acomplir son propos s'en entra en la terre de cest +excommunié le conte de Chaalon et sans nul empeschement et sans nul +destourbier prist le mont Saint-Vincent et puis Chaalons, et toute la terre +à ce tirant, et en bailla la moitié au duc de Bourgongne et l'autre au +conte de Nevers. Des desloyaux Brebençons fist grant justice: car autant +que il en peut prendre né tenir en fist-il pendre aux fourches tout +incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir; +mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu +avec les autres en vengence de saincte églyse. Après ceste noble vengence +s'en retourna le roy en France. + + +XXVIII. + +ANNEE: 1166. + +_Coment le roy defendi l'abbaïe de Vezelay contre le conte de Nevers et +contre les bourgeois de Vezelay, hommes de l'abbaïe qui estoient allés +contre l'églyse. Et coment il ot un fils de la royne Ale sa femme, qui ot +nom Phelippe Dieudonné._ + + +Ainsi délivra l'églyse de Vezelay des bourgeois mesme de la ville qui par +grant orgueil se rebellèrent contre l'abbé de léans qui est leur droit +seigneur. Commune firent contre luy et le guerroièrent moult longuement, et +assaillirent l'églyse et l'abbaye à armes; et s'estoient entre jurés que +jamais jour de leur vie n'obeyroient à celle églyse. Et tout ce firent par +le conseil au conte de Nevers qui trop estoit mal adversaire à celle +églyse. L'abbé et les moines garnirent les tours du moustier pour eux +défendre des grans assaux que les orgueilleux bourgeois leur faisoient et +se misrent dedens, car il ne povoient à eux durer: car les bourgeois qui +trop éoient leur seigneurie les assailloient trop durement et tiroient +asprement contre eux d'arcs et d'arbalestres. Et si longuement les tindrent +enclos par leur grant effort que le pain leur faillit et qu'il ne vivoient +sé de char non. A ce furent menés que une partie des moynes faisoit le guet +par nuyt et l'autre partie lassée de deffendre se dormoit tant comme elle +avoit de loisir. Grant pièce furent ainsi en telle détresse. Et quant +l'abbé vit que ces desloyaux bourgeois ne se refrenoient de riens de leur +félonnie, ains ne faisoient sé enforcier non plus, et eux plus assaillir, +si eut conseil et conduit par ses amis: en repost s'en yssi et s'en alla au +roy Loys qui lors estoit à Corbie. Sa complaincte fist de ses bourgeois +mesme qui conspiracion avoient faicte contre luy et assis l'avoient en sa +maison mesme et luy faisoient tant de griefs comme il povoient. Quant le +roy en fu certain par l'abbé et par autres, si envoya l'évesque de Lengres +au conte de Nevers qui celle machinacion maintenoit. Et luy manda qu'il +fist la commune despécier. Mais le duc qui estoit orgueilleux mist arrières +le commandement du roy né n'en tint compte, car les bourgeois de Vezelay ne +desvoya né ne destourba de riens de leur folle emprise. + +Et quant le roy vit ce, si assembla son ost, tout entalenté de vengier +l'églyse et le despit que le conte faisoit de contredire son mandement. Si +chevaucha par grant desdaing contre le conte. Le conte qui sceut sa venue +luy manda tantost par l'évesque d'Ausseurre qu'il se contendroit à sa +volenté de la commune deffaire. Après ce mandement vint encontre le roy +jusques à Moret et luy jura et promist que jamais en sa vie à la commune ne +s'assentiroit, ains la deffendroit à son povoir. Après la fiance et la +seurté qu'il eut prise du conte, départit ses osts et s'en ala jusques à +Ausseurre. Là furent mandés les bourgeois de Vezelay et jurèrent devant le +roy que tousjours mais se contendroient à la volenté du roy et de l'abbé +Poinçon et ceux qui après luy seroient et qu'il despéceroient leur commune +né jamais ne la restabliroient. Et pour l'amende de cest outraige donnèrent +à l'abbé, par le commendement du roy, soixante mille soubs. Et ainsi fu la +paix d'eux et de l'abbé faicte et réformée. Ne scay quans jours après avint +que le conte Guillaume de Nevers recommença à assaillir celle églyse et à +contrallier pour aucunes coustumes qu'il clamoit à tort sur celle églyse +que l'abbé li nioit; pourquoy il avint que la paour de Dieu oubliée leur +soustrait-il leur viande. Et quant les moynes se virent en tel point qu'il +n'avoient que mengier, il s'en allèrent tous à Paris, aux piés du roy à +pleurs et à larmes se gettèrent et se complaignirent des tors et des griefs +que le conte leur faisoit. Et le roy pour la pitié qu'il en eut contraignit +le conte par force à tenir ferme paix et seure à l'églyse de Vezelay. + +Pour tels biens et euvres de miséricorde que le roy fist par plusieurs fois +à celle églyse et aux autres dont il souffrit et endura mainte guerre, luy +donna Dieu digne guerdon de tant de bonnes Å“uvres comme il avoit faictes en +ce monde. + +Ce fut un biau fils qu'il engendra par la volenté de Nostre-Seigneur en la +royne Ale sa femme, qui fu appellé Phelippe Dieudonné. Car par les mérites +du père le donna Dieu au royaume de France[726]. Et ce fu cil Phelippe qui +tant fu saige et vigoreux qu'il se deffendist de ses ennemis et conquist +Normandie, Anjou et Poictou et Auvergne, sur le roy Henry et Richart son +fils et les chassa en Angleterre. + + Note 726: C'est ici que s'arrête le texte du dernier continuateur + d'Aimoin. Il finit en donnant le nom des trois parrains et des trois + marraines du Philippe-Auguste. Les voici: Hugues, Hervée et Eudes, + abbés de St-Germain, de St-Victor et de Ste-Geneviève; Constance, + sÅ“ur du roi Louis, et deux veuves de Paris. «Duæ viduæ Parisienses + matrinæ exstiterunt.» Ce fait m'a paru curieux. + +De cestuy Phelippe parlera dès ore mais l'ystoire. Et si n'entrelaissera +pas l'ystoire à parler du père jusques à ce point qu'il trespassa de ce +siècle. Car puis que l'enfant Phelippe fu né, régna-il longuement jusques à +tant qu'il fu couronné en la cité de Rains. Mais à son couronnement ne fu +pas le père, car il estoit jà malade et féru de paralisie, si comme +l'histoire dira ci-après plus plainement. + + + +_Ci fine l'istoire du roy Loys, fils au gros roy Loys._ + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (3/6), by +Paulin Paris + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE *** + +***** This file should be named 35643-0.txt or 35643-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/6/4/35643/ + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les grandes chroniques de France (3/6) + selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis + +Author: Paulin Paris + +Release Date: March 21, 2011 [EBook #35643] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +HISTOIRE +DE +FRANCE. + + + +PARIS. Imprimerie de Béthune et Plon, +Rue de Vaugirard, 36. + + +LES +GRANDES CHRONIQUES +DE FRANCE, +selon que elles sont conservées +en l'Église de Saint-Denis +EN FRANCE. + + +PUBLIÉES PAR M. PAULIN PARIS, +De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres. + + + +TOME TROISIÈME. + + +PARIS. +TECHENER, LIBRAIRE, +12, PLACE DU LOUVRE. + +1837. + + +CI COMENCENT LES GESTES + +L'EMPEREUR CHARLES-LE-CHAUF. + +* * * * * + + +I. + +ANNEES: 842/851. + + +_Coment ses frères se combatirent à luy, et coment il furent desconfis et +fuirent. Et puis coment il pacifièrent ensemble et partirent l'empir; et +coment Lothaire fu moine et trespassa en religion, et coment un de ses +frères fu déceu, et de maintes autres choses._ + + +[1]Après la mort l'empereur Loys,[2] (qui par son nom fu appelé +Loys-le-Débonnaire et fu fils Charlemaine-le-Grant,) deux de ses fils, +Lothaire et Loys, assemblèrent grant ost de toutes pars de leur royaumes +contre Charles-le-Chauf, leur frère, qui estoit roy de France. (Voir est +qu'il n'estoit leur frère que de père, car il fu fils de la dernière femme +qui eut nom Judith.) Moult avoient sur luy grant envie pour ce qu'il avoit +à sa part le plus noble des royaumes. Tant assemblèrent de gens que il +aplouvoient de toutes pars ensi comme langoustes[3]. + + Note 1: On trouve le texte latin de ce commencement dans un + _Epitome gestorum regum Franciæ_, conservé par deux manuscrits; + l'un de l'abbaye de Saint-Victor, coté aujourd'hui n° 287; f° 188: + l'autre de Saint-Germain, coté n° 646; f° 1. (Voy. aussi le tome + VII des Historiens de France, p. 255.) + + Note 2: Tout ce que j'ai mis entre parenthèses appartient uniquement + au traducteur. + + Note 3: _Langoustes_, sauterelles. + +Et quant Charles sceut ce, il manda ses barons, et leur demanda quel +conseil il y voudroient mettre. Et il luy respondirent d'un cuer et d'une +volenté qu'en nulle manière il ne souffreroient qu'il entrassent en leur +contrées né ès terres du royaume. Moult le roy rit de si belle response et +moult les en mercia. Son ost appareilla et alla encontre les ennemis, qui +jà estoient en l'archeveschié de Rains[4], et estoient venus en une ville +qui a nom Fontenay[5]. Si grant ost avoient et si merveilleux qu'il +habondoient de toutes pars, ainsi comme la gravelle de la mer: droitement +la veille de l'Ascension. + + Note 4: L'_Epitome_ dit la même chose, _In parochiâ Remensi_. C'est + une erreur dont la source est peut-être dans la bévue d'un scribe qui + aura lu: _In pago antistitis Remensis_, au lieu de _In pago + Antissiodorensi_. + + Note 5: _Fontenay_ est-il le bourg actuel de _Fontenay près Vezelay_, + à trois lieues d'Avallon, ou le village de _Fontenailles_, à cinq + lieues d'Auxerre? L'abbé Lebeuf, dans une dissertation consacrée à la + bataille de Fontenay, est pour ce dernier endroit. + +Et quant ce vint à l'endemain, jour meisme de la feste, les osts des deux +roys s'appareillèrent pour combattre. Car il cuidèrent l'ost Charles +dépourveu et désarmé trouver pour la solennité du jour si très-hault. Et +sans faille si estoit. Si leur coururent sus soudainement par l'atisement +du diable, et les commencièrent forment[6] à escrier de toutes pars. Et les +François toutevoies s'armèrent au plustost qu'il peurent, et les reçurent +hardiement à quelque meschief. [7]Longuement et asprement se combatirent +d'une part et d'autre. Et tant en eut d'occis de chacune partie, que +mémoire d'homme ne recorde mie qu'il y eut oncques en France si grant +occision de chrestiens. A la parfin si comme Diex le voult, eurent François +victoire de leurs ennemis. (De cette occision eschappa Lothaire et Loys son +frère,) et s'en fu Lothaire jusques à Ais-la-Chapelle. [8]Et le roy Charles +rappareilla son ost, et les suivi jusques à Ais et chassa hors de la ville. +Et cil prit sa femme et ses enfans et s'en fui tousjours devant lui +jusques à Lyons, et puis jusques à Vienne. Là se rappareilla et receut ses +gens et Loys son frère. D'une part et d'autre estoient les osts. Mais avant +qu'il assemblassent derechief à bataille, coururent tant messages d'une +part et d'autre qu'il firent assembler les trois frères à parlement, en une +isle du Rosne[9]. A ce s'accordèrent à la parfin que tout l'empire seroit +divisé en trois parties, et se tiendroit chascun appaiés de sa partie. +Lothaire s'en retourna à la souveraine France[10], qui est le royaume +d'Austrasie, et Loys en la sienne partie, et Charles retourna en France. + + Note 6: _Forment_, fortement. + + Note 7: Les deux phrases suivantes sont dans le texte des _Annales + Fuldenses_, dont l'auteur, moine de Fulde, étoit attaché au roi de + Germanie Louis, frère du Charles-le-Chauve. Ces annales embrassent + les années 714 à 882. (Voyez _Historiens de France_, tome VII, + page 159.) + + Note 8: _Adonis archiepiscopi Viennensis Chronicon_. + + Note 9: _Adon_ dit de la Seine: «In insulam quamdam Sequanæ + conveniunt.» Mais la phrase précédente semble donner raison à notre + traducteur. + + Note 10: _Souveraine._ Supérieure. + +(Mais aucunes chroniques en cet endroit dient que Lothaire eut si grand +dueil et tel doleur de ce qu'il fu desconfit, que quant il s'en fuit en son +païs, il fit crier partout la loy des païens par desespérance, et guerpi la +loy chrestienne; et pour ce que la gent du païs désiroient ce qu'il leur +commanda, nommèrent-il le royaume de son nom et laissèrent les noms des +anciens rois; et l'appelèrent Loheraine, qui vaut autant à dire comme le +royaume de Lohier. Mais cette sentence est moult contraire à celle qui +après vient. Car il dit:[11]) + + Note 11: On n'a pas conservé ces anciennes chroniques; je pense que + c'étoit plutôt quelque _chanson de geste_ fondée sur les démêlés du + fils de Lothaire avec le pape. + +Quant il fu retourné en son païs, il envoia son fils Loys, à qui il avoit +donné le royaume de Lombardie, à Rome par son oncle Dreue, l'évesque de +Mez. Et l'apostole Serges le receut et le couronna empereur, et fu salué du +peuple comme empereur Auguste. Lors senti Lothaire que maladie le +seurprenoit, pour ce départi son royaume à ses trois fils. A Charles le +maindre donna Provence et une partie de Bourgogne: A Lothaire le moien, son +siége et la terre toute qui y appartenoit, et à Loys qui jà estoit couronné +empereur, toute Italie. Après, quant il eut ainsi toute sa terre donnée et +départie à ses fils, il déguerpit le royaume temporel et le siècle, et +vesti les draps de religion en l'abbaïe de Prume[12]. Et peu de temps après +trespassa de ce siècle en l'an de l'Incarnation huit cent cinquante-cinq, +de son empire trente et trois. En l'églyse de Saint-Sauveur l'enterrèrent +honorablement les trois frères. + + Note 12: _Prume._ «In Prumiæ monasterium.» A douze lieues de Trèves, + dans la forêt des Ardennes. + +_Incidence_. En ce temps mouru Bernard, archevesque[13] de Vienne. Après +luy fu un autre qui avoit nom Aglimaire. En ce temps fu aussi archevesque +de Lyon un autre qui avoit nom Emulons. En ce temps mouru le pape Grégoire. +Après luy fu Serges; après, Léon; après, Benoist. En ce temps fu occis +Segatz, le duc de Bonivent, par sa gent. Et ceux meismes qui l'occirent +firent venir les Sarrasins et les reçurent en la cité de Bonivent. Entour +huit ans après la mort l'empereur Lothaire, mouru Charles, le plus jeune +des frères[14], et fu ensépulturé en l'églyse Notre-Dame de Lyon. Son +royaume prirent les deux frères Lothaire et Loys. Si eut l'empereur Loys +Bourgogne en sa partie, et Lothaire Provence[15]. Loys assembla ost contre +les Sarrasins qui estoient entrés à Bonivent. A eux se combati et occit +Amalmathar, leur seigneur, et reçut la cité. Par mauvais conseil fut déceu +le roy Lothaire, son frère, du mariage de deux femmes, dont presque toute +saincte Eglyse fu émue contre luy; pour ce cas furent dampnés par la +sentence l'apostoile deux archevesques, Teugaudes, archevesque de Trèves, +et Gonter, archevesque de Couloigne. Pour ce cas fu assemblé le concile des +prélats par le commandement le roy Charles-le-Chauf, son oncle, qui bon +conseil li looit, sé il le voulust avoir creu. Mais pour nul ammonestement +ne voult laissier son propos, ains mut et s'en alla par Lombardie droict à +Bonivent à l'empereur Loys, son frère. A cette voie s'accorda bien le roy +Charles-le-Chauf, pour ce qu'il avoit espérance qu'il se refrainist de sa +mauvaise volonté par le chatiement et l'ammonestement l'apostoile; mais à +ce ne s'accordoient pas plusieurs des prélats de France, ains le +contredirent, tant comme il purent, ceulx qui estoient mus par le +Sainct-Esprit et qui se doubtoient que esclandres né périls ne venist à +saincte Eglyse de cette chose. Car il avoient doubte de ce qui après en +avint, que l'apostoile ne fist sa volonté par prières, et que commune +erreur n'en fut espandue en saincte Eglyse. Toutevoies vint, si comme il +avoit proposé: à l'apostoile s'en alla et impétra ce qu'il voult. [16]De +Rome se départi bault et liez, et vint jusques à la cité de Luques, et là +fu malade d'une fièvre, et là meisme prit une maladie à tout sa gent si +grant et si crueuse qu'il les véoit mourir devant lui à gratis monciaux, né +oncques pour ce ne se avertit né ne voult entendre la vengeance né le +jugement de nostre Seigneur. De Luques s'en parti et vint à Plaisance, en +la huitiesme ide du mois d'aoust. Là demoura jusques dimanche après. Et +entour heure de nonnes, devint ainsi comme hors du sens. L'endemain perdi +la parole du tout, et puis mouru entour la seconde heure du jour. Un peu de +sa gent qui estoient demourés de cette pestilence, pristrent le corps et +l'enterrèrent en ung moustier près de la cité. + + Note 13: _Archevesque._ «Episcopus.» + + Note 14: _Des frères_, c'est-à-dire des fils de ce Lothaire. + + Note 15: Le texte d'Adon est ici mal traduit. «Accepit autem + (Ludovicus) partem transjurensis Burgundiæ, simul et Provinciam. + Reliquam partem Lotharius sibi retinuit.» + + Note 16: A compter d'ici, notre chronique est traduite des Annales de + St-Bertin, année 869. + + +II. + +ANNEE: 869. + +_Coment Charles-le-Chauf receut message qu'il n'entrast au royaume qui ot +esté Lothaire son frère, jusques après ce qu'il fu parti: et coment les +prélats le reçurent à seigneur en la cité de Mez. Et des constitutions qui +furent là establies._ + + +En ce temps-là estoit le roy Charles-le-Chauf en la cité de Senlis, il et +la royne Judith[17]. Là avoient fait grans aumosnes, et avoient donné et +départi assez de leurs trésors aux églyses et aux lieux de religion; et les +rendirent par telle manière à Notre-Seigneur par cui don il les avoient +receus. De Senlis se départi et s'en alla à Atigny. Là vinrent à luy les +messages d'aucuns évesques et d'aucuns barons du royaume Lothaire qui mort +estoit, et luy mandoient qu'il n'allast en avant, et qu'il n'entrast au +royaume que Lothaire avoit tenu, jusques à tant que le roy Loys son frère +fust retourné d'un ost qu'il avoit fait sur les Wandres. Et quant il seroit +venu et qu'il séjourneroit en son palais d'Angelenham, si envoyast à luy +ses messages et luy mandast et le lieu et le temps qu'il assembleroient +pour traictier de la partision du royaume sans faille. Voir est qu'il avoit +jà ostoié par deux ans sur les Wandres, et plusieurs fois s'estoit jà à +eux combattu, mais pou ou noient y avoit gaigné; et refurent plusieurs qui +luy mandèrent qu'il venist jusques à Mez, et il se hasteroient de venir +contre luy en la voie, ou il vendroient à li en la cité. Loys s'appensa et +vit bien que c'estoit le meilleur conseil. A la voie se mit et alla jusques +à Verdun. Là rencontra plusieurs prélats du royaume Lothaire, Haston +l'évesque de Mez,[18] et Franque l'évesque de Tongres, et mains autres. Et +quant il furent en la cité, il assemblèrent en l'églyse Sainct-Estienne, et +puis furent les paroles qui s'ensuivent récitées en la présence le roy +Charles, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante-neuf. Alors commença à +parler l'évesque de Mez, Avancien avoit à nom, devant tous les prélats et +le peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, bien savez tous, et si est +chose seue en plusieurs règnes, les griefs que nous avons souffers pour nos +causes communément et pour nos droits soustenir, au temps de nostre prince +soubs qui nous avons été jusques à ore. Et si savez bien la douleur et +l'angoisse que nous avons en cuer de la honteuse mort qui lui est advenue. +Or n'y a donc autre conseil à nous qui sommes sans prince et sans chief +terrien, mais que nous convertissions nos cuers en jeusnes et oroisons, et +prions à celui qui tient en son poing les règnes et les roys, et ordonne du +tout en sa volonté, qu'il nous doingt roy selon son cuer, qui nous gouverne +en droict et en justice, et nous sauve et défende, et nous fasse tels que +nous soions tous d'un cuer et d'une volenté à luy aimer et luy obéir en +Dieu. Pour ce donques que cil fait la volonté de ceux qui le doubtent, et +oi leur prière, a-il esleu droit hoir et successeur de ce royaume, à qui +nous sommes soubmis de nostre volenté et pour nostre profit, c'est à savoir +le roy Charles qui ici est présent; il nous est advis que nous luy devons +rendre grace de ses bénéfices, que nous ne soions vers luy encolpés du vice +d'ingratitude pour ce qu'il nous donne prince et gouverneur qui nous garde +et défende longuement au profit de la saincte Eglyse, et nous doint vivre +soubs luy en paix et en concorde en son service, à l'onneur et à la louange +de celuy qui vit et règne sans fin. Et sé il lui plaict et il nous semble +que ce soit bien, nous oïrons de sa bouche qu'il en voudra dire et répondre +à nous et au peuple qui ci est assemblé.» Adonc parla le roy Charles aux +prélats et au peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, tout ainsi comme ces +honorables évesques ont tous ensemble parlé par la bouche d'un seul, et ont +monstré certainement votre volenté et votre commune concordance, à ce que +vous m'avez appelé par élection au profit du règne et de vous; sachiez +certainement que devant toutes choses je regarderai l'onneur et le +cultivement de Dieu et des églyses par l'aide de luy meisme et, après, de +chascun de vous, d'après la dignité de son ordre et l'estat de sa personne, +et les honoreray et sauveray de mon pouvoir, et tendray amour, et garderay +à chascun les drois et les lois, selon la coustume du païs: en telle +manière que obédience et honneurs roiaux me soient portés de chascun de +vous selon son estat et conseil et aide, pour vous et pour le roiaume +deffendre, sé mestier en estoit; ainsi comme nos devanciers l'ont fait par +droict et par raison à ceux qui ont régné pardevant moy.» + + Note 17: _Judith_. Il faut lire _Ermentrude_. + + Note 18: «Il falloit traduire: _Haton l'évesque de Verdun, et Arnoul + l'évesque de Toul. De là, venant à Mez, il y trouva Advencien, + l'évesque de la ville, et Francon, l'évesque de Tongres_.» (Note de + dom Bouquet.) + +Après le roy, parla Hincmaris, archevesque de Rains, et dit en telle +manière par le commandement Avancien[19], évesque de la cité, et des +évesques autres de la province de Trèves, comme Haston l'évesque de Verdun, +et Arnoult l'évesque de Toul et mains autres qui présens estoient. «Pour +ce,» dist-il, «qu'il ne semble à aucuns que ce soit desraison et +présomption sé nous et nos honorables frères et évesques de nostre province +de Rains, nous entremettons des causes et de l'ordonnance de cet +archeveschié, sachent tous que nous ne le faisons pas contre les drois des +canons, pour ce que l'églyse de Rains et celle de Trèves sont sereurs et +comprovinciaux en cette région de Belge, si comme l'auctorité de saincte +Églyse le monstre et l'ancienne coustume le preuve. Et pour ce doivent-il +garder à communs accors les establissemens des anciens pères et de sains, +et doit estre gardé entre l'archeveschié de Trèves et celluy de Rains la +condition de ce privilège, que celluy qui le premier est ordonné est tenu +pour le premier ordonné, et la divine loy establie de Dieu le dict ainsi. +_Quant tu trépasseras par le champ de ton amy, tu cueildras les espis, et +pour les mangier les frotteras en ta main, mais tu n'en cueildras nul à +faucille._ La moisson c'est le peuple, si comme nostre Seigneur vous +monstre en l'Evangile; la moisson doncques de mon amy, c'est le peuple +d'autres provinces. Tu frotteras ces espis en trespassant, c'est admonester +le peuple en ung corps de saincte Églyse à la volenté de nostre Seigneur; +doncques pouvons-nous passer en la province en admonestant le peuple à bien +faire, sans tort faire à nullui; né ne mettons la faucille de jugement au +peuple d'autre province. Autre raison: car les honorables évesques et +nostre frère de cette province nous commandèrent et admonestèrent ce à +faire en charité, pour ce qu'il n'avoient pas de provincial et vouldrent +que nous ordennissons de leurs causes ainsi comme des nostres propres. +Est-il ainsi,» dict-il, «seigneurs évesques?» Et il respondirent que oil. +Et il dict après: «Or nous povons doncques avertir qu'il plaict à nostre +Seigneur que nostre prince et nostre roy, qui cy est présent, à qui nous +sommes soubmis de nostre volenté, pour nous et nos églyses, est ci venu +pour nous et nous pour luy en la dernière partie du royaume que il tient. +Pour ce doncques que son père Loys, le puissant empereur et de saincte +mémoire, fu couronné à empereur à Rains par la main du pape Estienne, +pardevant l'autel Nostre-Dame, et fu puis déposé par la traïson du peuple +et des barons et des mauvais évesques, et puis fu restabli devant le corps +sainct Denys en France, et couronné de reschief en ceste églyse devant cest +autel de sainct Estienne, par la main des évesques, si comme nous veismes +qui y estions présens; et d'autre part, si comme nous trouvons ès +histoires, que quant ces anciens roys conquéroient les royaumes, il se +faisoient couronner des couronnes de chascun royaume. Il nous semble, sé il +vous plaisoit, que avenante chose seroit qu'il fust et couronné et enoingt +de la saincte onction, par la main d'évesque, au nom et au titre du royaume +où il est appelé; et s'il vous plaict qu'il soit ainsi fait, si vous y +accordez communément et le prononciez de vostre bouche.» Après ces paroles +s'escrièrent tous que ainsi fust fait. Lors leur dict après: Rendons graces +à Dieu et chantons: _Te Deum laudamus_. Après ce fu couronné et sacré +devant l'autel sainct Estienne. Si départit atant le concile. + + Note 19: _Par le commandement._ «Jubente et postulante.» + (An. S.-Bert.) + + +III. + +ANNEE: 869. + +_Du mandement Loys à Charles son frère, et de la response. Et d'une +incidence. Des griefs et du dommage que les Sarrasins firent au roy Loys au +retour de Bonivent. Et puis de Rollant, archevesque d'Arle, et puis des +Normans, et de la mort la royne Hermantrude et du mandement l'apostoile à +Charles-le-Chauf._ + + +De Mez se départit le roy et s'en ala à Floringues[20]: et quant il eut là +ordonné ce que bon luy sembla, il s'en ala chascier[21] en la forest +d'Ardennes. Entre ces choses advint que son frère Loys fit paix aux +Wandres[22], sous une condition dont l'histoire ne parle mie. Pour celle +paix confirmer y envoya ses fils et aucuns marchis de sa terre; car il +demoura malade en la cité de Ragenbourg[23]. Au roy Charles manda par ses +messages les convenances qui estoient entre eux deux et de sa partie du +royaume Lothaire, et le roy Charles luy remanda responses souffisans à ce +qu'il lui avoit mandé. + + Note 20: _Floringues_, aujourd'hui _Floringhem_, dans le département + du Pas-de-Calais, arrondissement de Saint-Pol-sur-Ternoise, canton + d'Heuchin. Latinè: _Florinkengas_. + + Note 21: _Chascier_. «Autumnali venatione exercitandum.» + + Note 22: _Wandres_. «Pacem, sub quadam conditione, apud Winidos + procuravit obtinere.» Plus loin, l'annaliste de St-Bertin ajoute à ce + nom: «Qui in regionibus Saxonum sunt.» + + Note 23: _Ragenbourg_. «Ragenisburg.» C'est Ratisbonne. + +_Incidence._ En ce temps advint en Grèce que Basile occit par traïson +l'empereur Michiel, et cil avoit celluy Michiel accompagnié en l'empire. +Couronner se fit et gouverna l'empire tout seul. L'un de ces princes qui +Patrice avoit nom[24] envoïa à Barrain à tout trois cens nefs pour aider au +roy Loys contre Sarrasins. Si requeroit par iceluy prince meisme qu'il luy +onnast sa fille en mariage[25] pour espouse. Mais il ne la luy envoïa pas, +pour ne sai quelle discorde qui fu entre luy et le prince, dont il avint +qu'il s'en retourna à Corinthe à toute sa navie. En ce que l'empereur Loys +s'en retournoit de sa contrée de Bonnivent, les Sarrasins qu'il avoit +assiégiés en la cité de Barre issirent hors et se férirent en la queue de +son ost soudainement et tollirent bien jusques à deux mille chevaux: dessus +montèrent et firent d'eux-meismes deux batailles, puis s'en allèrent en +l'églyse Saint-Michiel de Mont-Gargan. Les clers et les pèlerins, qui là +estoient venus pour adourer, robèrent et tollirent tout quanqu'il avoient, +et puis s'en retournèrent chargiés de dépouilles. De cette aventure furent +l'apostoile et l'empereur moult courrouciés. + + Note 24: _Patrice avoit nom._ C'est-à-dire étoit revêtu du titre de + patrice. «Patricium suum ad Bairam cum CCCC (vel CCC) navibus + miserat.» _Bairam_, c'est _Bari_, dans le royaume de Naples. + + Note 25: _Qu'il luy donnast sa fille en mariage._ Le latin dit plus + clairement que le patrice demandoit de conduire à son maître la + princesse qui lui avoit été fiancée auparavant. «Et filiam Hludowici, + a se desponsatam, susciperet.» + +_Incidence._ Loys, l'un des fils le roy Loys de Germanie, se combati en ce +temps contre les Wandres, à l'aide des Saisnes: grande occision y eut d'une +partie et d'autre, mais toutevoies il eut victoire à la parfin à grand +dommage de sa gent et à tant s'en retourna. + +_Incidence._ Rolland, archevesque d'Arles, empétra en ce temps vers +l'empereur et l'empereris Engeberge, l'abbaïe de Sainct-Césaire, en l'isle +de Camarie[26]; mais ce ne fu pas sans grans dons et sans grant service: +moult estoit cette abbaïe riche et de grande possession. En icelle isle +souloient avoir ung port les Sarrasins; pourquoi y pouvoient légièrement +arriver. Un chastel y fit cest archevesque de terre tant seulement, et +quant il oï dire que Sarrasins venoient, il se mit follement dedans; car il +n'estoit né fort né garni pour luy sauver. Les Sarrasins vindrent là, de sa +gent occirent plus de trois cens, et au dernier le prindrent et le menèrent +tout loié en leur nefs, puis le mistrent à rançon qui fu tauxée à cent +cinquante livres d'argent et à cent et cinquante manteaux, et à cent et +cinquante espées, et à cent et cinquante présens sans les dons qu'il leur +donna d'autre part. Si avint qu'ainsi mourut en les nefs avant qu'il +fussent délivrés et que la rançon fust paiée; et les Sarrasins qui le +virent, findrent[27] qu'il ne povoient plus illec demourer, et hastèrent +forment ceux qui de la rançon paier s'entremestoient, s'il vouloient +recevoir leur seigneur. Et quant elle fu toute paiée sans nul deffaut, il +prirent le corps de l'archevesque tout revestu en épiscopaux garnemens si +comme il l'avoient pris, et l'assistrent en une charrette, et puis +l'emportèrent hors des nefs entre bras ainsi comme par honneur. Lors +vinrent entour luy ceux qui l'amoient, et quant il cuidèrent parler à luy +et faire joie si le trouvèrent mort. Lors l'emportèrent en terre à grans +pleurs et le mistrent en terre en ung tombel que luy-meisme avoit fait +appareiller pour luy. En ce temps fit Salmon, duc de Bretaigne[28], paix +aux Normans qui estoient sur le fleuve de Loire, et fit cueillir à ses +Bretons tout le vin qui estoit en sa partie d'Anjou[29]. L'abbé Hue et le +comte Geoffroy[30] se combatirent aux Normans, qui habitoient sur le fleuve +de Loire, et en occidrent entour soixante. En cette bataille prindrent ung +moine apostate (c'est-à-dire renoié de la foy), qui la foy crestienne avoit +déguerpie et s'estoit mis avec les Normans. Et pour ce qu'il faisoit aux +crestiens moult de mal tant comme il povoit, luy firent-il couper la teste. +[31]En ceste tempeste vinrent les Normans la seconde fois jusques à Paris, +l'abbaïe de Sainct-Germain robèrent et boutèrent le feu dedans le cellier, +et puis retournèrent tous chargiés des despoilles de ce qu'il avoient tolli +et robé. En ce temps commanda le roy Charles aux Manceaux et aux +Tourangiaus et à ceux qui habitoient delà le fleuve de Saine qu'il +fermassent les cités et fissent forteresses contre les assaulx des Normans; +et quand les Normans oïrent ce dire, il mandèrent à la gent du païs qu'il +leur donnassent une grande somme d'argent, de vins, de fourment et de +bestes, s'il vouloient avoir paix et trèves avec eux. + + Note 26: _Camarie._ La _Camargue_, sur le Rhône. + + Note 27: _Findrent._ Feignirent. + + Note 28: _Duc de Bretaigne._ L'annaliste de Metz l'appelle _roi des + Bretons_, et il a raison. (_Note de dom Bouquet_.) + + Note 29: _En sa partie d'Anjou._ «Et vinum partis suæ de pago + Andegavensi cum Britonibus suis collegit.» C'est-à-dire: Et il put + récolter, cette année, le vin des vignes plantées du côté de la Loire + qui appartenoit au territoire d'Angers, et par conséquent à ses + états. M. Guizot a rendu cette phrase ainsi: _Et il récolta le vin + des territoires qui lui appartenoient au pays d'Angers_.» La + traduction du chroniqueur de Saint-Denis est moins mauvaise. + + Note 30: Le latin ajoute: «Cum Transsequanis.» C'est-à-dire: avec + ceux qui habitoient au-delà de la Seine ou jusqu'à la Loire. + + Note 31: _En ceste tempeste, etc._ Cette phrase ne se trouve que dans + le manuscrit du roi des _Annales de Saint-Bertin_. On voit que les + Normands tenoient beaucoup aux celliers et aux vendanges. + +En la ville de Dussy[32] estoit le roy Charles, quant il oï nouvelles par +certains messages de la mort Hermentrude, sa femme, en l'abbaïe de +Sainct-Denys en France; et léans meisme fu elle mise en sépulture. Lors +manda le roy à Theuberge, qui femme eut esté le roy Lothaire, qu'elle luy +envoiast sa fille[33] Richeut par Boson, le fils au comte Bivin, qui frère +estoit à ceste Richeut. (Une pièce de temps) la tint sans épouser, ainsi +comme concubine; (mais il l'espousa puis, si comme l'histoire le dira +ci-après). A celui Boson, son frère, donna l'abbaïe Sainct-Morize et toutes +les appartenances, et s'en ala à Ais-la-Chapelle, et mena avec luy cette +Richeut, et se hasta moult d'aler pour recevoir le remenant des hommages du +royaume Lothaire, si comme il l'avoit mandé; et fit assavoir à tous qu'il +seroit à Gondouville[34] dedans la feste Sainct-Martin pour recevoir ceux +qui à lui devoient venir de Provence et de la parfonde Bourgoigne[35]: et +quant il fu à Ais nul ne vint à luy qu'il n'eust d'abord receu[36]. De là +se départit et s'en ala à Gondouville en son palais comme il l'avoit +ordonné. + + Note 32: _Dussy._ C'est _Douzy_, bourg de Champagne, près de Mouzon, + et sur la rivière du Cher. + + Note 33: _Sa fille._ Le latin ne dit pas cela; mais la phrase est + obscure. «Exequente Bosone filio Bwni quondam comitis hoc missaticum + apud matrem et materteram suam Theutbergam Lotharii regis relictam, + sororem ipsius Bosonis nomine Richildem mox sibi adduci fecit, et in + concubinam accepit.» Je crois voir ici que pendant l'absence de + Boson, chargé de la mission d'annoncer à Theutherge la mort + d'Hirmantrude, Charles avoit fait venir près de lui Richilde, soeur de + Boson, et l'avoit retenue en concubinage. + + Note 34: _Gondouville._ «Gundulfi-villa.» C'est _Gondreville_, dans + le pays Messin, à une lieue de Toul. Ce palais étoit situé sur la + rive droite de la Moselle. + + Note 35: _De la parfonde Bourgogne._ «Et de superioribus partibus + Burgundiæ.» + + Note 36: _Qu'il n'eust d'abord receu._ C'est-à-dire: Dont il n'eut + obtenu précédemment la soumission. «Nullum obtinuit quem ante non + habuit.» + +Avant qu'il partist receut les messages l'apostoile Adrien. Ces messages +estoient deux évesques, l'un avoit nom Paul et l'autre Léon, et ne venoient +pas au roy tant seulement, mais aux princes et aux prélas du royaume. La +forme du mandement estoit telle que nul mortel ne fust si hardi qu'il +entrast au royaume qui jadis ot été Lothaire, et qui par droict devoit +venir en la main son fils espirituel, né qui osast né troubler né molester +les hommes du royaume, ne fortraire par promesses et par dons: et sé nul le +fesoit autrement, ce qu'il feroit ne seroit pas tant seulement anéanti par +son auctorité, ains seroit celuy qui ce feroit excommunié et dessevré de la +compagnie de saincte Églyse; et sé aucun des évesques se consentoit à luy +en taisant, si ne seroit plus appelé prestre né pasteur, mais bergier loué; +et pour ce, ne luy appartiendroit-il des brebris garder, par conséquent né +de la dignité de pasteur. Avec les messages et pour ceste besoigne meisme +vint ung autre message[37] qui avoit nom Boderas. Quand les messages +l'apostoile s'en furent partis, le roy Charles s'aperceut bien que ceux luy +avoient menti qui luy avoient fait entendant par faus messagiers que le roy +Loys, son frère, estoit ainsi comme à la mort. Lors se partit de +Gondouville, et s'en ala ès parties d'Elisse[38], pour recevoir en amour et +en concorde Hue, le fils Geuffroy, et Bernart, son fils[39]. De là s'en +retourna pour yverner à Ais-la-Chapelle, et tant y demoura que la Nativité +fu passée, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante et dix.[40] + + Note 37: _Un autre message._ Le latin ajoute: «Missus Hludowici + imperatoris venit.» + + Note 38: _D'Elisse._ «In Elisacias partes.» Vers l'Alsace. + + Note 39: _Son fils._ «Bernardi filium.» Bernard, fils de Bernard. + + Note 40: La plupart des auteurs du IXème siècle commencent l'année à + Noël, comme notre annaliste de Saint-Bertin. + + +IV. + +ANNEE: 870. + +_Coment Charles-le-Chauf espousa la royne Richeut, et de la pais aux +Normans, et du débat entre Charles-le-Chauf et Loys, son frère, pour la +partition du royaume Lothaire, et d'autres choses._ + + +[41]D'Ais-la-Chapelle se parti le roy Charles et s'en retourna en France, +et vint en la cité de Noion. Là tint parlement à un prince des Normans qui +avoit nom Roric. Ci fu la fin telle qu'il le receust en amour et en +alliance. Après espousa Richeut, de qui nous avons devant parlé, qu'il +avoit tenue sans mariage. De là retourna à Ais-la-Chapelle. Là oï telles +nouvelles dont il ne se donnoit de garde; car Loys, son frère, roi de +Germanie, luy manda par ses messages s'il ne s'en issoit tantost de la +ville d'Ais et de tout le royaume qui avoit esté Lothaire, son frère, et +s'il ne le rendoit en paix ès mains des princes du royaume ainsi comme il +le tenoient au jour qu'il trespassa, bien sceut-il qu'il viendroit sur luy +à armes et qu'il auroit à luy bataille. Tant allèrent les messages d'une +part et d'autre, que la besoigne à ce menèrent que sermens furent faicts +des deux parties. De tenir les convenances jura par le roy l'un des +messages, et dit ainsi: «Je jure pour le roy Charles, mon seigneur, qu'il +se consent à ce que son frère le roy Loys ait une telle partie du royaume +Lothaire, leur frère, comme luy-meisme aura; et qu'il soit si loyaument +parti et si justement comme ceux le sauroient partir qui par l'accort des +deux parties y seront mis; et que ce soit sans barat et sans decevance, sé +son frère le roy Loys luy veult garder autelle fermeté et autelle loyaulté +comme il luy promet tant comme il vivra.» Quant ces convenances furent +ainsi affermées par sermens d'une partie et d'autre, le roy Charles se +partit d'Ais et s'en retourna en France, et s'en vint à Compiègne; là +célébra la Résurrection. + + Note 41: _Annal. S.-Bertini, anno 870._ + +(Au moys de may qui après vint s'en ala à Atigny[42]). Là viendrent à luy +les messagiers Loys son frère, qu'il eut envoiés pour partir le royaume; +mais il ne vouldrent pas tenir les convenances qui devant avoient este +jurées, si estoient plus fiers et plus hautains pour la prospérité de leur +seigneur, pour ce qu'il avoit pris, tant par barat comme par armes, le +prince des Wandres qui longuement avoit à luy guerroié et mains dommages +luy avoit fais. En moult de manières fu cette partition devisée et mandée +aux deux parties par divers messages; n'accorder ne se pouvoient. A la +parfin fut ainsi atiré que le roy Charles leur manda que il et Loys son +frère assemblassent paisiblement au royaume qui devoit être parti, et +fussent faictes loyales parties selon les convenances et les sermens qui +avoient esté fais, par le regart des preudes hommes qui à ce faire fussent +mis par les parties. Entre ces choses fu assemblé ung conseil d'évesques de +dix provinces. Là fu accusé de plusieurs cas Haimart l'évesque de Loon et +meismement de deux choses de ce qu'il ne vouloit obéir au roy Charles comme +à son prince, né à l'archevesque de Rains comme à son prélat. Mais +toutesvoies fu-il contraint à ces deux choses: son libelle escripvit et le +rendit en plein conseil. Si contenoit cette sentence: «Je, Haimart, évesque +de Loon, regehis et cognois que je dois être et serai désormais obédient et +féable au roy Charles, selon mon estat, si comme évesque doit être par +droit à son prince terrien et à son roy; et si promets aussi que je ferai +obédience à mon pouvoir à l'archevesque de Rains, telle comme je lui dois +faire selon les droits et les canons et les décrets des anciens pères, à +mon sens et à mon pouvoir.» Et quant il eut ce dict, il mist sa +subscription en son libelle. + + Note 42: Cette précieuse parenthèse n'est pas traduite des Annales de + Saint-Bertin, et ne se trouve que dans le continuateur d'Aimoin. Ce + fut effectivement dans le palais d'Attigny qu'Hincmar de Reims obtint + la condamnation d'Hincmar de Laon. + +Charlemaine le fils le roy Charles, qui estoit nommé abbé de plusieurs +abbaïes, faisoit moult de griefs et de dommages à son père; et pour ce +perdit-il les abbaïes qu'il tenoit et fu mis en prison à Senlis. (En ce +temps tenoient les princes lays aucunes abbaïes.) Entre ces choses envoia +le roy Charles ses messages[43] à Loys son frère, Eudes l'évesque de +Beauvais, et deux comtes Hardoin et Odon; et luy manda qu'il assemblassent +paisiblement pour partir le royaume Lothaire. Après, s'en ala à une ville +qui a nom Pontigon[44], là retournèrent à luy les messages qu'il eust +envoiés à Loys, son frère, et luy nuncièrent la responce qu'il luy mandoit, +qui telle estoit qu'il venist jusques à Haristalle, et il viendroit d'autre +part jusques à Marne[45]; et au milieu de ces deux lieux assembleroient à +parlement; et amenast chacun tant seulement quatre évesques et dix +conseillers et trente que vassaux que chevaliers[46]. Ainsi fu la chose +créantée. Le roy Loys mut et s'en vint à Flamereshem en la contrée de +Ribuarie[47]; là luy advint telle adventure qu'il chaï d'un solier qui +estoit viel et pourri luy et aucuns de sa gent. Blessé fu en sa jambe, mais +assez tost fu gari si comme il luy sembloit. (Il se hasta ung peu trop, car +la bleceure ne fu pas bien esteinte, si comme nous le dirons ci-après.) A +Ais-la-Chapelle s'en alla. Le roy Charles se rapproucha d'autre part au +lieu déterminé, et tant coururent messages d'une partie et d'une autre que +les deux roys assemblèrent là où il estoit dévisé en la cinquième kalende +d'aoust. Là départirent le royaume paisiblement selon les convenances +devant dictes. + + Note 43: Le latin ajoute: «Ad Franconofurt.» + + Note 44: _Pontigon_, aujourd'hui _Pontion_. + + Note 45: _Marne._ Mersen. + + Note 46: _Que vassaus que chevaliers._ Je ne crois pas qu'il y eût de + différence bien sensible avant le XIVe siècle entre ces deux mots. + Aussi le latin dit-il _officiers ministériels et chevaliers_. «Inter + ministeriales et vassalos.» + + Note: 47: _En la contrée de Ribuarie._ «In pago Ribuario.» + +Ci-après sont nommés les cités et les villes de la partie du roy Loys: +Coloigne, Trèves, Utrehect, Strahasbourt, Baille[48], et maintes autres +villes et cités qui pas ne sont à nommer pour eschiver la confusion; et +pour ce que les noms sont en langue tioise on ne les peut pas assigner +proprement en françois[49]. En celle partie furent adjoutées les deux +parties de Frise qui estoient du royaume Lothaire. Et par dessus cette +division luy fu encore donnée la cité de Mez, l'abbaïe Saint-Père et +Saint-Martin et toutes les villes et les appartenances de cette contrée; et +si luy fu donnée pour le bien de paix et de charité une partie des Ardennes +tant comme le fleuve qui a nom Urcha en depart jusque à tant qu'elle cheï +en Meuse. + + Note 48: _Baille._ Basle. + + Note 49: En voici la liste exactement copiée du latin: «Coloniam, + Treviris, Utrecht, Strasburg, Basulam, Abbatiam Suestre (_Susteren_, + dans le duché de Jullers), Berch (_Berge_, près Ruremonde), Niu + monasterium (_Nussa_, près Cologne), Castellum (_Kessel_, sur la + Meuse), Indam (_Cornelismunster_, près d'Aix-la-Chapelle), + Sancti-Maximini (près de Trèves), Ephterniacum (_Esternach_), Horream + (_Oeren_, dans Trèves), Sancti-Gangulfi, Faverniacum (_Favernay_, en + Franche-Comté), Polemniacum (_Poligny_, en Comté), Luxoium (_Luxem_ + _Baume_, dans les Vosges), Luteram (_Lure_, diocèse de Besançon), + Balmau, Offonis-villam (_Vellefaux_, diocèse de Besançon), + Meyeni-monasterium (_Moyen-Moustier_, dans les Vosges), Eboresheim + (dans l'Alsace), Homowa (dans Strasbourg), Masonis-monasterium + (_Maesmunster_, en Alsace), Hombroch, Sancti-Stephani, Strasburg, + Sancti-Deodati (_Saint-Dyé_), Bodonis monasterium (_Bon-Moustier_, + dans les Vosges), Stivagium (_Estival_), Romerici montem + (_Remiremont_), Morbach (en Alsace), Sancti-Gregorii (_id._), + Mauri-monasterium (_id._), Erenstein (_id._), Sancti-Ursi in Salodoro + (_Soleure_), Grandivellem (_Grantfel_, diocèse de Basle), + Allam-Petram (près _Moyen-Moustier_), Lustenam (?), Vallem Clusæ + (_Vaucluse_, diocèse de Besançon), Castellum-Carnonis + (_Chatel-Challon_), Heribodesheim (?), Abbatiam de Aquis, + Hoenchirche, Aughtchirche, comitatum Testebrant, Batua (_Batavia_), + Harluarias (dans le duché de Gueldres), Masau subterior de ista + parte, et Masau superior, quod de illa parte est; Liugas (_Liège_), + quod de ista parte est, Districtum Aquense (_Aix_), Districtum + Trectis (_Maestricht_). In Ripuarias, comitatus V, Megenensium, + Bedagowa, Nitachowa, Sarachowa subterior, Blesitchowa, Selm, + Albechowa, Suentisium, Calmontis, Sarachowa superior, Odornense quod + Bernardus habuit, Solocense, Basiniacum, Elischowe, Warasch, + Scudingum, Emaus, Busalchowa. In Elisatia, Comitatus duo; de Frisia + duos partes de regno quod Lotharius habuit.... Civitatem cum Abbatia + S.-Petri et S.-Martini, et comitati Moslensi, cum omnibus villis in + eo consistentibus tam dominicatis quam et vassalorum. De Arduenna, + sicut flumen Urta surgit inter Bislam et Tumbus, decurrit in Mosam et + sicut recta via pergit in Bedensi. Exupto quod de Condrusio est, ad + partem Orientis, trans Urtiun, et Abbatias Prumiem et Stabelan, et + omnibus villis dominicalis et vassalorum.» + +Ci-après sont nommées les cités et les bonnes villes de la partie le roy +Charles: Lyon sur le Rhosne, Besançon, Vienne, Tongres, Tol, Verdun, +Cambray, et moult d'autres villes et cités qui pas ne sont à nommer[50]. Le +lendemain que ces parties ainsi furent devisées, les frères revindrent +arrière ensemble, congié prindrent l'un à l'autre, et se départirent en +paix et en amour. Le roy Loys retourna à Ais-la-Chapelle, le roy Charles en +France, et commanda que la reyne Richeut, sa femme, fust admenée encontre +luy. A Saint-Quentin en Vermandois vint, et puis ensemble à Senlis, et puis +à Compiègne. Là se déporta tout le mois de septembre en gibier et en +chasse. De la partie du royaume Lothaire qu'il eut receu fit sa volenté et +en donna et départi à sa volenté. + + Note 50: Voici les autres noms: «Vivarias, Vatiam, Montem-Falconis, + Sancti-Michaelis, Gildini-monasterium, S.-Mariæ in Bisantione, + S.-Martini in eodem loco, S.-Augentil, S.-Marcelli; S.-Laurentii + Leudensi, Sennonem, Abbatiam Niellam, Molburium, Laubias, + S.-Gaugerici, S.-Salvii, Crispinno, Fossas, Marilias, Honulficurt, + S.-Servatii, Maalinas, Ledi, Sunniacum, Autonium, Condatum, + Mesrebecchi, Tidivinni, Lutosa, Calmontis, S.-Mariac in Desmant, + Echa, Andana, Wasloi, Altummontem, Comitatus Texandrum. In Bracbanto, + Comitatus quatuor Cameracensim, Hainoum, Lomensem. In Hasbanio, + Comitatus quatuor, Masau superiur, Masau subterrior, Liugas quod + pertinet ad Veosutum; Scarponense, Viridunense, Dulmense, Arlon, + Waurense, Comitatus duo, Mosminse, Castricium, Condrust. De Arduennâ + sicut flumen Urta surget inter Bislanc et Tumbas, ac decurrit ex hac + parte in Mosam, et sicut recta via ex hac parte Occidentis pergit in + Bedensi. Tollense, aliud Odornense quod Tremarus habuit; Barrense, + Portense, Salmoringum, Lugdunense, Viennense, Vivarias, Ucericium. De + Frisiâ tertiam partem.» + + +V. + +ANNEE: 870. + +_Des messages l'apostoile Adrien au roy Loys qu'il rendist le royaume +Lothaire à son nepveu Loys. Du contens le roy Loys, coment il envoya joyaux +à l'Eglyse de Rome et coment il prit Vienne._ + + +Le roy Loys qui à Ais fu retourné, n'estoit pas encore bien guary de la +bleceure de sa jambe qu'il prist quant il chaï du solier, si comme +l'istoire ci devant conte, pour ce qu'il ne povoit pas bien endurer les +cures des physiciens. Et pour ce que la bleceure se tournoit à pueur et à +pourreture se fist-il tranchier toute la maladie[51], si en demeura plus +longuement en la ville qu'il ne cuida, car il acoucha du tout au lit et fu +aussi comme prest de la mort. En ce temps viendrent les messages de +l'apostoile à Ais, et de Loys l'empereur. Les messages l'apostoile furent +Johan et Pierre, cardinaulx de l'Églyse de Rome; les messages à l'empereur +furent l'évesque Vibode et li quens Bernart. Tel mandement apportoient au +roy Loys que de rien ne s'entreméist du royaume Lothaire son nepveu, qui +par droict devoit escheoir à l'empereur Loys son frère. Assez briesvement +leur rendit responce et congié, et puis si les envoia au roy Charles son +frère. Quand il fu guari de sa maladie et il put chevauchier, il se partit +et s'en alla à Renebourg[52]. Restice[53] le roy des Wandres qu'il tenoit +en prison[54] fit traire hors, et luy fit les yeux sachier, et puis +commanda qu'il fust tondu en une abbaïe. Après manda à ses fils Charlon et +Loys qu'il venissent à luy. Mais il ne y vouldrent pas venir, car il +sentoient bien qu'il avoit meilleure volenté à Charlemaine son frère que +vers eulx. De Renebourg se partit et s'en alla à Frenquefort vers le +commencement du caresme pour tenir le parlement pour le contens apaisier de +luy et de ses fils. Allèrent tant messages d'une part et d'autre que trève +fut donnée jusques au moys de may, que le père les assura qu'il n'auroient +par luy nul mal, et il promistrent d'autre part qu'il ne feroient nul mal +au royaume si comme il avoient commencié. Quant ce feust accordé et le +parlement feust fini, le roy se départi de Franquefort et s'en alla à +Renebourg. + + Note 51: _La maladie_. C'est-à-dire: _La chair pourrie_. + + Note 52: _Renebourg._ Ratisbonne. + + Note 53: _Restice_ ou _Ratislas_, prince de Moravie; le même qui + demanda à l'empereur Michel saints Cyrille et Methodius, pour prêcher + l'évangile à ses peuples. + + Note 54: _En prison._ Le latin ajoute: «A Carlomanno per dolum + nepotis ipsius Restitii captum.» + +Tout le mois de septembre se déporta le roy Charles en chasse de bois et +puis s'en vinst à Saint-Denis en France, pour célébrer la solennité des +glorieux martyrs. Le jour mesme, si comme on chante la messe, vindrent à +luy les messages à l'apostoile Adrien et ceux meismes qui au roy Loys +avoient esté; épistres luy apportaient à luy et aux évesques de son +royaume, qui contenoient moult espouventablement qu'il n'entrast au royaume +qui eut esté Lothaire son nepveu, car il appartenoit par droict héritage à +l'empereur Loys, qui son frère avoit esté. Au roy ne pleurent pas moult ces +nouvelles, ains porta moult griefs ce mandement. Tant luy prièrent les +messages et autres bonnes gens, qu'il osta Carlemaine, son fils, de prison +de Senlis et il luy commanda qu'il demourast avec soy. Les messages fit +conduire jusques à Rains et commanda que ses amis et son conseil feussent +là assemblés; et quand il lu là venu, il demoura entour huit jours, et aux +messages donna congié de repartir. Mais il envoïa avec eulx ses propres +messages à l'apostoile Adrien, Ansegesile l'abbé de Saint-Michel, et un +autre lay qui Liethart avoit nom. Par eulx envoia dons et offrandes à +l'autel de Saint-Pierre de Rome et des vestemens d'or et des couronnes d'or +à pierres précieuses. Luy-meisme alla avec les messages jusques à Lyon. Là +se départi de luy Charlemaine, son fils, sans son sceu, car il s'enfuit par +nuit et s'en alla au royaume de Belge. Grans tourbes de larrons et de +robeurs assembla, et fit par le pays si grant destruction et si grand +cruaulté qu'il n'est nul qui croire le peust, fors ceux qui ce virent et +souffrirent. Moult en fu dolent son père quand il le sceut, et dist: «Las! +quelle engendréure je ai faite, quand cil est larron qui peust estre +coronné de deux roïaumes! Pourquoi emble-il? Ne fust tout sien, s'il +vousist?» Mais pourtant ne voult-il pas retourner né laissier la voie qu'il +avoit entreprise, ains s'en alla à Vienne où Berte la femme Girart[55] +estoit, et assist la cité le plustost qu'il péust. Cil Girart n'éstoit pas +dedans, ains estoit ailleurs en ung fort chastel. Moult fu le pays d'entour +gasté et destruit pour ce siège. Tant fist le roy par sens et par engin, +qu'il mist discension entre ceux qui la cité gardoient, si que une grande +partie se tinst à luy. Mais quand Berte aperçut cette chose, elle manda +Girart son seigneur. Puis qu'il fust venu ne voult-il pas tenir la cité +contre le roy, ains la rendi maintenant, et le roy rentra liez et joyeux, +et célébra en la ville la Nativité Nostre-Seigneur. + + Note 55: _La femme Girart._ Berte étoit femme de Girard de + Roussillon, si fameux dans nos anciens romans. Ce siége de Vienne a + beaucoup exalté l'imagination des poètes françois. Il forme le noeud + de la chanson de geste de _Gerard de Vianne_; il en est fait + également mention dans celle de _Gerard de Roussillon_.--«La + Chronique de Vezelay place à tort la mort de Girard en 847, et celle + de Berte en 844.» _(D. Bouquet.)_ + +[56]Quant le roy eust ainsi la cité receue, il contraint Girart à ce qu'il +luy rendroit les chastiaux d'entour et les livreroit à ceux que le roy y +vouldroit envoier; et de ce luy donna bons ostages[57]; trois nefs luy +bailla, et luy souffrit qu'il s'en allast parmi le fleuve du Rosne, luy et +Berte sa femme, et leurs gens et leurs biens meubles. La cité bailla à +garder à Boson le frère la royne sa femme. De là se parti pour aller en +France, par Auxerre et par Sens retourna et s'en vinst droict à l'églyse +Saint-Denys. Quand Charlemaine son fils oy dire qu'il venoit, il s'en alla +à Maison luy et toute sa route: les chastiaux, les villes et le pays tout +dégasta. Après ce envoïa à son père quatre messages faussement et par +coverture, et luy manda que volentiers vendroit à luy à mercy et amendroit +vers Dieu et vers luy quanqu'il avoit meffait; mais tant seulement eust +merci de ceux qui avec luy estoient, né pour ce ne se voult oncques tenir +de mal faire. Le roy retint deux de ses messages et avec les autres deux +envoïa Gaulin, abbé de Saint-Germain, et le conte Baudouin qui serourge +estoit Charlemaine meisme. Par ces deux manda que seurement povoit-il venir +sé il vouloit. Lors faingni par tricherie et luy manda qu'il viendroit à +luy, et envoïa de rechief autres messages pour requerre ce qui ne pouvoit +estre; et, tandis, s'éloingna du pays et s'en ala vers la cité de Toul. A +ses barons le roy requit jugement de ceulx qui son fils luy avoient ainsi +soustraict et aliéné (qui estoit diacre de sainte Églyse), et qui si grand +tourment et destruction avoient faict en son royaume. Lors furent jugés et +condempnés à recevoir mort; et après commanda le roy que leurs terres et +leurs fiefs fussent pris et saisis en sa main. Après ce ordonna coment son +fils et tous malfaiteurs qui avec luy estoient au royaume, feussent pris et +chastiés. Si ne se tint pas tant seulement au jugement des pairs et des +barons, ains voult et requist qu'il feussent jugiés des prélats. Jugiés +furent et excommuniés selon la sentence de l'apostoile, qui commanda que +nul n'eut à eulx participation, n'en boire, n'en mangier, n'en nulle autre +chose, si comme il est contenu en l'épistre selon les saints canons qu'il +envoièrent à tous les prélas. Et meismement de son fils Charlon requist-il +jugement à tous les prélas de cette province[58] comme celui qui feust +diacre et eust fait serment à son père par deux fois dont il étoit parjure, +et avoit fait tant de tourmens en son royaume et telles desloyautés contre +son père. [59]En France retourna le roy vers le caresme; à Saint-Denis s'en +vint vers Pasques fleuries, et là célébra la résurrection. Après la feste +dut mouvoir à Saint-Morise pour aler encontre l'empereris qui ainsi lui +avoit mandé par ses messages; mais pour ce qu'il entendi certainement +qu'elle avoit pris jour de parlement à Loys son frère, le roy de Germanie, +à Trente, ne voult-il pas aller, ains retourna à Senlis[60]. Là vint à luy +Allard le message son frère le roy Loys, qui luy mandoit qu'il venist à luy +au parlement en la cité du Traict, et il viendroit d'autre part à +Renebourg[61] tantost coment il auroit envoié Charles son fils contre les +Wandres. Mais le roy Charles voulut ordonner l'estat de Loys son fils. Si +commanda que Boson frère à sa femme Richeut la royne, feust chambellan et +maistre sur tous les huissiers; et luy donna l'onneur et la terre Girart le +conte de Bourges. Bernart le marchis envoia en Aquitaine et luy bailla la +cure et l'ordonnance de tout le royaume. Avant, luy feist faire seremens, +et puis luy octroia Carcassonne, Arles-le-Blanc et Thoulouse.[62] + + Note 56: _Annal. S.-Bertin. Anno 871._ + + Note 57: _Bons ostages._ C'est Girard qui donna ces ôtages au roi. + «A Gerardo sibi obsides dari jussit.» + + Note 58: _De cette province._ De la province du diocèse de Sens, dans + lequel étoit situé le diaconat de Carloman. + + Note 59: Ici le traducteur de Saint-Denis, guidé par le continuateur + d'Aimoin, a omis le récit des derniers événemens de l'année 871, tel + que le donnoient les Annales de Saint-Bertin. Il nous transporte à + l'année 872. Dans le texte des Annales, Charles, après avoir tenu un + plait, placit, ou parlement à Servais, vient célébrer la fête de Noël + à Compiègne. De Compiègne, il se rend au monastère de Saint-Lambert, + puis revient à Compiègne, et de là, comme dans la Chronique de + Saint-Denis, à Saint-Denis. + + Note 60: _Senlis_. _Silvacum_ a été pris ici pour Silvanectum. + Quelques-uns pensent que _Silvacum_ est _Ville-en-Selve_, dans la + montagne de Reims; mais on s'accorde plutôt à le reconnoître dans + _Servais_, proche de _La Fère_ et à six lieues de Laon. + + Note 61: _A Renebourg._ Le latin ajoute _Aquis_: c'est-à-dire: _Il + reviendroit d'Aix à Ratisbonne_. + + Note 62: Cette dernière phrase est mal entendue. Le latin dit qu'avec + Boson, Charles envoya en Aquitaine Bernard et un autre marquis + également nommé Bernard, et qu'il confia à Boson l'administration du + royaume; qu'au comte de Toulouse Bernard il céda, après avoir reçu + ses sermens, Carcassonne et Rasez: «Eum (Bosonem) cum Bernardo, + itemquo cum alio Bernardo markione, in Aquitaniam misit, et + dispositionem ipsius regni et commisit. Bernardo autem Tholosæ + comiti, poat præstita sacramenta, Carcasonem et Rhedas concedens, ad + Tholosam remisit.» Ce premier Bernard étoit fils de Bernard, duc de + Septimanie, et étoit lui-même comte d'Auvergne. En 879, il devint + marquis de Gothie. + + +VI. + +ANNEES: 872/873. + +_Coment le roy Loys rendit à l'empereris Angeberge sa partie du royaume +Lothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien à l'empereur Basile de +Constantinoble; et coment Loys fu couronné; et coment Charlemaine le fils +Charles-le-Chauf eut les yeux crevés._ + + +En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys +qu'il venissent à luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et +son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa présence, il +feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il +n'y eut né foy né loyauté, d'une part né d'aultre. Après les requist qu'il +ostoiassent avec Charlemaine leur frère sur les Wandres; mais oncques +accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour +luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses +ennemis à si grant ost comme il put rassembler. Après ce, mut au lieu et au +jour qu'il eust pris à l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit +sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reçue encontre la partie du roy +Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la +volenté et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui à luy estoient +rendus et soubmis; dont fu lié par divers sermens dont l'un estoit jà +menti. Car le serment qu'il eust faict à l'empereris Angeberge fust tout +contraire à celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frère et aux +barons du royaume. Après manda l'empereris au roy Charles qu'il venist +parler à elle à Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mandé +devant. + +Là ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui +avoient esté entre luy et le roy Loys son frère; mais il y envoia messages +qui riens ne firent né nulle certaineté ne luy apportèrent. + +En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople +à l'empereur Basile et à ses deux fils Léon et Constentin pour la besoigne +que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce proposé et ordonné. +Ses messages furent Estienne, évesque de Néphese, Donez, évesque +d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'églyse de Rome. Et si fu avecques eulx +Anastaise qui garde estoit des armoires et des écrins du palais[64]. Si +estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; là fu grand concile +assemblé et fu appelé le huitiesme concile général. Là fu accordé le +contens et le schisme apaisié qui devant eust esté de la promotion[65] +Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassié et excomenié et +Ignace ordenné[66]. En ce concile feust aussi ordenné les images adourer +tout autrement que les anciens pères n'en avoient senti; dont les Grecs +contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant à aucunes choses +s'accordèrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome, +qui à eulx s'accordoit des images adourer. + + Note 63: _D'Oiste._ D'Ostie. + + Note 64: C'étoit le célèbre _Anastase le bibliothécaire_, auteur de + l'histoire ecclésiastique et du _Liber pontificalis_. + + Note 65: _Promotion._ Il faut lire _déposition_.--_Foucin_, Photius. + + Note 66: _Ordenné._ C'est-à-dire _restitué_. + +A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain +fu couronné par la main Adrien l'apostoile, en l'églyse Saint-Père. Et +quant la messe fu chantée, l'apostoile le mena meisme à grand compagnie de +chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne +avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son +orgueil. Pour eulx tous envoièrent à l'empereur Loys le comte Ginise[67] et +firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et +qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourné. Mais elle ne tint guères ce +commandement, ains s'en ala après luy assez tost après ce. Si eust envoié +avant à Charles, le roy de France, l'évesque Guinbode, pour grace et amour +impétrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit esté faict +entre luy et Loys, son frère le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au +roi cil message: il estoit lors alé en Bourgoigne pour aucunes besoignes. +Là oït nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart +le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se départi et vint à Atigny, là tint +parlement ès kalendes de septembre. Et quant il eust là demouré pour +aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au +mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala +Avau-Terre[70] en la cité du Traict. Là furent à parlement à luy les deux +grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se +départi en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit à contens et à +discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De +là s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y étoit alé, mais +par terre. Par Atigny[71] s'en vint à Soissons, en l'abbaïe Saint-Marc +célébra la Nativité Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce siècle +l'apostoile Adrien. Après luy fu en siège Johan, diacre de l'églyse de +Rome. + + Note 67: Le latin est ici mal entendu...«In loco illius inbergæ + filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut + missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.» + + Note 68: _Pontliaire._ «Ad Pontem-liudi.» ou _Lieupont_, en + Bourgogne. + + Note 69: _Vitel._ «Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi, + Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus.» Il est bien + difficile aujourd'hui de distinguer ces trois _Bernards_.... Mais le + surnom de la victime étoit sans doute _le viaus_. + + Note 70: _En Avau-Terre._ Comme nous disons: _Dans les Pays-Bas_. + + Note 71: _Attigny._ Le latin dit: _Gundulfi-villam_. + +[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de +France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et +tribulations qui avoient esté faictes à sainte Églyse au royaume de France +et aux autres régions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent +recommanciés par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus +avoit le roy compilées et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns +sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult +estoient profitables à garder la paix de saincte Églyse et du royaume, et +avoit moult estroitement commandé que elles feussent moult fermement +gardées et tenues. Après ce, fist assembler les évesques en la cité de +Senlis, où ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le +desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent à faire de tels +cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposèrent de +tous les degrés de saincte Églyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas +excommenié. Après ce fait se pourpensèrent les desloyaus ennemis de la +paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour +ce qu'il ne portoit mes né nom né habit de clerc, de tant povoit-il plus +légièrement monter à nom et en pouvoir de roy. Alors commencièrent à +assembler et à faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et +à traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais +d'autres régions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire +hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu +convenable à ce faire. Et après, se il apercevoient que il se voulust tenir +de mal faire, il le couronneroient à roy par dessus son père. Ainsi eust +été fait par adventure sé le conseil n'y eut esté mis: car il fu mestier +qu'il fust traict hors de prison et mené avant par les évesques qui pas ne +l'avoient jugié, et fust atiré que la sentence par quoi il avoit esté jugié +à mort fust relaschiée et assouagiée, par quoi il peust avoir temps de se +repentir; en telle manière toutes-voies qu'il n'eust povoir né licence de +faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et +amené devant tous, ceux qui là furent commencièrent à crier que il eust les +iex crevés. Pour ce que tous ceux qui pensoient à mal faire pour couverture +de li feussent du tout hors de leur espérance et que saincte Églyse et le +royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust troublée +pour luy. + + Note 72: _Annal. S.-Bertini, anno 873._ + +En ce temps vint à Franquefort Loys le roy de Germanie. Là meisme célébra +la Nativité de Nostre-Seigneur avant qu'il s'en partit. Après y tint +parlement entour les kalendes février, et manda à ses deux fils Charlon et +Loys qu'il y feussent, et à tous les hommes feutables qui avoient esté du +royaume Lothaire. Et tandis comme il demeuroit, advint une merveilleuse +adventure, car le diable prist semblance du bon ange et vinst à Charlon +l'un des fils du roy Loys, et li dist que Diex s'estoit courroucié à son +père et de ce qu'il le vouloit occire pour la raison de Charlemaine son +frère, et que il[73] li devoit tollir le royaume et à luy donner. Charlon +qui moult fust épouvanté de cette advision, se leva tout effraié et s'en +fust en ung moustier qui près estoit de la maison où il gisoit; si ne fut +pas merveille s'il fut éspoenté, car il y a telle différence entre l'ange +Dieu et du deable, quant il faint semblance et clarté du bon ange, que cil +qui a veue la vision de l'ange Dieu demoure en joie et en bonne espérance, +et cil qui a veue la vision du mauvais ange demoure en paour et en +tristèce. Le deable le suivit et entra au moustier après li, et li dist: +«Pourquoi as-tu paour? né pourquoi me fuis-tu? Tu pues bien savoir, sé je +ne venisse de par Dieu pour toy annoncier ce qui adviendra par temps, que +je n'osasse pas entrer après toy en ce moustier qui est la maison de Dieu.» +Tant li dist de telles paroles et de semblables que il prit communion, de +la main du deable, que Dieu li envoioit par luy, si comme il disoit; et +tantost comme il l'eut receue, le deable li entra au corps. Tantost vint à +son père qui séoit au milieu de son parlement avec ses aisnés fils et ses +barons et ses prélas. Lors le prist le deable à tourmenter et dist devant +tous qu'il vouloit guerpir le siècle, et que jamais à sa femme n'abiteroit. +Lors traict l'espée et la lessa cheoir à terre, et quant il voult descendre +le baudré, le deable le commença trop fort à tourmenter, et lors saillirent +avant les évesques et les barons et le tindrent à force. De ce fu le père +moult ému et tous ceulx qui là estoient. En l'églyse le menèrent, et +tantost se revesti l'archevesque Luiberz pour la messe chanter, et quand ce +vint au point de l'évangile, il commença à crier à haute voix: _Ve, ve, +ve,_ et toujours cria ainsi continuellement jusques à tant que la messe +fust chantée. Le père qui moult étoit dolent le lessa aux évesques et à ses +autres amis et commanda qu'il fust mené par les sains lieux des martyrs et +des confesseurs, que par leurs mérites et par leurs dessertes sé il +plaisoit à Dieu peust estre ramené en son sens. Si se pensa qu'il le +envoieroit à l'églyse Saint-Père de Rome; mais il entrelessa cette voie +pour aucunes autres besoignes. + + Note 73: _Il._ Dieu. + + +VII. + +ANNEES: 873/874. + +_Coment Charles-le-Chauf assit les Normans en la cité d'Angiers. De la paix +que le roy Loys fit aux Wandres pour Charlemaine son fils aidier, et coment +Charles-le-Chauf fit venir à merci les Normans, qui avoient assiégé Angiers +et de maintes autres choses._ + + +En ce temps repaira l'empereur Loys en la cité de Capue. Si estoit jà mort +Lambert-le-Chauve[74]. Et estoit venu à grant ost un patrice de l'empereur +des Grecs en la cité d'Ydronte[75], pour aider à ceulx de Bonivent, qui luy +promirent qu'il li rendroient une somme d'avoir pour le treuage que il +soloient devant ce rendre aux empereurs qui estoient roys de France. Lors +manda l'empereur Loys à l'apostoile Jehan qu'il venist à luy en la cité de +Capue[76], si que par luy fust à luy réconcilié son compère[77] Adelgise. +Si tendoit à ce l'empereur que son serment fust sauvé par la présence +l'apostoile (car il avoit juré qu'il prendroit à force cil Adelgise avant +qu'il partist du siège, né oncques prendre ne le polt). + + Note 74: _Lambert-le-Chauve._ C'étoit le lieutenant d'Adalgise, duc + de Bénévent. + + Note 75: _Idronte._ Latiné: _Hydrontus_. C'est _Otrante_. + + Note 76: _Capue._ Le latin porte: _In Campaniam_. + + Note 77: _Son compère._ Le compère du pape. + +Charles le roy de France assembla son ost en ce contemple[78] et commanda +qu'il s'en alast tout droict vers Bretaigne. Pour ce le fist que il ne +vouloit pas que les Normans, qui avoient assis la cité d'Angiers, +s'aperceussent qu'il alast sur eulx, car tost s'en fussent fui en tel lieu +où il ne les peust pas contraindre. Puis qu'il fust meu en cette besoingne +vint à luy un message qui luy conta que son frère Loys le roi de Germanie +avoit fait par quoi Charlemaine estoit eschappé de Saint-Père de Corbie où +il estoit en prison, et s'estoit à luy accompagné en son contraire et en sa +nuisance par le consentement de deux faux moines et de sa gent meismes. De +ce fu le roy moult courroucié; mais pour ce ne laissa-il pas la besoigne +que il avoit emprise; ains s'en ala à Angiers et assit les Normans qui jà +avoient destruit maintes cités et maint chastel et maintes églyses, et +abbaïes si destruites et arses qu'il avoient tout rasé à terre. D'autre +part estoit Salemon le duc de Bretaigne[79], et li et son ost estoient +logiés sur un fleuve qui est appelé Maene. Et tandis comme le roy Charles +estoit à ce siège, le duc Salemon envoia à lui Bigon son fils, à grant +compagnie des plus nobles hommes de Bretagne, au roy se recommanda et luy +jura feauté devant tous les barons. Et le roy tint le siège devant la cité +si longuement et si asprement, qu'il les dompta et les contraint si que les +plus grans vindrent à lui à merci. Tel serement qu'il leur demanda firent, +tels ostages laissèrent comme il voult et tant comme il en demanda, et à +telle condiction que il istroient tous de la cité en un jour, et que jamais +en son royaume mal ne feroient né ne consentiroient à faire. Au derrenier +luy requistrent qu'il souffrist qu'il habitassent en une isle de Loire, +jusques au moys de février, et que il eussent marchié de viandes. Et après +ce mois ceulx qui crestiens estoient et qui la crestienneté vouldroient +tenir vraiment et loyaument, viendroient à luy, et ceulx qui encore +estoient païens et voudroient estre crestiens fussent baptisés à sa +volenté. Et ceulx qui la crestienneté refuseroient se partissent du +royaume, né jamais pour mal faire n'y retourneroient, si comme il avoient +juré. A ce s'accorda le roy et leur octroia cette requeste. Quant ils orent +la cité vidiée, le roy et les prélats et le peuple entrèrent enz à grant +dévotion. Les corps sains St. Aubin et St. Lucin, qui avoient esté repos en +terre pour la paour des Normans, remistrent en leurs fiertres +honorablement. Des Normans prit le roy tous ostages, puis se partit du pays +et s'en ala droict au Mans, du Mans à Evreux et puis à Neufchastel[80]; de +là s'en tourna vers la cité d'Amiens, de là s'en ala à une ville qui a nom +Audrieu[81]. Si estoit jà la saison entour les kalendes de novembre. En +chaces le roy se déporta un peu de temps, puis s'en vint à Soissons. La +Nativité Nostre-Seigneur célébra en l'abbaïe Saint-Marc. + + Note 78: _En ce contemple._ Dans ces entrefaites; dans ce temps-là + même. + + Note 79: Le latin dit: «Ultrâ Meduenam fluvium in _auxilio_ + residente.» + + Note 80: _A Neufchatel._ «_Castellum novum apud Pistas._» C'est + aujourd'hui Pitres, au confluent de l'Andelle et de la Seine, à peu + de distance du _Pont-de-l'Arche_. + + Note 81: _Audrieu._ «_Audriacam-villam_.» C'est _Orreville_, près de + Doullens, sur les bords de la rivière d'Autie. + +[82]En cette année, qui estoit celle de l'Incarnation huit cent +soixante-quatorze, fu l'hiver si lonc et si fort de gelées et de nois, que +nul homme qui lors vesquit n'avoit oncques veu si fort. Entour la +Purification tint le roy parlement à Saint-Quentin en Vermandois. Les +jeunes de la quarantaine fit en l'églyse Saint-Denis et léans meisme +célébra la Résurrection. Vers le moys de juing tint général parlement dans +la ville de Ducy. Là meisme receut les dons et les présens qu'on luy avoit +accoutumez à faire ainsi comme chacun an. De là se parti et s'en ala à +Compiègne. En cet esté fu si très-grant la sécheresse qu'il ne fu pas foin +et blé. [83]En ce point, advint que Rodulphe ung prince des Normans, qui +tant de maux avoit fait au royaume Charles et qui à luy ne voult pacifier +si comme l'istoire à la dessus conté, fu occis au royaume de Loys son +frère, et plus de cinquante Normans qui avec luy estoient. Cette nouvelle +fu apportée au roy Charles qui pas n'en fu courroucié. + + Note 82: _Annal. S.-Bertini, anno 874._ + + Note 83: _En ce point._ Ce qui suit est placé dans les Annales de + Saint-Bertin, à l'année précédente, et immédiatement avant le récit + de la levée du siège d'Angers par les Normands. C'est dans cette + ville que Charles-le-Chauve apprit la mort de Rodolphe ou Raoul. + +_Incidence._--En ce temps s'espandit planté de langoustes par Allemagne, +par France, par Espagne, si que cette pestilence put estre comparée à une +des plaies d'Egypte. Au roy Loys de Germanie, qui son parlement devoit +tenir en la cité de Mez, vint un message à grant haste et li dist: «Que +s'il ne se hastoit de secourre Charlemaine son fils, en la cité de Marc[84] +contre les Wandres, jamais ne le verroit.» Tantost après ces nouvelles s'en +vint à Renebourg; mais avant qu'il se partit livra-il Charlemaine +l'Aveugle, fils le roy Charles son frère, à Lambert l'archevesque de +Mayence, et li manda qu'il luy fist donner sa soustenance en l'abbaïe +Saint-Aubin, qui est en la cité meisme; et par ce monstra-il bien qu'il li +desplaisoit les maux que cil Charles, qui son neveu estoit, avoit fait aux +églyses et au peuple, et contre son père meismes tant comme il pot régner +né avoir pouvoir de roy. Quant il fu venu à Renebourg, il envoia ses +messages aux Wandres et fit paix à eulx au plus honorablement que il pot, +pour son fils oster de péril. Les messages d'une gent qui sont appelés +Behemes[85] mist en prison pour ce qu'il estoient à luy venus par tricherie +comme messagiers, et ainsi comme pour luy et sa gent espier. + + Note 84: Marc. «_Monachia._» C'est Munich. + + Note 85: _Behemes._ Bohémiens. + +[86]_Incidence._--Au roy Charles de France vindrent diverses nouvelles +de Salemon, duc de Bretaigne. Les uns disoient qu'il estoit mort et les +autres qu'il estoit malade; mais les plus vraies estoient de sa mort en la +manière que nous tous dirons. La vérité si est que il estoit haï des plus +nobles hommes de Bretaigne, Pascuitan et Urfan[87], et d'aucuns François à +qui il avoit fait vilainies et griefs. Ceulx et mains autres le pristrent +ung jour en chassant, luy et son fils Bigon. Son fils pristrent et le +mistrent en prison; mais Salemon eschapa et s'en fuit en une ville qui en +leur langue est appelée Pancheron[88], et s'enfouist en un moustier pour +soy garantir. Pris fu de ses hommes meisme et livré à Fulcoart et aux +autres François. Les iex li crevèrent et lendemain fu trouvé mort. Si +semble que ce fust vengeance de Dieu pour punir sa grant desloyauté, car il +avoit chacié Héripone, son droit seigneur, jusques dans un moustier et +l'avoit occis dessus l'autel meisme. + + Note 86: _Annal. S.-Bertini, anno 874._ + + Note 87: _Pasquitan et Urfan._ Comtes de Vannes et de Rennes. + + Note 88: C'étoit un lieu du comté de _Poher_, dans le duché de Rohan. + +En ce temps envoia Loys le roy de Germanie message au roy de France +Charles, son frère. Ce message fu Charles son fils meisme et autres +messagers avec luy, et li mandoit que volentiers auroit à luy parlement sur +le fleuve de Muese[89]. Le roy Charles le receut volentiers, et fu pris +jour de parlement en lieu déterminé. Mais puis qu'il fu meu luy convint-il +demorer; car une maladie le prit en cette voie, qu'on appelle flux. Et pour +ce refu pris un autre jour ès kalendes de décembre, sur ce fleuve de Muese, +en une ville qui a nom Haristalle. (Au jour du parlement assemblèrent les +deux frères. Des besoignes du parlement se taist l'istoire et pour ce nous +en convient taire.) Au retour se mist le roy Charles, et s'en vint à +Saint-Quentin en Vermandois et puis par Compiègne. Là célébra la Nativité +Nostre-Seigneur, et le roy Loys fit cette feste meisme à Ais-la-Chapelle. +De Ais se parti pour tenir parlement à Franquefort qui siet par delà le +Rin. [90]Et le roy Charles s'en vint au commencement du Caresme en l'abbaïe +de Saint-Denis en France. Laiens meisme célébra la solempnité de la +Résurrection. La royne Richeut, qui laiens estoit avec luy, accoucha +droictement le mercredi devant Pasques par nuict; mais l'enfant mouru +tantost comme il fu baptisé. Laiens accompli la royne les jours de sa +gésine[91], et le roy s'en parti après la feste et s'en ala à Bar[92]. +Après retourna à Saint-Denys aux Lethaines des Rovoisons[93]: puis s'en +parti et s'en ala à Compiègne la vigile de Pentecoste. Lors tint parlement +Loys de Germanie à Tribures[94], droictement en may. Et pour ce qu'il ne +put parfaire ce qu'il cuida, il rassigna parlement là meisme au moys +d'aoust. Vers le moys d'aoust s'en ala le roy Charles vers Ardennes, à une +ville qui a nom Ducy. Là oï certaines nouvelles de la mort Loys son nepveu, +l'empereur d'Ytalie. Pour cette raison mut tantost et s'en ala à Ponty[95] +et commanda à tous ceulx qui estoient ses feutables et de son conseil qu'il +venissent à luy. De là s'en ala à Langres et attendi ceulx qu'il béoit +amener avec luy en Ytalie. La royne Richeut envoia à Senlis[96] par la cité +de Rains. Son fils Loys envoia en cette partie du royaume qu'il avoit reçue +comme Loys son frère, après la mort Lothaire son neveu. Aux kalendes de +septembre mut et s'en ala par Saint-Morise de Chablies; après passa les +mons de Montjeu et entra ès plaines de Lombardie. + + Note 89: _De Muese._ Il falloit _de Moselle_. + + Note 90: _Annal. S.-Bertini, anno 875._ + + Note 91: _Les jours de sa gesine._ Le temps du repos qui suit + l'enfantement. Le latin dit: «Illaque, dies purificationis post + parturitionem expectante.» + + Note 92: _Bar._ Erreur: le latin dit: «Ad Basivum perrexit.» C'est + _Baisieux_, à deux lieues de Corbie et de Buissy. + + Note 93: _Rovoisons._ Rogations. + + Note 94: _Tribures._ Maison royale entre Mayence et Oppeinheim, sur + les bords du Rhin. + + Note 95:_Ponty._ Pontyon. + + Note 96: _A Senlis._ C'est-à-dire à _Servais_. + + +VIII. + +ANNEES: 875/876. + +_Coment Charles-le-Chauf vint en Lombardie, et coment le roy Loys son frère +envoia ses fils contre luy et entra en sa terre. Coment Charles-le-Chauf fu +couronné à empereur de Rome, et du concile des prélas en la cité de Mez en +la présence l'empereur._ + + +Bien sceut Loys le roy de Germanie les nouvelles de la mort de Loys +l'empereur d'Ytalie son neveu, et que le roy de France Charles son frère +estoit jà là meu pour cette chose. Tantost envoia Charlon son fils contre +luy. Et le roy Charles aussi ala encontre, quant il sceut qu'il venoit; +mais cil qui pas ne l'osa attendre s'enfui. De ce fu le père moult +courroucié né pour ce ne voult pas la besoigne entrelaissier. Ains envoia +Charlemaine son autre fils à grant gent. Le roy Charles, qui plus grant +force que li avoit, vint encontre à bataille; mais Charlemaine, qui bien +sceut qu'il n'avoit pas pouvoir à son oncle, requist paix. Foy et serment +donnèrent l'un à l'autre et puis cil s'en retourna. Quant le roy Loys de +Germanie sceut qu'il n'avoient rien fait contre leur oncle, il meisme prit +son fils et son ost et s'en vint devant Attigny. Si le fist par le conseil +Enguerran qui chambellan avoit esté au roy Charles, mais par la royne +Richeut eut été getté de court; (et ce fit-il par mal de luy[97] que il +véoit bien que le roy n'estoit pas au pays et qu'elle estoit seule +demourée.) Lors manda la royne les plus grans hommes du royaume son +seigneur, et leur fist jurer qu'il iroient contre le roy Loys. Le serement +firent, mais il ne le gardèrent pas comme faux et mauvais. Car il meisme +gastèrent le royaume qu'il avoient juré à garder. Après que le roy Loys ot +ainsi adomagié le royaume Charles son frère, tandis comme il n'estoit pas +au pays, par l'aide et le conseil des plus grans hommes du royaume meisme, +il s'en ala à Attigny et fit la feste de la Nativité; puis s'en ala par la +cité de Trèves à Franquefort et amena avec luy aucuns des barons du royaume +Charles son frère, qui à luy s'estoient joint et alié. Là demoura tout le +Caresme jusques après la résurrection. Avant qu'il s'en partist oï +certaines nouvelles de la mort la royne Ermentrus[98] sa femme, qui estoit +trespassée à Renebourg. Le roy Charles, qui en Lombardie estoit, manda les +barons d'Ytalie qu'il venissent à luy, mains vindrent et aucuns non. A Rome +s'en ala par le commandement l'apostoile Jehan qui mandé l'avoit, moult le +receut honorablement quant il fu là venu, en la seizième kalende de janvier +de l'Incarnation huit cent soixante-seize: [99]moult biaux présens et +riches offrit à l'autel Saint-Père, et l'apostoile Jehan li mist sur le +chief la couronne impériale, et fu appelé Auguste et empereur des Romains. +De Rome se parti et s'en ala à Pavie. Là tint parlement et ordenna de ses +besoignes. Boson, le frère Richeut sa femme l'empereris, fist duc et garde +de la terre, et li lessa tels gens comme il requist et telle compagnie. +Lors se parti l'empereur, les mons passa et s'en vint à Saint-Morise de +Chablies. Si se hasta moult de retourner, pour faire la feste de la +Résurrection en l'églyse de Saint-Denys en France, et l'empereris Richeut, +qui en la cité de Senlis[100] demouroit, ala encontre luy tantost comme +elle en oï nouvelles. Si passa parmi Rains et Chalons, parmi Langres et +Besançon, jusques à une ville qui a nom Warnifontène[101]. Avec l'empereris +retourna par les cités devant dites à Compiègne; de là s'en vint à +Saint-Denis pour faire les festes de la Résurrection. Lors manda les +messages l'apostoile Jehan, c'est à savoir Jehan de Touscane et Jean +d'Arete, et Ansegise de Sane[102]. Par leur conseil et par l'autorité +l'apostoile ordenna ung concile général de prélas en la marche de Lorraine, +en une ville qui a nom Pontigon. Cil Boson dont nous avons parlé que +l'empereur avoit laissié en Ytalie pour la garde, et qui frère estoit sa +femme, espousa Ermangart la fille l'empereur Loys. Puis que l'empereur +Charles s'en feut retourné en France, par le conseil Evrat le fils +Bérangier, en laquelle garde la demoiselle demouroit, sans le sceu +l'empereur[103]. + + Note 97: _Par mal de luy._ Par la haine qu'il portoit à la reine. + + Note 98: _Ermentrus._ Le latin la nomme _Emma_.--_Renebourg_, + Ratisbonne. + + Note 99: _Annal. S. Bertini, anno 876._ + + Note 100: _Senlis._ Lisez _Servais_. + + Note 101: _Warnifontem._ «Warnaril-fontana.» + + Note 102: _Sane._ Le latin porte _Senonensem_; Sens. + + Note 103: Le latin porte: «Par le conseil de Béranger, fils + d'Evrard,» et ajoute: «_Iniquo conludio_ in matrimonium sumpsit.» + +Quant le terme du concile approcha, l'empereur Charles et les messages +l'apostoile murent et s'en alèrent par Rains et par Chaalons, et quant tous +furent rassemblés, prélas et autres personnes, et il furent revestis des +aornemens de saincte Églyse, et tapis et carpites[4] furent estendus et le +tiexte des Évangiles fust mis sus ung leutrin, droict devant le siège où +l'empereur devoit seoir, en plein senne[5], il entra au concile vestu de +draps à or, à la guise de France, luy et les messagiers l'apostoile Jehan. +Lors commencièrent une anthienne _Exaudi nos Domine_. Après fu chanté le +_Te Deum_ et le _Gloria_, et dit à la fin l'oraison l'évesque Jehan de +Toscane. Atant s'assit l'empereur et tous les prélats. Lors se dreça cil +Jehan message l'apostoile en plein concile, et commença à lire les épistres +l'apostoile que il envoioit au concile. Après en lut une autre de la +primacie Ansegise l'archevesque de Sens, qui contenoit telle sentence: +«Qu'il eut pouvoir d'assembler concile et de faire autres semblables choses +par toute la France et Allemagne toutes les fois que mestier en seroit, par +l'auctorité l'apostoile, et que les décrès du siège de l'apostole fussent +manifestés par luy, et ce que l'en feroit fu par luy mandé à la cour de +Rome; et plus, que s'il avenoit que l'on eust mestier de conseil sur aucun +grief cas, si que il convenist que l'apostoile en ordennast ou donnast +sentence, que par luy fust la besoigne requise et rapportée. Lors +requistrent les prélas que l'en leur laissast lire la lettre ainsi que elle +estoit envoiée. A ce ne s'accorda pas l'empereur, ains leur demanda qu'il +respondroient au mandement l'apostoile? Et il respondirent que volentiers +obéiroient au mandement, mais que les droicts et les privilèges de leurs +éveschiés, qui estoient donnés selon les canons, leur feussent gardés. +Moult s'efforça de rechief l'empereur et les messages à ce qu'il +respondissent simplement et absolument à ce que l'apostoile mandoit de la +primacie en l'églyse; mais oncques autre response que la première n'en +porent avoir; fors que tant que Frotaire l'archevesque de Bordiaus +respondit par flaterie ce qu'il cuidoit qui deust plaire à l'empereur, pour +ce qu'il estoit venu de Bordiaus à Poitiers et de Poitiers à Borges, contre +les droits des canons, par le déport et par l'assentement du prince. Lors +s'esmu l'empereur et dict que l'apostoile avoit donné son pouvoir à +Ansegise au concile et que il tendroit son commandement. Lors prit +l'épistre tout enroulée luy et le message et la baillèrent à Ansegise, et +luy fit apporter une chaire, et la fit mestre par dessus tous les évesques +du royaume de cà les mons, de lès Jehan de Toscane message l'apostole qui +séoit de lès luy; et commanda à Ansegise qu'il passast tout oultre par +dessus tous les autres qui avant devoient séoir par ordre, et séist en la +chaire. Lors commencia à crier devant tous l'archevesque de Rains, que +c'estoit contre les rieules[106] et contre les droicts des saints canons; +mais toutes-voies demoura l'empereur en son propos. Après ce, requistrent +les prélas de rechief qu'il eussent l'exemplaire de l'épistre qui à eulx +estoit envoiée; né oncques avoir ne la porent, et en telle manière se +départi le concile sans rien plus faire en cette journée. + + Note 104: _Tapis et carpites._ Les _carpites_ ou _carpetes_ étoient + des tapis de pieds. (Voyez Ducange au mot _Carpetta_.) Le latin + porte: «_Domo ac sedilibus palliis protensis._» + + Note 105: _Senne._ Synode, assemblée solennelle. (Suite du chapitre + VIII.) + + Note 106: _Rieules._ Règles. + +En la dixième kalende de ce moys meisme assemblèrent les prélas. En ce +concile furent leues les épistres que l'apostoile envoioit aux lais, et si +fu leue la manière coment l'empereur fu esleu et la confirmation des prélas +du royaume d'Ytalie, et les chapistres qu'il establi et qu'il fist +confermer à tous et qu'il commanda à confermer aux évesques de cà les mons: +et atant départi le concile à cette journée. + +En la cinquième nonne de juillet[107], s'assemblèrent de rechief les prélas +sans l'empereur. Là ot contens et plainctes des prestres des diverses +paroisses qui se plaignoient aux messages l'apostoile d'aucuns griefs: et +atant départi le concile sans plus faire à cette journée. + + Note 107: _Juillet._ Le latin dit: _Juin_. + +En la quatrième nonne du meisme moys, assemblèrent les prélas, si fu lors +l'empereur présent. Là meisme oï les messages Loys son frère, le roy de +Germanie, Gilebert l'archevesque de Couloigne, et deux contes Adalart et +Maingaut. De par leur seigneur requéroient partie du règne l'empereur Loys +le fils Lothaire, qui par droict héritage luy aferoit, ensi comme +luy-meisme l'avoit créanté par son serement. Lors commença Jehan le Toscan +à lire l'épistre l'apostoile Jehan qu'il envoioit aux évesques du royaume +Loys, si en bailla l'exemplaire à Gilebert l'archevesque de Couloigne, et +li commanda que il l'aportast aux évesques à qui elle estoit envoiée: et +atant départi le concile à cette journée. + +En la sixième yde de juing[108], assemblèrent les évesques derechief; et +entour l'eure de nonne vint le message l'apostoile Léon, évesque et nepveu +l'apostoile, et ung autre qui Pierre avoit nom. Si apportoient épistres à +l'empereur et à l'empereris et salut aux évesques. Atant se départi le +concile en cette journée. + + Note 108: _Juin._ Le latin dit: _Juillet_. + +En la cinquième yde de juing assemblèrent les prélas. Là fut lue l'épistre +de la dampnation de Georges, l'évesque de Formose[109], et tous ceulx qui à +luy se consentoient. Là furent présentées à l'empereur de par l'apostoile +et entre les autres ung sceptre et ung baston d'or, et à l'empereris draps +de soie et ung fermail à pierres précieuses. Atant départi le concile à +cette journée. + + Note 109: _De Georges, l'évesque de Formose._ Il falloit: _De + l'évêque Formose_. Le latin porte: «Lecta est Apostoli epistola de + damnatione Formosi episcopi, Gregorii Nomenclatoris et consentientium + eis.» + + +IX. + +ANNEE: 876. + +_Coment le concile assembla de rechief, et coment les causes des églyses +furent débatues. Coment aucuns des Normans furent baptisiés qui puis +retournèrent à la mescréandise. De la mort le roy Loys de Germanie. Des +ormans qui se mistrent en Saine atout cent barges._ + + +Le jour devant la première yde de juing rassembla le concile; mais avant +qu'il fust commencié i envoia l'empereur les messages l'apostoile pour +parler aux archevesques et aux évesques, pour eulx reprendre de ce qu'il +n'estoient pas venus le jour, si comme il leur avoit mandé; mais il +respondirent si raisonnablement que l'en s'en dust tenir apaié. De rechief +fut leue l'épistre l'apostoile de l'archevesque Ansegise, par le +commandement l'empereur: et la lut Jehan le Toscan, l'un des messages +l'apostoile. Si fu demandé de rechief aux prélas nouvelle responce, et il +respondirent que volentiers obéiroient, selon la rieule des canons, ainsi +comme leurs ancesseurs avoient obéis aux siens. Lors fu leur responce plus +légièrement receue que elle n'avoit esté devant, en la présence de +l'empereur. Après ce, fu parlé et disputé par devant les messages +l'apostoile de la clameur des prestres des diverses paroisses. Après ce, +refu oïe la cause et la complaincte Frotaire l'archevesque de Bordeaux, de +ce qu'il ne pouvoit demourer en sa cité, pour le grief que les Sarrasins li +faisoient. Pour ce requieroit qu'il peust venir à l'archeveschié de Borges; +mais sa requeste fut contredite de tous les évesques. Lors commandèrent les +messages l'apostoile qu'il assemblassent tous de rechief en la dix-septième +kalende d'aoust, bon matin; et quant il furent assemblés à cette journée si +vint l'empereur au concile, entour l'eure de nonne, couronné et appareillé +à la guise de Griex; et si l'amenoient les messages l'apostoile qui +estoient vestus à la guise de Rome, et le conduisirent jusques au milieu +des évesques qui estoient aussi revestus en aornemens de saincte Églyse. Si +avoient leurs mitres en leurs chiefs et leurs croces en leurs mains. Lors +fu chantée cette anthienne _Exaudi nos Domine_, à tout vers, et le +_Gloria_. Après le _Kyriel_ dist l'oraison l'évesque Léon, et quant tous +furent assis, Jehan l'évesque d'Arete, message l'apostoile, lut devant tous +un libelle dont la sentence estoit sans raison et sans auctorité. Après, se +leva Hues l'évesque de Beauvais, et lut une cédule que les messagiers +l'apostoile, et Ansegise, archevesque de Sens, et il meisme avoient faicte +et dictée sans l'assentement du concile; dans laquelle aucuns chapistres +estoient contenus qui entre eulx-meismes estoient contraires et +discordables. Et pour ce ne feurent pas là mis qu'il n'avoient né raison né +auctorité. De rechief fu mené question de la primacie en l'églyse +l'archevesque de Sens, et quant l'empereur et les messages l'apostoile en +eurent assez parlé et discuté entre les prélas, si n'en fut-il plus que il +en ot esté à la première journée du concile. Adonc se levèrent Pierre +l'archevesque de Forosimpre[110], et Jehan le Toscan; en la chambre le +roy s'en alèrent et amenèrent l'empereris toute couronnée, en estant se +tint de lès l'empereur. Lors se levèrent tous les prélas en estant en leur +ordre, Léon l'archevesque et le Touscan Jehan commencèrent leurs loenges et +graces à Dieu que l'évesque Léon accomplit par une oraison. Si se départit +le concile atant. Aux messages l'apostole l'empereur donna dons et présens, +congié pristrent atant et retournèrent à Rome. Avec eulx envoia l'empereur +en message Ansegise l'archevesque de Sens, et Algaires l'archevesque +d'Ostun. + + Note 110: _Forosimpre._ Le latin porte: _Forum Sempronii_. C'est + aujourd'hui _Fossombrone_, dans le duché d'Urbin. + +_Incidence._--Entre ces choses fit l'abbé Hues baptiser aucuns Normans qui +puis furent amenés à l'empereur qui leur fist donner dons. Atant +retournèrent à leur gent et puis repristrent leur mescréandise et +vesquirent païens comme devant. En la quinte kalende d'aoust se parti +l'empereur de Pontigon et retourna en France par Chalons. Là demoura +jusques aux ydes d'aoust pour une maladie qui le prist. En la dix-septième +kalende de septembre, vint à Rains et de Rains droict à Senlis; deux +messages l'apostoile qui estoient demourés, Jehan l'évesque d'Arete et +Jehan le Touscan, et l'évesque Hues de Beauvais envoia en message à Loys +son frère le roy de Germanie. Ces trois n'envoia par tant seulement, ains y +envoia ses fils et autres princes du royaume. Mais après qu'il furent mus, +vindrent nouvelles à l'empereur que son frère Loys, à qui il envoioit ses +messages, estoit trespassé en son palais de Franquefort, en la cinquième +kalende de septembre, et estoit ensépulturé en l'églyse Saint-Nazaire. +Tantost se parti l'empereur de Carisy et s'en ala à Satenai[111]. Ses +messages envoia aux barons du royaume, et s'appensa qu'il iroit tandis en +la cité de Mez pour eulx attendre là et récevoir. De propos changea et s'en +ala à Ais-la-Chapelle et mena avec soi les deux messages l'apostoile. De +Ais s'en ala à Couloigne. Assez fit-on de mal en cette voie; car ceulx qui +avec li estoient tolloient quoi qu'ils trouvoient, sans nul regart de +pitié. + + Note 111: _Satanacum._ Stenay. + +_Incidence._--En ce temps vindrent Normans en France par mer et entrèrent +en Saine à tout cent barges. Ces nouvelles furent contées à l'empereur en +la cité de Couloigne; mais oncques pour ce ne laissa à faire ce qu'il avoit +en propos. + + +X. + +ANNEE: 876. + +_De Loys le neveu Charles-le-Chauf et des juises[112] qu'il fist de trente +hommes pour savoir sé son oncle avoit droict. Et coment Charles le cuida +seurprendre. Et coment il et sa gent feurent desconfits. Et coment la reyne +Richeut s'enfuit et enfanta en la voie, et coment les Normans entrèrent de +rechief en Saine à navires._ + + Note 112: _Juises._ Jugemens. Et mieux ici: Epreuves judiciaires. Le + latin dit: «Hludowicus, Hludowici regis filius, decem homines aqua + calida, et decem ferro calido, et decem aqua frigida ad judicium + misit coram eis qui cum illo erant.» + +Loys, le neyeu Charles l'empereur, qui fils ot été le roy Loys de Germanie +son frère, estoit de là le Rhin à grant ost de Saisnes et de Thoringiens. A +Charles l'empereur son oncle envoia messages; s'amour et sa volenté bonne +requeroit, mais il ne la pouvoit avoir. Lors se doubta moult et cil qui +avec luy estoient: jeusnes et oroisons firent et chantèrent lethanies dont +la gent l'empereur ne se faisoient sé gaber non. Un juise de trente hommes +fit faire pour savoir quel droict son oncle avoit au royaume son père. Le +juise de dix fut par eaue boulante, et le juise des autres dix par fers +chaus, et le tiers juise des autres dix par eaue froide. Lors prièrent tous +à Dieu que il voulust faire démonstrance sé son oncle devoit rien plus +avoir au royaume, par droict, que son père luy avoit laissié, pour raison +de la partie qui de Lothaire leur frère leur estoit eschue. Après cette +prière furent trouvés les trente hommes tous sains et haitiés. Par ce fu +certain qu'il avoit droict et son oncle tort. Lors passa entre le Rin luy +et sa gent à un chastel qui a nom Andrenac: Et quant l'empereur sceut ce, +si manda à l'abbé Hildouin et à l'évesque Francone qu'il emmenassent +Richeut l'empereris à Haristalle. Son ost assembla et chevaucha sur le +rivage du Rin contre Loys son nepveu; mais toutes voies se pourpensa-il et +li manda qu'il envoiast de ceulx de son conseil et il enverroit aussi de +ceulx des siens pour traitier de paix. De ce fu Loys moult lié et moult +asseuré quand il sceut que son oncle ne viendroit pas sur luy à armes. (Ce +qu'ils firent de la besoigne à cette assemblée ne parle pas l'istoire.) + +Mais quant ce vint après, ès nonnes d'octobre, l'empereur devisa ses +batailles et vint par nuit à bannières levées, par une haulte voie et +estroite qui moult estoit et fors et griève à trespasser; sur son nepveu et +sur sa gent se cuida embattre soudainement; car il les cuida trouver +despourvus. Ainsi chevaucha toute nuit jusques à tant qu'il vint à une +ville qui a nom Andrenac. Moult furent las et travaillés les hommes et les +chevaux pour la grieté de la voie et pour la pluie qui toute la nuit estoit +cheue sur eulx. Mais autrement ala la besoigne qu'il ne cuida. Car son +nepveu en fu tout pourveu[113] et luy fu dit que il venoit sus luy à grand +ost et bien appareillié: et cil tantost ordenna et mist en conroi tant de +gens comme il pot avoir et se traict d'autre part là où il les cuida plus +attendre seurement. Sus li courut l'empereur et sa gent, et ceulx se +deffendirent si bien et si fortement que les premières batailles des gens +l'empereur fuirent et resortirent arrières jusques soubs luy et soubs sa +bataille. Lors tournèrent tous communément en fuite si que l'empereur +eschappa et s'en fuit à peu de gens. Si feurent là plusieurs empeschiés qui +bien fussent eschappés sé il fussent vuis; mais il portoient les choses à +l'empereur et les harnois de l'ost et cuidèrent suivre les autres; mais +quand ce vint à l'entrée des voies qui estoient hautes et estroites, si fut +la presse si grant que le passage fut du tout estoupé[114]. (Là se +retornèrent et se contrestèrent tant comme il peurent.) Si furent occis en +cette foute le conte Renier et le conte Geromme, et mains autres. Si furent +pris en cette place, et dans un bois près d'ilec, l'evesque Othulphe et +l'abbé Gaulin, le conte Aledrans, le conte Bernart et le conte Ebroin et +mains autres grans hommes. Là ravirent et prindrent les gens Loys[115] +viandes, harnais et quanque les marchans de l'ost portoient. Si fu là +accomplie la prophétie qui dit: «honte et male avanture sera à ceulx qui +proie feront, car il meismes seront proié.» Et ainsi en advint-il. Car tout +quanque les proieurs de l'ost l'empereur avoient proié, et il-meismes +feurent proie de leurs ennemis. Les autres qui pas ne furent pris furent +robés par les vilains du pays, si que il demeurèrent tres-tous nus, et qu'il +convenoit qu'il fussent torchés de fain pour couvrir leur natures; mais +toutevoies ne les tuèrent-il pas. Quand ma dame Richeut l'empereris oï +nouvelles de cette desconfiture et de la fuite l'empereur, sé elle eut +grant paour ce ne fu pas de merveille. Par nuit, endroit les coqs chantans, +se mit à la fuite si grosse comme elle estoit, et tant se travailla qu'elle +enfanta un enfant en cette voie. Et quant il fu né elle le fit porter +devant elle en fuyant jusques à tant qu'elle vint à Atigny[116]. Après +cette desconfiture vint l'empereur à Saint-Lembert de Liège. A luy vindrent +abbé Hildouin et l'évesque Francone, qui l'empereris avoient conduite à +Haristalle, et furent avecques luy jusques à tant qu'il vint à Atigny après +l'empereris. De là s'en ala à Duzy puis retorna à Atigny, et là tint le +parlement entour la feste Saint-Martin[117]. Et Loys qui eut eue victoire +de son oncle[118] se partit d'Andrenac et s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là +démoura trois jours, et puis s'en ala à Conflans[119] encontre Charles son +frère qui revenoit parler à luy. Et quand il eurent ensemble parlé, Charles +s'en retourna en Allemagne par la cité de Mez. Et Loys passa oultre le Rin. +Mais Charlemaine leur frère ne vint pas à eulx né à l'empereur leur oncle +qui mandé l'avoit; si fut pour ce qu'il estoit encore empeschié pour la +guerre qu'il menoit contre les Wandres. L'empereur envoia en ce contemple +le conte Conrart et autres princes aux Normans, qui par navires estoient +entrés en Saine, et leur dict que il fissent à eulx telle paix ou trèves +comme il pourroient, et puis retournassent à luy au parlement pour nuncier +ce qu'il auroient faict. Lors s'en ala à Saumouci pour tenir son parlement. +Là vindrent à luy ses hommes de la partie du royaume Lothaire son frère, +qui estoient eschappés de la desconfiture d'Andrenac. Volentiers les receut +et leur donna dons et bénéfices. Aux uns donna petites abbaïes, si comme +elles estoient tout entières, et aus autres petits bénéfices de l'abbaïe +Marcienne[120] qu'il avoit devisée et démembrée. Et après ordonna et +commenda que le fleuve de Saine feust bien gardé à plenté de bonnes gens de +çà et de là, pour les Normans qui y devoient entrer à galies. Après ces +choses s'en vint à Verzeny[121]. La fu si durement malade qu'il cuida +mourir, et tant y demeura que la Nativité fust passée en l'an de +l'Incarnation huit cent soixante dix-sept[122]. Et quant il fu trespassé de +sa maladie et guari, si s'en ala à Compiègne. Avant qu'il s'en partist, le +fils que l'empereris eut enfanté en la fuite avant qu'elle peust venir à +Atigny[123], fu mort. Charles estoit nommé; si l'avoit levé de fons Boson +son oncle, qui frère estoit l'empereris sa mère. A Saint-Denys fu le corps +porté et enterré en l'églyse. + + Note 113: _Tout pourveu._ Plusieurs manuscrits portent _accointié_. + J'ai préféré la leçon du n°6, Suppl. franç. + + Note 114: La phrase précédente a été mal rendue. Voici le latin: + «Multi autem qui effugere poterant impediti sunt, quoniam omnes Sagmæ + imperatoris et aliorum qui cum eo erant, sed et mercatores ac scuta + vendentes, imperatorem et hostem sequebantur, et in angusto itinere + fugientibus viam clauserunt.» + + Note 115: _Les gens Loys._ Le latin porte: _Hostis Hludowici_. On + voit qu'ici le mot _hostis_ à le sens du mot françois _ost_. + + Note 116: _A Atigny._ Ce n'est certainement pas Attigny. Les textes + latins portent: _Antennacum_. Valois écrit que c'est encore + _Andernach;_ l'abbé Leboeuf reconnoît plutôt ici _Antenais_, petit + village situé dans le diocèse de Reims, entre Hautvillers et + Chatillon. Cette dernière opinion paroît plus vraisemblable, si l'on + songe qu'_Andernacum_, nommé plus bas, ne peut être l'endroit où + s'étoit réfugiée l'impératrice. + + Note 117 Toute cette phrase est inexactement traduite. «Inde Duciacum + adiit, usque ad Antennacum rediit, et placitum suum in Salmontiaco, + quindecimo die post missam S. Martini condixit.» Il s'agit ici de + _Samoucy_, près de Laon. + + Note 118: _De son oncle._ Il falloit: _De son frère_. Le latin dit: + «Hludowicus Hludowici quondam regis filius.» + + Note 119: _Conflans._ «Ad Confluentes.» Sans doute _Coblentz_. + + Note 120 _Marcienne._ «De abbatiâ Marcianus.» C'est _Marchiennes_. + + Note 121: _Verzeny_ «Virzinniacum villam.» C'est évidemment + _Verzenay_, dans la montagne de Reims, à une lieue de _Saint-Basle_ + ou _Verzy_, et à trois lieues d'_Antenay_. + + Note 122: _Annal. S.-Bertini, anno 877._ + + Note 123: _Atigny._ Il faudroit encore: _Antenay_. + + +XI. + +ANNEE: 877. + +_Coment l'apostole Jehan manda à l'empereur Charles-le-Chauf qu'il +secourust et défendist l'églyse de Rome, si comme il y estoit tenu. Et puis +coment Charles passa les mons et mena la royne Richeut, et coment il +retourna et oï dire que Charles son nepveu venoit sur luy: et de sa mort._ + + +Tout le caresme demoura l'empereur à Compiègne et y célébra la +Résurrection. Avant qu'il s'en partist vindrent à cour les messages +l'apostoile Jehan. Si estoient deux évesques et avoient ambedeux nom +Pierres. Par eulx lui mandoit l'apostoile et par bouche et par lettres +qu'il visitast l'églyse de Rome, et qu'il la délivrast et deffendist des +païens si comme il l'avoit promis par son serement. Es kalendes de may fist +assembler concile à Compiègne des évesques de la province de Rains et des +autres provinces. Si fist dédier l'églyse (de Saint-Cornille) qu'il avoit +fondée en son propre palais, en présence des prélats et des messages +l'apostoile. Là meisme fist-il parlement des barons et fu ordenné coment +Loys son fils gouverneroit le royaume par le conseil des barons, jusques à +tant qu'il fust retourné de Rome, et coment il recevroit le treu de l'une +des parties du royaume de France, qui estoit accoustumé à rendre, avant la +mort le roy Lothaire, et du royaume de Bourgogne. Ce treu si estoit cueilly +sur toutes manières de gens, sur gens lais et sur prestres, et sur des +églyses. Des uns plus, des autres moins, selon que il estoient. La somme de +ce treu se montoit à cinq mille livres d'argent à poids[124], et ce treu +payoient en Neustrie et évesques et autres gens, par convenant fait aus +Normans qui par Saine estoient entrés. + + Note 124: Ce passage précieux des Annales Bertiniennes n'est pas ici + complètement traduit. Le voici: «Quomodo tributum de parte regni + Franciæ quam ante mortem Lotharii habuit, sed et de Burgundiâ + exigeretur, disposuit. Scilicet ut de mansis indominicatis solidus + unus: de uno quoque manso ingenuli quatuor denarii de censu dominico, + et quatuor de facultate mansuarii. Et unusquisque episcopus de + presbyteris suæ parochiæ, secundùm quod unicuique possibile erat, à + quo plurimùm quinque solidos, à quo minimum quatuor denarios, + episcopi de singulis presbyteris acciperent, et missis dominicis + redderent. Sed et de thesauris ecclesiarum, prout quantitas loci + extitit, ad idem tributum exsolvendum acceptum fuit. Summa vero + tributi fuerunt quinque millia libræ argenti, ad pensam.» + +Ces choses ainsi ordennées, l'empereur se parti de Compiègne et s'en ala à +Soissons, et de Soissons à Rains, puis à Chalons et puis à Lengres. Lors se +mistrent à la voie, il et l'empereris, à grand plenté de sommiers tous +troussés d'or et d'argent et d'autres richesses. Les mons passa. Quant il +fu ès plaines de Lombardie si encontra l'évesque Algaire, qu'il avoit +envoié à l'apostoile Jehan pour estre au concile que il devoit tenir à +Rome. L'exemplaire du concile luy bailla pour grand don, et l'empereur le +receut liement, car sa confirmation y estoit contenue. Si estoit telle la +sentence que la promotion et l'élection qui avoit esté faicte l'an devant à +Rome de l'empereur Charles, roy de France, estoit ferme et estable à tous +les jours de sa vie. Si estoit loié et de tel lien que sé aucun de quelque +estat, de quelque ordre, de quelque profession qu'il feust, vouloit +encontre aller, si estoit-il escomenié et tenu en excommuniement jusques à +satisfaction. Tous ceulx qui ce pourchaceroient et qui seroient du conseil, +sé il estoient clers, qu'il soient déposés de leurs ordres; et sé il +estoient lays, que il fussent excommeniés perpétuellement. Et pour ce que +le concile qui eut esté célébré à Pontigone[125] l'an devant, n'avoit rien +profitié, fu-il establi que cil fust ferme et estable. Après luy nuncia +l'évesque Algaire que l'apostoile luy venoit encontre et devoit estre à luy +à la cité de Pavie. Tantost y envoia l'empereur Odoaire, notaire du secont +escrin, pour procurer et pour appareiller les nécessités l'apostoile; avec +luy furent le conte Goirant, Pepin et Heribert; et puis se hasta d'aller +encontre luy. Si l'encontra à Verziaux[126]. Moult honorablement le receut; +et puis alèrent jusqu'à Pavie. Là vindrent nouvelles certaines que +Charlemaine, son neveu, venoit sur luy à grant plenté de gens. Pour ces +nouvelles laissièrent Pavie et s'en alèrent à Tardonne[127]. Là feut sacrée +à empereris ma dame Richeut, par la main l'apostoile. Et tantost comme ce +feut fait, elle prist les trésors et s'enfui hastivement arrière en +Morienne[128]. Et l'empereur demoura là une pièce avec l'apostoile pour +atendre les barons du royaume, le conte Huon[129] et Boson, et Bernart le +conte d'Auvergne, et Bernart le marchis de Gothie; à tous avoit-il mandé +que il venissent après luy; mais pour noient les attendoit, car il avoient +jà faicte conspiration contre luy et s'estoient tournés et aliés aux autres +barons du royaume, fors aucuns et les évesques tant seulement. Et quant il +sceut ce il pensa que sé il venoient il viendroient plus à son dommage qu'à +son profit. Et quant il sceut d'autre partie que Charlemaine son neveu +venoit sur luy et se approchoit jà durement, il s'en parti de l'apostoile +et s'en ala hastivement après madame Richeut l'empereris, et l'apostoile +Jehan s'en retourna isnelement vers Rome. Si emporta une croix de fin or et +de pierres précieuses de grant pois où le crucefiement nostre Seigneur +estoit pourtraict, que l'empereur envoioit par luy à l'églyse Saint-Père. + + Note 125: _Pontigone._ Ponthion, à deux lieues de Vitry-le-François. + + Note 126: _Verziaux._ Verceilles. + + Note 127: _Tardonne._ «Turdunam.» C'est _Tortone_. + + Note 128: Le latin est moins dur pour _Richeut_ ou _Richilde_. «Mox + retrorsum fugam arripuit, cum thesauro, versas Moriennam.» Ce fut + sans doute du consentement de son époux qu'elle agit ainsi. + + Note 129: _Le comte Huon._ «Hugonem abbatem.» + +Et quant Charlemaine oï dire d'autre part, par un message qui lui menti, +que l'empereur et l'apostoile venoient sus luy à grand gent, il s'enfui +arrière isnellement par cette meisme voie qu'il estoit venu, et ainsi +départirent à cette fois les uns et les autres sans bataille, par la +volenté du Seigneur. + +En ce retour que l'empereur faisoit luy prit une fièvre. De luy estoit +moult privé et moult acointié un juif qui Sedechias avoitnom. Une poudre +luy envoia pour boire et luy fist accroire que il guariroit par cette +poudre. Cil en but, mais elle fu plus cause de sa mort que de sa santé. Car +tantost comme il eut bu le venin dont elle estoit faicte et confite, il fu +si abattu qu'il convint que ses gens l'emportassent entre bras. En telle +manière passa les mons de Montcenis jusques à un lieu qui est appelé Brios. +A l'empereris Richeut qui estoit à Morienne manda qu'elle venist à luy, et +elle si fist. Toujours engregea sa maladie et fu mort en onze jours qu'il +ot beu le venin, le jour devant la seconde nonne d'octobre; ses gens +fendirent le corps et ostèrent les entrailles, et quant il l'orent bien +lavé si l'enoindrent de basme et d'autres oingnemens aromatiques, et puis +le mistrent en un escrin pour le porter en l'églyse Saint-Denis en France, +où il avoit esleue sa sépulture. Mais pour ce qu'il commença si durement à +flairer qu'il ne le pussent pas longuement porter pour la flaireur qui +toujours croissoit, si l'enterrèrent en la cité de Verziaux, en l'églyse +Saint-Eusèbe le martyr. Là fu le corps sept ans entiers, puis fu-il porté +en l'églyse Saint-Denis de France, où il avoit tousjours désiré à gésir +pour une advision qui advint laiens, dont nous parlerons ci-après[130]. Et +Charlemaine son neveu, qui d'autre part s'en fu fui en son pays, si comme +vous l'avez oy, cheï en une maladie ainsi comment il s'enfuyoit et convint +qu'il feust porté jusqu'en son pays en littière. En langor fu un an entier +et fu en tel point qu'il cuida qu'il dust mourir de cette maladie. + + Note 130: Cette dernière phrase me paraît une interpolation faite + pour ôter les doutes que pouvoit exciter le récit de la vision de + Charles-le-Chauve. Aimoin et le manuscrit du roi portent bien: + «Sepelierunt eum in Basilicâ B. Eusebii martyris in civitate + Vercellis, ubi requievit annis septem. Post hæc autem, per visionem + delatum est corpus ejus in Franciam, et honorificè sepultum in + basilicâ beati Dionysii martyris Parisius.» Mais les manuscrits de + l'abbaye de Saint-Bertin et de Saint-Germain-des-Prés, n° 646, sont + bien plus croyables: «Coeperunt ferre versus monasterium sancti + Dyonisii, ubi sepeiiri se postulaverat. Quem pro foetore non valentes + portare, miserunt eum in tonnâ interius exteriusque picatâ, quam + coriis involverunt, quod nihil ad tollendum foetorem profecit. Unde ad + cellam monachorum Lugdunensis episcopii, quæ Nantoadis (Nantua) + dicitur, vix pervenientes, illud corpus cum ipsâ tonnâ terræ + mandaverunt.» + + +XII. + +ANNEE: 877. + +[131]_De l'avision qui advint en l'églyse Saint-Denys par nuit à un moine +qui gardeit le cuer, et à un clerc de Saint-Quentin en Vermandois, tout en +une nuit._ + + Note 131: Dom Bouquet a placé ce chapitre après le suivant, en dépit + de tous les manuscrits, par la seule raison que tel étoit l'ordre que + lui donnent les mêmes manuscrits, dans les titres de chapitres.--J'ai + revu cette légende sur le latin du manuscrit de Saint-Germain, + n° 646. Elle s'y trouve à la suite de _la vision de + Charles-le-Chauve_, f° 1, v°, 1re colonne. + +(En cet endroit voulons retraire la vision que nous ayons promise.) Sept +ans après que le corps eut géut à Verziaux, en l'églyse Saint-Eusèbe, il +s'apparut par la volenté nostre Seigneur, à un moine de Saint-Denys en +France qui par nuit gardoit l'églyse, ainsi comme l'on fait laiens et par +coustume en toutes saisons. Ce moine qui preud'homme estoit avoit nom +Archangis. Lors luy dit qu'il estoit l'empereur Charles-le-Chauf. Si +l'avoit notre sire là envoié, et que sa volenté estoit telle que cette +chose fust manifestée à Loys son fils et aux prélas et aux barons. Et dist +après que moult desplaisoit à Dieu et aux glorieux martyrs saint Denys et à +ses compaignons, et à tous les autres martyrs confesseurs qui laiens +reposent, de ce que son corps n'estoit laiens ensépulturé et mis +honorablement en l'églyse des glorieux martirs que il avoit tant amée et +honorée en sa vie, et donné villes et possessions et ornemens d'or et de +pierres précieuses et ornemens de soie, si comme nous dirons après. «Va +donc,» dist-il, «si leur di que il aportent mon corps dans cette églyse et +le mettent devant l'autel de la Trinité.» Tout et en telle manière comme +cette advision advint à Saint-Denys à ce moine dont nous avons parlé, en +cette nuit et en cette heure meisme advint à Saint-Quentin en Vermandois +à ung clerc qui par nuit gardoit l'églyse; si avoit nom Alfons. Et quand le +moine oï que il avoit compaignon en cette révélation, si en fust moult liés +et plus hardiment mist la chose avant. Lors s'en alèrent ensemble au roy et +aux barons et tesmoignèrent la vision selon le commandement que il avoient. +Et quant le roy Loys son fils et les barons oïrent cette chose, si +mandèrent les évesques et les abbés et meismement l'abbé Gautier de +Saint-Denis; là s'en alèrent où le corps gisoit, les os et la poudre +pristrent, car il avoit jà là géu sept ans, et l'en aportèrent en l'églyse +Saint-Denys et le mistrent honorablement en sépulture au cuer des moines +devant l'autel de la Trinité. + + +XIII. + +ANNEEE: 877. + +[132]_De l'avision qu'il vit; et coment il fu ravy en esprit ès tourmens +d'enfer, si comme il meisme raconte; et coment l'esprit retourna puis au +corps; si lui advint tout ce, avant qu'il trespassast._ + + Note 132: _Visio K. Calvi._ (Manuscrit de Saint-Germain, n° 646, + f° 1, r°, 1re colonne.) + +En cet endroit nous convient retraire les grans dons et les grans bénéfices +qu'il fist à l'églyse en son vivant pour l'onneur et l'amour des glorieux +martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que +nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son +amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons +pas oublier, jà soit que nous la déussions avoir mise en l'ordre des faits +de sa vie. Si parle par première personne, comme cil à qui l'avision +advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence +ainsi:[133] + + Note 133: Cette légende commence effectivement ainsi: «Ego Karolus + gratuito Dei dono, etc.» + +«Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des +Romains, empereur de France, après le service des matines de la Nativité +nostre Seigneur, s'estoit couchié pour reposer. En ce point qu'il se deust +endormir descendit à luy une voix moult horriblement, si luy dist: «Ton +esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera mené en tel lieu où il +verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son +à advenir; mais après un peu de heure retournera au corps.» Tantost fu ravy +son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose très-blanche. Si tenoit un +luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous véons au +ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist +cette chose blanche: «Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce +de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer.» Et quant +il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel +resplendissant, et le mena en très-parfondes vallées de feu qui estoient +plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de +plomb et de cire. En ces puis trouva les évesques, les patriarches et les +prélats qui furent du temps son père et ses aïeulx. Lors leur demanda en +grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui +répondirent: «Nous feumes,» distrent-il, «évesques ton père et tes aïeulx, +et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le +peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes +et émouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous à ces tourmens d'enfer et +nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront +les évesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx.» Et +endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse, +estoient des deables tous noirs qui avoloient à grans cros de fer ardens, +et s'efforçoient moult durement de sachier et de traire à eulx le fil que +il tenoit. Mais il ressortissoient et chéoient arrière, né adeser[135] ne +le pouvoient pour la grande clarté qu'il rendoit. Lors li couroient par +derrière et le vouloient sachier à cros et tresbuchier ès puis ardent, +quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les +espaulles et le sachia fortement après li. Lors montèrent une haulte +montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et +fleuves tous boillans de toutes manières de métaux. En ces tourmens +estoient ames sans nombre des princes son père et ses frères, qui estoient +plungiés dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton, +l'autre jusques au nombril. Lors luy commencièrent à dire en criant et en +hurlant: «Charles pour ce que nous amasmes à faire omicides et guerres et +rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton père, de tes frères et +du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les +tourmens de plusieurs métaulx.» Tandis comme il entendoit en grant paour et +en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrière luy +ames qui très-horriblement crioient: «Puissans puissamment sueffrent +tourmens.» Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer +plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et là cognut-il +aucuns des princes son père, ses frères et ses soeurs meismes, qui luy +commencièrent à crier: «Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes, pour nostre +malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux +que nous donnions au roy et à toy meisme par desloyauté et par convoitise.» +Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gémissemens, il vit +accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de +pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui +le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui +si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmontés et +estains par la clarté; et le commença forment à sachier après luy. + + Note 134: _Un luissel_, etc., ou peloton. «Tenuitque in manu suâ + glomerem lineum clarissimè emittentem jubar luminis, sicut solent + facere cometæ quando apparent.» + + Note 135: _Adeser._ Atteindre. «Contingere.» + +Lors descendirent en une vallée merveilleusement grande, qui en une partie +stoit obscure et ténébreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en +une partie, de soy estoit resplendissant et si délicieuse que il n'est nul +qui le put conter né retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et +vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors +eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre +plungié en ces tourmens par grans géans noirs et orribles qui embrasoient +ces fournaises de cette vallée de diverses manières de feus. Et tandis +comme il estoit en si grant paour, il vit, à la clarté du feu qui du fil +issoit et ses iex enluminoit, un point de lumière resplandir de l'un des +costés de cette vallée, et deux fontaines courans, dont l'une estoit +merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clère et froide; si +estoient illec deux tonneaux. Lors regarda à la clarté du fil et vit sur le +tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son père dedans l'iaue bouillante +jusques au gros des cuisses. Lors li dit son père moult tourmenté et +aggravé: «Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit +retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donné graces de çà venir +pour ce que tu voies pour quels péchiés moy et les autres souffrent tels +tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis +mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tiède et attrempée: et cette +grace me fait nostre Seigneur par la prière saint Pere, saint Denys et +saint Remy, par lesquels trois notre royale lignée a régné jusques ci: et +sé tu me veulx aider toy et mes évesques et mes abbés et tous les ordres de +saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en +aumosnes, je seray tost délivré de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire +mon frère et Loys sont jà délivrés de ces tourmens par les mérites saint +Père et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis.» Après ce, luy dist +qu'il regardast à senestre. Et quand il fu tourné si vit deux grans tonnes +plains d'iaue boullant. «Ceulx,» dit-il, «te sont appareillés, sé tu ne +t'amendes et sé tu ne fais pénitence de tes douloureux péchiés.» Lors +eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel +mésaise, si luy dist: «Viens après moy à la deuxième partie de la +délicieuse vallée de paradis.» Et quant il l'eut là mené si vist Lothaire +son oncle, qui séoit en grant clarté avec les autres roys, sur ung topase +merveilleusement grant et estoit couronné d'une précieuse couronne, et son +fils Loys qui delez luy séoit aussi couronné. Et quant il vit Charles, si +li dist: «Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers après moy en +l'empire des Romains, viens près de moy, je sais bien que tu es venu par +les tourmens d'enfer où ton père et mes frères sont tourmentés; mais il +sera tost délivré par la miséricorde de nostre Seigneur de ses paines, +ainsi comme nous sommes par les mérites saint Père et les prières saint +Denys et saint Remy, à qui nostre Seigneur a donné grant pouvoir d'apostre +sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient +notre lignée et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire +sera assez tost délivré et osté de ses mains et que tu vivras désormais +assez peu de jours.» Et lors se retourna Loys et luy dist: «L'empire des +Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de +ma fille.» + +Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il véist devant luy Loys l'enfant: +et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: «Tel est cet enfant comme +cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur +dict: A tel est le royaume des cieus. Atant,» luy dist Lothaire, «rends li +maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main.» Lors +deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de +tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi +comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Après ce +repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travaillié.[136] + + Note 136: Ces deux visions ne sont imprimées que dans les chroniques + de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique, + et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la + seconde, du moins, fut imaginée pour Charles-le-Gros et non pas + Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la + supposition probable qu'elle ne fut rédigée que sur la fin du Xème + siècle, elle n'en est pas moins antérieure à la légende de saint + Patrice, et doit par conséquent faire remonter avant elle le dogme + obscurément expliqué du Purgatoire. Sous le point de vue littéraire, + on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible épopée de Dante; + tous les élémens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve: + la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens, + le caractère de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est + donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la + _Divina Comedia_, mais comme l'immortelle création d'un génie + vigoureux, implacable et mélancolique. + + +XIV. + +ANNEE: 877. + +_Des grans terres et possessions que il donna à l'abbaïe de Saint-Denys et +à plusieurs autres abbaïes._ + + +[137]Moult fu cet empereur Charles-Le-Chauf large aumosnier aus povres et +aus églyses, et moult les acrut et mouteplia de rentes et d'autres +bénéfices; et sur toutes les autres celle de Saint-Denis en France où il +repose corporellement. Tant donna laiens joiaux et saintuaires, rentes et +possessions confirmées par ses chartres, que ce n'est se merveilles non. +[138]Après ama moult celle de Saint-Cornille à Compiègne, car il la fonda +en son propre palais et li donna rentes et possessions assez et +saintuaires. Moult ama la ville de Compiègne et la fit ceindre de fossés en +lonc, et la fit appeler et intituler Carnopole de son nom, aussi comme +l'empereur Constantin ot jadis faict Constantinoble. La ville de Reuil +donna à l'églyse de Saint-Denys[139] et toutes les appartenances; (et +establit que sur les rentes de cette ville feussent pris les despens de +sept lampes qui arderoient continuelement et en toutes saisons devant +l'autel de la Trinité. La première establit pour l'ame de l'empereur Loys +son père; la seconde pour l'ame l'empereris Judith sa mère; la tierce pour +luy; la quarte pour la royne Hermentrus sa première femme; la quinte pour +la royne Richeut sa présente femme; la sixième pour toute sa lignée +présente et trespassée; et la septième pour Boson et pour Gui et pour tous +ses amis familiers. Après establi quinze cierges au réfectoir à mettre sur +les tables en yver, pour ce que le couvent va trop tard aucunes fois à +collacion pour le service qui pas ne peut estre accompli par jour et +meismement aus grandes festes. Après donna neuf lieues de Saine en ung +tenant et tout continuellement. Si commence au-dessus de Saint-Clout au ru +de Sèvres et dure jusques au ru de Chambric au-dessus de +Saint-Germain-en-Laye, si entièrement et si franchement que nul n'a né +pêcherie, né justice haute né basse, né au cours né en l'yaue né ès rivages +en quelque terre que ce soit, fors l'abbé et le couvent de Saint-Denys, qui +aussi franchement la tient que les roys de France l'ont toujours tenue. +Pour ce qu'il avoit pris de l'or, de l'argent et des richesses pour ses +guerres maintenir contre ses frères, que les anciens rois et les princes +avoient laiens jadis offert par grande dévotion, volt-il donner aussi comme +en retour la foire du Landit, qui par tout le monde est renommée: et la fit +venir à Saint-Denys en France, tout ainsi comme Charles-le-Grant son aïeul +l'avoit apportée à Ais-la-Chapelle quant il ot apporté les reliques +d'outremer. Et tout avec autel pardon et autele franchise comme elle avoit +là où elle fu premièrement establie. Si donna avec, l'un des sains clous +dont nostre Seigneur fu attachié en la croix parmi les piés, et grande +partie des espines de la sainte couronne, et le dextre bras saint Siméon +dont il receut nostre Sauveur au jour de la Purification, quant il fu +offert au temple. Si donna-il un riche autel portrais de marbre pourfire +tout carré qui sied sur quatre petits pieds, et mit au front devant le bras +saint Jacques l'apostoile frère nostre Seigneur. En la dextre partie +enclost le bras saint Estienne le martyr, et au senestre costé le bras +saint Vincent. Et pour la rayson de ces trois saintuaires qui dedans sont +scellés et enclos, fu-il appelé l'autel de la Trinité. Si est assis sur +l'autel manuel au cuer du couvent, et est chascun jour chantée dessus la +messe matinel. Après donna laiens le hanap Salomon qui est d'or pur et +d'esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvré que dans tous +les royaumes du monde ne fu oncques oeuvre si soubtille. Avec ce donna +laiens une grant croix de fin or, qui est divisée en quatre parties et est +aornée de grand plenté de fines pierres précieuses, et aux quatre chiefs de +cette croix sont scellées et encloses soubtilement precieuses reliques des +corps sains, en chasses soubtilement ouvrées. Avec ce donna un autre grand +vaissel d'éleutre, si est aorné au milieu et tout à l'entour de grand +plenté de sardeines et de granes. Avec ce donna ung merveilleusement riche +joïel, si riche et si précieux que à peine le pourroit-on aprisier, tout +fait de saphirs et de rubis et d'émeraudes et d'autres manières de pierres +enchassées en or. Si est joint par trois ordres l'une sur l'autre, et est +mis sur le maistre-autel aux grans festes et est assis sur un siège +précieux. C'est à savoir: un vaissel de pur argent par dedans et par +dehors, soubtilement ouvré et couvert de bandes d'or aorné de grans saphirs +et fins, de grosses esmeraudes et de gros perles, et dedans ce vaissel est +scellé le bras saint Apollinaire le martir, qui fu le premier archevesque +de Ravenne et disciple saint Père. Avec ce donna cinq paires de tiextes +d'évangile soubtilement ouvrés d'or et de pierres précieuses; et si rendit +aux martirs sa grant couronne impériale, qui est pendue aux grans festes +devant le maistre-autel avec les couronnes des autres roys. Et si doit +chascun savoir que tous les roys de France doivent laiens rendre et offrir +aus martirs leurs couronnes dont il sont couronnés au royaume, ou envoier +quant il trespassent, car elle sont leur par droict. Et celle églyse est +aornée de draps de soie, de pailles d'or et d'argent et de pierres +précieuses, si est-elle garnie d'autres plus précieux aornemens; car elle +est raemplie et saoulée de précieux corps sains, martirs, confesseurs et +vierges, qui laiens reposent corporellement, dignement et honorablement. +Premièrement, le corps monseigneur saint Denys l'ariopagite, martir et +apostre de France, et de ses deux compaignons saint Ruth et saint +Eleuthère. Après, le corps saint Ypolite le martir et de sainte Concorde sa +nourrice, et le corps de monseigneur saint Eustace le martir, le corps +monseigneur saint Fremin le martir, le premier archevesque d'Amiens; et le +corps madame sainte Osmanne, et trois des dix mille vierges qui furent +martirisées à Couloigne; sainte Senubaire, sainte Seconde et saint +Panefrède, et sont toutes trois ensemble en une chapelle, et en leur propre +oratoire. Après, l'un des Innocens que le roy Hérode fit décoller, en ung +bercelet de palmes, et l'un des compagnons monseigneur saint Morise, et +sont mis tous en une chasse. Après gist le corps saint Peregrin le martir, +premier évesque d'Aucierre, qui fu laiens apporté par grant miracle. Après +gist le corps saint Ylaire de Poietiers le glorieux confesseur, et le corps +saint Patrocle le martir tout ensemble en une chasse. Après gist le corps +monseigneur saint Cucuphas le martir, tout à par soy en une chasse. Après +gist le corps monseigneur saint Eugène le martyr, le premier archevesque de +Tholète qui fu des disciples monseigneur saint Denys. Après gist le corps +du glorieux confesseur saint Hylier, qui fu évesque de Gaiète en Espagne. +Après gist le corps saint Denis confesseur, qui fu archevesque de Corinthe +en Grèce. Tous ces corps sains glorieux gisent laiens au chevet de l'églyse +en propres oratoires et en propres chasses, tous par ordre. Bien est laiens +escrit coment chascun de ces sains corps fu laiens apporté, et par qui et +en quel temps; mais trop fust longue chose que tout ce feust ci +escript.)[140] + + Note 137: On trouve le latin de cette première phrase après le récit + de la bataille de Fontenay, dans le manuscrit 646 de + Saint-Germain (f°1er, recto, colonne 1re). + + Note 138: Ex fragmente historiæ Franciæ. (Historiens de France, + tome VII, page 215.) + + Note 139: Ce don est constaté par l'épitaphe de Charles-le-Chauve, + rédigée au XIIIème siècle comme le monument funéraire sur lequel on + la lisoit à Saint-Denis. La voici: + + Imperio Carolus Calvus regnoque politus + Gallorum jacet hac sub brevitate situs, + Plurima cum villis, cum clavo cumque corona, + Ecclesiæ vivus huic dedit ille bona: + Multis ablatis, nobis fuit hic reparator; + Sequani fluvii Ruoliique dator. + + Note 140: Charles-le-Chauve est celui de tous les descendans de + Charles-Martel et de Charlemagne dont les poètes ont le plus + fréquemment confondu les _gestes_ avec l'histoire de ces deux héros. + Tout à la fin du grand poème des _Lohérains_, on lit les vers + suivans, qui semblent le résumé des traditions populaires le plus en + vogue avant le XIIème siècle: + + De cheste dame[*] ke jou ci vous devis, + Karles li Cauf en fu premiers naïs, + Chil fu frans rois rices et poestis, + Et sainte église ama moult et chéri; + Trésor n'ama, ki fust en serre mis. + Les marchéans fist cerchier le païs; + Tout si tresor furent abandon mis; + Dix foires fist en France le païs, + L'une est à Bar et deus mist à Prouvis, + La tierce à Troies et la quarte à Senlis, + Et troi en Flandres, la neuviesme au lendi, + Et la disiesme remist-il à Laigni. + Ce savent bien li marchéant de Fris, + Icil d'Artois, de Flandres le païs, + De Vermendois, et chil de Cambresis, + De Rains, de Cartres, et ausi de Paris; + Chil de Provence en resont bien apris. + + (Msc. du Roi, n° 9654, 3. _A_.) + Note *: _Berte aux grans piés._ + + +_Cy fénissent les fais Charles-le-Chauf._ + + + + +CI COMMENCENT LES GESTES LE +ROY LOYS-LE-BAUBE ET DES +AUTRES ROYS APRÈS +JUSQUE AU GROS +ROY LOYS. + +* * * * * + + + + +I. + +ANNEES: 877/878. + +_Coment le roy Loys, qui fut appelé le Baube, donna aux barons ce qui leur +plaisoit, pour acquerre leur grace. Et coment l'empereris Richeut luy +apporta l'espée et le ceptre son père, et coment il fu couronné; coment il +passa en Berry contre les Normans; de l'apostoile qui en France vint et fit +concile des prélas._ + + +[141]A Loys le fils Charles-le-Chauf, qui Loys-le-Baube fu appelé, vint la +nouvelle la mort son père à Andreville[142] où il estoit. Lors au plus tost +qu'il put manda les barons. A ceux que il put se réconcilia et atrait à +s'amour par promesses et par dons. Aux uns donna contées, aux autres +villes, et aux autres abbaïes, et fist à chascun selon son pooir, selon ce +que il requeroit. Lors mut d'Andreville et par Carisi s'en ala droit à +Compiègne. Moult se hastoit pour ce qu'il peust venir à tems à la sépulture +son père, qui devoit estre mis à Saint-Denys, si comme il cuidoit. Mais +quant il scéut que il estoit ensépulturé en Lombardie, en la cité de +Verziaus, et il eut entendu que les plus grans hommes du royaume et contes +et abbés s'estoient jà tournés contre luy avant qu'il mourust, pour ce +qu'il donnoit les honneurs et les contées aus uns et là où il li plaisoit +sans leur assentiment, il retourna à Compiègne. + + Note 141: _Annales Bertinianæ, anno 877._ + + Note 142: _Andreville._ «_Audriaca-villa_.» Aujourd'hui _Orreville_, + près de Doullens. + +Les barons et ceulx qui s'en retournoient avec Richeut l'empereris en +France, faisoient moult de maulx et dégastoient tout le pays devant eus, +jusques à tant que il vindrent à l'abbaïe qui est apelée +Vegnon-Moustier[143]. Lors pristrent un parlement à Moymer en Champaigne. +Leur messages envoièrent à Loys et il leur envoia aussi les siens, et tant +alèrent messages d'une part et d'autre que la besoigne fu ainsi ordennée +que Richeut l'empereris et les barons vendroient à lui à Compiègne, et que +le parlement qui fu pris à Moymer seroit mis à Chaene en Cosse-Selve[144]. +A Compiègne vint donc ma dame Richeut et les barons droit à la feste +Saint-Martin, et lui aportèrent le mandement que son père avoit fait au lit +de la mort: que il lui laissoit le royaume de France et l'en revestoit par +l'espée qui estoit appelée l'espée Saiut-Père[145]; et si luy envoioit une +couronne et les royaux garnemens, puis un ceptre d'or à pierres précieuses. +Puis alèrent tant messages entre Loys et les barons que il s'accordèrent +tous et évesques et abbés à son couronnement; et il leur donna les honneurs +du royaume selon ce qu'il requéroient par raison.--Lors fu couronné à Rains +par les mains l'arcevesque Haimar,[146] par le consentement des barons et +des prélas qui se mistrent en sa deffense et en sa garde, et luy jurèrent +que il luy seroient loial selon leur povoir, en ayde et en conseil, au +profist de luy et du royaume: et les vavasseurs se recommandèrent aussi à +luy et luy jurèrent féauté et loiauté. (Mais, pour ce que l'istoire parle +souvent des abbaïes du royaume, pourroient aucuns cuidier que ce fussent +moines ou gens de religion; mais nous cuidons miex que ce fussent barons ou +grans hommes séculiers à qui l'en les donnast à temps et à vie. Si estoit +mauvaise coustume et contre Dieu que autre gent tenissent les biens de +religion que ceulx qui la riule et l'abit en avoient; né le service +Nostre-Seigneur ne povoit estre bien fait né les ordres bien gardés en +telle manière. Sans faille, l'istoire ne parole pas plainement qu'il fust +ainsi; mais assea le donne à entendre.) Le couronnement du roy Loys fu l'an +de l'Incarnation Nostre-Seigneur D.CCC et LXXVIII[147]. La Nativité nostre +Seigneur célébra à Saint-Maart delez Soissons. De là se parti et s'en ala à +Andreville, et la feste de la Résurrection célébra à Saint-Denis en France. +Puis s'en ala outre Saine pour trois raisons, à la prière Hue l'abbé: la +première fu pour luy aidier contre les Normans; et la seconde fu pour ce +que les fils Godefroy avoient saisi le chastel et les honneurs le fils le +conte Audon[148], et la tierce si put estre pour ce que Haymes, le fils +Bernard, avoit prinse la cité d'Evreux, et faisoit moult de maulx au pays +d'entour; car il proioit et roboit tout quanqu'il trouvoit, à la guise des +Normans. Jusques à Tours ala le roy: là fu si durement malade que l'en +cuidoit qu'il déust mourir; mais la mercy nostre Seigneur l'allégea de +cette maladie. Lors vint à luy Godefroy par le conseil de ses amis qui +moult le tindrent court de ce faire, et amena avec luy ses deux fils: au +roy rendirent ses chasteaux qu'il avoient saisis et les appartenances; par +tel condition que il les tenissent après par son don et par sa voulenté. +Après ces choses Godefroy converti grant partie de Bretons et les mena à la +féauté le roy; mais après firent-il comme Bretons. + + Note 143: _Vegnon-Moustier._ «Usquè ad Avennacum monasterium + pervenerunt, et conventum suum ad montem Witmari condixerunt.» Au + lieu de _Vegnon-Moustier_, il faut lire _Avenay_, petite ville de + Champagne aujourd'hui célébre par ses vins et autrefois par son + abbaye de filles, de l'ordre de saint Benoît. Plus bas, par + _montem Witmari_, que notre chroniqueur traduit _Moiemer_, il faut + entendre le _Mont-Aimé_, près Vertus, à quatre lieues d'Avenay. + + Note 144: _Chaene-en-Cosse-Selve._ «Ad Casnum in Cotiâ.» C'est + aujourd'hui, suivant Dom Bouquet, _Chesne-Herbelot_, à la sortie de + la forêt de _Cuise_, aujourd'hui _de Compiègne_. + + Note 145: _L'espée Saint-Père._ «Per spatam quem vocatur S. Petri.» + Le ménestrel du comte de Poitiers a rendu ce passage des Annales de + Saint-Bertin d'une manière plus intéressante: « A Compiègne, vint à + luy Richeut, »la fame Charles son père, plourant et dolente outre + mesure, et si li dist: Dous amis, je t'aport, par le commandement de + ton père, son royaume que il te donna devant sa mort et l'espée qui + est apelée de Saint-Pierre, par laquelle il te revesti du royaume + devant moi et devant maints autres, etc.» + (Manuscrit du roi 9633, f° 63.) + + Note 146: _Haimar._ Hincmar. + + Note 147: _Annales Bertinianæ, anno 878._ C'est à ce couronnement si + vivement contesté et dont les historiens nous ont vaguement indiqué + les circonstances, que doit se rapporter la branche de la _Chanson de + geste_ de Guillaume au court nez, intitulée: _Le coronement Loys_. + Elle débute par un morceau de haute poésie qu'on nous saura gré de + reproduire ici: + + Quant Diex fist primes nonante et neuf reaumes + Lou premiers rois que Diex tramist en France + Coronés fu par anuncion d'angles; + Por ce, dit l'en, totes terres l'appendent: + Que li appent Baviere et Alemaigne, + Tote Borgoigne, Loheraigne et Toscane, + Poitou, Gascoigne dusqu'aus marches d'Espaigne. + + Cela sent assez bien, à mon avis, l'époque Carlovingienne; mais + continuons: + + Rois qui de France porte coronne d'or + Preudons doit estre et hardis de son cors. + Bien doit mener cent mille hommes en ost, + Parmi les pors, en Espagne la fort. + S'il en trueve home qui li face nul tort, + Tant le demaine que l'ait ou pris ou mort, + Et devant lui face gesir le cors. + Sé ce ne fait, France a perdu son los, + Ce dit la geste, coronnés est à tort. + + Li coronemens le roy Loois, manusc. du roi, n° 7535. + + Note 148: Ce Godefroi étoit fils de Roricon, comte du Mans, et frère + de abbé Gozlin. + +En ce temps avint que l'apostole Jehan fu moult durement esmeu contre deux +contes, Lambert et Albert, qui avoient ses cités et ses villes proiées et +robées. Si puissamment comme il put les escomenia: de Rome s'en issi et +emporta moult de précieuses reliques, Formose l'évesque de Portue enmena +avec luy, en mer se mist et vint à navie jusques à Alle-le-Blanc. Si arriva +droitement le jour de Penthecouste. Lors envoia ses messages au prince +Boson, et cil lui envoia gens pour luy conduire jusques à Lyons sur le +Rosne. De là manda au roy Loys de France que il luy venist à l'encontre là +où il pourroit miex, à son aisement. Et le roy envoia à l'encontre de luy +aucuns de ses évesques, et luy requist qu'il venist jusques à Troies, et +commanda que les évesques du royaume luy administrassent leurs despens. +Encontre luy vint à Troies ès kalendes de septembre; car il n'i put plus +tost aler pour sa maladie. Lors assembla grant concile de tous les évesques +du royaume et de la province de Belge. En ce concile fist relire +l'escommeniement dont il avoit escommenié à Rome Lambert et Albert: à +Formose et Grégoire requist et à tous les prélas leur assentement en cest +escommeniement, et les prélas lui requistrent que ainsi comme il avoit ce +fait réciter par escript, ainsi leur ottroiast-il à avoir, si que il +peussent mieux et plus certainement prononcier leur assentement. Ainsi leur +ottroia l'apostole, et, le lendemain, quant le concile fu assemblé, +baillèrent leur escript à l'apostole qui contenoit telle sentence: + +«Syre père apostole Jehan, de la sainte Eglyse de Rome, nous évesques de +France et de Belge, fils sergens et disciples de votre auctorité, nous nous +dolons pur grant compassion et plorons pour les plaies et les griefs que +les mauvais menistres et fils du déable ont fait à notre mère et maistresse +de toutes les églyses, l'Eglyse de Rome, et soustenons nostre jugement, et +nous consentons de cuer et de bouche et de voix à la sentence que vous avez +donnée sur eulx et sur leurs aydes, selon les drois des canons qui furent +establis et donnés par nos ancesseurs; et nous qui sommes sacrez par le +Saint-Esprit à l'ordre de prebstre et à la dignité d'évesque, les férons et +tresperçons du glaive du Saint-Esprit qui est la parole de Dieu. C'est à +savoir que, ainsi comme vous les avez dégetés de saincte Eglyse, nous les +en dégettons. Et ceulx qui à satisfacion vouldront venir, qui seront absous +de vostre auctorité, et par vous seront receus en saincte Eglyse selonc les +canons, nous tendrons pour absous et pour fils de saincte Eglyse. Tout +aussi comme il avint jadis des plaies d'Egypte selon ce que nous trouvons +en la saincte Escripture, que il n'y avoit maison où il ne y eust un mort, +né nul n'y avoit qui sceust l'autre conseillier, pource que chascun avoit +assez à plourer en sa maison; ainsi est-il de nous évesques, que chascun a +assez à plourer en son églyse; et, pour ce, nous tous vous supplions +humblement que vous nous secourez de vostre auctorité, et vous requérons +que vous establissiez et confermez un chapitre pourquoy nous en soions si +fors et si garnis par l'auctorité de l'Eglyse de Rome que nous nous +puissions vigoureusement deffendre contre les parjures maufaiteurs qui +tollent et détruisent les biens de nos églyses, et qui despisent les +sentences et les dignitez des évesques; selon ce que dist saint Pol +l'apostre, que tel gent soient livrés au déable, mais que il soient +touteffois saufs au jour du juise[149] Jeshu-Crist.» Cette sentence fist +l'apostole Jehan escripre avec la sentence de l'escommeniement, et voult +que tous les évesques y méissent leur subscripcion. Après commanda que les +canons du concile de Sardique feussent leus devant tous, et les décrets +l'apostole Léon qui parolent des évesques qui remuent leurs sièges; et les +canons du concile d'Auffrique qui deffendent les transmutations des +évesques qui pas ne doivent estre, né que l'en doive de rechief baptisier +né de rechief ordener; et ce fut fait pour l'arcevesque Frotaire qui de +Bordeaux s'en estoit alé à Poitiers et de Poitiers à Bourges. + + Note 149: _Juise._ Jugement. Cette fin est une citation de la + première épître de saint Paul aux Corinthiens: «Traditus Sathane + spiritu salvus fiat in die Domini nostri Jesu-Christi.» + + +II. + +ANNEE: 878. + +_Coment l'apostole refusa la royne à couronner; et coment il et les prélas +assemblèrent à Troies. Du débat entre Haimar et Adenofle, de l'éveschié de +Loon; du mariage de la fille Boson au fils le roy. Coment l'apostole s'en +revint, et du parlement des deus rois Loys._ + + +Après ces choses couronna l'apostole le roy Loys; et le roy le semont à +mengier avec lui et sa femme: richement le fist de viandes servir et de +vins, puis se départi l'apostole et s'en ala à Troies. Puis lui requist le +roy par ses messages que il voulsist couronner sa femme à royne; mais il ne +le voult faire[150]. Lors vindrent avant deux évesques Frotaire et +Aldagaire, et aportèrent à l'apostole un commandement, devant tous les +évesques, de l'empereur Charles-le-Chauf, par quoy il revestoit Loys son +fils du royaume de France: et luy requéroient, de par le roy Loys, qu'il +affermast ce précept par son privilège. Lors traist avant l'apostole +l'exemplaire ainsi comme[151] d'un commandement fait par l'empereur +Charles, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à l'Eglyse de Rome, qu'il +peust tollir, ainsi comme par droit, à l'abbé Goslin et retenir à soy. Si +cuidoit-on que ce eust esté fait et pourchassié par le conseil de ces deux +évesques et d'autres conseilleurs. Et au roy Loys dist l'apostole sé il +vouloit que il méist son privilège sur son commandement, que il confermast +avant le précept de son père. Comme ceste chose eut esté baillée et +pourchasciée par malice et non mie selon raison, ainsi vint-elle au +derrenier à noient. + + Note 150: _Il ne le voult faire._ Parce que Louis-le-Bègue avoit + répudié sa première femme Ansgarde, alors vivante. Le pape, en + s'opposant dans cette occasion au voeu du roi dont il alloit implorer + la protection, montra certes une fermeté vraiment apostolique. L'abbe + Vély toutefois a bien eu le courage de considérer le refus du + souverain pontife comme l'effet probable d'une odieuse intrigue. + (Voyez tome 2, p. 135 de son _Histoire de France_.) + + Note 151: _Ainsi comme._ C'est-à-dire: _Simulé, prétendu.--D'un + commandement_. D'un don. + +En ce mois meisme que fu ce fait, le roy vint à Troies et ala à l'ostel +l'apostole par le conseil des barons; à luy parla bien privéement et puis +alèrent ensemble là où les évesques estoient assemblez delez l'ostel +l'apostole. Là furent escommeniés Hues le fils Lothaire et Haymes et tous +ceulx de leur complot, pour ce qu'il faisoient force et outrage à aucuns +des évesques par le consentement le roy Loys. Lors dist l'apostole que +Adenofle, qui par s'auctorité avoit esté ordené évesque, tenist son siège, +et son office d'évesque, et Haymar chantast messe sé il vouloit et eust +partie de l'éveschié de Laon. Lors se traist avant Adenofle et requist à +l'apostole que il l'assousist de l'éveschié, pour ce que il estoit trop +foible desoremais à porter si grant fais et qu'il vouloit entrer en +religion. Mais il ne put ce empétrer, ains luy fu commandé et par le +commandement le roy et des évesques qui sa partie soustenoient que il féist +office d'évesque, et que il tenist son siège. Et quand les évesques de la +partie Haymar eurent oy que l'apostole eut dit qu'il chantâst messe sé il +vouloit, et que le roy se consentent à ce que il eust des biens de +l'éveschié, cils et les autres évesques des autres provinces et régions, +sans que l'en le cuidast mie, emmenèrent Haymar tout revestu comme prebstre +en la présence de l'apostole et sans son commandement, et puis le menèrent +chantant jusques à l'églyse et lui faisoient donner bénéicon au peuple. A +tant se départi le concile. + +L'endemain Boson semonst le roy et sa femme avec luy; et le roy y ala et y +mena aucuns de ses conseilleurs, moult le fist bien servir de diverses +viandes et de divers vins. Là fu fait un mariage de la fille Boson et de +Carlemaine le fils le roy; et le roy, par ceulx de son conseil, départi les +terres et les honneurs de Bernart le marchis de Gothie, à Thierry le +chamberlent et à Bernart le comte d'Auvergne. + +De Troies se parti l'apostole Jehan, et s'en ala à Chaalons, puis à +Morienne. Après passa les mons de Mont-Cenis, et eut convoy de Boson et de +sa femme jusques ès plains de Lombardie, et s'en retourna à Rome. Le roy se +départi de Troies et s'en ala à Compiègne; là oy nouvelles des messages +qu'il avoit envoies à Loys son cousin, et ce qu'il avoient fait de la +besoingne. Si les avoit là envoiés pour traitier de paix entre luy et son +cousin. De Compiègne mut à tout une grant partie de son conseil, et s'en +ala à Haristale. D'autre part vint Loys son cousin ès kalendes de novembre +et assemblèrent en une cité qui a nom Marsne[152]. Là fu paix confermée +entr'eux deux, et puis mistrent un autre parlement d'assembler à la +Purification Nostre-Seigneur. Lors vint le roy Loys, le fils l'empereur +Charles-le-Chauf à Gondolville, et le roy Loys, le fils le roy Loys de +Germanie, revint d'autre part près de cette ville où il pot plus aisiément +demourer; et puis après assemblèrent à parlement. Là furent ordenées les +choses qui cy s'ensuivent, par le consentement de leurs loyaux barons. + + Note 152: _Marsne._ Mersen. + + +III. + +ANNEE: 879. + +_Des convenances et de l'accort qui fu entre les deus roys. Et coment il fu +traitié en chascune jornée, au profit des deus roiaumes; tout n'en fust-il +après tenu, par la dnsloiauté le roy Loys de Germanie._ + +C'est la convencion et l'accors entre les deux glorieux roys Loys le fils +Charles-le-Chauf, et Loys le fils le roy de Germanie, qui fu faite ès +kalendes de novembre, en un lieu qui est appelé Furones[153], par le commun +accord et par l'assentement des barons des deux royaumes, en l'an de grâce +D. CCCC et LXXIX[154]. + + Note 153: _Furones._ Aujourd'hui _Foron_, à peu de distance + d'Aix-la-Chapelle. + + Note 154: 879. Le latin dit: 878. + +Lors commença à parler le roy de Germanie et dist ainsi: «Comme le règne +Lothaire fu parti entre l'empereur Charles et nostre père le roy Loys, +ainsi voulons-nous qu'il le soit et que les parties soient établies. Et sé +aucuns de nos princes et de nos gens ont riens prins né saisi du royaume +vostre père, nous voulons qu'il le laissent à vostre commandement. Et pour +ce que partison ne fu faite oncques de notre part du royaume d'Italie, que +le roy Loys tint; ce que chascun en tient, si le tiengne orendroit encore +en ceste manière; jusques à tant que nous puissions assembler encore une +autre fois par la voulenté Nostre-Seigneur, et déterminer miex par bon +conseil ce que drois et raison sera. Et pource que on ne peut orendroit +faire nulle raison de notre partie du royaume d'Italie, sachent tous que +nous en avons requis notre droit et requérons à l'ayde de Dieu.» Ce fu +ainsi establi en la première journée. + +Le secont jour refu ainsi parlé: «Pour ce que la fermeté de notre amour et +de notre conjonction ne puet pas estre maintenant confermée, pour aucunes +causes qui l'empeschent maintenant, jusques à ce parlement que nous +mettrons, telle amistié soit faite entre nous, par la grace de +Nostre-Seigneur, de bon cuer et de bonne confience et de foy entérine, si +que nul de nous né de nostre conseil ne soustraie né forconseille riens qui +soit à l'onneur né à la prospérité de nous né de nos roiaumes.» + +Au tiers jour fu ainsi ordené, que sé païens ou faux chrestiens envaïssent +leur roiaumes, que l'un aideroit à l'autre quant mestier en seroit, de +quanque il pourroit par soy ou par ses gens. «Et s'il avenoit,» dist Loys +fils de l'empereur, «que je vesquisse plus que vous, je aideray Loys vostre +fils, qui encore est petis et jeune, et les autres que Dieu vous peut +encore donner, si que il peussent leurs terres gouverner.» + +Le quart jour fu ainsi gouverné et ordené: «Que sé aucuns murmureurs et +envieux, qui tousjours portent envie à bien et à paix, s'efforçoient de +semer tençons et discordes entre nous pour troubler nous et nos roiaumes, +que nul de nous ne les reçoive né ne voie voulentiers, s'il n'est ainsi que +il le voulsist monstrer raisonnablement par devant nous deux, et par devant +nos gens. Et s'il ne vouloit le faire, que il n'eust priveté né société à +nul de nous. Et que nous le getissons hors comme traytre et faux semeur de +discorde entre les frères, si que à l'exemple de luy nul ne soit si hardi +que il ose aporter tels mensonges.» + +La quinte journée fu ainsi atirée. Et dist Loys le fils l'empereur Charles: +« Or convient que nous envoions nos messages aux deux glorieux roys Charles +et Charlemaine, qui leur feront assavoir le parlement que nous avons mis à +la huitiesme yde de février et qui leur prient de par nous qu'ils viennent +là. Et sé il viennent, si comme nous désirons, que nous les accompaignons +avec nous à la voulenté de Nostre-Seigneur, et au commun profit de saincte +Eglyse et du peuple chrestien que nous avons à gouverner. Si que nous +soions une chose en luy qui est seul et que nous voulons et disons et nous +façons une chose, selon les apostres, c'est que en nous n'ait né tençons né +discorde. Et s'il avenoit que il n'y vousissent venir, pour ce ne lairons +nous mie que nous n'y venons si comme il est ordené, et que nous ne façons +selon la voulenté Dieu, si comme nous avons devisé. Et sé il n'estoit ainsi +par aventure et que autre nécessité avenist que l'en ne peust autrement +eschiver, par quoy nous ne puissions ce faire, et s'il avenoist qu'il fust +ainsi; que l'un féist resavoir à l'autre le terme du parlement qui seroit +de nouvel prins. Et que il soit ainsi que nostre amour soit né muée né +changée né amenuisiée jusques à tant que Diex vueille que elle soit du tout +confermée. Et si ordenons des choses des églyses, des éveschiez et des +abbayes où que ce soit de nos deulx roiaumes, si comme les évesques et les +abbés les tiengnent paisiblement. Et sé aucun les prenoit né saisissoit en +quelque royaume que ce soit et fust contre raison, que elles fussent +rendues selon droit.» + +La sixiesme journée fu ainsi ordenée: «Pour la paix des roiaumes, pour ce +que il pevent aucunes fois estre troublés par aucuns hommes vagues et qui +riens qui maux soient ne redoubtent à faire, nous voulons que en quel lieu +que ce soit que tel gent vendront, que il ne puissent fuyr né eschever la +justice de ce qu'il aront fait. Et que nul de nous ne les tiengne né ne +reçoive à autre chose fors en tant comme il le tendra, pour amener à rendre +raison et à faire amende selon son fait. Et s'il définoit de venir avant, +cil en cui roiaume il s'enfuyra le fera chacier et prendre, jusques il soit +amené avant pour raison rendre; ou il soit du tout bani et essilié des deux +roiaumes. Si voulons que cil qui par leur meffait auront perdue la +prospérité de leurs choses et de leurs héritages, que il soient jugiés +selon les anciens drois de nos ancesseurs. Et s'il en y a nul qui die que +il ait à tort perdue la prospérité de ses choses, viengne avant en nostre +présence et recuèvre ses choses, sé droit les lui donne.» + + +IV. + +ANNEE: 879. + +_Du département des deus rois, et de la mort Loys le roy de France qui fu +appelé le Baube. De l'abbé Gozlin et du conte Corral, et du roy de Germanie +coment il vint en France; et coment il s'en retourna sans riens faire._ + + +[155]Après ces choses ainsi devisées, se départirent les deux roys Loys; le +fils le roy Loys de Germanie retourna en sa terre, et Loys le fils Charles +s'en ala par Ardenne et fist la feste de la Nativité à une ville qui a nom +Longlaire[156]: un peu de temps y demora et s'emparti après la Chandeleur, +et vint à Compiègne[157]. De là mut à Ostun, pour aller sur le marchis +Bernart[158] qui contre luy s'estoit révélé. Jusques à Troies s'en ala, si +luy convint là demourer pour une maladie qui le prist, et cuidoit-on qu'il +eust esté empoisonné. Et quand il senti que la maladie lui engregoit et +qu'il ne pouvoit avant aler, si manda son fils Loys; quant venu fu, si le +livra especiaument en la garde de Bernart le conte d'Auvergne[159]. Pour ce +envoia tantost son fils et celuy Bernart en qui garde il l'avoit livré à +l'abbé Huon, à Boson, Tierri[160] et ses autres amis qui là estoient, en la +cité d'Ostun. Et leur commanda qu'il saisissent la conté et la livrassent à +Bernart[161] à qui il l'avoit donnée. Lors se parti de Troies à quelque +grief et retourna à Compiègne par l'abbaye du Juerre[162]. Et quant il +senti qu'il ne pourroit eschapper de cette maladie, il envoia à Loys son +fils s'espée, sa couronne et son sceptre et ses autres royaux aornemens, +par Huede, l'évesque de Beauvais, et par le conte Auboin; et manda à ceux +qui avec luy estoient que il le féissent sacrer et couronner. Et quant ce +vint en la quarte yde d'avril, droitement le vendredy de crois aourée, vers +le vespre, il trespassa de ce siècle, entour celle heure que Jesu-Crist +rendi son esprit à Dieu le père. L'endemain, que il fu la vegille de +Pasques, il fu mis en sépulture, en l'églyse Nostre-Dame. Quant l'évesque +Huede et le conte Auboin sceurent que il fust mort, il baillèrent ce qu'il +portoient à Thierry, le chamberlen, et retournèrent isnellement[163] +arrières. Et quant ceus qui avec l'enfant estoient sceurent que le roy fust +trespassé, il mandèrent aux barons de ceste France par deçà, que il +venissent encontre eulx, à Meaux, et là traiteroient ensemble qu'il +feroient. Là furent faites unes convenances entre Thierry et Boson, dont +l'abbé Hues fu jugieur: que il auroit la conté d'Auxerre, et Thierry auroit +en eschange les abbayes de ce pays. L'abbé Gozelin à qui il souvenoit bien +des ennuis et des griefs que ceus lui avoient fait qui envie lui portoient, +se pourpensa coment il s'en pourroit vengier; car il ly sembla qu'il estoit +temps et point de le faire. Si se mist en voie, pour ce que il se fioit +moult en l'amour et en la familiarité Loys, roy de Germanie, et de la royne +et des barons du pays, que il eut acquise tant comme il demoura entour eulx +quant il fu prins en la bataille d'Andrenaque et là mené en prison. Mais, +avant, s'en ala à Corrat, le conte de Paris, et tant luy dist et tant luy +donna et d'unes et d'autres, et tant luy promist d'onneurs et de +seigneuries, sé il pouvoit ce faire à quoy il béoit, qu'il le crut et +s'accompaigna à luy, et luy monstra engin et voie par quoy il sembloit que +il peust ce faire. Et avant que ceulx qui avec le roy estoient fussent +venus à Meaux, se hasta-il d'envoier aux évesques et aux abbés et aux +puissans hommes du roiaume; et soubz telle couverture leur mandoit que +puisque le roy estoit mors il traitassent ensemble de la paix et du proffit +du roiaume Loys qui mort estoit. Quant ceus qui venir y vouldrent furent +assemblés, si leur loèrent qu'il[164] appelassent au roiaume Loys, le roy +de Germanie, et ce scéussent-il, sé il faisoient ce, qu'il leur donroit les +terres et les honneurs que il ne peurent oncques avoir jusques à ce temps. +Par convoitise et par desloiauté s'i accordèrent-il et mandèrent au roy +Loys de Germanie et à sa femme par leur messages, qu'il venissent jusques à +Mez et là leur amenroient tous les évesques et les abbés et les haus hommes +du roiaume de France. Lors se mistrent en voie à aler encontre luy, robant +et gastant tout le païs devant eus, selon la rivière d'Aisne, jusques à +tant qu'il vindrent à Verdun[165]. Et endementiers, fu le roi Loys de +Germanie venu à Mez. Lors luy mandèrent de rechief que il venist jusques à +Verdun pour ce qu'il peussent plus aisiément luy mener le peuple du +roiaume. Lors s'aprocha jusques à Verdun: en cette voie firent ses gens +tant de maulx de toltes et de rapines, que plus n'en osassent pas faire nul +paien né nul tirant. + + Note 155: _Annal. Bertinianæ, anno 879._ + + Note 156: _Longlaire._ Aujourd'hui _Glare_, dans le diocèse de Liège. + + Note 157: _Compiègne._ Il falloit _Pontigon_ (Ponthion). + + Note 158: _Le marchis Bernart._ Fils d'un autre Bernard et de + Blichilde, fille du comte du Mans Roricon. Il avoit reçu le titre de + marquis de Gothie, en 865, et en avoit été dépossédé dans le synode + de Troyes, en 878. (Note de dom Bouquet.) + + Note 159: _Bernart, le comte d'Auvergne._ Fils de Bernard, duc de + Septimanie, père de Gaillaume-le-Pieux. Il avoit succédé à Bernard, + fils de Blichilde, dans le marquisat de Gothie, en 875. Il mourut en + 886. + + Note 160: _Huon, Boson, Thierri._ Hugues, fils du comte Conrad, mort + en 886. Boson, duc de Provence, frère de Richilde. Thierry, + chambellan de Louis-le-Bègue, comte d'Autun. + + Note 161: _Bernart._ Le latin dit avec raison: _Thierri_. + + Note 162: _Juerre._ Aujourd'hui _Jouarre_; c'étoit une abbaye de + l'ordre de saint Benoît, sous l'invocation de la Ste-Vierge. + + Note 163: _Isnellement._ Promptement. + + Note 164: _Furent assemblés._ Le lieu de la réunion fut le confluent + du _Tairin_ et de l'_Oise_, auprès de Creil. «Ubi Thara Isaram + influit.» + + Note 165: _A Verdun._ Le latin dit: depuis _Servais_. «Per Silvacum + et secus Axonam.... usquè ad Viridunum.» + +Et quant Hues, Beuves[166] et Tierri sorent ce que Gozlin et Corrat et cil +de leur partie aloient pourchassant, il envoièrent tantost à Verdun Gautier +l'évesque d'Orléans, le conte Goirant et le conte Anchier; et luy +mandèrent, sé il vouloit, qu'il preist cette partie du roiaume Lothaire que +l'empereur Charles-le-Chauf avoit eue en partie contre le roy Loys, son +frère, et à tant retournast en son pays; et voulsist que l'autre partie du +roiaume que l'empereur Charles tint par droit d'héritage demourast à ses +nepveus. + + Note 166: _Beuves._ Ou plutôt _Boson_. Cependant le n° 646 + Saint-Germain porte: _Beuvo_. + +De ceste offre se tint bien apaié le roy Loys, et la reçut moult +volontiers; l'abbé Gozlin et Corrat et ceus de leur complot réusa[167] et +estrangea de soy, et se mist en possession de la partie du roiaume qui +offerte luy fust. + + Note 167: _Reusa._ Rejeta. + +Atant retourna en son palais de Francquefort. Mais moult fu la royne sa +femme courroucée de ce qu'il n'en avoit plus fait, et dist que s'il fust +avant alé il eust eu tout le roiaume de France. Si refurent à grant mésaise +Gozlin et Corrat de ce que le roy les avoit ainsi réusés de soy, eulx et +leurs compaingnons. A la royne s'en alèrent, et se complaintrent de ce +qu'il estoient ainsi déçus. Et la royne envoia messages à leur compaignons, +si dit ainsi, comme de par le roy, pour eulx conforter, et un autre message +aussi comme pour ostage. A tant retournèrent l'abbé Gozlin, Corrat et ses +compaignons; tout ravissoient et tolloient quanqu'il povoient trouver +devant eus, et distrent qu'il ne demourroit pas que le roy ne venist en +France à grant ost; mais que il n'y povoit pas venir maintenant; car +nouvelles luy estoient venues que Charlemaine, son frère, estoit chéu en +paralisie, et estoit ainsi comme à la mort. Et voir estoit qu'il estoit jà +mort, et que un sien fils de bast[168] qui avoit nom Arnoul s'estoit jà mis +en saisine de cette partie du royaume, et pour ce estoit là le roy alé +hastivement. Et sans faille tout ce estoit voir. Et quand il eut la chose +apaisée il retourna à sa femme. + + Note 168: _De bast._ Le même sens que noire mot _bastard_ qui en est + dérive. + + +_Cy fine l'istoire de Loys-le-Baube, fils de Charles-le-Chauf, empereur._ + + + + +CI PARLE DE LOYS ET DE +CARLEMAINE, FILS AU +ROY LOYS-LE-BAUBE. + +* * * * * + +V. + +ANNEES: 880/881. + +L'abbé Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans +le roy Loys scéurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa +femme devoient venir en France. Tantost envoièrent aucuns des évesques +avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrières en +Gastinois, et les firent là sacrer et couronner à roys. + +Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parlé pria +tant et amonesta les évesques du pays que il le couronnèrent à roy. Si le +firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit à donner +villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme +qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] sé la fille au roy d'Ytalie et +la femme à l'empereur de Grèce ne faisoit son mary roy. + + Note 169: _Ne querroit._ Ne pourroit. Je crois ce mot formé du latin + _queo_ ou même _nequeo_, duquel on aura plus tard séparé la négation. + --La femme de Boson étoit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II, + qui d'abord avoit été mariée à Constantin, fils de l'empereur Basile. + +En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus +jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son père. + + Note 170: _Hues._ Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade. + Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons +passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint. +Mais avant qu'il eust passé les mons de Mont-Jeu, alèrent parler à luy Loys +et Carlemaine les deulx frères qui roys estoient de France. Après +retournèrent, et cil s'en ala outre. + +Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive +de Loire, et estoient venus avant par terre et dégastoient tout le pays. +Maintenant assemblèrent leur ost et murent le jour de la fesle +Saint-Andrieu. Si trouvèrent les Normans, tout maintenant leur coururent +sus, moult en occistrent, moult en noièrent en la rivière de Vienne[171], +et les deus roys retournèrent à grant victoire. + + Note 171: _Vienne._ Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant + ici la petite rivière de Vigene qui se jette dans la Saône à peu de + distance Pontoeillier, aujourd'hui département de la Côte-d'Or. En ce + cas là, les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: «Nortmanni + qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in + Vencenna fluvio immerserunt.» Le mot _fluvio_ ne pouvoit s'appliquer + à une aussi petite rivière. + +[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et +murent d'Aix-la-Chapelle à grant ost pour venir en France, et vindrent +jusques à Duizi. Encontre luy alèrent Gozlin, Corrat, et maint autre de +leurs compaingnons. Sy s'estoient jà mains retirés de leur compaingnie. +Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques à Atigny, et puis jusques à +Erchury[173], et plus avant encore à Ribemont. Et quant il vit que Gozlin +et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne +pourroit venir à chief de son propos; si ferma amistié avec les deux roys, +ses cousins, et prisrent parlement ensemble à Gondolvile, au moys de +juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son +chemin les Normans, sa gent ordena et se combati à eus, et occist grant +partie par la voulenté Nostre-Seigneur. Et sé il luy chéy bien en cette +bataille, il luy meschéy d'autre part; car les Normans luy firent grant +dommage de sa gent en Sassoingne. + + Note 172: _Annal. Bertinianæ, anno 880._ + + Note 173: _Erchury_ ou _Ecri_, le même endroit où se croisèrent les + barons françois, en 1198, à la suite d'un tournoi. Voyez ce que j'en + ai dit dans les notes de mon édition de Villehardouin. + +Après cette victoire que les deus roys eurent eue des Normans, s'en alèrent +à Amiens; là départirent le royaume de leur père au mielx et au plus +loyaument que les preudommes de leur conseil le sceurent deviser. Si furent +teles les parties que Loys, qui ainsné estoit, aroit de France ce qui +estoit demouré au royaume son père, et toute Neustrie qui ore est appelée +Normandie, et toutes les marches; et Carlemaine auroit Bourgoigne et +Aquitaine et toutes leurs marches: et feroient les barons hommage à celuy +en quel royaume leur terres seroient. Après s'en alèrent droit à Compiègne, +et firent là ensemble la feste de la Résurrection. Après passèrent par +Rains et par Chalons, et s'en alèrent droit à Gondolvile, au parlement +qu'il orent prins au roy Loys, au moys de juing. A ce parlement ne pot +venir le roy Loys pour maladie qui le print, mais il envoia ses messages, +et Charle qui venu estoit de Lombardie vint à ce parlement. Là fu accordé +par commun accort que Loys et Carlemaine son frère prendroient les gens le +roy Loys de Germanie, que il avoit pour luy envoiés à ce parlement, et s'en +iroient à Atigny, sur Hues le fils le jeune Lothaire. Et quant il furent +là, pour ce qu'il ne trouvèrent plus Huon, il coururent sus Tybout son +serourge[174]. Moult occistrent de sa gent et le chascièrent en fuye. Leurs +terres garnirent contre les Normans[175] et establirent bonnes gardes en +leurs royaumes, et puis assemblèrent leurs osts; les gens le roy Loys de +Germanie prisrent et s'en alèrent parmy Bourgoigne contre Boson. Quant il +furent partis de Troies, si devoit aler en leur ayde le roy Charle à tout +son ost. En leur voie jetèrent hors du chastel de Mascon le chastelain de +Boson, et le chastel et la contrée donnèrent à Bernart, par seurnom +Plante-Peleuse. + + Note 174: _Serourge._ Beau-frère. Le latin porte: _Sororium_. + + Note 175: _Les Normans._ Le latin ajoute: «In Ganto residentes.» + +Lors chevauchèrent ensemble les deus roys, et Charle leur cousin, qui jà +estoit venu, et s'en alèrent assiéger la cité de Vienne que Boson tenoit, +qui dedans avoit laissié sa femme et grant partie de sa gent, et s'en +estoit fuy aux montaignes. Et Charle s'en parti tantost qu'il orent fait +entr'eus ne say quels seremens, et si estoit-il venu pour tenir le siège +avecques eus. En Lombardie s'en ala et puis à Rome, et fist tant vers +l'apostole Jehan qu'il fu couronné à empereur, le jour de Noël. + +[176]Au siège devant Vienne demoura le roy Carlemaine et sa gent pour +prendre vengement de la malice Boson. Et le roy Loys son frère prist sa +gent et retourna en une partie de son royaume contre les Normans qui tout +dégastoient devant eulx, et jà avoient prinse et destruite l'abbaye +Saint-Père de Corbie, et la cité d'Amiens. A eus se combati et en occist la +plus grande partie, et les autres chaça. Et quant il ot eue celle victoire +par l'ayde de Nostre-Seigneur, il et son ost s'en retournèrent fuyant, et +si n'estoit nul qui le chassast: et, en ce, fu appertement monstré que la +victoire qu'il avoit eue des paiens n'estoit pas faite par homme, mais par +la vertu Nostre-Seigneur. Après ce retournèrent les Normans en une autre +partie de son royaume: et il assembla tant de gent comme il pot avoir et +ala contre eus en un lieu que l'istoire nomme Stromus[177]. Par le conseil +d'aucuns de ses gens fist là drécier un chastel de fust; mais il fu au +profist et à la deffense de ses ennemis, plus que de luy né de sa gent; car +il ne pot trouver qui le voulsist deffendre né garder. De là se parti +atant, et s'en ala à Compiègne; là célébra la Nativité et Résurrection. + + Note 176: _Annal. Bertinianæ, anno 881._ + + Note 177: _Stroms._ J'ignore la position de ce lieu, que le manuscrit + 646 de St-Germain écrit _Scortius_. + +[178]Avant qu'il s'en partist, oï nouvelles que le roy Loys, son cousin, +fils le roy Loys de Germanie[179] qui noient profitablement vivoit au +royaume et à saincte Eglise, estoit mors. A luy vindrent les barons de la +partie du royaume qui ot esté Lothaire, et se vouldrent rendre à luy, en +telle manière que il leur consentist à avoir ce que son père et son aïeul +Charles-le-Chauf en avoit tenu; mais il n'ot pas conseil de les recevoir, +pour le serement qui entre luy et Charle avoit esté fait. Son ost assembla, +le conte Thierry fist chevetain, oultre Loire[180] s'en ala contre les +Normans; et puis jusques à Tours aussi, comme pour recevoir en son ayde les +princes et la gent de Bretaingne contre les Normans. Tandis que il +demouroit là le prist une maladie, en une litière se fist couchier et +porter jusques à l'églyse Saint-Denis; mors fu laiens et ensépulturé avec +les autres roys qui laiens gisent, et si comme l'istoire dist, il fu plains +de toutes ordures et de toutes vanitez[181]: et ces choses avindrent au +moys d'aoust. + + Note 178: _Annal. Bertinianæ, anno 882._ + + Note 179: Ce qui met tant d'obscurité dans l'histoire de ces + temps-là, c'est la ressemblance des noms et leur peu de variété. + Ainsi, maintenant, il faut distinguer deux Charles, deux Carlemaine + et deux Louis, tous fils de deux Louis. Le premier, Louis-le-Bègue + fils de Charles-le-Chauve; le second, Louis, fils de + Louis-le-Débonnaire. + + Note 180: _Loire._ Il falloit ici, comme dans le latin, _Seine_. + + Note 181: Le manuscrit de Saint-Germain 646 n'a pas supprimé, comme + celui que Duchesne et dom Bouquet ont suivi, cette flétrissure du roi + Louis III. «Vir plenus omnibus immundiciis et vanitatibus, infirmatus + est corpore, etc.» Le ménestrel du comte de Poitiers raconte + autrement sa mort: «Il avint une autre fois à ce chaitif roy Loys que + ainsi come si baron le menoient à force à Tours contre les Normans + qui la terre dégastoient, il et si grant paour que la mort l'emprist, + et l'en convint rapporter en litière, etc.» (Manusc. du roi, n° 9633, + f° 64.) + + +VI. + +ANNEE: 882. + +_Coment Carlemaine retourna du siège, après la mort son frère, pour aler +contre les Normans. Coment il leur rendi treu en pacifiant à eus. Coment il +furent desconfis devant Paris, par la vertu saint Germain. Coment il +gastèrent Laonnois et coment le roy Carlemaine les desconfist._ + + +Tout maintenant que le roy Loys fu mort et enterré, les barons du royaume +mandèrent à Carlemaine qui devant Vienne tenoit siège, que il s'en venist +hastivement et laissast une partie de sa gent contre Boson; car son frère +estoit mort; et il estoient jà tous appareilliés pour ostoier contre les +Normans qui avoient prins la cité de Trèves et de Couloingne; et les +églyses et les abbayes, qui ès cités et entour estoient, avoient arses et +destruites, et l'églyse Saint-Lambert du Liège[182]: et de là s'en estoient +alés à Aix-la-Chapelle, et avoient gastées les églyses de l'éveschié de +Tongres et d'Amiens et de Cambray et une partie de l'arceveschié de Rains, +et jà estoient venus jusques à Mez. Et s'estoit à eus combatu Wales, +l'évesque de Mez; et estoit issu hors à bataille contre eus, tous armé luy +et sa gent; tout fust-ce contre l'office et la dignité d'évesque. Mais +besoing l'avoit contraint à ce; occis avoit esté et sa gent desconfite et +chaciée. Après ce luy mandèrent les barons qu'il venist liement, et que il +estoient tous appareilliés de le recevoir à seigneur, et de eus mettre en +sa seigneurie. Ainsi le fist comme il le mandèrent. Et peu de temps après +qu'il fust parti du siège de Vienne et qu'il s'apareilloit d'aler contre +les Normans, droitement au moys de septembre, luy vindrent nouvelles par +certains messages que il avoient la cité prinse, et que Richart qui frère +estoit Boson en avoit mené sa femme et sa fille en la contrée d'Ostun. + + Note 182: _Du Liège._ Le latin ajoute: _Et Promiæ_. + +En ce temps issi Hastingues et les Normans dessus le fleuve de Loire, et +s'en alèrent sur la Marine. Et quant Charles, le roy d'Austrasie[183], fust +venu à tout son ost contre les Normans, et il fu aucques près de leur +forteresse, si luy failly le cuer et fist paix à eus, par le conseil +d'aucuns de sa gent: meisme en tele manière que Godefroi qui sire estoit de +celle gent recevroit baptesme, il et ses Normans, et auroit Frise et toutes +les honneurs que Roric avoit devant tenues. Et par dessus tout ce donna-il +grant somme d'or et d'argent que il avoit prins et tollu el trésor +Saint-Estienne de Mez et aux autres églyses, à Sigefrois et Curmones et à +leur compaingnons: et plus grant lascheté de cuer fist-il encore, à +souffrir que il démourassent là meisme, à la nuisance du royaume son cousin +et du sien meisme. Quar cil Sigifrois assist puis la cité de Paris à tout +quarante mille Normans. Mais cil Gozlin de quoy l'istoire a dessus parlé, +qui évesque estoit de celle cité et abbé de Saint-Germain, et le conte Eude +qui puis fu roy de France, la deffendirent si bien, par les mérites +Nostre-Dame Saincte-Marie, et par les suffrages Saint-Germain qui leur +furent en ayde, que oncques prendre ne la purent, ains s'en partirent +atant. En ce comtemple, prinstrent les moines le corps sainct Germain qui +jusques alors avoit esté en la cité, et l'en enportèrent en l'abbaye[184], +et les Normans dégastèrent tout, et essillèrent et ordoièrent toute +l'églyse; mais par les mérites des glorieux confesseurs en y eut assez de +mors, et les autres s'en alèrent mal et confus à grant paour. Et de ce fu +le conte Eude merveilleusement lié, qui bien vit et apperçut les grans +miracles que le glorieux confesseur fist à ce siège. Dont il fu si devot +vers luy après, que il fist faire un riche vaisel d'or et de pierres +précieuses, où son glorieux corps repose encore jusques au jour d'huy. + + Note 183: _Le roy d'Austrasie._ Le latin dit: «Nomine imperator.» + C'est Charles-le-Gros. + + Note 184: Il falloit d'après le latin: «Les moines _déposèrent_ le + corps de saint Germain dans le monastère du saint Pontife, situé dans + la ville de Paris.» + +A Hues le fils le jeune Lothaire abandonna Charle les trésors et les +richesses de l'églyse de Mez, contre le droit des canons qui dient que on +les doit garder à l'évesque qui aprez doit venir. + +Engeberge, la femme Loys l'empereur d'Ytalie, que l'empereur avoit envoyé +en Allemaingne, envoia-il à Rome à l'apostole Jehan, qui ce mandé luy avoit +par Liétart, l'évesque de Verziaus. Ainsi se départi des Normans et ala en +la cité de Garmaise pour tenir parlement ès kalendes de novembre. A ce +parlement vint l'abbé Hues, et requist au roy Charle que il rendist à +Carlemaine, si comme il luy avoit promis, celle partie du royaume que Loys +son frère avoit reçue ainsi comme en garde. Au départir n'emporta-il nulle +certaineté de sa requeste; mais moult fu grant dommage au royaume que cil +Hues n'estoit pas présent; quar Carlemaine n'ot pas force de gent par où il +peust contrester aux Normans, pour ce meismement que aucuns des barons se +retrayrent, quant il luy durent aydier. Et pour ce en prisrent-il hardement +d'aler jusques à la cité de Laon; car il n'estoit qui les contredéist. Ce +qu'il trouvèrent entour prisrent et ardirent, et ordenèrent qu'il iroient +par Rains et puis par Soissons, et par Noyon s'en retourneroient à Laon. Et +puis après quant il auroient la cité prinse si prendroient tout le royaume. +En ce point que Halmar, l'arcevesque de Rains, oy ces nouvelles, moult ot +grant paour: car tous ses hommes deffensables estoient lors avec le roy +Carlemaine. Par nuit se leva comme cil qui moult estoit malade, si prist le +corps saint Remy et les aournemens de l'églyse de Rains, et se fit porter +en une chaière porteresse, si comme sa maladie le désiroit, oultre le +fleuve de Marne en une ville qui a nom Esparnay. Les chanoines et les +moines s'enfuyrent çà et là où il purent. Et les Normans firent ce qu'il +avoient devisé, et vindrent jusques aux portes de Rains: ce qu'il +trouvèrent dehors les portes robèrent, et aucunes petites villes d'entour +mistrent en feu et en flambe. Mais oncques dedans la cité n'entrèrent, tout +ne fust-elle oncques défendue; car la vertu de Dieu et la mérite des corps +sains qui dedans estoient la deffendirent. Carlemaine le roy des Frans qui +oy dire que les Normans venoient et qu'il fesoient tant de maux, lors +s'appareilla et ala contre eus à tant de gens comme il pot assembler; +forment se combati et en occist grant partie de ceulx qui les proies +enmenoient à leurs compaingnons vers la cité de Rains, et les autres fist +flatir et noier en la rivière d'Aisne; les proies qu'il enmenoient +rescoust, la plus grant partie et la plus fort se mist en une ville qui a +nom Avaulx[185]. Ceulx ne pouvoient sa gent assaillir sans grant péril pour +le lieu qui fors estoit, et pour ce se retraystrent. Quant ce vint vers le +vespre, il se hebergèrent aux villes voisines, et quand les Normans virent +que il fu anuitié et que la lune fu levée, il issirent de cette ville et +s'en retournèrent arrière, par celle voix meisme qu'il estoient venus.[186] + + Note 185: _Avaux._ Aujourd'hui sur l'emplacement d'_Ecry_ ou + _Erchery_. + + Note 186: Ici s'arrête le manuscrit d'abord trouvé dans l'abbaye de + St-Bertin, et qui a fait surnommer _Annales de Saint-Bertin_ la + chronique qui y étoit renfermée. Il est certain que le nom et la + patrie des auteurs de ces annales sont également incertains. Depuis, + on a retrouvé le même texte dans d'autres manuscrits et au milieu + d'autres monumens historiques. Il avoit même été déjà publié avec + quelques additions importantes, à la suite de la compilation dite + d'Aimoin, sous le titre de continuation de ce dernier. Ce qui suit + est emprunté à la chronique désignée sous le nom de _continuateur + d'Aimoin_. On pourroit aussi bien l'appeler le continuateur des + _Annales de Saint-Bertin_. + +En celle tempeste meisme que Hastingues et ses Normans se foursenoient +ainsi, maint corps sains furent ostés de leurs propres lieux et raportés en +France. Saint Amand fu porté à divers lieux, et au darrain il fu mis à +Saint-Germain-des-Prés dessoubz Paris, où il repose encore jusques au jour +d'uy. Et fu aporté lors avec le corps saint Agofroy son frère, et le corps +saint Thurion, arciprestre de l'églyse de Dol en Bretaigne. + + +VII. + +ANNEE: 884. + +_De la mort le roy Carlemaine et de son fils Loys-Fai-noient. Coment +appelèrent en aide l'empereur Charle les barons, contre les Normans, et +coment il revindrent en France. De la mort Loys-le-Fai-noient. Coment les +barons couronnèrent le roy Eudes pour l'enfant garder qui fu appelé le roy +Charles-le-Simple._ + + +(Mort fu le roy Carlemaine; mais comment né quant il mourut ne parole pas +l'istoire, et pour ce nous en convient taire.) [187]Après luy régna son +fils qui par surnom fu appelé Fai-noient. Sy fu ainsi surnommé ou pour ce +qu'il ne fit nule chose que l'on doive mettre en mémoire ou pour ce que il +traist une nonnain de l'abbaye de Chiêle et l'espousa par mariage, si comme +aucuns disoient; que c'est l'un des grans pechiés que nul homme puisse +faire. + + Note 187: L'histoire de ce roi _Louis Fai-noient_ est entièrement + fausse; on doit supposer que par l'effet d'une transposition on aura + mis sur le compte d'un fils de Carloman qui mourut sans enfans, ce + qui se rapportoit soit à son frère, soit à son père. + +Au temps de ce Loys retournèrent les Danois en France, qui au royaume +avoient fait moult de maulx au temps son père Carlemaine, [188]qui à eus +avoit fait accort en telle manière que il leur deust rendre, chascun an, +douze mille besans d'argent, par telle condicion que il tenissent paix au +royaume douze ans. Mais il ne tindrent pas celle condicion, car tantost +comme il sorent que Carlemaine fust mors, il retournèrent à grant ost, et +disoient qu'il n'avoient faitte nulle paix aux François, mais au roy tant +seulement. Grans dolours et grans persécutions firent lors au royaume; et +pour paour d'eulx s'enfuyrent les gens de religion à tous les corps sains +là où il cuidoient estre plus asseur. Lors appelèrent en leur ayde ceulx de +France et d'Austrasie l'empereur Charle qui fils ot esté le roy Loys de +Germanie. Les Normans assist en un fort lieu; à la parfin fist paix à eulx +en telle manière que Godefrois, le roy de celle gent, seroit baptisié et +aroit à femme Gille la fille le roy Lothaire, et qu'il tendroit la duchée +de Frise. Baptisié fu, et le tint sur fons l'empereur meismes. Un autre roy +des Normans qui Sigefrois avoit nom fist issir de son royaume par dons +qu'il luy donna[189]; et puis revint au royaume de France par la +mauvaistié qu'il sentoit au roy Loys Fai-noient. [190]Et plus grant dolour +y eust que devant, sé ne fust Hues qui par France estoit appelé abbé, qui +les chastoia et défoula durement; car il se combati à eulx à pou de gent, +et estoient multitude sans nombre, et en fist si grant occision que à +paines en demoura-il un seul pour porter aux autres la nouvelle de leur +confusion. Par celle desconfiture furent les Danois si chastoiés et si +humiliés que il se tindrent en paix une pièce. Un pou après mourut cil +Hues, et pou de temps après fu mors ce roy Loys que l'istoire appelle +_Fai-noient_. Un petit fils laissa qui estoit alaitant en bersueil qui +estoit appellé Charles-le-Simple[191]. (Cil Charles-le-Simple fu mort ou +chastel de Péronne en prison si comme nous dirons cy après.) Et quant les +barons virent qu'il n'avoit pas aage à terre tenir, si se conseillièrent +que il feroient; car il avoient oy dire que les Normans devoient revenir en +France. De Robert, le conte d'Anjou, estoient demourés deux fils; cil +Robers estoit descendu du lignage de la gent de Saissoingne, et l'avoient +les Normans occis. De ces deulx frères avoit nom l'ainsné Eudes et l'autre +Robert, ainsi comme le père. L'ainsné des deus eslurent les barons de +France et de Bourgoingne et d'Aquitaine, et jà soit ce qu'il[192] en alast +moult encontre, pour l'enfant garder et pour le royaume gouverner. A roy le +sacra et enoint Gautier, l'arcevesque de Sens. Tant comme il régna fu moult +débonnaire, viguereusement governa le roiaume; bien nourri l'enfant et +toujours fu loial vers luy. Mors fu, dont ce fust dommage. Si reçut le +roiaume Charles, qui puis fu appelé le Simple. En son temps vindrent +Normans de rechief et entrèrent par devers Bourgoingne jusques à +St-Florentin. Et Richart, le duc de Bourgoingne, assembla son ost et leur +ala à l'encontre en la contrée de Tonnoire; grant multitude en occist et le +remenant s'enfuy. + + Note 188: Ce qui suit est traduit des _Annales_ dites _de Metz_, anno + 884. (Voy. _Historiens de France_, tome VIII, page 65.) + + Note 189: Tout ce qui précède se rapporte à l'année 882, et a déjà + été raconté. C'est toujours Louis III, frère de Carloman, dont la vie + et la mort sont confondues avec celles de Carloman. + + Note 190: _Aimoini Continuatio, lib. V, cap. 41._ + + Note 191: Charles-le-Simple étoit le troisième fils de + Louis-le-Bègue. + + Note 192: _Qu'il._ C'est-à-dire: _Lui Eudes_. + +_Incidence._ En ce temps fu mouvement et croulléis de terre près de la cité +de Sens au terroir de Sainte-Coulombe, en la quinte ide de janvier. + + + + +CI COMMENCENT LES GESTES LE +ROI CHARLE-LE-SIMPLE. + +§ + +ANNEE: 898. + +_Ci commence l'istoire de Rollo qui puis fu appelé Robert, et des ducs de +Normandie qui de luy descendirent._ + + +([193]Grant temps avant, estoient en France venus les Normans par maintes +fois, si comme l'istoire a devisé en plusieurs lieux: si avoient fait moult +de maulx au royaume et en l'empire, et dura cette dolour par fois plus de +XL ans. Mais au temps de ce roy Charles-le-Simple fu la grant persécution +au royaume et en l'empire; car les Normans retournèrent à si grant force et +à telle multitude qu'il ne povoient estre nombrés.) Par mer vindrent et +arrivèrent en Neustrie par grant navire. [194]Francques, l'archevesque de +Rouen, qui bien sceut que telle gent venoit, regarda l'estat de la cité et +les murs qui estoient decheus et abatus, si pensa que c'estoit plus seur +d'acquerre leur paix et leur amour en aucune manière que leur mautalent: à +eulx s'en ala et fist tant qu'il ot leur bonne volenté. Tantost vindrent et +amenèrent leur navie par Seine jusques aux murs de la cité. Sagement +regardèrent le siège de la cité et la contrée d'environ, et virent que le +lieu leur estoit moult profitable par mer et par terre. Pour ce +establirent, tout d'un accort, que ce fust le siège et le chief de toute la +contrée. Si esleurent un d'eulx, qui avoit nom Rollo, et le firent prince +et seigneur sor eulx tous. [195]Quant Rollo se vit souverain de toute sa +gent, si se prist à pourpenser comment il pourroit destruire la cite de +Paris et confondre et estaindre crestienté. [196]En trois parties divisa sa +navie par trois grant rivières qui chéent en la mer, si comme par Seine, +par Loire et par Gironde. Ainsi s'espandirent par toute France, si n'estoit +nul qui appertement leur osast contrester. Le jour de la saint Jehan +prinstrent et ardirent la cité de Nantes et martirièrent l'évesque Guimard +dessus l'autel qui sa messe chantoit. Lors vindrent plus avant et +s'espandirent par tout le pays; la cité d'Angiers embrasèrent et puis +assistrent la cité de Tours, mais à celle fois fu garantie par les prières +monsieur saint Martin. Son corps avoient porté, un peu avant que ce +avenist, en la cité, et les païens ardirent l'abbaye qui estoit delez la +ville: et s'enfuyrent les moines et les clercs. Et puis fu le corps +monsieur saint Martin porté en la cité d'Aucuerre. Aussi fu destruit et +abattu en Acquitaine le palais Charlemaine qui estoit en un lieu appelé +Cassinoge[197]. + + Note 193: Les chapitres qui suivent immédiatement ne sont numérotés + dans aucuns manuscrits. Je me suis surtout réglé dans l'ordre que + j'ai suivi sur la belle leçon exécutée pour Charles V, et cotée + aujourd'hui n° 8,395. + + Note 194: _Willelmi Gemeticensis monachi historia Normanorum_, + lib. 2, cap. 9. Ou cette intervention de l'archevêque Francon doit + être reportée à trente années au-delà, ou bien ce fut un autre + archevêque de Rouen, sans doute Jean, qui conclut avec Rollon + l'arrangement dont parle ici Guillaume de Jumiéges. Wace raconte la + même chose. (Vers 1158 et suivans.) + + Note 195: _Will. Gemet. hist., lib. 2, cap. 10._ + + Note 196: _Ex fragmento historiæ Franciæ_. Ce fragment est inséré + dans le tome VIII des _historiens de France_, page 300. + + Note 197: _Cassinoge._ Ou Chasseneuil, palais de nos rois dont nous + avons déjà parlé. + +Quant Rollo et les Danois orent ainsi tout le pays destruit, si entrèrent +en leurs nefs et s'en alèrent par la rivière de Saine et passèrent par +Auvergne et en la parfonde Bourgoingne, et détruisent tout lu pays jusques +à Clermont en Auvergne. Après, retournèrent par la province de Sens et +vindrent jusques en l'abbaye Saint-Benoît-de-Flory; mais deulx jours avant +qu'il venist là, soient bien les moines que il devoient venir; lors +prisrent le corps monsieur saint Beneoist et l'emportèrent en la cité +d'Orléans et le reposèrent en l'églyse de Saint-Agnan jusques à tant que +ceste pestilence fust passée. En l'abbaye vint Rollo et sa gent: les moines +qu'il trouvèrent laiens et aucuns sergens de l'églyse occirent, le moustier +robèrent et puis ardirent tout. + + +§ + +ANNEE: 898. + +_Coment S. Beneoit se apparut au conte Sigillophes et luy dist que il +allast hardiement sus les Normans. Et coment S. Beneoit le conduisoit parmi +la presse des batailles. Et coment il ot victoire._ + +En celle nuit meisme apparut saint Beneoist à un conte qui avoit nom +Sigillophes qui estoit advoué de l'églyse et luy dist ainsi: «Haa! conte, +coment es-tu plain de si grant couardise et de mauvaistié que tu n'as pas +deffendue l'abbaye de Flory dont tu dois être deffendeur et advoué, et dont +les sergens Nostre-Seigneur que les païens ont occis gisent à terre sans +sépulture?» Et le conte luy demanda: «Sire, qui es-tu?--Je suis,» dit-il, +«Beneoît qui des parties de Bonivent voult estre ça translaté, et ay laissé +mon propre lieu de Montcassin pour cest lieu de Flory, pour ce que la +lumière et la discipline de religion resplandist en toute France pour la +présence de mon corps. Liève dont sus tantost, et soies fors et hardis, et +enchasse les paiens qui mon moustier ont ars et mes moines occis, et sont +ainsi eschappés dont ce est grant honte.» Et le conte respondi: «Sire, +comment pui-je ce faire que tu me commandes, et rescourre les proies de tes +ennemis quant je n'ay pas temps d'assembler gens?» Et le saint père luy +dist: «Ne te chaut sé tu as peu de chevaliers, mais prens tant seulement +ceulx que tu as avec toy et ton escu, si enchauce les paiens et n'aies +nulle paour, car je seray avecque toy et te deffendray; et saches que tu +retourneras vainqueur et auras très-bonne et grant victoire.» Lors +s'esveilla le conte et commença à penser en soy meisme de celle avision. +Tantost se leva et s'arma et suivit les paiens à tant de gens comme il pot +assembler; en eulx se feri hardiement et leur rescoust la proie et les +prisonniers qu'il enmenoient; et retourna à grant joie luy et sa gent sans +nul mal. Après s'en ala en l'abbaye et fist enterrer par grant dévotion le +corps des moines qui occis estoient. + +Ceste novelle vint au roy Charles, coment le conte Sigillophes avoit +rescous la proie aux Normans à peu de gent, et estoit retourné à grant joie +sain et haitié. Mander le fist le roy, et quant il fu devant luy, si luy +compta tout ainsi comme il avoit fait; si en appela Dieu à tesmoing que à +celle heure qu'il se combatoit, messire saint Beneoist monta sur son cheval +et le gouverna et tint parmi le frain, tant comme la bataille dura, et +tournoioit l'escu contre ses ennemis et le ramena sain et haitié, luy et +tous les siens. Le roy fu moult liés de ces nouvelles et glorifia moult +nostre Seigneur, puis ala à l'abbaïe Saint-Beneoist-de-Flory: grant deuil +fit quant il vit la destruction de celuy lieu; si largement y donna de ses +biens que le moustier fust presque tout restoré dedans un an. Une petite +chapelle estoit fondée au chastel en l'onneur saint Père qui oncques du feu +ne fu bruslée né mal mise. + +En cel an meisme, oient conseil les moines qui revenus estoient, que il +rapporteraient le corps monsieur saint Beneoist en une nef parmy Loire, de +la cité d'Orléans où il avoit esté porté, et le remestroient arrière au +moustier, en son propre lieu qui pas n'avoit esté ars par la volonté nostre +Seigneur. Au commencement des Avans establirent lieu et temps de ce faire. +Lors furent assemblés évesques et abbés et s'en alèrent à Orléans pour +apporter le saint trésor. En une nef le mistrent qui tantost s'esmut sans +ayde et sans gouvernement de nul homme, et s'en ala fendant contremont +Loire, dès Orléans jusques prez de l'églyse Saint-Beneoist; si fu le jour +que ce avint devant les nonnes de décembre. Et quant la nef vint au port +desous l'abbaïe, grand nombre d'évesques, d'abbés, de moines et de peuple +coururent au devant, qui tous chantoient: «Bien soit venu qui vient au nom +de nostre Seigneur!» + +Si avint en celle journée merveilleux miracle; que tous les arbres qui +estoient restraint par la grant gelée et par la grant froidure que il +faisoit comme en celle saison, florirent, et porriers, pommiers, haies et +buissons qui fleurs doivent porter. Le corps saint reçurent devotement et +le mirent en l'églyse Saint-Pierre; et quant il orent le service célébré, +si se départirent à grant joie. + + +§. + +ANNEE: 898. + +_Coment Rollo assist la cité de Chartres. Et coment Richart duc de +Bourgogne et l'ost des François et le conte de Poitiers vinrent sur luy et +destruirent moult de ses gens, tant qu'il s'en fui._ + + +[198]En ce point envoya le roy Charles Franques, l'archevesque de Rouen, à +Rollo, le tyran, pour demander trèves de trois mois. Données furent, mais à +la fin des trèves recommença le tyran à destruire tout le pays ainsi comme +devant. [199]Par Estampes s'en ala jusques à Chartres; forment commença à +estreindre la cité et assaillir. Et tandis comme il estoit en ce point, +vint sur luy Richart le duc de Bourgoigne et l'ost des François et Ebalus +le conte de Poitiers. Rollo et les siens les reçurent hardiement, et +fièrement se combatirent d'ambedeulx pars, quant Asselins, évesque de la +cité, issi hors soudainement à tant de gent comme il pot avoir, si portoit +en sa main la chemise Notre-Dame. Si les assaillirent par derrière, et +moult en firent grant occision. Et quant Rollo vit que luy et sa gent +estoient à si grant méchief, si aima mieux à fuyr et à donner lieu à ses +ennemis, que soy combatre en tel péril; si s'en fuy tant plus par sens que +par paour. Une partie de son ost s'en fu sur une montaigne devant les +François qui les enchasçoient; et Ebalus le conte de Poitiers, qui tard +estoit venu, les acceint[200] quant il furent sur la montaigne, si que il +ne s'en peussent fuir né eschapper. Quant ce vint vers la mienuit, les +Normans descendirent et s'enfuyrent parmi l'ost. Lors cuida le conte Ebalus +que Rollo fust couru sur eulx; si eut moult grant paour et se bouta en la +maison d'un foulon et reposa là toute nuit. Au matin s'apperçurent les +François que les Normans estoient eschappés, des esperons brochèrent après. +Quant il les eurent trouvés, il ne s'osèrent embatre à eulx, car il avoient +fait entour eulx un parc et une forteresse d'arbres et de charrettes et +d'autres choses, si qu'il ne povoient pas venir à eulx sans grant péril. +Lors s'en retournèrent atant, et les Normans, qui eschappés furent, +s'enfuyrent à leur seigneur. [201]Moult fu Rollo courroucié et forcené pour +la mort de sa gent: son ost assembla et les exorta moult à prendre +vengeance de leurs compaignons et à dégaster tout le pays. Que vous +compteroit-on plus? Ainsi comme des lous affamés se férirent les païens au +peuple crestien, les églyses ardoirent, le peuple menèrent en chetivoison +et les femmes aussi; partout estoit pleurs et cris et lamentations. + + Note 198: _Willelmi Gemeticensis chronicon, lib. II, c. 15._ Le + traducteur de Saint-Denis abrège le récit original. + + Note 199: _Id. id., c. 16._ + + Note 200: _Acceint_, entoura. + + Note 201: _Willelm. Gemet., liv. II, c. 17._ + + +§. + +ANNEES: 911/912. + +_Coment Rollo receut baptesme, et fu son parrin Robert le duc +d'Aquitaine, et luy mist son nom et eut à femme Gille la fille +du roy de France._ + + +Quant François virent que France estoit tournée à tel dolour, si s'en +allèrent au roy et se complainstrent tous d'une voix de luy-meisme, que le +peuple crestien et toute France estoit en telle persécucion par son deffaut +et par sa paresse; moult fu le roy esmeu pour ces paroles. Tantost envoia +Francques, l'archevesque de Rouen, à Rollo, et luy manda que sé il et sa +gent vouloient recevoir le baptesme loyaument, il luy donneroit Gillette sa +fille par mariage et toute la terre de la rivière d'Epte, jusques en +Bretaingne. Au tirant s'en ala l'archevesque Francques et luy compta ce que +le roy luy mandoit et moult luy amollia et luy chastoya son cuer, car il +estoit paravant son acointe moult grandement. Et, si comme Dieu l'avoit +ordonné, Rollo reçut liement ce mandement, par le conseil de sa gent, et +prist jour de parlement, au roy à Saint-Cler-sur-Epte[202]; si donna trèves +de trois mois, et convenança que dedens ce terme il feroit au roy ferme +paix. Au jour et au lieu nommé vindrent d'une part et d'autre, si fust le +roy deça la rivière d'Epte et le conte Robert qu'il eut avec luy amené; et +Rollo et sa gent refurent par delà de la rivière. Tant allèrent messaiges +entre deulx que paix fu faicte selon les convenances qui orent esté mises. + + Note 202: _Saint-Cler-sur-Epte_, aujourd'hui bourg du département de + Seine-et-Oise, ancien Vexin, à sept lieues de Mantes. + +Toute la terre de Neustrie luy donna le roy et Gillette sa fille par +mariage et, par-dessus, toute Bretaingne; et commanda le roy aux deulx +princes de cette contrée, Berengier et Alain, qu'il entrassent en son +hommage. Tout le pays jusques à la mer estoit tourné en gastine[203]; si +que nul n'estoit qui osast terre labourer, et estoient les haies et les +buissons par tout creus, par la longue persécution et pour les continues +assaux des païens. Après ces choses ainsi faictes retourna le roy en France +et envoia à Rollo Robert, le conte de Poitiers. Quant Rollo fu venu à +Rouen, l'arcevesque Franque appareilla les fons pour le baptisier. Robert, +le duc d'Aquitaine, le leva de fons: son nom luy mist et fu appelé Robert. + + Note 203: _Gastine_, désert. + +Puis que Rollo fu baptisié, il honora moult sainte églyse et crut moult +dévotement en la foi crestienne. Tous les sept premiers jours qu'il demoura +en aubes, donna chascun jour grans dons aux églyses: le premier jour donna +grant terre à l'églyse Notre-Dame de Rouen; le second jour à Notre-Dame de +Baieux; au tiers jour à l'églyse Notre-Dame d'Evreux; au quart jour à +l'églyse de Saint-Michel-en-Péril-de-Mer; au cinquiesme jour à l'églyse +Saint-Père et Saint-Oyen qui sont en la cité; au sixiesme jour, à l'églyse +St-Père et St-Acadie-de-Jumèges; et au septiesme jour donna Berneval et +toutes les appartenances à l'églyse Saint-Denis le martire, l'apostre de +France. + +Au huitiesme jour qu'il ot les armes mises jus, il commença à donner à ses +princes et à ses chevaliers la terre qu'il avoit conquise: et quant les +païens virent que leur sire estoit crestien, il guerpirent les idoles et +coururent au saint baptesme d'un cuer et d'une volenté; et le conte Robert +d'Aquitaine retourna en France lié et joiant, quant il ot accompli la +besoingne pour quoy il estoit alé. Et le duc Robert, nouvellement converti, +fist grant appareil comme pour espouser la fille du roy, si l'espousa à la +loy crestienne en l'an de l'Incarnation neuf cent et douze. Après establi +ses lois et ses drois par toute Normandie et fu la terre si seure et si +bien gardée qu'il n'estoit nul qui rien y osast méfaire. [204]Une pièce de +temps vesquit Gillette, la duchesse, avec son seigneur; morte fu sans hoir, +et le duc Robert reprist, après mort, une dame qui ot nom Pompée[205] que +il avoit avant laissée. De celle avoit un fils qui Guillaume avoit nom; +vaillant et sage et bien entechié[206]. Le duc Robert qui moult estoit jà +affoibloié des travaux et des batailles ou il avoit toute sa force +dégastée, se pourpensa et ot délibération à qui il pourroit sa terre +délaissier. Lors assembla tous ses barons et les deulx princes de +Bretaingne, Alain et Berengier. Son fils Guillaume, qui moult estoit beaux +et avenant, fist venir devant tous et leur commanda que il le préissent à +seigneur et le féissent prince de toute Normandie qui, jusques à ce temps, +estoit appelée Neustrie, et leur dist en telle manière: «A moi appartient +que je le vous livre pour seigneur et à vous que vous luy portez foi et +loiauté.» Quant il ot ce dit, si parla à eulx moult doulcement et les +enseigna moult de paroles et commanda que chacun luy feist hommage en sa +présence. Après ces choses vesquit environ cinq ans et mouru vieux et +debrisié. + + Note 204: _Willelmi Gemet., lib. II, c. 22._ + + Note 205: _Pompée_, latinè, _Poppa_. Rollo l'avoit eue pour maîtresse + avant d'épouser la princesse Gilette. Le roman de Rou dit de _Poppa_: + + + Liquens Berengiers ot une fille mult bele, + Pope l'apele l'en, mult est gente pucele.... + Rou l'en a fait sa mie, qui mult l'a désirée; + D'ele fu né Wiliam, qui ot nom Lunge-Espée. + + (_Vers_ 1340.) + + Note 206: _Entechié._ Instruit, morigéné. + + +§. + +ANNEE: 923. + +_Coment Hebert le conte de Vermendois prist par traïson, en semblance +d'amour, le roy Charle-le-Simple et le mist en prison._ + + +_Incidence._ [207]Es kalendes de février furent vues en l'air compaignies +ainsi comme de gens armés: et sembloit que l'une chassast l'autre parmy +l'air; et fu signe et demonstrance des choses qui puis avindrent au +royaume; car en cel an meisme fu si grand dissencion entre le roy et les +barons que pour ces guerres meismes y ot faicte mainte occision, mais à la +parfin cessèrent ces guerres par la voulenté Nostre-Seigneur. Au tiers an +après, mourut Richart, le duc de Bourgoingne, et fu enseveli en l'abbaye +Saincte-Colombe de lez la Cité de Sens, en l'oratoire Saint-Simphorien le +martir. + + Note 207: _Chronicon Lugonis Floriacensis monachi. A° 918._ + +[208]Entour un an après la mort le duc Richart, mut contens entre le roy +Charle-le-Simple et le prince Robert dont l'istoire a dessus parlé, qui +frère eut esté le roy Heudes. La cause de la guerre fu pour ce que Robert +disoit que il n'avoit pas eu partie du royaume qui lui estoit eschéue du +descendement de son père; un pou du royaume saisi par force; et pour ce +qu'il semblast que il peust encore mieux faire et par auctorité d'aucune +seigneurie, fist-il tant vers aucuns des évesques, en partie par losangerie +et en partie par don et en partie par menace, que il le couronnèrent, et de +ceptre et de couronne. Puis assembla son ost et vint à bataille contre le +roy à Soissons, mais en celle bataille le occirent les barons de la partie +le roy. Si ne furent pas sa gent si esbahis qu'il ne se combatisseut +forment et longuement puis encore qu'il furent certains de sa mort; mais +quant le roy s'en retournoit de celle bataille, si luy vint à l'encontre +Hebers, le conte de Vermandois; homs étoit le plus desloiaux de tous les +desloiaux; au roy parla faulcement en semblance d'amour, et le pria de +herbergier au chastel de Péronne. Le roy, qui par simplesse ne pensoit à +nul mal, si le crut et fist sa requeste; et quant le desloyaux Judas le +tint en sa forteresse, si le prist et le mist en fort prison. Tout ce +fist-il pour ce que Robert, qui en la bataille avoit esté occis, avoit sa +serour à femme; et de celle fu né Hugues-le-Grand. + + Note 208: _Hugo Floriac. A° 922._ + + +I. + +ANNEE: 923. + +_Ci comence du roy Raoul, coment il fu coroné à roy et vertueusement +governa le roïaume._ + + +Quant Charle-le-Simple fu ainsi emprisonné par trahison, si demoura l'estat +du royaume moult périlleusement. Lors s'accorda que un sien filleul, qui +avoit nom Raoul et eut esté fils Richart, le duc de Bourgoingne, fust +couronné. A ce s'accorda Hugues-le-Grant et les autres barons de France. Si +fu cil Raoul couronné à Soissons. Grant pièce de temps demoura Charle en +prison. Maint mal et maint grief y souffri, et à la parfin mouru-il et fu +enseveli en l'églyse Saint-Foursin. Son fils Loys, que il avoit eue de +Algine, la fille au roy d'Angleterre, s'enfui à son aioul, car il se +doubtoit moult que autelle meschéance ne l'y avenist comme à son père; et +si sembloit que il feust plus seurement oultre-mer en estrange région que +en son propre royaume et entre ses gens meisimes. Vingt-sept ans régna +Charle-le-Simple. [209]Au temps du roy Raoul moult vindrent paiens en +Bourgoingne; grant partie du pays dégastèrent; François et Bourguignons +alèrent encontre, et fu celle bataille en un lieu qui a nom Kallos li +mons[210]. Mais moult y eut occis de crestiens; toutes voies eurent-il +victoire. (Le roy Raoul gouverna le royaume douze ans noblement et +vertueusement; et deffendi sainte Eglyse, et voult que le povre eust aussi +audience, en requérant son droit, comme le riche.) [211]Dessoubs ce Raoul +eut Hues-le-Grant le nom d'abbé, après son père le conte Robert, et tint +l'abbaye de Saint-Germain: et furent laiens, en son temps, trois déans: le +premier eut nom Armaire, le second Gobert et le tiers Albon. En ce temps +morut le roy Raoul. Enseveli fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens. + + Note 209: _Ex chronico Hugonis Floriacensis, anno 926._ + + Note 210: _Kallos li mons._ Hugues de Fleury dit: _In monte Chalo_, + et le continuateur d'Aimoin: _Kalomonte_. + + Note 211: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 42._ + + +II. + +ANNEEs: 931/933. + +_Des bones meurs Guillaume, duc de Normandie; et coment il eut victoire sur +tous ceulx qui le vouloient grever._ + + +[212]Après la mort Rollo, qui en baptesme fu appelé Robert, tint la duché +de Normandie son fils Guillaume, dont l'istoire a fait là dessus mencion. +La foy crestienne gardoit de tout son pouvoir loiaument; moult lui avoit +Dieu donné de graces, car il estoit grant et bien fourmé, beau de face, les +ieus vairs et clairs. Débonnaire estoit et de ferme volenté à ses amis, et +à ses ennemis horrible et fier comme un lyon: en bataille fors comme un +géant, si n'apétiçoit pas entour lui sa seigneurie, ains la croissoit de +toutes pars: et pour ce conçurent maint des barons de France hayne et envie +contre luy. En ce temps se vouldrent soustraire de son fié et de sa +seigneurie les deulx princes de Bretaingne Alain et Berengier, qui au temps +le roy Robert, son père, luy avoient fait hommage, et se vouldrent monstrer +amis du royaume de France[213]; mais le duc entra tantost en Bretaingne; le +pays dégasta, et abati les forteresses. Tant mena Alain qui estoit +principal de cette félonie, qu'il le chasça en Angleterre, et Bérengier +fist vers luy paix. + + Note 212: _Willelmi Gemetie, lib. III, cap. 1._ + + Note 213: _Et se vouldrent monstrer amis._ Dom Bouquet a lu: _Et se + vodrent mettre nu à nu de sor le roiaume de France._ Je pense que + j'ai reproduit le véritable texte de la traduction; mais cette + traduction est mauvaise. Il falloit: Et se disposent à faire la + guerre au roi de France. «_Regi Francorum ulterius disponentes + militare_.» + +[214]Après ce lui sourdi autre guerre de ses gens meismes; car Riulphe, +l'un de ses princes, le cuida chascier de Normandie. Grant gens assembla, +le fleuve de Seine trespassa soudainement, et dedens la cité de Rouen +assist le duc Guillaume qui dedens estoit à peu de gens, comme cil qui pas +ne s'en prenoit garde. Si pensoit à ce le traître qu'il l'occiroit et se +mettroit en saisine de la terre. [215]Et quant le duc se vit ainsi +entreprins des siens meismes, il se commença à pourpenser quel conseil il +pourroit prendre qui fust à son honneur et à sa sauveté, et par quoy il +chastoyast les siens de telle présomption. En la fin issi hors par +l'enticement Bothone[216] un sien amy qui assez luy disoit de laides +paroles pour luy encouragier. A tout trois cens chevaliers armés courut sus +ses ennemis; parmy les tentes se feri et fist d'eulx moult grant occision. +Et les autres s'enfuyrent et se rependirent parmi les bois et là où il se +peurent le miex sauver. Et Riulphe, qui vit la desconfiture de sa gent, se +mist avec ceulx qui fuyoient et eschappa en telle manière. Après la +bataille nombra le duc sa gent et trouva qu'il n'en y avoit nuls perdus. Le +lieu où telle desconfiture fu est encore aujourd'huy appelé _Le Pré de la +bataille_[217]. + + Note 214: _Villelm. Gemet., lib. III, c. 2._ Ce Riulphe étoit comte + de Cotentin.--Wace, vers 2120: + + Riouf fu uns Normanz qui mult se fist doter, + Quens fu et sage et pros, bien sout mal en arrier; + Quais fu de Costentin entre Vire et la mer. + + Note 215: _Id.--c. 3._ + + Note 216: _Bothone. «A quodam Bothone procuratore suo indecenter + lacessitus._ Les poètes françois Wace et Beneoît de Sainte-More + entrent dans d'autres détails sur _Bothon_. Il étoit, dit Beneoît, + comte du Bessin, et fut le _maître_ du jeune Guillaume Longue-Epée. + Beneoît ne cite que les reproches de Bernart le Danois, mais Wace + nous a conservé ceux de Boton: + + Willame, dist Boton, tu dis grant avillance, + Encore n'as feru né d'espée né de lance, + Et jà t'en veille fuir, mult as dit grant enfance.... + Cuars es, dist Boton, par le cors saint Fiacre, etc. + (Vers 2175.) + + Note 217: _Le pré de la bataille._ M. Le Prévost, dans les notes du + roman de Rou, a remarqué que jusqu'à la fin du XVIIIème siècle on + avoit continué de désigner sous ce nom le boulevard occidental de + Rouen. + +Au retourner de celle bataille, luy vint un message de Fescanp qui luy dist +qu'il avoit un nouvel fils d'une noble dame qui avoit nom Sporte, qu'il +avoit espousée. Moult fu lié de ces nouvelles; tantôt manda à Herie, +l'évesque de Baieux, que il le baptisast ès sains fons et que il luy méist +nom Richart. L'évesque, qui moult en fu lié, fist son commandement et puis +envoia l'enfant pour nourrir à Fescanp. + +Pour les victoires que le duc avoit de ses ennemis, estoit jà la renommée +de luy espandue par diverses régions, si que les contes et les barons du +royaume venoient de diverses parties et hantoient sa court; et il les +honoroit tant et donnoit de si beaux dons que quant il se partoient de lui +il s'en alloient en grant liesce. De la renommée de luy furent si esmeus le +duc Hues et Guillaume le conte de Poitiers, et le conte Herbert, que il +vindrent à luy en la forest de Lyons, où il se déduisoit en chasces de +bestes sauvages moult lyement; à grant appareil les reçut tant comme il +vouldrent demourer avec luy. Souvent disputèrent de moult de besoingnes et +de maintes ordenances de choses temporeles. Entre ces choses et ces paroles +luy requist Guillaume le conte de Poitiers une sienne seur qui avoit nom +Gellot par mariage; et le duc luy octroia volentiers par le conseil +Hues-le-Grant. Là meisme l'espousa à grant feste et puis l'enmena en son +pays. + +Pour la noblesse du duc et pour sa grant renommée desiroit moult aussi le +conte Herbert que il eust à faire à luy et que hoirs ississent de luy qui +fussent de son lignage. Tant parla le duc Hues de ceste besoingne, que le +conte Herbert luy donna sa fille, et le duc Guillaume la prist et l'espousa +et puis la mena à Rouen à grant compaingnie de sa gent. + + +_Ci fine du roy Raoul et du bon duc Guillaume de Normendie._ + + + + +CI COMENCENT LES GESTES +DU ROY LOYS, FILS +CHARLE-LE-SIMPLE. + +* * * * * + + +I. + +ANNEE: 936. + +_Coment le duc Guillaume de Normandie et les barons de France envoièrent en +Angleterre querre Loys, le fils Charle-le-Simple; et coment il fu coroné en +la cité de Laon._ + + +(En ce temps n'avoit en France point de roy, car le roy Loys et la royne +Algine, sa mère, s'en estoient fuys au roy d'Angleterre, son père.) [218]Et +Hues-le-Grant et les autres barons de France envoyèrent Guillaume, +l'arcevesque de Sens, en Angleterre à la royne Algine, qui femme avoit esté +au roy Charle-le-Simple, et à Loys, son fils; et luy mandèrent que +seurement s'en retournassent en France, elle et Loys son fils, et il luy +feroient serement de loiauté et luy donneroient ostage. [219]Et le roy +Elphetains d'Angleterre qui jà avoit oïe la renommée du duc Guillaume, si +luy envoia ses messages, à tous grans présens et luy pria moult que il +restablisist, par l'accort aux barons, son nepveu Loys au royaume. Et puis +si luy prioit après, que il pardonnast son mautalent à Alain, le Breton, +pour l'amour de luy. Les prières le roy reçut le duc moult voulentiers; à +Alain pardonna son mautalent, et luy donna congié de retourner en son pays. + + Note 218: _Hugonis monachi Floriacensis Chronicon, anno 936._ + + Note 219: _Historia Willelmi Gemetic., lib. III, c. 4._ + +Quant l'enfant Loys fu retourné en France, le duc Guillaume et le duc +Hues-le-Grant et les autres barons du roiaume le firent couronne +solempnelement en la cité de Loon. + +[220]_Incidence._--Au second an après le seizième jour des kalendes de +mars, furent vues compaignies toutes rouges parmi l'air; et commencèrent au +cos chantant; et durèrent jusques au jour. Le neuviesme jour de devant les +kalendes d'avril, les Hongres, qui estoient encore païens, vindrent en +France et commencèrent à dégaster Bourgoingne et Aquitaine. + + Note 220: _Hug. monach. Floriac. Chron., anno 937._ + +Le roy Loys n'eut pas régné plus de cinq ans, quant les barons de France se +tournèrent contre luy. En celle année fu si grant famine que l'on vendoit +un septier de fourment XXIIII souls; [221]et quant le roy Loys vit qu'il ne +povoit durer ainsi, il manda au roy Henry d'oultre le Rin que moult +voulentiers aroit à luy parlement et volentiers aroit à luy amour et +alliance. Et il luy remanda[222] que en nulle manière il ne feroit cette +chose sans la voulenté et sans l'assentement Guillaume, duc de Normandie. +Et quant le roy oy ceste chose, il s'en ala au duc et luy requist conseil +et ayde vers ses barons, et le duc le reçut honorablement comme roy et +comme son lige seigneur et luy promist conseil et ayde vers ses barons. +Ensemble demourèrent ne scay quans jours. Un chevalier qui Tigris avoit nom +envoyèrent, tandis, au roy Loys d'oultre le Rin; et puis se mirent après à +grant gent, et, pour celle besoingne, appelèrent avec eulx deulx princes de +France, le duc Hues et le comte Herbert. + + Note 221: _Willelmi Gemet., lib. III, cap. 5._ + + Note 222: _Il lui remanda._ Le roi de Germanie lui manda. + +Lors s'assemblèrent les deulx roys sur le fleuve de Meuse et se logèrent +l'un çà et l'autre là: et le duc Guillaume traveilla tant pour les deulx +parties, que les deulx roys fermèrent amour et alliance l'un vers l'autre +tout en la manière que il le devisa. A tant se départirent; si s'en +retourna le roy Loys en France, et moult mercya le duc Guillaume de ce que +il avoit fait pour luy. + +[223]En son retour encontra le roy un message qui à luy venoit battant; qui +lui compta que la royne Engeberge avoit eu un fils. Moult en fu le roy lié. +Le duc pria, qui estoit encore avec luy, que il le levast des sains fons et +luy méist nom Lothaire; le duc luy octroia et moult en fu lié. Ensemble +s'en alèrent à Loon; là fu l'enfant baptisié. Du roy se parti le duc et +s'en ala à Rouen. Tout le clergié de la cité yssirent hors contre luy, et +chantoient: _Bien vingne qui vient au nom de Nostre-Seigneur!_ et le +menèrent ainsi chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là fist ses +oroisons dévotement, et de là retourna en son palais. + + Note 223: _Willelm. Gemet., lib. III, c. 6._ + + +II. + +ANNEE: 941. + +_Coment le duc Guillaume voua être moine, et coment il establi Richart, +son fils, duc de Normandie._ + +[224]_Incidence._ En ce temps avint que deux sains hommes religieux se +départirent du Cambresis, d'une ville qui a nom Hapre. Si avoit nom l'un +Baudouyn et l'autre Godoin, et pour mener vie solitaire s'en alèrent à +Jumèges et commencèrent à coper haies et buissons à grant traveil de leurs +corps, et aplanèrent la terre pour faire habitacion. Si estoit cil lieu +près de l'abbaye de Jumèges, qui au temps de lors estoit gastée et +détruicte et sans habitacion pour les guerres qui orent esté au temps de la +persécucion. Lors avint que le duc Guillaume, qui lors chasçoit en la +forest, les trouva et leur enquist de quel pays il estoient là venus et +quel édifice c'estoit: car il estoient près de l'abbaye, si comme j'ai dit; +et les preudhommes lui comptèrent leur besoingne que il venoient à faire, +et luy offrirent du pain d'orge et de l'eaue en charité: et le duc +Guillaume ne le voult prendre, ains en eut desdaing pour la vilté du pain +d'orge et de l'eaue; et s'en parti le duc Guillaume et entra en la forest. +Tantost trouva un grant porc et l'escria[225]. Le porc qui estoit grant et +fort se retourna vers luy; et le duc, qui pas ne le redoubta, le reçut à +l'espée; si avint que la hante de l'espée brisa et le porc luy courut sus +et le débrisa et défoula malement, le duc touteffois sailly sus, et se +pourpensa à chief de pièce[226] que ce estoit pour le despit qu'il avoit eu +pour la charité des deulx preudhommes. Arrière retourna, leur requist la +charité que il avoit devant refusée, et promist à Dieu qu'il restoreroit le +lieu de Jumèges. Ouvriers y fist mettre pour le lieu nettoier et pour +copper arbres et buissons. L'églyse de Saint-Père, qui estoit descheue, +fist noblement rappareiller et recovrir: le cloistre et tous les offices +rappareilla et garni. Tandis[227], ses messages envoia à Gelot, sa serour, +la contesse de Poitiers, et luy manda que elle luy envoyast un nombre de +moines preudhommes religieux, pour mettre en celuy lieu; et la contesse, +qui moult fu liée et curieuse de ceste besoingne, luy envoia douze moines +et leur abbé, qui Martin avoit nom; si les prist du couvent Saint-Cyprien +de Poitiers. Au duc vindrent en la cité de Rouen; liement les reçut et les +mena en l'abbaye et donna à l'abbé et le lieu et l'abbaye en la ville, et +promist et voua à Dieu qu'il seroit moine en ce meisme lieu. Et eust +tantost parfait son veu sé l'abbé ne l'en eust destourbé pour ce que son +fils Richart estoit encore enfant: si se doubtoit que le pays ne feust +troublé par aucuns pervers hommes, par le deffaut de l'enfant. Et +touteffois fist-il tant vers l'abbé que il emporta une coulle et +estamine et les mist en son escrin, fermant à une petite clef d'argent +qu'il portoit à sa ceinture; dont, retourna à Rouen moult dolent qu'il ne +pouvoit faire ce que l'abbé luy avoit deffendu. + + Note 224: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 7._ + + Note 225: _Et l'escria._ C'est-à-dire le fit lever, fit mettre les + chiens à sa poursuite. Le latin dit: «Quem festinè insequi coepit.» + + Note 226: _A chief de pièce._ A la fin. Au bout du compte. + + Note 227: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 8._ + +Tantost après fist assembler un parlement des princes de Normandie et de +Bretaingne; et quant il furent tous assemblés, si descouvri son cuer. De ce +furent tous si esbahis qu'il ne sorent que respondre; au darrenier, quant +il furent revenus à eulx-meismes, si commencèrent tous ensemble à crier +tretous: «Très-débonnaire sire, pourquoy nous veulx-tu si soudainement +laissier; né cui laisseras-tu ta terre et ta seigneurie?» Lors respondi le +duc: «Je ay,» dit-il, un fils qui a nom Richart; si vous prie tous que sé +oncques m'amastes, que vous le me monstrez maintenant et que vous le +retenez à seigneur au lieu de moy; car ce que j'ay promis à Dieu de bouche, +je veux ce acomplir par fait.» A sa volenté s'accordèrent, tristes et +dolens, puisqu'il le convenoit faire. Tantost fu envoyé messages à Fescamp +pour l'enfant amener. Si luy fist chacun hommage, quant il fu venu, en la +présence du père humblement; et le père l'envoya à Baieux en la garde +Bethon, le prince des chevaliers, pour apprendre la langue danoise, pour ce +qu'il sceust donner appertement response aux siens et aux estrangers. Si +avons ces choses racomptées de l'abbaye de Jumèges, pour monstrer le saint +propos et la dévotion que le duc Guillaume avoit au lieu. + +[228]_Incidence._ En ce temps avint que Suènes, le roy de Danemarche, +chasça Aigrolde, son père, du royaume; et cil qui eut oy parler du povoir +et de la valeur le duc Guillaume, s'en vint en Normandie par mer, à tout +soissante nefs garnies de bonnes gens armées. Et le duc le reçut bonnement +et luy donna la contrée de Coustance jusques à tant que son ost fu creu, si +qu'il peust recouvrer le royaume qu'il avoit perdu. + + Note 228: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 10._ + + +III. + +ANNEE: 943. + +_Coment le bon duc Guillaume fu traï et martirié par Arnoul, le desloyal +conte de Flandres._ + + +[229]Arnoul, conte de Flandres, qui estoit homme plain de trayson et de +boisdie[230], faisoit en ce temps moult de tors et de griefs à ses voisins. +Par son orgueil et par sa convoitise, au conte Herlouyn tolly le chastel de +Monstereuil. Cil Herlouyn avoit espérance que Hues-le-Grant, qui ses sires +estoit, ly deust aydier; mais quand il vit qu'il n'avoit de luy nul +secours, il s'en ala au duc Guillaume et le pria en plourant qu'il le +secourust contre le conte de Flandres, qui à tort le deshéritoit. Et le duc +assembla son ost, mist le siège devant le chastel, à force le prist et le +rendi au conte Herlouyn, et puis s'en retourna à Rouen. En ce temps +trespassa Franques l'arcevesque de la cité: si fu après luy un autre qui +Guimars avoit nom. + + Note 229: _Id. id. c. 9._ + + Note 230: _Boisdie._ Fraude. + +[231]Tant fu couroucié le conte Arnoul de Flandres pour ce chastel encontre +le duc Guillaume qu'il commença à traitier de sa mort entre luy et aucuns +des barons de France, et s'allièrent par serrement contre luy; et le +desloyaus traytre qui par trayson véoit à faire ce qu'il avoit en propos, +manda au duc que moult volentiers aroit à luy amour et alliance; et que, +pour l'amour de luy, pardonneroit à Herloyn son mautalent, et que sé ne +fust pour aucunes maladies qu'il avoit, il alast à sa cour meisme; et pour +ce luy prioit que il luy nominast un lieu où il peust aler et avoir à luy +parlement seur ceste besoingne. Et le duc, qui en toute manière désiroit à +prendre l'abit de moinage et à entrer en religion, et qu'il peust tout +avant laissier la terre, luy assena à Péquegni[231], sur l'eaue de Somme. +Là vindrent de deulx parties. Si fu l'ost du duc d'une partie de l'eaue, et +l'autre de l'autre. En my l'eaue estoit une ille; là s'assemblèrent les +deulx princes et s'entrebaisèrent, puis s'assistrent pour traitier de la +besoingne pourquoy il devoient estre venus; et Arnoul, qui la trayson Judas +avoit au cuer, detint longuement le duc en truffes. A la parfin, après +plusieurs baisiers et plusieurs seremens de paix et d'amour se départirent. +Si estoit jà vers le soleil couchant. Ainsi comme le duc dut entrer en sa +nef et trespassoit le flum, Heris, Basox, Robert et Riulphes, cil quatre +fils de Deable, le commencèrent à huchier que il retournast, car leur sire +avoit oublié à parler à luy d'un secret moult profitable. Quant le duc fu +retourné et il eut mis le pied hors de la nef, il sachèrent les espées et +martirièrent l'innocent, né ne pot avoir nul secours de sa gent pour l'eaue +qui estoit trop profonde, et il n'avoit nul vaissel. Le corps du saint +homme laissèrent, et tournèrent en fuie. Et Bérengier et Alain commencèrent +à crier, quant il virent occire leur seigneur né secourre ne le povoient. A +chief de pièce pristrent le corps et le dépoillèrent; la petite clef +d'argent trouvèrent pendant à la ceinture qui le trésor gardoit, c'est +assavoir la coulle et l'estamine dont il eust esté vestu en l'abbaye de +Jumèges, sé il fust retourné vif. En une bière mistrent le corps et +remportèrent à Rouen à grans pleurs et à grans cris. Encontre vint le +peuple et le clergié à pleurs et à soupirs, et l'emportèrent à l'églyse +Nostre-Dame. Si envoyèrent tantost querre l'enfant Richart à Baieux pour ce +qu'il feust à l'enterrement de son père. Là renouvelèrent les barons leur +serement à l'enfant et le baillèrent en la garde de Bernard le danois, et +vouldrent qu'il feust gardé dedens les murs de la cité. + + Note 231: _Willelm. Gemet. hist., c. 11._ + + Note 232: _Pecquegny_, ou Piquigny, sur la Somme, en Picardie, à + trois lieues d'Amiens.--_Willelmi Gemet., lib. III, c. 12._ + +Mort fu le glorieux duc Guillaume, par seurnom Longue espée, en la +seiziesme kalende de janvier, en l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur neuf +cent quarante-trois. + + +IV. + +ANNEE: 944. + +_Coment le roy Loys tint en prison Richart, fils le bon duc Guillaume. Et +coment il fu porté hors de prison dedens un faiscel de herbe._ + + +[233]Après la mort le duc Guillaume, qui fu sacrefié par les mains des +traytres en pure innocence, ainsy comme un aigneau, Richart, son fils, +demoura pour la terre tenir. Enfant estoit bel et gracieux et bien morigené +de souveraine noblesse; et selon la manière son père demonstroit oudeur de +vertus ainsi comme le rameau qui est esrachié de l'arbre aromatique est +doux et fleurant. Et jà commençoit à venir à si grant perfection de valleur +et de sens, que ce que il povoit entendre de sens et de bien selon tel âge, +il retenoit en son cuer sans oublier. [234]Et quant les barons de France +oyrent parler de la démesurée trayson Arnould, conte de Flandres, et de la +mort le duc Guillaume, en y eut qui en furent dolens, et aucuns qui +estoient parçonniers de la trayson et qui avant ce faisoient semblans qu'il +fussent ses amis, descouvrirent leurs cuers et monstrèrent appertement le +mal qu'il avoient conçus. Le roy meisme cuida que grans honneurs luy +feussent escheus; au plutost qu'il peut s'en ala à Rouen ainsi comme pour +conseil prendre aux Normans de la vengeance du duc Guillaume. Si ne prenoit +or pas garde aux bénéfices et aux honneurs que le duc luy avoit faites, né +à la foy entérine que il luy avoit toujours portée. Anlech, Rodulphe et +Bernart, qui estoient tuteurs de l'enfant et gardes de la duchée, le +reçurent à grant honneur comme il afferoit à si grand roy et se mistrent à +luy et à sa volenté pour la fiance de leur petit seigneur. Et le roy, qui +vit la terre belle et plantureuse et plaine de bois et de rivière, fu meus +par convoitise et leur commença teles choses à promettre qu'il n'avoit +talent de tenir, et ce meismement que il béoit à retenir pour soy meismes. +Lors commanda que l'enfant Richart fust amené devant luy; moult le vit bel +et avenant et de noblesse fournie, et voult qu'il fust nourri en son palais +et que on luy quist autres nobles enfans pour luy faire compaingnie. +Maintenant, courut la nouvelle par toute la cité que le roy vouloit à +l'enfant sa terre tollir et qu'il l'avoit jà détenu en prison. + + Note 233: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 1._ + + Note 234: _Id.--id., c. 2._ + +Tout maintenant s'armèrent les bourgeois et la chevalerie et coururent +parmi la cité tout foursenés, les espées et les glaives ès poins, et +vouloient jà entrer au palais pour le occire. Moult eut le roy grant paour +quant il vit ce. Par le conseil de Bernart le danois, prit l'enfant entre +ses bras et vint à l'encontre eulx; et quant il virent leur seigneur que le +roy tenoït, si se tindrent en paix; et le roy, qui volt du tout leurs cuers +apaisier, rendit à l'enfant sa terre et son héritage, sauf son droit et son +hommage et le reçut en grande foy et en loiauté, et promist aux bourgeois +que il leur rendroit bien introduit et bien aprins de la doctrine du +palais. + +[235]Quant ces choses furent ainsi apaisiées, le roy retourna en France, +mais moult porta griefment la villenie que les Normans luy eurent faite, et +enmena l'enfant avec luy, c'est assavoir Richart, ainsi comme pour prendre +vengeance de la mort de son père. Et le traytre Arnoul, conte de Flandres, +se doubla moult que le roy ne courrust sur luy pour la félonie qu'il avoit +faitte. Avant envoya par ses messages dix livres d'or, puis vint à court et +se voult en telle manière escuser devant le roy et luy dist qu'il n'avoit +coupes en la mort le duc Guillaume, et promist que il banniroit hors la +contée de Flandres les homicides qui ce avoient fait, sé le roy luy +commandoit; puis si dist au roy que il luy déust ramembrer des dommages et +des reproches que les Normans luy avoient faits jadis à luy et à son père; +et pour ce, luy disoit-il, qu'il feust du tout hors du soupeçon et que plus +grant dommage ne luy avenist, le meilleur conseil estoit que l'enfant +Richart eust les jarès cuis et que il feust gardé à tousjours en prison, et +que les Normans feussent si forment constrains et agrevés de toltes et de +tailles que il leur convenist vuidier France par force et retourner en leur +pays. Le roy qui feust aveuglé par les dons du trayteur et par les +mauvaises paroles qu'il luy amonesta, le délivra du crime dont il déust +estre pendu, et destourna son mautalent sur l'enfant qui rien ne luy avoit +meffait, à l'exemple de Pilate qui Barrabas, le larron, laissa aler et +Jésus-Crist condempna à mort. Lorsque ce fu fait, estoit le roy à Loon; et +quant l'enfant fu venu de chascier et de jouer, le roy le prist forment à +menacier et à laidengier, et l'appela fils de putain[236], et luy dist que +sé il ne se chastioit, il luy feroit cuire les jarès et l'osteroit de tous +honneurs; et après commanda que il fust bien gardé si que il ne peust +eschapper. + + Note 235: _Id.--id., c. 3._ + + Note 236: Ces mots sont, comme on le voit, anciens dans noire langue. + «Meretricis filium ultrò virum alienum rapientis eum vocavit.» + +[237]Quant Omons, le maistre de l'enfant, eut oy les dures paroles et la +cruelle sentence du roy, il pensa bien en son cuer ce qu'il en pouvoit +avenir. Moult fu dolant et manda aux Normans, par un message, que le roy +avoit mis leur seigneur en estroite prison. Quant il oyrent ce, si firent +crier par tout Normandie que chascun jeunast trois jours et que sainte +Eglyse féist continuel oroison à Dieu, que il leur sauvast leur seigneur. + + Note 237: _Willelmi Gemet. hist., lib. 4, c. 4._ + +Tandis, parlèrent ensemble Omons, le maistre de l'enfant, et Yvons, le père +Guillaume de Bellesme, et conseillèrent à l'enfant Richart qu'il se +couchast en son list comme s'il fust forment malade et si durement que l'on +cuidast qu'il deust mourir. L'enfant, qui fu sage, le fist ainsi et +faignist que il fust si malade comme jusques à la mort. Les gardes qui ce +virent ne firent pas grant force de luy garder, mais s'en alèrent l'un çà, +l'autre là où il avoient à faire. Si avint ainsi que en my la mayson où +l'enfant gisoit avoit un faiscel d'herbe; et Omons prist l'enfant et le lia +dedens, et puis troussa sus son col comme s'il portast l'herbe à l'ostel +pour les chevaux: ainsi s'en ala hors des murs, jusques à son ostel et luy +avint si bien que le roy mangeoit à celle heure, et la gent de la cité +communément. Si que il paroit trop pou de gens parmy les voies. Tantost +prist l'enfant et monta sur un cheval et s'enfuy jusques à Coucy. L'enfant +livra en garde au chastelain. Toute nuit chevaucha jusques au matin qu'il +vint à Senlis. Moult s'émerveilla le conte Bernart, quant il le vist si +matin, et luy demanda coment son nepveu Richart le faisoit. Moult fu lié +quant Omons luy eut la besoingne comptée. Tantost s'en alèrent à +Hues-le-Grant; la besoingne luy discovrirent et prinstrent de luy le +serement que il l'ayderoit à délivrer l'enfant. Grant gent assemblèrent et +s'en alèrent à Coucy et en ramenèrent l'enfant à Senlis, à grant joie. + + +V. + +ANNEE: 944. + +_Coment le roy, par l'enortement le conte Arnoul, guerroya Normandie, et +coment Bernart le Danois l'apaisa, et obligea la bonne cité de Rouen à sa +volonté._ + + +[238]Lors fu le roy moult dolent quant il sceut que l'enfant fu ainsi +soustrait. A Hues-le-Grant manda par ses messages et luy amonesta par sa +foy que il luy rendist l'enfant; et il luy manda que il ne le tenoit mie, +ains estoit en la garde de Bernart, son oncle, le conte de Senlis. Bien +sceut le roy que il ne luy seroit point rendu. Tantost manda Arnoul, le +conte de Flandres, qu'il venist à luy. De ceste besoingne parlèrent, et +quant il furent ensemble au darrenier, dist le conte Arnoul: «Nous savons +bien que le conte Hues-le-Grant a longuement esté de la partie aux Normans +et pour ce le convient attraire et aveugler par promesse. Ottroies luy +doncques la duchée de Normandie, dès le fleuve de Seine jusques à la mer, +et retiens à toy la cité de Rouen, si que celle perverse gent vuident +France par force quant il n'aront où fuyr né où il puissent habiter né il +n'aront de luy né secours né ayde.» + + Note 238: _Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 5._ + +Le roy crut Arnoul le trayteur et manda Hugues-le-Grant qu'il venist à luy +parler à la Croix delez-Compiègne[239]; et quant Hues-le-Grant oy parler et +disputer de donner cités et contrées, sy fu tantost aveuglé, et volt miex +mentir son serement pour la convoitise de terre et de richesce que garder +sa foy et sa loiauté vers l'enfant Richart son ami. Avant qu'il se +départissent, jurèrent l'un et l'autre d'une part et d'autre la guerre +contre les Normans et assemblèrent leur ost. Le roy entra en Caux et +Hues-le-Grant en la cité de Baieux et commencèrent à desgaster la contrée +par embrasement et par rapines. Quant Bernart le Danois vit ce, tantost +envoya au roy message par le conseil Bernart le conte de Senlis, en telles +paroles: «Très-puissant roy, pourquoy desgate-tu ainsy le pays, quant la +cité de Rouen est en ta volenté? Prends débonnairement le service des +Normans, pour ce que tu puisses eschiver en lieu et en temps le péril de +tes ennemis, par leur ayde.» + + Note 239: _A la croix deles Compiègne._ «Ad villam quæ dicitur + _Crux_, juxtà Compendium.» Beneoit de Sainte-More nomme ce lieu + _La Croix sus Getiezmer_. (Vers 14,416.) + +[240]De cette parole que les messaiges luy apportèrent fu le roy moult lié; +à sa gent manda qu'il se tenissent de la terre dommagier, et puis s'en ala +à Rouen au plutost qu'il peust. Jusques aux portes alèrent à l'encontre le +clergié et le peuple, chantant: «Bien viengne cil qui vient au nom de +Nostre-Seigneur.» Au mangier s'assist le roy et le servoit Bernart le +Danois, et quant il vit que le roy estoit aucques lié, si commença à parler +en telle manière: «Très-noble roy, moult nous est grand honneur creue au +jour duy, car nous avons esté jusques cy soubs la seigneurie au duc et nous +sommes orendroit royal. Or tiengne Bernart le conte de Senlis son nepveu +Richart, et nous soyons soubs toy longuement et te servons comme seigneur. +Mauvais conseil te donna qui te loa à esmouvoir contre la noble chevalerie +des Normans; où fu si fors et si puissans hommes que tu ne peusse +espouventer par leur vertu? Saches que sont tous en ton commandement et +qu'il désirent tous à chevauchier avecques toy en tes besoingnes de bon +cuer et de bonne volenté. Si s'émerveillent moult, comment tu as armé +Hugues-le-Grant ton ennemy, de vingt mille hommes, celui meisme qui +tousjours eut à toy contens et guerre.» + + Note 240: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 6._ + +Par ces parolles et par autres semblables fu le roy apaié; et manda à +Hues-le-Grant que il issist tantost de Normandie; et luy manda telles +parolles, que foie chose estoit de donner si grant povoir à aucuns sur la +gent dont il se peust aydier à son besoing et dont il peust user par droit +sans contredit. Moult fu Hues-le-Grant couroucié de ce mandement, mais +toutesfois s'en issi-il tantost de Normandie et commanda à sa gent qu'il se +tenissent de rapines. Après un pou, se parti le roy de Rouen et fist un +prévost en la cité, qui avoit nom Raoul et du seurnom la Torte, qui de par +luy receut les rentes et détermina les causes et les besoingnes. Si +mauvaisement se contint qu'il estoit plus cruel que les paiens. Tous les +moustiers et les églyses qui avoient esté arses au temps de persécucion +abattoit jusques aux fondemens et faisoit porter la pierre pour +rappareiller les murs de Rouen. Le moustier de Nostre-Dame de Jumèges +abatty, et l'eust tout abattu sé ne fust un clerc, Climent avoit nom, qui +en racheta deulx tours par déniers qu'il donna aux ouvriers. Les deux tours +demourèrent en estat jusques au temps l'archevesque Robert, qui celle +abbaye restora. Et quant le roy eut ainsi faite sa volenté si s'en retourna +à Loon. + + +VI. + +ANNEES: 944/945. + +_Coment le conte Bernart le Danois et le roy Agrolde de Danemarche +prindrent le roy._ + + +[241]Moult se doubta Bernart le Danois que le roy ne retournast avec +Hues-le-Grant, et qu'il ne feist plus grief aux Normans que devant. Pour ce +manda Agrolde le roy de Danemarche, qui encore demouroit à Cherbourch, que +il assemblast sa gent et la chevalerie de Costentin et de Baieux, et les +envoyast par terre; et il appareillast ses nefs et entrast en Normandie par +devers la mer et destruisist tout devant luy; si que il convenist que le +roy venist à luy à parlement; et ainsi pourroit vengier la mort le duc +Guillaume, son amy. Cil le fist volentiers: sa navie appareilla et entra en +la terre, par devers la marine. Tost fu la nouvelle sceue en France que les +Normans estoient retournés et qu'il avoient jà pris les pors et la marine à +grant multitude de nefs. Bernart le Danois et Raoul la Torte mandèrent au +roy ceste besoingne, et le roy assembla grant ost et s'en ala au plutost +qu'il peust à Rouen. Au roy Agrolde manda que il venist à luy à parlement +au gué qui est appelé Herluin, pour dire la raison pour quoy il dégastoit +ainsi son royaume. Moult plut ceste chose au roy paien, car il avoit grant +talent de vengier la mort du duc Guillaume. Quant il furent assemblés, si +disputèrent longuement de ce que le duc Guillaume avoit ainsi esté mort; et +un Danois regarda le conte Herlouyn, qui estoit sire du chastel, par quoy +le duc avoit esté occis; d'une lance le feri parmi le corps et le jeta mort +à la terre. Et Lambert, son frère et autres si coururent sus au Danois, et +les paiens les reçurent fièrement. Là eut grant bataille et fort; si en +occirent les Danois dix-huit des plus grans et des plus nobles, car il +estoient garnis et appensés[242] de mal faire, et le roy ne s'en prenoit +garde. Là eut faite grant occision de notre gent. Le roy meisme eut esté +prins; mais il monta seur un isnel[243] cheval, et, ainsi qu'il s'enfuyoit, +il chéy ès mains d'un chevalier. Moult le proia en promettant grans dons, +sé il le sauvoit des mains à ses ennemis; et le chevalier, qui pitié en +eut, l'envoia repostement en une isle. Et quant Bernart le Danois seut ce, +par ceulx qui luy rapportèrent, il envoia querre le chevalier et le mist en +prison. A la parfin recongnut-il coment il voloit sauver le roy par les +promesses que il luy faisoit; pris fu le roy et mené en prison à Rouen par +le commandement Bernart le Danois. + + Note 241: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 7._ + + Note 242: _Garnis et appensés de._ Préparés par de longues réflexions + à.... + + Note 243: _Isnel._ Prompt. Comme l'allemand _snell_. + +[244]Moult fu dolente la royne Engelberge quant elle sceut ceste +meschéance. Au roy Henry d'oultre Rin, son père, s'en ala et luy requist +qu'il assemblast son ost et asségeast la cité de Rouen, et délivrast son +seigneur de prison. Et il respondi que ce estoit à bon droit, pour ce que +il n'avoit pas gardé la foy et le serement qu'il avoit au duc Guillaume; +ains l'avoit brisié quant il avoit mis son fils Richart en prison. Lors +dist à sa fille qu'elle luy aidast par ses gens, car il avoit assez à faire +de ses propres besoingnes. Ainsi s'en retourna la royne Engelberge sans +rien faire. Lors s'en ala à Hues-le-Grant et luy proia moult humblement +qu'il méist paine à la délivrance de son seigneur; et Hues-le-Grant ala à +Bernart le conte de Senlis et l'envoia parler aux Normans pour prendre jour +de parlement à Saint-Cler-sur-Epte. + + Note 244: _Willelmi Gemeticensis historia, lib. IV, c. 8._ + +Quant assemblés furent, si parlèrent longuement de la délivrance du roy. Au +darrenier dist Hues: «Rendez-nous notre roy et prenez son fils en ostage en +telle manière que nous assenblons cy une autre fois et que nous affermons +ensemble paix et alliance.» A ce s'accordèrent les Normans et reçurent les +ostages, c'est assavoir Lothaire, le fils le roy, et deulx évesques, +Hildric, l'évesque de Beauvais, et Guy, l'évesque de Senlis. Ces choses +ainsi faites, le roy s'en ala à Loon et les Normans s'en retournèrent à +Rouen. + +[245]Un pou après, les Normans assemblèrent grant ost et ramenèrent de +Senlis l'enfant Richart, leur seigneur. Au terme qui fu mis assembla le roy +les prélas de France et Hues-le-Grant, et s'en vint à grant gent sur l'eaue +d'Epte. D'autre part, revinrent les Normans et amenèrent l'enfant Richart. +Tant alèrent messages d'une part et d'autre, que paix et alliance furent +fermées; à tant retourna le roy à Loon, et Richart et sa gent à Rouen. + + Note 245: _Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 9._ + +[246]Raoul la Torte, que le roy avoit fait prévost de la cité, le +[247]commença malement à traictier luy et sa gent; constraindre les vouloit +à ce que il n'eussent chascun jour que vingt-deux deniers pour toutes +choses. Et le duc, qui moult en fu couroucié, le chaça hors de la cité, et +cil s'en ala à son fils qui estoit évesque de Paris. D'ilecque en avant eut +le duc Richart et tint la terre de Normandie; et le roy Aigrold s'en +retourna en Danemarche, et fist paix à Suène, son fils, qui du royaume +l'avoit chacié. + + Note 246: _Id.--id., c. 10._ + + Note 247: _Le._ C'est-à-dire: _Richard_. + +Hues-le-Grant, qui bien véoit que le duc Richart proufitoit et amendoit en +sens et en force, fist tant, par l'assentement Bernart, son oncle, le conte +de Senlis, qu'il lui affia[248] sa fille, qui avoit nom Emma. + + Note 248: _Luy affia._ Lui fiança, ou seulement lui promit. Wace + emploie la même expression: + + Li dus out deus enfés d'une dame enorée, + Un fils et une fille, mes la fille est poisnée; + Ne pooit por l'aage estre encor mariée, + Mès li dus l'_afia_ ke li seroit donnée + Dès qu'ele porroit estre par raison mariée. + + (Vers 3871 et suiv.) + + +VII. + +ANNEE: 946. + +_Coment Othon, le roy d'oultre le Rhin, tint à grant ost sur les Normans +par le conseil le roy et Arnoul le conte de Flandres. Coment il assailli la +cité de Rouen, et coment il perdi son nepveu. Et coment il s'enfui._ + + +Ceste chose espoventa moult le roy et plusieurs des barons de France, et +meismement le conte Arnoul de Flandres, homme plain de grant trayson et de +tricherie. Le roy regarda que ces deulx ducs, qui ensemble estoient joins +par affineté, le povoient moult grever; et pour ce envoya Arnoul, conte de +Flandres, par son conseil meisme à Othon, le roy d'outre le Rin, et luy +mandoit que s'il abatoit Hues-le-Grant du tout en tout, il luy rendroit +toute la terre de Normandie en sa main, et luy rendroit le royaume de +Loraine (que les hoirs de France tenoient au temps de lors.) Et cil, qui +moult fu lié quant il oy la promesse qu'il avoit tousjours désirée, +assembla son ost comme il put plus et si grant comme il convenoit à tel +besoingne. Les osts le roy Loys et les gens au conte de Flandres assembla +avec les siens et courut à grant force sur la terre Hues-le-Grant; et quant +il eust tout gasté ce que il trouva dehors les murs des chasteaux, il +retourna en Normandie. + +Un sien nepveu envoia devant la grant chevalerie, pour espouvanter la cité; +si cuida que les Normans, qui dedens se tenoient, ne fussent de nulle +prestesse; aux portes commença forment à assaillir, et ceux dedens +ouvrirent soudainement les portes et leur coururent sus. Le nepveu le roy +Othon occistrent dessus le pont et tant des aultres qu'il en eschappa +petit. Après vint le roy Othon et le conte Amoul à toute leur gent; [249]et +quant le roy Othon vist que la cité estoit si fort, et il eut d'autre part +oy la mort de son nepveu et la desconfiture de sa gent, si commença à +conscillier sa gent privéement dedens l'abbaye Saint-Oyen[250], coment il +livreroit au roy le conte Arnoul, et puis à ordonner coment il s'en +pourroit plus surement retourner. Mais quant le conte Arnoul apperçu que il +béoit ce à faire, si fist trousser son harnois à mienuit et se mist à la +fuyte, luy et sa gent; si que les aultres, qui pas ne le savoient, avoient +grant paour de la freinte[251] de leurs chevaux. + + Note 249: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 11._ + + Note 250: L'église de Saint-Ouen étoit alors dans le faubourg, comme + le remarque Guillaume de Jumièges. «Cum suis clam coepit consultare + infrà ecclesiam sancti Petri sanctique Audoeni, quæ in suburbio sita + est civitatis.» + + Note 251: _Freinte._ Le hennissement. + +Au matin sceurent les deulx roys que le traytre s'en estoit alé. Tantost +firent trousser leurs harnois et s'en alèrent, sans plus faire, par là +meisme où il estoient venus et laissèrent le siège. Et les Normans issirent +hors et s'appareillèrent et les enchauscièrent longuement, et assez en +occistrent et pristrent. Celle fin dut bien avenir à celle besoingne qui +par le conseil Arnoul le traystre fu commencée. + +[252]Hues-le-Grant, qui moult fu dolent de sa terre qui estoit gastée, +assist la cité de Poitiers. Tandis comme il tenoit le siège, leva un +estorbeillon, et commença à espartir et à tonner si forment et venter, que +ses paveillons furent desrompus d'amont jusque aval; et paour luy prist si +grant, luy et tout son ost, qu'il leur sembloit qu'il ne peussent eschapper +de ce pays: tantost tournèrent tous en fuye. Tout ce fist Nostre-Seigneur +par le mérite saint Hilayre, qui est garde et deffendeur de la cité, (jà +soit ce que son corps ne gise pas dedens. Mais qui vouldra son corps +aourer, si voist à St-Denys, en France, où il repose honourablement[253]). + + Note 252: Notre traducteur quitte ici Guillaume de Jumièges et passe + au texte de Hugues, moine de Floury. (Voy. _Historiens de France_, + tome VIII, p. 323.) + + Note 253: On voit que c'est ici le moine de Saint-Denis qui croit + devoir ajouter un mot au récit de Hugues, moine de Fleury.--_Voist_, + aille. + +_Incidence._ En ce temps plut sanc sur les ouvriers des champs. + + +_Ci fénist l'istoire du roy Loys._ + + + + + + +CI COMENCENT LES GESTES LE +ROY LOTHAIRE, FILS +LE ROY LOYS. + + +* * * * * + + +I. + +ANNEE: 960. + +_Coment Lothaire, l'ainsné fils le roy Loys, fu couronné à Rains. Après, +coment Thibaut, le conte de Chartres, accusa faussement le duc Richart de +Normandie envers la royne Engeberge._ + + +[254] En celle année meisme que ces choses avindrent mourut le roy Loys. +Enterré fu en l'églyse Saint-Remy de Rains. Tout le cours de sa vie se +démena en angoisses et en tribulution. Deulx fils eut de la royne +Engeberge, la sereur Othon qui puis fu empereur: Lothaire et Charles. Cil +Charles mena sa vie en privées besoingnes. Lothaire, l'ainsné, couronnèrent +les barons à Rains devant les ydes de novembre. + + Note 254: _Ex chronico Hugonis monachi Floriacensis, anno 954._ + +En celle année mourut Gillebert, le duc de Bourgoingne; la duchée laissa à +Othon, le fils Hues-le-Grant; car cil Hues avoit sa fille espousée. + +Bien sentit Hues-le-Grant que la fin de son temps approchoit. Les princes +de sa duchée manda et par leur conseil livra Hues, l'ainsné de ses fils, au +duc Richart de Normandie. De ce siècle trespassa vieux et plain de jour ès +kalendes de juingnet. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys, en France. Trois +fils eut de sa femme, la fille Othon, roy de Saissoingne, Hues, l'ainsné, +Othon et Henry; cil Hues fu fait duc de France, Othon duc de Bourgoingne, +si comme nous avons dit, et Henry, son frère, refu duc après sa mort. + +_Incidence._--En ce temps mut contens entre Ensegise, l'évesque de Troies, +et le conte Robert. Au derrenier le geta, le conte Robert, de la cité et +l'évesque s'en ala en Sassoingne à l'empereur Othon. Grant plenté amena des +Sesnes et assist la cité de Troies et le conte Robert. Du siège se +despartirent les Sesnes et alèrent en proie vers la cité de Sens; mais +l'archevesque Archambaut et le vieus conte Renart leur furent au-devant à +grant gens à un lieu qui a nom Villers et les occistrent et Herpon leur +prince. Cil Herpon s'estoit vanté qu'il ardroit les églyses et les villes +qui sont sus la rivière de Venene[255], et qu'il ficheroit sa lance en la +porte St-Lyon; mais il fu tout autrement, car il et sa gent furent prins et +presque tous occis; son corps firent porter[256] en son pays en Ardenne; +car sa mère, Warna, l'avoit ainsi devisé. L'archevesque Archambault et le +vieus conte Renart le plainstrent et regrettèrent assez, tout fust-il par +eulx occis, pour ce qu'il estoit leur cousin. Et quant Brunon (compains +estoit de Herpon), un autre duc, vit qu'il fu occis et sa gent desconfite, +si se leva du siège et s'en retourna en son pays. + + Note 255: _Venene_, _la Vaine_, rivière qui se perd dans l'Yonne, + justement à l'entrée de la ville de Sens. + + Note 256: _Firent porter_. Le latin attribue ce transport aux + serviteurs de Herpon. «Reportatus est in patriam suam Ardennam à + servis suis.» + +[257]En ce temps commença le conte Thibaut de Chartres à guerroier le duc +Richart de Normandie; et prit sa terre à gaster et à proier. Mais le duc ne +se souffri pas[258] longuement que il ne chastoiast sa présompcion; et +quant le conte veit qu'il ne pouvoit venir à chief par luy d'omme si +puissant, si se tirast à la royne Engeberge et luy commença à dire +mauvaises paroles et fausses du duc, et luy fist entendre que jà le roy +Lothaire, son fils, ne tendroit son royaume en paix tant comme il vesquit; +dont ce seroit le souverain conseil que elle féist tant en toutes manières +que si grant ennemi feust chacié du royaume ou occis. La royne, qui feust +déçue, cuida qu'il déist voir. Tantost manda à Bruns l'archevesque de +Couloingne et duc, son frère, qu'il aydast Lothaire, son nepveu, à garder +et à deffendre son royaume; et s'il pouvoient en nulle manière, qu'il +préissent Richart, duc de Normandie, car c'estoit le plus grant et le plus +fort ennemi du royaume. L'archevesque Bruns envoia tantost un évesque au +duc et luy manda qu'il ne laissast mie qu'il ne venist à luy à parlement en +Amienois, car il vouloit mettre paix entre luy et Lothaire le roy; et +feist, sé il pouvoit, que le royaume feust en sa pourvéance, et le duc qui +n'y pensa à nul mal pensa que ce fust voir. Tantost vint, et quant il fust +meus, deulx chevaliers luy vindrent au-devant qui estoient de la mesnie au +conte Thibaut de Chartres, desquels l'un luy demanda: «Noble duc, où +vas-tu? Veulx-tu estre duc de Normandie, ou estre pasteur de brebis hors de +ton pays?» Et le duc leur demanda à qui il estoient chevaliers; et l'un des +chevaliers luy dist: «Que te chaut à qui nous soions? tu scés bien que nous +ne sommes pas à toy.» Lors s'averti le duc et se pensa qu'il estoient +envoiés de qui que ce feust ou venus de leur volonté pour son bien et pour +le avertir. Honorablement les salua. Au départir donna à un une +armille[259] de fin or de quatre livres pesant; à l'aultre donna une moult +riche espée dont le pommel et l'enheudeure[260] estoient de fin or de ce +pois meisme. D'ilecques s'en retourna à Rouen et l'archevesque Bruns se +retourna à Couloingne, mas et confus de ce que sa trayson estoit ainsi +découverte. + + Note 257: _Willelm. Gemetic. historia, lib. IV, c. 13._ + + Note 258: _Ne se souffri pas_. Ne patienta pas. + + Note 259: _Une armille_. Un collier ou un bracelet. Plusieurs + manuscrits, et entre les autres le numéro 6 Suppl. franç., portent: + _Un fermeillet_. + + Note 260 L'_enheudeure_. La poignée. + + +II. + +ANNEE: 962. + +_Coment le roy Lothaire et sa mère, par le conseil du conte Thibaut, se +pourpensèrent de trayson et de desloiauté contre le duc Richart de +Normandie._ + + +[261]Bien vit le roy Lothaire et la royne sa mère que celle desloiauté, qui +contre le duc Richart avoit été pourparlée, estoit à noient venue; pour ce, +se pourpensa d'une autre manière de desloiauté par l'énortement et par le +conseil le conte Thibaut de Chartres, et manda au duc telles paroles: +«O tu, jusques à quant atendras-tu à moy rendre le service que tu me dois? +Ne scés-tu bien que je suis roy de France, et que tu me dois hommage et +services? N'auroient grant joie mes ennemis et les tiens sé guerre mouvoit +entre moy et toy? Regarde doncques et mets jus de ton cuer toute manière de +haines et de discordes et viens encontre moy hastivement, si que nous +fermons entre nous alliance et amour à tousjours mais, et s'esjoïsse le roy +du service de si grant duc, et le duc de la seigneurie de si grant roy.» Et +le duc luy remanda que volentiers viendroit à luy et qu'il feroit sa +volenté. + + Note 261: _Willelm. Gemet. historia, lib._ IV, c. 14. + +Quant le roy oï ce, si fu moult lié; lors manda les ennemis Richart, c'est +assavoir le conte Baudouyn de Flandres, Geffroy le conte d'Angiers et +Thibaut le conte de Chartres, et vint à tous ces trois contes sur la +rivière de Eaune[262], là où il dévoient assembler; et le duc fu d'autre +part de l'eaue avec sa gent. Toutesfois s'apensa-il et envoia aucuns de ses +plus privés oultre l'eaue en l'ost le roy pour savoir coment il se +contenoient. Si s'apperçurent tantost que cil trois ducs s'appareilloient +pour courre contre le duc; tantost s'en retournèrent et luy distrent et +loèrent qu'il s'en retournast isnellement, car il estoit traïs et que ses +ennemis s'appareilloient efforciement de courre sus luy et sus sa gent. +Lors assembla les siens entour luy et deffendi un pou le passage de l'eaue +contre ses ennemis. Toutesfois, pour ce qu'il se doubla de la force du roy, +s'en retrait et s'en retourna à Rouen. + + Note 262: _Eaune_, rivière qui se jette dans la Béthune et dans + l'Arques, à peu de distance du Dieppe. + +[263]Le roy, qui vit que son project estoit anéanty, s'en retourna à Loon +ainsi comme tout desvé. Ne demoura pas granment qu'il assembla grant ost de +Bourgoingne et de France, si entra en Normandie et assist la cité d'Evreux; +et toutesfois la prist-il par la trayson Gillebert Machel. Au conte Thibaut +la livra en garde pour destraindre le pays d'environ. Et quant il s'en fu +parti et mis el retour, le duc Richart le suivist et gasta toute la contrée +de Dunois et celle de Chartres. Et quant il eut ainsi gasté la terre au +conte Thibaut, si s'en retourna en Normandie. Et le conte Thibaut rassembla +son ost et assist un chastel qui a nom Hermeville; si séoit en la terre du +duc; et le duc, qui estoit sage et pourveu, trespassa par nuit la rivière +de Seine et vint au matin soudainement sur ses ennemis. En leur ost se feri +et occist de la gent le conte Thibaut six cent quarante personnes; et les +autres s'enfuirent que navrés que blessiés et se repostrent en bois et en +valées, là où il porent mieus. Le conte meisme eschappa à paines, et +s'enfuy reponnant à pou de gens, mas et confus, jusques à Chartres. Et si +comme Nostre-Seigneur rent à chascun sa desserte, luy avindrent deulx +autres meschiefs avecques celle perte, car en celuy meisme jour fu son fils +mort et la cité de Chartres arse. Et le duc, qui repaira[264] au champ de +la bataille, eut moult grant pitié de ceulx que il vit occis, et commanda +qu'il fussent enterrés et les navrés fussent portés à Rouen au plus souef +que l'en pourroit et livrés aux mires. Ainsi fu fait; et quant il furent +garis, il les en renvoya sains et haitiés au conte Thibaut. + + Note 263: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 15._ + + Note 264: _Repaira._ Resta, fit séjour. + + +III. + +ANNEE: 962. + +_Coment le duc Richart envoia querre secours contre le roy à Héralt, roy de +Danemarche, lequel luy envoia grant plenté de gens d'armes qui ardirent et +destruirent grant partie de France._ + + +[265]Bien véoit le duc les maies volentés que le roy avoit à luy et les +agais que il luy bastissoit par les conseils et par le pourchas le conte +Thibaut, et d'autre part les barons de France forcenés contre luy, ainsi +comme tous d'un accort: si ne sceut que faire s'il ne quéroit secours +d'aucuns gens. + + Note 265: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 16._ + +Pour ceste chose envoya ses messages à Héralt, le roy de Danemarche, et luy +prioit que il le secourust et que il luy envoyast si grant plenté de gent +que il peust donner et abatre l'orgueil des François. Le roy receust les +messages liement et leur donna dons; et remanda au duc qu'il luy envoleroit +secours prochainement. Bien luy tint son convenant; car il appareilla +tantost grant navie et bien garnie de jeune bachelerie et de toutes +manières d'armeures. De leur pays se départirent et singlèrent tant par mer +qu'il arrivèrent là où Saine chiet en la mer. + +Moult fu lié le duc quant il sceut leur venue. A l'encontre leur alla et +vint avec eulx contre mont Saine jusques à Gondolfosse[266]. Là +s'arrestèrent jusques à tant qu'il oient ordené comment il dégasteroient +France. + + Note 266: _Gondolfosse._ Aujourd'hui _Gefosse_, lieu situé entre + Vernon et Bonnières, sur la Seine. En latin: _Givoldi fossa_ et + _Ginoldi fossa_. Le roman de Rou: + + A Guiefosse alèrent, illau se herbergèrent.... + + (Vers 4916.) + +De leurs nefs issirent à grant tumulte et à grant noise: par le pays +s'espandirent et ardirent et destruirent quanqu'il trouvèrent avant eulx. +Les hommes et les femmes traynoient enchayennés; les villes et les cités +roboient; les chasteaux et les forteresses trébucheoient et metoient en +gastines. Partout oïssiés crier et braire communément; et quant la terre le +conte Thibaut feust gastée, si entrèrent après en la terre le roy; et ce +qu'il ravissoient vendoient-il aux Normans et leur donnoient pour petit de +prix; mais en la terre de Normandie ne faisoient-il nul mal. + + +IV. + +ANNEES: 962/991. + +_Coment le roy Lothaire ala à amendement au duc Richart de Normandie, et +coment il fermèrent pais et aliance ensemble._ + + +[267]Tandis comme ces persécutions se faisoient au royaume de France, les +prélas s'assemblèrent et furent en concile à Loon. En la parfin envoyèrent +l'évesque de Chartres au duc Richart pour enquerre la raison de quoy si +grant cruauté venoit de si bon crestien et de si débonnaire prince; et +quant l'évesque eut entendu que c'estoit pour la cruauté le roy et pour la +desloyauté du conte Thibaut qui luy avoit osté la cité d'Evreux, si demanda +trièves des païens et les eut, de telle manière que dedans le terme des +trièves le prélat amenroit le roy en aucun lieu déterminé pour faire +amendement au duc de quanque il avoit mespris vers luy. + + Note 267: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 17._ + +Bien sceust le conte Thibaut la nouvelle de ceste besoingne et que le roy +requeroit paix au duc. Si se doubta moult que le fais et la paine de toute +la desloiauté n'eschéist sur luy. Au duc envoya un moine et luy manda que +moult se repentoit de ce qu'il avoit oncques vers luy mespris et que moult +volentiers vendrait à sa court et luy rendroit la cité d'Evreux. Moult fu +le duc lié de ce mandement: puis luy manda qu'il venist à luy seurement; et +il vint à sa court et lui rendi sa cité. Ensemble fermèrent paix et amour; +et luy donna le duc grans dons au départir. Quant le terme du parlement +approcha, que les prélas durent amener le roy à Gondolfosse, le duc fist +faire grans loges en l'ost des païens. Là descendi le roy et les prélas et +les barons. Au duc amenda toutes les mesprisons dont il s'estoit mesfait +vers luy, et donnèrent les uns aux autres serement de paix et d'alliances +à tousjours mais. Et ces choses ainsi profitablement faites, se départirent +d'une part et d'autre. Et le duc converti plusieurs des païens à la foy +crestienne, puis les envoya en Espaingne sur les Sarrazius, où il +destruirent dis-huit cités[268]. + + Note 268: Le texte de cette dernière phrase est mal traduit. «Alios + in paganismo permanere disponentes, ad Hispanias transmisit. Ubi + plurima bella perpetrantes, decem et octo diruerunt urbes.» Waco n'a + pas commis ce contre-sens. + +[269]En ce temps morut Emma la duchesse, sans nul hoir, qui eut esté fille +Hues-le-Grant. Après un pou de temps espousa le duc une moult noble dame de +la gent de Saissoingne qui avoit nom Gunor. En celle engendra trois fils: +Richart, Robert et Mangier; et deux autres fils et trois filles: la +première, qui eut nom Emma, espousa puis Aldelrede, le roy d'Engleterre. De +celle issirent deux fils, Counars et Alurés[270]. La seconde, qui eut nom +Helduys, espousa Geffroy, le conte de Bretaingne. De celle issirent OEudes +et Alain, qui puis furent ducs; et la tierce, qui eut nom Maheut, fu +espousée au conte Heudon, dont l'istoire parlera cy-après[271]. [272]Cil +vaillant duc Richart mouteplioit tousjours en bonnes oeuvres et restoroit et +édifioit églyses. A Fescanp fonda une églyse de grant beauté et de +merveilleuse grandeur en l'honneur de la sainte Trinité et l'ournaet garni +de riches aournemens; et celle de Saint-Oyen restora, qui est en la cité de +Rouen, et celle aussi de Saint-Michel, qui est au Péril-de-Mer[273], et +establi laiens un couvent de moines pour servir Nostre-Seigneur. + + Note 269: _Willelm. Gemet. hist., lib. 4, cap. 18._ + + Note 270: _Counars et Alurés._ Le latin dit: «Edwardum et Alvredum, + Godwini longo post tempore dolis interremptum.» + + Note 271: _Ci-après._ Guillaume de Jumièges dit: «Mathildis de quâ + sermo in posteris orietur.» Ce qui semble différent. + + Note 272: Ici notre auteur traduit la chronique d'Ademar de + Chabanois, dont on trouve un extrait dans le tome 8 des Historiens de + France, p. 235. + + Note 273: _Au péril de mer._ Adémar do Chabanois fait sur ce nom la + remarque suivante qui rappelle la topographie des romans de la Table + ronde: _Et in ea Normannia quæ anteà vocabatur Marcha Franciæ et + Britanniæ, monasterium Sancti-Michaelis, etc_. + +[274]En ce temps mourut Hues, l'archevesque de Rouen. Après luy fu Robert, +qui fu fils le duc Richart[275]. + + Note 274: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19._ (Voy. Historiens + de France, tome X, p. 184.) + + Note 275: Et de _Gunnor_. + + Li secuns fu à lettres mis: + Robert ot nun, bien fu apris; + Arcevesque fu de Ruen + Emprès l'arcevesque Huen. + + (Wace. Vers 5408.) + +[276]Ne demoura puis granment que le roy Lothaire assembla grans osts et +voult à soi retraire le roïaume Lothaire qui au temps le roy Loys son père +eut esté soustrait au royaume. Jusques à Ais-la-Chapelle ala où l'empereur +Othes et sa femme estoient. Lors, si les surprist que il s'embati sur eulx +au palais, à celle heure que il se devoient asseoir au mangier. Au palais +entra sans contredit de nulluy. L'empereur et sa gent et sa femme vuidèrent +le palais et s'enfuyrent; et cil burent et mangièrent ce qu'il y avoit +appureillié; et Lothaire et sa gent robèrent le palais et toute la +province; puis s'en retourna en France sans suite de ses ennemis et sans +contredit. + + Note 276: _Ex chronico Hugonis Floriacensis._ (Histoire de France, + tome 8, p. 323.) + +L'empereur Othes, qui moult fu dolens de ce que Lothaire l'eut ainsi +surprins, rassembla ses osts. En France entra et vint devant la cité de +Paris. Devant la cité fu occis un sien neveu et maint autre de sa geut. Les +forbours de la cité ardirent et gastèrent. Vanté s'estoit l'empereur Othes +que il ficheroit sa lance en la porte de Paris; et le roy Lothaire se +pourchaça[278] et appela en son ayde Hues-le-Grant, qui duc estoit de +France, et Henry, le duc de Bourgoingne. Sur Othes et sur sa gent +coururent; et la gent Othes ne les purent souffrir, si se mistrent à la +fuite et cil les enchascèrent jusques à Soissons et par force les firent +flatir en la rivière d'Aigne. Et pour ce que du royaume ne savoient pas les +gués, se noïèrent, et plus en y eut de noïés que d'occis, si que la rivière +redonda par-dessus les rives pour la plenté des corps noïés; et pour ce ne +laissa pas Lothaire à eulx chascier; ains les enchauça continuelment trois +jours et trois nuis jusques à une rivière qui court de lez Argonne[272] et +moult en y eut d'occis en celle chace. A tant retourna le roy à grant +victoire, et l'empereur Othes s'enfuy à grant confusion; né puis ne fu si +hardi que retournast en France, ains s'accorda au roy et fist paix, en +celle année meisme, en la cité de Rains. Et luy dona le roy en bénéfice le +roiaume Lothaire, contre la volenté Hues-le-Grant et Henry, le duc de +Bourgoingne, et de tous les barons; et ce fu une chose qui trop durement +courouça les barons de France. + + Note 277: _Se pourchaça._ Se donna du mouvement, se mit en quête. De + même dans _Garin Le Loherain_, tomc 1er, p. 180: + + «Sire, dist-il, entendez envers mi: + _Porchasciés_ s'est Fromons, ce m'est avis; + Il a tant fait que il a feme prins.» + + Note 278: Hugues de Fleury dit: «Usque ad fluvium quod fluit juxta + _Ardennam_ sive _Argonnam_.» + +[279]En ce temps fu Gautier, doyen de l'abbaïe St-Germain, dessoubs Hues le +duc de France. Après luy fu un autre qui avoit nom Auberis; mais +Hues-le-Grant, qui tendoit à plus grant chose, laissa l'abbaïe qui moult +estoit jà dommagiée et venue à néant, en temporalité et en spiritualité, +par le deffaut de pasteur et de gouverneur. Et le vaillant Galles la prist +après en cure, par la prière du roy Lothaire et le duc Hues meisme qui +moult de biens y fist. + + Note 279: _Aimoini continuatio, lib. V, c. 44._ + +Maladie prist le roy Lothaire au lit; acoucha et trespassa de ce siècle +vieux et plain de jours, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur neuf cent +quatrevins-six. En l'abbaïe St-Remy de Rains fu mis, et fu mors au +trentième an de son règne et gouverna le royaume bien et viguereusement. + + +§. + +_Du roy Loys, fils de Lothaire._ + + +Après le roy Lothaire fu le roy Loys couronné. Jeune estoit d'aage. Luy +régna neuf ans. Mors fu sans hoir en l'an de l'Incarnation neuf cent neuf +vingt et sept. Enseveli fu en l'églyse Saint-Cornille de Compiengne. (De +luy né de ses fais ne parole pas l'istoire, ains s'en taist atant; et pour +ce, nous en convient taire.) + + +§. + +_De Charles, frère au roy Lothaire._ + + +Après le roy Loys vint au royaume Charles, le frère Lothaire, dont +l'istoire a dessus parlé, qui menoit sa vie en privées choses. Recouvrer +cuida la lignée de ses ancesseurs pour ce que son nepveu le roy Loys estoit +mort sans hoir; mais faire ne le pot, pour la force Hues Cappet qui en +celle année meisme se rebella contre luy. Et la raison si estoit pour ce +qu'il[280] avoit espousée la fille Herbert, le conte de Troies. Grant ost +assembla et assist la bonne cité de Laon où Charles et sa femme estoient; +et il issi hors contre luy à tout son ost, et ardi et craventa leur +herberges. Quant le duc vit qu'il ne le porroit ainsi seurmonter, si fist +tant qu'il trait à son accort l'évesque de la cité de Laon qui avoit nom +Asselins et qui du conseil Charles estoit. Une nuit que Charles et sa gent +se dormoient, ouvri les portes de la cité et reçu dedens Hues-le-Grant et +sa gent, pris fu et lié Charles et sa femme et mené en prison en la cité +d'Orléans. L'istoire ne l'appelle pas roy, pour ce qu'il n'avoit oncques +esté couronné. + + Note 280: _Pour ce qu'il._ Pour ce que Charles avoit épousé, etc. + +Par la force le duc Hues tant demoura en prison en la tour d'Orléans, que +sa femme eut deulx enfans: Loys et Charles, et deulx filles: Ermengart et +Gerberge. Ermengart fu mariée à Aubert, conte de Namur. (Puis que le duc +Hues vit que les hoirs et la lignée le grant Charlemaines fu destruite et +ainsi comme faillie et que il n'eut mais nulluy qui le contredéist,) si se +fist couronner en la cité de Rains. + + +_Ci faut la génération du grant empereur et roy Charlemaines._ + + +[281]Cy faut la lignée du grant roy Charlemaines et descent à la lignée et +aux hoirs Hues-le-Grant, que l'en nomme Cappet, qui duc estoit de France au +temps de lors. Mais puis fu elle recouvrée[282] au temps le bon roy +Phelippe-Dieudonné. Car il espousa, tout appenséement pour la lignée +Charles-le-Grant recouvrer[283], la royne Ysabelle, qui fu fille le conte +Baudouin de Henaut. Et cil Baudouin fu descendu de madame Ermangart, qui fu +fille Charles, le conte que le roy Hues Cappet fist tenir en prison à +Orléans, si comme l'istoire a là-dessus compté[284]: dont l'en puet dire +certainement que le vaillant roy Loys, fils le bon roy Phelippe, qui mort +fu à Monpencier au retour d'Avignon, fu du lignage le grant roy +Charlemaines; et fu en lui recouvrée la lignée Charlemaines, et son fils +aussi le saint hom qui fu mort au siège devant Thunes, et cil roy Phelippe, +qui maintenant règne et tous les autres qui de luy descendront, sé la +lignée ne deffaut, dont Diex et messire Saint-Denys la gart[285]! + + Note 281: Ce préambule et le chapitre entier de Hugues Capet sont + omis dans le manuscrit de Charles V, n° 8395. + + Note 282: _Puis fu-elle recouvrée._ Plus tard, la lignée de + Charlemagne rentra-t-elle en possession de la couronne. + + Note 283: _Tout appenséement pour, etc._ Précisément dans l'intention + de faire rentrer la couronne dans la famille de Charlemagne. + + Note 284: Le texte suivi par don Brial est, dans cette circonstance, + fautif. + + Note 285: On voit par ces dernières paroles que c'est au roi + Philippe-le-Hardi qu'il faut reporter la plus ancienne traduction de + nos chroniques. + + + + +CI COMMENCENT LES FAIS +DU ROY HUES CAPPET. + +* * * * * + + +§. + +ANNEE: 995. + +_Coment fist guerre à Arnoul, conte de Flandres; et coment à tort fist +dégrader l'archevesque de Rains. Coment le pape escomenia tous ceux qui +l'avoient dégradé; coment il fu remis en son siège, et de la mort le roy +Hues._ + +(En la nouvelleté que le roy Hues fu couronné, en la manière que vous avez +oï),[286] ne luy voult obéïr Arnoul, le conte de Flandres. Dont le roy +assembla grant ost et ala contre luy, et luy tolly tout Artois et tous les +chasteaux et forteresses qui estoient sur une eaue qui a nom Lys. Lors fu +le conte Arnoul moult dolent pour son dommage et pour la male volenté du +roy. Au duc Richart de Normandie s'en ala et luy pria moult qu'il +pourchassast sa paix vers le roy et vers les barons de France. Et le franc +duc, (qui pas ne prenoit garde à la desloiauté du conte, par cui trayson +meisme son père avoit esté occis), s'en ala au roy à parlement, et fist +tant vers luy que il pardonna au conte son mautalent et luy rendi sa terre. + + Note 286: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19._ + +[287]En ce temps estoit archevesque de Rains un preudhomme qui avoit nom +Arnoul. Frère avoit esté le roy Lothaire de bast[288]. Moult luy portoit le +roy grant envie, pour ce qu'il estoit du lignage le grant roy Charlemaines, +et le vouloit du tout esteindre et anéantir. Pour luy dégrader fist +assembler un concile en la cité de Rains; et fist semondre Seguin, +l'archevesque de Sens et tous ses évesques. En ce concile fist abatre et +deposer l'archevesque Arnoul par mautalent de son frère Charlon que il +tenoit en prison; et disoit que un bastart ne devoit mie estre en telle +prelacion. En prison le fist mettre avec Charles, son frère, en la cité +d'Orléans. En lieu de luy fist mettre et ordener au siège un moine qui +avoit nom Gerbers. Cil Gerbers estoit grant clers et philosophe et avoit +esté maistre à Robert, le fils le roy Hues; mais à la déjection de Arnoul +et à la promocion de Gerbers ne se voult oncques accorder le vaillant +Seguin, archevesque de Sens; tout l'eust le roy commandé, qui forment les +contraingnoit à ce qu'il s'accordassent à sa volenté: mais les autres +s'accordèrent à ce, qui plus doubtèrent un roy terrien que le souverain roy +des roys. Mais l'archevesque Seguin, qui plus doubtoit Dieu que homme, en +reprist le roy devant tous et le contredist tant comme il peust. De ce fu +le roy si durement courroucé qu'il le fist jeter hors de l'églyse +Nostre-Dame vilainnement. Trois ans demoura Arnoul desgradé. A la parfin fu +ceste chose annonciée à l'apostole, qui moult le porta grief. Tous les +évesques qui avoient Arnoul desgradé escommenia et qui avoient Gerbers +ordené. Et envoia l'abbé Léon à Seguin, l'archevesque de Sens, et luy manda +qu'il assemblast un concile en la cité de Rains et rappelast, sans demeure, +Arnoul et le restablist en son siège. Quant le conseil fu assemblé à Rains, +Seguin, l'archevesque, fist le commandement de l'apostole; et fu l'appelé +Arnoul de prison et restabli en son siège. Et Gerbers, qui bien entendi +qu'il avoit receu contre droit l'archeveschié, s'en repenti moult et +forment disputa contre l'abbé Léon messagier à l'apostole. La disputoison +d'eulx, qui moult est profitable, trouveras escripte ès fais des apostoles +de Rome. Après fu ce Gerbers esleu à l'archeveschié de Ravennes, par +l'empereur Othes et le peuple de la cité. Par plusieurs ans tint +l'archeveschié, jusques à tant que l'apostole mourut; lors requist le +peuple de Rome que il leur fust donné et ainsi fu-il apostole. + + Note 287: _Ex Orderici Vitalis ecclesiastica historia, lib. 1._ + (Voyez Historiens de France, tome X, p. 234.) Le même texte se trouve + dans la continuation d'Aimoin, lib. V, c. 45. + + Note 288: _De bast._ C'est-à-dire _bâtard_, quoiqu'en aient cru les + éditeurs du 10ème volume des Historiens de France. Dom Bouquet, comme + on sait, n'a poursuivi son excellent travail que jusqu'au milieu du + 9ème volume. Ses successeurs, moins habiles que lui, sont, jusqu'au + 12ème, doms Haudiquier frères, Housseau, Précieux et Poirier. + +L'an de l'Incarnation de Nostre-Seigneur neuf cens quatre-vins dix-huit +mouru le roy Hues. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys avec les autres +roys. Poi plus d'un an gouverna le roiaume de France[289]. + + Note 289: Ces dates sont inexactes. Hugues Capet fu couronné en 987, + et mourut le 24 octobre 996. + + + + +CI COMMENCE L'ISTOIRE +DU BON ROY +ROBERT. + +* * * * * + + + + +I. + +ANNEE: 998. + +_Coment le roy Robert fu preudhome et bien morigené et bon clerc. Et coment +il fit plusieurs nobles sequences de l'églyse. Après, coment Melun fu livré +par traïson, et coment il fu recouvré par le roy._ + + +[290]Auprès le roy Hues, gouverna le roïaume son fils, le roy Robert qui, +au temps, son père meisme, avoit esté couronné. Moult fu cil roy débonnaire +et attrempé, et l'un des mieux entechiés de tous les roys et des mieux +morigenés; preudom et loial, et moult aima sainte églyse. Bon cler fu et +merveilleux trouverre de beaux dis en sequences et en respons que l'en +chante en sainte églyse, comme la sequence du Saint-Esperit: _Sancti +Spiritûs adsit nobis gracia_; et le respons de la vigile de Noël: _O Judæa +et Jherusalem!_ et ce respons des martyrs: _O Constancia martirum!_[291] et +ce respons de Saint-Père: _Cornelius Centurio_. + + Note 290: _Ex chronicâ regum Francorum._ Des fragmens de cette + chronique renfermée dans le manuscrit du roi, fonds de Colbert + n° 1320, ont été données dans le tome X des Historiens de France, + p. 301. + + Note 291: La chronique de St-Bertin s'exprime ainsi: «Ipse habuit + uxorem reginam nomine Constantiam quæ semel rogavit eum ut aliquid in + ejus memoriam faceret. Composuit igitur _R. O Constantia martyrum!_ + Quod regina propter vocabulum _Constantia_, suo nomine credidit esse + factum.» + (Hist. de France, tome X, page 299.) + +Le jour de la feste Saint-Père un jour estoit à Rome: présens estoient +l'apostoile et les cardinaulx. Et le roy s'en ala à l'autel et mist dessus +une escro[292] ou cil respons estoit escript et noté; si l'avoit +nouvellement trouvé. Si cuidèrent tous qu'il eust fait une grant offrande; +et quant il y gardèrent si n'y trouvèrent autre chose. Et tout fust-il +grant cler, si fu il bon roy et vertueusement gouverna le roiaume et mist +soubs pié et plaissa[293] ses rebelles. + + Note 292: _Escro._ Billet, papier, rollet. La formule la plus commune + des mandats, dans le moyen-âge, commence ainsi: _Baillés escroe de + telle somme à, etc._ + + Note 293: _Plaissa._ Maltraita. + +[294]En sa nouvelleté avint que tandis comme Bouchart, le conte de Melun, +estoit à sa court, Gautier, un sien chevalier, et sa femme, en cuy garde le +chastel estoit demouré, le livra au conte Hues[295] par grans dons que il +luy donna. Au roy s'en complaint le conte Bouchart, et le roy manda tantost +au conte Hues, que il rendist au conte Bouchart son chastel que il luy +avoit mauvaisement soustrait. Cil qui se fia en la force du chastel pour la +rivière de Saine qui cueurt tout autour, remanda au roy que jà tant comme +il vivroit ne se rendroit né à luy né à autre. + + Note 294: _Willelmi Gemet. hist., lib. V, c. 14._ + + Note 295: Hues, comte de Troyes. + +De ceste response fu le roy moult couroucié. Au duc Richart de Normandie +manda qu'il venist à luy pour telle besoingne, et il y vint moult liement à +grant force de gent. Le chastel assist d'une part et le roy d'autre. +Drecier firent les engins et assaillirent forment et par jour et par nuit. +Si virent ceulx dedens que il ne le pouvoient longuement tenir contre la +force le roy: si orent conseil que il le rendroient sauves leurs vies. +Ainsi ouvrirent les portes et reçurent le roy et le duc dedens. Gautier, +qui le chastel avoit tray, livrèrent; et le roy le fist tantost pendre, luy +et sa femme, et puis rendi le chastel au conte Bouchart. Atant prist le duc +congié de retourner en son pays, et le roy le mercia moult de son secours. + +[296]_Incidence._--En celle année, qui fu neuf cent nonante et neuf, +commença Seguin, le vaillant archevesque de Sens, à restorer l'abbaïe +Saint-Pierre-de-Melun et y mist un abbé qui avoit nom Gautier. En ce temps +mouru le vieux Reinart, conte de Sens, qui maint mal avoit fait. Enseveli +fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens. Après luy tint la conté son fils +Fromont. Espousée avoit la fille Régnault, le conte de Rains[297]. + + Note 296: _Chronicon Hugonis Floriacencis._ (Historiens de France, + tome X, f° 220.) + + Note 297: _Comte de Rains._ Quel pouvoit être ce Regnault, comte de + Reims, mentionné par Hugues de Fleury? C'est la première fois qu'il + est parlé d'un comte laïe de cette ville, et c'est sans doute une + erreur. + +[298]_Incidence._--En cel an trespassa Seguin, le honorable archevesque de +Sens, qui fu l'an de l'Incarnation mil. Après sa mort fu l'églyse vaquante +un an. Tout le peuple de la cité requéroit que le archediacre Leuthaire +fust ordené. Cil Leuthaire estoit moult noble home de lignage et noblement +aourné de meurs, mais plusieurs estoient contraires à luy, pour ce qu'il +béoient à la dignité; et meismement le conte Fromont, fils le vieus +Raihart, qui descendu estoit et né de mauvaise racine, contredisoit sa +promocion pour un sien fils qui Brun avoit nom, dont il béoit à faire +archevesque. Mais autrement avint si comme Dieu le volt; car quant tous les +évesques furent assemblés, il jetèrent jus toute paour terrienne, et par la +volenté de l'apostole, ordenèrent l'archediacre Leuthaire. + + Note 298: _Hug. Flor. chronicon, anno 1000._ + + +II. + +ANNEE: 996. + +_Du duc Richart de Normandie; coment il ordena son fils Richart duc après +lui, et coment il mouru._ + + +[299]Le duc Richart de Normandie, lesquieux tesches sont exemple de bonne +vie, estoit jà moult desbrisié. Tant amoit paix que tous ceux que il savoit +en contens, il ramenoit en concorde ou par luy ou par ses messages. +Débonnaire père estoit à toutes gens de religion, au clergié prest aydeur. +Humilité essauçoit et abaissoit orgueil; les povres soustenoit, les veuves +et les orphelins nourrissoit et deffendoit. + + Note 299: _Willelm. Gemetic. hist., lib. IV, cap. 19._ + +Quant il senti qu'il affoibloioit, si appela, une heure, le conte Raoul, +son frère, et luy demanda conseil coment il ordoneroit de sa terre. Cil fu +moult esbahi quant le duc luy parla de telle chose; mais toutefois luy +conseilla qu'il ordenast du commun estat du pays. Ses nobles homs manda, et +fist devant tous venir son fils Richart et parla en telle manière: «Mes +chevaliers et mes compaingnons, je ay esté vostre sire jusques au jour +d'uy; mais puisque Nostre-Seigneur me vuelt à soy appeler, il me convient +de vous partir. Pour ce, vous prie sé vous oncques m'aimastes, que vous +obéissiez à mon fils, et que vous luy soyez loyaux ainsi comme vous avez +tousjours esté vers moy, car vous ne me povez plus avoir à seigneur.» Quant +il eut ainsi parlé en plourant, toute la sale fu remplie de cris et de +gémissemens, et quant ce fu passé si s'accordèrent à sa volenté: l'enfant +Richart reçurent à seigneur et luy firent feauté et hommage, et le duc +acoucha du tout, pour la maladie qui l'engregeoit. De ce siècle trespassa +plain de jours et rendi son esprit, entre les paroles d'oroison. + +(De son fils Richart peut-on moult de bien dire. A son père retraioit en +graces et en vertus et en toutes bonnes tesches; et si ne fait pas moins à +loer du père en victoire et en discipline de chevalerie.) [300]En armes fu +moult esprouvé noblement, et sagement conduisoit ses osts en bataille et +gouvernoit, et tousjours acoustumément avoit victoire de ses ennemis. Et +tout fust-il ainsi abandonné aux choses temporels et au tumulte du siècle, +si estoit-il ferme et entier en la foy crestienne et envers ceux qui Dieu +servoient humbles et dévots; si que plusieurs églyses et abbaïes +mouteplioit en son temps, soubs luy et soubs sa seigneurie. + + Note 300: _Id., lib. V, cap. 17._ + +[301]Un frère avoit le duc Richart qui Guillaume avoit nom; si luy avoit +donné la conté de Hiemes[302], mais il ne volt à luy obéir par aucuns +mauvais amonestemens, et se vouloit soustraire de son hommage. De ce le +chastia le duc aucunes fois par ses messages, mais amander ne se voult. A +la parfin le fist prendre et mettre en prison; touteffois eschappa-il en +derrenier par une corde que un sien chevalier luy pourchaça, et puis se +mist à la fuite. Par jour se reponnoit, qu'il ne fust apperçeu, et par nuit +fuioit tant comme il povoit. + + Note 301: _Id., lib. V, cap. 3._ + + Note 302: _Hiemes._ C'est le comté d'_Hiesmes_, ainsi nommé du bourg + d'_Exmes_ ou _Hiesmes_, à trois ligues d'Argenton. La chronique + latine, dont plusieurs fragmens sont transcrits dans les _Historiens + de France_, tome X, page 302, porte ici et plus bas: _Comitatum + d'Eu_. Guillaume de Jumièges écrit d'abord ici: _Oximensem + comitatum_; et plus bas: _Ocensem comitatum_. Wace de même distingue + le _premier fief de Guillaume_, + + A Willealme a _Vuismes donné_. + (Vers 6123.) + + du second, le _conté d'Ou_. + +Touteffois se pourpensa-il que il assouageroit la débonnaireté de son +frère, et que mieux luy valoit qu'il se meist en sa mercy que requérir la +débonnaireté d'aucun roy ou d'aucun conte qui au derrenier luy vaudroit +petit. En ce propos demoura et s'en ala à son frère qu'il trouva chasçant +en un bois. A ses piés se laissa cheoir et luy requist mercy, en pleurant, +quant il luy eut compté coment il estoit eschappé de prison. Et le duc le +leva de terre, et tantost luy pardonna son mautalent et luy donna la +contée[303], et l'aima puis tousjours comme son frère, et luy donna à femme +Elveline, une noble pucelle, fille d'un haut homme qui avoit nom Turchel. +De celle femme eut trois fils: Robert, qui sa contée tint après luy, et +Guillaume, conte de Soissons, et Hues, qui fu puis évesque de Lisieus. + + Note 303: _La contée._ Le mot est laissé en blanc. C'est l'_Ocensum + comitatum_ de Guillaume de Jumièges. + + +III. + +ANNEE: 1002. + +_Coment Edelred, le roy d'Angleterre, envoia grans gens d'armes en navie +pour destruire Normandie, coment les Normans les mirent tous à mort._ + + +[304]_Incidence._--En ce temps avint que Edelred le roy d'Angleterre qui la +seur du duc avoit espousée assembla grant navie et l'envoia sur le duc +Richart pour soy vengier d'aucuns contens qu'il avoit à luy. En celle +besoingne eslut les meilleurs de tout son règne et leur commanda qu'il +destruisissent toute la Normandie avant eulx sans néant espargnier, fors +que seulement l'églyse Saint-Michiel au Péril-de-Mer, car à si saint lieu +n'à si religieux ne doit nul s'adresser pour mal faire. Et leur commanda +que quant il aroient toute Normandie arse et destruite que il préissent le +duc Richart de Normandie et luy amenassent les mains liées darrière le dos. +Eux se partirent d'Angleterre et arrivèrent en Normandie au rivage de +Saine; de leur nefs issirent et boutèrent le feu ès villes et es hameaux +dessus la marine. Ceste nouvelle vint à Nigel, un prince de Costentin: lors +assembla la chevalerie et les gens de pié du pays; sur les Anglois +coururent et firent d'eulx si grant occision que il n'en demoura que un +tout seul qui aux autres racompta leur meschéance. Cil s'en estoit fuy et +se tenoit loing de la bataille; et quant il vit la dolour et l'occision de +leur gent, si s'en fuy à ceulx qui leur nefs gardoient et leur compta la +mortalité de leur gent; et ceulx s'assemblèrent tous en trois des meilleurs +nefs et des plus fors et se traistrent en un rigort de mer[305] à grant +paour de leur vie, leurs voiles tendirent et s'en fuirent arrière en +Angleterre; et quant le roy Edelred les vit, si leur demanda tantôt le duc +Richart; et il luy respondirent qu'il n'avoient oncques le duc veu, mais il +s'estoient combattus à leur grant malavanture à la gent d'une contrée si +fort et si cruel qu'il avoient tous ses chevaliers occis; et quant le roy +Edelred oï ces nouvelles, il eut grant honte et s'apperçu lors de sa folie. + + Note 304: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 4._ + + Note 305: _Rigort de mer._ Golfe, anse. «_In sinum maris_ ne + conferentes.» + +[306]Bien véoit Geoffroy, le conte de Bretaingne, la valeur du duc Richart +et coment il s'accroissoit tousjours en force et en richesse: si se pensa +que plus fors et plus seur en seroit s'il avoit l'amour et l'alliance de si +grant prince par aucune affinité. Par le conseil de sa gent, issi de +Bretaingne et s'en vint à sa court moult noblement; et le duc le reçut +moult honnorablement et le retint avec luy par aucuns jours; et quant il +vit que le duc l'eut si noblement receu, si demanda en mariage une sienne +sereur qui avoit nom Hadvis. Moult estoit belle et honneste et sage. Et le +duc luy octroïa moult volentiers, par le conseil de sa gent. Là meisme +l'espousa-il à grant solempnité. Après les nopces se parti le conte à grant +dons et retourna en son pays liément. En ceste dame engendra, puis, deux +fils: Huedes et Alains, qui puis furent hoirs de sa terre. + + Note 306: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 5._ + + +IV. + +ANNEE: 1011. + +_Du descort qui fu entre le duc Richart de Normandie et Huedes, le conte de +Chartres. Et coment le roy Robert les mist en pais._ + + +[307]En ce temps espousa Huedes, le conte de Chartres, Maheut, une des +sereurs du duc Richart, et luy donna en douaire la moitié du chastel de +Dreux qui siet sur la rivière d'Avre[308]. Si avint que celle dame mouru +sans hoirs. Après sa mort volt le duc reprendre celle terre qu'il luy avoit +donnée en douaire; mais le conte Huedes qui moult estoit malicieux ne luy +voult laissier le chastel de Dreux, et le duc assembla son ost et s'en vint +sur la rivière d'Avre. Là fonda un chastel qui a nom Tillierres[309]; moult +le fist bien garnir et prist la garnison en la terre le conte Thibaut. +Après le livra en la garde le conte Noel de Coustance, et Raoul de +Thoen[310] et Rogier son fils; lors s'en départi et renvoya chascun en son +pays. Et le conte appareilla son ost et appella en son ayde le conte Huedes +du Mans et Galleran, le conte de Meulent; ainsi chevauchèrent toute nuit. +Au matin vindrent leurs coursiers à toutes leurs armes devant le chastel de +Tillières; et quant les barons qui dedens estoient les apperçurent, si +gardèrent les entrées du chastel de leur gent meisme, et puis issirent hors +contre eulx et les desconfirent en bataille en pou d'eures; si que il en y +eut d'occis la plus grant partie; et les autres s'en fuyrent là où il +porent mieux; le conte Huedes et le conte Galleran s'en fuyrent et se +mirent au chastel de Dreux; mais le cheval sur quoy le conte Huedes estoit +chay mors; et le conte s'en fui tout à pie jusques à un parc de brebis et +despouilla le hautbert de son dos et le couvri en un champ, au royon[311] +d'une charrue: et puis vesti le mantel d'un bergier et portoit les cloies +du parc, d'un lieu en autre, sor ses épaules pour soy plus desguyser, qu'il +ne fust apperçu de ses ennemis; et disoit aux Normans qui enchausceoient +les fuyans que il se hastassent, car cil n'estoient pas loing d'eulx. Quant +il furent oultrepassé, il prist un bergier pour soy conduire parmy les +bois. Au tiers jour vint au Mans à quelques paines, les piés et les jambes +escorchiés d'espines et des chardons. + + Note 307: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 10._ + + Note 308: Notre traducteur n'est pas exact ici; Guillaume de Jumièges + ne dit pas que Dreux fût situé sur la rivière d'_Avre_, mais que le + duc de Normandie donna, avec la moitié du château de Dreux les + terrains qui touchoient au fleuve d'Avre. «Cui dux medietatem + Dorcasini castri dedit dotis nomine, cum terrâ super Arvæ fluvium + adjacente.» L'Arve se jette dans l'Eure, à une lieue au-dessous de + Dreux, et il s'agit ici sans doute des terrains renfermés entre + l'Eure et l'Avre; peut-être tout l'ancien Thimerais. + + Note 309: _Tilliers_ ou _Tillières_, situé sur la rivière d'Avre, à + une lieue de Verneuil. + + Note 310: _Thoen_ ou _Tony_, nom d'une famille ancienne dont le fief + seigneurial étoit _Tony_, près de Gaillon. + + Note 311: _Au royon._ Au sillon. «Sub telluris sulco.» + +[312]Quant le duc Richart vit que le conte Huedes estoit si esmeu contre +luy, et monté en telle forcennerie que il s'efforçoit en toutes manières de +luy tollir terre, si envoya ses messages à deux roys païens pour querre +secours: à Olau le roy de Noronce[313] et Lacman le roy de Souabe. Les roys +reçurent volentiers les messages et leur donnèrent beaux dons, et mandèrent +au duc par eulx meismes qu'il vendroient prochainement à grant gent, si +comme il firent: car il arrivèrent en Bretatngne à grant navie; et les +barons s'assemblèrent de toutes pars et cuidèrent les païens surprendre et +despourveus; mais ceulx qui bien seurent leur venue si s'appensèrent d'une +nouvelle malice; si firent fosses parfondes et larges par dessoubs et +estroites par dessus, parmy les champs où les Bretons devoient venir; et +ceulx qui vindrent isnellement sur eulx que il cuidoient avoir surpris +chéyrent en ces fosses et tant en y eut d'occis que pou en eschappa de +celle bataille. Et les païens passèrent plus avant et assistrent la cité de +Dol et la pristrent et ardirent; et occirent Salemon, avoué[314] du lieu. + + Note 312: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 11._ + + Note 313: _Noronce._ «Olaum scilicet Noricorum (rex).» Olaüs, roi de + Norwège. + + Note 314: _Avoué._ Gouverneur, commandant. + +Après ceste destruccion se retrairent en leurs nefs et singlèrent tant +qu'il vinrent là endroit où la rivière de Saine chiet en la mer. Contre +mont nagièrent jusques à Rouen et le duc Richart les reçut liément. + +[315]De la persécucion que les païens eurent faite en Bretaingae fu le roy +Robert moult couroucié; et quant il fu certain que le duc Richart les avoit +mandés pour destruire le conte Huedes de Chartres si se doubta moult que il +ne s'espandissent par France. Tous ses barons manda à Coldres, et si manda +aussi le duc Richart et Huedes le conte de Chartres. La cause de la +discencion entendi et fist tant qu'il s'accordèrent à paix, en telle +manière que le conte Huedes rendroit le chastel de Dreux et le duc aroit la +terre qui siet sor la rivière d'Avre; et que le chastel de Tillières +demourroit en ce point en la main le duc et de ses hoirs. Ainsi fu faite la +paix. Et le duc s'en retourna lié et joyeux à ses deus roys. Largement les +soudoia, si retournèrent en leur pays, tout appareilliés de retourner à son +mandement. Mais ains que Olau, le roy de Noronce, s'en retournast, +guerpi-il la fausse créance des ydoles, il et une partie de sa gent, par la +prédication Robert, l'archevesque de Rouen, et fu baptisié par la main +d'iceluy Robert, et retourna en son pays moult lié pour la foi crestienne +qu'il avoit receu; puis la garda moult fermement tousjours. De sa gent +meisme fa puis traïs et martirié pour sa foy, et resplandist encore par +vertus et par miracles au pays de celle gent. (Et garissent les gens du +païs de vilaines maladies quant il le requièrent. Et est un autel fondé en +l'onnor de luy en l'églyse des Frères meneurs de Paris)[316]. + + Note 315: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 12._ + + Note 316: Cette parenthèse, qui n'est pas traduite du latin, se + trouve dans un petit nombre de manuscrits. L'église des + Frères-Mineurs ou Cordeliers a été détruite vers 1792; elle étoit + placée tout prés de l'école actuelle de Médecine. + + +V. + +ANNEE: 1026. + +_Coment le duc Richart prist à femme la fille le conte Geofroi de +Bretaingne, et eut trois fils de cette dame; et coment Richart, son fils, +fu duc après luy._ + + +[317]Le duc, qui encore n'avoit esté espousé, desiroit moult avoir hoir +pour sa terre tenir. Au conte Geofroy de Bretaingne demanda une sienne +fille; Judith avoit nom; moult estoit belle dame et bien morigénée; et le +conte, qui moult en fu lié, luy amena jusques au mont Saint-Michiel. De +celle dame eut puis trois fils: Richart, Robert et Guillaume. Cil Guillaume +fu puis moine à Fescamp. Et si eut trois filles: la première eut nom Alis; +celle espousa Renaus, le conte de Bourgoingne, et en eut deux fils: Guy et +Guillaume. Et l'autre eut Baudouyn, le conte de Flandres. Et la tierce +mouru pucelle. Ce conte Geofroy de Bretaingne vint en ce temps à Rome en +pélerinage: toute sa terre et ses deux fils, Huedes et Alain, laissa en la +garde le duc Richart. Mort fu si comme il s'en retournoit. + + Note 317: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 13._ + +[318]En ce temps espousa le conte Renaus de Bourgogne[319], une fille du +duc qui eut nom Adeline. Long-temps après avint que le conte Huedes de +Chaalons prist par trayson Josselin et le conte Renaus et Berart. Le duc +Richart, qui ce seut, manda au conte Huedes qu'il délivrast son gendre pour +l'amour de luy; mais cil ne le voult faire, ains commanda moult +orgueilleusement qu'il fust plus estroitement gardé que devant. Ces paroles +furent rapportées au duc. Tantost manda à son fils Richart qu'il +appareillast grant ost et entrast en la terre le conte de Chaalons pour +venchier[320] ceste honte. Cil le fist ainsi et assist le chastel de +Milmande[321], ceulx du chastel se tindrent et ceulx du dehors assaillirent +si fort qu'il prinstrent le chastel et ardirent femmes et enfans, et +quanqu'il avoit dedens: puis s'en alèrent à Chaalons et dégastèrent devant +eux la terre le conte Huon; et quant il vit qu'il ne pouroit durer, il +meisme prist une sele chevaleresse[322] et vint devant Richart l'enfant en +priarit mercy humblement de son mesfait. Lors rendi le conte Renaut et +donna bons ostages qu'il iroit à Rouen au duc Richart pour faire l'amende à +sa volenté. Ainsi retourna l'enfant Richart au duc son père. + + Note 318: _Id.--id., c. 16._ + + Note 319: _Renaus de Bourgogne._ «Rainaldus trans Saona fluvium + Burgundionum comes.» + + Note 320: _Venchier._ Venger. Nous gardons encore le mot revanche. + + Note 321: _Milmande._ Wace écrit _Mismande_, et Guillaume de Jumièges + _Milinandum_ ou _Milbiandum_. On n'a pas bien reconnu ce lieu, jusqu'à + présent.» + + Note 322: _Une sele chevaleresse._ Une selle de cheval. «Equestrem + sellam ferens humeris.» + +[323]Au duc Richart, où tant avoit de graces et de bien, approchoit le +terme de sa fin. Quant il senti que sa maladie luy croissoit, il manda +Robert, l'archevesque de Rouen, et tous les nobles hommes de Normandie; et +leur dist qu'il ne povoit pas vivre longuement. Lors commencèrent tous à +plourer. Au derrenier appela son fils Richart et le fist duc de Normandie, +par le conseil de ses barons. A son fils Robert donna la conté d'Eu[324], +en telle manière qu'il en fist hommage à son fils Richart, comme à son lige +seigneur: et quant il eut ordené de son testament et d'autres besoingnes +temporels, si trespassa de ce siècle, en l'au de l'Incarnacion mil +vingt-six ans. + + Note 323: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 17._ + + Note 324: _D'Eu_ ou mieux d'_Hiesmes_. «Robertum comitatûs _Oximensi_ + præfecit.» + + +VI. + +ANNEE: 1026. + +_Coment les Bourguignons ne vouldrent recevoir à seigneur le roy Robert, et +coment par force d'armes il les soubmist. Coment il ferma le chastel de +Montfort et d'Espernon; et coment Thibaut File-estoupe ferma le chastel de +Montlhery._ + + +[325]En ce temps mouru Henry, le duc de Bourgoingne. Toute sa terre laissa +au roy Robert, mais les Bourguignons ne le vouldrent pas recevoir à +seigneur; ains reçurent le conte de Nevers, qui avoit nom Landry, en la +cité d'Aucère, ainsi comme avoué contre le roy. Et le roy appela en son +aide Richart, le duc de Normandie, qui à luy vint à grant ost. Son ost +assembla d'autre part et assist la cité d'Aucère longuement; et tant i +séist que ceulx dedens luy rendirent par force la cité et la contrée et +Landry à sa volenté. Après mist le siège devant le chastel d'Avalon, et si +longuement y séist qu'il affama le chastel; et convint que ceulx dedens luy +rendissent la forteresse, et qu'il fussent obéissans à sa volenté. Atant +retourna en France et le duc en Normandie. + + Note 325: _Chronicon Hugonis Floriacensis, anno 1002._ + +[326]En ce temps mouru Fromont, le conte de Sens. Après fu quens son fils +Renart, le plus desloiaux de tous les desloiaux. Si grant persécucion fist +aux églyses, que si grant ne fu oïe puis le temps des païens. Pour ce grief +que les églyses souffroient, l'archevesque Leuthaire estoit en si grant +angoisse de cuer qu'il ne savoit qu'il péust devenir. Mais touteffois +estoit-il en oroisons et en vigiles et prioit la divine pitié que elle luy +envoiast secours. Dedens la cité estoit le conte Renart aiant garnison de +sa gent et la tenoit à force contre le roy et contre l'archevesque. Mais +touteffois la prist l'archevesque par le conseil Renaut l'évesque de Paris +et tantost la livra au roy Robert. Le conte Renart eschappa et s'enfui tout +nu. Fromont, son fils[327], et les autres chevaliers de la garnison +s'enfuyrent en la tour et la tindrent tant comme il porent contre le roy, +et le roy la fist assaillir par meisme jour. En la parfin la prist, et +prist tous ceulx qui dedens estoient. Fromont, le fils le conte Renart, +envoïa en prison à Orléans, et là mourut. + + Note 326: _Id.--id., anno 1005._ + + Note 327: _Son fils._ Le latin dit: _Son frère_. + +[328]En ce temps fu faite banie de la seigneurie de Saint-Denis.[329]Cil +roy Robert ferma le chastel de Montfort et d'Esparnon. Une dame de Nogent +eut espousée; de celle eut deulx fils, Simon et Amaury, et cil Simon fu père +Amaury de Montfort et Berte la contesse d'Anjou; et cil Amaury fu père +Simon le conte de Montfort et la contesse de Meullent. Et madame la +contesse d'Anjou eut un fils qui eut nom Fouques, conte fu d'Anjou et puis +roy de Jhérusalem. Cil Fouques fu père Baudouin et Amaury, qui ambedeulx +furent roys de Jhérusalem l'un après l'autre. Et de cestui Fouques issi +aussi Geffroy, le conte d'Anjou, et la femme Thierry, le conte de Flandres. +Et cil Geffroy fu père le roy Henry d'Angleterre. Et sa suer, la contesse +de Flandres, eut deux fils: Philippe, le conte de Flandres, et Mathieu, le +conte de Bouloingne, et une dame qui fu femme Hues d'Oisy. + + Note 328 Par _banie_, je crois qu'il faut entendre suppression, + extinction de la souveraineté qu'affectoient encore, en certains cas, + les rois de France et les seigneurs voisins de l'abbaye de + Saint-Denis. Le continuateur d'Aimoin, qui semble avoir ici copié le + texte original de notre traduction, pourroit faire soupçonner d'une + légère infidélité cette dernière. Il porte: «In tempore regis Roberti + _Bema_ fuit de dominio Sancti-Germani.» Mais qu'est-ce que _Bema_? + + Note 329: Le tome X des Historiens de France n'a pas donné le texte + latin des passages suivans ni ces passages eux-mêmes. La raison qu'en + donnent les éditeurs est que les faits n'appartenoient plus au règne + de Robert. (Voy. pour le latin la continuation d'Aimoin, lib. V, + c. 46.) Au reste, le texte latin du continuateur d'Aimoin et du + chroniqueur anonyme a sans doute été tronqué dans cet endroit. Ce + doit être un seigneur nommé Amaury, qui, _au temps du roi Robert_, + auroit fortifié _Montfort_, auroit épousé une dame de Nogent, etc. + +Au temps le roy Robert, ferma le chastel de Montlhery un sien forestier qui +avoit nom Thibaut File-estoupe. Cil eut un fils qui avoit nom Guy. Cil Guy +espousa la dame de La Ferté et de Gomez. De cette dame eut deux fils: Mille +de Bray et Guy le Rouge, et cinc dames, la contesse de Reiteste et +Bonnevoisine de Pons: Elysabel, femme de Jocelin de Courtenay, et la dame +de Puisat et la dame de Saint-Valery. + +Cil Mille de Bray engendra Guy Troussel (qui puis s'en a fui d'Antioche et +laissa en la cité le bonne chevalerie assiégée des Sarrasins), et si +engendra Thibaut La Bouffe et Millon, que Thibaut de Creci estrangla en +trayson, et Renaut, l'évesque de Troies, et la mère Simon de Broies, et la +mère Simon de Dampierre, et la mère Hues de Plancy, et la mère Mille Crecy, +et la mère Salon, le visconte de Sens; et Guy engendra Hugues de Crecy, et +Biotte, la mère le visconte de Gastinois, et la mère Ymbert de Beaujeu, et +la femme Anseau de Gallande et Biétris, contesse de Pierrefons. + +Au temps le roy Robert, fonda le chastel de Courtenay, Haston, le fils d'un +gastelier du chastel Renart, chevalier fu par son sens et par son +avoir[330]. Une grant dame espousa dont il engendra Jocelin de Courtenay, +et cil Jocelin espousa la fille le conte Gieffroy-Foirole. De celle dame +eut deulx fils[331] Guy et Renart, le conte de Joingny. Icil Jocelin, après +la mort de celle première dame, espousa Ysabelle, la fille Millon de +Montlhery. En celle engendra Millon de Courtenay, et Jocelin, le conte +d'Edesse, et Gieffroy Capalu. Cil Mille de Courtenay engendra trois fils de +la sereur le conte de Nevers: Guillaume, Jocelin et Renaut. Cil Renaut +engendra la femme Pierre, le frère le roy et la femme Avalon de Selgny. + + Note 330: _Gastelier._ Pâtissier. Le latin se contente d'ajouter: + _Militari honore se fecit sublimari._ + + Note 331: Ici notre traducteur passe un degré: «Filiam comitis + Gaufridi Foerolem ex quâ genuit unam filiam quæ duos filios habuit.» + + +VII. + +ANNEE: 1026. + +_Coment le roy Robert donna plusieurs dons et privilèges et franchises à +l'abbaïe de Saint-Denis. Après coment il trespassa._ + + +[332]De ce roy Robert peut l'en moult de bien dire. Grant amour, grant +affeccion avoit à sainte églyse et à tous les sains de paradis, +[333]meismement aux glorieux martirs Saint-Denys et à ses compaingnons que +il tenoit à patrons et à deffendeurs du roïaume, si comme il pert aux +chartres de ses dons et des franchises qu'il donna à l'églyse, si comme +nous dirons ci-après. A un corps saint qui léans gist, et a nom saint +Ypolite, avoit merveilleusement grant dévocion et grant amour. Jà n'éust si +grant besoing pour quoy il fust au pays qu'il ne venist à sa feste, qui est +au mois d'aoust, deulx jours devant l'assompcion Nostre-Daine. Pour ce que +la feste fust encore plus solempnel, pour la présence de si grant homme, +estoit en my le couvent, et tenoit cuer avec le chantre tout revestu d'une +riche chappe de pourpre que il avoit fait faire pour soy proprement; et +tenoit en sa main le royal ceptre, et alloit par my le cuer de renc en +renc, chantant et exortant son couvent à chanter comme cil qui ardemment +amoit Dieu et sainte églyse. Si s'esjoïssoit avec les esjoïssans et +chantoit avec les chantans et par grant melodie de voyes faisoit prières +aux oreilles du souverain juge, de cuer et de bouche, et ainsi estoit +adés[334], jusques à tant que la messe estoit chantée. + + Note 332 Cette phrase se retrouve dans toutes les chroniques + anciennes. + + Note 333: A compter de là, notre traducteur suit, non pas les + paroles, mais le sens du _Liber de reliquiis ecclesiæ + Sancti-Dionysii_, publié par Duchesne, tome IV, p. 146. Le passage + auquel se rapporte notre traduction est transcrit dans le tome X des + Historiens de France, p. 380. + + Note 334: _Adés._ Toujours. + +Maintes belles chartres donna à l'églyse; la première, si fu que il +l'affranchi de maintes mauvaises coustumes, que ses sergens alevoient en la +ville et dehors[335]. Et si donna sa court et son palais que les autres +roys avoient tousjours eus léans, et y venoient tenir leur court aux festes +solempnels, comme à Noël et à l'Epiphanie et à Pasques et à la Pentecouste; +et de ce les franchi si que nuls roys ne puet né ne doit jamais i tenir +court, pour ce que le couvent soit en paix et qu'il puisse mieux entendre à +Dieu, faire prier pour le roy et pour l'estat du royaume; [336]et voult que +l'églyse fust absoulte du grief de tous ses voisins et meismement de +Bouchart à la Barbe qui lors tenoit un chastel en fié de l'églyse en une +île de Saine, de par sa femme, et sa femme d'un sien mary qu'elle eut eu +devant, qui avoit nom Hues Basset. Moult genoit cil Bouchart l'églyse et +ses hommes. Au roy s'en complaint l'abbé Vivien, qui l'églyse gouvernoit +pour le temps de lors. Amonesté fu que il se cessast de ces griefs; et pour +ce que cesser ne se volt, le roy, par le conseil de ses palatins[337], +commanda que le chastel feust abatu; et pour ce que le roy savoit bien que +cil Bouchart estoit esmeu contre l'églyse, il ordonna pour bien de paix, +par la volenté de l'abbé et du couvent, et permist qu'il fermast une +forteresse à trois miles de Saint-Denis[338] qu'il appelent Montmorency de +lez la fontaine Saint-Walery; par tel condicion que cil Bouchart et tous +ceux qui, après luy, seroient seigneur de celle forteresse, feroient +hommage à l'églyse du fié qu'il tenoit de par sa femme en la devant dite +isle, et au chastel de l'églyse et aux autres lieux. Et, avec tout ce, fu +adjousté que les fiévés[339] qui demourroient à Montmorency se metroient en +ostage en la court l'abbé deux fois en l'an: à Pasques et à la feste +St-Denys; né en nulle manière ne requerroient congié d'issir hors de laens +jusques à tant qu'il eussent respondu et rendu raison des choses de +l'églyse qui avoient esté soustraites, aménuisiées ou prises par Bouchart +ou par ses hommes, et qu'il auroient faite plenière satisfacion, selon +droit, au martir saint Denys de toutes ces choses, à la volenté de l'abbé +et du couvent. Et quiconque seroit trouvé en meffait vers l'églyse, et +s'enfuyroit après pour garantie à Montmorency, dedens les quarante jours +que Bouchart ou ceus qui après luy seront, seroit amonesté de par l'abbé +pour la justice de ce fait, il en ainenra le maufaiteur par devant l'abbé, +en sa court, pour justicier, par devant luy. Et se le maufaiteur ne se +veult ottroier aux condicions nommées, Bouchart ou ses successeurs le +boutera hors de toute sa seigneurie et le doivent avoir comme ennemy de +l'églyse jusques à tant qu'il s'abandonnera à justice de l'abbé. Toutes ces +condicions jura Bouchart pour luy et pour tous ceulx qui après luy +vendroient, en la présence du roy et des barons. + + Note 335: Voyez la charte dont il s'agit, Hist. de France, tome X, + p. 581. + + Note 336: _Ex chronicâ anonymâ._ Voyez Histor. de France, tome X + p. 303. Voyez aussi pour les détails l'autre charte de Robert, + reproduite dans le même volume, p. 593. + + Note 337: Plusieurs manuscrits ont au lieu de ces derniers mots: _De + son plaisir_. + + Note 338: _De Saint-Denis._ La charte dit: «Tribus leugis a castello + Sancti-Dionysii.» Ce château étoit Montjoie, et ce que l'on ignore + communément, c'est que ce château de Montjoie a été l'occasion du cri + de guerre de nos vieux rois de France: _Montjoie Saint-Denis!_ + + Note 339: _Les fiévés._ Ceux qui relevoient du fief. + +Après, conferma la chartre du roy Dagobert, fondeur de l'églyse, qui +commence au dessoubs de Mont-martre, au lieu proprement où le martir fu +décolé, et dure jusques à la voie commune qui mène à Louvres, que quanques +est contenu dedens celle enceinte est au pouvoir et au droit de l'églyse en +toutes justices et en tous cas, soit en voies communes et privées. Maintes +autres belles chartres donna à l'églyse qui ne sont pas cy nommées. + +De ce siècle trespassa ce glorieux roy, en l'an de l'Incarnacion mil et +trente et un; et fu ensépulturé au cimetière des roys, c'est l'églyse +Saint-Denys qu'il avoit tant amée et honorée. + +[340]_Incidence._--Par l'enticement des fils au deable, commença contens +entre le jeune duc Richart et son frère Robert, qui, pour luy grever, se +mist au chastel de Falaise. Et le duc assembla son ost et assist le +chastel, longuement y fist assaillir; mais à la parfin firent-il paix +ensemble, et revint le conte Robert à sa subjeccion. A tant se despartirent +en bonne paix, et le duc Richart desparti son ost et retourna à Rouen, et +assez tost après mourut-il et plusieurs autres de sa gent, et cuida l'en, +certainement, que il fussent empoisonnés. Un petit fils eut qui avoit nom +Nicolas; à lettres fu mis en enfance, et fu puis moine de Saint-Oen de +Rouen et gouverna l'abbaïe glorieusement plus de cinquante ans après la +mort l'abbé Herfast. + + Note 340: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 2._ + +[341]La duchée tint après le duc Robert. Jà soit ce qu'il fust fier et +couragieux vers les rebelles et vers ses ennemis, si estoit-il doulx et +humble vers l'églyse et vers ses ministres. + + Note 341: _Id.--id., c. 3._ + + +_Ci fine l'istoire du bon roy Robert_ + + + + +CI COMMENCENT LES GESTES +DU ROY HENRI. + + + +* * * * * + + + + +I. + +ANNEE: 1031. + +_Coment la royne Constance voult déshireter Henri, son ainsné fils, du +roïaume, et voult faire roy de Robert, son mainsné fils. Et coment le roy +Henri humelia l'orgueil de sa mère et de tous les traitres._ + + +[342]Des hoirs Robert, roy de France, estoit l'ainsné Henri. La royne +Constance, qui pas ne l'amoit comme mère ains le haioit comme marastre, +s'efforçoit en toutes manières de luy deshireter de la couronne, et de +couronner en lieu de luy Robert, son frère, duc de Bourgoingne. Pour ce, +s'enfui-il au duc Robert de Normandie, et luy requist, par la foy que il +luy devoit, que il fust en s'aide, envers sa mère, qui deshireter le +vouloit. Et le duc le reçut moult honorablement et luy donna de beaux dons; +et pou de temps après, luy donna armes et chevaux et l'envoia à son oncle +Mangier, le conte de Corbueil, et luy manda que il commençast et +contrainsist tous ceulx de son païs qu'il verroit qui seraient rebelles à +venir à l'hommage de Henri, leur seigneur. Il meisme mist bonne garnison de +chevaliers par tous les chasteaux de France qui près de luy estoient; et +ceulx qui à l'hommage le roy ne voloient venir, contrainst et humilia si +que par force les y convint venir pour faire sa volenté. + + Note 342: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 7._ + +(Ainsi parolent une manière de croniques; et si, n'est-ce pas chose +contraire à ce que un autre dit, qui ainsi parole: Que)[343] la royne +Constance eut du roy Robert trois fils et une fille. Le ainsné fu cil +Henri, le second Robert et le tiers Hues, qui fu puis évesque d'Aucère; et +la fille eut nom Adelinde, qui fu puis femme Regnault, le conte de Nevers. +(Et puis si dient, en continuant la matière)[344], après que le roy Robert +fu mort, que la royne Constance prist et saisi grant partie du royaume, +comme Senlis, Sens et le chastel de Béthizy et de Melun, le Puisat[345], +Dammartin, Poissy et mains autres chasteaux et cités. Et tant avoit jà fait +qu'elle avoit à elle alié maint baron de France et de Bourgoingne qui +avoient laissié et adossé le roy Henri, leur droit seigneur; et +espéciaument Huedes, le conte de Champaingne, à qui elle avoit donné une +partie de la cité de Sens; si béoit en toutes manières à faire couronner +son mainsné fils, Robert, le duc de Bourgoingne. Et le roy Henri, qui +estoit chevalereux, vit que sa mère le vouloit ainsi deshireter, que par +elle, que par ses aides. Si assembla son ost et fist tant que par ses armes +et par sens, il abati l'orgueil de sa mère, et seurmonta tous et humilia +ceulx qui estoient contre luy. Et la première de ses batailles si fu contre +su mère, et fu le chastel de Poissy le premier qu'il recouvra. Après assist +le Puisat, et puis Meaux, et puis Melun et tous les autres aussi. Et quant +la mère vit la force et la vigueur de luy, si luy fu tart que elle se fust +accordée: à luy fist si bonne paix qui tant comme elle vesqui puis luy +porta foy et loïauté. Tantost après courut le roy sur Huedes, conte de +Champaingne, et luy tolli le chastel de Gournay et la moitié de Sens, que +sa mère luy avoit donnée, et le renvoïa arrière en sa seigneurie. Et après +courut sus Baudouyn, conte de Flandres[346], et assist longuement aucuns de +ses plus fors chasteaux; et à la parfin les prist-il et les abatti. + + Note 343: Cette seconde chronique est entrée dans la continuation + d'Aimoin et dans le texte d'Hugues de Fleury. Voyez _Aimoni, lib. V, + c. 47_. + + Note 344: _Hug. Floriac. chronicon, anno 1031._ (Voyez Historiens de + France, tome XI, p. 158.) + + Note 345: _Le Puisat._ Latinè: _Pateolum_. Le _Puiset_, entre Étampes + et Orléans. + + Note 346: Le texte d'Hugues de Fleury est ici mal rendu. Celui-ci dit + que le roi, de concert avec le marquis de Flandres Baudouin, renversa + Merville, château de Hugues Bardoul, et qu'après un siège de deux + ans, il entra dans le château de _Petuera_. «Post hæc verò, cum + _marchione_ Flandrensium Balduino, Hugonis Bardulfi castellum + Merisvillam evertit; et Petueram castrum, biennali obsidione + conclusum, suam redegit in potestatem.» + +[347]En ce temps avint que Huedes, le conte de Champaingne, dont nous avons +parlé, assembla grant ost et grant orgueil contre les Allemans et les +Lorrains. Bataille y eut grant et périlleuse. En la parfin fu-il desconfi +et fu occis en fuyant devant la cité de Troies. Deux fils avoit: Thibaut, +Estienne. Thibaut, l'ainsné, eut Chartres et Tours, et son frère Troies et +Meaux. + + Note 347: _Hug. Flor., anno 1037._ + +Assez tost après commencèrent cil deux frères à mouvoir guerre contre le +roy Henri, et le roy se combati premier contre Estienne, le mainsné, et le +desconfi et chaça assez légièrement, et prist, en celle bataille, le conte +Raoul. Après vainqui Galleran de Meulant[348] et saisi toute sa terre. +Après ces choses, le roy esmeut Geffroy, le conte d'Anjou, à guerroier +contre Thibaut, l'ainsné des fils le conte Huedes de Champaingne. La cité +de Tours assist, par l'assentement le roy; et le conte Thibaut vint là à +tout son povoir; et le conte Geffroy ala contre luy à grant force, et se +combati à luy et le prist à la parfin, et sept cent soixante chevaliers; et +assez tost après prist la cité de Tours. + + Note 348: _Meulant._ _Medandicum_ ou _Meldanticum_. + +En ce temps fonda le roy Henri l'églyse de Saint-Martin-des-Champs de lez +Paris: et Geffroy, le conte d'Anjou, en fonda une autre[349] de la +Sainte-Trinité au chastel de Vendosme. + + Note 349: _Une autre._ Hugues de Fleury dit: _Coenobium_. + + +II. + +ANNEES: 1031/1035. + +_Coment le duc Robert de Normandie ala au saint voïage d'outremer, et +coment il mouru au retourner._ + + +(Robert, le duc de Normandie, dont l'istoire a dessus parlé, homme plain de +bonnes graces et de toutes bonnes meurs, ne forlignoit pas de la lignée +dont il estoit descendu, ainsi s'efforçoit plus et plus d'ensuivre les +nobles fais de ses ancesseurs; moult estoit renommé par victoires et par +oeuvres de miséricorde. Mais pour ce que n'est pas notre entencion de +retraire les fais des Normans, fors par incidences et là où elles +s'afferront, ne voulons-nous pas tous ces fais descrire; car trop y aroit à +faire. Mais touteffois en donnons nous aucunes choses qui touchent en notre +matière, au plus briefment que nous porrons.) + +[350]Au temps que Suènes, le roy de Danemarche, chaça Adelred, roy +d'Angleterre, hors du pays, s'en vint cil fuitis en Normandie au duc +Robert, (la cui sereur il avoit eu à femme,) et amena ses deulx fils avec +luy, Edouard et Alvret. En pou de temps après s'en repaira et laissa ses +deulx fils en la garde le duc Robert leur oncle. Et le duc les garda moult +honorablement et les ama autant comme ses fils, et moult avoit grant +compassion et grant pitié de leur essil. Pour ce manda au roy Suènes, qui +le royaume d'Angleterre tenoit lors, que bien estoit temps désoremais qu'il +eust pitié de ses nepveux, et que il leur rendist leurs terres pour l'amour +de luy; mais il ne voult oïr ses prières, ains s'en retournèrent les +messages sans rien faire. De ce fu le duc moult couroucié et moult honteux. +Tous ses princes manda tantost et fist appareillier grant navie de tous les +pors de Normandie, et les nefs aempli de bonne chevalerie et de gens toute +esleue, et fist tout assembler à Fescamp sur le rivage de la mer. Lors +s'espandirent en mer et furent boutés par tempeste qui les mena jusques à +une isle qui a nom Giersé. Et croy que ce fu fait par la divine ordenance, +pour le roy Edouart qui avoit à régner; que Dieu ne vouloit pas qu'il +regnast par effusion de sanc. Longuement demourèrent en celle isle, dont le +duc meisme fu si couroucié qu'il se tourmentoit tout de dolour et de +tristesse; et puis qu'il vit qu'il ne pourroit passer en Angleterre, si +fist la navie retourner droict au mont Saint-Michiel. [351]L'une partie de +la navie livra à Rabel, un très bon chevalier, et luy commanda à passer et +destruire Angleterre[352] par feu et par occision. + + Note 350: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, c. 10._ + + Note 351: _Id.--id., c. 11._ + + Note 352: _Angleterre._ Le latin dit: _Britanniam_, et, par ce mot, + il falloit entendre la Petite-Bretagne. + +[353]En ces entrefaites, vindrent les messages Chanut qui tenoit le royaume +d'Angleterre, et mandoit au duc qu'il estoit tout prest de rendre à ses +nepveux la moitié du royaume d'Angleterre, qu'il avoit convenancié, car il +estoit grevé de maladie. Et le duc fist tantost mander la partie de sa +navie qu'il avoit envoiée, si ne voult pas mouvoir en Angleterre si comme +il avoit commencié, jusques à tant qu'il fust retourné d'oultre-mer où il +désiroit moult à aler sur toutes riens, pour visiter le saint sépulcre et +les sains lieux de Jhérusalem. Robert, l'archevesque de Rouen, et tous ses +barons manda, et leur découvri ce qu'il proposoit à faire. De ce furent +tous esbahis et se doubtèrent moult que le pays ne fust troublé, pour le +deffaut de sa présence. Guillaume, son fils, fit venir devant tous et les +pria qu'il le receussent à seigneur pour luy et le tinssent désormais pour +duc de Normandie. Touteffois, pour ce que faire le convenoit, +accomplirent-il sa volenté; mais moult furent réconfortés de ce que +l'enfant leur demouroit, tout fust-il encore tendre et de jeune aage. Ainsi +le reçurent à seigneur et luy firent hommage. + + Note 353: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 12._ + +Quant le duc eut ainsi tout ordené si connue il le désiroit, il livra son +fils en la garde de bons tuteurs et de sages, jusques à tant qu'il fust en +aage de terre tenir. A tant prist congié à toute sa gent à grans pleurs et +à grands gémissemens, et mut en son voïage à moult noble compaingnie. Moult +faisoit grant aumosnes et larges, chascun jour, aux povres notre Seigneur; +les orphelins et les veuves estoient relevés de ses richesses. Tant erra +par mer et par terre qu'il vint à Jhérusalem[354]. Qui pourroit racompter +les larmes dont il lava le saint sépulcre par quatre jours continuels et +les grans offrandes d'or et d'argent qu'il y offri? Et quant il eut visité +les sains lieux de Jhérusalem, si se mist au retour et revint jusque à la +cité de Nice. Là meisme le prist une maladie dont il acoucha au lit de la +mort, et trespassa de ce siècle à la joie de paradis, si comme l'en cuide, +plain de bonnes euvres; et sa sépulture fust en l'églyse de Nostre-Dame +dedens les murs de la cité, en l'an de l'Incarnation mil et trente-cinq. + + Note 354: _Id.--id., c. 13._ + + +III. + +ANNEE: 1035. + +_Coment pluseurs guerres et occisions sourdirent en Normandie, et +deboutèrent l'enfant Guillaume de la duchée._ + + +(Puisque nous avons descripte la fin et la mendre partie des fais le grant +duc Robert de Normandie, avenant chose est doncques que nous racomptions +aucunes choses par incidence des fais le duc Guillaume, son fils, qui fu +appelé Guillaume le Bastart: coment il eschiva les las et les agais de ses +ennemis, et coment il les dompta tous et mist soubs piés.)[355] Si come +vous avez oï demoura jeune et orphelin; mais toujours croissoit et amendoit +en bonnes moeurs par l'enseignement de ceux qui en garde l'avoient. A son +commencement le faillirent pluseurs et se tournèrent contre luy, et +s'abandonnerent à toutes rapines et à si grans dissencions que maint +milliers d'ommes en furent occis; [356]comme Hue de Monfort contre Gauchier +de Ferrières, dont l'un et l'autre en furent occis; et le conte Gillebert +refu occis en traïson par Raoul de Gaci[357]; et Turor, le maistre le duc +meisme, refu aussi occis par traïson par les eschis[358] du pays. + + Note 355: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 1._ + + Note 356: _Id.--id., c. 2._ + + Note 357: Le latin est ici fort abrégé: «Gillebertus, comes Ocensis, + filius Godefridi comitis, callidus et fortis tutor Willelmi pueri sed + domini, quodam mane dum equitans loqueretur cum compatre suo + Wascelino de ponte Erchenfredi, nil mali suspicans, occiditur cum + Fulcoio filio Geroii. Hoc vero malum, dolosis hortatibus Rodulphi de + Waceio filii Roberti archiepiscopi factum est, per manus crudeles + Odonis Grossi et Roberti filii Geroii.» + + Note 358: _Les eschis._ Les bannis. + +Partout frémissoient guerre et dissencions et occisions: si ne doubtoient à +faire nul mal, pour ce jeune duc qui encore estoit en enfance. Et à ce, se +print garde Rogier Tohins, home estrait et descendu de mauvaise racine[359] +qui, au temps que le duc meut à aller oultre mer, estoit alé en Espaingne +où il fist mainte proesce sor les Sarrazins, (car il estoit home fier et +orgueilleux et preux aux armes.) Moult eut grant despit de ce que +Guillaume, l'enfant, estoit entré en la duchée après la mort de son père, +et dist que bastart ne devoit pas être héritier, né avoir né commandement +né seigneurie seur luy né seur les autres barons de Normandie. Et sans +faille, le duc Robert l'avoit engendré en une pucelle qui avoit nom +Herleve[360], fille de Fulbert, son chamberlent; ainsi estoit despis le +jeune duc Guillaume de tous les nobles homes du pays, et meismement[361] de +ceulx qui estoient descendus de la lignié de Richart. Si commença guerre +contre luy Rogier Tohins, par l'ayde que il avoit des nobles homes du pays. +Mais par une chose fu desavancié. Car il tenoit en despit tous ses voisins +et leur tolloit et gastoit leurs terres, et meismement la terre d'un sien +voisin Honfroy de Vielles; mais cil ne le souffri pas longuement, ains +envoya contre luy Rogier de Beaumont, son fils, et sa meisnie et sa gent. +Et quant Rogier Tohins le vist venir si ne le prisa noient, ains se combati +à luy, et fu occis en la bataille et ses deux fils, Elinard et Herbers. +Robert de Grant-Mesnil, qui là fu, reçut une grant plaie mortelle dont il +mouru trois jours après. [362]Et Rogier de Beaumont, qui ot eu victoire, +rendi graces à Dieu, et tant de temps comme il vesquit puis, s'estudia à +mener bonne vie et à faire bonnes euvres; et fonda une abbaïe de son propre +demaine qui est appelée Préaux et si se maintint bien et loiaument envers +le duc Guillaume et envers tous homes. + + Note 359: Contre l'avis des éditeurs du 11ème volume des Historiens + de France, je pense que le traducteur de Saint-Denis s'est ici + trompé, et qu'il auroit fallu lire: «_De stirpe Malahulci_.» De la + race des Malehout, peut-être la même que celle des _Malaterra_. + + Note 360: _Herleve._ Plus connue sous le nom d'_Harlote_ ou + _Arlette_. Wace la fait fille d'un bourgeois de Falaise: + + A Faleize out li dus hanté... + Une meschine i ot amée + Arlot ot non, de Burgeis née + Meschine ert encore et pucele. (Vers 7991.) + + Note 361: _Meismement._ Surtout. De _Maximè_. + + Note 362: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 4._ + +Tandis, croissoit et amandoit le duc Guillaume en sens et en forces. Si +s'averti coment sa terre estoit gastée et troublée par ses barons meismes. +Lors manda tous ses barons et ses princes et les atrait à amour tant comme +il pot, et les pria et commanda qu'il ne féissent, l'un à l'autre, chose +qui fust contraire à raison. Par le conseil de ses barons fit garde et +tuteur de soy et prince de sa chevalerie Raoul de Gaci et pluseurs de +nobles homes qui bien et loiaument luy obéirent volentiers et luy aidèrent +à plaissier ses ennemis. + + +IV. + +ANNEES: 1044/1049. + +_Coment le jeune duc Guillaume recouvra sa duchée par l'aide du roy de +France. Et coment ses traitres furent desconfis et occis en bataille._ + + +Mais les fils au deable, qui tousjours s'esjoïssent des guerres et des +dissencions[363], s'en alèrent en ce point au roy Henri et tant l'esmurent +par leur desloiauté contre le duc Guillaume,[364] qu'il dist que il ne +seroit en bonne paix de cuer, tant, comme le chasteau de Tillières +demourroit en ce point. Si ne regardoit or pas à l'onneur né à la +courtoisie que son père luy avoit jadis faite. Lors s'accordèrent les +princes de Normandie qui vers leur seigneur estoit loïaus, que l'on +s'accordast à la volenté le roy pour eschiver le contens et la guerre. A ce +s'accordèrent que le roy requerroit, dont il se repentirent puis. + + Note 363: Guillaume de Jumièges ajoute ici, après avoir parlé des + auteurs de ces menées: «Quos nominatim litteris exprimerem, si + inexorabilia corum odia declinare nollem.» Cette réticence est + curieuse, et doit nous laisser penser que fréquemment l'obscurilé + dans les noms propres, chez les historiens du 11ème siècle, a été + calculée. + + Note 364: _Willelm. Gemet. hist. lib. VII, c. 5._ + +Mais quant Gillebert Crespin, à qui le duc Robert avoit baillié le chastel +en garde, vit qu'il avoient ce esgardé que le chasteau fust rendu au roy, +il entra ens et le tint contre le roy, tout appareillié du deffendre. Là +vint le roy, mais moult fu courroucié de ce que le chasteau luy fu véé. +Arrière s'en retraist et assembla grant gent de Normandie et de France, et +assist le chastel moult efforciément; mais le duc proia tant Gillebert +Crespin que il convint qu'il le rendist au roy. Ce fist-il triste et +dolent, et maintenant que le chasteau fu rendu, fu le feu bouté et esprins +partout et fu ars en la présence de tous ceux qui là estoient. + +De là se parti le roy, et assez tost après entra en la contée d'Auge[365] +et ardi une ville le duc, qui avoit nom Argenthom[366]. Au retour se mist; +par celle voie meime qu'il estoit alé vint droit au chasteau de Tillières +et assez tost le restora et le garni moult bien de gent: et si avoit-il dit +qu'il ne seroit restoré de ça un an. [367]Le duc Guillamne s'apperceu bien +du péril qui est en nourrir et essaucier felon et traiteur; car Guy, le +fils Renaut le conte de Bourgoingoe, le traïst en la parfin; si avoit esté +nourri en enfance avec luy, et luy avoit-il donné le chastel de Brioc[368], +pour ce qu'il le peust mieux lier à luy en amour et en loiauté; et tant +fist par sa malice que il perverti plusieurs des plus nobles hommes de +Normandie et les assembla contre le duc, leur droit seigneur. De ceste +alliance fu parçonnier Nigel de Coustances; si estoit au service le duc et +alié à luy par serement. + + Note 365: _D'Auge._ Le latin porte: _Oximensem comitatum_, et Wace, + _Wismes_. C'est _Exmes_, capitale au pays d'Auge (Pagus Oximensis). + Variantes, _Huiges_, _Eu_. + + Note 366: _Argenthom._ Latinè: _Argentomum_. C'est _Argenton_, près + d'_Exmes_. + + Note 367: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 17._ + + Note 368: _Brioc._ Variantes: _Brionne_. Wace dit aussi: + + Et quant il l'ot fet chevalier + Li donna Briunne et Vernon + Et altres terres envirun. + (Vers 8765.) + + Cepedant Guillaume de Jumièges nomme ce lieu: _Castrum Brioci_; mais + la mention de la _Rille_, que nous allons trouver tout-à-heure, + prouve qu'il s'agit bien ici de _Brionne_. + +Le duc, qui sagement regarda que les siens meismes l'avoient traï et du +tout guerpi, et chascun jour s'efforçoient de s'aider de ses villes +meismes, se doubta moult qu'il ne fust osté de sa seigneurie par force, et +que les traiteurs ne féissent seigneur de celuy qui telle envie luy +portoit. Henri, le roy de France, requist par nécessité, et le pria, comme +à son seigneur, que il luy aidast contre ses ennemis; et le roy, à qui il +souvint des bénéfices que son père luy avoit fais, assembla ses osts, en la +contée d'Uisme entra et vint jusques à Valdune[369]. Là trouva les ennemis +le duc, qui estoient trente mille par nombre; et le roy n'avoit avec luy +fors environ trois mille chevaliers. Le duc revint d'autre part à tout son +effort; sur les traiteurs coururent hardiement, et en pou d'eures en firent +si grant occision que ceulx qui ne furent occis au champ, s'enfuyrent et +furent noïés en l'eau d'Olne[370]. Beneureuse fu celle bataille où tant de +traiteurs furent occis, et tant de chasteaux et de forteresses trébuchèrent +en un jour. + + Note 369: _Valdune_, dans le pays d'_Uimes_, ou _Hiesmes_. On ne + retrouve plus sur les cartes le nom de Valdunes; heureusement Wace, + qui connaissoit parfaitement cette partie de Normandie, nous en donne + exactement la position: + + Valedumes est en Oismeis + Entre Argences et Cingueleis; + De Caun i puet-l'en cunter + Treis leugs el mein cuider. + + Note 370: _Olne._ L'Orne. + +De celle bataille eschappa cil Guy, qui celle traïson avoit bastie, et se +feri au chastel de Brioc; mais le roy et le duc allèrent après et +assistrent le chastel et garnirent les deulx rivages d'une eaue qui a nom +Risle. Quant Guy vit qu'il avoient ainsi les rivages garnis et que c'estoit +noient de vouloir eschapper, et d'autre part il sot que le chastel estoit +jà à l'afamer, si fist requerre pardon de son méfait, et le duc eut pitié +de luy, par le conseil de sa gent. Le chastel prist en sa main et luy +commenda qu'il demourast en sa maison avec sa propre mesnie tant seulement. +Lors furent hors de leurs espérances tous ceulx qui contre luy s'estoient +tournés; et meismement quant il virent que partie des chasteaux où il +avoient leur refuge furent abatus et l'autre partie fust garnie en la main +le duc. Lors vindrent à luy en mercy, et luy obéirent comme à leur +seigneur. Puis que les chasteaux et les forteresses furent ainsi abatues, +ne fu plus nul si hardi qui s'osast croler contre le duc. Si eut le duc +ceste victoire (par le roy Henri,) en l'an de l'Incarnacion mil quarante +sept. + +_Incidence._--[371]En ce temps tenoit la contée de Montrueil Guillaume +Guerlant. Descendu estoit de la lignée le grant Richart. Un jour s'en vint +à luy un chevalier qui avoit nom Robert Bigot, et luy dist qu'il estoit +povre et qu'il ne se povoit chevir en ce pays; et puis luy demanda congié +d'aler en Puille où il auroit sa vie plus honorablement. Et le conte luy +dist: «Qui te fait ce faire?» Et cil respondi: «La povreté que je suefre.» +Et le conte respondi: «Sé tu me veulx croire, tu demourras en cest pays, +car tu verras tel temps dedens quatre-vingt jours en Normandie que tu +pourras ravir et prendre quanque tu vouldras, que mestier te sera sans nul +contredist.» Le chevalier le crut et demoura en telle manière. Ne demoura +pas puis longuement qu'il fu de l'hostel le duc et eut s'amour et +s'accointance, par un sien cousin qui avoit nom Ricnart. Un jour parloit le +duc privéement; si avint que entre les autres paroles luy dist le chevalier +ce que le conte Guillaume luy avoit dit. Mander le fist le duc maintenant, +et luy demanda pourquoi il avoit dit teles paroles. Cil ne le pot noier né +esclairier l'entencion de sa parole; et le duc luy dist tout couroucié: +«As-tu donc pourchacié et fait par quoy Normandie soit par toi troublée, et +que je sois deshérité par ton pourchas, qui proméis au chevalier +souffraiteux tant de proie et de rapines? Ainsi ne sera pas sé Dieu plaist; +ains aurons paix pardurable par le d'on de notre créateur. Si te commande +que tu vuide tantost Normandie et que tu ne sois si hardi que tu retournes +tant comme je vive.» Et cil s'en parti tantost et s'en ala honteusement en +Puille à un sien escuier; et le duc donna la contée de Montrueil à son +frère Robert. Ainsi humilia le duc ses orgueilleux parens qui luy venoient +de par son père; et ceulx qui luy appartenoient de par sa mère, qui humbles +estoient et débonnaires, essauçoit et élévoit. + + Note 371: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 19._ + + +V. + +ANNEE: 1054. + +_Coment le roy, par l'enticement des envieus, guerroia Normandie, et coment +ses gens furent desconfis et occis par les Normans._ + + +[372]Puis que les Normans orent conquist Neustrie, ne fust un jour que les +François ne leur portassent envie. Les roys esmouvoient encontre eulx et +leur faisoient entendre que il tenoient les terres que il avoient tollues à +leur ancesseurs. Par les paroles d'envieux fu le roy Henri si meu contre le +duc Guillaume, qu'il entra en Normandie à deulx paires d'osts: l'une de +fors chevaliers esleus envoia par devers Caux et la livra en conduit à +Huedes, son frère; l'autre mena il meisme en la contée d'Evreux, et en fist +chevetain Geffroy Martel. Le duc, qui vit ainsi son païs destruire, fu +moult dolent. Une partie de ses chevaliers envoia contre ceulx qui estoient +entrés en Caux, et il meisme prist l'autre et vint là où le roy estoit. +Ceulx qui en Caux furent envoies vindrent à Mortemer[373], là où les +François estoient. Là les trouvèrent où il ardoient tout et roboient et +honnissoient les femmes à force. Ensemble se combatirent d'ambedeulx pars +moult cruellement, et dura la bataille dès le matin jusques à nonne, sans +cesser, et trop en y eut d'occis d'une part et d'autre. Mais à la parfin, +les François, qui sans raison destruisoient le païs, furent desconfis (tout +ainsi comme le champion est plutost vaincu quant il se combast pour +mauvaise cause, que celuy qui se combast pour la bonne.)[374] + + Note 372: _Will. Gemet. hist., lib. VII, c. 24._ + + Note 373: _Mortemer-sur-Eaulne_, entre Aumale et Neufchatel. + + Note 374: Notre bon traducteur, que les rodomontades de l'historien + normand impatientent, se permet de rappeler la seule raison qui lui + semble plausible de l'infériorité de courage des François, dans cette + circonstance. + +Moult fil le duc lié de ces nouvelles et pour ce qu'il vouloit le roy +espouvanter, envoia-il un message près des herberges sur une haulte +montaigne. Quant il fu nuit, haultement commença à crier; et ceus qui +faisoient le gait s'en allèrent celle part, et luy demandèrent pourquoy il +crioit et qui il estoit. «Je ay nom,» dist-il, «Raoul de Toene, et vous +apporte dures nouvelles. Allez à Mortemer, et menez chars et charettes, et +rapportez les corps de vos amis qui là sont occis. François estoient venus +pour esprouver la chevalerie des Normans, mais il l'ont trouvée plus grant +qu'il ne voulsissent. Huedes, le chevetain, s'en est fui, et Guy, le conte +de Poitou, y est prins et tous les autres y sont mors et prins ou eschappés +par grant fuyte. Si rendez ces nouvelles au roy de par le duc de +Normandie[375].» Et quant le roy sot la vérité, si ne voult pas aler avant, +mais s'en retourna tout dolent de la perte de sa gent[376]. Et le duc +restora le chastel de Breteuil encontre le chastel de Tillière, que le roy +luy avoit tollu, qui ne vault pas moins de celuy. Bien le fist garnir et +puis le bailla à garder à Guillaume, le fils Hosbert. + + Note 375: Wace, contre son habitude, a abrégé ici le texte précieux + de Guillaume de Jumièges: + + Là u li Reis fu hebergiés + Fist un home tost enveier, + Ne sai varlet u esquier; + En un arbre le fist munter + Et tute nuit en haut crier: + --François! François! levez! levez! + Tenés vos veies, trop dormés: + Alés vos amis enterrer + Ki sunt ocis à Mortemer. + (Vers 10073.) + + Note 376: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 25._ + + +VI. + +ANNEE: 1089. + +_Coment le chevetain des souldoiers Normans, qui estoient en Puille, tolli +par force une chièvre de la goule d'un lion, et geta le lion par la queue +par-dessus les murs du palais._ + + +[377]_Incidence._--En ce temps que les Normans estoient en Puille +souldoiers entour Wilmache, le duc de Salerne, estoit leur chevetain +Toustain Scitel; homme estoit renommé de maintes grandes proesses. Entre +les autres hardiesces dont il avoit faites pluseurs en fist-il une dont il +estoit trop renommé. Une fois vist-il un lyon qui tenoit une chièvre en sa +goule; vers luy courut et la luy arracha à force; et puis le prist parmy la +queue en ce point que il estoit encore tout forcené de sa proie, et le jeta +par-dessus les murs du palais, ainsi comme il fust un mastin. + + Note 377: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 30._ + +Tant le haoient les Lombars par envie que il désiroient sa mort. Une fois +le menèrent en un désert où un grant dragon habitoit et grant multitude +d'autres serpens, et quant il y fu, si tournèrent tous en fuyte. Toustain, +qui pas ne savoit la traïson, s'émerveilla moult quant il les vit fuir, et +demanda à son escuier que ce estoit. A tant vint le dragon sur luy +soudainement, et luy lança feu et flamme parmy la goule, si que luy ardi +son escu en un moment et puis engoula la tête de son cheval. Et Toustain +sacha l'espée[378] et le féri si durement qu'il l'occist; mais il fu si +envenimé de son flair qu'il ne vesqui que trois jours après. Quant il fu +mors les Normans firent deulx princes, Ranulphes et Richart; et en venjance +de la mort Toustain, se combattirent contre les Lombars et firent d'eulx +grant occasion. + + Note 378: _Sacha._ Tira. + +[379]Moult avoit le roy Henri grant désirier de vengier la honte et le +dommage que le duc Guillaume luy avoit faite. Grant ost rassembla de +rechief et appela en son aide Geffroy, e conte d'Anjou, et puis s'en vint +en Normandie. La contée d'Uisme trespassa et celle de Baieux; au derrenier, +se mist au retour, et s'en vint par l'eaue de Dive; oultre passa l'une +partie de son ost, et l'autre partie s'arresta par deçà né passer ne pot, +pour la mer qui jà estoit montée. Le duc survint à grant ost et couru sus à +ceulx qui par delà estoient demourés. Pluseurs en occist et prist en la +présence le roy, qui aidier ne leur povoit. Toutefois s'apensa-il que il +avoit tort vers luy, et qu'il estoit esmeu contre luy sans raison par +l'enticement de deulx envieux. Enseurquetout, il regarda la valeur et la +proesse du duc et qu'il luy chéoit bien en toutes choses; si désira moult +à avoir s'amour et s'acointance. Si bonne paix firent ensemble que oncques +puis n'y eut sé bien non, et luy rendi le roy le chastel de Tillière que il +luy avoit tollu. + + Note 379: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 28._ + + +VII. + +ANNEE: 1050. + +_Coment un abbé et son couvent, de la cité de Radibonne, en Bavière, +affermèrent au peuple d'un homme mort que il trouvèrent au fondement de +leur églyse, que c'estoit le corps Monsieur saint Denis, pour essaucier +leur lieu._ + + +(En ce temps tenoient l'empereur de Rome et le roy de France Henri grant +amour et grant affinité ensemble: car le roy Henri avoit une sienne niepce +par mariage.) [380]Si avint ainsi que le roy Henri envoia ses messages à +l'empereur pour aucune besoingne avoir, si comme il est de coustume entre +les roys et les empereurs. En Bavière estoit l'empereur, en une cité qui a +nom Radibonne; et tout le peuple du pays, les barons et les prélas estoient +assemblés pour aucune erreur qui estoit espandue par le païs: si vous +comperons coment. + + Note 380: Cela est pris du livre intitulé: _De detectione corporum + S.S. Dionysii, Rustici et Eleutherii_. (Voyez les _Historiens de + France_, tome XI, p. 469.) + +En ceste cité il est une abbaïe fondée de Saint-Ermantrus. Si avint que +l'abbé de léans faisoit un fondement pour maçonner en l'églyse qui moult +estoit vielle et ancienne, ains comme sé elle déust cheoir. Dedens +trouvèrent le corps d'un homme tout entier. Tantost cheyrent en ténèbres +d'ignorance et oublièrent la paour de Nostre-Seigneur, pour ce que il +vouloient essaucier leur lieu; et affermèrent au peuple qu'il avoient +trouvé le corps saint Denys aréopagite. Tost fu ceste nouvelle par le pays +espandue: l'évesque meisme de la cité manda les autres évesques voisins, et +leur demanda conseil de ceste chose, et leur dist à la parfin que c'estoit +sa volenté que tel corps qui ainsi avoit esté trouvé fust levé +solempnellement et mis entre les corps sains. A ce s'accordèrent tous, et +asséna l'évesque le jour de celle élévation, et les pria qu'il revenissent +tous à celuy jour. + +Endementres, furent plusieurs de divers ordres qui amonestèrent l'évesque +qu'il priast l'empereur qu'il voulsist estre à ce jour. Et l'empereur, qui +pas ne cuidoit que ce fust vérité, se fléchit toutefois à leurs prières et +leur promist que il y seroit. Endementres assembla le peuple et les prélas +de diverses régions. En la parfin, vint l'empereur et l'apostole Léon, qui +nouvellement estoit ordené. En ce point, vindrent les messages le roy Henri +à la court de l'empereur. Moult s'emerveillèrent quant il virent l'apostole +et les barons et les prélas et tout le peuple assemblés: et demandèrent +sagement pourquoy ce estoit. Et quant il sceurent la vérité, si n'en firent +nul semblant, ains se présentèrent devant l'empereur pour dénoncier la +besoingne pourquoy il estoient venus. L'empereur les escouta volentiers, et +quant il s'en fu conseillié, si leur donna response souffisant à leur +oppinion. + +Lors cuida qu'il demandoient congié de retourner en leur païs; mais avant, +descouvrirent ce qu'il avoient en leurs cuers conceu devant l'empereur, et, +en la présence de tous, parlèrent en telle manière: «Très puissant +empereur, tu scés bien que cil n'est pas establi en son propos qui a double +courage[381]; et comme cil vice fait à blasmer en personne de petit estat, +moult doit mieux estre damné en prince, en empereur et en roy; car ainsi +comme aucun esleu en grant dignité resplandist plus s'il est enluminié de +vérité, ainsi cil meisme qui est en tel état fait plus à dampner et à +despiser, s'il s'abandonne à péchié; et ce voulons manifester pour ce que +nous avons ainsi commencié à parler. Tu as maintenant promis que tu +garderas loïauté et amitié générale envers notre roy; mais il semble que tu +face jà contre luy et contre ce que tu as promis, car nous avons entendu +que cil peuple, qui ci est assemblé de divers lieux, est pour ce venu que +tu veus lever et metre en révérence avec les sains martirs la charoingne +d'un homme mort que l'en a trouvé en terre; et plus, que l'en le veult +lever pour le corps saint Denys l'aréopagite. Si tu veulx bien savoir et +enquerre la vérité de ceste chose que nul ne devroit né penser né dire né +faire, car la sentence des plus grans clers qui soient en France conferme +que l'en treuve ès gestes le roy Dagoubert, qui fonda l'églyse, que il +scella le corps saint Denys et de ses deux compaingnons en chasces dont +l'entrée ferme à trois paires de serreures que l'en puet encore veoir +jusques au jour d'uy; et les mist darrière l'autel en une croute voutée à +chiment qui est si fort et si estroite que nul n'y puet entrer fors par une +petite entrée; et plus encore, que par-dessus est un tabernacle hault et +pesans d'or fin et de pierres précieuses, où le saint clou et la sainte +couronne sont honnestement gardées jusques au jour duy; et sé le corps +saint Denys doncques est si diligemment gardé et a tousjours esté, comment +le eust su nul larron embler? Après comme tu dois savoir que il soit +apostre de France, et la couronne et le roiaume a tousjours esté gardé et +deffendu par les prières de si grant patron, nous nous esmerveillons coment +tu t'es si légièrement assenti à croire ceste erreur, tu qui recongnois de +parole que tu es joins à nostre roy en amistié et en charité, pour laquelle +chose il nous semble que tu ayes courage et propos de grever et de faire +moleste au roiaume de France, quant tu accordes que celle charoingne d'home +mort soit levée pour le corps saint Denys l'aréopagite, au moins, jusques à +tant que tu ayes fait savoir à nostre seigneur le roy de France, ton amy, +que il fasse enquerre loiaument, savoir non sé il a en France le corps +saint Denys; et sé tu oïs dire certainement que il ne soit là, si pourras +faire ce que tu as commencié; et sé tu le fais autrement, nous cuidons que +moult de maux en doivent venir.» + + Note 381: _Courage._ Manière de penser. _Courage_ étoit autrefois + synonyme de _coeur_. + +Après ce que les messages orent ainsi parlé et l'empereur les eut +diligemment escoutés, si leur respondi que il s'en conseilleroit à +l'apostole et aux barons. Après le conseil leur respondi que leur sentence +estoit bonne et selon raison. A tant s'en partirent les messages et s'en +retournèrent en France. + + +VIII. + +ANNEE: 1050. + +_Coment ceste erreur fu estainte et prouvée du contraire à Saint-Denis, en +France, par le démonstrement des glorieux martyrs Monsieur saint Denis et +ses compaignons, en la présence le roy, et les barons, et les prélas et le +peuple._ + + +Quant il furent retournés et il eurent au roy rendu response de la +besoingne pourquoy il estoient là alés, si luy comptèrent après, tout par +ordre, coment ceste chose estoit alée. Et le roy, qui moult estoit en +grande cure de ceste chose, manda, à jour nommé, les barons et les prélas +du royaume et les assembla, et meismement Huon, abbé de Saint-Denys. Et +quant il furent assemblés, le roy leur compta la besoingne à grant pleurs +et grant larmes, si comme les messages luy avoient rapporté, et leur +demanda conseil de ceste chose. + +Lors trouvèrent en leur conseil que ceste erreur ne pouvoit estre esteinte +sé ce n'estoit par la démonstrance du corps; et que l'abbé mandast par tout +et signifiast, par lettre, le jour que ce serait fait; et que tous ceulx +fussent présens à qui les lettres seroient portées; et que il ne laissast, +en nulle manière, que il ne feist savoir le jour à ceulx qui ceste erreur +avoit esmeue, pour ce que, sé il n'y estoient pas, la derrennière erreur ne +fust pire que la première; à tant se despartirent tous. Mais l'abbé leur +pria avant, que il venissent quant il leur feroit assavoir le jour. Et +l'abbé repaira à Saint-Denys, et raconta au couvent de léans ceste chose à +grant plours et à grant larmes; et les frères, qui doubtoient le commun +péril, estoient à grant mésaise et chanceloient entre paour et espérance, +et touteffois furent-il relevés et confortés par la grace de celuy en qui +l'espérance des bien-créans est toute mise jus, et se mistrent en la +disposition de Nostre-Seigneur, et s'abandonnèrent moult efforciement à +vigilles et à oroisons communes et privées. Et l'abbé envoya, tandis, ses +lettres près et loing, et si n'oublia pas à envoyer à ceulx de la cité de +Radibonne, par qui celle erreur estoit commenciée, et assigna le jour au +cinquiesme des ides de juing. + +Quant le couvent eut longuement esté en oroisons, en vigilles, en jeunes et +autres pénitences par quoy la divine pitié a mercy de pécheurs, et le jour +que fu mis approcha, si commencèrent à venir de toutes pars évesques, abbés +et prestres et clers, moines, contes et barons; et, du menu peuple, hommes +et femmes sans nombre, de diverses contrées; et si y vint Huedes, le frère +le roy, que le roy y envois, et, avec luy, plusieurs gens de court; et si +luy commanda que il luy sceust raconter certainement en quelle manière le +créateur de toutes choses vouldroit révéler aux siens ce qu'il désirent. Si +n'y voult pas venir, car il se sentoit à si grant pécheur, ce disoit, que +il n'estoit pas digne de regarder de yeux du corps les reliques de si +précieux martyr; mais touteffois créoit fermement et loiaument que la +divine debonnaireté seroit là présente par oeuvres; et si envoia une pourpre +vermeille pour envelopper les précieuses reliques[382]. Quant ce vint après +l'office des matines, que tout le couvent eut esté toute nuit en oroison, +et les évesques et les abbés furent présens, il ostèrent l'escrin de +l'entrée de la fort voute, à grant révérence, et fu apportée devant tous +scellée et forment et fermement, par merveilleux art, selon l'ancienne +coustume des orfèvres qui jadis furent. Descellée fu à grant peine en la +présence de tous, et furent trouvés entièrement les os du corps du précieux +martyr, enveloppés en un drap de soie si viel et si pourri, que il +s'anientissoit et devenoit poudre entre les mains de ceulx qui le +manioient, ainsi comme fait toille d'araignées. Tous furent maintenant +remplis de si grant odeur, que il disoient que nulle espice né nulle odeur +aromatique ne povoit si souef flairier. Lors furent maintenant remplis de +si grant léesse qu'il commencèrent à chanter graces et louanges à +Nostre-Seigneur, et en grans larmes et en grans sangloux entremellés, +assemblèrent les pièces du viel paile et la poudre de vestement Monsieur +saint Denys et ses compaingnons; et les os qui par l'abbé Hues de léans +estoient traittés dévotement enveloppèrent au riche paile que le roy y eut +envoié. Lors commencèrent les évesques à crier au peuple la vérité si comme +il l'avoient trouvée: adoncques la joie fu si grant au peuple que nul ne le +pourroit dire. Un pou en loing de l'églyse portèrent les reliques en +procession pour esmouvoir la dévocion du peuple. Huedes, le frère du roy, +retourna au roy à Paris, et luy compta tout, par ordre, si comme il avoit +esté. Et le roy, qui fu lié oultre mesure, vint en ce jour meisme à pié, et +tout nus piés par grant dévocion, et vint jusques à l'églyse moult +humblement, pour honorer son glorieux seigneur. Après, offri un riche drap +de soie et puis prist congié de retourner. Les reliques portèrent à +procession à grant multitude de peuple, devant et darrière, et puis +asseirent la chasse sur l'autel. Ainsi demoura vingt jours entiers, pour la +multitude du peuple; car chascun jour venoient nouvelles de diverses +régions, et tant comme il demoura ainsi, fu gardé, par jour et par nuit, +des deux parties du couvent, l'une après l'autre. Si fu ainsi laissié tout +apensement, jusques à tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent +savoir la certaineté par eux ou par autruy. + + Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit dû faire remonter + l'_oriflamme_ au don de cette _pourpre vermeille_, et je ne comprends + pas comment aucun de ceux qui ont parlé de ce fameux étendard ne + s'est arrêté au récit de cette première ouverture de la chasse de + Saint-Denis. + +Après les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme +il estoit devant, à la loange de celuy qui vit et règne sans fin. + + +IX. + +ANNEE: 1050. + +_Des noms des barons et des prélas qui la furent présens._ + + +Si ne doit-on pas entrelaissier que l'en ne mette les noms d'aucuns qui là +furent, à la mémoire de ceux qui à venir seront. + +Des prélas furent cils: Guy, archevesque de Sens; Robert, archevesque de +Cantorbie; Imbert, évesque de Paris; Elinant, évesque de Laon; Baudouyn, +évesque de Noyon; Gautier, évesque de Meaux; Frolans, évesque de Senlis. Si +amena chascun avec soy vaillans personnes et clers et lays. Des abbés +furent cils: premier, l'abbé Hues de Saint-Denys; Aubert, abbé de +Nermoustier; Jehan, abbé de Fescamp; Landry, abbé de +Saint-Pierre-de-Chartres; Robert, abbé de Saint-Pierre-de-Fossés; Raoul, +abbé de Saint-Remy de Rains. Si fu celui un des messages qui afferma devant +l'empereur que saint Denys l'aréopagite estoit en France, et si y fu +Geffroy, abbé de Coulons, et tous ces abbés avoient amené preud'homes et +religieux. Des barons furent cils présens: Huedes, le frère le roy; +Gautier, le conte de Pontis; Girart, conte du Corbueil; Yves, conte de +Beaumont; Galerant, conte de Meulant, et maint autres nobles hommes, sans +le grant nombre des simples chevaliers. + + +X. + +ANNEE: 1051. + +_Coment le roy espousa la fille au roy de Roussie, dame de sainte vie. Et +coment la cite de Paris fu arse, et coment le roy fist couronner Phelippe +son fils ainsné. Après, de la mort le roy Henri._ + + +[383]De la niepce Henri, l'empereur d'Allemaingne, que le roy eut espousée, +eut le roy une fille qui assez tost fu morte; la mère meisme ne vesqui puis +longuement; et le roy, qui pas ne voult estre sans femme, envoia Gautier, +évesque de Meaux, au roy de Roussie, et luy manda qu'il luy envoiast une +sienne fille qui avoit nom Anne; et cil le fist moult volentiers. Et quant +elle fu venue, le roy manda ses barons et l'espousa moult solempnellement. +Et la dame, qui sainte vie menoit, pensoit plus aux choses spirituelles qui +à venir sont que elle ne faisoit aux temporelles, en espérance qu'elle en +receust le loier en la vie perdurable. Une églyse fonda en la cité de +Senlis, en l'onneur de saint Vincent. + + Note 383: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._ + +Beneureusement et glorieusement vesqui le roy avec ele long-temps, et +engendra en ele trois vaillans fils: Phelippe, Robert et Hues, qui fu +appelé Hues-le-Grant, et fu père Raoul, conte de Vermandois. + +En ce temps fu arse la cité de Paris, et avecques, en tour ce temps, fu +famine trop grant qui dura bien sept ans. Phelippe, l'ainsné des trois +frères, fu oint et sacré au vivant de son père, et par son commandement; +car il estoit jà viel et débrisié; ce fu en l'an de l'Incarnation mil +soixante-dix. Eu l'an après morut Henri et fu enseveli en l'églyse +Saint-Denys avec son père et son aïeul et son bisaïeul, et les autres roys +qui laiens gisent. Cil roy Henri fu moult vaillant et moult courageux en +armes. + + + +_Ci finent les fais au bon roy Henri._ + + + + +CI PARLE DU PREMIER +ROY PHELIPPE. + +* * * * * + + +I. + +ANNEES: 1080/1095. + +_Coment il saisi la contée de Vauquessin, et coment il ferma le chastel de +Montmelian. Et coment le duc Guillaume de Normandie passa en Angleterre et +occist le roy et saisi le roiaume. Et coment le pape Urbain fist croiserie +pour aler oultre-mer._ + + +[384]Le roy Phelippe, qui fu le premier des roys qui par ce nom fust +appelé, vesqui en son temps moult en paix[385], et moult luy fu fortune +débonnaire. Femme prist qui Berthe fu appelée, fille le conte de Hollande +et sereur le conte Robert de Flandres. De celle eut une fille et un fils. +La fille eut nom Constance et le fils Loys. Puis fu-elle espousée à +Buiaumont, le prince d'Antioche. Le roy, qui véoit bien que son pouvoir et +sa seigneurie estoit moult amenuisiée, ce luy estoit avis, par le défaut de +ses ancesseurs, désiroit moult à mouteploier. En ce temps, estoit conte de +Bourges un vaillant chevalier qui Harpin avoit nom. Cil Harpin, si comme +aucunes escriptures dient, se croisa à la première croiserie de Perron +l'Hermite, qui fu en ce temps, et ala oultre-mer à la première muete; la +contée de Bourges vendit au roy Phelippe soixante mil sols[386]. + + Note 384: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._ + + Note 385: _Moult en paix._ Cela n'est pas dans le texte d'Aimoin, qui + se contente de donner à Philippe l'épithète de _Magnificus_. + + Note 386: Harpin, comte ou vicomte de Bourges, a été célébré dans les + chansons de geste du treizième siècle. Celle de Lion le fait père du + héros principal, et, suivant elle, Harpin auroit été dépouillé de son + fief en punition d'un meurtre commis sous les yeux du roi de France. + Plus tard son fils Lion seroit revenu à Bourges et auroit été reconnu + comme le légitime héritier des domaines de son père. (Voyez le + manuscrit du Roi, fonds de Sorbonne, n° 450.) + +Après ce, avint que guerre mut entre Geffroy-le-Barbu, conte d'Anjou, et +Fouques Rechin, son frère, qui conte estoit de Gastinois. Si estoit la +cause telle que Fouques se plaingnoit de ce que son frère luy avoit donné +trop petite partie de terre. Au roy Phelippe ala et luy promist que il luy +lairoit toute la contée de Gastinois, mais que il ne luy nuisist de la +guerre que il pensoit à mouvoir contre son frère. Et le roy se conseilla +sur ce, puis luy octroya volentiers. Lors vint Fouques à bataille contre +son frère et eut de luy victoire par l'aide des Angevins et des Torainois, +et le prist et le tint en sa prison jusques à la fin de sa vie; mais en +celle bataille eut assez occision de barons et d'autres gens. Après celle +victoire laissa au roy la contée de Gastinois, si comme il luy avoit +promis; mais les riches hommes et les chevaliers du païs ne vouldrent faire +hommage, jusques à tant qu'il eut juré, comme roy, que il tendroit les +anciennes coustumes du païs. + +Ne scay quans ans après, si comme convoitise et malice croissent toujours, +le roy saisi et prist la contée de Vouquesin et la tint en sa seigneurie; +et ferma lors le chastel de Montmelian[387], contre le conte Huon de +Dampmartin. (Mais cy endroit doit chascun savoir que ceste contée de +Vouquesin muet[388] des fiés de Saint-Denys en France, et quiconque la +tient, il en doit l'ommage à l'abbé de laiens. Et le service du fié si est +tel que il doit porter ès batailles et ès osts l'oriflamme Monsieur saint +Denis, toutes les fois que le roy ostoie; et le roy la doit venir querre en +l'églyse par grant dévotion et prendre congié aux martyrs avant qu'il +meuve. Et quant il part de l'églyse, il s'en doit aler tout droit là où il +muet, sans tourner né çà né là en autre besoingrie[389].) + + Note 387: _Montmelian._ D'après ce texte, le château de Montmelian + devoit être entre le Vexin et le comté do Dammartin en Goële. Cette + position est encore attestée par le rapprochement de deux passages du + roman de _Garin-le-Loherain_. Dans le premier, Fromont citant un don + que lui fit le roi: + + Jà fust uns jor que m'éustes covent, + Quant vous chaciez devant _Montmelian_, + En la forêt qui à celui appent, + Quant à Begon donnas en chasement + La ducheté de Gascongne la grant.... etc. + (Tom. 1, p. 123.) + + Et plus loin, Fromont revenant sur lu même point: + + Vous savez bien l'emperères jadis + M'ot en covent quant il fu à Senlis, + Quant à Bégon la Gascongne rendit..., etc. (Id., p. 149.) + + Il existe encore aujourd'hui, au-dessous des forêts d'Ermenonville et + de Chantilly, un petit bois de _Montmelian_, près d'un hameau nommé + Notre-Dame de Montmelian. C'est là qu'étoit le château fermé par le + roi Phillippe Ier. + + Note 388: _Muet_ est mouvante. + + Note 389: De là l'opinion à tort soutenue par Ducange et autres + savans illustres, que nos rois auroient adopté l'oriflamme de + Saint-Denis seulement depuis la réunion du Vexin à la couronne. + Mais ce passage bien compris, et la charte de Louis-le-Gros sur + laquelle on s'est appuyé, prouvent justement le contraire. Voyez + une note de _Garin-le-Loherain_, tome 2, page 121. Voyez aussi le + précieux ouvrage de M. Rey sur le _Drapeau et les insignes de la + monarchie françoise_. Paris, 1836. + +_Incidence._--Sept jours devant les kalendes de may, apparurent comètes au +ciel, près de cinq jours, et donnoient grant clarté contre occident. + +En cest an meisme, avint que Guillaume, duc de Normandie, passa en +Angleterre; (le roy occist) et saisi le roiaume. + +En cest an meisme, osta le roy Phelippe les chanoines lui estoient à +Saint-Martin-des-Champs, delez Paris, ainsi comme par divine inspiration, +pour ce qu'il vivoient déshonnestement et faisoient mauvaisement le +service. L'églyse donna à Saint-Pierre-de-Clugny et fist laiens venir les +moines de l'abbaïe, au temps l'abbé Huon. + +[390]En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil quatre vingt et quinze, +vint en France le pape Urbain; homme estoit plain de bonnes meurs et de +grant dévocion. Son concile assembla en la contée de Clermont en Auvergne. +Et quant le concile fu assemblé qui fu de trois cent et vint, que évesque +que abbés, il se leva au concile et commença à parler comme cil qui estoit +bien enparlé et de parfonde loquence. Lors les commença à enseigner et +amonester comment il se devoient maintenir et gouverner eulx et le peuple +de leur éveschié et de leurs diocèses par les provinces. Lors descendi en +plourant sur la povre terre d'oultre-mer où nostre Sauveur avoit esté mort +et vif et crucifié pour nos péchiés, que la gent sarrazine destruisoient, +si comme il avoit oï dire certainement; si amonestoit, à grans soupirs, le +peuple et les barons que elle fust secourue. + + Note 390: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 48._ + +Sa parole, qui volentiers fu reçue ès cuers des bons crestiens par la vertu +u Saint-Esperit, fist grant fruit: car le très-vaillant Aimars, évesque du +Pui, se croisa tantost, embrasé de l'amour Nostre-Seigneur, comme cil qui +tant bien fist et tant fust sage et preux en secourre et en aidier en toute +manière la chevalerie de la crestienté; si comme il est apparent, ès fais +que le barnage[391] de France fist en celle voie. + + Note 391: _Barnage._ Baronnage. + +Après luy, se croisèrent les haulx hommes Hues-le-Grant[392], frère le roy +Phelippe; Raymont, le conte de saint Gile; Estienne, le conte de Blois; +Robert, conte de Flandres; Paiens de Kaneleu[393], Rogier de Rosoy et maint +autres princes du roiaume de France, outre chevalerie et gens de pié sans +nombre. Par la renommée de ceste croiserie, se croisèrent maint autres +nobles et princes en autres régions. + + Note 392 _Hues-le-Grant._ «Hugo magnus.» Cette finale du nom de + plusieurs membres de la famille capetienne ne doit-elle pas être + considérée comme analogue à celle des Charles de la seconde race. + _Carlomannus_ ou _Carlomagnus_, _Hugomagnus_, etc. + + Note 393: _Paiens de Kaneleu._ Le latin du continuateur ne porte pas + ce nom ni le suivant. + +En Sezile Buiaumons, le prince de Puille qui fu fils Robert Guichart, +estrait de la nacion des Normans; et le vaillant Tancrès, ses niés et maint +autres vaillans chevaliers de celle contrée; en Lorraine, le vaillant +Godefroy de Bouillon, Baudouyn et Eustace, ses frères, et maint autres +nobles princes de celle région. Et Nostre-Seigneur, qui vit leur intention +et leur bonne volenté, leur donna si grans graces que, après tant de paines +et de travaux que il souffrirent pour l'amour de Nostre-Seigneur, +prinstrent-il la grant cité de Nice et la noble cité d'Antioche, et puis +après la sainte cité de Jhérusalem et aultres plusieurs cités et chasteaux +sans nombre; et délivrèrent le saint sépulcre des paiens et de leurs +ordures, et les occistrent et destruirent, et orent tousjours victoire par +la vertu du Saint-Esperit. Et quant il orent ainsi esploicté, aucuns +retournèrent en leurs contrées et aucuns démourèrent au pays pour la terre +et le peuple deffendre, si comme Godeffroy de Bouillon, qui puis fu roy de +Jhérusalem, Baudouin et Eustace ses frères et maint autres barons. + + +II. + +ANNEES: 1100/1101. + +_Coment le roy Phelippe refusa la royne Berthe sa femme et la mist en +prison. Et coment l'apostole l'escomenia et son roiaume. Et de Loys, son +fils, coment il deffendi viguereusement le roiaume contre le roy +d'Angleterre._ + + +(Atant nous tairons de ceste matière qui pas n'appartient à nostre propos; +si parlerons du roy Phelippe et de son fils Loys qui, avec son père, +gouverna le roiaume, ains qu'il fust couronné jusques à ce qu'il alast de +vie à mort: et puis se fist couronner et régna tout seul; comme roy fier et +vertueux, si comme nous racompterons en ses propres fais.) + +[394]Grant temps après refusa le roy Phelippe la royne Berthe, sa femme, +par l'amonestement du deable; du tout se retrait d'ele et la mist en un +fort chastel qui a nom Montrueil sur la mer, dont il l'avoit, devant ce, +douée, et s'abandonna à la luxure et avoultire, qui parestoit trop honteuse +chose à si hault homme. A Foulques Rechin, conte d'Angiers, tolli-il +Bertrade sa première femme; par plusieurs ans fu avec ele en avoultire et +la dame eut trois enfans de luy, deux fils et une fille. Les deux fils +furent Phelippe et Floire, et la fille fu puis contesse de Triple. +Longuement vesqui ainsi en avoultire, né oster ne s'en vouloit pour nul +amonnestement; mais l'apostoile, qui vouloit pourveoir au salut de s'ame, +et qui se doubtoit que Dieu ne l'en méist à raison par son deffaut, au jour +du jugement, escoménia luy et son roiaume; et le roy qui toutefois douta la +sentence par la grace que Nostre-Seigneur lui fist, laissa celle dame qu'il +avoit longuement tenue es avoultire, et reprist la royne Berthe, sa loyale +espouse. [395]Le damoiseau Loys, qui encore estoit en l'aage de douze ans +ou de treize ans, estoit tant beau et tant doulx et tant preux et tant bien +affaitié en toutes choses et plain de bonnes meurs, et tant amandoit +toujours en proesce et en courage que il donnoit bonne exemple de soy, aux +barons et au peuple, de son roiaume maintenir et gouverner, et des églyses +deffendre merveilleusement. Dont tous ceulx qui bien et paix aimoient en +estoient en grant désirier. + + Note 394: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 49._ + + Note 395: A compter d'ici commence la traduction de la _Vita Ludovici + regis Philippi filii_, par le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger. + +Icil noble damoiseau s'accoustumoit à amer et à honnorer l'églyse de +Saint-Denys de France, selon la coustume de France ancienne et de +long-temps; et selon ce que ses ancesseurs la maintindrent, il la maintint +tousjours à grant chierté et à grant révérence, pour l'onneur des martyrs +desquels il estoit soustenu et aidié en ceste mortelle vie et par quelles +prières il attendoit à estre secouru quant à l'ame, après la mort; et si +pensoit à estre moine de léans, sé ce fust que estre péust. Mais tandis +comme il estoit encore en l'aage de douze ou de treize ans, se penoit-il +moult de venir à valeur et à proesce de grant homme, non pas à chacier né à +autres jeux enfantins à qui tel aage s'abandonne légièrement; ains +apprenoit et usoit des armes par qui l'on vient à proesce et à valeur; et, +sans faille, faire luy convenoit par force, sé il ne voulsist perdre son +roiaume par mauvaiseté et par paresse; car les plus grans et les plus +puissans des barons du roiaume le commencièrent à assaillir: et meismement +le puissant et le couragieux roy d'Angleterre, fils Guillaume, duc de +Normandie, qui Angleterre conquist et fust appelé Guillaume le bastart. Et +pour ce que il commença à estre assailli si jeune, fu il preux, par les +grans besoingnes qui luy sourdoient de toutes pars: car vertu et proesce +croit par us et par travail endurer, et en devient on sage et pourveus aux +grant besoingnes, et en vient-on souvent à grans emprises. Et par ce +s'enfuit paresse et oisiveté, qui trop font de maus à ceus qui les +maintiennent; car ainsi comme dit le sage: «Oisiveté et paresse +admenistrent nourrissement aux vices.» + +Cil roy Guillaume d'Angleterre estoit chevalier merveilleus aux armes et +sur tous hommes estoit convoiteux et désirant d'acquerre los et renommée. +Quant il eut deshireté son ainsné frère, Robert, le duc de Normandie, de +toute la duchée, si comme elle s'estent, après ce qu'il s'en fust alé +oultre-mer, si se commença à approchier des marches du roiaume de France et +à assaillir le noble damoisel Loys, en toutes les manières qu'il povoit. +Semblablement et dessemblablement guerroioient l'un l'autre: semblablement +en ce que l'un né l'autre ne se tenoit maté né vaincu; dessemblablement en +ce que le roy Guillaume estoit fort et aduré et parcréur d'aage, comblé +d'avoir et large despendeur, et que merveilleusement savoit atraire à luy +chevaliers et soudoiers; et que le jouvenceau Loys estoit povre d'avoir et +jeune d'aage, et se gardoit de grever le roiaume que son père tenoit encore +en sa main: et si, osoit maintenir guerre et contrester à si puissant homme +et si riche, par proesce de chevalerie et par hardement de cuer tant +seulement. Dont véissiez le noble damoisel chevauchier par le païs, à tant +de chevaliers comme il povoit avoir, une heure ès marches de Berri, autre +heure ès marches d'Auvergne: né jà, pour ce, ne le véist on moins tost en +Vauquessin, quant mestier en estoit. Et assembloit souvent au roy Guillaume +d'Angleterre, à trois cens chevaliers ou à cinq cens ou à moins, encontre +dix mille chevaliers. Si avenoit souvent selon la doubteuse avanture de +bataille, que il desconfisoit ses ennemis et tel fois qu'il restoit +desconfi. Et en tels poingnéis prenoit-on souvent des plus nobles barons, +d'une part et d'autre. Une heure en prist, le damoiseau Loys, des plus +nobles que le roy d'Angleterre eust, comme le noble conte Simon, Gilebert, +seigneur de l'Aigle, qui, à ce temps estoit le plus prisié chevalier de +toute Normandie et Angleterre[396], et Paiens, le seigneur de Gisors, à qui +le roy d'Angleterre ferma lors premièrement le chastel de Gisors[397], et +d'autre part reprist, le roy d Angleterre, des plus vaillans chevaliers de +France, comme le vaillant conte Mathieu de Beaumont, le noble conte Simon +de Montfort[398], et Paiens, le seigneur de Montjay. Mais l'angoisse et la +destresse d'avoir, pour les soubdoiers paier, fist tost venir à raençon les +prisonniers au roy Anglais; mais les prisonniers de France ne peurent pas +estre si tost délivrés; ains furent en prison longuement, n'oncques par +mille raençon n'en porent eschapper jusques à tant qu'il eurent fait +hommage au roy d'Angleterre et qu'il eurent juré sur sains qu'il luy +seroient en aide à leur povoir contre le roy et contre le roiaume de +France. + + Note 396: _Gilebert de Laigle_ est honorablement mentionné par le + poète Geoffroi Gaimard. Voyez les fragmens de ce poète, publiés par + M. Fr. Michel. (Rouen, 1830, p. 56.) Il étoit à côté du roi Guillaume + le Roux, quand celui-ci fu mortellement frappé par Tyrrel, à la + chasse. + + Note 397: Le sens est ici mal rendu; c'est _Paiens_ que Suger indique + comme ayant fermé ce chateau: «Paganum de Gisortio, qui castrum idem + primo munivit.» + + Note 398: Simon Ier, fils d'_Amauri_ Ier, celui qui fortifia + _Montfort-l'Amauri_. + + +III. + +ANNEE: 1106. + +_Coment le roy Guillaume d'Angleterre, desiroit à avoir le roiaume de +France, et coment il grevoit povres gens et l'Églyse, et ravissoit leurs +biens; et coment il fu occis soudainement d'une saiete, par la divine +vengeance._ + + +Lors disoit-on que cil roy Guillaume d'Angleterre, qui trop estoit fier et +orgueilleux, béoit à avoir le roiaume de France. Car le noble damoiseau +Loys estoit tout seul demouré droit hoir du roy Phelippe et de la royne +Berthe, qui sereur estoit Robert, le conte de Flandres. Si avoit-il deulx +autres fils, Phelippe et Floire, de Bertrade, la contesse d'Angiers, qu'il +avoit louguement maintenue par-dessus sa femme espousée; mais nul ne +s'attendoit que nul en deust régner, pour ce qu'il estoient nés en +avoultire, sé il avenist par ayanture que le noble Loys mourut. A ce +s'atendoit le roy Guillaume, si comme l'on cuidoit. Mais pour ce que ce +n'est pas droit né chose naturele que François soient en la subjeccion +d'Anglois, ains est droit que Anglois soient en la subjeccion +françoise[399], avint tout autrement qu'il ne cuidoit; si luy tolli +s'espérance la fin de la guerre. Car celle guerre eut jà duré trois ans et +plus; et le roy Guillaume vit qu'il n'en pourroit venir à chief, né par ses +Anglois né par ses Normans, si comme il cuidoit premièrement, né par les +François meisme qu'il avoit à luy alié par serement et par fiance. Si +laissa la guerre tout de son gré, et passa en Angleterre. + + Note 399: Notre traducteur commet ici un contre-sens qui n'est + peut-être pas complètement involontaire. Suger dit: «Parce qu'il + n'est pas permis que les François soient soumis aux Anglois, ni même + les Anglois aux François.» _Quia nec fas nec naturale est Francos + Anglis, imò Anglos Francis subjici, etc._ + +Après ce avint, un jour qu'il chaçoit en une forest qui avoit nom +Neuveselve, que il fu soudainement occis d'une saiete, si que pluseurs +cuidèrent qu'il eust esté occis par la divine vengeance et à bon droit, car +il guerroioit povres, gens cruellement et essilloit les églyses et trop +angoisseusement ravissoit leurs biens quant les prélas mouroient. Ce cas fu +mis de pluseurs gens sur un hault homme d'Angleterre qui avoit nom Gautier +Thirel; mais il jura puis, sur sains, devant pluseurs, non pas pour ce +qu'il en doubtast rien, comme cil qui coupe n'y avoit[400], que oncques, +celuy jour que le roy avoit esté occis, n'avoit-il esté en la forest, celle +part, né veu ne l'avoit en celle journée. Dont il est bien apparissant que +la cruauté de si puissant homme fu abatue et chastoiée par la divine +puissance; en manière que cil qui les autres travailloit à tort fu +travaillié sans fin, et cil qui tout convoitoit fu du tout despouillié. A +Dieu tant seulement qui desceint les baudrès[2] des roys quant il luy +plaist sont soubmis les roys et les roiaumes. + + Note 400: La traduction est obscure et incomplète. Ici Suger se met + en scène, et dit avoir lui-même entendu Gautier Tirrel jurer de son + innocence. «Quem cum nec timeret nec speraret, jurejurando sæpius + audivimus, et quasi sacrosanctum asserere, etc.» Mais, ce témoignage + de Suger ne me satisfait pas complètement; lu désir de fonder une + onjecture édifiante y paroît trop. D'ailleurs tous les historiens + anglois s'accordent à accuser de la mort du roi, non pas la + vengeance, mais la maladresse de Geoffroi Tirrel. (Voyez Orderic + Vital, Gaimar, Wace; Eadmer et les autres.). + + Note 401: _Les baudrés._ Aujourd'hui _baudriers_, du latin + _baltheum_, dont se sert Suger. De même dans Garin le Loherain: + + Aubris fu biaus, eschevis et molés, + Gros par espaules, graisles par le _baudré_. + (T. I, p. 85.) + +Après ce roy Guillaume, vint au roiaume son mendre frère, Henri, qui tant +fu sage et puissant: sa grant valeur et son grant sens fu puis sceu et +cogneu, comme nous dirons cy-après. Si avint ainsi qu'il fu roy +d'Angleterre, pour ce que son aisné frère, le vaillant Robert, estoit au +temps de lors au grant ost des nobles barons qui estoient meus au saint +sépulcre. Et pour ce que nous n'avons pas en propos de retraire les fais +des Anglois, fors de tant comme il appartient à nostre matière, nous en +convient taire, jusques à tant que l'istoire en fera mencion. + + +IV. + +ANNEE: 1106. + +_Coment le noble jouvencel Loys amoit les églyses et les povres, et +combatoit noblement pour metre pais entre les barons qui guerroioient les +uns les autres._ + + +Loys, le noble jouvenceau, estoit jà grant et parcréu; et de tant comme il +estoit tenu à simple de pluseurs[402], de tant se penoit-il plus de +pourveoir le profit des églyses; et comme courageux et defendeur du siècle +et du règne de son père, se traveilloit pour la paix du clergié, et des +gaigneurs et des povres gens: car la paix et le repos avoient jà esté si +longuement en desaccoustumance au roiaume de France, et tant avoient-il +esté troublés, que nul ne savoit mais que estoit joie né paix. + + Note 402: Suger dit: «Ludovicus itaque famosus juveuis, jocundus, + gratus et benevolus (quo etiam à quibusdam simplex reputebatur), etc. + +Si avint en ce temps que entre l'abbé Adam de Saint-Denys et Bouchart, le +seigneur de Montmorency, sourdi contens pour aucunes besoingnes et +coustumes de leurs terres qui ensemble marchissoient. Et à ce montèrent les +paroles que cil Bouchart rompi son hommage, et s'entredeffièrent et +s'entrecoururent sus, à armes et à bataille, et ardi l'un à l'autre sa +terre. Mais ceste nouvelle vint tantost au vaillant roy Loys qui moult en +eut grant desdaing. Cestui Bouchart fist tantost semondre de droit par +devant le roy Phelippe, son père, à Poissy le chastel. Cil se défailli du +tout de droit oïr et de obéir au jugement; et s'emparti de court ainsi. Né, +pour ce, ne fu-il pas retenu, car ce n'est pas coustume en France; mais il +apprist, assez tost après, quelle paine doit porter le subgiet orgueilleux +vers son seigneur. Semondre fist ses osts Loys et ala sur luy à armes, et +sur ses aides; c'est sur le conte Mathieu de Beaumont et sur Droon, le +seigneur de Moncy[403], qui estoient ses jurés de ceste entreprise, et +chevaliers merveilleux. En la terre Bouchart entra premièrement et gasta +tout par feu et par glaive, fors son chastel. Si mist le siège entour, que +de ses propres gens que des gens Robert, son oncle, le conte de Flandres; +et, tant le destraint qu'il vint à luy à mercy, et se mist sur luy, hault +et bas, de toute la querelle. + + Note 403: _Moncy._ «Monciacensem.» C'est aujourd'hui + _Mouchy-le-chatel_, village de Picardie (département de l'Oise), à 4 + lieues de Beauvais. + +Après, rassailli de guerre, Droon de Moncy, pour ce meisme et pour autres +griefs qu'il faisoit à l'églyse Saint-Pierre de Beauvais. Devant son +chastel vint à grant plenté de chevaliers et d'arbalestriers. Cil Droon +issi hors et assembla ses gens assez près de son chastel; mais cil qui le +règne deffendoit le fist assez tost flatir ens[404] parmy les portes, luy +et sa gent. Mais ce ne fu pas sans luy, car il les suivoit au dos de si +près qu'il se féri en eulx de vive force jusques au milieu dn chastel, +comme preux et hardi. Maint grans cops y feri le preux Loys et maint en +reçut, n'oncques issir n'en daigna jusques à tant que il eust tout le +chastel ars, jusques à la maistre tour. Si esloit de si grant cuer et de si +fière proesce qu'oncques ne daigna eschiver le grant embrasement du +chastel, tout fust-ce grant péril à luy et à son ost. Et tant y souffri +qu'il luy prist un grant enroueure qui longuement luy dura. En telle +manière les soubmist et humilia à la volenté Nostre-Seigneur à qui la cause +de la guerre estoit. + + Note 404: _Flatir ens._ Se précipiter au travers. + +En ces entrefaites mut contens entre Huon, le seigneur de Clermont qui home +estoit simple et sans malice, et Mathieu, le conte de Beaumont; pour ce que +le conte Mathieu, qui sa fille avoit espousée, luy tolloit à force la +moitié du chastel de Lusarches; car l'autre moitié tenoit-il pour raison de +sa femme. Si l'avoit tout saisi et bien garni; au damoisel Loys s'en ala +clamer et s'en laissa chéoir à ses piés. En pleurant fist sa complainte par +telles paroles: «Sire, ayés pitié de moy qui suis vielx et desbrisié: si me +secourrés contre mon gendre qui me veult deshireter. Si vueil mieux que +vous ayés toute ma terre de qui je la tiens, que mon gendre l'ayt.» Grant +pitié eut de luy le deffendeur du règne, et luy promist son ayde: et ainsi +le renvoia tout asseuré de sa promesse. + +Tantost manda au conte Mathieu que il revestist Huon de sa partie du +chastel; puis les adjourna ambedeulx à sa court. Mais le conte Mathieu +refusa tout né, à sa court ne daigna venir né contremander. Et le damoisel +assembla son ost et ala assaillir le chastel qu'il avoit garni contre son +seigneur. Tant y assailli par armes et par feu et par engin qu'il le prist +à force. La tour garni de chevaliers et la rendi à Huon, si comme il l'i +avoit promis. De là se parti et ala assiéger un chastel le conte, qui a nom +Chambely[405]. Ses engins fist entour drecier; mais autrement avint de ce +siége qu'il ne cuida. Une nuit eut fait clair tems et seri; si avint que le +temps se couvri soudainement et commença un fort temps de tonnoire et de +pluye si horrible que le plus des gens de l'ost estoient en désespérance de +leur vie et cuidoient bien mourir. Quant ce vint vers le jour que le noble +Loys se dormoit en son paveillon, plusieurs s'appareillèrent, pour le fort +temps, à despartir de l'ost. Si fu bouté le feu en l'une des parties des +loges, par desloiauté et par traïson, et pour ce que c'est signe de +despartir ost du siége. Si avint ainsi que le ost s'estormi et issirent des +tentes folement et confusément, et commencièrent à fuyr comme ceulx qui +cuidoient estre pris pour la tumulte et pour la noise; et se mistrent à la +fuite. De ce fu moult esbabi le damoiseau Loys, et demanda que ce estoit. +Lors s'arma et sailli au destrier, et couru après l'ost pour faire +retourner; mais pour chose qu'il sceust né dire né faire, ne les pot metre +au retour, pour ce, meismement, qu'il estoient tous espandus et espartis çà +et là. Lors assembla tant de gens comme il pot avoir, et pour les autres +garantir qui s'en fuioient se mist il pour mur et pour deffense contre ses +ennemis qui luy coururent sus. Souvent y feri et souvent y fu feru; bien et +seurement s'en porent fuyr ceulx à qui il estoit deffense; mais assez en y +eut de pris de ceulx qui estoient loing de luy et s'en fuyoient espandus +par troupeaux. La furent pris cil Hue de Clermont, le plus haus home et le +plus puissant, et Guy de Senlis, Heloyn de Paris, sans les autres, que +chevaliers que sergens, qui pas n'estoient de grant nom, et des gens à pié +dont il n'est nul compte. + + Note 405: _Chambely._ C'est Chambly, en Beauvaisis, à une lieue de + Beaumont, et à six de Senlis: aujourd'hui petite ville du département + de l'Oise. + +Moult fu le gentil damoiseau embrasé de grant yre. A Paris retourna, et de +tant luy engroissa plus le cuer de fierté et d'ogueil, comme il n'avoit pas +appris à receveoir telle honte et tel meschéance. A Paris ne demoura guères +pour séjourner; mais pour sa honte vengier assembla gens de toutes pars, +trois fois tant qu'il n'avoit fait devant; et souvent disoit en son cuer +que c'estoit greigneur honneur de mourir en proesce que honteusement vivre. +Ceste assemblée sceut le conte Mathieu, par ses amis de la court; si se +doubta moult, comme cil qui sage homme estoit, que la meschéançe que son +sire avoit eue ne retournast sur luy. Lors prist de ses privés amis et leur +pria de parler de la paix par moult grant doulceur, et par, moult grant +blandissement; et moult se pena d'amollier le cuer et l'ire du noble +damoisel. Et se purgeoit en telle manière que par luy né par son pourchas +ne luy estoit telle meschéance avenue, sé par aventure non. Et coment qu'il +fust avenu, il s'en mettoit du tout à sa volenté et à son esgart. + +Mais avant qu'il s'en voulsist de rien amollier en eut maintes prières, que +du roy Phelippe, son père, que d'autruy; mais touteffois, à la parfin, +refrena son mautalent, et si fut à tart et à envis: le tort qu'il avoit +fait luy fist amender et rendre ce qu'il pot rendre, de ce qu'il avoit +dommagié; et luy fist rendre les prisons, et après fist la paix de luy et +de Huon de Clermont, son seigneur, et luy fist rendre sa partie du chastel +de Lusarches qu'il luy vouloit tollir. + + +V. + +ANNEE: 1102. + +_Coment il deffendi les églyses contre Eblon, le conte de Rouci, et son +fils, qui les persécutoit; et coment il les contraint par glaive et +occisions à faire satisfactions._ + + +En ce meisme temps estoit en grant tribulacion l'églyse de Nostre-Dame de +Rains, par la cruauté Eblon, le conte de Roucy, et de sou fils Guichart qui +souvent la grevoit et couroit sus; et non mie tant seulement à ele, mais +aux autres églyses qui estoient soubz ele: et si estoit-il si bon chevalier +de sa main et si entreprenant que il ala aucune fois à ost banie[406] en +Espaigne contre les Sarrazins; ce que nul ne déust oser entreprendre sé il +ne fust roy ou empereur. Maintes clameurs et maintes plaintes en avoient +esté faites aucunes fois devant le roy Phelippe où il ne mettoit pas grant +conseil; mais tant ala puis la besoingne que ceste clameur vint bien deulx +fois ou trois jusques à son fils Loys; et tantost, comme il fu certain des +griefs que cil tirant faisoit aux églyses, il assembla un ost de bien cinc +cens[407] chevaliers, des meilleurs que il pot trouver au royaume son père. +A Rains s'en ala hastivement, où il avoit esté attendu deulx mois, pour +prendre vengeance de la bonte et du dommage que le tirant avoit fait aux +églyses. Lors entra en sa terre où il mist tout en feu et en flambe, et la +sienne et celle à ses aydes, et à proier quanqu'il trouvèrent. Si furent +robés qui les autres souloient rober, pris et tourmentés qui les autres +souloient tourmenter. Moult y souffri travail le noble jouvenceau, car tant +avoit en luy et en ses chevaliers vigueur et proesce, que oncques tant +comme il y furent ne séjournèrent jour, s'il ne fust vendredi ou diemenche, +qu'il ne tourmentassent leurs ennemis, ou par assaut de navie[408] ou de +lancier ou de traire, ou par courre sur leurs terres. Si n'estoit mie celle +guerre tant seulement contre celuy Eblon, ains estoit aussi contre les +autres barons du pays. Si leur faisoit grant secours la force des +chevaliers de Lorraine qui leur aydoient pour ce qu'il estoient de leur +parenté. Entre ces choses y eut parlé de paix en plusieurs manières: si fu +plus légièrement accordée, de la partie au jouvencel de France, pour ce +qu'il avoit ailleurs maint grans afaires qui requeroient sa présence. Au +tirant commanda qu'il féist paix et satisfaction aux églyses; et il si fist +et asseura par bons hostages. Ainsi abati et defoula celuy Eblon, et si +ardi et gasta sa terre. Et ce que luy requeroit et demandoit du +Nuef-chastel[409] mist en sa souffrance jusques à un autre jour. + + Note 406: _A ost banie_, et non pas _banié_, comme on lit dans le + texte de dom Brial. A armée convoquée. + + Note 407: _Cinc cens._ Le latin dit: _sept cents_. + + Note 408: _De navie._ Il y a dans le latin _manuali congressione_, et + l'auteur aura lu _navali_ au lieu de _manuali_. La rédaction du temps + de Philippe-le-Bel traduit mieux: _d'envaïr_. (Msc. 8396. 2.) + + Note 409: _Nuef-chastel._ Château situé sur l'Aisne, aujourd'hui + chef-lieu d'un canton duquel dépend Rouci. _Sic transit gloria + mundi._ + +Un autel[410] ost de chevaliers assembla une autre fois pour secourre +l'église d'Orléans, contre Lion, le seigneur de Meun, qui home estoit +l'évesque, et si tolloit à l'églyse la greigneur partie de ce chastel +meisme et la seigneurie d'un autre. En pou de temps le mata et abati, car +il mist siége devant le chastel et l'enclost dedens, luy et tous ceulx qui +en son ayde estoient; et prist le chastel par vive force. Mais cil se féri +en l'églyse du chastel qui près estoit de sa maison, et se pensoit là à +deffendre; mais ne li valu, car par la force d'armes et par le feu qui +laiens fu bouté, il fu mors et estaint; et non pas luy tant seulement, mais +jusques à soixante personnes qui, par la force du feu, trébuchèrent de la +tour en haut et furent recueillis et tresperciés au fer des lances. Et +ainsi fenirent leurs vie, et descendirent leurs ame en enfer comme ceulx +qui généraument estoient escomeniés de leur évesque. + + Note 410: _Autel._ Semblable. + + +VI. + +ANNEE: 1104. + +_Coment un cruel tyrant appellé Thomas de Malle, qui tenoit le chastel de +Montagu, fu assis laiens; et coment il issi par nuit et vint au noble Loys +qui fu deceu par son conseil, tant qu'il li restabli son chastel._ + + +En Loonois est un chastel qui a nom Montagu[411]. Fondé est de grant +ancienneté et fors de grant manière, car il est assis sor une haute roche +ronde de toutes pars. Ce chastel tenoit en ce point, par raison de mariage, +Thomas de Malle, home desloiaus oultre mesure, et que Dieu et tout le monde +haioit pour sa grant cruauté. Si le redoubtoient toutes les gens du pays +environ, comme lyon enragié et le haioient de haine mortelle, et chascun +jour ne faisoit s'empirer non pour la force de son chastel. Si avint que +Enguerrant de Boves, qui son père estoit, le béoit à geter hors du chastel, +pour la desloiauté dont tout le monde se plaingnoit. Si estoit cil +Enguerrant, plain de grant valour et de grant renommée en son temps. Entre +luy et Eblon, le conte de Roucy, qui en ceste emprise se mist, assemblèrent +tant de gens comme il porent avoir, par prière ou aultrement, et dévisèrent +à assiéger le chastel et le tyrant dedans, et à aceindre de fors palis; et +béoient à tenir leur siége si longuement qu'il feust dedens affamé et pris +par force et tenu en prison toute sa vie. Et si béoient à abatre le chastel +sé il le pouvoient prendre: ainsi le firent comme il avoient devisé. Et +quant le desloiaux se vit assis et les bretesches de fust entour le +chastel, si eut moult grant paour et s'en issi par nuit, avant que les +deulx chiefs de la cloisture fussent joins ensemble. Au plutost qu'il pot +s'en ala au roy Loys, et fist tant, par don et par promesse, que il +corrompi ses conseillers et qu'il luy promist son aide, comme cil qui +encore estoit flechissable, que par meurs que par aage. Tantost assembla un +ost de huit cens chevaliers, sans autres gent, et chevaucha celle part +hastivement. Quant les barons qui tenoient le siège soient que il +approchoit, si envoièrent messages contre luy, et luy mandèrent en priant +et en requérant, comme à leur seigneur, en toutes manières, que il se +souffrist et que il ne les levast pas du siège, car il leur feroit trop +grant honte; et que, pour un trayteur et desloial homme, ne perdist pas +l'amour et le service d'eulx et de tant preud'hommes comme il avoient en +leur ost: et bien scéust-il que luy-meisme y pourroit avoir grant honte et +plus grant dommage que eus, sé le trayteur eschappoit ou sé il remanoit au +pays. Et quant il virent qu'il ne le pourraient fléchir de son propos né +par blandir né par menacier, si se levèrent du siège pour ce qu'il se +doubtèrent à mesprendre vers luy; et se trairent arrière, eulx et leurs +gens, entalentés de retourner au siège, sitost quant il s'en seroit +retourné. Et ainsi souffrirent à faire sa volonté sans contredit, tout leur +genast-il moult. En telle manière se retrairent arrière tous courouciés. Et +le sire du règne leur destruist et despeça tous leurs chasteaux et leurs +forteresses et tout leur autre appareil, et délivra le chastel, en telle +manière, du siége et le garni assez richement d'armes et de viandes. Et +quant les barons qui, par honneur et par paour de luy, s'estoient partis du +siège, virent qu'il ne les avoit de rien espargnés, si en eurent grant +despit et grant dueil; adont s'entredirent, ainsi comme par aatine[412], +qu'il ne le déporteroient plus né de rien ne le seigneuriroient, et le +menacèrent moult durement. Et sitost comme il le virent partir, si issirent +de leurs herberges et chevauchèrent après luy, tous armés, à bataille +rangiée et ordenée, et bien monstroient semblant qu'il voulsissent +assembler à luy; mais un ruissel, qui entre les deulx osts couroit, +destournoit celle assemblée, parquoy les uns ne pouvoient légièrement venir +aux autres pour assembler. En telle manière furent les deulx osts deulx +jours, et menaçoient les uns les autres, et tant que un chevalier trop fort +gabeur[413], qui estoit de l'autre part, s'en vint à l'ost des François et +leur fist entendant que sans faille ceulx de là assembleroient à eulx, tout +entalentés de prendre vengeance de la honte et du tort que il leur avoient +faite, aux fers des lances et aux espées tranchans; et pour ce que il +savoit ce, estoit il venu par devers eulx pour sa partie deffendre et pour +aidier sou droit seigneur. Assez tost fu ceste nouvelle espandue parmy +l'ost des François; dont véissiez chevaliers liés et esbaudis, eulx armer +et appareiller de toutes beautés d'armeures, hyaumes lacier, chevaux covrir +et très-noblement acesmer[414], et faire très-grant semblant de requerre +leurs adversaires, si tres-tost comme il poroient trouver passage pour +trespasser le ru. Et se hastèrent tant d'aler qu'il trouvèrent passage +ainsi comme par aatine l'un de l'autre; et disoient entre eulx que mieulx +valoit qu'il assemblassent avant, qu'il attendissent tant qu'il fussent +assaillis. Et quant ce virent les barons de l'autre part, c'est assavoir +Enguerrant de Boves et Eblon, le conte de Roucy, et le conte Andris de +Rameru, Hue-le-Blanc de la Ferté, Robert de Capi[415] et les autres sages +homes de leur ost, et il orent apperçu la hardiesse et la contenance du +seigneur du règne et de sa gent, si s'émerveillèrent moult et esbahirent. +Adont se conseillèrent et trouvèrent en leur conseil que mieulx leur valoit +honnorer leur seigneur par soy retraire, que follement assembler à luy à +bataille dont il leur pouvoit assez légièrement meschéoir. Lors s'en +vindrent à luy à paix et l'honnorèrent moult et luy firent ilecques meisme +fiances et seureté d'amour et d'alliance et luy offrirent leurs corps et +leurs choses, abandonnéement à tous besoings et contre tous homes; et atant +se despartirent en bonne paix. + + Note 411: _Montagu._ Ce château étoit entre Laon et Neufchatel; il + fut détruit en 1441, par ordre de Charles VII. Thomas de Marle + l'avoit eu en dot de sa seconde femme et cousine, fille de _Roger de + Montaigu_. + + Note 412: _Aatine._ Défi, irritation, colère. + + Note 413: _Trop fort gabeur._ Suger dit: «Un jongleur, preu + chevalier.» Quidam joculator, probus miles.» + + Note 414: _Acesmer._ Orner. + + Note 415: _De Capi._ _De Capiaco._ C'est _Chépoix_, en Picardie, non + loin de _Breteuil_. + +Après ce, ne demoura pas moult que cil Thomas de Malle perdi, tout +ensemble, et le chastel et le mariage qu'il avoit corrompu et conchié par +affinité de lignage: car la dame par cui il tenoit le chastel fu de luy +desseurée par l'esgart de sainte églyse. + + +VII. + +ANNEE: 1104. + +_Coment le chastel de Montlehéry eschéi en la main du roy par mariage, +lequel avoit moult grevé le roy et le royaume._ + + +Par teles emprises et par teles proesses dont le noble Loys venoit si bien +à chief, montoit en pris et amendoit de jour en jour le noble damoiseau; et +pour son règne accroistre et amender se penoit par grant pourvéance de +soubsmettre et humilier ceulx qui se révéloient contre luy et qui +esmouvoient les guerres et les contens par le royaume; et abatoit ou +prenoit leurs chasteaux par quoy il cuidoient la terre essillier, et grever +les povres gens. Dont il avint que Gautier[416] Troussel, le fils Millon de +Montlehéry, qui moult avoit grevé le royaume par maintes fois, prist moult +à affebloier et deffaillir par griefs maladies, après qu'il se fu retourné +du saint sépulcre, pour le travail de la longue voie où il fist +mauvaisement son preu et s'onneur: car il s'en embla de la cité d'Antioche +pour paour de Corbaran et des Sarrasins qui entour estoient, par dessus les +murs s'en issi, et laissa l'ost enclos dedens la cité[417]. Quant il se vit +ainsi affebloier, si se doubta que par deffault de luy ne fust une sienne +fille deshéritée qu'il avoit. Pour ce, la donna-il, par mariage, à un fils +de bast[418] le roy Phelippe, que il avoit engendré en la contesse +d'Angiers, et ce fist-il par la volenté et par le pourchas le roy meisme et +son fils Loys qui moult convoitoit à avoir le chastel; et pour ce que +messire Loys peust mieulx lier à luy son frère en paix et en amour, lui +donna-il, par dessus ce, le chastel de Meun[419], et s'acorda à la prière +du père. + + Note 416: _Gautier Troussel._ Il falloil _Guy_, comme dans le latin, + et d'après la généalogie donnée à la fin du règne de Robert. + M. Guizot le nomme _Guy de Truxel_, bien que la position de cette + seigneurie de _Truxel_ dût l'embarrasser. _Troussel_ étoit un + sobriquet. + + Note 417: Les historiens du siége d'Antioche ont rappelé la honte de + Guy Troussel. (Voyez entre les autres Tudebode, collection de + Duchesne tome IV, p. 796.) + + Note 418: _De bast._ Bâtard. + + Note 419 _Meun._ Il falloit _Mantes_. _Castrum Meduntense_. + +Et quant il eut ainsi receu en garde le chastel de Montlehéry, si en furent +moult liés tous ceulx du pays d'entour, ainsi comme qui leur eust traite la +boise[420] de l'oeil qui trop les destrainsist, ou ainsi comme qui leur eust +desbarré les huis d'une fort tour où il fussent en estroite prison. Et bien +tesmoingnoit le roy Phelippe à son fils Loys, devant tous, que trop l'avoit +cil chastel lassé et grévé par plusieurs fois. Et puis luy disoit: «Beau +fils Loys, garde bien celle tour qui tant de fois m'a traveillié et en cui +combattre et essilier sui presque tout envielli, et par laquelle desloiauté +je ne péus oncques avoir bonne paix né bonne santé. Laquelle desloiauté +faisoit des preud'hommes et des loiaux, traytres et mauvais; car laiens +s'attropeloient et de près et de loing les traytres et les desloiaux; né en +tout le royaume n'estoient maux fais né traysons, sans leur assentement né +sans leur ayde; si que du chastel de Corbeil qui est mi voie de Montlehéry, +à destre jusques à Chasteaufort, estoit Paris et la terre si atainte, et si +grant confusion entre ceulx de Paris et ceulx d'Orlenois, que les uns ne +povoient aler dans la terre de l'autre pour marchéandise né pour autre +chose, sans la volenté à ces trayteurs, se n'estoit à trop grant force de +gent.» + + Note 420: _La boise._ Le fétu de paille. «Festucam.» + +Teles paroles disoit le roy à son fils, et l'amonestoit de bien garder la +tour et le chastel qui pour ce mariage estoit venue en sa main; dont tout +le pays estoit en paix et en repos et pouvoient les Parisiens et les +Orlénois repairier ensemble si comme il désiroient. + + +VIII. + +ANNEE: 1104. + +_Coment le seigneur de Montlehéry et son lignage se vouldrent retourner en +leur desloiauté acoustumée et assaillirent Montlehéry. Et coment le conte +Gui de Rochefort, qui estoit sénéchal de France, le secourut._ + + +En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort, à grant renommée +et à grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si +estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe +belle feste, pour ce que moult avoit esté son famillier et son ami, avant +qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son sénéchal avoit esté. Et lors le +retindrent à leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour +tenir les affaires du règne; et luy rendirent la sénéchaussée, pour ce, +meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de +Montlehéry, et que, par ce, acquéissent paix et services de sa contée, qui +à eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et +des autres prochains chasteaux. Et tant moutéplia puis, en eulx, amour et +familiarité, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy +Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent +ensemble, il furent desseurés par lignage qui fu trouvé en eulx. En telle +manière dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son +fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les +besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues +de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit; +mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours à luy la saveur qu'il a +prise en sa nouveleté[422], ainsi le sire de Montlehéry et son lignage[423] +retournèrent à leur acoustumée traïson et à leur desloiauté; et +pourchacièrent, par traïson et par [424]les deulx frères Gallandois qui +lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de +Troies, le mendre frère Gui Troussel, vint à sa mère, la vicontesse, à +grant compaingnie de chevaliers, et vint à ce chastel où il fu liement +receu. Lors, parla à Gui Troussel[426] et luy commença à retraire, en +plourant, les biens et les honneurs que son père luy avoit fais, la grant +noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiauté qu'il avoient +tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria à genoulx +de parfaire ce qu'il avoit piéçà commencié. Par teles paroles et par tels +humiliemens, les fléchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent +aux armes et alèrent à la tour, tous armés, pour assaillir ceulx qui la +gardoient de par le roy. Lors commença l'assaut fors et périlleux, aux +espées et aux lances, à feu et à grant pieus agus et à grosses pierres, si +qu'il effondrèrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrèrent +à mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille +Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du règne, devoit espouser; et +quant cil conte Gui, qui sénéchaux estoit le roy, sçeut ces nouvelles, si +mut là, à tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit +fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux +gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha +hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la +povoient prendre né ceulx dedens surmonter les aperceurent venir dès les +montaingnes; lors se trairent arrière et guerpirent l'assaut comme ceulx +qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du règne ne venist sor eulx +despourveuement. Lors commencèrent à pourpenser lequel feroient, ou de fuyr +ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeusé, +fist à soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant +conseil parla à eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys, +et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les +leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si +s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa traïson +traite à fin. Mais quant le noble Loys oï ces nouvelles, si vint au chastel +isnellement. Si fu moult couroucié, quant il eut la vérité sceue, de ce que +il n'ot trouvé les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il +les péust avoir tenus. Et à ceulx qui remés furent tint la paix que le +conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jurée à tenir; et pour ce +qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la +forteresse du chastel, sans la tour[427]. + + Note 421: _Rochefort._ Aujourd'hui petite ville à dix lieues de + Paris, vers Chartres. Il reste quelques débris du vieux château de + Guy-le-Rouge.--_Chateaufort_ est à cinq lieues de Paris. On voit + encore deux des tours des anciennes fortifications. + + Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'épître d'Horace + _ad Lollium_ et non pas _de Arte poëtica_, comme le disent dom Brial + et M. Guizot. + + «Quo semel est imbuta recens servabit odorem + «Testa diù. + + Note 423: _Le sire de Montlehéry._ C'est je crois une faute. Il + s'agit ici des habitans de Montlehéry. Suger dit seulement: _Viri de + Monte-Leherii_, et c'est à eux que Miles va s'adresser + tout-à-l'heure, non pas à Gui Troussel, qui sans doute n'étoit pas + dans le château. + + Note 424: _Gallandois._ Les frères de _Garlande_. + + Note 425: _Coment_, etc. C'est-à-dire: De manière à ce que, etc., ou: + Ils firent tant que, etc. + + Note 426: _A Guy Troussel._ Cela est ajouté, et mal à propos. + + Note 427: _Sans la tour._ Cette tour chancelante, noire et + sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIème + siècle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la + royauté. + + +IX. + +ANNEE: 1106. + +_Coment Buiaumont, le prince d'Antioche, et Robert Guichart son père, +eurent, tout en un jour, victoire sur l'empereur d'Allemaigne et l'empereur +de Grèce. Et coment cil Buiaumont eut à femme Constance, la seur le noble +Loys._ + + +En ce temps vint en France Buiaumont, le noble prince d'Antioche. A celuy +espéciaument fu rendue la forteresse et la seigneurie de la noble cité +d'Antioche, au temps que le grant siège y fu mis de celle très-puissant +baronnie de France et d'autres terres, que Pierre le hermite esmut. Cil +Buiaumont estoit adont un des plus nobles et des plus puissans barons de la +terre d'Orient, de cui proesce il estoit grant renommée par tout le monde, +meismement par un merveilleux fait qu'il fist en sa vie, qui ne pot estre +fait sans la divine aide; dont il fu grant parole démenée néis entre les +Sarrazins. Si le vous compterons briefment. + +Cil puissant prince Buiaumont et son père Robert Guichart avoient une fois +assise la cité de Duras, dont la grant richesse de Thessalle[428] né le +grant trésor de Constantinoble né la force de toute Grèce ne les peurent +oncques par force lever de ce siège où il sistrent longuement. Si avint que +les messages le pape Alexandre passèrent la mer et alèrent jusques à eulx, +et leur requistrent et semondrent en la charité Nostre-Seigneur et par +l'ommage qu'il devoient à saint Pierre de Rome et à son vicaire, que il +secourussent à l'églyse de Rome et l'apostoile que l'empereur de Rome avoit +assis dedens la tour de Crescence; et les prièrent humblement et par +l'ommage que il avoient à l'églyse de Rome, qu'il ne laissassent pas +périllier l'églyse de Rome né son vicaire, qui en grant péril estoit sé il +n'estoit secouru. + + Note 428: _De Thessale._ Suger dit: _Thessalonicenses Gazæ_. + +En grant doubte furent cil deus riches princes de ces nouvelles; lequel il +feroient avant ou s'il lairoient ce grant siège qui tant leur avoit cousté +ou il ne peussent jamais recouvrer sé à grant paine non, né à ce venir +qu'il en estoient jà; ou sé il nostre saint père de Rome laisseraient +périllier et asservir, pour le siège maintenir. Si comme il orent grant +pièce demouré sur ceste affaire terminer, si prisrent un trop haut conseil; +ce fu qu'il feroient et l'un et l'autre, et le siège maintenir et secourre +l'apostoile. Ainsi le firent et remest Buiaumont au siège; et Robert +Guichart, son père, passa la mer en Pouille et tantost comme il fu armé, +assembla à grant plenté de chevaliers, que de Puille que de Sezille que de +Kalabre que de terre de Labour, et de sergens à riches armes, et puis +chevaucha hardiement vers la cité de Rome. Et vint une aventure dont tout +le monde se doit esmerveillier; que tantost comme l'empereur des Griex +sceut que Robert Guichart se fu parti du siège devant Duras, si assembla +merveilleux ost de Griex, et vint contre Buiaumont à bataille, et par mer +et par terre, pour le lever du siège. Si avint que luy et son père se +combattirent tout en un jour aux deulx empereurs: Robert Guichart à +l'empereur d'Allemaingne, et son fils Buiaumont à l'empereur de Grèce: et +orent ambedeulx victoire des deulx empereurs, par l'aide +Nostre-Seigueur[429]. + + Note 429: Ce récit de la double victoire des princes Normans sur les + deux empereurs semble avoir été emprunté par Suger à _l'Historia + Sicula_ éditée par Muratori, et dont M. Champollion vient de publier + une très-ancienne traduction. (Voy. la suite de l'_Istoire de li + Normant_, _par Aimé moine du Mont-Cassin_. Paris, 1835, page 308 et + suiv.) Seulement Suger a eu tort de nommer le pape Alexandre II; + c'est Grégoire VII que Robert Guiscart fit sortir de la tour de + Crescence, en 1084. + +La raison pourquoi cil Buiaumont estoit venu en France, c'estoit pour +demander à femme la gentille dame Constance, la sereur le noble Loys, qui +moult estoit belle et vaillant et sage, et bien enseingnée sor toutes +autres damoiselles. Et pour ce, en toutes manières, essaya s'il la porroit +avoir. De si grant renommée et de si grant noblesse estoit le royaume de +France et cil qui sire en devoit estre, que néis[430] les Sarrazins avoient +grant paour de ce mariage. Sans seigneur estoit la dame et avoit refusé le +conte Huon de Troies, et n'avoit cuer de se marier. Et tout ce savoit bien +le prince Buiaumont qui tant fist, touteffois, que par dons que par +promesses que par proières, que la dame luy fu ottroiée du roy Phelippe et +de Loys, son fils. Et ce fu fait en la cité de Chartres par devant mains +barons du règne, que arcevesques que évesques que princes que abbés. Et si +fu présent aux espousailles dans Bruns, évesque de Seigne[431] qui, de par +l'apostoile, estoit légat en France. Si estoit venu avec le prince +Buiaumont pour prescier la voie du saint sépulcre. Et de ce tint il grant +concile à Poitiers, et là eut traitié de plusieurs establissemens, et +meismement de la terre d'oultre-mer. Et tant firent-il et le prince +Buiaumont qu'il encouragièrent maint preud'hommes d'aler en ce voiage. En +celle compaingnie s'en retournèrent en leur pays le légat et cil Buiaumont +et madame Constance, sa femme, à grant joie et à grant compaingnie de +chevaliers de France et d'ailleurs, qui pour eulx avoient emprise la voie. + + Note 430: _Néis._ Même. + + Note 431: _Seigne_, Seigni. _Dans_, «Dominus.» + +De celuy prince Buiaumont eut puis la dame deulx fils: Jehan et Buiaumont; +mais cil Jehan morut en Puille, ains qu'il fust chevalier, et cil Buiaumont +qui fu prince d'Antioche après son père et chevalier merveilleux eut un +jour desconfi les Sarrasins: si comme il les enchaussoit, luy centiesme de +chevaliers tant seulement, si fu entrepris par leurs agais, comme cil qui +follement les enchaussoit et plus qu'il ne déust se fioit en sa proesce. Là +luy fu le chief copé, et tous ses chevaliers pris et mors; et ainsi perdi +Antioche, et Puille et la vie. + + +X. + +ANNEE: 1107. + +_Coment l'apostole Pascase se conseilla au roy Phelippe et à son fils, +contre l'empereur Henri, qui contrainst son père à metre jus tous les +aournemens royaux; et persécutoit saincte églyse._ + + +Au second an que le prince Buiaumont s'en fu retourné et eut enmenée madame +Constance, sa femme, si comme vous avez oï, avint que l'apostole Paschaise +s'en vint vers les parties d'Occident à grand compaingnie de ses hommes, +que cardinaux que évesques que sages hommes de Rome, pour soy conseillier +au roy Phelippe et à Loys son fils et à l'églyse de France, d'une nouvelle +querelle, d'endroit une manière de revesteure[432], de quoy l'empereur de +Rome le travailloit et le béoit encore plus à travailler et luy et l'églyse +de Rome. Bien faisoit à croire, car il estoit homme sans pitié et sans +amour, et vers luy et vers tous autres hommes; et si cruel et si desloiaux +que il avoit déshérité son père meisme et tenu en sa propre prison, et +contraint à ce qu'il luy fist rendre ses roiaux aournemens à force, c'est +assavoir: la couronne et le septre et la lance saint Maurice; et que il ne +tendroit rien en propre de son héritage. Et pour ce que l'apostole et tous +ses consaulx se doubtoient de sa desloiauté et de la convoitise des Romains +qui, partout, sont ardens et convoiteux, leur fu-il avis que plus seure +chose seroit d'eulx conseillier au roy Phelippe et à Loys son fils et à +l'églyse de France, que à ceulx de la cité de Rome. Droit à Clugny s'en +vint, et de là à la Charité-sur-Loire. Là dédia et sacra l'églyse d'iceluy +priouré, à grant compaingnie d'évesques et d'autre clergie, et y furent +plusieurs barons de France, et le conte Guy de Rochefort, séneschaux de +France, qui, de la part le roy Philippe et Loys, son fils, y fu envoié; et +de par eulx, luy offri et abandonna le roiaume à sa volenté, comme à leur +père spirituel[433]. Et à ce dediement fu un cler le roy, qui Sugier avoit +nom[434]: (moine estoit de Saint-Denis en France, et puis fu-il abbé de +léans et fist tant de bien au roiaume et à l'églyse; car il eut tout le +roiaume en sa garde, au temps que le roy Loys, fils Loys-le-Gros et père au +roy Phelippe, fu oultre-mer; et ce fust cil meisme qui fist ceste istoire +si certainement comme cil qui, tousjours, fu nourri au palais et au service +le roy.) Là estoit alé, si comme nous l'avons dit, contre l'évesque de +Paris, Galon, qui l'églyse de Saint-Denis avoit traite en cause pour une +grant querelle qu'il clamoit sur elle. Et cil Sugier allégua, devant +l'apostole meisme, pour l'églyse, et deffendi sa querelle par droit et par +appertes raisons. + + Note 432: Suger dit: «_Super.... novis investituroe ecclesiasticoe + querelis_.» + + Note 433: Le sens du latin est moins large: «_Missus occurrit, ut ei, + tanquam patri spirituali, per totum regnum, ejus beneplacito, + deserviret._» + + Note 434: Suger dit seulement: «_Cui consecrationi et nos ipsi + interfuimus._» + +De la Charité se parti l'apostole et s'en ala à Saint-Martin de Tours. Là, +chanta la messe solempnellement, le jour de la mi-caresme, et porta mitre +sur son chief[435], à la guise de Rome. De là desparti et s'en ala +droitement à Saint-Denis en France, humblement et dévotement ainsi comme à +l'églyse Saint-Pierre de Rome. Là fu assez haultement et honorablement +receu, comme si haute personne. Mais un exemple merveilleux et remembrable +laissa aux Romains et à ceulx qui à venir estoient; car de chose +quelconque, né or né argent né garnement de pierres précieuses qui en ceste +abbaïe fust, dont l'en se doubtoit moult, ne daigna regarder, par semblant +de convoitise: tant seulement devant les corps sains se coucha et estendi +devotement, tout dégoutant de larmes, comme cil qui tout s'offroit de corps +en sacrefice à Dieu et à ses sains; et prioit à l'abbé et au couvent que +aucune partie de vestement entaint de son sanc luy fu donnée et ottroiée; +et disoit telles paroles: «Ne vous doit pas déplaire sé vous rendez aucunes +parties petites des vestemens de celuy que nous vous envoiasmes jadis en +France, de nos grés et sans murmure, pour estre apostre de France.» Là luy +vindrent à l'encontre à grant joie, le roy Phelippe et son fils Loys, et +s'inclinèrent dévotement à ses piés, en la manière que les roys seulent +faire devant le sépulcre et l'autel Saint-Pierre, les couronnes ostées et +les chiefs enclins. Et l'apostole les prist par les mains, comme les dévos +fils des apostoles, et les fist ambesdeulx séoir devant luy. + + Note 435: _La mitre._ «Frygium.» C'est la _Thiare_, et non pas la + mitre que tous les évêques de France portoient. Suger affecte deux + fois de rappeler que la coiffure pontificale ne différoit de cette + des prélats françois qu'en raison de la différence de la _mode_ en + deçà et au-delà des monts. + +Après parla à eulx, comme sage et par grant familiarité, de l'estat de +sainte églyse, et les pria moult qu'il aidassent à saint Pierre et à son +vicaire, si comme les roys de France leurs devanciers avoient fait, comme +les roys Pepin et Charles-le-Grant et Loys, son fils, et les autres qui +après vindrent; et qu'il contrastassent aux ennemis de sainte églyse et +meismement à l'empereur Henri. + +Moult volentiers reçurent ces paroles, et luy offrirent et promistrent leur +conseil et leur aide, par tous lieux et contre tous hommes mortels, et luy +abandonnèrent tout le roiaume à sa volenté. Après, luy baillèrent grant +compaingnie d'archevesques et d'évesques, et l'abbé Adam de Saint-Denis, +pour aler à l'encontre des messages de l'empereur Henri, qui à Chaalons +devoient venir à luy. + + +XI. + +ANNEE: 1107. + +_Des messages l'empereur Henri et de leur légation à l'apostole. Après, de +la réponse l'apostole aux messages; et coment les messages l'empereur +s'empartirent à mautalent._ + + +Quant l'apostole eut jà demouré à Chaalons, ne sçai quans jours, si +vindrent les messages l'empereur Henri, et pristrent leur hostel à +Saint-Mange[436], dehors de la cité, et laissèrent illecques Almaubert, le +chancelier, par cui conseil l'empereur ouvroit le plus. Et tous les autres +vindrent à la court de l'apostole à grant compaingnie et à grant bobant; et +arneischiés et atournés à merveilles orgueilleusement de lorains[437] et +d'autres appareils. Ces messages furent l'archevesque de Trèves, l'évesque +d'Antatense,[438] l'évesque de Moustier[439] et plusieurs contes, tous +d'Allemaingne; et avec eulx, le duc Welphons, devant qui l'en portoit une +espée toute nue. Si estoient à merveille corsus, gros et gras, curieux et +noiseux en paroles. Si sembloit mieux que eulx tous fussent venus pour +tencier et pour menacier, que pour besoingne desrenier[440] par mesure et +par raison. L'archevesque de Trèves conta leur parole; home sage et amesuré +et qui savoit bien langue françoise. Sagement conta la besoingne pourquoy +il estoient là envoié de par l'empereur; et de par luy, aporta à l'apostole +et à toute la court salus et services, sauve la droiture de l'empire. Après +commença la parole si comme ele luy eut esté enchargiée. + + Note 436: _Saint-Mange_ ou _Saint-Memmie_, faubourg de Châlons. De là + les noms propres de _Mangin_, _Mangeart_ et _Magineau_ si communs en + Champagne. + + Note 437: _Lorains._ Harnois de chevaux. + + Note 438: _Antatense._ Halberstadt. + + Note 439: _Moustier._ Munster. + + Note 440: _Desrenier._ Exposer par raisons. Discuter. + +Lors commença à parler en tele manière: «Cogneue chose est que ce +appartient à l'empire dès le temps à nos ancesseurs et nos sains pères, qui +ont esté au lieu monsieur Saint-Père, au siège de Rome, si comme dès le +temps le grant Grégoire et les autres après jusques à ore, que en toutes +élections soit gardé et tenu cil ordre: que ainçois que l'élection soit +espandue né magnifestée, qu'il soit fait assavoir à l'empereur; et sé il +voit que la personne soit convenable à ce, l'en doit prendre de luy +asseurement et ottroy. Après ce, doit estre mené en la congrégacion des +évesques et du clergié où il doit estre esleu selon les sains canons, et à +la requeste du peuple, et par l'élection du clergié, et par l'assentement +de l'empereur. Et puis quant il sera sacré franchement, non pas par +simonie, si doit estre ramené à l'empereur pour revestir-le du régale, si +comme de l'anel et de la croce, et pour luy faire hommage et féauté; et si +n'est mie merveilles, car autrement ne se peust-il saisir de chastel né de +cité né des marches né d'autres dignités qui soient de l'empire, et sé +monsieur l'apostole se veult ainsi souffrir, si tienne sainte églyse en +paix et en prospérité à l'onneur de Dieu, et de ses droitures telles comme +il doit avoir en l'empire et au règne.» + +A ce respondi l'apostole sagement, par la parole l'évesque de Plaisance qui +parla en telle manière: «Sainte églyse, qui est rachetée et franchie du +précieux sanc Nostre-Seigneur Jésus-Christ, ne convient mie de rechief +ramener à servage, en ce que elle ne puisse eslire prélat, sans le conseil +de l'empereur et que elle se mette en servitude; mise arrière et oubliée la +précieuse mort de Jésus-Christ, par cui elle fu franchie de toutes +subjeccions et de tous servages. Que ce serait jà avenu sé il convenoit +qu'il fust par luy revestu de la croce et de l'anel, comme ces choses +appartiennent à l'autel plus que à luy qui d'eulx se veult saisir et +entremettre contre Dieu; et plus, que ses mains, qui sont sacrées au corps +et au sanc Nostre-Seigneur proprement, sé par ce lien les convenoit +sousmettre aux mains qui sont soilliées et ensanglantées et pecheresses de +glaive et de bataille; par teles mesprison abaisseroit trop ses ordres et +sa sainte unction.» + +Quant les messages oïrent ceste response, si commencèrent à frémyr de +mautalent et dire contre l'apostole; et en manière de Tyois[441] noisier et +faire grant tumulte: et s'il osassent, il eussent dict et faicte violence à +luy et à sa gent; si dirent à la parfin: «Ne sera or pas ci terminée ceste +querelle, mais à Rome aux espées tranchans.» Si s'en partirent à tant. + + Note 441: _Tyois._ Allemands. + +Tout maintenant envoia l'apostole aucuns sages hommes et esprouvés, à +Almaubert, le chancelier, pour le prier et requerre que ses messages +fussent oïs et qu'il se penassent d'abaissier ce couroux et de mettre paix +au règne et à l'empire; et quant les messages qui ces paroles oïrent les +lui eurent portées, si s'en partirent, et tantost l'apostole s'en ala à +Troies et là assembla un grant concile qu'il avoit fait semondre grant +pièce devant. Après ce concile retourna à Rome en prospérité, à grant amour +et à grant grace des François, qui moult l'avoient servi et honnoré; et à +grant paour et à grant haine des Tyois qui moult l'avoient grevé et +traveillié. + + +XII. + +ANNEE: 1111. + +_Coment l'empereur assembla grant ost et entra en la cité de Rome, comme +ami, faintement. Et coment il prist l'apostole en chantant sa messe et les +cardinaux, et comme icel tirant et anemi desloyal mist main à l'apostole et +le traitta vilainement._ + + +Entour un an après ce que l'apostole s'en fust retourné, assembla +l'empereur un merveilleux ost, bien de trente mil chevaliers, et chevaucha +à Rome par grant force et par grant cruauté, comme cil qui en celle voie ne +s'esjoïssoit fors que quant il véoit occision et sanc espandre. Quant il fu +là venu, si faint son cuer par grant traïson et par grant guile, et fist +semblant paisible, né oncques ne parla de la querelle de revesteure qu'il +clamoit devant seur l'apostoile, et commença à promettre à faire moult de +bien à l'églyse et à la cité; et puis si blandi moult et pria que on le +laissast entrer en la cité, car autrement n'i pouvoit-il entrer. Et le +desloiaux qui ne béoit fors à la traïson, ne doubta pas à décevoir le +souverain du monde et toute saincte églyse, et le roi des rois à qui la +querelle estoit toute. + +Taudis, s'espandi la renommée par la cité que l'empereur vouloit clamer +quitte cette grant querelle qu'il clamoit sur l'apostole, qui si estoit +contraire à Dieu et à saincte églyse. Lors commencièrent tous à faire plus +grant joie que nul ne pourroit cuider; et le clergié et les chevaliers de +Rome s'efforcièrent tous comment il le pourroient plus honorablement +recevoir. L'apostole et les cardinaux montèrent à grant compagnie +d'évesques et de prélas, tous couvers leurs chevaux de blanches couvertures +et tous parés et acesmés de riches aournemens, et luy alèrent à l'encontre +et grant suite de peuple de Rome. Adonc, prist l'apostole aucuns de ses +cardinaux et les envoia devant soy pour prendre le serement de l'empereur +qu'il rendroit paix à l'églyse Saint-Père, et à son vicaire et à la cité, +et qu'il clamoit quitte tout le contens de celle revesteure. Ainsi +s'entrencontrèrent l'apostole et l'empereur en un lieu que l'en dit la +Monjoie de Rome, et de ce lieu voit-on l'églyse des apostres. Et ilecques +de rechief furent fais cil seremens, et après ce le jura tierce fois, et +porche de l'églyse, de sa main nue et une partie de ses plus hauts barons. +Lors fu mené jusques à l'églyse des apostres à grant procession du clergié, +assés plus noblement et à plus grant joie que Rome ne fist jadis de la +victoire d'Afrique. + +Tous rendoient loanges à Dieu: et crioient cil Allemans en leur Tyois, si +espouventablement et si hault, qu'il sembloit qu'il déussent les cieux +trespercer. Là fu couronné solempnellement, par les mains de l'apostole, +selon la manière des anciens empereurs. Après se revesti l'apostole pour la +messe chanter; et quant ce vint en ce point qu'il eut sacré le vrai corps +Dieu et son précieux sanc, si en coménia l'empereur d'une partie en +alliance de paix et d'amour pardurable, et en plege et en ostage de tenir +les convenances qu'il avoit vers saincte églyse. Quant l'apostole eut la +messe chantée, et ains que il fust du tout devestu, avint que les Tyois +descouvrirent la desmésurée traïson que il avoient jusques à ce point +célée; et traisrent, comme forcenés, les espées, et coururent sus aux +Romains qui, en ce lieu et en ce point, estoient désarmés; et commencièrent +haultement à crier à haulte voix que tout le clergié de Rome, et cardinaux +et évesques, fussent prins et destranchiés. + +Après, firent une desverie à qui nul forfait ne se prent, né nul outrage ne +se puet comparer: car il pristrent l'apostole et mirent la main au vicaire +Nostre-Seigneur et de saint Père. Tantost fu la cité esmeue et troublée et +plaine de dolour et d'angoisses plus que l'en ne pourroit dire. Et lors +primes apperçurent la traïson des Tyois, mais ce fu trop tart. Lors +commencèrent les uns à courre aux armes, et les autres à fuir comme gent +seurprise et esbahie; mais il ne porent si légièrement fuir à l'assaut de +leur ennemis qui, soudainement, les avoient seurpris et desceus, qu'il n'y +en eust assez de blessiés. Et touteffois montèrent-il sor les trefs[442] du +porche de l'églyse qu'il firent verser et trébuchier sor ceulx qui les +chaçoient, et, par ce firent-il d'eulx leur deffence. L'empereur, qui de +son desloial fait et de s'orde conscience estoit forment espouvanté, issi +hastivement de la cité et emmena avec luy la plus merveilleuse proie qui +oneques-mais eust esté faicte, contre crestiens né ailleurs: ce fu le corps +de l'apostole meisme, et tant des cardinaux et des évesques comme il peust +tenir aux poins, et se mist dedens la cité Chastelle[443] qui trop estoit +fort de grant siège naturel et de grant forteresse. Laiens fist despoillier +et laidement traictier les cardinaux et les évesques; puis fist une si +très-grant cruauté que néis du dire est-ce grant félonnie; car il mist main +el Crist dame-Dieu, et le despoilla orgueilleusement de sa chappe et de sa +mitre et de tous les autres aournemens qui à sa dignité appartenoient; et +après ce, lui fist moult d'ennuis et de honte: né oncques, né luy né les +siens ne voult laissier aler, jusques à tant qu'il les eust contrains à ce +que il le quitteroient de la convenance dont le contens estoit, et qu'il en +eurent fait privilège. Un autre privilège leur estordist[444] aussi à +force, qu'il avoit devant ce quassé, par le jugement de l'églyse, au grant +concile qu'il tint de trois cens évesques et de plus. Ce fu que l'empereur +le revestiroit, d'ore en avant, des devant dictes choses. Et sé aucun +demande pourquoy l'apostole le fist ainsi laschement, sache-il que saincte +églyse estoit en langueur par deffaut de pasteur et de collatéraux, et que +le tirant qui l'avoit ramenée à servitude la tenoit en sa main comme sienne +propre, pour ce que nul n'estoit qui l'osast contredire. Après ces choses, +quant l'apostole eut reformé l'estat de saincte églyse au mieux qu'il pot, +et mise paix quelle que ce fu, si s'en fui en un désert, et fist un +hermitage; là eust demouré le remenant de sa vie, sé saincte églyse et la +force des Romains ne l'eussent contraint de revenir à son siège. Mais +Nostre-Seigneur Jésus-Christ, qui saincte églyse racheta de son précieux +sanc, ne le laissa pas longuement défouler, né ne volt souffrir que +l'empereur s'esjoïst longuement du grief et de l'outrage qu'il eut fait; +car ceulx qui de noient n'estoient tenus à l'empire par foy et par serement +né autrement, pristrent sur eulx la besoingne. Par le conseil et par l'aide +le noble damoisel de France, assemblèrent un grant concile en son règne, et +par le commun jugement de saincte églyse, escommenièrent l'empereur et le +férirent du glaive saint Père, puis s'en retournèrent vers le règne +d'Allemaingne, et pourchacièrent tant qu'il esmeurent contre luy grant +partie de ce règne, et le plus des barons du païs et ceulx qui à luy se +tenoient. Et déposèrent Richart le Roux, évesque de Moustier, né oncques ne +finèrent jusques à ce qu'il eurent à leur povoir destruit et deshérité ses +aideurs, en vengeance de sa pesme vie et de la desloiauté par quoy il +guerroia saincte églyse. Et par son péchié fu l'empire transporté en autrui +main, par le droit jugement Nostre-Seigneur. Après son décès, furent ses +hoirs déshérités par son péchié, et vint pu la main Lohier le duc de +Saissoingne, un chevalier merveilleux et moult prudomme et fort deffendeur +de l'empire, qui, après ce qu'il eut soubmis à l'empire Puille et Kalabre +et Lombardie et Campaigne jusques à la mer Adrienne et tout dégasté devant +soy, voiant le roy Rogier qui de Puille s'estoit fait roy par force, s'en +revint en son règne à grant victoire, et puis morut. Ces fais et autres que +ses gens firent mistrent en istoire leurs maistres et les istoriographes; +et nous, dès ore mais, retournerons aux fais des François qui sont de +nostre propos. + + Note 442: _Trefs._ Les poutres. + + Note 443: _Chastelle._ Le château Saint-Ange. + + Note 444: _Estordist._ Arracha. _Qu'il avoit;_ que le pape avoit. + + +XIII. + +ANNEE: 1107. + +_Coment Huc de Ponponne, chastelain de Gornay-sur-Marne, ravist chevaus à +marchéans au chemin le roy et mena en son chastel. Et coment le sire du +règne l'asségia séant à grant ost et coment il le prist à moult grant +paine._ + + +Le conte Guy de Rochefort, duquel l'istoire a parlé dessus, se forcenoit +tout de couroux et de mautalent, pour ce que le mariage de sa fille et du +damoisel Loys de France avoit esté despécié, en la présence l'apostole, +pour la raison du lignage qui prouvé y fu par l'engin et par le pourchas de +ses ennemis qui envie luy portoient; et la rancune qu'il en avoit en son +cuer reçu béoit bien à monstrer par envie contre eulx, en lieu et en temps; +et nonpourquant le devant dit sire ne le béoit mie à oster de son service +pour le mariage qui despécié estoit. Tant qu'il avint que les Gallandois +s'i entremeslèrent qui l'amour et la familiarité d'eulx deux despécièrent +et i semèrent discorde. Si sourdi une ochoison qui au seigneur du règne +donna matière de guerroier; si fu pour ce que un chevalier merveilleux, qui +avoit nom Hues de Ponponne, et estoit chastelain de Gournay sur la +Marne[445], eut une fois pris chevaux à marchéans au chemin le roy et mené +en son chastel. Mais le sire du règne qui, pour ceste outrage, estoit +forcené, assembla son ost hastivement et ala assiéger ce chastel au plutost +qu'il pot, pour que il ne péust estre garni de viandes né d'autre +garnison[446]. Devant ce chastel estoit une isle merveilleusement belle et +délitable qui, à ceux de la ville, donnoit trop grant aaisement de leurs +bestes pasturer, et grant déduit et grant esbatement pour la beauté de la +rivière et pour le grant déduit de la riche praerie. Si amande moult le +lieu ce qu'il est enclos de la parfonde rivière, qui grant seureté leur +donne. De ceste isle prendre et saisir se péna moult l'avoué du règne; et +si tost qu'il eut sa navie appareilliée, si fist une partie de ses +chevaliers et moult de ses gens à pié despoillier tous nus, pour passer +plus légièrement et plus tost relever et saillir sus, s'il avenist que il +chéissent: les uns fist passer à noe[447], et les autres à cheval parmy les +parfons flos, jaçoit que ce fu trop périlleuse chose, et il meisme passa +avec eulx, monté sur son destrier pour donner à sa gent cuer et hardement. +Lors commença à envahir l'isle en telle manière. Mais ceulx du chastel qui +s'estoient garnis au mieux qu'il povoient leur deffendoient moult forment +la terre dessus les haultes rives où il estoient assemblés; et à ceux qui +estoient ès flos et en la navie lançoient menu et souvent grosses pierres +et lances et pieus agus, par quoi il les firent guenchir et réuser de la +rive. Mais tost se rallièrent les royaus et retournèrent sus de rechief aux +chastelains par grant force, tous encouragiés de bien faire. Dont firent +traire leurs arbalestriers et leurs archiers, et les chastelains se +combattaient de maintenant, si comme il povoient mieux venir à eulx. Et les +roiaux de la navie, qui leurs haubers avoient vestus et leurs heaumes +laciés, les rassailloient vertueusement à guise de galios[448]; et tant +dura les assaus, que les royaus qui avant avoient esté réusés, firent +ressortir par force ceulx du chastel, et par vertu et par proesce qui n'a +pas appris à avoir honte né deshonneur, conquistrent et pourpristrent celle +isle, et leurs ennemis firent flatir par vive force en leur chastel. Mais +quant le sire du règne et les royaus virent que ceulx du chastel ne se +rendroient pas ainsi (et il eut jà tenu le siège ne sais quans jours), si +ne pot plus souffrir, comme cil à qui le lonc siège ennuioit inoult. Lors +fist son ost assembler et armer, et puis fist assaillir le chastel qui trop +estoit fors et de parfons fossés et de glant haut et fort, d'eaue bruiante +et parfonde qui au pié luy courroit; et par ce estoit-il tel que, à bien +près, n'avoit-il garde[449] d'escu né de lance. Et tout ainsi, passa parmy +le ruissel qui près des fossés estoit où il eut de l'eaue jusques au +braier[450], tout atalenté d'aler jusques au fossé et d'assaillir au +glant[451] et sa gent après luy. Lors leur commanda à assaillir fièrement, +et eulx si firent par grant force, à moult grant grévance et à moult grant +meschief. + + Note 445: _Gournay_, à trois lieues et demie de Parie. C'est + aujourd'hui un petit bourg. + + Note 446: Celle aventure de Hue de Pomponne a contribué beaucoup à + justifier les déclamations que nos écrivains modernes se font une + religion politique de répéter contre l'ancienne baronnie françoise. + Tous les chevaliers, du Xème au XVème siècle, sont ainsi devenus des + détrousseurs de passans, des voleurs de grands chemins. Mais si telle + avoit été la coutume des seigneurs châtelains, Suger n'auroit pas + remarqué la grande colère de Louis-le-Gros contre Hue de Pomponne et + la guerre qui en fut la conséquence. Nous conviendrons volontiers que + la lutte une fois déclarée entre barons, les routes dévoient être + moins assurées qu'au milieu d'une paix complète. Tant que Hue du + Puiset, Bouchard de Montmorency ou Guy de Rochefort soutinrent la + guerre contre Louis VI, les bourgeois et les artisans du voisinage + durent tomber souvent victimes des dissensions qu'ils n'avoient pas + allumées. Mais il y a loin de là à l'usage chevaleresque du + _détrousser les passans_ ou de les _épier sur les grandes routes_: en + un mot, les _Mandrin_ étoient dans le moyen-âge tout aussi rares, et + les _Cartouche_ plus sévèrement punis qui de nos jours. + + Note 447: _Noe_. Nage. + + Note 448: _De galios._ De pirates. Suger dit: _Piratarum more_. J'ai + déjà remarqué ailleurs cette expression, à laquelle on ne trouve pas + la même acception dans le glossaire de Ducange. + + Note 449: _N'avoit-il garde._ N'avoit-il besoin, pour se défendre. + _N'avoir garde_ étoit toujours pris dans le même sens. + + Note 450: _Braier._ La ceinture. «Usquè ad baltheum.» Dom Brial a eu + tort d'expliquer ce mot par celui de _braies_.--_Atalenté_, désireux. + + Note 451: _Glant_, partie supérieure des murs. On ne trouve guères le + mot de _glandis_ avec ce sens ailleurs que dans Suger. + +D'autre part furent ceulx du chastel qui hardiement et vigoureusement se +misrent avant et s'abandonnèrent moult à eulx deffendre, si que il +n'espargnoient à nulluy, néis au seigneur du règne; et vindrent à armes à +l'assault contre leurs ennemis, si qu'il les firent ressortir, et le plus +d'eulx trébuchier ès fossés, si qu'il délivrèrent et rendirent à leur +bataille tout le ru[452] dont il estoient enclos de celle part. Si avint +ore ainsi, à celle fois, que ceulx du chastel en eurent l'onneur et la +victoire, et les royaus la honte et le dommage, si le convint ainsi +souffrir. Lors fist le sire du règne les engins appareiller, et en fist un +à trois estages, et le fist drecier plus haut que le chasteau n'estoit et +au plus haut mist archiers et arbalestriers qui véoient tout l'estre et le +couvine du chastel, et deffendoient à ceulx dedens l'aler et le venir parmi +les rues. Si avint que ceulx dedens qui sans repos et sans entrelaissier +estoient constraint et engoissiés par eulx, ne s'osoient apparoir à leur +deffenses; mais se deffendoient en terraces et sousterrains sagement, et +faisoieut traire en agait à leurs archiers et à leurs arbalestriers aux +royaus qui estoient au premier estage de l'engin, et plusieurs en +occioient. + + Note 452: _Le ru._ Le ruisseau. + +Près de cel engin[453] avoit un pont de fust qui s'estendoit d'en hault et +s'abaissoit un petit sur le glant, si qu'il donnoit légière entrée à passer +oultre à ceulx qui, par le pont, voulsissent assaillir la ville. Mais +encontre ce, refirent ceulx du chastel un trébuchet et apoiaux de fust, +l'un un petit loing de l'autre, si que le pont et ceulx qui dessus +montassent chéissent de dessus le glant ès fosses que ceulx du chastel +avoient faites, années de fors pieus agus et ferrés, et bien couvertes +d'estrain et de paille, que elle ne fussent apperceues; si que ceulx qui là +chéissent mourussent de tel mort, à giant hachiée. + + Note 453: _Près de cel engin_, ou plutôt _sur cette engin;_ le latin + dit: «Hærebat machinæ eminenti pons ligneus.» + +En ce point estoit le conte Guy en grant pourchas de gent assembler et +requerrait d'ayde et parens et cousins et seigneurs pour secourre ceulx qui +au chastel estoient asségiés. Et tant se pourchasça que, entre les autres +aides, eut tant fait vers le conte Thibault de Champaingne qui estoit conte +du palais et homme si puissant et si riche et si merveilleux chevalier, que +il l'eut asseuré d'aidier à jour nommé et hastivement, et luy eut promis +que il lèveroit le siège du chastel et délivreroit ceulx qui estoient +dedens enclos, qui jà estoient en tel point que la vitaille leur alloit +moult apetissant. Et le conte Guy fu entredeulx ententis à proier et à +ardoir le règne, pour le seigneur faire lever du siège. Au jour nommé que +le conte Thibaut deust venir pour le siège lever, eut le sire du règne fait +mander son arrière ban, et les gens voisines semonses[454], car il n'eut +pas loisir de mander loing souldoiers. Et à tant de gens comme il pot lors +avoir issi de ses herberges fervestu et apparcillié luy et les siens, hardi +et courageux, et remembrant en son cuer de haulte prouesce; et vint liement +contre ceulx que il ooit contre luy venir. Mais avant envoia contre eulx +tel qui luy séut noncier leur estre et leur affaire; et luy, tandis, manda +ses barons; si les amonesta de bien faire, et commença à rengier et à +ordener ses batailles, chevaliers et sergens, arbalestriers et archiers et +sergens à glaives, et ordena chascun à son droit et en sou lieu. Après +chevauchièrent tous rangiés contre leurs ennemis qui, contre eulx, +appareilliés venoient; et si tost comme il les choisirent, si firent sonner +trompes et buisines parquoy les chevaliers et les chevaux s'esbaudirent et +pristrent hardement. Dont laissièrent chevaux aler et s'entreférirent des +fers des lances. Là, peust-on véoir grant bruit et grant esclatéis de +glaives. Si fu moult grand l'estour à l'assembler et fort et pesant +d'ambedeulx pars; mais les Briois[455] ne peurent pas longuement endurer +les royaus qui estoient fors et adurés de continuelles guerres; et cil qui +n'avoient appris sé repos non et séjour se desconfirent et tournèrent les +dos; et les royaus les assailloient vertueusement aux roides lances et aux +brans fourbis dont il leur donnoient de grans cops et les faisoient +trébuchier des destriers comme cil qui sur toutes choses desiroient la +victoire. Né oncques ne cessèrent, né cil à pié né ceulx à cheval, jusques +à tant que il les eurent tous tournés à desconfiture. + + Note 454: _semonces_, Averties. + + Note 455: _Les Briois._ Les gens de Thibaut, comte de Brie. + +Le conte Thibaut, qui à desconfiture estoit tourné, voult mieulx estre le +premier de la fuyte que le derrenier. Si s'entourna fuyant à force de +cheval, et laissa son ost tout desbareté et s'en ala en sa terre à grant +perte et à grant confusion. Moult y eut occis de gens par devers les +barons, et plus de navrés et de pris. Après celle victoire retourna le sire +du règne liement à ses herberges. Ceulx du chastel bouta hors et le prist +en sa main et le bailla à garder aux Gallandois. + + +XIV. + +ANNEE: 1107. + +_Coment le noble sire du règne courut sus un chastelain Hombaus par nom, +pour la plainte qu'il ooit de luy. Et coment il prist luy et son chastel +appelé Sainte-Sevère. Et coment il le mist en prison en la tour de +Estampes._ + + +En ce temps avint que le noble sire du règne fu moult prié et requis de +plusieurs que il alast sor un chevalier qui Hombaus avoit nom. Si tenoit le +chastel de Saincte-Sevère[456] et siet en ceste terre de Bourges par devers +Limozin, pour luy constraindre et chastoier des tors et des oultrages qu'il +faisoit aux gens du pays dont il avoit oïes les clameurs et les plaintes +plusieurs fois; ou s'il ne le povoit constraindre de venir à droit, au +moins qu'il le déshéritast, par droit, de son chastel qui estoit de moult +grant noblesse. Et moult estoit à ce temps renommé de grant chevalerie +et moult bien garni de bonne gent à pié et à cheval; et, d'ancienneté y +avoit toujours eu bons chevaliers. + + Note 456: _Sainte-Sevère_, aujourd'hui petite ville du département de + l'Indre, sur la rivière d'Indre, à trois lieues de La Châtre. + +Là mut à aler par les prières que il eut eues, et non mie à moult grant +ost. Si comme il fu entré en ces marches et il approcha de ce chastel, le +chastelain Hombaus qui moult estoit hault homme et de grant pourvoiance, +luy vint à l'encontre à grant chevalerie, et fist fremer et bien garnir de +fors barres et de gros pieux un ru par où les François devoient passer, car +il ne pouvoient eschever ce pas né passer par ailleurs: et il meisme se +mist à l'encontre du pas, à toute sa gent; ainsi furent sor le pas +assemblés d'une part et d'autre part et se doubtoient à passer d'ambedeulx +pars. Si avint ainsi que le sire du règne vit un de ceulx de là qui, devant +tous les autres, estoit hors issu des lices contre sa gent. Lors hurta le +destrier par grant desdaing et sacha l'espée, l'escu avant, la lance au +poing. Si comme il estoit tout armé, et voiant tous ses barons, ala +assembler à celuy, comme cil qui sor tous les autres estoit fier et +courageux: si le féri si noblement de la lance que il l'abati jus du +destrier; et non mie seulement celuy, mais un autre, (comme je treuve +vraiement escript,) si que il en abati deux en un seul poindre et les fit +baingnier au gué jusques au heaume; et ne s'en tint pas à tant, ains se +feri tout maintenant parmy le pas où le premier estoit passé, et s'adressa +vers ses ennemis qui tous estoient esbahis de ce que luy voioient faire. +Lors les assailli fièrement à s'espée tranchant si qu'il en fist plusieurs +réuser et resortir. Et les François, qui ce regardoient, prirent cuer par +son bien faire; adont tressaillirent le ru qui mieux mieux et se ferirent +en leurs ennemis trop aigrement et les convoièrent chassant aux roides +lances, jusques en leur chastel. + +Renommée, qui tost vole, s'espandi par le chaslel et par le pays que le +sire du règne et les siens estoient venus ce chastel prendre, et si ne s'en +partiroient jusques à tant qu'il fust pris et ceulx dedens pendus et les +yeulx sachiés, et tout le chastet ars et destruit. Moult eurent grant paour +ceulx du chastel et de toute la contrée, de ceste nouvelle. Si eut cil +chastelain tel conseil que il rendi soy et le chastel et toute sa terre, en +la manière et à la volenté du sire du règne. Et ainsi s'en retourna à +victoire et enmena avec soy ce chastelain et le mist en prison en la tour +d'Estampes. + + +XV. + +ANNEE: 1108. + +_Coment le roy Phelippe trespassa, et coment son noble fils Loys le fist +enterrer en l'abbaye Saint-Benoist-sur-Loire, où il avoit élu sépulture._ + + +Autresi comme le damoisel amendoit et croissoit de jour en jour de valeur +et de proesce, aussi defailloit et descroissoit de jour en jour le roy +Phelippe, son père, comme cil qui, oncques puis qu'il eut prise et ravie la +contesse d'Angiers et maintenue pardessus sa loiale épouse, ne fist chose +qui soit digne de mémoire; et tant avoit esté espris de l'amour de ceste +dame, avant que il la laissast, que il n'avoit nulle autre cure, fors +d'acomplir son délit, né du roiaume gouverner ne s'entremetoit-il de rien. +Par une seule personne estoit le roiaume gouverné et conforté, ce estoit +l'atendue et l'abaiance du noble damoisel Loys, qui après luy devoit +règner, car à luy s'atendoit toute la menue gent du roiaume. + +Le roy Phelippe, qui moult estoit affebloié, acoucha du tout au lit, à +Melun-sur-Saine, et mourut (en l'an soixante de son aage et de +l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent six,[457]) en la présence son fils +Loys. Aux obsèques fuient présens Gales, l'évesque de Paris, l'évesque de +Senlis, l'évesque d'Orléans et l'abbé Adam de Saint-Denis et maint autres +religieux preud'hommes. Le corps du roy portèrent en l'églyse Nostre-Dame. +Là veillé fu toute nuit à grand luminaire. L'en demain le fist atourner son +noble fils Loys richement, et mettre en une litière couverte de riches dras +de soie, si comme il convient à tel prince, et puis le chargea aux cols de +ses maistres sergens; et ainsi atourné le fist porter en l'abbaïe +Saint-Benoist-sur-Loire où il avoit esleu sa sépulture. Et tous jours, +comme bon fils, aloit après, une heure à pié, autre heure à cheval, +plourant et demenant grand dueil, avec tant de barons comme il avoit avec +luy. Si fu tous jours de si grant noblesse et de si grant franchise de +cuer, mesmement envers son père, que onques, en toute sa vie, troubler né +courouscier ne le voult, néis pour le desseurement de sa mère pour la +contesse d'Angiers; né boisier né fortraire le royaume par mauvais engin, +si comme seulent faire, aucunes fois, aucuns jouvenciaux. + + Note 457: Il falloit: _mil cent et huit_. + +Quant il fu là venu et sa compaingnie, si le fist enterrer devant le +maistre autel, au mieulx et au plus noblement que il pot deviser. Ainsi +comme ceulx disoient que luy avoient oï dire en son vivant, il ne vouloit +pas être enterré en la sépulture de ses ancesseurs les roys de France qui +ainsi comme par nature et par droit doivent gésir en l'églyse Saint-Denis +en France. Pour ce disoit par humilité que il n'en estoit pas digne. Et +pour ce qu'il n'avoit pas fait à celle églyse né aux autres, tant de biens +comme il deust, pour ce ne devoit pas être mis entre tant de nobles roys et +empereurs comme il en gist léans. + + +_Ci fine l'istoire du roy Phelippe, premier du nom._ + + + + +CI COMMENCE L'ISTOIRE +DU GROS ROY +LOYS. + +* * * * * + + + + +I. + +ANNEE: 1108. + +_Coment les prélas et les barons assemblèrent à Orléans pour le coroner, et +coment les messages de Rains vindrent pour contredire le coronement, mais +ce fu trop tart._ + + +Le noble damoiseau Loys qui, en sa jouvente, avoit desservi l'amour et la +grace de sainte églyse par la grant cure et par la grant peine qu'il avoit +mise en luy deffendre; et aussi comme il avoit soustenue la cause des +povres et des orphelins et domté et plaissié par ses vertus les tyrans et +les ennemis du règne, autressi, par la volenlé de Dieu, fu-il appelé à la +hautesce et à la seigneurie du royaume, par le commun accort et désirier +des preud'hommes et des bonnes gens. Et moult volentiers en eust esté +forsmis et bouté arrière, sé il peust estre par le pourchas et par l'engin +aux félons trayteurs qui le royaume béoient à troubler; mais par le commun +esgart aux preud'hommes et mesmement le sage Yvon, l'évesque de Chartres, +fu ordené que contre l'engin et la force aux malfaiteurs du royaume, +s'assembleroient à Orléans pour le couronner hastivement. Là fu semons +Daimbert l'archevesque de Sens et les evesques de sa province, c'est +assavoir: Gales, l'évesque de Paris; Manessier, l'évesque de Meux; Jehans, +l'évesque d'Orléans; Guyon, l'évesque de Chartres; Hues, l'évesque de +Nevers, et cil d'Aucerre droitement. Le jour de l'Invencion sainct Étienne, +au mois d'aoust, furent assembles en la cité d'Orléans; là fu sacré et +couronne à roy (par la main Daimbert, l'archevesque de Sens;) la couronne +luy mistrent au chief et luy cindrent l'espée de justice, à prendre +vengeance des malfaiteurs du règne, et du revestement du septre et des +autres aournemens, à la deffense de saincte églyse, du clergié et des +povres gens, par la voix et par la requeste du clergié et du commun peuple. + +Encore n'estoit pas l'archevesque devestu des vestemens où il eut la messe +chantée, quant les messages de la ville de Rains seurvindrent qui portèrent +lettres de contradiction, parquoy il eussent destourbé le couronnement le +roy, se il féussent à temps venu: et disoient que la droiture du +couronnement au roy de France appartient à l'églyse de Rains tant +seulement, et ceste seigneurie et ce privilège en avoit dès le temps le +fort roy Clodovée que sainct Remy baptisa, et ceste droiture vouloit +tousjours avoir franchement et sans nulle fraccion; et sé nul l'en vouloit +faire tort et de rien contredire, si fust escommenié pardurablement. Et par +ceste achoison cuidèrent faire la paix de Dam Raoul lor arcevesque à cui le +roy estoit couroucié durement, pour ce que, sans son assententent, avoit +esté esleu et mis au siège l'arcevesque: et béoit à ce que, sé il n'en +peussent faire paix né accort, que, par ce, luy contredéissent et +destourbassent au couronnement. Mais, pour ce qu'il vindrent trop tart, +furent illec taisans et mués, et s'en retournèrent courouciés de leur +faute; né de rien qu'il éussent dit né fait ne reportèrent à leur seigneur +chose où il éust nul profict. + + +II. + +ANNEE: 1108. + +_Coment Gui Troussel et Hues de Crecy, son fils, pristrent le conte de +Corbueil, son frère, pour ce que il ne leur vouloit aidier de la guerre +contre le roy. Et coment le roy le délivra et prist le chasteau._ + + +Loys, le roy de France, par la grace de Dieu, ne pot pas oublier ne +désacoustumer ce qu'il avoit tous jours apris et acoustumé en enfance; +c'est à soustenir les églyses et deffendre les povres gens et à garder et +maintenir le roiaume en paix sé il péust estre. Mais tant y avoit de +destourbiers et d'ennemis que trop estoit fort chose à faire. Entre les +autres fu Gui le Roux[458], et son fils Hues de Crecy qui jeune bacheler +estoit et preux aux armes; mais moult estoit sage et malicieux à mal faire, +comme à proier et à rober et à ardoir et à troubler le roiaume. Et, pour la +honte de son cuer esclairier, et pour la honte du chastel de Gournay que il +avoit perdu, ne cessoit du roy et du règne assaillir et troubler, si que +néis au conte Odon de Corbueil, qui son frère estait, ne voult-il pas +espargner, pour ce que il ne luy vouloit aidier de sa guerre contre le roy. +Si avint que il le gaita un jour que il estoit alé chascier privément, si +ne cuidoit avoir garde de nulluy; si le prist et le mist en fors buies[459] +en prison, en la Ferté-Baudouin[460]; et pour cest oultrage désacoustumé, +les barons et les chevaliers de la chastellerie de Corbueil, qui +d'ancienneté est renommée de grant noblesse et de grant chevalerie[461], +furent moult courouciés. Au roy s'en alèrent clamer et luy distrent que le +conte estoit pris en telle manière, et la cause pour quoy; et moult le +prièrent que il y méist hastif conseil; et le roy leur promist s'aide, dont +il furent moult liés, et dès lors commencièrent à traitier coment il +porroient leur seigneur délivrer. Et tant pourchascièrent puis, que ne sçay +lesquels de la Ferté-Baudouin parlèrent à eulx, et leur jurèrent sur sains +que il les recevroient et les mettroient privément dedens le chastel. Cil +chastel n'appartenoit par nul héritage à celuy Gui; ains le tenoit ainsi +comme à force et par tolte, par la raison du mariage la contesse Aalis[462] +que il avoit eue à femme. Si avint que le roy vint là à privée mesnie des +gens de sa court, pour ce que il ne fust pas apperceu. Si fu avant envoié +Anseaux de Gallande qui sénéchaux estoit le roy et chevalier preux et +hardi, soy quarantiesme d'hommes armés, à l'une des portes où le plais +estoit mis d'eulx recevoir dedens; il et sa compaingnie furent dedens +receus; mais ceulx du chastel qui, à celle heure, séoient encore à leurs +feus et fabloient ensemble, oïrent soudainement la frainte des chevaux et +le murmure des chevaliers; si s'émerveillèrent moult que ce estoit, et +issirent hors encontre eulx; et ceci avint ainsi comme après sousper en +droite heure de couchier. Si estoit le meschief trop grant à ceulx de +dehors, pour ce que la voie estoit trop étroite pour les huis qui estoient +encontre mis, et qui ne laissoient aler né venir délivrément ceulx qui +entrés estoient dedens la ville. Et, pour ce, ceulx dedens les heurtoient +de leurs huis et de leurs portes, et donnoient de grans cops comme ceulx +qui bien estoient garnis de leurs armes et qui bien savoient les estres du +chastel. Au derrenier, les forains, pour l'oscurté de la noire nuit et pour +la meschéance de l'estroit lieu, ne porent longuement souffrir; ains +retournèrent à leurs portes, fors que Anseaux, qui trop estoit bon +chevalier et seur, qui pas n'y pot à temps venir, pour ce qu'il entendoit à +deffendre ses compaingnons, comme chevalier preux et vaillant: pris fu et +retenu et emprisonné en la tour, avec le conte de Corbueil. Si eurent, ces +deux, moult grant paour l'un de la mort, et l'autre de deshéritement. Quant +ceste nouvelle fu au roy comptée, qui moult se hastoit de venir pour ceulx +qui eschapés estoient, si luy pesa de la demourée qu'il avoit faite pour +l'oscurté de la nuit attendre. Tantost sailli sor son destrier par grant +desdaing, et vint jusques à la porte du chastel à espérons brochant; à +force cuida ens entrer pour aidier aux siens; mais il la trouva bien fermée +et barrée et en fu durement reusé[463] par ceulx dedens qui grant planté de +quarreaux et de lances et de pierres luy lançoient. Mais moult orent grant +paour les frères et les amis au sénéchal qui pris estoit. Tous vindrent +auprès le roy et luy commencièrent à crier mercy moult durement, par telles +paroles: «Gentil roy, aies mercy de nous en tel point, car saches-tu que +cil desloial escommenié Hues de Crecy, homme traitre et désirant d'espandre +sanc humain comme homicide, puet ça venir; et sé il puet ens entrer et +nostre frère tenir aux poings, il n'en prendroit nulle raençon, ains le +pendra ou le fera mourir de male mort.» Pour paour de ceste chose, assist +le roy le chastel et le fist fortement enclorre et estouper les entrées de +toutes les portes: et ceint et avironna la ville de cinq bretesches bien +garnies de bons sergens, et ainsi mettoit grant cure et grant entente de +son corps et de son royaume à prendre le chastel et à ses hommes délivrer +qui laiens estoient en prison. Mais Hues de Crecy, qui avant eut grant joie +des deux prisons, eut moult grant paour de perdre le chastel et les +prisons, quant il sceut que le roy l'eut ainsi assegié; et, pour ce, fu en +grant angoisse et en grant paine coment il peust entrer dedens; et, en +maintes semblances se mist comme cil qui en maintes manières s'en déguisa, +une fois à pié et l'autre à cheval, une fois en manière de Jugleresse et de +meschine de vie[464]. Un jour avint qu'il eut mise toute s'entencion à +parfaire ce à quoy il béoit, quant il fu apperceu de ceulx de l'ost; et +quant il vit que il fu cognéu, si monta au destrier qui appareillié lui fu, +et tourna en fuye; car bien savoit que là ne povoit durer; et entre les +autres qui l'aperçurent fu Guillaume (de Gallande), frère au sénéchal qui +pris estoit, un chevalier bien afaitié et preux aux armes, qui devant tous +les autres le chaçoit de volenté de cuer et par isnelleté de cheval, tout +entalenté de luy retenir se il péust. Si retourna vers luy souvent, la +lance abaissée; mais pour ce que il avoit paour de ceulx qui après luy +venoient, n'i osoit pas faire longue demeure, ains reprenoit la fuite, et +s'en retournoit atant fuyant. Mais bien affichoit en son cuer que sé il +osast tant demourer que il peust à luy assembler, que il montrast la +hardiesce de son cuer, ou par victoire, ou par soy abandonner à péril de +mort. Et par maintes fois luy avint que il ne povoit eschiver les villes +que il trouvoit en sa voie[465], né eschapper de l'enchaux de ses ennemis +qui au dos le suivoient, sé ne fust par guille et par barat[466]; car il +fainst que il fust Guillaume le Gallandois et Guillaume Huon, et crioit à +haulte voix, par le roy, que il le prissent et arrestassent comme son +mortel ennemy. En telle manière eschappa et escharni, par son barat, tous +ceulx qui le suivoient. Mais oncques le roy, né pour ce né pour autre +chose, ne volt le siège entrelaissier, ains prist à destraindre plus et +plus les assiégés et à assaillir le chastel; né oncques ceulx dedens ne +fini d'angoissier en toutes manières, tant que il eust le chastel pris par +force et que le bourg fust pris par une partie de ceulx dedens meismes. Et +quant les chevaliers qui en la garnison estoient oïrent la tumulte aval, si +apperceurent bien que la ville estoit prise. Lors s'enfuirent grant erre +pour leurs vies garantir, vers la tour; et quant il furent dedens enclos, +si ne se peurent pas bien deffendre né couvrir né hors issir, jusques à +tant que pluseurs en furent navrés et les aucuns occis; et au derrenier fu +le remenant à ce mené que il abandonnèrent leur corps et leur avoir à la +mercy le roy, et non mie sans le conseil leur seigneur. En telle manière le +débonnaire roy et le desloyaux Hues délivrèrent les prisons. Si eut le roy +son sénéchal, et les Gallandois leur frère et les Corbueillois leur +seigneur, par la vigueur et par le sens le roy. Une partie des chevaliers +ui dedens furent pris déshérita et leur tolli leur biens; l'autre partie +tint en longue prison et destroite où il les fist pourrir[467] longuement +et tout pour les autres espouvanter qu'il ne féissent autel. Par celle +victoire que le roy eut contre la cuidance de ses ennemis, enobly et +enlumina le commencement de sa couronne, à la louange de celuy qui règne et +régnera sans fin. + + Note 458: Suger dit en effet: _Guido Rubeus_. Mais le père de Hues de + Crecy étoit _Gui Troussel_, dont on a déjà parlé, et non pas Gui de + Rochefort. + + Note 459: _Buies._ Chaînes. + + Note 460: Sur la marge du manuscrit 8395, Charles V, qui l'avoit fait + exécuter, a écrit de sa propre main ici: _Aalez_. C'est qu'en effet + _La Ferté_ _Baudouin_ est le même lieu que _La Ferté Aalès_ ou + _Aalis_, que nous écrivons à tort aujourd'hui _Aleps_. C'est une + petite ville à quatre lieues d'Etampes. Remarquons que cette + correction de Charles V justifie complètement Adrien de Valois, qui + avoit seulement soupçonné l'identité de _La Ferté Baudouin_ et de + _La Ferté Alais_. + + Note 461: Le texte latin n'est pas exactement rendu. Sugper dit qu'un + grand nombre de vieux et illustres guerriers assiègeoient le château + de Corbeil. «Oppidani Curboilenses multi (oppugnabat enim castellum + veterana militum multorum nobilitas).» + + Note 462: Voilà la raison du nom qui a prévalu. + + Note 463: _Reusé._ Repoussé. + + Note 464: La traduction n'est pas satisfaisante: «Et quomodo castrum + ingredi posset, modò eques, modò pedes, multiformi joculatoris et + meretricis mentito simulachro, machinatur.» + + Note 465: _Les villes._ «Ut villas in viâ sitas... evadere non + posset.» + + Note 466: _Par guille et par barat._ Par fraude et tromperie. «Nisi, + cum simulatâ fraude seipsum Garlendensem Guillelmum fallendo, + Guillelmum autem Hugonem se sequentem conclamaret.» + + Note 467: _Pourrir._ «Quosdam diuturni carceris maceratione, ut + terreret con similes, aflligens durissimè puniri instituit.» + + +III. + +ANNEE: 1109. + +_Du grant roy Henry d'Angleterre, et des prophécies Mellin; et du contens +des deus roys pour le chastel de Gisors. Après, du parlement et des barons +de France qui là vindrent. Et coment les François requistrent les Normans +et les Anglois._ + + +En ce termine avint que le fort roy d'Angleterre Henry, qui si fu renommé +et de guerre et de paix, vint ès parties de Normandie. Cil par puissance et +par hautesse, estoit renommé à bien près par tout le monde, et si fu cil +dont Mellin le merveilleux devin parla, qui les merveilleuses avantures +d'Angleterre dont le monde parle tant vit par prophécie; et retraist +merveilleusement maintes manières d'estranges paroles à la louange de celuy +Henry, maint ans avant qu'il feust né et tout despourveuement, en la +manière que les sains prophètes souloient parler, qui annonçoient +dépourvuement ce que le Saint-Esprit leur enseignoit. Or, oez doncques les +merveilles que il dit de ce roy Henry: «Un roy[468] de justice naistra, à +cui cry les tours de France et les dragons des isles trembleront. A son +temps sera l'or estrait du lis et de l'ortie, et l'argent décourra des +ungles des chevaulx[469]; les crespis vestiront diverses toisons, car +l'abit de par dehors monstrera l'estre dedens; les piés aux abaians seront +destranchiés; les bestes sauvages seront en paix, et l'umanité des souples +se deuldra[470]; la fourme des marchandises sera fendue et la moienneté +sera roonde[471]. Le ravissement des escoufles[472] périra, et les dens des +loux reboucheront. Les chaiaulx[473] aux lyons seront mués en poissons de +mer, l'aigle signera sur le mont aux Arabiens[474].» + + Note 468: _Un roy._ Le latin dit: _Leo_. + + Note 469: _Des chevaulx._ «Mugientium.» + + Note 470: Notre traducteur a rendu sans comprendre. «Humanitas + supplicium dolebit.» + + Note 471: Cela n'est pas clair, même dans le texte latin. «Findetur + forma commercii, dimidium rotondum erit.» + + Note 472: _Escoufles._ Milans. + + Note 473: _Chaiaux._ Latinè: _Catuli_. + + Note 474: «Aquila ejus super montes Aravium nidificabit.» Ce qu'on + rendroit peut-être mieux par: _L'aigle posera son aire sur les + monts._ + +Toute ceste ancienne prophécie et ce merveilleux devinement s'accordent à +la noblesse de ce roy, si que néis une toute seule sillabe né une toute +seule lettre ne s'en discorde; par ce que il dit en la fin de ces paroles, +d'endroit les chaiaulx de lyon, nous fait à entendre les fils et la fille +de ce roy Henry qu'il appelle lyon qui en la mer périllèrent, et furent +dévourés et mengiés des poissons. + +Quant ce roy Henry eut receu le royaulme d'Angleterre après son frère le +roy Guillaume, et il eut mis en paix la terre par le conseil aus preudes +hommes, et il eut juré à tenir les loix et les coustumes anciennes que +ceulx de devant luy y avoient mises, pour acquerre la bonne voulenté des +barons et des gens de la terre; si passa la mer par decà et arriva en +Normandie, et par la force le roy de France mist toute la terre en paix, et +concorde entre les discordans, et mist loix et establissemens, et aux gens +du pays promist à traire les yeulx et à pendre aux fourches sé l'ung ostoit +ou roboit à l'autre ainsi comme il faisoient devant; et bien leur rendit ce +que il avoit promis, quant il forfaisoient; et pour ce fu la terre en bonne +paix; et convint paix tenir aux Normans qui avant ne savoient que paix +fust; et ceste chose leur mouvoit des Danois dont il estoient extrais; et +pour ce fu acomplie la prophécie Mellin que nous avons avant touchié, qui +dit que le ravissement des escoufles périroit et les dens des loups +reboucheroient: car gentil né villain n'osa oncques tollir né embler né +rober en son temps; et pour ce qu'il dit après que au cry et à la voix du +lion de justice les tors de France et les dragons des ysles +trembleront[475], quar nul des barons d'Angleterre n'osa sonner né dire mot +en tout le temps qu'il régna. Et ce que il dist après que l'or seroit +extraict du lis et de l'ortie, c'est-à-dire des religieus, qui sont +comparés au lis, pour odeur de bonnes oeuvres, et de l'ortie[476], c'est des +gens séculiers qui poingnent par leur malice; car ainsi comme il proffitoit +à tous, ainsi estoit-il de tous servi. Si est plus seure chose d'avoir un +seul seigneur qui les deffende de tous[477]; et l'argent decourroit les +ongles aux jumens, c'est à entendre pour la paix et la seurté qui estoit au +pays. Si estoient les labours fais et la terre bien labourée; et +habondoient les granches de blés et de biens; et la plenté des granches +faisoit la plenté de l'argent ès escrins et ès trésors. + + Note 475: Le traducteur passe la première partite de l'explication + latine: «Huc accedit quod ferè omnes turres ot quæcumque fortissima + castra Normanniæ, quæ pars est Galliæ, aut eversum iri fecit, aut.... + propriæ voluntati subjugavit.» + + Note 476: «Aurum ex lilio, quod ut ex Religiosis boni odoris, et ex + urtica, quod est ex sæcularibus pungentibus, ab eo extorquebatur.» + + Note 477: Le latin, qui résume parfaitement le système de nos + gouvernemens modernes, est encore ici mal rendu: «Tutius est enim + unum, ut omnes deffendat, ab omnibus habere, quam non habendo, per + unum omnes deperire.» + +Si advint que ce roy Henry tollit à Payen le chasteau de Gisors et par +losanges et par menaces. Si est ce chasteau à merveilles fort que de siège +que d'autre garnison, et est ès marches de France et de Normandie, et court +entre deux la rivière d'Epte qui est droicte borne qui jadis fut mise entre +les François et les Danois au temps le duc Rollo, etdonne apperte entrée +aux Normans de venir en France, et aux François[478] d'entrer en Normandie. +Si n'appartenoit pas moins par siège de lieu au roy de France que au roy +d'Angleterre; et par droit en deust estre aussi saisi le roy Loys comme le +roy Henry. + + Note 478: _Et aux François_. Il falloit: _Et empêche les François_, + comme dans Suger. + +Si advint que pour la requeste de ce chasteau sourdit soudainement guerre +entre les deux roys. Et envoya le roy Loys messagiers au roy Henry qu'il +lui rendist cellui chasteau ou qu'il l'abatist. Et quant il vit qu'il n'en +vouloit rien faire, si luy nomma lieu et jour de parlement pour les trèves +qui failloient. Et y eut tandis entre eulx maintes parolles semées de +discorde par les felons qui tousjours ont de coustume de mesler les preudes +hommes. Et jasoit ce qu'il ne fussent point encores moult entremeslés, si +se penoit chascun de plus orgueilleusement venir au parlement. De la partie +au roy de France s'assemblèrent mains barons, entre lesquels vint Robert, +conte de Flandres, à tout près de quatre mille chevaliers, et Thibaut, le +conte palaisin de Champaigne et le conte de Nevers et le duc de Bourgogne +et mains autres barons. Et si y furent mains archevesques et évesques. + +Et quant le jour du parlement approcha, si s'en allèrent au lieu à grant +chevalerie, et passèrent parmy la terre au conte de Meulant qui estoit en +la partie au roy anglois et l'ardirent et confondirent toute. Et ainsi +l'eut en grand despit le roy d'Angleterre: et s'en allèrent au lieu assigné +où le parlement devoit estre qui est appellé Planches[479] sur une eaue. Et +en ce lieu est un chasteau mauvaisement adventuré et de malle fortune, car +les anciens du pays tesmoingnent que nul n'y assemble qui paix y puisse +faire sé ce n'est moult par grant adventure. + + Note 479: _Planches sur une eau._ Suger dit: _Plancas Nimpheoli._ + C'est _Néaufle_, près de la rive occidentale de l'Epte, à une petite + lieue de Gisors. + +Sur celle rivière où il n'avoit nul gué où nul peust passer se logèrent les +osts d'une part l'un, et d'aultre part l'autre. Par grant conseil furent +esleus les plus haus hommes et les plus sages de France qui au roy anglois +furent envoyés et passèrent par dessus ung pont qui près d'illec estoit et +estoit si foible et de si grant vieillesse qu'il croulloit. Si estoit +merveille que ceulx qui par dessus passoient à haste ne trébuchoient aval. + +Quant là furent venus ceulx qui la parolle du roy devoient porter, pour la +querelle dont le contens estoit, l'un commença à parler sans le roy saluer, +moult saigement par la bouche de tous[480], et dit en telle manière. + + Note 480: _Par la bouche de tous._ Suger dit: _ore comitum;_ + c'est-à-dire à peu près, il me semble, _au nom des pairs de France_, + juges entre les deux rois. Ce passage est important. Pour le mot + _insalutato rege_, dom Brial propose de corriger: _Salutato_. «Vix + enim credibile est,» ajoute-t-il, «adeò incomptos fuisse mores + illorum temporum, ut regem orator nulla prævia salutatione, ausus + fuerit alloqui.» Cette observation n'est pas judicieuse. L'usage + parfaitement établi étoit alors que les envoyés du roi de France près + d'un vassal rebelle ne le saluassent pas et lui tinssent de la part + de leur maître les plus insolens discours du monde. Tous les romans + de chevalerie composés à cette époque en font foi. Dans ce temps-là, + le _salut_ étoit un acte de sincère et loyale amitié, il avoit pour + but d'appeler la protection de Dieu sur celui auquel on l'adressoit. + Comment donc deux ennemis se seroient-ils mutuellement salués? + +«Cogneue chose est, sire roy, que quant vous éustes receue la duché de +Normandie de la main du roy de France, comme celle qui est de son propre +fief, que entre les aultres choses et par dessus toutes les aultres +convenances fust ce espéciallement fait, accordé et juré du chasteau de +Bray et de Gisors, que par quelque marché ou convenance qu'il advenist, le +quelque soit de vous deux eust de l'ung de ces deux chasteaux la saisine, +et que dedens les quarante jours qu'il l'aurait receu, il seroit tenu à +abattre le chasteau pour l'attirement des convenances qui avoient esté +jurées. Et pour ce que vous ne l'avez ainsi fait, veut le roy de France et +commande que vous le faciez. Et ce que vous ne luy avez fait veut que vous +luy amendiez par convenable loy. Et comme roy et loy convegnent une mesme +seigneurie, grant deshonneur est au roy quant il trespasse loy. Et s'aucun +des vostres est tel qu'il l'ose nyer né dire contre, nous sommes près du +prouver et de l'attendre par loi de bataille et par le tesmoingnage de deux +barons ou de trois.» + +Après ces paroles s'en retournèrent les messagiers. Mais il n'estoient +encores guères que retournés quant ne scay combien de Normans vindrent +devant le roy de France et commencèrent vergongneusement à nier ces +convenances et à dire quanqu'il peurent pour malmetre et laidir la cause, +et requéroient que la querelle fust menée par droit; mais ne requéroient +aultre chose que la besongne délayer et mettre en respit, si que la vérité +ne fust descouverte et manifestée à tant de barons et de preudes hommes +qu'il avoit là assemblés. Avec ces messagiers furent autres envoyés au roy +anglois de par le roy de France, qui offrirent au dernier celle querelle +par loy de bataille, par la main Robert, conte de Flandres, qui depuis fut +roy de Jhérusalem[481]; si estoit merveilleux chevalier et moult noble aux +armes. + + Note 481: Le latin est mal rendu: «Robertum Hyerosolimitanum, + palaestritam egregium.» Robert II ne fut jamais roi de Jérusalem. + +Quant le roy anglois et ses gens eurent oye celle offre, il ne +l'ottroyèrent né ne contredirent en aucune manière; et les messages furent +retournés pour dire ce qu'il avoient trouvé. Si renvoya tantost arrières le +roy Loys, comme cellui qui moult estoit courageux et hardy, grant et +vertueux de corsage; et partoit un tel jou[482] au roy anglois, qu'il +abattist le chastel, ou il se combattist à lui cors à cors, pour la foy +deffendre qu'il avoit vers luy faussée et mentie comme son homme lige. Et +si luy dist et fist dire par dessus que à celui devoit estre la paine et le +travail de la bataille à qui la gloire et le mérite devoit estre de la +victoire. Et disoit: «Traient soy arrière vos gens du rivage du fleuve tant +que nous puissons passer, afin que le lieu seur donne à chascun plus +seurté: ou, sé mieulx lui plaist, donne chascun de nous hostaiges des plus +haulx barons de son ost de combatre corps à corps sans avoir ayde de ses +gens. Et se tirent arrière vos gens seulement tant que nous soyons passés, +car aultrement nous ne pourrions passer l'un à l'autre.» Si en y eut aucuns +de nostre ost qui par seule ventance crioientet disoient que la bataille +des deux roys fust sur le pont qui à paine se soustenoit, tant estoit viel +et croullant. Et ce mesme requéroit et vouloit le roy Loys par la légèreté +et la hardiesse de son cuer. + + Note 482: _Partoit un tel jou._ Ancienne façon de parler que Dom + Brial n'a pas comprise. Elle est empruntée aux _Jeux-partis_, + chansons dialoguées dans lesquelles on soutenoit deux manières de + résoudre la même question. _Partir un jeu_, c'étoit précisément + _poser un dilemme_. + +A ce respondi le roy Henry: «Je ne prens mie la chose si en gros que je +perde pour telles parolles mon chasteau qui tant me vault et qui si bien +siet, et me mette en telle adventure.» Toutes ces choses refusa et debouta +et dist encore: «Quant je verray que je me doive deffendre du roy de France +je ne l'eschiveray pas, comme cil qu'il offre et qui ne peut ores advenir, +pour le grief du lieu.» + +Pour ceste responce du roy Henry furent moult esmeus les François, si qu'il +coururent aux armes et le roy d'aultre part et aussi les Normans d'aultre. +Et commencièrent à courre l'ung à l'autre jusques aux deux fleuves qui +l'ost départoient. Si que ce tant seullement qu'il ne peurent passer le +fleuve destourna grant dommaige et grant occision qui à ce jour fust +advenue. Et quant la nuit approcha si s'en départirent et s'en allèrent les +Anglois à Gisors et les François à Chaumont. Mais si tres-tost comme le jour +parut les François qui pas n'oublièrent la honte du jour de devant, et pour +l'ardeur de chevalerie dont il estoient esprins, s'armèrent et montèrent +sur leurs coursiers et s'en allèrent devant Gisors et se pénèrent moult de +monstrer aux fers des lances lesquels valent mieulx et de combien sont +mieulx prisés les adurés d'armes[483] de ceulx qui ont apris le repos. Car +les Normans qui alors issirent contre eulx furent arrière reboutés parmi la +porte moult honteusement. + + Note 483: _Les adurés d'armes._ Les guerriers vieillis sous le + harnois. L'expression de Suger est moins pittoresque. «Quantum + præstent multo marte exercitati, longâ pace solutis.» + +En ceste manière commença la guerre entre les deux roys qui dura près de +deux ans. Si en fu le roy anglois plus grévé que celluy de France pour ce +qu'il luy convenoit garnir les marches de Normandie de grant plenté de +chevaliers et de sergens, pour la terre deffendre. Et le roy Loys ardoit +tandis la terre et la destruisoit, et gastoit tout le pays sans +entrelaissier; et par l'ayde des Flamens et des Pohiers[484], et des +Voquessinois et des aultres contrées qui marchissoient à la Normandie[485]. +Si avint depuis que Guillaume fils au roy Henry fist hommaige au roy Loys, +et le roy luy augmenta son fief de cellui chasteau, par paix et par amour +espécial; et par raison de ce revindrent depuis en leur ancienne amour. +Mais avant que ce peust estre y eut mains mors et destruis qui coulpe n'y +avoient[486]. + + Note 484: _Pohiers._ C'est-à-dire des habitans de Ponthieu. Suger + dit: «Flandrensium, Pontivorum, Vilcassinorum et aliorum + collimitantium.....» Voilà le sens du mot Pohier bien déterminé. + + Note 485: Le manuscrit du roi, n° 8305.5-5 ajoute ici: _Et quant li + rois Henris vit qu'il ne la porroit deffendre, si eut conseil qu'il + la laissast à Guillaume son fils. Si avint, etc._ Cela n'est pas dans + le latin, comme Dam Brial l'a remarqué. + + Note 486: Cette réflexion du traducteur vaut mieux que celle de + Suger: «Quod antequam fieret, mirabilis ejusdem contentionis + occasione, et execrabilis hominum perditio mirabili punita est + ultione.» + + +IV. + +ANNEE: 1109. + +_Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en traïson en son chastel. +Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitres +dedens, et coment illec furent justiciés._ + + +Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis fermé +ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appellé la Roche +Guyon, en si haulte entrée et ferme que à peine peut-on voir jusques au +soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premièrement +fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave à la +semblance d'une maison, qui avoit esté faicte par destinée, si comme les +anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient +anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entrée, ainsi +comme par un petit huisset[488]. + + Note 487: Le latin dit: _Horridum et ignobile castrum_. + + Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques + de Suger, qui ne manque guère de citer les poètes anciens quand + l'occasion ou le prétexte s'en présente. «Antrum, ut putatur, + fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit + Lucanus: + + «............. Nam quamvis Thessalas vates + Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc, + Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.» + +Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux +armes. Si avoit laissée et mise jus toute la traïson de ses prédécesseurs, +comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prétendoit à vivre sans +tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu +longuement. Mais par l'euvre et la traïson du félon des félons fut +désavancié; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume +avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres +que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy +cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit +surprendre en son chasteau par traïson, si comme il fist depuis. Il advint +ung dimenche au soir, si comme il avoit gardé son point, qu'il entra en une +églyse à grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amenés avec luy tous +armés de haubers dessous les chappes[490]. Celle églyse où ceulx entrèrent +avec les premiers qui là alloient pour Dieu prier estoit bien près de la +maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenchée estoit. Et le traitre si +armé comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer +et toutesvoyes regardoit par où il pourroit entrer à celluy Guyon, tant +qu'il apparceut un huys par où celluy Guyon venoit en l'églyse. Si +s'adressa incontinent vers luy et entra dedens à force luy et sa desloyalle +compaignie. Si tost comme il furent dedens sachièrent les espées et courut +ce traitre à icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui +garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist. + + Note 489: _Serourge._ C'est une faute; il falloit _gendre_. + + Note 490: _Dessous les chappes._ «Loricatus sed cappatus.» La _cappa_ + est ici un manteau. + +Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist +par les cheveux comme esbahie et se prist à esgratigner et à despécier son +visaige comme femme hors du sens. Après couru à son mary sans paour de mort +et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups +des espées et commença à crier en telle manière: «Moy,» dist elle «très +desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur.» Les +coups et les plaies que les traitres donnoient à son mary recevoit +elle-mesme, et disoit: «Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait à ces gens? +dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son +seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes +tous enragiés et hors du sens.» Et les traitres la prisrent par les cheveux +et l'arrachèrent de dessus son mary toute navrée et detrenchiée de glaives, +et la laissèrent toute enverse ainsi comme morte. Après, retournèrent à son +seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle +mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent léans trouver escervellèrent à +la roche. + +Quant il curent ce fait, si cerchèrent partout leans s'il trouveroient plus +nullui. Lors leva la tête la povre dame qui à une part gisoit toute +estendue; et quant elle congneut son seigneur qui jà estoit mort et gisoit +tout despécié parmi la salle, si s'efforça tant pour la seue[491] amour +qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint à luy si despéciée comme elle estoit +tout rampant à guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commença +à baiser ainsi comme sé il eust esté vif. Et à ploureuse chançon luy +commença à rendre ses obsèques en telle manière: «Mon chier amy, mon chier +espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la +merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou +parce que vous aviez délaissée et mise jus la félonnie et la desloyauté +vostre père et vostre ayeul et vostre besayeul?» Autant dist seulement et +puis chéi pasmée comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust +despartir, tant estoient touilliez en leur sang. + + Note 491: _Seue._ Sienne; de _sua_. + +Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut gettés et habandonnés comme +porceaux et se fu saoullé de sang humain à guise de beste sauvage, si se +refrena atant. Adont commença à regarder et à louer le chasteau plus qu'il +n'avoit oncques mais fait, et à remirer le siège et la force de la Roche et +se conseilloit à luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les +François et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella +les nais[492] du pays et leur promist à faire moult de biens s'il luy +vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui +dedens voulsist entrer avec luy. + + Note 492: _Nais._ Natifs. + +Assez tost fut oïe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain +espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent +tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le +roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la +forteresse, assemblèrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et +s'en allèrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir né ens +entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les +Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de +sergens et de gens à pié au pié de la Roche: et quant il eurent ce fait, si +mandèrent la besongne au roy Loys et luy mandèrent qu'il leur mandast sa +volenté qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent +fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut jà sis devant le +chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se +croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il +apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla à +aucuns des barons de l'ost et leur commença à promettre moult grans dons en +telle manière qu'il fissent paix à luy et que il demourast au chastel par +aucune manière de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au +service le roy de France. Mais il refusèrent du tout en tout ses parolles +et ses promesses et luy reprochèrent sa desloyalle traïson et que tantost +en seroit vengence prinse. + +Quant il oï ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il +vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurté tant qu'il +s'en fust allé, il leur livreroit le chasteau. Asseuré fu par serment de ce +et luy jurèrent plusieurs; mais peu y eut de François qui jurassent ce. +Pourloignée fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et +pour veoir où il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain +que les jurés entrèrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de +l'ost les uns après et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en +telle manière qu'il furent presque tous léans. Lors commencièrent à crier +les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre à mort, où +il mourroient avecques eulx comme consentens de leur traïson. Lors +commencièrent les jurés à contrester moult durement pour leurs sermens +acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent +sus, les espées traites, et commencièrent à occire et à despécer les +traitres, si que à plusieurs chéoient les entrailles hors; et parmi les +fenestres de la salle furent plusieurs gettés tous vifs contre val tout +hérissés de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux +poinctes des espées et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme sé +la terre les refusast à recevoir. Du maistre traitre firent désacoustumée +vengeance pour sa desmesurée traïson; car il luy tirèrent des entrailles le +cuer gros et enflé de traïson et de desloyaulté, et l'enhastèrent[494] en +une perche et puis le mistrent en ung lieu où il fu depuis mains jours pour +démonstrer sa mortelle traïson. Les charoingnes de luy et d'une partie de +ses compaignons prindrent, et les lièrent sur cloyes et puis les gettèrent +en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques +à Rouen et que ilec fust démonstrée la vengeance de leur mortelle traïson, +et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoiée, d'une desmesurée +pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495]. + + Note 493: _Pourloignée_, etc. On retarda le moment de la sortie du + traitre, sous prétexte de la nécessite de déterminer le lieu de son + refuge. + + Note 494: _L'enhastèrent._ L'embrochèrent. + + Note 495: «Et qui Franciam momentaneo foetore foedaverant, mortui + Normanniam deinceps, tanquam natale solum, foedare non desistant.» + Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que + M. Guizot: «Et afin aussi que ces _criminels_, qui vivans avoient un + moment souillé la France de _leur présence corrompue_, morts en + infectassent _à tout jamais_ la Normandie, _comme la terre natale de + telles gens_.» + + +V. + +ANNEE: 1109. + +_Coment Phelippe, frère le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, se +révéla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist au +chastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplanta +Montlehéry qu'il cuidoit avoir._ + + +Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la +mauvaistié et par la perversité du monde. De celle mauvaistié estoit +entachié Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frère de bast du roy +Loys, de par son père le roy Phelippe, qui l'avoit engendré en icelle +contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse. +Et luy avoit le roy donné la seigneurie du chasteau de Montlehéry et de +Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son +père le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy +Phelippe mist arrière tous les bénéfices qu'il avoit receus du roy son +père, et se prist à rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car +Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et +hault homme et puissant, et son frère Fouques, le conte d'Angiers, qui +depuis fu roy de Jhérusalem, et sa mère, la contesse, qui à merveille +estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui +tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises, +qu'elle avoit si déceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la +servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volenté, comme +celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose +souslevoit moult la mère et le fils et toute leur lignée et les mettoit en +vaine espérance; c'estoit sé il mésavenist au roy Loys par aucun +trébuchement, si que l'autre frère Phelippe fust appelle au royaulme +gouverner, et ainsi fust toute leur progénie appellée à la dignité du +royaulme de France. + + Note 496: _Meun-sur-Loire._ Le latin dit _Meduntensis_, Mantes. + +Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist à +court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains +refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. Né pas ne se tenoit, +tandis, de praer[497], né de tollir aux bonnes gens né d'assaillir les +églyses. De ce fu le roy moult couroucié. Et jà soit ce qu'il le fist +envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiéger au +chasteau de Meun. Si luy avoit jà mandé celluy Phelippe et les siens moult +orgueilleusement qu'il le feroient lever du siège à force et qu'il +n'entreroit jà en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent +tous avant et se destournèrent contre sa venue: et le roy entra dedens +délivréement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques à la +tour et l'assiégea. Et quant il eut commencé à dresser les engins et ceulx +de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous +désespérés de leurs vies. Et quant il eut forment le siège tenu, si se +rendirent à sa mercy. + + Note 497: _Praer._ Piller; de _prædari_. + +Entredeux advint que la contesse sa mère et le conte Amaury de Montfort, +pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehéry, en +donnèrent la seigneurie à Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy +et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidèrent faire un +tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la +force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frère, et par +la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges +qu'il li povoient faire chascun jour jusques à la cité de Paris, si que +néis ne poroit il aller en nule manière jusques à Dreues. + +Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espousée, si s'en alla +hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien +sceut ce complot, fut là venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes +manières s'en estoit hasté. Ceulx de la terre manda et attira à luy par +espérance de sa débonnaireté et de sa franchise, et pour ce mesmement que +il avoient espérance que il les mist hors la cruaulté de celluy Huon et du +servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult. +Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre à grans assaux, Huon +pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais, +tandis, advint que Hues fu conchié[498] par ung trop beau barat; que Milles +de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amené par conseil. Aux pieds du +roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par +héritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil +qu'il ne revestit nulluy de son héritage; mais luy rendist comme le sien +par descendue de son père, par telle convenance que tousjours mais féist de +son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose. + + Note 498: _Conchié._ Dupé, trompé. + +Le roy, qui à toutes gens vouloit faire droit, oï sa prière. Adont manda +les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur +seigneur; et par ce présent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient +avant eus. Tantost mandèrent à Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou +sé non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne +tendroient né foy né serment. Quant Hue oï ce, si fut moult esbahi; tantost +s'en fouyt et se tint moult à guery et eschappé quant il n'y perdi fors que +les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps; +et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue +honte du deshéritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre +harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chacié et dégetté laydement, +quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle +orgueilleusement. + + +VI. + +ANNEE: 1110. + +_Coment Hue du Puisat deshérita le conte de Chartres, et coment le roj li +aida, et de la plainte de celui Huon au roy de par les églyses, et coment +le roy fist garnir le chastel de Thouri._ + + +Ainsi comme le mauvais arbre retrait à la racine et à l'écorce dont il est +issu, ainsi faisoit Hue du Puisat, homme cruel et desloyal et entachié de +la mauvaistié et de la traïson de ses antécesseurs et de la sienne propre. +Qui, après ce qu'il eust receu la seigneurie de Puisat, après Guyon, son +oncle et son père mesme[499], qui trop desmésuréement fu orgueilleux, +reprist aussi les armes, au commencement de la voye du sépulcre, et se +pénoit en toutes manières de retraire à la malice son père, si que ceulx à +qui son père avoit fait honte et dommaige si leur en faisoit-il encore +plus. Et ce le mettoit en trop grant orgueil de ce qu'il avoit trop fait de +maulx aux abbayes et aux povres églyses; et n'estoit nul qui l'osast +contredire. Mais à la parfin tresbucha-il par son orgueil si comme vous +orrez cy-après. + + Note 499: «Hugues du Puiset, dont il s'agit ici, étoit petit-fils + d'Evrard, par Hugues le vieux, son père, le même qui sur la fin de + l'année 1092 fit emprisonner Yves de Chartres son évêque, et qui en + partant en 1106 pour la terre sainte, laissa la régie de ses terres à + Gui son frère. Celui-ci étant mort vers l'an 1108, eut pour + successeur Hugues, son neveu, dans la châtellenie du Puiset et la + vicomté de Chartres. Le lignage d'outremer nous apprend que Evrard et + Hugues le vieux devinrent successivement comtes de Jaffa.» + (Note de dom Brial.) + +A ce fu son orgueil mené que ne craignoit né le roy des cieulx né le roy de +France. Si assailli de guerre la noble contesse de Chartres et son fils +Thibaut, qui moult estoit jeune d'aage et preux aux armes; et leur roba, +ardi et gasta leurs terres jusques à Chartres; et la contesse et son fils +se deffendoient de luy au mieulx qu'il povoient, mais lentement et +laschement, né oncques n'osèrent approcher de Puisat pour fourfaire de plus +près que huit lieues ou de plus, car de trop grant hardiesse et de trop +grant fierté estoit ycelluy Hue au temps de lors et si craint que plusieurs +le servoient qui bien peu l'amoient et lui aidoient à sa guerre maintenir +là où il voulsist. Et quant la contesse et le conte Thibaut virent qu'il ne +pourroient longuement durer contre lui, si s'en allèrent au roy et luy +commença la contesse à prier et requerra moult humblement qu'il la voulsist +secourre et luy représenta et mist devant les services qu'elle luy avoit +aultres fois fais, par quoy il estoit tenu de luy ayder. Après luy compta +illec mesmes mains grans dommaiges et maintes grans hontes que ycellui Hue +et son père, son ayeul et son besayeul, avoient fait aucunes fois au +royaulme. Et parla la saige dame en telle manière: + +«Remembrez vous, sire, de la honte que l'ayeul de Hue fist jadis à vostre +père Phelippe contre son serment et contre la loy de son hommaige qu'il +rompit; pour quoy vostre père ala assiéger le Puisat son chasteau, pour +celle honte venger et pour aultres tors qu'il luy avoit fais; dont il le +fist lever à force trop laydement. Et par la force de son desloyal lignaige +et l'emprise qu'il avoit contre luy faicte chacèrent luy et son ost jusques +à Orléans et pridrent en celle desconfiture le conte de Nevers et Lancelin +de Baugenci, et avecques ceulx plus de cent de ses chevaliers; et fist +encore plus grant et plus desmesurée honte qui oncques mais n'avoit esté +oïe; car il emprisonna aucuns des évesques et leur fist assez de laidure et +de honte.» Après disoit la dame, en reprochant, pourquoy ce chasteau avoit +esté fermé premièrement enmy la terre aux sains[500], par la royne +Constance, pour estre garde et défence de celle terre. Si n'estoit pas fait +né fondé d'ancien temps; et coment icelluy l'avoit retenu tout à luy, de +quoi il ne servoit de rien fors que de faire honte et laidure à luy et aux +siens. «Or maintenant, s'il vous plaist, pourrez venger là vostre honte et +celle de votre père pour ce que les Chartains et les Blesois et les Dunois +par la cui force il souloit guerroyer luy sont du tout faillis, entalentés +de luy nuyre et de le déshériter et d'abattre le chasteau. Et sé vous, +sire, vos tors, vos hontes et les aultrui dont il a bien desservy à estre +puny et chastié ne voulez amender, si voullez les tors et les travaux qu'il +a fais aux églyses en la terre aux Sains et les déshéritemens qu'il a fais +aux vefves, aux orphelins et à ceulx qui à lui marchissent prenre sur vous +et en faictes comme de vous.» Par telles plaintes et par aultres fu le roy +si esmeu qu'il respondi qu'il se conseilleroit. + + Note 500: «In medio terræ sanctorum.» Suger. + +Après ce, fist le roy assembler ung parlement à Melun: là vindrent mains +archevesques et clers et maintes gens de religion auxquels iceluy Hue avoit +biens et possessions ravi et dévoré comme loup enragié, et destruisoit +encores tous les jours. Tous chéirent aux piés du roy et luy crièrent mercy +à une voix, si comme il gisoient à ses piés contre son gré, car moult le +grevoit qu'il ne se levoient, et luy prioient qu'il mist à mesure et +délivrast leurs provendes[501] de la terre de Beauce que il tenoient +franchement par le don de ses prédécesseurs. Et puis luy supplioient en +plourant qu'il délivrast la terre de ses povres provaires et les ramenast +en franchise que icelluy tirant avoit amenés en servage, et qu'il reformast +en sa première franchise la partie de l'églyse que luy et les aultres roys +sont tenus à deffendre. De bonne volenté receut le roy leurs prières et +tantost comme le parlement fu départi et l'archevesque de Sens, l'évesque +d'Orléans et le vaillant Yves, évesque de Chartres s'en furent partis, si +envoya le roy le moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abbé, au +chasteau de Thoury en Beaulce qui est de celle églyse mesme, et que celuy +Sugier tenoit lors en sa main et luy commanda qu'il fist ce chasteau bien +garnir et enforcer et bien garder, que icelluy Hue ne l'ardist, tandis +comme il le feroit semondre pour venir à sa court. Car par ce chasteau +tendoit à assaillir le chasteau de Puisat ainsi comme son père avoit jadis +fait. + + Note 501: _Provendes_ ou prébendes. Bénéfices ecclésiastiques. + + +VII. + +ANNEE: 1110. + +_Coment le roy assiégea le chasteau de Puisat, et puis du merveilleus +assaut d'ambedeus pars. Et coment le chastel fu pris par force, et Hue +emprisonné en la tour de Chasteau-Landon, et le chastel abattu._ + + +Quant le chasteau de Thoury fu bien garni et le roy eut fait juger Hue de +Puisat pour son deffault, car il ne daingna venir à sa semonce, si meut à +grant ost et vint jusques à Thoury. Le chasteau de Puisat fist requerre à +celluy Huon dont il estoit forclos par droit jugement. Et quant il vit +qu'il n'en feroit rien si se hasta du chasteau assiéger, et les sergens +dont il y avoit grant plenté aussi. Là péust-on véoir fier assault et +périlleux lancéis d'arcs et d'arbalestres d'une part et d'aultre qui +chéoient aussi espessement comme pluye, et les escus perçoient +soudainement; si faisoient saillir les estincelles des clers heaulmes des +grands coups que il s'entredonnoient. Et si comme les royaulx les eurent +rebouttés par force dedens la porte du chasteau, et les enclos furent +montés aux deffenses, si véissiez merveilleus assaux et périlleux aux plus +hardis gens du monde de saiettes et de quarreaux et de gros fusts et grans +lancéis de pieux agus. Et ceux de dedens lançoient sur les royaulx et par +force les firent reuser. Mais assés recouvrèrent cuer et force et se +couvrirent des escus et des huys et de quanqu'il povoient trouver. Et ainsi +recommencèrent l'assault à la porte périlleux et fort. Et firent les +royaulx amener charrios tous chargés de busche sèche et bien ointe de sain +et de gresse pour le feu boutter dedens et eulx ardoir. Et ainsi les +empoindrent à la porte et pour ce mesmement qu'il leur fissent deffence +pour les grans coups recevoir pour les grans monceaux de busche qui dessus +estoient. Et tandis comme les uns entendoient à alumer et les aultres à +estaindre par grant contens, vint le conte Thibaut qui pas n'avoit oublié +les hontes et les domaiges que il avoit eus par luy. Si se hastoit moult +d'assaillir le chasteau par ses bacheliers et par ses sergens de celle part +que l'en vient devers Chartres. Et tandis comme il hastoit ses gens de +monter contre mont le pendant des fossés, si ne garda l'euvre qu'il les vit +tresbucher contreval à trop grant meschief au parfont du fossé et se doubta +moult qu'il ne fussent mors ou occis; car les chevaliers qui par dedens +avironnoient la deffence du chasteau sur les grans destriers venoient +jusques aux murs et feroient ceulx qui montoient amont les fossés et les +faisoient tresbuchier jusques au font des fossés. Et jà estoient les +royaulx presque tous mas et faillis et ceux de dedens avoient jà presque +tout laissé l'assault et fait retraire, quant la divine puissance, à qui la +cause estoit et la vengence vouloit du tout traire à soy, suscita et esmeut +l'esperit d'un chanu prouvaire du pays qui avecques la communaulté de ses +paroisses estoit venu en l'ost, à qui Dieu donna faire, contre toute +opinion, ce que le conte Thibaut armé et toutes ses gens ne peurent faire. +Isnellement alla celluy prestre montant jusques à la suef[502], une escu +devant son pis dont il estoit couvert et mussé. Là commença à despecer +petit à petit la cloison et mettre jus; et quant il vit qu'il faisoit ce si +légèrement si commença à appeller ceulx qui emmy le champ estoient encore +tous armés, à la cloison despecer; et luy coururent aider à bonnes haches +trenchans et commencèrent à dérompre et à despecer tout; et advint une +grant merveille ainsi comme il advint jadis à Jhérico qui fu droit signe de +jugement Nostre-Seigneur; car ainsi comme sé tres-tous les murs fussent +chéus à un seul coup entrèrent dedens et l'ost du roy et les gens du conte; +dont il advint qu'il y eut moult grant plenté de ceux dedens mal mis et +blécés et entreprins, pour ce qu'il ne peurent eschiver la force de leurs +ennemis qui de toutes pars accouroient; et les aultres et Hue mesme qui +virent qu'il n'estoient pas bien asseur, dedens la forteresse des murs se +férirent en une tour de bois qui séoit dessus la mote. Et quant il +apperceut la force des gens qui de toutes pars acouroient à la tour et +lançoient dars et quarreaux, si se doubta moult et se rendi tantost et fui +pris et tous les siens et mis en bonnes prisons. + + Note 502: _Suef._ Palissade. De _Sepes_. + +Et quant le roy eut eu celle victoire et il eut mis en prison mains haus +hommes et riches, si habandonna l'avoir de la ville et fist bouter le feu +partout et ardoir tout le chasteau. Mais il commanda touteffois que la tour +demourast en estant, jusques à un terme qu'il mist: pour ce le fist qu'il +oï dire que le conte Thibaut tendoit à acroistre et eslargir ses marches +pour un chasteau qu'il vouloit fermer en la chastellenie du Puisat, en une +ville qui a nom Alonne[503]. Si avoit jà oublié et mis arrière le grant +bénéfice que le roy luy avoit fait. Car jà n'eust peu advenir né attaindre +là où il estoit de sa besongne sé par lui n'eust esté. Du tout en tout luy +deffendoit le roy à fermer ce chasteau; et le conte luy offroit à +desrainier par droit de bataille par la main de Andry de Baudemont le +maistre de sa terre[504], que le roy luy avoit eu ce en convenance. Et le +roy encontre ce offroit à deffendre par gaige de bataille là où il voudroit +par la main Anseaux de Gallande son séneschal que oncques ne luy avoit eu +ce en convenance. Si demandèrent ces deux barons maintes cours à faire +celle bataille, mais oncques n'en peurent nulle trouver. + + Note 503: _Alonne._ Aujourd'hui petit village de Beauce, au diocèse + de Chartres. + + Note 504: _Le maistre de sa terre._ «Terræ suæ procuratorem.» + +Après ce que le chasteau fut abattu et Hue emprisonné en la tour du +chasteau Landon, le conte Thibaut ne voulut pus la besongne atant laisser, +ains esmut grant guerre contre le roy par l'aide du roy Henry d'Angleterre +son oncle et de ses aultres parens. Et commença à gaster sa terre et à +fortraire ses barons par dons et par promesses; et du pis qu'il povoit +faisoit et pourchacioit à luy et à son royaume. Et le roy d'aultre part qui +tousjours fu preux et vigoureux aux armes luy recouroit sus et luy gastoit +et habandonnoit sa terre par l'aide de ses aultres barons et mesmement par +l'aide de Robert le conte de Flandres son oncle, un merveilleux chevalier +et renommé d'armes entre Crestiens et Sarrasins, dès le commencement de la +voye du saint sépulcre. + + +VIII + +ANNEE: 1111. + +_Coment le conte Thibaut commença guerre contre le roy, et coment le roy +lui mist le siège à Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de lès +Laigni, et coment le conte ralia à luy les riches hommes contre le roy._ + + +Un jour avint que le roy eut mené son ost devant la cité de Meaulx sus le +conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors à bataille ordonnée. Et +le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsené +de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la +cité, et luy et les siens; né pas tant ne les redoubta qu'il ne les +chassast à force de cheval très parmy les pons, et le conte Robert de +Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si ès +brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui +de leur gré s'i gettoient et laissoient chiéoir, tant craignoient les cous +des espées. Merveille vous semblast se vous véissiés le roy demener, +l'espée au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis +vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy véissiés +faire les assaus et les envaïes en guise de géant et soy efforcier de +passer parmy tous ses ennemis et là où il avoit greigneur péril et plus +grant presse, et vouloit prendre la ville à force malgré tous ses ennemis. +Et si eust-il fait sans doubte sé ses ennemis ne se fussent dedens reboutés +et les portes fermées. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa +louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne à tout son ost. +En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut; +assés tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent +fuiant jusques à un pont qui est assés près de celle place, si en y eut de +tels qui pas ne se doubtèrent à mettre en plus grant péril pour l'entrée du +pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en +plus grant péril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se +mettoient ès flos de la parfonde rivière où il périlloient et noyoient et +gettoient leurs armes et défouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient +que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble +monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il +s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que +ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les +derniers. Si estoit l'entrée du pont açainte d'un fossé qui leur donnoit +grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les +estraignoient ne povoient entrer sé non les uns après les autres. Si estoit +à leur domaige, car plusieurs s'efforçoient d'entrer sur le pont. Et ceulx +qui en aucune manière y povoient entier trébuchoiont pour la presse des +royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme à +aultre faire. Et le roy qui à sa bataille les chaçoit à espérons +destraignoit à l'espée ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au +flot de Marne à la force du cheval. Et ainsi comme les désarmés flotoient +légèrement pardessus l'eau, ainsi les armés afondoient, pour la pesanteur +des armes, et en y eut il assez de noyés; et pluseurs en y eut qui après la +première fois qu'il furent plungé furent retrais[507] avant qu'il eussent +trois fois plungé. Par telles manières d'assaux et de poignéis destraignoit +le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit, +en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme +sa paresse et sa présence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit +trop la paresse et la mauvaistié de ses hommes auxquels peu se fioit, prist +à fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia à luy +par une espérance où il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il +se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au +roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et +Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un +quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir à Paris. Par telle +ochoison enlaça il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espousé la +ousine germaine le roy qui avoit esté fille Hue-le-Grant son oncle. Plus +fist-il, que par angoisse et par détresse mist son proufit avant son +honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte +de Vermendois[509] à Millon le seigneur de Montlehéry, celluy à qui le roy +rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour +et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris à Orléans, et +mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le +destourbier aux trespassans qui jadis y avoit esté; et après ce qu'il eut à +soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crécy et le seigneur de +Chasteaufort, adont par-eut il si estoupé Paris et Estampois et si grans +guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu à l'antre se par +bonne chevalerie ne fust gardée et deffendue la voye. Et puis que le conte +Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent délivre pas[510] +de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par decà le fleuve +de Saine, et Mile de Montlehéry par delà, adont fu trop laidement la voye +tollue, et au païs le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui +aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orléannois que les Chartrains +et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de +Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se +deffendoit au fer et à la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur +faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens +qu'il avoit. Si n'estoient pas espargnés à son nuisement les trésors +d'Angleterre né les richesses de Normandie, car le noble roy Henry +d'Angleterre se pénoit de le grever de toute sa force et sa terre +destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy né pour tous +es aultres, né ne s'esmoioit né que la mer feroit, sé tous les fleuves la +menaçoient à soustraire et à tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines. + + Note 505: _Enchanteller._ Mettre l'escu en chantel; c'est-à-dire le + relever sur le côté gauche. En terme de blason, on place encore + _l'ecu en chantel_. C'est le même mot que l'italien _canto_, côté. + --Les éditions imprimées, toujours horriblement fautives, et celle de + dom Bouquet ont mis _chanceller l'escu_. + + Note 506: _Hector._ Dans le moyen-âge, Hector étoit bien plus renommé + qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le siège de Troyes par + Darès que par Homère. + + Note 507: Suger dit: «Loricati pondere suo semel mersi, antè trinam + demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum + opprobrium, si talis esset occasio, referentes.» + + Note 508: _Huon._ Il fallolt _Raoul_, qui espousa Mathilde, fille + d'Hugues-le-Grand, lequel étoit frère de Philippe Ier. + + Note 509: C'est la leçon de la plupart des mss. du texte de Suger. + Mais il eut fallu préférer celle qui porte _sororem suam_. + + Note 510: _Délivre pas._ Chemin libre. + + Note 511: _Plaissoit._ Ne s'infligeoit de plaies. + + +IX. + +ANNEES: 1111/1112. + +_Coment Hue du Puisat fu hors de prison, en espérance d'avoir le chastel de +Corbueil, et coment cil Hue referma le Puisat, coment il assiégea le +chastel de Thory, et coment le roy le secouru._ + + +En ce point avint que le conte Eudes de Corbueil morut qui avoit esté fils +à l'orgueilleux Bouchart, conte de Corbueil[512] qui en son temps fu +maistre des desloyaulx et des excommuniés. (Duquel Bouchart l'abbé Sugier +de Saint-Denys racompte qui escript ceste histoire), que à un jour qu'il +eut pris guerre et bataille contre le roy et qu'il fu armé de toutes +armeures sur son destrier, ne daigna prendre son glaive de la main à l'un +des siens qui la luy tendoit, ains dit à sa femme la contesse qui devant +luy estoit, par vantance et par boban: «Gentile contesse, baillez ça mon +glaive liement, car le conte qui de vostre main le prent le vous rendra huy +en ce jour roy couronné.» Mais aultrement luy avint si comme Dieu l'avoit +ordonné: car il ne put ce jour passer, ains fu feru à mort d'une lance, par +la main le conte Estienne qui devers le roy estoit; et par ce coup fist le +royaume demorer en paix, et luy et sa guerre descendre au puis d'enfer. + + Note 512: _Bouchart_, sire de Montmorenci; le moine de Saint-Denis ne + pardonne pas à Bouchart ses démêlés avec l'abbaye. Suger, qui traite + indignement Eudes, dit seulement de Bouchart: «Qui tumultuosus, miræ + magnanimitatis, caput sceleratorum.» Ce mélange d'éloges excessifs et + d'injures grossières est familier à Suger. + +Quant le conte Eudes[513] fu ainsi mort, le conte Thibaut et sa mère se +prisrent forment à entremettre, et par promesses et par dons, par Huon et +par Millon, coment il pourroient ce chasteau traire à leur partie, car il +leur estoit bien advis que sé il povoient ce faire, qu'il auroient le roy +du tout mis au dessoubz et tollu le cuer et la vertu de soy deffendre. Mais +le roy et les siens qui ceulx béoient reuser du tout, mettoient grans +paines et grans despens à ce qu'il en fussent saisis. Mais il ne peurent +sans le sceu et sans le sens d'icelluy Huon qui neveu estoit du conte et +s'en faisoit hoir. + + Note 513: Suger ajouta: _Filio_, son fils. + +Pour ceste chose mettre à fin fu jourpris et assigné à Moissi[514] une +ville qui est à l'évesque de Paris. Si fu trait Hue de la prison de la tour +de Chasteau Landon. Et si comme le conseil du roy fu sur la partie qui luy +aydoit et sur celle qui luy nuysoit, pour ce convint faire ce que l'en put +non mie ce que l'en voult. Et fu à ce mené que Hue quitta le chasteau de +Corbueil dont il se faisoit hoir et donna bons hostages et quittance de +toltes et de tailles et de tous efforcemens d'églyses et d'abbayes; et +après, qu'il ne refermeroit le Puisat sans la volenté le roy. Atant se +départi le roy. Si fu plus deceu et engigné par tricherie et par +desloyaulté que par art. + + Note 514: _Moissiacum._ Mousseaux. Suger eut grande part à ce traité, + à la conclusion duquel il ne dit pas que le roi ait assisté. + +Ne demoura pas après moult longuement que celluy Hue, combien qu'il eust +fait le serment nouvellement, pour la longue prison où il avoit esté entra +en grant ire, ainsi comme le chien qui longuement a esté enchainé. Et la +forcennerie qu'il avoit conceue béoit bien à descouvrir et mettre à euvre +sa desloyaulté accoutumée. Car il fist paix et aliances aux ennemis le roy; +c'est assavoir: au conte Thibaut qui son ennemy estoit et au roy Henry +d'Angleterre. Et tantost comme il sceut que le roy devoit aller en Flandres +pour aucunes besongnes, assembla tant de gens comme il put avoir pour +refermer le Puisat. Et tantost comme il sceut que le roy fu meu là où il +devoit aller, il mut d'aultre part à sa gent qu'il avoit privéement +assemblée et vint un samedi matin par devant le chastel abattu où il avoit +un marchié que le roy y avoit establi, par l'ottroy, et par l'assentement +d'icelluy Huon. Mais il ne l'avoit fait que par traïson si comme il apparut +après: car tous ceulx qu'il povoit illec trouver, entre ceulx qu'il scavoit +qui plus riches estoient prenoit et mettoit, en estroicte prison et +soudainement comme forcenné tolloit et roboit quanqu'il encontroit. D'illec +s'en alla vers le chasteau de Thoury, une ville qui est de Saint-Denys, qui +bien estoit jà garnie, entre luy et le conte Thibaut, pour tout abattre et +destruire. Mais deux jours ou trois avant qu'il y vint, avoit prié +humblement Sugier qui ce chasteau tenoit (et qui ceste histoire escript,) +qu'il allast au roy prier pour luy. Et ce faisoit il par traïson, car il +pensoit bien qu'il péust assez légèrement entrer dedens sé celluy qui en +estoit garde n'estoit présent. Et celluy qui cuida qu'il le priast de bonne +volenté s'i accorda et partit à aller au roy. Devant ce chasteau vint Hue +et le conte Thibaut à moult grans gens. Mais ceulx qui pour la partie Dieu +et Saint-Denys défendre estoient jà venus en la ville, avoient bien garni +les creniaux et leur deffence et leur deffendoient hardiement l'entrée. Et +celluy Sugier qui au roy s'en alloit rencontra en Corbeillois qui jà savoit +bien celle nouvelle de Normandie où elle luy avoit esté comptée. Et si tost +comme il sceut pour quoy celluy y alloit, si s'en rist moult et gaba de sa +simplesse[515] et luy descouvri lors par grant desdain la desloyaulté de +celluy Huon, et l'envoya tantost arrière pour la ville secourir, tandis +comme il assembleroit ses osts au chemin Estampois. Sugier qui retouinoit +estoit en moult grant paour que la ville ne fust prise avant qu'il y venist +et regardoit souvent à une bretesche qui en la tour estoit par quoy il eust +bien sceu la prise de la ville; et estoit celle bretesche veue de moult +loing. Et pour ce que les ennemis du roy avoient tout le pays d'entour robé +et roboient encore chascun jour, ne put Sugier mener avec luy nul de ceulx +qui encontre luy[516] venoient; dont il avint que de tant comme il estoient +moins, de tant estoient il plus seurement et moins tost eussent esté +apperceus. Ainsi chevauchièrent jusques vers le soleil couchant qu'il +approchièrent de Thoury. Si avoient forment ce jour assailli la ville les +ennemis du roy. Mais, là Dieu mercy, n'y avoient riens meffait fors que +eulx lasser. Et s'estoient trais en sus de la ville un petit, et ceulx[517] +se tirèrent vers la ville comme s'il fussent de leurs gens, et quant il +virent lieu et point, si se férirent parmy eulx: et ceulx du chasteau qui +bien les avoient apperceus leur ouvrirent une porte et ceulx se férirent +dedens par l'ayde de Dieu et de saint Denys. + + Note 515: Suger dit: _Simplicitatem nostram derisit_. + + Note 516: _Encontre lui._ Vers lui. + + Note 517: Suger ici ne parle que de lui seul. + +Lors furent moult alégés et réconfortés ceulx dedens de leur venue, et +gaboient le séjour et le repos de ceulx de dehors et leur disoient de grans +hontes et de grans reproches par quoy il les rappelloient à l'assault, +contre la volenté de Sugier qui moult les en blasmoit et reprenoit. Peu de +ceulx dedens et mains de ceulx dehors y eut de navrés à celluy assault, +dont les uns se pasmoient et deffailloient pour la douleur de leurs playes +et estoient emportés en litière; et les aultres estoient mis à une part +jusques au tiers jour à mourir et à habandonner aux morseures des loups et +des chiens. Et n'estoient pas bien encore retournés au Puisat quant +Guillaume le Gallendois vint à tout une partie des plus nobles de la mesnie +le voy, à riches armeures et à destriers courans, qui moult désiroient +qu'il les trouvassent au siége de la ville, pour monstrer leur prouesse. Et +le roy les suivit par matin: lié et désirant s'appareilla, ainsi comme seur +de victoire. Si se merveillèrent durement ses ennemis quant il sceurent la +nouvelle de sa venue et coment il avoit sceue leur emprise et leur traïson +qu'il cuidoient si bien avoir cellée, et coment il avoit entrelaissée la +voye de Flandres et estoit acouru si tost au secours de la ville. Et pour +ce qu'il n'en osoient aultre chose faire, si entendirent au chasteau de +Puisat fermer et restorer. Et le roy assembloit tandis son ost, si comme il +povoit, et attendoit comme celluy que guerres destraignoient en pluseurs +lieux. Et quant ce vint à un mardi matin qu'il eut ses osts amenés, si +ordenna ses batailles et mist en chascune chevetains et connestables, et +ordenna archiers et arbalestriers et mist chascun en son lieu. Ainsi +approucha du chasteau pié à pié qui encores n'estoit pas parfait. Et pour +ce vint ainsi à batailles ordonnées, que il avoit oï dire que le conte +Thibaut s'estoit vanté qu'il se combatroit à luy en champ. Et par sa grant +hardiesse descendit à pié, armé de toutes pièces, et commanda à ses +chevaliers à oster les chevaulx. Et ceulx qu'il avoit fait descendre +admonestoit et semonnoit chascun de bien faire, et disoit à chascun: «Or y +parra[518] qui chevalier sera au jour d'huy.» + + Note 518: _Or y parra._ «Or va paroître.» On retrouve cette phrase + d'encouragement dans toutes les anciennes _chansons de geste_. + + +X. + +ANNEE: 1112. + +_Coment le roy assailli le chastel de Puisat, et coment les gens le roy +furent desconfis par leur folie. Des merveilleuses proesses le roy, et +coment il les secouru tout seul et rescoust assez de sa gent, et coment il +rassembla son ost._ + + +Quant ses ennemis virent le roy ainsi venir, si le redoubtèrent moult né +n'osèrent contre luy yssir hors de l'açaincte du chastel, ains devisèrent +leur batailles par sens, jasoit qu'il le fissent moult couardement, et les +mirent dedens un vieux fossé d'un chastel abattu et les firent illec +attendre, pour ce que quant les batailles le roy s'efforceraient de monter +le fossé qu'il les fissent légèrement reuser, et les conroys ordonnés +percer, et après, légièrement branler et ressortir. Si leur en advint +presque ainsi comme il avoient devisé. Car à la première assemblée que les +chevaliers du roy les eurent gettés du fossé par merveilleuse hardiesse, +dont il en y eut assez de blessés et d'occis, si les commencèrent à suivre +confusément et sans conroy et çà et là, et trop laidement à laidir et à +demener. Lors advint que Raoul de Baugency, merveilleux chevalier et saige, +eust mussé en une partie du chasteau la plus grant partie de leur ost que +les royaulx ne povoient appercevoir, pour une haulte églyse et pour +l'oscureté des maisons où il s'estoient mussés. Et quant il vit ces gens +fouyr et yssir parmy la porte du chasteau tous desconfis (si escria son +ensaingne: _Baugency, Baugency!_ deux mos moult hault), et se mist +droictement en son agait tout frès contre les chevaliers du roy et leur +courut sus moult efforcément. Et les royaulx qui les desconfis chacoient +tous à pié, chargés d'armeures, ne peurent pas de léger souffrir les +conroys ordonnés de leur ennemis qui leur couroient tous sus, mais +tournèrent les dos parmy le fossé et le roy après, tout à pié. Mais avant +eurent féru mains grans coups sur leur ennemis. Si apperceurent bien, mais +ce fut trop tart, combien vault mieulx sens et pourvéance que folle +hardiesse; car s'il les eussent attendus au champ ordonné il les eussent +sousmis à leur volenté. Et si comme il s'en fuioient ainsi confusément, si +furent tous esbahis comme ceulx qui ne povoient avoir leur destriers né ne +sçavoient qu'il devoient faire. Mais le roy sur lequel tout l'affaire +pendoit retourna premier et fu monté sur un destrier non mie le sien +propre, mais sur un aultre que on luy avoit amené. Lors commença fièrement +à donner estal[519] à ceulx qui le chaçoient, et rappelloit ses chevaliers +qui fuioient et semonnoit chascun par son nom, ceulx mesmement qu'il +sentoit les plus hardis, et leur crioit qu'il retournassent à la bataille. +Et luy qui estoit entre les conroys de ses ennemis le brant d'acier tout nu +au poing dont il férit celluy jour mains roides coups et pesans, aidoit et +secouroit de toute sa vertu à ceulx qu'il povoit, et ceulx qui fuioient se +pénoit de faire retourner sur leur ennemis. Et plus qu'il n'appartient à +haultesse de roy se combatoit tout seul contre ses ennemis comme chevalier +preux et esleu et non mie comme roy qui doit estre avironné de grans routes +de chevaliers, mais tout seul sans ayde de nulluy fors de Dieu. Tant comme +le cheval rendre povoit se plungeoit ès grans flos de ses ennemis, né de ce +ne doubtoit nul que il fust ainsi, car ses gens estoient si tournés à +desconfiture que nul n'i prenoit garde de soy. Et si comme il estoit en +celle angoisse et en celle paine de son ost faire retourner dont il ne +povoit à chief venir, comme celluy qui seul estoit et sans ayde, si luy +recreut[520] son destrier soubs luy. Mais à ce besoing luy vint son escuier +qui luy amena le sien propre et il saillit sus isnellement ainsi comme s'il +fust frès, et retourna à peu de gens qui luy furent demourés, et s'adressa +vers ses ennemis, son enseigne devant luy, que un chevalier portoit[521]. + + Note 519: _Donner estal._ Proprement _accorder le champ_, soutenir + l'attaque. + + Note 520: _Recreut._ Manqua, défaillit. + + Note 521: Suger dit qu'il la portoit lui-même: _Vexillum præferens_. + +Lors se férirent entre eulx, tout fussent-il peu de gens et par +merveilleuse prouesse. Et si arrestèrent et prisrent des plus cointes de +leur adversaires et firent leur ennemis ressortir, si qu'il ne peurent né +n'osèrent avant aller, ainsi come s'il eussent trouvées les bones Artu[522] +ou la grant mer qui leur fust au devant venue. Tout ainsi les firent-il +ressortir pour la venue du roy et pour sa fière vertu. Et ainçois qu'il +fussent retournés au Puisat leur furent venus au secours plus de cinq cens +chevaliers de Normandie; et s'il fussent plus tost venus, bien péust estre +qu'il eussent fait plus grant dommaige à l'ost de France. + + Note 522: _es bones Artu._ Suger: _Ac si Gades Herculis offendant_. + Les bones Arlu, sont les colonnes d'Hercule, et l'on peut trouver ici + la preuve de ce que j'ai avancé ailleurs (Histoire des Manuscrits + François, tome Ier), que le personnage d'_Artus_ avoit été souvent + confondu avec celui d'Hercule. + +En telle manière fu l'ost du roy desconfit en celle journée. Dont l'une +partie s'enfouy à Orléans et l'autre à Estampes et l'autre à Peviers[523]. +Et le roy qui moult estoit las et débattu de celle journée s'en vint à +Thoury à tant peu de gens comme il luy estoit demouré. Si ne fu de rien +esperdu de sa perte, mais en fu plus fier, à la guise du thoreau qui se est +combattu, à qui sa fièreté double quant il a esté deffoullé et dégetté du +fouc[524] aux vaches par les aultres thoreaux. Ainsi prist-il force et +vigueur de soy-mesmes, et moult désiroit à courre sus ses ennemis aux fers +de lances tranchans, tout seur d'avoir victoire. Adont manda et rassembla +ses gens et moult les reconforta pour les ramener à prouesse par parolles +et par promesses; et leur disoit que leur desconfiture avoit esté par +follie et par mauvaise pourvéance, né ne povoit estre, si comme il leur +disoit, que aucunes fois ne meschéist aux preudommes qui guerre +maintenoient. Et de tant comme il avoient esté plus défoullés par leur +orgueil de leur ennemis, de tant se devoient-il plus travailler de leur +honte vengier, en lieu et en tems, aux roules lances et aux espieus +trenchans. + + Note 523: _Peviers._ Pithiviers. + + Note 524: _Fouc._ Troupeau. + + +XI. + +ANNEE: 1112. + +_Coment le conte Thibaut referma le Puisat par l'aide des Normans, et +coment le conte issi hors à bataille contre le roy et coment il fu +desconfi; et coment le conte cria merci au roy et fit fin de la guerre._ + + +Endementres que les François et les Normans entendoient à refermer le +chasteau de Puisat, assembla le roy ses osts. Si estoit avec le conte +Thibaut et avec l'ost des Normans, Miles de Montlehéry et Hue de Crecy et +Guy de Rochefort ses frères qui bien estoient treize cens chevaliers à +belles armes. Si mirent presque toute la semaine à refermer le Puisat et +moult menaçoient le roy de mettre le siège devant Thoury. Pour ce le roy ne +se fléchissoit, né pour leurs menaces ne laissoit de leur faire en toutes +manières du pis que il povoit et s'efforçoil de leur nuire et par nuit et +par jour et de les destourber, que il ne quéissent[525] loing vitailles. + + Note 525: _Quéissent._ Cherchassent. + +Et quant le chasteau fu presque refait où il avoient mis toute la semaine, +et une partie des Normans s'en fu rallée en son pays, si demoura le conte +Thibaut à moult grant ost. Et le roy qui toutes ses gens avoit assemblés +chevaucha à grant force vers le Puisat. Ses ennemis encontra qui lors +furent issus contre luy à bataille; et le roy et ses gens s'assemblèrent à +eulx et en vengeance de la laidure qu'il leur avoient devant faicte les +menèrent battant jusques au chasteau. Par vive force les firent flatir ens +la porte. Et le roy les enclouyt dedens et mist autour bonne garnison de +chevaliers esleus afin qu'il ne peussent issir; et prist une ancienne motte +qui estoit près du chasteau ainsi comme à un ject de pierre, si avoit esté +à ses ancesseurs; et dressa en assez peu de temps un chasteau dessus à +grant paine et à grant travail que il leur convint souffrir pour les +archiers et les arbalestriers et les fondeurs de ceulx dedens qui tiroient +et fondoient seurement. Moult y avoit périlleux estrif et aux uns et aux +aultres, car l'une partie et l'autre mettoit grant cure et grant contens à +avoir l'honneur et la victoire. Et les chevaliers du roy qui moult estoient +en esmay d'eulx vengier des griefs que ceulx dedens leur avoient fais +aucuneffois ne finèrent oneques jusques à tant qu'il eurent bien garnye +leur forteresse de riches armeures et fière chevalerie: seurs et certains +que tantost comme le roy s'en seroit parti il leur convendroit deffendre +hardiment, où il seroient tous occis par les cruelles armes de leurs +ennemis. + +Après ce, retourna le roy à Thoury, pour recouvrer illec sa force. Et +d'illec amenoit et conduisoit la vitaille à ceulx qui estoient demourés en +la garnison de la motte; une fois à peu de gens et privéement, et aucunes +fois appertement et à force, parmy tous ses ennemis: si n'estoit mie sans +grant péril, et pour ce que ceux du chasteau les destraignoient, car le +lieu estoit près, et les menaçoient à mettre le siège entour. Et le roy +esmeut ses herberges et les amena plus près. Ce fut à Janville[526] qui est +ainsi comme à une petite lieue du Puisat. Et fist la tour clorre et ceindre +de fors pieus agus. Et si comme l'ost se fu logié par dehors, le conte +Thibaut qui de partout avoit ses gens semons et assemblés vint sur eux à +grant force de gens, que des siens que des Normans, et leur courut sus +soudainement; et les trouva auques[527] désarmés et désappareillés, tout +entallentés d'eux découper ou faire lever du siège. Et le roy leur saillit +sus tout armé, luy et ses gens. Lors commença la bataille aux champs et le +poignéis fier et aigre des lances et des espées d'une part et d'autre. Si +entendoient plus à avoir victoire que à leur vies sauver, comme ceulx qui +de riens ne s'espargnoient et qui mieulx amoient à mourir en chump que +faillir à victoire. Nul ne vous pourroit compter la fierté des uns et des +aultres qui bien fu celluy jour veue en l'estour où l'en povoit véoir grans +prouesses et merveilleuses hardiesses. Si n'estoit pas le jeu à droit +parti, car le conte Thibaut avoit bien trois tans que le roy; dont il avoit +assis les chevaliers du roy dedens la ville. Et le roy qui à moult petite +compaignie estoit issu ne daigna fouir né ressortir pour paour de ses gens. +Si n'avoit avec luy fors que Raoul le conte de Vermendois son cousin, et +Droon de Mons[528] et ne scay quels autres trois nobles hommes; ains ama +mieux souffrir les durs assaux de ses ennemis qu'il véoit venir à grans +flotes, que rentrer en la ille pour paour et pour couardise. Et si comme le +conte Thibaut fu venu jusques devant les tentes du conte de Vermendois en +espérance de le détrenchier s'il éust pu, si luy saillit au devant le conte +Raoul moult hardiment, et par ramposnes commença à dire que oncques mais +les Briois, jusques à ce jour, n'avoient osé emprendre hardiesse contre les +Vermendois, (et que mieux leur venist à faire leur fromages qui sont de +grant los). Lors luy courut sus de si grant vertu comme il put trouver au +destrier, entalenté de soy vengier du tort et de la honte qu'il luy avoit +faicte. Si commença si haut à crier son enseingne que les chevaliers de la +bataille le roy l'oïrent. Lors reprindrent cuer et se rallièrent ensemble +et leur coururent sus et tant les destraignirent au brant d'acier et aux +roides lances qu'il les firent tous tourner en fuite. Et ainsi les menèrent +fuiant et chassant jusques au Puisat, et moult en occirent et prisrent. Et +les aultres qui eschapper purent que il avoient travaillés et demenés par +les boues enfermèrent en leur chasteau. Et ainsi avint, selon la doubteuse +fortune de bataille, que ceux qui cuidoient estre vainqueurs furent +vaincus, doulans et mats de leur occis et de leur prisons[529] et de leurs +aultres dommaiges. + + Note 526: _Janville._ Aujourd'hui petite ville à onze lieues de + Chartres, entre Toury et le Puiset. + + Note 527: _Auquel._ Presque. + + Note 528: _Mons._ Le latin dit: _Montiacensis; Monchy_. + + Note 529: _Prisons._ Prisonniers. + +Quant le roy eut du tout eue la victoire de ses ennemis, le conte Thibaut +qui du tout deffailloit et tournoit à declin ainsi comme celuy qui commence +à chéoir de la roe de fortune, pour ce qu'il véoit de jour en jour croistre +la force du roy, et les barons du royaume prendre en grief et en desdaing +ce que il avoit prins guerre contre le roy son seigneur, si eut occasion de +laisser la guerre après les grans pertes que luy et les siens avoient +receues, et mesmement de celle qu'il avoit receue le jour devant. + +Adont envoya ses messages au roy et si luy pria moult humblement qu'il +l'asseurast et que il l'en laissast aller seurement jusques à Chartres sa +cité. Et le roy qui trop estoit doux et débonnaire receut ses prières +oultre ce que nul n'eust osé cuider, et si luy desconseilloient le plus de +ses gens et luy disoient qu'il ne laissast pas ainsi aller né eschapper son +ennemy qu'il tenoit jà ainsi comme prins, et mais n'avoit nulle viande; que +il ne luy fist une aultre fois tel domage. Ainsi s'en alla le conte +Thibaut, et laissa le chasteau et Hue en la volenté le roy. Et ce qu'il +avoit commencé par bon commencement fina par mauvais définement. Et le roy +vint du tout au desore,[530] par la volenté de Nostre-Seigneur et ne +déshérita pas tant seullement celluy Hue, mais abatti le chasteau du Puisat +et tous les murs; et tout le lieu rasa comme sé la divine malédiction +l'eust interdit et asorbi[531]. + + Note 530: _Au desore._ Au-dessus. + + Note 531: _Asorbi._ Absorbé. + + +XII. + +ANNEES: 1113/1114. + +_Coment ceus qui se tenoient au roy d'Angleterre et au conte Thibaut furent +déshérités. Et coment le roy mut sur Thomas de Malle. Et coment il restora +les villes aus églyses. Et coment fist pendre les traictres. De Haimon de +Germegni qu'il fist venir à merci._ + + +Long-temps après ce que celuy Hue fu revenu en l'amour et en la grace le +roy, par moult d'ostaiges et de sermens qu'il luy eut fais, il se rebella +contre luy de rechief et, pour ce, fu-il du roy de rechief assiégé et de +rechief deshérité. Mais avant eut-il les costés tresperciés d'une roide +lance, par la main Anseau le Gallendois[532] un merveilleux chevalier et +séneschal de France. Né oncques ne voulut désaprendre son acoustumée +traïson; tant que la voye d'oultre-mer où il mourut mist fin en sa vie. + + Note 532: C'est un contre-sens. Suger, au contraire, dit que ce fut + Anseau de Garlande qui fut percé de la lance du Hue du Puiset. + +Après ces guerres et ces contens qui tant avoient duré, mains barons et +mains hommes de religion misrent grant paine à mettre paix entre le conte +Thibaut et le roy d'Angleterre d'une part, et le roy de France de l'autre. +Si avint que par le jugement de Dieu, ceux qui contre leur seigneur et +contre le royaulme de France s'estoient tournés et aliés au roy +d'Angleterre et au conte Thibaut furent tous destruis par la guerre et +perdirent leurs querelles qu'il cuidoient recouvrer; comme Lancelin, le +conte de Dampmartin, perdit la querelle qu'il clamoit sur la cité de +Beauvais[533], et pour ne scay quelles raisons; Payen de Montjay sur le +chasteau de Livry[534] que le roy d'Angleterre luy avoit fermé à ses +deniers, dont il fu tout esragié de duel; et Milles de Montlehéry le +mariage de luy et de la seur Raoul le conte de Vermendois, dont il fu tout +esragié de duel, par la raison de ne scay quel lignage qui trouvé y fu. Né +oncques n'eut tant d'onneur né de joye de l'assemblement comme il eut de la +honte et de l'ire du dessevrement. Si fu fait celluy jugement par preudes +hommes et discrès; et fu pris ès loix et ès décrès qui dient que les +obligacions et les aliemens qui sont fais contre paix soient du tout +ramenés à néant. + + Note 533: _Sur la cité de Beauvais._ Suger dit: Sur la _conduite_ de + Beauvais. «Querelam Belvacensis conductûs.» C'étoit ou le droit de + conduire dans l'armée du roi les communes, ou celui de délivrer les + sauf-conduits dont avoient besoin les personnes qui voyageoient dans + le Beauvoisis. On sait que _conduire_ quelqu'un signifioit autrefois + lui _servir de sauf-conduit_. + + Note 534: _Livry_ est un petit village sur la route de Meaux et à + égale distance de Paris et de Ville-Parisis. Près de Livry sont les + ruines d'un vieux château, sans doute celui que réclamoit Payen de + Montjay. Quant à _Montjay_, aujourd'hui surnommé _La Tour_, il est + situé au-dessous de Ville-Parisis. + +En ce temps régnoit celluy Thomas de Malle dont l'ystoire à cy dessus +parlé, homme très desloyal et fol et traitre oultre mesure, qui moult greva +et assaillit la contrée de Noonois et d'Aminois et de Rancien[535]. Tandis +comme le roy estoit à ses guerres ententif, si cruellement avoit ses +contrées destruites et mal menées que né au clergié né à l'églyse +n'espargnoit-il pas, pour paour de la vengence de Dieu, comme celluy qui +tout roboit et destruisoit. Si que à l'abbaye Saint-Jéhan de Laon avoit +tollu deux bonnes villes, Crécy et Nogent[536], et les fist fermer de grans +fossés et de grans tours, ainsi comme se elles eussent esté siennes +propres; et en avoit fait fosse à dragons et repaire à larrons. Et avec ce +destruisoit et roboit toutes les contrées d'environ. Pour les cruaultés +qu'il faisoit fist l'églyse de France un concilie à Biauvais, en la +présence Cuene, évesque Prenestin[537] et légat de la court de Rome. Et +pour les plaintes des églyses et des extorsions de femmes veuves et des +orphelins le férit du glaive de saincte églyse, c'est de la sentence +d'excommuniement général, et luy desceint le baudré de chevalerie, combien +qu'il ne fust pas présent; et par le jugement de tous, le desmist de tout +honneur comme excommunié et comme ennemy commun de la crestienté. Par les +prières de ce grant concilie assembla le roy son ost et s'en alla sur luy. +Et moult y eut de clergié et de prélas du royaume à qui le roy estoit moult +dévost et fu tousjours, tant comme il vesqui. Son chemin adressa droit à +Crécy et l'assiégea et le prist, et la fort tour du chasteau conquist aussi +légèrement comme le bordel[538] d'un vilain; ses ennemis destruist tous +sans en avoir mercy, comme ceulx qui sans mercy estoient. Et quant il eut +fait de ce chasteau à sa volenté et tout destruit, si s'en parti. Mais il +n'eust pas sa volenté accomplie s'il n'en eust fait autant de l'autre qui a +nom Nogent. Si s'en y alla tout droit, et si comme il approchoit du +chasteau, si luy fu dit que dedens estoit ces excommuniés dignes d'estre au +pui d'enfer sans fin, qui pour occasion du roy avoient la commune de Laon +despeciée et brisiée[539] et les bourgeois pris et occis, pour ce qu'il +aidoient loyaulment à leur évesque, et la noble églyse de Notre-Dame arse +et maintes autres avec, et l'évesque Gauldri martirié et le corps tout nu +getté aux champs pour habandonner aux oyseaux. Mais avant, luy +détrenchèrent le doy à tout l'aneau, et en déshéritement du roy avoient sa +tour assise et prise. + + Note 535: _Noonois, Aminois et Rancien._ Ce sont les contrées de + Noyon, d'Amiens et de _Rains_ ou Reims. Mais Suger, au lieu de + _Noonois_, met _Laudunensis_, Laonois. + + Note 536: _Nogent._ «Novigentium.» C'est _Nouvion-l'Abbesse_, à cinq + lieues de Laon, et près de Marle et Crécy. + + Note 537: _Prenestin._ De Preneste. + + Note 538: _Bordel._ Grange ou chaumière. Suger dit: «Ac si rusticanum + tugurinum.» + + Note 539: Il y a ici faute du traducteur, qui auroit dû mettre: _Qui + pour occasion de la suppression de la commune par le roi._ + «_Occasione jussu vestro amissæ communiæ._» + +Et quant ces choses furent au roy contées, si fu doublement encouragié et +eschauffé d'ire. Lors envahi ce chasteau, les bailes[540] desrompi et prist +le chasteau et tous ceux qui dedens estoient. Tous ceux qui coulpes ou +consentement n'avoient des desloyaux espargna et laissa aller tous quittes; +et les desloyaux homicides et tous ceulx de leur complot pendi à haultes +fourches et habandonna leur corps aux escoufles[541] et aux corbeaux. Et +par ceste justice aprist que desservent ceux qui mettent main ès Crist[542] +Nostre-Seigneur. + + Note 540: _Les bailes._ Les pieux (bajuli) serrés qui servoient de + barrières. + + Note 541: _Escoufles._ Milans. + + Note 542: _Crist._ Consacré à. + +Quant il eut ces chasteaux abattus et rendus à l'églyse de +Saint-Jéhan-de-Laon à qui il les avoient tollus, si s'en vint à +Beauvais[543] et assiégea la cité qui lors estoit à un Adam, un desloyal +tirant qui les églyses et le pays d'illec entour guerroioit et faisoit +moult de maulx, et y fist tenir le siège près de deux ans. Et au derrenier +la prist et l'abatti jusques aux fondemens et ceulx de dedens pendi. Et +pour ceste raison rendit paix et seureté au pays, et celluy desloyal +deshérita de celle seigneurie qu'il avoit en la cité. + + Note 543: _Beauvais._ Erreur: il falloit Amiens. + +En ce temps vint au roy un moult saige homme et bien parlant des parties de +Bourgoigne[544]; Allart Guillebaut avoit nom. Et moult saigement fist une +complainte devant le roy d'un noble homme qui avoit nom Haymon-Noire-Vache, +qui estoit sire de Bourbon, et un sien nepveu qui avoit nom Archambault +deshéritoit et refusoit à faire droit. Si estoit son droit nepveu, fils de +son ainsné frère. Pour ce luy supplioit icelluy Guillebault qu'il fist +faire droit à son oncle et l'abaissast des oultraiges et des forfais qu'il +faisoit non pas à luy tant seulement, mais aux povres et aux églyses, et +que par le jugement aux barons déterminast de ceste querelle et rendist à +chascun droit. Le roy pour l'amour de justice et pour la pitié des églyses +et des povres gens, et pour ce mesmement qu'il se doubtoit que aucune +guerre ne sourdist pour occasion de ce dont les povres gens fussent grévés +et essillés, fist semondre celluy Haymon Noire-Vache à droit par devant +luy. Mais celluy n'y osa venir pour ce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort +de celle querelle. Mais le roy qui pas ne laissa pour despens né pour +travail de la longue voye, fist semondre son ost et s'en alla en +Bourgogne[545] droit au chasteau de celluy Haymon qui Germegny[546] avoit +nom. Si estoit celluy chasteau de grant force et moult bien garni. Le roy +le fist forment assaillir. Et celluy Haymon qui forment fu désespéré de sa +personne et de son chasteau, vit bien qu'il ne se pourroit longuement +deffendre contre la force du roy. Lors trouva en luy-mesme ceste voye que +il s'en vint au roy; à ses pieds se laissa cheoir et longuement y fu en luy +priant humblement qu'il eust de luy mercy et luy rendit le chasteau et son +corps à sa volenté. Et de tant comme il s'estoit plus orgueilleusement +deffendu, de tant se humilia plus. Le roy retint le chasteau en sa main et +Haymon ramena en France et par le jugement de sa court rendit à chascun son +droit et mist paix entre l'oncle et le nepveu. Telles chevauchées fist +maintes fois en ces parties pour mettre les églyses et les povres gens en +paix; et pour ce les avons entrelaissées qu'elles ne tournassent à ennuy sé +elles eussent esté toutes racomptées. + + Note 544: _Bourgoigne._ Il falloit _Berry_. + + Note 545: _En Bourgogne._ «Ad partes Bituricensium.» + + Note 546: _Germegny_, ou Germigny, aujourd'hui village de + Bourbonnois. + + +XIII. + +ANNEE: 1118. + + +_Coment la guerre des deux roys recommença et coment le roy se défendi +vertueusement, et du conte Thibaut et du roy d'Angleterre, et coment le roy +prist une ville qui a nom Le Gué Nichaise, et coment le roy prist Malassis, +que le roy d'Angleterre avoit fermé._ + + +Ainsi comme il est escript de Julius César et de Pompée, que Julius ne put +souffrir seigneur par dessus lui, né Pompée pareil, né ne peut nule poesté +compaignon souffrir en sa seigneurie; pour ce, Loys le roy de France par +celle haultesse dont il avoit tousjours esté par dessus Henry, le roy +d'Angleterre et duc de Normandie, estoit de luy et devoit estre tousjours +comme de son homme fievé, et de plus grant seigneurie par droit que celluy +Henry. D'aultre part, celluy Henry, pour la grant noblesse de son règne et +pour les grans trésors dont il avoit tant, ne daignoit né ne povoit +souffrir qu'il eust mendre seigneurie que le roy Loys; mais s'efforçoit en +toutes manières de le troubler de guerre et de l'assaillir pour sa +seigneurie et son honneur abaisser, par l'aide le conte Thibaut, son +nepveu, et des autres ennemis du roy. Adont commença entre eulx deux la +guerre qui jà y avoit esté. De celle guerre estoit le conte Thibaut contre +le roy Loys son lige seigneur; si estoit la raison pourquoy le conte +Thibaut et le roy Henry estoient bien ensemble et d'un accort, pour la +duchié de Normandie et la conté de Chartres qui ensemble marchissent. Lors +commencèrent à assaillir le roy en la plus prochaine marche. Et pour le +enir plus de court envoyèrent le conte Estienne de Moretueil[547], qui +frère estoit à l'ung et nepveu à l'autre, en Brie à tout grant ost, pour ce +que trop se doubtoient que le roy ne saisist celle terre par le deffaut du +conte Thibaut. Et le roy qui emmy eux estoit enclos, se deffendoit par +force au fer de lance et de l'espée, et couroit souvent en leurs terres, +une fois en Normandie et une aultre fois vers Chartres. Et aucune fois +avenoit qu'il se combatoit à eulx comme celluy qui de rien ne les +épargnoit. Et par ce démonstroit à tout le monde la noblesse et la fiereté +de son cuer, mais trop bien estoit çainte et avironnée la terre de +Normandie, pour les fors chasteaux que les rois d'Angleterre et les ducs +des Normans y avoient fermés nouvellement, et, d'autre part, pour les grans +fleuves courans où l'en ne pouvoit trouver passaige. Et le roy Loys qui +tout ce scavoit bien, tachoit moult durement à passer et à entrer en celle +terre. Là s'en alla à assés peu de gens, pour plus privéement faire ce +qu'il avoit en propos; vers celle marche se tira et envoya avant soy aucuns +de ses gens, les haubers vestus dessous les chappes[548] et les espées +çaintes, et descendirent au commun chemin ainsi comme sé feussent passans, +vers une ville qui a nom le gué Nicaise: si est çainte et avironnée de +l'eaue d'Epte, et donne entrée et passage aux François d'entrer en celle +terre. Si donne, le lieu et le siège de celle ville, grant seureté à ceux +qui dedens sont, et par dehors bien en loing deffent le pays et le passage. +Quant les gens le roy furent venus et entrés, si gettèrent jus les chappes +et tirèrent les espées et coururent sus à ceulx du lieu qui jà se estoient +presque apperceus et avoient leur armes prises et deffendoient +viguereusement leur ville, et par force les avoient presque hors jettés, +quant il virent le roy descendre moult périlleusement du pendant d'un +tertre; si se hastoit moult durement de faire secours à ses gens qui jà +estoient las et presque tous conquis. Et quant il fu venu, si prist la +ville et l'églyse qui bien estoit garnie d'une forte porte, si ne fu pas +sans grant perte de ses gens. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre +estoit près de là à grant ost, si comme il avoit tousjours accoustumé et +comme celluy qui bien le povoit faire, si manda ses barons et moult les +requist et pria qu'ils venissent. Tautost se mist à la voye le conte +Baudouin de Flandres, jeune chevalier pieux et hardi aux armes, et le conte +Foucques d'Angiers après luy, et puis les autres barons du royaume après +luy; et tous ensemble rompirent les clostures de Normandie. Et tandis comme +une partie des gens le roy entendoient à fermer et garnir la ville, les +autres entrèrent en la terre qui estoit garnie et remplie de biens, pour la +longue paix où il avoient esté longuement; tout robèrent et confondirent +tout, et mettoient tout à feu et à flambe et assez près du roy d'Angleterre +et de tout son ost. Et entre deux, s'appareilla moult le roy d'Angleterre +de fermer un chasteau près d'illec. Et quant le roy Loys eut le sien fermé +et garny de ses chevaliers, si s'en partit atant. Et le roy d'Angleterre +ferma le sien près d'un mont qui illec estoit et fut appellé Malassis. En +celle entencion le fist que quant il auroit dedans sa garnison mise de +chevaliers, d'archiers et d'arbalestriers, que il rencontrast ceus de la +garnison le roy de France et rescousist les proyes et les viandes qu'ils +prendroient par la terre, et leur deffendissent à dégaster le pays. Mais le +roy de France qui taschoit à mener à fin ce qu'il cuidoit faire, luy rendit +incontinent ses souldées. Car si tost comme il eut ses osts assemblés, +revint hastivement devant ce chasteau à une matinée, et le fist assaillir +par grant vertu, et y eut grans coups donnés et receus d'une part et +d'autre. A la parfin fu pris par force; et puis l'abatti et craventa, et +dépeça tout quanques le roy anglois y avoit fait faire. + + Note 547: _Moretueil._ Mortain. + + Note 548: _Chappes_ ou cappes, manteaux. Orderic Vital dit que + _Vadum Nigasii_ s'appeloit vulgairement _Vani_. C'est aujourd'hui + _Gasny_, sur la rive occidentale de l'Epte, à une demi-lieue de + Laroche-Guyon. + + +XIV. + +ANNEE: 1118. + +_Coment le roy Henry deschéi de sa bonne fortune, et coment le roy Loys +entra en Normandie et fu desconfi par sa male prévoyance; et coment il +rassembla ses osts pour soy vengier et retorna pour gaster Normandie, et +s'en retorna par Chartres en dégastant la terre le conte Thibaut._ + + +Fortune, la puissant, qui tost abat celluy qu'elle a monté, et quant elle +veult monte eu hault celluy qui oncques n'y fut, ouvra en telle manière au +roy Henry d'Angleterre. Après ce qu'il eut eu tous honneurs et toutes +bonnes prospérités, commença à dévaler du sommet de la roe de fortune où il +avoit longuement esté, et à decheoir par la muableté de cest monde; car le +roy l'assailli par-deçà, de guerre aigre et fellonneuse; et par devers +Pontif[549] le conte de Flandres, et par devers le Mans Foucques, le conte +d'Angiers, qui tous l'assaillirent de tous leurs pouvoirs. Né ceulx ne +l'assaillirent mie qui dehors de sa terre estoient tant seullement; mais +ses hommes mesmes, si comme Hue de Gournay, le conte d'Eu et le conte +d'Aubemalle, et mains autres qui trop durement luy coururent sus. Et +par-dessus encore tout ce estoit-il en presse d'un aultre mal. Car ses +chambellains mêmes et ses autres privés sergens le haioient moult durement +de trop mortelle hayne, dont il estoit eu telle paour et en tel effroy, +qu'il en changeoit souvent son lit, et pour crainte d'eux faisoit chacune +nuit gesir devant luy moult de gens armés, et son escu et son espée faisoit +ettre chascune nuyt au chevet de son lit. + + Note 549: _Pontif._ Ponthieu. + +Entre ses familliers sergens en y eut un qui Hue avoit nom. A merveilles +estoit bien de luy et de son conseil, si comme il cuidoit et se fioit moult +en luy comme en celluy à qui il avoit fait moult de bien et qui pour sa +grant amour estoit moult enrichi et renommé et puissant entre les aultres +de sa cour. Si fu ataint et convaincu de desloyalle trahison dont il fu +damné à perdre les yeux et les génitoires, jà soit ce qu'il eust deservi la +hart[550] on pis encore. + + Note 550: _La hart ou pis encore._ Notre traducteur ajoute les + derniers mots, pour n'avoir pas bien rendu ceux de Suger: «Cum + laqueum suffocantem meruisset.» + +Pour paour de ces choses et de semblables estoit le roy si estonné qu'il +n'estoit asseur[551] en nul lieu. Mais ainsi comme homme de grant sens et +de grant pourvéance, alloit tousjours l'espée çainte, néis en sa salle et à +l'issue de son hostel, né ne vouloit souffrir que nul de ses loyaulx +sergens issist de son hostel sans espée. + + Note 551: _Asseur,_ assuré. On n'en faisoit qu'un seul mot, mais on + l'entendoit _à sûr_. + +En ce temps avint que Enguerrant de Chaumont[552], riche homme et chevalier +de grant prouesse, s'en alla au chasteau d'Andeli à grant compaignie de +chevaliers; et par la traïson d'aucuns de léans le prist et le garnit +richement par l'ayde du roy Loys. Et par la force de ce chasteau +juscitioit-il toute la terre d'environ et metoit du tout à sa volenté. Si +s'estent celle contrée dès le fleuve d'Epte jusques au fleuve d'Andelle et +jusques au pont Saint-Pierre[553]; et par la force et par l'ayde d'aucuns +plus riches hommes de luy, couroit souvent en plain champ à bataille contre +le roy Henry et par plusieurs fois le chassa et desconfist. Et d'aultre +part, devers le Mans, si comme le roy Henry eut un jour proposé à secourre +ses gens qui estoient assiégés en la tour d'Allencon, entre luy et le conte +Thibaut, si fu desconfi par Foucques le conte d'Angiers en telle manière +qu'il perdit en celle journée le chasteau et la tour et moult de ses gens +par grant meschéance. Mais après ce qu'il eut ainsi esté défoullé par +long-temps et par teles aventures et presque tout décheu, et la divine +puissance l'eut ainsi flaellé et chascié, si eut pitié de luy toutefois +comme celluy qui moult estoit libéral aumosnier et riche. Si avint que +l'adversité et la tribulacion où il avoit longuement esté luy tourna en +prospérité soudainement, pour ce que le conte Baudouin de Flandres qui +moult l'avoit grevé et par plusieurs fois enchacié et couru en sa terre fu +un jour devant un chasteau qu'il avoit assis. Là fu soudainement féru en la +face d'une lance; si n'en tint conte pource que le coup de la playe estoit +petit; dont il avint que pour occasion de ce coup morut avant ses jours et +ainsi fist fin de toutes guerres. Et celluy Enguerrant de Chaumont dont +nous avons dessus parlé, chevalier merveilleux et entreprenant qui durement +l'avoit grevé et sa terre gastée, estoit un jour entré en la terre +Nostre-Dame-de-Rouen pour rober et pour destruire; si avint que une maladie +le prist soudainement, dont il morut: mais avant fu longuement destraint et +angoissié. Et jà soit ce que ce fust à tart, si aprist-il quel honneur l'en +doit porter à la royne des cieulx. Le conte mesme Foucques d'Angiers qui au +roy de France s'estoit allié et asseuré par bons hostaiges brisa sa foy par +sa convoitise et par son avarice. Et sans son conseil donna sa fille, comme +tricheur et desloyal, à Guillaume le fils du roy Henry; et parce mariage +s'accorda à luy et laissa à aydier au roy de France. + + Note 552: _Chaumont._ En Normandie; à quelques lieues de Gisors et + de Gasni. + + Note 553: C'est le Vexin normand. + +Tandis comme ce advint estoit le roy Loys moult ententif d'assaillir +Normandie dont il avoit conquis grant partie et plaissié devant soy, comme +celluy qui souvent y couroit à peu de gens et aucunes fois à plus; et petit +redoubtoit le roy d'Angleterre et sa force. Un jour l'eut fait espier que +il couroit parmy sa terre, sans point de pourvéance de soy et des siens. Et +celluy qui grant plenté de bonnes gens avoit assemblé luy envoya à +l'encontre grant plenté de bons chevaliers tous ordennés en conroy, et si +en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennées de sergens et +de gens à pié. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne +daigna oncques faire nul conroy de ses gens né nul appareil de bataille; +ains se féri en eulx follement et confusément; mais ce fu vaillamment et +par grant fièreté. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier +assemblèrent à ceulx de delà. Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et +Guy de Clermont qui chacièrent du champ de bataille les Normans qui moult +estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur +l'eschièle des gens de pié armés. Mais les François qui les devoient suivie +chevauchièrent après confusément et sans conroy et s'embatirent follement +sur eux et sur leur grans conroys ordonnés. Dont il avint qu'il ne les +peurent souffrir, ains tournèrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult +se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place +si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustumé de soy +esbaudir et reconforter en adversité, secouroit souvent la gent qu'il véoit +souvent chacer, et retournoit souvent arrière la lance au poing contre ses +ennemis; et assez des siens rescout en celle journée par sa proesse et par +sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques à Andely au plus honnorablement +qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour +furent trop esgarées. Trop fu courroucié de ceste meschéance qui ainsi lui +fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554] +ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast +jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschéance qui par eux +luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidèrent; car lors +s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fierté si comme il +est coustume à preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se +doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et +de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts +qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il +se combatroit à luy à jour nommé emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se +hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'éust juré sur sains. Et si tost comme +il eut ses osts assemblés, si entra en Normandie gastant et destruiant tout +le pays où il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis +s'en alla à Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de +temps, toute sa volenté faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit +en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui où il peust sa honte +vengier. + + Note 554: _Et pour ce que._ Et aussi par la crainte que, etc. + +Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy où il peust son cuer esclarier, +si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en +venist par luy. Devant la cité de Chartres s'en vint et commença forment à +assaillir et commanda à bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et +eust esté fait quant le clergié et les bourgois yssirent hors, la chemise +Nostre-Dame devant eux, et luy commencièrent à crier mercy à pleurs et à +larmes, qu'il ne souffrist que la noble églyse de Nostre-Dame et sa cité +fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie né ne vengast pas +aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui pitié en +eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, oï leur prières et commanda +à Charlon le conte de Flandres qu'il féist ses gens retraire en sus. Ce +fist-il pour l'amour et pour la révérence à la haulte royne des cieulx. A +tant retourna en France luy et ses gens, né oncques pour ce ne cessa à +prendre vengeance là où il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en +Normandie. + + +XV. + +ANNEE: 1118. + +_Coment l'apostole Paschase[555] s'en fui de Rome et s'en vint en France; +et coment le roy ala encontre luy à Vézelai, quant il oï nouvelles de sa +mort. Après luy fu au siège Guy, archevesque de Vienne, que les Romains +receurent honorablement, et déposèrent Bardin, que l'empereur y avoit mis +à force._ + + Note 555: _Paschase._ Il falloit _Gelase_. + + +En ce temps trespassa le pape Paschase; en son lieu fu assis par saincte +élection Jehan de Gaiete, chancelier de l'églyse de Rome[556]; mais quant +il vit qu'il ne povoit souffrir les enchaux et les griefs de Bardin, +l'archevesque de Bracque[557], que l'empereur y avoit mis ainsi comme par +force contre raison, par la desloyauté des Romains qui tant est accoustumée +à prendre[558]; si laissa son siège et s'en fouyt en France, sous la garde +et sous la deffence au noble roy Loys, si comme ses antécesseurs souloient +faire jadis. De laquelle déjection le roy eut grant compassion. Par navie +vint jusques à l'isle de Magalonne[559], comme celluy que grant povreté +destraignoit. Celle terre si est une petite ysle et estroicte et ne +contient que une petite cité tant seullement qui souffist à l'évesque et à +son clergié et à leur petite mesnie. Et touteffois, est-elle enclose de +murs pour les assaux des Sarrasins qui par mer courent. Le roy, qui jà +savoit sa venue, envoya contre luy pour luy et pour son royaulme deffendre +et le luy offrit à sa volenté faire. Les messages qui là furent envoyés luy +apportèrent jour et lieu certain à Vezelay et que là s'entretrouveroient et +parleroient ensemble; et quant le jour approcha et le roy fu jà parti, on +luy apporta nouvelles qu'il estoit trespassé et mort d'une maladie que on +ppelle podagre[560]. Aux obsèques de luy assemblèrent mains prélas et mains +hommes de religion. Là fu Guy, archevesque de Vienne, moult hault homme et +noble descendu de la lignée des empereurs et assez plus de noble saincteté +et de bonne vie. Dont il advint que le soir de devant luy fut monstrée une +advision bien démonstrant ce qui après avint; mais il n'apperceut oncques +la segnifiance jusques atant que la chose luy fust avenue. Si luy estoit +avis que une très-noble personne qui venoit au-devant de luy, lui bailloit +à garder la lune mussée soubs un mantel, afin que la cause de saincte +églyse ne périllast par le defaut du pape. Et un petit après fu esleu à +l'églyse de Rome; et par ce apperçut appertement la vérité de l'avision. Et +quant il fu esleu à si grant hautesse, si commença moult noblement et moult +humblement à traicter et ordonner des droitures de sainte églyse. Pour +l'amour et pour le service du gentil roy Loys et de la royne sa mère[561] +pourveoit-il plus ententivement aux besongnes des églyses de France. En la +cité de Rains vint et illec tint grant concile; d'illec alla à l'encontre +des messagiers l'empereur Henry en la marche[562] vers Mouson, pour mettre +paix en saincte églyse, si comme il cuidoit et désiroit, mais il ne put +pour le défault d'eulx: si les excommunia et interdist en plain concile des +François et des Lorrains. Après ce qu'il eut esté servi et honnouré et +enrichi moult des églyses, si s'en retourna à Rome; là fu receu du clergié +et des Romains moult honnorablement. Et dès ce jour en avant commença à +amenistrer moult ententivement la dignité qu'il avoit receue plus que nul +de ses prédécesseurs. N'avoit encore guères demouré au siège, quant les +Romains, pour la libéralité et la noblesse qu'il véoient eu luy, prisrent +damp Bardin, que l'empereur avoit fait pape aussi comme par force, si avoit +mis son siège en la cité de Sutre[563] et faisoit prendre le clergié et +l'autre menu peuple qui alloit aux apostres en pélerinage, et les faisoit +aller à son pié et encliner aussi comme s'il fust droit pape. Et quant il +l'eurent ainsi pris, si le montèrent sur un chamel qui est beste tortue et +boçue, ainsi comme il estoit tortueux antipape et antecrit, et le firent +seoir le visage devers la queue et couvrir et vestir de peaulx de chièvres +toutes sanglantes; et ainsi paré et atourné, le menèrent tout le chemin +royal pour luy faire plus de honte, en vengeance de la honte de saincte +églyse et de l'esclandre qu'elle avoit receue par luy. Et puis par le +commandement le pape Calixte le condampnèrent en perdurable prison ès +montaignes de la Campaigne, près de l'abbaye Saint-Benoist du Mont de +Cassin. En remembrance de ceste vengeance, afin que les aultres s'en +gardassent, le firent paindre en la chambre du palais dessoubs les piés +l'apostole, ainsi comme s'il le deffoulast. Ainsi remest en paix saincte +églyse et l'apostole Calixte en son siège où il se contenoit assez +noblement et viguereusement, comme celluy qui par grant vertu domptoit les +robeurs de Lombardie et de Puille et les refrenoit de leur oultraiges; et, +comme droicte lumière clere, resplendissoit sur le mont pour les aultres +enluminer et nom mie occultement soubs le muid, aussi comme dit l'évangile. +Au tems de ce preudhomme recouvra l'églyse de Rome maintes choses et +maintes rentes qu'elle avoit perdues, ça en arrière. + + Note 556: Lequel prit le nom de Gelase II. + + Note 557: «Bracarensis archiepiscopus.» Braga, en Portugal. M. Guizot + traduit ici fort mal _Prague_. + + Note 558: Le manuscrit de Charles V porte: «_Qui tant est looice et + acoustumée à prendre._» Ce qui n'a pas beaucoup de sens. Suger porte: + «Cum... populi romani conductitia infestatione, intolerabiliter + fatigaretur.» + + Note 559: L'_île de Magalonne_, près de Montpellier. + + Note 560: _Podagre._ Goutte. + + Note 561: _Sa mère._ Il falloit _sa nièce_. + + Note 562: _En la marche._ In marchiam. Vers la frontière. + + Note 563: _Sutre_ ou _Sutri_, dans la Toscane. + + +XVI. + +ANNEES: 1121/1122. + +_Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys, à l'apostole, et +coment cil Sugier fu esleu à abbé du couvent, tandis comme il estoit en +celle voie; et coment puis il retraist le prioré d'Argentueil à l'églyse._ + + +En ce termine envoya le roy ses messages à l'apostole de Rome pour les +besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste +histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et +honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et +les autres messagiers furent à l'apostole, si le trouvèrent en Puille en +une cité qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt à belle chière, en +l'onneur et en la révérence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers +les eust lonctems retenus en sa compaignie, sé ne fust pour l'amour de +saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abbé de +Saint-Germain-des-Prés qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons +qui moult se hastoient de retourner. + + Note 564: _Vitonde._ Bitonto. + +Et quant il eurent faictes leur besongnes à leur volenté, si se mirent au +retour. Si n'eurent pas faictes trois journées quant un messagier les +encontra qui à Sugier estoit envoyé de par le convent de Saint-Denys, qui +luy noncia la mort de l'abbé Adam et l'élection que le convent avoit faicte +de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus +religieus moynes de léans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient +allés au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son +ottroy; et coment le roy s'estoit courroucié et pour ce les avoit mis en +prison en la tour d'Orléans. + + Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: «Sed quia inconsulto + rege factum fuerat.» + +Lors commença damp Sugier à faire grant duel pour l'amour de son père +espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant mésayse +pour deux choses: l'une fu pour sçavoir s'il recevroit celle dignité contre +la volenté du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui +l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui +l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler +l'églyse qui nourry l'avoit dès les mamelles sa mère, et laisseroit gésir +en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient esté mal menés. +Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer à envoyer +aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller à luy de ceste besongne, +si vint soudainement à luy un clerc romain moult noble homme et moult son +acointe qui ce qu'il prétendoit à faire par ses gens à grans despens, +receupt à faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Après envoya au roy un +de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin +de ceste besongne qui confusément estoit commenciée; car il ne se +présentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui +courroucié estoit. Ainsi chevaucha troublé et desconforté, comme cellui qui +estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin. + +Si avint si bien que ne scay quans jours après revindrent les messages à +rencontre de luy, qui luy apportèrent nouvelles de la paix du roy et de la +délivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'élection. Mais +lors en estoit le roy liés, et là[566] luy estoit venu à l'enconre avec +l'archevesque de Bourges et l'évesque de Senlis, et pluseurs autres prélas. +Là le receupt en grant amour et en grant révérence le convent; et fu +ordonné prestre le samedi après: c'est assavoir le samedi devant la +my-caresme, et le dimanche après fu sacré abbé devant l'autel des corps +saints. En pièce[567] ne seroient extrais les biens espirituels et +temporels que il fist à l'églyse: coment il se retrait et recouvra les +rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prioré +d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu ès choses +temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy +Loys fu oultre-mer; et coment il réforma léans l'ordre et la religion, et +coment elle y fu bien gardée; et mains autres biens qui en pièce ne +seroient racomptés. L'an après son ordonnement mut à Rome pour visiter +l'apostole, et pour le regracier de tous ses bénéfices, car tousjours, à +Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles +d'aultruy. Quant il fu là venu, si fut moult noblement receu de l'apostole +et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en +partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du +Latren, qui fu de troi cens évesques et de plus. Et là fu faite la paix de +luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez +oï ci-dessus. Et quant il eut visité les sains lieux, si comme +Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent, +Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France. + + Note 566: _Là._ A Saint-Denis. Notre traducteur abrège sagement dans + tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger + raconte des bienfaits de son administration. + + Note 567: _En pièce._ En un sommaire. + + Note 568: _Macy._ Mathieu. + +Depuis avint que l'apostole le manda pour le plus honnourer; si comme il fu +parti et fu allé jusques à Lucques, une cité de Touscane, il oï la nouvelle +de la mort de l'apostole. Et pour ce qu'il doubtoit la convoitise des +Romains, se mist au retour sans plus aller avant. Après l'apostole Calixte, +fu mis au siège Honnouré, et fu pris et esleu en l'églyse d'Oiste, dont il +estoit évesque; homme de grant sens et de très-haut conseil et fier. Et +quant il eut puis apris la droiture de l'églyse Saint-Denys, en droit la +prioré d'Argentueil, qui moult estoit lors blasmée et diffamée de mauvaise +conversacion, et il eut leue la chartre du don des anciens roys, comme de +Pepin, de Charles-le-Grant et de Loys, si la restora et conferma par +l'ottroy de toute la court à l'abbaye de Saint-Denis. Mais avant, +par-dessus tout ce, en eut-il aultre tesmoignage de Dam Macie, l'évesque +d'Albe,[569] son légat, et de l'évesque de Paris et de Chartres; et +mesmement de Regnault, l'archevesque de Rains, et de mains aultres. + + Note 569: «Mathæi Albanensis episcopi.» + + +XVII. + +ANNEE: 1124. + +_Coment l'empereur Henri assembla un ost merveilleus pour la haine qu'il +avoit au roy; et coment les barons ordenèrent leur bataille au palais +meisme avant que il ississent hors._ + + +A nostre matière nous convient retourner que nous avons un peu +entrelaissiée, qui parle du gros roy Loys, qui tant valut de soy, et qui +tant souffri de travail et de paine, pour son règne deffendre des griefs +assaux qui luy sourdirent en son temps. Né nul qui ores vive ne pourroit +sçavoir de come grant cuer et de come grant valleur et come chevallier fier +il fu, s'il n'avoit oï ses fais. + +Si avint, quant l'apostole Calixte fu mort[570], que l'empereur n'oblia pas +la longue hayne qn'il avoit conceue contre luy[571] de long-temps, pour ce +que il avoit esté excommunié et interdit en son règne, au grant concile que +l'apostole Calixte avoit tenu en la cité de Rains, si comme l'hystoire a +dessus dit. Mais assembla un merveilleux ost de toutes les parties qu'il +put oncques avoir, comme Allemans, Lorrains, Baviers, Saissongnois, et de +ceus de Suabe, jà soit ce que pluseurs des barons de ces contrées fussent +mal de luy. Et combien qu'il fist semblant d'ostoyer ailleurs, si +tachoit-il à mettre le siège devant la cité de Rains, par le conseil et par +l'ayde de Henry, le roy d'Angleterre, la fille duquel il avoit espousée. Et +avoit l'empereur proposé à tenir si longuement le siège devant la cité, +qu'elle fust prise; et puis à ardoir et destruire tout le pays entour, pour +ce que l'apostole qui excommunié l'avoit, avoit sis et séjourné dedens. +Tout celle affaire fu faite assavoir au roy Loys, par ses privés amis qu'il +avoit à la cour l'empereur. Et tantost comme il sceut ce, il fist escripre +ses briefs et les envoya à ses barons et à ses haux hommes, par quoy il les +semonnoit de venir en sa présence et leur mandoit la raison pour quoy. + + + Note 570: Suger dit: «Ante Calixti decessum.» + + Note 571: _Luy._ Le roi. + +Et pour ce qu'il sçavoit bien que Saint-Denys estoit, après Dieu, espécial +deffendeur des roys et du règne, si comme il avoit oï dire à pluseurs et +esprouvé en soy-mesme plusieurs fois, si s'en vint à son églyse et le +commença à déprier de tout son cuer qu'il deffendist et gardast sa personne +et son royaume, et contrestast à ses ennemis. Et si comme il avoit toujours +accoustumé que sé aucun royaume osast assaillir le royaume de France de +guerre, ou venir sur luy, que celluy martir Saint-Denys et ses compagnons +sont mis hors de la fort voulte où il gisent et sont mis ensemble sur +l'autel; ainsi fu lors fait humblement et dévotement en la présence le roy. + +Adont prist l'enseigne Saint-Denys que l'en appelle l'oriflambe, sur +l'autel dévotement, qui appartient à la conté de Vouquessin[572] que le roy +tient en fief de Saint-Denys, comme de son lige seigneur. Après mut à peu +de gens contre ses ennemis, pour son règne pourveoir, et manda par grant +banissement,[573] que toute France le suyvist à grant effort. Grant +desdain[574] et grant despit eut toute la baronnie de France quant elle oï +la désaccoustumée hardiesse de cette gent barbarine. Adont s'esmeurent tous +communément de toutes les parties du royaume, encouragiés d'un cuer et +d'une volenté de contrester à leur ennemis. Et quant il furent tous venus +à Rains avec le roy qui jà y estoit pour attendre ses osts qui de toutes +pars venoient, si assembla si très grant peuple de chevaliers, de sergens +et de gens à pié que ce fu merveilles. Né nul ne pourroit compter né dire +le peuple qui là fu. La terre pourprenoient et couvroient, et non mie tant +seulement sur les rivières, mais en plains et en vallées, en manière de +langoustes. Des destriers courans et des clers heaulmes né de l'autre riche +appareil ne faisons nous aucune mencion. Car il n'est nul homme vivant qui +discerner le vous péust, tant vindrent-il richement appareillés pour le roy +leur seigneur ayder et pour son règne deffendre. Mais tant vous en peut-on +bien dire que dedens une sepmaine toute entière que le roy séjourna en la +cité de Rains où il attendoit ses ennemis, fu tel l'ordonnement et +l'atirement de nos barons qu'il disoient entre eulx: «Chevauchons hardiment +contre eulx, qu'il ne s'en puissent aler sans chièrement comparoir ce qu'il +ont orgueilleusement osé entreprendre contre France, la dame des terres. +Droit est qu'il sentent et esprouvent la desserte de leur orgueil non mie +en notre terre, mais en la leur mesme qui de tousjours est subgiete à +France et souvent a esté domptée par la force des roys de France et des +François. Ce que il taschent à nous faire couvertement et en larrecin, que +nous leur rendons aux fers des lances appertement devant tous.» Mais +encontre ce disoit l'autre partie des plus saiges barons que on attendist +encore tant qu'il fussent entrés ès marches du royaume; et lors quant il ne +sauroient où eulx mettre né fouir si leur courroient sus et les +détrencheroient cruellement et sans mercy, comme Sarrasins et mescréans. Et +leur charongnes toutes nues habandonneroient aux bestes et aux corbeaux +sans avoir sépulture, en remembrance de leur reproche et de leur perdurable +honte. + + Note 572: _Qui appartient._ C'est seulement le droit de _porter_ + cette enseigne de Saint-Denis dans les armées du roi de France, + qu'avoient les comtes de Vexin, et auquel Louis-le-Gros consentit à + succéder, quand le Vexin fut réuni à la couronne. Il ne faut donc pas + croire que l'oriflamme ait jamais été la bannière particulière du + comté de Vexin; et la preuve, c'est que son cri fut toujours + _Montjoie!_ château bâti sur la butte de St-Denis. + + Note 573: _Bannissement._ Convocation de ban et arrière-ban. + + Note 574: _Desdain._ Indignation. + +Après commencièrent à ordenner leur batailles au palais mesme, par devant +le roy, et coment il iroient et coment seroient au premier conroy. Et ainsi +ordonnèrent que ceulx de la contrée de Rains et de Chaalons que l'en +estimoit bien à soissante mille ou plus, que à pié que à cheval, feroient +la première bataille; et ceulx de Laonnois et de Soissonnois que l'en ne +prisoit pas moins feroient la seconde; et la tierce ceulx d'Orléannois et +d'Estampois et de Paris et ceulx de la terre de Saint-Denys et de la +contrée d'entour qui tous estoient près de mourir et de la contrée +deffendre aux espées trenchans, et qui plus y estoient tenus que aultres. +Le roy conduist la quarte[575] de ceulx d'entour Paris, et s'en fist +ducteur et chevetain le roy mesme pour les conduire et guider. Et dit +ainsi: «Avec ceulx,» dist il, «qui sont mes nourris et je le leur, me +combatray-je par l'ayde de Dieu et de Saint-Denys, mon seigneur après Dieu. +Car je scay bien qu'il ne me lairoient mie en champ, né mort né vif, entre +mes ennemis.» + + Note 575: _La quarte._ Suger compte les Parisiens dans la troisième + bataille. + +Après ceulx fist la quinte[576] bataille le conte Thibaut de Champaigne, +avec son oncle le noble conte Huon de Troyes qui avec le roy Henry +d'Angleterre maintenoit la guerre contre le roy Loys, et touteffois +estoit-il là venu[577] pour la besongne du royaume contre les estranges +nacions. Et le duc d'Acquittaine[578] et le conte de Nevers la sixiesme, et +ceulx furent establis en l'avangarde. Après ceulx revint Raoul, le noble +conte de Vermendois qui estoit cousin le roy et moult estoit renommé et +prisé en armes[579]. Moult amena noble chevalérie de la terre Saint-Quentin +appareilliée de toutes manières d'armeures; et à celluy fu livré le dextre +costé des batailles, et aux Poictevins[580] le senestre. Après cestuy +revint le noble conte de Flandres à tout dix mille chevaliers combatans, et +à celluy fu l'arrière garde commandée. Et eust amené trois fois autant de +gens qu'il fist, s'il l'éust plus tost sceu. D'autre part vint le duc +Guillaume d'Aquitaine et le noble duc de Bretaigne; et Foucques le conte +d'Anjou qui tant estoit renommé et prisié aux armes; et à peu qu'il ne +mouroient tous de duel de ce qu'il n'avoient eu temps de leurs gens +assembler, car le petit terme et la longue voye leur avoit ce tollu à +faire. + + Note 576: _La quinte._ La quatrième de Suger. + + Note 577: _Estoit-il là venu._ «Sur l'adjuration des François.»--Ex + adjuratione Franciæ. (Suger.) + + Note 578: Le latin dit _de Bourgoigne_. + + Note 579: C'est celui dont les poètes ont exalté la gloire, l'audace + et la malheureuse fin dans la chanson de geste de _Raoul de Cambrai_. + + Note 580: _Poictevins._ Il falloit _Pohiers_, ceux du Ponthieu. + «Pontivos et Ambianenses et Belvacenses in sinistre constitui + approbavit.» + + +XVIII. + +ANNEE: 1124. + +_Coment les barons firent forteresces des chars et des charettes de l'ost, +et coment l'empereur et tous les Allemans s'enfuirent quant il sceurent +leur hardiesce et leur atirement. Et coment le roy anglois fu seur François +en ce point, et coment il fu chacié par la chevalerie du Vouquessin._ + + +Après ce fu ordonné et atiré par grant conseil et par grant pourvéance de +nos barons que desoresmais en quelque lieu que ce fust, mais que le lieu +fust convenable, il assembleroient aux Allemans; et que les charrios et les +charrettes qui amèneroient le vin et l'eaue à nos gens lassés et navrés +seroient atirés et mis en ront ainsi comme en un parc, en lieu de chasteau +et de forteresse, affin que ceulx qui viendroient de la bataille las et +navrés refroidissent illec leur playes et raffrechissent leur corps et +estanchaissent leur soif en buvant vin ou eaue ou qui mieulx leur plairoit; +et après ce raffrechissement retournassent tantost en l'estour leurs +compagnons ayder et conquerre la victoire. + +Tantost fu sceu et espandu ce noble atirement qui tant faisoit à redoubler +à leur ennemis, et le fier appareil que le roy avoit fait pour son règne +deffendre; tant que la renommée en vint à l'empereur qui par faulte de cuer +se retira en sa terre, luy et ses grans osts, quant il sceut ceste nouvelle +et fist semblant d'aller ailleurs pour sa honte couvrir. Et aima mieulx +avoir honte et déshonneur par deffaut de soy et se garentir, que sa +personne et son empire mettre en péril né soy habandonner à la vengeance +des François qui plus désiroient la guerre que la paix. + +Quant François sceurent qu'il leur furent ainsi eschappés, si furent moult +courrouciés, si que à grant paine furent détenus, par les prières aux +évesques et aux archevesques, qu'il n'entrassent en l'empire pour ce que +les povres gens n'en fussent destruis. + +Quant François s'en furent retournés en leurs pays, à la victoire[581] qui +autant valut ou plus comme s'il les eussent desconfis ou gettés de la +place, le roy qui tout voloit de joye s'en vint à ses seigneurs et vengeurs +Saint-Denys et ses compaignons, en rendant grâces à Dieu et à eulx de +l'onneur qu'il luy avoient fait. Et la couronne son père qu'il avoit tenue +jusques à ce jour à tort leur rendit incontinent humblement et dévotement. +Car bien sachent tous que la couronne aux roys de France est leur par +droit, après leur décès, et qui tort leur en fait il mesprent et mesfait +envers eulx. Les corps des martyrs qui sur l'autel estoient et avoient +tousjours esté, tant comme il avoit esté à celluy ost, à grant luminaire et +à grans chans porta le roy à ses espaulles, moult dévotement, à grant +plenté de larmes; et leur donna grans dons et grans présens, que en terre +que en autres choses, en guerdon de cest honneur et de mains autres qu'il +avoit eues par eulx. Et l'empereur d'Allemaigne qui receut celle honte, dès +ce jour en après, chéu en grant viltance, né oncques puis ne fina de +déchéoir et de venir à déclin et fina honteusement sa vie dedens l'an +mesme. Et par ce apparu la sentence vraye des anciens qui dit que nul, né +povre né riche, né villain né gentil qui l'églyse ou le règne vueille +troubler, n'istra de l'an, sé par occasion de luy convient mettre hors le +corps des glorieus sains[582]. + + Note 581: _A la victoire._ Avec la victoire. + + Note 582: On voit, et j'en demande pardon à Suger, que nous sommes au + temps de la relation du pseudonyme Turpin, _de vitâ Caroli magni_. + +D'aultre part le roy d'Angleterre qui bien sçavoit tout l'atirement et la +traïson de l'empereur, et pour ce mesmement que la guerre d'entre luy et le +conte Thibaut qu'il avoient emprise contre le roy long-temps devant +n'estoit pas encore finée, assembla son ost quant il sceut le règne vuide +du roy et de la chevalerie, et s'en vint vers les marches du royaume à +moult grant ost. Bien les cuida prendre et mettre à destruction par le +deffault du roy et des barons; mais fièrement fu fait ressortir et reculer +arrière par un tout seul baron du royaulme; ce fu le bon conte Amaury de +Montfort le bon chevalier et prouvé en bataille, et par la prouesse des +Vouquessinois qui pas n'estoient en celluy ost[583], mais estoient demeurés +pour le royaume garder. Arrière retourna né au royaume ne fist sé petit +non. Et pour ce merveilleux fait ne firent oncques François, grant temps +devant, chose où il eussent plus grant honneur, dont France fust mieux +renommée. Car en un mesme temps eut victoire de l'empereur d'Allemaigne et +du roy d'Angleterre, jà soit ce qu'il ne fust pas présent, et par ce +décheut moult et abaissa l'orgueil des ennemis du royaume et en fu la terre +plus en paix. Long-temps après ce, les ennemis du royaume à qui la renommée +de ces nobles fais estoit venue vindrent à son amour, et firent paix à luy +pluseurs, de leur volenté mesme. + + Note 583: _Qui pas n'estoient._ Suger ne dit pas cela. «Et + strenuitate Vilcassinensis exercitùs repulsus, aut parum aut nihil + proficiens, vana spe frustratus retrocessit.» + + +XIX. + +ANNEES: 1124/1126. + +_Coment l'évesque de Clermont se plaint au roy du conte d'Auvergne, coment +le roy conduisit là ses osts, et prist la cité de Clermont et la rendi à +l'évesque. Et coment cil méféist de rechief, et coment le roy rassembla +plus grant ost et prist le chastel de Montferrant, et coment le conte luy +donna ostages de sa volenté faire._ + + +En ce temps avint que l'évesque de Clermont en Auvergne fu contraint à +issir de sa terre par les Auvergnas qui de viel et de nouvel ont ceste +tesche[584] qu'il sont orgueilleux. Moult estoit celluy évesque saige homme +et honnorable et fort deffenseur de saincte églyse. Quant il ne put en +avant aller, il s'en fouy en France ainsi comme tout déshérité. Au roy +monstra sa complainte tout en plourant et se plaignit du conte d'Auvergne +qui sa cité luy avoit tollue et la grant églyse de l'éveschié saisie et +garnie, par la malice d'un sien doyen. Pour ce luy prioit, tout estendu +devant ses piés, dont il luy grevoit moult, que il luy ramenast à franchise +son églyse qui estoit tournée en telle servitude, et mist à mesure par sa +force le tirant desmesuré. Et le roy qui tousjours avoit accoustumé à +deffendre les églyses emprist dévotement la besongne de l'églyse, jà soit +ce que il ne peust estre sans grant ost et sans grant travail. Et quant il +vit que ce tirant ne se vouloit chastier, né par mandement né par lettres, +si partit à grant ost et s'en alla droit à Bourges. Là s'assemblèrent les +barons du royaume fors que[585] le conte d'Anjou. Là vint le duc de +Bretaigne et le conte de Nevers, et les autres barons à moult grant +chevalerie. + + Note 584: _Tesche_. coutume. Suger cite à ce propos le vers de + Lucain: + + «Avernique ausi Latio se fingere fratres.» + + Note 585: _Fors que._ Cela n'est pas dans Suger, qui nomme au + contraire Foulques d'Anjou le premier des barons qui se réunirent à + Bourges à l'armée du roi. + +Quant il furent tous assemblés, si chevauchèrent vers Auvergne, tout +entallentés de prendre vengence des forfais de sainte églyse. Et ainsi +entrèrent en la terre de leur ennemis tout destruiant devant eulx. Et si +comme il approchoient de Clermont, les Auvergnas laissièrent tous les +chasteaux des montaignes et se misrent en la cité pour ce qu'il l'avoient +trop bien garnie. Et les François qui de leur folie et simplesse se +gabèrent, laissièrent à asseoir la cité, pour ce qu'il ne perdissent les +chasteaux dont les citoiens gastassent tandis les viandes[586]. Lors +tornèrent à un chasteau qui Pons a nom et siet sur l'eau de Hylerin[587]. +Entour se logèrent et pourprisrent les plains et les haus tertres et +sembloit qu'il voulsissent aller au ciel, pour ce qu'il montoient les +montagnes et les puis[588] agus où les bonnes villes estoient. Si ardoient, +roboient et prenoient tout à force et amenoient les proyes en l'ost et non +mie tant seulement les bestes, mais les hommes bestiaux de la terre[589]. +Après drescièrent les engins pour la tour prendre et abattre. Et quant les +perrierres et les mangonneaux lancèrent, si commença l'assaut fort et +périlleux; et tant y eut de trait getté que ceulx de dedens se rendirent eu +la mercy du roy. Ceulx qui la cité tenoient furent moult espoventés de +celle nouvelle comme ceulx qui autant ou pis s'attendoient à avoir; si s'en +fouirent et laissièrent la cité en la main du roy. Et il rendi tantost +l'églyse à Dieu, et au clergié leur droit, et à l'évesque sa cité. Après +fist la paix de luy et du conte si qu'il l'asseura par bons hostages. Et +atant retourna le roy en France. + + Note 586: Cela est mal rendu. Il falloit: Pour laisser les citoyens + de Clermont consumer leurs provisions, tandis qu'ils seroient occupés + au siège des châteaux. + + Note 587: _Pons_, etc. C'est _Pont du Chasteau_, sur l'_Allier_, à + quelques lieues de Clermont. + + Note 588: _Puis._ Tertres, pics. + + Note 589: Il falloit: _Les hommes gardiens des bestes._ + +Entour cinq ans après, avint par la desloyaulté des contes et des Auvergnas +qui par nature sont de cuer légier et faux qu'il revelèrent de rechief et +prisrent contens contre le devant dit évesque et contre l'églyse. Et pour +ce luy convint de rechief aller au roy pour soy complaindre du conte. Et le +roy qui eut grant despit de ce qu'il s'estoit travaillié en vain, assembla +plus grant ost que devant et entra à grant force en Auvergne. Jà estoit le +roy en ce temps moult pesant pour la pesanteur de son corps et par la +grossesse de luy. Et sé un autre riche ou povre eust esté aussi pesant +comme il estoit et eust peu aussi bien demourer comme il demourast, s'il +eust voulu, en nulle manière n'eust chevauchié à tel travail. Contre le +désloement[590] de ses barons et de ses amis emprist-il celle voye. Mais il +avoit un cuer si fier, si courageux et si entreprenant de grans choses que +la chaleur du mois d'aoust et de juignet que les jeunes chevaliers +redoubtoient il souffroit trop légèrement par semblant. Et à aucuns trespas +de marois le convenoit porter et soustenir entre bras par ses sergens. + + Note 590: _Desloement._ Conseil contraire. _Desloer_, c'est + déconseiller. + +En celle ost qu'il mena à celle fois estoit Charles le conte de Flandres et +le conte de Bretaigne et Foucques le conte d'Anjou et l'ost des Normans +tributaires au roy d'Angleterre, et mains autres barons du royaume qui +eussent pu souffire à Espaigne conquerre. A tout son riche barnage passa le +roy les griefs passaiges de la terre d'Auvergne et les fors chasteaux que +il trouvèrent, tant qu'il vindrent à Clermont. Et quant il eut fait +assiéger Montferrant, un fort chasteau qui est près de la cité, les +chevaliers et ceulx de la garnison qui le chasteau devoient deffendre +s'esbahirent tous du merveilleux ost du royaume de France qui moult estoit +différent du leur, et furent tous esperdus de la clarté des heaulmes, des +escus et de l'autre noble atour qu'il virent resplendir contre le soleil; +si que par fine paour n'osèrent tenir le baile dehors le chastel; ains se +férirent tous en la tour et en l'açainte d'environ, à grant paine, si comme +il povoient mieulx. Tant fu getté le feu par les maistres des engins ès +maisons de la garnison qu'il eurent laissiées que tout fu ars et ramené en +cendre fors que la tour et le baile d'environ; et convint que l'ost se +retirast arrière à ses héberges pour le feu, qui soudainement esprist et +embrasa toute la ville, jusques au lendemain que le feu fu estaint. Et +quant vint au lendemain le roy ordonna une affaire dont ceulx de dehors +furent liés et ceulx de dedens courrouciés. Car une partie de l'ost du roy, +qui plus près de la tour estoit assise, estoit assaillie trop souvent et +par jour et par nuit de grans lancéis de dars et de quarreaux que ceulx de +dedens lançoient; si que il convenoit assiduement mettre garnison de gens +d'armes entre deux et par dessus tout ce les convenoit-il encore couvrir de +leur escus. Pour ce manda le roy au preux conte Amaury de Montfort qu'il +leur bastist un agait de bons chevaliers en aucun lieu près d'illec, de +leur saillie, si que s'il s'en issoient par adventure il ne peussent pas +rentrer dedens sans dommaige de leur gens. Et le preux conte Amaury qui +autre chose ne queroit fois soy mesler à eulx s'arma privéement en sa tente +et ne sçay quans de ses chevaliers. Et se mirent avant le jour en un agait +où il attendirent tant que ceulx du chastel ississent pour hordoyer en +l'ost si comme il souloient. Adont saillit de son agait le conte Amaury sur +un destrier courant comme cerf en lande, et, ainsi comme le lyon sault à sa +proye, les surprinst, tandis comme ceulx de l'ost les faisoient à eulx +entendre, une partie en prist et tantost les envoya au roy. Et quant il +furent devant luy, prièrent moult que il les prist à rençon telle comme il +luy plairoit. Mais il n'en voulut rien faire et commanda que on leur +coppast les poings, et ainsi amoignonnés que on les renvoyast arrières à +leur compaignons au chasteau. Quant il les virent ainsi atournés, si en +furent moult esbahis, né oncques puis n'osèrent issir né faire assallie. + +Et quant ce lu fait et que presque toute Auvergne obéissoit au roy sans +contredit, que par force que par la demeure qu'il avoit faite, si advint +que le duc Guillaume d'Aquitaine survint à tout l'ost des Auvergnas. Et +quant il fu monté sur une haulte montaigne pour véoir l'ost de France et +pour soy loger, et il le vit si grant et les trefs et les pavillons tendus +parmy les grans plaines, si se merveilla moult dont si grant ost venoit et +se repentit moult durement de ce qu'il estoit venu ayder aux Auvergnas. Ses +messagiers envoya tantost au roy pour paix requerre. Et quant il furent en +la présence du roy leur seigneur si parlèrent ainsi: «Sire roy, nostre sire +le duc d'Aquitaine te salue moult, comme celuy qui veult ton salut et ton +honneur et ta vie; et te mande par nous telles parolles: N'ait pas desdaing +ta haultesse de prendre le service au duc Guillaume d'Aquitaine et de luy +garder sa droicture; car aussi comme elle requiert service aussi +requiert-elle droicture et seigneurie. Sé le conte de Clermont qui de moy +tient la conté d'Auvergne que je tiens de vous a riens mesprins vers vostre +court, moy qui suys son seigneur le doy présenter en vostre court et +advouer par devant vous. Né ce ne refusasmes-nous oncques à faire, et +encore le vous offronsnous et requérons que vous ne le refusez. Et affin +que vous ne soyez en doubte que nous ne le façons ainsi, nous sommes près +de livrer bons ostaiges et souffisans: et sé les pers et les barons du +royaume jugent que on le doie ensi faire, si soit fait[591], si esgarderons +et attendrons vostre plaisir.» Et sur ce se conseilla le roy à ses barons +qui à droit le conseillèrent que il avoit à en prendre foy et seureté de +bons ostaiges. Le roy le fist ainsi par le conseil des barons; et par ce +mist paix en la terre et aux églyses. Et mist un jour de parlement à +Orléans où le duc devoit estre pour faire ce qu'il avoit promis et ce que +les Auvergnas avoient refusé jusques alors. Et atant s'en retourna en +France. + + Note 591: _Si soit fait._ Les termes de Suger sont clairs et sans + doute rappeloient une formule de la cour des pairs. «Si sic + judicaverint regni optimates, fiat; sin aliter, sicut.» N'est-ce pas + là notre _soit fait ainsi qu'il est requis?_ Et viendra-t-on encore + soutenir que la cour des pairs date seulement de Philippe-Auguste? + Certes, d'après notre texte, elle est même antérieure à + Louis-le-Gros; ce n'est pas un prince aussi inquiet de son autorité + que l'on doit soupçonner d'avoir tant fait pour le gouvernement + féodal. + + +XX. + +ANNEES: 1126/1127. + +_Coment Charles, le conte de Flandres, fu murtri en l'églyse de Bruges par +les parens au prévot de l'églyse; et coment le roy vint là et les prist et +pendi aux fourches._ + + +L'un des plus nobles fais que le roy fist oncques avons cy proposé à mettre +brievement, jà soit ce qu'il conviegne grant loysir au traire, pour la +merveilleuse aventure qui avint. Il avint que le noble conte Charles qui fu +fils de la seur à l'aieule du roy Loys receut la conté de Flandres après la +mort le conte Baudouin, fils le conte Robert[592] qui fu roy de Jhérusalem +(si luy escheut par ne sçay quel lignage dont estoit tenu vers le conte +Baudouin qui morut sans hoir de son corps, si comme il nous est avis). + + Note 592: Voy. plus haut, note 481. + +Quant il eut la conté receue, si se contint moult bien et moult noblement +et droicturièrement, comme celuy qui bien deffendoit les églyses et estoit +large aumosnier et droit justicier. Si avoit fait semondre à sa court ne +scay quans riches hommes, riches mais orgueilleux et de bas lignage qui sa +seigneurie blasmoient et avoient en despit par leur orgueil; et disoient +qu'il avoit saisi à tort la conté comme celluy qui droit hoir n'estoit pas. +A sa semonse ne daignoient venir, ains l'espioient et se pénoient de le +prendre en tel point qu'il le péussent occire. Et cil estoit le prévost de +Bruges qui prévost estoit de l'églyse, et son lignage qui tous estoient +estrais de vilains serfs et de ligniée fausse et desloyale. Si advint que +celuy noble conte Charles estoit venu à Bruges. Si se leva au matin pour +aller à l'églyse Dieu prier, tenant un livre d'oroison en sa main. Et ainsi +comme il estoit estendu en oroison dessus le pavement, si avint que +Bouchart neveu au devant dit prévost et desloyal meurtrier et plusieurs +autres de ce desloyal lignage et compaignons de la traïson vindrent à +l'églyse où il avoit fait espier le conte, et vint par derrière si comme le +conte estoit acoudé et à genoulx sur le pavement; avant le toucha un petit +d'une espée trenchant et acérée toute nue, qu'il eut traite privéement pour +ce que le conte dressast un petit la teste et estendist le col, pour luy +mieulx assener. Et si comme le conte dressast la teste, le traitre qui son +coup avoit entendu lui fist au premier coup voller la teste. Et ainsi le +meurtrier occist son seigneur si comme il parloit à Dieu en oroison. Et les +autres qui compaignons estoient de la traïson et du meurtre s'esjoyssoient +et glorifioient en son sang espandre et en lui despécier. Et pour ce qu'il +estoient venus à chief de leur forsennerie démenoient grant joye, car leur +iniquité mesmes les avoit aveuglés. Et plus encore faisoient les +desloyaulx: car tous les chastelains et les nobles barons le conte qu'il +povoient encontrer occioient-il et faisoient mourir de mort trop cruelle; +et mesmement ceulx qu'il trouvoient désarmés et desgarnis. + +Quant les murtriers se furent saoullés de sanc humain espandre, si +revindrent au conte et l'enterrèrent dedens l'églyse mesme, pour ce qu'il +ne fust plus honnorablement enterré né ploré, et que pour sa noblesse et sa +glorieuse mort le menu peuple qui tout s'en enrageoit, ne fust encore plus +encouragié de luy vengier; et ainsi firent saincte églyse fosse et repaire +de larrons et garnirent l'églyse et la maison du conte qui au moustier +tenoit, et tirèrent et amenèrent tant de garnison et de vitaille comme il +peurent pour eux garnir et deffendre, et pour la terre mettre souz eux par +force et par orgueil. Les barons de Flandres, qui ceste traïson n'avoient +de riens consentie, firent moult grant duel quant il sceurent ce +merveilleux et horrible fait, et luy rendirent son obsèque de pleurs et de +larmes. Après, le mandèrent au roy qui jà le sçavoit bien par renommée qui +en maintes contrées l'avoit jà espandue. Et quant le roy le sceut, si fu +moult esmeu pour l'amour de pitié et de justice et pour l'affinité du +lignage que le conte avoit à luy: et pour prendre vengence de si mortelle +traïson s'en entra en Flandres; né oncques pour parece né pour la guerre +qu'il avoit au roy d'Angleterre et au conte Thibaut n'en laissa. Et tout +premièrement fist conte de Flandres Guillaume qui avoit esté fils au conte +Robert de Normandie et qui depuis fu roy de Jhérusalem; car elle[593] lui +appartenoit par droit de héritage, après la mort d'icelluy Charles qui +ainsi fu murtri comme vous avez oï; et quant il fu venu à Bruges par moult +sauvage terre et estrange, il assiégea les traitres en l'églyse et en la +tour qu'il avoient garnie et leur tolli toutes vitailles fors celles qui +estoient en leur garnison qui jà estoient malmises et corrompues par la +vengeance Nostre-Seigneur. + + Note 593: _Elle._ La comté de Flandres. Les droits de Guillaume, + d'ailleurs contestés par Thierry d'Alsace, étoient fondés sur + l'alliance de son grand oncle Guillaume-le-Conquérant avec Mathilde + de Flandres, fille de Baudouin V. + +Et quant il les eut jà destrains et justiciés, il laissièrent l'églyse et +retindrent la tour pour eulx garantir. Un peu après commencièrent à se +désespérer de leurs vies. Lors avint que le desloyal Bouchart s'en fouit et +eschappa de léans par le consentement de ses compaignons; en talent[594] +avoit de fouir hors du pays, mais il ne put pour son desloyal peché qui +l'encombroit. Et en la fin se mist-il en la fermeté d'un sien famillier où +il fu entreprins par le commandement du roy: prins fu et amené devant luy +et lors lui fu quise[595] une chétive manière de mort pour sa lasse vie +finer. Ce fu que il eust les yeux trais et la face toute despéciée, et fust +tout trespercié de fleiches et de dars et si fust encore lié tout envers +sur une haulte roe et habandonné aux corbeaux et aux aultres oyseaux; et +ainsi fina sa doulente vie. Et au dernier, pour vengeance de luy, fu getté +en un lieu puant et ort, né oncques n'eut aultre sépulture. Un aultre +traitre, qui chief estoit de celle traïson, et Bertoux avoit nom, s'en +voulut aussi fouyr; et touteffois combien qu'il allast par le pays à sa +volenté, retourna-il au dernier par sa male aventure; et disoit teles +paroles par orgueil: «Qui suys-je né qui me osera prendre né que ay-je +forfait pour quoy on me doye prendre?» Touteffois fu-il prins par les siens +mesmes et présenté au roy, et fu incontinent jugié de telle mort comme il +avoit desservie. Pendu fu à une haulte fourche et un mastin en près luy: en +telle manière que le mastin li desmachoit et demangeoit tout le visiage; +toutes les fois que l'en feroit le chien, il se aïroit et s'en prenoit à +luy et le dérompoit tout. Et aucune fois avenoit, ce qui est honte à dire, +qu'il le conchioit tout. Ainsi morut le desloyal. Les aultres, qu'il avoit +assiégés dedens la tour, contraignit par maintes angoisses tant qu'il les +prist et les fist getter jus de la haulte tour l'un après l'aultre, voyant +toute leur parenté; et tous se rompirent les cols et espandirent les +cervelles. Un en y eut de ce complot qui avoit nom Ysaac, qui se bouta en +une abbaye et se fist tondre comme moyne; mais tantost qu'il fu sceu il en +fu trais hors et pendu à une fourche. + + Note 594: _Talent._ Désir. + + Note 595: _Quise._ Cherchée. + +Quant le roy eut ainsi fait justice des murtriers, il s'en alla à Ypre le +chastel, contre Guillaume le bastard qui ceste traïson avoit pourparlée et +bastie, pour prendre vengeance de luy comme des aultres; et celluy +Guillaume avoit jà tant fait qu'il avoit alié et atraict à luy par menaces +et par losenges ceulx de Bruges. Et si comme le roy approcha d'Ypre, celluy +Guillaume vint contre luy à trois cens chevaliers, les heaulmes vestus. +Adont se mist une partie des gens le roy en conroy et se tournèrent vers +les gens Guillaume et l'autre partie se fery au chasteau par une des +portes; et ainsi le prindrent et furent les gens de Guillaume desconfis et +prins et menés devant le roy. Et pour ce qu'il avoit tendu à avoir la conté +de Flandres par traïson et par murtre, aussi en fu-il déshérité et bouté +hors par jugement droicturier. Par ces manières de vengeance fu Flandres +toute lavée et ainsi comme baptizée. Et quant le roy eut ainsi mis en la +conté de Flandres Guillaume le Normant, si comme vous avez oï, si s'en +retourna en France. + + +XXI. + +ANNEE: 1130. + +_Coment le roy alla assegier Thomas de Malle au chasteau de Couci, et +coment le conte Raoul de Vermendois le navra à mort, et coment le desloyal +escommenié mourut sans recongnoistre son Sauveur. Et puis, coment le roy +prist le chasteau de Livri sus le conte Amaury de Montfort._ + + +Une aultre vengeance auques[596] semblable à ceste fist une aultre fois le +roy, dont Dieu luy sceut bon gré, si comme nous cuidons, quant il destruist +et attainst soudainement, ainsi comme un tison fumant, un desloyal, Thomas +de Malle, qui l'églyse de Dieu grevoit et destruisoit de tout son povoir né +ne craignoit né Dieu né homme. + + Note 596: _Auques._ Presque. + +Par maintes grans plaintes que le roy eut de luy plusieurs fois, fu meu +d'aller à Laon pour vengier les églyses du cruel tirant. Là luy fu +conseillié et loé des évesques et des barons du royaume et mesmement du +conte Raoul de Vermendois, qui après le roy estoit le plus puissant de +celle contrée, qu'il mist le siège entour le chasteau de Coucy. Et si comme +le roy chevauchoit vers ce chasteau, si luy vindrent à l'encontre les +espies qu'il avoit devant envoyés pour espier de quelle part le chasteau +estoit plus légier à assiéger, qui pour voir luy firent entendant que ne +povoitestre assiégé sé ce n'estoit de trop loing. Lors luy commencièrent +plusieurs à desloer et à prendre aultre conseil[597]; et il leur respondit +selon la noblesse de son cuer: «A Laon, dist-il, est ce conseil remés; car +pour mort né pour vie ne peut estre le conseil changié qui là nous a esté +donné: trop en seroit abaissié nostre honneur sé pour un excommenié nous en +retournions vaincus.» Itant respondit et puis se mist en la voie, jà soit +ce qu'il fust jà moult pesant et moult chargié de chair. Parmy forets et +parmy désers sans chemin et sans voie (qui estoient estouppées par ceux de +la partie d'icelluy Thomas) se mist, et tant erra deçà et delà qu'il +approcha du chasteau à grant travail de luy et de tout son ost. Et quant il +en fu bien près, on vint noncier au conte Raoul que l'en avoit basti un +grant agait de l'autre part du chemin pour l'ost du roy destourber et +desconfire. Tantost s'arma le conte et s'en alla celle part luy et un peu +de ses chevaliers, par une voye couverte et occulte. Avant envoya de ses +chevaliers et il les suivit tantost à pointe d'esperon; et quant il fu là +si trouva jà cellui Thomas chéu et abattu. Tantost luy couru sus l'espée +traicte et le navra à mort, et tantost l'eust occis s'il n'eust esté +destourbé. Prins fu et à mort navré présenté au roy, et par le conseil de +tous et des royaulx et des siens mesmes fu emporté à Laon. Le jour après +habandonna le roy sa terre[598] et fist rompre ses estans, et par tant +voulut espargner au pays et à la terre dont il tenoit le seigneur. Et quant +il[599] fu amené à Laon, si ne voulut accorder, né par menacier, né par +blandir né sermoner qu'il voulsist rendre les marchéans qu'il avoit prins +au conduit du roy et mis en prison par trop fière traïson; et quant il eut +fait venir sa femme par l'ottroy du roy, si faisoit le desloyal plus grant +semblant d'estre dolant et courroucié de ce qu'il luy demandoit les +marchéans que de ce qu'il se mouroit. Et quant il approcha de la mort, pour +la douleur de ses playes qui par trop le destraignoient, si luy +conseillèrent plusieurs qu'il se fist confesser et qu'il receust son +Sauveur, lequel moult envis leur ottroya; et tout ainsi comme le précieux +corps de Jhésuchrist fu apporté dedens la chambre où le chétif gisoit, si +advint, ainsi comme sé Nostre-Seigneur Jhésucrist ne voulsist entrer au +corps de ce chétif vaissel, si tost comme le felon leva le chief, tantost +cheut arrière le col brisé tout mort; et ainsi rendi l'esperit sans +recevoir le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist. + + Note 597: Cette traduction est embarrassée. Suger est plus net: + «Festinante autem rege ad castrum, quum qui missi fuerant opportunum + explorare accessum, importunum omnino et inaccessibile renunciassent, + et à multis angariaretur, juxta audita, consilium mutare debere; rex + ipsa indignatus animositate: _Lauduni_, inquil, etc.» + + Note 598: Le texte de Suger offre ici quelques difficultés. + «Publicata terra plana ejus, ruptisque stagnis, quia dominum terræ + habebat terræ parcens, etc.» M. Guizot traduit: «Les champs qu'il + possédoit furent vendus au profit du fisc, on rompit ses étangs, + etc.» Ne seroit-ce pas plutôt: _Ce que Thomas possédoit dans la + plaine fut confisqué?_ Et quant aux étangs, ne s'agiroit-il pas des + eaux que Thomas aurait fait couler de la rivière dans les plaines, + pour embarrasser la marche du roi? + + Note 599: _Il._ Thomas de Marle. + +Le roy, qui plus ne voulut déchacier né le mort né sa terre, osta les +marchéans de la main à la dame et de ses fils, et prist grant partie de ses +trésors; et mist paix au pays et aux églyses par la mort au tirant, et puis +retourna à Paris. + +Une aultre fois avint que un grant contens sourdi entre le roy et Amaury de +Montfort, par la hayne Estienne le Gallendois, pour la raison de la +séneschaucie de France; et combien que le conte eust grant ayde et grant +secours du roy Henry d'Angleterre et du conte Thibaut, si ne laissa-il +aincques qu'il n'allast assiéger le chasteau de Livry; et tant y fist +lancier pierres et mangonneaux, qu'il le prist par force et l'abattit à +terre jusques aux fondemens. Là eut le conte Raoul de Vermendois l'ueil +crevé d'un quarreau, à un assault où il se portoit moult vaillamment; et +tant les mena par force de guerre, qu'il lui quittèrent la séneschaucie et +l'éritaige qui y appartenoit. + +En celle guerre meisme fut le roy durement navré d'un quarreau, parmy la +cuisse; comme celuy qui tousjours fu prest et alègre de sa main à courre +sus ses ennemis; et combien qu'il fust trop durement blessié si s'en +déportoit-il moult bien, et par trop grant vigueur souffroit et prisoit peu +sa playe. + + +XXII. + +ANNEE: 1130. + +_Du descort de l'églyse de Rome par l'eslection de deux apostoles; desquels +l'un, qui Innocent fu appelé, s'en vint en France, et le roy le reçut +honnorablement, et à l'exemple de luy, l'empereur et plusieurs autres +princes. Et coment il célébra la Résurrection à Saint-Denys._ + + +En ce point avint que l'églyse de Rome fu en grant trouble par un descort +qui sourdi entre les cardinaux. Car il avint que l'apostole Honnoré +trespassa de ce siècle; et les plus saiges et les plus preudommes de la +court de Rome s'accordèrent à ce qu'il s'assembleroient à Saint-Marc et non +mie ailleurs; et pour oster toute noise et tout trouble esliroient et +feroient commune élection, si comme il est de coustume en l'églyse de Rome. +Et ces preudommes estoient ceux qui plus privés et plus familliers avoient +esté de l'apostole. Et avant que son trespassement fust publié né manifesté +esleurent une honorable personne: ce fu Grégoire, diacre cardinal de +l'églyse de Rome. Et les autres qui la partie Pierre Léon soustenoient +s'assemblèrent ailleurs[600] et les aultres semondrent d'assembler avec +eux, par le commun accord qu'il avoient entre eulx mis. Et quant il +sceurent le décès du pape, si esleurent Pierre Léon, un prestre cardinal, +par l'assentement du plus des cardinaulx, des évesques et des haux hommes +de Rome. Et ainsi par ce cisme qui entre eux sourdit decoppèrent la robe +sans cousture de Nostre-Seigneur Jhésucrist et firent partison de saincte +églyse qui est une mesme chose en Dieu. + + Note 600: _Ailleurs._ Suger dit au contraire que ce fut dans + Saint-Marc, suivant la convention précédente. «Apud S. Marcum pro + pacto alios imitantes, convenerant.» + +Et tandis comme chascun se deffendoit, les uns admonestoient les aultres et +enlaçoieut, et les autres excommunioient comme ceux qui jugement +n'attendoient fors le leur. Quant le devant dit Grégoire, qui Innocent fu +appellé, vit que la partie Pierre Léon surmontoit la sienne, par la force +de son grant lignage et par l'ayde des Romains, si ordonna à issir de la +cité, pour ce qu'il peust mieulx avoir ayde à conquerre la seigneurie de +tout le monde après Dieu. Et ainsi s'en vint par navie vers la terre de +France pour avoir ayde et refuge au noble royaume de France. Avant envoya +ses messages au roy Loys et lui requist son ayde et secours et à sa +personne et à l'églyse de Rome. Et le roy, qui tousjours fu ententif et +dévost à saincte églyse deffendre, assembla tantost un concile d'évesques, +d'archevesques, d'abbés et d'autres religieux. Là enchercha et enquist de +la personne et de l'élection; car maintes fois avient que l'élection de +l'églyse de Rome est moins ordonnéement faite qu'elle ne devroit, pour le +tumulte et le triboul des Romains. Et lors le roy, par le conseil du +concile, s'assenti à l'élection et promist à la maintenir et deffendre. + +Quant ce fu fait si envoya à luy ses messages à l'abbaye de Clugny et par +eux luy offri soy, son royaume et son conseil. Et quant il sceut qu'il +approchoit, si luy alla à l'encontre jusques à Saint-Julien-sur-Loire[601], +avec luy, sa femme et ses enfans. Et quant il vint à luy, si luy alla au +pié, son chef dénué[602] qui tant de fois avoit esté couronné et s'enclina +aussi doulcement comme il eust fait au sépulcre Saint-Pierre duquel il +estoit vicaire, et luy promist de rechief soy et son règne et son conseil, +de bon cuer et de loyal. + + Note 601: _Saint-Julien._ Il falloit: _Saint-Benoît_, avec Suger. + + Note 602: _Denué._ Découvert. + +A l'exemple de luy vint aussi à l'encontre de luy jusques à Chartres le roy +d'Angleterre. Lequel enclin à ses piés luy offrit aussi son service et son +règne. Ainsi s'en alla jusques en Lorraine visitant l'églyse de France. Au +Liège luy vint à l'encontre l'empereur Henry à grant tourbe d'archevesques, +d'évesques, d'abbés et de barons d'Allemaigne, et descendi humblement +devant la grant églyse et luy vint à l'encontre tout à pie parmy la saincte +procession en guise de varlet. En l'une des mains tenoit une verge ainsi +comme pour le deffendre, et en l'autre main tenoit le frain du blanc cheval +sur quoy l'apostole séoit; et ainsi le mena et conduit comme son seigneur. +Et puis qu'il fu descendu le porta en soustenant tant comme la procession +dura, et pour ce manifesta aux privés et aux estranges la haultesse qui en +luy estoit. + +Après ce, quant l'apostole eut confermée paix entre l'églyse de Rome et +l'empire, si luy pleut à retourner en France et tenir court en l'églyse +Saint-Denys, comme en sa propre fille, à la Pasque qui approchoit. Là fu +receu à procession deux jours devant la cène et moult fist-on grant joye de +sa venue. Léans célébra la sollennité de Pasques. + +Mais cy voulons-nous racompter coment et en quelle manière il vint à +l'églyse. Entour luy estoient ceulx de sa privée mesnie, comme chambellans, +clercs et chapellains qui l'eurent appareillé à la guise de Rome et luy +avoient mis au chief sa mitre avironnée d'un cercle d'or, et l'avoient +vestu d'un moult riche ornement. Et ainsi paré l'amenèrent sur un cheval +couvert d'une couverture blanche et vindrent chevauchant deux à deux devant +luy aussi comme à procession. Et les barons fievés de l'églyse et les +chastellains le menoient et conduisoient à pié, comme noble sergent, parmy +le frain, et les autres alloient à pié devant qui gettoient grans poignées +d'argent et grant plenté de monnoye, pour la grant tourbe du peuple +departir. Le chemin resplendissoit tout de parement et de draps de soye et +de pailes qui estoient pourtendus aux lances et aux perches que on avoit +fichées en terre: avec la chevalerie et le grant peuple qui là assembla y +acouru la synagogue des Juifs de Paris; et apportèrent avec eux leurs +rolles où les dix commandemens de la loy sont escris. Et quant il les vit, +si dist de la pitié qu'il eut d'eux telles parolles: «Dieu tout puissant, +oste de vos cuers par vous sa pitié la couverture qui goutte ne laisse +véoir[603].» Ainsi s'en vint en l'églyse des corps sains qui resplendissoit +toutes de couronnes d'or et d'autres riches paremens. Et lors en +remembrance et en signifiance du vray aignel, célébra le sacrement du vray +corps Nostre-Seigneur. Quant la messe et le service furent chantés, si +allèrent mengier et furent les tables mises parmy le cloistre. Là furent +servis de divers mez largement et moult honnorablement, pour l'onneur de +luy et de la haulte feste. Trois jours après le jour de Pasques se départi +de l'églyse, à grant grace et à grant promesses de son conseil et de son +ayde. Ainsi s'en alla par Paris visitant les églyses de France et relevant +sa disete et sa povreté de leur trésors et de leur richesses. Et quant il +eut esté et visité là par terre tant comme il voulut, si luy pleut à +demourer à Compiègne. + + Note 603: Voici un exemple de tolérance et de charité qui ne pourroit + être aujourd'hui surpassé. «Ab ore ejus hanc misericordiæ et pietatis + obtinet supplicationem: _auferat Deus omnipotens velamen à cordibus + vestris!_» + + +XXIII. + +ANNEE: 1131. + +_Coment Phelippe, l'ainsné fils le roy, fu mort à Paris par un pourcel. Et +coment le roy fist coroner son autre fils Loys a Rains. Après, de la +pesanteur le roy et de la fierté de son cuer. Après, coment il destruist le +chastel de Saint-Briçon, pour la roberie du seigneur._ + + +En ce point avint une meschéance qui oncques n'avoit esté oïe au royaume de +France. Phelippe l'ainsné fils du roy chevauchoit un jour en une rue dehors +les murs de Paris avec sa compaingnie. Si luy vint à l'encontre un déable +de porc, par quoy son cheval s'eschauffa par dure destinée; chéoir le fist +sur une dure roche si que tout fu défoulé et acoré[604], du pié du cheval. +Si fu trop grant douleur, car il estoit damoyseau de trop grant beaulté et +entachié de toutes bonnes meurs, confort et espérance aux bons et crainte +et paour aux mauvais. Pour ceste meschéance fu toute la cité et tous ceux +qui là estoient ainsi comme mors et abattus. + + Note 604: _Acoré._ C'est-à-dire il eut le coeur brisé. + +A ce jour que ce avint avoit le roy son père semont ses osts pour ostoier. +Tous crioient et urloient pour la douleur qu'il avoient du tendre damoysel; +lors le prirent ceux qui près estoient, et estoit jà près que tout mort, et +l'emportèrent en la plus prochaine maison d'illec; si morut ainsi comme à +la mienuyt. Le deul et la douleur que le père et la mère et les barons +menoient ne pourroit nul racompter né retraire. Porté fu en l'églyse +Saint-Denys en la sépulture aux roys, à grant compaignie d'archevesques, +d'évesques et de barons. Et fu enterré comme roy moult honnorablement en la +sénestre partie de l'autel de la Trinité. Et son père qui trop estoit de +grant sens et de grant confort, après le grant deul qu'il avoit eu, receupt +le conseil et le confort de ses amis; après luy conseillèrent ses privés +amys qu'il fist couronner et enoindre de saincte onction Loys son beau fils +et le fist en son vivant compaignon de son règne, pour plus plaissier ses +ennemis et abaissier les envieux et mesmement pour la foiblesse de son +corps qui tant avoit esté péné et travaillié et débrisié pour les longues +guerres, dont il estoit si malade devenu que ses privés amis estoient en +grant doubte de le perdre soudainement. Au conseil de ses amis ouvra le +roy, à Rains fist assembler ses barons; son fils Loys et sa femme la royne +mena en ce général concile que pape Innocent y avoit fait assembler. Là +fist son fils enoindre et couronner, et sembla bien à aucuns que son povoir +et sa seigneurie en deust accroistre et multiplier, pour ce que il receut +illec la bénédiction de tant d'archevesques et d'évesques que de France que +d'Espaigne que de Lorraine que d'Angleterre. + +Après ce que le roy fu presque allégié du deul de son fils mort, pour la +joye du vif, et il s'en fu revenu à Paris, le pape Innocent esleut à +demourer en la cité d'Aucerre pour faire illec son estaige et sa demeure. +Mais après ce eut occasion de retourner à Rome, pour le conduit l'empereur +Lothaire qui luy avoit promis qu'il le conduiroit à Rome à force et qu'il +déposeroit Pierre Léon. + +Et quant il furent là allés ensemble et il eut couronné l'empereur, si ne +peut oncques avoir paix durant la vie dudit pape Léon pour le contredit de +Romains. Mais quant il fu mort si revint saincte églyse en paix, après les +grans adversités et les grans tribulacions qu'elle avoit si longuement +souffert qui trop longuement l'avoient travailliée et dégastée. Et +l'apostole qui longuement avoit esté travaillié, séist en son siège qu'il +amenda moult et ennobli, par mérite d'office et par honnesteté de bonne +vie. + +Jà estoit le roy Loys moult affoibly et débrisié pour la pesanteur et pour +le fais de son corps, et pour les grans travaus qu'il avoit longuement +souffers et pour les longues guerres qu'il avoit menées; et défailloit jà +moult du corps et non mie de cuer. Car de si grant noblesse et de si grant +cuer estoit en l'aage de soixante ans, que pour rien il ne souffrist chose +qui luy tournast à déshonneur né au déshéritement de son règne. Et sé la +grosseur et la pesanteur ne l'eust empeschié, assez plus légièrement eust +surmonté ses ennemis. Et pour ce qu'il se sentoit agregié[605] se +plaignoit-il souvent, et disoit telles parolles: «Las comme sommes de fèble +nature et chétive qui oncques ne povons avoir nul scavoir et povoir +ensemble. Sé je eusse sceu en ma jeunesse ce que je scay et peusse ores +ainsi comme je povois lors, je conquisse grans terres et grans règnes[606]» + + Note 605: _Agrégié._ Appesanti. + + Note 606: On retrouve ici le proverbe: _Si jeunesse savoit et + vieillesse pouvoit._ «Si enim juvenis scissem, aut modo senex + possem.» + +En celle mesme foiblesse, où il gisoit presque du tout au lit, se +maintenoit-il si fièrement et si vertueusement qu'il contrestoit au roy +d'Angleterre et au conte Thibaut qui toute sa vie le guerroièrent, et à +tous ses aultres ennemis: si que tous ceux qui le véoient et oyoient parler +de ses merveilleux fais louoient sa grant valleur et sa grant noblesse de +cuer et ploroient la foiblesse de son corps. En celle mesme angoisse et si +blessié comme il estoit en la cuisse que à paine se povoit il porter, alla +contre le conte Thibaut au chasteau de Bonneval[607], qu'il fist ardoir, +fors que le cloistre aux moynes qu'il commanda à garder. Après il destruist +aussi Chasteau-Renart[608] qui mouvoit aussi du conte Thibaut. Et ce +fist-il faire par ses gens et par ses barons, car il n'y povoit estre +présent pour sa maladie. + + Note 607: _Bonneval._ Aujourd'hui ville du diocèse de Chartres, à + quatre lieues de Chateaudun. + + Note 608: _Chasteau-Renart_, dans le Gâtinois, à quatre lieues de + Montargis. + +Après ce un peu de temps, mena-il le dernier ost qu'il put oncques mener à +St-Briçon-sur-Loire[609]. Le chasteau ardit et destruist et prinst la tour +et le seigneur pour sa roberie et pour ce qu'il brisoit les chemins et +desroboit les marchéans. Si comme il fu retourné de cest ost, luy prist une +maladie au neuf chasteau de Montrichier[610] et une menoison[611] forte +dont il estoit coustumier. Et celluy qui trop estoit de hault conseil et de +grant pourvéance commença à mettre conseil en soy-mesme pour son ame, car +souvent estoit en oroison. Et une seule chose désiroit en son cuer, +c'estoit qu'il péust estre apporté aux glorieux martirs Saint-Denys et ses +compaignons, ses maistres et ses seigneurs; car son intencion estoit qu'il +se desmist en leur présence de la couronne et du règne et des royaulx +garnemens, et prist l'abit Saint-Benoist et devinst moyne de léans. Si +peuvent regarder ceulx qui seullent blasmer la povreté de religion[612] +coment les archevesques et les évesques s'en fuient à la deffence et à la +seurté de religion qui meine et conduit ceulx qui tenir la veullent à la +vie perdurable[613]. + + Note 609: _Saint-Briçon_ ou _Saint-Brisson_, village du Gâtinois, à + une lieue de Gyen. + + Note 610: _Montrichier._ Montrichard; ou peut-être _Trechier_, + village du Vendomois. Suger l'appelle _Monstrecherius_. + + Note 611: _Menoison._ Dyssenterie, diarrhée. + + Note 612: _Religion._ Etat monastique. + + Note 613 La phrase de Suger n'est pas rendue: «Videant qui monasticæ + paupertati derogant, quomodò non solum archiepiscopi, sed et ipsi + reges, transitoriæ vitam æternam præferentes, ad singularem monastici + ordinis tutelam securissimè confugiunt.» + + +XXIV. + +ANNEE: 1137. + +_De la confession le roy et coment il s'appareilla à son trespassement. Et +puis après, parle de ses lez. Et coment il se maintint vertueusement en sa +glorieuse confession, au recevoir son Sauveur._ + + +En ceste manière estoit le roy troublé de jour en jour, et buvoit tant de +manières de beuverages et de poudres par les phisiciens et par les mires +que trop le travailloient si que c'estoit merveille comme il le povoit +souffrir. Car néis les sains et les vertueux ne l'eussent peu endurer. Et +entre ces angoisses et ces destresses estoit-il moult doulx et amiable à +tous par sa débonnaire nature, comme celuy qui à tous faisoit beau samblant +et les recevoit tout aussi comme s'il ne sentist nul mal. + +Et quant il se senti si attaint et si affoibly de celle maladie, si eut +desdaing de mourir vilement et soudainement ainsi comme mains hommes font. +Si assembla les religieux hommes de son royaulme, archevesques, évesques, +abbés et mains aultres prélas de saincte églyse et leur requist à estre +confés pour la révérence de la divinité et pour l'amour aux sains angles, +tout en appert, mise arrière toute honte et toute vergoigne. Et se voulut +garnir du corps et du précieux sang Jhésucrist. Et si comme il se hastoient +de ce faire, le roy se leva soudainement et s'appareilla et vesti, et yssi +de la chambre où il gisoit, dont il se merveillèrent tous. Et vint moult +doulcement contre le précieux corps Jhésucrist, voyans tous clercs et lays, +et se desvesti du règne en confessant et en régéhyssant que mauvaisement +l'avoit gouverné. Et après revesti son fils Loys de l'annel, et luy +commanda illec et le conjura, sur sa foy et sur son serment, qu'il gardast +et deffendist de son povoir toute sa vie saincte églyse et luy gardast sa +roicture, et deffendist les povres gens et les orphelins et gardast à +chacun son droit. Et qu'il ne prist nul homme en sa court s'il ne +forfaisoit illec présentement[614]. + + Note 614: «Neminem in curiâ suâ capere, si non præsentialiter ibidem + delinquat.» + +Après départi tout son trésor aux églyses et aux povres gens, et toute sa +vaissellemente d'or et d'argent et toutes ses coutes pointes et son riche +atour de ses garde-robes et tout son meuble et quanqu'il avoit, pour +l'amour de Dieu; né oncques rien n'y laissa, né ses riches manteaux né ses +riches garnemens jusques à la chemise, qu'il ne départist. En ses lais +qu'il faisoit ainsi, n'oublia pas ses seigneurs les martirs glorieux et ses +compaignons; mais leur donna sa riche chappelle, c'est assavoir son +précieux texte d'or et de pierres précieuses[615], un encensier d'or de +quarante onces, et les chandelliers de fin or, du poids de cent et soixante +onces, et une précieuse jacinte qui avoit esté à son ayolle la royne de +Roussie qu'il bailla de sa propre main à l'abbé Sugier qui là estoit +présent et luy commanda qu'elle fust mise et assise en la précieuse +couronne des saintes espines. Ces choses envoya à l'églyse par celluy +Sugier qui son clerc estoit et l'avoit nourri; et promist qu'il iroit là au +plus tost qu'il pourrait. + + Note 615: «Textum preciosissimum auro et gemmis.» J'ai déjà dit que + le mot _texte_ s'appliquoit à tous les livres saints recouverts de + lames d'ivoire ou de métal. + +Et quant il se fu ainsi déchargié de tout quanqu'il avoit au monde, comme +celluy qui de la grace de Dieu estoit enluminé, si s'agenouilla +très-dévotement devant son Sauveur que celluy qui présentement avoit la +messe chantée lui avoit apporté à procession. Et quant il se fu agenouillé, +si commença à dire parolle de vray confession comme vray crestien de cuer +et de corps, et dit telles parolles non mie comme lay mais comme tres +saige devin[616] en regehissant sa créance. + + Note 616: «Non tanqam illitteratus, sed tanquam litteratissimus + theologus erumpit» (Suger.)--_Regehissant_, confessant. + +«Je pécheur Loys, regehis de vray cuer et croy en Dieu le Père, le Fis et +le Saint Esperit, en trois personnes un seul Dieu, et Nostre-Seigneur +Jhésucrist croy fils de Dieu le père, égal en toutes choses à luy, qui pour +le salut des ames descendi du ciel, par l'ordonnement de Dieu le père et +s'enombra au sacré ventre de la vierge Marie, où il prist vraye chair et +vraye forme d'homme, et qui en celle chair mesme mourut selon l'umanité, en +la sainte vraye croix, pour les hommes délivrer de la mort d'enfer, qui fu +au sépulcre mis dont il ressuscita au tiers jour; et monta ès cieulx où il +siet à la dextre de Dieu le père et qui vendra au grant jugement, au +dernier jour du siècle, jugier les mors et les vifs: yceste précieuse +hostie du vray corps de Dieu croy-je estre ycetui précieux corps qu'il +prist au ventre de la vierge Marie, et qu'il donna à ses disciples en la +cène, pour quoi il fissent une mesme chose en luy, et qu'il vesquissent en +luy. Et croy icelui vin ce mesme sang glorieux qui de son costé decourut en +la vraye croix sans nul doubte, et le confesse de cuer et de bouche: et par +ce hault viaticque croy-je que mon ame sera garnie et deffendue, quant elle +sera issue de mon corps, de la puissance des deables.» + + +XXV. + +ANNEE: 1137. + +_Coment il s'en vint à quelque paine à Saint-Denys pour graces rendre aux +martirs. Et puis, coment il envoia son fils Loys en Aquitaine pour espouser +la fille le duc qui mort estoit, et pour la terre saisir. Et puis parle de +son glorieux trespassement et de sa sépulture._ + + +Après ce qu'il eut ainsi dictée la confession devant tous qui moult se +merveilloient de sa repentance, et il eut receu son Sauveur, si s'en +retourna en la chambre où il gisoit et fu ainsi comme s'il retournast à +garison; et se coucha sur une coute de lin et eut mis jus tout boban et +tout orgueil séculier. Et quant il apperceut que l'abbé Sugier, (qui +tousjours avoit esté son nourry), pleuroit de si grant si petit et si +humble[617], se tourna devers luy, et luy dist: «Beau chier amy, ne plourés +mie pour moy; mais faites feste de ce que la miséricorde Nostre-Seigneur +m'a donné povoir, si comme vous povez véoir, de me appareiller contre sa +venue.» Après ce allégea un petit et puis s'en vint si comme il put à +Meleun; moult eut grans tourbes de gens après luy qui le suivoient et qui +contre luy venoient des villes, des chasteaux et des charrues, qui +courroient à luy emmy les champs et plouroient tendrement pour l'amour +qu'il avoient à luy et pour la paix que il leur avoit tousjours gardée et +tenue; et s'en vint à Saint-Denys pour visiter les glorieux martyrs à grant +dévocion. Là fu receu du couvent et presque de tous ceulx de la terre qui +là s'estoient assemblés contre sa venue; moult débonnairement le receurent +tous, comme le débonnaire deffendeur de l'églyse et du royaume: devant les +corps saints descendit dévotement et leur rendi graces et mercy, en +plourant, des biens et des honneurs et des victoires qu'il avoit tousjours +eues, et leur prioit que désoresmais il eussent le royaume en leur +pourvéance. Et si comme il fu départi de l'églyse et il fu venu à +Bethisy[618], si vindrent à luy les messagiers au duc Guillaume +d'Acquitaine, qui luy noncièrent que le duc estoit mort en pellerinage en +la voye de saint Jacques, et avant qu'il se mist au chemin il avoit +laissiée sa terre à une sienne fille à marier qui avoit nom Alienor. Lors +se conseilla à ses princes et receut la terre et la fille et la promist à +donner à Loys son fils. Dont commença à faire appareil et à envoyer là, et +fist semondre jusques à cinq cens chevaliers et plus, tous les meilleurs +de son royaume et fist d'eulx seigneur et connestable le noble conte +Thibaut, et son cousin le vaillant conte Raoul de Vermendois et l'abbé +Sugier de Saint-Denis ettous ceulx de son conseil où il se fioit le plus. +Et les baisa tous et son fils Loys; et luy dist au départir telles +parolles: «Beau très-chier fils, la dextre de Dieu, par qui les roys +règnent, vous ait en sa sainte garde! car sé je vous perdoye et ceux qui +avec vous sont par aucune meschéance, je ne priseroie rien né moy né chose +qui soit au royaulme.» Grant plenté de ses trésors luy fist livrer +entrevoyes, affin qu'il n'eussent raison de rien tollir né de rappiner aux +bonnes gens et qu'il ne fist de ses amis ses ennemis. Tout ce luy commanda +à faire et que la chevalerie qu'il luy avoit baillée vesquit du sien toute +la voye. Atant se misrent au chemin et passèrent parmy Limosin; et quant il +furent ès marches de Bourdeaux, si tendirent leurs pavillons devant la +cité, si que le fleuve de Gironde estoit entre eulx deux, et furent illec +tant qu'il passèrent à nefs jusques à la cité. Là attendirent jusques au +dimenche que les barons de Gascongne et de Poictou furent assemblés. + + Note 617: «Cumque eum de tanto tantillum, et de tam alto tam humilem, + humano more, me deflere conspiceretur....» + + Note 618: _Bethisy_, en Picardie, à deux lieues du Crépy. On + reconnoît encore les restes de l'ancien château. + +Quant il furent venus, le jeune Loys espousa la demoiselle Alienor en leur +présence et la fist couronner de la couronne du royaulme de France; après +s'en retournèrent par la terre de Saintes en destruisant leur ennemis et +ceux qu'il trouvèrent; ainsi vindrent jusques à Poitiers à la joye de tous +ceux de la terre. Grant chaleur faisoit en ce temps, pour quoy il furent +plus retardés de venir. + +Le roy Loys, qui à Paris estoit, commença moult à empirier et du tout à +deffaillir de sa maladie qui le rassailli pour la grant chaleur qu'il +faisoit, né oncques pour la maladie ne fu moins pourveu de soy. Car tantost +comme il se sentit ainsi agrégié, il manda Estienne, l'évesque de Paris, et +Gildon, l'abbé de Saint-Victor, à qui il se confessoit plus privéement et +le plus souvent pour ce qu'il avoit l'abbaye fondée et faicte dès les +fondemens. Adont se confessa de rechief et regarni l'issue de sa vie pour +recevoir le vray corps Jhésucrist. Après commanda que il fust porté à +l'églyse des martirs, pour rendre son veu qu'il avoit voué et de cuer et de +bouche; mais pour ce que sa maladie luy agrégea si durement, il accomplit +son veu de cuer et de volenté. Lors commanda à estendre un tapis par terre +et espandre par-dessus cendre en croix, et puis fu couché dessus par les +mains de ses gens qui se occioient de deul. Après seigna et garny son front +et son pis du signe de la saincte croix; et ainsi rendi l'ame à son +Créateur dignement et sainctement, après qu'il eut régné trente ans et de +son aage entour soixante ans; le premier jour d'aoust trespassa en l'an de +l'Incarnacion mil cent trente-sept. + +Quant le corps de luy fu lavé et ensevely honnestement, si comme il +appartenoit à tel prince, si le misrent en riches dras de soye et +l'emportèrent en l'églyse Saint-Denys pour l'enterrer. Si y avoit jà devant +esleu sa sépulture. Si avint une chose qui pas ne fait à oublier: car +celluy noble roy dont nous parlons avoit maintes fois tenu parolles de la +sépulture aux roys, quant il parloit privéement à ses gens et souloit dire +entre ses autres parolles que celluy seroit beneuré qui pourroit avoir +sépulture entre l'autel de la Trinité et l'autel des Martirs et des autres +corps sains qui léans sont; car par la prière aux pelerins et aux passans +auroit de léger pardon de ses péchés; et pour ces parolles leur +monstroit-il la volenté de son cuer et désiroit à estre illec enterré. Et +avant que l'abbé Sugier allast avec son fils Loys en Acquitaine, avoit-il +jà pourveu où il gerroit, entre luy et le prieur Hervy de celle églyse, et +c'estoit devant l'autel de la Trinité contre la sépulture +Charles-le-Chauve, l'autel entre deux. Mais celluy lieu fu si estroit et fu +trouvé si encombré de la sépulture du roy Charles, que ce ne put estre fait +qu'il avoit proposé à faire, car il n'est né droit né coustume de remuer né +desherbergier les roys né les empereurs de là où il ont esleues leur +sépultures. + +Après ce firent essaier, oultre la cuidance de tous, où il avoit convoitié +à estre mis, si comme il avoient plusieurs fois entendu à ses parolles: et +cuidoient bien que celluy lieu fust empeschié d'aucun roy ou d'aucun hault +prince. Mais ceulx qui cerchèrent trouvèrent autant de lieu vuyde, né plus +né moins comme il convenoit, aussi comme sé l'en l'eust proprement fait +pour luy. Là fu mis et enterré dévotement à grans oroisons et à grans +obsèques, où il attend la compagnie de la commune résurrection des sains. +Et de tant est-il plus prochain en esperit en la compaignie des sains, +comme il est plus près en terre de corps des martirs, en attente d'avoir +leur ayde; duquel l'ame dévote par les mérites aux sains peut estre mise en +la joye de paradis, pour le mérite de la passion Jhésucrist qui mist son +ame et son corps en la croix pour le salut du siècle, et qui vit et règne +sans fin par tous les siècles des siècles. Amen. + + + + +_Ci fenist la via et les fais du gros roy Loys._ + + + + +CI COMENCENT LES FAIS LE +ROY LOYS, PÈRE AU +ROY PHELIPPE. + +* * * * * + + + + +I. + +ANNEE: 1137. + +_Coment le jeune roy Loys vint d'Aquitaine à Paris pour ordener le royaume +et sainte églyse, après le décès de son père. Et coment tout le royaume se +tint bien apayé de luy._ + + +[619]Dès ores mais, puis que nous nous sommes acquittés de retraire en +françois la vie et les fais du bon roy Loys-le-Gros, qui tante paine +souffri en son temps et tantes batailles fourni contre ses ennemis, et tant +de durs assaux souffri pour son règne deffendre, si nous convient entendre +à poursuivre les fais de son bon fils le roy Loys, celuy qui, par la divine +inspiration, fonda l'abbaye de Saint-Port, qui ores est appellée +Barbéel[620], où il repose corporellement. + + Note 619: Les _Chroniques de Saint-Denis_ présentent, pour la vie de + Louis-le-Jeune, le texte traduit du latin des _Gesta Ludovici regis, + filii Ludovici Grossi_, que je crois pouvoir attribuer à Suger, + contre l'opinion de dom Brial, des auteurs de l'histoire littéraire + et de M. Guizot. Les passages évidemment écrits après la mort de + Suger peuvent être considérés comme autant d'interpolations. + + Note 620: L'abbaye de _Barbeaux_ fut construite en 1164, non pas sur + l'emplacement de _Saint-Port_, mais à trois lieues au-dessus. + Louis VII, qui d'abord avoit choisi _Saint-Port_, en 1147, consentit + ensuite à la translation de l'abbaye bénédictine à Barbelle ou + Barbeaux. L'auteur de ses _Gestes_ dit que le mausolée de Louis VII + étoit _mirifici operis_; il fut brisé dans le temps des guerres de + religion. Le cardinal de Furstemberg l'avoit fait rétablir dans le + XVIIème siècle; mais sans doute il fut de nouveau brisé en 1792. + +Atant commencerons l'istoire qui dit ainsi, que le jeune roy Loys, qui au +temps son père eut esté couronné, si comme l'istoire a ci-dessus compté, +sceust assez tost par plusieurs messagiers le trespassement de son père; +après que il eut oï ces nouvelles et il eut garnie la duché d'Acquitaine +par le conseil de ses barons, si se hasta de revenir vers son royaume pour +désavancier les roberies et les guerres qui légièrement soulent sourdre ès +deviemens des roys; et s'en vint hastivement jusques à Orléans. Là appaisa +l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musars de la cité qui pour la raison +de la commune faisoient semblant de soy reveler et descier contre la +couronne. Mais moult en y eut de ceux qui chier le comparèrent. D'Orléans +s'en vint à Paris, qui est siège royal; car là souloient les anciens faire +leur assemblées et leur parlemens, pour traicter de l'ordonnance du royaume +et de l'églyse, si comme l'en trouve ès anciennes histoires. Et ce nouveau +roy le fist ainsi, selon ce que le temps et son nouvel aage le +requerroient. Tout le royaume se tenoit à bien payé de ce qu'il avoient tel +remanant de son bon seigneur le bon roy Loys-le-Gros, et tel qui les +preudhommes soustendroit et norriroit, et les mauvais felons abattroit et +destruiroit; et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant délit de +ce qu'il avoient droit hoir, pour le royaume gouverner de quoy paix et +honneur leur venoit, quant il regardoient l'empire de Rome et le royaume +des Anglois qui pour deffaut de droit hoir avoient receu moult grant +dommaige et maint grant destourbier et qui estoient ainsi comme decheus de +leur noble estat, au temps de lors. Car vérité fu que après la mort +l'empereur Henry qui morut sans hoir, vint un grant contens en la grant +court qui fut tenue à Mayence, où il eut, si comme l'en tesmoigne, près de +soixante mille hommes que chevaliers que autres[621]. Par ce que Ferry le +duc d'Allemaigne qui nepveu estoit à l'empereur Henry voulut avoir le règne +et l'empire après son oncle. Mais l'archevesque de Mayence et celluy de +Coulongne et la plus grant partie des princes du royaume le refusèrent du +tout, et se tournèrent à Lohier le duc de Saissongne et le couronnèrent à +Ays-la-Chappelle par l'accord du clergié et du peuple. Mais ce ne fu pas +sans grant dommaige et sans grans maulx qui après en avindrent. Car celluy +Ferry et un sien frère qui Conras avoit nom, qui après Lohier fu depuis +saisi du règne par l'ayde de leurs parens, maintes roueries et maintes +batailles firent en la terre d'icelluy Lohier, pour l'envie de ce que il +avoit esté esleu. Si fu atourné à celluy Lohier à grant los et grant +honneur de ce qu'il fu esleu au royaume d'Allemaigne gouverner, combien +qu'il n'y eust nul droit par raison de héritaige; si le tint-il et deffendi +noblement, et non mie celluy tant seullement, mais le royaume de Lombardie +et la couronne de l'empire qu'il receupt à Rome par la main du pape +Innocent; jà soit ce que les Romains en allassent à l'encontre de tout leur +povoir. Après passa par force par la province de Cappes[622] et de Bonivent +jusques en Puille qu'il conquist par force d'armes, et chassa Siculle[623] +le roy de la terre, et se saisit de la cité de Bar et de toute la terre +d'environ. Depuis avint, si comme il s'en retournoit de celle guerre à +grant victoire, qu'il morut de la mort commune qui nulluy n'espargne. Si fu +son cors porté en Sassoingne son pays dont il estoit sire et duc; et par +ces travaux qu'il souffrit pour honneur conquerre mist-il si noble fin en +sa vie[624]. Né moins maleureusement n'avint-il pas au royaume +d'Angleterre. Car après le décès du roy Henry qui fu si fier homme et de +grant renommée qui trespassa sans hoir masle, le conte Estienne de +Bouloigne son nepveu et frère au conte Thibault entra soudainement au +royaume d'Angleterre né oncques ne se prist garde à ce que le conte +d'Angiers avoit eu à femme la fille celluy Henry son oncle et enfans en +avoit eus et avoit esté emperière; ains parmi tout ce se fist couronner à +roy d'Angleterre. Ceste manière de discort qui sourdit en la terre pour +l'envie et par l'aatine[625] des princes et des barons du règne et pour la +malice des habitans du pays empira si durement celle terre qui tant avoit +esté riche et habondant, par roberies et par occisions, que plus du tiers +du royaume fu gasté et destruit. Icelle manière de péril et de meschéance +estoit grant soulas aux François, quant il véoient que les gens de ces deux +royaumes souffroient ces maulx et ces angoisses par deffault de droit hoir, +et il estoient en paix et en joye pour ce que Dieu leur avoit donné lignée +et tel remanant de leur bon seigneur. + + Note 621: _Que chevaliers que autres gens._ J'ai suivi la leçon du + manuscrit de Philippe-le-Bel, n° 8396. Les leçons postérieures + rendent exactement le texte latin, dont le sens est ridicule: + _Feruntur fuisse sexaginta millia militum, exceptis personis aliis et + multitudine populari._ + + Note 622: _Cappes._ Capoue. + + Note 623: Le latin dit: Le roi Sicilien: _Siculoque fugato rege._ + C'étoit Roger. + + Note 624: Cette incidence sur Lothaire est déjà racontée de même par + Suger dans la vie de Louis-le-Gros. (Voyez-en la traduction, vie de + Philippe I, ch. XIII.) + + Note 625: _L'aatine_, l'ambition. + +[626]Atant repairerons à dire ce que nous avons proposé à dire des fais +cestuy Loys selon l'ystoire, qui dit ainsi qu'il estoit de l'aage entour +quatorze ans ou de quinze et croissoit chascun jour en sens et en proesce +par la grace Nostre-Seigneur. + + Note 626: _Gesta Ludovici junioris._ § 11. Ces gestes reviennent, + comme on le voit, au temps de la vie de Louis-le-Gros. Suger en avoit + agi de même en commençant l'histoire du père. + + +II. + +ANNEES: 1137/1145. + +_Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la croiserie +de la sainte terre. Et coment il prist la croix et à l'exemple de luy la +prisrent plusieurs barons et prélas, et mains autres._ + + +En ce termine avint que le duc Guillaume d'Aquitaine alla en voyage à +monseigneur Saint-Jacques, et si comme Dieu voult mourut au chemin. Icelluy +Guillaume duc d'Aquitaine n'avoit de tous hoirs que deux filles dont l'une +avoit nom Aliénor et la mainsnée Aalis. Et pour ce que la duchié estoit +demourée sans hoir masle, la tint le roy en sa main; et l'ainsnée des +filles qui avoit nom Aliénor espousa par mariage, si comme l'ystoire a +dessus dit. Et l'autre mainsnée qui Aalis avoit nom donna par mariage au +conte Raoul de Vermendois. De celle Aliénor eut le roy une fille qui Marie +eut nom et depuis fu contesse de Champaigne. Et ne demoura pas longuement +après que Gauchier, le sire de Monjai, se prist à reveler contre le roy par +son orgueil et commença à travaillier et à assaillir les gens de sa terre. +Mais ce fu par sa meschéance; car le roy assembla son ost et assiégea +Monjai et le prist en peu de temps et abatti tout, et destruit jusques en +terre la forteresse qu'il trouva[627]. + + Note 627: Le latin des _Gesta_ ajoute: _Excepta magna turri_. Ce + village se nomme aujourd'hui _Montjai-la-Tour_. + +En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la +terre d'oultre-mer[628], au royaume de Jhérusalem; car les Turs s'esmeurent +à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom Roches[629] qui +estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fu pas sans grant perte et sans +grant dommaige et occision de leur gens. Et pour la prise de celle cité +s'enorgueillirent à merveilles et menacièrent à occire tous les crestiens +de celle contrée. La nouvelle de celle douleur vint en France jusques au +roy Loys. Et pour l'amour du saint Esperit dont il estoit inspiré eut moult +grant douleur de ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour +ceste besongne assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de +Vezelay. Là fist venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant +partie des barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et +prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la saincte terre de +promission où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il fu en ce +monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la rédemption de son +peuple. + + Note 628: _Gesta Lud. jun.,_ § 3. + + Note 629: _Roches._ Latinè: _Rohes_. C'est _Edesse_. + +Lors se croisa le roy tout le premier et après luy la royne Aliénor sa +femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si se +croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de Saint-Gille, +Thierry le conte de Flandres, Henry fils le conte Thibault de Blois qui +lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault son frère, le conte de +Tonnoire, le conte Robert frère du roy, Yves le conte de Soissons, +Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente[630]; +Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy de Rencon, Hue de +Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault de Montargis, Ytier de Toucy, +Ganchier de Monjay, Erard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers de +Buglies[631], Anseau du Tresnel, Garin son frère, Guillaume le Bouteiller, +Guillaume Agillons de Trie, et pluseurs autres chevaliers et merveilles de +menues gens. Des prélas se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy +évesque de Lengres, Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de +Saint-Père-le-Vif-de-Sens, Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe et maintes +autres personnes de saincte églyse. + + Note 630: _Garente._ L'Historia qloriosa regin Ludovici VII dit + _Garennæ_, au lieu du _Guarentiæ_ des _Gesta_. C'est _Varennes_. + + Note 631: _De Buglies._ Sans doute _De Bueil_. + +En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son nepveu +Ferry duc de Saissongne qui depuis fu empereur, quant il oïrent la +mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa le conte de +Morienne, oncle du roy Loys, et pluseurs autres nobles barons de grant +renommée. + +Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honnorable abbé de Vezelay fonda une +églyse en l'onneur de saincte croix au lieu de celle saincte prédicacion, +pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le roy et les barons +avoient illec prise, tout droit au pendant du tertre, entre Ecuen et +Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis monstré mains appers +miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques +à l'autre et oultre jusques à la Penthecouste, ains qu'il meust +oultre-mer[632]. + + Note 632: Une chose que l'on n'a pas encore remarquée et qui pourtant + méritoit de l'être, c'est qu'à compter du chapitre suivant jusqu'au + retour de Louis VII en France, _les Chroniques de St-Denis_ copient + littéralement l'ancien texte françois des _Histoires d'outre mer_ par + Guillaume de Tyr. Celles-ci avoient été répandues en France, à peu + près dans le même temps, c'est-à-dire vers 1200, en latin et en + françois. Quant au compilateur des _Gesta Lud. jun._, il n'a pas + transcrit le texte latin assez correct de Guillaume de Tyr, mais il a + calqué sur le texte françois une traduction latine remplie de + gallicismes et d'incorrections grammaticales. + +Tandis, avint que les bourgois de Sens se courroucièrent à Hébert, abbé de +Saint-Pierre-le-Vif, pour ce qu'il avoit fait despecier leur commune, et +pour ce fait le firent mourir de cruelle mort. En vengence de ce fait fist +le roy tresbuchier de la tour une partie des homicides et l'autre partie +descoller à Paris. + + +III. + +ANNEE: 1146. + +_De la muete qui fu faite outre mer sur les mescréans, dont il firent moult +petit._ + + +[633]En l'an de l'Incarnacion mil cent quarante-six, la sepmaine après la +Penthecouste, meut le roy et se mist au chemin à grant compaignie de prélas +et de barons[634]. En ce point mesme meut l'empereur Conrat de sa terre à +grant chevalerie, si comme il avoient accordé ensemble[635]. Mais +Nostre-Seigneur qui bien voit cler en toutes besoignes, ne voult pas +prendre en gré leur pellerinage, si comme il apparut à la veue du siècle. +Et, non pour ce, tous ceulx qui bonne entencion avoient en cest affaire ne +perdirent oncques rien de leur service quant aux ames; mais l'estat de la +terre d'oultre-mer pour quoy il se murent n'amenda oncques guères pour leur +muete, si comme vous orrez cy après. + + Note 633: _Gesta Lud. jun.,_ § 4. + + Note 634: Notre traducteur n'ajoute pas ici, comme les _Gesta_, une + phrase relative à l'oriflamme: «Venit rex, ut moris est, ad ecclesiam + B. Dyonisii, à martyribus licentiam accepturus: et ibi post + celebrationem missarum, baculum peregrinationis et vexillum + B. Dyonisii, quod _Oriflambe_ gallicè dicitur, valdè reverenter + accepit, sicut moris est antiquorum regum, quando debent ad bella + procedere, vel votum peregrinationis adimplere.» + + Ce passage peut encore appuyer l'antiquité de l'oriflamme; et notre + traducteur l'a omis sans doute pour ne pas rappeler que l'oriflamme + avoit pu conduire les François dans une guerre désastreuse. + + Note 635: _Guillaume de Tyr_, _liv._ XVI, § 19. + +[636]Ces deux grans seigneurs devisèrent qu'il n'iroient mie ensemble pour +ce qu'il avoient trop grant plenté de gens, car grant contens pourroit +sourdre en leur osts et ne pourroient mie assés trouver viandes aux hommes +et aux chevaulx. Pour ce voulurent que les uns allassent devant les autres. +Tous s'adressèrent vers une terre qui a nom Bavière et passèrent la +Dinoe[637] qui est moult grant eaue et courant, à senestre la laissèrent et +puis descendirent en Ostriche; d'illec entrèrent en Hongrie. Le roy de la +terre les receut moult honnestement, grant honneur leur fist et maint bel +présent leur envoya. Après s'en allèrent oultre et passèrent parmy +Pannonnie où monseigneur saint Martin fu né. Si entrèrent en Bulgrie, Rippe +laissèrent à senestre. Tant allèrent qu'il allèrent par deux terres de quoy +chascune a nom Trace. Deux cités moult renommées passèrent; l'une si à nom +Finepople et l'autre Andrenoble[638]. + + Note 636: Tout ce qui suit, jusqu'à la fin du XXIème chapitre, n'a + été publié ni en latin ni en françois, dans les _Historiens de + France_. Dont Brial a remis le soin de combler cette lacune aux + éditeurs des _Historiens des Croisades_, dont le premier volume, + confié par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à la + judicieuse érudition de M. le comte Arthur Beugnot, est en ce moment + sous presse. Pour la comparaison du texte latin avec notre + traduction, nous allons donc suivre maintenant l'édition que Duchesne + a donnée des _Gesta Ludovici junioris_, t. 4, p. 390 et suiv. + + Note 637: _La Dinoe._ Le Danube. + + Note 638: Philippopolis et Andrinople. + +Après mains travaux et maintes journées qu'il eurent faictes par estranges +terres, vindrent à la riche cité de Constantinoble. Là séjournèrent ne scay +quans jours, pour ce qu'il estoient las et se garnirent des choses qui leur +failloient, à l'empereur Manuel parlèrent de maintes choses assez +privéement. Après ce jour passèrent le bras Saint-George qui divise les +deux parties du monde Europe et Aise. Lors entrèrent en Bithinie qui est la +première partie d'Aise, toutes les compagnies ensemble se logièrent devant +la cité de Calcidoine. C'est une moult ancienne cité où jadis fu l'un des +quatre grans conciles; là furent assemblés six cens trente-cinq prélas, au +temps de Marcien empereur et de Léon pape de Rome. En ce concile fu dampnée +l'érésie d'un abbé qui avoit nom Eutices, car il disoit que Jésucrist +n'avoit que une seule nature; mais la foy crestienne est telle qu'il fu +vrayement Dieu et homme. + +[639]Le soudant du Coine[640] qui moult estoit puissant en Turquie avoit +assez oï parler avant de ces haulx princes et moult en fu en grant esmay. +Bien savoit que s'il ne s'en prenoit garde grant dommaige pourroit avenir à +ses hommes et à sa terre. Pour ce si tost comme il put envoya par toutes +les parties d'Orient, et manda que tous ceux qui armes pourroient porter +venissent à luy. Luy-mesme cerchoit[641] les cités et les chasteaux, ce qui +estoit cheu ès forteresses faisoit redrescier et les fossés réparer, +nouvelles trenchiées faire. Tous ceulx du pays prenoit et mettoit chascun +jour en ses oeuvres; trop se doubtoit et ce n'estoit pas de merveille. Car +une renommée couroit moult grant par tout le pays que si grant plenté de +gens venoient avecques ces deux grans princes que là où il se logeoient sur +une grant eaue courant, tantost tarissoit si qu'elle ne povoit pas souffire +au boire des chevaulx et des hommes. Bien disoit-on que à paine les +pourroit paistre un grant royaume de toutes les viandes qui là croissoient. +Vray est que de telles choses en seult-on dire plus qu'il n'en est. Mais la +vérité estoit, si comme tesmoignèrent les preud'hommes qui furent là, que +seullement en l'ost de l'empereur Conrat avoit bien soixante-dix mille +hommes à haubers et à chevaus, sans les gens à pié et sans les autres à +cheval qui estoient plus légièrement armés. En l'ost le roy de France en +avoit autant et trop bonnes gens; de ceulx de pié n'est nul nombre, car par +là où il passoient estoit toute la terre couverte. Bien sembloit qu'il +deussent toutes les terres conquerre que les mescréans tenoient jusques à +la fin du monde. Et sans faille si eussent-il pu sé pour ce non[642] que +Nostre-Seigneur, ou pour leur orgueil ou pour les autres péchiés qui en +eulx estoient, ne voulut mie prendre en gré leurs services né souffrir +qu'il fissent chose qui honnorable fust à la veue du siècle. Nous ne savons +pour quoy ce fu; mais bien scavons qu'il le fist à droit. + + Note 639: _Gesta Lud. jun._, § 5. + + Note 640: _Du Coine._ On traduisoit toujours ainsi le nom du + territoire d'_Iconium_. + + Note 641: _Cerchoit._ Parcouroit. Le latin dit: _Circuibat_. + + Note 642: _Sé pour ce non._ Si non pour ce. + + +IV. + +ANNEE: 1146. + +_Coment l'empereur, quant il fu oultre mer, fu tray de ses ducteurs, et +mené ès destrois où il n'avoit point de vitaille._ + + +[643]Quant l'empereur Conrat eut passé celle mer que on appelle le bras +Saint-George, si voulut aller par soy, et fist ses batailles à la guise de +son pays. Chevetaines[644] mist en chascune des plus haux hommes qu'il +avoit; à senestre laissa la terre de Galacie et de Plaphagonne et deux +terres de quoy chascune a nom Ponthe: à dextre mist Frige et Lide et Aise +la petite et il s'en vindrent de lez Nichomède et passèrent la bonne cité +de Nice et puis entrèrent en une terre qui a nom Lichaonne dont la +meilleure cité est Icoine. Il alloient par un adresse[645] et avoient +laissié le grant chemin. Le soudan du Coine qui avoit assemblé grant plenté +de Turs attendoit coment il peust avoir temps et lieu coment il +empescheroit ces grans compaignies de crestiens qui par sa terre passoient, +car tous les roys et les grans hommes de la loy payenne estoient esmeus et +tous effrenés de ces grans gens qui venoient. Bien leur avoit-on mandé de +maintes parties que sé il passoient délivréement parmy ces terres il +avoient povoir de destruire tous les hommes et conquerre tous les pays; si +que en peu de temps toute la terre d'Orient seroit de crestiens. Par ceste +paour estoient venus en l'ayde du soudan les Turs des contrées des deux +Hermenies, de Capadoce, de Ysaure[646], de Silice et de Mede. Tant y avoit +de gens qui estoient si bien garnis de chevaux et d'armes que le soudant +emprinst hardiment qu'il pourroit assembler front à front à tous les +crestiens qui venoient. + + Note 643: _Gesta Lud. jun._, § 6.--_Guillaume de Tyr, + liv._ XVI, § 20. + + Note 644: _Chevetaines._ Aujourd'hui: capitaines. + + Note 645: _Adresse._ Route de traverse. Le latin dit: _Inconsultè + ibant_. + + Note 646: _Ysaure_. Partie de la Cilicie. + +L'empereur Conrat avoit demandé et prié à l'empereur de Constantinoble que +luy baillast de ses gens qui luy enseignassent les meilleures voyes et les +plus courtes. Si luy en bailla. Mais ceulx qui conduire les devoient +estoient de moult grant desloyaulté. Car si tost comme il entrèrent en la +terre aux Turs il vindrent aux chevetaines qui menoient les compaignies de +l'ost et leur dirent qu'il ne fissent chargier viandes que jusques à un +certain nombre de jours; et bien leur promisrent fermement que dedens ce +temps il les aroient menés en tel pays où il trouveroient grant plenté de +toutes viandes qui mestier aroient à hommes et à chevaux. Ceux les creurent +et firent chargier viandes selon la mesue que ceux avoient dicte sur +chevaux et sur charrettes. Mais les Gréjois desloyaux qui de tous jours +heent notre gent, ce ne scay-je s'il le firent par le commandement de leur +seigneur ou pour ce qu'il prisrent avoir des Turs pour ce faire, menèrent +l'ost de l'empereur par les plus aspres voyes et par les plus grans +destrois. Si les embatirent en tels lieux où les Turs leur povoient plus +légièrement faire mal. Car les pas[647] estoient si fors et si périlleux +qu'il estoient là ainsi comme enclos et enserrés. + + Note 647: _Les pas_. Les passages. + + +V. + +ANNEE: 1146. + +_Coment les conduiseurs l'empereur, quant il l'eurent mené ès desers, +s'enfuirent par nuit. Et lors s'apperçut l'empereur qu'il l'avoient trahy._ + + +[648]Bien s'apperceut l'empereur que ceulx qui guier[649] les devoient ne +le faisoient mie en bonne foy, car le nombre des jours estoit jà passé +dedens lequel il les devoient avoir mené en terre plentureuse et il n'i +estoient pas venus: pour ce les fist mander devant soy et leur demanda, +voyans ses barons, pour quoy c'estoit qu'il luy avoient menti du terme +qu'il luy avoient nommé. Il respondirent par malice qu'il cuidoient que +l'ost deust plus tost errer[650] et faire plus grans journées qu'il ne +faisoit. Mais moult luy jurèrent sans faille que dedens trois jours +seroient à la cité du Coine qui estoit si plentureuse que rien ne leur +fauldroit qu'il voulsissent avoir. + + Note 648: _Gesta Lud. jun._, § 7.--_Guillaume de Tyr, liv._XVI, § 21. + + Note 649: _Guier_. Conduire. + + Note 650: _Errer_. Marcher. + +L'empereur qui estoit simple homme ne s'apperceut pas de leur desloyaulté, +mais les creut et dist qu'il attendroit encore ces trois jours pour savoir +s'il disoient vray. La nuyt entour le prime somme quant ces bonnes gens se +dormoient pour la lasseté, les traitres de l'ost se partirent tout +coiement. L'en demain quant il fu ajourné il voulurent mouvoir pour aller +si comme il souloient; mais ceulx qui guider les devoient ne se misrent mie +devant. Les chevetaines se merveillèrent et les firent querre; mais il ne +les peurent trouver. Lors s'apperceurent de la traïson et vinrent à +l'empereur. La chose luy comptèrent si comme elle estoit: ceulx qui par +malice avoient ainsi guerpi l'ost ne se tindrent pas apayés du mal qu'il +avoient fait, ainçois en voulurent plus faire, car il vindrent tout droit à +l'ost du roy de France qui chevauchoit après, non mie guères loing d'illec, +et disrent au roy qu'il avoient l'empereur bien et sauvement conduit +jusques à la cité du Coine qu'il avoit prinse par force et vaincu tous les +Turs qui contre luy se misrent et trop grant richesses y avoient gaignées. +Ce luy firent entendant pour celle entencion qu'il vouloient mener le roy +celle mesme voye où l'empereur s'estoit embatu périlleusement, car sé les +François eussent sceu le meschief de l'empereur et de ses gens il luy +fussent couru aidier hastivement, et ce n'eussent pas voulu les traitres. +Bien peut estre qu'il luy mentirent pour ce que sé le roy eust sceu la +vérité de la desloyauté qu'il avoient faite il les eust tantost pendu +parmy les gorges. + +[651]Quant l'empereur vit qu'il estoit ainsi deceu et qu'il n'avoit en tout +son ost homme qui luy sceust enseigner la droicte voye, il manda ses barons +et leur demanda conseil qu'il feroit. Il ne s'acordèrent pas tous à une +voye, car une partie s'accorda qu'il s'en retournassent la voye qu'il +estoient venus jusques à tant qu'il peusseut trouver viandes qui du tout +estoient faillies aux hommes et aux chevaux; les autres vouloient que on +allast avant, car il avoient espérance que plus tost peussent trouver +viandes en passer avant, que en retourner. + + Note 651: _Gesta Lud. jun._, § 8. + +[652]Tandis comme il estoient en ce contens et en doubte, que il ne +scavoient que faire, aucunes gens de leur ost qui s'estoient esloignés en +coste d'eux et puis revenus arrière leur firent assavoir que assez près +d'illec estoient assemblés grant plenté de Turs qui estoient tous armés. +Bien est voir que les Grecs qui fouys s'en estoient les menèrent au pis +qu'il peurent à leur escient, car il les embatirent en un désert où il +n'avoit oncques esté aré ne semé, et il les deussent avoir mené par +Licaonne qu'il avoient laissiée à destre, et adont eussent trouvé la voye +plus petite et terre guaingnable et plentureuse de bonne viandes, mais il +les avoient mis ès désers de Capadoce pour eux esloigner du Coine. L'en +disoit communément, et je croy qu'il fu voir, que ces Gréjois avoient ce +fait par la volenté et par le commandement l'empereur Manuel qui pas ne +voulut que les gens l'empereur d'Allemaigne venissent à bon chief de leur +emprise; car les Gréjois ont toujours envie sur eux né ne vouldroient pas +que leur povoir creust né amendast, car trop ont grant desdaing de ce que +l'empereur d'Allemaigne se clame empereur des Romains ainsi comme le leur, +pour ce que il dient que l'empereur de Constantinoble doit avoir tout seul +la seigneurie sus tout le monde. + + Note 652: _Guill. de Tyr, lib._ XVI, § 22. + + +VI. + +ANNEE: 1146. + +_Coment les Turs qui estoient assés près de l'ost l'empereur muciés li +corurent sus et trouvèrent son ost las et défaillans, par defaute de +vitaille; et fu en telle desconfiture demené que il ne li remest de son +grant ost que la dixiesme partie que tout ne fust mors que pris._ + + +Tandis comme l'ost l'empereur estoit à si grant mésaise, car il estoient +esgaré premièrement des voyes, après il estoient las et débrisiés de +longuement venir par vaus et par tertres roides et périlleux, et si avoient +fain et soif trop grant et les chevaux leur failloient du long travail et +par la faulte des viandes. Les Turcs qui bien seurent leur couvine[653] +parlèrent entre eux. Si comme les chevetaines l'avoient devisé il vindrent +soudainement à grant routes et se férirent en l'ost de l'empereur qui garde +ne s'en prenoit, ains estoient encores ses gens parmy les tentes. Ceux +avoient leurs chevaux bien séjournés comme ceux à qui rien ne failloit, si +les trouvèrent fors et isneaux, et il furent légièrement armés, car la plus +part ne portoit que leur arcs et leur saiectes. Quant il se férirent en +l'ost, moult grant noise firent et glatissoient comme chiens et faisoient +sonner tabours et timbres. La gent l'empereur estoit pesamment armée de +haubers et de chausces, d'escus et de heaumes, leur chevaus estoient +maigres et las et mors de fain, si que les Turs les approuchoient pour +traire de près puis s'en retournoient arrière. Ceulx n'avoient povoir de +les ensuivir, pour ce les avironnèrent de toutes pars et tiroient contre +eux et navroient chevaux et hommes. Quant les nostres poingnoient contre +eux il se appareilloient tantost et s'en fuioient arrière; et quant il se +retournoient vers leurs pavillons, les Turs leur estoient tantost aux +talons tous ensemble. + + Note 653: _Couvine._ Position, état. + +En telle manière dura toute jour celluy assault et trop y eurent grant +perte les crestiens. Les Turs n'y eurent oncques né perte né dommaige. +Grant chose avoit esté de l'ost de l'empereur jusques à ce jour, moult y +avoit haulx princes et riches hommes et bons chevaliers; mais par la +volenté Nostre-Seigneur ou par sa souffrance fu lors si amenuisiée et sa +grant valleur abattue que sans tenir point de proffit à la crestienté +d'outre mer pour qui il estoient venus furent illec presque tous dégastés. +Car si comme il dirent, ceulx qui en eschappèrent de soixante-dix mille +chevaulx et à haubers et de si grant compaignie de gens à pié comme il y +avoit n'en eschappa mie par tout la dixiesme partie. Les uns morurent de +fain et les autres d'armes. Assez en prisrent leur ennemis tous vifs qu'il +emmenèrent liés. Toutesvoies l'empereur eschappa et aucuns de ses barons; +à moult grant paine s'en retournèrent arrière vers la cité de Nique. + +Les Sarrasins furent moult liés de la victoire qu'il eurent: assez +gaignèrent dedens les tentes aux Thiois, comme or et argent, robes, +chevaulx et armes. Tous enrichis s'en retournèrent dedens leurs +forteresses. Leurs espies envoyèrent par toute celle terre et contre +attendirent l'ost du roy de France de qui il avoient oï dire qu'il venoit +après et n'estoit guères loing. Bien leur sembloit que puisqu'il estoient +venus à chief des gens l'empereur qui plus riche et plus grant povoir avoit +que le roy de France, que légièrement pourroient destruire les François, et +il leur en advint presque si comme il cuidoient. A celle grant desconfiture +n'avoit pas esté le soudant du Coine, ainsois y fu chevetaine à celle +desconfiture un moult puissant Turc qui Pharamon avoit nom. Ceste chose +avint l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur, mil cent quarante-six, au mois +de novembre. + + +VII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment l'empereur se desconforta moult de sa perte, et retorna en arrière +li et ses gens, et laissa le roy de France; et coment il vint à +Constantinoble._ + + +[654]Quant le roy de France qui après venoit se fu trais en Bithinie et il +eut avironné un regort[655] de mer qui est près de la cité de Nichomédie, +il prist conseil à sa gent quel chemin il tendroit. Lors commença-l'en à +dire une nouvelle par l'ost que l'empereur avoit esté desconfit et perdue +sa gent et s'en fuioit tapissant par bois et par montaignes à petite +compaignie. Premièrement pour ce que on ne sçavoit mie qui teles nouvelles +avoit apportées ne sçavoit-on sé c'estoit voir ou non. Mais ne demoura +guères après qu'il en sceurent la vérité. Car Ferry le duc de Souave un +jeune homme et de trop grant affaire qui nepveu estoit de l'empereur de son +ainsné frère et qui, après son oncle, fu empereur sage et viguereus, s'en +vint en l'ost du roy de France: car l'empereur après celle grant +desconfiture l'envoyoit parler au roy pour prendre un parlement entre eux +deux, si qu'il se conseillassent qu'il pourroient faire. Voir est que le +conseil eust mieux valu avant; mais encore avoit l'empereur son corps à +garantir et le demourant de ses hommes. Pour ce vouloit avoir du roy de +France qui son amy estoit conseil et ayde; et icelluy Ferry conta bien, +quant il vint, la honte et le dommaige que les Turs leur avoient fait. + + Note 654: _Gesta Lud. jun._, § 9.--_Guill. de Tyr_, § 23. + + Note 655: _Regort._ Petit gouffre. «Et cum quasi quemdam gurgitem + maris, qui est propè civitatem Nicomediæ, circuisset.» + +Quant le roy et les barons de France l'oïrent, grant deul en eurent et +grant pitié. Le roy, pour reconforter l'empereur, prist avec luy de ses +plus saiges barons, chevaliers et sergens mena assez et s'en issi, et vint +là où l'empereur estoit logié, si comme le duc Ferry le mena, car ce +n'estoit pas loing. + +Quant ces deux haux hommes s'entrevirent, de bon cuer se saluèrent et +baissèrent l'un l'autre. Le roy le reconforta de celle meschéance: finance +et gens luy promist tout à sa volenté et luy promist bons services et +loyale compagnie. Longuement parlèrent seul à seul entre eux deux et puis +firent venir leur barons: accordés furent à ce qu'il s'en iroient ensemble +pour accomplir à leur povoir la besongne Nostre-Seigneur qu'il avoient +emprise. Et assez y eut des gens l'empereur qui disrent qu'il avoient perdu +ce qu'il avoient apporté pour despendre; pour ce ne povoient aller en +avant. Sans faille moult les avoit espouvantés le peril de la guerre où il +avoient esté et le long travail qui pas n'estoit encore finé. Si ne +regardèrent oncques au pellerinaige qu'il avoient fait né à leur seigneur +qu'il laissoient, ainsois s'en retournèrent en Constantinoble. + +[656]Ces deux haux hommes s'esmeurent à tout leur ost et ne tindrent mie la +voye où il estoit mescheu à l'empereur; ains la laissièrent à senestre et +s'adrescièrent vers Aise la mineure et tindrent leur voye vers la mer. Si +eschevèrent vers senestre la terre de Philadelphe; après vindrent à la cité +de Smirne, d'illec entrèrent en la cité d'Ephèse, qui moult est honnorée +pour ce que monseigneur saint Jehan l'évangéliste y habita, prescha et +mouru; encore y appert sa sépulture. + + Note 656: _Gesta Lud. jun._, § 10. + +L'empereur s'appensa lors que on le tenoit au plus haut homme du monde, et +moult estoit meu honnorablement de sa terre; et ores n'avoit guères de gens +avec luy; ainsois estoit au dangier[657] des François, né ne povoit rien sé +par eux non: pour ce, luy fu avis qu'il luy estoit honte d'aller ainsi. +Aucunes aultres raisons espoir[658] y eut; mais il commanda que ses gens +s'en retournassent arrière par terre; et il se mit en mer à petite +compaignie et s'en vint à Constantinoble. L'empereur le receut plus +honnorablement qu'il n'avoit fait devant, et fist séjourner en la cite luy +et ses barons jusques au nouveau temps. Car il y avoit entre eulx +acointance que on appelle affinité de par leur femmes, qui estoient filles +au viel Bérenger, le conte de Lucembourc, qui estoit un grant prince au +royaume d'Allemaigne. Pour ce luy fist plus belle chière. Et par la prière +l'emperière, luy donna à luy et à ses barons riches joyaux. + + Note 657: _Au dangier._ Sous la domination. «In subjectione.» + + Note 658: _Espoir._ Peut-être. + + +VIII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment le roy de France et les François se assemblèrent aux Turs et les +desconfirent._ + +[659]Puis que le roy de France vit que l'empereur se partoit, à ses barons +prist conseil quel chemin il pourroit tenir. A la demourance de ce jour, en +la cité d'Ephèse, un des barons de France qui moult estoit bon chevalier, +le conte Guis de Ponty[660] accoucha malade tant qu'il y mourut; et fu +enterré en une des esles de la maistre églyse. Le roy se parti de la ville +à tout son ost et s'adressa vers la terre d'Orient. Quant il eurent +chevauchié ne sçay quans jours, il vindrent aux gués de Menandre, où la +plenté des cignes est[661]. Là se logièrent pour ce qu'il y avoit belles +praries. Les François avoient moult désirré, toute celle voye, coment il +pourroient trouver les Sarrasins; ce jour en trouvèrent grant plenté de +l'autre part de l'eaue, si que quant il vouloient abeuvrer leurs chevaux, +les Turs tiroient espesséement contre eux et leur empeschoient l'eaue. Mais +nos chevaliers furent moult angoisseux de passer de l'autre part du fleuve +pour avenir à leur ennemis; tant cerchièrent qu'il trouvèrent un gué que +ceux de la terre mesme ne savoient pas; lors se férirent dedens à grans +routes et fières. Les François en eurent le meilleur, car il en occirent +assez. Grant plenté en prisrent de vifs et le demourant s'en fouy. Ceux qui +desconfis les avoient s'en vindrent par leur pavillons, trop y trouvèrent +de richesses de diverses manières de draps de soye, beaux vaisseaux d'or et +d'argent et pierres précieuses. Tous chargiés passèrent l'eaue. Grant joye +firent celle nuyt pour la première victoire que Dieu leur avoit donnée. Le +lendemain quant il fu jour, se partirent d'illec et vindrent à la +Lice[662], qui est une ville de celle terre. Lors prisrent viandes tant +comme il en avoit mestier, car c'estoit leur coustume, si se remisrent à la +voye. + + Note 659: _Gesta Lud. jun., § 11.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 24._ + + Note 660: _Guis de Ponty_ ou de Ponthieu. «Guido _miles_ de Pontivo.» + + Note 661: «Ad vada Meandri pervenerunt, ubi copia cygnorum omni + tempore reperitur. Propter quod dicitur: + + «Ad vada Meandri concinit albus olor.» + + Ce vers est le second de la septième Héroïde d'Ovide. + + Note 662: «Ad civitatem quæ vocatur _la Liche_.» C'est _Laodicée_, + sur le _Lycus_. + + +IX. + +ANNEE: 1147. + +_Coment, par la mauvaise ordenance de l'ost, et par l'agait des Turs, +furent François desconfis._ + + +[663]Une montaigne moult haulte et moult droicte estoit encontre eux, par +la voie où il s'estoient adresciés. La coustume de l'ost estoit que un des +grans barons de la compaignie faisoit chascun jour l'avant garde et l'un +des autres l'arrière garde; et leur bailloit-on assez chevaliers en leur +batailles, si prenoient conseil aux autres barons en quelle place il +feroient logier l'ost. Celluy jour dont je vous parle faisoit l'avant-garde +l'un des plus haux hommes de Poictou, qui avoit nom Geuffroy de Rancon[664] +et portoit la bannière du roy. Devisié estoit et accordé qu'il +demoureroient ce soir et tendroient lenrs pavillons au sommet du tertre. + + Note 663: _Gesta Lud. jun., § 13.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 25._ + + Note 664: Ou de _Rancogne_. «De Ranconio.» Une bonne famille + françoise de ce nom existe encore. L'addition des _Gesta_ est encore + ici précieuse: «Gerebat regis banneriam quam præcedebat, prout moris + est, vexillum Beati Dyonisii quod gallicè dicitur _Oriflambe_.» Voilà + bien ici la mention précise de deux bannières, celle du roi et celle + de Saint-Denis. + +Quant celluy Geuffroy fut monté en haut, à tous les gens qu'il menoit, avis +luy fu que la journée fu trop petite et qu'il y avoit encore assez du jour +à venir; ceux qui le conduisoient par le pays luy firent entendant que un +petit oultre avoit plus belle place et meilleur lieu, pour logier l'ost que +sur le tertre. Celluy les creut et se hasta d'aller là où il disoient. +L'arrière garde cuida, si comme il avoient devisé, que on se deust loger en +haut et que c'estoit près, si ne se hastèrent mie, ains commencièrent à +aller bellement. + +Les Turs, qui tousjours estoient près et espioient nos gens pour sçavoir +s'il leur pourroient mal faire, virent que ces deux grosses batailles +estoient loing à loing par la voye, et entre deux, et sur la montaigne +n'avoit sé gent désarmée non. Tantost cogneurent leur avantaige; en ce se +fièrent moult que les voyes estoient roides et estroites: si que c'estoit +griefve chose de mettre nos gens ensemble. Pour ce les Turs férirent +isnellement des esperons et sourprirent le sommet du tertre, si que les +derniers de l'ost n'eussent pu venir aux premiers sé non parmy eux. + +Lors commencièrent à courre à nostre gent et à traire moult espesséement +des arcs turcois et puis venoient jusques à eulx aux haches et aux espées. +Moult trouvèrent les nos à grant meschief pour ce que l'ost estoit ainsi +parti et divisié. Tant avoit de sommiers en ces voyes estroictes et +d'aultres destourbiers que les preud'hommes et les bons chevaliers qui +deffendre se vouloient et venir aux Turs ne povoient venir à eux. Assez y +eut lors à celle venue de nos gens occis, mais au dernier se commencièrent +à traire ensemble les plus preux et les plus hardis des François et +s'entreadmonestoient de bien faire et bien disoient que Turs estoient +mauvaises gens en bataille, et n'avoit guères que il le prouvèrent bien +quant il les desconfirent légièrement en plaine terre. Lors se deffendirent +vigoureusement et avec eux se rallièrent moult des autres si comme il +povoient percier. Les Turs parloient en leur langaige et s'entreforçoient +de bien faire et ramentevoient entre eux que il n'avoit guères qu'il +avoient desconfis l'empereur en bataille, qui plus grant seigneur estoit et +plus avoit gent que le roy de France. + +[665]En ceste manière dura longuement la bataille fière et aspre. Les +preud'hommes se tindrent et se deffendirent durement tant comme il peurent. +Assez occirent et navrèrent de leur ennemis; mais les Turs estoient si +grant plenté de gens que quant les blessés et les navrés se tiroient +arrière, tantost revenoient les frès en leur places. Les nostres n'avoient +de quoy il peussent faire tels changes, si ne peurent plus endurer mais +furent desconfis. Trop en y eut de mors, mais plus encore en emmenèrent de +pris en liens. En celle place furent occis ou pris, ne sçay pas bien le +quel, quatre trop bons chevaliers et trop haux hommes dont le povoir de +France fu moult affoibli: le conte de Garenne, Gaucher de Monjay, Evrart de +Breteuil et Ithier de Maignac. Des aultres y eut assez qui pour le service +Jhésucrist moururent en ce jour honnorablement et glorieusement à Dieu. A +nulluy ne doivent desplaire les choses que Nostre-Seigneur fait, car toutes +ses euvres sont bonnes et droictes; mais selon le jugement des hommes ce fu +merveille comme Nostre-Seigneur ce souffri que les François qui sont les +gens au monde qui mieux le croient et plus l'honorent furent ainsi destruis +par les ennemis de la foy. + + Note 665: _Gesta Lud. jun., § 13._ + + +X. + +ANNEE: 1147. + +_Coment, après celle meschéance, les François s'assemblèrent au miex qu'il +purent, et vindrent à Satelie. Et coment le roy se mist en mer, et vint +vers la cité de Antioche._ + +[666]A celle desconfiture n'avoit nul esté de l'avant-garde; ainsois +avoient tendus leurs pavillons et se reposoient. Voir est que quant il +virent tant demourer après eux l'arrière-garde, grant souspeçon eurent et +grant paour qu'il n'eussent aucun encombrier. Le roy Loys avoit esté en +celle bataille. Mais quant ses gens commencièrent trop à apetisser entour +luy et que les Turs les menoient à leur volenté, ne sçay quels chevaliers +de France y eut qui prisient le roy par le frain de son cheval et le +tirèrent hors de la presse, et sur le sommet d'un haut tertre qui estoit +illec près le menèrent. Là se tindrent à moult petite compaignie jusques à +tant qu'il fust anuité. Mais quant la nuyt fu noire et obscure, il dirent +qu'il ne demoureroient pas là jusques atant qu'il fust jour; ainsois +convenoit qu'il s'en allassent et tenissent aucune voye où qu'elle les +menast. Merveilles estoit le roy à grant meschief et en périlleux estat, +car ses ennemis estoient de toutes pars, et il avoit ses gens perdues, et +nul qui avec luy fust ne sçavoit quelle part tourner. Toutes voies +Nostre-Seigneur envoya son conseil au preud'homme; car il n'avoient guères +avallé de la montaigne quant il virent bien près les feux que ses gens +faisoient où l'avant-garde s'estoit logiée; bien cogneurent que c'estoit +les leurs, si se tirèrent vers eux. Mais autres cronicques[667] dient que +le roy demoura tout seul sur la montaigne, si avoit assez de ses ennemis +entour luy qui forment l'assailloient et ne scavoient mie que ce fust le +roy et il se deffendoit tout à pié moult fièrement, si estoit jà ainsi +comme noire nuit. Lors se traist sous un arbre qui sur la montaigne estoit +et monta dessus et se deffendi ainsi de l'espée moult longuement et moult +fièrement. Toutesvoies les Turs se doubtèrent que secours ne venist de +l'avant-garde, et pour la nuit mesme si se départirent. + + + Note 666: _Guillaume de Tyr, liv. XVI, § 26._ + + Note 667: Celle d'Odon de Deuil, lib. VII.--La fin de cet alinéa + n'est pas dans _Guillaume de Tyr_. + +[668]Quant les chevaliers de l'avant-garde virent leur seigneur venir et il +sceurent certainement la mésaventure si doloureuse qui estoit advenue, si +commencièrent à faire trop grant deul, si ne povoient recevoir nul confort. +Car il n'y avoit guères celluy qui n'eust perdu aucuns de ses amis; il +estoient en grant aventure et n'entendoient sé à plourer non. Et sé les +Turs l'eussent sceu, légièrement les eussent pu tous occire ou prendre. +L'en ne les povoit tenir qu'il n'allassent huchant[669] l'un son père, +l'autre son frère, son cousin, son oncle, chascun ce que il avoit perdu. +Aucuns en recouvrèrent de ceulx qui eschappés s'en estoient et avoient +quises répostailles telles comme il peurent en buissons et en caves[670], +de ceux y eut moult petit envers le nombre des perdus. Ceste chose avint en +l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur Jhésucrist, mil cent quarante-six, au +mois de janvier. + + Note 668: _Gesta Lud. jun., § 14._ + + Note 669: _Huchant._ Le latin dit _ululantes_, et sans doute le + manuscrit original des Chroniques de Saint-Denis portoit _hulant_. + + Note 670: _En buissons et en caves._ «Per dumos et latebras.» + +Dès ce jour en avant commencièrent toutes viandes à faillir en cet ost si +que né homme né cheval ne se scavoient de quoy soustenir, nulle manière de +marchandise ne venoit en leur ost, car il ne trouvèrent nulles gens. Le +grant péril estoit encore de ce que nul qui là fust n'avoit oncques mais +esté en la terre né il ne scavoient où tourner: une heure alloient à destre +et l'autre heure à senestre comme gent esgarée. Au dernier si comme il +pleut à Nostre-Seigneur il passèrent tant de haultes montaignes et de +parfondes vallées que par grans travaux vindrent à la cité de Satelie. +Oncques de Turs n'eurent assaut né encombrier dont il se merveillèrent +trop. + +Satelie est une cité de Griffons qui est à l'empereur de Constantinoble et +siet au rivage de la mer[671]: moult y a bonne terre et plentureuse entour +elle qui cultiver la pourroit; mais à ceux du pays elle ne fait nul bien, +car les Turs qui sont herbergiés emprès la cité en bonnes forteresses les +tiennent si de court qu'il ne peuvent entendre à gaigner ou labourer les +terres. Dedens la cité treuve-l'en assez quanques mestier est, car il y a +belles fontaines et beaux jardins et arbres qui portent toutes manières de +fruit, et beaux lieux et délitables, et de vins y apportent assez les +marchéans par la mer si que il n'y a chierté de rien. Néantmoins elle ne +péust durer sé elle ne rendoit chascun an aux Turs grant treuage. Les +Gregeois l'appellent Atalie, dont la montaigne qui est d'illec dure dès le +mont de l'Issodonne jusques en l'isle de près Cypre, et est appellée en +Grèce Atalique; mais nos François luy misrent nom le Gouffre de +Satelie[672] et ainsi la clame l'on ores communément[673]. Le roy, quant il +eut séjourné une pièce laissa en la ville sa gent à pié. Ses chevaliers et +ses barons prist avec luy et se mist en mer et laissèrent Ysaure et +Sécille[674] à senestre, à dextre mist l'isle de Cypre. Bon vent eurent si +qu'il ne demourèrent guères qu'il arrivèrent au port Saint-Syméon. C'est là +où le fleuve du Far[675] qui par Antioche court, chiet en la mer, delés une +ancienne cité qui a nom Seleuce près d'Antioche à dix milles. + + Note 671: Satalie, autrefois _Attalée_, sur la Méditerranée et à + l'extrémité du golfe de Satalie. + + Note 672: Toute celle phrase si mal rendue n'est intelligible que + dans le texte latin de Guillaume de Tyr: «Hanc nostri idiomatis Græci + non habentes peritiam corrupto vocabulo Sataliam appellant. Undè et + totus ille maris sinus, à promontorio Lissidona usquè in insulam + Cyprum, _Attalicus_ dicitur qui vulgari appellatione _Colphus_ + Sataliæ nuncupatur.» + + Note 673: _Gesta Lud. jun., § 15._ + + Note 674: _Sécille._ _Cilicie._ + + Note 675: _Farci fluvius_, traduisent ridiculement les _Gesta. Fauces + Orontis_, dit très-bien le latin de _Guillaume de Tyr_. + + +XI. + +ANNEE: 1147. + +_Coment le prince d'Antioche reçut le roy de France et ses gens en sa cité, +moult honnorablement, et puis le voult traïr._ + + +[676]Raimons le prince d'Antioche oï la nouvelle que le roy Loys de France +estoit arrivé en sa terre et près de luy: grant joye en eut, car il avoit +moult désirée sa venue. Il prist avec luy des greigneurs barons de sa terre +et belle compaignie d'aultres gens et luy alla au devant: grant joye luy +fist et grant honneur, dedens la cité d'Antioche le mena luy et toute sa +gent. Le clergié et le peuple de la ville le receurent à procession moult +honnorablement et liement. Le prince se péna de faire quanqu'il cuida qui +deust plaire au roy. En France mesme quant il oï dire qu'il estoit croisié +luy avoit-il envoié grans présens et riches joyaulx pour ce qu'il avoit +espérance que par l'ayde des François il deust conquerre cités et chasteaux +sur ses ennemis et croistre bien en loing la puissance de la cité +d'Antioche, bien cuidoit estre seur que la royne de France Alienor luy +deust aydier et mettre son seigneur en telle volenté; cuar ele venoit en +celui pélerinage, et estoit niepce le prince, fille de son frère ainsné le +conte Guillaume de Poictiers. De tous les barons de France qui avec le roy +estoient venus n'en y eut oncques nul à qui le conte ne fist grant honneur; +et donna grans dons à chascun selon ce qu'il estoit. Par les hostels les +alloit veoir, de parolles s'acointa à chascun moult honnorablement et +débonnairement. Tant se fioit en l'ayde du roy qu'il luy fu jà advis que +les cités de Halape, Césaire et les autres forteresses aux Turs qui près de +luy estoient venissent légièrement en sa main. Sans faille ce peust bien +estre advenu qu'il pensoit, sé le roy eust eu volenté de ce enprendre, car +les Turs avoient grant paour de sa venue, si qu'il ne pensoient mie à tenir +contre luy leurs forteresses, ainsois avoient certain propos de tout +laissier et de fouyr s'il adressoit celle part. + + Note 676: _Guill. de Tyr, liv, XVI., § 27._ + +Le prince qui la volenté le roy avoit essaiée par plusieurs fois privéement +n'y trouvoit mie ce qu'il voulsist. Un jour vint à luy devant ses barons et +luy fist les requestes au mieulx qu'il sceut. Maintes raisons luy monstra +que s'il vouloit à ce entendre, moult feroit grant proffit à son ame et +acquerroit la louenge du siècle, et la crestienté accroistroit de trop +grant chose. Le roy se conseilla et puis luy respondi qu'il estoit voué au +sépulcre, et que mesmement pour là aller s'estoit-il croisié et que depuis +qu'il estoit parti de son pays il avoit eu mains encombriers, pour ce +n'avoit talent de prendre nulles guerres jusques atant qu'il eust son +pellerinage parfait; et après ce, il orroit volentiers parler le prince et +les autres barons de la terre de Surie, et par leur conseil feroit à son +pouvoir le profit de la besongne Nostre-Seigneur. + +Quant le prince oï qu'il ne feroit rien vers luy de ce qu'il pensoit, trop +le prist à mal. Et tant comme il put pourchassa contre le roy et de le +courroucier se péna en toutes manières, si que la royne sa femme mist-il en +tel point qu'elle le voulut laissier et se départir de luy. Maintes gens +firent assavoir au roy que le prince luy pourchassoit mal. Tantost eut +conseil à ses hommes celéement et par leur accord s'en yssi de nuit de la +cité d'Antioche si que ne le sceurent pas tous; dont n'eut mie telle +procession au départir comme il avoit eu à l'entrée. Assez y eut gens qui +dirent par la terre[677] que le roy n'avoit pas fait son honneur de s'en +partir ainsi du pays. + + Note 677: L'auteur des _Gesta_ ajoute: _Nec immerito_. Et Guillaume + de Tyr semble pencher pour cette opinion défavorable. Nos chroniques + ont jugé convenable de passer ce que dit d'Alienor Guillaume de Tyr: + «Uxorem enim in idipsum consentientem, quæ una erat de fatuis + mulieribus, aut violenter, aut occultis machinationibus, ab eo rapere + proposuit. Erat... mulier imprudens, et contra dignitatem regiam + legem negligens maritalem, tori conjugalis fidem oblita.» + (Lib. XVI, c. 27.) + + +XII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment l'empereur d'Alemaigne s'en parti de Constantinoble, li et son ost +qui remés li fu, et ala parfaire son pélerinage en la sainte cité de +Jherusalem._ + + +[678]Conrat l'empereur d'Allemaigne avoit séjourné tout l'iver en la cité +de Constantinoble et l'empereur Manuel luy avoit assez fait mains +compaignies et mains honneurs, si comme il afferoit à si haut homme. Quant +le nouveau tems fu venu, l'empereur Conrat eut volenté de parfaire son +pellerinage et d'aller en Jhérusalem. L'empereur Manuel luy fist +appareiller la navie telle comme elle avoit mestier à luy et à ses gens; +grant plenté de riches dons luy envoya au départir. Il entra en mer et les +barons avec luy qui demourés estoient. Si eurent bon vent si que il ne +demoura guères qu'il arrivèrent au port d'Acre. En la ville séjournèrent un +peu, et puis montèrent ès chevaux et vindrent en Jhérusalem. Le roy +Baudouin et le patriarche Foucher luy vindrent au devant à grant compaignie +de chevaliers, de barons et de bourgeois. Les clercs furent revestus et le +menèrent à procession dedens la cité, le peuple le receut à grant joye. + + Note 678: _Gesta Lud. jun., § 16.--Guill. de Tyr., lib. XVI, § 28._ + +En celle saison mesme arriva au port d'Acre un vaillant homme du royaume de +France bon crestien et de grant cuer, conte de Tholouse; Alphons avoit nom, +fils le bon conte Raymont qui fu si bon prince et fist de si grans euvres +au premier ost des barons quant il prisdrent Antioche et Jhérusalem. Moult +avoit-on cestui attendu longuement en la terre de Surie. Car il avoient +espérance qu'il leur deust tenir grant lieu contre les ennemis de la foy. +De soy estoit-il saige et de grant emprise; mais encore l'honnouroit-on +plus en la terre de Surie pour son père que pour luy. Grans biens eust fait +au pays, mais trop tost fu désavancié: car quant il vint d'Acre pour aller +en Jhérusalem pour véoir le sépulcre et les autres sains lieux, et vint en +la cité de Césaire qui siet en la marine, illecques un fils du déable, l'en +ne scet qui ce fu né pour quoy il le fist, mais il l'empoisonna de venin +qu'il mist en sa viande. Tantost fu mort le preudomme; grant deul en firent +riches et povres par toute Surie. + + +XIII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment le roy de France vint en Jhérusalem pour son voiage acomplir. Et +coment il firent une assemblée en la cité de Acre, pour traitier du preu de +la crestienté._ + + +[679]En la cité de Jhérusalem vint la nouvelle que le roy de France estoit +parti d'Antioche et s'en venoit tout droit vers la terre de Triple. Le roy +de Jhérusalem eut conseil à ses barons et envoya contre luy le patriarche +Foucher, pour luy prier et requerre que sans demourance se tirast vers la +saincte cité où l'empereur d'Allemaigne et le roy Baudouin l'attendoient. +Sans faille il s'attendoient et se doubtoient que le prince d'Antioche ne +s'accordast à luy et le fist retourner vers la sienne terre, ou que le +conte de Triple qui son cousin estoit ne le fist demourer en son pays. La +terre qui oultre mer estoit que les crestiens tenoient à ce jour estoit +toute partie en quatre baronnies. La première estoit devers midi, c'estoit +le royaume de Jhérusalem qui commençoit d'un ruisseau qui est entre Gibelet +et Barut[680]; ce sont deux cités de la terre de Fenice qui sient en la +marine: et finist ès désers qui sont oultre le Daron, si comme l'en va vers +Egypte. Je appelle le royaume baronnie, pour ce qu'il estoit ainsi petit. +La seconde baronnie estoit devers Bise, c'estoit la conté de Triple, et +commencoit au ruisseau que je vous ay dit[681], et duroit jusques à un +autre ruisseau qui est entre Marlenée[682] et Valenie, ce sont deux cités +près de la marine. La tierce estoit la terre d'Antioche qui commençoit de +ce dernier russel et duroit vers soleil couchant jusques à la cité de Tarse +en Sécile[683]: la quarte baronnie estoit la conté de Roches qui commençoit +d'une forest que l'en appelle Marris et duroit devers Orient oultre le +fleuve d'Eufratte jusques en Payennie. Ces quatre princes estoient grans +hommes et puissans. + + Note 679: _Gesta Lud. jun._, § 17.--_Guill. de Tyr., lib._ XVI, § 29. + + Note 680: Les anciennes villes de _Biblos_ et _Beryte_. + + Note 681: L'ancien _Tamyras_. + + Note 682: _Marlenée._ Les Gesta disent _Marnelia_, et Guillaume de + Tyr _Maraclea_; ce doit être _Margat_. L'ancienne _Marathus-Valenie_, + l'ancienne _Balanca_. + + Note 683: _Secile._ Cilicie.--_Roches._ Edesse. + +Quant il oïrent parler premièrement de la venue l'empereur d'Allemaigne et +du roy de France, chascun d'eux eut grant espérance que par la venue d'eux +peust bouter ses ennemis les Turs arrières, et les termes de son povoir +mettre bien avant; car n'y avoit celluy d'eux tous qui n'eust en sa marche +bien près de Turs et bonnes cités et fortes que désiroient moult à +conquerre s'il eussent peu. Et pour ce estoient tous en grant suspens pour +eux accroistre; et chascun avoit envoyé lettres et riches joyaux à ces deux +grans princes et aux barons mesmes pour les attraire vers soy. Le roy +Baudouin cuidoit avoir meilleur droit en ce que le roy de France venist +vers luy que les autres n'avoient, car il estoit parti de son pays pour +visiter les sains lieux de Jhérusalem, d'autre part l'empereur estoit jà là +qui l'attendoit. Si estoit droit doncques que le roy deust plus tost aller +là que demourer ailleurs pour son pellerinage parfaire, et prendre conseil +entre luy et l'empereur des besongnes de la crestienté. Toutes voies pour +ce qu'il se doubtoit que les autres barons ne le receussent, envoya-il à +luy le patriarche, si comme je vous ay dit, qui luy monstra moult bien par +maintes raisons qu'il devoit mieux aller en Jhérusalem qu'ailleurs. Le roy +le creut et s'en alla sans demourance jusques en Jhérusalem. Là le +receut-on à moult grant feste: tous ceux de la ville luy yssirent hors à +l'encontre et mesmement les clers à toutes les processions. + +Le roy et les autres barons le menèrent par les sains lieux qu'il avoit +moult désiré à véoir. + +Quant il eut faites ses oroisons, à son hostel le menèrent qui fu riche et +habandonné. La court fu plenière et habondant de toutes choses[684]. Le +lendemain prindrent conseil l'empereur, le roy de France et le roy de +Surie, le patriarche et les autres qui là estoient, des affaires de la +terre, coment il seroient menés. Et par la volenté de tous fu accordé que +l'en prist un jour qu'il assemblassent tous en la cité d'Acre et +regardassent tous en quelle manière il pourroient mieux faire le preu de la +crestienté. Le jour vint, si s'assemblèrent tous les grans hommes qui venir +y peurent. + + Note 684: _Gesta Lud. jun._, § 18. + + +XIV. + +ANNEE: 1147. + +_Des noms de ceulx qui furent à ceste assemblée en Acre, pour faire la +besoigne Nostre-Seigneur._ + + +[685]Conrat l'empereur d'Allemaigne fu à ce parlement et messire Othes son +frère qui preux estoit et clerc, et évesque de Frisingue; Estienne évesque +de Mez en Loheraine; Henry évesque de Toul frère le conte Thierry de +Flandres; Theodins qui né estoit de Thiesche terre, évesque de Port[686], +qui par le commandement l'apostole estoit légat en l'ost l'empereur. Des +princes de l'empire y fu Henry duc d'Ostrice frère l'empereur et un autre +duc qui avoit nom Guelphes, riche homme et puissant; Ferry le duc de Souave +nepveu de l'empereur, fils de son frère ainsné qui fu empereur, et bien +gouverna l'empire par sens et par vigueur; Hernault le marquis de Véronne +et Bertous de Andes qui puis fu duc de Bavière; Guillaume le marquis de +Montferrat serourge l'empereur; le conte de Blandras qui avoit la seur au +marquis Guillaume espousée; ambeduis estoient haulx hommes de Lombardie. +Tous furent avec l'empereur, des autres y eut assez. + + Note 685: _Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 1. + + Note 686: _De Port._ «Portuensis.»--_Tiesche._ Allemande. + +De l'autre part fu Loys le roy de France, et Geuffroy l'évesque de Lengres, +Arnoul évesque de Lisieux, Guillaume de Florence prestre cardinal de +l'églyse de Rome, au titre Sainte Chrysogone, légat du pape en l'ost du roy +de France; le conte Robert du Perche qui estoit frère le roy; Henry le fils +du viel conte Thibaut de Champaigne, jeune homme vaillant et large et de +grant cuer, et avoit à femme la contesse Marie fille le roy de France. Avec +eux estoit le conte Thierry de Flandres, riche prince et puissant, serourge +estoit le roy Baudouin. Si estoit là Yves de Neesle en l'éveschié de Noyon, +un home biaus et saige; mains autres preudomes eut du royaume de France que +l'on ne peut mie tous nommer. De la terre d'outre mer fu le roy Baudoin et +sa mère la bonne dame, saige et vigoreuse et de bonne contenance. Évesques +y avoit assez; il y fu Fouchier le patriarche de Jhérusalem, Baudouin +archevesque de Césaire, Robert archevesque de Nazareth, Roger évesque +d'Acre, Bernard évesque de Saiette, Guillaume évesque de Baruth, Adan +évesque de Belinas[687], Girard évesque de Bethleem, Robert maistre du +temple, Raymont maistre de l'ospital. + + Note 687: _Belinas._ L'ancienne _Panéas_. + +Des barons y furent Manassier, le connestable le roy Baudouin, Elinans de +Tabarie, Gérard de Saiette, Gaultier de Césaire, Payen sire de la terre +outre le fleuve Jourdain, Hunfrois de Thoron, Guillaume de Baruth. Assez en +y eut d'autres qui tous estoient assemblés dedens la cité d'Acre pour +prendre conseil en quelle partie on pourroit mieux faire la besongne +Nostre-Seigneur de affébloier ses ennemis et de croistre le povoir des +crestiens. + + +XV. + +ANNEE: 1147. + +_Coment le conseil fu pour aler assegier la cité de Damas._ + + +[688]Maintes paroles y eut dites en ce conseil et pluseurs raisons +monstrées, pour mener l'ost des crestiens en diverses parties. Mais au +dernier s'accordèrent tous à une chose et fu ferme le conseil à ce que on +iroit assegier la cité de Damas. Le ban fu crié que à un jour qui fu mis +venissent tous appareillés, chascun selon son povoir, en la cité de +Tabarie. Ce fu en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent +quarante-sept, le quinzième jour de may. Ces haulx hommes qui venus +estoient en pellerinage et les autres du royaume de Jhérusalem, et tous à +cheval et à pié, vindrent en la cité de Tabarie[689] qui est appellée en +l'évangile Césaire Phelippe. La vraye croix fu là apportée, si comme il +estoit de coustume au temps de lors, car elle alloit la première ès grans +besongnes. Illec parlèrent les grans hommes à ceux de la terre qui bien +sçavoient l'estre du païs et mesmement la situation de la cité de Damas. +Ceux donnèrent conseil aux barons que on mist peine que les jardins de +Damas fussent premièrement pris, car il ataignoient une grande partie de la +ville et moult y a grant forteresse où les Turs de la ville se fioient +trop. Bien sembloit estre voir que sé l'en povoit les jardins prendre, la +cité ne se tendroit pas longuement. Le lendemain il murent tous ensemble et +passèrent le mont de Libane qui est moult renommé en l'Escripture, et si +est entre ces deux cités Belinas et Damas. Et quant il furent descendus de +celle montaigne il vindrent jusques à une ville qui a nom Daire. Illec se +logièrent tous ensemble. Moult fu beau l'ost à veoir, car il y avoit grant +plenté de pavillons tous neufs et de maintes manières. Près estoient de la +cité de Damas à quatre lieues ou à cinq, si qu'il povoient véoir tout +plainement la ville. Les Turs mesmes qui dedens estoient montoient ès murs +et sur les tours, pour regarder l'ost dont il avoient trop grant paour. + + Note 688: _Gesta Lud. jun._, § 19.--_Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 2. + + Note 689: Il falloit ajouter avec le _Guill. de Tyr_ latin: _Et de là + à Panéas qui est_, etc. + + +XVI. + +ANNEE: 1147. + +_Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de Damas par les +jardins, dont il orent moult à faire._ + + +[690]Damas est la greigneur cité d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui +est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit: Le +chief de Surie Damas un sergent d'Abraham la fonda qui estoit appellé +Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de quoy la terre +est are[691], stérile et brehaigne, sé ce n'est tant comme les +gaigneurs[692] la font fertille et plentureuse, par un fleuve qui descent +de la montaigne qu'il mènent par conduis et par chaneaus, là où mestier +est, devers la partie d'orient. Ès deux rives de ce fleuve croist moult +grant plenté d'arbres qui portent fruit de toutes manières. Si comme il fu +jour et l'ost des crestiens fu armé ainsi comme il estoit devisé, de toutes +leur gens ne firent que trois batailles. Le roy d'oultre mer avoit la +première, pour ce que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins +estranges qui y estoient venus. La seconde fist le roy de France pour +secourre, sé mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L'arrière +garde fist l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière +s'en allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part +dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent bien +quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si espés que ce +sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin clos de murs +de terre: car en ce pays n'a mie plenté de pierres. Les sentiers y sont +moult estrois d'un vergier à autre; mais il y a une commune voye qui va à +la cité où va à paine un homme atout son cheval chargié de fruit. De celle +part est la cité trop forte pour les murs de pierres dont il y a tant et +pour les ruisseaux qui cueurent par tres-tous les jardins et pour les +estroictes voyes qui sont bien clouses deçà et delà. Accordé fu que par là +s'en iroit tout l'ost vers la cité pour deux choses: l'une ce fu que sé les +jardins estoient pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise; +l'autre si fu qu'il y avoit là grant plenté du fruis tous meurs par les +arbres qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part +couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour les +chevaux. + + Note 690: _Gesta Ludov. jun._, § 20.--_Guill. de Tyr, liv._XVII, § 3. + + Note 691: _Are._ Aride. + + Note 692: _Gaigneurs._ «Agricolæ.» + +[693]Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins: +mais trop y eut grant force à aller par là; car derrière les murs de terre, +deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turs qui ne finoient de +traire par archières qu'il avoient faictes espesséement, et à ceux ne +povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux qui se mettoient +appertement en la voye contre eux et leur deffendoient le pas, car tous +ceux qui povoient armes porter s'estoient mis hors et deffendoient à leur +povoir que nos gens ne guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en +lieux bonnes tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient +fait faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir +leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers qui +grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces tournelles, +on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à grant meschief: +souvent les feroit-on de glaives par les archières des murs de terre qui +estoient deçà et delà. Assez en occirent en celle manière et hommes et +chevaux, si que maintes fois se repentirent les barons de ce que il avoient +empris asseoir la ville, de celle part. + + Note 693: _Gesta Lud. jun._, § 21. + + +XVII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment les nos gaignièrent les jardins et le fleuve à grant paine et +chacièrent les Tiers dedens la cité._ + + +[694]Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien +virent qu'il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville, sans +trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et +commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turs qu'il +trouvèrent dedens la closture de ces mars sourprisrent, si qu'il ne les +laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en occirent assez et +mains en retindrent pris. Ainsi le firent les nostres ne sçay en quans +lieux. + + Note 694: _Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 4. + +Quant les Turs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les +nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop furent +espovantés; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins laissièrent et s'en +fouirent à grans routes dedens la cité. Lors allèrent les nostres tout à +bandon[695] parmi les sentiers; mais les Turs s'estoient bien pensés que +les nostres auroient mestier de venir au fleuve pour abeuvrer eux-mesmes et +leurs chevaux: et pour ce, si tost comme il s'apperceurent que la cité +seroit assiégée de celle partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve +d'archiers et d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder +que les nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy +Baudouin eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au +fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il approchèrent, +bien leur fu contredicte l'eaue et furent par force les nostres reboutés +arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner l'eaue; aux Turs +assemblèrent et fu l'assault aspre et fier; mais les nostres furent +reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à tout sa bataille et +attendoit pour secourre aux premiers quant mestier en seroit et qu'il +seroient las. L'empereur, qui venoit derrière, demanda pourquoi il estoient +arrestés; et l'en luy dist que la première bataille s'estoit assemblée aux +Turs qu'il avoient trouvé hors de la ville. + + Note 695: _A bandon._ A qui mieux mieux. + +Quant les Thiois qui peu scevent de tous atiremens d'armes et sont une gens +qui rien ne peuvent souffrir[696] oïrent ce, tantost se désordonnèrent et +coururent tous à desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy +de France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu'il vindrent aux +poignéis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et misrent +les escus devant eux, et tindrent les longues espées, asprement coururent +sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister et ne demoura guères +qu'il laissièrent l'eaue et se misrent dedens la ville[697]. L'empereur +fist à celle venue un coup de quoy l'on doit à tousjours mais parler; car +un Turc le tenoit moult de près qui estoit armé de haubert. L'empereur fu à +pié et tenoit en sa main une moult bonne espée. Il féri le Turc entre le +col et la senestre espaule, si que le coup descendi parmi le pis au destre +costé. La pièce chéi qui emporta le col et la teste et le senestre bras. +Les Turcs qui ce virent ne s'arrestèrent plus illec, ainçois s'en fouirent +en la ville. Quant il racomptèrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il +n'y eut si hardi qui n'eust paour, si que tous furent désespérés qu'il ne +se peussent tenir contre telles gens. + + Note 696: Le traducteur transforme en reproche une observation de + Guillaume de Tyr qui n'avoit pas ce caractère: «Imperator... tam ipse + quam sui de equis descendentes et facti pedites (sicut mos est + Theutonicis, in summis necessitatibus, bellica tractare negotia).» + + Note 697: _Gesta Ludov. jun._, § 22. + + +XVIII. + +ANNEE: 1147. + +_Coment l'ost fu délogié des jardins par le conseil d'aucuns princes +desloyaux et traitres de Surie qui firent entendant qu'il prendroient la +cité de l'autre part, dont elle n'avoit garde de assaut._ + + +[698]Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaignés tout à délivre[699]. +Lors tendirent leur pavillons entour la cité. Grant doutance eurent les +Sarrasins en toutes manières; si montèrent sus les murs et regardèrent +l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logié. Bien se pensèrent que si +grans gens avoient bien povoir de conquerre leur ville. Paour eurent moult +grant qu'il ne fissent aucune saillie soudainement par quoy il entrassent +dedens et les occissent tous. Pour ce prisrent conseil entre eux et fu +accordé que par toutes les rues de la ville de celle partie où le siège +estoit, l'en mist de bonnes barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce +le firent que sé les nostres se mettoient dedens, tandis comme il +entendroient à copper les barres, que les Turs s'en peussent aller par les +portes et mener à sauveté leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il +n'eussent mie couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il +estoient à meschief, quant il s'atournoient jà à fouir[700]. Assez estoit +légière chose de faire si grant fait que de prendre la cité de Damas, sé +Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les péchés de la crestienté +et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose à faire et +acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la malice au déable +qui cueurt tousjours et est preste à mal destourba celle haute besongne. +Mains Sarrasins y avoit jà qui avoient troussé toutes les choses qu'il +prétendoient à emporter quant il s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la +cité se pourpensèrent que des barons de la terre y avoit mains qui estoient +de trop grant convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui +là estoient assemblés ne vaincroient-il mie par bataille, pour ce voulurent +essayer à vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si envoyèrent à ces gens +leur avoir qui est moult grant et leur promisrent et bien leur asseurèrent +que ainsi le feroient comme il leur promettoient, s'il povoient tant faire +que le siège se partist d'illec. Bien est voir que ces barons furent de la +terre de Surie; mais leur lignaiges né leur noms né les terres que il +tenoient ne nomme pas l'ystoire[701], espoir, pour ce qu'il y avoit encore +de leur hoirs qui pour rien ne l'eussent souffert. Ces barons qui avoient +empris le mestier Judas de pourchascier la traïson contre Nostre-Seigneur +vindrent à l'empereur et au roy de France et au roy de Jhérusalem qui moult +les créoient et leur disrent que ce n'avoit pas esté bon conseil d'assiéger +la cité par devers les jardins, car elle y estoit plus forte à prendre que +de nulle autre partie: pour ce disrent qu'il requeroient à ces grans +seigneurs et leur louoient en bonne foy que avant qu'il gastassent là leurs +peines et perdissent leur temps, il feroient l'ost remuer et asseoir la +cité en ce costé qui estoit tout droit contre celluy qu'il avoient assis. +Car, si comme il disoient, ès parties de la ville qui sont contre Orient et +contre Midi n'avoit né jardin né arbre qui destourber les péust à venir là; +le fleuve n'y couroit mie qui fust fort à gaigner. Les murs estoient illec +bas et fèbles, si qu'il n'y convenoit jà engins à drecier, ainsois pourroit +bien estre pris de venue. + + Note 698: _Guillaume de Tyr, liv._ XVII, § 5. + + Note 699: _A delivre._ Sans réserve aucune. + + Note 700: _Gesta Lud. jun._, § XXIII. + + Note 701: C'est-à-dire: Guillaume de Tyr. + +Quant les princes et les autres barons les oïrent ainsi parler, bien +cuidièrent qu'il le déissent en bonne foy et en bonne entencion. Si les +creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et +suivissent les barons qu'il leur nommèrent. Les traitres se misrent devant; +tout l'ost menèrent près de la ville jusques à tant qu'il furent en la +partie de quoy il scavoient de vray qu'elle n'avoit garde d'assaut et où +l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si qu'il ne pourroient +illec longuement demourer. Là demourèrent les barons et les princes et +firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent guères demouré en celle place +qu'il s'apperceurent certainement que trahis estoient et que par grant +malice les avoit-on fait illec venir: car il avoient perdu le fleuve de +quoy si grant plenté de gens ne se povoient passer; et aussi les fruis des +jardins dont il avoient assez aise et délit. + + +XIX. + +ANNEE: 1147. + +_Coment l'ost des Crestiens, vilainement traï, laissa le siège de Damas +pour la grant souffraite qu'il orent de vivres._ + + +[702]Viande commença du tout à faillir en l'ost, si que tous en eurent +grant souffrete et mesmement les pélerins des estranges terres: car il n'en +povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement garnis pour ce +que on leur avoit fait entendant que la cité seroit prise où il en +trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en nulle manière, ce +disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guères chargier de viandes. Quant il +se virent en tel point que toutes choses leur failloient qui mestier leur +avoient, trop furent courroucés et esbahis, né ne s'entremirent oncques +d'assaillir la ville, car ce eust esté paine perdue, et aussi de retourner +en la place où il se logièrent premièrement n'eust pas esté légière chose: +car si tost comme il furent partis, les Turs issirent hors hastivement +illec et tant y firent de barres de fors bois espès et longs, où il misrent +si grant plenté d'archiers et d'arbalestriers que ce eust esté plus légière +chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du demourer en la +place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car il ne povoient avoir +né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent ensemble le roy de France et +l'empereur, et disrent que ceux de la terre en la foy desquels et en la +loyauté il avoient mis leur corps et leur hommes pour la besongne +Jhésucrist, les avoient trahis très desloyaument et les avoient amenés en +ce lieu où il ne povoient faire le profit de crestienté né leur honneur. +Pour ce s'accordèrent tous qu'il s'en retournassent d'illec el bien se +gardassent désormais de traïson. + + Note 702: _Gesta Lud. jun., § XXIV.--Guill. de Tyr., liv. XVII, § 6._ + +En telle manière s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus +puissans de crestienté qui riens n'y firent à celle fois qui fust +profitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à +desplaire à ces grans hommes les besongues de la saincte terre né riens ne +vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient tout en appert +aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre les cités; car néis +les Turs y valoient mieux qu'il ne faisoient. Jusques au temps que celle +chose fust ainsi avenue demouroient volentiers les gens de France et assez +légièrement au royaume de Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais. +Mais depuis ce temps ne peurent estre si d'accord à ceux du pays comme il +estoient devant; et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en +retournoient-il au plus tost qu'il povoient. + + +XX. + +ANNEE: 1147. + +_Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite; et coment +toute la baronie fu mal encoragié vers ceux de Surie, qui ceste grant +félonnie avoient pourchacié._ + + +[703]Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux +saiges hommes qui avoient esté a celle besongne pour savoir certainement +coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et pourparlée. Celluy +mesmes qui ceste hystoire fist[704] le demanda pluseurs fois à maintes gens +du pays: diverses raisons en rendoit-on. Les uns disoient que le conte de +Flandres fu plus achoisonné[705] de ceste chose que nul autre, non pas pour +ce qu'il en sceust rien né qu'il consentist la traïson, car si tost comme +il vit que les jardins de Damas estoient gaingnées et le fleuve pris par +force, bien luy fu avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors +vint à l'empereur et au roy de France et au roy Baudouin et leur pria moult +doucement qu'il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise +et conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui +bien s'i accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit et +loyaument et bien guerroierait leur ennemis. + + Note 703: _Gesta Lud. jun., § XXV.--Guill. de Tyr., lib. XVII, § 7._ + + Note 704: C'est-à-dire: Guillaume de Tyr, dont on reproduit + exactement le sommaire. «Memini me frequenter interrogasse et sæpius + prudente-viros.... ut compertum historiæ mandarem præsenti, quænam + tanti mali causa fuerit.... Quorumdam erat opinio quod comitis + Flandrens sium factum quoddam occasionem præstiterat huic malo....» + + (Will. Tyr., lib. XVII, c. 7.) + + Note 705: _Achoisonné._ Inculpé, soupçonné. + +Quant les barons de Surie l'oïrent dire, grans courroux en eurent et grant +desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son pays et +estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle manière l'un +des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. Mieux leur sembloit, +sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine, que l'un d'eux la déust +avoir. Car il sont tousjours en contens et en plais aux Sarrasins et, quant +les autres barons retournent en leurs pays, il ne se meuvent, car il n'ont +riens ailleurs. Et pour ce qu'il leur sembloit que celluy voulsist tollir +le fruit de leur travail, plus bel leur estoit que les Turs la tenissent +encore qu'elle fust donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber +s'accordèrent à la traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont +d'Antioche qui trop estoit malicieux, puis que le roy de France se fu parti +de luy par mal, ne cessa de pourchascier à son povoir coment luy rendroit +ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons de Surie qui +estoient ses acointes et leur pria de cuer qu'il missent toute la paine +qu'il pourroient à destourber la louenge et le pris du roy, si qu'il ne +fist chose qui honnorable fust. Par sa prière avoient-il ce pourchascié. + +Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par +grant avoir que les Turs donnèrent aux barons fu celle desloyauté faicte. + +[706]Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si +grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le royaume +de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces grans hommes +s'en furent partis si fu assigné un grant parlement où assemblèrent tous +les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne chose seroit qu'il +fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust honnouré et par quoy l'en +parlast d'eux à tousjours mais en bien. Illec fu ramentu que la cité +d'Escalonne estoit encore au povoir des mescréans, qui séoit au milieu du +royaume, si que sé l'en la vouloit assiéger, de toutes pars pourroient +venir viandes en l'ost pour quoy ce seroit légère chose de prendre la +ville, qui longuement ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu +parlé entre eux de celle chose. Mais rien n'en fu accordé pour ce qu'il y +avoit destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiéger cités en +Surie. Si n'estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de France +et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la terre, quant il +véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes avoient trahi, et le +commun proffit destourbé et empeschié, si comme il apparut devant Damas. Il +sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist rien faire de sa besongne par ses +gens, et se départist le parlement ains que nulle riens y eut empris. + + Note 706: _Gesta Lud. jun._, § 26. + + +XXI. + +ANNEE: 1150. + +_Coment l'empereur d'Allemaigne s'en parti tantost de Jhérusalem, et s'en +ala en son païs; et le roy de France, quant il ot là séjourné un an, s'en +vint en France._ + + +[707]L'empereur Conrat vit que l'afaire de la terre d'oultre mer estoit en +tel point que ne povoient pas bien estre les barons d'un accord de faire né +d'emprendre chose qui vaulsist, si que les preud'hommes disoient que +c'estoit hayne de Dieu; et il avoit assez à faire d'entendre à gouverner +son empire. Pour ce fist appareiller sa navie, et prist congié de ceux qui +demouroient et s'en entra ès nefs et s'en revint en son pays. Mais ne +vesqui-il mie plus de deux ans ou de trois, ainsois mourut en la cité de +Paembert[708] et enterré moult honnorablement en la maistre églyse de +l'éveschié. Moult fu bon prince, piteux et débonnaire, grant de corps, fort +et biau chevalier, bon et hardy, bien entéchié de toutes choses. Ferry son +nepveu duc de Souave de qui vous oïstes dire qu'il estoit allé en ce +pellerinage avec son oncle, fu empereur après luy. Jeune homme estoit, mais +de trop grant manière fu saige et vigoreux. + + Note 707: _Gesta Lud. jun., § 27.--Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 8. + + Note 708: _Paembert._ Les _Gesta_ écrivent: _Paembort_. C'est + _Bamberg_, en Franconie. + +[709]Le roy Loys de France quant il eut demouré en la terre un an entier et +ce vint au terme que on appelle au pays le passaige de mars, si fu en +Jhérusalem le jour de Pasques et sa femme et ses barons. Puis prist congié +au roy Baudouin, au patriarche et aux autres de la terre[710]. Les nefs +furent appareillées et il entrèrent ens, sans destourbier s'en vindrent en +France. Après ce que il fu revenu ne demoura pas longuement que la royne +Aliénor se délivra d'une fille qui eut nom Aalis. + + Note 709: Ici, l'édition des _Historiens de France_, tome XII, + p. 201, termine la lacune qu'elle a laissée dans le texte des + _Chroniques de Saint-Denis_. + + Note 710: A compter de là, nos chroniques quittent Guillaume de Tyr + et reviennent à l'_Historia gloriosi regis Ludovici VII.--Hist. de + France, t. XII_, page 127. + + +XXII. + +ANNEE: 1150. + +_Coment le roy aida Henry, fils le conte d'Angiers, à conquerre +Normandie, et cil li en fist hommaige; et coment il se révéla contre luy._ + + +Après ce que le roy Loys fu repairié de la voye de la terre d'oultre mer ne +demoura pas moult que Jouffroy le conte d'Anjou et Henry son fils qui +depuis fu roy d'Angleterre vindrent devant le roy de France et firent leur +complainte du roy Estienne d'Angleterre, et luy monstrèrent que il leur +tolloit par sa force le duchié de Normandie et le royaume d'Angleterre. Et +le roy qui vouloit tenir à droit tous ceux qui soubs luy estoient si comme +il appartient à dignité de roy, et garder à chascun sa droicture, manda ses +osts et entra en Normandie et la prist et puis la rendit à Henry le fils au +conte d'Angiers et puis le receut à homme lige de celle terre mesme. Et +celluy Henry, pour ceste bonté et ceste ayde que le roy luy avoit faicte, +luy donna par ottroy de son père le Vouquessin Normant qui est entre +Epte[711] et Andelle tout quittement. En celle terre sont ces chasteaux et +forteresses: Gisors, Néauffle, Estrepagny, Dangu, Gamaches, Haracheville, +Chasteauneuf, Baudemont, Bray, Tornay[712], Bucaille, Nogent sur Andelle. + + Note 711: «Inter _Itam_ et Andelam.» C'est bien l'Epte, et non pas + l'_Iton_, comme a traduit sans réflexion M. Guizot. + + Note 712: _Tornay._ L'_Hist. glor. regis Lud._ porte _Tornucium_. + C'est donc plutôt _Tourny_, aujourd'hui village à trois lieues des + Andelys, que _Gournay_, d'après la leçon préférée par dom Brial. + +Par ceste manière que vous avez oï restora et rendi le roy Loys Normandie +au tricheur Henry, né pas n'apperceut la tricherie et la desloyauté qu'il +luy basti depuis et pourchassa. Car l'ystoire racompte qu'il se contint +vers luy selon le proverbe au villain qui dit que quant plus on essauce +felon et desloyal de tant plus s'enorgueillist. + +En ceste manière ouvra celluy Henry vers le roy Loys son seigneur qui duc +de Normandie l'avoit fait; et comme orgueilleux et rebelle refusa à faire +et prendre droit en sa court. Le roy qui ceste chose prist en grief et en +eut grant desdaing s'en alla à grant ost au chasteau de Vernon et le prist; +puis en tolli un autre qui a nom le Neuf-Marché. Au derrenier quant celluy +tricheur Henry vit qu'il ne pourvoit durer, si se tourna à mercy en la +manière de tricherie de Regnart; et faignit vraye humilité affin qu'il +peust recouvrer ce qu'il avoit perdu: et promettoit faulsement que jamais, +jour qu'il vesquist, ne dresseroit la teste vers son seigneur. Et le roy +qui tousjours fu doux et débonnaire luy monstra lors mesme sa grant +débonnaireté, car il luy rendit les deux chasteaux qu'il luy avoit tolu. + + +XXIII. + +ANNEE: 1152/1154. + +_Coment le roy fu desparti d'Aliénor, sa femme, pour cause de lignage, et +coment il espousa une autre qui eut nom Constance, fille l'empereur +d'Espagne._ + + +Après ce avint que je ne scay quels gens du lignage le roy vindrent à luy +et luy firent entendant, si comme voir estoit, qu'il y avoit lignage entre +luy et la royne Aliénor et que près estoient du monstrer par serment. Et +quant le roy oï ce, il respondi que contre Dieu né contre saincte églyse ne +la vouloit-il pas tenir à femme. Et pour ceste chose enquerre fist le roy +assembler au chasteau de Baugency le mardi devant Pasques-flouries Huon +l'archevesque de Sens, et fu en celle assemblée Sances l'archevesque de +Rains et Hues celluy de Rouen et celluy de Bourdeaux et plusieurs de leurs +évesques et des barons de France grant partie. + +Lors se tirèrent avant grant partie de ceux qui le lignage vouloient +prouver, et firent le serment les cousins et les parens et dirent que le +roy et la royne estoient bien prochains parens; et ainsi furent départis +l'un de l'autre. Si avint après ceste séparacion que la royne Aliénor s'en +alloit en sa terre en Aquitaine; si la prist à femme le duc de Normandie +Henry qui depuis fu roy d'Angleterre. Et le roy Loys maria ses deux filles +que il avoit eues de la royne Aliénor; l'ainsnée qui Marie avoit nom donna +au conte Henry de Champaigne, et la mainsnée qui avoit nom Alaïs à son +frère le conte Thibaut de Blois. + +Le roy qui selon la divine loy vouloit vivre qui commande que l'en prègne +femme selon la droicte ordonnance de saincte églyse et soient ambedeus une +mesme char, prist en espouse la fille l'empereur d'Espaigne, en espérance +d'avoir hoir masle qui après son décès gouvernast le royaume de France. +Celle dame qui Constance avoit nom envoya querre par Huon l'archevesque de +Sens. Quant il l'eut amenée, si l'oignit et couronna et elle et le roy en +la cité d'Orléans. + +Après un peu de temps qu'il eurent esté ensemble conceupt la royne et +enfanta une belle fille qui fu appellée Marguerite, et depuis fu donnée en +mariage par l'atirement de la court de Rome à Henry le fils le roy +d'Angleterre et luy donna le roy Vouquessin le Normant que le roy Henry son +père luy avoit donné quittement, si comme l'ystoire a dessus devisé. + +En ce temps donna Geuffroy de Gien une sienne fille par mariage à Estienne +de Sanserre, et ce fist-il par grant conseil, car il cuida bien qu'il le +deust deffendre du conte de Nevers, et avec la damoyselle luy donna Gien. +Et Hervieus fils de celluy Geuffroy vit que son père donnoit et mettoit en +aultrui main le chasteau qui sien devoit estre par héritage: si y mist +garde et deffence. Son père qui tout ce ne prisa riens, en revestit +Estienne de Sanserre et le mist en saisine et possession du chasteau. +Celluy Hervieus s'en alla au roy et se plaignit de son père qui ainsi le +deshéritoit. Après se complaignit de Estienne de Sanserre qui contre luy et +en son deshéritement avoit receu le chasteau et le tenoit contre son gré. +Le roy qui tousjours ama et soustint droit et justice ne voulut pas +souffrir que celluy Hervieus fust ainsi deshérité. Ses osts assembla et +chevaucha vers ce chasteau que celluy Estienne avoit trop bien garni de +chevaliers. Mais son corps avoit destourné[713]. Et le roy assiégea ce +chasteau et le fist assaillir à ses gens; assez tost le prist et le rendit +à Hervieus qui sien le disoit estre: atant s'en retourna le roy. + + Note 713: «Sed selpsum absentaverat.» + + +XXIV. + +ANNEE: 1160. + +_Coment la royne mourut de enfant. Et coment le roy espousa la fille le +conte Thibaut de Blois._ + + +En la royne Constance engendra le roy Loys une fille. En traveillant de +cest enfant morut la dame par grant meschéance; pour la mort de laquelle le +roy fu en grant tristesse. Après ce que le roy eut un peu mis son deul en +oubli, luy conseillèrent les barons et les prélas qu'il se remariast, car +il n'est né droit né raison que le roy soit sans compagnie de loyalle +espouse. Le roy s'i accorda, car il regardoit en son cuer ce que +l'Escripture dit: que mieux vaut mariage que ardoir au feu de luxure[714]. +Et pour ce qu'il doubtoit sur toutes riens qu'il ne demourast sans hoir +masle, il prist à femme la fille au conte Thibaut de Blois qui avoit nom +Ale. Celuy noble conte Thibaut estoit jà trespassé de ce siècle, et +stoient de luy demourés quatre fils et cinq filles, Henry le conte de +Troyes, Thibaut le conte de Blois, Estienne le conte de Sancerre, Guillaume +l'archevesque de Rains[715]; la duchesse de Bourgongne, la contesse de Bar, +la femme Guillaume Gouet qui avoit esté duchesse de Puille et la contesse +du Perche[716]. Et la dernière avoit nom Ale que dame Dieu essaulsa et luy +donna seigneurie sur toutes les autres, qui avant avoit esté dessoubs +eux[717], pour ce qu'elle estoit la plus jeune. Et elle fu telle qu'elle +faisoit à louer par dessus toutes les autres: car elle estoit de trop grant +sens et belle et plaisant et trop[718] bien faite de corps, et plaine de +grant chasteté. Et pour ce qu'elle fu si gracieuse et plaine de tant de +vertus desservi-elle estre essauciée en tel honneur. Ainsi fu ceste +vaillant damoiselle jointe par mariage au roy Loys, et l'espousa[719] Hues +l'archevesque de Sens le jour de la Saint-Berthélemy en l'églyse +Nostre-Dame de Paris et couronna le roy ce jour avec elle. + + Note 714: Saint Paul, épit. 1er aux Corinthiens, c. VII. «_Melius est + nubere quam uri._» + + Note 715: Le texte latin de l'_Historia gloria reg. Lud._ porte + _Senonensis_; et cela, comme l'a judicieusement remarqué dom Brial, + prouve que ce morceau historique fut composé avant l'année 1176, + époque de la translation de Guillaume _aux blanches mains_ au siège + de Reims. + + Note 716: Les quatre filles de Thibaut-le-Grand, comte de Blois et + palatin de Champagne, furent: 1° _Marie_, femme d'Eudes II, duc de + Bourgogne; 2° Agnès, femme de Rainaud II, duc de Bar; 3° Isabelle, + femme d'abord de Roger, duc de Pouille, puis de Guillaume Gouet, + quatrième du nom, seigneur de Montmirail et de tout le territoire + nommé de lui et de ses ancêtres le _Perche-Gouet_; 4° Mathilde, femme + de Rotron III, comte de Perche. + + Note 717: «Quæ subjecta anteà ipsis fuerat.» L'auteur latin n'ajoute + pas le reste de la phrase, mais ne diroit-on pas que l'histoire de la + reine Alix de Champagne a donné la première idée du charmant conte de + _Cendrillon?_ + + Note 718: _Trop_ a toujours un sens analogue à notre _extrêmement_. + + Note 719: C'est-à-dire _la maria_. + +Par convoitise du monde qui croist tousjours monta contens entre Névelon de +Pierrefons et Dreue de Mello qui les deux filles Dreue de Mons[720] avoient +espousées. Car Névelon de Pierrefons tollissoit à Dreue de Mello la moitié +de Mons qui sienne devoit estre par le mariage de sa femme; pour ce s'en +vint celluy Dreue parler au roy du tort que celluy Névelon luy faisoit et +luy pria et requist comme à son seigneur qu'il luy fist amender celluy +outrage. Le roy qui tousjours vouloit ceux qui soubs luy estoient fors et +fèbles, povres et riches tenir à droit, oï sa prière. Ses osts assembla et +chevaucha contre Mons et le prist à force; la tour et le baille fist +abattre et la moitié du chasteau rendit à Dreue de Mello qui estoit de son +droit héritage. Ne demoura pas moult après que celluy Névelon mourut. Le +roy donna sa femme par mariage à Enguerran de Trie et l'autre partie du +chasteau donna avec la dame. + + Note 720: «_De Monceio._» De _Moncy_. + + +XXV. + +ANNEE: 1162. + +_Coment descort fu meu à Rome après la mort l'apostole, en eslisant un +autre pape._ + + +En ce temps sourdit en l'églyse de Rome un discort trop lait et trop +villain. Il avint après le décès du pape qui lors estoit que les cardinaux +s'assemblèrent d'un cuer et d'une volenté, et esleurent par bon accord +Alixandre le tiers, un moult preud'homme et de haute vie. D'autre part les +clers Othovien[721] tant seullement firent élection de sa personne +desconvenable et contre tout droit, sans l'accord et sans le sceu des +cardinaux et des évesques; car tous les cardinaux s'assentoient[722] d'un +cuer et d'une volenté au pape Alixandre. Si estoit celluy Othovien plain +d'orgueil et de boban et convoiteux des choses terriennes. Et bien y +apparut quant il osa envahir et emprendre la dignité du siège saint Pierre, +outre l'élection des cardinaux. Et pour celle discorde s'en vint en France, +comme en son refuge, celluy honnorable pappe Alixandre (car plus n'a +l'églyse de Rome lieu où elle puisse fouir pour avoir garentise, au temps +de tribulacion). Premièrement s'en vint à Montpelier. Et quant le roy sceut +sa venue si se conseilla qu'il avoit à faire; et par l'ordonnance de son +conseil envoya à luy l'abbé Thibaut de Saint Germain des Prés. + + Note 721: C'est-à-dire: Les clers d'Octavien. + + Note 722: Le latin ajoute: _Duobus exceptis_. + +Quant il eut faicte le besongne le roy pour quoy il estoit allé là, congié +prist au pape et s'en retourna par Clermont. Là prist une maladie moult +griesve. Jusques à l'abbaye de Vézelay s'en vint à quelque peine, si malade +comme il estoit, pour ce qu'il ne devoit pas en tel point en estrange terre +demourer. Et trois jours devant la feste Marie Magdalène dont l'églyse est +fondée vint là. En celle églyse avoit esté nourry d'enfance et y avoit pris +l'abit de religion, et là de celle maladie mourut. Après luy fu esleu Hue +en abbé de Saint Germain des Prés. Ces choses avindrent en l'an de +l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent soixante-deux. Le devant dit pape +Alixandre s'aprocha de France et le receupt le roy Loys et tout le royaume +de France à seigneur et à pasteur de saincte églyse. Et par l'exemple du +roy Loys et du royaume de France le receurent[723] à grant honneur, comme +maistre et pasteur de sainte églyse, mains autres princes comme l'empereur +de Constantinoble et d'Espaigne, le roy de Jhérusalem, le roy d'Angleterre, +le roy de Hongrie et le roy de Sécille et tous les roys crestiens, fors +seullement l'empereur Ferry d'Allemaigne qui, selon l'acoustumée +desloyauté, se contenoit comme forcenné. Tousjours maintint celluy Othovien +contre les canons et contre tout droit, et luy obéit comme à apostole; et +plus, comme desloyaus et excommunié, mist en siège, après la mort de celluy +Othovien, damp Guy de Crémone, l'un des deus cardinaux qui à l'élection de +celluy Othovien s'estoit accordé secrètement contre droit. Par +l'ennortement de ces deux[724] s'en alla l'empereur à Rome à grant effort +de gens pour la cité gaster et destruire. Mais trop grant perte receut de +ses gens, non mie par la force des Romains mais par la vengence +Nostre-Seigneur, sans ayde de nul homme mortel. + + Note 723: Ce mot doit avoir ici le sens de _recognurent_. + + Note 724: Notre traducteur se néglige dans tous ces passages. Il + falloit: _De celui Guy_. + +Escoutez grant merveille. Il avint que Nostre-Seigneur estendi sa main sur +l'ost de ce desloyal tirant, par la corrupcion de l'air, de grans pluyes et +grans eaues qu'il espandit sur eux: par quoy trop grant multitude de +peuple, que de chevaliers que d'autres gens, du glaive de Dieu furent férus +et finirent leur chétive vie. Entre lesquels Conrat le fils l'empereur et +Regnaut archevesque de Coulongne moururent. Si fu le corps de luy despecié +et boully et sallé et puis porté et mis en sépulture en la cité de +Coulongne. L'empereur pour la paour qu'il eut de ceste mortalité laissa le +siège et s'en vint fuiant jusques en Touscane: en chemin se mist parmi +Lombardie, mais ceux de la terre luy firent assez de honte et le chacièrent +de leur pays. Et ainsi s'en alla fuiant jusques en Frise. De là se partit à +bien petite compaignie ainsi comme en larrecin et passa les mons si comme +il peut. Si très-durement fu celluy desloyal espoventé et esbahy de la +grant multitude de gens qu'il perdit en cest ost, que de barons que +d'évesques que d'autre menu peuple, qu'il n'y osa plus arrester; mais s'en +vint fuiant en Allemagne. + + +XXVI. + +ANNEE: 1163. + +_Coment le roy Loys ala à ost sus le conte de Clermont et son fils et +autres tyrans qui persecutoient les églyses et les povres et les pélerins; +et coment le roy les desconfist et prist._ + + +Il advint en ce tems que le conte de Clermont en Auvergne et Guillaume le +conte du Puy son nepveu et le viconte de Polignac avoient acoustumé à +demener leur vie en rapine et en roberies, comme ceux qui roboient les +églyses et les pélerins et essilloient les povres gens. Les griefs et les +maux que ces desloyaux faisoient ne peuvent plus souffrir l'évesque de +Clermont en Auvergne né celluy du Puy, et pour ce qu'il ne povoient +contraster à eux né à leur force eurent conseil qu'il s'en vendroient +clamer au roy Loys. A luy s'en vindrent tout droit et luy prièrent pour +Dieu qu'il mist conseil à amender les maux que ces tirans faisoient à Dieu +et à saincte églyse. + +Et le doux roy débonnaire, quant il eut oï la complainte des desloiautés +que ces tirans faisoient, assembla son ost hastivement et chevaucha en ces +parties tout encouragié de venger la honte et le dommage de saincte églyse. +Si estoit trop griefve ceste chose de prendre guerre contre tels gens qui +estoient riches et aisés et en leur pays et à merveilles bien garnis +d'avoir et de gens. A eux se combati en champ et par l'aide de Dieu et de +saincte églyse laquelle il deffendoit, luy avint si grant honneur lui les +desconfist et prist en champ de bataille et les emmena avecques soy en +chetivoison. Si les tint en prison tant qu'il luy pleut et luy jurèrent en +la parfin qu'il cesseroient des maux qu'il avoient acoustumé à faire. Bons +hostaiges donnèrent, atant furent délivres. + + +XXVII. + +ANNEE: 1166. + +_Coment le desloyal conte Guillaume de Chalon persécuta l'églyse Saint-Père +de Cligny, et en fist grant occision par les Brebançons. Et coment le roy +en prist la vengence, car il deshérita le conte et fist pendre les +homicides à hautes fourches._ + + +Après ceste noble vengence avint en Bourgongne un des plus cruels fais et +des plus horribles à oïr qui oncques avint en la terre des crestiens. Car +le desloyal conte de Chalon osa Dieu tenter à ce qu'il prist durement à +assaillir et à grever la noble églyse Saint-Père de Cligny; trop assembla +grant peuple d'une manière de gent que l'en appelle Brebançons. C'est une +gent qui Dieu ne croit né aime, né congnoistre veut la voye de vérité. Par +la force de ces desloyalles gens alla rober la devant dicte églyse de +Cligny. Le convent de léans yssit contre icelluy tirant sans lance et sans +escu et sans armes fors seullement des armes de Dieu, c'est des ornemens de +la saincte églyse, à tous les sanctuaries et les croix et les textes des +sainctes évangiles, et avec eux estoit grant plenté du peuple de la ville +et du pays d'environ. + +Quant celle excommuniée tourbe de Brebançons vit les moynes venir contre +eux ainsi appareilliés, si leur coururent sus et les despouillèrent tous +des sains vestemens, en la manière de bestes sauvages et de loups enragiés +qui cuerrent à quelque viande qu'il trouvent quant la fain les destrainct; +ainsi coururent celle gent excommeniée aux barons et aux bourgeois et en +occirent bien largement jusques à cinq cens ou plus. La renommée de ceste +félonnie qui oncques mais n'avoit esté oïe jusques adont s'espandi par +diverses contrées et vint jusques en France au roy Loys. Et tantost comme +il oït, si fu tout esmeu de pitié et de compassion, pour la honte de Dieu +et de saincte églyse, de prendre vengence de ceste orgueilleuse cruauté. Et +tantost bani[725] ses osts et se hasta d'aller contre le cruel tirant pour +le destruire. + + Note 725: _Bani._ Fit crier le ban de. + +Quant le desloyal sceut la venue du roy et de son ost si ne l'osa attendre, +mais laissa sa terre comme fuitif. Et si comme le roy passoit par la +province de la terre de Cligny à tout son ost, les femmes et les +bourgeoises qui demourées estoient vefves de leurs seigneurs par celle +guerre, les valetons et les fillettes qui chéus estoient orphelins luy +venoient à l'encontre et luy chéoient tous aux piés plourans et crians à +haux cris et luy monstroient leur perte et leur dommaige et luy prioient +qu'il eust pitié et mercy d'eux et mist conseil en leur affaire qui ainsi +alloit malement. Tant luy disrent illec qu'il menèrent le roy et tout son +ost jusques à plourer et les encouragèrent plus de destruire celle +excommeniée gent. Né ce ne fu pas merveille; car tu véisses illec les +petits orphelins qui encores alaitoient et pendoient aux mamelles des +mères, et véisses les pucelles orphelines et desconfortées des soulas de +leur pères que ces desloyalles gens avoient occis, crier et plourer trop +douloureusement. Tu n'oysses pas Dieu tonnant tant estoit l'air rempli de +pleurs et de cris et de braieries de petits enfans. Que dirai-je plus? Le +roy tout eschaufé d'acomplir son propos s'en entra en la terre de cest +excommunié le conte de Chaalon et sans nul empeschement et sans nul +destourbier prist le mont Saint-Vincent et puis Chaalons, et toute la terre +à ce tirant, et en bailla la moitié au duc de Bourgongne et l'autre au +conte de Nevers. Des desloyaux Brebençons fist grant justice: car autant +que il en peut prendre né tenir en fist-il pendre aux fourches tout +incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir; +mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu +avec les autres en vengence de saincte églyse. Après ceste noble vengence +s'en retourna le roy en France. + + +XXVIII. + +ANNEE: 1166. + +_Coment le roy defendi l'abbaïe de Vezelay contre le conte de Nevers et +contre les bourgeois de Vezelay, hommes de l'abbaïe qui estoient allés +contre l'églyse. Et coment il ot un fils de la royne Ale sa femme, qui ot +nom Phelippe Dieudonné._ + + +Ainsi délivra l'églyse de Vezelay des bourgeois mesme de la ville qui par +grant orgueil se rebellèrent contre l'abbé de léans qui est leur droit +seigneur. Commune firent contre luy et le guerroièrent moult longuement, et +assaillirent l'églyse et l'abbaye à armes; et s'estoient entre jurés que +jamais jour de leur vie n'obeyroient à celle églyse. Et tout ce firent par +le conseil au conte de Nevers qui trop estoit mal adversaire à celle +églyse. L'abbé et les moines garnirent les tours du moustier pour eux +défendre des grans assaux que les orgueilleux bourgeois leur faisoient et +se misrent dedens, car il ne povoient à eux durer: car les bourgeois qui +trop éoient leur seigneurie les assailloient trop durement et tiroient +asprement contre eux d'arcs et d'arbalestres. Et si longuement les tindrent +enclos par leur grant effort que le pain leur faillit et qu'il ne vivoient +sé de char non. A ce furent menés que une partie des moynes faisoit le guet +par nuyt et l'autre partie lassée de deffendre se dormoit tant comme elle +avoit de loisir. Grant pièce furent ainsi en telle détresse. Et quant +l'abbé vit que ces desloyaux bourgeois ne se refrenoient de riens de leur +félonnie, ains ne faisoient sé enforcier non plus, et eux plus assaillir, +si eut conseil et conduit par ses amis: en repost s'en yssi et s'en alla au +roy Loys qui lors estoit à Corbie. Sa complaincte fist de ses bourgeois +mesme qui conspiracion avoient faicte contre luy et assis l'avoient en sa +maison mesme et luy faisoient tant de griefs comme il povoient. Quant le +roy en fu certain par l'abbé et par autres, si envoya l'évesque de Lengres +au conte de Nevers qui celle machinacion maintenoit. Et luy manda qu'il +fist la commune despécier. Mais le duc qui estoit orgueilleux mist arrières +le commandement du roy né n'en tint compte, car les bourgeois de Vezelay ne +desvoya né ne destourba de riens de leur folle emprise. + +Et quant le roy vit ce, si assembla son ost, tout entalenté de vengier +l'églyse et le despit que le conte faisoit de contredire son mandement. Si +chevaucha par grant desdaing contre le conte. Le conte qui sceut sa venue +luy manda tantost par l'évesque d'Ausseurre qu'il se contendroit à sa +volenté de la commune deffaire. Après ce mandement vint encontre le roy +jusques à Moret et luy jura et promist que jamais en sa vie à la commune ne +s'assentiroit, ains la deffendroit à son povoir. Après la fiance et la +seurté qu'il eut prise du conte, départit ses osts et s'en ala jusques à +Ausseurre. Là furent mandés les bourgeois de Vezelay et jurèrent devant le +roy que tousjours mais se contendroient à la volenté du roy et de l'abbé +Poinçon et ceux qui après luy seroient et qu'il despéceroient leur commune +né jamais ne la restabliroient. Et pour l'amende de cest outraige donnèrent +à l'abbé, par le commendement du roy, soixante mille soubs. Et ainsi fu la +paix d'eux et de l'abbé faicte et réformée. Ne scay quans jours après avint +que le conte Guillaume de Nevers recommença à assaillir celle églyse et à +contrallier pour aucunes coustumes qu'il clamoit à tort sur celle églyse +que l'abbé li nioit; pourquoy il avint que la paour de Dieu oubliée leur +soustrait-il leur viande. Et quant les moynes se virent en tel point qu'il +n'avoient que mengier, il s'en allèrent tous à Paris, aux piés du roy à +pleurs et à larmes se gettèrent et se complaignirent des tors et des griefs +que le conte leur faisoit. Et le roy pour la pitié qu'il en eut contraignit +le conte par force à tenir ferme paix et seure à l'églyse de Vezelay. + +Pour tels biens et euvres de miséricorde que le roy fist par plusieurs fois +à celle églyse et aux autres dont il souffrit et endura mainte guerre, luy +donna Dieu digne guerdon de tant de bonnes oeuvres comme il avoit faictes en +ce monde. + +Ce fut un biau fils qu'il engendra par la volenté de Nostre-Seigneur en la +royne Ale sa femme, qui fu appellé Phelippe Dieudonné. Car par les mérites +du père le donna Dieu au royaume de France[726]. Et ce fu cil Phelippe qui +tant fu saige et vigoreux qu'il se deffendist de ses ennemis et conquist +Normandie, Anjou et Poictou et Auvergne, sur le roy Henry et Richart son +fils et les chassa en Angleterre. + + Note 726: C'est ici que s'arrête le texte du dernier continuateur + d'Aimoin. Il finit en donnant le nom des trois parrains et des trois + marraines du Philippe-Auguste. Les voici: Hugues, Hervée et Eudes, + abbés de St-Germain, de St-Victor et de Ste-Geneviève; Constance, + soeur du roi Louis, et deux veuves de Paris. «Duæ viduæ Parisienses + matrinæ exstiterunt.» Ce fait m'a paru curieux. + +De cestuy Phelippe parlera dès ore mais l'ystoire. Et si n'entrelaissera +pas l'ystoire à parler du père jusques à ce point qu'il trespassa de ce +siècle. Car puis que l'enfant Phelippe fu né, régna-il longuement jusques à +tant qu'il fu couronné en la cité de Rains. Mais à son couronnement ne fu +pas le père, car il estoit jà malade et féru de paralisie, si comme +l'histoire dira ci-après plus plainement. + + + +_Ci fine l'istoire du roy Loys, fils au gros roy Loys._ + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (3/6), by +Paulin Paris + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE *** + +***** This file should be named 35643-0.txt or 35643-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/6/4/35643/ + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35643-8.zip b/35643-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..448464d --- /dev/null +++ b/35643-8.zip diff --git a/35643-h.zip b/35643-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d2c678a --- /dev/null +++ b/35643-h.zip diff --git a/35643-h/35643-h.htm b/35643-h/35643-h.htm new file mode 100644 index 0000000..99138f5 --- /dev/null +++ b/35643-h/35643-h.htm @@ -0,0 +1,13525 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Les grandes chroniques de France par Paulin Paris.</title> + +<style type="text/css"> + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +.mid {text-align: center} +</style> + + +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Les grandes chroniques de France (3/6), by Paulin Paris + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les grandes chroniques de France (3/6) + selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis + +Author: Paulin Paris + +Release Date: March 21, 2011 [EBook #35643] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<br> +<br> +<h3>HISTOIRE</h3> + +<h5>DE</h5> + +<h1>FRANCE.</h1> +<br><br> +<p class="mid">PARIS. Imprimerie de Béthune et Plon,<br> +Rue de Vaugirard, 36.</p> +<br><br><br> +<h5>LES</h5> +<h2>GRANDES CHRONIQUES</h2> +<h1>DE FRANCE,</h1> +<h4>selon que elles sont conservées<br> +en l'Église de Saint-Denis<br> +EN FRANCE.</h4> +<br> +<h3>PUBLIÉES PAR M. PAULIN PARIS,</h3> +<h5>De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.</h5> +<br> +<br> +<h3>TOME TROISIÈME.</h3> +<br><br> +<p class="mid">PARIS.<br> +TECHENER, LIBRAIRE,<br> +12, PLACE DU LOUVRE.<br> +1837.</p> +<br> +<br>CI COMENCENT LES GESTES<br> +L'EMPEREUR CHARLES-LE-CHAUF.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +I.<br> +<br> +ANNEES: 842/851.<br> +<br> +<br> +<i>Coment ses frères se combatirent à luy, et coment il furent desconfis et<br> +fuirent. Et puis coment il pacifièrent ensemble et partirent l'empir; et<br> +coment Lothaire fu moine et trespassa en religion, et coment un de ses<br> +frères fu déceu, et de maintes autres choses.</i><br> +<br> +<br> +[1]Après la mort l'empereur Loys,[2] (qui par son nom fu appelé<br> +Loys-le-Débonnaire et fu fils Charlemaine-le-Grant,) deux de ses fils,<br> +Lothaire et Loys, assemblèrent grant ost de toutes pars de leur royaumes<br> +contre Charles-le-Chauf, leur frère, qui estoit roy de France. (Voir est<br> +qu'il n'estoit leur frère que de père, car il fu fils de la dernière femme<br> +qui eut nom Judith.) Moult avoient sur luy grant envie pour ce qu'il avoit<br> +à sa part le plus noble des royaumes. Tant assemblèrent de gens que il<br> +aplouvoient de toutes pars ensi comme langoustes[3].<br> +<br> +Note 1: On trouve le texte latin de ce commencement dans un <i>Epitome<br> +gestorum regum Franciæ</i>, conservé par deux manuscrits; l'un de<br> +l'abbaye de Saint-Victor, coté aujourd'hui n° 287; f° 188: l'autre de<br> +Saint-Germain, coté n° 646; f° 1. (Voy. aussi le tome VII des<br> +Historiens de France, p. 255.)<br> +<br> + Note 2: Tout ce que j'ai mis entre parenthèses appartient uniquement<br> + au traducteur.<br> + <br> + Note 3: <i>Langoustes</i>, sauterelles.<br> +<br> +Et quant Charles sceut ce, il manda ses barons, et leur demanda quel<br> +conseil il y voudroient mettre. Et il luy respondirent d'un cuer et d'une<br> +volenté qu'en nulle manière il ne souffreroient qu'il entrassent en leur<br> +contrées né ès terres du royaume. Moult le roy rit de si belle response et<br> +moult les en mercia. Son ost appareilla et alla encontre les ennemis, qui<br> +jà estoient en l'archeveschié de Rains[4], et estoient venus en une ville<br> +qui a nom Fontenay[5]. Si grant ost avoient et si merveilleux qu'il<br> +habondoient de toutes pars, ainsi comme la gravelle de la mer: droitement<br> +la veille de l'Ascension.<br> +<br> + Note 4: L'<i>Epitome</i> dit la même chose, <i>In parochiâ Remensi</i>. C'est<br> + une erreur dont la source est peut-être dans la bévue d'un scribe qui<br> + aura lu: <i>In pago antistitis Remensis</i>, au lieu de <i>In pago<br> + Antissiodorensi</i>.<br> + <br> + Note 5: <i>Fontenay</i> est-il le bourg actuel de <i>Fontenay près Vezelay</i>,<br> + à trois lieues d'Avallon, ou le village de <i>Fontenailles</i>, à cinq<br> + lieues d'Auxerre? L'abbé Lebeuf, dans une dissertation consacrée à la<br> + bataille de Fontenay, est pour ce dernier endroit.<br> +<br> +Et quant ce vint à l'endemain, jour meisme de la feste, les osts des deux<br> +roys s'appareillèrent pour combattre. Car il cuidèrent l'ost Charles<br> +dépourveu et désarmé trouver pour la solennité du jour si très-hault. Et<br> +sans faille si estoit. Si leur coururent sus soudainement par l'atisement<br> +du diable, et les commencièrent forment[6] à escrier de toutes pars. Et les<br> +François toutevoies s'armèrent au plustost qu'il peurent, et les reçurent<br> +hardiement à quelque meschief. [7]Longuement et asprement se combatirent<br> +d'une part et d'autre. Et tant en eut d'occis de chacune partie, que<br> +mémoire d'homme ne recorde mie qu'il y eut oncques en France si grant<br> +occision de chrestiens. A la parfin si comme Diex le voult, eurent François<br> +victoire de leurs ennemis. (De cette occision eschappa Lothaire et Loys son<br> +frère,) et s'en fu Lothaire jusques à Ais-la-Chapelle. [8]Et le roy Charles<br> +rappareilla son ost, et les suivi jusques à Ais et chassa hors de la ville.<br> +Et cil prit sa femme et ses enfans et s'en fui tousjours devant lui<br> +jusques à Lyons, et puis jusques à Vienne. Là se rappareilla et receut ses<br> +gens et Loys son frère. D'une part et d'autre estoient les osts. Mais avant<br> +qu'il assemblassent derechief à bataille, coururent tant messages d'une<br> +part et d'autre qu'il firent assembler les trois frères à parlement, en une<br> +isle du Rosne[9]. A ce s'accordèrent à la parfin que tout l'empire seroit<br> +divisé en trois parties, et se tiendroit chascun appaiés de sa partie.<br> +Lothaire s'en retourna à la souveraine France[10], qui est le royaume<br> +d'Austrasie, et Loys en la sienne partie, et Charles retourna en France.<br> +<br> + Note 6: <i>Forment</i>, fortement.<br> + <br> + Note 7: Les deux phrases suivantes sont dans le texte des <i>Annales<br> + Fuldenses</i>, dont l'auteur, moine de Fulde, étoit attaché au roi de<br> + Germanie Louis, frère du Charles-le-Chauve. Ces annales embrassent<br> + les années 714 à 882. (Voyez <i>Historiens de France</i>, tome VII,<br> + page 159.)<br> + <br> + Note 8: <i>Adonis archiepiscopi Viennensis Chronicon</i>.<br> + <br> + Note 9: <i>Adon</i> dit de la Seine: «In insulam quamdam Sequanæ<br> + conveniunt.» Mais la phrase précédente semble donner raison à notre<br> + traducteur.<br> + <br> + Note 10: <i>Souveraine.</i> Supérieure.<br> +<br> +(Mais aucunes chroniques en cet endroit dient que Lothaire eut si grand<br> +dueil et tel doleur de ce qu'il fu desconfit, que quant il s'en fuit en son<br> +païs, il fit crier partout la loy des païens par desespérance, et guerpi la<br> +loy chrestienne; et pour ce que la gent du païs désiroient ce qu'il leur<br> +commanda, nommèrent-il le royaume de son nom et laissèrent les noms des<br> +anciens rois; et l'appelèrent Loheraine, qui vaut autant à dire comme le<br> +royaume de Lohier. Mais cette sentence est moult contraire à celle qui<br> +après vient. Car il dit:[11])<br> +<br> + Note 11: On n'a pas conservé ces anciennes chroniques; je pense que<br> + c'étoit plutôt quelque <i>chanson de geste</i> fondée sur les démêlés du<br> + fils de Lothaire avec le pape.<br> +<br> +Quant il fu retourné en son païs, il envoia son fils Loys, à qui il avoit<br> +donné le royaume de Lombardie, à Rome par son oncle Dreue, l'évesque de<br> +Mez. Et l'apostole Serges le receut et le couronna empereur, et fu salué du<br> +peuple comme empereur Auguste. Lors senti Lothaire que maladie le<br> +seurprenoit, pour ce départi son royaume à ses trois fils. A Charles le<br> +maindre donna Provence et une partie de Bourgogne: A Lothaire le moien, son<br> +siége et la terre toute qui y appartenoit, et à Loys qui jà estoit couronné<br> +empereur, toute Italie. Après, quant il eut ainsi toute sa terre donnée et<br> +départie à ses fils, il déguerpit le royaume temporel et le siècle, et<br> +vesti les draps de religion en l'abbaïe de Prume[12]. Et peu de temps après<br> +trespassa de ce siècle en l'an de l'Incarnation huit cent cinquante-cinq,<br> +de son empire trente et trois. En l'églyse de Saint-Sauveur l'enterrèrent<br> +honorablement les trois frères.<br> +<br> + Note 12: <i>Prume.</i> «In Prumiæ monasterium.» A douze lieues de Trèves,<br> + dans la forêt des Ardennes.<br> +<br> +<i>Incidence</i>. En ce temps mouru Bernard, archevesque[13] de Vienne. Après<br> +luy fu un autre qui avoit nom Aglimaire. En ce temps fu aussi archevesque<br> +de Lyon un autre qui avoit nom Emulons. En ce temps mouru le pape Grégoire.<br> +Après luy fu Serges; après, Léon; après, Benoist. En ce temps fu occis<br> +Segatz, le duc de Bonivent, par sa gent. Et ceux meismes qui l'occirent<br> +firent venir les Sarrasins et les reçurent en la cité de Bonivent. Entour<br> +huit ans après la mort l'empereur Lothaire, mouru Charles, le plus jeune<br> +des frères[14], et fu ensépulturé en l'églyse Notre-Dame de Lyon. Son<br> +royaume prirent les deux frères Lothaire et Loys. Si eut l'empereur Loys<br> +Bourgogne en sa partie, et Lothaire Provence[15]. Loys assembla ost contre<br> +les Sarrasins qui estoient entrés à Bonivent. A eux se combati et occit<br> +Amalmathar, leur seigneur, et reçut la cité. Par mauvais conseil fut déceu<br> +le roy Lothaire, son frère, du mariage de deux femmes, dont presque toute<br> +saincte Eglyse fu émue contre luy; pour ce cas furent dampnés par la<br> +sentence l'apostoile deux archevesques, Teugaudes, archevesque de Trèves,<br> +et Gonter, archevesque de Couloigne. Pour ce cas fu assemblé le concile des<br> +prélats par le commandement le roy Charles-le-Chauf, son oncle, qui bon<br> +conseil li looit, sé il le voulust avoir creu. Mais pour nul ammonestement<br> +ne voult laissier son propos, ains mut et s'en alla par Lombardie droict à <br> +Bonivent à l'empereur Loys, son frère. A cette voie s'accorda bien le roy<br> +Charles-le-Chauf, pour ce qu'il avoit espérance qu'il se refrainist de sa<br> +mauvaise volonté par le chatiement et l'ammonestement l'apostoile; mais à <br> +ce ne s'accordoient pas plusieurs des prélats de France, ains le<br> +contredirent, tant comme il purent, ceulx qui estoient mus par le<br> +Sainct-Esprit et qui se doubtoient que esclandres né périls ne venist à <br> +saincte Eglyse de cette chose. Car il avoient doubte de ce qui après en<br> +avint, que l'apostoile ne fist sa volonté par prières, et que commune<br> +erreur n'en fut espandue en saincte Eglyse. Toutevoies vint, si comme il<br> +avoit proposé: à l'apostoile s'en alla et impétra ce qu'il voult. [16]De<br> +Rome se départi bault et liez, et vint jusques à la cité de Luques, et là <br> +fu malade d'une fièvre, et là meisme prit une maladie à tout sa gent si<br> +grant et si crueuse qu'il les véoit mourir devant lui à gratis monciaux, né<br> +oncques pour ce ne se avertit né ne voult entendre la vengeance né le<br> +jugement de nostre Seigneur. De Luques s'en parti et vint à Plaisance, en<br> +la huitiesme ide du mois d'aoust. Là demoura jusques dimanche après. Et<br> +entour heure de nonnes, devint ainsi comme hors du sens. L'endemain perdi<br> +la parole du tout, et puis mouru entour la seconde heure du jour. Un peu de<br> +sa gent qui estoient demourés de cette pestilence, pristrent le corps et<br> +l'enterrèrent en ung moustier près de la cité.<br> +<br> + Note 13: <i>Archevesque.</i> «Episcopus.»<br> + <br> + Note 14: <i>Des frères</i>, c'est-à -dire des fils de ce Lothaire.<br> + <br> + Note 15: Le texte d'Adon est ici mal traduit. «Accepit autem<br> + (Ludovicus) partem transjurensis Burgundiæ, simul et Provinciam.<br> + Reliquam partem Lotharius sibi retinuit.»<br> + <br> + Note 16: A compter d'ici, notre chronique est traduite des Annales de<br> + St-Bertin, année 869.<br> +<br> +<br> +II.<br> +<br> +ANNEE: 869.<br> +<br> +<i>Coment Charles-le-Chauf receut message qu'il n'entrast au royaume qui ot<br> +esté Lothaire son frère, jusques après ce qu'il fu parti: et coment les<br> +prélats le reçurent à seigneur en la cité de Mez. Et des constitutions qui<br> +furent là establies.</i><br> +<br> +<br> +En ce temps-là estoit le roy Charles-le-Chauf en la cité de Senlis, il et<br> +la royne Judith[17]. Là avoient fait grans aumosnes, et avoient donné et<br> +départi assez de leurs trésors aux églyses et aux lieux de religion; et les<br> +rendirent par telle manière à Notre-Seigneur par cui don il les avoient<br> +receus. De Senlis se départi et s'en alla à Atigny. Là vinrent à luy les<br> +messages d'aucuns évesques et d'aucuns barons du royaume Lothaire qui mort<br> +estoit, et luy mandoient qu'il n'allast en avant, et qu'il n'entrast au<br> +royaume que Lothaire avoit tenu, jusques à tant que le roy Loys son frère<br> +fust retourné d'un ost qu'il avoit fait sur les Wandres. Et quant il seroit<br> +venu et qu'il séjourneroit en son palais d'Angelenham, si envoyast à luy<br> +ses messages et luy mandast et le lieu et le temps qu'il assembleroient<br> +pour traictier de la partision du royaume sans faille. Voir est qu'il avoit<br> +jà ostoié par deux ans sur les Wandres, et plusieurs fois s'estoit jà à <br> +eux combattu, mais pou ou noient y avoit gaigné; et refurent plusieurs qui<br> +luy mandèrent qu'il venist jusques à Mez, et il se hasteroient de venir<br> +contre luy en la voie, ou il vendroient à li en la cité. Loys s'appensa et<br> +vit bien que c'estoit le meilleur conseil. A la voie se mit et alla jusques<br> +à Verdun. Là rencontra plusieurs prélats du royaume Lothaire, Haston<br> +l'évesque de Mez,[18] et Franque l'évesque de Tongres, et mains autres. Et<br> +quant il furent en la cité, il assemblèrent en l'églyse Sainct-Estienne, et<br> +puis furent les paroles qui s'ensuivent récitées en la présence le roy<br> +Charles, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante-neuf. Alors commença à <br> +parler l'évesque de Mez, Avancien avoit à nom, devant tous les prélats et<br> +le peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, bien savez tous, et si est<br> +chose seue en plusieurs règnes, les griefs que nous avons souffers pour nos<br> +causes communément et pour nos droits soustenir, au temps de nostre prince<br> +soubs qui nous avons été jusques à ore. Et si savez bien la douleur et<br> +l'angoisse que nous avons en cuer de la honteuse mort qui lui est advenue.<br> +Or n'y a donc autre conseil à nous qui sommes sans prince et sans chief<br> +terrien, mais que nous convertissions nos cuers en jeusnes et oroisons, et<br> +prions à celui qui tient en son poing les règnes et les roys, et ordonne du<br> +tout en sa volonté, qu'il nous doingt roy selon son cuer, qui nous gouverne<br> +en droict et en justice, et nous sauve et défende, et nous fasse tels que<br> +nous soions tous d'un cuer et d'une volenté à luy aimer et luy obéir en<br> +Dieu. Pour ce donques que cil fait la volonté de ceux qui le doubtent, et<br> +oi leur prière, a-il esleu droit hoir et successeur de ce royaume, à qui<br> +nous sommes soubmis de nostre volenté et pour nostre profit, c'est à savoir<br> +le roy Charles qui ici est présent; il nous est advis que nous luy devons<br> +rendre grace de ses bénéfices, que nous ne soions vers luy encolpés du vice<br> +d'ingratitude pour ce qu'il nous donne prince et gouverneur qui nous garde<br> +et défende longuement au profit de la saincte Eglyse, et nous doint vivre<br> +soubs luy en paix et en concorde en son service, à l'onneur et à la louange<br> +de celuy qui vit et règne sans fin. Et sé il lui plaict et il nous semble<br> +que ce soit bien, nous oïrons de sa bouche qu'il en voudra dire et répondre<br> +à nous et au peuple qui ci est assemblé.» Adonc parla le roy Charles aux<br> +prélats et au peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, tout ainsi comme ces<br> +honorables évesques ont tous ensemble parlé par la bouche d'un seul, et ont<br> +monstré certainement votre volenté et votre commune concordance, à ce que<br> +vous m'avez appelé par élection au profit du règne et de vous; sachiez<br> +certainement que devant toutes choses je regarderai l'onneur et le<br> +cultivement de Dieu et des églyses par l'aide de luy meisme et, après, de<br> +chascun de vous, d'après la dignité de son ordre et l'estat de sa personne,<br> +et les honoreray et sauveray de mon pouvoir, et tendray amour, et garderay<br> +à chascun les drois et les lois, selon la coustume du païs: en telle<br> +manière que obédience et honneurs roiaux me soient portés de chascun de<br> +vous selon son estat et conseil et aide, pour vous et pour le roiaume<br> +deffendre, sé mestier en estoit; ainsi comme nos devanciers l'ont fait par<br> +droict et par raison à ceux qui ont régné pardevant moy.»<br> +<br> + Note 17: <i>Judith</i>. Il faut lire <i>Ermentrude</i>.<br> + <br> + Note 18: «Il falloit traduire: <i>Haton l'évesque de Verdun, et Arnoul<br> + l'évesque de Toul. De là , venant à Mez, il y trouva Advencien,<br> + l'évesque de la ville, et Francon, l'évesque de Tongres</i>.» (Note de<br> + dom Bouquet.)<br> +<br> +Après le roy, parla Hincmaris, archevesque de Rains, et dit en telle<br> +manière par le commandement Avancien[19], évesque de la cité, et des<br> +évesques autres de la province de Trèves, comme Haston l'évesque de Verdun,<br> +et Arnoult l'évesque de Toul et mains autres qui présens estoient. «Pour<br> +ce,» dist-il, «qu'il ne semble à aucuns que ce soit desraison et<br> +présomption sé nous et nos honorables frères et évesques de nostre province<br> +de Rains, nous entremettons des causes et de l'ordonnance de cet<br> +archeveschié, sachent tous que nous ne le faisons pas contre les drois des<br> +canons, pour ce que l'églyse de Rains et celle de Trèves sont sereurs et<br> +comprovinciaux en cette région de Belge, si comme l'auctorité de saincte<br> +Églyse le monstre et l'ancienne coustume le preuve. Et pour ce doivent-il<br> +garder à communs accors les establissemens des anciens pères et de sains,<br> +et doit estre gardé entre l'archeveschié de Trèves et celluy de Rains la<br> +condition de ce privilège, que celluy qui le premier est ordonné est tenu<br> +pour le premier ordonné, et la divine loy establie de Dieu le dict ainsi.<br> +<i>Quant tu trépasseras par le champ de ton amy, tu cueildras les espis, et<br> +pour les mangier les frotteras en ta main, mais tu n'en cueildras nul à <br> +faucille.</i> La moisson c'est le peuple, si comme nostre Seigneur vous<br> +monstre en l'Evangile; la moisson doncques de mon amy, c'est le peuple<br> +d'autres provinces. Tu frotteras ces espis en trespassant, c'est admonester<br> +le peuple en ung corps de saincte Églyse à la volenté de nostre Seigneur;<br> +doncques pouvons-nous passer en la province en admonestant le peuple à bien<br> +faire, sans tort faire à nullui; né ne mettons la faucille de jugement au<br> +peuple d'autre province. Autre raison: car les honorables évesques et<br> +nostre frère de cette province nous commandèrent et admonestèrent ce à <br> +faire en charité, pour ce qu'il n'avoient pas de provincial et vouldrent<br> +que nous ordennissons de leurs causes ainsi comme des nostres propres.<br> +Est-il ainsi,» dict-il, «seigneurs évesques?» Et il respondirent que oil.<br> +Et il dict après: «Or nous povons doncques avertir qu'il plaict à nostre<br> +Seigneur que nostre prince et nostre roy, qui cy est présent, à qui nous<br> +sommes soubmis de nostre volenté, pour nous et nos églyses, est ci venu<br> +pour nous et nous pour luy en la dernière partie du royaume que il tient.<br> +Pour ce doncques que son père Loys, le puissant empereur et de saincte<br> +mémoire, fu couronné à empereur à Rains par la main du pape Estienne,<br> +pardevant l'autel Nostre-Dame, et fu puis déposé par la traïson du peuple<br> +et des barons et des mauvais évesques, et puis fu restabli devant le corps<br> +sainct Denys en France, et couronné de reschief en ceste églyse devant cest<br> +autel de sainct Estienne, par la main des évesques, si comme nous veismes<br> +qui y estions présens; et d'autre part, si comme nous trouvons ès<br> +histoires, que quant ces anciens roys conquéroient les royaumes, il se<br> +faisoient couronner des couronnes de chascun royaume. Il nous semble, sé il<br> +vous plaisoit, que avenante chose seroit qu'il fust et couronné et enoingt<br> +de la saincte onction, par la main d'évesque, au nom et au titre du royaume<br> +où il est appelé; et s'il vous plaict qu'il soit ainsi fait, si vous y<br> +accordez communément et le prononciez de vostre bouche.» Après ces paroles<br> +s'escrièrent tous que ainsi fust fait. Lors leur dict après: Rendons graces<br> +à Dieu et chantons: <i>Te Deum laudamus</i>. Après ce fu couronné et sacré<br> +devant l'autel sainct Estienne. Si départit atant le concile.<br> +<br> + Note 19: <i>Par le commandement.</i> «Jubente et postulante.»<br> + (An. S.-Bert.)<br> +<br> +<br> +III.<br> +<br> +ANNEE: 869.<br> +<br> +<i>Du mandement Loys à Charles son frère, et de la response. Et d'une<br> +incidence. Des griefs et du dommage que les Sarrasins firent au roy Loys au<br> +retour de Bonivent. Et puis de Rollant, archevesque d'Arle, et puis des<br> +Normans, et de la mort la royne Hermantrude et du mandement l'apostoile à <br> +Charles-le-Chauf.</i><br> +<br> +<br> +De Mez se départit le roy et s'en ala à Floringues[20]: et quant il eut là <br> +ordonné ce que bon luy sembla, il s'en ala chascier[21] en la forest<br> +d'Ardennes. Entre ces choses advint que son frère Loys fit paix aux<br> +Wandres[22], sous une condition dont l'histoire ne parle mie. Pour celle<br> +paix confirmer y envoya ses fils et aucuns marchis de sa terre; car il<br> +demoura malade en la cité de Ragenbourg[23]. Au roy Charles manda par ses<br> +messages les convenances qui estoient entre eux deux et de sa partie du<br> +royaume Lothaire, et le roy Charles luy remanda responses souffisans à ce<br> +qu'il lui avoit mandé.<br> +<br> + Note 20: <i>Floringues</i>, aujourd'hui <i>Floringhem</i>, dans le département<br> + du Pas-de-Calais, arrondissement de Saint-Pol-sur-Ternoise, canton<br> + d'Heuchin. Latinè: <i>Florinkengas</i>.<br> + <br> + Note 21: <i>Chascier</i>. «Autumnali venatione exercitandum.»<br> + <br> + Note 22: <i>Wandres</i>. «Pacem, sub quadam conditione, apud Winidos<br> + procuravit obtinere.» Plus loin, l'annaliste de St-Bertin ajoute à ce<br> + nom: «Qui in regionibus Saxonum sunt.»<br> + <br> + Note 23: <i>Ragenbourg</i>. «Ragenisburg.» C'est Ratisbonne.<br> +<br> +<i>Incidence.</i> En ce temps advint en Grèce que Basile occit par traïson<br> +l'empereur Michiel, et cil avoit celluy Michiel accompagnié en l'empire.<br> +Couronner se fit et gouverna l'empire tout seul. L'un de ces princes qui<br> +Patrice avoit nom[24] envoïa à Barrain à tout trois cens nefs pour aider au<br> +roy Loys contre Sarrasins. Si requeroit par iceluy prince meisme qu'il luy<br> +onnast sa fille en mariage[25] pour espouse. Mais il ne la luy envoïa pas,<br> +pour ne sai quelle discorde qui fu entre luy et le prince, dont il avint<br> +qu'il s'en retourna à Corinthe à toute sa navie. En ce que l'empereur Loys<br> +s'en retournoit de sa contrée de Bonnivent, les Sarrasins qu'il avoit<br> +assiégiés en la cité de Barre issirent hors et se férirent en la queue de<br> +son ost soudainement et tollirent bien jusques à deux mille chevaux: dessus<br> +montèrent et firent d'eux-meismes deux batailles, puis s'en allèrent en<br> +l'églyse Saint-Michiel de Mont-Gargan. Les clers et les pèlerins, qui là <br> +estoient venus pour adourer, robèrent et tollirent tout quanqu'il avoient,<br> +et puis s'en retournèrent chargiés de dépouilles. De cette aventure furent<br> +l'apostoile et l'empereur moult courrouciés.<br> +<br> + Note 24: <i>Patrice avoit nom.</i> C'est-à -dire étoit revêtu du titre de<br> + patrice. «Patricium suum ad Bairam cum CCCC (vel CCC) navibus<br> + miserat.» <i>Bairam</i>, c'est <i>Bari</i>, dans le royaume de Naples.<br> + <br> + Note 25: <i>Qu'il luy donnast sa fille en mariage.</i> Le latin dit plus<br> + clairement que le patrice demandoit de conduire à son maître la<br> + princesse qui lui avoit été fiancée auparavant. «Et filiam Hludowici,<br> + a se desponsatam, susciperet.»<br> +<br> +<i>Incidence.</i> Loys, l'un des fils le roy Loys de Germanie, se combati en ce<br> +temps contre les Wandres, à l'aide des Saisnes: grande occision y eut d'une<br> +partie et d'autre, mais toutevoies il eut victoire à la parfin à grand<br> +dommage de sa gent et à tant s'en retourna.<br> +<br> +<i>Incidence.</i> Rolland, archevesque d'Arles, empétra en ce temps vers<br> +l'empereur et l'empereris Engeberge, l'abbaïe de Sainct-Césaire, en l'isle<br> +de Camarie[26]; mais ce ne fu pas sans grans dons et sans grant service:<br> +moult estoit cette abbaïe riche et de grande possession. En icelle isle<br> +souloient avoir ung port les Sarrasins; pourquoi y pouvoient légièrement<br> +arriver. Un chastel y fit cest archevesque de terre tant seulement, et<br> +quant il oï dire que Sarrasins venoient, il se mit follement dedans; car il<br> +n'estoit né fort né garni pour luy sauver. Les Sarrasins vindrent là , de sa<br> +gent occirent plus de trois cens, et au dernier le prindrent et le menèrent<br> +tout loié en leur nefs, puis le mistrent à rançon qui fu tauxée à cent<br> +cinquante livres d'argent et à cent et cinquante manteaux, et à cent et<br> +cinquante espées, et à cent et cinquante présens sans les dons qu'il leur<br> +donna d'autre part. Si avint qu'ainsi mourut en les nefs avant qu'il<br> +fussent délivrés et que la rançon fust paiée; et les Sarrasins qui le<br> +virent, findrent[27] qu'il ne povoient plus illec demourer, et hastèrent<br> +forment ceux qui de la rançon paier s'entremestoient, s'il vouloient<br> +recevoir leur seigneur. Et quant elle fu toute paiée sans nul deffaut, il<br> +prirent le corps de l'archevesque tout revestu en épiscopaux garnemens si<br> +comme il l'avoient pris, et l'assistrent en une charrette, et puis<br> +l'emportèrent hors des nefs entre bras ainsi comme par honneur. Lors<br> +vinrent entour luy ceux qui l'amoient, et quant il cuidèrent parler à luy<br> +et faire joie si le trouvèrent mort. Lors l'emportèrent en terre à grans<br> +pleurs et le mistrent en terre en ung tombel que luy-meisme avoit fait<br> +appareiller pour luy. En ce temps fit Salmon, duc de Bretaigne[28], paix<br> +aux Normans qui estoient sur le fleuve de Loire, et fit cueillir à ses<br> +Bretons tout le vin qui estoit en sa partie d'Anjou[29]. L'abbé Hue et le<br> +comte Geoffroy[30] se combatirent aux Normans, qui habitoient sur le fleuve<br> +de Loire, et en occidrent entour soixante. En cette bataille prindrent ung<br> +moine apostate (c'est-à -dire renoié de la foy), qui la foy crestienne avoit<br> +déguerpie et s'estoit mis avec les Normans. Et pour ce qu'il faisoit aux<br> +crestiens moult de mal tant comme il povoit, luy firent-il couper la teste.<br> +[31]En ceste tempeste vinrent les Normans la seconde fois jusques à Paris,<br> +l'abbaïe de Sainct-Germain robèrent et boutèrent le feu dedans le cellier,<br> +et puis retournèrent tous chargiés des despoilles de ce qu'il avoient tolli<br> +et robé. En ce temps commanda le roy Charles aux Manceaux et aux<br> +Tourangiaus et à ceux qui habitoient delà le fleuve de Saine qu'il<br> +fermassent les cités et fissent forteresses contre les assaulx des Normans;<br> +et quand les Normans oïrent ce dire, il mandèrent à la gent du païs qu'il<br> +leur donnassent une grande somme d'argent, de vins, de fourment et de<br> +bestes, s'il vouloient avoir paix et trèves avec eux.<br> +<br> + Note 26: <i>Camarie.</i> La <i>Camargue</i>, sur le Rhône.<br> + <br> + Note 27: <i>Findrent.</i> Feignirent.<br> + <br> + Note 28: <i>Duc de Bretaigne.</i> L'annaliste de Metz l'appelle <i>roi des<br> + Bretons</i>, et il a raison. (<i>Note de dom Bouquet</i>.)<br> + <br> + Note 29: <i>En sa partie d'Anjou.</i> «Et vinum partis suæ de pago<br> + Andegavensi cum Britonibus suis collegit.» C'est-à -dire: Et il put<br> + récolter, cette année, le vin des vignes plantées du côté de la Loire<br> + qui appartenoit au territoire d'Angers, et par conséquent à ses<br> + états. M. Guizot a rendu cette phrase ainsi: <i>Et il récolta le vin<br> + des territoires qui lui appartenoient au pays d'Angers</i>. La<br> + traduction du chroniqueur de Saint-Denis est moins mauvaise.<br> + <br> + Note 30: Le latin ajoute: «Cum Transsequanis.» C'est-à -dire: avec<br> + ceux qui habitoient au-delà de la Seine ou jusqu'à la Loire.<br> + <br> + Note 31: <i>En ceste tempeste, etc.</i> Cette phrase ne se trouve que dans<br> + le manuscrit du roi des <i>Annales de Saint-Bertin</i>. On voit que les<br> + Normands tenoient beaucoup aux celliers et aux vendanges.<br> +<br> +En la ville de Dussy[32] estoit le roy Charles, quant il oï nouvelles par<br> +certains messages de la mort Hermentrude, sa femme, en l'abbaïe de<br> +Sainct-Denys en France; et léans meisme fu elle mise en sépulture. Lors<br> +manda le roy à Theuberge, qui femme eut esté le roy Lothaire, qu'elle luy<br> +envoiast sa fille[33] Richeut par Boson, le fils au comte Bivin, qui frère<br> +estoit à ceste Richeut. (Une pièce de temps) la tint sans épouser, ainsi<br> +comme concubine; (mais il l'espousa puis, si comme l'histoire le dira<br> +ci-après). A celui Boson, son frère, donna l'abbaïe Sainct-Morize et toutes<br> +les appartenances, et s'en ala à Ais-la-Chapelle, et mena avec luy cette<br> +Richeut, et se hasta moult d'aler pour recevoir le remenant des hommages du<br> +royaume Lothaire, si comme il l'avoit mandé; et fit assavoir à tous qu'il<br> +seroit à Gondouville[34] dedans la feste Sainct-Martin pour recevoir ceux<br> +qui à lui devoient venir de Provence et de la parfonde Bourgoigne[35]: et<br> +quant il fu à Ais nul ne vint à luy qu'il n'eust d'abord receu[36]. De là <br> +se départit et s'en ala à Gondouville en son palais comme il l'avoit<br> +ordonné.<br> +<br> + Note 32: <i>Dussy.</i> C'est <i>Douzy</i>, bourg de Champagne, près de Mouzon,<br> + et sur la rivière du Cher.<br> + <br> + Note 33: <i>Sa fille.</i> Le latin ne dit pas cela; mais la phrase est<br> + obscure. «Exequente Bosone filio Bwni quondam comitis hoc missaticum<br> + apud matrem et materteram suam Theutbergam Lotharii regis relictam,<br> + sororem ipsius Bosonis nomine Richildem mox sibi adduci fecit, et in<br> + concubinam accepit.» Je crois voir ici que pendant l'absence de<br> + Boson, chargé de la mission d'annoncer à Theutherge la mort<br> + d'Hirmantrude, Charles avoit fait venir près de lui Richilde, sÅ“ur de<br> + Boson, et l'avoit retenue en concubinage.<br> + <br> + Note 34: <i>Gondouville.</i> «Gundulfi-villa.» C'est <i>Gondreville</i>, dans<br> + le pays Messin, à une lieue de Toul. Ce palais étoit situé sur la<br> + rive droite de la Moselle.<br> + <br> + Note 35: <i>De la parfonde Bourgogne.</i> «Et de superioribus partibus<br> + Burgundiæ.»<br> + <br> + Note 36: <i>Qu'il n'eust d'abord receu.</i> C'est-à -dire: Dont il n'eut<br> + obtenu précédemment la soumission. «Nullum obtinuit quem ante non<br> + habuit.»<br> +<br> +Avant qu'il partist receut les messages l'apostoile Adrien. Ces messages<br> +estoient deux évesques, l'un avoit nom Paul et l'autre Léon, et ne venoient<br> +pas au roy tant seulement, mais aux princes et aux prélas du royaume. La<br> +forme du mandement estoit telle que nul mortel ne fust si hardi qu'il<br> +entrast au royaume qui jadis ot été Lothaire, et qui par droict devoit<br> +venir en la main son fils espirituel, né qui osast né troubler né molester<br> +les hommes du royaume, ne fortraire par promesses et par dons: et sé nul le<br> +fesoit autrement, ce qu'il feroit ne seroit pas tant seulement anéanti par<br> +son auctorité, ains seroit celuy qui ce feroit excommunié et dessevré de la<br> +compagnie de saincte Églyse; et sé aucun des évesques se consentoit à luy<br> +en taisant, si ne seroit plus appelé prestre né pasteur, mais bergier loué;<br> +et pour ce, ne luy appartiendroit-il des brebris garder, par conséquent né<br> +de la dignité de pasteur. Avec les messages et pour ceste besoigne meisme<br> +vint ung autre message[37] qui avoit nom Boderas. Quand les messages<br> +l'apostoile s'en furent partis, le roy Charles s'aperceut bien que ceux luy<br> +avoient menti qui luy avoient fait entendant par faus messagiers que le roy<br> +Loys, son frère, estoit ainsi comme à la mort. Lors se partit de<br> +Gondouville, et s'en ala ès parties d'Elisse[38], pour recevoir en amour et<br> +en concorde Hue, le fils Geuffroy, et Bernart, son fils[39]. De là s'en<br> +retourna pour yverner à Ais-la-Chapelle, et tant y demoura que la Nativité<br> +fu passée, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante et dix.[40]<br> +<br> + Note 37: <i>Un autre message.</i> Le latin ajoute: «Missus Hludowici<br> + imperatoris venit.»<br> + <br> + Note 38: <i>D'Elisse.</i> «In Elisacias partes.» Vers l'Alsace.<br> + <br> + Note 39: <i>Son fils.</i> «Bernardi filium.» Bernard, fils de Bernard.<br> + <br> + Note 40: La plupart des auteurs du IXème siècle commencent l'année à <br> + Noël, comme notre annaliste de Saint-Bertin.<br> +<br> +<br> +IV.<br> +<br> +ANNEE: 870.<br> +<br> +<i>Coment Charles-le-Chauf espousa la royne Richeut, et de la pais aux<br> +Normans, et du débat entre Charles-le-Chauf et Loys, son frère, pour la<br> +partition du royaume Lothaire, et d'autres choses.</i><br> +<br> +<br> +[41]D'Ais-la-Chapelle se parti le roy Charles et s'en retourna en France,<br> +et vint en la cité de Noion. Là tint parlement à un prince des Normans qui<br> +avoit nom Roric. Ci fu la fin telle qu'il le receust en amour et en<br> +alliance. Après espousa Richeut, de qui nous avons devant parlé, qu'il<br> +avoit tenue sans mariage. De là retourna à Ais-la-Chapelle. Là oï telles<br> +nouvelles dont il ne se donnoit de garde; car Loys, son frère, roi de<br> +Germanie, luy manda par ses messages s'il ne s'en issoit tantost de la<br> +ville d'Ais et de tout le royaume qui avoit esté Lothaire, son frère, et<br> +s'il ne le rendoit en paix ès mains des princes du royaume ainsi comme il<br> +le tenoient au jour qu'il trespassa, bien sceut-il qu'il viendroit sur luy<br> +à armes et qu'il auroit à luy bataille. Tant allèrent les messages d'une<br> +part et d'autre, que la besoigne à ce menèrent que sermens furent faicts<br> +des deux parties. De tenir les convenances jura par le roy l'un des<br> +messages, et dit ainsi: «Je jure pour le roy Charles, mon seigneur, qu'il<br> +se consent à ce que son frère le roy Loys ait une telle partie du royaume<br> +Lothaire, leur frère, comme luy-meisme aura; et qu'il soit si loyaument<br> +parti et si justement comme ceux le sauroient partir qui par l'accort des<br> +deux parties y seront mis; et que ce soit sans barat et sans decevance, sé<br> +son frère le roy Loys luy veult garder autelle fermeté et autelle loyaulté<br> +comme il luy promet tant comme il vivra.» Quant ces convenances furent<br> +ainsi affermées par sermens d'une partie et d'autre, le roy Charles se<br> +partit d'Ais et s'en retourna en France, et s'en vint à Compiègne; là <br> +célébra la Résurrection.<br> +<br> + Note 41: <i>Annal. S.-Bertini, anno 870.</i><br> +<br> +(Au moys de may qui après vint s'en ala à Atigny[42]). Là viendrent à luy<br> +les messagiers Loys son frère, qu'il eut envoiés pour partir le royaume;<br> +mais il ne vouldrent pas tenir les convenances qui devant avoient este<br> +jurées, si estoient plus fiers et plus hautains pour la prospérité de leur<br> +seigneur, pour ce qu'il avoit pris, tant par barat comme par armes, le<br> +prince des Wandres qui longuement avoit à luy guerroié et mains dommages<br> +luy avoit fais. En moult de manières fu cette partition devisée et mandée<br> +aux deux parties par divers messages; n'accorder ne se pouvoient. A la<br> +parfin fut ainsi atiré que le roy Charles leur manda que il et Loys son<br> +frère assemblassent paisiblement au royaume qui devoit être parti, et<br> +fussent faictes loyales parties selon les convenances et les sermens qui<br> +avoient esté fais, par le regart des preudes hommes qui à ce faire fussent<br> +mis par les parties. Entre ces choses fu assemblé ung conseil d'évesques de<br> +dix provinces. Là fu accusé de plusieurs cas Haimart l'évesque de Loon et<br> +meismement de deux choses de ce qu'il ne vouloit obéir au roy Charles comme<br> +à son prince, né à l'archevesque de Rains comme à son prélat. Mais<br> +toutesvoies fu-il contraint à ces deux choses: son libelle escripvit et le<br> +rendit en plein conseil. Si contenoit cette sentence: «Je, Haimart, évesque<br> +de Loon, regehis et cognois que je dois être et serai désormais obédient et<br> +féable au roy Charles, selon mon estat, si comme évesque doit être par<br> +droit à son prince terrien et à son roy; et si promets aussi que je ferai<br> +obédience à mon pouvoir à l'archevesque de Rains, telle comme je lui dois<br> +faire selon les droits et les canons et les décrets des anciens pères, à <br> +mon sens et à mon pouvoir.» Et quant il eut ce dict, il mist sa<br> +subscription en son libelle.<br> +<br> + Note 42: Cette précieuse parenthèse n'est pas traduite des Annales de<br> + Saint-Bertin, et ne se trouve que dans le continuateur d'Aimoin. Ce<br> + fut effectivement dans le palais d'Attigny qu'Hincmar de Reims obtint<br> + la condamnation d'Hincmar de Laon.<br> +<br> +Charlemaine le fils le roy Charles, qui estoit nommé abbé de plusieurs<br> +abbaïes, faisoit moult de griefs et de dommages à son père; et pour ce<br> +perdit-il les abbaïes qu'il tenoit et fu mis en prison à Senlis. (En ce<br> +temps tenoient les princes lays aucunes abbaïes.) Entre ces choses envoia<br> +le roy Charles ses messages[43] à Loys son frère, Eudes l'évesque de<br> +Beauvais, et deux comtes Hardoin et Odon; et luy manda qu'il assemblassent<br> +paisiblement pour partir le royaume Lothaire. Après, s'en ala à une ville<br> +qui a nom Pontigon[44], là retournèrent à luy les messages qu'il eust<br> +envoiés à Loys, son frère, et luy nuncièrent la responce qu'il luy mandoit,<br> +qui telle estoit qu'il venist jusques à Haristalle, et il viendroit d'autre<br> +part jusques à Marne[45]; et au milieu de ces deux lieux assembleroient à <br> +parlement; et amenast chacun tant seulement quatre évesques et dix<br> +conseillers et trente que vassaux que chevaliers[46]. Ainsi fu la chose<br> +créantée. Le roy Loys mut et s'en vint à Flamereshem en la contrée de<br> +Ribuarie[47]; là luy advint telle adventure qu'il chaï d'un solier qui<br> +estoit viel et pourri luy et aucuns de sa gent. Blessé fu en sa jambe, mais<br> +assez tost fu gari si comme il luy sembloit. (Il se hasta ung peu trop, car<br> +la bleceure ne fu pas bien esteinte, si comme nous le dirons ci-après.) A<br> +Ais-la-Chapelle s'en alla. Le roy Charles se rapproucha d'autre part au<br> +lieu déterminé, et tant coururent messages d'une partie et d'une autre que<br> +les deux roys assemblèrent là où il estoit dévisé en la cinquième kalende<br> +d'aoust. Là départirent le royaume paisiblement selon les convenances<br> +devant dictes.<br> +<br> + Note 43: Le latin ajoute: «Ad Franconofurt.»<br> + <br> + Note 44: <i>Pontigon</i>, aujourd'hui <i>Pontion</i>.<br> + <br> + Note 45: <i>Marne.</i> Mersen.<br> + <br> + Note 46: <i>Que vassaus que chevaliers.</i> Je ne crois pas qu'il y eût de<br> + différence bien sensible avant le XIVˆe siècle entre ces deux mots.<br> + Aussi le latin dit-il <i>officiers ministériels et chevaliers</i>. «Inter<br> + ministeriales et vassalos.»<br> + <br> + Note: 47: <i>En la contrée de Ribuarie.</i> «In pago Ribuario.»<br> +<br> +Ci-après sont nommés les cités et les villes de la partie du roy Loys:<br> +Coloigne, Trèves, Utrehect, Strahasbourt, Baille[48], et maintes autres<br> +villes et cités qui pas ne sont à nommer pour eschiver la confusion; et<br> +pour ce que les noms sont en langue tioise on ne les peut pas assigner<br> +proprement en françois[49]. En celle partie furent adjoutées les deux<br> +parties de Frise qui estoient du royaume Lothaire. Et par dessus cette<br> +division luy fu encore donnée la cité de Mez, l'abbaïe Saint-Père et<br> +Saint-Martin et toutes les villes et les appartenances de cette contrée; et<br> +si luy fu donnée pour le bien de paix et de charité une partie des Ardennes<br> +tant comme le fleuve qui a nom Urcha en depart jusque à tant qu'elle cheï<br> +en Meuse.<br> +<br> + Note 48: <i>Baille.</i> Basle.<br> + <br> + Note 49: En voici la liste exactement copiée du latin: «Coloniam,<br> + Treviris, Utrecht, Strasburg, Basulam, Abbatiam Suestre (<i>Susteren</i>,<br> + dans le duché de Jullers), Berch (<i>Berge</i>, près Ruremonde), Niu<br> + monasterium (<i>Nussa</i>, près Cologne), Castellum (<i>Kessel</i>, sur la<br> + Meuse), Indam (<i>Cornelismunster</i>, près d'Aix-la-Chapelle),<br> + Sancti-Maximini (près de Trèves), Ephterniacum (<i>Esternach</i>), Horream<br> + (<i>Oeren</i>, dans Trèves), Sancti-Gangulfi, Faverniacum (<i>Favernay</i>, en<br> + Franche-Comté), Polemniacum (<i>Poligny</i>, en Comté), Luxoium (<i>Luxem<br> + Baume</i>, dans les Vosges), Luteram (<i>Lure</i>, diocèse de Besançon),<br> + Balmau, Offonis-villam (<i>Vellefaux</i>, diocèse de Besançon),<br> + Meyeni-monasterium (<i>Moyen-Moustier</i>, dans les Vosges), Eboresheim<br> + (dans l'Alsace), Homowa (dans Strasbourg), Masonis-monasterium<br> + (<i>Maesmunster</i>, en Alsace), Hombroch, Sancti-Stephani, Strasburg,<br> + Sancti-Deodati (<i>Saint-Dyé</i>), Bodonis monasterium (<i>Bon-Moustier</i>,<br> + dans les Vosges), Stivagium (<i>Estival</i>), Romerici montem<br> + (<i>Remiremont</i>), Morbach (en Alsace), Sancti-Gregorii (<i>id.</i>),<br> + Mauri-monasterium (<i>id.</i>), Erenstein (<i>id.</i>), Sancti-Ursi in Salodoro<br> + (<i>Soleure</i>), Grandivellem (<i>Grantfel</i>, diocèse de Basle),<br> + Allam-Petram (près <i>Moyen-Moustier</i>), Lustenam (?), Vallem Clusæ<br> + (<i>Vaucluse</i>, diocèse de Besançon), Castellum-Carnonis<br> + (<i>Chatel-Challon</i>), Heribodesheim (?), Abbatiam de Aquis,<br> + Hoenchirche, Aughtchirche, comitatum Testebrant, Batua (<i>Batavia</i>),<br> + Harluarias (dans le duché de Gueldres), Masau subterior de ista<br> + parte, et Masau superior, quod de illa parte est; Liugas (<i>Liège</i>),<br> + quod de ista parte est, Districtum Aquense (<i>Aix</i>), Districtum<br> + Trectis (<i>Maestricht</i>). In Ripuarias, comitatus V, Megenensium,<br> + Bedagowa, Nitachowa, Sarachowa subterior, Blesitchowa, Selm,<br> + Albechowa, Suentisium, Calmontis, Sarachowa superior, Odornense quod<br> + Bernardus habuit, Solocense, Basiniacum, Elischowe, Warasch,<br> + Scudingum, Emaus, Busalchowa. In Elisatia, Comitatus duo; de Frisia<br> + duos partes de regno quod Lotharius habuit.... Civitatem cum Abbatia<br> + S.-Petri et S.-Martini, et comitati Moslensi, cum omnibus villis in<br> + eo consistentibus tam dominicatis quam et vassalorum. De Arduenna,<br> + sicut flumen Urta surgit inter Bislam et Tumbus, decurrit in Mosam et<br> + sicut recta via pergit in Bedensi. Exupto quod de Condrusio est, ad<br> + partem Orientis, trans Urtiun, et Abbatias Prumiem et Stabelan, et<br> + omnibus villis dominicalis et vassalorum.»<br> +<br> +Ci-après sont nommées les cités et les bonnes villes de la partie le roy<br> +Charles: Lyon sur le Rhosne, Besançon, Vienne, Tongres, Tol, Verdun,<br> +Cambray, et moult d'autres villes et cités qui pas ne sont à nommer[50]. Le<br> +lendemain que ces parties ainsi furent devisées, les frères revindrent<br> +arrière ensemble, congié prindrent l'un à l'autre, et se départirent en<br> +paix et en amour. Le roy Loys retourna à Ais-la-Chapelle, le roy Charles en<br> +France, et commanda que la reyne Richeut, sa femme, fust admenée encontre<br> +luy. A Saint-Quentin en Vermandois vint, et puis ensemble à Senlis, et puis<br> +à Compiègne. Là se déporta tout le mois de septembre en gibier et en<br> +chasse. De la partie du royaume Lothaire qu'il eut receu fit sa volenté et<br> +en donna et départi à sa volenté.<br> +<br> + Note 50: Voici les autres noms: «Vivarias, Vatiam, Montem-Falconis,<br> + Sancti-Michaelis, Gildini-monasterium, S.-Mariæ in Bisantione,<br> + S.-Martini in eodem loco, S.-Augentil, S.-Marcelli; S.-Laurentii<br> + Leudensi, Sennonem, Abbatiam Niellam, Molburium, Laubias,<br> + S.-Gaugerici, S.-Salvii, Crispinno, Fossas, Marilias, Honulficurt,<br> + S.-Servatii, Maalinas, Ledi, Sunniacum, Autonium, Condatum,<br> + Mesrebecchi, Tidivinni, Lutosa, Calmontis, S.-Mariac in Desmant,<br> + Echa, Andana, Wasloi, Altummontem, Comitatus Texandrum. In Bracbanto,<br> + Comitatus quatuor Cameracensim, Hainoum, Lomensem. In Hasbanio,<br> + Comitatus quatuor, Masau superiur, Masau subterrior, Liugas quod<br> + pertinet ad Veosutum; Scarponense, Viridunense, Dulmense, Arlon,<br> + Waurense, Comitatus duo, Mosminse, Castricium, Condrust. De Arduennâ<br> + sicut flumen Urta surget inter Bislanc et Tumbas, ac decurrit ex hac<br> + parte in Mosam, et sicut recta via ex hac parte Occidentis pergit in<br> + Bedensi. Tollense, aliud Odornense quod Tremarus habuit; Barrense,<br> + Portense, Salmoringum, Lugdunense, Viennense, Vivarias, Ucericium. De<br> + Frisiâ tertiam partem.»<br> +<br> +<br> +V.<br> +<br> +ANNEE: 870.<br> +<br> +<i>Des messages l'apostoile Adrien au roy Loys qu'il rendist le royaume<br> +Lothaire à son nepveu Loys. Du contens le roy Loys, coment il envoya joyaux<br> +à l'Eglyse de Rome et coment il prit Vienne.</i><br> +<br> +<br> +Le roy Loys qui à Ais fu retourné, n'estoit pas encore bien guary de la<br> +bleceure de sa jambe qu'il prist quant il chaï du solier, si comme<br> +l'istoire ci devant conte, pour ce qu'il ne povoit pas bien endurer les<br> +cures des physiciens. Et pour ce que la bleceure se tournoit à pueur et à <br> +pourreture se fist-il tranchier toute la maladie[51], si en demeura plus<br> +longuement en la ville qu'il ne cuida, car il acoucha du tout au lit et fu<br> +aussi comme prest de la mort. En ce temps viendrent les messages de<br> +l'apostoile à Ais, et de Loys l'empereur. Les messages l'apostoile furent<br> +Johan et Pierre, cardinaulx de l'Églyse de Rome; les messages à l'empereur<br> +furent l'évesque Vibode et li quens Bernart. Tel mandement apportoient au<br> +roy Loys que de rien ne s'entreméist du royaume Lothaire son nepveu, qui<br> +par droict devoit escheoir à l'empereur Loys son frère. Assez briesvement<br> +leur rendit responce et congié, et puis si les envoia au roy Charles son<br> +frère. Quand il fu guari de sa maladie et il put chevauchier, il se partit<br> +et s'en alla à Renebourg[52]. Restice[53] le roy des Wandres qu'il tenoit<br> +en prison[54] fit traire hors, et luy fit les yeux sachier, et puis<br> +commanda qu'il fust tondu en une abbaïe. Après manda à ses fils Charlon et<br> +Loys qu'il venissent à luy. Mais il ne y vouldrent pas venir, car il<br> +sentoient bien qu'il avoit meilleure volenté à Charlemaine son frère que<br> +vers eulx. De Renebourg se partit et s'en alla à Frenquefort vers le<br> +commencement du caresme pour tenir le parlement pour le contens apaisier de<br> +luy et de ses fils. Allèrent tant messages d'une part et d'autre que trève<br> +fut donnée jusques au moys de may, que le père les assura qu'il n'auroient<br> +par luy nul mal, et il promistrent d'autre part qu'il ne feroient nul mal<br> +au royaume si comme il avoient commencié. Quant ce feust accordé et le<br> +parlement feust fini, le roy se départi de Franquefort et s'en alla à <br> +Renebourg.<br> +<br> + Note 51: <i>La maladie</i>. C'est-à -dire: <i>La chair pourrie</i>.<br> + <br> + Note 52: <i>Renebourg.</i> Ratisbonne.<br> + <br> + Note 53: <i>Restice</i> ou <i>Ratislas</i>, prince de Moravie; le même qui<br> + demanda à l'empereur Michel saints Cyrille et Methodius, pour prêcher<br> + l'évangile à ses peuples.<br> + <br> + Note 54: <i>En prison.</i> Le latin ajoute: «A Carlomanno per dolum<br> + nepotis ipsius Restitii captum.»<br> +<br> +Tout le mois de septembre se déporta le roy Charles en chasse de bois et<br> +puis s'en vinst à Saint-Denis en France, pour célébrer la solennité des<br> +glorieux martyrs. Le jour mesme, si comme on chante la messe, vindrent à <br> +luy les messages à l'apostoile Adrien et ceux meismes qui au roy Loys<br> +avoient esté; épistres luy apportaient à luy et aux évesques de son<br> +royaume, qui contenoient moult espouventablement qu'il n'entrast au royaume<br> +qui eut esté Lothaire son nepveu, car il appartenoit par droict héritage à <br> +l'empereur Loys, qui son frère avoit esté. Au roy ne pleurent pas moult ces<br> +nouvelles, ains porta moult griefs ce mandement. Tant luy prièrent les<br> +messages et autres bonnes gens, qu'il osta Carlemaine, son fils, de prison<br> +de Senlis et il luy commanda qu'il demourast avec soy. Les messages fit<br> +conduire jusques à Rains et commanda que ses amis et son conseil feussent<br> +là assemblés; et quand il lu là venu, il demoura entour huit jours, et aux<br> +messages donna congié de repartir. Mais il envoïa avec eulx ses propres<br> +messages à l'apostoile Adrien, Ansegesile l'abbé de Saint-Michel, et un<br> +autre lay qui Liethart avoit nom. Par eulx envoia dons et offrandes à <br> +l'autel de Saint-Pierre de Rome et des vestemens d'or et des couronnes d'or<br> +à pierres précieuses. Luy-meisme alla avec les messages jusques à Lyon. Là <br> +se départi de luy Charlemaine, son fils, sans son sceu, car il s'enfuit par<br> +nuit et s'en alla au royaume de Belge. Grans tourbes de larrons et de<br> +robeurs assembla, et fit par le pays si grant destruction et si grand<br> +cruaulté qu'il n'est nul qui croire le peust, fors ceux qui ce virent et<br> +souffrirent. Moult en fu dolent son père quand il le sceut, et dist: «Las!<br> +quelle engendréure je ai faite, quand cil est larron qui peust estre<br> +coronné de deux roïaumes! Pourquoi emble-il? Ne fust tout sien, s'il<br> +vousist?» Mais pourtant ne voult-il pas retourner né laissier la voie qu'il<br> +avoit entreprise, ains s'en alla à Vienne où Berte la femme Girart[55]<br> +estoit, et assist la cité le plustost qu'il péust. Cil Girart n'éstoit pas<br> +dedans, ains estoit ailleurs en ung fort chastel. Moult fu le pays d'entour<br> +gasté et destruit pour ce siège. Tant fist le roy par sens et par engin,<br> +qu'il mist discension entre ceux qui la cité gardoient, si que une grande<br> +partie se tinst à luy. Mais quand Berte aperçut cette chose, elle manda<br> +Girart son seigneur. Puis qu'il fust venu ne voult-il pas tenir la cité<br> +contre le roy, ains la rendi maintenant, et le roy rentra liez et joyeux,<br> +et célébra en la ville la Nativité Nostre-Seigneur.<br> +<br> + Note 55: <i>La femme Girart.</i> Berte étoit femme de Girard de<br> + Roussillon, si fameux dans nos anciens romans. Ce siége de Vienne a<br> + beaucoup exalté l'imagination des poètes françois. Il forme le nÅ“ud<br> + de la chanson de geste de <i>Gerard de Vianne</i>; il en est fait<br> + également mention dans celle de <i>Gerard de Roussillon</i>.--«La<br> + Chronique de Vezelay place à tort la mort de Girard en 847, et celle<br> + de Berte en 844.» <i>(D. Bouquet.)</i><br> +<br> +[56]Quant le roy eust ainsi la cité receue, il contraint Girart à ce qu'il<br> +luy rendroit les chastiaux d'entour et les livreroit à ceux que le roy y<br> +vouldroit envoier; et de ce luy donna bons ostages[57]; trois nefs luy<br> +bailla, et luy souffrit qu'il s'en allast parmi le fleuve du Rosne, luy et<br> +Berte sa femme, et leurs gens et leurs biens meubles. La cité bailla à <br> +garder à Boson le frère la royne sa femme. De là se parti pour aller en<br> +France, par Auxerre et par Sens retourna et s'en vinst droict à l'églyse<br> +Saint-Denys. Quand Charlemaine son fils oy dire qu'il venoit, il s'en alla<br> +à Maison luy et toute sa route: les chastiaux, les villes et le pays tout<br> +dégasta. Après ce envoïa à son père quatre messages faussement et par<br> +coverture, et luy manda que volentiers vendroit à luy à mercy et amendroit<br> +vers Dieu et vers luy quanqu'il avoit meffait; mais tant seulement eust<br> +merci de ceux qui avec luy estoient, né pour ce ne se voult oncques tenir<br> +de mal faire. Le roy retint deux de ses messages et avec les autres deux<br> +envoïa Gaulin, abbé de Saint-Germain, et le conte Baudouin qui serourge<br> +estoit Charlemaine meisme. Par ces deux manda que seurement povoit-il venir<br> +sé il vouloit. Lors faingni par tricherie et luy manda qu'il viendroit à <br> +luy, et envoïa de rechief autres messages pour requerre ce qui ne pouvoit<br> +estre; et, tandis, s'éloingna du pays et s'en ala vers la cité de Toul. A<br> +ses barons le roy requit jugement de ceulx qui son fils luy avoient ainsi<br> +soustraict et aliéné (qui estoit diacre de sainte Églyse), et qui si grand<br> +tourment et destruction avoient faict en son royaume. Lors furent jugés et<br> +condempnés à recevoir mort; et après commanda le roy que leurs terres et<br> +leurs fiefs fussent pris et saisis en sa main. Après ce ordonna coment son<br> +fils et tous malfaiteurs qui avec luy estoient au royaume, feussent pris et<br> +chastiés. Si ne se tint pas tant seulement au jugement des pairs et des<br> +barons, ains voult et requist qu'il feussent jugiés des prélats. Jugiés<br> +furent et excommuniés selon la sentence de l'apostoile, qui commanda que<br> +nul n'eut à eulx participation, n'en boire, n'en mangier, n'en nulle autre<br> +chose, si comme il est contenu en l'épistre selon les saints canons qu'il<br> +envoièrent à tous les prélas. Et meismement de son fils Charlon requist-il<br> +jugement à tous les prélas de cette province[58] comme celui qui feust<br> +diacre et eust fait serment à son père par deux fois dont il étoit parjure,<br> +et avoit fait tant de tourmens en son royaume et telles desloyautés contre<br> +son père. [59]En France retourna le roy vers le caresme; à Saint-Denis s'en<br> +vint vers Pasques fleuries, et là célébra la résurrection. Après la feste<br> +dut mouvoir à Saint-Morise pour aler encontre l'empereris qui ainsi lui<br> +avoit mandé par ses messages; mais pour ce qu'il entendi certainement<br> +qu'elle avoit pris jour de parlement à Loys son frère, le roy de Germanie,<br> +à Trente, ne voult-il pas aller, ains retourna à Senlis[60]. Là vint à luy<br> +Allard le message son frère le roy Loys, qui luy mandoit qu'il venist à luy<br> +au parlement en la cité du Traict, et il viendroit d'autre part à <br> +Renebourg[61] tantost coment il auroit envoié Charles son fils contre les<br> +Wandres. Mais le roy Charles voulut ordonner l'estat de Loys son fils. Si<br> +commanda que Boson frère à sa femme Richeut la royne, feust chambellan et<br> +maistre sur tous les huissiers; et luy donna l'onneur et la terre Girart le<br> +conte de Bourges. Bernart le marchis envoia en Aquitaine et luy bailla la<br> +cure et l'ordonnance de tout le royaume. Avant, luy feist faire seremens,<br> +et puis luy octroia Carcassonne, Arles-le-Blanc et Thoulouse.[62]<br> +<br> + Note 56: <i>Annal. S.-Bertin. Anno 871.</i><br> + <br> + Note 57: <i>Bons ostages.</i> C'est Girard qui donna ces ôtages au roi.<br> + «A Gerardo sibi obsides dari jussit.»<br> + <br> + Note 58: <i>De cette province.</i> De la province du diocèse de Sens, dans<br> + lequel étoit situé le diaconat de Carloman.<br> + <br> + Note 59: Ici le traducteur de Saint-Denis, guidé par le continuateur<br> + d'Aimoin, a omis le récit des derniers événemens de l'année 871, tel<br> + que le donnoient les Annales de Saint-Bertin. Il nous transporte à <br> + l'année 872. Dans le texte des Annales, Charles, après avoir tenu un<br> + plait, placit, ou parlement à Servais, vient célébrer la fête de Noël<br> + à Compiègne. De Compiègne, il se rend au monastère de Saint-Lambert,<br> + puis revient à Compiègne, et de là , comme dans la Chronique de<br> + Saint-Denis, à Saint-Denis.<br> + <br> + Note 60: <i>Senlis</i>. <i>Silvacum</i> a été pris ici pour Silvanectum.<br> + Quelques-uns pensent que <i>Silvacum</i> est <i>Ville-en-Selve</i>, dans la<br> + montagne de Reims; mais on s'accorde plutôt à le reconnoître dans<br> + <i>Servais</i>, proche de <i>La Fère</i> et à six lieues de Laon.<br> + <br> + Note 61: <i>A Renebourg.</i> Le latin ajoute <i>Aquis</i>: c'est-à -dire: <i>Il<br> + reviendroit d'Aix à Ratisbonne</i>.<br> + <br> + Note 62: Cette dernière phrase est mal entendue. Le latin dit qu'avec<br> + Boson, Charles envoya en Aquitaine Bernard et un autre marquis<br> + également nommé Bernard, et qu'il confia à Boson l'administration du<br> + royaume; qu'au comte de Toulouse Bernard il céda, après avoir reçu<br> + ses sermens, Carcassonne et Rasez: «Eum (Bosonem) cum Bernardo,<br> + itemquo cum alio Bernardo markione, in Aquitaniam misit, et<br> + dispositionem ipsius regni et commisit. Bernardo autem Tholosæ<br> + comiti, poat præstita sacramenta, Carcasonem et Rhedas concedens, ad<br> + Tholosam remisit.» Ce premier Bernard étoit fils de Bernard, duc de<br> + Septimanie, et étoit lui-même comte d'Auvergne. En 879, il devint<br> + marquis de Gothie.<br> +<br> +<br> +VI.<br> +<br> +ANNEES: 872/873.<br> +<br> +<i>Coment le roy Loys rendit à l'empereris Angeberge sa partie du royaume<br> +Lothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien à l'empereur Basile de<br> +Constantinoble; et coment Loys fu couronné; et coment Charlemaine le fils<br> +Charles-le-Chauf eut les yeux crevés.</i><br> +<br> +<br> +En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys<br> +qu'il venissent à luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et<br> +son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa présence, il<br> +feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il<br> +n'y eut né foy né loyauté, d'une part né d'aultre. Après les requist qu'il<br> +ostoiassent avec Charlemaine leur frère sur les Wandres; mais oncques<br> +accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour<br> +luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses<br> +ennemis à si grant ost comme il put rassembler. Après ce, mut au lieu et au<br> +jour qu'il eust pris à l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit<br> +sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reçue encontre la partie du roy<br> +Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la<br> +volenté et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui à luy estoient<br> +rendus et soubmis; dont fu lié par divers sermens dont l'un estoit jà <br> +menti. Car le serment qu'il eust faict à l'empereris Angeberge fust tout<br> +contraire à celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frère et aux<br> +barons du royaume. Après manda l'empereris au roy Charles qu'il venist<br> +parler à elle à Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mandé<br> +devant.<br> +<br> +Là ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui<br> +avoient esté entre luy et le roy Loys son frère; mais il y envoia messages<br> +qui riens ne firent né nulle certaineté ne luy apportèrent.<br> +<br> +En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople<br> +à l'empereur Basile et à ses deux fils Léon et Constentin pour la besoigne<br> +que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce proposé et ordonné.<br> +Ses messages furent Estienne, évesque de Néphese, Donez, évesque<br> +d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'églyse de Rome. Et si fu avecques eulx<br> +Anastaise qui garde estoit des armoires et des écrins du palais[64]. Si<br> +estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; là fu grand concile<br> +assemblé et fu appelé le huitiesme concile général. Là fu accordé le<br> +contens et le schisme apaisié qui devant eust esté de la promotion[65]<br> +Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassié et excomenié et<br> +Ignace ordenné[66]. En ce concile feust aussi ordenné les images adourer<br> +tout autrement que les anciens pères n'en avoient senti; dont les Grecs<br> +contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant à aucunes choses<br> +s'accordèrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome,<br> +qui à eulx s'accordoit des images adourer.<br> +<br> + Note 63: <i>D'Oiste.</i> D'Ostie.<br> + <br> + Note 64: C'étoit le célèbre <i>Anastase le bibliothécaire</i>, auteur de<br> + l'histoire ecclésiastique et du <i>Liber pontificalis</i>.<br> + <br> + Note 65: <i>Promotion.</i> Il faut lire <i>déposition</i>.--<i>Foucin</i>, Photius.<br> + <br> + Note 66: <i>Ordenné.</i> C'est-à -dire <i>restitué</i>.<br> +<br> +A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain<br> +fu couronné par la main Adrien l'apostoile, en l'églyse Saint-Père. Et<br> +quant la messe fu chantée, l'apostoile le mena meisme à grand compagnie de<br> +chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne<br> +avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son<br> +orgueil. Pour eulx tous envoièrent à l'empereur Loys le comte Ginise[67] et<br> +firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et<br> +qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourné. Mais elle ne tint guères ce<br> +commandement, ains s'en ala après luy assez tost après ce. Si eust envoié<br> +avant à Charles, le roy de France, l'évesque Guinbode, pour grace et amour<br> +impétrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit esté faict<br> +entre luy et Loys, son frère le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au<br> +roi cil message: il estoit lors alé en Bourgoigne pour aucunes besoignes.<br> +Là oït nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart<br> +le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se départi et vint à Atigny, là tint<br> +parlement ès kalendes de septembre. Et quant il eust là demouré pour<br> +aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au<br> +mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala<br> +Avau-Terre[70] en la cité du Traict. Là furent à parlement à luy les deux<br> +grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se<br> +départi en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit à contens et à <br> +discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De<br> +là s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y étoit alé, mais<br> +par terre. Par Atigny[71] s'en vint à Soissons, en l'abbaïe Saint-Marc<br> +célébra la Nativité Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce siècle<br> +l'apostoile Adrien. Après luy fu en siège Johan, diacre de l'églyse de<br> +Rome.<br> +<br> + Note 67: Le latin est ici mal entendu... «In loco illius inbergæ<br> + filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut<br> + missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.»<br> + <br> + Note 68: <i>Pontliaire.</i> «Ad Pontem-liudi.» ou <i>Lieupont</i>, en<br> + Bourgogne.<br> + <br> + Note 69: <i>Vitel.</i> «Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi,<br> + Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus.» Il est bien<br> + difficile aujourd'hui de distinguer ces trois <i>Bernards</i>.... Mais le<br> + surnom de la victime étoit sans doute <i>le viaus</i>.<br> + <br> + Note 70: <i>En Avau-Terre.</i> Comme nous disons: <i>Dans les Pays-Bas</i>.<br> + <br> + Note 71: <i>Attigny.</i> Le latin dit: <i>Gundulfi-villam</i>.<br> +<br> +[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de<br> +France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et<br> +tribulations qui avoient esté faictes à sainte Églyse au royaume de France<br> +et aux autres régions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent<br> +recommanciés par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus<br> +avoit le roy compilées et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns<br> +sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult<br> +estoient profitables à garder la paix de saincte Églyse et du royaume, et<br> +avoit moult estroitement commandé que elles feussent moult fermement<br> +gardées et tenues. Après ce, fist assembler les évesques en la cité de<br> +Senlis, où ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le<br> +desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent à faire de tels<br> +cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposèrent de<br> +tous les degrés de saincte Églyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas<br> +excommenié. Après ce fait se pourpensèrent les desloyaus ennemis de la<br> +paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour<br> +ce qu'il ne portoit mes né nom né habit de clerc, de tant povoit-il plus<br> +légièrement monter à nom et en pouvoir de roy. Alors commencièrent à <br> +assembler et à faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et<br> +à traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais<br> +d'autres régions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire<br> +hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu<br> +convenable à ce faire. Et après, se il apercevoient que il se voulust tenir<br> +de mal faire, il le couronneroient à roy par dessus son père. Ainsi eust<br> +été fait par adventure sé le conseil n'y eut esté mis: car il fu mestier<br> +qu'il fust traict hors de prison et mené avant par les évesques qui pas ne<br> +l'avoient jugié, et fust atiré que la sentence par quoi il avoit esté jugié<br> +à mort fust relaschiée et assouagiée, par quoi il peust avoir temps de se<br> +repentir; en telle manière toutes-voies qu'il n'eust povoir né licence de<br> +faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et<br> +amené devant tous, ceux qui là furent commencièrent à crier que il eust les<br> +iex crevés. Pour ce que tous ceux qui pensoient à mal faire pour couverture<br> +de li feussent du tout hors de leur espérance et que saincte Églyse et le<br> +royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust troublée<br> +pour luy.<br> +<br> + Note 72: <i>Annal. S.-Bertini, anno 873.</i><br> +<br> +En ce temps vint à Franquefort Loys le roy de Germanie. Là meisme célébra<br> +la Nativité de Nostre-Seigneur avant qu'il s'en partit. Après y tint<br> +parlement entour les kalendes février, et manda à ses deux fils Charlon et<br> +Loys qu'il y feussent, et à tous les hommes feutables qui avoient esté du<br> +royaume Lothaire. Et tandis comme il demeuroit, advint une merveilleuse<br> +adventure, car le diable prist semblance du bon ange et vinst à Charlon<br> +l'un des fils du roy Loys, et li dist que Diex s'estoit courroucié à son<br> +père et de ce qu'il le vouloit occire pour la raison de Charlemaine son<br> +frère, et que il[73] li devoit tollir le royaume et à luy donner. Charlon<br> +qui moult fust épouvanté de cette advision, se leva tout effraié et s'en<br> +fust en ung moustier qui près estoit de la maison où il gisoit; si ne fut<br> +pas merveille s'il fut éspoenté, car il y a telle différence entre l'ange<br> +Dieu et du deable, quant il faint semblance et clarté du bon ange, que cil<br> +qui a veue la vision de l'ange Dieu demoure en joie et en bonne espérance,<br> +et cil qui a veue la vision du mauvais ange demoure en paour et en<br> +tristèce. Le deable le suivit et entra au moustier après li, et li dist:<br> +«Pourquoi as-tu paour? né pourquoi me fuis-tu? Tu pues bien savoir, sé je<br> +ne venisse de par Dieu pour toy annoncier ce qui adviendra par temps, que<br> +je n'osasse pas entrer après toy en ce moustier qui est la maison de Dieu.»<br> +Tant li dist de telles paroles et de semblables que il prit communion, de<br> +la main du deable, que Dieu li envoioit par luy, si comme il disoit; et<br> +tantost comme il l'eut receue, le deable li entra au corps. Tantost vint à <br> +son père qui séoit au milieu de son parlement avec ses aisnés fils et ses<br> +barons et ses prélas. Lors le prist le deable à tourmenter et dist devant<br> +tous qu'il vouloit guerpir le siècle, et que jamais à sa femme n'abiteroit.<br> +Lors traict l'espée et la lessa cheoir à terre, et quant il voult descendre<br> +le baudré, le deable le commença trop fort à tourmenter, et lors saillirent<br> +avant les évesques et les barons et le tindrent à force. De ce fu le père<br> +moult ému et tous ceulx qui là estoient. En l'églyse le menèrent, et<br> +tantost se revesti l'archevesque Luiberz pour la messe chanter, et quand ce<br> +vint au point de l'évangile, il commença à crier à haute voix: <i>Ve, ve,<br> +ve,</i> et toujours cria ainsi continuellement jusques à tant que la messe<br> +fust chantée. Le père qui moult étoit dolent le lessa aux évesques et à ses<br> +autres amis et commanda qu'il fust mené par les sains lieux des martyrs et<br> +des confesseurs, que par leurs mérites et par leurs dessertes sé il<br> +plaisoit à Dieu peust estre ramené en son sens. Si se pensa qu'il le<br> +envoieroit à l'églyse Saint-Père de Rome; mais il entrelessa cette voie<br> +pour aucunes autres besoignes.<br> +<br> + Note 73: <i>Il.</i> Dieu.<br> +<br> +<br> +VII.<br> +<br> +ANNEES: 873/874.<br> +<br> +<i>Coment Charles-le-Chauf assit les Normans en la cité d'Angiers. De la paix<br> +que le roy Loys fit aux Wandres pour Charlemaine son fils aidier, et coment<br> +Charles-le-Chauf fit venir à merci les Normans, qui avoient assiégé Angiers<br> +et de maintes autres choses.</i><br> +<br> +<br> +En ce temps repaira l'empereur Loys en la cité de Capue. Si estoit jà mort<br> +Lambert-le-Chauve[74]. Et estoit venu à grant ost un patrice de l'empereur<br> +des Grecs en la cité d'Ydronte[75], pour aider à ceulx de Bonivent, qui luy<br> +promirent qu'il li rendroient une somme d'avoir pour le treuage que il<br> +soloient devant ce rendre aux empereurs qui estoient roys de France. Lors<br> +manda l'empereur Loys à l'apostoile Jehan qu'il venist à luy en la cité de<br> +Capue[76], si que par luy fust à luy réconcilié son compère[77] Adelgise.<br> +Si tendoit à ce l'empereur que son serment fust sauvé par la présence<br> +l'apostoile (car il avoit juré qu'il prendroit à force cil Adelgise avant<br> +qu'il partist du siège, né oncques prendre ne le polt).<br> +<br> + Note 74: <i>Lambert-le-Chauve.</i> C'étoit le lieutenant d'Adalgise, duc<br> + de Bénévent.<br> + <br> + Note 75: <i>Idronte.</i> Latiné: <i>Hydrontus</i>. C'est <i>Otrante</i>.<br> + <br> + Note 76: <i>Capue.</i> Le latin porte: <i>In Campaniam</i>.<br> + <br> + Note 77: <i>Son compère.</i> Le compère du pape.<br> +<br> +Charles le roy de France assembla son ost en ce contemple[78] et commanda<br> +qu'il s'en alast tout droict vers Bretaigne. Pour ce le fist que il ne<br> +vouloit pas que les Normans, qui avoient assis la cité d'Angiers,<br> +s'aperceussent qu'il alast sur eulx, car tost s'en fussent fui en tel lieu<br> +où il ne les peust pas contraindre. Puis qu'il fust meu en cette besoingne<br> +vint à luy un message qui luy conta que son frère Loys le roi de Germanie<br> +avoit fait par quoi Charlemaine estoit eschappé de Saint-Père de Corbie où<br> +il estoit en prison, et s'estoit à luy accompagné en son contraire et en sa<br> +nuisance par le consentement de deux faux moines et de sa gent meismes. De<br> +ce fu le roy moult courroucié; mais pour ce ne laissa-il pas la besoigne<br> +que il avoit emprise; ains s'en ala à Angiers et assit les Normans qui jà <br> +avoient destruit maintes cités et maint chastel et maintes églyses, et<br> +abbaïes si destruites et arses qu'il avoient tout rasé à terre. D'autre<br> +part estoit Salemon le duc de Bretaigne[79], et li et son ost estoient<br> +logiés sur un fleuve qui est appelé Maene. Et tandis comme le roy Charles<br> +estoit à ce siège, le duc Salemon envoia à lui Bigon son fils, à grant<br> +compagnie des plus nobles hommes de Bretagne, au roy se recommanda et luy<br> +jura feauté devant tous les barons. Et le roy tint le siège devant la cité<br> +si longuement et si asprement, qu'il les dompta et les contraint si que les<br> +plus grans vindrent à lui à merci. Tel serement qu'il leur demanda firent,<br> +tels ostages laissèrent comme il voult et tant comme il en demanda, et à <br> +telle condiction que il istroient tous de la cité en un jour, et que jamais<br> +en son royaume mal ne feroient né ne consentiroient à faire. Au derrenier<br> +luy requistrent qu'il souffrist qu'il habitassent en une isle de Loire,<br> +jusques au moys de février, et que il eussent marchié de viandes. Et après<br> +ce mois ceulx qui crestiens estoient et qui la crestienneté vouldroient<br> +tenir vraiment et loyaument, viendroient à luy, et ceulx qui encore<br> +estoient païens et voudroient estre crestiens fussent baptisés à sa<br> +volenté. Et ceulx qui la crestienneté refuseroient se partissent du<br> +royaume, né jamais pour mal faire n'y retourneroient, si comme il avoient<br> +juré. A ce s'accorda le roy et leur octroia cette requeste. Quant ils orent<br> +la cité vidiée, le roy et les prélats et le peuple entrèrent enz à grant<br> +dévotion. Les corps sains St. Aubin et St. Lucin, qui avoient esté repos en<br> +terre pour la paour des Normans, remistrent en leurs fiertres<br> +honorablement. Des Normans prit le roy tous ostages, puis se partit du pays<br> +et s'en ala droict au Mans, du Mans à Evreux et puis à Neufchastel[80]; de<br> +là s'en tourna vers la cité d'Amiens, de là s'en ala à une ville qui a nom<br> +Audrieu[81]. Si estoit jà la saison entour les kalendes de novembre. En<br> +chaces le roy se déporta un peu de temps, puis s'en vint à Soissons. La<br> +Nativité Nostre-Seigneur célébra en l'abbaïe Saint-Marc.<br> +<br> + Note 78: <i>En ce contemple.</i> Dans ces entrefaites; dans ce temps-là <br> + même.<br> + <br> + Note 79: Le latin dit: «Ultrâ Meduenam fluvium in <i>auxilio</i><br> + residente.»<br> + <br> + Note 80: <i>A Neufchatel.</i> «<i>Castellum novum apud Pistas.</i>» C'est<br> + aujourd'hui Pitres, au confluent de l'Andelle et de la Seine, à peu<br> + de distance du <i>Pont-de-l'Arche</i>.<br> + <br> + Note 81: <i>Audrieu.</i> «<i>Audriacam-villam</i>.» C'est <i>Orreville</i>, près de<br> + Doullens, sur les bords de la rivière d'Autie.<br> +<br> +[82]En cette année, qui estoit celle de l'Incarnation huit cent<br> +soixante-quatorze, fu l'hiver si lonc et si fort de gelées et de nois, que<br> +nul homme qui lors vesquit n'avoit oncques veu si fort. Entour la<br> +Purification tint le roy parlement à Saint-Quentin en Vermandois. Les<br> +jeunes de la quarantaine fit en l'églyse Saint-Denis et léans meisme<br> +célébra la Résurrection. Vers le moys de juing tint général parlement dans<br> +la ville de Ducy. Là meisme receut les dons et les présens qu'on luy avoit<br> +accoutumez à faire ainsi comme chacun an. De là se parti et s'en ala à <br> +Compiègne. En cet esté fu si très-grant la sécheresse qu'il ne fu pas foin<br> +et blé. [83]En ce point, advint que Rodulphe ung prince des Normans, qui<br> +tant de maux avoit fait au royaume Charles et qui à luy ne voult pacifier<br> +si comme l'istoire à la dessus conté, fu occis au royaume de Loys son<br> +frère, et plus de cinquante Normans qui avec luy estoient. Cette nouvelle<br> +fu apportée au roy Charles qui pas n'en fu courroucié.<br> +<br> + Note 82: <i>Annal. S.-Bertini, anno 874.</i><br> + <br> + Note 83: <i>En ce point.</i> Ce qui suit est placé dans les Annales de<br> + Saint-Bertin, à l'année précédente, et immédiatement avant le récit<br> + de la levée du siège d'Angers par les Normands. C'est dans cette<br> + ville que Charles-le-Chauve apprit la mort de Rodolphe ou Raoul.<br> +<br> +<i>Incidence.</i>--En ce temps s'espandit planté de langoustes par Allemagne,<br> +par France, par Espagne, si que cette pestilence put estre comparée à une<br> +des plaies d'Egypte. Au roy Loys de Germanie, qui son parlement devoit<br> +tenir en la cité de Mez, vint un message à grant haste et li dist: «Que<br> +s'il ne se hastoit de secourre Charlemaine son fils, en la cité de Marc[84]<br> +contre les Wandres, jamais ne le verroit.» Tantost après ces nouvelles s'en<br> +vint à Renebourg; mais avant qu'il se partit livra-il Charlemaine<br> +l'Aveugle, fils le roy Charles son frère, à Lambert l'archevesque de<br> +Mayence, et li manda qu'il luy fist donner sa soustenance en l'abbaïe<br> +Saint-Aubin, qui est en la cité meisme; et par ce monstra-il bien qu'il li<br> +desplaisoit les maux que cil Charles, qui son neveu estoit, avoit fait aux<br> +églyses et au peuple, et contre son père meismes tant comme il pot régner<br> +né avoir pouvoir de roy. Quant il fu venu à Renebourg, il envoia ses<br> +messages aux Wandres et fit paix à eulx au plus honorablement que il pot,<br> +pour son fils oster de péril. Les messages d'une gent qui sont appelés<br> +Behemes[85] mist en prison pour ce qu'il estoient à luy venus par tricherie<br> +comme messagiers, et ainsi comme pour luy et sa gent espier.<br> +<br> + Note 84: Marc. «<i>Monachia.</i>» C'est Munich.<br> + <br> + Note 85: <i>Behemes.</i> Bohémiens.<br> +<br> +[86]<i>Incidence</i>--Au roy Charles de France vindrent diverses nouvelles<br> +de Salemon, duc de Bretaigne. Les uns disoient qu'il estoit mort et les<br> +autres qu'il estoit malade; mais les plus vraies estoient de sa mort en la<br> +manière que nous tous dirons. La vérité si est que il estoit haï des plus<br> +nobles hommes de Bretaigne, Pascuitan et Urfan[87], et d'aucuns François à <br> +qui il avoit fait vilainies et griefs. Ceulx et mains autres le pristrent<br> +ung jour en chassant, luy et son fils Bigon. Son fils pristrent et le<br> +mistrent en prison; mais Salemon eschapa et s'en fuit en une ville qui en<br> +leur langue est appelée Pancheron[88], et s'enfouist en un moustier pour<br> +soy garantir. Pris fu de ses hommes meisme et livré à Fulcoart et aux<br> +autres François. Les iex li crevèrent et lendemain fu trouvé mort. Si<br> +semble que ce fust vengeance de Dieu pour punir sa grant desloyauté, car il<br> +avoit chacié Héripone, son droit seigneur, jusques dans un moustier et<br> +l'avoit occis dessus l'autel meisme.<br> +<br> + Note 86: <i>Annal. S.-Bertini, anno 874.</i><br> + <br> + Note 87: <i>Pasquitan et Urfan.</i> Comtes de Vannes et de Rennes.<br> + <br> + Note 88: C'étoit un lieu du comté de <i>Poher</i>, dans le duché de Rohan.<br> +<br> +En ce temps envoia Loys le roy de Germanie message au roy de France<br> +Charles, son frère. Ce message fu Charles son fils meisme et autres<br> +messagers avec luy, et li mandoit que volentiers auroit à luy parlement sur<br> +le fleuve de Muese[89]. Le roy Charles le receut volentiers, et fu pris<br> +jour de parlement en lieu déterminé. Mais puis qu'il fu meu luy convint-il<br> +demorer; car une maladie le prit en cette voie, qu'on appelle flux. Et pour<br> +ce refu pris un autre jour ès kalendes de décembre, sur ce fleuve de Muese,<br> +en une ville qui a nom Haristalle. (Au jour du parlement assemblèrent les<br> +deux frères. Des besoignes du parlement se taist l'istoire et pour ce nous<br> +en convient taire.) Au retour se mist le roy Charles, et s'en vint à <br> +Saint-Quentin en Vermandois et puis par Compiègne. Là célébra la Nativité<br> +Nostre-Seigneur, et le roy Loys fit cette feste meisme à Ais-la-Chapelle.<br> +De Ais se parti pour tenir parlement à Franquefort qui siet par delà le<br> +Rin. [90]Et le roy Charles s'en vint au commencement du Caresme en l'abbaïe<br> +de Saint-Denis en France. Laiens meisme célébra la solempnité de la<br> +Résurrection. La royne Richeut, qui laiens estoit avec luy, accoucha<br> +droictement le mercredi devant Pasques par nuict; mais l'enfant mouru<br> +tantost comme il fu baptisé. Laiens accompli la royne les jours de sa<br> +gésine[91], et le roy s'en parti après la feste et s'en ala à Bar[92].<br> +Après retourna à Saint-Denys aux Lethaines des Rovoisons[93]: puis s'en<br> +parti et s'en ala à Compiègne la vigile de Pentecoste. Lors tint parlement<br> +Loys de Germanie à Tribures[94], droictement en may. Et pour ce qu'il ne<br> +put parfaire ce qu'il cuida, il rassigna parlement là meisme au moys<br> +d'aoust. Vers le moys d'aoust s'en ala le roy Charles vers Ardennes, à une<br> +ville qui a nom Ducy. Là oï certaines nouvelles de la mort Loys son nepveu,<br> +l'empereur d'Ytalie. Pour cette raison mut tantost et s'en ala à Ponty[95]<br> +et commanda à tous ceulx qui estoient ses feutables et de son conseil qu'il<br> +venissent à luy. De là s'en ala à Langres et attendi ceulx qu'il béoit<br> +amener avec luy en Ytalie. La royne Richeut envoia à Senlis[96] par la cité<br> +de Rains. Son fils Loys envoia en cette partie du royaume qu'il avoit reçue<br> +comme Loys son frère, après la mort Lothaire son neveu. Aux kalendes de<br> +septembre mut et s'en ala par Saint-Morise de Chablies; après passa les<br> +mons de Montjeu et entra ès plaines de Lombardie.<br> +<br> + Note 89: <i>De Muese.</i> Il falloit <i>de Moselle</i>.<br> + <br> + Note 90: <i>Annal. S.-Bertini, anno 875.</i><br> + <br> + Note 91: <i>Les jours de sa gesine.</i> Le temps du repos qui suit<br> + l'enfantement. Le latin dit: «Illaque, dies purificationis post<br> + parturitionem expectante.»<br> + <br> + Note 92: <i>Bar.</i> Erreur: le latin dit: «Ad Basivum perrexit.» C'est<br> + <i>Baisieux</i>, à deux lieues de Corbie et de Buissy.<br> + <br> + Note 93: <i>Rovoisons.</i> Rogations.<br> + <br> + Note 94: <i>Tribures.</i> Maison royale entre Mayence et Oppeinheim, sur<br> + les bords du Rhin.<br> + <br> + Note 95:<i>Ponty.</i> Pontyon.<br> + <br> + Note 96: <i>A Senlis.</i> C'est-à -dire à <i>Servais</i>.<br> +<br> +<br> +VIII.<br> +<br> +ANNEES: 875/876.<br> +<br> +<i>Coment Charles-le-Chauf vint en Lombardie, et coment le roy Loys son frère<br> +envoia ses fils contre luy et entra en sa terre. Coment Charles-le-Chauf fu<br> +couronné à empereur de Rome, et du concile des prélas en la cité de Mez en<br> +la présence l'empereur.</i><br> +<br> +<br> +Bien sceut Loys le roy de Germanie les nouvelles de la mort de Loys<br> +l'empereur d'Ytalie son neveu, et que le roy de France Charles son frère<br> +estoit jà là meu pour cette chose. Tantost envoia Charlon son fils contre<br> +luy. Et le roy Charles aussi ala encontre, quant il sceut qu'il venoit;<br> +mais cil qui pas ne l'osa attendre s'enfui. De ce fu le père moult<br> +courroucié né pour ce ne voult pas la besoigne entrelaissier. Ains envoia<br> +Charlemaine son autre fils à grant gent. Le roy Charles, qui plus grant<br> +force que li avoit, vint encontre à bataille; mais Charlemaine, qui bien<br> +sceut qu'il n'avoit pas pouvoir à son oncle, requist paix. Foy et serment<br> +donnèrent l'un à l'autre et puis cil s'en retourna. Quant le roy Loys de<br> +Germanie sceut qu'il n'avoient rien fait contre leur oncle, il meisme prit<br> +son fils et son ost et s'en vint devant Attigny. Si le fist par le conseil<br> +Enguerran qui chambellan avoit esté au roy Charles, mais par la royne<br> +Richeut eut été getté de court; (et ce fit-il par mal de luy[97] que il<br> +véoit bien que le roy n'estoit pas au pays et qu'elle estoit seule<br> +demourée.) Lors manda la royne les plus grans hommes du royaume son<br> +seigneur, et leur fist jurer qu'il iroient contre le roy Loys. Le serement<br> +firent, mais il ne le gardèrent pas comme faux et mauvais. Car il meisme<br> +gastèrent le royaume qu'il avoient juré à garder. Après que le roy Loys ot<br> +ainsi adomagié le royaume Charles son frère, tandis comme il n'estoit pas<br> +au pays, par l'aide et le conseil des plus grans hommes du royaume meisme,<br> +il s'en ala à Attigny et fit la feste de la Nativité; puis s'en ala par la<br> +cité de Trèves à Franquefort et amena avec luy aucuns des barons du royaume<br> +Charles son frère, qui à luy s'estoient joint et alié. Là demoura tout le<br> +Caresme jusques après la résurrection. Avant qu'il s'en partist oï<br> +certaines nouvelles de la mort la royne Ermentrus[98] sa femme, qui estoit<br> +trespassée à Renebourg. Le roy Charles, qui en Lombardie estoit, manda les<br> +barons d'Ytalie qu'il venissent à luy, mains vindrent et aucuns non. A Rome<br> +s'en ala par le commandement l'apostoile Jehan qui mandé l'avoit, moult le<br> +receut honorablement quant il fu là venu, en la seizième kalende de janvier<br> +de l'Incarnation huit cent soixante-seize: [99]moult biaux présens et<br> +riches offrit à l'autel Saint-Père, et l'apostoile Jehan li mist sur le<br> +chief la couronne impériale, et fu appelé Auguste et empereur des Romains.<br> +De Rome se parti et s'en ala à Pavie. Là tint parlement et ordenna de ses<br> +besoignes. Boson, le frère Richeut sa femme l'empereris, fist duc et garde<br> +de la terre, et li lessa tels gens comme il requist et telle compagnie.<br> +Lors se parti l'empereur, les mons passa et s'en vint à Saint-Morise de<br> +Chablies. Si se hasta moult de retourner, pour faire la feste de la<br> +Résurrection en l'églyse de Saint-Denys en France, et l'empereris Richeut,<br> +qui en la cité de Senlis[100] demouroit, ala encontre luy tantost comme<br> +elle en oï nouvelles. Si passa parmi Rains et Chalons, parmi Langres et<br> +Besançon, jusques à une ville qui a nom Warnifontène[101]. Avec l'empereris<br> +retourna par les cités devant dites à Compiègne; de là s'en vint à <br> +Saint-Denis pour faire les festes de la Résurrection. Lors manda les<br> +messages l'apostoile Jehan, c'est à savoir Jehan de Touscane et Jean<br> +d'Arete, et Ansegise de Sane[102]. Par leur conseil et par l'autorité<br> +l'apostoile ordenna ung concile général de prélas en la marche de Lorraine,<br> +en une ville qui a nom Pontigon. Cil Boson dont nous avons parlé que<br> +l'empereur avoit laissié en Ytalie pour la garde, et qui frère estoit sa<br> +femme, espousa Ermangart la fille l'empereur Loys. Puis que l'empereur<br> +Charles s'en feut retourné en France, par le conseil Evrat le fils<br> +Bérangier, en laquelle garde la demoiselle demouroit, sans le sceu<br> +l'empereur[103].<br> +<br> + Note 97: <i>Par mal de luy.</i> Par la haine qu'il portoit à la reine.<br> + <br> + Note 98: <i>Ermentrus.</i> Le latin la nomme <i>Emma</i>.--<i>Renebourg</i>,<br> + Ratisbonne.<br> + <br> + Note 99: <i>Annal. S. Bertini, anno 876.</i><br> + <br> + Note 100: <i>Senlis.</i> Lisez <i>Servais</i>.<br> + <br> + Note 101: <i>Warnifontem.</i> «Warnaril-fontana.»<br> + <br> + Note 102: <i>Sane.</i> Le latin porte <i>Senonensem</i>; Sens.<br> + <br> + Note 103: Le latin porte: «Par le conseil de Béranger, fils<br> + d'Evrard,» et ajoute: «<i>Iniquo conludio</i> in matrimonium sumpsit.»<br> +<br> +Quant le terme du concile approcha, l'empereur Charles et les messages<br> +l'apostoile murent et s'en alèrent par Rains et par Chaalons, et quant tous<br> +furent rassemblés, prélas et autres personnes, et il furent revestis des<br> +aornemens de saincte Églyse, et tapis et carpites[4] furent estendus et le<br> +tiexte des Évangiles fust mis sus ung leutrin, droict devant le siège où<br> +l'empereur devoit seoir, en plein senne[5], il entra au concile vestu de<br> +draps à or, à la guise de France, luy et les messagiers l'apostoile Jehan.<br> +Lors commencièrent une anthienne <i>Exaudi nos Domine</i>. Après fu chanté le<br> +<i>Te Deum</i> et le <i>Gloria</i>, et dit à la fin l'oraison l'évesque Jehan de<br> +Toscane. Atant s'assit l'empereur et tous les prélats. Lors se dreça cil<br> +Jehan message l'apostoile en plein concile, et commença à lire les épistres<br> +l'apostoile que il envoioit au concile. Après en lut une autre de la<br> +primacie Ansegise l'archevesque de Sens, qui contenoit telle sentence:<br> +«Qu'il eut pouvoir d'assembler concile et de faire autres semblables choses<br> +par toute la France et Allemagne toutes les fois que mestier en seroit, par<br> +l'auctorité l'apostoile, et que les décrès du siège de l'apostole fussent<br> +manifestés par luy, et ce que l'en feroit fu par luy mandé à la cour de<br> +Rome; et plus, que s'il avenoit que l'on eust mestier de conseil sur aucun<br> +grief cas, si que il convenist que l'apostoile en ordennast ou donnast<br> +sentence, que par luy fust la besoigne requise et rapportée. Lors<br> +requistrent les prélas que l'en leur laissast lire la lettre ainsi que elle<br> +estoit envoiée. A ce ne s'accorda pas l'empereur, ains leur demanda qu'il<br> +respondroient au mandement l'apostoile? Et il respondirent que volentiers<br> +obéiroient au mandement, mais que les droicts et les privilèges de leurs<br> +éveschiés, qui estoient donnés selon les canons, leur feussent gardés.<br> +Moult s'efforça de rechief l'empereur et les messages à ce qu'il<br> +respondissent simplement et absolument à ce que l'apostoile mandoit de la<br> +primacie en l'églyse; mais oncques autre response que la première n'en<br> +porent avoir; fors que tant que Frotaire l'archevesque de Bordiaus<br> +respondit par flaterie ce qu'il cuidoit qui deust plaire à l'empereur, pour<br> +ce qu'il estoit venu de Bordiaus à Poitiers et de Poitiers à Borges, contre<br> +les droits des canons, par le déport et par l'assentement du prince. Lors<br> +s'esmu l'empereur et dict que l'apostoile avoit donné son pouvoir à <br> +Ansegise au concile et que il tendroit son commandement. Lors prit<br> +l'épistre tout enroulée luy et le message et la baillèrent à Ansegise, et<br> +luy fit apporter une chaire, et la fit mestre par dessus tous les évesques<br> +du royaume de cà les mons, de lès Jehan de Toscane message l'apostole qui<br> +séoit de lès luy; et commanda à Ansegise qu'il passast tout oultre par<br> +dessus tous les autres qui avant devoient séoir par ordre, et séist en la<br> +chaire. Lors commencia à crier devant tous l'archevesque de Rains, que<br> +c'estoit contre les rieules[106] et contre les droicts des saints canons;<br> +mais toutes-voies demoura l'empereur en son propos. Après ce, requistrent<br> +les prélas de rechief qu'il eussent l'exemplaire de l'épistre qui à eulx<br> +estoit envoiée; né oncques avoir ne la porent, et en telle manière se<br> +départi le concile sans rien plus faire en cette journée.<br> +<br> + Note 104: <i>Tapis et carpites.</i> Les <i>carpites</i> ou <i>carpetes</i> étoient<br> + des tapis de pieds. (Voyez Ducange au mot <i>Carpetta</i>.) Le latin<br> + porte: «<i>Domo ac sedilibus palliis protensis.</i>»<br> + <br> + Note 105: <i>Senne.</i> Synode, assemblée solennelle. (Suite du chapitre<br> + VIII.)<br> + <br> + Note 106: <i>Rieules.</i> Règles.<br> +<br> +En la dixième kalende de ce moys meisme assemblèrent les prélas. En ce<br> +concile furent leues les épistres que l'apostoile envoioit aux lais, et si<br> +fu leue la manière coment l'empereur fu esleu et la confirmation des prélas<br> +du royaume d'Ytalie, et les chapistres qu'il establi et qu'il fist<br> +confermer à tous et qu'il commanda à confermer aux évesques de cà les mons:<br> +et atant départi le concile à cette journée.<br> +<br> +En la cinquième nonne de juillet[107], s'assemblèrent de rechief les prélas<br> +sans l'empereur. Là ot contens et plainctes des prestres des diverses<br> +paroisses qui se plaignoient aux messages l'apostoile d'aucuns griefs: et<br> +atant départi le concile sans plus faire à cette journée.<br> +<br> + Note 107: <i>Juillet.</i> Le latin dit: <i>Juin</i>.<br> +<br> +En la quatrième nonne du meisme moys, assemblèrent les prélas, si fu lors<br> +l'empereur présent. Là meisme oï les messages Loys son frère, le roy de<br> +Germanie, Gilebert l'archevesque de Couloigne, et deux contes Adalart et<br> +Maingaut. De par leur seigneur requéroient partie du règne l'empereur Loys<br> +le fils Lothaire, qui par droict héritage luy aferoit, ensi comme<br> +luy-meisme l'avoit créanté par son serement. Lors commença Jehan le Toscan<br> +à lire l'épistre l'apostoile Jehan qu'il envoioit aux évesques du royaume<br> +Loys, si en bailla l'exemplaire à Gilebert l'archevesque de Couloigne, et<br> +li commanda que il l'aportast aux évesques à qui elle estoit envoiée: et<br> +atant départi le concile à cette journée.<br> +<br> +En la sixième yde de juing[108], assemblèrent les évesques derechief; et<br> +entour l'eure de nonne vint le message l'apostoile Léon, évesque et nepveu<br> +l'apostoile, et ung autre qui Pierre avoit nom. Si apportoient épistres à <br> +l'empereur et à l'empereris et salut aux évesques. Atant se départi le<br> +concile en cette journée.<br> +<br> + Note 108: <i>Juin.</i> Le latin dit: <i>Juillet</i>.<br> +<br> +En la cinquième yde de juing assemblèrent les prélas. Là fut lue l'épistre<br> +de la dampnation de Georges, l'évesque de Formose[109], et tous ceulx qui à <br> +luy se consentoient. Là furent présentées à l'empereur de par l'apostoile<br> +et entre les autres ung sceptre et ung baston d'or, et à l'empereris draps<br> +de soie et ung fermail à pierres précieuses. Atant départi le concile à <br> +cette journée.<br> +<br> + Note 109: <i>De Georges, l'évesque de Formose.</i> Il falloit: <i>De<br> + l'évêque Formose</i>. Le latin porte: «Lecta est Apostoli epistola de<br> + damnatione Formosi episcopi, Gregorii Nomenclatoris et consentientium<br> + eis.»<br> +<br> +<br> +IX.<br> +<br> +ANNEE: 876.<br> +<br> +<i>Coment le concile assembla de rechief, et coment les causes des églyses<br> +furent débatues. Coment aucuns des Normans furent baptisiés qui puis<br> +retournèrent à la mescréandise. De la mort le roy Loys de Germanie. Des<br> +ormans qui se mistrent en Saine atout cent barges.</i><br> +<br> +<br> +Le jour devant la première yde de juing rassembla le concile; mais avant<br> +qu'il fust commencié i envoia l'empereur les messages l'apostoile pour<br> +parler aux archevesques et aux évesques, pour eulx reprendre de ce qu'il<br> +n'estoient pas venus le jour, si comme il leur avoit mandé; mais il<br> +respondirent si raisonnablement que l'en s'en dust tenir apaié. De rechief<br> +fut leue l'épistre l'apostoile de l'archevesque Ansegise, par le<br> +commandement l'empereur: et la lut Jehan le Toscan, l'un des messages<br> +l'apostoile. Si fu demandé de rechief aux prélas nouvelle responce, et il<br> +respondirent que volentiers obéiroient, selon la rieule des canons, ainsi<br> +comme leurs ancesseurs avoient obéis aux siens. Lors fu leur responce plus<br> +légièrement receue que elle n'avoit esté devant, en la présence de<br> +l'empereur. Après ce, fu parlé et disputé par devant les messages<br> +l'apostoile de la clameur des prestres des diverses paroisses. Après ce,<br> +refu oïe la cause et la complaincte Frotaire l'archevesque de Bordeaux, de<br> +ce qu'il ne pouvoit demourer en sa cité, pour le grief que les Sarrasins li<br> +faisoient. Pour ce requieroit qu'il peust venir à l'archeveschié de Borges;<br> +mais sa requeste fut contredite de tous les évesques. Lors commandèrent les<br> +messages l'apostoile qu'il assemblassent tous de rechief en la dix-septième<br> +kalende d'aoust, bon matin; et quant il furent assemblés à cette journée si<br> +vint l'empereur au concile, entour l'eure de nonne, couronné et appareillé<br> +à la guise de Griex; et si l'amenoient les messages l'apostoile qui<br> +estoient vestus à la guise de Rome, et le conduisirent jusques au milieu<br> +des évesques qui estoient aussi revestus en aornemens de saincte Églyse. Si<br> +avoient leurs mitres en leurs chiefs et leurs croces en leurs mains. Lors<br> +fu chantée cette anthienne <i>Exaudi nos Domine</i>, à tout vers, et le<br> +<i>Gloria</i>. Après le <i>Kyriel</i> dist l'oraison l'évesque Léon, et quant tous<br> +furent assis, Jehan l'évesque d'Arete, message l'apostoile, lut devant tous<br> +un libelle dont la sentence estoit sans raison et sans auctorité. Après, se<br> +leva Hues l'évesque de Beauvais, et lut une cédule que les messagiers<br> +l'apostoile, et Ansegise, archevesque de Sens, et il meisme avoient faicte<br> +et dictée sans l'assentement du concile; dans laquelle aucuns chapistres<br> +estoient contenus qui entre eulx-meismes estoient contraires et<br> +discordables. Et pour ce ne feurent pas là mis qu'il n'avoient né raison né<br> +auctorité. De rechief fu mené question de la primacie en l'églyse<br> +l'archevesque de Sens, et quant l'empereur et les messages l'apostoile en<br> +eurent assez parlé et discuté entre les prélas, si n'en fut-il plus que il<br> +en ot esté à la première journée du concile. Adonc se levèrent Pierre<br> +l'archevesque de Forosimpre[110], et Jehan le Toscan; en la chambre le<br> +roy s'en alèrent et amenèrent l'empereris toute couronnée, en estant se<br> +tint de lès l'empereur. Lors se levèrent tous les prélas en estant en leur<br> +ordre, Léon l'archevesque et le Touscan Jehan commencèrent leurs loenges et<br> +graces à Dieu que l'évesque Léon accomplit par une oraison. Si se départit<br> +le concile atant. Aux messages l'apostole l'empereur donna dons et présens,<br> +congié pristrent atant et retournèrent à Rome. Avec eulx envoia l'empereur<br> +en message Ansegise l'archevesque de Sens, et Algaires l'archevesque<br> +d'Ostun.<br> +<br> + Note 110: <i>Forosimpre.</i> Le latin porte: <i>Forum Sempronii</i>. C'est<br> + aujourd'hui <i>Fossombrone</i>, dans le duché d'Urbin.<br> +<br> +<i>Incidence.</i>--Entre ces choses fit l'abbé Hues baptiser aucuns Normans qui<br> +puis furent amenés à l'empereur qui leur fist donner dons. Atant<br> +retournèrent à leur gent et puis repristrent leur mescréandise et<br> +vesquirent païens comme devant. En la quinte kalende d'aoust se parti<br> +l'empereur de Pontigon et retourna en France par Chalons. Là demoura<br> +jusques aux ydes d'aoust pour une maladie qui le prist. En la dix-septième<br> +kalende de septembre, vint à Rains et de Rains droict à Senlis; deux<br> +messages l'apostoile qui estoient demourés, Jehan l'évesque d'Arete et<br> +Jehan le Touscan, et l'évesque Hues de Beauvais envoia en message à Loys<br> +son frère le roy de Germanie. Ces trois n'envoia par tant seulement, ains y<br> +envoia ses fils et autres princes du royaume. Mais après qu'il furent mus,<br> +vindrent nouvelles à l'empereur que son frère Loys, à qui il envoioit ses<br> +messages, estoit trespassé en son palais de Franquefort, en la cinquième<br> +kalende de septembre, et estoit ensépulturé en l'églyse Saint-Nazaire.<br> +Tantost se parti l'empereur de Carisy et s'en ala à Satenai[111]. Ses<br> +messages envoia aux barons du royaume, et s'appensa qu'il iroit tandis en<br> +la cité de Mez pour eulx attendre là et récevoir. De propos changea et s'en<br> +ala à Ais-la-Chapelle et mena avec soi les deux messages l'apostoile. De<br> +Ais s'en ala à Couloigne. Assez fit-on de mal en cette voie; car ceulx qui<br> +avec li estoient tolloient quoi qu'ils trouvoient, sans nul regart de<br> +pitié.<br> +<br> + Note 111: <i>Satanacum.</i> Stenay.<br> +<br> +<i>Incidence.</i>--En ce temps vindrent Normans en France par mer et entrèrent<br> +en Saine à tout cent barges. Ces nouvelles furent contées à l'empereur en<br> +la cité de Couloigne; mais oncques pour ce ne laissa à faire ce qu'il avoit<br> +en propos.<br> +<br> +<br> +X.<br> +<br> +ANNEE: 876.<br> +<br> +<i>De Loys le neveu Charles-le-Chauf et des juises[112] qu'il fist de trente<br> +hommes pour savoir sé son oncle avoit droict. Et coment Charles le cuida<br> +seurprendre. Et coment il et sa gent feurent desconfits. Et coment la reyne<br> +Richeut s'enfuit et enfanta en la voie, et coment les Normans entrèrent de<br> +rechief en Saine à navires.</i><br> +<br> + Note 112: <i>Juises.</i> Jugemens. Et mieux ici: Epreuves judiciaires. Le<br> + latin dit: «Hludowicus, Hludowici regis filius, decem homines aqua<br> + calida, et decem ferro calido, et decem aqua frigida ad judicium<br> + misit coram eis qui cum illo erant.»<br> +<br> +Loys, le neyeu Charles l'empereur, qui fils ot été le roy Loys de Germanie<br> +son frère, estoit de là le Rhin à grant ost de Saisnes et de Thoringiens. A<br> +Charles l'empereur son oncle envoia messages; s'amour et sa volenté bonne<br> +requeroit, mais il ne la pouvoit avoir. Lors se doubta moult et cil qui<br> +avec luy estoient: jeusnes et oroisons firent et chantèrent lethanies dont<br> +la gent l'empereur ne se faisoient sé gaber non. Un juise de trente hommes<br> +fit faire pour savoir quel droict son oncle avoit au royaume son père. Le<br> +juise de dix fut par eaue boulante, et le juise des autres dix par fers<br> +chaus, et le tiers juise des autres dix par eaue froide. Lors prièrent tous<br> +à Dieu que il voulust faire démonstrance sé son oncle devoit rien plus<br> +avoir au royaume, par droict, que son père luy avoit laissié, pour raison<br> +de la partie qui de Lothaire leur frère leur estoit eschue. Après cette<br> +prière furent trouvés les trente hommes tous sains et haitiés. Par ce fu<br> +certain qu'il avoit droict et son oncle tort. Lors passa entre le Rin luy<br> +et sa gent à un chastel qui a nom Andrenac: Et quant l'empereur sceut ce,<br> +si manda à l'abbé Hildouin et à l'évesque Francone qu'il emmenassent<br> +Richeut l'empereris à Haristalle. Son ost assembla et chevaucha sur le<br> +rivage du Rin contre Loys son nepveu; mais toutes voies se pourpensa-il et<br> +li manda qu'il envoiast de ceulx de son conseil et il enverroit aussi de<br> +ceulx des siens pour traitier de paix. De ce fu Loys moult lié et moult<br> +asseuré quand il sceut que son oncle ne viendroit pas sur luy à armes. (Ce<br> +qu'ils firent de la besoigne à cette assemblée ne parle pas l'istoire.)<br> +<br> +Mais quant ce vint après, ès nonnes d'octobre, l'empereur devisa ses<br> +batailles et vint par nuit à bannières levées, par une haulte voie et<br> +estroite qui moult estoit et fors et griève à trespasser; sur son nepveu et<br> +sur sa gent se cuida embattre soudainement; car il les cuida trouver<br> +despourvus. Ainsi chevaucha toute nuit jusques à tant qu'il vint à une<br> +ville qui a nom Andrenac. Moult furent las et travaillés les hommes et les<br> +chevaux pour la grieté de la voie et pour la pluie qui toute la nuit estoit<br> +cheue sur eulx. Mais autrement ala la besoigne qu'il ne cuida. Car son<br> +nepveu en fu tout pourveu[113] et luy fu dit que il venoit sus luy à grand<br> +ost et bien appareillié: et cil tantost ordenna et mist en conroi tant de<br> +gens comme il pot avoir et se traict d'autre part là où il les cuida plus<br> +attendre seurement. Sus li courut l'empereur et sa gent, et ceulx se<br> +deffendirent si bien et si fortement que les premières batailles des gens<br> +l'empereur fuirent et resortirent arrières jusques soubs luy et soubs sa<br> +bataille. Lors tournèrent tous communément en fuite si que l'empereur<br> +eschappa et s'en fuit à peu de gens. Si feurent là plusieurs empeschiés qui<br> +bien fussent eschappés sé il fussent vuis; mais il portoient les choses à <br> +l'empereur et les harnois de l'ost et cuidèrent suivre les autres; mais<br> +quand ce vint à l'entrée des voies qui estoient hautes et estroites, si fut<br> +la presse si grant que le passage fut du tout estoupé[114]. (Là se<br> +retornèrent et se contrestèrent tant comme il peurent.) Si furent occis en<br> +cette foute le conte Renier et le conte Geromme, et mains autres. Si furent<br> +pris en cette place, et dans un bois près d'ilec, l'evesque Othulphe et<br> +l'abbé Gaulin, le conte Aledrans, le conte Bernart et le conte Ebroin et<br> +mains autres grans hommes. Là ravirent et prindrent les gens Loys[115]<br> +viandes, harnais et quanque les marchans de l'ost portoient. Si fu là <br> +accomplie la prophétie qui dit: «honte et male avanture sera à ceulx qui<br> +proie feront, car il meismes seront proié.» Et ainsi en advint-il. Car tout<br> +quanque les proieurs de l'ost l'empereur avoient proié, et il-meismes<br> +feurent proie de leurs ennemis. Les autres qui pas ne furent pris furent<br> +robés par les vilains du pays, si que il demeurèrent tres-tous nus, et qu'il<br> +convenoit qu'il fussent torchés de fain pour couvrir leur natures; mais<br> +toutevoies ne les tuèrent-il pas. Quand ma dame Richeut l'empereris oï<br> +nouvelles de cette desconfiture et de la fuite l'empereur, sé elle eut<br> +grant paour ce ne fu pas de merveille. Par nuit, endroit les coqs chantans,<br> +se mit à la fuite si grosse comme elle estoit, et tant se travailla qu'elle<br> +enfanta un enfant en cette voie. Et quant il fu né elle le fit porter<br> +devant elle en fuyant jusques à tant qu'elle vint à Atigny[116]. Après<br> +cette desconfiture vint l'empereur à Saint-Lembert de Liège. A luy vindrent<br> +abbé Hildouin et l'évesque Francone, qui l'empereris avoient conduite à <br> +Haristalle, et furent avecques luy jusques à tant qu'il vint à Atigny après<br> +l'empereris. De là s'en ala à Duzy puis retorna à Atigny, et là tint le<br> +parlement entour la feste Saint-Martin[117]. Et Loys qui eut eue victoire<br> +de son oncle[118] se partit d'Andrenac et s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là <br> +démoura trois jours, et puis s'en ala à Conflans[119] encontre Charles son<br> +frère qui revenoit parler à luy. Et quand il eurent ensemble parlé, Charles<br> +s'en retourna en Allemagne par la cité de Mez. Et Loys passa oultre le Rin.<br> +Mais Charlemaine leur frère ne vint pas à eulx né à l'empereur leur oncle<br> +qui mandé l'avoit; si fut pour ce qu'il estoit encore empeschié pour la<br> +guerre qu'il menoit contre les Wandres. L'empereur envoia en ce contemple<br> +le conte Conrart et autres princes aux Normans, qui par navires estoient<br> +entrés en Saine, et leur dict que il fissent à eulx telle paix ou trèves<br> +comme il pourroient, et puis retournassent à luy au parlement pour nuncier<br> +ce qu'il auroient faict. Lors s'en ala à Saumouci pour tenir son parlement.<br> +Là vindrent à luy ses hommes de la partie du royaume Lothaire son frère,<br> +qui estoient eschappés de la desconfiture d'Andrenac. Volentiers les receut<br> +et leur donna dons et bénéfices. Aux uns donna petites abbaïes, si comme<br> +elles estoient tout entières, et aus autres petits bénéfices de l'abbaïe<br> +Marcienne[120] qu'il avoit devisée et démembrée. Et après ordonna et<br> +commenda que le fleuve de Saine feust bien gardé à plenté de bonnes gens de<br> +çà et de là , pour les Normans qui y devoient entrer à galies. Après ces<br> +choses s'en vint à Verzeny[121]. La fu si durement malade qu'il cuida<br> +mourir, et tant y demeura que la Nativité fust passée en l'an de<br> +l'Incarnation huit cent soixante dix-sept[122]. Et quant il fu trespassé de<br> +sa maladie et guari, si s'en ala à Compiègne. Avant qu'il s'en partist, le<br> +fils que l'empereris eut enfanté en la fuite avant qu'elle peust venir à <br> +Atigny[123], fu mort. Charles estoit nommé; si l'avoit levé de fons Boson<br> +son oncle, qui frère estoit l'empereris sa mère. A Saint-Denys fu le corps<br> +porté et enterré en l'églyse.<br> +<br> + Note 113: <i>Tout pourveu.</i> Plusieurs manuscrits portent <i>accointié</i>.<br> + J'ai préféré la leçon du n°6, Suppl. franç.<br> + <br> + Note 114: La phrase précédente a été mal rendue. Voici le latin:<br> + «Multi autem qui effugere poterant impediti sunt, quoniam omnes Sagmæ<br> + imperatoris et aliorum qui cum eo erant, sed et mercatores ac scuta<br> + vendentes, imperatorem et hostem sequebantur, et in angusto itinere<br> + fugientibus viam clauserunt.»<br> + <br> + Note 115: <i>Les gens Loys.</i> Le latin porte: <i>Hostis Hludowici</i>. On<br> + voit qu'ici le mot <i>hostis</i> à le sens du mot françois <i>ost</i>.<br> + <br> + Note 116: <i>A Atigny.</i> Ce n'est certainement pas Attigny. Les textes<br> + latins portent: <i>Antennacum</i>. Valois écrit que c'est encore<br> + <i>Andernach;</i> l'abbé LebÅ“uf reconnoît plutôt ici <i>Antenais</i>, petit<br> + village situé dans le diocèse de Reims, entre Hautvillers et<br> + Chatillon. Cette dernière opinion paroît plus vraisemblable, si l'on<br> + songe qu'<i>Andernacum</i>, nommé plus bas, ne peut être l'endroit où<br> + s'étoit réfugiée l'impératrice.<br> + <br> + Note 117 Toute cette phrase est inexactement traduite. «Inde Duciacum<br> + adiit, usque ad Antennacum rediit, et placitum suum in Salmontiaco,<br> + quindecimo die post missam S. Martini condixit.» Il s'agit ici de<br> + <i>Samoucy</i>, près de Laon.<br> + <br> + Note 118: <i>De son oncle.</i> Il falloit: <i>De son frère</i>. Le latin dit:<br> + «Hludowicus Hludowici quondam regis filius.»<br> + <br> + Note 119: <i>Conflans.</i> «Ad Confluentes.» Sans doute <i>Coblentz</i>.<br> + <br> + Note 120 <i>Marcienne.</i> «De abbatiâ Marcianus.» C'est <i>Marchiennes</i>.<br> + <br> + Note 121: <i>Verzeny</i> «Virzinniacum villam.» C'est évidemment<br> + <i>Verzenay</i>, dans la montagne de Reims, à une lieue de <i>Saint-Basle</i><br> + ou <i>Verzy</i>, et à trois lieues d'<i>Antenay</i>.<br> + <br> + Note 122: <i>Annal. S.-Bertini, anno 877.</i><br> + <br> + Note 123: <i>Atigny.</i> Il faudroit encore: <i>Antenay</i>.<br> +<br> +<br> +XI.<br> +<br> +ANNEE: 877.<br> +<br> +<i>Coment l'apostole Jehan manda à l'empereur Charles-le-Chauf qu'il<br> +secourust et défendist l'églyse de Rome, si comme il y estoit tenu. Et puis<br> +coment Charles passa les mons et mena la royne Richeut, et coment il<br> +retourna et oï dire que Charles son nepveu venoit sur luy: et de sa mort.</i><br> +<br> +<br> +Tout le caresme demoura l'empereur à Compiègne et y célébra la<br> +Résurrection. Avant qu'il s'en partist vindrent à cour les messages<br> +l'apostoile Jehan. Si estoient deux évesques et avoient ambedeux nom<br> +Pierres. Par eulx lui mandoit l'apostoile et par bouche et par lettres<br> +qu'il visitast l'églyse de Rome, et qu'il la délivrast et deffendist des<br> +païens si comme il l'avoit promis par son serement. Es kalendes de may fist<br> +assembler concile à Compiègne des évesques de la province de Rains et des<br> +autres provinces. Si fist dédier l'églyse (de Saint-Cornille) qu'il avoit<br> +fondée en son propre palais, en présence des prélats et des messages<br> +l'apostoile. Là meisme fist-il parlement des barons et fu ordenné coment<br> +Loys son fils gouverneroit le royaume par le conseil des barons, jusques à <br> +tant qu'il fust retourné de Rome, et coment il recevroit le treu de l'une<br> +des parties du royaume de France, qui estoit accoustumé à rendre, avant la<br> +mort le roy Lothaire, et du royaume de Bourgogne. Ce treu si estoit cueilly<br> +sur toutes manières de gens, sur gens lais et sur prestres, et sur des<br> +églyses. Des uns plus, des autres moins, selon que il estoient. La somme de<br> +ce treu se montoit à cinq mille livres d'argent à poids[124], et ce treu<br> +payoient en Neustrie et évesques et autres gens, par convenant fait aus<br> +Normans qui par Saine estoient entrés.<br> +<br> + Note 124: Ce passage précieux des Annales Bertiniennes n'est pas ici<br> + complètement traduit. Le voici: «Quomodo tributum de parte regni<br> + Franciæ quam ante mortem Lotharii habuit, sed et de Burgundiâ<br> + exigeretur, disposuit. Scilicet ut de mansis indominicatis solidus<br> + unus: de uno quoque manso ingenuli quatuor denarii de censu dominico,<br> + et quatuor de facultate mansuarii. Et unusquisque episcopus de<br> + presbyteris suæ parochiæ, secundùm quod unicuique possibile erat, à <br> + quo plurimùm quinque solidos, à quo minimum quatuor denarios,<br> + episcopi de singulis presbyteris acciperent, et missis dominicis<br> + redderent. Sed et de thesauris ecclesiarum, prout quantitas loci<br> + extitit, ad idem tributum exsolvendum acceptum fuit. Summa vero<br> + tributi fuerunt quinque millia libræ argenti, ad pensam.»<br> +<br> +Ces choses ainsi ordennées, l'empereur se parti de Compiègne et s'en ala à <br> +Soissons, et de Soissons à Rains, puis à Chalons et puis à Lengres. Lors se<br> +mistrent à la voie, il et l'empereris, à grand plenté de sommiers tous<br> +troussés d'or et d'argent et d'autres richesses. Les mons passa. Quant il<br> +fu ès plaines de Lombardie si encontra l'évesque Algaire, qu'il avoit<br> +envoié à l'apostoile Jehan pour estre au concile que il devoit tenir à <br> +Rome. L'exemplaire du concile luy bailla pour grand don, et l'empereur le<br> +receut liement, car sa confirmation y estoit contenue. Si estoit telle la<br> +sentence que la promotion et l'élection qui avoit esté faicte l'an devant à <br> +Rome de l'empereur Charles, roy de France, estoit ferme et estable à tous<br> +les jours de sa vie. Si estoit loié et de tel lien que sé aucun de quelque<br> +estat, de quelque ordre, de quelque profession qu'il feust, vouloit<br> +encontre aller, si estoit-il escomenié et tenu en excommuniement jusques à <br> +satisfaction. Tous ceulx qui ce pourchaceroient et qui seroient du conseil,<br> +sé il estoient clers, qu'il soient déposés de leurs ordres; et sé il<br> +estoient lays, que il fussent excommeniés perpétuellement. Et pour ce que<br> +le concile qui eut esté célébré à Pontigone[125] l'an devant, n'avoit rien<br> +profitié, fu-il establi que cil fust ferme et estable. Après luy nuncia<br> +l'évesque Algaire que l'apostoile luy venoit encontre et devoit estre à luy<br> +à la cité de Pavie. Tantost y envoia l'empereur Odoaire, notaire du secont<br> +escrin, pour procurer et pour appareiller les nécessités l'apostoile; avec<br> +luy furent le conte Goirant, Pepin et Heribert; et puis se hasta d'aller<br> +encontre luy. Si l'encontra à Verziaux[126]. Moult honorablement le receut;<br> +et puis alèrent jusqu'à Pavie. Là vindrent nouvelles certaines que<br> +Charlemaine, son neveu, venoit sur luy à grant plenté de gens. Pour ces<br> +nouvelles laissièrent Pavie et s'en alèrent à Tardonne[127]. Là feut sacrée<br> +à empereris ma dame Richeut, par la main l'apostoile. Et tantost comme ce<br> +feut fait, elle prist les trésors et s'enfui hastivement arrière en<br> +Morienne[128]. Et l'empereur demoura là une pièce avec l'apostoile pour<br> +atendre les barons du royaume, le conte Huon[129] et Boson, et Bernart le<br> +conte d'Auvergne, et Bernart le marchis de Gothie; à tous avoit-il mandé<br> +que il venissent après luy; mais pour noient les attendoit, car il avoient<br> +jà faicte conspiration contre luy et s'estoient tournés et aliés aux autres<br> +barons du royaume, fors aucuns et les évesques tant seulement. Et quant il<br> +sceut ce il pensa que sé il venoient il viendroient plus à son dommage qu'à <br> +son profit. Et quant il sceut d'autre partie que Charlemaine son neveu<br> +venoit sur luy et se approchoit jà durement, il s'en parti de l'apostoile<br> +et s'en ala hastivement après madame Richeut l'empereris, et l'apostoile<br> +Jehan s'en retourna isnelement vers Rome. Si emporta une croix de fin or et<br> +de pierres précieuses de grant pois où le crucefiement nostre Seigneur<br> +estoit pourtraict, que l'empereur envoioit par luy à l'églyse Saint-Père.<br> +<br> + Note 125: <i>Pontigone.</i> Ponthion, à deux lieues de Vitry-le-François.<br> + <br> + Note 126: <i>Verziaux.</i> Verceilles.<br> + <br> + Note 127: <i>Tardonne.</i> «Turdunam.» C'est <i>Tortone</i>.<br> + <br> + Note 128: Le latin est moins dur pour <i>Richeut</i> ou <i>Richilde</i>. «Mox<br> + retrorsum fugam arripuit, cum thesauro, versas Moriennam.» Ce fut<br> + sans doute du consentement de son époux qu'elle agit ainsi.<br> + <br> + Note 129: <i>Le comte Huon.</i> «Hugonem abbatem.»<br> +<br> +Et quant Charlemaine oï dire d'autre part, par un message qui lui menti,<br> +que l'empereur et l'apostoile venoient sus luy à grand gent, il s'enfui<br> +arrière isnellement par cette meisme voie qu'il estoit venu, et ainsi<br> +départirent à cette fois les uns et les autres sans bataille, par la<br> +volenté du Seigneur.<br> +<br> +En ce retour que l'empereur faisoit luy prit une fièvre. De luy estoit<br> +moult privé et moult acointié un juif qui Sedechias avoitnom. Une poudre<br> +luy envoia pour boire et luy fist accroire que il guariroit par cette<br> +poudre. Cil en but, mais elle fu plus cause de sa mort que de sa santé. Car<br> +tantost comme il eut bu le venin dont elle estoit faicte et confite, il fu<br> +si abattu qu'il convint que ses gens l'emportassent entre bras. En telle<br> +manière passa les mons de Montcenis jusques à un lieu qui est appelé Brios.<br> +A l'empereris Richeut qui estoit à Morienne manda qu'elle venist à luy, et<br> +elle si fist. Toujours engregea sa maladie et fu mort en onze jours qu'il<br> +ot beu le venin, le jour devant la seconde nonne d'octobre; ses gens<br> +fendirent le corps et ostèrent les entrailles, et quant il l'orent bien<br> +lavé si l'enoindrent de basme et d'autres oingnemens aromatiques, et puis<br> +le mistrent en un escrin pour le porter en l'églyse Saint-Denis en France,<br> +où il avoit esleue sa sépulture. Mais pour ce qu'il commença si durement à <br> +flairer qu'il ne le pussent pas longuement porter pour la flaireur qui<br> +toujours croissoit, si l'enterrèrent en la cité de Verziaux, en l'églyse<br> +Saint-Eusèbe le martyr. Là fu le corps sept ans entiers, puis fu-il porté<br> +en l'églyse Saint-Denis de France, où il avoit tousjours désiré à gésir<br> +pour une advision qui advint laiens, dont nous parlerons ci-après[130]. Et<br> +Charlemaine son neveu, qui d'autre part s'en fu fui en son pays, si comme<br> +vous l'avez oy, cheï en une maladie ainsi comment il s'enfuyoit et convint<br> +qu'il feust porté jusqu'en son pays en littière. En langor fu un an entier<br> +et fu en tel point qu'il cuida qu'il dust mourir de cette maladie.<br> +<br> + Note 130: Cette dernière phrase me paraît une interpolation faite<br> + pour ôter les doutes que pouvoit exciter le récit de la vision de<br> + Charles-le-Chauve. Aimoin et le manuscrit du roi portent bien:<br> + «Sepelierunt eum in Basilicâ B. Eusebii martyris in civitate<br> + Vercellis, ubi requievit annis septem. Post hæc autem, per visionem<br> + delatum est corpus ejus in Franciam, et honorificè sepultum in<br> + basilicâ beati Dionysii martyris Parisius.» Mais les manuscrits de<br> + l'abbaye de Saint-Bertin et de Saint-Germain-des-Prés, n° 646, sont<br> + bien plus croyables: «CÅ“perunt ferre versus monasterium sancti<br> + Dyonisii, ubi sepeiiri se postulaverat. Quem pro fÅ“tore non valentes<br> + portare, miserunt eum in tonnâ interius exteriusque picatâ, quam<br> + coriis involverunt, quod nihil ad tollendum fÅ“torem profecit. Unde ad<br> + cellam monachorum Lugdunensis episcopii, quæ Nantoadis (Nantua)<br> + dicitur, vix pervenientes, illud corpus cum ipsâ tonnâ terræ<br> + mandaverunt.»<br> +<br> +<br> +XII.<br> +<br> +ANNEE: 877.<br> +<br> +[131]<i>De l'avision qui advint en l'églyse Saint-Denys par nuit à un moine<br> +qui gardeit le cuer, et à un clerc de Saint-Quentin en Vermandois, tout en<br> +une nuit.</i><br> +<br> + Note 131: Dom Bouquet a placé ce chapitre après le suivant, en dépit<br> + de tous les manuscrits, par la seule raison que tel étoit l'ordre que<br> + lui donnent les mêmes manuscrits, dans les titres de chapitres.--J'ai<br> + revu cette légende sur le latin du manuscrit de Saint-Germain,<br> + n° 646. Elle s'y trouve à la suite de <i>la vision de<br> + Charles-le-Chauve</i>, f° 1, v°, 1re colonne.<br> +<br> +(En cet endroit voulons retraire la vision que nous ayons promise.) Sept<br> +ans après que le corps eut géut à Verziaux, en l'églyse Saint-Eusèbe, il<br> +s'apparut par la volenté nostre Seigneur, à un moine de Saint-Denys en<br> +France qui par nuit gardoit l'églyse, ainsi comme l'on fait laiens et par<br> +coustume en toutes saisons. Ce moine qui preud'homme estoit avoit nom<br> +Archangis. Lors luy dit qu'il estoit l'empereur Charles-le-Chauf. Si<br> +l'avoit notre sire là envoié, et que sa volenté estoit telle que cette<br> +chose fust manifestée à Loys son fils et aux prélas et aux barons. Et dist<br> +après que moult desplaisoit à Dieu et aux glorieux martyrs saint Denys et à <br> +ses compaignons, et à tous les autres martyrs confesseurs qui laiens<br> +reposent, de ce que son corps n'estoit laiens ensépulturé et mis<br> +honorablement en l'églyse des glorieux martirs que il avoit tant amée et<br> +honorée en sa vie, et donné villes et possessions et ornemens d'or et de<br> +pierres précieuses et ornemens de soie, si comme nous dirons après. «Va<br> +donc,» dist-il, «si leur di que il aportent mon corps dans cette églyse et<br> +le mettent devant l'autel de la Trinité.» Tout et en telle manière comme<br> +cette advision advint à Saint-Denys à ce moine dont nous avons parlé, en<br> +cette nuit et en cette heure meisme advint à Saint-Quentin en Vermandois<br> +à ung clerc qui par nuit gardoit l'églyse; si avoit nom Alfons. Et quand le<br> +moine oï que il avoit compaignon en cette révélation, si en fust moult liés<br> +et plus hardiment mist la chose avant. Lors s'en alèrent ensemble au roy et<br> +aux barons et tesmoignèrent la vision selon le commandement que il avoient.<br> +Et quant le roy Loys son fils et les barons oïrent cette chose, si<br> +mandèrent les évesques et les abbés et meismement l'abbé Gautier de<br> +Saint-Denis; là s'en alèrent où le corps gisoit, les os et la poudre<br> +pristrent, car il avoit jà là géu sept ans, et l'en aportèrent en l'églyse<br> +Saint-Denys et le mistrent honorablement en sépulture au cuer des moines<br> +devant l'autel de la Trinité.<br> +<br> +<br> +XIII.<br> +<br> +ANNEEE: 877.<br> +<br> +[132]<i>De l'avision qu'il vit; et coment il fu ravy en esprit ès tourmens<br> +d'enfer, si comme il meisme raconte; et coment l'esprit retourna puis au<br> +corps; si lui advint tout ce, avant qu'il trespassast.</i><br> +<br> + Note 132: <i>Visio K. Calvi.</i> (Manuscrit de Saint-Germain, n° 646,<br> + f° 1, r°, 1re colonne.)<br> +<br> +En cet endroit nous convient retraire les grans dons et les grans bénéfices<br> +qu'il fist à l'églyse en son vivant pour l'onneur et l'amour des glorieux<br> +martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que<br> +nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son<br> +amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons<br> +pas oublier, jà soit que nous la déussions avoir mise en l'ordre des faits<br> +de sa vie. Si parle par première personne, comme cil à qui l'avision<br> +advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence<br> +ainsi:[133]<br> +<br> + Note 133: Cette légende commence effectivement ainsi: «Ego Karolus<br> + gratuito Dei dono, etc.»<br> +<br> +«Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des<br> +Romains, empereur de France, après le service des matines de la Nativité<br> +nostre Seigneur, s'estoit couchié pour reposer. En ce point qu'il se deust<br> +endormir descendit à luy une voix moult horriblement, si luy dist: Ton<br> +esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera mené en tel lieu où il<br> +verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son<br> +à advenir; mais après un peu de heure retournera au corps.» Tantost fu ravy<br> +son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose très-blanche. Si tenoit un<br> +luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous véons au<br> +ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist<br> +cette chose blanche: «Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce<br> +de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer.» Et quant<br> +il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel<br> +resplendissant, et le mena en très-parfondes vallées de feu qui estoient<br> +plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de<br> +plomb et de cire. En ces puis trouva les évesques, les patriarches et les<br> +prélats qui furent du temps son père et ses aïeulx. Lors leur demanda en<br> +grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui<br> +répondirent: «Nous feumes,» distrent-il, «Ã©vesques ton père et tes aïeulx,<br> +et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le<br> +peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes<br> +et émouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous à ces tourmens d'enfer et<br> +nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront<br> +les évesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx.» Et<br> +endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse,<br> +estoient des deables tous noirs qui avoloient à grans cros de fer ardens,<br> +et s'efforçoient moult durement de sachier et de traire à eulx le fil que<br> +il tenoit. Mais il ressortissoient et chéoient arrière, né adeser[135] ne<br> +le pouvoient pour la grande clarté qu'il rendoit. Lors li couroient par<br> +derrière et le vouloient sachier à cros et tresbuchier ès puis ardent,<br> +quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les<br> +espaulles et le sachia fortement après li. Lors montèrent une haulte<br> +montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et<br> +fleuves tous boillans de toutes manières de métaux. En ces tourmens<br> +estoient ames sans nombre des princes son père et ses frères, qui estoient<br> +plungiés dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton,<br> +l'autre jusques au nombril. Lors luy commencièrent à dire en criant et en<br> +hurlant: «Charles pour ce que nous amasmes à faire omicides et guerres et<br> +rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton père, de tes frères et<br> +du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les<br> +tourmens de plusieurs métaulx.» Tandis comme il entendoit en grant paour et<br> +en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrière luy<br> +ames qui très-horriblement crioient: «Puissans puissamment sueffrent<br> +tourmens.» Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer<br> +plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et là cognut-il<br> +aucuns des princes son père, ses frères et ses sÅ“urs meismes, qui luy<br> +commencièrent à crier: «Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes,pour nostre<br> +malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux<br> +que nous donnions au roy et à toy meisme par desloyauté et par convoitise.»<br> +Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gémissemens, il vit<br> +accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de<br> +pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui<br> +le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui<br> +si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmontés et<br> +estains par la clarté; et le commença forment à sachier après luy.<br> +<br> + Note 134: <i>Un luissel</i>, etc., ou peloton. «Tenuitque in manu suâ<br> + glomerem lineum clarissimè emittentem jubar luminis, sicut solent<br> + facere cometæ quando apparent.»<br> + <br> + Note 135: <i>Adeser.</i> Atteindre. «Contingere.»<br> +<br> +Lors descendirent en une vallée merveilleusement grande, qui en une partie<br> +stoit obscure et ténébreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en<br> +une partie, de soy estoit resplendissant et si délicieuse que il n'est nul<br> +qui le put conter né retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et<br> +vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors<br> +eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre<br> +plungié en ces tourmens par grans géans noirs et orribles qui embrasoient<br> +ces fournaises de cette vallée de diverses manières de feus. Et tandis<br> +comme il estoit en si grant paour, il vit, à la clarté du feu qui du fil<br> +issoit et ses iex enluminoit, un point de lumière resplandir de l'un des<br> +costés de cette vallée, et deux fontaines courans, dont l'une estoit<br> +merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clère et froide; si<br> +estoient illec deux tonneaux. Lors regarda à la clarté du fil et vit sur le<br> +tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son père dedans l'iaue bouillante<br> +jusques au gros des cuisses. Lors li dit son père moult tourmenté et<br> +aggravé: «Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit<br> +retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donné graces de çà venir<br> +pour ce que tu voies pour quels péchiés moy et les autres souffrent tels<br> +tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis<br> +mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tiède et attrempée: et cette<br> +grace me fait nostre Seigneur par la prière saint Pere, saint Denys et<br> +saint Remy, par lesquels trois notre royale lignée a régné jusques ci: et<br> +sé tu me veulx aider toy et mes évesques et mes abbés et tous les ordres de<br> +saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en<br> +aumosnes, je seray tost délivré de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire<br> +mon frère et Loys sont jà délivrés de ces tourmens par les mérites saint<br> +Père et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis.» Après ce, luy dist<br> +qu'il regardast à senestre. Et quand il fu tourné si vit deux grans tonnes<br> +plains d'iaue boullant. «Ceulx,» dit-il, «te sont appareillés, sé tu ne<br> +t'amendes et sé tu ne fais pénitence de tes douloureux péchiés.» Lors<br> +eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel<br> +mésaise, si luy dist: «Viens après moy à la deuxième partie de la<br> +délicieuse vallée de paradis.» Et quant il l'eut là mené si vist Lothaire<br> +son oncle, qui séoit en grant clarté avec les autres roys, sur ung topase<br> +merveilleusement grant et estoit couronné d'une précieuse couronne, et son<br> +fils Loys qui delez luy séoit aussi couronné. Et quant il vit Charles, si<br> +li dist: «Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers après moy en<br> +l'empire des Romains, viens près de moy, je sais bien que tu es venu par<br> +les tourmens d'enfer où ton père et mes frères sont tourmentés; mais il<br> +sera tost délivré par la miséricorde de nostre Seigneur de ses paines,<br> +ainsi comme nous sommes par les mérites saint Père et les prières saint<br> +Denys et saint Remy, à qui nostre Seigneur a donné grant pouvoir d'apostre<br> +sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient<br> +notre lignée et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire<br> +sera assez tost délivré et osté de ses mains et que tu vivras désormais<br> +assez peu de jours.» Et lors se retourna Loys et luy dist: «L'empire des<br> +Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de<br> +ma fille.»<br> +<br> +Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il véist devant luy Loys l'enfant:<br> +et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: «Tel est cet enfant comme<br> +cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur<br> +dict: A tel est le royaume des cieus. Atant,» luy dist Lothaire, «rends li<br> +maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main.» Lors<br> +deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de<br> +tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi<br> +comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Après ce<br> +repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travaillié.[136]<br> +<br> + Note 136: Ces deux visions ne sont imprimées que dans les chroniques<br> + de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique,<br> + et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la<br> + seconde, du moins, fut imaginée pour Charles-le-Gros et non pas<br> + Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la<br> + supposition probable qu'elle ne fut rédigée que sur la fin du Xème<br> + siècle, elle n'en est pas moins antérieure à la légende de saint<br> + Patrice, et doit par conséquent faire remonter avant elle le dogme<br> + obscurément expliqué du Purgatoire. Sous le point de vue littéraire,<br> + on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible épopée de Dante;<br> + tous les élémens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve:<br> + la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens,<br> + le caractère de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est<br> + donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la<br> + <i>Divina Comedia</i>, mais comme l'immortelle création d'un génie<br> + vigoureux, implacable et mélancolique.<br> +<br> +<br> +XIV.<br> +<br> +ANNEE: 877.<br> +<br> +<i>Des grans terres et possessions que il donna à l'abbaïe de Saint-Denys et<br> +à plusieurs autres abbaïes.</i><br> +<br> +<br> +[137]Moult fu cet empereur Charles-Le-Chauf large aumosnier aus povres et<br> +aus églyses, et moult les acrut et mouteplia de rentes et d'autres<br> +bénéfices; et sur toutes les autres celle de Saint-Denis en France où il<br> +repose corporellement. Tant donna laiens joiaux et saintuaires, rentes et<br> +possessions confirmées par ses chartres, que ce n'est se merveilles non.<br> +[138]Après ama moult celle de Saint-Cornille à Compiègne, car il la fonda<br> +en son propre palais et li donna rentes et possessions assez et<br> +saintuaires. Moult ama la ville de Compiègne et la fit ceindre de fossés en<br> +lonc, et la fit appeler et intituler Carnopole de son nom, aussi comme<br> +l'empereur Constantin ot jadis faict Constantinoble. La ville de Reuil<br> +donna à l'églyse de Saint-Denys[139] et toutes les appartenances; (et<br> +establit que sur les rentes de cette ville feussent pris les despens de<br> +sept lampes qui arderoient continuelement et en toutes saisons devant<br> +l'autel de la Trinité. La première establit pour l'ame de l'empereur Loys<br> +son père; la seconde pour l'ame l'empereris Judith sa mère; la tierce pour<br> +luy; la quarte pour la royne Hermentrus sa première femme; la quinte pour<br> +la royne Richeut sa présente femme; la sixième pour toute sa lignée<br> +présente et trespassée; et la septième pour Boson et pour Gui et pour tous<br> +ses amis familiers. Après establi quinze cierges au réfectoir à mettre sur<br> +les tables en yver, pour ce que le couvent va trop tard aucunes fois à <br> +collacion pour le service qui pas ne peut estre accompli par jour et<br> +meismement aus grandes festes. Après donna neuf lieues de Saine en ung<br> +tenant et tout continuellement. Si commence au-dessus de Saint-Clout au ru<br> +de Sèvres et dure jusques au ru de Chambric au-dessus de<br> +Saint-Germain-en-Laye, si entièrement et si franchement que nul n'a né<br> +pêcherie, né justice haute né basse, né au cours né en l'yaue né ès rivages<br> +en quelque terre que ce soit, fors l'abbé et le couvent de Saint-Denys, qui<br> +aussi franchement la tient que les roys de France l'ont toujours tenue.<br> +Pour ce qu'il avoit pris de l'or, de l'argent et des richesses pour ses<br> +guerres maintenir contre ses frères, que les anciens rois et les princes<br> +avoient laiens jadis offert par grande dévotion, volt-il donner aussi comme<br> +en retour la foire du Landit, qui par tout le monde est renommée: et la fit<br> +venir à Saint-Denys en France, tout ainsi comme Charles-le-Grant son aïeul<br> +l'avoit apportée à Ais-la-Chapelle quant il ot apporté les reliques<br> +d'outremer. Et tout avec autel pardon et autele franchise comme elle avoit<br> +là où elle fu premièrement establie. Si donna avec, l'un des sains clous<br> +dont nostre Seigneur fu attachié en la croix parmi les piés, et grande<br> +partie des espines de la sainte couronne, et le dextre bras saint Siméon<br> +dont il receut nostre Sauveur au jour de la Purification, quant il fu<br> +offert au temple. Si donna-il un riche autel portrais de marbre pourfire<br> +tout carré qui sied sur quatre petits pieds, et mit au front devant le bras<br> +saint Jacques l'apostoile frère nostre Seigneur. En la dextre partie<br> +enclost le bras saint Estienne le martyr, et au senestre costé le bras<br> +saint Vincent. Et pour la rayson de ces trois saintuaires qui dedans sont<br> +scellés et enclos, fu-il appelé l'autel de la Trinité. Si est assis sur<br> +l'autel manuel au cuer du couvent, et est chascun jour chantée dessus la<br> +messe matinel. Après donna laiens le hanap Salomon qui est d'or pur et<br> +d'esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvré que dans tous<br> +les royaumes du monde ne fu oncques Å“uvre si soubtille. Avec ce donna<br> +laiens une grant croix de fin or, qui est divisée en quatre parties et est<br> +aornée de grand plenté de fines pierres précieuses, et aux quatre chiefs de<br> +cette croix sont scellées et encloses soubtilement precieuses reliques des<br> +corps sains, en chasses soubtilement ouvrées. Avec ce donna un autre grand<br> +vaissel d'éleutre, si est aorné au milieu et tout à l'entour de grand<br> +plenté de sardeines et de granes. Avec ce donna ung merveilleusement riche<br> +joïel, si riche et si précieux que à peine le pourroit-on aprisier, tout<br> +fait de saphirs et de rubis et d'émeraudes et d'autres manières de pierres<br> +enchassées en or. Si est joint par trois ordres l'une sur l'autre, et est<br> +mis sur le maistre-autel aux grans festes et est assis sur un siège<br> +précieux. C'est à savoir: un vaissel de pur argent par dedans et par<br> +dehors, soubtilement ouvré et couvert de bandes d'or aorné de grans saphirs<br> +et fins, de grosses esmeraudes et de gros perles, et dedans ce vaissel est<br> +scellé le bras saint Apollinaire le martir, qui fu le premier archevesque<br> +de Ravenne et disciple saint Père. Avec ce donna cinq paires de tiextes<br> +d'évangile soubtilement ouvrés d'or et de pierres précieuses; et si rendit<br> +aux martirs sa grant couronne impériale, qui est pendue aux grans festes<br> +devant le maistre-autel avec les couronnes des autres roys. Et si doit<br> +chascun savoir que tous les roys de France doivent laiens rendre et offrir<br> +aus martirs leurs couronnes dont il sont couronnés au royaume, ou envoier<br> +quant il trespassent, car elle sont leur par droict. Et celle églyse est<br> +aornée de draps de soie, de pailles d'or et d'argent et de pierres<br> +précieuses, si est-elle garnie d'autres plus précieux aornemens; car elle<br> +est raemplie et saoulée de précieux corps sains, martirs, confesseurs et<br> +vierges, qui laiens reposent corporellement, dignement et honorablement.<br> +Premièrement, le corps monseigneur saint Denys l'ariopagite, martir et<br> +apostre de France, et de ses deux compaignons saint Ruth et saint<br> +Eleuthère. Après, le corps saint Ypolite le martir et de sainte Concorde sa<br> +nourrice, et le corps de monseigneur saint Eustace le martir, le corps<br> +monseigneur saint Fremin le martir, le premier archevesque d'Amiens; et le<br> +corps madame sainte Osmanne, et trois des dix mille vierges qui furent<br> +martirisées à Couloigne; sainte Senubaire, sainte Seconde et saint<br> +Panefrède, et sont toutes trois ensemble en une chapelle, et en leur propre<br> +oratoire. Après, l'un des Innocens que le roy Hérode fit décoller, en ung<br> +bercelet de palmes, et l'un des compagnons monseigneur saint Morise, et<br> +sont mis tous en une chasse. Après gist le corps saint Peregrin le martir,<br> +premier évesque d'Aucierre, qui fu laiens apporté par grant miracle. Après<br> +gist le corps saint Ylaire de Poietiers le glorieux confesseur, et le corps<br> +saint Patrocle le martir tout ensemble en une chasse. Après gist le corps<br> +monseigneur saint Cucuphas le martir, tout à par soy en une chasse. Après<br> +gist le corps monseigneur saint Eugène le martyr, le premier archevesque de<br> +Tholète qui fu des disciples monseigneur saint Denys. Après gist le corps<br> +du glorieux confesseur saint Hylier, qui fu évesque de Gaiète en Espagne.<br> +Après gist le corps saint Denis confesseur, qui fu archevesque de Corinthe<br> +en Grèce. Tous ces corps sains glorieux gisent laiens au chevet de l'églyse<br> +en propres oratoires et en propres chasses, tous par ordre. Bien est laiens<br> +escrit coment chascun de ces sains corps fu laiens apporté, et par qui et<br> +en quel temps; mais trop fust longue chose que tout ce feust ci<br> +escript.)[140]<br> +<br> + Note 137: On trouve le latin de cette première phrase après le récit<br> + de la bataille de Fontenay, dans le manuscrit 646 de<br> + Saint-Germain (f° 1er, recto, colonne 1re).<br> + <br> + Note 138: Ex fragmente historiæ Franciæ. (Historiens de France,<br> + tome VII, page 215.)<br> + <br> + Note 139: Ce don est constaté par l'épitaphe de Charles-le-Chauve,<br> + rédigée au XIIIème siècle comme le monument funéraire sur lequel on<br> + la lisoit à Saint-Denis. La voici:<br> + <br> + Imperio Carolus Calvus regnoque politus<br> + Gallorum jacet hac sub brevitate situs,<br> + Plurima cum villis, cum clavo cumque corona,<br> + Ecclesiæ vivus huic dedit ille bona:<br> + Multis ablatis, nobis fuit hic reparator;<br> + Sequani fluvii Ruoliique dator.<br> + <br> + Note 140: Charles-le-Chauve est celui de tous les descendans de<br> + Charles-Martel et de Charlemagne dont les poètes ont le plus<br> + fréquemment confondu les <i>gestes</i> avec l'histoire de ces deux héros.<br> + Tout à la fin du grand poème des <i>Lohérains</i>, on lit les vers<br> + suivans, qui semblent le résumé des traditions populaires le plus en<br> + vogue avant le XIIème siècle:<br> + <br> + De cheste dame[*] ke jou ci vous devis,<br> + Karles li Cauf en fu premiers naïs,<br> + Chil fu frans rois rices et poestis,<br> + Et sainte église ama moult et chéri;<br> + Trésor n'ama, ki fust en serre mis.<br> + Les marchéans fist cerchier le païs;<br> + Tout si tresor furent abandon mis;<br> + Dix foires fist en France le païs,<br> + L'une est à Bar et deus mist à Prouvis,<br> + La tierce à Troies et la quarte à Senlis,<br> + Et troi en Flandres, la neuviesme au lendi,<br> + Et la disiesme remist-il à Laigni.<br> + Ce savent bien li marchéant de Fris,<br> + Icil d'Artois, de Flandres le païs,<br> + De Vermendois, et chil de Cambresis,<br> + De Rains, de Cartres, et ausi de Paris;<br> + Chil de Provence en resont bien apris.<br> + <br> + (Msc. du Roi, n° 9654, 3. <i>A</i>.)<br> + Note *: <i>Berte aux grans piés.</i><br> +<br> +<br> +<i>Cy fénissent les fais Charles-le-Chauf.</i><br> +<br> +<br> +<br> +<br> +CI COMMENCENT LES GESTES LE<br> +ROY LOYS-LE-BAUBE ET DES<br> +AUTRES ROYS APRÈS<br> +JUSQUE AU GROS<br> +ROY LOYS.<br> +<br> +<br> +<br> + +I.<br> +<br> +ANNEES: 877/878.<br> +<br> +<i>Coment le roy Loys, qui fut appelé le Baube, donna aux barons ce qui leur<br> +plaisoit, pour acquerre leur grace. Et coment l'empereris Richeut luy<br> +apporta l'espée et le ceptre son père, et coment il fu couronné; coment il<br> +passa en Berry contre les Normans; de l'apostoile qui en France vint et fit<br> +concile des prélas.</i><br> +<br> +<br> +[141]A Loys le fils Charles-le-Chauf, qui Loys-le-Baube fu appelé, vint la<br> +nouvelle la mort son père à Andreville[142] où il estoit. Lors au plus tost<br> +qu'il put manda les barons. A ceux que il put se réconcilia et atrait à <br> +s'amour par promesses et par dons. Aux uns donna contées, aux autres<br> +villes, et aux autres abbaïes, et fist à chascun selon son pooir, selon ce<br> +que il requeroit. Lors mut d'Andreville et par Carisi s'en ala droit à <br> +Compiègne. Moult se hastoit pour ce qu'il peust venir à tems à la sépulture<br> +son père, qui devoit estre mis à Saint-Denys, si comme il cuidoit. Mais<br> +quant il scéut que il estoit ensépulturé en Lombardie, en la cité de<br> +Verziaus, et il eut entendu que les plus grans hommes du royaume et contes<br> +et abbés s'estoient jà tournés contre luy avant qu'il mourust, pour ce<br> +qu'il donnoit les honneurs et les contées aus uns et là où il li plaisoit<br> +sans leur assentiment, il retourna à Compiègne.<br> +<br> + Note 141: <i>Annales Bertinianæ, anno 877.</i><br> + <br> + Note 142: <i>Andreville.</i> «<i>Audriaca-villa</i>.» Aujourd'hui <i>Orreville</i>,<br> + près de Doullens.<br> +<br> +Les barons et ceulx qui s'en retournoient avec Richeut l'empereris en<br> +France, faisoient moult de maulx et dégastoient tout le pays devant eus,<br> +jusques à tant que il vindrent à l'abbaïe qui est apelée<br> +Vegnon-Moustier[143]. Lors pristrent un parlement à Moymer en Champaigne.<br> +Leur messages envoièrent à Loys et il leur envoia aussi les siens, et tant<br> +alèrent messages d'une part et d'autre que la besoigne fu ainsi ordennée<br> +que Richeut l'empereris et les barons vendroient à lui à Compiègne, et que<br> +le parlement qui fu pris à Moymer seroit mis à Chaene en Cosse-Selve[144].<br> +A Compiègne vint donc ma dame Richeut et les barons droit à la feste<br> +Saint-Martin, et lui aportèrent le mandement que son père avoit fait au lit<br> +de la mort: que il lui laissoit le royaume de France et l'en revestoit par<br> +l'espée qui estoit appelée l'espée Saiut-Père[145]; et si luy envoioit une<br> +couronne et les royaux garnemens, puis un ceptre d'or à pierres précieuses.<br> +Puis alèrent tant messages entre Loys et les barons que il s'accordèrent<br> +tous et évesques et abbés à son couronnement; et il leur donna les honneurs<br> +du royaume selon ce qu'il requéroient par raison.--Lors fu couronné à Rains<br> +par les mains l'arcevesque Haimar,[146] par le consentement des barons et<br> +des prélas qui se mistrent en sa deffense et en sa garde, et luy jurèrent<br> +que il luy seroient loial selon leur povoir, en ayde et en conseil, au<br> +profist de luy et du royaume: et les vavasseurs se recommandèrent aussi à <br> +luy et luy jurèrent féauté et loiauté. (Mais, pour ce que l'istoire parle<br> +souvent des abbaïes du royaume, pourroient aucuns cuidier que ce fussent<br> +moines ou gens de religion; mais nous cuidons miex que ce fussent barons ou<br> +grans hommes séculiers à qui l'en les donnast à temps et à vie. Si estoit<br> +mauvaise coustume et contre Dieu que autre gent tenissent les biens de<br> +religion que ceulx qui la riule et l'abit en avoient; né le service<br> +Nostre-Seigneur ne povoit estre bien fait né les ordres bien gardés en<br> +telle manière. Sans faille, l'istoire ne parole pas plainement qu'il fust<br> +ainsi; mais assea le donne à entendre.) Le couronnement du roy Loys fu l'an<br> +de l'Incarnation Nostre-Seigneur D.CCC et LXXVIII[147]. La Nativité nostre<br> +Seigneur célébra à Saint-Maart delez Soissons. De là se parti et s'en ala à <br> +Andreville, et la feste de la Résurrection célébra à Saint-Denis en France.<br> +Puis s'en ala outre Saine pour trois raisons, à la prière Hue l'abbé: la<br> +première fu pour luy aidier contre les Normans; et la seconde fu pour ce<br> +que les fils Godefroy avoient saisi le chastel et les honneurs le fils le<br> +conte Audon[148], et la tierce si put estre pour ce que Haymes, le fils<br> +Bernard, avoit prinse la cité d'Evreux, et faisoit moult de maulx au pays<br> +d'entour; car il proioit et roboit tout quanqu'il trouvoit, à la guise des<br> +Normans. Jusques à Tours ala le roy: là fu si durement malade que l'en<br> +cuidoit qu'il déust mourir; mais la mercy nostre Seigneur l'allégea de<br> +cette maladie. Lors vint à luy Godefroy par le conseil de ses amis qui<br> +moult le tindrent court de ce faire, et amena avec luy ses deux fils: au<br> +roy rendirent ses chasteaux qu'il avoient saisis et les appartenances; par<br> +tel condition que il les tenissent après par son don et par sa voulenté.<br> +Après ces choses Godefroy converti grant partie de Bretons et les mena à la<br> +féauté le roy; mais après firent-il comme Bretons.<br> +<br> + Note 143: <i>Vegnon-Moustier.</i> «Usquè ad Avennacum monasterium<br> + pervenerunt, et conventum suum ad montem Witmari condixerunt.» Au<br> + lieu de <i>Vegnon-Moustier</i>, il faut lire <i>Avenay</i>, petite ville de<br> + Champagne aujourd'hui célébre par ses vins et autrefois par son<br> + abbaye de filles, de l'ordre de saint Benoît. Plus bas, par<br> + <i>montem Witmari</i>, que notre chroniqueur traduit <i>Moiemer</i>, il faut<br> + entendre le <i>Mont-Aimé</i>, près Vertus, à quatre lieues d'Avenay.<br> + <br> + Note 144: <i>Chaene-en-Cosse-Selve.</i> «Ad Casnum in Cotiâ.» C'est<br> + aujourd'hui, suivant Dom Bouquet, <i>Chesne-Herbelot</i>, à la sortie de<br> + la forêt de <i>Cuise</i>, aujourd'hui <i>de Compiègne</i>.<br> + <br> + Note 145: <i>L'espée Saint-Père.</i> «Per spatam quem vocatur S. Petri.»<br> + Le ménestrel du comte de Poitiers a rendu ce passage des Annales de<br> + Saint-Bertin d'une manière plus intéressante: «A Compiègne, vint à <br> + luy Richeut,» la fame Charles son père, plourant et dolente outre<br> + mesure, et si li dist: Dous amis, je t'aport, par le commandement de<br> + ton père, son royaume que il te donna devant sa mort et l'espée qui<br> + est apelée de Saint-Pierre, par laquelle il te revesti du royaume<br> + devant moi et devant maints autres, etc.»<br> + (Manuscrit du roi 9633, f° 63.)<br> + <br> + Note 146: <i>Haimar.</i> Hincmar.<br> + <br> + Note 147: <i>Annales Bertinianæ, anno 878.</i> C'est à ce couronnement si<br> + vivement contesté et dont les historiens nous ont vaguement indiqué<br> + les circonstances, que doit se rapporter la branche de la <i>Chanson de<br> + geste</i> de Guillaume au court nez, intitulée: <i>Le coronement Loys</i>.<br> + Elle débute par un morceau de haute poésie qu'on nous saura gré de<br> + reproduire ici:<br> + <br> + Quant Diex fist primes nonante et neuf reaumes<br> + Lou premiers rois que Diex tramist en France<br> + Coronés fu par anuncion d'angles;<br> + Por ce, dit l'en, totes terres l'appendent:<br> + Que li appent Baviere et Alemaigne,<br> + Tote Borgoigne, Loheraigne et Toscane,<br> + Poitou, Gascoigne dusqu'aus marches d'Espaigne.<br> +<br> + Cela sent assez bien, à mon avis, l'époque Carlovingienne; mais<br> + continuons:<br> + <br> + Rois qui de France porte coronne d'or<br> + Preudons doit estre et hardis de son cors.<br> + Bien doit mener cent mille hommes en ost,<br> + Parmi les pors, en Espagne la fort.<br> + S'il en trueve home qui li face nul tort,<br> + Tant le demaine que l'ait ou pris ou mort,<br> + Et devant lui face gesir le cors.<br> + Sé ce ne fait, France a perdu son los,<br> + Ce dit la geste, coronnés est à tort.<br> + <br> + Li coronemens le roy Loois, manusc. du roi, n° 7535.<br> + <br> + Note 148: Ce Godefroi étoit fils de Roricon, comte du Mans, et frère<br> + de abbé Gozlin.<br> +<br> +En ce temps avint que l'apostole Jehan fu moult durement esmeu contre deux<br> +contes, Lambert et Albert, qui avoient ses cités et ses villes proiées et<br> +robées. Si puissamment comme il put les escomenia: de Rome s'en issi et<br> +emporta moult de précieuses reliques, Formose l'évesque de Portue enmena<br> +avec luy, en mer se mist et vint à navie jusques à Alle-le-Blanc. Si arriva<br> +droitement le jour de Penthecouste. Lors envoia ses messages au prince<br> +Boson, et cil lui envoia gens pour luy conduire jusques à Lyons sur le<br> +Rosne. De là manda au roy Loys de France que il luy venist à l'encontre là <br> +où il pourroit miex, à son aisement. Et le roy envoia à l'encontre de luy<br> +aucuns de ses évesques, et luy requist qu'il venist jusques à Troies, et<br> +commanda que les évesques du royaume luy administrassent leurs despens.<br> +Encontre luy vint à Troies ès kalendes de septembre; car il n'i put plus<br> +tost aler pour sa maladie. Lors assembla grant concile de tous les évesques<br> +du royaume et de la province de Belge. En ce concile fist relire<br> +l'escommeniement dont il avoit escommenié à Rome Lambert et Albert: à <br> +Formose et Grégoire requist et à tous les prélas leur assentement en cest<br> +escommeniement, et les prélas lui requistrent que ainsi comme il avoit ce<br> +fait réciter par escript, ainsi leur ottroiast-il à avoir, si que il<br> +peussent mieux et plus certainement prononcier leur assentement. Ainsi leur<br> +ottroia l'apostole, et, le lendemain, quant le concile fu assemblé,<br> +baillèrent leur escript à l'apostole qui contenoit telle sentence:<br> +<br> +«Syre père apostole Jehan, de la sainte Eglyse de Rome, nous évesques de<br> +France et de Belge, fils sergens et disciples de votre auctorité, nous nous<br> +dolons pur grant compassion et plorons pour les plaies et les griefs que<br> +les mauvais menistres et fils du déable ont fait à notre mère et maistresse<br> +de toutes les églyses, l'Eglyse de Rome, et soustenons nostre jugement, et<br> +nous consentons de cuer et de bouche et de voix à la sentence que vous avez<br> +donnée sur eulx et sur leurs aydes, selon les drois des canons qui furent<br> +establis et donnés par nos ancesseurs; et nous qui sommes sacrez par le<br> +Saint-Esprit à l'ordre de prebstre et à la dignité d'évesque, les férons et<br> +tresperçons du glaive du Saint-Esprit qui est la parole de Dieu. C'est à <br> +savoir que, ainsi comme vous les avez dégetés de saincte Eglyse, nous les<br> +en dégettons. Et ceulx qui à satisfacion vouldront venir, qui seront absous<br> +de vostre auctorité, et par vous seront receus en saincte Eglyse selonc les<br> +canons, nous tendrons pour absous et pour fils de saincte Eglyse. Tout<br> +aussi comme il avint jadis des plaies d'Egypte selon ce que nous trouvons<br> +en la saincte Escripture, que il n'y avoit maison où il ne y eust un mort,<br> +né nul n'y avoit qui sceust l'autre conseillier, pource que chascun avoit<br> +assez à plourer en sa maison; ainsi est-il de nous évesques, que chascun a<br> +assez à plourer en son églyse; et, pour ce, nous tous vous supplions<br> +humblement que vous nous secourez de vostre auctorité, et vous requérons<br> +que vous establissiez et confermez un chapitre pourquoy nous en soions si<br> +fors et si garnis par l'auctorité de l'Eglyse de Rome que nous nous<br> +puissions vigoureusement deffendre contre les parjures maufaiteurs qui<br> +tollent et détruisent les biens de nos églyses, et qui despisent les<br> +sentences et les dignitez des évesques; selon ce que dist saint Pol<br> +l'apostre, que tel gent soient livrés au déable, mais que il soient<br> +touteffois saufs au jour du juise[149] Jeshu-Crist.» Cette sentence fist<br> +l'apostole Jehan escripre avec la sentence de l'escommeniement, et voult<br> +que tous les évesques y méissent leur subscripcion. Après commanda que les<br> +canons du concile de Sardique feussent leus devant tous, et les décrets<br> +l'apostole Léon qui parolent des évesques qui remuent leurs sièges; et les<br> +canons du concile d'Auffrique qui deffendent les transmutations des<br> +évesques qui pas ne doivent estre, né que l'en doive de rechief baptisier<br> +né de rechief ordener; et ce fut fait pour l'arcevesque Frotaire qui de<br> +Bordeaux s'en estoit alé à Poitiers et de Poitiers à Bourges.<br> +<br> + Note 149: <i>Juise.</i> Jugement. Cette fin est une citation de la<br> + première épître de saint Paul aux Corinthiens: «Traditus Sathane<br> + spiritu salvus fiat in die Domini nostri Jesu-Christi.»<br> + <br> +<br> +II.<br> +<br> +ANNEE: 878.<br> +<br> +<i>Coment l'apostole refusa la royne à couronner; et coment il et les prélas<br> +assemblèrent à Troies. Du débat entre Haimar et Adenofle, de l'éveschié de<br> +Loon; du mariage de la fille Boson au fils le roy. Coment l'apostole s'en<br> +revint, et du parlement des deus rois Loys.</i><br> +<br> +<br> +Après ces choses couronna l'apostole le roy Loys; et le roy le semont à <br> +mengier avec lui et sa femme: richement le fist de viandes servir et de<br> +vins, puis se départi l'apostole et s'en ala à Troies. Puis lui requist le<br> +roy par ses messages que il voulsist couronner sa femme à royne; mais il ne<br> +le voult faire[150]. Lors vindrent avant deux évesques Frotaire et<br> +Aldagaire, et aportèrent à l'apostole un commandement, devant tous les<br> +évesques, de l'empereur Charles-le-Chauf, par quoy il revestoit Loys son<br> +fils du royaume de France: et luy requéroient, de par le roy Loys, qu'il<br> +affermast ce précept par son privilège. Lors traist avant l'apostole<br> +l'exemplaire ainsi comme[151] d'un commandement fait par l'empereur<br> +Charles, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à l'Eglyse de Rome, qu'il<br> +peust tollir, ainsi comme par droit, à l'abbé Goslin et retenir à soy. Si<br> +cuidoit-on que ce eust esté fait et pourchassié par le conseil de ces deux<br> +évesques et d'autres conseilleurs. Et au roy Loys dist l'apostole sé il<br> +vouloit que il méist son privilège sur son commandement, que il confermast<br> +avant le précept de son père. Comme ceste chose eut esté baillée et<br> +pourchasciée par malice et non mie selon raison, ainsi vint-elle au<br> +derrenier à noient.<br> +<br> + Note 150: <i>Il ne le voult faire.</i> Parce que Louis-le-Bègue avoit<br> + répudié sa première femme Ansgarde, alors vivante. Le pape, en<br> + s'opposant dans cette occasion au vÅ“u du roi dont il alloit implorer<br> + la protection, montra certes une fermeté vraiment apostolique. L'abbe<br> + Vély toutefois a bien eu le courage de considérer le refus du<br> + souverain pontife comme l'effet probable d'une odieuse intrigue.<br> + (Voyez tome 2, p. 135 de son <i>Histoire de France</i>.)<br> + <br> + Note 151: <i>Ainsi comme.</i> C'est-à -dire: <i>Simulé, prétendu.--D'un<br> + commandement</i>. D'un don.<br> +<br> +En ce mois meisme que fu ce fait, le roy vint à Troies et ala à l'ostel<br> +l'apostole par le conseil des barons; à luy parla bien privéement et puis<br> +alèrent ensemble là où les évesques estoient assemblez delez l'ostel<br> +l'apostole. Là furent escommeniés Hues le fils Lothaire et Haymes et tous<br> +ceulx de leur complot, pour ce qu'il faisoient force et outrage à aucuns<br> +des évesques par le consentement le roy Loys. Lors dist l'apostole que<br> +Adenofle, qui par s'auctorité avoit esté ordené évesque, tenist son siège,<br> +et son office d'évesque, et Haymar chantast messe sé il vouloit et eust<br> +partie de l'éveschié de Laon. Lors se traist avant Adenofle et requist à <br> +l'apostole que il l'assousist de l'éveschié, pour ce que il estoit trop<br> +foible desoremais à porter si grant fais et qu'il vouloit entrer en<br> +religion. Mais il ne put ce empétrer, ains luy fu commandé et par le<br> +commandement le roy et des évesques qui sa partie soustenoient que il féist<br> +office d'évesque, et que il tenist son siège. Et quand les évesques de la<br> +partie Haymar eurent oy que l'apostole eut dit qu'il chantâst messe sé il<br> +vouloit, et que le roy se consentent à ce que il eust des biens de<br> +l'éveschié, cils et les autres évesques des autres provinces et régions,<br> +sans que l'en le cuidast mie, emmenèrent Haymar tout revestu comme prebstre<br> +en la présence de l'apostole et sans son commandement, et puis le menèrent<br> +chantant jusques à l'églyse et lui faisoient donner bénéicon au peuple. A<br> +tant se départi le concile.<br> +<br> +L'endemain Boson semonst le roy et sa femme avec luy; et le roy y ala et y<br> +mena aucuns de ses conseilleurs, moult le fist bien servir de diverses<br> +viandes et de divers vins. Là fu fait un mariage de la fille Boson et de<br> +Carlemaine le fils le roy; et le roy, par ceulx de son conseil, départi les<br> +terres et les honneurs de Bernart le marchis de Gothie, à Thierry le<br> +chamberlent et à Bernart le comte d'Auvergne.<br> +<br> +De Troies se parti l'apostole Jehan, et s'en ala à Chaalons, puis à <br> +Morienne. Après passa les mons de Mont-Cenis, et eut convoy de Boson et de<br> +sa femme jusques ès plains de Lombardie, et s'en retourna à Rome. Le roy se<br> +départi de Troies et s'en ala à Compiègne; là oy nouvelles des messages<br> +qu'il avoit envoies à Loys son cousin, et ce qu'il avoient fait de la<br> +besoingne. Si les avoit là envoiés pour traitier de paix entre luy et son<br> +cousin. De Compiègne mut à tout une grant partie de son conseil, et s'en<br> +ala à Haristale. D'autre part vint Loys son cousin ès kalendes de novembre<br> +et assemblèrent en une cité qui a nom Marsne[152]. Là fu paix confermée<br> +entr'eux deux, et puis mistrent un autre parlement d'assembler à la<br> +Purification Nostre-Seigneur. Lors vint le roy Loys, le fils l'empereur<br> +Charles-le-Chauf à Gondolville, et le roy Loys, le fils le roy Loys de<br> +Germanie, revint d'autre part près de cette ville où il pot plus aisiément<br> +demourer; et puis après assemblèrent à parlement. Là furent ordenées les<br> +choses qui cy s'ensuivent, par le consentement de leurs loyaux barons.<br> +<br> + Note 152: <i>Marsne.</i> Mersen.<br> +<br> +<br> +III.<br> +<br> +ANNEE: 879.<br> +<br> +<i>Des convenances et de l'accort qui fu entre les deus roys. Et coment il fu<br> +traitié en chascune jornée, au profit des deus roiaumes; tout n'en fust-il<br> +après tenu, par la dnsloiauté le roy Loys de Germanie.</i><br> +<br> +C'est la convencion et l'accors entre les deux glorieux roys Loys le fils<br> +Charles-le-Chauf, et Loys le fils le roy de Germanie, qui fu faite ès<br> +kalendes de novembre, en un lieu qui est appelé Furones[153], par le commun<br> +accord et par l'assentement des barons des deux royaumes, en l'an de grâce<br> +D. CCCC et LXXIX[154].<br> +<br> + Note 153: <i>Furones.</i> Aujourd'hui <i>Foron</i>, à peu de distance<br> + d'Aix-la-Chapelle.<br> + <br> + Note 154: 879. Le latin dit: 878.<br> +<br> +Lors commença à parler le roy de Germanie et dist ainsi: «Comme le règne<br> +Lothaire fu parti entre l'empereur Charles et nostre père le roy Loys,<br> +ainsi voulons-nous qu'il le soit et que les parties soient établies. Et sé<br> +aucuns de nos princes et de nos gens ont riens prins né saisi du royaume<br> +vostre père, nous voulons qu'il le laissent à vostre commandement. Et pour<br> +ce que partison ne fu faite oncques de notre part du royaume d'Italie, que<br> +le roy Loys tint; ce que chascun en tient, si le tiengne orendroit encore<br> +en ceste manière; jusques à tant que nous puissions assembler encore une<br> +autre fois par la voulenté Nostre-Seigneur, et déterminer miex par bon<br> +conseil ce que drois et raison sera. Et pource que on ne peut orendroit<br> +faire nulle raison de notre partie du royaume d'Italie, sachent tous que<br> +nous en avons requis notre droit et requérons à l'ayde de Dieu.» Ce fu<br> +ainsi establi en la première journée.<br> +<br> +Le secont jour refu ainsi parlé: «Pour ce que la fermeté de notre amour et<br> +de notre conjonction ne puet pas estre maintenant confermée, pour aucunes<br> +causes qui l'empeschent maintenant, jusques à ce parlement que nous<br> +mettrons, telle amistié soit faite entre nous, par la grace de<br> +Nostre-Seigneur, de bon cuer et de bonne confience et de foy entérine, si<br> +que nul de nous né de nostre conseil ne soustraie né forconseille riens qui<br> +soit à l'onneur né à la prospérité de nous né de nos roiaumes.»<br> +<br> +Au tiers jour fu ainsi ordené, que sé païens ou faux chrestiens envaïssent<br> +leur roiaumes, que l'un aideroit à l'autre quant mestier en seroit, de<br> +quanque il pourroit par soy ou par ses gens. «Et s'il avenoit,» dist Loys<br> +fils de l'empereur, «que je vesquisse plus que vous, je aideray Loys vostre<br> +fils, qui encore est petis et jeune, et les autres que Dieu vous peut<br> +encore donner, si que il peussent leurs terres gouverner.»<br> +<br> +Le quart jour fu ainsi gouverné et ordené: «Que sé aucuns murmureurs et<br> +envieux, qui tousjours portent envie à bien et à paix, s'efforçoient de<br> +semer tençons et discordes entre nous pour troubler nous et nos roiaumes,<br> +que nul de nous ne les reçoive né ne voie voulentiers, s'il n'est ainsi que<br> +il le voulsist monstrer raisonnablement par devant nous deux, et par devant<br> +nos gens. Et s'il ne vouloit le faire, que il n'eust priveté né société à <br> +nul de nous. Et que nous le getissons hors comme traytre et faux semeur de<br> +discorde entre les frères, si que à l'exemple de luy nul ne soit si hardi<br> +que il ose aporter tels mensonges.»<br> +<br> +La quinte journée fu ainsi atirée. Et dist Loys le fils l'empereur Charles:<br> +«Or convient que nous envoions nos messages aux deux glorieux roys Charles<br> +et Charlemaine, qui leur feront assavoir le parlement que nous avons mis à <br> +la huitiesme yde de février et qui leur prient de par nous qu'ils viennent<br> +là . Et sé il viennent, si comme nous désirons, que nous les accompaignons<br> +avec nous à la voulenté de Nostre-Seigneur, et au commun profit de saincte<br> +Eglyse et du peuple chrestien que nous avons à gouverner. Si que nous<br> +soions une chose en luy qui est seul et que nous voulons et disons et nous<br> +façons une chose, selon les apostres, c'est que en nous n'ait né tençons né<br> +discorde. Et s'il avenoit que il n'y vousissent venir, pour ce ne lairons<br> +nous mie que nous n'y venons si comme il est ordené, et que nous ne façons<br> +selon la voulenté Dieu, si comme nous avons devisé. Et sé il n'estoit ainsi<br> +par aventure et que autre nécessité avenist que l'en ne peust autrement<br> +eschiver, par quoy nous ne puissions ce faire, et s'il avenoist qu'il fust<br> +ainsi; que l'un féist resavoir à l'autre le terme du parlement qui seroit<br> +de nouvel prins. Et que il soit ainsi que nostre amour soit né muée né<br> +changée né amenuisiée jusques à tant que Diex vueille que elle soit du tout<br> +confermée. Et si ordenons des choses des églyses, des éveschiez et des<br> +abbayes où que ce soit de nos deulx roiaumes, si comme les évesques et les<br> +abbés les tiengnent paisiblement. Et sé aucun les prenoit né saisissoit en<br> +quelque royaume que ce soit et fust contre raison, que elles fussent<br> +rendues selon droit.»<br> +<br> +La sixiesme journée fu ainsi ordenée: «Pour la paix des roiaumes, pour ce<br> +que il pevent aucunes fois estre troublés par aucuns hommes vagues et qui<br> +riens qui maux soient ne redoubtent à faire, nous voulons que en quel lieu<br> +que ce soit que tel gent vendront, que il ne puissent fuyr né eschever la<br> +justice de ce qu'il aront fait. Et que nul de nous ne les tiengne né ne<br> +reçoive à autre chose fors en tant comme il le tendra, pour amener à rendre<br> +raison et à faire amende selon son fait. Et s'il définoit de venir avant,<br> +cil en cui roiaume il s'enfuyra le fera chacier et prendre, jusques il soit<br> +amené avant pour raison rendre; ou il soit du tout bani et essilié des deux<br> +roiaumes. Si voulons que cil qui par leur meffait auront perdue la<br> +prospérité de leurs choses et de leurs héritages, que il soient jugiés<br> +selon les anciens drois de nos ancesseurs. Et s'il en y a nul qui die que<br> +il ait à tort perdue la prospérité de ses choses, viengne avant en nostre<br> +présence et recuèvre ses choses, sé droit les lui donne.»<br> +<br> +<br> +IV.<br> +<br> +ANNEE: 879.<br> +<br> +<i>Du département des deus rois, et de la mort Loys le roy de France qui fu<br> +appelé le Baube. De l'abbé Gozlin et du conte Corral, et du roy de Germanie<br> +coment il vint en France; et coment il s'en retourna sans riens faire.</i><br> +<br> +<br> +[155]Après ces choses ainsi devisées, se départirent les deux roys Loys; le<br> +fils le roy Loys de Germanie retourna en sa terre, et Loys le fils Charles<br> +s'en ala par Ardenne et fist la feste de la Nativité à une ville qui a nom<br> +Longlaire[156]: un peu de temps y demora et s'emparti après la Chandeleur,<br> +et vint à Compiègne[157]. De là mut à Ostun, pour aller sur le marchis<br> +Bernart[158] qui contre luy s'estoit révélé. Jusques à Troies s'en ala, si<br> +luy convint là demourer pour une maladie qui le prist, et cuidoit-on qu'il<br> +eust esté empoisonné. Et quand il senti que la maladie lui engregoit et<br> +qu'il ne pouvoit avant aler, si manda son fils Loys; quant venu fu, si le<br> +livra especiaument en la garde de Bernart le conte d'Auvergne[159]. Pour ce<br> +envoia tantost son fils et celuy Bernart en qui garde il l'avoit livré à <br> +l'abbé Huon, à Boson, Tierri[160] et ses autres amis qui là estoient, en la<br> +cité d'Ostun. Et leur commanda qu'il saisissent la conté et la livrassent à <br> +Bernart[161] à qui il l'avoit donnée. Lors se parti de Troies à quelque<br> +grief et retourna à Compiègne par l'abbaye du Juerre[162]. Et quant il<br> +senti qu'il ne pourroit eschapper de cette maladie, il envoia à Loys son<br> +fils s'espée, sa couronne et son sceptre et ses autres royaux aornemens,<br> +par Huede, l'évesque de Beauvais, et par le conte Auboin; et manda à ceux<br> +qui avec luy estoient que il le féissent sacrer et couronner. Et quant ce<br> +vint en la quarte yde d'avril, droitement le vendredy de crois aourée, vers<br> +le vespre, il trespassa de ce siècle, entour celle heure que Jesu-Crist<br> +rendi son esprit à Dieu le père. L'endemain, que il fu la vegille de<br> +Pasques, il fu mis en sépulture, en l'églyse Nostre-Dame. Quant l'évesque<br> +Huede et le conte Auboin sceurent que il fust mort, il baillèrent ce qu'il<br> +portoient à Thierry, le chamberlen, et retournèrent isnellement[163]<br> +arrières. Et quant ceus qui avec l'enfant estoient sceurent que le roy fust<br> +trespassé, il mandèrent aux barons de ceste France par deçà , que il<br> +venissent encontre eulx, à Meaux, et là traiteroient ensemble qu'il<br> +feroient. Là furent faites unes convenances entre Thierry et Boson, dont<br> +l'abbé Hues fu jugieur: que il auroit la conté d'Auxerre, et Thierry auroit<br> +en eschange les abbayes de ce pays. L'abbé Gozelin à qui il souvenoit bien<br> +des ennuis et des griefs que ceus lui avoient fait qui envie lui portoient,<br> +se pourpensa coment il s'en pourroit vengier; car il ly sembla qu'il estoit<br> +temps et point de le faire. Si se mist en voie, pour ce que il se fioit<br> +moult en l'amour et en la familiarité Loys, roy de Germanie, et de la royne<br> +et des barons du pays, que il eut acquise tant comme il demoura entour eulx<br> +quant il fu prins en la bataille d'Andrenaque et là mené en prison. Mais,<br> +avant, s'en ala à Corrat, le conte de Paris, et tant luy dist et tant luy<br> +donna et d'unes et d'autres, et tant luy promist d'onneurs et de<br> +seigneuries, sé il pouvoit ce faire à quoy il béoit, qu'il le crut et<br> +s'accompaigna à luy, et luy monstra engin et voie par quoy il sembloit que<br> +il peust ce faire. Et avant que ceulx qui avec le roy estoient fussent<br> +venus à Meaux, se hasta-il d'envoier aux évesques et aux abbés et aux<br> +puissans hommes du roiaume; et soubz telle couverture leur mandoit que<br> +puisque le roy estoit mors il traitassent ensemble de la paix et du proffit<br> +du roiaume Loys qui mort estoit. Quant ceus qui venir y vouldrent furent<br> +assemblés, si leur loèrent qu'il[164] appelassent au roiaume Loys, le roy<br> +de Germanie, et ce scéussent-il, sé il faisoient ce, qu'il leur donroit les<br> +terres et les honneurs que il ne peurent oncques avoir jusques à ce temps.<br> +Par convoitise et par desloiauté s'i accordèrent-il et mandèrent au roy<br> +Loys de Germanie et à sa femme par leur messages, qu'il venissent jusques à <br> +Mez et là leur amenroient tous les évesques et les abbés et les haus hommes<br> +du roiaume de France. Lors se mistrent en voie à aler encontre luy, robant<br> +et gastant tout le païs devant eus, selon la rivière d'Aisne, jusques à <br> +tant qu'il vindrent à Verdun[165]. Et endementiers, fu le roi Loys de<br> +Germanie venu à Mez. Lors luy mandèrent de rechief que il venist jusques à <br> +Verdun pour ce qu'il peussent plus aisiément luy mener le peuple du<br> +roiaume. Lors s'aprocha jusques à Verdun: en cette voie firent ses gens<br> +tant de maulx de toltes et de rapines, que plus n'en osassent pas faire nul<br> +paien né nul tirant.<br> +<br> + Note 155: <i>Annal. Bertinianæ, anno 879.</i><br> + <br> + Note 156: <i>Longlaire.</i> Aujourd'hui <i>Glare</i>, dans le diocèse de Liège.<br> + <br> + Note 157: <i>Compiègne.</i> Il falloit <i>Pontigon</i> (Ponthion).<br> + <br> + Note 158: <i>Le marchis Bernart.</i> Fils d'un autre Bernard et de<br> + Blichilde, fille du comte du Mans Roricon. Il avoit reçu le titre de<br> + marquis de Gothie, en 865, et en avoit été dépossédé dans le synode<br> + de Troyes, en 878. (Note de dom Bouquet.)<br> + <br> + Note 159: <i>Bernart, le comte d'Auvergne.</i> Fils de Bernard, duc de<br> + Septimanie, père de Gaillaume-le-Pieux. Il avoit succédé à Bernard,<br> + fils de Blichilde, dans le marquisat de Gothie, en 875. Il mourut en<br> + 886.<br> + <br> + Note 160: <i>Huon, Boson, Thierri.</i> Hugues, fils du comte Conrad, mort<br> + en 886. Boson, duc de Provence, frère de Richilde. Thierry,<br> + chambellan de Louis-le-Bègue, comte d'Autun.<br> + <br> + Note 161: <i>Bernart.</i> Le latin dit avec raison: <i>Thierri</i>.<br> + <br> + Note 162: <i>Juerre.</i> Aujourd'hui <i>Jouarre</i>; c'étoit une abbaye de<br> + l'ordre de saint Benoît, sous l'invocation de la Ste-Vierge.<br> + <br> + Note 163: <i>Isnellement.</i> Promptement.<br> + <br> + Note 164: <i>Furent assemblés.</i> Le lieu de la réunion fut le confluent<br> + du <i>Tairin</i> et de l'<i>Oise</i>, auprès de Creil. «Ubi Thara Isaram<br> + influit.»<br> + <br> + Note 165: <i>A Verdun.</i> Le latin dit: depuis <i>Servais</i>. «Per Silvacum<br> + et secus Axonam.... usquè ad Viridunum.»<br> +<br> +Et quant Hues, Beuves[166] et Tierri sorent ce que Gozlin et Corrat et cil<br> +de leur partie aloient pourchassant, il envoièrent tantost à Verdun Gautier<br> +l'évesque d'Orléans, le conte Goirant et le conte Anchier; et luy<br> +mandèrent, sé il vouloit, qu'il preist cette partie du roiaume Lothaire que<br> +l'empereur Charles-le-Chauf avoit eue en partie contre le roy Loys, son<br> +frère, et à tant retournast en son pays; et voulsist que l'autre partie du<br> +roiaume que l'empereur Charles tint par droit d'héritage demourast à ses<br> +nepveus.<br> +<br> + Note 166: <i>Beuves.</i> Ou plutôt <i>Boson</i>. Cependant le n° 646<br> + Saint-Germain porte: <i>Beuvo</i>.<br> +<br> +De ceste offre se tint bien apaié le roy Loys, et la reçut moult<br> +volontiers; l'abbé Gozlin et Corrat et ceus de leur complot réusa[167] et<br> +estrangea de soy, et se mist en possession de la partie du roiaume qui<br> +offerte luy fust.<br> +<br> + Note 167: <i>Reusa.</i> Rejeta.<br> +<br> +Atant retourna en son palais de Francquefort. Mais moult fu la royne sa<br> +femme courroucée de ce qu'il n'en avoit plus fait, et dist que s'il fust<br> +avant alé il eust eu tout le roiaume de France. Si refurent à grant mésaise<br> +Gozlin et Corrat de ce que le roy les avoit ainsi réusés de soy, eulx et<br> +leurs compaingnons. A la royne s'en alèrent, et se complaintrent de ce<br> +qu'il estoient ainsi déçus. Et la royne envoia messages à leur compaignons,<br> +si dit ainsi, comme de par le roy, pour eulx conforter, et un autre message<br> +aussi comme pour ostage. A tant retournèrent l'abbé Gozlin, Corrat et ses<br> +compaignons; tout ravissoient et tolloient quanqu'il povoient trouver<br> +devant eus, et distrent qu'il ne demourroit pas que le roy ne venist en<br> +France à grant ost; mais que il n'y povoit pas venir maintenant; car<br> +nouvelles luy estoient venues que Charlemaine, son frère, estoit chéu en<br> +paralisie, et estoit ainsi comme à la mort. Et voir estoit qu'il estoit jà <br> +mort, et que un sien fils de bast[168] qui avoit nom Arnoul s'estoit jà mis<br> +en saisine de cette partie du royaume, et pour ce estoit là le roy alé<br> +hastivement. Et sans faille tout ce estoit voir. Et quand il eut la chose<br> +apaisée il retourna à sa femme.<br> +<br> + Note 168: <i>De bast.</i> Le même sens que noire mot <i>bastard</i> qui en est<br> + dérive.<br> +<br> +<br> +<i>Cy fine l'istoire de Loys-le-Baube, fils de Charles-le-Chauf, empereur.</i><br> +<br> +<br> +<br> +<br> +CI PARLE DE LOYS ET DE<br> +CARLEMAINE, FILS AU<br> +ROY LOYS-LE-BAUBE.<br> +<br> +<br> +<br> +V.<br> +<br> +ANNEES: 880/881.<br> +<br> +L'abbé Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans<br> +le roy Loys scéurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa<br> +femme devoient venir en France. Tantost envoièrent aucuns des évesques<br> +avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrières en<br> +Gastinois, et les firent là sacrer et couronner à roys.<br> +<br> +Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parlé pria<br> +tant et amonesta les évesques du pays que il le couronnèrent à roy. Si le<br> +firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit à donner<br> +villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme<br> +qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] sé la fille au roy d'Ytalie et<br> +la femme à l'empereur de Grèce ne faisoit son mary roy.<br> +<br> + Note 169: <i>Ne querroit.</i> Ne pourroit. Je crois ce mot formé du latin<br> + <i>queo</i> ou même <i>nequeo</i>, duquel on aura plus tard séparé la négation.<br> + --La femme de Boson étoit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II,<br> + qui d'abord avoit été mariée à Constantin, fils de l'empereur Basile.<br> +<br> +En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus<br> +jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son père.<br> +<br> + Note 170: <i>Hues.</i> Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade.<br> + Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons<br> +passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint.<br> +Mais avant qu'il eust passé les mons de Mont-Jeu, alèrent parler à luy Loys<br> +et Carlemaine les deulx frères qui roys estoient de France. Après<br> +retournèrent, et cil s'en ala outre.<br> +<br> +Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive<br> +de Loire, et estoient venus avant par terre et dégastoient tout le pays.<br> +Maintenant assemblèrent leur ost et murent le jour de la fesle<br> +Saint-Andrieu. Si trouvèrent les Normans, tout maintenant leur coururent<br> +sus, moult en occistrent, moult en noièrent en la rivière de Vienne[171],<br> +et les deus roys retournèrent à grant victoire.<br> +<br> + Note 171: <i>Vienne.</i> Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant<br> + ici la petite rivière de Vigene qui se jette dans la Saône à peu de<br> + distance PontÅ“illier, aujourd'hui département de la Côte-d'Or. En ce<br> + cas là , les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: «Nortmanni<br> + qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in<br> + Vencenna fluvio immerserunt.» Le mot <i>fluvio</i> ne pouvoit s'appliquer<br> + à une aussi petite rivière.<br> +<br> +[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et<br> +murent d'Aix-la-Chapelle à grant ost pour venir en France, et vindrent<br> +jusques à Duizi. Encontre luy alèrent Gozlin, Corrat, et maint autre de<br> +leurs compaingnons. Sy s'estoient jà mains retirés de leur compaingnie.<br> +Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques à Atigny, et puis jusques à <br> +Erchury[173], et plus avant encore à Ribemont. Et quant il vit que Gozlin<br> +et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne<br> +pourroit venir à chief de son propos; si ferma amistié avec les deux roys,<br> +ses cousins, et prisrent parlement ensemble à Gondolvile, au moys de<br> +juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son<br> +chemin les Normans, sa gent ordena et se combati à eus, et occist grant<br> +partie par la voulenté Nostre-Seigneur. Et sé il luy chéy bien en cette<br> +bataille, il luy meschéy d'autre part; car les Normans luy firent grant<br> +dommage de sa gent en Sassoingne.<br> +<br> + Note 172: <i>Annal. Bertinianæ, anno 880.</i><br> + <br> + Note 173: <i>Erchury</i> ou <i>Ecri</i>, le même endroit où se croisèrent les<br> + barons françois, en 1198, à la suite d'un tournoi. Voyez ce que j'en<br> + ai dit dans les notes de mon édition de Villehardouin.<br> +<br> +Après cette victoire que les deus roys eurent eue des Normans, s'en alèrent<br> +à Amiens; là départirent le royaume de leur père au mielx et au plus<br> +loyaument que les preudommes de leur conseil le sceurent deviser. Si furent<br> +teles les parties que Loys, qui ainsné estoit, aroit de France ce qui<br> +estoit demouré au royaume son père, et toute Neustrie qui ore est appelée<br> +Normandie, et toutes les marches; et Carlemaine auroit Bourgoigne et<br> +Aquitaine et toutes leurs marches: et feroient les barons hommage à celuy<br> +en quel royaume leur terres seroient. Après s'en alèrent droit à Compiègne,<br> +et firent là ensemble la feste de la Résurrection. Après passèrent par<br> +Rains et par Chalons, et s'en alèrent droit à Gondolvile, au parlement<br> +qu'il orent prins au roy Loys, au moys de juing. A ce parlement ne pot<br> +venir le roy Loys pour maladie qui le print, mais il envoia ses messages,<br> +et Charle qui venu estoit de Lombardie vint à ce parlement. Là fu accordé<br> +par commun accort que Loys et Carlemaine son frère prendroient les gens le<br> +roy Loys de Germanie, que il avoit pour luy envoiés à ce parlement, et s'en<br> +iroient à Atigny, sur Hues le fils le jeune Lothaire. Et quant il furent<br> +là , pour ce qu'il ne trouvèrent plus Huon, il coururent sus Tybout son<br> +serourge[174]. Moult occistrent de sa gent et le chascièrent en fuye. Leurs<br> +terres garnirent contre les Normans[175] et establirent bonnes gardes en<br> +leurs royaumes, et puis assemblèrent leurs osts; les gens le roy Loys de<br> +Germanie prisrent et s'en alèrent parmy Bourgoigne contre Boson. Quant il<br> +furent partis de Troies, si devoit aler en leur ayde le roy Charle à tout<br> +son ost. En leur voie jetèrent hors du chastel de Mascon le chastelain de<br> +Boson, et le chastel et la contrée donnèrent à Bernart, par seurnom<br> +Plante-Peleuse.<br> +<br> + Note 174: <i>Serourge.</i> Beau-frère. Le latin porte: <i>Sororium</i>.<br> + <br> + Note 175: <i>Les Normans.</i> Le latin ajoute: «In Ganto residentes.»<br> +<br> +Lors chevauchèrent ensemble les deus roys, et Charle leur cousin, qui jà <br> +estoit venu, et s'en alèrent assiéger la cité de Vienne que Boson tenoit,<br> +qui dedans avoit laissié sa femme et grant partie de sa gent, et s'en<br> +estoit fuy aux montaignes. Et Charle s'en parti tantost qu'il orent fait<br> +entr'eus ne say quels seremens, et si estoit-il venu pour tenir le siège<br> +avecques eus. En Lombardie s'en ala et puis à Rome, et fist tant vers<br> +l'apostole Jehan qu'il fu couronné à empereur, le jour de Noël.<br> +<br> +[176]Au siège devant Vienne demoura le roy Carlemaine et sa gent pour<br> +prendre vengement de la malice Boson. Et le roy Loys son frère prist sa<br> +gent et retourna en une partie de son royaume contre les Normans qui tout<br> +dégastoient devant eulx, et jà avoient prinse et destruite l'abbaye<br> +Saint-Père de Corbie, et la cité d'Amiens. A eus se combati et en occist la<br> +plus grande partie, et les autres chaça. Et quant il ot eue celle victoire<br> +par l'ayde de Nostre-Seigneur, il et son ost s'en retournèrent fuyant, et<br> +si n'estoit nul qui le chassast: et, en ce, fu appertement monstré que la<br> +victoire qu'il avoit eue des paiens n'estoit pas faite par homme, mais par<br> +la vertu Nostre-Seigneur. Après ce retournèrent les Normans en une autre<br> +partie de son royaume: et il assembla tant de gent comme il pot avoir et<br> +ala contre eus en un lieu que l'istoire nomme Stromus[177]. Par le conseil<br> +d'aucuns de ses gens fist là drécier un chastel de fust; mais il fu au<br> +profist et à la deffense de ses ennemis, plus que de luy né de sa gent; car<br> +il ne pot trouver qui le voulsist deffendre né garder. De là se parti<br> +atant, et s'en ala à Compiègne; là célébra la Nativité et Résurrection.<br> +<br> + Note 176: <i>Annal. Bertinianæ, anno 881.</i><br> + <br> + Note 177: <i>Stroms.</i> J'ignore la position de ce lieu, que le manuscrit<br> + 646 de St-Germain écrit <i>Scortius</i>.<br> + <br> +[178]Avant qu'il s'en partist, oï nouvelles que le roy Loys, son cousin,<br> +fils le roy Loys de Germanie[179] qui noient profitablement vivoit au<br> +royaume et à saincte Eglise, estoit mors. A luy vindrent les barons de la<br> +partie du royaume qui ot esté Lothaire, et se vouldrent rendre à luy, en<br> +telle manière que il leur consentist à avoir ce que son père et son aïeul<br> +Charles-le-Chauf en avoit tenu; mais il n'ot pas conseil de les recevoir,<br> +pour le serement qui entre luy et Charle avoit esté fait. Son ost assembla,<br> +le conte Thierry fist chevetain, oultre Loire[180] s'en ala contre les<br> +Normans; et puis jusques à Tours aussi, comme pour recevoir en son ayde les<br> +princes et la gent de Bretaingne contre les Normans. Tandis que il<br> +demouroit là le prist une maladie, en une litière se fist couchier et<br> +porter jusques à l'églyse Saint-Denis; mors fu laiens et ensépulturé avec<br> +les autres roys qui laiens gisent, et si comme l'istoire dist, il fu plains<br> +de toutes ordures et de toutes vanitez[181]: et ces choses avindrent au<br> +moys d'aoust.<br> +<br> + Note 178: <i>Annal. Bertinianæ, anno 882.</i><br> + <br> + Note 179: Ce qui met tant d'obscurité dans l'histoire de ces<br> + temps-là , c'est la ressemblance des noms et leur peu de variété.<br> + Ainsi, maintenant, il faut distinguer deux Charles, deux Carlemaine<br> + et deux Louis, tous fils de deux Louis. Le premier, Louis-le-Bègue<br> + fils de Charles-le-Chauve; le second, Louis, fils de<br> + Louis-le-Débonnaire.<br> + <br> + Note 180: <i>Loire.</i> Il falloit ici, comme dans le latin, <i>Seine</i>.<br> + <br> + Note 181: Le manuscrit de Saint-Germain 646 n'a pas supprimé, comme<br> + celui que Duchesne et dom Bouquet ont suivi, cette flétrissure du roi<br> + Louis III. «Vir plenus omnibus immundiciis et vanitatibus, infirmatus<br> + est corpore, etc.» Le ménestrel du comte de Poitiers raconte<br> + autrement sa mort: «Il avint une autre fois à ce chaitif roy Loys que<br> + ainsi come si baron le menoient à force à Tours contre les Normans<br> + qui la terre dégastoient, il et si grant paour que la mort l'emprist,<br> + et l'en convint rapporter en litière, etc.» (Manusc. du roi, n° 9633,<br> + f° 64.)<br> +<br> +<br> +VI.<br> +<br> +ANNEE: 882.<br> +<br> +<i>Coment Carlemaine retourna du siège, après la mort son frère, pour aler<br> +contre les Normans. Coment il leur rendi treu en pacifiant à eus. Coment il<br> +furent desconfis devant Paris, par la vertu saint Germain. Coment il<br> +gastèrent Laonnois et coment le roy Carlemaine les desconfist.</i><br> +<br> +<br> +Tout maintenant que le roy Loys fu mort et enterré, les barons du royaume<br> +mandèrent à Carlemaine qui devant Vienne tenoit siège, que il s'en venist<br> +hastivement et laissast une partie de sa gent contre Boson; car son frère<br> +estoit mort; et il estoient jà tous appareilliés pour ostoier contre les<br> +Normans qui avoient prins la cité de Trèves et de Couloingne; et les<br> +églyses et les abbayes, qui ès cités et entour estoient, avoient arses et<br> +destruites, et l'églyse Saint-Lambert du Liège[182]: et de là s'en estoient<br> +alés à Aix-la-Chapelle, et avoient gastées les églyses de l'éveschié de<br> +Tongres et d'Amiens et de Cambray et une partie de l'arceveschié de Rains,<br> +et jà estoient venus jusques à Mez. Et s'estoit à eus combatu Wales,<br> +l'évesque de Mez; et estoit issu hors à bataille contre eus, tous armé luy<br> +et sa gent; tout fust-ce contre l'office et la dignité d'évesque. Mais<br> +besoing l'avoit contraint à ce; occis avoit esté et sa gent desconfite et<br> +chaciée. Après ce luy mandèrent les barons qu'il venist liement, et que il<br> +estoient tous appareilliés de le recevoir à seigneur, et de eus mettre en<br> +sa seigneurie. Ainsi le fist comme il le mandèrent. Et peu de temps après<br> +qu'il fust parti du siège de Vienne et qu'il s'apareilloit d'aler contre<br> +les Normans, droitement au moys de septembre, luy vindrent nouvelles par<br> +certains messages que il avoient la cité prinse, et que Richart qui frère<br> +estoit Boson en avoit mené sa femme et sa fille en la contrée d'Ostun.<br> +<br> + Note 182: <i>Du Liège.</i> Le latin ajoute: <i>Et Promiæ</i>.<br> +<br> +En ce temps issi Hastingues et les Normans dessus le fleuve de Loire, et<br> +s'en alèrent sur la Marine. Et quant Charles, le roy d'Austrasie[183], fust<br> +venu à tout son ost contre les Normans, et il fu aucques près de leur<br> +forteresse, si luy failly le cuer et fist paix à eus, par le conseil<br> +d'aucuns de sa gent: meisme en tele manière que Godefroi qui sire estoit de<br> +celle gent recevroit baptesme, il et ses Normans, et auroit Frise et toutes<br> +les honneurs que Roric avoit devant tenues. Et par dessus tout ce donna-il<br> +grant somme d'or et d'argent que il avoit prins et tollu el trésor<br> +Saint-Estienne de Mez et aux autres églyses, à Sigefrois et Curmones et à <br> +leur compaingnons: et plus grant lascheté de cuer fist-il encore, à <br> +souffrir que il démourassent là meisme, à la nuisance du royaume son cousin<br> +et du sien meisme. Quar cil Sigifrois assist puis la cité de Paris à tout<br> +quarante mille Normans. Mais cil Gozlin de quoy l'istoire a dessus parlé,<br> +qui évesque estoit de celle cité et abbé de Saint-Germain, et le conte Eude<br> +qui puis fu roy de France, la deffendirent si bien, par les mérites<br> +Nostre-Dame Saincte-Marie, et par les suffrages Saint-Germain qui leur<br> +furent en ayde, que oncques prendre ne la purent, ains s'en partirent<br> +atant. En ce comtemple, prinstrent les moines le corps sainct Germain qui<br> +jusques alors avoit esté en la cité, et l'en enportèrent en l'abbaye[184],<br> +et les Normans dégastèrent tout, et essillèrent et ordoièrent toute<br> +l'églyse; mais par les mérites des glorieux confesseurs en y eut assez de<br> +mors, et les autres s'en alèrent mal et confus à grant paour. Et de ce fu<br> +le conte Eude merveilleusement lié, qui bien vit et apperçut les grans<br> +miracles que le glorieux confesseur fist à ce siège. Dont il fu si devot<br> +vers luy après, que il fist faire un riche vaisel d'or et de pierres<br> +précieuses, où son glorieux corps repose encore jusques au jour d'huy.<br> +<br> + Note 183: <i>Le roy d'Austrasie.</i> Le latin dit: «Nomine imperator.»<br> + C'est Charles-le-Gros.<br> + <br> + Note 184: Il falloit d'après le latin: «Les moines <i>déposèrent</i> le<br> + corps de saint Germain dans le monastère du saint Pontife, situé dans<br> + la ville de Paris.»<br> +<br> +A Hues le fils le jeune Lothaire abandonna Charle les trésors et les<br> +richesses de l'églyse de Mez, contre le droit des canons qui dient que on<br> +les doit garder à l'évesque qui aprez doit venir.<br> +<br> +Engeberge, la femme Loys l'empereur d'Ytalie, que l'empereur avoit envoyé<br> +en Allemaingne, envoia-il à Rome à l'apostole Jehan, qui ce mandé luy avoit<br> +par Liétart, l'évesque de Verziaus. Ainsi se départi des Normans et ala en<br> +la cité de Garmaise pour tenir parlement ès kalendes de novembre. A ce<br> +parlement vint l'abbé Hues, et requist au roy Charle que il rendist à <br> +Carlemaine, si comme il luy avoit promis, celle partie du royaume que Loys<br> +son frère avoit reçue ainsi comme en garde. Au départir n'emporta-il nulle<br> +certaineté de sa requeste; mais moult fu grant dommage au royaume que cil<br> +Hues n'estoit pas présent; quar Carlemaine n'ot pas force de gent par où il<br> +peust contrester aux Normans, pour ce meismement que aucuns des barons se<br> +retrayrent, quant il luy durent aydier. Et pour ce en prisrent-il hardement<br> +d'aler jusques à la cité de Laon; car il n'estoit qui les contredéist. Ce<br> +qu'il trouvèrent entour prisrent et ardirent, et ordenèrent qu'il iroient<br> +par Rains et puis par Soissons, et par Noyon s'en retourneroient à Laon. Et<br> +puis après quant il auroient la cité prinse si prendroient tout le royaume.<br> +En ce point que Halmar, l'arcevesque de Rains, oy ces nouvelles, moult ot<br> +grant paour: car tous ses hommes deffensables estoient lors avec le roy<br> +Carlemaine. Par nuit se leva comme cil qui moult estoit malade, si prist le<br> +corps saint Remy et les aournemens de l'églyse de Rains, et se fit porter<br> +en une chaière porteresse, si comme sa maladie le désiroit, oultre le<br> +fleuve de Marne en une ville qui a nom Esparnay. Les chanoines et les<br> +moines s'enfuyrent çà et là où il purent. Et les Normans firent ce qu'il<br> +avoient devisé, et vindrent jusques aux portes de Rains: ce qu'il<br> +trouvèrent dehors les portes robèrent, et aucunes petites villes d'entour<br> +mistrent en feu et en flambe. Mais oncques dedans la cité n'entrèrent, tout<br> +ne fust-elle oncques défendue; car la vertu de Dieu et la mérite des corps<br> +sains qui dedans estoient la deffendirent. Carlemaine le roy des Frans qui<br> +oy dire que les Normans venoient et qu'il fesoient tant de maux, lors<br> +s'appareilla et ala contre eus à tant de gens comme il pot assembler;<br> +forment se combati et en occist grant partie de ceulx qui les proies<br> +enmenoient à leurs compaingnons vers la cité de Rains, et les autres fist<br> +flatir et noier en la rivière d'Aisne; les proies qu'il enmenoient<br> +rescoust, la plus grant partie et la plus fort se mist en une ville qui a<br> +nom Avaulx[185]. Ceulx ne pouvoient sa gent assaillir sans grant péril pour<br> +le lieu qui fors estoit, et pour ce se retraystrent. Quant ce vint vers le<br> +vespre, il se hebergèrent aux villes voisines, et quand les Normans virent<br> +que il fu anuitié et que la lune fu levée, il issirent de cette ville et<br> +s'en retournèrent arrière, par celle voix meisme qu'il estoient venus.[186]<br> +<br> + Note 185: <i>Avaux.</i> Aujourd'hui sur l'emplacement d'<i>Ecry</i> ou<br> + <i>Erchery</i>.<br> + <br> + Note 186: Ici s'arrête le manuscrit d'abord trouvé dans l'abbaye de<br> + St-Bertin, et qui a fait surnommer <i>Annales de Saint-Bertin</i> la<br> + chronique qui y étoit renfermée. Il est certain que le nom et la<br> + patrie des auteurs de ces annales sont également incertains. Depuis,<br> + on a retrouvé le même texte dans d'autres manuscrits et au milieu<br> + d'autres monumens historiques. Il avoit même été déjà publié avec<br> + quelques additions importantes, à la suite de la compilation dite<br> + d'Aimoin, sous le titre de continuation de ce dernier. Ce qui suit<br> + est emprunté à la chronique désignée sous le nom de <i>continuateur<br> + d'Aimoin</i>. On pourroit aussi bien l'appeler le continuateur des<br> + <i>Annales de Saint-Bertin</i>.<br> +<br> +En celle tempeste meisme que Hastingues et ses Normans se foursenoient<br> +ainsi, maint corps sains furent ostés de leurs propres lieux et raportés en<br> +France. Saint Amand fu porté à divers lieux, et au darrain il fu mis à <br> +Saint-Germain-des-Prés dessoubz Paris, où il repose encore jusques au jour<br> +d'uy. Et fu aporté lors avec le corps saint Agofroy son frère, et le corps<br> +saint Thurion, arciprestre de l'églyse de Dol en Bretaigne.<br> +<br> +<br> +VII.<br> +<br> +ANNEE: 884.<br> +<br> +<i>De la mort le roy Carlemaine et de son fils Loys-Fai-noient. Coment<br> +appelèrent en aide l'empereur Charle les barons, contre les Normans, et<br> +coment il revindrent en France. De la mort Loys-le-Fai-noient. Coment les<br> +barons couronnèrent le roy Eudes pour l'enfant garder qui fu appelé le roy<br> +Charles-le-Simple.</i><br> +<br> +<br> +(Mort fu le roy Carlemaine; mais comment né quant il mourut ne parole pas<br> +l'istoire, et pour ce nous en convient taire.) [187]Après luy régna son<br> +fils qui par surnom fu appelé Fai-noient. Sy fu ainsi surnommé ou pour ce<br> +qu'il ne fit nule chose que l'on doive mettre en mémoire ou pour ce que il<br> +traist une nonnain de l'abbaye de Chiêle et l'espousa par mariage, si comme<br> +aucuns disoient; que c'est l'un des grans pechiés que nul homme puisse<br> +faire.<br> +<br> + Note 187: L'histoire de ce roi <i>Louis Fai-noient</i> est entièrement<br> + fausse; on doit supposer que par l'effet d'une transposition on aura<br> + mis sur le compte d'un fils de Carloman qui mourut sans enfans, ce<br> + qui se rapportoit soit à son frère, soit à son père.<br> +<br> +Au temps de ce Loys retournèrent les Danois en France, qui au royaume<br> +avoient fait moult de maulx au temps son père Carlemaine, [188]qui à eus<br> +avoit fait accort en telle manière que il leur deust rendre, chascun an,<br> +douze mille besans d'argent, par telle condicion que il tenissent paix au<br> +royaume douze ans. Mais il ne tindrent pas celle condicion, car tantost<br> +comme il sorent que Carlemaine fust mors, il retournèrent à grant ost, et<br> +disoient qu'il n'avoient faitte nulle paix aux François, mais au roy tant<br> +seulement. Grans dolours et grans persécutions firent lors au royaume; et<br> +pour paour d'eulx s'enfuyrent les gens de religion à tous les corps sains<br> +là où il cuidoient estre plus asseur. Lors appelèrent en leur ayde ceulx de<br> +France et d'Austrasie l'empereur Charle qui fils ot esté le roy Loys de<br> +Germanie. Les Normans assist en un fort lieu; à la parfin fist paix à eulx<br> +en telle manière que Godefrois, le roy de celle gent, seroit baptisié et<br> +aroit à femme Gille la fille le roy Lothaire, et qu'il tendroit la duchée<br> +de Frise. Baptisié fu, et le tint sur fons l'empereur meismes. Un autre roy<br> +des Normans qui Sigefrois avoit nom fist issir de son royaume par dons<br> +qu'il luy donna[189]; et puis revint au royaume de France par la<br> +mauvaistié qu'il sentoit au roy Loys Fai-noient. [190]Et plus grant dolour<br> +y eust que devant, sé ne fust Hues qui par France estoit appelé abbé, qui<br> +les chastoia et défoula durement; car il se combati à eulx à pou de gent,<br> +et estoient multitude sans nombre, et en fist si grant occision que à <br> +paines en demoura-il un seul pour porter aux autres la nouvelle de leur<br> +confusion. Par celle desconfiture furent les Danois si chastoiés et si<br> +humiliés que il se tindrent en paix une pièce. Un pou après mourut cil<br> +Hues, et pou de temps après fu mors ce roy Loys que l'istoire appelle<br> +<i>Fai-noient</i>. Un petit fils laissa qui estoit alaitant en bersueil qui<br> +estoit appellé Charles-le-Simple[191]. (Cil Charles-le-Simple fu mort ou<br> +chastel de Péronne en prison si comme nous dirons cy après.) Et quant les<br> +barons virent qu'il n'avoit pas aage à terre tenir, si se conseillièrent<br> +que il feroient; car il avoient oy dire que les Normans devoient revenir en<br> +France. De Robert, le conte d'Anjou, estoient demourés deux fils; cil<br> +Robers estoit descendu du lignage de la gent de Saissoingne, et l'avoient<br> +les Normans occis. De ces deulx frères avoit nom l'ainsné Eudes et l'autre<br> +Robert, ainsi comme le père. L'ainsné des deus eslurent les barons de<br> +France et de Bourgoingne et d'Aquitaine, et jà soit ce qu'il[192] en alast<br> +moult encontre, pour l'enfant garder et pour le royaume gouverner. A roy le<br> +sacra et enoint Gautier, l'arcevesque de Sens. Tant comme il régna fu moult<br> +débonnaire, viguereusement governa le roiaume; bien nourri l'enfant et<br> +toujours fu loial vers luy. Mors fu, dont ce fust dommage. Si reçut le<br> +roiaume Charles, qui puis fu appelé le Simple. En son temps vindrent<br> +Normans de rechief et entrèrent par devers Bourgoingne jusques à <br> +St-Florentin. Et Richart, le duc de Bourgoingne, assembla son ost et leur<br> +ala à l'encontre en la contrée de Tonnoire; grant multitude en occist et le<br> +remenant s'enfuy.<br> +<br> + Note 188: Ce qui suit est traduit des <i>Annales</i> dites <i>de Metz</i>, anno<br> + 884. (Voy. <i>Historiens de France</i>, tome VIII, page 65.)<br> + <br> + Note 189: Tout ce qui précède se rapporte à l'année 882, et a déjà <br> + été raconté. C'est toujours Louis III, frère de Carloman, dont la vie<br> + et la mort sont confondues avec celles de Carloman.<br> + <br> + Note 190: <i>Aimoini Continuatio, lib. V, cap. 41.</i><br> + <br> + Note 191: Charles-le-Simple étoit le troisième fils de<br> + Louis-le-Bègue.<br> + <br> + Note 192: <i>Qu'il.</i> C'est-à -dire: <i>Lui Eudes</i>.<br> +<br> +<i>Incidence.</i> En ce temps fu mouvement et croulléis de terre près de la cité<br> +de Sens au terroir de Sainte-Coulombe, en la quinte ide de janvier.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +CI COMMENCENT LES GESTES LE<br> +ROI CHARLE-LE-SIMPLE.<br> +<br> +§<br> +<br> +ANNEE: 898.<br> +<br> +<i>Ci commence l'istoire de Rollo qui puis fu appelé Robert, et des ducs de<br> +Normandie qui de luy descendirent.</i><br> +<br> +<br> +([193]Grant temps avant, estoient en France venus les Normans par maintes<br> +fois, si comme l'istoire a devisé en plusieurs lieux: si avoient fait moult<br> +de maulx au royaume et en l'empire, et dura cette dolour par fois plus de<br> +XL ans. Mais au temps de ce roy Charles-le-Simple fu la grant persécution<br> +au royaume et en l'empire; car les Normans retournèrent à si grant force et<br> +à telle multitude qu'il ne povoient estre nombrés.) Par mer vindrent et<br> +arrivèrent en Neustrie par grant navire. [194]Francques, l'archevesque de<br> +Rouen, qui bien sceut que telle gent venoit, regarda l'estat de la cité et<br> +les murs qui estoient decheus et abatus, si pensa que c'estoit plus seur<br> +d'acquerre leur paix et leur amour en aucune manière que leur mautalent: à <br> +eulx s'en ala et fist tant qu'il ot leur bonne volenté. Tantost vindrent et<br> +amenèrent leur navie par Seine jusques aux murs de la cité. Sagement<br> +regardèrent le siège de la cité et la contrée d'environ, et virent que le<br> +lieu leur estoit moult profitable par mer et par terre. Pour ce<br> +establirent, tout d'un accort, que ce fust le siège et le chief de toute la<br> +contrée. Si esleurent un d'eulx, qui avoit nom Rollo, et le firent prince<br> +et seigneur sor eulx tous. [195]Quant Rollo se vit souverain de toute sa<br> +gent, si se prist à pourpenser comment il pourroit destruire la cite de<br> +Paris et confondre et estaindre crestienté. [196]En trois parties divisa sa<br> +navie par trois grant rivières qui chéent en la mer, si comme par Seine,<br> +par Loire et par Gironde. Ainsi s'espandirent par toute France, si n'estoit<br> +nul qui appertement leur osast contrester. Le jour de la saint Jehan<br> +prinstrent et ardirent la cité de Nantes et martirièrent l'évesque Guimard<br> +dessus l'autel qui sa messe chantoit. Lors vindrent plus avant et<br> +s'espandirent par tout le pays; la cité d'Angiers embrasèrent et puis<br> +assistrent la cité de Tours, mais à celle fois fu garantie par les prières<br> +monsieur saint Martin. Son corps avoient porté, un peu avant que ce<br> +avenist, en la cité, et les païens ardirent l'abbaye qui estoit delez la<br> +ville: et s'enfuyrent les moines et les clercs. Et puis fu le corps<br> +monsieur saint Martin porté en la cité d'Aucuerre. Aussi fu destruit et<br> +abattu en Acquitaine le palais Charlemaine qui estoit en un lieu appelé<br> +Cassinoge[197].<br> +<br> + Note 193: Les chapitres qui suivent immédiatement ne sont numérotés<br> + dans aucuns manuscrits. Je me suis surtout réglé dans l'ordre que<br> + j'ai suivi sur la belle leçon exécutée pour Charles V, et cotée<br> + aujourd'hui n° 8,395.<br> + <br> + Note 194: <i>Willelmi Gemeticensis monachi historia Normanorum</i>,<br> + lib. 2, cap. 9. Ou cette intervention de l'archevêque Francon doit<br> + être reportée à trente années au-delà , ou bien ce fut un autre<br> + archevêque de Rouen, sans doute Jean, qui conclut avec Rollon<br> + l'arrangement dont parle ici Guillaume de Jumiéges. Wace raconte la<br> + même chose. (Vers 1158 et suivans.)<br> + <br> + Note 195: <i>Will. Gemet. hist., lib. 2, cap. 10.</i><br> + <br> + Note 196: <i>Ex fragmento historiæ Franciæ</i>. Ce fragment est inséré<br> + dans le tome VIII des <i>historiens de France</i>, page 300.<br> + <br> + Note 197: <i>Cassinoge.</i> Ou Chasseneuil, palais de nos rois dont nous<br> + avons déjà parlé.<br> +<br> +Quant Rollo et les Danois orent ainsi tout le pays destruit, si entrèrent<br> +en leurs nefs et s'en alèrent par la rivière de Saine et passèrent par<br> +Auvergne et en la parfonde Bourgoingne, et détruisent tout lu pays jusques<br> +à Clermont en Auvergne. Après, retournèrent par la province de Sens et<br> +vindrent jusques en l'abbaye Saint-Benoît-de-Flory; mais deulx jours avant<br> +qu'il venist là , soient bien les moines que il devoient venir; lors<br> +prisrent le corps monsieur saint Beneoist et l'emportèrent en la cité<br> +d'Orléans et le reposèrent en l'églyse de Saint-Agnan jusques à tant que<br> +ceste pestilence fust passée. En l'abbaye vint Rollo et sa gent: les moines<br> +qu'il trouvèrent laiens et aucuns sergens de l'églyse occirent, le moustier<br> +robèrent et puis ardirent tout.<br> +<br> +<br> +§<br> +<br> +ANNEE: 898.<br> +<br> +<i>Coment S. Beneoit se apparut au conte Sigillophes et luy dist que il<br> +allast hardiement sus les Normans. Et coment S. Beneoit le conduisoit parmi<br> +la presse des batailles. Et coment il ot victoire.</i><br> +<br> +En celle nuit meisme apparut saint Beneoist à un conte qui avoit nom<br> +Sigillophes qui estoit advoué de l'églyse et luy dist ainsi: «Haa! conte,<br> +coment es-tu plain de si grant couardise et de mauvaistié que tu n'as pas<br> +deffendue l'abbaye de Flory dont tu dois être deffendeur et advoué, et dont<br> +les sergens Nostre-Seigneur que les païens ont occis gisent à terre sans<br> +sépulture?» Et le conte luy demanda: «Sire, qui es-tu?--Je suis,» dit-il,<br> +«Beneoît qui des parties de Bonivent voult estre ça translaté, et ay laissé<br> +mon propre lieu de Montcassin pour cest lieu de Flory, pour ce que la<br> +lumière et la discipline de religion resplandist en toute France pour la<br> +présence de mon corps. Liève dont sus tantost, et soies fors et hardis, et<br> +enchasse les paiens qui mon moustier ont ars et mes moines occis, et sont<br> +ainsi eschappés dont ce est grant honte.» Et le conte respondi: «Sire,<br> +comment pui-je ce faire que tu me commandes, et rescourre les proies de tes<br> +ennemis quant je n'ay pas temps d'assembler gens?» Et le saint père luy<br> +dist: «Ne te chaut sé tu as peu de chevaliers, mais prens tant seulement<br> +ceulx que tu as avec toy et ton escu, si enchauce les paiens et n'aies<br> +nulle paour, car je seray avecque toy et te deffendray; et saches que tu<br> +retourneras vainqueur et auras très-bonne et grant victoire.» Lors<br> +s'esveilla le conte et commença à penser en soy meisme de celle avision.<br> +Tantost se leva et s'arma et suivit les paiens à tant de gens comme il pot<br> +assembler; en eulx se feri hardiement et leur rescoust la proie et les<br> +prisonniers qu'il enmenoient; et retourna à grant joie luy et sa gent sans<br> +nul mal. Après s'en ala en l'abbaye et fist enterrer par grant dévotion le<br> +corps des moines qui occis estoient.<br> +<br> +Ceste novelle vint au roy Charles, coment le conte Sigillophes avoit<br> +rescous la proie aux Normans à peu de gent, et estoit retourné à grant joie<br> +sain et haitié. Mander le fist le roy, et quant il fu devant luy, si luy<br> +compta tout ainsi comme il avoit fait; si en appela Dieu à tesmoing que à <br> +celle heure qu'il se combatoit, messire saint Beneoist monta sur son cheval<br> +et le gouverna et tint parmi le frain, tant comme la bataille dura, et<br> +tournoioit l'escu contre ses ennemis et le ramena sain et haitié, luy et<br> +tous les siens. Le roy fu moult liés de ces nouvelles et glorifia moult<br> +nostre Seigneur, puis ala à l'abbaïe Saint-Beneoist-de-Flory: grant deuil<br> +fit quant il vit la destruction de celuy lieu; si largement y donna de ses<br> +biens que le moustier fust presque tout restoré dedans un an. Une petite<br> +chapelle estoit fondée au chastel en l'onneur saint Père qui oncques du feu<br> +ne fu bruslée né mal mise.<br> +<br> +En cel an meisme, oient conseil les moines qui revenus estoient, que il<br> +rapporteraient le corps monsieur saint Beneoist en une nef parmy Loire, de<br> +la cité d'Orléans où il avoit esté porté, et le remestroient arrière au<br> +moustier, en son propre lieu qui pas n'avoit esté ars par la volonté nostre<br> +Seigneur. Au commencement des Avans establirent lieu et temps de ce faire.<br> +Lors furent assemblés évesques et abbés et s'en alèrent à Orléans pour<br> +apporter le saint trésor. En une nef le mistrent qui tantost s'esmut sans<br> +ayde et sans gouvernement de nul homme, et s'en ala fendant contremont<br> +Loire, dès Orléans jusques prez de l'églyse Saint-Beneoist; si fu le jour<br> +que ce avint devant les nonnes de décembre. Et quant la nef vint au port<br> +desous l'abbaïe, grand nombre d'évesques, d'abbés, de moines et de peuple<br> +coururent au devant, qui tous chantoient: «Bien soit venu qui vient au nom<br> +de nostre Seigneur!»<br> +<br> +Si avint en celle journée merveilleux miracle; que tous les arbres qui<br> +estoient restraint par la grant gelée et par la grant froidure que il<br> +faisoit comme en celle saison, florirent, et porriers, pommiers, haies et<br> +buissons qui fleurs doivent porter. Le corps saint reçurent devotement et<br> +le mirent en l'églyse Saint-Pierre; et quant il orent le service célébré,<br> +si se départirent à grant joie.<br> +<br> +<br> +§.<br> +<br> +ANNEE: 898.<br> +<br> +<i>Coment Rollo assist la cité de Chartres. Et coment Richart duc de<br> +Bourgogne et l'ost des François et le conte de Poitiers vinrent sur luy et<br> +destruirent moult de ses gens, tant qu'il s'en fui.</i><br> +<br> +<br> +[198]En ce point envoya le roy Charles Franques, l'archevesque de Rouen, à <br> +Rollo, le tyran, pour demander trèves de trois mois. Données furent, mais à <br> +la fin des trèves recommença le tyran à destruire tout le pays ainsi comme<br> +devant. [199]Par Estampes s'en ala jusques à Chartres; forment commença à <br> +estreindre la cité et assaillir. Et tandis comme il estoit en ce point,<br> +vint sur luy Richart le duc de Bourgoigne et l'ost des François et Ebalus<br> +le conte de Poitiers. Rollo et les siens les reçurent hardiement, et<br> +fièrement se combatirent d'ambedeulx pars, quant Asselins, évesque de la<br> +cité, issi hors soudainement à tant de gent comme il pot avoir, si portoit<br> +en sa main la chemise Notre-Dame. Si les assaillirent par derrière, et<br> +moult en firent grant occision. Et quant Rollo vit que luy et sa gent<br> +estoient à si grant méchief, si aima mieux à fuyr et à donner lieu à ses<br> +ennemis, que soy combatre en tel péril; si s'en fuy tant plus par sens que<br> +par paour. Une partie de son ost s'en fu sur une montaigne devant les<br> +François qui les enchasçoient; et Ebalus le conte de Poitiers, qui tard<br> +estoit venu, les acceint[200] quant il furent sur la montaigne, si que il<br> +ne s'en peussent fuir né eschapper. Quant ce vint vers la mienuit, les<br> +Normans descendirent et s'enfuyrent parmi l'ost. Lors cuida le conte Ebalus<br> +que Rollo fust couru sur eulx; si eut moult grant paour et se bouta en la<br> +maison d'un foulon et reposa là toute nuit. Au matin s'apperçurent les<br> +François que les Normans estoient eschappés, des esperons brochèrent après.<br> +Quant il les eurent trouvés, il ne s'osèrent embatre à eulx, car il avoient<br> +fait entour eulx un parc et une forteresse d'arbres et de charrettes et<br> +d'autres choses, si qu'il ne povoient pas venir à eulx sans grant péril.<br> +Lors s'en retournèrent atant, et les Normans, qui eschappés furent,<br> +s'enfuyrent à leur seigneur. [201]Moult fu Rollo courroucié et forcené pour<br> +la mort de sa gent: son ost assembla et les exorta moult à prendre<br> +vengeance de leurs compaignons et à dégaster tout le pays. Que vous<br> +compteroit-on plus? Ainsi comme des lous affamés se férirent les païens au<br> +peuple crestien, les églyses ardoirent, le peuple menèrent en chetivoison<br> +et les femmes aussi; partout estoit pleurs et cris et lamentations.<br> +<br> + Note 198: <i>Willelmi Gemeticensis chronicon, lib. II, c. 15.</i> Le<br> + traducteur de Saint-Denis abrège le récit original.<br> + <br> + Note 199: <i>Id. id., c. 16.</i><br> + <br> + Note 200: <i>Acceint</i>, entoura.<br> + <br> + Note 201: <i>Willelm. Gemet., liv. II, c. 17.</i><br> +<br> +<br> +§.<br> +<br> +ANNEES: 911/912.<br> +<br> +<i>Coment Rollo receut baptesme, et fu son parrin Robert le duc<br> +d'Aquitaine, et luy mist son nom et eut à femme Gille la fille<br> +du roy de France.</i><br> +<br> +<br> +Quant François virent que France estoit tournée à tel dolour, si s'en<br> +allèrent au roy et se complainstrent tous d'une voix de luy-meisme, que le<br> +peuple crestien et toute France estoit en telle persécucion par son deffaut<br> +et par sa paresse; moult fu le roy esmeu pour ces paroles. Tantost envoia<br> +Francques, l'archevesque de Rouen, à Rollo, et luy manda que sé il et sa<br> +gent vouloient recevoir le baptesme loyaument, il luy donneroit Gillette sa<br> +fille par mariage et toute la terre de la rivière d'Epte, jusques en<br> +Bretaingne. Au tirant s'en ala l'archevesque Francques et luy compta ce que<br> +le roy luy mandoit et moult luy amollia et luy chastoya son cuer, car il<br> +estoit paravant son acointe moult grandement. Et, si comme Dieu l'avoit<br> +ordonné, Rollo reçut liement ce mandement, par le conseil de sa gent, et<br> +prist jour de parlement, au roy à Saint-Cler-sur-Epte[202]; si donna trèves<br> +de trois mois, et convenança que dedens ce terme il feroit au roy ferme<br> +paix. Au jour et au lieu nommé vindrent d'une part et d'autre, si fust le<br> +roy deça la rivière d'Epte et le conte Robert qu'il eut avec luy amené; et<br> +Rollo et sa gent refurent par delà de la rivière. Tant allèrent messaiges<br> +entre deulx que paix fu faicte selon les convenances qui orent esté mises.<br> +<br> + Note 202: <i>Saint-Cler-sur-Epte</i>, aujourd'hui bourg du département de<br> + Seine-et-Oise, ancien Vexin, à sept lieues de Mantes.<br> +<br> +Toute la terre de Neustrie luy donna le roy et Gillette sa fille par<br> +mariage et, par-dessus, toute Bretaingne; et commanda le roy aux deulx<br> +princes de cette contrée, Berengier et Alain, qu'il entrassent en son<br> +hommage. Tout le pays jusques à la mer estoit tourné en gastine[203]; si<br> +que nul n'estoit qui osast terre labourer, et estoient les haies et les<br> +buissons par tout creus, par la longue persécution et pour les continues<br> +assaux des païens. Après ces choses ainsi faictes retourna le roy en France<br> +et envoia à Rollo Robert, le conte de Poitiers. Quant Rollo fu venu à <br> +Rouen, l'arcevesque Franque appareilla les fons pour le baptisier. Robert,<br> +le duc d'Aquitaine, le leva de fons: son nom luy mist et fu appelé Robert.<br> +<br> + Note 203: <i>Gastine</i>, désert.<br> +<br> +Puis que Rollo fu baptisié, il honora moult sainte églyse et crut moult<br> +dévotement en la foi crestienne. Tous les sept premiers jours qu'il demoura<br> +en aubes, donna chascun jour grans dons aux églyses: le premier jour donna<br> +grant terre à l'églyse Notre-Dame de Rouen; le second jour à Notre-Dame de<br> +Baieux; au tiers jour à l'églyse Notre-Dame d'Evreux; au quart jour à <br> +l'églyse de Saint-Michel-en-Péril-de-Mer; au cinquiesme jour à l'églyse<br> +Saint-Père et Saint-Oyen qui sont en la cité; au sixiesme jour, à l'églyse<br> +St-Père et St-Acadie-de-Jumèges; et au septiesme jour donna Berneval et<br> +toutes les appartenances à l'églyse Saint-Denis le martire, l'apostre de<br> +France.<br> +<br> +Au huitiesme jour qu'il ot les armes mises jus, il commença à donner à ses<br> +princes et à ses chevaliers la terre qu'il avoit conquise: et quant les<br> +païens virent que leur sire estoit crestien, il guerpirent les idoles et<br> +coururent au saint baptesme d'un cuer et d'une volenté; et le conte Robert<br> +d'Aquitaine retourna en France lié et joiant, quant il ot accompli la<br> +besoingne pour quoy il estoit alé. Et le duc Robert, nouvellement converti,<br> +fist grant appareil comme pour espouser la fille du roy, si l'espousa à la<br> +loy crestienne en l'an de l'Incarnation neuf cent et douze. Après establi<br> +ses lois et ses drois par toute Normandie et fu la terre si seure et si<br> +bien gardée qu'il n'estoit nul qui rien y osast méfaire. [204]Une pièce de<br> +temps vesquit Gillette, la duchesse, avec son seigneur; morte fu sans hoir,<br> +et le duc Robert reprist, après mort, une dame qui ot nom Pompée[205] que<br> +il avoit avant laissée. De celle avoit un fils qui Guillaume avoit nom;<br> +vaillant et sage et bien entechié[206]. Le duc Robert qui moult estoit jà <br> +affoibloié des travaux et des batailles ou il avoit toute sa force<br> +dégastée, se pourpensa et ot délibération à qui il pourroit sa terre<br> +délaissier. Lors assembla tous ses barons et les deulx princes de<br> +Bretaingne, Alain et Berengier. Son fils Guillaume, qui moult estoit beaux<br> +et avenant, fist venir devant tous et leur commanda que il le préissent à <br> +seigneur et le féissent prince de toute Normandie qui, jusques à ce temps,<br> +estoit appelée Neustrie, et leur dist en telle manière: «A moi appartient<br> +que je le vous livre pour seigneur et à vous que vous luy portez foi et<br> +loiauté.» Quant il ot ce dit, si parla à eulx moult doulcement et les<br> +enseigna moult de paroles et commanda que chacun luy feist hommage en sa<br> +présence. Après ces choses vesquit environ cinq ans et mouru vieux et<br> +debrisié.<br> +<br> + Note 204: <i>Willelmi Gemet., lib. II, c. 22.</i><br> + <br> + Note 205: <i>Pompée</i>, latinè, <i>Poppa</i>. Rollo l'avoit eue pour maîtresse<br> + avant d'épouser la princesse Gilette. Le roman de Rou dit de <i>Poppa</i>:<br> + <br> + <br> + Liquens Berengiers ot une fille mult bele,<br> + Pope l'apele l'en, mult est gente pucele....<br> + Rou l'en a fait sa mie, qui mult l'a désirée;<br> + D'ele fu né Wiliam, qui ot nom Lunge-Espée.<br> +<br> + ( <i>Vers</i> 1340.)<br> + <br> + Note 206: <i>Entechié.</i> Instruit, morigéné.<br> +<br> +<br> +§.<br> +<br> +ANNEE: 923.<br> +<br> +<i>Coment Hebert le conte de Vermendois prist par traïson, en semblance<br> +d'amour, le roy Charle-le-Simple et le mist en prison.</i><br> +<br> +<br> +<i>Incidence.</i> [207]Es kalendes de février furent vues en l'air compaignies<br> +ainsi comme de gens armés: et sembloit que l'une chassast l'autre parmy<br> +l'air; et fu signe et demonstrance des choses qui puis avindrent au<br> +royaume; car en cel an meisme fu si grand dissencion entre le roy et les<br> +barons que pour ces guerres meismes y ot faicte mainte occision, mais à la<br> +parfin cessèrent ces guerres par la voulenté Nostre-Seigneur. Au tiers an<br> +après, mourut Richart, le duc de Bourgoingne, et fu enseveli en l'abbaye<br> +Saincte-Colombe de lez la Cité de Sens, en l'oratoire Saint-Simphorien le<br> +martir.<br> +<br> + Note 207: <i>Chronicon Lugonis Floriacensis monachi. A° 918.</i><br> +<br> +[208]Entour un an après la mort le duc Richart, mut contens entre le roy<br> +Charle-le-Simple et le prince Robert dont l'istoire a dessus parlé, qui<br> +frère eut esté le roy Heudes. La cause de la guerre fu pour ce que Robert<br> +disoit que il n'avoit pas eu partie du royaume qui lui estoit eschéue du<br> +descendement de son père; un pou du royaume saisi par force; et pour ce<br> +qu'il semblast que il peust encore mieux faire et par auctorité d'aucune<br> +seigneurie, fist-il tant vers aucuns des évesques, en partie par losangerie<br> +et en partie par don et en partie par menace, que il le couronnèrent, et de<br> +ceptre et de couronne. Puis assembla son ost et vint à bataille contre le<br> +roy à Soissons, mais en celle bataille le occirent les barons de la partie<br> +le roy. Si ne furent pas sa gent si esbahis qu'il ne se combatisseut<br> +forment et longuement puis encore qu'il furent certains de sa mort; mais<br> +quant le roy s'en retournoit de celle bataille, si luy vint à l'encontre<br> +Hebers, le conte de Vermandois; homs étoit le plus desloiaux de tous les<br> +desloiaux; au roy parla faulcement en semblance d'amour, et le pria de<br> +herbergier au chastel de Péronne. Le roy, qui par simplesse ne pensoit à <br> +nul mal, si le crut et fist sa requeste; et quant le desloyaux Judas le<br> +tint en sa forteresse, si le prist et le mist en fort prison. Tout ce<br> +fist-il pour ce que Robert, qui en la bataille avoit esté occis, avoit sa<br> +serour à femme; et de celle fu né Hugues-le-Grand.<br> +<br> + Note 208: <i>Hugo Floriac. A° 922.</i><br> +<br> +<br> +I.<br> +<br> +ANNEE: 923.<br> +<br> +<i>Ci comence du roy Raoul, coment il fu coroné à roy et vertueusement<br> +governa le roïaume.</i><br> +<br> +<br> +Quant Charle-le-Simple fu ainsi emprisonné par trahison, si demoura l'estat<br> +du royaume moult périlleusement. Lors s'accorda que un sien filleul, qui<br> +avoit nom Raoul et eut esté fils Richart, le duc de Bourgoingne, fust<br> +couronné. A ce s'accorda Hugues-le-Grant et les autres barons de France. Si<br> +fu cil Raoul couronné à Soissons. Grant pièce de temps demoura Charle en<br> +prison. Maint mal et maint grief y souffri, et à la parfin mouru-il et fu<br> +enseveli en l'églyse Saint-Foursin. Son fils Loys, que il avoit eue de<br> +Algine, la fille au roy d'Angleterre, s'enfui à son aioul, car il se<br> +doubtoit moult que autelle meschéance ne l'y avenist comme à son père; et<br> +si sembloit que il feust plus seurement oultre-mer en estrange région que<br> +en son propre royaume et entre ses gens meisimes. Vingt-sept ans régna<br> +Charle-le-Simple. [209]Au temps du roy Raoul moult vindrent paiens en<br> +Bourgoingne; grant partie du pays dégastèrent; François et Bourguignons<br> +alèrent encontre, et fu celle bataille en un lieu qui a nom Kallos li<br> +mons[210]. Mais moult y eut occis de crestiens; toutes voies eurent-il<br> +victoire. (Le roy Raoul gouverna le royaume douze ans noblement et<br> +vertueusement; et deffendi sainte Eglyse, et voult que le povre eust aussi<br> +audience, en requérant son droit, comme le riche.) [211]Dessoubs ce Raoul<br> +eut Hues-le-Grant le nom d'abbé, après son père le conte Robert, et tint<br> +l'abbaye de Saint-Germain: et furent laiens, en son temps, trois déans: le<br> +premier eut nom Armaire, le second Gobert et le tiers Albon. En ce temps<br> +morut le roy Raoul. Enseveli fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens.<br> +<br> + Note 209: <i>Ex chronico Hugonis Floriacensis, anno 926.</i><br> + <br> + Note 210: <i>Kallos li mons.</i> Hugues de Fleury dit: <i>In monte Chalo</i>,<br> + et le continuateur d'Aimoin: <i>Kalomonte</i>.<br> + <br> + Note 211: <i>Aimoini continuatio, lib. V, cap. 42.</i><br> +<br> +<br> +II.<br> +<br> +ANNEEs: 931/933.<br> +<br> +<i>Des bones meurs Guillaume, duc de Normandie; et coment il eut victoire sur<br> +tous ceulx qui le vouloient grever.</i><br> +<br> +<br> +[212]Après la mort Rollo, qui en baptesme fu appelé Robert, tint la duché<br> +de Normandie son fils Guillaume, dont l'istoire a fait là dessus mencion.<br> +La foy crestienne gardoit de tout son pouvoir loiaument; moult lui avoit<br> +Dieu donné de graces, car il estoit grant et bien fourmé, beau de face, les<br> +ieus vairs et clairs. Débonnaire estoit et de ferme volenté à ses amis, et<br> +à ses ennemis horrible et fier comme un lyon: en bataille fors comme un<br> +géant, si n'apétiçoit pas entour lui sa seigneurie, ains la croissoit de<br> +toutes pars: et pour ce conçurent maint des barons de France hayne et envie<br> +contre luy. En ce temps se vouldrent soustraire de son fié et de sa<br> +seigneurie les deulx princes de Bretaingne Alain et Berengier, qui au temps<br> +le roy Robert, son père, luy avoient fait hommage, et se vouldrent monstrer<br> +amis du royaume de France[213]; mais le duc entra tantost en Bretaingne; le<br> +pays dégasta, et abati les forteresses. Tant mena Alain qui estoit<br> +principal de cette félonie, qu'il le chasça en Angleterre, et Bérengier<br> +fist vers luy paix.<br> +<br> + Note 212: <i>Willelmi Gemetie, lib. III, cap. 1.</i><br> + <br> + Note 213: <i>Et se vouldrent monstrer amis.</i> Dom Bouquet a lu: <i>Et se<br> + vodrent mettre nu à nu de sor le roiaume de France.</i> Je pense que<br> + j'ai reproduit le véritable texte de la traduction; mais cette<br> + traduction est mauvaise. Il falloit: Et se disposent à faire la<br> + guerre au roi de France. «<i>Regi Francorum ulterius disponentes<br> + militare</i>.»<br> +<br> +[214]Après ce lui sourdi autre guerre de ses gens meismes; car Riulphe,<br> +l'un de ses princes, le cuida chascier de Normandie. Grant gens assembla,<br> +le fleuve de Seine trespassa soudainement, et dedens la cité de Rouen<br> +assist le duc Guillaume qui dedens estoit à peu de gens, comme cil qui pas<br> +ne s'en prenoit garde. Si pensoit à ce le traître qu'il l'occiroit et se<br> +mettroit en saisine de la terre. [215]Et quant le duc se vit ainsi<br> +entreprins des siens meismes, il se commença à pourpenser quel conseil il<br> +pourroit prendre qui fust à son honneur et à sa sauveté, et par quoy il<br> +chastoyast les siens de telle présomption. En la fin issi hors par<br> +l'enticement Bothone[216] un sien amy qui assez luy disoit de laides<br> +paroles pour luy encouragier. A tout trois cens chevaliers armés courut sus<br> +ses ennemis; parmy les tentes se feri et fist d'eulx moult grant occision.<br> +Et les autres s'enfuyrent et se rependirent parmi les bois et là où il se<br> +peurent le miex sauver. Et Riulphe, qui vit la desconfiture de sa gent, se<br> +mist avec ceulx qui fuyoient et eschappa en telle manière. Après la<br> +bataille nombra le duc sa gent et trouva qu'il n'en y avoit nuls perdus. Le<br> +lieu où telle desconfiture fu est encore aujourd'huy appelé <i>Le Pré de la<br> +bataille</i>[217].<br> +<br> + Note 214: <i>Villelm. Gemet., lib. III, c. 2.</i> Ce Riulphe étoit comte<br> + de Cotentin.--Wace, vers 2120:<br> + <br> + Riouf fu uns Normanz qui mult se fist doter,<br> + Quens fu et sage et pros, bien sout mal en arrier;<br> + Quais fu de Costentin entre Vire et la mer.<br> +<br> + Note 215: <i>Id.-- id.-- c. 3.</i><br> + <br> + Note 216: Bothone. «A quodam Bothone procuratore suo indecenter<br> + <i>lacessitus.</i> Les poètes françois Wace et Beneoît de Sainte-More<br> + entrent dans d'autres détails sur <i>Bothon</i>. Il étoit, dit Beneoît,<br> + comte du Bessin, et fut le <i>maître</i> du jeune Guillaume Longue-Epée.<br> + Beneoît ne cite que les reproches de Bernart le Danois, mais Wace<br> + nous a conservé ceux de Boton:<br> + <br> + Willame, dist Boton, tu dis grant avillance,<br> + Encore n'as feru né d'espée né de lance,<br> + Et jà t'en veille fuir, mult as dit grant enfance....<br> + Cuars es, dist Boton, par le cors saint Fiacre, etc.<br> + (Vers 2175.)<br> +<br> + Note 217: <i>Le pré de la bataille.</i> M. Le Prévost, dans les notes du<br> + roman de Rou, a remarqué que jusqu'à la fin du XVIIIème siècle on<br> + avoit continué de désigner sous ce nom le boulevard occidental de<br> + Rouen.<br> +<br> +Au retourner de celle bataille, luy vint un message de Fescanp qui luy dist<br> +qu'il avoit un nouvel fils d'une noble dame qui avoit nom Sporte, qu'il<br> +avoit espousée. Moult fu lié de ces nouvelles; tantôt manda à Herie,<br> +l'évesque de Baieux, que il le baptisast ès sains fons et que il luy méist<br> +nom Richart. L'évesque, qui moult en fu lié, fist son commandement et puis<br> +envoia l'enfant pour nourrir à Fescanp.<br> +<br> +Pour les victoires que le duc avoit de ses ennemis, estoit jà la renommée<br> +de luy espandue par diverses régions, si que les contes et les barons du<br> +royaume venoient de diverses parties et hantoient sa court; et il les<br> +honoroit tant et donnoit de si beaux dons que quant il se partoient de lui<br> +il s'en alloient en grant liesce. De la renommée de luy furent si esmeus le<br> +duc Hues et Guillaume le conte de Poitiers, et le conte Herbert, que il<br> +vindrent à luy en la forest de Lyons, où il se déduisoit en chasces de<br> +bestes sauvages moult lyement; à grant appareil les reçut tant comme il<br> +vouldrent demourer avec luy. Souvent disputèrent de moult de besoingnes et<br> +de maintes ordenances de choses temporeles. Entre ces choses et ces paroles<br> +luy requist Guillaume le conte de Poitiers une sienne seur qui avoit nom<br> +Gellot par mariage; et le duc luy octroia volentiers par le conseil<br> +Hues-le-Grant. Là meisme l'espousa à grant feste et puis l'enmena en son<br> +pays.<br> +<br> +Pour la noblesse du duc et pour sa grant renommée desiroit moult aussi le<br> +conte Herbert que il eust à faire à luy et que hoirs ississent de luy qui<br> +fussent de son lignage. Tant parla le duc Hues de ceste besoingne, que le<br> +conte Herbert luy donna sa fille, et le duc Guillaume la prist et l'espousa<br> +et puis la mena à Rouen à grant compaingnie de sa gent.<br> +<br> +<br> +<i>Ci fine du roy Raoul et du bon duc Guillaume de Normendie.</i><br> +<br> +<br> +<br> +<br> +CI COMENCENT LES GESTES<br> +DU ROY LOYS, FILS<br> +CHARLE-LE-SIMPLE.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +I.<br> +<br> +ANNEE: 936.<br> +<br> +<i>Coment le duc Guillaume de Normandie et les barons de France envoièrent en<br> +Angleterre querre Loys, le fils Charle-le-Simple; et coment il fu coroné en<br> +la cité de Laon.</i><br> +<br> +<br> +(En ce temps n'avoit en France point de roy, car le roy Loys et la royne<br> +Algine, sa mère, s'en estoient fuys au roy d'Angleterre, son père.) [218]Et<br> +Hues-le-Grant et les autres barons de France envoyèrent Guillaume,<br> +l'arcevesque de Sens, en Angleterre à la royne Algine, qui femme avoit esté<br> +au roy Charle-le-Simple, et à Loys, son fils; et luy mandèrent que<br> +seurement s'en retournassent en France, elle et Loys son fils, et il luy<br> +feroient serement de loiauté et luy donneroient ostage. [219]Et le roy<br> +Elphetains d'Angleterre qui jà avoit oïe la renommée du duc Guillaume, si<br> +luy envoia ses messages, à tous grans présens et luy pria moult que il<br> +restablisist, par l'accort aux barons, son nepveu Loys au royaume. Et puis<br> +si luy prioit après, que il pardonnast son mautalent à Alain, le Breton,<br> +pour l'amour de luy. Les prières le roy reçut le duc moult voulentiers; à <br> +Alain pardonna son mautalent, et luy donna congié de retourner en son pays.<br> +<br> + Note 218: <i>Hugonis monachi Floriacensis Chronicon, anno 936.</i><br> + <br> + Note 219: <i>Historia Willelmi Gemetic., lib. III, c. 4.</i><br> +<br> +Quant l'enfant Loys fu retourné en France, le duc Guillaume et le duc<br> +Hues-le-Grant et les autres barons du roiaume le firent couronne<br> +solempnelement en la cité de Loon.<br> +<br> +[220]<i>Incidence.</i>--Au second an après le seizième jour des kalendes de<br> +mars, furent vues compaignies toutes rouges parmi l'air; et commencèrent au<br> +cos chantant; et durèrent jusques au jour. Le neuviesme jour de devant les<br> +kalendes d'avril, les Hongres, qui estoient encore païens, vindrent en<br> +France et commencèrent à dégaster Bourgoingne et Aquitaine.<br> +<br> + Note 220: <i>Hug. monach. Floriac. Chron., anno 937.</i><br> +<br> +Le roy Loys n'eut pas régné plus de cinq ans, quant les barons de France se<br> +tournèrent contre luy. En celle année fu si grant famine que l'on vendoit<br> +un septier de fourment XXIIII souls; [221]et quant le roy Loys vit qu'il ne<br> +povoit durer ainsi, il manda au roy Henry d'oultre le Rin que moult<br> +voulentiers aroit à luy parlement et volentiers aroit à luy amour et<br> +alliance. Et il luy remanda[222] que en nulle manière il ne feroit cette<br> +chose sans la voulenté et sans l'assentement Guillaume, duc de Normandie.<br> +Et quant le roy oy ceste chose, il s'en ala au duc et luy requist conseil<br> +et ayde vers ses barons, et le duc le reçut honorablement comme roy et<br> +comme son lige seigneur et luy promist conseil et ayde vers ses barons.<br> +Ensemble demourèrent ne scay quans jours. Un chevalier qui Tigris avoit nom<br> +envoyèrent, tandis, au roy Loys d'oultre le Rin; et puis se mirent après à <br> +grant gent, et, pour celle besoingne, appelèrent avec eulx deulx princes de<br> +France, le duc Hues et le comte Herbert.<br> +<br> + Note 221: <i>Willelmi Gemet., lib. III, cap. 5.</i><br> + <br> + Note 222: <i>Il lui remanda.</i> Le roi de Germanie lui manda.<br> +<br> +Lors s'assemblèrent les deulx roys sur le fleuve de Meuse et se logèrent<br> +l'un çà et l'autre là : et le duc Guillaume traveilla tant pour les deulx<br> +parties, que les deulx roys fermèrent amour et alliance l'un vers l'autre<br> +tout en la manière que il le devisa. A tant se départirent; si s'en<br> +retourna le roy Loys en France, et moult mercya le duc Guillaume de ce que<br> +il avoit fait pour luy.<br> +<br> +[223]En son retour encontra le roy un message qui à luy venoit battant; qui<br> +lui compta que la royne Engeberge avoit eu un fils. Moult en fu le roy lié.<br> +Le duc pria, qui estoit encore avec luy, que il le levast des sains fons et<br> +luy méist nom Lothaire; le duc luy octroia et moult en fu lié. Ensemble<br> +s'en alèrent à Loon; là fu l'enfant baptisié. Du roy se parti le duc et<br> +s'en ala à Rouen. Tout le clergié de la cité yssirent hors contre luy, et<br> +chantoient: <i>Bien vingne qui vient au nom de Nostre-Seigneur!</i> et le<br> +menèrent ainsi chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là fist ses<br> +oroisons dévotement, et de là retourna en son palais.<br> +<br> + Note 223: <i>Willelm. Gemet., lib. III, c. 6.</i><br> +<br> +<br> +II.<br> +<br> +ANNEE: 941.<br> +<br> +<i>Coment le duc Guillaume voua être moine, et coment il establi Richart,<br> +son fils, duc de Normandie.</i><br> +<br> +[224]<i>Incidence.</i> En ce temps avint que deux sains hommes religieux se<br> +départirent du Cambresis, d'une ville qui a nom Hapre. Si avoit nom l'un<br> +Baudouyn et l'autre Godoin, et pour mener vie solitaire s'en alèrent à <br> +Jumèges et commencèrent à coper haies et buissons à grant traveil de leurs<br> +corps, et aplanèrent la terre pour faire habitacion. Si estoit cil lieu<br> +près de l'abbaye de Jumèges, qui au temps de lors estoit gastée et<br> +détruicte et sans habitacion pour les guerres qui orent esté au temps de la<br> +persécucion. Lors avint que le duc Guillaume, qui lors chasçoit en la<br> +forest, les trouva et leur enquist de quel pays il estoient là venus et<br> +quel édifice c'estoit: car il estoient près de l'abbaye, si comme j'ai dit;<br> +et les preudhommes lui comptèrent leur besoingne que il venoient à faire,<br> +et luy offrirent du pain d'orge et de l'eaue en charité: et le duc<br> +Guillaume ne le voult prendre, ains en eut desdaing pour la vilté du pain<br> +d'orge et de l'eaue; et s'en parti le duc Guillaume et entra en la forest.<br> +Tantost trouva un grant porc et l'escria[225]. Le porc qui estoit grant et<br> +fort se retourna vers luy; et le duc, qui pas ne le redoubta, le reçut à <br> +l'espée; si avint que la hante de l'espée brisa et le porc luy courut sus<br> +et le débrisa et défoula malement, le duc touteffois sailly sus, et se<br> +pourpensa à chief de pièce[226] que ce estoit pour le despit qu'il avoit eu<br> +pour la charité des deulx preudhommes. Arrière retourna, leur requist la<br> +charité que il avoit devant refusée, et promist à Dieu qu'il restoreroit le<br> +lieu de Jumèges. Ouvriers y fist mettre pour le lieu nettoier et pour<br> +copper arbres et buissons. L'églyse de Saint-Père, qui estoit descheue,<br> +fist noblement rappareiller et recovrir: le cloistre et tous les offices<br> +rappareilla et garni. Tandis[227], ses messages envoia à Gelot, sa serour,<br> +la contesse de Poitiers, et luy manda que elle luy envoyast un nombre de<br> +moines preudhommes religieux, pour mettre en celuy lieu; et la contesse,<br> +qui moult fu liée et curieuse de ceste besoingne, luy envoia douze moines<br> +et leur abbé, qui Martin avoit nom; si les prist du couvent Saint-Cyprien<br> +de Poitiers. Au duc vindrent en la cité de Rouen; liement les reçut et les<br> +mena en l'abbaye et donna à l'abbé et le lieu et l'abbaye en la ville, et<br> +promist et voua à Dieu qu'il seroit moine en ce meisme lieu. Et eust<br> +tantost parfait son veu sé l'abbé ne l'en eust destourbé pour ce que son<br> +fils Richart estoit encore enfant: si se doubtoit que le pays ne feust<br> +troublé par aucuns pervers hommes, par le deffaut de l'enfant. Et<br> +touteffois fist-il tant vers l'abbé que il emporta une coulle et <br> +estamine et les mist en son escrin, fermant à une petite clef d'argent<br> +qu'il portoit à sa ceinture; dont, retourna à Rouen moult dolent qu'il ne<br> +pouvoit faire ce que l'abbé luy avoit deffendu.<br> +<br> + Note 224: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 7.</i><br> + <br> + Note 225: <i>Et l'escria.</i> C'est-à -dire le fit lever, fit mettre les<br> + chiens à sa poursuite. Le latin dit: «Quem festinè insequi cÅ“pit.»<br> + <br> + Note 226: <i>A chief de pièce.</i> A la fin. Au bout du compte.<br> + <br> + Note 227: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 8.</i><br> +<br> +Tantost après fist assembler un parlement des princes de Normandie et de<br> +Bretaingne; et quant il furent tous assemblés, si descouvri son cuer. De ce<br> +furent tous si esbahis qu'il ne sorent que respondre; au darrenier, quant<br> +il furent revenus à eulx-meismes, si commencèrent tous ensemble à crier<br> +tretous: «Très-débonnaire sire, pourquoy nous veulx-tu si soudainement<br> +laissier; né cui laisseras-tu ta terre et ta seigneurie?» Lors respondi le<br> +duc: «Je ay,» dit-il, un fils qui a nom Richart; si vous prie tous que sé<br> +oncques m'amastes, que vous le me monstrez maintenant et que vous le<br> +retenez à seigneur au lieu de moy; car ce que j'ay promis à Dieu de bouche,<br> +je veux ce acomplir par fait.» A sa volenté s'accordèrent, tristes et<br> +dolens, puisqu'il le convenoit faire. Tantost fu envoyé messages à Fescamp<br> +pour l'enfant amener. Si luy fist chacun hommage, quant il fu venu, en la<br> +présence du père humblement; et le père l'envoya à Baieux en la garde<br> +Bethon, le prince des chevaliers, pour apprendre la langue danoise, pour ce<br> +qu'il sceust donner appertement response aux siens et aux estrangers. Si<br> +avons ces choses racomptées de l'abbaye de Jumèges, pour monstrer le saint<br> +propos et la dévotion que le duc Guillaume avoit au lieu.<br> +<br> +[228]<i>Incidence.</i> En ce temps avint que Suènes, le roy de Danemarche,<br> +chasça Aigrolde, son père, du royaume; et cil qui eut oy parler du povoir<br> +et de la valeur le duc Guillaume, s'en vint en Normandie par mer, à tout<br> +soissante nefs garnies de bonnes gens armées. Et le duc le reçut bonnement<br> +et luy donna la contrée de Coustance jusques à tant que son ost fu creu, si<br> +qu'il peust recouvrer le royaume qu'il avoit perdu.<br> +<br> + Note 228: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 10.</i><br> +<br> +<br> +III.<br> +<br> +ANNEE: 943.<br> +<br> +<i>Coment le bon duc Guillaume fu traï et martirié par Arnoul, le desloyal<br> +conte de Flandres.</i><br> +<br> +<br> +[229]Arnoul, conte de Flandres, qui estoit homme plain de trayson et de<br> +boisdie[230], faisoit en ce temps moult de tors et de griefs à ses voisins.<br> +Par son orgueil et par sa convoitise, au conte Herlouyn tolly le chastel de<br> +Monstereuil. Cil Herlouyn avoit espérance que Hues-le-Grant, qui ses sires<br> +estoit, ly deust aydier; mais quand il vit qu'il n'avoit de luy nul<br> +secours, il s'en ala au duc Guillaume et le pria en plourant qu'il le<br> +secourust contre le conte de Flandres, qui à tort le deshéritoit. Et le duc<br> +assembla son ost, mist le siège devant le chastel, à force le prist et le<br> +rendi au conte Herlouyn, et puis s'en retourna à Rouen. En ce temps<br> +trespassa Franques l'arcevesque de la cité: si fu après luy un autre qui<br> +Guimars avoit nom.<br> +<br> + Note 229: <i>Id. id. c. 9.</i><br> + <br> + Note 230: <i>Boisdie.</i> Fraude.<br> +<br> +[231]Tant fu couroucié le conte Arnoul de Flandres pour ce chastel encontre<br> +le duc Guillaume qu'il commença à traitier de sa mort entre luy et aucuns<br> +des barons de France, et s'allièrent par serrement contre luy; et le<br> +desloyaus traytre qui par trayson véoit à faire ce qu'il avoit en propos,<br> +manda au duc que moult volentiers aroit à luy amour et alliance; et que,<br> +pour l'amour de luy, pardonneroit à Herloyn son mautalent, et que sé ne<br> +fust pour aucunes maladies qu'il avoit, il alast à sa cour meisme; et pour<br> +ce luy prioit que il luy nominast un lieu où il peust aler et avoir à luy<br> +parlement seur ceste besoingne. Et le duc, qui en toute manière désiroit à <br> +prendre l'abit de moinage et à entrer en religion, et qu'il peust tout<br> +avant laissier la terre, luy assena à Péquegni[231], sur l'eaue de Somme.<br> +Là vindrent de deulx parties. Si fu l'ost du duc d'une partie de l'eaue, et<br> +l'autre de l'autre. En my l'eaue estoit une ille; là s'assemblèrent les<br> +deulx princes et s'entrebaisèrent, puis s'assistrent pour traitier de la<br> +besoingne pourquoy il devoient estre venus; et Arnoul, qui la trayson Judas<br> +avoit au cuer, detint longuement le duc en truffes. A la parfin, après<br> +plusieurs baisiers et plusieurs seremens de paix et d'amour se départirent.<br> +Si estoit jà vers le soleil couchant. Ainsi comme le duc dut entrer en sa<br> +nef et trespassoit le flum, Heris, Basox, Robert et Riulphes, cil quatre<br> +fils de Deable, le commencèrent à huchier que il retournast, car leur sire<br> +avoit oublié à parler à luy d'un secret moult profitable. Quant le duc fu<br> +retourné et il eut mis le pied hors de la nef, il sachèrent les espées et<br> +martirièrent l'innocent, né ne pot avoir nul secours de sa gent pour l'eaue<br> +qui estoit trop profonde, et il n'avoit nul vaissel. Le corps du saint<br> +homme laissèrent, et tournèrent en fuie. Et Bérengier et Alain commencèrent<br> +à crier, quant il virent occire leur seigneur né secourre ne le povoient. A<br> +chief de pièce pristrent le corps et le dépoillèrent; la petite clef<br> +d'argent trouvèrent pendant à la ceinture qui le trésor gardoit, c'est<br> +assavoir la coulle et l'estamine dont il eust esté vestu en l'abbaye de<br> +Jumèges, sé il fust retourné vif. En une bière mistrent le corps et<br> +remportèrent à Rouen à grans pleurs et à grans cris. Encontre vint le<br> +peuple et le clergié à pleurs et à soupirs, et l'emportèrent à l'églyse<br> +Nostre-Dame. Si envoyèrent tantost querre l'enfant Richart à Baieux pour ce<br> +qu'il feust à l'enterrement de son père. Là renouvelèrent les barons leur<br> +serement à l'enfant et le baillèrent en la garde de Bernard le danois, et<br> +vouldrent qu'il feust gardé dedens les murs de la cité.<br> +<br> + Note 231: <i>Willelm. Gemet. hist., c. 11.</i><br> + <br> + Note 232: <i>Pecquegny</i>, ou Piquigny, sur la Somme, en Picardie, à <br> + trois lieues d'Amiens.--<i>Willelmi Gemet., lib. III, c. 12.</i><br> +<br> +Mort fu le glorieux duc Guillaume, par seurnom Longue espée, en la<br> +seiziesme kalende de janvier, en l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur neuf<br> +cent quarante-trois.<br> +<br> +<br> +IV.<br> +<br> +ANNEE: 944.<br> +<br> +<i>Coment le roy Loys tint en prison Richart, fils le bon duc Guillaume. Et<br> +coment il fu porté hors de prison dedens un faiscel de herbe.</i><br> +<br> +<br> +[233]Après la mort le duc Guillaume, qui fu sacrefié par les mains des<br> +traytres en pure innocence, ainsy comme un aigneau, Richart, son fils,<br> +demoura pour la terre tenir. Enfant estoit bel et gracieux et bien morigené<br> +de souveraine noblesse; et selon la manière son père demonstroit oudeur de<br> +vertus ainsi comme le rameau qui est esrachié de l'arbre aromatique est<br> +doux et fleurant. Et jà commençoit à venir à si grant perfection de valleur<br> +et de sens, que ce que il povoit entendre de sens et de bien selon tel âge,<br> +il retenoit en son cuer sans oublier. [234]Et quant les barons de France<br> +oyrent parler de la démesurée trayson Arnould, conte de Flandres, et de la<br> +mort le duc Guillaume, en y eut qui en furent dolens, et aucuns qui<br> +estoient parçonniers de la trayson et qui avant ce faisoient semblans qu'il<br> +fussent ses amis, descouvrirent leurs cuers et monstrèrent appertement le<br> +mal qu'il avoient conçus. Le roy meisme cuida que grans honneurs luy<br> +feussent escheus; au plutost qu'il peut s'en ala à Rouen ainsi comme pour<br> +conseil prendre aux Normans de la vengeance du duc Guillaume. Si ne prenoit<br> +or pas garde aux bénéfices et aux honneurs que le duc luy avoit faites, né<br> +à la foy entérine que il luy avoit toujours portée. Anlech, Rodulphe et<br> +Bernart, qui estoient tuteurs de l'enfant et gardes de la duchée, le<br> +reçurent à grant honneur comme il afferoit à si grand roy et se mistrent à <br> +luy et à sa volenté pour la fiance de leur petit seigneur. Et le roy, qui<br> +vit la terre belle et plantureuse et plaine de bois et de rivière, fu meus<br> +par convoitise et leur commença teles choses à promettre qu'il n'avoit<br> +talent de tenir, et ce meismement que il béoit à retenir pour soy meismes.<br> +Lors commanda que l'enfant Richart fust amené devant luy; moult le vit bel<br> +et avenant et de noblesse fournie, et voult qu'il fust nourri en son palais<br> +et que on luy quist autres nobles enfans pour luy faire compaingnie.<br> +Maintenant, courut la nouvelle par toute la cité que le roy vouloit à <br> +l'enfant sa terre tollir et qu'il l'avoit jà détenu en prison.<br> +<br> + Note 233: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 1.</i><br> + <br> + Note 234: <i>Id.--id., c. 2.</i><br> +<br> +Tout maintenant s'armèrent les bourgeois et la chevalerie et coururent<br> +parmi la cité tout foursenés, les espées et les glaives ès poins, et<br> +vouloient jà entrer au palais pour le occire. Moult eut le roy grant paour<br> +quant il vit ce. Par le conseil de Bernart le danois, prit l'enfant entre<br> +ses bras et vint à l'encontre eulx; et quant il virent leur seigneur que le<br> +roy tenoït, si se tindrent en paix; et le roy, qui volt du tout leurs cuers<br> +apaisier, rendit à l'enfant sa terre et son héritage, sauf son droit et son<br> +hommage et le reçut en grande foy et en loiauté, et promist aux bourgeois<br> +que il leur rendroit bien introduit et bien aprins de la doctrine du<br> +palais.<br> +<br> +[235]Quant ces choses furent ainsi apaisiées, le roy retourna en France,<br> +mais moult porta griefment la villenie que les Normans luy eurent faite, et<br> +enmena l'enfant avec luy, c'est assavoir Richart, ainsi comme pour prendre<br> +vengeance de la mort de son père. Et le traytre Arnoul, conte de Flandres,<br> +se doubla moult que le roy ne courrust sur luy pour la félonie qu'il avoit<br> +faitte. Avant envoya par ses messages dix livres d'or, puis vint à court et<br> +se voult en telle manière escuser devant le roy et luy dist qu'il n'avoit<br> +coupes en la mort le duc Guillaume, et promist que il banniroit hors la<br> +contée de Flandres les homicides qui ce avoient fait, sé le roy luy<br> +commandoit; puis si dist au roy que il luy déust ramembrer des dommages et<br> +des reproches que les Normans luy avoient faits jadis à luy et à son père;<br> +et pour ce, luy disoit-il, qu'il feust du tout hors du soupeçon et que plus<br> +grant dommage ne luy avenist, le meilleur conseil estoit que l'enfant<br> +Richart eust les jarès cuis et que il feust gardé à tousjours en prison, et<br> +que les Normans feussent si forment constrains et agrevés de toltes et de<br> +tailles que il leur convenist vuidier France par force et retourner en leur<br> +pays. Le roy qui feust aveuglé par les dons du trayteur et par les<br> +mauvaises paroles qu'il luy amonesta, le délivra du crime dont il déust<br> +estre pendu, et destourna son mautalent sur l'enfant qui rien ne luy avoit<br> +meffait, à l'exemple de Pilate qui Barrabas, le larron, laissa aler et<br> +Jésus-Crist condempna à mort. Lorsque ce fu fait, estoit le roy à Loon; et<br> +quant l'enfant fu venu de chascier et de jouer, le roy le prist forment à <br> +menacier et à laidengier, et l'appela fils de putain[236], et luy dist que<br> +sé il ne se chastioit, il luy feroit cuire les jarès et l'osteroit de tous<br> +honneurs; et après commanda que il fust bien gardé si que il ne peust<br> +eschapper.<br> +<br> + Note 235: <i>Id.--id., c. 3.</i><br> + <br> + Note 236: Ces mots sont, comme on le voit, anciens dans noire langue.<br> + «Meretricis filium ultrò virum alienum rapientis eum vocavit.»<br> +<br> +[237]Quant Omons, le maistre de l'enfant, eut oy les dures paroles et la<br> +cruelle sentence du roy, il pensa bien en son cuer ce qu'il en pouvoit<br> +avenir. Moult fu dolant et manda aux Normans, par un message, que le roy<br> +avoit mis leur seigneur en estroite prison. Quant il oyrent ce, si firent<br> +crier par tout Normandie que chascun jeunast trois jours et que sainte<br> +Eglyse féist continuel oroison à Dieu, que il leur sauvast leur seigneur.<br> +<br> + Note 237: <i>Willelmi Gemet. hist., lib. 4, c. 4.</i><br> +<br> +Tandis, parlèrent ensemble Omons, le maistre de l'enfant, et Yvons, le père<br> +Guillaume de Bellesme, et conseillèrent à l'enfant Richart qu'il se<br> +couchast en son list comme s'il fust forment malade et si durement que l'on<br> +cuidast qu'il deust mourir. L'enfant, qui fu sage, le fist ainsi et<br> +faignist que il fust si malade comme jusques à la mort. Les gardes qui ce<br> +virent ne firent pas grant force de luy garder, mais s'en alèrent l'un çà ,<br> +l'autre là où il avoient à faire. Si avint ainsi que en my la mayson où<br> +l'enfant gisoit avoit un faiscel d'herbe; et Omons prist l'enfant et le lia<br> +dedens, et puis troussa sus son col comme s'il portast l'herbe à l'ostel<br> +pour les chevaux: ainsi s'en ala hors des murs, jusques à son ostel et luy<br> +avint si bien que le roy mangeoit à celle heure, et la gent de la cité<br> +communément. Si que il paroit trop pou de gens parmy les voies. Tantost<br> +prist l'enfant et monta sur un cheval et s'enfuy jusques à Coucy. L'enfant<br> +livra en garde au chastelain. Toute nuit chevaucha jusques au matin qu'il<br> +vint à Senlis. Moult s'émerveilla le conte Bernart, quant il le vist si<br> +matin, et luy demanda coment son nepveu Richart le faisoit. Moult fu lié<br> +quant Omons luy eut la besoingne comptée. Tantost s'en alèrent à <br> +Hues-le-Grant; la besoingne luy discovrirent et prinstrent de luy le<br> +serement que il l'ayderoit à délivrer l'enfant. Grant gent assemblèrent et<br> +s'en alèrent à Coucy et en ramenèrent l'enfant à Senlis, à grant joie.<br> +<br> +<br> +V.<br> +<br> +ANNEE: 944.<br> +<br> +<i>Coment le roy, par l'enortement le conte Arnoul, guerroya Normandie, et<br> +coment Bernart le Danois l'apaisa, et obligea la bonne cité de Rouen à sa<br> +volonté.</i><br> +<br> +<br> +[238]Lors fu le roy moult dolent quant il sceut que l'enfant fu ainsi<br> +soustrait. A Hues-le-Grant manda par ses messages et luy amonesta par sa<br> +foy que il luy rendist l'enfant; et il luy manda que il ne le tenoit mie,<br> +ains estoit en la garde de Bernart, son oncle, le conte de Senlis. Bien<br> +sceut le roy que il ne luy seroit point rendu. Tantost manda Arnoul, le<br> +conte de Flandres, qu'il venist à luy. De ceste besoingne parlèrent, et<br> +quant il furent ensemble au darrenier, dist le conte Arnoul: «Nous savons<br> +bien que le conte Hues-le-Grant a longuement esté de la partie aux Normans<br> +et pour ce le convient attraire et aveugler par promesse. Ottroies luy<br> +doncques la duchée de Normandie, dès le fleuve de Seine jusques à la mer,<br> +et retiens à toy la cité de Rouen, si que celle perverse gent vuident<br> +France par force quant il n'aront où fuyr né où il puissent habiter né il<br> +n'aront de luy né secours né ayde.»<br> +<br> + Note 238: <i>Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 5.</i><br> +<br> +Le roy crut Arnoul le trayteur et manda Hugues-le-Grant qu'il venist à luy<br> +parler à la Croix delez-Compiègne[239]; et quant Hues-le-Grant oy parler et<br> +disputer de donner cités et contrées, sy fu tantost aveuglé, et volt miex<br> +mentir son serement pour la convoitise de terre et de richesce que garder<br> +sa foy et sa loiauté vers l'enfant Richart son ami. Avant qu'il se<br> +départissent, jurèrent l'un et l'autre d'une part et d'autre la guerre<br> +contre les Normans et assemblèrent leur ost. Le roy entra en Caux et<br> +Hues-le-Grant en la cité de Baieux et commencèrent à desgaster la contrée<br> +par embrasement et par rapines. Quant Bernart le Danois vit ce, tantost<br> +envoya au roy message par le conseil Bernart le conte de Senlis, en telles<br> +paroles: «Très-puissant roy, pourquoy desgate-tu ainsy le pays, quant la<br> +cité de Rouen est en ta volenté? Prends débonnairement le service des<br> +Normans, pour ce que tu puisses eschiver en lieu et en temps le péril de<br> +tes ennemis, par leur ayde.»<br> +<br> + Note 239: <i>A la croix deles Compiègne.</i> «Ad villam quæ dicitur<br> + <i>Crux</i>, juxtà Compendium.» Beneoit de Sainte-More nomme ce lieu<br> + <i>La Croix sus Getiezmer</i>. (Vers 14,416.)<br> +<br> +[240]De cette parole que les messaiges luy apportèrent fu le roy moult lié;<br> +à sa gent manda qu'il se tenissent de la terre dommagier, et puis s'en ala<br> +à Rouen au plutost qu'il peust. Jusques aux portes alèrent à l'encontre le<br> +clergié et le peuple, chantant: «Bien viengne cil qui vient au nom de<br> +Nostre-Seigneur.» Au mangier s'assist le roy et le servoit Bernart le<br> +Danois, et quant il vit que le roy estoit aucques lié, si commença à parler<br> +en telle manière: «Très-noble roy, moult nous est grand honneur creue au<br> +jour duy, car nous avons esté jusques cy soubs la seigneurie au duc et nous<br> +sommes orendroit royal. Or tiengne Bernart le conte de Senlis son nepveu<br> +Richart, et nous soyons soubs toy longuement et te servons comme seigneur.<br> +Mauvais conseil te donna qui te loa à esmouvoir contre la noble chevalerie<br> +des Normans; où fu si fors et si puissans hommes que tu ne peusse<br> +espouventer par leur vertu? Saches que sont tous en ton commandement et<br> +qu'il désirent tous à chevauchier avecques toy en tes besoingnes de bon<br> +cuer et de bonne volenté. Si s'émerveillent moult, comment tu as armé<br> +Hugues-le-Grant ton ennemy, de vingt mille hommes, celui meisme qui<br> +tousjours eut à toy contens et guerre.»<br> +<br> + Note 240: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 6.</i><br> +<br> +Par ces parolles et par autres semblables fu le roy apaié; et manda à <br> +Hues-le-Grant que il issist tantost de Normandie; et luy manda telles<br> +parolles, que foie chose estoit de donner si grant povoir à aucuns sur la<br> +gent dont il se peust aydier à son besoing et dont il peust user par droit<br> +sans contredit. Moult fu Hues-le-Grant couroucié de ce mandement, mais<br> +toutesfois s'en issi-il tantost de Normandie et commanda à sa gent qu'il se<br> +tenissent de rapines. Après un pou, se parti le roy de Rouen et fist un<br> +prévost en la cité, qui avoit nom Raoul et du seurnom la Torte, qui de par<br> +luy receut les rentes et détermina les causes et les besoingnes. Si<br> +mauvaisement se contint qu'il estoit plus cruel que les paiens. Tous les<br> +moustiers et les églyses qui avoient esté arses au temps de persécucion<br> +abattoit jusques aux fondemens et faisoit porter la pierre pour<br> +rappareiller les murs de Rouen. Le moustier de Nostre-Dame de Jumèges<br> +abatty, et l'eust tout abattu sé ne fust un clerc, Climent avoit nom, qui<br> +en racheta deulx tours par déniers qu'il donna aux ouvriers. Les deux tours<br> +demourèrent en estat jusques au temps l'archevesque Robert, qui celle<br> +abbaye restora. Et quant le roy eut ainsi faite sa volenté si s'en retourna<br> +à Loon.<br> +<br> +<br> +VI.<br> +<br> +ANNEES: 944/945.<br> +<br> +<i>Coment le conte Bernart le Danois et le roy Agrolde de Danemarche<br> +prindrent le roy.</i><br> +<br> +<br> +[241]Moult se doubta Bernart le Danois que le roy ne retournast avec<br> +Hues-le-Grant, et qu'il ne feist plus grief aux Normans que devant. Pour ce<br> +manda Agrolde le roy de Danemarche, qui encore demouroit à Cherbourch, que<br> +il assemblast sa gent et la chevalerie de Costentin et de Baieux, et les<br> +envoyast par terre; et il appareillast ses nefs et entrast en Normandie par<br> +devers la mer et destruisist tout devant luy; si que il convenist que le<br> +roy venist à luy à parlement; et ainsi pourroit vengier la mort le duc<br> +Guillaume, son amy. Cil le fist volentiers: sa navie appareilla et entra en<br> +la terre, par devers la marine. Tost fu la nouvelle sceue en France que les<br> +Normans estoient retournés et qu'il avoient jà pris les pors et la marine à <br> +grant multitude de nefs. Bernart le Danois et Raoul la Torte mandèrent au<br> +roy ceste besoingne, et le roy assembla grant ost et s'en ala au plutost<br> +qu'il peust à Rouen. Au roy Agrolde manda que il venist à luy à parlement<br> +au gué qui est appelé Herluin, pour dire la raison pour quoy il dégastoit<br> +ainsi son royaume. Moult plut ceste chose au roy paien, car il avoit grant<br> +talent de vengier la mort du duc Guillaume. Quant il furent assemblés, si<br> +disputèrent longuement de ce que le duc Guillaume avoit ainsi esté mort; et<br> +un Danois regarda le conte Herlouyn, qui estoit sire du chastel, par quoy<br> +le duc avoit esté occis; d'une lance le feri parmi le corps et le jeta mort<br> +à la terre. Et Lambert, son frère et autres si coururent sus au Danois, et<br> +les paiens les reçurent fièrement. Là eut grant bataille et fort; si en<br> +occirent les Danois dix-huit des plus grans et des plus nobles, car il<br> +estoient garnis et appensés[242] de mal faire, et le roy ne s'en prenoit<br> +garde. Là eut faite grant occision de notre gent. Le roy meisme eut esté<br> +prins; mais il monta seur un isnel[243] cheval, et, ainsi qu'il s'enfuyoit,<br> +il chéy ès mains d'un chevalier. Moult le proia en promettant grans dons,<br> +sé il le sauvoit des mains à ses ennemis; et le chevalier, qui pitié en<br> +eut, l'envoia repostement en une isle. Et quant Bernart le Danois seut ce,<br> +par ceulx qui luy rapportèrent, il envoia querre le chevalier et le mist en<br> +prison. A la parfin recongnut-il coment il voloit sauver le roy par les<br> +promesses que il luy faisoit; pris fu le roy et mené en prison à Rouen par<br> +le commandement Bernart le Danois.<br> +<br> + Note 241: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 7.</i><br> + <br> + Note 242: <i>Garnis et appensés de.</i> Préparés par de longues réflexions<br> + à ....<br> + <br> + Note 243: <i>Isnel.</i> Prompt. Comme l'allemand <i>snell</i>.<br> +<br> +[244]Moult fu dolente la royne Engelberge quant elle sceut ceste<br> +meschéance. Au roy Henry d'oultre Rin, son père, s'en ala et luy requist<br> +qu'il assemblast son ost et asségeast la cité de Rouen, et délivrast son<br> +seigneur de prison. Et il respondi que ce estoit à bon droit, pour ce que<br> +il n'avoit pas gardé la foy et le serement qu'il avoit au duc Guillaume;<br> +ains l'avoit brisié quant il avoit mis son fils Richart en prison. Lors<br> +dist à sa fille qu'elle luy aidast par ses gens, car il avoit assez à faire<br> +de ses propres besoingnes. Ainsi s'en retourna la royne Engelberge sans<br> +rien faire. Lors s'en ala à Hues-le-Grant et luy proia moult humblement<br> +qu'il méist paine à la délivrance de son seigneur; et Hues-le-Grant ala à <br> +Bernart le conte de Senlis et l'envoia parler aux Normans pour prendre jour<br> +de parlement à Saint-Cler-sur-Epte.<br> +<br> + Note 244: <i>Willelmi Gemeticensis historia, lib. IV, c. 8.</i><br> +<br> +Quant assemblés furent, si parlèrent longuement de la délivrance du roy. Au<br> +darrenier dist Hues: «Rendez-nous notre roy et prenez son fils en ostage en<br> +telle manière que nous assenblons cy une autre fois et que nous affermons<br> +ensemble paix et alliance.» A ce s'accordèrent les Normans et reçurent les<br> +ostages, c'est assavoir Lothaire, le fils le roy, et deulx évesques,<br> +Hildric, l'évesque de Beauvais, et Guy, l'évesque de Senlis. Ces choses<br> +ainsi faites, le roy s'en ala à Loon et les Normans s'en retournèrent à <br> +Rouen.<br> +<br> +[245]Un pou après, les Normans assemblèrent grant ost et ramenèrent de<br> +Senlis l'enfant Richart, leur seigneur. Au terme qui fu mis assembla le roy<br> +les prélas de France et Hues-le-Grant, et s'en vint à grant gent sur l'eaue<br> +d'Epte. D'autre part, revinrent les Normans et amenèrent l'enfant Richart.<br> +Tant alèrent messages d'une part et d'autre, que paix et alliance furent<br> +fermées; à tant retourna le roy à Loon, et Richart et sa gent à Rouen.<br> +<br> + Note 245: <i>Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 9.</i><br> +<br> +[246]Raoul la Torte, que le roy avoit fait prévost de la cité, le<br> +[247]commença malement à traictier luy et sa gent; constraindre les vouloit<br> +à ce que il n'eussent chascun jour que vingt-deux deniers pour toutes<br> +choses. Et le duc, qui moult en fu couroucié, le chaça hors de la cité, et<br> +cil s'en ala à son fils qui estoit évesque de Paris. D'ilecque en avant eut<br> +le duc Richart et tint la terre de Normandie; et le roy Aigrold s'en<br> +retourna en Danemarche, et fist paix à Suène, son fils, qui du royaume<br> +l'avoit chacié.<br> +<br> + Note 246: <i>Id.-- id., c. 10.</i><br> + <br> + Note 247: <i>Le.</i> C'est-à -dire: <i>Richard</i>.<br> +<br> +Hues-le-Grant, qui bien véoit que le duc Richart proufitoit et amendoit en<br> +sens et en force, fist tant, par l'assentement Bernart, son oncle, le conte<br> +de Senlis, qu'il lui affia[248] sa fille, qui avoit nom Emma.<br> +<br> + Note 248: <i>Luy affia.</i> Lui fiança, ou seulement lui promit. Wace<br> + emploie la même expression:<br> + <br> + Li dus out deus enfés d'une dame enorée,<br> + Un fils et une fille, mes la fille est poisnée;<br> + Ne pooit por l'aage estre encor mariée,<br> + Mès li dus l'afia; ke li seroit donnée<br> + Dès qu'ele porroit estre par raison mariée.<br> +<br> + (Vers 3871 et suiv.)<br> + <br> +<br> +VII.<br> +<br> +ANNEE: 946.<br> +<br> +<i>Coment Othon, le roy d'oultre le Rhin, tint à grant ost sur les Normans<br> +par le conseil le roy et Arnoul le conte de Flandres. Coment il assailli la<br> +cité de Rouen, et coment il perdi son nepveu. Et coment il s'enfui.</i><br> +<br> +<br> +Ceste chose espoventa moult le roy et plusieurs des barons de France, et<br> +meismement le conte Arnoul de Flandres, homme plain de grant trayson et de<br> +tricherie. Le roy regarda que ces deulx ducs, qui ensemble estoient joins<br> +par affineté, le povoient moult grever; et pour ce envoya Arnoul, conte de<br> +Flandres, par son conseil meisme à Othon, le roy d'outre le Rin, et luy<br> +mandoit que s'il abatoit Hues-le-Grant du tout en tout, il luy rendroit<br> +toute la terre de Normandie en sa main, et luy rendroit le royaume de<br> +Loraine (que les hoirs de France tenoient au temps de lors.) Et cil, qui<br> +moult fu lié quant il oy la promesse qu'il avoit tousjours désirée,<br> +assembla son ost comme il put plus et si grant comme il convenoit à tel<br> +besoingne. Les osts le roy Loys et les gens au conte de Flandres assembla<br> +avec les siens et courut à grant force sur la terre Hues-le-Grant; et quant<br> +il eust tout gasté ce que il trouva dehors les murs des chasteaux, il<br> +retourna en Normandie.<br> +<br> +Un sien nepveu envoia devant la grant chevalerie, pour espouvanter la cité;<br> +si cuida que les Normans, qui dedens se tenoient, ne fussent de nulle<br> +prestesse; aux portes commença forment à assaillir, et ceux dedens<br> +ouvrirent soudainement les portes et leur coururent sus. Le nepveu le roy<br> +Othon occistrent dessus le pont et tant des aultres qu'il en eschappa<br> +petit. Après vint le roy Othon et le conte Amoul à toute leur gent; [249]et<br> +quant le roy Othon vist que la cité estoit si fort, et il eut d'autre part<br> +oy la mort de son nepveu et la desconfiture de sa gent, si commença à <br> +conscillier sa gent privéement dedens l'abbaye Saint-Oyen[250], coment il<br> +livreroit au roy le conte Arnoul, et puis à ordonner coment il s'en<br> +pourroit plus surement retourner. Mais quant le conte Arnoul apperçu que il<br> +béoit ce à faire, si fist trousser son harnois à mienuit et se mist à la<br> +fuyte, luy et sa gent; si que les aultres, qui pas ne le savoient, avoient<br> +grant paour de la freinte[251] de leurs chevaux.<br> +<br> + Note 249: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 11.</i><br> + <br> + Note 250: L'église de Saint-Ouen étoit alors dans le faubourg, comme<br> + le remarque Guillaume de Jumièges. «Cum suis clam cÅ“pit consultare<br> + infrà ecclesiam sancti Petri sanctique Audoeni, quæ in suburbio sita<br> + est civitatis.»<br> + <br> + Note 251: <i>Freinte.</i> Le hennissement.<br> +<br> +Au matin sceurent les deulx roys que le traytre s'en estoit alé. Tantost<br> +firent trousser leurs harnois et s'en alèrent, sans plus faire, par là <br> +meisme où il estoient venus et laissèrent le siège. Et les Normans issirent<br> +hors et s'appareillèrent et les enchauscièrent longuement, et assez en<br> +occistrent et pristrent. Celle fin dut bien avenir à celle besoingne qui<br> +par le conseil Arnoul le traystre fu commencée.<br> +<br> +[252]Hues-le-Grant, qui moult fu dolent de sa terre qui estoit gastée,<br> +assist la cité de Poitiers. Tandis comme il tenoit le siège, leva un<br> +estorbeillon, et commença à espartir et à tonner si forment et venter, que<br> +ses paveillons furent desrompus d'amont jusque aval; et paour luy prist si<br> +grant, luy et tout son ost, qu'il leur sembloit qu'il ne peussent eschapper<br> +de ce pays: tantost tournèrent tous en fuye. Tout ce fist Nostre-Seigneur<br> +par le mérite saint Hilayre, qui est garde et deffendeur de la cité, (jà <br> +soit ce que son corps ne gise pas dedens. Mais qui vouldra son corps<br> +aourer, si voist à St-Denys, en France, où il repose honourablement[253]).<br> +<br> + Note 252: Notre traducteur quitte ici Guillaume de Jumièges et passe<br> + au texte de Hugues, moine de Floury. (Voy. <i>Historiens de France</i>,<br> + tome VIII, p. 323.)<br> + <br> + Note 253: On voit que c'est ici le moine de Saint-Denis qui croit<br> + devoir ajouter un mot au récit de Hugues, moine de Fleury.--<i>Voist</i>,<br> + aille.<br> +<br> +<i>Incidence.</i> En ce temps plut sanc sur les ouvriers des champs.<br> +<br> +<br> +<i>Ci fénist l'istoire du roy Loys.</i><br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +CI COMENCENT LES GESTES LE<br> +ROY LOTHAIRE, FILS<br> +LE ROY LOYS.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +I.<br> +<br> +ANNEE: 960.<br> +<br> +<i>Coment Lothaire, l'ainsné fils le roy Loys, fu couronné à Rains. Après,<br> +coment Thibaut, le conte de Chartres, accusa faussement le duc Richart de<br> +Normandie envers la royne Engeberge.</i><br> +<br> +<br> +[254] En celle année meisme que ces choses avindrent mourut le roy Loys.<br> +Enterré fu en l'églyse Saint-Remy de Rains. Tout le cours de sa vie se<br> +démena en angoisses et en tribulution. Deulx fils eut de la royne<br> +Engeberge, la sereur Othon qui puis fu empereur: Lothaire et Charles. Cil<br> +Charles mena sa vie en privées besoingnes. Lothaire, l'ainsné, couronnèrent<br> +les barons à Rains devant les ydes de novembre.<br> +<br> + Note 254: <i>Ex chronico Hugonis monachi Floriacensis, anno 954.</i><br> +<br> +En celle année mourut Gillebert, le duc de Bourgoingne; la duchée laissa à <br> +Othon, le fils Hues-le-Grant; car cil Hues avoit sa fille espousée.<br> +<br> +Bien sentit Hues-le-Grant que la fin de son temps approchoit. Les princes<br> +de sa duchée manda et par leur conseil livra Hues, l'ainsné de ses fils, au<br> +duc Richart de Normandie. De ce siècle trespassa vieux et plain de jour ès<br> +kalendes de juingnet. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys, en France. Trois<br> +fils eut de sa femme, la fille Othon, roy de Saissoingne, Hues, l'ainsné,<br> +Othon et Henry; cil Hues fu fait duc de France, Othon duc de Bourgoingne,<br> +si comme nous avons dit, et Henry, son frère, refu duc après sa mort.<br> +<br> +<i>Incidence.</i>--En ce temps mut contens entre Ensegise, l'évesque de Troies,<br> +et le conte Robert. Au derrenier le geta, le conte Robert, de la cité et<br> +l'évesque s'en ala en Sassoingne à l'empereur Othon. Grant plenté amena des<br> +Sesnes et assist la cité de Troies et le conte Robert. Du siège se<br> +despartirent les Sesnes et alèrent en proie vers la cité de Sens; mais<br> +l'archevesque Archambaut et le vieus conte Renart leur furent au-devant à <br> +grant gens à un lieu qui a nom Villers et les occistrent et Herpon leur<br> +prince. Cil Herpon s'estoit vanté qu'il ardroit les églyses et les villes<br> +qui sont sus la rivière de Venene[255], et qu'il ficheroit sa lance en la<br> +porte St-Lyon; mais il fu tout autrement, car il et sa gent furent prins et<br> +presque tous occis; son corps firent porter[256] en son pays en Ardenne;<br> +car sa mère, Warna, l'avoit ainsi devisé. L'archevesque Archambault et le<br> +vieus conte Renart le plainstrent et regrettèrent assez, tout fust-il par<br> +eulx occis, pour ce qu'il estoit leur cousin. Et quant Brunon (compains<br> +estoit de Herpon), un autre duc, vit qu'il fu occis et sa gent desconfite,<br> +si se leva du siège et s'en retourna en son pays.<br> +<br> + Note 255: <i>Venene</i>, <i>la Vaine</i>, rivière qui se perd dans l'Yonne,<br> + justement à l'entrée de la ville de Sens.<br> + <br> + Note 256: <i>Firent porter</i>. Le latin attribue ce transport aux<br> + serviteurs de Herpon. «Reportatus est in patriam suam Ardennam à <br> + servis suis.»<br> +<br> +[257]En ce temps commença le conte Thibaut de Chartres à guerroier le duc<br> +Richart de Normandie; et prit sa terre à gaster et à proier. Mais le duc ne<br> +se souffri pas[258] longuement que il ne chastoiast sa présompcion; et<br> +quant le conte veit qu'il ne pouvoit venir à chief par luy d'omme si<br> +puissant, si se tirast à la royne Engeberge et luy commença à dire<br> +mauvaises paroles et fausses du duc, et luy fist entendre que jà le roy<br> +Lothaire, son fils, ne tendroit son royaume en paix tant comme il vesquit;<br> +dont ce seroit le souverain conseil que elle féist tant en toutes manières<br> +que si grant ennemi feust chacié du royaume ou occis. La royne, qui feust<br> +déçue, cuida qu'il déist voir. Tantost manda à Bruns l'archevesque de<br> +Couloingne et duc, son frère, qu'il aydast Lothaire, son nepveu, à garder<br> +et à deffendre son royaume; et s'il pouvoient en nulle manière, qu'il<br> +préissent Richart, duc de Normandie, car c'estoit le plus grant et le plus<br> +fort ennemi du royaume. L'archevesque Bruns envoia tantost un évesque au<br> +duc et luy manda qu'il ne laissast mie qu'il ne venist à luy à parlement en<br> +Amienois, car il vouloit mettre paix entre luy et Lothaire le roy; et<br> +feist, sé il pouvoit, que le royaume feust en sa pourvéance, et le duc qui<br> +n'y pensa à nul mal pensa que ce fust voir. Tantost vint, et quant il fust<br> +meus, deulx chevaliers luy vindrent au-devant qui estoient de la mesnie au<br> +conte Thibaut de Chartres, desquels l'un luy demanda: «Noble duc, où<br> +vas-tu? Veulx-tu estre duc de Normandie, ou estre pasteur de brebis hors de<br> +ton pays?» Et le duc leur demanda à qui il estoient chevaliers; et l'un des<br> +chevaliers luy dist: «Que te chaut à qui nous soions? tu scés bien que nous<br> +ne sommes pas à toy.» Lors s'averti le duc et se pensa qu'il estoient<br> +envoiés de qui que ce feust ou venus de leur volonté pour son bien et pour<br> +le avertir. Honorablement les salua. Au départir donna à un une<br> +armille[259] de fin or de quatre livres pesant; à l'aultre donna une moult<br> +riche espée dont le pommel et l'enheudeure[260] estoient de fin or de ce<br> +pois meisme. D'ilecques s'en retourna à Rouen et l'archevesque Bruns se<br> +retourna à Couloingne, mas et confus de ce que sa trayson estoit ainsi<br> +découverte.<br> +<br> + Note 257: <i>Willelm. Gemetic. historia, lib. IV, c. 13.</i><br> + <br> + Note 258: <i>Ne se souffri pas</i>. Ne patienta pas.<br> + <br> + Note 259: <i>Une armille</i>. Un collier ou un bracelet. Plusieurs<br> + manuscrits, et entre les autres le numéro 6 Suppl. franç., portent:<br> + <i>Un fermeillet</i>.<br> + <br> + Note 260 L'<i>enheudeure</i>. La poignée.<br> +<br> +<br> +II.<br> +<br> +ANNEE: 962.<br> +<br> +<i>Coment le roy Lothaire et sa mère, par le conseil du conte Thibaut, se<br> +pourpensèrent de trayson et de desloiauté contre le duc Richart de<br> +Normandie.</i><br> +<br> +<br> +[261]Bien vit le roy Lothaire et la royne sa mère que celle desloiauté, qui<br> +contre le duc Richart avoit été pourparlée, estoit à noient venue; pour ce,<br> +se pourpensa d'une autre manière de desloiauté par l'énortement et par le<br> +conseil le conte Thibaut de Chartres, et manda au duc telles paroles:<br> +«O tu, jusques à quant atendras-tu à moy rendre le service que tu me dois?<br> +Ne scés-tu bien que je suis roy de France, et que tu me dois hommage et<br> +services? N'auroient grant joie mes ennemis et les tiens sé guerre mouvoit<br> +entre moy et toy? Regarde doncques et mets jus de ton cuer toute manière de<br> +haines et de discordes et viens encontre moy hastivement, si que nous<br> +fermons entre nous alliance et amour à tousjours mais, et s'esjoïsse le roy<br> +du service de si grant duc, et le duc de la seigneurie de si grant roy.» Et<br> +le duc luy remanda que volentiers viendroit à luy et qu'il feroit sa<br> +volenté.<br> +<br> + Note 261: <i>Willelm. Gemet. historia, lib.</i> IV, c. 14.<br> +<br> +Quant le roy oï ce, si fu moult lié; lors manda les ennemis Richart, c'est<br> +assavoir le conte Baudouyn de Flandres, Geffroy le conte d'Angiers et<br> +Thibaut le conte de Chartres, et vint à tous ces trois contes sur la<br> +rivière de Eaune[262], là où il dévoient assembler; et le duc fu d'autre<br> +part de l'eaue avec sa gent. Toutesfois s'apensa-il et envoia aucuns de ses<br> +plus privés oultre l'eaue en l'ost le roy pour savoir coment il se<br> +contenoient. Si s'apperçurent tantost que cil trois ducs s'appareilloient<br> +pour courre contre le duc; tantost s'en retournèrent et luy distrent et<br> +loèrent qu'il s'en retournast isnellement, car il estoit traïs et que ses<br> +ennemis s'appareilloient efforciement de courre sus luy et sus sa gent.<br> +Lors assembla les siens entour luy et deffendi un pou le passage de l'eaue<br> +contre ses ennemis. Toutesfois, pour ce qu'il se doubla de la force du roy,<br> +s'en retrait et s'en retourna à Rouen.<br> +<br> + Note 262: <i>Eaune</i>, rivière qui se jette dans la Béthune et dans<br> + l'Arques, à peu de distance du Dieppe.<br> +<br> +[263]Le roy, qui vit que son project estoit anéanty, s'en retourna à Loon<br> +ainsi comme tout desvé. Ne demoura pas granment qu'il assembla grant ost de<br> +Bourgoingne et de France, si entra en Normandie et assist la cité d'Evreux;<br> +et toutesfois la prist-il par la trayson Gillebert Machel. Au conte Thibaut<br> +la livra en garde pour destraindre le pays d'environ. Et quant il s'en fu<br> +parti et mis el retour, le duc Richart le suivist et gasta toute la contrée<br> +de Dunois et celle de Chartres. Et quant il eut ainsi gasté la terre au<br> +conte Thibaut, si s'en retourna en Normandie. Et le conte Thibaut rassembla<br> +son ost et assist un chastel qui a nom Hermeville; si séoit en la terre du<br> +duc; et le duc, qui estoit sage et pourveu, trespassa par nuit la rivière<br> +de Seine et vint au matin soudainement sur ses ennemis. En leur ost se feri<br> +et occist de la gent le conte Thibaut six cent quarante personnes; et les<br> +autres s'enfuirent que navrés que blessiés et se repostrent en bois et en<br> +valées, là où il porent mieus. Le conte meisme eschappa à paines, et<br> +s'enfuy reponnant à pou de gens, mas et confus, jusques à Chartres. Et si<br> +comme Nostre-Seigneur rent à chascun sa desserte, luy avindrent deulx<br> +autres meschiefs avecques celle perte, car en celuy meisme jour fu son fils<br> +mort et la cité de Chartres arse. Et le duc, qui repaira[264] au champ de<br> +la bataille, eut moult grant pitié de ceulx que il vit occis, et commanda<br> +qu'il fussent enterrés et les navrés fussent portés à Rouen au plus souef<br> +que l'en pourroit et livrés aux mires. Ainsi fu fait; et quant il furent<br> +garis, il les en renvoya sains et haitiés au conte Thibaut.<br> +<br> + Note 263: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 15.</i><br> +<br> + Note 264: <i>Repaira.</i> Resta, fit séjour.<br> + <br> +<br> +III.<br> +<br> +ANNEE: 962.<br> +<br> +<i>Coment le duc Richart envoia querre secours contre le roy à Héralt, roy de<br> +Danemarche, lequel luy envoia grant plenté de gens d'armes qui ardirent et<br> +destruirent grant partie de France.</i><br> +<br> +<br> +[265]Bien véoit le duc les maies volentés que le roy avoit à luy et les<br> +agais que il luy bastissoit par les conseils et par le pourchas le conte<br> +Thibaut, et d'autre part les barons de France forcenés contre luy, ainsi<br> +comme tous d'un accort: si ne sceut que faire s'il ne quéroit secours<br> +d'aucuns gens.<br> +<br> + Note 265: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 16.</i><br> +<br> +Pour ceste chose envoya ses messages à Héralt, le roy de Danemarche, et luy<br> +prioit que il le secourust et que il luy envoyast si grant plenté de gent<br> +que il peust donner et abatre l'orgueil des François. Le roy receust les<br> +messages liement et leur donna dons; et remanda au duc qu'il luy envoleroit<br> +secours prochainement. Bien luy tint son convenant; car il appareilla<br> +tantost grant navie et bien garnie de jeune bachelerie et de toutes<br> +manières d'armeures. De leur pays se départirent et singlèrent tant par mer<br> +qu'il arrivèrent là où Saine chiet en la mer.<br> +<br> +Moult fu lié le duc quant il sceut leur venue. A l'encontre leur alla et<br> +vint avec eulx contre mont Saine jusques à Gondolfosse[266]. Là <br> +s'arrestèrent jusques à tant qu'il oient ordené comment il dégasteroient<br> +France.<br> +<br> + Note 266: <i>Gondolfosse.</i> Aujourd'hui <i>Gefosse</i>, lieu situé entre<br> + Vernon et Bonnières, sur la Seine. En latin: <i>Givoldi fossa</i> et<br> + <i>Ginoldi fossa</i>. Le roman de Rou:<br> + <br> + A Guiefosse alèrent, illau se herbergèrent....<br> + <br> + (Vers 4916.)<br> +<br> +De leurs nefs issirent à grant tumulte et à grant noise: par le pays<br> +s'espandirent et ardirent et destruirent quanqu'il trouvèrent avant eulx.<br> +Les hommes et les femmes traynoient enchayennés; les villes et les cités<br> +roboient; les chasteaux et les forteresses trébucheoient et metoient en<br> +gastines. Partout oïssiés crier et braire communément; et quant la terre le<br> +conte Thibaut feust gastée, si entrèrent après en la terre le roy; et ce<br> +qu'il ravissoient vendoient-il aux Normans et leur donnoient pour petit de<br> +prix; mais en la terre de Normandie ne faisoient-il nul mal.<br> +<br> +<br> +IV.<br> +<br> +ANNEES: 962/991.<br> +<br> +<i>Coment le roy Lothaire ala à amendement au duc Richart de Normandie, et<br> +coment il fermèrent pais et aliance ensemble.</i><br> +<br> +<br> +[267]Tandis comme ces persécutions se faisoient au royaume de France, les<br> +prélas s'assemblèrent et furent en concile à Loon. En la parfin envoyèrent<br> +l'évesque de Chartres au duc Richart pour enquerre la raison de quoy si<br> +grant cruauté venoit de si bon crestien et de si débonnaire prince; et<br> +quant l'évesque eut entendu que c'estoit pour la cruauté le roy et pour la<br> +desloyauté du conte Thibaut qui luy avoit osté la cité d'Evreux, si demanda<br> +trièves des païens et les eut, de telle manière que dedans le terme des<br> +trièves le prélat amenroit le roy en aucun lieu déterminé pour faire<br> +amendement au duc de quanque il avoit mespris vers luy.<br> +<br> + Note 267: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 17.</i><br> +<br> +Bien sceust le conte Thibaut la nouvelle de ceste besoingne et que le roy<br> +requeroit paix au duc. Si se doubta moult que le fais et la paine de toute<br> +la desloiauté n'eschéist sur luy. Au duc envoya un moine et luy manda que<br> +moult se repentoit de ce qu'il avoit oncques vers luy mespris et que moult<br> +volentiers vendrait à sa court et luy rendroit la cité d'Evreux. Moult fu<br> +le duc lié de ce mandement: puis luy manda qu'il venist à luy seurement; et<br> +il vint à sa court et lui rendi sa cité. Ensemble fermèrent paix et amour;<br> +et luy donna le duc grans dons au départir. Quant le terme du parlement<br> +approcha, que les prélas durent amener le roy à Gondolfosse, le duc fist<br> +faire grans loges en l'ost des païens. Là descendi le roy et les prélas et<br> +les barons. Au duc amenda toutes les mesprisons dont il s'estoit mesfait<br> +vers luy, et donnèrent les uns aux autres serement de paix et d'alliances<br> +à tousjours mais. Et ces choses ainsi profitablement faites, se départirent<br> +d'une part et d'autre. Et le duc converti plusieurs des païens à la foy<br> +crestienne, puis les envoya en Espaingne sur les Sarrazius, où il<br> +destruirent dis-huit cités[268].<br> +<br> + Note 268: Le texte de cette dernière phrase est mal traduit. «Alios<br> + in paganismo permanere disponentes, ad Hispanias transmisit. Ubi<br> + plurima bella perpetrantes, decem et octo diruerunt urbes.» Waco n'a<br> + pas commis ce contre-sens.<br> + <br> +[269]En ce temps morut Emma la duchesse, sans nul hoir, qui eut esté fille<br> +Hues-le-Grant. Après un pou de temps espousa le duc une moult noble dame de<br> +la gent de Saissoingne qui avoit nom Gunor. En celle engendra trois fils:<br> +Richart, Robert et Mangier; et deux autres fils et trois filles: la<br> +première, qui eut nom Emma, espousa puis Aldelrede, le roy d'Engleterre. De<br> +celle issirent deux fils, Counars et Alurés[270]. La seconde, qui eut nom<br> +Helduys, espousa Geffroy, le conte de Bretaingne. De celle issirent OEudes<br> +et Alain, qui puis furent ducs; et la tierce, qui eut nom Maheut, fu<br> +espousée au conte Heudon, dont l'istoire parlera cy-après[271]. [272]Cil<br> +vaillant duc Richart mouteplioit tousjours en bonnes Å“uvres et restoroit et<br> +édifioit églyses. A Fescanp fonda une églyse de grant beauté et de<br> +merveilleuse grandeur en l'honneur de la sainte Trinité et l'ournaet garni<br> +de riches aournemens; et celle de Saint-Oyen restora, qui est en la cité de<br> +Rouen, et celle aussi de Saint-Michel, qui est au Péril-de-Mer[273], et<br> +establi laiens un couvent de moines pour servir Nostre-Seigneur.<br> +<br> + Note 269: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. 4, cap. 18.</i><br> + <br> + Note 270: <i>Counars et Alurés.</i> Le latin dit: «Edwardum et Alvredum,<br> + Godwini longo post tempore dolis interremptum.»<br> + <br> + Note 271: <i>Ci-après.</i> Guillaume de Jumièges dit: «Mathildis de quâ<br> + sermo in posteris orietur.» Ce qui semble différent.<br> + <br> + Note 272: Ici notre auteur traduit la chronique d'Ademar de<br> + Chabanois, dont on trouve un extrait dans le tome 8 des Historiens de<br> + France, p. 235.<br> + <br> + Note 273: <i>Au péril de mer.</i> Adémar do Chabanois fait sur ce nom la<br> + remarque suivante qui rappelle la topographie des romans de la Table<br> + ronde: <i>Et in ea Normannia quæ anteà vocabatur Marcha Franciæ et<br> + Britanniæ, monasterium Sancti-Michaelis, etc</i>.<br> +<br> +[274]En ce temps mourut Hues, l'archevesque de Rouen. Après luy fu Robert,<br> +qui fu fils le duc Richart[275].<br> +<br> + Note 274: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19.</i> (Voy. Historiens<br> + de France, tome X, p. 184.)<br> + <br> + Note 275: Et de <i>Gunnor</i>.<br> + <br> + Li secuns fu à lettres mis:<br> + Robert ot nun, bien fu apris;<br> + Arcevesque fu de Ruen<br> + Emprès l'arcevesque Huen.<br> + <br> + (Wace. Vers 5408.)<br> + <br> +[276]Ne demoura puis granment que le roy Lothaire assembla grans osts et<br> +voult à soi retraire le roïaume Lothaire qui au temps le roy Loys son père<br> +eut esté soustrait au royaume. Jusques à Ais-la-Chapelle ala où l'empereur<br> +Othes et sa femme estoient. Lors, si les surprist que il s'embati sur eulx<br> +au palais, à celle heure que il se devoient asseoir au mangier. Au palais<br> +entra sans contredit de nulluy. L'empereur et sa gent et sa femme vuidèrent<br> +le palais et s'enfuyrent; et cil burent et mangièrent ce qu'il y avoit<br> +appureillié; et Lothaire et sa gent robèrent le palais et toute la<br> +province; puis s'en retourna en France sans suite de ses ennemis et sans<br> +contredit.<br> +<br> + Note 276: <i>Ex chronico Hugonis Floriacensis.</i> (Histoire de France,<br> + tome 8, p. 323.)<br> +<br> +L'empereur Othes, qui moult fu dolens de ce que Lothaire l'eut ainsi<br> +surprins, rassembla ses osts. En France entra et vint devant la cité de<br> +Paris. Devant la cité fu occis un sien neveu et maint autre de sa geut. Les<br> +forbours de la cité ardirent et gastèrent. Vanté s'estoit l'empereur Othes<br> +que il ficheroit sa lance en la porte de Paris; et le roy Lothaire se<br> +pourchaça[278] et appela en son ayde Hues-le-Grant, qui duc estoit de<br> +France, et Henry, le duc de Bourgoingne. Sur Othes et sur sa gent<br> +coururent; et la gent Othes ne les purent souffrir, si se mistrent à la<br> +fuite et cil les enchascèrent jusques à Soissons et par force les firent<br> +flatir en la rivière d'Aigne. Et pour ce que du royaume ne savoient pas les<br> +gués, se noïèrent, et plus en y eut de noïés que d'occis, si que la rivière<br> +redonda par-dessus les rives pour la plenté des corps noïés; et pour ce ne<br> +laissa pas Lothaire à eulx chascier; ains les enchauça continuelment trois<br> +jours et trois nuis jusques à une rivière qui court de lez Argonne[272] et<br> +moult en y eut d'occis en celle chace. A tant retourna le roy à grant<br> +victoire, et l'empereur Othes s'enfuy à grant confusion; né puis ne fu si<br> +hardi que retournast en France, ains s'accorda au roy et fist paix, en<br> +celle année meisme, en la cité de Rains. Et luy dona le roy en bénéfice le<br> +roiaume Lothaire, contre la volenté Hues-le-Grant et Henry, le duc de<br> +Bourgoingne, et de tous les barons; et ce fu une chose qui trop durement<br> +courouça les barons de France.<br> +<br> + Note 277: <i>Se pourchaça.</i> Se donna du mouvement, se mit en quête. De<br> + même dans <i>Garin Le Loherain</i>, tome 1er, p. 180:<br> + <br> + «Sire, dist-il, entendez envers mi:<br> + <i>Porchasciés</i> s'est Fromons, ce m'est avis;<br> + Il a tant fait que il a feme prins.»<br> +<br> + Note 278: Hugues de Fleury dit: «Usque ad fluvium quod fluit juxta<br> + <i>Ardennam</i> sive <i>Argonnam</i>.»<br> +<br> +[279]En ce temps fu Gautier, doyen de l'abbaïe St-Germain, dessoubs Hues le<br> +duc de France. Après luy fu un autre qui avoit nom Auberis; mais<br> +Hues-le-Grant, qui tendoit à plus grant chose, laissa l'abbaïe qui moult<br> +estoit jà dommagiée et venue à néant, en temporalité et en spiritualité,<br> +par le deffaut de pasteur et de gouverneur. Et le vaillant Galles la prist<br> +après en cure, par la prière du roy Lothaire et le duc Hues meisme qui<br> +moult de biens y fist.<br> +<br> + Note 279: <i>Aimoini continuatio, lib. V, c. 44.</i><br> +<br> +Maladie prist le roy Lothaire au lit; acoucha et trespassa de ce siècle<br> +vieux et plain de jours, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur neuf cent<br> +quatrevins-six. En l'abbaïe St-Remy de Rains fu mis, et fu mors au<br> +trentième an de son règne et gouverna le royaume bien et viguereusement.<br> +<br> +<br> +§.<br> +<br> +<i>Du roy Loys, fils de Lothaire.</i><br> +<br> +<br> +Après le roy Lothaire fu le roy Loys couronné. Jeune estoit d'aage. Luy<br> +régna neuf ans. Mors fu sans hoir en l'an de l'Incarnation neuf cent neuf<br> +vingt et sept. Enseveli fu en l'églyse Saint-Cornille de Compiengne. (De<br> +luy né de ses fais ne parole pas l'istoire, ains s'en taist atant; et pour<br> +ce, nous en convient taire.)<br> +<br> +<br> +§.<br> +<br> +<i>De Charles, frère au roy Lothaire.</i><br> +<br> +<br> +Après le roy Loys vint au royaume Charles, le frère Lothaire, dont<br> +l'istoire a dessus parlé, qui menoit sa vie en privées choses. Recouvrer<br> +cuida la lignée de ses ancesseurs pour ce que son nepveu le roy Loys estoit<br> +mort sans hoir; mais faire ne le pot, pour la force Hues Cappet qui en<br> +celle année meisme se rebella contre luy. Et la raison si estoit pour ce<br> +qu'il[280] avoit espousée la fille Herbert, le conte de Troies. Grant ost<br> +assembla et assist la bonne cité de Laon où Charles et sa femme estoient;<br> +et il issi hors contre luy à tout son ost, et ardi et craventa leur<br> +herberges. Quant le duc vit qu'il ne le porroit ainsi seurmonter, si fist<br> +tant qu'il trait à son accort l'évesque de la cité de Laon qui avoit nom<br> +Asselins et qui du conseil Charles estoit. Une nuit que Charles et sa gent<br> +se dormoient, ouvri les portes de la cité et reçu dedens Hues-le-Grant et<br> +sa gent, pris fu et lié Charles et sa femme et mené en prison en la cité<br> +d'Orléans. L'istoire ne l'appelle pas roy, pour ce qu'il n'avoit oncques<br> +esté couronné.<br> +<br> + Note 280: <i>Pour ce qu'il.</i> Pour ce que Charles avoit épousé, etc.<br> +<br> +Par la force le duc Hues tant demoura en prison en la tour d'Orléans, que<br> +sa femme eut deulx enfans: Loys et Charles, et deulx filles: Ermengart et<br> +Gerberge. Ermengart fu mariée à Aubert, conte de Namur. (Puis que le duc<br> +Hues vit que les hoirs et la lignée le grant Charlemaines fu destruite et<br> +ainsi comme faillie et que il n'eut mais nulluy qui le contredéist,) si se<br> +fist couronner en la cité de Rains.<br> +<br> +<br> +<i>Ci faut la génération du grant empereur et roy Charlemaines.</i><br> +<br> +<br> +<br> +<br> +[281]Cy faut la lignée du grant roy Charlemaines et descent à la lignée et<br> +aux hoirs Hues-le-Grant, que l'en nomme Cappet, qui duc estoit de France au<br> +temps de lors. Mais puis fu elle recouvrée[282] au temps le bon roy<br> +Phelippe-Dieudonné. Car il espousa, tout appenséement pour la lignée<br> +Charles-le-Grant recouvrer[283], la royne Ysabelle, qui fu fille le conte<br> +Baudouin de Henaut. Et cil Baudouin fu descendu de madame Ermangart, qui fu<br> +fille Charles, le conte que le roy Hues Cappet fist tenir en prison à <br> +Orléans, si comme l'istoire a là -dessus compté[284]: dont l'en puet dire<br> +certainement que le vaillant roy Loys, fils le bon roy Phelippe, qui mort<br> +fu à Monpencier au retour d'Avignon, fu du lignage le grant roy<br> +Charlemaines; et fu en lui recouvrée la lignée Charlemaines, et son fils<br> +aussi le saint hom qui fu mort au siège devant Thunes, et cil roy Phelippe,<br> +qui maintenant règne et tous les autres qui de luy descendront, sé la<br> +lignée ne deffaut, dont Diex et messire Saint-Denys la gart[285]!<br> +<br> + Note 281: Ce préambule et le chapitre entier de Hugues Capet sont<br> + omis dans le manuscrit de Charles V, n° 8395.<br> + <br> + Note 282: <i>Puis fu-elle recouvrée.</i> Plus tard, la lignée de<br> + Charlemagne rentra-t-elle en possession de la couronne.<br> + <br> + Note 283: <i>Tout appenséement pour, etc.</i> Précisément dans l'intention<br> + de faire rentrer la couronne dans la famille de Charlemagne.<br> + <br> + Note 284: Le texte suivi par don Brial est, dans cette circonstance,<br> + fautif.<br> + <br> + Note 285: On voit par ces dernières paroles que c'est au roi<br> + Philippe-le-Hardi qu'il faut reporter la plus ancienne traduction de<br> + nos chroniques.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +CI COMMENCENT LES FAIS<br> +DU ROY HUES CAPPET.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +§.<br> +<br> +ANNEE: 995.<br> +<br> +<i>Coment fist guerre à Arnoul, conte de Flandres; et coment à tort fist<br> +dégrader l'archevesque de Rains. Coment le pape escomenia tous ceux qui<br> +l'avoient dégradé; coment il fu remis en son siège, et de la mort le roy<br> +Hues.</i><br> +<br> +(En la nouvelleté que le roy Hues fu couronné, en la manière que vous avez<br> +oï),[286] ne luy voult obéïr Arnoul, le conte de Flandres. Dont le roy<br> +assembla grant ost et ala contre luy, et luy tolly tout Artois et tous les<br> +chasteaux et forteresses qui estoient sur une eaue qui a nom Lys. Lors fu<br> +le conte Arnoul moult dolent pour son dommage et pour la male volenté du<br> +roy. Au duc Richart de Normandie s'en ala et luy pria moult qu'il<br> +pourchassast sa paix vers le roy et vers les barons de France. Et le franc<br> +duc, (qui pas ne prenoit garde à la desloiauté du conte, par cui trayson<br> +meisme son père avoit esté occis), s'en ala au roy à parlement, et fist<br> +tant vers luy que il pardonna au conte son mautalent et luy rendi sa terre.<br> +<br> + Note 286: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19.</i><br> +<br> +[287]En ce temps estoit archevesque de Rains un preudhomme qui avoit nom<br> +Arnoul. Frère avoit esté le roy Lothaire de bast[288]. Moult luy portoit le<br> +roy grant envie, pour ce qu'il estoit du lignage le grant roy Charlemaines,<br> +et le vouloit du tout esteindre et anéantir. Pour luy dégrader fist<br> +assembler un concile en la cité de Rains; et fist semondre Seguin,<br> +l'archevesque de Sens et tous ses évesques. En ce concile fist abatre et<br> +deposer l'archevesque Arnoul par mautalent de son frère Charlon que il<br> +tenoit en prison; et disoit que un bastart ne devoit mie estre en telle<br> +prelacion. En prison le fist mettre avec Charles, son frère, en la cité<br> +d'Orléans. En lieu de luy fist mettre et ordener au siège un moine qui<br> +avoit nom Gerbers. Cil Gerbers estoit grant clers et philosophe et avoit<br> +esté maistre à Robert, le fils le roy Hues; mais à la déjection de Arnoul<br> +et à la promocion de Gerbers ne se voult oncques accorder le vaillant<br> +Seguin, archevesque de Sens; tout l'eust le roy commandé, qui forment les<br> +contraingnoit à ce qu'il s'accordassent à sa volenté: mais les autres<br> +s'accordèrent à ce, qui plus doubtèrent un roy terrien que le souverain roy<br> +des roys. Mais l'archevesque Seguin, qui plus doubtoit Dieu que homme, en<br> +reprist le roy devant tous et le contredist tant comme il peust. De ce fu<br> +le roy si durement courroucé qu'il le fist jeter hors de l'églyse<br> +Nostre-Dame vilainnement. Trois ans demoura Arnoul desgradé. A la parfin fu<br> +ceste chose annonciée à l'apostole, qui moult le porta grief. Tous les<br> +évesques qui avoient Arnoul desgradé escommenia et qui avoient Gerbers<br> +ordené. Et envoia l'abbé Léon à Seguin, l'archevesque de Sens, et luy manda<br> +qu'il assemblast un concile en la cité de Rains et rappelast, sans demeure,<br> +Arnoul et le restablist en son siège. Quant le conseil fu assemblé à Rains,<br> +Seguin, l'archevesque, fist le commandement de l'apostole; et fu l'appelé<br> +Arnoul de prison et restabli en son siège. Et Gerbers, qui bien entendi<br> +qu'il avoit receu contre droit l'archeveschié, s'en repenti moult et<br> +forment disputa contre l'abbé Léon messagier à l'apostole. La disputoison<br> +d'eulx, qui moult est profitable, trouveras escripte ès fais des apostoles<br> +de Rome. Après fu ce Gerbers esleu à l'archeveschié de Ravennes, par<br> +l'empereur Othes et le peuple de la cité. Par plusieurs ans tint<br> +l'archeveschié, jusques à tant que l'apostole mourut; lors requist le<br> +peuple de Rome que il leur fust donné et ainsi fu-il apostole.<br> +<br> + Note 287: <i>Ex Orderici Vitalis ecclesiastica historia, lib. 1.</i><br> + (Voyez Historiens de France, tome X, p. 234.) Le même texte se trouve<br> + dans la continuation d'Aimoin, lib. V, c. 45.<br> + <br> + Note 288: <i>De bast.</i> C'est-à -dire <i>bâtard</i>, quoiqu'en aient cru les<br> + éditeurs du 10ème volume des Historiens de France. Dom Bouquet, comme<br> + on sait, n'a poursuivi son excellent travail que jusqu'au milieu du<br> + 9ème volume. Ses successeurs, moins habiles que lui, sont, jusqu'au<br> + 12ème, doms Haudiquier frères, Housseau, Précieux et Poirier.<br> + <br> +L'an de l'Incarnation de Nostre-Seigneur neuf cens quatre-vins dix-huit<br> +mouru le roy Hues. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys avec les autres<br> +roys. Poi plus d'un an gouverna le roiaume de France[289].<br> +<br> + Note 289: Ces dates sont inexactes. Hugues Capet fu couronné en 987,<br> + et mourut le 24 octobre 996.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +CI COMMENCE L'ISTOIRE<br> +DU BON ROY<br> +ROBERT.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +I.<br> +<br> +ANNEE: 998.<br> +<br> +<i>Coment le roy Robert fu preudhome et bien morigené et bon clerc. Et coment<br> +il fit plusieurs nobles sequences de l'églyse. Après, coment Melun fu livré<br> +par traïson, et coment il fu recouvré par le roy.</i><br> +<br> +<br> +[290]Auprès le roy Hues, gouverna le roïaume son fils, le roy Robert qui,<br> +au temps, son père meisme, avoit esté couronné. Moult fu cil roy débonnaire<br> +et attrempé, et l'un des mieux entechiés de tous les roys et des mieux<br> +morigenés; preudom et loial, et moult aima sainte églyse. Bon cler fu et<br> +merveilleux trouverre de beaux dis en sequences et en respons que l'en<br> +chante en sainte églyse, comme la sequence du Saint-Esperit: <i>Sancti<br> +Spiritûs adsit nobis gracia</i>; et le respons de la vigile de Noël: <i>O Judæa<br> +et Jherusalem!</i> et ce respons des martyrs: <i>O Constancia martirum!</i>[291] et<br> +ce respons de Saint-Père: <i>Cornelius Centurio</i>.<br> +<br> + Note 290: <i>Ex chronicâ regum Francorum.</i> Des fragmens de cette<br> + chronique renfermée dans le manuscrit du roi, fonds de Colbert<br> + n° 1320, ont été données dans le tome X des Historiens de France,<br> + p. 301.<br> + <br> + Note 291: La chronique de St-Bertin s'exprime ainsi: «Ipse habuit<br> + uxorem reginam nomine Constantiam quæ semel rogavit eum ut aliquid in<br> + ejus memoriam faceret. Composuit igitur <i>R. O Constantia martyrum!</i><br> + Quod regina propter vocabulum <i>Constantia</i>, suo nomine credidit esse<br> + factum.»<br> + (Hist. de France, tome X, page 299.)<br> +<br> +Le jour de la feste Saint-Père un jour estoit à Rome: présens estoient<br> +l'apostoile et les cardinaulx. Et le roy s'en ala à l'autel et mist dessus<br> +une escro[292] ou cil respons estoit escript et noté; si l'avoit<br> +nouvellement trouvé. Si cuidèrent tous qu'il eust fait une grant offrande;<br> +et quant il y gardèrent si n'y trouvèrent autre chose. Et tout fust-il<br> +grant cler, si fu il bon roy et vertueusement gouverna le roiaume et mist<br> +soubs pié et plaissa[293] ses rebelles.<br> +<br> + Note 292: <i>Escro.</i> Billet, papier, rollet. La formule la plus commune<br> + des mandats, dans le moyen-âge, commence ainsi: <i>Baillés escroe de<br> + telle somme à , etc.</i><br> + <br> + Note 293: <i>Plaissa.</i> Maltraita.<br> +<br> +[294]En sa nouvelleté avint que tandis comme Bouchart, le conte de Melun,<br> +estoit à sa court, Gautier, un sien chevalier, et sa femme, en cuy garde le<br> +chastel estoit demouré, le livra au conte Hues[295] par grans dons que il<br> +luy donna. Au roy s'en complaint le conte Bouchart, et le roy manda tantost<br> +au conte Hues, que il rendist au conte Bouchart son chastel que il luy<br> +avoit mauvaisement soustrait. Cil qui se fia en la force du chastel pour la<br> +rivière de Saine qui cueurt tout autour, remanda au roy que jà tant comme<br> +il vivroit ne se rendroit né à luy né à autre.<br> +<br> + Note 294: <i>Willelmi Gemet. hist., lib. V, c. 14.</i><br> + <br> + Note 295: Hues, comte de Troyes.<br> +<br> +De ceste response fu le roy moult couroucié. Au duc Richart de Normandie<br> +manda qu'il venist à luy pour telle besoingne, et il y vint moult liement à <br> +grant force de gent. Le chastel assist d'une part et le roy d'autre.<br> +Drecier firent les engins et assaillirent forment et par jour et par nuit.<br> +Si virent ceulx dedens que il ne le pouvoient longuement tenir contre la<br> +force le roy: si orent conseil que il le rendroient sauves leurs vies.<br> +Ainsi ouvrirent les portes et reçurent le roy et le duc dedens. Gautier,<br> +qui le chastel avoit tray, livrèrent; et le roy le fist tantost pendre, luy<br> +et sa femme, et puis rendi le chastel au conte Bouchart. Atant prist le duc<br> +congié de retourner en son pays, et le roy le mercia moult de son secours.<br> +<br> +[296]<i>Incidence.</i>--En celle année, qui fu neuf cent nonante et neuf,<br> +commença Seguin, le vaillant archevesque de Sens, à restorer l'abbaïe<br> +Saint-Pierre-de-Melun et y mist un abbé qui avoit nom Gautier. En ce temps<br> +mouru le vieux Reinart, conte de Sens, qui maint mal avoit fait. Enseveli<br> +fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens. Après luy tint la conté son fils<br> +Fromont. Espousée avoit la fille Régnault, le conte de Rains[297].<br> +<br> + Note 296: <i>Chronicon Hugonis Floriacencis.</i> (Historiens de France,<br> + tome X, f° 220.)<br> + <br> + Note 297: <i>Comte de Rains.</i> Quel pouvoit être ce Regnault, comte de<br> + Reims, mentionné par Hugues de Fleury? C'est la première fois qu'il<br> + est parlé d'un comte laïe de cette ville, et c'est sans doute une<br> + erreur.<br> +<br> +[298]<i>Incidence.</i>--En cel an trespassa Seguin, le honorable archevesque de<br> +Sens, qui fu l'an de l'Incarnation mil. Après sa mort fu l'églyse vaquante<br> +un an. Tout le peuple de la cité requéroit que le archediacre Leuthaire<br> +fust ordené. Cil Leuthaire estoit moult noble home de lignage et noblement<br> +aourné de meurs, mais plusieurs estoient contraires à luy, pour ce qu'il<br> +béoient à la dignité; et meismement le conte Fromont, fils le vieus<br> +Raihart, qui descendu estoit et né de mauvaise racine, contredisoit sa<br> +promocion pour un sien fils qui Brun avoit nom, dont il béoit à faire<br> +archevesque. Mais autrement avint si comme Dieu le volt; car quant tous les<br> +évesques furent assemblés, il jetèrent jus toute paour terrienne, et par la<br> +volenté de l'apostole, ordenèrent l'archediacre Leuthaire.<br> +<br> + Note 298: <i>Hug. Flor. chronicon, anno 1000.</i><br> +<br> +<br> +II.<br> +<br> +ANNEE: 996.<br> +<br> +<i>Du duc Richart de Normandie; coment il ordena son fils Richart duc après<br> +lui, et coment il mouru.</i><br> +<br> +<br> +[299]Le duc Richart de Normandie, lesquieux tesches sont exemple de bonne<br> +vie, estoit jà moult desbrisié. Tant amoit paix que tous ceux que il savoit<br> +en contens, il ramenoit en concorde ou par luy ou par ses messages.<br> +Débonnaire père estoit à toutes gens de religion, au clergié prest aydeur.<br> +Humilité essauçoit et abaissoit orgueil; les povres soustenoit, les veuves<br> +et les orphelins nourrissoit et deffendoit.<br> +<br> + Note 299: <i>Willelm. Gemetic. hist., lib. IV, cap. 19.</i><br> +<br> +Quant il senti qu'il affoibloioit, si appela, une heure, le conte Raoul,<br> +son frère, et luy demanda conseil coment il ordoneroit de sa terre. Cil fu<br> +moult esbahi quant le duc luy parla de telle chose; mais toutefois luy<br> +conseilla qu'il ordenast du commun estat du pays. Ses nobles homs manda, et<br> +fist devant tous venir son fils Richart et parla en telle manière: «Mes<br> +chevaliers et mes compaingnons, je ay esté vostre sire jusques au jour<br> +d'uy; mais puisque Nostre-Seigneur me vuelt à soy appeler, il me convient<br> +de vous partir. Pour ce, vous prie sé vous oncques m'aimastes, que vous<br> +obéissiez à mon fils, et que vous luy soyez loyaux ainsi comme vous avez<br> +tousjours esté vers moy, car vous ne me povez plus avoir à seigneur.» Quant<br> +il eut ainsi parlé en plourant, toute la sale fu remplie de cris et de<br> +gémissemens, et quant ce fu passé si s'accordèrent à sa volenté: l'enfant<br> +Richart reçurent à seigneur et luy firent feauté et hommage, et le duc<br> +acoucha du tout, pour la maladie qui l'engregeoit. De ce siècle trespassa<br> +plain de jours et rendi son esprit, entre les paroles d'oroison.<br> +<br> +(De son fils Richart peut-on moult de bien dire. A son père retraioit en<br> +graces et en vertus et en toutes bonnes tesches; et si ne fait pas moins à <br> +loer du père en victoire et en discipline de chevalerie.) [300]En armes fu<br> +moult esprouvé noblement, et sagement conduisoit ses osts en bataille et<br> +gouvernoit, et tousjours acoustumément avoit victoire de ses ennemis. Et<br> +tout fust-il ainsi abandonné aux choses temporels et au tumulte du siècle,<br> +si estoit-il ferme et entier en la foy crestienne et envers ceux qui Dieu<br> +servoient humbles et dévots; si que plusieurs églyses et abbaïes<br> +mouteplioit en son temps, soubs luy et soubs sa seigneurie.<br> +<br> + Note 300: <i>Id., lib. V, cap. 17.</i><br> +<br> +[301]Un frère avoit le duc Richart qui Guillaume avoit nom; si luy avoit<br> +donné la conté de Hiemes[302], mais il ne volt à luy obéir par aucuns<br> +mauvais amonestemens, et se vouloit soustraire de son hommage. De ce le<br> +chastia le duc aucunes fois par ses messages, mais amander ne se voult. A<br> +la parfin le fist prendre et mettre en prison; touteffois eschappa-il en<br> +derrenier par une corde que un sien chevalier luy pourchaça, et puis se<br> +mist à la fuite. Par jour se reponnoit, qu'il ne fust apperçeu, et par nuit<br> +fuioit tant comme il povoit.<br> +<br> + Note 301: <i>Id., lib. V, cap. 3.</i><br> + <br> + Note 302: <i>Hiemes.</i> C'est le comté d'<i>Hiesmes</i>, ainsi nommé du bourg<br> + d'<i>Exmes</i> ou <i>Hiesmes</i>, à trois ligues d'Argenton. La chronique<br> + latine, dont plusieurs fragmens sont transcrits dans les <i>Historiens<br> + de France</i>, tome X, page 302, porte ici et plus bas: <i>Comitatum<br> + d'Eu</i>. Guillaume de Jumièges écrit d'abord ici: <i>Oximensem<br> + comitatum</i>; et plus bas: <i>Ocensem comitatum</i>. Wace de même distingue<br> + le <i>premier fief de Guillaume</i>,<br> + <br> + A Willealme a <i>Vuismes donné</i>.<br> + (Vers 6123.)<br> + du second, le <i>conté d'Ou</i>.<br> +<br> +Touteffois se pourpensa-il que il assouageroit la débonnaireté de son<br> +frère, et que mieux luy valoit qu'il se meist en sa mercy que requérir la<br> +débonnaireté d'aucun roy ou d'aucun conte qui au derrenier luy vaudroit<br> +petit. En ce propos demoura et s'en ala à son frère qu'il trouva chasçant<br> +en un bois. A ses piés se laissa cheoir et luy requist mercy, en pleurant,<br> +quant il luy eut compté coment il estoit eschappé de prison. Et le duc le<br> +leva de terre, et tantost luy pardonna son mautalent et luy donna la<br> +contée[303], et l'aima puis tousjours comme son frère, et luy donna à femme<br> +Elveline, une noble pucelle, fille d'un haut homme qui avoit nom Turchel.<br> +De celle femme eut trois fils: Robert, qui sa contée tint après luy, et<br> +Guillaume, conte de Soissons, et Hues, qui fu puis évesque de Lisieus.<br> +<br> + Note 303: <i>La contée.</i> Le mot est laissé en blanc. C'est l'<i>Ocensum<br> + comitatum</i> de Guillaume de Jumièges.<br> +<br> +<br> +III.<br> +<br> +ANNEE: 1002.<br> +<br> +<i>Coment Edelred, le roy d'Angleterre, envoia grans gens d'armes en navie<br> +pour destruire Normandie, coment les Normans les mirent tous à mort.</i><br> +<br> +<br> +[304]<i>Incidence.</i>--En ce temps avint que Edelred le roy d'Angleterre qui la<br> +seur du duc avoit espousée assembla grant navie et l'envoia sur le duc<br> +Richart pour soy vengier d'aucuns contens qu'il avoit à luy. En celle<br> +besoingne eslut les meilleurs de tout son règne et leur commanda qu'il<br> +destruisissent toute la Normandie avant eulx sans néant espargnier, fors<br> +que seulement l'églyse Saint-Michiel au Péril-de-Mer, car à si saint lieu<br> +n'à si religieux ne doit nul s'adresser pour mal faire. Et leur commanda<br> +que quant il aroient toute Normandie arse et destruite que il préissent le<br> +duc Richart de Normandie et luy amenassent les mains liées darrière le dos.<br> +Eux se partirent d'Angleterre et arrivèrent en Normandie au rivage de<br> +Saine; de leur nefs issirent et boutèrent le feu ès villes et es hameaux<br> +dessus la marine. Ceste nouvelle vint à Nigel, un prince de Costentin: lors<br> +assembla la chevalerie et les gens de pié du pays; sur les Anglois<br> +coururent et firent d'eulx si grant occision que il n'en demoura que un<br> +tout seul qui aux autres racompta leur meschéance. Cil s'en estoit fuy et<br> +se tenoit loing de la bataille; et quant il vit la dolour et l'occision de<br> +leur gent, si s'en fuy à ceulx qui leur nefs gardoient et leur compta la<br> +mortalité de leur gent; et ceulx s'assemblèrent tous en trois des meilleurs<br> +nefs et des plus fors et se traistrent en un rigort de mer[305] à grant<br> +paour de leur vie, leurs voiles tendirent et s'en fuirent arrière en<br> +Angleterre; et quant le roy Edelred les vit, si leur demanda tantôt le duc<br> +Richart; et il luy respondirent qu'il n'avoient oncques le duc veu, mais il<br> +s'estoient combattus à leur grant malavanture à la gent d'une contrée si<br> +fort et si cruel qu'il avoient tous ses chevaliers occis; et quant le roy<br> +Edelred oï ces nouvelles, il eut grant honte et s'apperçu lors de sa folie.<br> +<br> + Note 304: <i>Willelm. Gemet., lib. V, c. 4.</i><br> + <br> + Note 305: <i>Rigort de mer.</i> Golfe, anse. «<i>In sinum maris</i> ne<br> + conferentes.»<br> +<br> +[306]Bien véoit Geoffroy, le conte de Bretaingne, la valeur du duc Richart<br> +et coment il s'accroissoit tousjours en force et en richesse: si se pensa<br> +que plus fors et plus seur en seroit s'il avoit l'amour et l'alliance de si<br> +grant prince par aucune affinité. Par le conseil de sa gent, issi de<br> +Bretaingne et s'en vint à sa court moult noblement; et le duc le reçut<br> +moult honnorablement et le retint avec luy par aucuns jours; et quant il<br> +vit que le duc l'eut si noblement receu, si demanda en mariage une sienne<br> +sereur qui avoit nom Hadvis. Moult estoit belle et honneste et sage. Et le<br> +duc luy octroïa moult volentiers, par le conseil de sa gent. Là meisme<br> +l'espousa-il à grant solempnité. Après les nopces se parti le conte à grant<br> +dons et retourna en son pays liément. En ceste dame engendra, puis, deux<br> +fils: Huedes et Alains, qui puis furent hoirs de sa terre.<br> +<br> + Note 306: <i>Willelm. Gemet., lib. V, c. 5.</i><br> +<br> +<br> +IV.<br> +<br> +ANNEE: 1011.<br> +<br> +<i>Du descort qui fu entre le duc Richart de Normandie et Huedes, le conte de<br> +Chartres. Et coment le roy Robert les mist en pais.</i><br> +<br> +<br> +[307]En ce temps espousa Huedes, le conte de Chartres, Maheut, une des<br> +sereurs du duc Richart, et luy donna en douaire la moitié du chastel de<br> +Dreux qui siet sur la rivière d'Avre[308]. Si avint que celle dame mouru<br> +sans hoirs. Après sa mort volt le duc reprendre celle terre qu'il luy avoit<br> +donnée en douaire; mais le conte Huedes qui moult estoit malicieux ne luy<br> +voult laissier le chastel de Dreux, et le duc assembla son ost et s'en vint<br> +sur la rivière d'Avre. Là fonda un chastel qui a nom Tillierres[309]; moult<br> +le fist bien garnir et prist la garnison en la terre le conte Thibaut.<br> +Après le livra en la garde le conte Noel de Coustance, et Raoul de<br> +Thoen[310] et Rogier son fils; lors s'en départi et renvoya chascun en son<br> +pays. Et le conte appareilla son ost et appella en son ayde le conte Huedes<br> +du Mans et Galleran, le conte de Meulent; ainsi chevauchèrent toute nuit.<br> +Au matin vindrent leurs coursiers à toutes leurs armes devant le chastel de<br> +Tillières; et quant les barons qui dedens estoient les apperçurent, si<br> +gardèrent les entrées du chastel de leur gent meisme, et puis issirent hors<br> +contre eulx et les desconfirent en bataille en pou d'eures; si que il en y<br> +eut d'occis la plus grant partie; et les autres s'en fuyrent là où il<br> +porent mieux; le conte Huedes et le conte Galleran s'en fuyrent et se<br> +mirent au chastel de Dreux; mais le cheval sur quoy le conte Huedes estoit<br> +chay mors; et le conte s'en fui tout à pie jusques à un parc de brebis et<br> +despouilla le hautbert de son dos et le couvri en un champ, au royon[311]<br> +d'une charrue: et puis vesti le mantel d'un bergier et portoit les cloies<br> +du parc, d'un lieu en autre, sor ses épaules pour soy plus desguyser, qu'il<br> +ne fust apperçu de ses ennemis; et disoit aux Normans qui enchausceoient<br> +les fuyans que il se hastassent, car cil n'estoient pas loing d'eulx. Quant<br> +il furent oultrepassé, il prist un bergier pour soy conduire parmy les<br> +bois. Au tiers jour vint au Mans à quelques paines, les piés et les jambes<br> +escorchiés d'espines et des chardons.<br> +<br> + Note 307: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 10.</i><br> + <br> + Note 308: Notre traducteur n'est pas exact ici; Guillaume de Jumièges<br> + ne dit pas que Dreux fût situé sur la rivière d'<i>Avre</i>, mais que le<br> + duc de Normandie donna, avec la moitié du château de Dreux les<br> + terrains qui touchoient au fleuve d'Avre. «Cui dux medietatem<br> + Dorcasini castri dedit dotis nomine, cum terrâ super Arvæ fluvium<br> + adjacente.» L'Arve se jette dans l'Eure, à une lieue au-dessous de<br> + Dreux, et il s'agit ici sans doute des terrains renfermés entre<br> + l'Eure et l'Avre; peut-être tout l'ancien Thimerais.<br> + <br> + Note 309: <i>Tilliers</i> ou <i>Tillières</i>, situé sur la rivière d'Avre, à <br> + une lieue de Verneuil.<br> + <br> + Note 310: <i>Thoen</i> ou <i>Tony</i>, nom d'une famille ancienne dont le fief<br> + seigneurial étoit <i>Tony</i>, près de Gaillon.<br> + <br> + Note 311: <i>Au royon.</i> Au sillon. «Sub telluris sulco.»<br> + <br> +[312]Quant le duc Richart vit que le conte Huedes estoit si esmeu contre<br> +luy, et monté en telle forcennerie que il s'efforçoit en toutes manières de<br> +luy tollir terre, si envoya ses messages à deux roys païens pour querre<br> +secours: à Olau le roy de Noronce[313] et Lacman le roy de Souabe. Les roys<br> +reçurent volentiers les messages et leur donnèrent beaux dons, et mandèrent<br> +au duc par eulx meismes qu'il vendroient prochainement à grant gent, si<br> +comme il firent: car il arrivèrent en Bretatngne à grant navie; et les<br> +barons s'assemblèrent de toutes pars et cuidèrent les païens surprendre et<br> +despourveus; mais ceulx qui bien seurent leur venue si s'appensèrent d'une<br> +nouvelle malice; si firent fosses parfondes et larges par dessoubs et<br> +estroites par dessus, parmy les champs où les Bretons devoient venir; et<br> +ceulx qui vindrent isnellement sur eulx que il cuidoient avoir surpris<br> +chéyrent en ces fosses et tant en y eut d'occis que pou en eschappa de<br> +celle bataille. Et les païens passèrent plus avant et assistrent la cité de<br> +Dol et la pristrent et ardirent; et occirent Salemon, avoué[314] du lieu.<br> +<br> + Note 312: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 11.</i><br> + <br> + Note 313: <i>Noronce.</i> «Olaum scilicet Noricorum (rex).» Olaüs, roi de<br> + Norwège.<br> + <br> + Note 314: <i>Avoué.</i> Gouverneur, commandant.<br> +<br> +Après ceste destruccion se retrairent en leurs nefs et singlèrent tant<br> +qu'il vinrent là endroit où la rivière de Saine chiet en la mer. Contre<br> +mont nagièrent jusques à Rouen et le duc Richart les reçut liément.<br> +<br> +[315]De la persécucion que les païens eurent faite en Bretaingae fu le roy<br> +Robert moult couroucié; et quant il fu certain que le duc Richart les avoit<br> +mandés pour destruire le conte Huedes de Chartres si se doubta moult que il<br> +ne s'espandissent par France. Tous ses barons manda à Coldres, et si manda<br> +aussi le duc Richart et Huedes le conte de Chartres. La cause de la<br> +discencion entendi et fist tant qu'il s'accordèrent à paix, en telle<br> +manière que le conte Huedes rendroit le chastel de Dreux et le duc aroit la<br> +terre qui siet sor la rivière d'Avre; et que le chastel de Tillières<br> +demourroit en ce point en la main le duc et de ses hoirs. Ainsi fu faite la<br> +paix. Et le duc s'en retourna lié et joyeux à ses deus roys. Largement les<br> +soudoia, si retournèrent en leur pays, tout appareilliés de retourner à son<br> +mandement. Mais ains que Olau, le roy de Noronce, s'en retournast,<br> +guerpi-il la fausse créance des ydoles, il et une partie de sa gent, par la<br> +prédication Robert, l'archevesque de Rouen, et fu baptisié par la main<br> +d'iceluy Robert, et retourna en son pays moult lié pour la foi crestienne<br> +qu'il avoit receu; puis la garda moult fermement tousjours. De sa gent<br> +meisme fa puis traïs et martirié pour sa foy, et resplandist encore par<br> +vertus et par miracles au pays de celle gent. (Et garissent les gens du<br> +païs de vilaines maladies quant il le requièrent. Et est un autel fondé en<br> +l'onnor de luy en l'églyse des Frères meneurs de Paris)[316].<br> +<br> + Note 315: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 12.</i><br> +<br> + Note 316: Cette parenthèse, qui n'est pas traduite du latin, se<br> + trouve dans un petit nombre de manuscrits. L'église des<br> + Frères-Mineurs ou Cordeliers a été détruite vers 1792; elle étoit<br> + placée tout prés de l'école actuelle de Médecine.<br> +<br> +<br> +V.<br> +<br> +ANNEE: 1026.<br> +<br> +<i>Coment le duc Richart prist à femme la fille le conte Geofroi de<br> +Bretaingne, et eut trois fils de cette dame; et coment Richart, son fils,<br> +fu duc après luy.</i><br> +<br> +<br> +[317]Le duc, qui encore n'avoit esté espousé, desiroit moult avoir hoir<br> +pour sa terre tenir. Au conte Geofroy de Bretaingne demanda une sienne<br> +fille; Judith avoit nom; moult estoit belle dame et bien morigénée; et le<br> +conte, qui moult en fu lié, luy amena jusques au mont Saint-Michiel. De<br> +celle dame eut puis trois fils: Richart, Robert et Guillaume. Cil Guillaume<br> +fu puis moine à Fescamp. Et si eut trois filles: la première eut nom Alis;<br> +celle espousa Renaus, le conte de Bourgoingne, et en eut deux fils: Guy et<br> +Guillaume. Et l'autre eut Baudouyn, le conte de Flandres. Et la tierce<br> +mouru pucelle. Ce conte Geofroy de Bretaingne vint en ce temps à Rome en<br> +pélerinage: toute sa terre et ses deux fils, Huedes et Alain, laissa en la<br> +garde le duc Richart. Mort fu si comme il s'en retournoit.<br> +<br> + Note 317: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 13.</i><br> + <br> +[318]En ce temps espousa le conte Renaus de Bourgogne[319], une fille du<br> +duc qui eut nom Adeline. Long-temps après avint que le conte Huedes de<br> +Chaalons prist par trayson Josselin et le conte Renaus et Berart. Le duc<br> +Richart, qui ce seut, manda au conte Huedes qu'il délivrast son gendre pour<br> +l'amour de luy; mais cil ne le voult faire, ains commanda moult<br> +orgueilleusement qu'il fust plus estroitement gardé que devant. Ces paroles<br> +furent rapportées au duc. Tantost manda à son fils Richart qu'il<br> +appareillast grant ost et entrast en la terre le conte de Chaalons pour<br> +venchier[320] ceste honte. Cil le fist ainsi et assist le chastel de<br> +Milmande[321], ceulx du chastel se tindrent et ceulx du dehors assaillirent<br> +si fort qu'il prinstrent le chastel et ardirent femmes et enfans, et<br> +quanqu'il avoit dedens: puis s'en alèrent à Chaalons et dégastèrent devant<br> +eux la terre le conte Huon; et quant il vit qu'il ne pouroit durer, il<br> +meisme prist une sele chevaleresse[322] et vint devant Richart l'enfant en<br> +priarit mercy humblement de son mesfait. Lors rendi le conte Renaut et<br> +donna bons ostages qu'il iroit à Rouen au duc Richart pour faire l'amende à <br> +sa volenté. Ainsi retourna l'enfant Richart au duc son père.<br> +<br> + Note 318: <i>Id.--id., c. 16.</i><br> + <br> + Note 319: <i>Renaus de Bourgogne.</i> «Rainaldus trans Saona fluvium<br> + Burgundionum comes.»<br> + <br> + Note 320: <i>Venchier.</i> Venger. Nous gardons encore le mot revanche.<br> + <br> + Note 321: <i>Milmande.</i> Wace écrit <i>Mismande</i>, et Guillaume de Jumièges<br> + <i>Milinandum</i> ou <i>Milbiandum</i>. On n'a pas bien reconnu ce lieu, jusqu'à <br> + présent.»<br> + <br> + Note 322: <i>Une sele chevaleresse.</i> Une selle de cheval. «Equestrem<br> + sellam ferens humeris.»<br> +<br> +[323]Au duc Richart, où tant avoit de graces et de bien, approchoit le<br> +terme de sa fin. Quant il senti que sa maladie luy croissoit, il manda<br> +Robert, l'archevesque de Rouen, et tous les nobles hommes de Normandie; et<br> +leur dist qu'il ne povoit pas vivre longuement. Lors commencèrent tous à <br> +plourer. Au derrenier appela son fils Richart et le fist duc de Normandie,<br> +par le conseil de ses barons. A son fils Robert donna la conté d'Eu[324],<br> +en telle manière qu'il en fist hommage à son fils Richart, comme à son lige<br> +seigneur: et quant il eut ordené de son testament et d'autres besoingnes<br> +temporels, si trespassa de ce siècle, en l'au de l'Incarnacion mil<br> +vingt-six ans.<br> +<br> + Note 323: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 17.</i><br> +<br> + Note 324: <i>D'Eu</i> ou mieux d'<i>Hiesmes</i>. «Robertum comitatûs <i>Oximensi</i><br> + præfecit.»<br> +<br> +<br> +VI.<br> +<br> +ANNEE: 1026.<br> +<br> +<i>Coment les Bourguignons ne vouldrent recevoir à seigneur le roy Robert, et<br> +coment par force d'armes il les soubmist. Coment il ferma le chastel de<br> +Montfort et d'Espernon; et coment Thibaut File-estoupe ferma le chastel de<br> +Montlhery.</i><br> +<br> +<br> +[325]En ce temps mouru Henry, le duc de Bourgoingne. Toute sa terre laissa<br> +au roy Robert, mais les Bourguignons ne le vouldrent pas recevoir à <br> +seigneur; ains reçurent le conte de Nevers, qui avoit nom Landry, en la<br> +cité d'Aucère, ainsi comme avoué contre le roy. Et le roy appela en son<br> +aide Richart, le duc de Normandie, qui à luy vint à grant ost. Son ost<br> +assembla d'autre part et assist la cité d'Aucère longuement; et tant i<br> +séist que ceulx dedens luy rendirent par force la cité et la contrée et<br> +Landry à sa volenté. Après mist le siège devant le chastel d'Avalon, et si<br> +longuement y séist qu'il affama le chastel; et convint que ceulx dedens luy<br> +rendissent la forteresse, et qu'il fussent obéissans à sa volenté. Atant<br> +retourna en France et le duc en Normandie.<br> +<br> + Note 325: <i>Chronicon Hugonis Floriacensis, anno 1002.</i><br> + <br> +[326]En ce temps mouru Fromont, le conte de Sens. Après fu quens son fils<br> +Renart, le plus desloiaux de tous les desloiaux. Si grant persécucion fist<br> +aux églyses, que si grant ne fu oïe puis le temps des païens. Pour ce grief<br> +que les églyses souffroient, l'archevesque Leuthaire estoit en si grant<br> +angoisse de cuer qu'il ne savoit qu'il péust devenir. Mais touteffois<br> +estoit-il en oroisons et en vigiles et prioit la divine pitié que elle luy<br> +envoiast secours. Dedens la cité estoit le conte Renart aiant garnison de<br> +sa gent et la tenoit à force contre le roy et contre l'archevesque. Mais<br> +touteffois la prist l'archevesque par le conseil Renaut l'évesque de Paris<br> +et tantost la livra au roy Robert. Le conte Renart eschappa et s'enfui tout<br> +nu. Fromont, son fils[327], et les autres chevaliers de la garnison<br> +s'enfuyrent en la tour et la tindrent tant comme il porent contre le roy,<br> +et le roy la fist assaillir par meisme jour. En la parfin la prist, et<br> +prist tous ceulx qui dedens estoient. Fromont, le fils le conte Renart,<br> +envoïa en prison à Orléans, et là mourut.<br> +<br> + Note 326: <i>Id.--id., anno 1005.</i><br> + <br> + Note 327: <i>Son fils.</i> Le latin dit: <i>Son frère</i>.<br> +<br> +[328]En ce temps fu faite banie de la seigneurie de Saint-Denis.[329]Cil<br> +roy Robert ferma le chastel de Montfort et d'Esparnon. Une dame de Nogent<br> +eut espousée; de celle eut deulx fils, Simon et Amaury, et cil Simon fu père<br> +Amaury de Montfort et Berte la contesse d'Anjou; et cil Amaury fu père<br> +Simon le conte de Montfort et la contesse de Meullent. Et madame la<br> +contesse d'Anjou eut un fils qui eut nom Fouques, conte fu d'Anjou et puis<br> +roy de Jhérusalem. Cil Fouques fu père Baudouin et Amaury, qui ambedeulx<br> +furent roys de Jhérusalem l'un après l'autre. Et de cestui Fouques issi<br> +aussi Geffroy, le conte d'Anjou, et la femme Thierry, le conte de Flandres.<br> +Et cil Geffroy fu père le roy Henry d'Angleterre. Et sa suer, la contesse<br> +de Flandres, eut deux fils: Philippe, le conte de Flandres, et Mathieu, le<br> +conte de Bouloingne, et une dame qui fu femme Hues d'Oisy.<br> +<br> + Note 328 Par <i>banie</i>, je crois qu'il faut entendre suppression,<br> + extinction de la souveraineté qu'affectoient encore, en certains cas,<br> + les rois de France et les seigneurs voisins de l'abbaye de<br> + Saint-Denis. Le continuateur d'Aimoin, qui semble avoir ici copié le<br> + texte original de notre traduction, pourroit faire soupçonner d'une<br> + légère infidélité cette dernière. Il porte: «In tempore regis Roberti<br> + <i>Bema</i> fuit de dominio Sancti-Germani.» Mais qu'est-ce que <i>Bema</i>?<br> + <br> + Note 329: Le tome X des Historiens de France n'a pas donné le texte<br> + latin des passages suivans ni ces passages eux-mêmes. La raison qu'en<br> + donnent les éditeurs est que les faits n'appartenoient plus au règne<br> + de Robert. (Voy. pour le latin la continuation d'Aimoin, lib. V,<br> + c. 46.) Au reste, le texte latin du continuateur d'Aimoin et du<br> + chroniqueur anonyme a sans doute été tronqué dans cet endroit. Ce<br> + doit être un seigneur nommé Amaury, qui, <i>au temps du roi Robert</i>,<br> + auroit fortifié <i>Montfort</i>, auroit épousé une dame de Nogent, etc.<br> +<br> +Au temps le roy Robert, ferma le chastel de Montlhery un sien forestier qui<br> +avoit nom Thibaut File-estoupe. Cil eut un fils qui avoit nom Guy. Cil Guy<br> +espousa la dame de La Ferté et de Gomez. De cette dame eut deux fils: Mille<br> +de Bray et Guy le Rouge, et cinc dames, la contesse de Reiteste et<br> +Bonnevoisine de Pons: Elysabel, femme de Jocelin de Courtenay, et la dame<br> +de Puisat et la dame de Saint-Valery.<br> +<br> +Cil Mille de Bray engendra Guy Troussel (qui puis s'en a fui d'Antioche et<br> +laissa en la cité le bonne chevalerie assiégée des Sarrasins), et si<br> +engendra Thibaut La Bouffe et Millon, que Thibaut de Creci estrangla en<br> +trayson, et Renaut, l'évesque de Troies, et la mère Simon de Broies, et la<br> +mère Simon de Dampierre, et la mère Hues de Plancy, et la mère Mille Crecy,<br> +et la mère Salon, le visconte de Sens; et Guy engendra Hugues de Crecy, et<br> +Biotte, la mère le visconte de Gastinois, et la mère Ymbert de Beaujeu, et<br> +la femme Anseau de Gallande et Biétris, contesse de Pierrefons.<br> +<br> +Au temps le roy Robert, fonda le chastel de Courtenay, Haston, le fils d'un<br> +gastelier du chastel Renart, chevalier fu par son sens et par son<br> +avoir[330]. Une grant dame espousa dont il engendra Jocelin de Courtenay,<br> +et cil Jocelin espousa la fille le conte Gieffroy-Foirole. De celle dame<br> +eut deulx fils[331] Guy et Renart, le conte de Joingny. Icil Jocelin, après<br> +la mort de celle première dame, espousa Ysabelle, la fille Millon de<br> +Montlhery. En celle engendra Millon de Courtenay, et Jocelin, le conte<br> +d'Edesse, et Gieffroy Capalu. Cil Mille de Courtenay engendra trois fils de<br> +la sereur le conte de Nevers: Guillaume, Jocelin et Renaut. Cil Renaut<br> +engendra la femme Pierre, le frère le roy et la femme Avalon de Selgny.<br> +<br> + Note 330: <i>Gastelier.</i> Pâtissier. Le latin se contente d'ajouter:<br> + <i>Militari honore se fecit sublimari.</i><br> + <br> + Note 331: Ici notre traducteur passe un degré: «Filiam comitis<br> + Gaufridi FÅ“rolem ex quâ genuit unam filiam quæ duos filios habuit.»<br> + <br> +<br> +VII.<br> +<br> +ANNEE: 1026.<br> +<br> +<i>Coment le roy Robert donna plusieurs dons et privilèges et franchises à <br> +l'abbaïe de Saint-Denis. Après coment il trespassa.</i><br> +<br> +<br> +[332]De ce roy Robert peut l'en moult de bien dire. Grant amour, grant<br> +affeccion avoit à sainte églyse et à tous les sains de paradis,<br> +[333]meismement aux glorieux martirs Saint-Denys et à ses compaingnons que<br> +il tenoit à patrons et à deffendeurs du roïaume, si comme il pert aux<br> +chartres de ses dons et des franchises qu'il donna à l'églyse, si comme<br> +nous dirons ci-après. A un corps saint qui léans gist, et a nom saint<br> +Ypolite, avoit merveilleusement grant dévocion et grant amour. Jà n'éust si<br> +grant besoing pour quoy il fust au pays qu'il ne venist à sa feste, qui est<br> +au mois d'aoust, deulx jours devant l'assompcion Nostre-Daine. Pour ce que<br> +la feste fust encore plus solempnel, pour la présence de si grant homme,<br> +estoit en my le couvent, et tenoit cuer avec le chantre tout revestu d'une<br> +riche chappe de pourpre que il avoit fait faire pour soy proprement; et<br> +tenoit en sa main le royal ceptre, et alloit par my le cuer de renc en<br> +renc, chantant et exortant son couvent à chanter comme cil qui ardemment<br> +amoit Dieu et sainte églyse. Si s'esjoïssoit avec les esjoïssans et<br> +chantoit avec les chantans et par grant melodie de voyes faisoit prières<br> +aux oreilles du souverain juge, de cuer et de bouche, et ainsi estoit<br> +adés[334], jusques à tant que la messe estoit chantée.<br> +<br> + Note 332 Cette phrase se retrouve dans toutes les chroniques<br> + anciennes.<br> + <br> + Note 333: A compter de là , notre traducteur suit, non pas les<br> + paroles, mais le sens du <i>Liber de reliquiis ecclesiæ<br> + Sancti-Dionysii</i>, publié par Duchesne, tome IV, p. 146. Le passage<br> + auquel se rapporte notre traduction est transcrit dans le tome X des<br> + Historiens de France, p. 380.<br> + <br> + Note 334: <i>Adés.</i> Toujours.<br> +<br> +Maintes belles chartres donna à l'églyse; la première, si fu que il<br> +l'affranchi de maintes mauvaises coustumes, que ses sergens alevoient en la<br> +ville et dehors[335]. Et si donna sa court et son palais que les autres<br> +roys avoient tousjours eus léans, et y venoient tenir leur court aux festes<br> +solempnels, comme à Noël et à l'Epiphanie et à Pasques et à la Pentecouste;<br> +et de ce les franchi si que nuls roys ne puet né ne doit jamais i tenir<br> +court, pour ce que le couvent soit en paix et qu'il puisse mieux entendre à <br> +Dieu, faire prier pour le roy et pour l'estat du royaume; [336]et voult que<br> +l'églyse fust absoulte du grief de tous ses voisins et meismement de<br> +Bouchart à la Barbe qui lors tenoit un chastel en fié de l'églyse en une<br> +île de Saine, de par sa femme, et sa femme d'un sien mary qu'elle eut eu<br> +devant, qui avoit nom Hues Basset. Moult genoit cil Bouchart l'églyse et<br> +ses hommes. Au roy s'en complaint l'abbé Vivien, qui l'églyse gouvernoit<br> +pour le temps de lors. Amonesté fu que il se cessast de ces griefs; et pour<br> +ce que cesser ne se volt, le roy, par le conseil de ses palatins[337],<br> +commanda que le chastel feust abatu; et pour ce que le roy savoit bien que<br> +cil Bouchart estoit esmeu contre l'églyse, il ordonna pour bien de paix,<br> +par la volenté de l'abbé et du couvent, et permist qu'il fermast une<br> +forteresse à trois miles de Saint-Denis[338] qu'il appelent Montmorency de<br> +lez la fontaine Saint-Walery; par tel condicion que cil Bouchart et tous<br> +ceux qui, après luy, seroient seigneur de celle forteresse, feroient<br> +hommage à l'églyse du fié qu'il tenoit de par sa femme en la devant dite<br> +isle, et au chastel de l'églyse et aux autres lieux. Et, avec tout ce, fu<br> +adjousté que les fiévés[339] qui demourroient à Montmorency se metroient en<br> +ostage en la court l'abbé deux fois en l'an: à Pasques et à la feste<br> +St-Denys; né en nulle manière ne requerroient congié d'issir hors de laens<br> +jusques à tant qu'il eussent respondu et rendu raison des choses de<br> +l'églyse qui avoient esté soustraites, aménuisiées ou prises par Bouchart<br> +ou par ses hommes, et qu'il auroient faite plenière satisfacion, selon<br> +droit, au martir saint Denys de toutes ces choses, à la volenté de l'abbé<br> +et du couvent. Et quiconque seroit trouvé en meffait vers l'églyse, et<br> +s'enfuyroit après pour garantie à Montmorency, dedens les quarante jours<br> +que Bouchart ou ceus qui après luy seront, seroit amonesté de par l'abbé<br> +pour la justice de ce fait, il en ainenra le maufaiteur par devant l'abbé,<br> +en sa court, pour justicier, par devant luy. Et se le maufaiteur ne se<br> +veult ottroier aux condicions nommées, Bouchart ou ses successeurs le<br> +boutera hors de toute sa seigneurie et le doivent avoir comme ennemy de<br> +l'églyse jusques à tant qu'il s'abandonnera à justice de l'abbé. Toutes ces<br> +condicions jura Bouchart pour luy et pour tous ceulx qui après luy<br> +vendroient, en la présence du roy et des barons.<br> +<br> + Note 335: Voyez la charte dont il s'agit, Hist. de France, tome X,<br> + p. 581.<br> + <br> + Note 336: <i>Ex chronicâ anonymâ.</i> Voyez Histor. de France, tome X<br> + p. 303. Voyez aussi pour les détails l'autre charte de Robert,<br> + reproduite dans le même volume, p. 593.<br> + <br> + Note 337: Plusieurs manuscrits ont au lieu de ces derniers mots: <i>De<br> + son plaisir</i>.<br> + <br> + Note 338: <i>De Saint-Denis.</i> La charte dit: «Tribus leugis a castello<br> + Sancti-Dionysii.» Ce château étoit Montjoie, et ce que l'on ignore<br> + communément, c'est que ce château de Montjoie a été l'occasion du cri<br> + de guerre de nos vieux rois de France: <i>Montjoie Saint-Denis!</i><br> + <br> + Note 339: <i>Les fiévés.</i> Ceux qui relevoient du fief.<br> +<br> +Après, conferma la chartre du roy Dagobert, fondeur de l'églyse, qui<br> +commence au dessoubs de Mont-martre, au lieu proprement où le martir fu<br> +décolé, et dure jusques à la voie commune qui mène à Louvres, que quanques<br> +est contenu dedens celle enceinte est au pouvoir et au droit de l'églyse en<br> +toutes justices et en tous cas, soit en voies communes et privées. Maintes<br> +autres belles chartres donna à l'églyse qui ne sont pas cy nommées.<br> +<br> +De ce siècle trespassa ce glorieux roy, en l'an de l'Incarnacion mil et<br> +trente et un; et fu ensépulturé au cimetière des roys, c'est l'églyse<br> +Saint-Denys qu'il avoit tant amée et honorée.<br> +<br> +[340]<i>Incidence.</i>--Par l'enticement des fils au deable, commença contens<br> +entre le jeune duc Richart et son frère Robert, qui, pour luy grever, se<br> +mist au chastel de Falaise. Et le duc assembla son ost et assist le<br> +chastel, longuement y fist assaillir; mais à la parfin firent-il paix<br> +ensemble, et revint le conte Robert à sa subjeccion. A tant se despartirent<br> +en bonne paix, et le duc Richart desparti son ost et retourna à Rouen, et<br> +assez tost après mourut-il et plusieurs autres de sa gent, et cuida l'en,<br> +certainement, que il fussent empoisonnés. Un petit fils eut qui avoit nom<br> +Nicolas; à lettres fu mis en enfance, et fu puis moine de Saint-Oen de<br> +Rouen et gouverna l'abbaïe glorieusement plus de cinquante ans après la<br> +mort l'abbé Herfast.<br> +<br> + Note 340: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 2.</i><br> +<br> +[341]La duchée tint après le duc Robert. Jà soit ce qu'il fust fier et<br> +couragieux vers les rebelles et vers ses ennemis, si estoit-il doulx et<br> +humble vers l'églyse et vers ses ministres.<br> +<br> + Note 341: <i>Id.--id., c. 3.</i><br> + <br> + <br> +<i>Ci fine l'istoire du bon roy Robert</i><br> +<br> +<br> +<br> +<br> +CI COMMENCENT LES GESTES<br> +DU ROY HENRI.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +I.<br> +<br> +ANNEE: 1031.<br> +<br> +<i>Coment la royne Constance voult déshireter Henri, son ainsné fils, du<br> +roïaume, et voult faire roy de Robert, son mainsné fils. Et coment le roy<br> +Henri humelia l'orgueil de sa mère et de tous les traitres.</i><br> +<br> +<br> +[342]Des hoirs Robert, roy de France, estoit l'ainsné Henri. La royne<br> +Constance, qui pas ne l'amoit comme mère ains le haioit comme marastre,<br> +s'efforçoit en toutes manières de luy deshireter de la couronne, et de<br> +couronner en lieu de luy Robert, son frère, duc de Bourgoingne. Pour ce,<br> +s'enfui-il au duc Robert de Normandie, et luy requist, par la foy que il<br> +luy devoit, que il fust en s'aide, envers sa mère, qui deshireter le<br> +vouloit. Et le duc le reçut moult honorablement et luy donna de beaux dons;<br> +et pou de temps après, luy donna armes et chevaux et l'envoia à son oncle<br> +Mangier, le conte de Corbueil, et luy manda que il commençast et<br> +contrainsist tous ceulx de son païs qu'il verroit qui seraient rebelles à <br> +venir à l'hommage de Henri, leur seigneur. Il meisme mist bonne garnison de<br> +chevaliers par tous les chasteaux de France qui près de luy estoient; et<br> +ceulx qui à l'hommage le roy ne voloient venir, contrainst et humilia si<br> +que par force les y convint venir pour faire sa volenté.<br> +<br> + Note 342: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 7.</i><br> +<br> +(Ainsi parolent une manière de croniques; et si, n'est-ce pas chose<br> +contraire à ce que un autre dit, qui ainsi parole: Que)[343] la royne<br> +Constance eut du roy Robert trois fils et une fille. Le ainsné fu cil<br> +Henri, le second Robert et le tiers Hues, qui fu puis évesque d'Aucère; et<br> +la fille eut nom Adelinde, qui fu puis femme Regnault, le conte de Nevers.<br> +(Et puis si dient, en continuant la matière)[344], après que le roy Robert<br> +fu mort, que la royne Constance prist et saisi grant partie du royaume,<br> +comme Senlis, Sens et le chastel de Béthizy et de Melun, le Puisat[345],<br> +Dammartin, Poissy et mains autres chasteaux et cités. Et tant avoit jà fait<br> +qu'elle avoit à elle alié maint baron de France et de Bourgoingne qui<br> +avoient laissié et adossé le roy Henri, leur droit seigneur; et<br> +espéciaument Huedes, le conte de Champaingne, à qui elle avoit donné une<br> +partie de la cité de Sens; si béoit en toutes manières à faire couronner<br> +son mainsné fils, Robert, le duc de Bourgoingne. Et le roy Henri, qui<br> +estoit chevalereux, vit que sa mère le vouloit ainsi deshireter, que par<br> +elle, que par ses aides. Si assembla son ost et fist tant que par ses armes<br> +et par sens, il abati l'orgueil de sa mère, et seurmonta tous et humilia<br> +ceulx qui estoient contre luy. Et la première de ses batailles si fu contre<br> +su mère, et fu le chastel de Poissy le premier qu'il recouvra. Après assist<br> +le Puisat, et puis Meaux, et puis Melun et tous les autres aussi. Et quant<br> +la mère vit la force et la vigueur de luy, si luy fu tart que elle se fust<br> +accordée: à luy fist si bonne paix qui tant comme elle vesqui puis luy<br> +porta foy et loïauté. Tantost après courut le roy sur Huedes, conte de<br> +Champaingne, et luy tolli le chastel de Gournay et la moitié de Sens, que<br> +sa mère luy avoit donnée, et le renvoïa arrière en sa seigneurie. Et après<br> +courut sus Baudouyn, conte de Flandres[346], et assist longuement aucuns de<br> +ses plus fors chasteaux; et à la parfin les prist-il et les abatti.<br> +<br> + Note 343: Cette seconde chronique est entrée dans la continuation<br> + d'Aimoin et dans le texte d'Hugues de Fleury. Voyez <i>Aimoni, lib. V,<br> + c. 47</i>.<br> + <br> + Note 344: <i>Hug. Floriac. chronicon, anno 1031.</i> (Voyez Historiens de<br> + France, tome XI, p. 158.)<br> + <br> + Note 345: <i>Le Puisat.</i> Latinè: <i>Pateolum</i>. Le <i>Puiset</i>, entre Étampes<br> + et Orléans.<br> + <br> + Note 346: Le texte d'Hugues de Fleury est ici mal rendu. Celui-ci dit<br> + que le roi, de concert avec le marquis de Flandres Baudouin, renversa<br> + Merville, château de Hugues Bardoul, et qu'après un siège de deux<br> + ans, il entra dans le château de <i>Petuera</i>. «Post hæc verò, cum<br> + <i>marchione</i> Flandrensium Balduino, Hugonis Bardulfi castellum<br> + Merisvillam evertit; et Petueram castrum, biennali obsidione<br> + conclusum, suam redegit in potestatem.»<br> +<br> +[347]En ce temps avint que Huedes, le conte de Champaingne, dont nous avons<br> +parlé, assembla grant ost et grant orgueil contre les Allemans et les<br> +Lorrains. Bataille y eut grant et périlleuse. En la parfin fu-il desconfi<br> +et fu occis en fuyant devant la cité de Troies. Deux fils avoit: Thibaut,<br> +Estienne. Thibaut, l'ainsné, eut Chartres et Tours, et son frère Troies et<br> +Meaux.<br> +<br> + Note 347: <i>Hug. Flor., anno 1037.</i><br> + <br> +Assez tost après commencèrent cil deux frères à mouvoir guerre contre le<br> +roy Henri, et le roy se combati premier contre Estienne, le mainsné, et le<br> +desconfi et chaça assez légièrement, et prist, en celle bataille, le conte<br> +Raoul. Après vainqui Galleran de Meulant[348] et saisi toute sa terre.<br> +Après ces choses, le roy esmeut Geffroy, le conte d'Anjou, à guerroier<br> +contre Thibaut, l'ainsné des fils le conte Huedes de Champaingne. La cité<br> +de Tours assist, par l'assentement le roy; et le conte Thibaut vint là à <br> +tout son povoir; et le conte Geffroy ala contre luy à grant force, et se<br> +combati à luy et le prist à la parfin, et sept cent soixante chevaliers; et<br> +assez tost après prist la cité de Tours.<br> +<br> + Note 348: <i>Meulant. Medandicum</i> ou <i>Meldanticum</i>.<br> +<br> +En ce temps fonda le roy Henri l'églyse de Saint-Martin-des-Champs de lez<br> +Paris: et Geffroy, le conte d'Anjou, en fonda une autre[349] de la<br> +Sainte-Trinité au chastel de Vendosme.<br> +<br> + Note 349: <i>Une autre.</i> Hugues de Fleury dit: <i>CÅ“nobium</i>.<br> +<br> +<br> +II.<br> +<br> +ANNEES: 1031/1035.<br> +<br> +<i>Coment le duc Robert de Normandie ala au saint voïage d'outremer, et<br> +coment il mouru au retourner.</i><br> +<br> +<br> +(Robert, le duc de Normandie, dont l'istoire a dessus parlé, homme plain de<br> +bonnes graces et de toutes bonnes meurs, ne forlignoit pas de la lignée<br> +dont il estoit descendu, ainsi s'efforçoit plus et plus d'ensuivre les<br> +nobles fais de ses ancesseurs; moult estoit renommé par victoires et par<br> +Å“uvres de miséricorde. Mais pour ce que n'est pas notre entencion de<br> +retraire les fais des Normans, fors par incidences et là où elles<br> +s'afferront, ne voulons-nous pas tous ces fais descrire; car trop y aroit à <br> +faire. Mais touteffois en donnons nous aucunes choses qui touchent en notre<br> +matière, au plus briefment que nous porrons.)<br> +<br> +[350]Au temps que Suènes, le roy de Danemarche, chaça Adelred, roy<br> +d'Angleterre, hors du pays, s'en vint cil fuitis en Normandie au duc<br> +Robert, (la cui sereur il avoit eu à femme,) et amena ses deulx fils avec<br> +luy, Edouard et Alvret. En pou de temps après s'en repaira et laissa ses<br> +deulx fils en la garde le duc Robert leur oncle. Et le duc les garda moult<br> +honorablement et les ama autant comme ses fils, et moult avoit grant<br> +compassion et grant pitié de leur essil. Pour ce manda au roy Suènes, qui<br> +le royaume d'Angleterre tenoit lors, que bien estoit temps désoremais qu'il<br> +eust pitié de ses nepveux, et que il leur rendist leurs terres pour l'amour<br> +de luy; mais il ne voult oïr ses prières, ains s'en retournèrent les<br> +messages sans rien faire. De ce fu le duc moult couroucié et moult honteux.<br> +Tous ses princes manda tantost et fist appareillier grant navie de tous les<br> +pors de Normandie, et les nefs aempli de bonne chevalerie et de gens toute<br> +esleue, et fist tout assembler à Fescamp sur le rivage de la mer. Lors<br> +s'espandirent en mer et furent boutés par tempeste qui les mena jusques à <br> +une isle qui a nom Giersé. Et croy que ce fu fait par la divine ordenance,<br> +pour le roy Edouart qui avoit à régner; que Dieu ne vouloit pas qu'il<br> +regnast par effusion de sanc. Longuement demourèrent en celle isle, dont le<br> +duc meisme fu si couroucié qu'il se tourmentoit tout de dolour et de<br> +tristesse; et puis qu'il vit qu'il ne pourroit passer en Angleterre, si<br> +fist la navie retourner droict au mont Saint-Michiel. [351]L'une partie de<br> +la navie livra à Rabel, un très bon chevalier, et luy commanda à passer et<br> +destruire Angleterre[352] par feu et par occision.<br> +<br> + Note 350: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, c. 10.</i><br> + <br> + Note 351: <i>Id.--id., c. 11.</i><br> + <br> + Note 352: <i>Angleterre.</i> Le latin dit: <i>Britanniam</i>, et, par ce mot,<br> + il falloit entendre la Petite-Bretagne.<br> + <br> +[353]En ces entrefaites, vindrent les messages Chanut qui tenoit le royaume<br> +d'Angleterre, et mandoit au duc qu'il estoit tout prest de rendre à ses<br> +nepveux la moitié du royaume d'Angleterre, qu'il avoit convenancié, car il<br> +estoit grevé de maladie. Et le duc fist tantost mander la partie de sa<br> +navie qu'il avoit envoiée, si ne voult pas mouvoir en Angleterre si comme<br> +il avoit commencié, jusques à tant qu'il fust retourné d'oultre-mer où il<br> +désiroit moult à aler sur toutes riens, pour visiter le saint sépulcre et<br> +les sains lieux de Jhérusalem. Robert, l'archevesque de Rouen, et tous ses<br> +barons manda, et leur découvri ce qu'il proposoit à faire. De ce furent<br> +tous esbahis et se doubtèrent moult que le pays ne fust troublé, pour le<br> +deffaut de sa présence. Guillaume, son fils, fit venir devant tous et les<br> +pria qu'il le receussent à seigneur pour luy et le tinssent désormais pour<br> +duc de Normandie. Touteffois, pour ce que faire le convenoit,<br> +accomplirent-il sa volenté; mais moult furent réconfortés de ce que<br> +l'enfant leur demouroit, tout fust-il encore tendre et de jeune aage. Ainsi<br> +le reçurent à seigneur et luy firent hommage.<br> +<br> + Note 353: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 12.</i><br> +<br> +Quant le duc eut ainsi tout ordené si connue il le désiroit, il livra son<br> +fils en la garde de bons tuteurs et de sages, jusques à tant qu'il fust en<br> +aage de terre tenir. A tant prist congié à toute sa gent à grans pleurs et<br> +à grands gémissemens, et mut en son voïage à moult noble compaingnie. Moult<br> +faisoit grant aumosnes et larges, chascun jour, aux povres notre Seigneur;<br> +les orphelins et les veuves estoient relevés de ses richesses. Tant erra<br> +par mer et par terre qu'il vint à Jhérusalem[354]. Qui pourroit racompter<br> +les larmes dont il lava le saint sépulcre par quatre jours continuels et<br> +les grans offrandes d'or et d'argent qu'il y offri? Et quant il eut visité<br> +les sains lieux de Jhérusalem, si se mist au retour et revint jusque à la<br> +cité de Nice. Là meisme le prist une maladie dont il acoucha au lit de la<br> +mort, et trespassa de ce siècle à la joie de paradis, si comme l'en cuide,<br> +plain de bonnes euvres; et sa sépulture fust en l'églyse de Nostre-Dame<br> +dedens les murs de la cité, en l'an de l'Incarnation mil et trente-cinc.<br> +<br> + Note 354: <i>Id.--id., c. 13.</i><br> +<br> +<br> +III.<br> +<br> +ANNEE: 1035.<br> +<br> +<i>Coment pluseurs guerres et occisions sourdirent en Normandie, et<br> +deboutèrent l'enfant Guillaume de la duchée.</i><br> +<br> +<br> +(Puisque nous avons descripte la fin et la mendre partie des fais le grant<br> +duc Robert de Normandie, avenant chose est doncques que nous racomptions<br> +aucunes choses par incidence des fais le duc Guillaume, son fils, qui fu<br> +appelé Guillaume le Bastart: coment il eschiva les las et les agais de ses<br> +ennemis, et coment il les dompta tous et mist soubs piés.)[355] Si come<br> +vous avez oï demoura jeune et orphelin; mais toujours croissoit et amendoit<br> +en bonnes mÅ“urs par l'enseignement de ceux qui en garde l'avoient. A son<br> +commencement le faillirent pluseurs et se tournèrent contre luy, et<br> +s'abandonnerent à toutes rapines et à si grans dissencions que maint<br> +milliers d'ommes en furent occis; [356]comme Hue de Monfort contre Gauchier<br> +de Ferrières, dont l'un et l'autre en furent occis; et le conte Gillebert<br> +refu occis en traïson par Raoul de Gaci[357]; et Turor, le maistre le duc<br> +meisme, refu aussi occis par traïson par les eschis[358] du pays.<br> +<br> + Note 355: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 1.</i><br> + <br> + Note 356: <i>Id.--id., c. 2.</i><br> + <br> + Note 357: Le latin est ici fort abrégé: «Gillebertus, comes Ocensis,<br> + filius Godefridi comitis, callidus et fortis tutor Willelmi pueri sed<br> + domini, quodam mane dum equitans loqueretur cum compatre suo<br> + Wascelino de ponte Erchenfredi, nil mali suspicans, occiditur cum<br> + Fulcoio filio Geroii. Hoc vero malum, dolosis hortatibus Rodulphi de<br> + Waceio filii Roberti archiepiscopi factum est, per manus crudeles<br> + Odonis Grossi et Roberti filii Geroii.»<br> + <br> + Note 358: <i>Les eschis.</i> Les bannis.<br> +<br> +Partout frémissoient guerre et dissencions et occisions: si ne doubtoient à <br> +faire nul mal, pour ce jeune duc qui encore estoit en enfance. Et à ce, se<br> +print garde Rogier Tohins, home estrait et descendu de mauvaise racine[359]<br> +qui, au temps que le duc meut à aller oultre mer, estoit alé en Espaingne<br> +où il fist mainte proesce sor les Sarrazins, (car il estoit home fier et<br> +orgueilleux et preux aux armes.) Moult eut grant despit de ce que<br> +Guillaume, l'enfant, estoit entré en la duchée après la mort de son père,<br> +et dist que bastart ne devoit pas être héritier, né avoir né commandement<br> +né seigneurie seur luy né seur les autres barons de Normandie. Et sans<br> +faille, le duc Robert l'avoit engendré en une pucelle qui avoit nom<br> +Herleve[360], fille de Fulbert, son chamberlent; ainsi estoit despis le<br> +jeune duc Guillaume de tous les nobles homes du pays, et meismement[361] de<br> +ceulx qui estoient descendus de la lignié de Richart. Si commença guerre<br> +contre luy Rogier Tohins, par l'ayde que il avoit des nobles homes du pays.<br> +Mais par une chose fu desavancié. Car il tenoit en despit tous ses voisins<br> +et leur tolloit et gastoit leurs terres, et meismement la terre d'un sien<br> +voisin Honfroy de Vielles; mais cil ne le souffri pas longuement, ains<br> +envoya contre luy Rogier de Beaumont, son fils, et sa meisnie et sa gent.<br> +Et quant Rogier Tohins le vist venir si ne le prisa noient, ains se combati<br> +à luy, et fu occis en la bataille et ses deux fils, Elinard et Herbers.<br> +Robert de Grant-Mesnil, qui là fu, reçut une grant plaie mortelle dont il<br> +mouru trois jours après. [362]Et Rogier de Beaumont, qui ot eu victoire,<br> +rendi graces à Dieu, et tant de temps comme il vesquit puis, s'estudia à <br> +mener bonne vie et à faire bonnes euvres; et fonda une abbaïe de son propre<br> +demaine qui est appelée Préaux et si se maintint bien et loiaument envers<br> +le duc Guillaume et envers tous homes.<br> +<br> + Note 359: Contre l'avis des éditeurs du 11ème volume des Historiens<br> + de France, je pense que le traducteur de Saint-Denis s'est ici<br> + trompé, et qu'il auroit fallu lire: «<i>De stirpe Malahulci</i>.» De la<br> + race des Malehout, peut-être la même que celle des <i>Malaterra</i>.<br> + <br> + Note 360: <i>Herleve.</i> Plus connue sous le nom d'<i>Harlote</i> ou<br> + <i>Arlette</i>. Wace la fait fille d'un bourgeois de Falaise:<br> + <br> + A Faleize out li dus hanté...<br> + Une meschine i ot amée<br> + Arlot ot non, de Burgeis née<br> + Meschine ert encore et pucele. (Vers 7991.)<br> + <br> + Note 361: <i>Meismement.</i> Surtout. De <i>Maximè</i>.<br> + <br> + Note 362: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 4.</i><br> + <br> +Tandis, croissoit et amandoit le duc Guillaume en sens et en forces. Si<br> +s'averti coment sa terre estoit gastée et troublée par ses barons meismes.<br> +Lors manda tous ses barons et ses princes et les atrait à amour tant comme<br> +il pot, et les pria et commanda qu'il ne féissent, l'un à l'autre, chose<br> +qui fust contraire à raison. Par le conseil de ses barons fit garde et<br> +tuteur de soy et prince de sa chevalerie Raoul de Gaci et pluseurs de<br> +nobles homes qui bien et loiaument luy obéirent volentiers et luy aidèrent<br> +à plaissier ses ennemis.<br> +<br> +<br> +IV.<br> +<br> +ANNEES: 1044/1049.<br> +<br> +<i>Coment le jeune duc Guillaume recouvra sa duchée par l'aide du roy de<br> +France. Et coment ses traitres furent desconfis et occis en bataille.</i><br> +<br> +<br> +Mais les fils au deable, qui tousjours s'esjoïssent des guerres et des<br> +dissencions[363], s'en alèrent en ce point au roy Henri et tant l'esmurent<br> +par leur desloiauté contre le duc Guillaume,[364] qu'il dist que il ne<br> +seroit en bonne paix de cuer, tant, comme le chasteau de Tillières<br> +demourroit en ce point. Si ne regardoit or pas à l'onneur né à la<br> +courtoisie que son père luy avoit jadis faite. Lors s'accordèrent les<br> +princes de Normandie qui vers leur seigneur estoit loïaus, que l'on<br> +s'accordast à la volenté le roy pour eschiver le contens et la guerre. A ce<br> +s'accordèrent que le roy requerroit, dont il se repentirent puis.<br> +<br> + Note 363: Guillaume de Jumièges ajoute ici, après avoir parlé des<br> + auteurs de ces menées: «Quos nominatim litteris exprimerem, si<br> + inexorabilia corum odia declinare nollem.» Cette réticence est<br> + curieuse, et doit nous laisser penser que fréquemment l'obscurilé<br> + dans les noms propres, chez les historiens du 11ème siècle, a été<br> + calculée.<br> + <br> + Note 364: <i>Willelm. Gemet. hist. lib. VII, c. 5.</i><br> +<br> +Mais quant Gillebert Crespin, à qui le duc Robert avoit baillié le chastel<br> +en garde, vit qu'il avoient ce esgardé que le chasteau fust rendu au roy,<br> +il entra ens et le tint contre le roy, tout appareillié du deffendre. Là <br> +vint le roy, mais moult fu courroucié de ce que le chasteau luy fu véé.<br> +Arrière s'en retraist et assembla grant gent de Normandie et de France, et<br> +assist le chastel moult efforciément; mais le duc proia tant Gillebert<br> +Crespin que il convint qu'il le rendist au roy. Ce fist-il triste et<br> +dolent, et maintenant que le chasteau fu rendu, fu le feu bouté et esprins<br> +partout et fu ars en la présence de tous ceux qui là estoient.<br> +<br> +De là se parti le roy, et assez tost après entra en la contée d'Auge[365]<br> +et ardi une ville le duc, qui avoit nom Argenthom[366]. Au retour se mist;<br> +par celle voie meime qu'il estoit alé vint droit au chasteau de Tillières<br> +et assez tost le restora et le garni moult bien de gent: et si avoit-il dit<br> +qu'il ne seroit restoré de ça un an. [367]Le duc Guillamne s'apperceu bien<br> +du péril qui est en nourrir et essaucier felon et traiteur; car Guy, le<br> +fils Renaut le conte de Bourgoingoe, le traïst en la parfin; si avoit esté<br> +nourri en enfance avec luy, et luy avoit-il donné le chastel de Brioc[368],<br> +pour ce qu'il le peust mieux lier à luy en amour et en loiauté; et tant<br> +fist par sa malice que il perverti plusieurs des plus nobles hommes de<br> +Normandie et les assembla contre le duc, leur droit seigneur. De ceste<br> +alliance fu parçonnier Nigel de Coustances; si estoit au service le duc et<br> +alié à luy par serement.<br> +<br> + Note 365: <i>D'Auge.</i> Le latin porte: <i>Oximensem comitatum</i>, et Wace,<br> + <i>Wismes</i>. C'est <i>Exmes</i>, capitale au pays d'Auge (Pagus Oximensis).<br> + Variantes, <i>Huiges</i>, <i>Eu</i>.<br> + <br> + Note 366: <i>Argenthom.</i> Latinè: <i>Argentomum</i>. C'est <i>Argenton</i>, près<br> + d'<i>Exmes</i>.<br> + <br> + Note 367: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 17.</i><br> + <br> + Note 368: <i>Brioc.</i> Variantes: <i>Brionne</i>. Wace dit aussi:<br> + <br> + Et quant il l'ot fet chevalier<br> + Li donna Briunne et Vernon<br> + Et altres terres envirun.<br> + (Vers 8765.)<br> +<br> + Cepedant Guillaume de Jumièges nomme ce lieu: <i>Castrum Brioci<</i>; mais<br> + la mention de la <i>Rille</i>, que nous allons trouver tout-à -heure,<br> + prouve qu'il s'agit bien ici de <i>Brionne</i>.<br> +<br> +Le duc, qui sagement regarda que les siens meismes l'avoient traï et du<br> +tout guerpi, et chascun jour s'efforçoient de s'aider de ses villes<br> +meismes, se doubta moult qu'il ne fust osté de sa seigneurie par force, et<br> +que les traiteurs ne féissent seigneur de celuy qui telle envie luy<br> +portoit. Henri, le roy de France, requist par nécessité, et le pria, comme<br> +à son seigneur, que il luy aidast contre ses ennemis; et le roy, à qui il<br> +souvint des bénéfices que son père luy avoit fais, assembla ses osts, en la<br> +contée d'Uisme entra et vint jusques à Valdune[369]. Là trouva les ennemis<br> +le duc, qui estoient trente mille par nombre; et le roy n'avoit avec luy<br> +fors environ trois mille chevaliers. Le duc revint d'autre part à tout son<br> +effort; sur les traiteurs coururent hardiement, et en pou d'eures en firent<br> +si grant occision que ceulx qui ne furent occis au champ, s'enfuyrent et<br> +furent noïés en l'eau d'Olne[370]. Beneureuse fu celle bataille où tant de<br> +traiteurs furent occis, et tant de chasteaux et de forteresses trébuchèrent<br> +en un jour.<br> +<br> + Note 369: <i>Valdune</i>, dans le pays d'<i>Uimes</i>, ou <i>Hiesmes</i>. On ne<br> + retrouve plus sur les cartes le nom de Valdunes; heureusement Wace,<br> + qui connaissoit parfaitement cette partie de Normandie, nous en donne<br> + exactement la position:<br> + <br> + Valedumes est en Oismeis<br> + Entre Argences et Cingueleis;<br> + De Caun i puet-l'en cunter<br> + Treis leugs el mein cuider.<br> +<br> + Note 370: <i>Olne.</i> L'Orne.<br> +<br> +De celle bataille eschappa cil Guy, qui celle traïson avoit bastie, et se<br> +feri au chastel de Brioc; mais le roy et le duc allèrent après et<br> +assistrent le chastel et garnirent les deulx rivages d'une eaue qui a nom<br> +Risle. Quant Guy vit qu'il avoient ainsi les rivages garnis et que c'estoit<br> +noient de vouloir eschapper, et d'autre part il sot que le chastel estoit<br> +jà à l'afamer, si fist requerre pardon de son méfait, et le duc eut pitié<br> +de luy, par le conseil de sa gent. Le chastel prist en sa main et luy<br> +commenda qu'il demourast en sa maison avec sa propre mesnie tant seulement.<br> +Lors furent hors de leurs espérances tous ceulx qui contre luy s'estoient<br> +tournés; et meismement quant il virent que partie des chasteaux où il<br> +avoient leur refuge furent abatus et l'autre partie fust garnie en la main<br> +le duc. Lors vindrent à luy en mercy, et luy obéirent comme à leur<br> +seigneur. Puis que les chasteaux et les forteresses furent ainsi abatues,<br> +ne fu plus nul si hardi qui s'osast croler contre le duc. Si eut le duc<br> +ceste victoire (par le roy Henri,) en l'an de l'Incarnacion mil quarante<br> +sept.<br> +<br> +<i>Incidence.</i>--[371]En ce temps tenoit la contée de Montrueil Guillaume<br> +Guerlant. Descendu estoit de la lignée le grant Richart. Un jour s'en vint<br> +à luy un chevalier qui avoit nom Robert Bigot, et luy dist qu'il estoit<br> +povre et qu'il ne se povoit chevir en ce pays; et puis luy demanda congié<br> +d'aler en Puille où il auroit sa vie plus honorablement. Et le conte luy<br> +dist: «Qui te fait ce faire?» Et cil respondi: «La povreté que je suefre.»<br> +Et le conte respondi: «Sé tu me veulx croire, tu demourras en cest pays,<br> +car tu verras tel temps dedens quatre-vingt jours en Normandie que tu<br> +pourras ravir et prendre quanque tu vouldras, que mestier te sera sans nul<br> +contredist.» Le chevalier le crut et demoura en telle manière. Ne demoura<br> +pas puis longuement qu'il fu de l'hostel le duc et eut s'amour et<br> +s'accointance, par un sien cousin qui avoit nom Ricnart. Un jour parloit le<br> +duc privéement; si avint que entre les autres paroles luy dist le chevalier<br> +ce que le conte Guillaume luy avoit dit. Mander le fist le duc maintenant,<br> +et luy demanda pourquoi il avoit dit teles paroles. Cil ne le pot noier né<br> +esclairier l'entencion de sa parole; et le duc luy dist tout couroucié:<br> +«As-tu donc pourchacié et fait par quoy Normandie soit par toi troublée, et<br> +que je sois deshérité par ton pourchas, qui proméis au chevalier<br> +souffraiteux tant de proie et de rapines? Ainsi ne sera pas sé Dieu plaist;<br> +ains aurons paix pardurable par le d'on de notre créateur. Si te commande<br> +que tu vuide tantost Normandie et que tu ne sois si hardi que tu retournes<br> +tant comme je vive.» Et cil s'en parti tantost et s'en ala honteusement en<br> +Puille à un sien escuier; et le duc donna la contée de Montrueil à son<br> +frère Robert. Ainsi humilia le duc ses orgueilleux parens qui luy venoient<br> +de par son père; et ceulx qui luy appartenoient de par sa mère, qui humbles<br> +estoient et débonnaires, essauçoit et élévoit.<br> +<br> + Note 371: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 19.</i><br> +<br> +<br> +V.<br> +<br> +ANNEE: 1054.<br> +<br> +<i>Coment le roy, par l'enticement des envieus, guerroia Normandie, et coment<br> +ses gens furent desconfis et occis par les Normans.</i><br> +<br> +<br> +[372]Puis que les Normans orent conquist Neustrie, ne fust un jour que les<br> +François ne leur portassent envie. Les roys esmouvoient encontre eulx et<br> +leur faisoient entendre que il tenoient les terres que il avoient tollues à <br> +leur ancesseurs. Par les paroles d'envieux fu le roy Henri si meu contre le<br> +duc Guillaume, qu'il entra en Normandie à deulx paires d'osts: l'une de<br> +fors chevaliers esleus envoia par devers Caux et la livra en conduit à <br> +Huedes, son frère; l'autre mena il meisme en la contée d'Evreux, et en fist<br> +chevetain Geffroy Martel. Le duc, qui vit ainsi son païs destruire, fu<br> +moult dolent. Une partie de ses chevaliers envoia contre ceulx qui estoient<br> +entrés en Caux, et il meisme prist l'autre et vint là où le roy estoit.<br> +Ceulx qui en Caux furent envoies vindrent à Mortemer[373], là où les<br> +François estoient. Là les trouvèrent où il ardoient tout et roboient et<br> +honnissoient les femmes à force. Ensemble se combatirent d'ambedeulx pars<br> +moult cruellement, et dura la bataille dès le matin jusques à nonne, sans<br> +cesser, et trop en y eut d'occis d'une part et d'autre. Mais à la parfin,<br> +les François, qui sans raison destruisoient le païs, furent desconfis (tout<br> +ainsi comme le champion est plutost vaincu quant il se combast pour<br> +mauvaise cause, que celuy qui se combast pour la bonne.)[374]<br> +<br> + Note 372: <i>Will. Gemet. hist., lib. VII, c. 24.</i><br> + <br> + Note 373: <i>Mortemer-sur-Eaulne</i>, entre Aumale et Neufchatel.<br> + <br> + Note 374: Notre bon traducteur, que les rodomontades de l'historien<br> + normand impatientent, se permet de rappeler la seule raison qui lui<br> + semble plausible de l'infériorité de courage des François, dans cette<br> + circonstance.<br> +<br> +Moult fil le duc lié de ces nouvelles et pour ce qu'il vouloit le roy<br> +espouvanter, envoia-il un message près des herberges sur une haulte<br> +montaigne. Quant il fu nuit, haultement commença à crier; et ceus qui<br> +faisoient le gait s'en allèrent celle part, et luy demandèrent pourquoy il<br> +crioit et qui il estoit. «Je ay nom,» dist-il, «Raoul de Toene, et vous<br> +apporte dures nouvelles. Allez à Mortemer, et menez chars et charettes, et<br> +rapportez les corps de vos amis qui là sont occis. François estoient venus<br> +pour esprouver la chevalerie des Normans, mais il l'ont trouvée plus grant<br> +qu'il ne voulsissent. Huedes, le chevetain, s'en est fui, et Guy, le conte<br> +de Poitou, y est prins et tous les autres y sont mors et prins ou eschappés<br> +par grant fuyte. Si rendez ces nouvelles au roy de par le duc de<br> +Normandie[375].» Et quant le roy sot la vérité, si ne voult pas aler avant,<br> +mais s'en retourna tout dolent de la perte de sa gent[376]. Et le duc<br> +restora le chastel de Breteuil encontre le chastel de Tillière, que le roy<br> +luy avoit tollu, qui ne vault pas moins de celuy. Bien le fist garnir et<br> +puis le bailla à garder à Guillaume, le fils Hosbert.<br> +<br> + Note 375: Wace, contre son habitude, a abrégé ici le texte précieux<br> + de Guillaume de Jumièges:<br> + <br> + Là u li Reis fu hebergiés<br> + Fist un home tost enveier,<br> + Ne sai varlet u esquier;<br> + En un arbre le fist munter<br> + Et tute nuit en haut crier:<br> + --François! François! levez! levez!<br> + Tenés vos veies, trop dormés:<br> + Alés vos amis enterrer<br> + Ki sunt ocis à Mortemer.<br> + (Vers 10073.)<br> +<br> + Note 376: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 25.</i><br> +<br> +<br> +VI.<br> +<br> +ANNEE: 1089.<br> +<br> +<i>Coment le chevetain des souldoiers Normans, qui estoient en Puille, tolli<br> +par force une chièvre de la goule d'un lion, et geta le lion par la queue<br> +par-dessus les murs du palais.</i><br> +<br> +<br> +[377]<i>Incidence.</i>--En ce temps que les Normans estoient en Puille<br> +souldoiers entour Wilmache, le duc de Salerne, estoit leur chevetain<br> +Toustain Scitel; homme estoit renommé de maintes grandes proesses. Entre<br> +les autres hardiesces dont il avoit faites pluseurs en fist-il une dont il<br> +estoit trop renommé. Une fois vist-il un lyon qui tenoit une chièvre en sa<br> +goule; vers luy courut et la luy arracha à force; et puis le prist parmy la<br> +queue en ce point que il estoit encore tout forcené de sa proie, et le jeta<br> +par-dessus les murs du palais, ainsi comme il fust un mastin.<br> +<br> + Note 377: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 30.</i><br> +<br> +Tant le haoient les Lombars par envie que il désiroient sa mort. Une fois<br> +le menèrent en un désert où un grant dragon habitoit et grant multitude<br> +d'autres serpens, et quant il y fu, si tournèrent tous en fuyte. Toustain,<br> +qui pas ne savoit la traïson, s'émerveilla moult quant il les vit fuir, et<br> +demanda à son escuier que ce estoit. A tant vint le dragon sur luy<br> +soudainement, et luy lança feu et flamme parmy la goule, si que luy ardi<br> +son escu en un moment et puis engoula la tête de son cheval. Et Toustain<br> +sacha l'espée[378] et le féri si durement qu'il l'occist; mais il fu si<br> +envenimé de son flair qu'il ne vesqui que trois jours après. Quant il fu<br> +mors les Normans firent deulx princes, Ranulphes et Richart; et en venjance<br> +de la mort Toustain, se combattirent contre les Lombars et firent d'eulx<br> +grant occasion.<br> +<br> + Note 378: <i>Sacha.</i> Tira.<br> +<br> +[379]Moult avoit le roy Henri grant désirier de vengier la honte et le<br> +dommage que le duc Guillaume luy avoit faite. Grant ost rassembla de<br> +rechief et appela en son aide Geffroy, e conte d'Anjou, et puis s'en vint<br> +en Normandie. La contée d'Uisme trespassa et celle de Baieux; au derrenier,<br> +se mist au retour, et s'en vint par l'eaue de Dive; oultre passa l'une<br> +partie de son ost, et l'autre partie s'arresta par deçà né passer ne pot,<br> +pour la mer qui jà estoit montée. Le duc survint à grant ost et couru sus à <br> +ceulx qui par delà estoient demourés. Pluseurs en occist et prist en la<br> +présence le roy, qui aidier ne leur povoit. Toutefois s'apensa-il que il<br> +avoit tort vers luy, et qu'il estoit esmeu contre luy sans raison par<br> +l'enticement de deulx envieux. Enseurquetout, il regarda la valeur et la<br> +proesse du duc et qu'il luy chéoit bien en toutes choses; si désira moult<br> +à avoir s'amour et s'acointance. Si bonne paix firent ensemble que oncques<br> +puis n'y eut sé bien non, et luy rendi le roy le chastel de Tillière que il<br> +luy avoit tollu.<br> +<br> + Note 379: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 28.</i><br> + <br> +<br> +VII.<br> +<br> +ANNEE: 1050.<br> +<br> +<i>Coment un abbé et son couvent, de la cité de Radibonne, en Bavière,<br> +affermèrent au peuple d'un homme mort que il trouvèrent au fondement de<br> +leur églyse, que c'estoit le corps Monsieur saint Denis, pour essaucier<br> +leur lieu.</i><br> +<br> +<br> +(En ce temps tenoient l'empereur de Rome et le roy de France Henri grant<br> +amour et grant affinité ensemble: car le roy Henri avoit une sienne niepce<br> +par mariage.) [380]Si avint ainsi que le roy Henri envoia ses messages à <br> +l'empereur pour aucune besoingne avoir, si comme il est de coustume entre<br> +les roys et les empereurs. En Bavière estoit l'empereur, en une cité qui a<br> +nom Radibonne; et tout le peuple du pays, les barons et les prélas estoient<br> +assemblés pour aucune erreur qui estoit espandue par le païs: si vous<br> +comperons coment.<br> +<br> + Note 380: Cela est pris du livre intitulé: <i>De detectione corporum<br> + S.S. Dionysii, Rustici et Eleutherii</i>. (Voyez les <i>Historiens de<br> + France</i>, tome XI, p. 469.)<br> +<br> +En ceste cité il est une abbaïe fondée de Saint-Ermantrus. Si avint que<br> +l'abbé de léans faisoit un fondement pour maçonner en l'églyse qui moult<br> +estoit vielle et ancienne, ains comme sé elle déust cheoir. Dedens<br> +trouvèrent le corps d'un homme tout entier. Tantost cheyrent en ténèbres<br> +d'ignorance et oublièrent la paour de Nostre-Seigneur, pour ce que il<br> +vouloient essaucier leur lieu; et affermèrent au peuple qu'il avoient<br> +trouvé le corps saint Denys aréopagite. Tost fu ceste nouvelle par le pays<br> +espandue: l'évesque meisme de la cité manda les autres évesques voisins, et<br> +leur demanda conseil de ceste chose, et leur dist à la parfin que c'estoit<br> +sa volenté que tel corps qui ainsi avoit esté trouvé fust levé<br> +solempnellement et mis entre les corps sains. A ce s'accordèrent tous, et<br> +asséna l'évesque le jour de celle élévation, et les pria qu'il revenissent<br> +tous à celuy jour.<br> +<br> +Endementres, furent plusieurs de divers ordres qui amonestèrent l'évesque<br> +qu'il priast l'empereur qu'il voulsist estre à ce jour. Et l'empereur, qui<br> +pas ne cuidoit que ce fust vérité, se fléchit toutefois à leurs prières et<br> +leur promist que il y seroit. Endementres assembla le peuple et les prélas<br> +de diverses régions. En la parfin, vint l'empereur et l'apostole Léon, qui<br> +nouvellement estoit ordené. En ce point, vindrent les messages le roy Henri<br> +à la court de l'empereur. Moult s'emerveillèrent quant il virent l'apostole<br> +et les barons et les prélas et tout le peuple assemblés: et demandèrent<br> +sagement pourquoy ce estoit. Et quant il sceurent la vérité, si n'en firent<br> +nul semblant, ains se présentèrent devant l'empereur pour dénoncier la<br> +besoingne pourquoy il estoient venus. L'empereur les escouta volentiers, et<br> +quant il s'en fu conseillié, si leur donna response souffisant à leur<br> +oppinion.<br> +<br> +Lors cuida qu'il demandoient congié de retourner en leur païs; mais avant,<br> +descouvrirent ce qu'il avoient en leurs cuers conceu devant l'empereur, et,<br> +en la présence de tous, parlèrent en telle manière: «Très puissant<br> +empereur, tu scés bien que cil n'est pas establi en son propos qui a double<br> +courage[381]; et comme cil vice fait à blasmer en personne de petit estat,<br> +moult doit mieux estre damné en prince, en empereur et en roy; car ainsi<br> +comme aucun esleu en grant dignité resplandist plus s'il est enluminié de<br> +vérité, ainsi cil meisme qui est en tel état fait plus à dampner et à <br> +despiser, s'il s'abandonne à péchié; et ce voulons manifester pour ce que<br> +nous avons ainsi commencié à parler. Tu as maintenant promis que tu<br> +garderas loïauté et amitié générale envers notre roy; mais il semble que tu<br> +face jà contre luy et contre ce que tu as promis, car nous avons entendu<br> +que cil peuple, qui ci est assemblé de divers lieux, est pour ce venu que<br> +tu veus lever et metre en révérence avec les sains martirs la charoingne<br> +d'un homme mort que l'en a trouvé en terre; et plus, que l'en le veult<br> +lever pour le corps saint Denys l'aréopagite. Si tu veulx bien savoir et<br> +enquerre la vérité de ceste chose que nul ne devroit né penser né dire né<br> +faire, car la sentence des plus grans clers qui soient en France conferme<br> +que l'en treuve ès gestes le roy Dagoubert, qui fonda l'églyse, que il<br> +scella le corps saint Denys et de ses deux compaingnons en chasces dont<br> +l'entrée ferme à trois paires de serreures que l'en puet encore veoir<br> +jusques au jour d'uy; et les mist darrière l'autel en une croute voutée à <br> +chiment qui est si fort et si estroite que nul n'y puet entrer fors par une<br> +petite entrée; et plus encore, que par-dessus est un tabernacle hault et<br> +pesans d'or fin et de pierres précieuses, où le saint clou et la sainte<br> +couronne sont honnestement gardées jusques au jour duy; et sé le corps<br> +saint Denys doncques est si diligemment gardé et a tousjours esté, comment<br> +le eust su nul larron embler? Après comme tu dois savoir que il soit<br> +apostre de France, et la couronne et le roiaume a tousjours esté gardé et<br> +deffendu par les prières de si grant patron, nous nous esmerveillons coment<br> +tu t'es si légièrement assenti à croire ceste erreur, tu qui recongnois de<br> +parole que tu es joins à nostre roy en amistié et en charité, pour laquelle<br> +chose il nous semble que tu ayes courage et propos de grever et de faire<br> +moleste au roiaume de France, quant tu accordes que celle charoingne d'home<br> +mort soit levée pour le corps saint Denys l'aréopagite, au moins, jusques à <br> +tant que tu ayes fait savoir à nostre seigneur le roy de France, ton amy,<br> +que il fasse enquerre loiaument, savoir non sé il a en France le corps<br> +saint Denys; et sé tu oïs dire certainement que il ne soit là , si pourras<br> +faire ce que tu as commencié; et sé tu le fais autrement, nous cuidons que<br> +moult de maux en doivent venir.»<br> +<br> + Note 381: <i>Courage.</i> Manière de penser. <i>Courage</i> étoit autrefois<br> + synonyme de <i>cÅ“ur</i>.<br> +<br> +Après ce que les messages orent ainsi parlé et l'empereur les eut<br> +diligemment escoutés, si leur respondi que il s'en conseilleroit à <br> +l'apostole et aux barons. Après le conseil leur respondi que leur sentence<br> +estoit bonne et selon raison. A tant s'en partirent les messages et s'en<br> +retournèrent en France.<br> +<br> +<br> +VIII.<br> +<br> +ANNEE: 1050.<br> +<br> +<i>Coment ceste erreur fu estainte et prouvée du contraire à Saint-Denis, en<br> +France, par le démonstrement des glorieux martyrs Monsieur saint Denis et<br> +ses compaignons, en la présence le roy, et les barons, et les prélas et le<br> +peuple.</i><br> +<br> +<br> +Quant il furent retournés et il eurent au roy rendu response de la<br> +besoingne pourquoy il estoient là alés, si luy comptèrent après, tout par<br> +ordre, coment ceste chose estoit alée. Et le roy, qui moult estoit en<br> +grande cure de ceste chose, manda, à jour nommé, les barons et les prélas<br> +du royaume et les assembla, et meismement Huon, abbé de Saint-Denys. Et<br> +quant il furent assemblés, le roy leur compta la besoingne à grant pleurs<br> +et grant larmes, si comme les messages luy avoient rapporté, et leur<br> +demanda conseil de ceste chose.<br> +<br> +Lors trouvèrent en leur conseil que ceste erreur ne pouvoit estre esteinte<br> +sé ce n'estoit par la démonstrance du corps; et que l'abbé mandast par tout<br> +et signifiast, par lettre, le jour que ce serait fait; et que tous ceulx<br> +fussent présens à qui les lettres seroient portées; et que il ne laissast,<br> +en nulle manière, que il ne feist savoir le jour à ceulx qui ceste erreur<br> +avoit esmeue, pour ce que, sé il n'y estoient pas, la derrennière erreur ne<br> +fust pire que la première; à tant se despartirent tous. Mais l'abbé leur<br> +pria avant, que il venissent quant il leur feroit assavoir le jour. Et<br> +l'abbé repaira à Saint-Denys, et raconta au couvent de léans ceste chose à <br> +grant plours et à grant larmes; et les frères, qui doubtoient le commun<br> +péril, estoient à grant mésaise et chanceloient entre paour et espérance,<br> +et touteffois furent-il relevés et confortés par la grace de celuy en qui<br> +l'espérance des bien-créans est toute mise jus, et se mistrent en la<br> +disposition de Nostre-Seigneur, et s'abandonnèrent moult efforciement à <br> +vigilles et à oroisons communes et privées. Et l'abbé envoya, tandis, ses<br> +lettres près et loing, et si n'oublia pas à envoyer à ceulx de la cité de<br> +Radibonne, par qui celle erreur estoit commenciée, et assigna le jour au<br> +cinquiesme des ides de juing.<br> +<br> +Quant le couvent eut longuement esté en oroisons, en vigilles, en jeunes et<br> +autres pénitences par quoy la divine pitié a mercy de pécheurs, et le jour<br> +que fu mis approcha, si commencèrent à venir de toutes pars évesques, abbés<br> +et prestres et clers, moines, contes et barons; et, du menu peuple, hommes<br> +et femmes sans nombre, de diverses contrées; et si y vint Huedes, le frère<br> +le roy, que le roy y envois, et, avec luy, plusieurs gens de court; et si<br> +luy commanda que il luy sceust raconter certainement en quelle manière le<br> +créateur de toutes choses vouldroit révéler aux siens ce qu'il désirent. Si<br> +n'y voult pas venir, car il se sentoit à si grant pécheur, ce disoit, que<br> +il n'estoit pas digne de regarder de yeux du corps les reliques de si<br> +précieux martyr; mais touteffois créoit fermement et loiaument que la<br> +divine debonnaireté seroit là présente par Å“uvres; et si envoia une pourpre<br> +vermeille pour envelopper les précieuses reliques[382]. Quant ce vint après<br> +l'office des matines, que tout le couvent eut esté toute nuit en oroison,<br> +et les évesques et les abbés furent présens, il ostèrent l'escrin de<br> +l'entrée de la fort voute, à grant révérence, et fu apportée devant tous<br> +scellée et forment et fermement, par merveilleux art, selon l'ancienne<br> +coustume des orfèvres qui jadis furent. Descellée fu à grant peine en la<br> +présence de tous, et furent trouvés entièrement les os du corps du précieux<br> +martyr, enveloppés en un drap de soie si viel et si pourri, que il<br> +s'anientissoit et devenoit poudre entre les mains de ceulx qui le<br> +manioient, ainsi comme fait toille d'araignées. Tous furent maintenant<br> +remplis de si grant odeur, que il disoient que nulle espice né nulle odeur<br> +aromatique ne povoit si souef flairier. Lors furent maintenant remplis de<br> +si grant léesse qu'il commencèrent à chanter graces et louanges à <br> +Nostre-Seigneur, et en grans larmes et en grans sangloux entremellés,<br> +assemblèrent les pièces du viel paile et la poudre de vestement Monsieur<br> +saint Denys et ses compaingnons; et les os qui par l'abbé Hues de léans<br> +estoient traittés dévotement enveloppèrent au riche paile que le roy y eut<br> +envoié. Lors commencèrent les évesques à crier au peuple la vérité si comme<br> +il l'avoient trouvée: adoncques la joie fu si grant au peuple que nul ne le<br> +pourroit dire. Un pou en loing de l'églyse portèrent les reliques en<br> +procession pour esmouvoir la dévocion du peuple. Huedes, le frère du roy,<br> +retourna au roy à Paris, et luy compta tout, par ordre, si comme il avoit<br> +esté. Et le roy, qui fu lié oultre mesure, vint en ce jour meisme à pié, et<br> +tout nus piés par grant dévocion, et vint jusques à l'églyse moult<br> +humblement, pour honorer son glorieux seigneur. Après, offri un riche drap<br> +de soie et puis prist congié de retourner. Les reliques portèrent à <br> +procession à grant multitude de peuple, devant et darrière, et puis<br> +asseirent la chasse sur l'autel. Ainsi demoura vingt jours entiers, pour la<br> +multitude du peuple; car chascun jour venoient nouvelles de diverses<br> +régions, et tant comme il demoura ainsi, fu gardé, par jour et par nuit,<br> +des deux parties du couvent, l'une après l'autre. Si fu ainsi laissié tout<br> +apensement, jusques à tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent<br> +savoir la certaineté par eux ou par autruy.<br> +<br> + Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit dû faire remonter<br> + l'<i>oriflamme</i> au don de cette <i>pourpre vermeille</i>, et je ne comprends<br> + pas comment aucun de ceux qui ont parlé de ce fameux étendard ne<br> + s'est arrêté au récit de cette première ouverture de la chasse de<br> + Saint-Denis.<br> +<br> +Après les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme<br> +il estoit devant, à la loange de celuy qui vit et règne sans fin.<br> +<br> +<br> +IX.<br> +<br> +ANNEE: 1050.<br> +<br> +<i>Des noms des barons et des prélas qui la furent présens.</i><br> +<br> +<br> +Si ne doit-on pas entrelaissier que l'en ne mette les noms d'aucuns qui là <br> +furent, à la mémoire de ceux qui à venir seront.<br> +<br> +Des prélas furent cils: Guy, archevesque de Sens; Robert, archevesque de<br> +Cantorbie; Imbert, évesque de Paris; Elinant, évesque de Laon; Baudouyn,<br> +évesque de Noyon; Gautier, évesque de Meaux; Frolans, évesque de Senlis. Si<br> +amena chascun avec soy vaillans personnes et clers et lays. Des abbés<br> +furent cils: premier, l'abbé Hues de Saint-Denys; Aubert, abbé de<br> +Nermoustier; Jehan, abbé de Fescamp; Landry, abbé de<br> +Saint-Pierre-de-Chartres; Robert, abbé de Saint-Pierre-de-Fossés; Raoul,<br> +abbé de Saint-Remy de Rains. Si fu celui un des messages qui afferma devant<br> +l'empereur que saint Denys l'aréopagite estoit en France, et si y fu<br> +Geffroy, abbé de Coulons, et tous ces abbés avoient amené preud'homes et<br> +religieux. Des barons furent cils présens: Huedes, le frère le roy;<br> +Gautier, le conte de Pontis; Girart, conte du Corbueil; Yves, conte de<br> +Beaumont; Galerant, conte de Meulant, et maint autres nobles hommes, sans<br> +le grant nombre des simples chevaliers.<br> +<br> +<br> +X.<br> +<br> +ANNEE: 1051.<br> +<br> +<i>Coment le roy espousa la fille au roy de Roussie, dame de sainte vie. Et<br> +coment la cite de Paris fu arse, et coment le roy fist couronner Phelippe<br> +son fils ainsné. Après, de la mort le roy Henri.</i><br> +<br> +<br> +[383]De la niepce Henri, l'empereur d'Allemaingne, que le roy eut espousée,<br> +eut le roy une fille qui assez tost fu morte; la mère meisme ne vesqui puis<br> +longuement; et le roy, qui pas ne voult estre sans femme, envoia Gautier,<br> +évesque de Meaux, au roy de Roussie, et luy manda qu'il luy envoiast une<br> +sienne fille qui avoit nom Anne; et cil le fist moult volentiers. Et quant<br> +elle fu venue, le roy manda ses barons et l'espousa moult solempnellement.<br> +Et la dame, qui sainte vie menoit, pensoit plus aux choses spirituelles qui<br> +à venir sont que elle ne faisoit aux temporelles, en espérance qu'elle en<br> +receust le loier en la vie perdurable. Une églyse fonda en la cité de<br> +Senlis, en l'onneur de saint Vincent.<br> +<br> + Note 383: <i>Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47.</i><br> +<br> +Beneureusement et glorieusement vesqui le roy avec ele long-temps, et<br> +engendra en ele trois vaillans fils: Phelippe, Robert et Hues, qui fu<br> +appelé Hues-le-Grant, et fu père Raoul, conte de Vermandois.<br> +<br> +En ce temps fu arse la cité de Paris, et avecques, en tour ce temps, fu<br> +famine trop grant qui dura bien sept ans. Phelippe, l'ainsné des trois<br> +frères, fu oint et sacré au vivant de son père, et par son commandement;<br> +car il estoit jà viel et débrisié; ce fu en l'an de l'Incarnation mil<br> +soixante-dix. Eu l'an après morut Henri et fu enseveli en l'églyse<br> +Saint-Denys avec son père et son aïeul et son bisaïeul, et les autres roys<br> +qui laiens gisent. Cil roy Henri fu moult vaillant et moult courageux en<br> +armes.<br> +<br> +<br> +<br> +<i>Ci finent les fais au bon roy Henri.</i><br> +<br> +<br> +<br> +<br> +CI PARLE DU PREMIER<br> +ROY PHELIPPE.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +I.<br> +<br> +ANNEES: 1080/1095.<br> +<br> +<i>Coment il saisi la contée de Vauquessin, et coment il ferma le chastel de<br> +Montmelian. Et coment le duc Guillaume de Normandie passa en Angleterre et<br> +occist le roy et saisi le roiaume. Et coment le pape Urbain fist croiserie<br> +pour aler oultre-mer.</i><br> +<br> +<br> +[384]Le roy Phelippe, qui fu le premier des roys qui par ce nom fust<br> +appelé, vesqui en son temps moult en paix[385], et moult luy fu fortune<br> +débonnaire. Femme prist qui Berthe fu appelée, fille le conte de Hollande<br> +et sereur le conte Robert de Flandres. De celle eut une fille et un fils.<br> +La fille eut nom Constance et le fils Loys. Puis fu-elle espousée à <br> +Buiaumont, le prince d'Antioche. Le roy, qui véoit bien que son pouvoir et<br> +sa seigneurie estoit moult amenuisiée, ce luy estoit avis, par le défaut de<br> +ses ancesseurs, désiroit moult à mouteploier. En ce temps, estoit conte de<br> +Bourges un vaillant chevalier qui Harpin avoit nom. Cil Harpin, si comme<br> +aucunes escriptures dient, se croisa à la première croiserie de Perron<br> +l'Hermite, qui fu en ce temps, et ala oultre-mer à la première muete; la<br> +contée de Bourges vendit au roy Phelippe soixante mil sols[386].<br> +<br> + Note 384: <i>Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47.</i><br> + <br> + Note 385: <i>Moult en paix.</i> Cela n'est pas dans le texte d'Aimoin, qui<br> + se contente de donner à Philippe l'épithète de <i>Magnificus</i>.<br> + <br> + Note 386: Harpin, comte ou vicomte de Bourges, a été célébré dans les<br> + chansons de geste du treizième siècle. Celle de Lion le fait père du<br> + héros principal, et, suivant elle, Harpin auroit été dépouillé de son<br> + fief en punition d'un meurtre commis sous les yeux du roi de France.<br> + Plus tard son fils Lion seroit revenu à Bourges et auroit été reconnu<br> + comme le légitime héritier des domaines de son père. (Voyez le<br> + manuscrit du Roi, fonds de Sorbonne, n° 450.)<br> + <br> +Après ce, avint que guerre mut entre Geffroy-le-Barbu, conte d'Anjou, et<br> +Fouques Rechin, son frère, qui conte estoit de Gastinois. Si estoit la<br> +cause telle que Fouques se plaingnoit de ce que son frère luy avoit donné<br> +trop petite partie de terre. Au roy Phelippe ala et luy promist que il luy<br> +lairoit toute la contée de Gastinois, mais que il ne luy nuisist de la<br> +guerre que il pensoit à mouvoir contre son frère. Et le roy se conseilla<br> +sur ce, puis luy octroya volentiers. Lors vint Fouques à bataille contre<br> +son frère et eut de luy victoire par l'aide des Angevins et des Torainois,<br> +et le prist et le tint en sa prison jusques à la fin de sa vie; mais en<br> +celle bataille eut assez occision de barons et d'autres gens. Après celle<br> +victoire laissa au roy la contée de Gastinois, si comme il luy avoit<br> +promis; mais les riches hommes et les chevaliers du païs ne vouldrent faire<br> +hommage, jusques à tant qu'il eut juré, comme roy, que il tendroit les<br> +anciennes coustumes du païs.<br> +<br> +Ne scay quans ans après, si comme convoitise et malice croissent toujours,<br> +le roy saisi et prist la contée de Vouquesin et la tint en sa seigneurie;<br> +et ferma lors le chastel de Montmelian[387], contre le conte Huon de<br> +Dampmartin. (Mais cy endroit doit chascun savoir que ceste contée de<br> +Vouquesin muet[388] des fiés de Saint-Denys en France, et quiconque la<br> +tient, il en doit l'ommage à l'abbé de laiens. Et le service du fié si est<br> +tel que il doit porter ès batailles et ès osts l'oriflamme Monsieur saint<br> +Denis, toutes les fois que le roy ostoie; et le roy la doit venir querre en<br> +l'églyse par grant dévotion et prendre congié aux martyrs avant qu'il<br> +meuve. Et quant il part de l'églyse, il s'en doit aler tout droit là où il<br> +muet, sans tourner né çà né là en autre besoingrie[389].)<br> +<br> + Note 387: <i>Montmelian.</i> D'après ce texte, le château de Montmelian<br> + devoit être entre le Vexin et le comté do Dammartin en Goële. Cette<br> + position est encore attestée par le rapprochement de deux passages du<br> + roman de <i>Garin-le-Loherain</i>. Dans le premier, Fromont citant un don<br> + que lui fit le roi:<br> + <br> + Jà fust uns jor que m'éustes covent,<br> + Quant vous chaciez devant <i>Montmelian</i>,<br> + En la forêt qui à celui appent,<br> + Quant à Begon donnas en chasement<br> + La ducheté de Gascongne la grant.... etc.<br> + (Tom. 1, p. 123.)<br> + <br> + Et plus loin, Fromont revenant sur lu même point:<br> + <br> + Vous savez bien l'emperères jadis<br> + M'ot en covent quant il fu à Senlis,<br> + Quant à Bégon la Gascongne rendit..., etc. (Id., p. 149.)<br> + <br> + Il existe encore aujourd'hui, au-dessous des forêts d'Ermenonville et<br> + de Chantilly, un petit bois de <i>Montmelian</i>, près d'un hameau nommé<br> + Notre-Dame de Montmelian. C'est là qu'étoit le château fermé par le<br> + roi Phillippe Ier.<br> + <br> + Note 388: <i>Muet</i> est mouvante.<br> + <br> + Note 389: De là l'opinion à tort soutenue par Ducange et autres<br> + savans illustres, que nos rois auroient adopté<br> + l'oriflamme de Saint-Denis seulement depuis la réunion du Vexin à la<br> + couronne. Mais ce passage bien compris, et la charte de Louis-le-Gros<br> + sur laquelle on s'est appuyé, prouvent justement le contraire. Voyez<br> + une note de <i>Garin-le-Loherain</i>, tome 2, page 121. Voyez aussi le<br> + précieux ouvrage de M. Rey sur le <i>Drapeau et les insignes de la<br> + monarchie françoise</i>. Paris, 1836.<br> +<br> +<i>Incidence.</i>--Sept jours devant les kalendes de may, apparurent comètes au<br> +ciel, près de cinq jours, et donnoient grant clarté contre occident.<br> +<br> +En cest an meisme, avint que Guillaume, duc de Normandie, passa en<br> +Angleterre; (le roy occist) et saisi le roiaume.<br> +<br> +En cest an meisme, osta le roy Phelippe les chanoines lui estoient à <br> +Saint-Martin-des-Champs, delez Paris, ainsi comme par divine inspiration,<br> +pour ce qu'il vivoient déshonnestement et faisoient mauvaisement le<br> +service. L'églyse donna à Saint-Pierre-de-Clugny et fist laiens venir les<br> +moines de l'abbaïe, au temps l'abbé Huon.<br> +<br> +[390]En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil quatre vingt et quinze,<br> +vint en France le pape Urbain; homme estoit plain de bonnes meurs et de<br> +grant dévocion. Son concile assembla en la contée de Clermont en Auvergne.<br> +Et quant le concile fu assemblé qui fu de trois cent et vint, que évesque<br> +que abbés, il se leva au concile et commença à parler comme cil qui estoit<br> +bien enparlé et de parfonde loquence. Lors les commença à enseigner et<br> +amonester comment il se devoient maintenir et gouverner eulx et le peuple<br> +de leur éveschié et de leurs diocèses par les provinces. Lors descendi en<br> +plourant sur la povre terre d'oultre-mer où nostre Sauveur avoit esté mort<br> +et vif et crucifié pour nos péchiés, que la gent sarrazine destruisoient,<br> +si comme il avoit oï dire certainement; si amonestoit, à grans soupirs, le<br> +peuple et les barons que elle fust secourue.<br> +<br> + Note 390: <i>Aimoini continuatio, lib. V, cap. 48.</i><br> +<br> +Sa parole, qui volentiers fu reçue ès cuers des bons crestiens par la vertu <br> +u Saint-Esperit, fist grant fruit: car le très-vaillant Aimars, évesque du<br> +Pui, se croisa tantost, embrasé de l'amour Nostre-Seigneur, comme cil qui<br> +tant bien fist et tant fust sage et preux en secourre et en aidier en toute<br> +manière la chevalerie de la crestienté; si comme il est apparent, ès fais<br> +que le barnage[391] de France fist en celle voie.<br> +<br> + Note 391: <i>Barnage.</i> Baronnage.<br> +<br> +Après luy, se croisèrent les haulx hommes Hues-le-Grant[392], frère le roy<br> +Phelippe; Raymont, le conte de saint Gile; Estienne, le conte de Blois;<br> +Robert, conte de Flandres; Paiens de Kaneleu[393], Rogier de Rosoy et maint<br> +autres princes du roiaume de France, outre chevalerie et gens de pié sans<br> +nombre. Par la renommée de ceste croiserie, se croisèrent maint autres<br> +nobles et princes en autres régions.<br> +<br> + Note 392 <i>Hues-le-Grant.</i> «Hugo magnus.» Cette finale du nom de<br> + plusieurs membres de la famille capetienne ne doit-elle pas être<br> + considérée comme analogue à celle des Charles de la seconde race.<br> + <i>Carlomannus</i> ou <i>Carlomagnus</i>, <i>Hugomagnus</i>, etc.<br> + <br> + Note 393: <i>Paiens de Kaneleu.</i> Le latin du continuateur ne porte pas<br> + ce nom ni le suivant.<br> +<br> +En Sezile Buiaumons, le prince de Puille qui fu fils Robert Guichart,<br> +estrait de la nacion des Normans; et le vaillant Tancrès, ses niés et maint<br> +autres vaillans chevaliers de celle contrée; en Lorraine, le vaillant<br> +Godefroy de Bouillon, Baudouyn et Eustace, ses frères, et maint autres<br> +nobles princes de celle région. Et Nostre-Seigneur, qui vit leur intention<br> +et leur bonne volenté, leur donna si grans graces que, après tant de paines<br> +et de travaux que il souffrirent pour l'amour de Nostre-Seigneur,<br> +prinstrent-il la grant cité de Nice et la noble cité d'Antioche, et puis<br> +après la sainte cité de Jhérusalem et aultres plusieurs cités et chasteaux<br> +sans nombre; et délivrèrent le saint sépulcre des paiens et de leurs<br> +ordures, et les occistrent et destruirent, et orent tousjours victoire par<br> +la vertu du Saint-Esperit. Et quant il orent ainsi esploicté, aucuns<br> +retournèrent en leurs contrées et aucuns démourèrent au pays pour la terre<br> +et le peuple deffendre, si comme Godeffroy de Bouillon, qui puis fu roy de<br> +Jhérusalem, Baudouin et Eustace ses frères et maint autres barons.<br> +<br> +<br> +II.<br> +<br> +ANNEES: 1100/1101.<br> +<br> +<i>Coment le roy Phelippe refusa la royne Berthe sa femme et la mist en<br> +prison. Et coment l'apostole l'escomenia et son roiaume. Et de Loys, son<br> +fils, coment il deffendi viguereusement le roiaume contre le roy<br> +d'Angleterre.</i><br> +<br> +<br> +(Atant nous tairons de ceste matière qui pas n'appartient à nostre propos;<br> +si parlerons du roy Phelippe et de son fils Loys qui, avec son père,<br> +gouverna le roiaume, ains qu'il fust couronné jusques à ce qu'il alast de<br> +vie à mort: et puis se fist couronner et régna tout seul; comme roy fier et<br> +vertueux, si comme nous racompterons en ses propres fais.)<br> +<br> +[394]Grant temps après refusa le roy Phelippe la royne Berthe, sa femme,<br> +par l'amonestement du deable; du tout se retrait d'ele et la mist en un<br> +fort chastel qui a nom Montrueil sur la mer, dont il l'avoit, devant ce,<br> +douée, et s'abandonna à la luxure et avoultire, qui parestoit trop honteuse<br> +chose à si hault homme. A Foulques Rechin, conte d'Angiers, tolli-il<br> +Bertrade sa première femme; par plusieurs ans fu avec ele en avoultire et<br> +la dame eut trois enfans de luy, deux fils et une fille. Les deux fils<br> +furent Phelippe et Floire, et la fille fu puis contesse de Triple.<br> +Longuement vesqui ainsi en avoultire, né oster ne s'en vouloit pour nul<br> +amonnestement; mais l'apostoile, qui vouloit pourveoir au salut de s'ame,<br> +et qui se doubtoit que Dieu ne l'en méist à raison par son deffaut, au jour<br> +du jugement, escoménia luy et son roiaume; et le roy qui toutefois douta la<br> +sentence par la grace que Nostre-Seigneur lui fist, laissa celle dame qu'il<br> +avoit longuement tenue es avoultire, et reprist la royne Berthe, sa loyale<br> +espouse. [395]Le damoiseau Loys, qui encore estoit en l'aage de douze ans<br> +ou de treize ans, estoit tant beau et tant doulx et tant preux et tant bien<br> +affaitié en toutes choses et plain de bonnes meurs, et tant amandoit<br> +toujours en proesce et en courage que il donnoit bonne exemple de soy, aux<br> +barons et au peuple, de son roiaume maintenir et gouverner, et des églyses<br> +deffendre merveilleusement. Dont tous ceulx qui bien et paix aimoient en<br> +estoient en grant désirier.<br> +<br> + Note 394: <i>Aimoini continuatio, lib. V, cap. 49.</i><br> + <br> + Note 395: A compter d'ici commence la traduction de la <i>Vita Ludovici<br> + regis Philippi filii</i>, par le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger.<br> +<br> +Icil noble damoiseau s'accoustumoit à amer et à honnorer l'églyse de<br> +Saint-Denys de France, selon la coustume de France ancienne et de<br> +long-temps; et selon ce que ses ancesseurs la maintindrent, il la maintint<br> +tousjours à grant chierté et à grant révérence, pour l'onneur des martyrs<br> +desquels il estoit soustenu et aidié en ceste mortelle vie et par quelles<br> +prières il attendoit à estre secouru quant à l'ame, après la mort; et si<br> +pensoit à estre moine de léans, sé ce fust que estre péust. Mais tandis<br> +comme il estoit encore en l'aage de douze ou de treize ans, se penoit-il<br> +moult de venir à valeur et à proesce de grant homme, non pas à chacier né à <br> +autres jeux enfantins à qui tel aage s'abandonne légièrement; ains<br> +apprenoit et usoit des armes par qui l'on vient à proesce et à valeur; et,<br> +sans faille, faire luy convenoit par force, sé il ne voulsist perdre son<br> +roiaume par mauvaiseté et par paresse; car les plus grans et les plus<br> +puissans des barons du roiaume le commencièrent à assaillir: et meismement<br> +le puissant et le couragieux roy d'Angleterre, fils Guillaume, duc de<br> +Normandie, qui Angleterre conquist et fust appelé Guillaume le bastart. Et<br> +pour ce que il commença à estre assailli si jeune, fu il preux, par les<br> +grans besoingnes qui luy sourdoient de toutes pars: car vertu et proesce<br> +croit par us et par travail endurer, et en devient on sage et pourveus aux<br> +grant besoingnes, et en vient-on souvent à grans emprises. Et par ce<br> +s'enfuit paresse et oisiveté, qui trop font de maus à ceus qui les<br> +maintiennent; car ainsi comme dit le sage: «Oisiveté et paresse<br> +admenistrent nourrissement aux vices.»<br> +<br> +Cil roy Guillaume d'Angleterre estoit chevalier merveilleus aux armes et<br> +sur tous hommes estoit convoiteux et désirant d'acquerre los et renommée.<br> +Quant il eut deshireté son ainsné frère, Robert, le duc de Normandie, de<br> +toute la duchée, si comme elle s'estent, après ce qu'il s'en fust alé<br> +oultre-mer, si se commença à approchier des marches du roiaume de France et<br> +à assaillir le noble damoisel Loys, en toutes les manières qu'il povoit.<br> +Semblablement et dessemblablement guerroioient l'un l'autre: semblablement<br> +en ce que l'un né l'autre ne se tenoit maté né vaincu; dessemblablement en<br> +ce que le roy Guillaume estoit fort et aduré et parcréur d'aage, comblé<br> +d'avoir et large despendeur, et que merveilleusement savoit atraire à luy<br> +chevaliers et soudoiers; et que le jouvenceau Loys estoit povre d'avoir et<br> +jeune d'aage, et se gardoit de grever le roiaume que son père tenoit encore<br> +en sa main: et si, osoit maintenir guerre et contrester à si puissant homme<br> +et si riche, par proesce de chevalerie et par hardement de cuer tant<br> +seulement. Dont véissiez le noble damoisel chevauchier par le païs, à tant<br> +de chevaliers comme il povoit avoir, une heure ès marches de Berri, autre<br> +heure ès marches d'Auvergne: né jà , pour ce, ne le véist on moins tost en<br> +Vauquessin, quant mestier en estoit. Et assembloit souvent au roy Guillaume<br> +d'Angleterre, à trois cens chevaliers ou à cinq cens ou à moins, encontre<br> +dix mille chevaliers. Si avenoit souvent selon la doubteuse avanture de<br> +bataille, que il desconfisoit ses ennemis et tel fois qu'il restoit<br> +desconfi. Et en tels poingnéis prenoit-on souvent des plus nobles barons,<br> +d'une part et d'autre. Une heure en prist, le damoiseau Loys, des plus<br> +nobles que le roy d'Angleterre eust, comme le noble conte Simon, Gilebert,<br> +seigneur de l'Aigle, qui, à ce temps estoit le plus prisié chevalier de<br> +toute Normandie et Angleterre[396], et Paiens, le seigneur de Gisors, à qui<br> +le roy d'Angleterre ferma lors premièrement le chastel de Gisors[397], et<br> +d'autre part reprist, le roy d Angleterre, des plus vaillans chevaliers de<br> +France, comme le vaillant conte Mathieu de Beaumont, le noble conte Simon<br> +de Montfort[398], et Paiens, le seigneur de Montjay. Mais l'angoisse et la<br> +destresse d'avoir, pour les soubdoiers paier, fist tost venir à raençon les<br> +prisonniers au roy Anglais; mais les prisonniers de France ne peurent pas<br> +estre si tost délivrés; ains furent en prison longuement, n'oncques par<br> +mille raençon n'en porent eschapper jusques à tant qu'il eurent fait<br> +hommage au roy d'Angleterre et qu'il eurent juré sur sains qu'il luy<br> +seroient en aide à leur povoir contre le roy et contre le roiaume de<br> +France.<br> +<br> + Note 396: <i>Gilebert de Laigle</i> est honorablement mentionné par le<br> + poète Geoffroi Gaimard. Voyez les fragmens de ce poète, publiés par<br> + M. Fr. Michel. (Rouen, 1830, p. 56.) Il étoit à côté du roi Guillaume<br> + le Roux, quand celui-ci fu mortellement frappé par Tyrrel, à la<br> + chasse.<br> + <br> + Note 397: Le sens est ici mal rendu; c'est <i>Paiens</i> que Suger indique<br> + comme ayant fermé ce chateau: «Paganum de Gisortio, qui castrum idem<br> + primo munivit.»<br> + <br> + Note 398: Simon Ier, fils d'<i>Amauri</i> Ier, celui qui fortifia<br> + <i>Montfort-l'Amauri</i>.<br> + <br> +<br> +III.<br> +<br> +ANNEE: 1106.<br> +<br> +<i>Coment le roy Guillaume d'Angleterre, desiroit à avoir le roiaume de<br> +France, et coment il grevoit povres gens et l'Églyse, et ravissoit leurs<br> +biens; et coment il fu occis soudainement d'une saiete, par la divine<br> +vengeance.</i><br> +<br> +<br> +Lors disoit-on que cil roy Guillaume d'Angleterre, qui trop estoit fier et<br> +orgueilleux, béoit à avoir le roiaume de France. Car le noble damoiseau<br> +Loys estoit tout seul demouré droit hoir du roy Phelippe et de la royne<br> +Berthe, qui sereur estoit Robert, le conte de Flandres. Si avoit-il deulx<br> +autres fils, Phelippe et Floire, de Bertrade, la contesse d'Angiers, qu'il<br> +avoit louguement maintenue par-dessus sa femme espousée; mais nul ne<br> +s'attendoit que nul en deust régner, pour ce qu'il estoient nés en<br> +avoultire, sé il avenist par ayanture que le noble Loys mourut. A ce<br> +s'atendoit le roy Guillaume, si comme l'on cuidoit. Mais pour ce que ce<br> +n'est pas droit né chose naturele que François soient en la subjeccion<br> +d'Anglois, ains est droit que Anglois soient en la subjeccion<br> +françoise[399], avint tout autrement qu'il ne cuidoit; si luy tolli<br> +s'espérance la fin de la guerre. Car celle guerre eut jà duré trois ans et<br> +plus; et le roy Guillaume vit qu'il n'en pourroit venir à chief, né par ses<br> +Anglois né par ses Normans, si comme il cuidoit premièrement, né par les<br> +François meisme qu'il avoit à luy alié par serement et par fiance. Si<br> +laissa la guerre tout de son gré, et passa en Angleterre.<br> +<br> + Note 399: Notre traducteur commet ici un contre-sens qui n'est<br> + peut-être pas complètement involontaire. Suger dit: «Parce qu'il<br> + n'est pas permis que les François soient soumis aux Anglois, ni même<br> + les Anglois aux François.» <i>Quia nec fas nec naturale est Francos<br> + Anglis, imò Anglos Francis subjici, etc.</i><br> +<br> +Après ce avint, un jour qu'il chaçoit en une forest qui avoit nom<br> +Neuveselve, que il fu soudainement occis d'une saiete, si que pluseurs<br> +cuidèrent qu'il eust esté occis par la divine vengeance et à bon droit, car<br> +il guerroioit povres, gens cruellement et essilloit les églyses et trop<br> +angoisseusement ravissoit leurs biens quant les prélas mouroient. Ce cas fu<br> +mis de pluseurs gens sur un hault homme d'Angleterre qui avoit nom Gautier<br> +Thirel; mais il jura puis, sur sains, devant pluseurs, non pas pour ce<br> +qu'il en doubtast rien, comme cil qui coupe n'y avoit[400], que oncques,<br> +celuy jour que le roy avoit esté occis, n'avoit-il esté en la forest, celle<br> +part, né veu ne l'avoit en celle journée. Dont il est bien apparissant que<br> +la cruauté de si puissant homme fu abatue et chastoiée par la divine<br> +puissance; en manière que cil qui les autres travailloit à tort fu<br> +travaillié sans fin, et cil qui tout convoitoit fu du tout despouillié. A<br> +Dieu tant seulement qui desceint les baudrès[2] des roys quant il luy<br> +plaist sont soubmis les roys et les roiaumes.<br> +<br> + Note 400: La traduction est obscure et incomplète. Ici Suger se met<br> + en scène, et dit avoir lui-même entendu Gautier Tirrel jurer de son<br> + innocence. «Quem cum nec timeret nec speraret, jurejurando sæpius<br> + audivimus, et quasi sacrosanctum asserere, etc.» Mais, ce témoignage<br> + de Suger ne me satisfait pas complètement; lu désir de fonder une <br> + onjecture édifiante y paroît trop. D'ailleurs tous les historiens<br> + anglois s'accordent à accuser de la mort du roi, non pas la<br> + vengeance, mais la maladresse de Geoffroi Tirrel. (Voyez Orderic<br> + Vital, Gaimar, Wace; Eadmer et les autres.).<br> + <br> + Note 401: <i>Les baudrés.</i> Aujourd'hui <i>baudriers</i>, du latin<br> + <i>baltheum</i>, dont se sert Suger. De même dans Garin le Loherain:<br> + <br> + Aubris fu biaus, eschevis et molés,<br> + Gros par espaules, graisles par le <i>baudré</i>.<br> + (T. I, p. 85.)<br> +<br> +Après ce roy Guillaume, vint au roiaume son mendre frère, Henri, qui tant<br> +fu sage et puissant: sa grant valeur et son grant sens fu puis sceu et<br> +cogneu, comme nous dirons cy-après. Si avint ainsi qu'il fu roy<br> +d'Angleterre, pour ce que son aisné frère, le vaillant Robert, estoit au<br> +temps de lors au grant ost des nobles barons qui estoient meus au saint<br> +sépulcre. Et pour ce que nous n'avons pas en propos de retraire les fais<br> +des Anglois, fors de tant comme il appartient à nostre matière, nous en<br> +convient taire, jusques à tant que l'istoire en fera mencion.<br> +<br> +<br> +IV.<br> +<br> +ANNEE: 1106.<br> +<br> +<i>Coment le noble jouvencel Loys amoit les églyses et les povres, et<br> +combatoit noblement pour metre pais entre les barons qui guerroioient les<br> +uns les autres.</i><br> +<br> +<br> +Loys, le noble jouvenceau, estoit jà grant et parcréu; et de tant comme il<br> +estoit tenu à simple de pluseurs[402], de tant se penoit-il plus de<br> +pourveoir le profit des églyses; et comme courageux et defendeur du siècle<br> +et du règne de son père, se traveilloit pour la paix du clergié, et des<br> +gaigneurs et des povres gens: car la paix et le repos avoient jà esté si<br> +longuement en desaccoustumance au roiaume de France, et tant avoient-il<br> +esté troublés, que nul ne savoit mais que estoit joie né paix.<br> +<br> + Note 402: Suger dit: «Ludovicus itaque famosus juveuis, jocundus,<br> + gratus et benevolus (quo etiam à quibusdam simplex reputebatur), etc.<br> +<br> +Si avint en ce temps que entre l'abbé Adam de Saint-Denys et Bouchart, le<br> +seigneur de Montmorency, sourdi contens pour aucunes besoingnes et<br> +coustumes de leurs terres qui ensemble marchissoient. Et à ce montèrent les<br> +paroles que cil Bouchart rompi son hommage, et s'entredeffièrent et<br> +s'entrecoururent sus, à armes et à bataille, et ardi l'un à l'autre sa<br> +terre. Mais ceste nouvelle vint tantost au vaillant roy Loys qui moult en<br> +eut grant desdaing. Cestui Bouchart fist tantost semondre de droit par<br> +devant le roy Phelippe, son père, à Poissy le chastel. Cil se défailli du<br> +tout de droit oïr et de obéir au jugement; et s'emparti de court ainsi. Né,<br> +pour ce, ne fu-il pas retenu, car ce n'est pas coustume en France; mais il<br> +apprist, assez tost après, quelle paine doit porter le subgiet orgueilleux<br> +vers son seigneur. Semondre fist ses osts Loys et ala sur luy à armes, et<br> +sur ses aides; c'est sur le conte Mathieu de Beaumont et sur Droon, le<br> +seigneur de Moncy[403], qui estoient ses jurés de ceste entreprise, et<br> +chevaliers merveilleux. En la terre Bouchart entra premièrement et gasta<br> +tout par feu et par glaive, fors son chastel. Si mist le siège entour, que<br> +de ses propres gens que des gens Robert, son oncle, le conte de Flandres;<br> +et, tant le destraint qu'il vint à luy à mercy, et se mist sur luy, hault<br> +et bas, de toute la querelle.<br> +<br> + Note 403: <i>Moncy.</i> «Monciacensem.» C'est aujourd'hui<br> + <i>Mouchy-le-chatel</i>, village de Picardie (département de l'Oise), à 4<br> + lieues de Beauvais.<br> +<br> +Après, rassailli de guerre, Droon de Moncy, pour ce meisme et pour autres<br> +griefs qu'il faisoit à l'églyse Saint-Pierre de Beauvais. Devant son<br> +chastel vint à grant plenté de chevaliers et d'arbalestriers. Cil Droon<br> +issi hors et assembla ses gens assez près de son chastel; mais cil qui le<br> +règne deffendoit le fist assez tost flatir ens[404] parmy les portes, luy<br> +et sa gent. Mais ce ne fu pas sans luy, car il les suivoit au dos de si<br> +près qu'il se féri en eulx de vive force jusques au milieu dn chastel,<br> +comme preux et hardi. Maint grans cops y feri le preux Loys et maint en<br> +reçut, n'oncques issir n'en daigna jusques à tant que il eust tout le<br> +chastel ars, jusques à la maistre tour. Si esloit de si grant cuer et de si<br> +fière proesce qu'oncques ne daigna eschiver le grant embrasement du<br> +chastel, tout fust-ce grant péril à luy et à son ost. Et tant y souffri<br> +qu'il luy prist un grant enroueure qui longuement luy dura. En telle<br> +manière les soubmist et humilia à la volenté Nostre-Seigneur à qui la cause<br> +de la guerre estoit.<br> +<br> + Note 404: <i>Flatir ens.</i> Se précipiter au travers.<br> +<br> +En ces entrefaites mut contens entre Huon, le seigneur de Clermont qui home<br> +estoit simple et sans malice, et Mathieu, le conte de Beaumont; pour ce que<br> +le conte Mathieu, qui sa fille avoit espousée, luy tolloit à force la<br> +moitié du chastel de Lusarches; car l'autre moitié tenoit-il pour raison de<br> +sa femme. Si l'avoit tout saisi et bien garni; au damoisel Loys s'en ala<br> +clamer et s'en laissa chéoir à ses piés. En pleurant fist sa complainte par<br> +telles paroles: «Sire, ayés pitié de moy qui suis vielx et desbrisié: si me<br> +secourrés contre mon gendre qui me veult deshireter. Si vueil mieux que<br> +vous ayés toute ma terre de qui je la tiens, que mon gendre l'ayt.» Grant<br> +pitié eut de luy le deffendeur du règne, et luy promist son ayde: et ainsi<br> +le renvoia tout asseuré de sa promesse.<br> +<br> +Tantost manda au conte Mathieu que il revestist Huon de sa partie du<br> +chastel; puis les adjourna ambedeulx à sa court. Mais le conte Mathieu<br> +refusa tout né, à sa court ne daigna venir né contremander. Et le damoisel<br> +assembla son ost et ala assaillir le chastel qu'il avoit garni contre son<br> +seigneur. Tant y assailli par armes et par feu et par engin qu'il le prist<br> +à force. La tour garni de chevaliers et la rendi à Huon, si comme il l'i<br> +avoit promis. De là se parti et ala assiéger un chastel le conte, qui a nom<br> +Chambely[405]. Ses engins fist entour drecier; mais autrement avint de ce<br> +siége qu'il ne cuida. Une nuit eut fait clair tems et seri; si avint que le<br> +temps se couvri soudainement et commença un fort temps de tonnoire et de<br> +pluye si horrible que le plus des gens de l'ost estoient en désespérance de<br> +leur vie et cuidoient bien mourir. Quant ce vint vers le jour que le noble<br> +Loys se dormoit en son paveillon, plusieurs s'appareillèrent, pour le fort<br> +temps, à despartir de l'ost. Si fu bouté le feu en l'une des parties des<br> +loges, par desloiauté et par traïson, et pour ce que c'est signe de<br> +despartir ost du siége. Si avint ainsi que le ost s'estormi et issirent des<br> +tentes folement et confusément, et commencièrent à fuyr comme ceulx qui<br> +cuidoient estre pris pour la tumulte et pour la noise; et se mistrent à la<br> +fuite. De ce fu moult esbabi le damoiseau Loys, et demanda que ce estoit.<br> +Lors s'arma et sailli au destrier, et couru après l'ost pour faire<br> +retourner; mais pour chose qu'il sceust né dire né faire, ne les pot metre<br> +au retour, pour ce, meismement, qu'il estoient tous espandus et espartis çà <br> +et là . Lors assembla tant de gens comme il pot avoir, et pour les autres<br> +garantir qui s'en fuioient se mist il pour mur et pour deffense contre ses<br> +ennemis qui luy coururent sus. Souvent y feri et souvent y fu feru; bien et<br> +seurement s'en porent fuyr ceulx à qui il estoit deffense; mais assez en y<br> +eut de pris de ceulx qui estoient loing de luy et s'en fuyoient espandus<br> +par troupeaux. La furent pris cil Hue de Clermont, le plus haus home et le<br> +plus puissant, et Guy de Senlis, Heloyn de Paris, sans les autres, que<br> +chevaliers que sergens, qui pas n'estoient de grant nom, et des gens à pié<br> +dont il n'est nul compte.<br> +<br> + Note 405: <i>Chambely.</i> C'est Chambly, en Beauvaisis, à une lieue de<br> + Beaumont, et à six de Senlis: aujourd'hui petite ville du département<br> + de l'Oise.<br> +<br> +Moult fu le gentil damoiseau embrasé de grant yre. A Paris retourna, et de<br> +tant luy engroissa plus le cuer de fierté et d'ogueil, comme il n'avoit pas<br> +appris à receveoir telle honte et tel meschéance. A Paris ne demoura guères<br> +pour séjourner; mais pour sa honte vengier assembla gens de toutes pars,<br> +trois fois tant qu'il n'avoit fait devant; et souvent disoit en son cuer<br> +que c'estoit greigneur honneur de mourir en proesce que honteusement vivre.<br> +Ceste assemblée sceut le conte Mathieu, par ses amis de la court; si se<br> +doubta moult, comme cil qui sage homme estoit, que la meschéançe que son<br> +sire avoit eue ne retournast sur luy. Lors prist de ses privés amis et leur<br> +pria de parler de la paix par moult grant doulceur, et par, moult grant<br> +blandissement; et moult se pena d'amollier le cuer et l'ire du noble<br> +damoisel. Et se purgeoit en telle manière que par luy né par son pourchas<br> +ne luy estoit telle meschéance avenue, sé par aventure non. Et coment qu'il<br> +fust avenu, il s'en mettoit du tout à sa volenté et à son esgart.<br> +<br> +Mais avant qu'il s'en voulsist de rien amollier en eut maintes prières, que<br> +du roy Phelippe, son père, que d'autruy; mais touteffois, à la parfin,<br> +refrena son mautalent, et si fut à tart et à envis: le tort qu'il avoit<br> +fait luy fist amender et rendre ce qu'il pot rendre, de ce qu'il avoit<br> +dommagié; et luy fist rendre les prisons, et après fist la paix de luy et<br> +de Huon de Clermont, son seigneur, et luy fist rendre sa partie du chastel<br> +de Lusarches qu'il luy vouloit tollir.<br> +<br> +<br> +V.<br> +<br> +ANNEE: 1102.<br> +<br> +<i>Coment il deffendi les églyses contre Eblon, le conte de Rouci, et son<br> +fils, qui les persécutoit; et coment il les contraint par glaive et<br> +occisions à faire satisfactions.</i><br> +<br> +<br> +En ce meisme temps estoit en grant tribulacion l'églyse de Nostre-Dame de<br> +Rains, par la cruauté Eblon, le conte de Roucy, et de sou fils Guichart qui<br> +souvent la grevoit et couroit sus; et non mie tant seulement à ele, mais<br> +aux autres églyses qui estoient soubz ele: et si estoit-il si bon chevalier<br> +de sa main et si entreprenant que il ala aucune fois à ost banie[406] en<br> +Espaigne contre les Sarrazins; ce que nul ne déust oser entreprendre sé il<br> +ne fust roy ou empereur. Maintes clameurs et maintes plaintes en avoient<br> +esté faites aucunes fois devant le roy Phelippe où il ne mettoit pas grant<br> +conseil; mais tant ala puis la besoingne que ceste clameur vint bien deulx<br> +fois ou trois jusques à son fils Loys; et tantost, comme il fu certain des<br> +griefs que cil tirant faisoit aux églyses, il assembla un ost de bien cinc<br> +cens[407] chevaliers, des meilleurs que il pot trouver au royaume son père.<br> +A Rains s'en ala hastivement, où il avoit esté attendu deulx mois, pour<br> +prendre vengeance de la bonte et du dommage que le tirant avoit fait aux<br> +églyses. Lors entra en sa terre où il mist tout en feu et en flambe, et la<br> +sienne et celle à ses aydes, et à proier quanqu'il trouvèrent. Si furent<br> +robés qui les autres souloient rober, pris et tourmentés qui les autres<br> +souloient tourmenter. Moult y souffri travail le noble jouvenceau, car tant<br> +avoit en luy et en ses chevaliers vigueur et proesce, que oncques tant<br> +comme il y furent ne séjournèrent jour, s'il ne fust vendredi ou diemenche,<br> +qu'il ne tourmentassent leurs ennemis, ou par assaut de navie[408] ou de<br> +lancier ou de traire, ou par courre sur leurs terres. Si n'estoit mie celle<br> +guerre tant seulement contre celuy Eblon, ains estoit aussi contre les<br> +autres barons du pays. Si leur faisoit grant secours la force des<br> +chevaliers de Lorraine qui leur aydoient pour ce qu'il estoient de leur<br> +parenté. Entre ces choses y eut parlé de paix en plusieurs manières: si fu<br> +plus légièrement accordée, de la partie au jouvencel de France, pour ce<br> +qu'il avoit ailleurs maint grans afaires qui requeroient sa présence. Au<br> +tirant commanda qu'il féist paix et satisfaction aux églyses; et il si fist<br> +et asseura par bons hostages. Ainsi abati et defoula celuy Eblon, et si<br> +ardi et gasta sa terre. Et ce que luy requeroit et demandoit du<br> +Nuef-chastel[409] mist en sa souffrance jusques à un autre jour.<br> +<br> + Note 406: <i>A ost banie</i>, et non pas <i>banié</i>, comme on lit dans le<br> + texte de dom Brial. A armée convoquée.<br> + <br> + Note 407: <i>Cinc cens.</i> Le latin dit: <i>sept cents</i>.<br> + <br> + Note 408: <i>De navie.</i> Il y a dans le latin <i>manuali congressione</i>, et<br> + l'auteur aura lu <i>navali</i> au lieu de <i>manuali</i>. La rédaction du temps<br> + de Philippe-le-Bel traduit mieux: <i>d'envaïr</i>. (Msc. 8396. 2.)<br> + <br> + Note 409: <i>Nuef-chastel.</i> Château situé sur l'Aisne, aujourd'hui<br> + chef-lieu d'un canton duquel dépend Rouci. <i>Sic transit gloria<br> + mundi.</i><br> +<br> +Un autel[410] ost de chevaliers assembla une autre fois pour secourre<br> +l'église d'Orléans, contre Lion, le seigneur de Meun, qui home estoit<br> +l'évesque, et si tolloit à l'églyse la greigneur partie de ce chastel<br> +meisme et la seigneurie d'un autre. En pou de temps le mata et abati, car<br> +il mist siége devant le chastel et l'enclost dedens, luy et tous ceulx qui<br> +en son ayde estoient; et prist le chastel par vive force. Mais cil se féri<br> +en l'églyse du chastel qui près estoit de sa maison, et se pensoit là à <br> +deffendre; mais ne li valu, car par la force d'armes et par le feu qui<br> +laiens fu bouté, il fu mors et estaint; et non pas luy tant seulement, mais<br> +jusques à soixante personnes qui, par la force du feu, trébuchèrent de la<br> +tour en haut et furent recueillis et tresperciés au fer des lances. Et<br> +ainsi fenirent leurs vie, et descendirent leurs ame en enfer comme ceulx<br> +qui généraument estoient escomeniés de leur évesque.<br> +<br> + Note 410: <i>Autel.</i> Semblable.<br> +<br> +<br> +VI.<br> +<br> +ANNEE: 1104.<br> +<br> +<i>Coment un cruel tyrant appellé Thomas de Malle, qui tenoit le chastel de<br> +Montagu, fu assis laiens; et coment il issi par nuit et vint au noble Loys<br> +qui fu deceu par son conseil, tant qu'il li restabli son chastel.</i><br> +<br> +<br> +En Loonois est un chastel qui a nom Montagu[411]. Fondé est de grant<br> +ancienneté et fors de grant manière, car il est assis sor une haute roche<br> +ronde de toutes pars. Ce chastel tenoit en ce point, par raison de mariage,<br> +Thomas de Malle, home desloiaus oultre mesure, et que Dieu et tout le monde<br> +haioit pour sa grant cruauté. Si le redoubtoient toutes les gens du pays<br> +environ, comme lyon enragié et le haioient de haine mortelle, et chascun<br> +jour ne faisoit s'empirer non pour la force de son chastel. Si avint que<br> +Enguerrant de Boves, qui son père estoit, le béoit à geter hors du chastel,<br> +pour la desloiauté dont tout le monde se plaingnoit. Si estoit cil<br> +Enguerrant, plain de grant valour et de grant renommée en son temps. Entre<br> +luy et Eblon, le conte de Roucy, qui en ceste emprise se mist, assemblèrent<br> +tant de gens comme il porent avoir, par prière ou aultrement, et dévisèrent<br> +à assiéger le chastel et le tyrant dedans, et à aceindre de fors palis; et<br> +béoient à tenir leur siége si longuement qu'il feust dedens affamé et pris<br> +par force et tenu en prison toute sa vie. Et si béoient à abatre le chastel<br> +sé il le pouvoient prendre: ainsi le firent comme il avoient devisé. Et<br> +quant le desloiaux se vit assis et les bretesches de fust entour le<br> +chastel, si eut moult grant paour et s'en issi par nuit, avant que les<br> +deulx chiefs de la cloisture fussent joins ensemble. Au plutost qu'il pot<br> +s'en ala au roy Loys, et fist tant, par don et par promesse, que il<br> +corrompi ses conseillers et qu'il luy promist son aide, comme cil qui<br> +encore estoit flechissable, que par meurs que par aage. Tantost assembla un<br> +ost de huit cens chevaliers, sans autres gent, et chevaucha celle part<br> +hastivement. Quant les barons qui tenoient le siège soient que il<br> +approchoit, si envoièrent messages contre luy, et luy mandèrent en priant<br> +et en requérant, comme à leur seigneur, en toutes manières, que il se<br> +souffrist et que il ne les levast pas du siège, car il leur feroit trop<br> +grant honte; et que, pour un trayteur et desloial homme, ne perdist pas<br> +l'amour et le service d'eulx et de tant preud'hommes comme il avoient en<br> +leur ost: et bien scéust-il que luy-meisme y pourroit avoir grant honte et<br> +plus grant dommage que eus, sé le trayteur eschappoit ou sé il remanoit au<br> +pays. Et quant il virent qu'il ne le pourraient fléchir de son propos né<br> +par blandir né par menacier, si se levèrent du siège pour ce qu'il se<br> +doubtèrent à mesprendre vers luy; et se trairent arrière, eulx et leurs<br> +gens, entalentés de retourner au siège, sitost quant il s'en seroit<br> +retourné. Et ainsi souffrirent à faire sa volonté sans contredit, tout leur<br> +genast-il moult. En telle manière se retrairent arrière tous courouciés. Et<br> +le sire du règne leur destruist et despeça tous leurs chasteaux et leurs<br> +forteresses et tout leur autre appareil, et délivra le chastel, en telle<br> +manière, du siége et le garni assez richement d'armes et de viandes. Et<br> +quant les barons qui, par honneur et par paour de luy, s'estoient partis du<br> +siège, virent qu'il ne les avoit de rien espargnés, si en eurent grant<br> +despit et grant dueil; adont s'entredirent, ainsi comme par aatine[412],<br> +qu'il ne le déporteroient plus né de rien ne le seigneuriroient, et le<br> +menacèrent moult durement. Et sitost comme il le virent partir, si issirent<br> +de leurs herberges et chevauchèrent après luy, tous armés, à bataille<br> +rangiée et ordenée, et bien monstroient semblant qu'il voulsissent<br> +assembler à luy; mais un ruissel, qui entre les deulx osts couroit,<br> +destournoit celle assemblée, parquoy les uns ne pouvoient légièrement venir<br> +aux autres pour assembler. En telle manière furent les deulx osts deulx<br> +jours, et menaçoient les uns les autres, et tant que un chevalier trop fort<br> +gabeur[413], qui estoit de l'autre part, s'en vint à l'ost des François et<br> +leur fist entendant que sans faille ceulx de là assembleroient à eulx, tout<br> +entalentés de prendre vengeance de la honte et du tort que il leur avoient<br> +faite, aux fers des lances et aux espées tranchans; et pour ce que il<br> +savoit ce, estoit il venu par devers eulx pour sa partie deffendre et pour<br> +aidier sou droit seigneur. Assez tost fu ceste nouvelle espandue parmy<br> +l'ost des François; dont véissiez chevaliers liés et esbaudis, eulx armer<br> +et appareiller de toutes beautés d'armeures, hyaumes lacier, chevaux covrir<br> +et très-noblement acesmer[414], et faire très-grant semblant de requerre<br> +leurs adversaires, si tres-tost comme il poroient trouver passage pour<br> +trespasser le ru. Et se hastèrent tant d'aler qu'il trouvèrent passage<br> +ainsi comme par aatine l'un de l'autre; et disoient entre eulx que mieulx<br> +valoit qu'il assemblassent avant, qu'il attendissent tant qu'il fussent<br> +assaillis. Et quant ce virent les barons de l'autre part, c'est assavoir<br> +Enguerrant de Boves et Eblon, le conte de Roucy, et le conte Andris de<br> +Rameru, Hue-le-Blanc de la Ferté, Robert de Capi[415] et les autres sages<br> +homes de leur ost, et il orent apperçu la hardiesse et la contenance du<br> +seigneur du règne et de sa gent, si s'émerveillèrent moult et esbahirent.<br> +Adont se conseillèrent et trouvèrent en leur conseil que mieulx leur valoit<br> +honnorer leur seigneur par soy retraire, que follement assembler à luy à <br> +bataille dont il leur pouvoit assez légièrement meschéoir. Lors s'en<br> +vindrent à luy à paix et l'honnorèrent moult et luy firent ilecques meisme<br> +fiances et seureté d'amour et d'alliance et luy offrirent leurs corps et<br> +leurs choses, abandonnéement à tous besoings et contre tous homes; et atant<br> +se despartirent en bonne paix.<br> +<br> + Note 411: <i>Montagu.</i> Ce château étoit entre Laon et Neufchatel; il<br> + fut détruit en 1441, par ordre de Charles VII. Thomas de Marle<br> + l'avoit eu en dot de sa seconde femme et cousine, fille de <i>Roger de<br> + Montaigu</i>.<br> + <br> + Note 412: <i>Aatine.</i> Défi, irritation, colère.<br> + <br> + Note 413: <i>Trop fort gabeur.</i> Suger dit: «Un jongleur, preu<br> + chevalier.» Quidam joculator, probus miles.»<br> + <br> + Note 414: <i>Acesmer.</i> Orner.<br> + <br> + Note 415: <i>De Capi. De Capiaco.</i> C'est <i>Chépoix</i>, en Picardie, non<br> + loin de <i>Breteuil</i>.<br> +<br> +Après ce, ne demoura pas moult que cil Thomas de Malle perdi, tout<br> +ensemble, et le chastel et le mariage qu'il avoit corrompu et conchié par<br> +affinité de lignage: car la dame par cui il tenoit le chastel fu de luy<br> +desseurée par l'esgart de sainte églyse.<br> +<br> +<br> +VII.<br> +<br> +ANNEE: 1104.<br> +<br> +<i>Coment le chastel de Montlehéry eschéi en la main du roy par mariage,<br> +lequel avoit moult grevé le roy et le royaume.</i><br> +<br> +<br> +Par teles emprises et par teles proesses dont le noble Loys venoit si bien<br> +à chief, montoit en pris et amendoit de jour en jour le noble damoiseau; et<br> +pour son règne accroistre et amender se penoit par grant pourvéance de<br> +soubsmettre et humilier ceulx qui se révéloient contre luy et qui<br> +esmouvoient les guerres et les contens par le royaume; et abatoit ou<br> +prenoit leurs chasteaux par quoy il cuidoient la terre essillier, et grever<br> +les povres gens. Dont il avint que Gautier[416] Troussel, le fils Millon de<br> +Montlehéry, qui moult avoit grevé le royaume par maintes fois, prist moult<br> +à affebloier et deffaillir par griefs maladies, après qu'il se fu retourné<br> +du saint sépulcre, pour le travail de la longue voie où il fist<br> +mauvaisement son preu et s'onneur: car il s'en embla de la cité d'Antioche<br> +pour paour de Corbaran et des Sarrasins qui entour estoient, par dessus les<br> +murs s'en issi, et laissa l'ost enclos dedens la cité[417]. Quant il se vit<br> +ainsi affebloier, si se doubta que par deffault de luy ne fust une sienne<br> +fille deshéritée qu'il avoit. Pour ce, la donna-il, par mariage, à un fils<br> +de bast[418] le roy Phelippe, que il avoit engendré en la contesse<br> +d'Angiers, et ce fist-il par la volenté et par le pourchas le roy meisme et<br> +son fils Loys qui moult convoitoit à avoir le chastel; et pour ce que<br> +messire Loys peust mieulx lier à luy son frère en paix et en amour, lui<br> +donna-il, par dessus ce, le chastel de Meun[419], et s'acorda à la prière<br> +du père.<br> +<br> + Note 416: <i>Gautier Troussel.</i> Il falloil <i>Guy</i>, comme dans le latin,<br> + et d'après la généalogie donnée à la fin du règne de Robert.<br> + M. Guizot le nomme <i>Guy de Truxel</i>, bien que la position de cette<br> + seigneurie de <i>Truxel</i> dût l'embarrasser. <i>Troussel</i> étoit un<br> + sobriquet.<br> + <br> + Note 417: Les historiens du siége d'Antioche ont rappelé la honte de<br> + Guy Troussel. (Voyez entre les autres Tudebode, collection de<br> + Duchesne tome IV, p. 796.)<br> + <br> + Note 418: <i>De bast.</i> Bâtard.<br> + <br> + Note 419 <i>Meun.</i> Il falloit <i>Mantes</i>. <i>Castrum Meduntense</i>.<br> +<br> +Et quant il eut ainsi receu en garde le chastel de Montlehéry, si en furent<br> +moult liés tous ceulx du pays d'entour, ainsi comme qui leur eust traite la<br> +boise[420] de l'Å“il qui trop les destrainsist, ou ainsi comme qui leur eust<br> +desbarré les huis d'une fort tour où il fussent en estroite prison. Et bien<br> +tesmoingnoit le roy Phelippe à son fils Loys, devant tous, que trop l'avoit<br> +cil chastel lassé et grévé par plusieurs fois. Et puis luy disoit: «Beau<br> +fils Loys, garde bien celle tour qui tant de fois m'a traveillié et en cui<br> +combattre et essilier sui presque tout envielli, et par laquelle desloiauté<br> +je ne péus oncques avoir bonne paix né bonne santé. Laquelle desloiauté<br> +faisoit des preud'hommes et des loiaux, traytres et mauvais; car laiens<br> +s'attropeloient et de près et de loing les traytres et les desloiaux; né en<br> +tout le royaume n'estoient maux fais né traysons, sans leur assentement né<br> +sans leur ayde; si que du chastel de Corbeil qui est mi voie de Montlehéry,<br> +à destre jusques à Chasteaufort, estoit Paris et la terre si atainte, et si<br> +grant confusion entre ceulx de Paris et ceulx d'Orlenois, que les uns ne<br> +povoient aler dans la terre de l'autre pour marchéandise né pour autre<br> +chose, sans la volenté à ces trayteurs, se n'estoit à trop grant force de<br> +gent.»<br> +<br> + Note 420: <i>La boise.</i> Le fétu de paille. «Festucam.»<br> +<br> +Teles paroles disoit le roy à son fils, et l'amonestoit de bien garder la<br> +tour et le chastel qui pour ce mariage estoit venue en sa main; dont tout<br> +le pays estoit en paix et en repos et pouvoient les Parisiens et les<br> +Orlénois repairier ensemble si comme il désiroient.<br> +<br> +<br> +VIII.<br> +<br> +ANNEE: 1104.<br> +<br> +<i>Coment le seigneur de Montlehéry et son lignage se vouldrent retourner en<br> +leur desloiauté acoustumée et assaillirent Montlehéry. Et coment le conte<br> +Gui de Rochefort, qui estoit sénéchal de France, le secourut.</i><br> +<br> +<br> +En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort, à grant renommée<br> +et à grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si<br> +estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe<br> +belle feste, pour ce que moult avoit esté son famillier et son ami, avant<br> +qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son sénéchal avoit esté. Et lors le<br> +retindrent à leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour<br> +tenir les affaires du règne; et luy rendirent la sénéchaussée, pour ce,<br> +meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de<br> +Montlehéry, et que, par ce, acquéissent paix et services de sa contée, qui<br> +à eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et<br> +des autres prochains chasteaux. Et tant moutéplia puis, en eulx, amour et<br> +familiarité, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy<br> +Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent<br> +ensemble, il furent desseurés par lignage qui fu trouvé en eulx. En telle<br> +manière dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son<br> +fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les<br> +besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues<br> +de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit;<br> +mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours à luy la saveur qu'il a<br> +prise en sa nouveleté[422], ainsi le sire de Montlehéry et son lignage[423]<br> +retournèrent à leur acoustumée traïson et à leur desloiauté; et<br> +pourchacièrent, par traïson et par [424]les deulx frères Gallandois qui<br> +lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de<br> +Troies, le mendre frère Gui Troussel, vint à sa mère, la vicontesse, à <br> +grant compaingnie de chevaliers, et vint à ce chastel où il fu liement<br> +receu. Lors, parla à Gui Troussel[426] et luy commença à retraire, en<br> +plourant, les biens et les honneurs que son père luy avoit fais, la grant<br> +noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiauté qu'il avoient<br> +tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria à genoulx<br> +de parfaire ce qu'il avoit piéçà commencié. Par teles paroles et par tels<br> +humiliemens, les fléchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent<br> +aux armes et alèrent à la tour, tous armés, pour assaillir ceulx qui la<br> +gardoient de par le roy. Lors commença l'assaut fors et périlleux, aux<br> +espées et aux lances, à feu et à grant pieus agus et à grosses pierres, si<br> +qu'il effondrèrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrèrent<br> +à mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille<br> +Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du règne, devoit espouser; et<br> +quant cil conte Gui, qui sénéchaux estoit le roy, sçeut ces nouvelles, si<br> +mut là , à tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit<br> +fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux<br> +gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha<br> +hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la<br> +povoient prendre né ceulx dedens surmonter les aperceurent venir dès les<br> +montaingnes; lors se trairent arrière et guerpirent l'assaut comme ceulx<br> +qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du règne ne venist sor eulx<br> +despourveuement. Lors commencèrent à pourpenser lequel feroient, ou de fuyr<br> +ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeusé,<br> +fist à soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant<br> +conseil parla à eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys,<br> +et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les<br> +leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si<br> +s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa traïson<br> +traite à fin. Mais quant le noble Loys oï ces nouvelles, si vint au chastel<br> +isnellement. Si fu moult couroucié, quant il eut la vérité sceue, de ce que<br> +il n'ot trouvé les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il<br> +les péust avoir tenus. Et à ceulx qui remés furent tint la paix que le<br> +conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jurée à tenir; et pour ce<br> +qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la<br> +forteresse du chastel, sans la tour[427].<br> +<br> + Note 421: <i>Rochefort.</i> Aujourd'hui petite ville à dix lieues de<br> + Paris, vers Chartres. Il reste quelques débris du vieux château de<br> + Guy-le-Rouge.--<i>Chateaufort</i> est à cinq lieues de Paris. On voit<br> + encore deux des tours des anciennes fortifications.<br> + <br> + Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'épître d'Horace<br> + <i>ad Lollium</i> et non pas <i>de Arte poëtica</i>, comme le disent dom Brial<br> + et M. Guizot.<br> + <br> + «Quo semel est imbuta recens servabit odorem »<br> + Testa diù.<br> + <br> + Note 423: <i>Le sire de Montlehéry.</i> C'est je crois une faute. Il<br> + s'agit ici des habitans de Montlehéry. Suger dit seulement: <i>Viri de<br> + Monte-Leherii</i>, et c'est à eux que Miles va s'adresser<br> + tout-à -l'heure, non pas à Gui Troussel, qui sans doute n'étoit pas<br> + dans le château.<br> + <br> + Note 424: <i>Gallandois.</i> Les frères de <i>Garlande</i>.<br> + <br> + Note 425: <i>Coment</i>, etc. C'est-à -dire: De manière à ce que, etc., ou:<br> + Ils firent tant que, etc.<br> + <br> + Note 426: <i>A Guy Troussel.</i> Cela est ajouté, et mal à propos.<br> + <br> + Note 427: <i>Sans la tour.</i> Cette tour chancelante, noire et<br> + sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIème<br> + siècle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la<br> + royauté.<br> +<br> +<br> +IX.<br> +<br> +ANNEE: 1106.<br> +<br> +<i>Coment Buiaumont, le prince d'Antioche, et Robert Guichart son père,<br> +eurent, tout en un jour, victoire sur l'empereur d'Allemaigne et l'empereur<br> +de Grèce. Et coment cil Buiaumont eut à femme Constance, la seur le noble<br> +Loys.</i><br> +<br> +<br> +En ce temps vint en France Buiaumont, le noble prince d'Antioche. A celuy<br> +espéciaument fu rendue la forteresse et la seigneurie de la noble cité<br> +d'Antioche, au temps que le grant siège y fu mis de celle très-puissant<br> +baronnie de France et d'autres terres, que Pierre le hermite esmut. Cil<br> +Buiaumont estoit adont un des plus nobles et des plus puissans barons de la<br> +terre d'Orient, de cui proesce il estoit grant renommée par tout le monde,<br> +meismement par un merveilleux fait qu'il fist en sa vie, qui ne pot estre<br> +fait sans la divine aide; dont il fu grant parole démenée néis entre les<br> +Sarrazins. Si le vous compterons briefment.<br> +<br> +Cil puissant prince Buiaumont et son père Robert Guichart avoient une fois<br> +assise la cité de Duras, dont la grant richesse de Thessalle[428] né le<br> +grant trésor de Constantinoble né la force de toute Grèce ne les peurent<br> +oncques par force lever de ce siège où il sistrent longuement. Si avint que<br> +les messages le pape Alexandre passèrent la mer et alèrent jusques à eulx,<br> +et leur requistrent et semondrent en la charité Nostre-Seigneur et par<br> +l'ommage qu'il devoient à saint Pierre de Rome et à son vicaire, que il<br> +secourussent à l'églyse de Rome et l'apostoile que l'empereur de Rome avoit<br> +assis dedens la tour de Crescence; et les prièrent humblement et par<br> +l'ommage que il avoient à l'églyse de Rome, qu'il ne laissassent pas<br> +périllier l'églyse de Rome né son vicaire, qui en grant péril estoit sé il<br> +n'estoit secouru.<br> +<br> + Note 428: <i>De Thessale.</i> Suger dit: <i>Thessalonicenses Gazæ</i>.<br> +<br> +En grant doubte furent cil deus riches princes de ces nouvelles; lequel il<br> +feroient avant ou s'il lairoient ce grant siège qui tant leur avoit cousté<br> +ou il ne peussent jamais recouvrer sé à grant paine non, né à ce venir<br> +qu'il en estoient jà ; ou sé il nostre saint père de Rome laisseraient<br> +périllier et asservir, pour le siège maintenir. Si comme il orent grant<br> +pièce demouré sur ceste affaire terminer, si prisrent un trop haut conseil;<br> +ce fu qu'il feroient et l'un et l'autre, et le siège maintenir et secourre<br> +l'apostoile. Ainsi le firent et remest Buiaumont au siège; et Robert<br> +Guichart, son père, passa la mer en Pouille et tantost comme il fu armé,<br> +assembla à grant plenté de chevaliers, que de Puille que de Sezille que de<br> +Kalabre que de terre de Labour, et de sergens à riches armes, et puis<br> +chevaucha hardiement vers la cité de Rome. Et vint une aventure dont tout<br> +le monde se doit esmerveillier; que tantost comme l'empereur des Griex<br> +sceut que Robert Guichart se fu parti du siège devant Duras, si assembla<br> +merveilleux ost de Griex, et vint contre Buiaumont à bataille, et par mer<br> +et par terre, pour le lever du siège. Si avint que luy et son père se<br> +combattirent tout en un jour aux deulx empereurs: Robert Guichart à <br> +l'empereur d'Allemaingne, et son fils Buiaumont à l'empereur de Grèce: et<br> +orent ambedeulx victoire des deulx empereurs, par l'aide<br> +Nostre-Seigueur[429].<br> +<br> + Note 429: Ce récit de la double victoire des princes Normans sur les<br> + deux empereurs semble avoir été emprunté par Suger à <i>l'Historia<br> + Sicula</i> éditée par Muratori, et dont M. Champollion vient de publier<br> + une très-ancienne traduction. (Voy. la suite de l'<i>Istoire de li<br> + Normant</i>, <i>par Aimé moine du Mont-Cassin</i>. Paris, 1835, page 308 et<br> + suiv.) Seulement Suger a eu tort de nommer le pape Alexandre II;<br> + c'est Grégoire VII que Robert Guiscart fit sortir de la tour de<br> + Crescence, en 1084.<br> +<br> +La raison pourquoi cil Buiaumont estoit venu en France, c'estoit pour<br> +demander à femme la gentille dame Constance, la sereur le noble Loys, qui<br> +moult estoit belle et vaillant et sage, et bien enseingnée sor toutes<br> +autres damoiselles. Et pour ce, en toutes manières, essaya s'il la porroit<br> +avoir. De si grant renommée et de si grant noblesse estoit le royaume de<br> +France et cil qui sire en devoit estre, que néis[430] les Sarrazins avoient<br> +grant paour de ce mariage. Sans seigneur estoit la dame et avoit refusé le<br> +conte Huon de Troies, et n'avoit cuer de se marier. Et tout ce savoit bien<br> +le prince Buiaumont qui tant fist, touteffois, que par dons que par<br> +promesses que par proières, que la dame luy fu ottroiée du roy Phelippe et<br> +de Loys, son fils. Et ce fu fait en la cité de Chartres par devant mains<br> +barons du règne, que arcevesques que évesques que princes que abbés. Et si<br> +fu présent aux espousailles dans Bruns, évesque de Seigne[431] qui, de par<br> +l'apostoile, estoit légat en France. Si estoit venu avec le prince<br> +Buiaumont pour prescier la voie du saint sépulcre. Et de ce tint il grant<br> +concile à Poitiers, et là eut traitié de plusieurs establissemens, et<br> +meismement de la terre d'oultre-mer. Et tant firent-il et le prince<br> +Buiaumont qu'il encouragièrent maint preud'hommes d'aler en ce voiage. En<br> +celle compaingnie s'en retournèrent en leur pays le légat et cil Buiaumont<br> +et madame Constance, sa femme, à grant joie et à grant compaingnie de<br> +chevaliers de France et d'ailleurs, qui pour eulx avoient emprise la voie.<br> +<br> + Note 430: <i>Néis.</i> Même.<br> + <br> + Note 431: <i>Seigne</i>, Seigni. <i>Dans</i>, «Dominus.»<br> +<br> +De celuy prince Buiaumont eut puis la dame deulx fils: Jehan et Buiaumont;<br> +mais cil Jehan morut en Puille, ains qu'il fust chevalier, et cil Buiaumont<br> +qui fu prince d'Antioche après son père et chevalier merveilleux eut un<br> +jour desconfi les Sarrasins: si comme il les enchaussoit, luy centiesme de<br> +chevaliers tant seulement, si fu entrepris par leurs agais, comme cil qui<br> +follement les enchaussoit et plus qu'il ne déust se fioit en sa proesce. Là <br> +luy fu le chief copé, et tous ses chevaliers pris et mors; et ainsi perdi<br> +Antioche, et Puille et la vie.<br> +<br> +<br> +X.<br> +<br> +ANNEE: 1107.<br> +<br> +<i>Coment l'apostole Pascase se conseilla au roy Phelippe et à son fils,<br> +contre l'empereur Henri, qui contrainst son père à metre jus tous les<br> +aournemens royaux; et persécutoit saincte églyse.</i><br> +<br> +<br> +Au second an que le prince Buiaumont s'en fu retourné et eut enmenée madame<br> +Constance, sa femme, si comme vous avez oï, avint que l'apostole Paschaise<br> +s'en vint vers les parties d'Occident à grand compaingnie de ses hommes,<br> +que cardinaux que évesques que sages hommes de Rome, pour soy conseillier<br> +au roy Phelippe et à Loys son fils et à l'églyse de France, d'une nouvelle<br> +querelle, d'endroit une manière de revesteure[432], de quoy l'empereur de<br> +Rome le travailloit et le béoit encore plus à travailler et luy et l'églyse<br> +de Rome. Bien faisoit à croire, car il estoit homme sans pitié et sans<br> +amour, et vers luy et vers tous autres hommes; et si cruel et si desloiaux<br> +que il avoit déshérité son père meisme et tenu en sa propre prison, et<br> +contraint à ce qu'il luy fist rendre ses roiaux aournemens à force, c'est<br> +assavoir: la couronne et le septre et la lance saint Maurice; et que il ne<br> +tendroit rien en propre de son héritage. Et pour ce que l'apostole et tous<br> +ses consaulx se doubtoient de sa desloiauté et de la convoitise des Romains<br> +qui, partout, sont ardens et convoiteux, leur fu-il avis que plus seure<br> +chose seroit d'eulx conseillier au roy Phelippe et à Loys son fils et à <br> +l'églyse de France, que à ceulx de la cité de Rome. Droit à Clugny s'en<br> +vint, et de là à la Charité-sur-Loire. Là dédia et sacra l'églyse d'iceluy<br> +priouré, à grant compaingnie d'évesques et d'autre clergie, et y furent<br> +plusieurs barons de France, et le conte Guy de Rochefort, séneschaux de<br> +France, qui, de la part le roy Philippe et Loys, son fils, y fu envoié; et<br> +de par eulx, luy offri et abandonna le roiaume à sa volenté, comme à leur<br> +père spirituel[433]. Et à ce dediement fu un cler le roy, qui Sugier avoit<br> +nom[434]: (moine estoit de Saint-Denis en France, et puis fu-il abbé de<br> +léans et fist tant de bien au roiaume et à l'églyse; car il eut tout le<br> +roiaume en sa garde, au temps que le roy Loys, fils Loys-le-Gros et père au<br> +roy Phelippe, fu oultre-mer; et ce fust cil meisme qui fist ceste istoire<br> +si certainement comme cil qui, tousjours, fu nourri au palais et au service<br> +le roy.) Là estoit alé, si comme nous l'avons dit, contre l'évesque de<br> +Paris, Galon, qui l'églyse de Saint-Denis avoit traite en cause pour une<br> +grant querelle qu'il clamoit sur elle. Et cil Sugier allégua, devant<br> +l'apostole meisme, pour l'églyse, et deffendi sa querelle par droit et par<br> +appertes raisons.<br> +<br> + Note 432: Suger dit: «<i>Super.... novis investiturÅ“ ecclesiasticÅ“<br> + querelis</i>.»<br> + <br> + Note 433: Le sens du latin est moins large: «<i>Missus occurrit, ut ei,<br> + tanquam patri spirituali, per totum regnum, ejus beneplacito,<br> + deserviret.</i>»<br> + <br> + Note 434: Suger dit seulement: «<i>Cui consecrationi et nos ipsi<br> + interfuimus.</i>»<br> +<br> +De la Charité se parti l'apostole et s'en ala à Saint-Martin de Tours. Là ,<br> +chanta la messe solempnellement, le jour de la mi-caresme, et porta mitre<br> +sur son chief[435], à la guise de Rome. De là desparti et s'en ala<br> +droitement à Saint-Denis en France, humblement et dévotement ainsi comme à <br> +l'églyse Saint-Pierre de Rome. Là fu assez haultement et honorablement<br> +receu, comme si haute personne. Mais un exemple merveilleux et remembrable<br> +laissa aux Romains et à ceulx qui à venir estoient; car de chose<br> +quelconque, né or né argent né garnement de pierres précieuses qui en ceste<br> +abbaïe fust, dont l'en se doubtoit moult, ne daigna regarder, par semblant<br> +de convoitise: tant seulement devant les corps sains se coucha et estendi<br> +devotement, tout dégoutant de larmes, comme cil qui tout s'offroit de corps<br> +en sacrefice à Dieu et à ses sains; et prioit à l'abbé et au couvent que<br> +aucune partie de vestement entaint de son sanc luy fu donnée et ottroiée;<br> +et disoit telles paroles: «Ne vous doit pas déplaire sé vous rendez aucunes<br> +parties petites des vestemens de celuy que nous vous envoiasmes jadis en<br> +France, de nos grés et sans murmure, pour estre apostre de France.» Là luy<br> +vindrent à l'encontre à grant joie, le roy Phelippe et son fils Loys, et<br> +s'inclinèrent dévotement à ses piés, en la manière que les roys seulent<br> +faire devant le sépulcre et l'autel Saint-Pierre, les couronnes ostées et<br> +les chiefs enclins. Et l'apostole les prist par les mains, comme les dévos<br> +fils des apostoles, et les fist ambesdeulx séoir devant luy.<br> +<br> + Note 435: <i>La mitre.</i> «Frygium.» C'est la <i>Thiare</i>, et non pas la<br> + mitre que tous les évêques de France portoient. Suger affecte deux<br> + fois de rappeler que la coiffure pontificale ne différoit de cette<br> + des prélats françois qu'en raison de la différence de la <i>mode</i> en<br> + deçà et au-delà des monts.<br> +<br> +Après parla à eulx, comme sage et par grant familiarité, de l'estat de<br> +sainte églyse, et les pria moult qu'il aidassent à saint Pierre et à son<br> +vicaire, si comme les roys de France leurs devanciers avoient fait, comme<br> +les roys Pepin et Charles-le-Grant et Loys, son fils, et les autres qui<br> +après vindrent; et qu'il contrastassent aux ennemis de sainte églyse et<br> +meismement à l'empereur Henri.<br> +<br> +Moult volentiers reçurent ces paroles, et luy offrirent et promistrent leur<br> +conseil et leur aide, par tous lieux et contre tous hommes mortels, et luy<br> +abandonnèrent tout le roiaume à sa volenté. Après, luy baillèrent grant<br> +compaingnie d'archevesques et d'évesques, et l'abbé Adam de Saint-Denis,<br> +pour aler à l'encontre des messages de l'empereur Henri, qui à Chaalons<br> +devoient venir à luy.<br> +<br> +<br> +XI.<br> +<br> +ANNEE: 1107.<br> +<br> +<i>Des messages l'empereur Henri et de leur légation à l'apostole. Après, de<br> +la réponse l'apostole aux messages; et coment les messages l'empereur<br> +s'empartirent à mautalent.</i><br> +<br> +<br> +Quant l'apostole eut jà demouré à Chaalons, ne sçai quans jours, si<br> +vindrent les messages l'empereur Henri, et pristrent leur hostel à <br> +Saint-Mange[436], dehors de la cité, et laissèrent illecques Almaubert, le<br> +chancelier, par cui conseil l'empereur ouvroit le plus. Et tous les autres<br> +vindrent à la court de l'apostole à grant compaingnie et à grant bobant; et<br> +arneischiés et atournés à merveilles orgueilleusement de lorains[437] et<br> +d'autres appareils. Ces messages furent l'archevesque de Trèves, l'évesque<br> +d'Antatense,[438] l'évesque de Moustier[439] et plusieurs contes, tous<br> +d'Allemaingne; et avec eulx, le duc Welphons, devant qui l'en portoit une<br> +espée toute nue. Si estoient à merveille corsus, gros et gras, curieux et<br> +noiseux en paroles. Si sembloit mieux que eulx tous fussent venus pour<br> +tencier et pour menacier, que pour besoingne desrenier[440] par mesure et<br> +par raison. L'archevesque de Trèves conta leur parole; home sage et amesuré<br> +et qui savoit bien langue françoise. Sagement conta la besoingne pourquoy<br> +il estoient là envoié de par l'empereur; et de par luy, aporta à l'apostole<br> +et à toute la court salus et services, sauve la droiture de l'empire. Après<br> +commença la parole si comme ele luy eut esté enchargiée.<br> +<br> + Note 436: <i>Saint-Mange</i> ou <i>Saint-Memmie</i>, faubourg de Châlons. De là <br> + les noms propres de <i>Mangin</i>, <i>Mangeart</i> et <i>Magineau</i> si communs en<br> + Champagne.<br> + <br> + Note 437: <i>Lorains.</i> Harnois de chevaux.<br> + <br> + Note 438: <i>Antatense.</i> Halberstadt.<br> + <br> + Note 439: <i>Moustier.</i> Munster.<br> + <br> + Note 440: <i>Desrenier.</i> Exposer par raisons. Discuter.<br> +<br> +Lors commença à parler en tele manière: «Cogneue chose est que ce<br> +appartient à l'empire dès le temps à nos ancesseurs et nos sains pères, qui<br> +ont esté au lieu monsieur Saint-Père, au siège de Rome, si comme dès le<br> +temps le grant Grégoire et les autres après jusques à ore, que en toutes<br> +élections soit gardé et tenu cil ordre: que ainçois que l'élection soit<br> +espandue né magnifestée, qu'il soit fait assavoir à l'empereur; et sé il<br> +voit que la personne soit convenable à ce, l'en doit prendre de luy<br> +asseurement et ottroy. Après ce, doit estre mené en la congrégacion des<br> +évesques et du clergié où il doit estre esleu selon les sains canons, et à <br> +la requeste du peuple, et par l'élection du clergié, et par l'assentement<br> +de l'empereur. Et puis quant il sera sacré franchement, non pas par<br> +simonie, si doit estre ramené à l'empereur pour revestir-le du régale, si<br> +comme de l'anel et de la croce, et pour luy faire hommage et féauté; et si<br> +n'est mie merveilles, car autrement ne se peust-il saisir de chastel né de<br> +cité né des marches né d'autres dignités qui soient de l'empire, et sé<br> +monsieur l'apostole se veult ainsi souffrir, si tienne sainte églyse en<br> +paix et en prospérité à l'onneur de Dieu, et de ses droitures telles comme<br> +il doit avoir en l'empire et au règne.»<br> +<br> +A ce respondi l'apostole sagement, par la parole l'évesque de Plaisance qui<br> +parla en telle manière: «Sainte églyse, qui est rachetée et franchie du<br> +précieux sanc Nostre-Seigneur Jésus-Christ, ne convient mie de rechief<br> +ramener à servage, en ce que elle ne puisse eslire prélat, sans le conseil<br> +de l'empereur et que elle se mette en servitude; mise arrière et oubliée la<br> +précieuse mort de Jésus-Christ, par cui elle fu franchie de toutes<br> +subjeccions et de tous servages. Que ce serait jà avenu sé il convenoit<br> +qu'il fust par luy revestu de la croce et de l'anel, comme ces choses<br> +appartiennent à l'autel plus que à luy qui d'eulx se veult saisir et<br> +entremettre contre Dieu; et plus, que ses mains, qui sont sacrées au corps<br> +et au sanc Nostre-Seigneur proprement, sé par ce lien les convenoit<br> +sousmettre aux mains qui sont soilliées et ensanglantées et pecheresses de<br> +glaive et de bataille; par teles mesprison abaisseroit trop ses ordres et<br> +sa sainte unction.»<br> +<br> +Quant les messages oïrent ceste response, si commencèrent à frémyr de<br> +mautalent et dire contre l'apostole; et en manière de Tyois[441] noisier et<br> +faire grant tumulte: et s'il osassent, il eussent dict et faicte violence à <br> +luy et à sa gent; si dirent à la parfin: «Ne sera or pas ci terminée ceste<br> +querelle, mais à Rome aux espées tranchans.» Si s'en partirent à tant.<br> +<br> + Note 441: <i>Tyois.</i> Allemands.<br> +<br> +Tout maintenant envoia l'apostole aucuns sages hommes et esprouvés, à <br> +Almaubert, le chancelier, pour le prier et requerre que ses messages<br> +fussent oïs et qu'il se penassent d'abaissier ce couroux et de mettre paix<br> +au règne et à l'empire; et quant les messages qui ces paroles oïrent les<br> +lui eurent portées, si s'en partirent, et tantost l'apostole s'en ala à <br> +Troies et là assembla un grant concile qu'il avoit fait semondre grant<br> +pièce devant. Après ce concile retourna à Rome en prospérité, à grant amour<br> +et à grant grace des François, qui moult l'avoient servi et honnoré; et à <br> +grant paour et à grant haine des Tyois qui moult l'avoient grevé et<br> +traveillié.<br> +<br> +<br> +XII.<br> +<br> +ANNEE: 1111.<br> +<br> +<i>Coment l'empereur assembla grant ost et entra en la cité de Rome, comme<br> +ami, faintement. Et coment il prist l'apostole en chantant sa messe et les<br> +cardinaux, et comme icel tirant et anemi desloyal mist main à l'apostole et<br> +le traitta vilainement.</i><br> +<br> +<br> +Entour un an après ce que l'apostole s'en fust retourné, assembla<br> +l'empereur un merveilleux ost, bien de trente mil chevaliers, et chevaucha<br> +à Rome par grant force et par grant cruauté, comme cil qui en celle voie ne<br> +s'esjoïssoit fors que quant il véoit occision et sanc espandre. Quant il fu<br> +là venu, si faint son cuer par grant traïson et par grant guile, et fist<br> +semblant paisible, né oncques ne parla de la querelle de revesteure qu'il<br> +clamoit devant seur l'apostoile, et commença à promettre à faire moult de<br> +bien à l'églyse et à la cité; et puis si blandi moult et pria que on le<br> +laissast entrer en la cité, car autrement n'i pouvoit-il entrer. Et le<br> +desloiaux qui ne béoit fors à la traïson, ne doubta pas à décevoir le<br> +souverain du monde et toute saincte églyse, et le roi des rois à qui la<br> +querelle estoit toute.<br> +<br> +Taudis, s'espandi la renommée par la cité que l'empereur vouloit clamer<br> +quitte cette grant querelle qu'il clamoit sur l'apostole, qui si estoit<br> +contraire à Dieu et à saincte églyse. Lors commencièrent tous à faire plus<br> +grant joie que nul ne pourroit cuider; et le clergié et les chevaliers de<br> +Rome s'efforcièrent tous comment il le pourroient plus honorablement<br> +recevoir. L'apostole et les cardinaux montèrent à grant compagnie<br> +d'évesques et de prélas, tous couvers leurs chevaux de blanches couvertures<br> +et tous parés et acesmés de riches aournemens, et luy alèrent à l'encontre<br> +et grant suite de peuple de Rome. Adonc, prist l'apostole aucuns de ses<br> +cardinaux et les envoia devant soy pour prendre le serement de l'empereur<br> +qu'il rendroit paix à l'églyse Saint-Père, et à son vicaire et à la cité,<br> +et qu'il clamoit quitte tout le contens de celle revesteure. Ainsi<br> +s'entrencontrèrent l'apostole et l'empereur en un lieu que l'en dit la<br> +Monjoie de Rome, et de ce lieu voit-on l'églyse des apostres. Et ilecques<br> +de rechief furent fais cil seremens, et après ce le jura tierce fois, et<br> +porche de l'églyse, de sa main nue et une partie de ses plus hauts barons.<br> +Lors fu mené jusques à l'églyse des apostres à grant procession du clergié,<br> +assés plus noblement et à plus grant joie que Rome ne fist jadis de la<br> +victoire d'Afrique.<br> +<br> +Tous rendoient loanges à Dieu: et crioient cil Allemans en leur Tyois, si<br> +espouventablement et si hault, qu'il sembloit qu'il déussent les cieux<br> +trespercer. Là fu couronné solempnellement, par les mains de l'apostole,<br> +selon la manière des anciens empereurs. Après se revesti l'apostole pour la<br> +messe chanter; et quant ce vint en ce point qu'il eut sacré le vrai corps<br> +Dieu et son précieux sanc, si en coménia l'empereur d'une partie en<br> +alliance de paix et d'amour pardurable, et en plege et en ostage de tenir<br> +les convenances qu'il avoit vers saincte églyse. Quant l'apostole eut la<br> +messe chantée, et ains que il fust du tout devestu, avint que les Tyois<br> +descouvrirent la desmésurée traïson que il avoient jusques à ce point<br> +célée; et traisrent, comme forcenés, les espées, et coururent sus aux<br> +Romains qui, en ce lieu et en ce point, estoient désarmés; et commencièrent<br> +haultement à crier à haulte voix que tout le clergié de Rome, et cardinaux<br> +et évesques, fussent prins et destranchiés.<br> +<br> +Après, firent une desverie à qui nul forfait ne se prent, né nul outrage ne<br> +se puet comparer: car il pristrent l'apostole et mirent la main au vicaire<br> +Nostre-Seigneur et de saint Père. Tantost fu la cité esmeue et troublée et<br> +plaine de dolour et d'angoisses plus que l'en ne pourroit dire. Et lors<br> +primes apperçurent la traïson des Tyois, mais ce fu trop tart. Lors<br> +commencèrent les uns à courre aux armes, et les autres à fuir comme gent<br> +seurprise et esbahie; mais il ne porent si légièrement fuir à l'assaut de<br> +leur ennemis qui, soudainement, les avoient seurpris et desceus, qu'il n'y<br> +en eust assez de blessiés. Et touteffois montèrent-il sor les trefs[442] du<br> +porche de l'églyse qu'il firent verser et trébuchier sor ceulx qui les<br> +chaçoient, et, par ce firent-il d'eulx leur deffence. L'empereur, qui de<br> +son desloial fait et de s'orde conscience estoit forment espouvanté, issi<br> +hastivement de la cité et emmena avec luy la plus merveilleuse proie qui<br> +oneques-mais eust esté faicte, contre crestiens né ailleurs: ce fu le corps<br> +de l'apostole meisme, et tant des cardinaux et des évesques comme il peust<br> +tenir aux poins, et se mist dedens la cité Chastelle[443] qui trop estoit<br> +fort de grant siège naturel et de grant forteresse. Laiens fist despoillier<br> +et laidement traictier les cardinaux et les évesques; puis fist une si<br> +très-grant cruauté que néis du dire est-ce grant félonnie; car il mist main<br> +el Crist dame-Dieu, et le despoilla orgueilleusement de sa chappe et de sa<br> +mitre et de tous les autres aournemens qui à sa dignité appartenoient; et<br> +après ce, lui fist moult d'ennuis et de honte: né oncques, né luy né les<br> +siens ne voult laissier aler, jusques à tant qu'il les eust contrains à ce<br> +que il le quitteroient de la convenance dont le contens estoit, et qu'il en<br> +eurent fait privilège. Un autre privilège leur estordist[444] aussi à <br> +force, qu'il avoit devant ce quassé, par le jugement de l'églyse, au grant<br> +concile qu'il tint de trois cens évesques et de plus. Ce fu que l'empereur<br> +le revestiroit, d'ore en avant, des devant dictes choses. Et sé aucun<br> +demande pourquoy l'apostole le fist ainsi laschement, sache-il que saincte<br> +églyse estoit en langueur par deffaut de pasteur et de collatéraux, et que<br> +le tirant qui l'avoit ramenée à servitude la tenoit en sa main comme sienne<br> +propre, pour ce que nul n'estoit qui l'osast contredire. Après ces choses,<br> +quant l'apostole eut reformé l'estat de saincte églyse au mieux qu'il pot,<br> +et mise paix quelle que ce fu, si s'en fui en un désert, et fist un<br> +hermitage; là eust demouré le remenant de sa vie, sé saincte églyse et la<br> +force des Romains ne l'eussent contraint de revenir à son siège. Mais<br> +Nostre-Seigneur Jésus-Christ, qui saincte églyse racheta de son précieux<br> +sanc, ne le laissa pas longuement défouler, né ne volt souffrir que<br> +l'empereur s'esjoïst longuement du grief et de l'outrage qu'il eut fait;<br> +car ceulx qui de noient n'estoient tenus à l'empire par foy et par serement<br> +né autrement, pristrent sur eulx la besoingne. Par le conseil et par l'aide<br> +le noble damoisel de France, assemblèrent un grant concile en son règne, et<br> +par le commun jugement de saincte églyse, escommenièrent l'empereur et le<br> +férirent du glaive saint Père, puis s'en retournèrent vers le règne<br> +d'Allemaingne, et pourchacièrent tant qu'il esmeurent contre luy grant<br> +partie de ce règne, et le plus des barons du païs et ceulx qui à luy se<br> +tenoient. Et déposèrent Richart le Roux, évesque de Moustier, né oncques ne<br> +finèrent jusques à ce qu'il eurent à leur povoir destruit et deshérité ses<br> +aideurs, en vengeance de sa pesme vie et de la desloiauté par quoy il<br> +guerroia saincte églyse. Et par son péchié fu l'empire transporté en autrui<br> +main, par le droit jugement Nostre-Seigneur. Après son décès, furent ses<br> +hoirs déshérités par son péchié, et vint pu la main Lohier le duc de<br> +Saissoingne, un chevalier merveilleux et moult prudomme et fort deffendeur<br> +de l'empire, qui, après ce qu'il eut soubmis à l'empire Puille et Kalabre<br> +et Lombardie et Campaigne jusques à la mer Adrienne et tout dégasté devant<br> +soy, voiant le roy Rogier qui de Puille s'estoit fait roy par force, s'en<br> +revint en son règne à grant victoire, et puis morut. Ces fais et autres que<br> +ses gens firent mistrent en istoire leurs maistres et les istoriographes;<br> +et nous, dès ore mais, retournerons aux fais des François qui sont de<br> +nostre propos.<br> +<br> + Note 442: <i>Trefs.</i> Les poutres.<br> + <br> + Note 443: <i>Chastelle.</i> Le château Saint-Ange.<br> + <br> + Note 444: <i>Estordist.</i> Arracha. <i>Qu'il avoit;</i> que le pape avoit.<br> +<br> +<br> +XIII.<br> +<br> +ANNEE: 1107.<br> +<br> +<i>Coment Huc de Ponponne, chastelain de Gornay-sur-Marne, ravist chevaus à <br> +marchéans au chemin le roy et mena en son chastel. Et coment le sire du<br> +règne l'asségia séant à grant ost et coment il le prist à moult grant<br> +paine.</i><br> +<br> +<br> +Le conte Guy de Rochefort, duquel l'istoire a parlé dessus, se forcenoit<br> +tout de couroux et de mautalent, pour ce que le mariage de sa fille et du<br> +damoisel Loys de France avoit esté despécié, en la présence l'apostole,<br> +pour la raison du lignage qui prouvé y fu par l'engin et par le pourchas de<br> +ses ennemis qui envie luy portoient; et la rancune qu'il en avoit en son<br> +cuer reçu béoit bien à monstrer par envie contre eulx, en lieu et en temps;<br> +et nonpourquant le devant dit sire ne le béoit mie à oster de son service<br> +pour le mariage qui despécié estoit. Tant qu'il avint que les Gallandois<br> +s'i entremeslèrent qui l'amour et la familiarité d'eulx deux despécièrent<br> +et i semèrent discorde. Si sourdi une ochoison qui au seigneur du règne<br> +donna matière de guerroier; si fu pour ce que un chevalier merveilleux, qui<br> +avoit nom Hues de Ponponne, et estoit chastelain de Gournay sur la<br> +Marne[445], eut une fois pris chevaux à marchéans au chemin le roy et mené<br> +en son chastel. Mais le sire du règne qui, pour ceste outrage, estoit<br> +forcené, assembla son ost hastivement et ala assiéger ce chastel au plutost<br> +qu'il pot, pour que il ne péust estre garni de viandes né d'autre<br> +garnison[446]. Devant ce chastel estoit une isle merveilleusement belle et<br> +délitable qui, à ceux de la ville, donnoit trop grant aaisement de leurs<br> +bestes pasturer, et grant déduit et grant esbatement pour la beauté de la<br> +rivière et pour le grant déduit de la riche praerie. Si amande moult le<br> +lieu ce qu'il est enclos de la parfonde rivière, qui grant seureté leur<br> +donne. De ceste isle prendre et saisir se péna moult l'avoué du règne; et<br> +si tost qu'il eut sa navie appareilliée, si fist une partie de ses<br> +chevaliers et moult de ses gens à pié despoillier tous nus, pour passer<br> +plus légièrement et plus tost relever et saillir sus, s'il avenist que il<br> +chéissent: les uns fist passer à noe[447], et les autres à cheval parmy les<br> +parfons flos, jaçoit que ce fu trop périlleuse chose, et il meisme passa<br> +avec eulx, monté sur son destrier pour donner à sa gent cuer et hardement.<br> +Lors commença à envahir l'isle en telle manière. Mais ceulx du chastel qui<br> +s'estoient garnis au mieux qu'il povoient leur deffendoient moult forment<br> +la terre dessus les haultes rives où il estoient assemblés; et à ceux qui<br> +estoient ès flos et en la navie lançoient menu et souvent grosses pierres<br> +et lances et pieus agus, par quoi il les firent guenchir et réuser de la<br> +rive. Mais tost se rallièrent les royaus et retournèrent sus de rechief aux<br> +chastelains par grant force, tous encouragiés de bien faire. Dont firent<br> +traire leurs arbalestriers et leurs archiers, et les chastelains se<br> +combattaient de maintenant, si comme il povoient mieux venir à eulx. Et les<br> +roiaux de la navie, qui leurs haubers avoient vestus et leurs heaumes<br> +laciés, les rassailloient vertueusement à guise de galios[448]; et tant<br> +dura les assaus, que les royaus qui avant avoient esté réusés, firent<br> +ressortir par force ceulx du chastel, et par vertu et par proesce qui n'a<br> +pas appris à avoir honte né deshonneur, conquistrent et pourpristrent celle<br> +isle, et leurs ennemis firent flatir par vive force en leur chastel. Mais<br> +quant le sire du règne et les royaus virent que ceulx du chastel ne se<br> +rendroient pas ainsi (et il eut jà tenu le siège ne sais quans jours), si<br> +ne pot plus souffrir, comme cil à qui le lonc siège ennuioit inoult. Lors<br> +fist son ost assembler et armer, et puis fist assaillir le chastel qui trop<br> +estoit fors et de parfons fossés et de glant haut et fort, d'eaue bruiante<br> +et parfonde qui au pié luy courroit; et par ce estoit-il tel que, à bien<br> +près, n'avoit-il garde[449] d'escu né de lance. Et tout ainsi, passa parmy<br> +le ruissel qui près des fossés estoit où il eut de l'eaue jusques au<br> +braier[450], tout atalenté d'aler jusques au fossé et d'assaillir au<br> +glant[451] et sa gent après luy. Lors leur commanda à assaillir fièrement,<br> +et eulx si firent par grant force, à moult grant grévance et à moult grant<br> +meschief.<br> +<br> + Note 445: <i>Gournay</i>, à trois lieues et demie de Parie. C'est<br> + aujourd'hui un petit bourg.<br> + <br> + Note 446: Celle aventure de Hue de Pomponne a contribué beaucoup à <br> + justifier les déclamations que nos écrivains modernes se font une<br> + religion politique de répéter contre l'ancienne baronnie françoise.<br> + Tous les chevaliers, du Xème au XVème siècle, sont ainsi devenus des<br> + détrousseurs de passans, des voleurs de grands chemins. Mais si telle<br> + avoit été la coutume des seigneurs châtelains, Suger n'auroit pas<br> + remarqué la grande colère de Louis-le-Gros contre Hue de Pomponne et<br> + la guerre qui en fut la conséquence. Nous conviendrons volontiers que<br> + la lutte une fois déclarée entre barons, les routes dévoient être<br> + moins assurées qu'au milieu d'une paix complète. Tant que Hue du<br> + Puiset, Bouchard de Montmorency ou Guy de Rochefort soutinrent la<br> + guerre contre Louis VI, les bourgeois et les artisans du voisinage<br> + durent tomber souvent victimes des dissensions qu'ils n'avoient pas<br> + allumées. Mais il y a loin de là à l'usage chevaleresque du<br> + <i>détrousser les passans</i> ou de les <i>épier sur les grandes routes</i>: en<br> + un mot, les <i>Mandrin</i> étoient dans le moyen-âge tout aussi rares, et<br> + les <i>Cartouche</i> plus sévèrement punis qui de nos jours.<br> + <br> + Note 447: <i>Noe</i>. Nage.<br> + <br> + Note 448: <i>De galios.</i> De pirates. Suger dit: <i>Piratarum more</i>. J'ai<br> + déjà remarqué ailleurs cette expression, à laquelle on ne trouve pas<br> + la même acception dans le glossaire de Ducange.<br> + <br> + Note 449: <i>N'avoit-il garde.</i> N'avoit-il besoin, pour se défendre.<br> + <i>N'avoir garde</i> étoit toujours pris dans le même sens.<br> + <br> + Note 450: <i>Braier.</i> La ceinture. «Usquè ad baltheum.» Dom Brial a eu<br> + tort d'expliquer ce mot par celui de <i>braies</i>.--<i>Atalenté</i>, désireux.<br> + <br> + Note 451: <i>Glant</i>, partie supérieure des murs. On ne trouve guères le<br> + mot de <i>glandis</i> avec ce sens ailleurs que dans Suger.<br> +<br> +D'autre part furent ceulx du chastel qui hardiement et vigoureusement se<br> +misrent avant et s'abandonnèrent moult à eulx deffendre, si que il<br> +n'espargnoient à nulluy, néis au seigneur du règne; et vindrent à armes à <br> +l'assault contre leurs ennemis, si qu'il les firent ressortir, et le plus<br> +d'eulx trébuchier ès fossés, si qu'il délivrèrent et rendirent à leur<br> +bataille tout le ru[452] dont il estoient enclos de celle part. Si avint<br> +ore ainsi, à celle fois, que ceulx du chastel en eurent l'onneur et la<br> +victoire, et les royaus la honte et le dommage, si le convint ainsi<br> +souffrir. Lors fist le sire du règne les engins appareiller, et en fist un<br> +à trois estages, et le fist drecier plus haut que le chasteau n'estoit et<br> +au plus haut mist archiers et arbalestriers qui véoient tout l'estre et le<br> +couvine du chastel, et deffendoient à ceulx dedens l'aler et le venir parmi<br> +les rues. Si avint que ceulx dedens qui sans repos et sans entrelaissier<br> +estoient constraint et engoissiés par eulx, ne s'osoient apparoir à leur<br> +deffenses; mais se deffendoient en terraces et sousterrains sagement, et<br> +faisoieut traire en agait à leurs archiers et à leurs arbalestriers aux<br> +royaus qui estoient au premier estage de l'engin, et plusieurs en<br> +occioient.<br> +<br> + Note 452: <i>Le ru.</i> Le ruisseau.<br> +<br> +Près de cel engin[453] avoit un pont de fust qui s'estendoit d'en hault et<br> +s'abaissoit un petit sur le glant, si qu'il donnoit légière entrée à passer<br> +oultre à ceulx qui, par le pont, voulsissent assaillir la ville. Mais<br> +encontre ce, refirent ceulx du chastel un trébuchet et apoiaux de fust,<br> +l'un un petit loing de l'autre, si que le pont et ceulx qui dessus<br> +montassent chéissent de dessus le glant ès fosses que ceulx du chastel<br> +avoient faites, années de fors pieus agus et ferrés, et bien couvertes<br> +d'estrain et de paille, que elle ne fussent apperceues; si que ceulx qui là <br> +chéissent mourussent de tel mort, à giant hachiée.<br> +<br> + Note 453: <i>Près de cel engin</i>, ou plutôt <i>sur cette engin;</i> le latin<br> + dit: «Hærebat machinæ eminenti pons ligneus.»<br> +<br> +En ce point estoit le conte Guy en grant pourchas de gent assembler et<br> +requerrait d'ayde et parens et cousins et seigneurs pour secourre ceulx qui<br> +au chastel estoient asségiés. Et tant se pourchasça que, entre les autres<br> +aides, eut tant fait vers le conte Thibault de Champaingne qui estoit conte<br> +du palais et homme si puissant et si riche et si merveilleux chevalier, que<br> +il l'eut asseuré d'aidier à jour nommé et hastivement, et luy eut promis<br> +que il lèveroit le siège du chastel et délivreroit ceulx qui estoient<br> +dedens enclos, qui jà estoient en tel point que la vitaille leur alloit<br> +moult apetissant. Et le conte Guy fu entredeulx ententis à proier et à <br> +ardoir le règne, pour le seigneur faire lever du siège. Au jour nommé que<br> +le conte Thibaut deust venir pour le siège lever, eut le sire du règne fait<br> +mander son arrière ban, et les gens voisines semonses[454], car il n'eut<br> +pas loisir de mander loing souldoiers. Et à tant de gens comme il pot lors<br> +avoir issi de ses herberges fervestu et apparcillié luy et les siens, hardi<br> +et courageux, et remembrant en son cuer de haulte prouesce; et vint liement<br> +contre ceulx que il ooit contre luy venir. Mais avant envoia contre eulx<br> +tel qui luy séut noncier leur estre et leur affaire; et luy, tandis, manda<br> +ses barons; si les amonesta de bien faire, et commença à rengier et à <br> +ordener ses batailles, chevaliers et sergens, arbalestriers et archiers et<br> +sergens à glaives, et ordena chascun à son droit et en sou lieu. Après<br> +chevauchièrent tous rangiés contre leurs ennemis qui, contre eulx,<br> +appareilliés venoient; et si tost comme il les choisirent, si firent sonner<br> +trompes et buisines parquoy les chevaliers et les chevaux s'esbaudirent et<br> +pristrent hardement. Dont laissièrent chevaux aler et s'entreférirent des<br> +fers des lances. Là , peust-on véoir grant bruit et grant esclatéis de<br> +glaives. Si fu moult grand l'estour à l'assembler et fort et pesant<br> +d'ambedeulx pars; mais les Briois[455] ne peurent pas longuement endurer<br> +les royaus qui estoient fors et adurés de continuelles guerres; et cil qui<br> +n'avoient appris sé repos non et séjour se desconfirent et tournèrent les<br> +dos; et les royaus les assailloient vertueusement aux roides lances et aux<br> +brans fourbis dont il leur donnoient de grans cops et les faisoient<br> +trébuchier des destriers comme cil qui sur toutes choses desiroient la<br> +victoire. Né oncques ne cessèrent, né cil à pié né ceulx à cheval, jusques<br> +à tant que il les eurent tous tournés à desconfiture.<br> +<br> + Note 454: <i>semonces</i>, Averties.<br> + <br> + Note 455: <i>Les Briois.</i> Les gens de Thibaut, comte de Brie.<br> +<br> +Le conte Thibaut, qui à desconfiture estoit tourné, voult mieulx estre le<br> +premier de la fuyte que le derrenier. Si s'entourna fuyant à force de<br> +cheval, et laissa son ost tout desbareté et s'en ala en sa terre à grant<br> +perte et à grant confusion. Moult y eut occis de gens par devers les<br> +barons, et plus de navrés et de pris. Après celle victoire retourna le sire<br> +du règne liement à ses herberges. Ceulx du chastel bouta hors et le prist<br> +en sa main et le bailla à garder aux Gallandois.<br> +<br> +<br> +XIV.<br> +<br> +ANNEE: 1107.<br> +<br> +<i>Coment le noble sire du règne courut sus un chastelain Hombaus par nom,<br> +pour la plainte qu'il ooit de luy. Et coment il prist luy et son chastel<br> +appelé Sainte-Sevère. Et coment il le mist en prison en la tour de<br> +Estampes.</i><br> +<br> +<br> +En ce temps avint que le noble sire du règne fu moult prié et requis de<br> +plusieurs que il alast sor un chevalier qui Hombaus avoit nom. Si tenoit le<br> +chastel de Saincte-Sevère[456] et siet en ceste terre de Bourges par devers<br> +Limozin, pour luy constraindre et chastoier des tors et des oultrages qu'il<br> +faisoit aux gens du pays dont il avoit oïes les clameurs et les plaintes<br> +plusieurs fois; ou s'il ne le povoit constraindre de venir à droit, au<br> +moins qu'il le déshéritast, par droit, de son chastel qui estoit de moult<br> +grant noblesse. Et moult estoit à ce temps renommé de grant chevalerie<br> +et moult bien garni de bonne gent à pié et à cheval; et, d'ancienneté y<br> +avoit toujours eu bons chevaliers.<br> +<br> + Note 456: <i>Sainte-Sevère</i>, aujourd'hui petite ville du département de<br> + l'Indre, sur la rivière d'Indre, à trois lieues de La Châtre.<br> +<br> +Là mut à aler par les prières que il eut eues, et non mie à moult grant<br> +ost. Si comme il fu entré en ces marches et il approcha de ce chastel, le<br> +chastelain Hombaus qui moult estoit hault homme et de grant pourvoiance,<br> +luy vint à l'encontre à grant chevalerie, et fist fremer et bien garnir de<br> +fors barres et de gros pieux un ru par où les François devoient passer, car<br> +il ne pouvoient eschever ce pas né passer par ailleurs: et il meisme se<br> +mist à l'encontre du pas, à toute sa gent; ainsi furent sor le pas<br> +assemblés d'une part et d'autre part et se doubtoient à passer d'ambedeulx<br> +pars. Si avint ainsi que le sire du règne vit un de ceulx de là qui, devant<br> +tous les autres, estoit hors issu des lices contre sa gent. Lors hurta le<br> +destrier par grant desdaing et sacha l'espée, l'escu avant, la lance au<br> +poing. Si comme il estoit tout armé, et voiant tous ses barons, ala<br> +assembler à celuy, comme cil qui sor tous les autres estoit fier et<br> +courageux: si le féri si noblement de la lance que il l'abati jus du<br> +destrier; et non mie seulement celuy, mais un autre, (comme je treuve<br> +vraiement escript,) si que il en abati deux en un seul poindre et les fit<br> +baingnier au gué jusques au heaume; et ne s'en tint pas à tant, ains se<br> +feri tout maintenant parmy le pas où le premier estoit passé, et s'adressa<br> +vers ses ennemis qui tous estoient esbahis de ce que luy voioient faire.<br> +Lors les assailli fièrement à s'espée tranchant si qu'il en fist plusieurs<br> +réuser et resortir. Et les François, qui ce regardoient, prirent cuer par<br> +son bien faire; adont tressaillirent le ru qui mieux mieux et se ferirent<br> +en leurs ennemis trop aigrement et les convoièrent chassant aux roides<br> +lances, jusques en leur chastel.<br> +<br> +Renommée, qui tost vole, s'espandi par le chaslel et par le pays que le<br> +sire du règne et les siens estoient venus ce chastel prendre, et si ne s'en<br> +partiroient jusques à tant qu'il fust pris et ceulx dedens pendus et les<br> +yeulx sachiés, et tout le chastet ars et destruit. Moult eurent grant paour<br> +ceulx du chastel et de toute la contrée, de ceste nouvelle. Si eut cil<br> +chastelain tel conseil que il rendi soy et le chastel et toute sa terre, en<br> +la manière et à la volenté du sire du règne. Et ainsi s'en retourna à <br> +victoire et enmena avec soy ce chastelain et le mist en prison en la tour<br> +d'Estampes.<br> +<br> +<br> +XV.<br> +<br> +ANNEE: 1108.<br> +<br> +<i>Coment le roy Phelippe trespassa, et coment son noble fils Loys le fist<br> +enterrer en l'abbaye Saint-Benoist-sur-Loire, où il avoit élu sépulture.</i><br> +<br> +<br> +Autresi comme le damoisel amendoit et croissoit de jour en jour de valeur<br> +et de proesce, aussi defailloit et descroissoit de jour en jour le roy<br> +Phelippe, son père, comme cil qui, oncques puis qu'il eut prise et ravie la<br> +contesse d'Angiers et maintenue pardessus sa loiale épouse, ne fist chose<br> +qui soit digne de mémoire; et tant avoit esté espris de l'amour de ceste<br> +dame, avant que il la laissast, que il n'avoit nulle autre cure, fors<br> +d'acomplir son délit, né du roiaume gouverner ne s'entremetoit-il de rien.<br> +Par une seule personne estoit le roiaume gouverné et conforté, ce estoit<br> +l'atendue et l'abaiance du noble damoisel Loys, qui après luy devoit<br> +règner, car à luy s'atendoit toute la menue gent du roiaume.<br> +<br> +Le roy Phelippe, qui moult estoit affebloié, acoucha du tout au lit, à <br> +Melun-sur-Saine, et mourut (en l'an soixante de son aage et de<br> +l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent six,[457]) en la présence son fils<br> +Loys. Aux obsèques fuient présens Gales, l'évesque de Paris, l'évesque de<br> +Senlis, l'évesque d'Orléans et l'abbé Adam de Saint-Denis et maint autres<br> +religieux preud'hommes. Le corps du roy portèrent en l'églyse Nostre-Dame.<br> +Là veillé fu toute nuit à grand luminaire. L'en demain le fist atourner son<br> +noble fils Loys richement, et mettre en une litière couverte de riches dras<br> +de soie, si comme il convient à tel prince, et puis le chargea aux cols de<br> +ses maistres sergens; et ainsi atourné le fist porter en l'abbaïe<br> +Saint-Benoist-sur-Loire où il avoit esleu sa sépulture. Et tous jours,<br> +comme bon fils, aloit après, une heure à pié, autre heure à cheval,<br> +plourant et demenant grand dueil, avec tant de barons comme il avoit avec<br> +luy. Si fu tous jours de si grant noblesse et de si grant franchise de<br> +cuer, mesmement envers son père, que onques, en toute sa vie, troubler né<br> +courouscier ne le voult, néis pour le desseurement de sa mère pour la<br> +contesse d'Angiers; né boisier né fortraire le royaume par mauvais engin,<br> +si comme seulent faire, aucunes fois, aucuns jouvenciaux.<br> +<br> + Note 457: Il falloit: <i>mil cent et huit</i>.<br> +<br> +Quant il fu là venu et sa compaingnie, si le fist enterrer devant le<br> +maistre autel, au mieulx et au plus noblement que il pot deviser. Ainsi<br> +comme ceulx disoient que luy avoient oï dire en son vivant, il ne vouloit<br> +pas être enterré en la sépulture de ses ancesseurs les roys de France qui<br> +ainsi comme par nature et par droit doivent gésir en l'églyse Saint-Denis<br> +en France. Pour ce disoit par humilité que il n'en estoit pas digne. Et<br> +pour ce qu'il n'avoit pas fait à celle églyse né aux autres, tant de biens<br> +comme il deust, pour ce ne devoit pas être mis entre tant de nobles roys et<br> +empereurs comme il en gist léans.<br> +<br> +<br> +<i>Ci fine l'istoire du roy Phelippe, premier du nom.</i><br> +<br> +<br> +<br> +<br> +CI COMMENCE L'ISTOIRE<br> +DU GROS ROY<br> +LOYS.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +I.<br> +<br> +ANNEE: 1108.<br> +<br> +<i>Coment les prélas et les barons assemblèrent à Orléans pour le coroner, et<br> +coment les messages de Rains vindrent pour contredire le coronement, mais<br> +ce fu trop tart.</i><br> +<br> +<br> +Le noble damoiseau Loys qui, en sa jouvente, avoit desservi l'amour et la<br> +grace de sainte églyse par la grant cure et par la grant peine qu'il avoit<br> +mise en luy deffendre; et aussi comme il avoit soustenue la cause des<br> +povres et des orphelins et domté et plaissié par ses vertus les tyrans et<br> +les ennemis du règne, autressi, par la volenlé de Dieu, fu-il appelé à la<br> +hautesce et à la seigneurie du royaume, par le commun accort et désirier<br> +des preud'hommes et des bonnes gens. Et moult volentiers en eust esté<br> +forsmis et bouté arrière, sé il peust estre par le pourchas et par l'engin<br> +aux félons trayteurs qui le royaume béoient à troubler; mais par le commun<br> +esgart aux preud'hommes et mesmement le sage Yvon, l'évesque de Chartres,<br> +fu ordené que contre l'engin et la force aux malfaiteurs du royaume,<br> +s'assembleroient à Orléans pour le couronner hastivement. Là fu semons<br> +Daimbert l'archevesque de Sens et les evesques de sa province, c'est<br> +assavoir: Gales, l'évesque de Paris; Manessier, l'évesque de Meux; Jehans,<br> +l'évesque d'Orléans; Guyon, l'évesque de Chartres; Hues, l'évesque de<br> +Nevers, et cil d'Aucerre droitement. Le jour de l'Invencion sainct Étienne,<br> +au mois d'aoust, furent assembles en la cité d'Orléans; là fu sacré et<br> +couronne à roy (par la main Daimbert, l'archevesque de Sens;) la couronne<br> +luy mistrent au chief et luy cindrent l'espée de justice, à prendre<br> +vengeance des malfaiteurs du règne, et du revestement du septre et des<br> +autres aournemens, à la deffense de saincte églyse, du clergié et des<br> +povres gens, par la voix et par la requeste du clergié et du commun peuple.<br> +<br> +Encore n'estoit pas l'archevesque devestu des vestemens où il eut la messe<br> +chantée, quant les messages de la ville de Rains seurvindrent qui portèrent<br> +lettres de contradiction, parquoy il eussent destourbé le couronnement le<br> +roy, se il féussent à temps venu: et disoient que la droiture du<br> +couronnement au roy de France appartient à l'églyse de Rains tant<br> +seulement, et ceste seigneurie et ce privilège en avoit dès le temps le<br> +fort roy Clodovée que sainct Remy baptisa, et ceste droiture vouloit<br> +tousjours avoir franchement et sans nulle fraccion; et sé nul l'en vouloit<br> +faire tort et de rien contredire, si fust escommenié pardurablement. Et par<br> +ceste achoison cuidèrent faire la paix de Dam Raoul lor arcevesque à cui le<br> +roy estoit couroucié durement, pour ce que, sans son assententent, avoit<br> +esté esleu et mis au siège l'arcevesque: et béoit à ce que, sé il n'en<br> +peussent faire paix né accort, que, par ce, luy contredéissent et<br> +destourbassent au couronnement. Mais, pour ce qu'il vindrent trop tart,<br> +furent illec taisans et mués, et s'en retournèrent courouciés de leur<br> +faute; né de rien qu'il éussent dit né fait ne reportèrent à leur seigneur<br> +chose où il éust nul profict.<br> +<br> +<br> +II.<br> +<br> +ANNEE: 1108.<br> +<br> +<i>Coment Gui Troussel et Hues de Crecy, son fils, pristrent le conte de<br> +Corbueil, son frère, pour ce que il ne leur vouloit aidier de la guerre<br> +contre le roy. Et coment le roy le délivra et prist le chasteau.</i><br> +<br> +<br> +Loys, le roy de France, par la grace de Dieu, ne pot pas oublier ne<br> +désacoustumer ce qu'il avoit tous jours apris et acoustumé en enfance;<br> +c'est à soustenir les églyses et deffendre les povres gens et à garder et<br> +maintenir le roiaume en paix sé il péust estre. Mais tant y avoit de<br> +destourbiers et d'ennemis que trop estoit fort chose à faire. Entre les<br> +autres fu Gui le Roux[458], et son fils Hues de Crecy qui jeune bacheler<br> +estoit et preux aux armes; mais moult estoit sage et malicieux à mal faire,<br> +comme à proier et à rober et à ardoir et à troubler le roiaume. Et, pour la<br> +honte de son cuer esclairier, et pour la honte du chastel de Gournay que il<br> +avoit perdu, ne cessoit du roy et du règne assaillir et troubler, si que<br> +néis au conte Odon de Corbueil, qui son frère estait, ne voult-il pas<br> +espargner, pour ce que il ne luy vouloit aidier de sa guerre contre le roy.<br> +Si avint que il le gaita un jour que il estoit alé chascier privément, si<br> +ne cuidoit avoir garde de nulluy; si le prist et le mist en fors buies[459]<br> +en prison, en la Ferté-Baudouin[460]; et pour cest oultrage désacoustumé,<br> +les barons et les chevaliers de la chastellerie de Corbueil, qui<br> +d'ancienneté est renommée de grant noblesse et de grant chevalerie[461],<br> +furent moult courouciés. Au roy s'en alèrent clamer et luy distrent que le<br> +conte estoit pris en telle manière, et la cause pour quoy; et moult le<br> +prièrent que il y méist hastif conseil; et le roy leur promist s'aide, dont<br> +il furent moult liés, et dès lors commencièrent à traitier coment il<br> +porroient leur seigneur délivrer. Et tant pourchascièrent puis, que ne sçay<br> +lesquels de la Ferté-Baudouin parlèrent à eulx, et leur jurèrent sur sains<br> +que il les recevroient et les mettroient privément dedens le chastel. Cil<br> +chastel n'appartenoit par nul héritage à celuy Gui; ains le tenoit ainsi<br> +comme à force et par tolte, par la raison du mariage la contesse Aalis[462]<br> +que il avoit eue à femme. Si avint que le roy vint là à privée mesnie des<br> +gens de sa court, pour ce que il ne fust pas apperceu. Si fu avant envoié<br> +Anseaux de Gallande qui sénéchaux estoit le roy et chevalier preux et<br> +hardi, soy quarantiesme d'hommes armés, à l'une des portes où le plais<br> +estoit mis d'eulx recevoir dedens; il et sa compaingnie furent dedens<br> +receus; mais ceulx du chastel qui, à celle heure, séoient encore à leurs<br> +feus et fabloient ensemble, oïrent soudainement la frainte des chevaux et<br> +le murmure des chevaliers; si s'émerveillèrent moult que ce estoit, et<br> +issirent hors encontre eulx; et ceci avint ainsi comme après sousper en<br> +droite heure de couchier. Si estoit le meschief trop grant à ceulx de<br> +dehors, pour ce que la voie estoit trop étroite pour les huis qui estoient<br> +encontre mis, et qui ne laissoient aler né venir délivrément ceulx qui<br> +entrés estoient dedens la ville. Et, pour ce, ceulx dedens les heurtoient<br> +de leurs huis et de leurs portes, et donnoient de grans cops comme ceulx<br> +qui bien estoient garnis de leurs armes et qui bien savoient les estres du<br> +chastel. Au derrenier, les forains, pour l'oscurté de la noire nuit et pour<br> +la meschéance de l'estroit lieu, ne porent longuement souffrir; ains<br> +retournèrent à leurs portes, fors que Anseaux, qui trop estoit bon<br> +chevalier et seur, qui pas n'y pot à temps venir, pour ce qu'il entendoit à <br> +deffendre ses compaingnons, comme chevalier preux et vaillant: pris fu et<br> +retenu et emprisonné en la tour, avec le conte de Corbueil. Si eurent, ces<br> +deux, moult grant paour l'un de la mort, et l'autre de deshéritement. Quant<br> +ceste nouvelle fu au roy comptée, qui moult se hastoit de venir pour ceulx<br> +qui eschapés estoient, si luy pesa de la demourée qu'il avoit faite pour<br> +l'oscurté de la nuit attendre. Tantost sailli sor son destrier par grant<br> +desdaing, et vint jusques à la porte du chastel à espérons brochant; à <br> +force cuida ens entrer pour aidier aux siens; mais il la trouva bien fermée<br> +et barrée et en fu durement reusé[463] par ceulx dedens qui grant planté de<br> +quarreaux et de lances et de pierres luy lançoient. Mais moult orent grant<br> +paour les frères et les amis au sénéchal qui pris estoit. Tous vindrent<br> +auprès le roy et luy commencièrent à crier mercy moult durement, par telles<br> +paroles: «Gentil roy, aies mercy de nous en tel point, car saches-tu que<br> +cil desloial escommenié Hues de Crecy, homme traitre et désirant d'espandre<br> +sanc humain comme homicide, puet ça venir; et sé il puet ens entrer et<br> +nostre frère tenir aux poings, il n'en prendroit nulle raençon, ains le<br> +pendra ou le fera mourir de male mort.» Pour paour de ceste chose, assist<br> +le roy le chastel et le fist fortement enclorre et estouper les entrées de<br> +toutes les portes: et ceint et avironna la ville de cinq bretesches bien<br> +garnies de bons sergens, et ainsi mettoit grant cure et grant entente de<br> +son corps et de son royaume à prendre le chastel et à ses hommes délivrer<br> +qui laiens estoient en prison. Mais Hues de Crecy, qui avant eut grant joie<br> +des deux prisons, eut moult grant paour de perdre le chastel et les<br> +prisons, quant il sceut que le roy l'eut ainsi assegié; et, pour ce, fu en<br> +grant angoisse et en grant paine coment il peust entrer dedens; et, en<br> +maintes semblances se mist comme cil qui en maintes manières s'en déguisa,<br> +une fois à pié et l'autre à cheval, une fois en manière de Jugleresse et de<br> +meschine de vie[464]. Un jour avint qu'il eut mise toute s'entencion à <br> +parfaire ce à quoy il béoit, quant il fu apperceu de ceulx de l'ost; et<br> +quant il vit que il fu cognéu, si monta au destrier qui appareillié lui fu,<br> +et tourna en fuye; car bien savoit que là ne povoit durer; et entre les<br> +autres qui l'aperçurent fu Guillaume (de Gallande), frère au sénéchal qui<br> +pris estoit, un chevalier bien afaitié et preux aux armes, qui devant tous<br> +les autres le chaçoit de volenté de cuer et par isnelleté de cheval, tout<br> +entalenté de luy retenir se il péust. Si retourna vers luy souvent, la<br> +lance abaissée; mais pour ce que il avoit paour de ceulx qui après luy<br> +venoient, n'i osoit pas faire longue demeure, ains reprenoit la fuite, et<br> +s'en retournoit atant fuyant. Mais bien affichoit en son cuer que sé il<br> +osast tant demourer que il peust à luy assembler, que il montrast la<br> +hardiesce de son cuer, ou par victoire, ou par soy abandonner à péril de<br> +mort. Et par maintes fois luy avint que il ne povoit eschiver les villes<br> +que il trouvoit en sa voie[465], né eschapper de l'enchaux de ses ennemis<br> +qui au dos le suivoient, sé ne fust par guille et par barat[466]; car il<br> +fainst que il fust Guillaume le Gallandois et Guillaume Huon, et crioit à <br> +haulte voix, par le roy, que il le prissent et arrestassent comme son<br> +mortel ennemy. En telle manière eschappa et escharni, par son barat, tous<br> +ceulx qui le suivoient. Mais oncques le roy, né pour ce né pour autre<br> +chose, ne volt le siège entrelaissier, ains prist à destraindre plus et<br> +plus les assiégés et à assaillir le chastel; né oncques ceulx dedens ne<br> +fini d'angoissier en toutes manières, tant que il eust le chastel pris par<br> +force et que le bourg fust pris par une partie de ceulx dedens meismes. Et<br> +quant les chevaliers qui en la garnison estoient oïrent la tumulte aval, si<br> +apperceurent bien que la ville estoit prise. Lors s'enfuirent grant erre<br> +pour leurs vies garantir, vers la tour; et quant il furent dedens enclos,<br> +si ne se peurent pas bien deffendre né couvrir né hors issir, jusques à <br> +tant que pluseurs en furent navrés et les aucuns occis; et au derrenier fu<br> +le remenant à ce mené que il abandonnèrent leur corps et leur avoir à la<br> +mercy le roy, et non mie sans le conseil leur seigneur. En telle manière le<br> +débonnaire roy et le desloyaux Hues délivrèrent les prisons. Si eut le roy<br> +son sénéchal, et les Gallandois leur frère et les Corbueillois leur<br> +seigneur, par la vigueur et par le sens le roy. Une partie des chevaliers <br> +ui dedens furent pris déshérita et leur tolli leur biens; l'autre partie<br> +tint en longue prison et destroite où il les fist pourrir[467] longuement<br> +et tout pour les autres espouvanter qu'il ne féissent autel. Par celle<br> +victoire que le roy eut contre la cuidance de ses ennemis, enobly et<br> +enlumina le commencement de sa couronne, à la louange de celuy qui règne et<br> +régnera sans fin.<br> +<br> + Note 458: Suger dit en effet: <i>Guido Rubeus</i>. Mais le père de Hues de<br> + Crecy étoit <i>Gui Troussel</i>, dont on a déjà parlé, et non pas Gui de<br> + Rochefort.<br> + <br> + Note 459: <i>Buies.</i> Chaînes.<br> + <br> + Note 460: Sur la marge du manuscrit 8395, Charles V, qui l'avoit fait<br> + exécuter, a écrit de sa propre main ici: <i>Aalez</i>. C'est qu'en effet<br> + <i>La Ferté Baudouin</i> est le même lieu que <i>La Ferté Aalès</i> ou<br> + <i>Aalis</i>, que nous écrivons à tort aujourd'hui <i>Aleps</i>. C'est une<br> + petite ville à quatre lieues d'Etampes. Remarquons que cette<br> + correction de Charles V justifie complètement Adrien de Valois, qui<br> + avoit seulement soupçonné l'identité de <i>La Ferté Baudouin</i> et de<br> + <i>La Ferté Alais</i>.<br> + <br> + Note 461: Le texte latin n'est pas exactement rendu. Sugper dit qu'un<br> + grand nombre de vieux et illustres guerriers assiègeoient le château<br> + de Corbeil. «Oppidani Curboilenses multi (oppugnabat enim castellum<br> + veterana militum multorum nobilitas).»<br> + <br> + Note 462: Voilà la raison du nom qui a prévalu.<br> + <br> + Note 463: <i>Reusé.</i> Repoussé.<br> + <br> + Note 464: La traduction n'est pas satisfaisante: «Et quomodo castrum<br> + ingredi posset, modò eques, modò pedes, multiformi joculatoris et<br> + meretricis mentito simulachro, machinatur.»<br> + <br> + Note 465: <i>Les villes.</i> «Ut villas in viâ sitas... evadere non<br> + posset.»<br> + <br> + Note 466: <i>Par guille et par barat.</i> Par fraude et tromperie. «Nisi,<br> + cum simulatâ fraude seipsum Garlendensem Guillelmum fallendo,<br> + Guillelmum autem Hugonem se sequentem conclamaret.»<br> + <br> + Note 467: <i>Pourrir.</i> «Quosdam diuturni carceris maceratione, ut<br> + terreret con similes, aflligens durissimè puniri instituit.»<br> +<br> +<br> +III.<br> +<br> +ANNEE: 1109.<br> +<br> +<i>Du grant roy Henry d'Angleterre, et des prophécies Mellin; et du contens<br> +des deus roys pour le chastel de Gisors. Après, du parlement et des barons<br> +de France qui là vindrent. Et coment les François requistrent les Normans<br> +et les Anglois.</i><br> +<br> +<br> +En ce termine avint que le fort roy d'Angleterre Henry, qui si fu renommé<br> +et de guerre et de paix, vint ès parties de Normandie. Cil par puissance et<br> +par hautesse, estoit renommé à bien près par tout le monde, et si fu cil<br> +dont Mellin le merveilleux devin parla, qui les merveilleuses avantures<br> +d'Angleterre dont le monde parle tant vit par prophécie; et retraist<br> +merveilleusement maintes manières d'estranges paroles à la louange de celuy<br> +Henry, maint ans avant qu'il feust né et tout despourveuement, en la<br> +manière que les sains prophètes souloient parler, qui annonçoient<br> +dépourvuement ce que le Saint-Esprit leur enseignoit. Or, oez doncques les<br> +merveilles que il dit de ce roy Henry: «Un roy[468] de justice naistra, à <br> +cui cry les tours de France et les dragons des isles trembleront. A son<br> +temps sera l'or estrait du lis et de l'ortie, et l'argent décourra des<br> +ungles des chevaulx[469]; les crespis vestiront diverses toisons, car<br> +l'abit de par dehors monstrera l'estre dedens; les piés aux abaians seront<br> +destranchiés; les bestes sauvages seront en paix, et l'umanité des souples<br> +se deuldra[470]; la fourme des marchandises sera fendue et la moienneté<br> +sera roonde[471]. Le ravissement des escoufles[472] périra, et les dens des<br> +loux reboucheront. Les chaiaulx[473] aux lyons seront mués en poissons de<br> +mer, l'aigle signera sur le mont aux Arabiens[474].»<br> +<br> + Note 468: <i>Un roy.</i> Le latin dit: <i>Leo</i>.<br> + <br> + Note 469: <i>Des chevaulx.</i> «Mugientium.»<br> + <br> + Note 470: Notre traducteur a rendu sans comprendre. «Humanitas<br> + supplicium dolebit.»<br> + <br> + Note 471: Cela n'est pas clair, même dans le texte latin. «Findetur<br> + forma commercii, dimidium rotondum erit.»<br> + <br> + Note 472: <i>Escoufles.</i> Milans.<br> + <br> + Note 473: <i>Chaiaux.</i> Latinè: <i>Catuli</i>.<br> + <br> + Note 474: «Aquila ejus super montes Aravium nidificabit.» Ce qu'on<br> + rendroit peut-être mieux par: <i>L'aigle posera son aire sur les<br> + monts.</i><br> + <br> +Toute ceste ancienne prophécie et ce merveilleux devinement s'accordent à <br> +la noblesse de ce roy, si que néis une toute seule sillabe né une toute<br> +seule lettre ne s'en discorde; par ce que il dit en la fin de ces paroles,<br> +d'endroit les chaiaulx de lyon, nous fait à entendre les fils et la fille<br> +de ce roy Henry qu'il appelle lyon qui en la mer périllèrent, et furent<br> +dévourés et mengiés des poissons.<br> +<br> +Quant ce roy Henry eut receu le royaulme d'Angleterre après son frère le<br> +roy Guillaume, et il eut mis en paix la terre par le conseil aus preudes<br> +hommes, et il eut juré à tenir les loix et les coustumes anciennes que<br> +ceulx de devant luy y avoient mises, pour acquerre la bonne voulenté des<br> +barons et des gens de la terre; si passa la mer par decà et arriva en<br> +Normandie, et par la force le roy de France mist toute la terre en paix, et<br> +concorde entre les discordans, et mist loix et establissemens, et aux gens<br> +du pays promist à traire les yeulx et à pendre aux fourches sé l'ung ostoit<br> +ou roboit à l'autre ainsi comme il faisoient devant; et bien leur rendit ce<br> +que il avoit promis, quant il forfaisoient; et pour ce fu la terre en bonne<br> +paix; et convint paix tenir aux Normans qui avant ne savoient que paix<br> +fust; et ceste chose leur mouvoit des Danois dont il estoient extrais; et<br> +pour ce fu acomplie la prophécie Mellin que nous avons avant touchié, qui<br> +dit que le ravissement des escoufles périroit et les dens des loups<br> +reboucheroient: car gentil né villain n'osa oncques tollir né embler né<br> +rober en son temps; et pour ce qu'il dit après que au cry et à la voix du<br> +lion de justice les tors de France et les dragons des ysles<br> +trembleront[475], quar nul des barons d'Angleterre n'osa sonner né dire mot<br> +en tout le temps qu'il régna. Et ce que il dist après que l'or seroit<br> +extraict du lis et de l'ortie, c'est-à -dire des religieus, qui sont<br> +comparés au lis, pour odeur de bonnes Å“uvres, et de l'ortie[476], c'est des<br> +gens séculiers qui poingnent par leur malice; car ainsi comme il proffitoit<br> +à tous, ainsi estoit-il de tous servi. Si est plus seure chose d'avoir un<br> +seul seigneur qui les deffende de tous[477]; et l'argent decourroit les<br> +ongles aux jumens, c'est à entendre pour la paix et la seurté qui estoit au<br> +pays. Si estoient les labours fais et la terre bien labourée; et<br> +habondoient les granches de blés et de biens; et la plenté des granches<br> +faisoit la plenté de l'argent ès escrins et ès trésors.<br> +<br> + Note 475: Le traducteur passe la première partite de l'explication<br> + latine: «Huc accedit quod ferè omnes turres ot quæcumque fortissima<br> + castra Normanniæ, quæ pars est Galliæ, aut eversum iri fecit, aut....<br> + propriæ voluntati subjugavit.»<br> + <br> + Note 476: «Aurum ex lilio, quod ut ex Religiosis boni odoris, et ex<br> + urtica, quod est ex sæcularibus pungentibus, ab eo extorquebatur.»<br> + <br> + Note 477: Le latin, qui résume parfaitement le système de nos<br> + gouvernemens modernes, est encore ici mal rendu: «Tutius est enim<br> + unum, ut omnes deffendat, ab omnibus habere, quam non habendo, per<br> + unum omnes deperire.»<br> +<br> +Si advint que ce roy Henry tollit à Payen le chasteau de Gisors et par<br> +losanges et par menaces. Si est ce chasteau à merveilles fort que de siège<br> +que d'autre garnison, et est ès marches de France et de Normandie, et court<br> +entre deux la rivière d'Epte qui est droicte borne qui jadis fut mise entre<br> +les François et les Danois au temps le duc Rollo, etdonne apperte entrée<br> +aux Normans de venir en France, et aux François[478] d'entrer en Normandie.<br> +Si n'appartenoit pas moins par siège de lieu au roy de France que au roy<br> +d'Angleterre; et par droit en deust estre aussi saisi le roy Loys comme le<br> +roy Henry.<br> +<br> + Note 478: <i>Et aux François</i>. Il falloit: <i>Et empêche les François</i>,<br> + comme dans Suger.<br> +<br> +Si advint que pour la requeste de ce chasteau sourdit soudainement guerre<br> +entre les deux roys. Et envoya le roy Loys messagiers au roy Henry qu'il<br> +lui rendist cellui chasteau ou qu'il l'abatist. Et quant il vit qu'il n'en<br> +vouloit rien faire, si luy nomma lieu et jour de parlement pour les trèves<br> +qui failloient. Et y eut tandis entre eulx maintes parolles semées de<br> +discorde par les felons qui tousjours ont de coustume de mesler les preudes<br> +hommes. Et jasoit ce qu'il ne fussent point encores moult entremeslés, si<br> +se penoit chascun de plus orgueilleusement venir au parlement. De la partie<br> +au roy de France s'assemblèrent mains barons, entre lesquels vint Robert,<br> +conte de Flandres, à tout près de quatre mille chevaliers, et Thibaut, le<br> +conte palaisin de Champaigne et le conte de Nevers et le duc de Bourgogne<br> +et mains autres barons. Et si y furent mains archevesques et évesques.<br> +<br> +Et quant le jour du parlement approcha, si s'en allèrent au lieu à grant<br> +chevalerie, et passèrent parmy la terre au conte de Meulant qui estoit en<br> +la partie au roy anglois et l'ardirent et confondirent toute. Et ainsi<br> +l'eut en grand despit le roy d'Angleterre: et s'en allèrent au lieu assigné<br> +où le parlement devoit estre qui est appellé Planches[479] sur une eaue. Et<br> +en ce lieu est un chasteau mauvaisement adventuré et de malle fortune, car<br> +les anciens du pays tesmoingnent que nul n'y assemble qui paix y puisse<br> +faire sé ce n'est moult par grant adventure.<br> +<br> + Note 479: <i>Planches sur une eau.</i> Suger dit: <i>Plancas Nimpheoli.</i><br> + C'est <i>Néaufle</i>, près de la rive occidentale de l'Epte, à une petite<br> + lieue de Gisors.<br> +<br> +Sur celle rivière où il n'avoit nul gué où nul peust passer se logèrent les<br> +osts d'une part l'un, et d'aultre part l'autre. Par grant conseil furent<br> +esleus les plus haus hommes et les plus sages de France qui au roy anglois<br> +furent envoyés et passèrent par dessus ung pont qui près d'illec estoit et<br> +estoit si foible et de si grant vieillesse qu'il croulloit. Si estoit<br> +merveille que ceulx qui par dessus passoient à haste ne trébuchoient aval.<br> +<br> +Quant là furent venus ceulx qui la parolle du roy devoient porter, pour la<br> +querelle dont le contens estoit, l'un commença à parler sans le roy saluer,<br> +moult saigement par la bouche de tous[480], et dit en telle manière.<br> +<br> + Note 480: <i>Par la bouche de tous.</i> Suger dit: <i>ore comitum;</i><br> + c'est-à -dire à peu près, il me semble, <i>au nom des pairs de France</i>,<br> + juges entre les deux rois. Ce passage est important. Pour le mot<br> + <i>insalutato rege</i>, dom Brial propose de corriger: <i>Salutato</i>. «Vix<br> + enim credibile est,» ajoute-t-il, «adeò incomptos fuisse mores<br> + illorum temporum, ut regem orator nulla prævia salutatione, ausus<br> + fuerit alloqui.» Cette observation n'est pas judicieuse. L'usage<br> + parfaitement établi étoit alors que les envoyés du roi de France près<br> + d'un vassal rebelle ne le saluassent pas et lui tinssent de la part<br> + de leur maître les plus insolens discours du monde. Tous les romans<br> + de chevalerie composés à cette époque en font foi. Dans ce temps-là ,<br> + le <i>salut</i> étoit un acte de sincère et loyale amitié, il avoit pour<br> + but d'appeler la protection de Dieu sur celui auquel on l'adressoit.<br> + Comment donc deux ennemis se seroient-ils mutuellement salués?<br> +<br> +«Cogneue chose est, sire roy, que quant vous éustes receue la duché de<br> +Normandie de la main du roy de France, comme celle qui est de son propre<br> +fief, que entre les aultres choses et par dessus toutes les aultres<br> +convenances fust ce espéciallement fait, accordé et juré du chasteau de<br> +Bray et de Gisors, que par quelque marché ou convenance qu'il advenist, le<br> +quelque soit de vous deux eust de l'ung de ces deux chasteaux la saisine,<br> +et que dedens les quarante jours qu'il l'aurait receu, il seroit tenu à <br> +abattre le chasteau pour l'attirement des convenances qui avoient esté<br> +jurées. Et pour ce que vous ne l'avez ainsi fait, veut le roy de France et<br> +commande que vous le faciez. Et ce que vous ne luy avez fait veut que vous<br> +luy amendiez par convenable loy. Et comme roy et loy convegnent une mesme<br> +seigneurie, grant deshonneur est au roy quant il trespasse loy. Et s'aucun<br> +des vostres est tel qu'il l'ose nyer né dire contre, nous sommes près du<br> +prouver et de l'attendre par loi de bataille et par le tesmoingnage de deux<br> +barons ou de trois.»<br> +<br> +Après ces paroles s'en retournèrent les messagiers. Mais il n'estoient<br> +encores guères que retournés quant ne scay combien de Normans vindrent<br> +devant le roy de France et commencèrent vergongneusement à nier ces<br> +convenances et à dire quanqu'il peurent pour malmetre et laidir la cause,<br> +et requéroient que la querelle fust menée par droit; mais ne requéroient<br> +aultre chose que la besongne délayer et mettre en respit, si que la vérité<br> +ne fust descouverte et manifestée à tant de barons et de preudes hommes<br> +qu'il avoit là assemblés. Avec ces messagiers furent autres envoyés au roy<br> +anglois de par le roy de France, qui offrirent au dernier celle querelle<br> +par loy de bataille, par la main Robert, conte de Flandres, qui depuis fut<br> +roy de Jhérusalem[481]; si estoit merveilleux chevalier et moult noble aux<br> +armes.<br> +<br> + Note 481: Le latin est mal rendu: «Robertum Hyerosolimitanum,<br> + palaestritam egregium.» Robert II ne fut jamais roi de Jérusalem.<br> +<br> +Quant le roy anglois et ses gens eurent oye celle offre, il ne<br> +l'ottroyèrent né ne contredirent en aucune manière; et les messages furent<br> +retournés pour dire ce qu'il avoient trouvé. Si renvoya tantost arrières le<br> +roy Loys, comme cellui qui moult estoit courageux et hardy, grant et<br> +vertueux de corsage; et partoit un tel jou[482] au roy anglois, qu'il<br> +abattist le chastel, ou il se combattist à lui cors à cors, pour la foy<br> +deffendre qu'il avoit vers luy faussée et mentie comme son homme lige. Et<br> +si luy dist et fist dire par dessus que à celui devoit estre la paine et le<br> +travail de la bataille à qui la gloire et le mérite devoit estre de la<br> +victoire. Et disoit: «Traient soy arrière vos gens du rivage du fleuve tant<br> +que nous puissons passer, afin que le lieu seur donne à chascun plus<br> +seurté: ou, sé mieulx lui plaist, donne chascun de nous hostaiges des plus<br> +haulx barons de son ost de combatre corps à corps sans avoir ayde de ses<br> +gens. Et se tirent arrière vos gens seulement tant que nous soyons passés,<br> +car aultrement nous ne pourrions passer l'un à l'autre.» Si en y eut aucuns<br> +de nostre ost qui par seule ventance crioientet disoient que la bataille<br> +des deux roys fust sur le pont qui à paine se soustenoit, tant estoit viel<br> +et croullant. Et ce mesme requéroit et vouloit le roy Loys par la légèreté<br> +et la hardiesse de son cuer.<br> +<br> + Note 482: <i>Partoit un tel jou.</i> Ancienne façon de parler que Dom<br> + Brial n'a pas comprise. Elle est empruntée aux <i>Jeux-partis</i>,<br> + chansons dialoguées dans lesquelles on soutenoit deux manières de<br> + résoudre la même question. <i>Partir un jeu</i>, c'étoit précisément<br> + <i>poser un dilemme</i>.<br> +<br> +A ce respondi le roy Henry: «Je ne prens mie la chose si en gros que je<br> +perde pour telles parolles mon chasteau qui tant me vault et qui si bien<br> +siet, et me mette en telle adventure.» Toutes ces choses refusa et debouta<br> +et dist encore: «Quant je verray que je me doive deffendre du roy de France<br> +je ne l'eschiveray pas, comme cil qu'il offre et qui ne peut ores advenir,<br> +pour le grief du lieu.»<br> +<br> +Pour ceste responce du roy Henry furent moult esmeus les François, si qu'il<br> +coururent aux armes et le roy d'aultre part et aussi les Normans d'aultre.<br> +Et commencièrent à courre l'ung à l'autre jusques aux deux fleuves qui<br> +l'ost départoient. Si que ce tant seullement qu'il ne peurent passer le<br> +fleuve destourna grant dommaige et grant occision qui à ce jour fust<br> +advenue. Et quant la nuit approcha si s'en départirent et s'en allèrent les<br> +Anglois à Gisors et les François à Chaumont. Mais si tres-tost comme le jour<br> +parut les François qui pas n'oublièrent la honte du jour de devant, et pour<br> +l'ardeur de chevalerie dont il estoient esprins, s'armèrent et montèrent<br> +sur leurs coursiers et s'en allèrent devant Gisors et se pénèrent moult de<br> +monstrer aux fers des lances lesquels valent mieulx et de combien sont<br> +mieulx prisés les adurés d'armes[483] de ceulx qui ont apris le repos. Car<br> +les Normans qui alors issirent contre eulx furent arrière reboutés parmi la<br> +porte moult honteusement.<br> +<br> + Note 483: <i>Les adurés d'armes.</i> Les guerriers vieillis sous le<br> + harnois. L'expression de Suger est moins pittoresque. «Quantum<br> + præstent multo marte exercitati, longâ pace solutis.»<br> +<br> +En ceste manière commença la guerre entre les deux roys qui dura près de<br> +deux ans. Si en fu le roy anglois plus grévé que celluy de France pour ce<br> +qu'il luy convenoit garnir les marches de Normandie de grant plenté de<br> +chevaliers et de sergens, pour la terre deffendre. Et le roy Loys ardoit<br> +tandis la terre et la destruisoit, et gastoit tout le pays sans<br> +entrelaissier; et par l'ayde des Flamens et des Pohiers[484], et des<br> +Voquessinois et des aultres contrées qui marchissoient à la Normandie[485].<br> +Si avint depuis que Guillaume fils au roy Henry fist hommaige au roy Loys,<br> +et le roy luy augmenta son fief de cellui chasteau, par paix et par amour<br> +espécial; et par raison de ce revindrent depuis en leur ancienne amour.<br> +Mais avant que ce peust estre y eut mains mors et destruis qui coulpe n'y<br> +avoient[486].<br> +<br> + Note 484: <i>Pohiers.</i> C'est-à -dire des habitans de Ponthieu. Suger<br> + dit: «Flandrensium, Pontivorum, Vilcassinorum et aliorum<br> + collimitantium.....» Voilà le sens du mot Pohier bien déterminé.<br> + <br> + Note 485: Le manuscrit du roi, n° 8305.5-5 ajoute ici: <i>Et quant li<br> + rois Henris vit qu'il ne la porroit deffendre, si eut conseil qu'il<br> + la laissast à Guillaume son fils. Si avint, etc.</i> Cela n'est pas dans<br> + le latin, comme Dam Brial l'a remarqué.<br> + <br> + Note 486: Cette réflexion du traducteur vaut mieux que celle de<br> + Suger: «Quod antequam fieret, mirabilis ejusdem contentionis<br> + occasione, et execrabilis hominum perditio mirabili punita est<br> + ultione.»<br> +<br> +<br> +IV.<br> +<br> +ANNEE: 1109.<br> +<br> +<i>Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en traïson en son chastel.<br> +Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitres<br> +dedens, et coment illec furent justiciés.</i><br> +<br> +<br> +Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis fermé<br> +ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appellé la Roche<br> +Guyon, en si haulte entrée et ferme que à peine peut-on voir jusques au<br> +soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premièrement<br> +fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave à la<br> +semblance d'une maison, qui avoit esté faicte par destinée, si comme les<br> +anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient<br> +anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entrée, ainsi<br> +comme par un petit huisset[488].<br> +<br> + Note 487: Le latin dit: <i>Horridum et ignobile castrum</i>.<br> + <br> + Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques<br> + de Suger, qui ne manque guère de citer les poètes anciens quand<br> + l'occasion ou le prétexte s'en présente. «Antrum, ut putatur,<br> + fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit<br> + Lucanus:<br> + <br> + «............. Nam quamvis Thessalas vates<br> + Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc,<br> + Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.»<br> +<br> +Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux<br> +armes. Si avoit laissée et mise jus toute la traïson de ses prédécesseurs,<br> +comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prétendoit à vivre sans<br> +tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu<br> +longuement. Mais par l'euvre et la traïson du félon des félons fut<br> +désavancié; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume<br> +avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres<br> +que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy<br> +cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit<br> +surprendre en son chasteau par traïson, si comme il fist depuis. Il advint<br> +ung dimenche au soir, si comme il avoit gardé son point, qu'il entra en une<br> +églyse à grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amenés avec luy tous<br> +armés de haubers dessous les chappes[490]. Celle églyse où ceulx entrèrent<br> +avec les premiers qui là alloient pour Dieu prier estoit bien près de la<br> +maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenchée estoit. Et le traitre si<br> +armé comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer<br> +et toutesvoyes regardoit par où il pourroit entrer à celluy Guyon, tant<br> +qu'il apparceut un huys par où celluy Guyon venoit en l'églyse. Si<br> +s'adressa incontinent vers luy et entra dedens à force luy et sa desloyalle<br> +compaignie. Si tost comme il furent dedens sachièrent les espées et courut<br> +ce traitre à icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui<br> +garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist.<br> +<br> + Note 489: <i>Serourge.</i> C'est une faute; il falloit <i>gendre</i>.<br> + <br> + Note 490: <i>Dessous les chappes.</i> «Loricatus sed cappatus.» La <i>cappa</i><br> + est ici un manteau.<br> +<br> +Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist<br> +par les cheveux comme esbahie et se prist à esgratigner et à despécier son<br> +visaige comme femme hors du sens. Après couru à son mary sans paour de mort<br> +et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups<br> +des espées et commença à crier en telle manière: «Moy,» dist elle «très<br> +desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur.» Les<br> +coups et les plaies que les traitres donnoient à son mary recevoit<br> +elle-mesme, et disoit: «Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait à ces gens?<br> +dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son<br> +seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes<br> +tous enragiés et hors du sens.» Et les traitres la prisrent par les cheveux<br> +et l'arrachèrent de dessus son mary toute navrée et detrenchiée de glaives,<br> +et la laissèrent toute enverse ainsi comme morte. Après, retournèrent à son<br> +seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle<br> +mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent léans trouver escervellèrent à <br> +la roche.<br> +<br> +Quant il curent ce fait, si cerchèrent partout leans s'il trouveroient plus<br> +nullui. Lors leva la tête la povre dame qui à une part gisoit toute<br> +estendue; et quant elle congneut son seigneur qui jà estoit mort et gisoit<br> +tout despécié parmi la salle, si s'efforça tant pour la seue[491] amour<br> +qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint à luy si despéciée comme elle estoit<br> +tout rampant à guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commença<br> +à baiser ainsi comme sé il eust esté vif. Et à ploureuse chançon luy<br> +commença à rendre ses obsèques en telle manière: «Mon chier amy, mon chier<br> +espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la<br> +merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou<br> +parce que vous aviez délaissée et mise jus la félonnie et la desloyauté<br> +vostre père et vostre ayeul et vostre besayeul?» Autant dist seulement et<br> +puis chéi pasmée comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust<br> +despartir, tant estoient touilliez en leur sang.<br> +<br> + Note 491: <i>Seue.</i> Sienne; de <i>sua</i>.<br> +<br> +Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut gettés et habandonnés comme<br> +porceaux et se fu saoullé de sang humain à guise de beste sauvage, si se<br> +refrena atant. Adont commença à regarder et à louer le chasteau plus qu'il<br> +n'avoit oncques mais fait, et à remirer le siège et la force de la Roche et<br> +se conseilloit à luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les<br> +François et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella<br> +les nais[492] du pays et leur promist à faire moult de biens s'il luy<br> +vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui<br> +dedens voulsist entrer avec luy.<br> +<br> + Note 492: <i>Nais.</i> Natifs.<br> +<br> +Assez tost fut oïe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain<br> +espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent<br> +tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le<br> +roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la<br> +forteresse, assemblèrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et<br> +s'en allèrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir né ens<br> +entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les<br> +Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de<br> +sergens et de gens à pié au pié de la Roche: et quant il eurent ce fait, si<br> +mandèrent la besongne au roy Loys et luy mandèrent qu'il leur mandast sa<br> +volenté qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent<br> +fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut jà sis devant le<br> +chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se<br> +croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il<br> +apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla à <br> +aucuns des barons de l'ost et leur commença à promettre moult grans dons en<br> +telle manière qu'il fissent paix à luy et que il demourast au chastel par<br> +aucune manière de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au<br> +service le roy de France. Mais il refusèrent du tout en tout ses parolles<br> +et ses promesses et luy reprochèrent sa desloyalle traïson et que tantost<br> +en seroit vengence prinse.<br> +<br> +Quant il oï ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il<br> +vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurté tant qu'il<br> +s'en fust allé, il leur livreroit le chasteau. Asseuré fu par serment de ce<br> +et luy jurèrent plusieurs; mais peu y eut de François qui jurassent ce.<br> +Pourloignée fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et<br> +pour veoir où il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain<br> +que les jurés entrèrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de<br> +l'ost les uns après et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en<br> +telle manière qu'il furent presque tous léans. Lors commencièrent à crier<br> +les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre à mort, où<br> +il mourroient avecques eulx comme consentens de leur traïson. Lors<br> +commencièrent les jurés à contrester moult durement pour leurs sermens<br> +acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent<br> +sus, les espées traites, et commencièrent à occire et à despécer les<br> +traitres, si que à plusieurs chéoient les entrailles hors; et parmi les<br> +fenestres de la salle furent plusieurs gettés tous vifs contre val tout<br> +hérissés de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux<br> +poinctes des espées et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme sé<br> +la terre les refusast à recevoir. Du maistre traitre firent désacoustumée<br> +vengeance pour sa desmesurée traïson; car il luy tirèrent des entrailles le<br> +cuer gros et enflé de traïson et de desloyaulté, et l'enhastèrent[494] en<br> +une perche et puis le mistrent en ung lieu où il fu depuis mains jours pour<br> +démonstrer sa mortelle traïson. Les charoingnes de luy et d'une partie de<br> +ses compaignons prindrent, et les lièrent sur cloyes et puis les gettèrent<br> +en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques<br> +à Rouen et que ilec fust démonstrée la vengeance de leur mortelle traïson,<br> +et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoiée, d'une desmesurée<br> +pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495].<br> +<br> + Note 493: <i>Pourloignée</i>, etc. On retarda le moment de la sortie du<br> + traitre, sous prétexte de la nécessite de déterminer le lieu de son<br> + refuge.<br> + <br> + Note 494: <i>L'enhastèrent.</i> L'embrochèrent.<br> + <br> + Note 495: «Et qui Franciam momentaneo fÅ“tore fÅ“daverant, mortui<br> + Normanniam deinceps, tanquam natale solum, fÅ“dare non desistant.»<br> + Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que<br> + M. Guizot: «Et afin aussi que ces <i>criminels</i>, qui vivans avoient un<br> + moment souillé la France de <i>leur présence corrompue</i>, morts en<br> + infectassent <i>à tout jamais</i> la Normandie, <i>comme la terre natale de<br> + telles gens</i>.»<br> +<br> +<br> +V.<br> +<br> +ANNEE: 1109.<br> +<br> +<i>Coment Phelippe, frère le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, se<br> +révéla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist au<br> +chastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplanta<br> +Montlehéry qu'il cuidoit avoir.</i><br> +<br> +<br> +Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la<br> +mauvaistié et par la perversité du monde. De celle mauvaistié estoit<br> +entachié Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frère de bast du roy<br> +Loys, de par son père le roy Phelippe, qui l'avoit engendré en icelle<br> +contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse.<br> +Et luy avoit le roy donné la seigneurie du chasteau de Montlehéry et de<br> +Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son<br> +père le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy<br> +Phelippe mist arrière tous les bénéfices qu'il avoit receus du roy son<br> +père, et se prist à rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car<br> +Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et<br> +hault homme et puissant, et son frère Fouques, le conte d'Angiers, qui<br> +depuis fu roy de Jhérusalem, et sa mère, la contesse, qui à merveille<br> +estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui<br> +tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises,<br> +qu'elle avoit si déceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la<br> +servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volenté, comme<br> +celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose<br> +souslevoit moult la mère et le fils et toute leur lignée et les mettoit en<br> +vaine espérance; c'estoit sé il mésavenist au roy Loys par aucun<br> +trébuchement, si que l'autre frère Phelippe fust appelle au royaulme<br> +gouverner, et ainsi fust toute leur progénie appellée à la dignité du<br> +royaulme de France.<br> +<br> + Note 496: <i>Meun-sur-Loire.</i> Le latin dit <i>Meduntensis</i>, Mantes.<br> +<br> +Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist à <br> +court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains<br> +refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. Né pas ne se tenoit,<br> +tandis, de praer[497], né de tollir aux bonnes gens né d'assaillir les<br> +églyses. De ce fu le roy moult couroucié. Et jà soit ce qu'il le fist<br> +envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiéger au<br> +chasteau de Meun. Si luy avoit jà mandé celluy Phelippe et les siens moult<br> +orgueilleusement qu'il le feroient lever du siège à force et qu'il<br> +n'entreroit jà en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent<br> +tous avant et se destournèrent contre sa venue: et le roy entra dedens<br> +délivréement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques à la<br> +tour et l'assiégea. Et quant il eut commencé à dresser les engins et ceulx<br> +de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous<br> +désespérés de leurs vies. Et quant il eut forment le siège tenu, si se<br> +rendirent à sa mercy.<br> +<br> + Note 497: <i>Praer.</i> Piller; de <i>prædari</i>.<br> +<br> +Entredeux advint que la contesse sa mère et le conte Amaury de Montfort,<br> +pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehéry, en<br> +donnèrent la seigneurie à Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy<br> +et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidèrent faire un<br> +tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la<br> +force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frère, et par<br> +la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges<br> +qu'il li povoient faire chascun jour jusques à la cité de Paris, si que<br> +néis ne poroit il aller en nule manière jusques à Dreues.<br> +<br> +Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espousée, si s'en alla<br> +hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien<br> +sceut ce complot, fut là venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes<br> +manières s'en estoit hasté. Ceulx de la terre manda et attira à luy par<br> +espérance de sa débonnaireté et de sa franchise, et pour ce mesmement que<br> +il avoient espérance que il les mist hors la cruaulté de celluy Huon et du<br> +servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult.<br> +Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre à grans assaux, Huon<br> +pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais,<br> +tandis, advint que Hues fu conchié[498] par ung trop beau barat; que Milles<br> +de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amené par conseil. Aux pieds du<br> +roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par<br> +héritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil<br> +qu'il ne revestit nulluy de son héritage; mais luy rendist comme le sien<br> +par descendue de son père, par telle convenance que tousjours mais féist de<br> +son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose.<br> +<br> + Note 498: <i>Conchié.</i> Dupé, trompé.<br> +<br> +Le roy, qui à toutes gens vouloit faire droit, oï sa prière. Adont manda<br> +les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur<br> +seigneur; et par ce présent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient<br> +avant eus. Tantost mandèrent à Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou<br> +sé non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne<br> +tendroient né foy né serment. Quant Hue oï ce, si fut moult esbahi; tantost<br> +s'en fouyt et se tint moult à guery et eschappé quant il n'y perdi fors que<br> +les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps;<br> +et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue<br> +honte du deshéritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre<br> +harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chacié et dégetté laydement,<br> +quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle<br> +orgueilleusement.<br> +<br> +<br> +VI.<br> +<br> +ANNEE: 1110.<br> +<br> +<i>Coment Hue du Puisat deshérita le conte de Chartres, et coment le roj li<br> +aida, et de la plainte de celui Huon au roy de par les églyses, et coment<br> +le roy fist garnir le chastel de Thouri.</i><br> +<br> +<br> +Ainsi comme le mauvais arbre retrait à la racine et à l'écorce dont il est<br> +issu, ainsi faisoit Hue du Puisat, homme cruel et desloyal et entachié de<br> +la mauvaistié et de la traïson de ses antécesseurs et de la sienne propre.<br> +Qui, après ce qu'il eust receu la seigneurie de Puisat, après Guyon, son<br> +oncle et son père mesme[499], qui trop desmésuréement fu orgueilleux,<br> +reprist aussi les armes, au commencement de la voye du sépulcre, et se<br> +pénoit en toutes manières de retraire à la malice son père, si que ceulx à <br> +qui son père avoit fait honte et dommaige si leur en faisoit-il encore<br> +plus. Et ce le mettoit en trop grant orgueil de ce qu'il avoit trop fait de<br> +maulx aux abbayes et aux povres églyses; et n'estoit nul qui l'osast<br> +contredire. Mais à la parfin tresbucha-il par son orgueil si comme vous<br> +orrez cy-après.<br> +<br> + Note 499: «Hugues du Puiset, dont il s'agit ici, étoit petit-fils<br> + d'Evrard, par Hugues le vieux, son père, le même qui sur la fin de<br> + l'année 1092 fit emprisonner Yves de Chartres son évêque, et qui en<br> + partant en 1106 pour la terre sainte, laissa la régie de ses terres à <br> + Gui son frère. Celui-ci étant mort vers l'an 1108, eut pour<br> + successeur Hugues, son neveu, dans la châtellenie du Puiset et la<br> + vicomté de Chartres. Le lignage d'outremer nous apprend que Evrard et<br> + Hugues le vieux devinrent successivement comtes de Jaffa.»<br> + (Note de dom Brial.)<br> +<br> +A ce fu son orgueil mené que ne craignoit né le roy des cieulx né le roy de<br> +France. Si assailli de guerre la noble contesse de Chartres et son fils<br> +Thibaut, qui moult estoit jeune d'aage et preux aux armes; et leur roba,<br> +ardi et gasta leurs terres jusques à Chartres; et la contesse et son fils<br> +se deffendoient de luy au mieulx qu'il povoient, mais lentement et<br> +laschement, né oncques n'osèrent approcher de Puisat pour fourfaire de plus<br> +près que huit lieues ou de plus, car de trop grant hardiesse et de trop<br> +grant fierté estoit ycelluy Hue au temps de lors et si craint que plusieurs<br> +le servoient qui bien peu l'amoient et lui aidoient à sa guerre maintenir<br> +là où il voulsist. Et quant la contesse et le conte Thibaut virent qu'il ne<br> +pourroient longuement durer contre lui, si s'en allèrent au roy et luy<br> +commença la contesse à prier et requerra moult humblement qu'il la voulsist<br> +secourre et luy représenta et mist devant les services qu'elle luy avoit<br> +aultres fois fais, par quoy il estoit tenu de luy ayder. Après luy compta<br> +illec mesmes mains grans dommaiges et maintes grans hontes que ycellui Hue<br> +et son père, son ayeul et son besayeul, avoient fait aucunes fois au<br> +royaulme. Et parla la saige dame en telle manière:<br> +<br> +«Remembrez vous, sire, de la honte que l'ayeul de Hue fist jadis à vostre<br> +père Phelippe contre son serment et contre la loy de son hommaige qu'il<br> +rompit; pour quoy vostre père ala assiéger le Puisat son chasteau, pour<br> +celle honte venger et pour aultres tors qu'il luy avoit fais; dont il le<br> +fist lever à force trop laydement. Et par la force de son desloyal lignaige<br> +et l'emprise qu'il avoit contre luy faicte chacèrent luy et son ost jusques<br> +à Orléans et pridrent en celle desconfiture le conte de Nevers et Lancelin<br> +de Baugenci, et avecques ceulx plus de cent de ses chevaliers; et fist<br> +encore plus grant et plus desmesurée honte qui oncques mais n'avoit esté<br> +oïe; car il emprisonna aucuns des évesques et leur fist assez de laidure et<br> +de honte.» Après disoit la dame, en reprochant, pourquoy ce chasteau avoit<br> +esté fermé premièrement enmy la terre aux sains[500], par la royne<br> +Constance, pour estre garde et défence de celle terre. Si n'estoit pas fait<br> +né fondé d'ancien temps; et coment icelluy l'avoit retenu tout à luy, de<br> +quoi il ne servoit de rien fors que de faire honte et laidure à luy et aux<br> +siens. «Or maintenant, s'il vous plaist, pourrez venger là vostre honte et<br> +celle de votre père pour ce que les Chartains et les Blesois et les Dunois<br> +par la cui force il souloit guerroyer luy sont du tout faillis, entalentés<br> +de luy nuyre et de le déshériter et d'abattre le chasteau. Et sé vous,<br> +sire, vos tors, vos hontes et les aultrui dont il a bien desservy à estre<br> +puny et chastié ne voulez amender, si voullez les tors et les travaux qu'il<br> +a fais aux églyses en la terre aux Sains et les déshéritemens qu'il a fais<br> +aux vefves, aux orphelins et à ceulx qui à lui marchissent prenre sur vous<br> +et en faictes comme de vous.» Par telles plaintes et par aultres fu le roy<br> +si esmeu qu'il respondi qu'il se conseilleroit.<br> +<br> + Note 500: «In medio terræ sanctorum.» Suger.<br> +<br> +Après ce, fist le roy assembler ung parlement à Melun: là vindrent mains<br> +archevesques et clers et maintes gens de religion auxquels iceluy Hue avoit<br> +biens et possessions ravi et dévoré comme loup enragié, et destruisoit<br> +encores tous les jours. Tous chéirent aux piés du roy et luy crièrent mercy<br> +à une voix, si comme il gisoient à ses piés contre son gré, car moult le<br> +grevoit qu'il ne se levoient, et luy prioient qu'il mist à mesure et<br> +délivrast leurs provendes[501] de la terre de Beauce que il tenoient<br> +franchement par le don de ses prédécesseurs. Et puis luy supplioient en<br> +plourant qu'il délivrast la terre de ses povres provaires et les ramenast<br> +en franchise que icelluy tirant avoit amenés en servage, et qu'il reformast<br> +en sa première franchise la partie de l'églyse que luy et les aultres roys<br> +sont tenus à deffendre. De bonne volenté receut le roy leurs prières et<br> +tantost comme le parlement fu départi et l'archevesque de Sens, l'évesque<br> +d'Orléans et le vaillant Yves, évesque de Chartres s'en furent partis, si<br> +envoya le roy le moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abbé, au<br> +chasteau de Thoury en Beaulce qui est de celle églyse mesme, et que celuy<br> +Sugier tenoit lors en sa main et luy commanda qu'il fist ce chasteau bien<br> +garnir et enforcer et bien garder, que icelluy Hue ne l'ardist, tandis<br> +comme il le feroit semondre pour venir à sa court. Car par ce chasteau<br> +tendoit à assaillir le chasteau de Puisat ainsi comme son père avoit jadis<br> +fait.<br> +<br> + Note 501: <i>Provendes</i> ou prébendes. Bénéfices ecclésiastiques.<br> +<br> +<br> +VII.<br> +<br> +ANNEE: 1110.<br> +<br> +<i>Coment le roy assiégea le chasteau de Puisat, et puis du merveilleus<br> +assaut d'ambedeus pars. Et coment le chastel fu pris par force, et Hue<br> +emprisonné en la tour de Chasteau-Landon, et le chastel abattu.</i><br> +<br> +<br> +Quant le chasteau de Thoury fu bien garni et le roy eut fait juger Hue de<br> +Puisat pour son deffault, car il ne daingna venir à sa semonce, si meut à <br> +grant ost et vint jusques à Thoury. Le chasteau de Puisat fist requerre à <br> +celluy Huon dont il estoit forclos par droit jugement. Et quant il vit<br> +qu'il n'en feroit rien si se hasta du chasteau assiéger, et les sergens<br> +dont il y avoit grant plenté aussi. Là péust-on véoir fier assault et<br> +périlleux lancéis d'arcs et d'arbalestres d'une part et d'aultre qui<br> +chéoient aussi espessement comme pluye, et les escus perçoient<br> +soudainement; si faisoient saillir les estincelles des clers heaulmes des<br> +grands coups que il s'entredonnoient. Et si comme les royaulx les eurent<br> +rebouttés par force dedens la porte du chasteau, et les enclos furent<br> +montés aux deffenses, si véissiez merveilleus assaux et périlleux aux plus<br> +hardis gens du monde de saiettes et de quarreaux et de gros fusts et grans<br> +lancéis de pieux agus. Et ceux de dedens lançoient sur les royaulx et par<br> +force les firent reuser. Mais assés recouvrèrent cuer et force et se<br> +couvrirent des escus et des huys et de quanqu'il povoient trouver. Et ainsi<br> +recommencèrent l'assault à la porte périlleux et fort. Et firent les<br> +royaulx amener charrios tous chargés de busche sèche et bien ointe de sain<br> +et de gresse pour le feu boutter dedens et eulx ardoir. Et ainsi les<br> +empoindrent à la porte et pour ce mesmement qu'il leur fissent deffence<br> +pour les grans coups recevoir pour les grans monceaux de busche qui dessus<br> +estoient. Et tandis comme les uns entendoient à alumer et les aultres à <br> +estaindre par grant contens, vint le conte Thibaut qui pas n'avoit oublié<br> +les hontes et les domaiges que il avoit eus par luy. Si se hastoit moult<br> +d'assaillir le chasteau par ses bacheliers et par ses sergens de celle part<br> +que l'en vient devers Chartres. Et tandis comme il hastoit ses gens de<br> +monter contre mont le pendant des fossés, si ne garda l'euvre qu'il les vit<br> +tresbucher contreval à trop grant meschief au parfont du fossé et se doubta<br> +moult qu'il ne fussent mors ou occis; car les chevaliers qui par dedens<br> +avironnoient la deffence du chasteau sur les grans destriers venoient<br> +jusques aux murs et feroient ceulx qui montoient amont les fossés et les<br> +faisoient tresbuchier jusques au font des fossés. Et jà estoient les<br> +royaulx presque tous mas et faillis et ceux de dedens avoient jà presque<br> +tout laissé l'assault et fait retraire, quant la divine puissance, à qui la<br> +cause estoit et la vengence vouloit du tout traire à soy, suscita et esmeut<br> +l'esperit d'un chanu prouvaire du pays qui avecques la communaulté de ses<br> +paroisses estoit venu en l'ost, à qui Dieu donna faire, contre toute<br> +opinion, ce que le conte Thibaut armé et toutes ses gens ne peurent faire.<br> +Isnellement alla celluy prestre montant jusques à la suef[502], une escu<br> +devant son pis dont il estoit couvert et mussé. Là commença à despecer<br> +petit à petit la cloison et mettre jus; et quant il vit qu'il faisoit ce si<br> +légèrement si commença à appeller ceulx qui emmy le champ estoient encore<br> +tous armés, à la cloison despecer; et luy coururent aider à bonnes haches<br> +trenchans et commencèrent à dérompre et à despecer tout; et advint une<br> +grant merveille ainsi comme il advint jadis à Jhérico qui fu droit signe de<br> +jugement Nostre-Seigneur; car ainsi comme sé tres-tous les murs fussent<br> +chéus à un seul coup entrèrent dedens et l'ost du roy et les gens du conte;<br> +dont il advint qu'il y eut moult grant plenté de ceux dedens mal mis et<br> +blécés et entreprins, pour ce qu'il ne peurent eschiver la force de leurs<br> +ennemis qui de toutes pars accouroient; et les aultres et Hue mesme qui<br> +virent qu'il n'estoient pas bien asseur, dedens la forteresse des murs se<br> +férirent en une tour de bois qui séoit dessus la mote. Et quant il<br> +apperceut la force des gens qui de toutes pars acouroient à la tour et<br> +lançoient dars et quarreaux, si se doubta moult et se rendi tantost et fui<br> +pris et tous les siens et mis en bonnes prisons.<br> +<br> + Note 502: <i>Suef.</i> Palissade. De <i>Sepes</i>.<br> +<br> +Et quant le roy eut eu celle victoire et il eut mis en prison mains haus<br> +hommes et riches, si habandonna l'avoir de la ville et fist bouter le feu<br> +partout et ardoir tout le chasteau. Mais il commanda touteffois que la tour<br> +demourast en estant, jusques à un terme qu'il mist: pour ce le fist qu'il<br> +oï dire que le conte Thibaut tendoit à acroistre et eslargir ses marches<br> +pour un chasteau qu'il vouloit fermer en la chastellenie du Puisat, en une<br> +ville qui a nom Alonne[503]. Si avoit jà oublié et mis arrière le grant<br> +bénéfice que le roy luy avoit fait. Car jà n'eust peu advenir né attaindre<br> +là où il estoit de sa besongne sé par lui n'eust esté. Du tout en tout luy<br> +deffendoit le roy à fermer ce chasteau; et le conte luy offroit à <br> +desrainier par droit de bataille par la main de Andry de Baudemont le<br> +maistre de sa terre[504], que le roy luy avoit eu ce en convenance. Et le<br> +roy encontre ce offroit à deffendre par gaige de bataille là où il voudroit<br> +par la main Anseaux de Gallande son séneschal que oncques ne luy avoit eu<br> +ce en convenance. Si demandèrent ces deux barons maintes cours à faire<br> +celle bataille, mais oncques n'en peurent nulle trouver.<br> +<br> + Note 503: <i>Alonne.</i> Aujourd'hui petit village de Beauce, au diocèse<br> + de Chartres.<br> + <br> + Note 504: <i>Le maistre de sa terre.</i> «Terræ suæ procuratorem.»<br> +<br> +Après ce que le chasteau fut abattu et Hue emprisonné en la tour du<br> +chasteau Landon, le conte Thibaut ne voulut pus la besongne atant laisser,<br> +ains esmut grant guerre contre le roy par l'aide du roy Henry d'Angleterre<br> +son oncle et de ses aultres parens. Et commença à gaster sa terre et à <br> +fortraire ses barons par dons et par promesses; et du pis qu'il povoit<br> +faisoit et pourchacioit à luy et à son royaume. Et le roy d'aultre part qui<br> +tousjours fu preux et vigoureux aux armes luy recouroit sus et luy gastoit<br> +et habandonnoit sa terre par l'aide de ses aultres barons et mesmement par<br> +l'aide de Robert le conte de Flandres son oncle, un merveilleux chevalier<br> +et renommé d'armes entre Crestiens et Sarrasins, dès le commencement de la<br> +voye du saint sépulcre.<br> +<br> +<br> +VIII<br> +<br> +ANNEE: 1111.<br> +<br> +<i>Coment le conte Thibaut commença guerre contre le roy, et coment le roy<br> +lui mist le siège à Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de lès<br> +Laigni, et coment le conte ralia à luy les riches hommes contre le roy.</i><br> +<br> +<br> +Un jour avint que le roy eut mené son ost devant la cité de Meaulx sus le<br> +conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors à bataille ordonnée. Et<br> +le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsené<br> +de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la<br> +cité, et luy et les siens; né pas tant ne les redoubta qu'il ne les<br> +chassast à force de cheval très parmy les pons, et le conte Robert de<br> +Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si ès<br> +brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui<br> +de leur gré s'i gettoient et laissoient chiéoir, tant craignoient les cous<br> +des espées. Merveille vous semblast se vous véissiés le roy demener,<br> +l'espée au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis<br> +vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy véissiés<br> +faire les assaus et les envaïes en guise de géant et soy efforcier de<br> +passer parmy tous ses ennemis et là où il avoit greigneur péril et plus<br> +grant presse, et vouloit prendre la ville à force malgré tous ses ennemis.<br> +Et si eust-il fait sans doubte sé ses ennemis ne se fussent dedens reboutés<br> +et les portes fermées. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa<br> +louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne à tout son ost.<br> +En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut;<br> +assés tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent<br> +fuiant jusques à un pont qui est assés près de celle place, si en y eut de<br> +tels qui pas ne se doubtèrent à mettre en plus grant péril pour l'entrée du<br> +pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en<br> +plus grant péril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se<br> +mettoient ès flos de la parfonde rivière où il périlloient et noyoient et<br> +gettoient leurs armes et défouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient<br> +que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble<br> +monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il<br> +s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que<br> +ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les<br> +derniers. Si estoit l'entrée du pont açainte d'un fossé qui leur donnoit<br> +grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les<br> +estraignoient ne povoient entrer sé non les uns après les autres. Si estoit<br> +à leur domaige, car plusieurs s'efforçoient d'entrer sur le pont. Et ceulx<br> +qui en aucune manière y povoient entier trébuchoiont pour la presse des<br> +royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme à <br> +aultre faire. Et le roy qui à sa bataille les chaçoit à espérons<br> +destraignoit à l'espée ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au<br> +flot de Marne à la force du cheval. Et ainsi comme les désarmés flotoient<br> +légèrement pardessus l'eau, ainsi les armés afondoient, pour la pesanteur<br> +des armes, et en y eut il assez de noyés; et pluseurs en y eut qui après la<br> +première fois qu'il furent plungé furent retrais[507] avant qu'il eussent<br> +trois fois plungé. Par telles manières d'assaux et de poignéis destraignoit<br> +le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit,<br> +en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme<br> +sa paresse et sa présence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit<br> +trop la paresse et la mauvaistié de ses hommes auxquels peu se fioit, prist<br> +à fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia à luy<br> +par une espérance où il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il<br> +se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au<br> +roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et<br> +Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un<br> +quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir à Paris. Par telle<br> +ochoison enlaça il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espousé la <br> +ousine germaine le roy qui avoit esté fille Hue-le-Grant son oncle. Plus<br> +fist-il, que par angoisse et par détresse mist son proufit avant son<br> +honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte<br> +de Vermendois[509] à Millon le seigneur de Montlehéry, celluy à qui le roy<br> +rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour<br> +et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris à Orléans, et<br> +mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le<br> +destourbier aux trespassans qui jadis y avoit esté; et après ce qu'il eut à <br> +soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crécy et le seigneur de<br> +Chasteaufort, adont par-eut il si estoupé Paris et Estampois et si grans<br> +guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu à l'antre se par<br> +bonne chevalerie ne fust gardée et deffendue la voye. Et puis que le conte<br> +Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent délivre pas[510]<br> +de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par decà le fleuve<br> +de Saine, et Mile de Montlehéry par delà , adont fu trop laidement la voye<br> +tollue, et au païs le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui<br> +aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orléannois que les Chartrains<br> +et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de<br> +Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se<br> +deffendoit au fer et à la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur<br> +faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens<br> +qu'il avoit. Si n'estoient pas espargnés à son nuisement les trésors<br> +d'Angleterre né les richesses de Normandie, car le noble roy Henry<br> +d'Angleterre se pénoit de le grever de toute sa force et sa terre<br> +destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy né pour tous <br> +es aultres, né ne s'esmoioit né que la mer feroit, sé tous les fleuves la<br> +menaçoient à soustraire et à tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines.<br> +<br> + Note 505: <i>Enchanteller.</i> Mettre l'escu en chantel; c'est-à -dire le<br> + relever sur le côté gauche. En terme de blason, on place encore<br> + <i>l'ecu en chantel</i>. C'est le même mot que l'italien <i>canto</i>, côté.<br> + --Les éditions imprimées, toujours horriblement fautives, et celle de<br> + dom Bouquet ont mis <i>chanceller l'escu</i>.<br> + <br> + Note 506: <i>Hector.</i> Dans le moyen-âge, Hector étoit bien plus renommé<br> + qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le siège de Troyes par<br> + Darès que par Homère.<br> + <br> + Note 507: Suger dit: «Loricati pondere suo semel mersi, antè trinam<br> + demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum<br> + opprobrium, si talis esset occasio, referentes.»<br> + <br> + Note 508: <i>Huon.</i> Il fallolt <i>Raoul</i>, qui espousa Mathilde, fille<br> + d'Hugues-le-Grand, lequel étoit frère de Philippe Ier.<br> + <br> + Note 509: C'est la leçon de la plupart des mss. du texte de Suger.<br> + Mais il eut fallu préférer celle qui porte <i>sororem suam</i>.<br> + <br> + Note 510: <i>Délivre pas.</i> Chemin libre.<br> + <br> + Note 511: <i>Plaissoit.</i> Ne s'infligeoit de plaies.<br> +<br> +<br> +IX.<br> +<br> +ANNEES: 1111/1112.<br> +<br> +<i>Coment Hue du Puisat fu hors de prison, en espérance d'avoir le chastel de<br> +Corbueil, et coment cil Hue referma le Puisat, coment il assiégea le<br> +chastel de Thory, et coment le roy le secouru.</i><br> +<br> +<br> +En ce point avint que le conte Eudes de Corbueil morut qui avoit esté fils<br> +à l'orgueilleux Bouchart, conte de Corbueil[512] qui en son temps fu<br> +maistre des desloyaulx et des excommuniés. (Duquel Bouchart l'abbé Sugier<br> +de Saint-Denys racompte qui escript ceste histoire), que à un jour qu'il<br> +eut pris guerre et bataille contre le roy et qu'il fu armé de toutes<br> +armeures sur son destrier, ne daigna prendre son glaive de la main à l'un<br> +des siens qui la luy tendoit, ains dit à sa femme la contesse qui devant<br> +luy estoit, par vantance et par boban: «Gentile contesse, baillez ça mon<br> +glaive liement, car le conte qui de vostre main le prent le vous rendra huy<br> +en ce jour roy couronné.» Mais aultrement luy avint si comme Dieu l'avoit<br> +ordonné: car il ne put ce jour passer, ains fu feru à mort d'une lance, par<br> +la main le conte Estienne qui devers le roy estoit; et par ce coup fist le<br> +royaume demorer en paix, et luy et sa guerre descendre au puis d'enfer.<br> +<br> + Note 512: <i>Bouchart</i>, sire de Montmorenci; le moine de Saint-Denis ne<br> + pardonne pas à Bouchart ses démêlés avec l'abbaye. Suger, qui traite<br> + indignement Eudes, dit seulement de Bouchart: «Qui tumultuosus, miræ<br> + magnanimitatis, caput sceleratorum.» Ce mélange d'éloges excessifs et<br> + d'injures grossières est familier à Suger.<br> +<br> +Quant le conte Eudes[513] fu ainsi mort, le conte Thibaut et sa mère se<br> +prisrent forment à entremettre, et par promesses et par dons, par Huon et<br> +par Millon, coment il pourroient ce chasteau traire à leur partie, car il<br> +leur estoit bien advis que sé il povoient ce faire, qu'il auroient le roy<br> +du tout mis au dessoubz et tollu le cuer et la vertu de soy deffendre. Mais<br> +le roy et les siens qui ceulx béoient reuser du tout, mettoient grans<br> +paines et grans despens à ce qu'il en fussent saisis. Mais il ne peurent<br> +sans le sceu et sans le sens d'icelluy Huon qui neveu estoit du conte et<br> +s'en faisoit hoir.<br> +<br> + Note 513: Suger ajouta: <i>Filio</i>, son fils.<br> +<br> +Pour ceste chose mettre à fin fu jourpris et assigné à Moissi[514] une<br> +ville qui est à l'évesque de Paris. Si fu trait Hue de la prison de la tour<br> +de Chasteau Landon. Et si comme le conseil du roy fu sur la partie qui luy<br> +aydoit et sur celle qui luy nuysoit, pour ce convint faire ce que l'en put<br> +non mie ce que l'en voult. Et fu à ce mené que Hue quitta le chasteau de<br> +Corbueil dont il se faisoit hoir et donna bons hostages et quittance de<br> +toltes et de tailles et de tous efforcemens d'églyses et d'abbayes; et<br> +après, qu'il ne refermeroit le Puisat sans la volenté le roy. Atant se<br> +départi le roy. Si fu plus deceu et engigné par tricherie et par<br> +desloyaulté que par art.<br> +<br> + Note 514: <i>Moissiacum.</i> Mousseaux. Suger eut grande part à ce traité,<br> + à la conclusion duquel il ne dit pas que le roi ait assisté.<br> +<br> +Ne demoura pas après moult longuement que celluy Hue, combien qu'il eust<br> +fait le serment nouvellement, pour la longue prison où il avoit esté entra<br> +en grant ire, ainsi comme le chien qui longuement a esté enchainé. Et la<br> +forcennerie qu'il avoit conceue béoit bien à descouvrir et mettre à euvre<br> +sa desloyaulté accoutumée. Car il fist paix et aliances aux ennemis le roy;<br> +c'est assavoir: au conte Thibaut qui son ennemy estoit et au roy Henry<br> +d'Angleterre. Et tantost comme il sceut que le roy devoit aller en Flandres<br> +pour aucunes besongnes, assembla tant de gens comme il put avoir pour<br> +refermer le Puisat. Et tantost comme il sceut que le roy fu meu là où il<br> +devoit aller, il mut d'aultre part à sa gent qu'il avoit privéement<br> +assemblée et vint un samedi matin par devant le chastel abattu où il avoit<br> +un marchié que le roy y avoit establi, par l'ottroy, et par l'assentement<br> +d'icelluy Huon. Mais il ne l'avoit fait que par traïson si comme il apparut<br> +après: car tous ceulx qu'il povoit illec trouver, entre ceulx qu'il scavoit<br> +qui plus riches estoient prenoit et mettoit, en estroicte prison et<br> +soudainement comme forcenné tolloit et roboit quanqu'il encontroit. D'illec<br> +s'en alla vers le chasteau de Thoury, une ville qui est de Saint-Denys, qui<br> +bien estoit jà garnie, entre luy et le conte Thibaut, pour tout abattre et<br> +destruire. Mais deux jours ou trois avant qu'il y vint, avoit prié<br> +humblement Sugier qui ce chasteau tenoit (et qui ceste histoire escript,)<br> +qu'il allast au roy prier pour luy. Et ce faisoit il par traïson, car il<br> +pensoit bien qu'il péust assez légèrement entrer dedens sé celluy qui en<br> +estoit garde n'estoit présent. Et celluy qui cuida qu'il le priast de bonne<br> +volenté s'i accorda et partit à aller au roy. Devant ce chasteau vint Hue<br> +et le conte Thibaut à moult grans gens. Mais ceulx qui pour la partie Dieu<br> +et Saint-Denys défendre estoient jà venus en la ville, avoient bien garni<br> +les creniaux et leur deffence et leur deffendoient hardiement l'entrée. Et<br> +celluy Sugier qui au roy s'en alloit rencontra en Corbeillois qui jà savoit<br> +bien celle nouvelle de Normandie où elle luy avoit esté comptée. Et si tost<br> +comme il sceut pour quoy celluy y alloit, si s'en rist moult et gaba de sa<br> +simplesse[515] et luy descouvri lors par grant desdain la desloyaulté de<br> +celluy Huon, et l'envoya tantost arrière pour la ville secourir, tandis<br> +comme il assembleroit ses osts au chemin Estampois. Sugier qui retouinoit<br> +estoit en moult grant paour que la ville ne fust prise avant qu'il y venist<br> +et regardoit souvent à une bretesche qui en la tour estoit par quoy il eust<br> +bien sceu la prise de la ville; et estoit celle bretesche veue de moult<br> +loing. Et pour ce que les ennemis du roy avoient tout le pays d'entour robé<br> +et roboient encore chascun jour, ne put Sugier mener avec luy nul de ceulx<br> +qui encontre luy[516] venoient; dont il avint que de tant comme il estoient<br> +moins, de tant estoient il plus seurement et moins tost eussent esté<br> +apperceus. Ainsi chevauchièrent jusques vers le soleil couchant qu'il<br> +approchièrent de Thoury. Si avoient forment ce jour assailli la ville les<br> +ennemis du roy. Mais, là Dieu mercy, n'y avoient riens meffait fors que<br> +eulx lasser. Et s'estoient trais en sus de la ville un petit, et ceulx[517]<br> +se tirèrent vers la ville comme s'il fussent de leurs gens, et quant il<br> +virent lieu et point, si se férirent parmy eulx: et ceulx du chasteau qui<br> +bien les avoient apperceus leur ouvrirent une porte et ceulx se férirent<br> +dedens par l'ayde de Dieu et de saint Denys.<br> +<br> + Note 515: Suger dit: <i>Simplicitatem nostram derisit</i>.<br> + <br> + Note 516: <i>Encontre lui.</i> Vers lui.<br> + <br> + Note 517: Suger ici ne parle que de lui seul.<br> +<br> +Lors furent moult alégés et réconfortés ceulx dedens de leur venue, et<br> +gaboient le séjour et le repos de ceulx de dehors et leur disoient de grans<br> +hontes et de grans reproches par quoy il les rappelloient à l'assault,<br> +contre la volenté de Sugier qui moult les en blasmoit et reprenoit. Peu de<br> +ceulx dedens et mains de ceulx dehors y eut de navrés à celluy assault,<br> +dont les uns se pasmoient et deffailloient pour la douleur de leurs playes<br> +et estoient emportés en litière; et les aultres estoient mis à une part<br> +jusques au tiers jour à mourir et à habandonner aux morseures des loups et<br> +des chiens. Et n'estoient pas bien encore retournés au Puisat quant<br> +Guillaume le Gallendois vint à tout une partie des plus nobles de la mesnie<br> +le voy, à riches armeures et à destriers courans, qui moult désiroient<br> +qu'il les trouvassent au siége de la ville, pour monstrer leur prouesse. Et<br> +le roy les suivit par matin: lié et désirant s'appareilla, ainsi comme seur<br> +de victoire. Si se merveillèrent durement ses ennemis quant il sceurent la<br> +nouvelle de sa venue et coment il avoit sceue leur emprise et leur traïson<br> +qu'il cuidoient si bien avoir cellée, et coment il avoit entrelaissée la<br> +voye de Flandres et estoit acouru si tost au secours de la ville. Et pour<br> +ce qu'il n'en osoient aultre chose faire, si entendirent au chasteau de<br> +Puisat fermer et restorer. Et le roy assembloit tandis son ost, si comme il<br> +povoit, et attendoit comme celluy que guerres destraignoient en pluseurs<br> +lieux. Et quant ce vint à un mardi matin qu'il eut ses osts amenés, si<br> +ordenna ses batailles et mist en chascune chevetains et connestables, et<br> +ordenna archiers et arbalestriers et mist chascun en son lieu. Ainsi<br> +approucha du chasteau pié à pié qui encores n'estoit pas parfait. Et pour<br> +ce vint ainsi à batailles ordonnées, que il avoit oï dire que le conte<br> +Thibaut s'estoit vanté qu'il se combatroit à luy en champ. Et par sa grant<br> +hardiesse descendit à pié, armé de toutes pièces, et commanda à ses<br> +chevaliers à oster les chevaulx. Et ceulx qu'il avoit fait descendre<br> +admonestoit et semonnoit chascun de bien faire, et disoit à chascun: «Or y<br> +parra[518] qui chevalier sera au jour d'huy.»<br> +<br> + Note 518: <i>Or y parra.</i> «Or va paroître.» On retrouve cette phrase<br> + d'encouragement dans toutes les anciennes <i>chansons de geste</i>.<br> +<br> +<br> +X.<br> +<br> +ANNEE: 1112.<br> +<br> +<i>Coment le roy assailli le chastel de Puisat, et coment les gens le roy<br> +furent desconfis par leur folie. Des merveilleuses proesses le roy, et<br> +coment il les secouru tout seul et rescoust assez de sa gent, et coment il<br> +rassembla son ost.</i><br> +<br> +<br> +Quant ses ennemis virent le roy ainsi venir, si le redoubtèrent moult né<br> +n'osèrent contre luy yssir hors de l'açaincte du chastel, ains devisèrent<br> +leur batailles par sens, jasoit qu'il le fissent moult couardement, et les<br> +mirent dedens un vieux fossé d'un chastel abattu et les firent illec<br> +attendre, pour ce que quant les batailles le roy s'efforceraient de monter<br> +le fossé qu'il les fissent légèrement reuser, et les conroys ordonnés<br> +percer, et après, légièrement branler et ressortir. Si leur en advint<br> +presque ainsi comme il avoient devisé. Car à la première assemblée que les<br> +chevaliers du roy les eurent gettés du fossé par merveilleuse hardiesse,<br> +dont il en y eut assez de blessés et d'occis, si les commencèrent à suivre<br> +confusément et sans conroy et çà et là , et trop laidement à laidir et à <br> +demener. Lors advint que Raoul de Baugency, merveilleux chevalier et saige,<br> +eust mussé en une partie du chasteau la plus grant partie de leur ost que<br> +les royaulx ne povoient appercevoir, pour une haulte églyse et pour<br> +l'oscureté des maisons où il s'estoient mussés. Et quant il vit ces gens<br> +fouyr et yssir parmy la porte du chasteau tous desconfis (si escria son<br> +ensaingne: <i>Baugency, Baugency!</i> deux mos moult hault), et se mist<br> +droictement en son agait tout frès contre les chevaliers du roy et leur<br> +courut sus moult efforcément. Et les royaulx qui les desconfis chacoient<br> +tous à pié, chargés d'armeures, ne peurent pas de léger souffrir les<br> +conroys ordonnés de leur ennemis qui leur couroient tous sus, mais<br> +tournèrent les dos parmy le fossé et le roy après, tout à pié. Mais avant<br> +eurent féru mains grans coups sur leur ennemis. Si apperceurent bien, mais<br> +ce fut trop tart, combien vault mieulx sens et pourvéance que folle<br> +hardiesse; car s'il les eussent attendus au champ ordonné il les eussent<br> +sousmis à leur volenté. Et si comme il s'en fuioient ainsi confusément, si<br> +furent tous esbahis comme ceulx qui ne povoient avoir leur destriers né ne<br> +sçavoient qu'il devoient faire. Mais le roy sur lequel tout l'affaire<br> +pendoit retourna premier et fu monté sur un destrier non mie le sien<br> +propre, mais sur un aultre que on luy avoit amené. Lors commença fièrement<br> +à donner estal[519] à ceulx qui le chaçoient, et rappelloit ses chevaliers<br> +qui fuioient et semonnoit chascun par son nom, ceulx mesmement qu'il<br> +sentoit les plus hardis, et leur crioit qu'il retournassent à la bataille.<br> +Et luy qui estoit entre les conroys de ses ennemis le brant d'acier tout nu<br> +au poing dont il férit celluy jour mains roides coups et pesans, aidoit et<br> +secouroit de toute sa vertu à ceulx qu'il povoit, et ceulx qui fuioient se<br> +pénoit de faire retourner sur leur ennemis. Et plus qu'il n'appartient à <br> +haultesse de roy se combatoit tout seul contre ses ennemis comme chevalier<br> +preux et esleu et non mie comme roy qui doit estre avironné de grans routes<br> +de chevaliers, mais tout seul sans ayde de nulluy fors de Dieu. Tant comme<br> +le cheval rendre povoit se plungeoit ès grans flos de ses ennemis, né de ce<br> +ne doubtoit nul que il fust ainsi, car ses gens estoient si tournés à <br> +desconfiture que nul n'i prenoit garde de soy. Et si comme il estoit en<br> +celle angoisse et en celle paine de son ost faire retourner dont il ne<br> +povoit à chief venir, comme celluy qui seul estoit et sans ayde, si luy<br> +recreut[520] son destrier soubs luy. Mais à ce besoing luy vint son escuier<br> +qui luy amena le sien propre et il saillit sus isnellement ainsi comme s'il<br> +fust frès, et retourna à peu de gens qui luy furent demourés, et s'adressa<br> +vers ses ennemis, son enseigne devant luy, que un chevalier portoit[521].<br> +<br> + Note 519: <i>Donner estal.</i> Proprement <i>accorder le champ</i>, soutenir<br> + l'attaque.<br> + <br> + Note 520: <i>Recreut.</i> Manqua, défaillit.<br> + <br> + Note 521: Suger dit qu'il la portoit lui-même: <i>Vexillum præferens</i>.<br> +<br> +Lors se férirent entre eulx, tout fussent-il peu de gens et par<br> +merveilleuse prouesse. Et si arrestèrent et prisrent des plus cointes de<br> +leur adversaires et firent leur ennemis ressortir, si qu'il ne peurent né<br> +n'osèrent avant aller, ainsi come s'il eussent trouvées les bones Artu[522]<br> +ou la grant mer qui leur fust au devant venue. Tout ainsi les firent-il<br> +ressortir pour la venue du roy et pour sa fière vertu. Et ainçois qu'il<br> +fussent retournés au Puisat leur furent venus au secours plus de cinq cens<br> +chevaliers de Normandie; et s'il fussent plus tost venus, bien péust estre<br> +qu'il eussent fait plus grant dommaige à l'ost de France.<br> +<br> + Note 522: <i>es bones Artu.</i> Suger: <i>Ac si Gades Herculis offendant</i>.<br> + Les bones Arlu, sont les colonnes d'Hercule, et l'on peut trouver ici<br> + la preuve de ce que j'ai avancé ailleurs (Histoire des Manuscrits<br> + François, tome Ier), que le personnage d'<i>Artus</i> avoit été souvent<br> + confondu avec celui d'Hercule.<br> +<br> +En telle manière fu l'ost du roy desconfit en celle journée. Dont l'une<br> +partie s'enfouy à Orléans et l'autre à Estampes et l'autre à Peviers[523].<br> +Et le roy qui moult estoit las et débattu de celle journée s'en vint à <br> +Thoury à tant peu de gens comme il luy estoit demouré. Si ne fu de rien<br> +esperdu de sa perte, mais en fu plus fier, à la guise du thoreau qui se est<br> +combattu, à qui sa fièreté double quant il a esté deffoullé et dégetté du<br> +fouc[524] aux vaches par les aultres thoreaux. Ainsi prist-il force et<br> +vigueur de soy-mesmes, et moult désiroit à courre sus ses ennemis aux fers<br> +de lances tranchans, tout seur d'avoir victoire. Adont manda et rassembla<br> +ses gens et moult les reconforta pour les ramener à prouesse par parolles<br> +et par promesses; et leur disoit que leur desconfiture avoit esté par<br> +follie et par mauvaise pourvéance, né ne povoit estre, si comme il leur<br> +disoit, que aucunes fois ne meschéist aux preudommes qui guerre<br> +maintenoient. Et de tant comme il avoient esté plus défoullés par leur<br> +orgueil de leur ennemis, de tant se devoient-il plus travailler de leur<br> +honte vengier, en lieu et en tems, aux roules lances et aux espieus<br> +trenchans.<br> +<br> + Note 523: <i>Peviers.</i> Pithiviers.<br> + <br> + Note 524: <i>Fouc.</i> Troupeau.<br> +<br> +<br> +XI.<br> +<br> +ANNEE: 1112.<br> +<br> +<i>Coment le conte Thibaut referma le Puisat par l'aide des Normans, et<br> +coment le conte issi hors à bataille contre le roy et coment il fu<br> +desconfi; et coment le conte cria merci au roy et fit fin de la guerre.</i><br> +<br> +<br> +Endementres que les François et les Normans entendoient à refermer le<br> +chasteau de Puisat, assembla le roy ses osts. Si estoit avec le conte<br> +Thibaut et avec l'ost des Normans, Miles de Montlehéry et Hue de Crecy et<br> +Guy de Rochefort ses frères qui bien estoient treize cens chevaliers à <br> +belles armes. Si mirent presque toute la semaine à refermer le Puisat et<br> +moult menaçoient le roy de mettre le siège devant Thoury. Pour ce le roy ne<br> +se fléchissoit, né pour leurs menaces ne laissoit de leur faire en toutes<br> +manières du pis que il povoit et s'efforçoil de leur nuire et par nuit et<br> +par jour et de les destourber, que il ne quéissent[525] loing vitailles.<br> +<br> + Note 525: <i>Quéissent.</i> Cherchassent.<br> +<br> +Et quant le chasteau fu presque refait où il avoient mis toute la semaine,<br> +et une partie des Normans s'en fu rallée en son pays, si demoura le conte<br> +Thibaut à moult grant ost. Et le roy qui toutes ses gens avoit assemblés<br> +chevaucha à grant force vers le Puisat. Ses ennemis encontra qui lors<br> +furent issus contre luy à bataille; et le roy et ses gens s'assemblèrent à <br> +eulx et en vengeance de la laidure qu'il leur avoient devant faicte les<br> +menèrent battant jusques au chasteau. Par vive force les firent flatir ens<br> +la porte. Et le roy les enclouyt dedens et mist autour bonne garnison de<br> +chevaliers esleus afin qu'il ne peussent issir; et prist une ancienne motte<br> +qui estoit près du chasteau ainsi comme à un ject de pierre, si avoit esté<br> +à ses ancesseurs; et dressa en assez peu de temps un chasteau dessus à <br> +grant paine et à grant travail que il leur convint souffrir pour les<br> +archiers et les arbalestriers et les fondeurs de ceulx dedens qui tiroient<br> +et fondoient seurement. Moult y avoit périlleux estrif et aux uns et aux<br> +aultres, car l'une partie et l'autre mettoit grant cure et grant contens à <br> +avoir l'honneur et la victoire. Et les chevaliers du roy qui moult estoient<br> +en esmay d'eulx vengier des griefs que ceulx dedens leur avoient fais<br> +aucuneffois ne finèrent oneques jusques à tant qu'il eurent bien garnye<br> +leur forteresse de riches armeures et fière chevalerie: seurs et certains<br> +que tantost comme le roy s'en seroit parti il leur convendroit deffendre<br> +hardiment, où il seroient tous occis par les cruelles armes de leurs<br> +ennemis.<br> +<br> +Après ce, retourna le roy à Thoury, pour recouvrer illec sa force. Et<br> +d'illec amenoit et conduisoit la vitaille à ceulx qui estoient demourés en<br> +la garnison de la motte; une fois à peu de gens et privéement, et aucunes<br> +fois appertement et à force, parmy tous ses ennemis: si n'estoit mie sans<br> +grant péril, et pour ce que ceux du chasteau les destraignoient, car le<br> +lieu estoit près, et les menaçoient à mettre le siège entour. Et le roy<br> +esmeut ses herberges et les amena plus près. Ce fut à Janville[526] qui est<br> +ainsi comme à une petite lieue du Puisat. Et fist la tour clorre et ceindre<br> +de fors pieus agus. Et si comme l'ost se fu logié par dehors, le conte<br> +Thibaut qui de partout avoit ses gens semons et assemblés vint sur eux à <br> +grant force de gens, que des siens que des Normans, et leur courut sus<br> +soudainement; et les trouva auques[527] désarmés et désappareillés, tout<br> +entallentés d'eux découper ou faire lever du siège. Et le roy leur saillit<br> +sus tout armé, luy et ses gens. Lors commença la bataille aux champs et le<br> +poignéis fier et aigre des lances et des espées d'une part et d'autre. Si<br> +entendoient plus à avoir victoire que à leur vies sauver, comme ceulx qui<br> +de riens ne s'espargnoient et qui mieulx amoient à mourir en chump que<br> +faillir à victoire. Nul ne vous pourroit compter la fierté des uns et des<br> +aultres qui bien fu celluy jour veue en l'estour où l'en povoit véoir grans<br> +prouesses et merveilleuses hardiesses. Si n'estoit pas le jeu à droit<br> +parti, car le conte Thibaut avoit bien trois tans que le roy; dont il avoit<br> +assis les chevaliers du roy dedens la ville. Et le roy qui à moult petite<br> +compaignie estoit issu ne daigna fouir né ressortir pour paour de ses gens.<br> +Si n'avoit avec luy fors que Raoul le conte de Vermendois son cousin, et<br> +Droon de Mons[528] et ne scay quels autres trois nobles hommes; ains ama<br> +mieux souffrir les durs assaux de ses ennemis qu'il véoit venir à grans<br> +flotes, que rentrer en la ille pour paour et pour couardise. Et si comme le<br> +conte Thibaut fu venu jusques devant les tentes du conte de Vermendois en<br> +espérance de le détrenchier s'il éust pu, si luy saillit au devant le conte<br> +Raoul moult hardiment, et par ramposnes commença à dire que oncques mais<br> +les Briois, jusques à ce jour, n'avoient osé emprendre hardiesse contre les<br> +Vermendois, (et que mieux leur venist à faire leur fromages qui sont de<br> +grant los). Lors luy courut sus de si grant vertu comme il put trouver au<br> +destrier, entalenté de soy vengier du tort et de la honte qu'il luy avoit<br> +faicte. Si commença si haut à crier son enseingne que les chevaliers de la<br> +bataille le roy l'oïrent. Lors reprindrent cuer et se rallièrent ensemble<br> +et leur coururent sus et tant les destraignirent au brant d'acier et aux<br> +roides lances qu'il les firent tous tourner en fuite. Et ainsi les menèrent<br> +fuiant et chassant jusques au Puisat, et moult en occirent et prisrent. Et<br> +les aultres qui eschapper purent que il avoient travaillés et demenés par<br> +les boues enfermèrent en leur chasteau. Et ainsi avint, selon la doubteuse<br> +fortune de bataille, que ceux qui cuidoient estre vainqueurs furent<br> +vaincus, doulans et mats de leur occis et de leur prisons[529] et de leurs<br> +aultres dommaiges.<br> +<br> + Note 526: <i>Janville.</i> Aujourd'hui petite ville à onze lieues de<br> + Chartres, entre Toury et le Puiset.<br> + <br> + Note 527: <i>Auquel.</i> Presque.<br> + <br> + Note 528: <i>Mons.</i> Le latin dit: <i>Montiacensis; Monchy</i>.<br> + <br> + Note 529: <i>Prisons.</i> Prisonniers.<br> +<br> +Quant le roy eut du tout eue la victoire de ses ennemis, le conte Thibaut<br> +qui du tout deffailloit et tournoit à declin ainsi comme celuy qui commence<br> +à chéoir de la roe de fortune, pour ce qu'il véoit de jour en jour croistre<br> +la force du roy, et les barons du royaume prendre en grief et en desdaing<br> +ce que il avoit prins guerre contre le roy son seigneur, si eut occasion de<br> +laisser la guerre après les grans pertes que luy et les siens avoient<br> +receues, et mesmement de celle qu'il avoit receue le jour devant.<br> +<br> +Adont envoya ses messages au roy et si luy pria moult humblement qu'il<br> +l'asseurast et que il l'en laissast aller seurement jusques à Chartres sa<br> +cité. Et le roy qui trop estoit doux et débonnaire receut ses prières<br> +oultre ce que nul n'eust osé cuider, et si luy desconseilloient le plus de<br> +ses gens et luy disoient qu'il ne laissast pas ainsi aller né eschapper son<br> +ennemy qu'il tenoit jà ainsi comme prins, et mais n'avoit nulle viande; que<br> +il ne luy fist une aultre fois tel domage. Ainsi s'en alla le conte<br> +Thibaut, et laissa le chasteau et Hue en la volenté le roy. Et ce qu'il<br> +avoit commencé par bon commencement fina par mauvais définement. Et le roy<br> +vint du tout au desore,[530] par la volenté de Nostre-Seigneur et ne<br> +déshérita pas tant seullement celluy Hue, mais abatti le chasteau du Puisat<br> +et tous les murs; et tout le lieu rasa comme sé la divine malédiction<br> +l'eust interdit et asorbi[531].<br> +<br> + Note 530: <i>Au desore.</i> Au-dessus.<br> + <br> + Note 531: <i>Asorbi.</i> Absorbé.<br> +<br> +<br> +XII.<br> +<br> +ANNEES: 1113/1114.<br> +<br> +<i>Coment ceus qui se tenoient au roy d'Angleterre et au conte Thibaut furent<br> +déshérités. Et coment le roy mut sur Thomas de Malle. Et coment il restora<br> +les villes aus églyses. Et coment fist pendre les traictres. De Haimon de<br> +Germegni qu'il fist venir à merci.</i><br> +<br> +<br> +Long-temps après ce que celuy Hue fu revenu en l'amour et en la grace le<br> +roy, par moult d'ostaiges et de sermens qu'il luy eut fais, il se rebella<br> +contre luy de rechief et, pour ce, fu-il du roy de rechief assiégé et de<br> +rechief deshérité. Mais avant eut-il les costés tresperciés d'une roide<br> +lance, par la main Anseau le Gallendois[532] un merveilleux chevalier et<br> +séneschal de France. Né oncques ne voulut désaprendre son acoustumée<br> +traïson; tant que la voye d'oultre-mer où il mourut mist fin en sa vie.<br> +<br> + Note 532: C'est un contre-sens. Suger, au contraire, dit que ce fut<br> + Anseau de Garlande qui fut percé de la lance du Hue du Puiset.<br> +<br> +Après ces guerres et ces contens qui tant avoient duré, mains barons et<br> +mains hommes de religion misrent grant paine à mettre paix entre le conte<br> +Thibaut et le roy d'Angleterre d'une part, et le roy de France de l'autre.<br> +Si avint que par le jugement de Dieu, ceux qui contre leur seigneur et<br> +contre le royaulme de France s'estoient tournés et aliés au roy<br> +d'Angleterre et au conte Thibaut furent tous destruis par la guerre et<br> +perdirent leurs querelles qu'il cuidoient recouvrer; comme Lancelin, le<br> +conte de Dampmartin, perdit la querelle qu'il clamoit sur la cité de<br> +Beauvais[533], et pour ne scay quelles raisons; Payen de Montjay sur le<br> +chasteau de Livry[534] que le roy d'Angleterre luy avoit fermé à ses<br> +deniers, dont il fu tout esragié de duel; et Milles de Montlehéry le<br> +mariage de luy et de la seur Raoul le conte de Vermendois, dont il fu tout<br> +esragié de duel, par la raison de ne scay quel lignage qui trouvé y fu. Né<br> +oncques n'eut tant d'onneur né de joye de l'assemblement comme il eut de la<br> +honte et de l'ire du dessevrement. Si fu fait celluy jugement par preudes<br> +hommes et discrès; et fu pris ès loix et ès décrès qui dient que les<br> +obligacions et les aliemens qui sont fais contre paix soient du tout<br> +ramenés à néant.<br> +<br> + Note 533: <i>Sur la cité de Beauvais.</i> Suger dit: Sur la <i>conduite</i> de<br> + Beauvais. «Querelam Belvacensis conductûs.» C'étoit ou le droit de<br> + conduire dans l'armée du roi les communes, ou celui de délivrer les<br> + sauf-conduits dont avoient besoin les personnes qui voyageoient dans<br> + le Beauvoisis. On sait que <i>conduire</i> quelqu'un signifioit autrefois<br> + lui <i>servir de sauf-conduit</i>.<br> + <br> + Note 534: <i>Livry</i> est un petit village sur la route de Meaux et à <br> + égale distance de Paris et de Ville-Parisis. Près de Livry sont les<br> + ruines d'un vieux château, sans doute celui que réclamoit Payen de<br> + Montjay. Quant à <i>Montjay</i>, aujourd'hui surnommé <i>La Tour</i>, il est<br> + situé au-dessous de Ville-Parisis.<br> +<br> +En ce temps régnoit celluy Thomas de Malle dont l'ystoire à cy dessus<br> +parlé, homme très desloyal et fol et traitre oultre mesure, qui moult greva<br> +et assaillit la contrée de Noonois et d'Aminois et de Rancien[535]. Tandis<br> +comme le roy estoit à ses guerres ententif, si cruellement avoit ses<br> +contrées destruites et mal menées que né au clergié né à l'églyse<br> +n'espargnoit-il pas, pour paour de la vengence de Dieu, comme celluy qui<br> +tout roboit et destruisoit. Si que à l'abbaye Saint-Jéhan de Laon avoit<br> +tollu deux bonnes villes, Crécy et Nogent[536], et les fist fermer de grans<br> +fossés et de grans tours, ainsi comme se elles eussent esté siennes<br> +propres; et en avoit fait fosse à dragons et repaire à larrons. Et avec ce<br> +destruisoit et roboit toutes les contrées d'environ. Pour les cruaultés<br> +qu'il faisoit fist l'églyse de France un concilie à Biauvais, en la<br> +présence Cuene, évesque Prenestin[537] et légat de la court de Rome. Et<br> +pour les plaintes des églyses et des extorsions de femmes veuves et des<br> +orphelins le férit du glaive de saincte églyse, c'est de la sentence<br> +d'excommuniement général, et luy desceint le baudré de chevalerie, combien<br> +qu'il ne fust pas présent; et par le jugement de tous, le desmist de tout<br> +honneur comme excommunié et comme ennemy commun de la crestienté. Par les<br> +prières de ce grant concilie assembla le roy son ost et s'en alla sur luy.<br> +Et moult y eut de clergié et de prélas du royaume à qui le roy estoit moult<br> +dévost et fu tousjours, tant comme il vesqui. Son chemin adressa droit à <br> +Crécy et l'assiégea et le prist, et la fort tour du chasteau conquist aussi<br> +légèrement comme le bordel[538] d'un vilain; ses ennemis destruist tous<br> +sans en avoir mercy, comme ceulx qui sans mercy estoient. Et quant il eut<br> +fait de ce chasteau à sa volenté et tout destruit, si s'en parti. Mais il<br> +n'eust pas sa volenté accomplie s'il n'en eust fait autant de l'autre qui a<br> +nom Nogent. Si s'en y alla tout droit, et si comme il approchoit du<br> +chasteau, si luy fu dit que dedens estoit ces excommuniés dignes d'estre au<br> +pui d'enfer sans fin, qui pour occasion du roy avoient la commune de Laon<br> +despeciée et brisiée[539] et les bourgeois pris et occis, pour ce qu'il<br> +aidoient loyaulment à leur évesque, et la noble églyse de Notre-Dame arse<br> +et maintes autres avec, et l'évesque Gauldri martirié et le corps tout nu<br> +getté aux champs pour habandonner aux oyseaux. Mais avant, luy<br> +détrenchèrent le doy à tout l'aneau, et en déshéritement du roy avoient sa<br> +tour assise et prise.<br> +<br> + Note 535: <i>Noonois, Aminois et Rancien.</i> Ce sont les contrées de<br> + Noyon, d'Amiens et de <i>Rains</i> ou Reims. Mais Suger, au lieu de<br> + <i>Noonois</i>, met <i>Laudunensis</i>, Laonois.<br> + <br> + Note 536: <i>Nogent.</i> «Novigentium.» C'est <i>Nouvion-l'Abbesse</i>, à cinq<br> + lieues de Laon, et près de Marle et Crécy.<br> + <br> + Note 537: <i>Prenestin.</i> De Preneste.<br> + <br> + Note 538: <i>Bordel.</i> Grange ou chaumière. Suger dit: «Ac si rusticanum<br> + tugurinum.»<br> + <br> + Note 539: Il y a ici faute du traducteur, qui auroit dû mettre: <i>Qui<br> + pour occasion de la suppression de la commune par le roi.</i><br> + «<i>Occasione jussu vestro amissæ communiæ.</i>»<br> +<br> +Et quant ces choses furent au roy contées, si fu doublement encouragié et<br> +eschauffé d'ire. Lors envahi ce chasteau, les bailes[540] desrompi et prist<br> +le chasteau et tous ceux qui dedens estoient. Tous ceux qui coulpes ou<br> +consentement n'avoient des desloyaux espargna et laissa aller tous quittes;<br> +et les desloyaux homicides et tous ceulx de leur complot pendi à haultes<br> +fourches et habandonna leur corps aux escoufles[541] et aux corbeaux. Et<br> +par ceste justice aprist que desservent ceux qui mettent main ès Crist[542]<br> +Nostre-Seigneur.<br> +<br> + Note 540: <i>Les bailes.</i> Les pieux (bajuli) serrés qui servoient de<br> + barrières.<br> + <br> + Note 541: <i>Escoufles.</i> Milans.<br> + <br> + Note 542: <i>Crist.</i> Consacré à .<br> +<br> +Quant il eut ces chasteaux abattus et rendus à l'églyse de<br> +Saint-Jéhan-de-Laon à qui il les avoient tollus, si s'en vint à <br> +Beauvais[543] et assiégea la cité qui lors estoit à un Adam, un desloyal<br> +tirant qui les églyses et le pays d'illec entour guerroioit et faisoit<br> +moult de maulx, et y fist tenir le siège près de deux ans. Et au derrenier<br> +la prist et l'abatti jusques aux fondemens et ceulx de dedens pendi. Et<br> +pour ceste raison rendit paix et seureté au pays, et celluy desloyal<br> +deshérita de celle seigneurie qu'il avoit en la cité.<br> +<br> + Note 543: <i>Beauvais.</i> Erreur: il falloit Amiens.<br> +<br> +En ce temps vint au roy un moult saige homme et bien parlant des parties de<br> +Bourgoigne[544]; Allart Guillebaut avoit nom. Et moult saigement fist une<br> +complainte devant le roy d'un noble homme qui avoit nom Haymon-Noire-Vache,<br> +qui estoit sire de Bourbon, et un sien nepveu qui avoit nom Archambault<br> +deshéritoit et refusoit à faire droit. Si estoit son droit nepveu, fils de<br> +son ainsné frère. Pour ce luy supplioit icelluy Guillebault qu'il fist<br> +faire droit à son oncle et l'abaissast des oultraiges et des forfais qu'il<br> +faisoit non pas à luy tant seulement, mais aux povres et aux églyses, et<br> +que par le jugement aux barons déterminast de ceste querelle et rendist à <br> +chascun droit. Le roy pour l'amour de justice et pour la pitié des églyses<br> +et des povres gens, et pour ce mesmement qu'il se doubtoit que aucune<br> +guerre ne sourdist pour occasion de ce dont les povres gens fussent grévés<br> +et essillés, fist semondre celluy Haymon Noire-Vache à droit par devant<br> +luy. Mais celluy n'y osa venir pour ce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort<br> +de celle querelle. Mais le roy qui pas ne laissa pour despens né pour<br> +travail de la longue voye, fist semondre son ost et s'en alla en<br> +Bourgogne[545] droit au chasteau de celluy Haymon qui Germegny[546] avoit<br> +nom. Si estoit celluy chasteau de grant force et moult bien garni. Le roy<br> +le fist forment assaillir. Et celluy Haymon qui forment fu désespéré de sa<br> +personne et de son chasteau, vit bien qu'il ne se pourroit longuement<br> +deffendre contre la force du roy. Lors trouva en luy-mesme ceste voye que<br> +il s'en vint au roy; à ses pieds se laissa cheoir et longuement y fu en luy<br> +priant humblement qu'il eust de luy mercy et luy rendit le chasteau et son<br> +corps à sa volenté. Et de tant comme il s'estoit plus orgueilleusement<br> +deffendu, de tant se humilia plus. Le roy retint le chasteau en sa main et<br> +Haymon ramena en France et par le jugement de sa court rendit à chascun son<br> +droit et mist paix entre l'oncle et le nepveu. Telles chevauchées fist<br> +maintes fois en ces parties pour mettre les églyses et les povres gens en<br> +paix; et pour ce les avons entrelaissées qu'elles ne tournassent à ennuy sé<br> +elles eussent esté toutes racomptées.<br> +<br> + Note 544: <i>Bourgoigne.</i> Il falloit <i>Berry</i>.<br> + <br> + Note 545: <i>En Bourgogne.</i> «Ad partes Bituricensium.»<br> + <br> + Note 546: <i>Germegny</i>, ou Germigny, aujourd'hui village de<br> + Bourbonnois.<br> +<br> +<br> +XIII.<br> +<br> +ANNEE: 1118.<br> +<br> +<br> +<i>Coment la guerre des deux roys recommença et coment le roy se défendi<br> +vertueusement, et du conte Thibaut et du roy d'Angleterre, et coment le roy<br> +prist une ville qui a nom Le Gué Nichaise, et coment le roy prist Malassis,<br> +que le roy d'Angleterre avoit fermé.</i><br> +<br> +<br> +Ainsi comme il est escript de Julius César et de Pompée, que Julius ne put<br> +souffrir seigneur par dessus lui, né Pompée pareil, né ne peut nule poesté<br> +compaignon souffrir en sa seigneurie; pour ce, Loys le roy de France par<br> +celle haultesse dont il avoit tousjours esté par dessus Henry, le roy<br> +d'Angleterre et duc de Normandie, estoit de luy et devoit estre tousjours<br> +comme de son homme fievé, et de plus grant seigneurie par droit que celluy<br> +Henry. D'aultre part, celluy Henry, pour la grant noblesse de son règne et<br> +pour les grans trésors dont il avoit tant, ne daignoit né ne povoit<br> +souffrir qu'il eust mendre seigneurie que le roy Loys; mais s'efforçoit en<br> +toutes manières de le troubler de guerre et de l'assaillir pour sa<br> +seigneurie et son honneur abaisser, par l'aide le conte Thibaut, son<br> +nepveu, et des autres ennemis du roy. Adont commença entre eulx deux la<br> +guerre qui jà y avoit esté. De celle guerre estoit le conte Thibaut contre<br> +le roy Loys son lige seigneur; si estoit la raison pourquoy le conte<br> +Thibaut et le roy Henry estoient bien ensemble et d'un accort, pour la<br> +duchié de Normandie et la conté de Chartres qui ensemble marchissent. Lors<br> +commencèrent à assaillir le roy en la plus prochaine marche. Et pour le <br> +enir plus de court envoyèrent le conte Estienne de Moretueil[547], qui<br> +frère estoit à l'ung et nepveu à l'autre, en Brie à tout grant ost, pour ce<br> +que trop se doubtoient que le roy ne saisist celle terre par le deffaut du<br> +conte Thibaut. Et le roy qui emmy eux estoit enclos, se deffendoit par<br> +force au fer de lance et de l'espée, et couroit souvent en leurs terres,<br> +une fois en Normandie et une aultre fois vers Chartres. Et aucune fois<br> +avenoit qu'il se combatoit à eulx comme celluy qui de rien ne les<br> +épargnoit. Et par ce démonstroit à tout le monde la noblesse et la fiereté<br> +de son cuer, mais trop bien estoit çainte et avironnée la terre de<br> +Normandie, pour les fors chasteaux que les rois d'Angleterre et les ducs<br> +des Normans y avoient fermés nouvellement, et, d'autre part, pour les grans<br> +fleuves courans où l'en ne pouvoit trouver passaige. Et le roy Loys qui<br> +tout ce scavoit bien, tachoit moult durement à passer et à entrer en celle<br> +terre. Là s'en alla à assés peu de gens, pour plus privéement faire ce<br> +qu'il avoit en propos; vers celle marche se tira et envoya avant soy aucuns<br> +de ses gens, les haubers vestus dessous les chappes[548] et les espées<br> +çaintes, et descendirent au commun chemin ainsi comme sé feussent passans,<br> +vers une ville qui a nom le gué Nicaise: si est çainte et avironnée de<br> +l'eaue d'Epte, et donne entrée et passage aux François d'entrer en celle<br> +terre. Si donne, le lieu et le siège de celle ville, grant seureté à ceux<br> +qui dedens sont, et par dehors bien en loing deffent le pays et le passage.<br> +Quant les gens le roy furent venus et entrés, si gettèrent jus les chappes<br> +et tirèrent les espées et coururent sus à ceulx du lieu qui jà se estoient<br> +presque apperceus et avoient leur armes prises et deffendoient<br> +viguereusement leur ville, et par force les avoient presque hors jettés,<br> +quant il virent le roy descendre moult périlleusement du pendant d'un<br> +tertre; si se hastoit moult durement de faire secours à ses gens qui jà <br> +estoient las et presque tous conquis. Et quant il fu venu, si prist la<br> +ville et l'églyse qui bien estoit garnie d'une forte porte, si ne fu pas<br> +sans grant perte de ses gens. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre<br> +estoit près de là à grant ost, si comme il avoit tousjours accoustumé et<br> +comme celluy qui bien le povoit faire, si manda ses barons et moult les<br> +requist et pria qu'ils venissent. Tautost se mist à la voye le conte<br> +Baudouin de Flandres, jeune chevalier pieux et hardi aux armes, et le conte<br> +Foucques d'Angiers après luy, et puis les autres barons du royaume après<br> +luy; et tous ensemble rompirent les clostures de Normandie. Et tandis comme<br> +une partie des gens le roy entendoient à fermer et garnir la ville, les<br> +autres entrèrent en la terre qui estoit garnie et remplie de biens, pour la<br> +longue paix où il avoient esté longuement; tout robèrent et confondirent<br> +tout, et mettoient tout à feu et à flambe et assez près du roy d'Angleterre<br> +et de tout son ost. Et entre deux, s'appareilla moult le roy d'Angleterre<br> +de fermer un chasteau près d'illec. Et quant le roy Loys eut le sien fermé<br> +et garny de ses chevaliers, si s'en partit atant. Et le roy d'Angleterre<br> +ferma le sien près d'un mont qui illec estoit et fut appellé Malassis. En<br> +celle entencion le fist que quant il auroit dedans sa garnison mise de<br> +chevaliers, d'archiers et d'arbalestriers, que il rencontrast ceus de la<br> +garnison le roy de France et rescousist les proyes et les viandes qu'ils<br> +prendroient par la terre, et leur deffendissent à dégaster le pays. Mais le<br> +roy de France qui taschoit à mener à fin ce qu'il cuidoit faire, luy rendit<br> +incontinent ses souldées. Car si tost comme il eut ses osts assemblés,<br> +revint hastivement devant ce chasteau à une matinée, et le fist assaillir<br> +par grant vertu, et y eut grans coups donnés et receus d'une part et<br> +d'autre. A la parfin fu pris par force; et puis l'abatti et craventa, et<br> +dépeça tout quanques le roy anglois y avoit fait faire.<br> +<br> + Note 547: <i>Moretueil.</i> Mortain.<br> + <br> + Note 548: <i>Chappes</i> ou cappes, manteaux. Orderic Vital dit que<br> + <i>Vadum Nigasii</i> s'appeloit vulgairement <i>Vani</i>. C'est aujourd'hui<br> + <i>Gasny</i>, sur la rive occidentale de l'Epte, à une demi-lieue de<br> + Laroche-Guyon.<br> +<br> +<br> +XIV.<br> +<br> +ANNEE: 1118.<br> +<br> +<i>Coment le roy Henry deschéi de sa bonne fortune, et coment le roy Loys<br> +entra en Normandie et fu desconfi par sa male prévoyance; et coment il<br> +rassembla ses osts pour soy vengier et retorna pour gaster Normandie, et<br> +s'en retorna par Chartres en dégastant la terre le conte Thibaut.</i><br> +<br> +<br> +Fortune, la puissant, qui tost abat celluy qu'elle a monté, et quant elle<br> +veult monte eu hault celluy qui oncques n'y fut, ouvra en telle manière au<br> +roy Henry d'Angleterre. Après ce qu'il eut eu tous honneurs et toutes<br> +bonnes prospérités, commença à dévaler du sommet de la roe de fortune où il<br> +avoit longuement esté, et à decheoir par la muableté de cest monde; car le<br> +roy l'assailli par-deçà , de guerre aigre et fellonneuse; et par devers<br> +Pontif[549] le conte de Flandres, et par devers le Mans Foucques, le conte<br> +d'Angiers, qui tous l'assaillirent de tous leurs pouvoirs. Né ceulx ne<br> +l'assaillirent mie qui dehors de sa terre estoient tant seullement; mais<br> +ses hommes mesmes, si comme Hue de Gournay, le conte d'Eu et le conte<br> +d'Aubemalle, et mains autres qui trop durement luy coururent sus. Et<br> +par-dessus encore tout ce estoit-il en presse d'un aultre mal. Car ses<br> +chambellains mêmes et ses autres privés sergens le haioient moult durement<br> +de trop mortelle hayne, dont il estoit eu telle paour et en tel effroy,<br> +qu'il en changeoit souvent son lit, et pour crainte d'eux faisoit chacune<br> +nuit gesir devant luy moult de gens armés, et son escu et son espée faisoit<br> +ettre chascune nuyt au chevet de son lit.<br> +<br> + Note 549: <i>Pontif.</i> Ponthieu.<br> +<br> +Entre ses familliers sergens en y eut un qui Hue avoit nom. A merveilles<br> +estoit bien de luy et de son conseil, si comme il cuidoit et se fioit moult<br> +en luy comme en celluy à qui il avoit fait moult de bien et qui pour sa<br> +grant amour estoit moult enrichi et renommé et puissant entre les aultres<br> +de sa cour. Si fu ataint et convaincu de desloyalle trahison dont il fu<br> +damné à perdre les yeux et les génitoires, jà soit ce qu'il eust deservi la<br> +hart[550] on pis encore.<br> +<br> + Note 550: <i>La hart ou pis encore.</i> Notre traducteur ajoute les<br> + derniers mots, pour n'avoir pas bien rendu ceux de Suger: «Cum<br> + laqueum suffocantem meruisset.»<br> + <br> +Pour paour de ces choses et de semblables estoit le roy si estonné qu'il<br> +n'estoit asseur[551] en nul lieu. Mais ainsi comme homme de grant sens et<br> +de grant pourvéance, alloit tousjours l'espée çainte, néis en sa salle et à <br> +l'issue de son hostel, né ne vouloit souffrir que nul de ses loyaulx<br> +sergens issist de son hostel sans espée.<br> +<br> + Note 551: <i>Asseur,</i> assuré. On n'en faisoit qu'un seul mot, mais on<br> + l'entendoit <i>à sûr</i>.<br> +<br> +En ce temps avint que Enguerrant de Chaumont[552], riche homme et chevalier<br> +de grant prouesse, s'en alla au chasteau d'Andeli à grant compaignie de<br> +chevaliers; et par la traïson d'aucuns de léans le prist et le garnit<br> +richement par l'ayde du roy Loys. Et par la force de ce chasteau<br> +juscitioit-il toute la terre d'environ et metoit du tout à sa volenté. Si<br> +s'estent celle contrée dès le fleuve d'Epte jusques au fleuve d'Andelle et<br> +jusques au pont Saint-Pierre[553]; et par la force et par l'ayde d'aucuns<br> +plus riches hommes de luy, couroit souvent en plain champ à bataille contre<br> +le roy Henry et par plusieurs fois le chassa et desconfist. Et d'aultre<br> +part, devers le Mans, si comme le roy Henry eut un jour proposé à secourre<br> +ses gens qui estoient assiégés en la tour d'Allencon, entre luy et le conte<br> +Thibaut, si fu desconfi par Foucques le conte d'Angiers en telle manière<br> +qu'il perdit en celle journée le chasteau et la tour et moult de ses gens<br> +par grant meschéance. Mais après ce qu'il eut ainsi esté défoullé par<br> +long-temps et par teles aventures et presque tout décheu, et la divine<br> +puissance l'eut ainsi flaellé et chascié, si eut pitié de luy toutefois<br> +comme celluy qui moult estoit libéral aumosnier et riche. Si avint que<br> +l'adversité et la tribulacion où il avoit longuement esté luy tourna en<br> +prospérité soudainement, pour ce que le conte Baudouin de Flandres qui<br> +moult l'avoit grevé et par plusieurs fois enchacié et couru en sa terre fu<br> +un jour devant un chasteau qu'il avoit assis. Là fu soudainement féru en la<br> +face d'une lance; si n'en tint conte pource que le coup de la playe estoit<br> +petit; dont il avint que pour occasion de ce coup morut avant ses jours et<br> +ainsi fist fin de toutes guerres. Et celluy Enguerrant de Chaumont dont<br> +nous avons dessus parlé, chevalier merveilleux et entreprenant qui durement<br> +l'avoit grevé et sa terre gastée, estoit un jour entré en la terre<br> +Nostre-Dame-de-Rouen pour rober et pour destruire; si avint que une maladie<br> +le prist soudainement, dont il morut: mais avant fu longuement destraint et<br> +angoissié. Et jà soit ce que ce fust à tart, si aprist-il quel honneur l'en<br> +doit porter à la royne des cieulx. Le conte mesme Foucques d'Angiers qui au<br> +roy de France s'estoit allié et asseuré par bons hostaiges brisa sa foy par<br> +sa convoitise et par son avarice. Et sans son conseil donna sa fille, comme<br> +tricheur et desloyal, à Guillaume le fils du roy Henry; et parce mariage<br> +s'accorda à luy et laissa à aydier au roy de France.<br> +<br> + Note 552: <i>Chaumont.</i> En Normandie; à quelques lieues de Gisors et<br> + de Gasni.<br> + <br> + Note 553: C'est le Vexin normand.<br> +<br> +Tandis comme ce advint estoit le roy Loys moult ententif d'assaillir<br> +Normandie dont il avoit conquis grant partie et plaissié devant soy, comme<br> +celluy qui souvent y couroit à peu de gens et aucunes fois à plus; et petit<br> +redoubtoit le roy d'Angleterre et sa force. Un jour l'eut fait espier que<br> +il couroit parmy sa terre, sans point de pourvéance de soy et des siens. Et<br> +celluy qui grant plenté de bonnes gens avoit assemblé luy envoya à <br> +l'encontre grant plenté de bons chevaliers tous ordennés en conroy, et si<br> +en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennées de sergens et<br> +de gens à pié. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne<br> +daigna oncques faire nul conroy de ses gens né nul appareil de bataille;<br> +ains se féri en eulx follement et confusément; mais ce fu vaillamment et<br> +par grant fièreté. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier<br> +assemblèrent à ceulx de delà . Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et<br> +Guy de Clermont qui chacièrent du champ de bataille les Normans qui moult<br> +estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur<br> +l'eschièle des gens de pié armés. Mais les François qui les devoient suivie<br> +chevauchièrent après confusément et sans conroy et s'embatirent follement<br> +sur eux et sur leur grans conroys ordonnés. Dont il avint qu'il ne les<br> +peurent souffrir, ains tournèrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult<br> +se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place<br> +si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustumé de soy<br> +esbaudir et reconforter en adversité, secouroit souvent la gent qu'il véoit<br> +souvent chacer, et retournoit souvent arrière la lance au poing contre ses<br> +ennemis; et assez des siens rescout en celle journée par sa proesse et par<br> +sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques à Andely au plus honnorablement<br> +qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour<br> +furent trop esgarées. Trop fu courroucié de ceste meschéance qui ainsi lui<br> +fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554]<br> +ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast<br> +jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschéance qui par eux<br> +luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidèrent; car lors<br> +s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fierté si comme il<br> +est coustume à preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se<br> +doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et<br> +de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts<br> +qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il<br> +se combatroit à luy à jour nommé emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se<br> +hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'éust juré sur sains. Et si tost comme<br> +il eut ses osts assemblés, si entra en Normandie gastant et destruiant tout<br> +le pays où il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis<br> +s'en alla à Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de<br> +temps, toute sa volenté faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit<br> +en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui où il peust sa honte<br> +vengier.<br> +<br> + Note 554: <i>Et pour ce que.</i> Et aussi par la crainte que, etc.<br> +<br> +Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy où il peust son cuer esclarier,<br> +si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en<br> +venist par luy. Devant la cité de Chartres s'en vint et commença forment à <br> +assaillir et commanda à bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et<br> +eust esté fait quant le clergié et les bourgois yssirent hors, la chemise<br> +Nostre-Dame devant eux, et luy commencièrent à crier mercy à pleurs et à <br> +larmes, qu'il ne souffrist que la noble églyse de Nostre-Dame et sa cité<br> +fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie né ne vengast pas<br> +aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui pitié en<br> +eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, oï leur prières et commanda<br> +à Charlon le conte de Flandres qu'il féist ses gens retraire en sus. Ce<br> +fist-il pour l'amour et pour la révérence à la haulte royne des cieulx. A<br> +tant retourna en France luy et ses gens, né oncques pour ce ne cessa à <br> +prendre vengeance là où il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en<br> +Normandie.<br> +<br> +<br> +XV.<br> +<br> +ANNEE: 1118.<br> +<br> +<i>Coment l'apostole Paschase[555] s'en fui de Rome et s'en vint en France;<br> +et coment le roy ala encontre luy à Vézelai, quant il oï nouvelles de sa<br> +mort. Après luy fu au siège Guy, archevesque de Vienne, que les Romains<br> +receurent honorablement, et déposèrent Bardin, que l'empereur y avoit mis<br> +à force.</i><br> +<br> + Note 555: <i>Paschase.</i> Il falloit <i>Gelase</i>.<br> +<br> +<br> +En ce temps trespassa le pape Paschase; en son lieu fu assis par saincte<br> +élection Jehan de Gaiete, chancelier de l'églyse de Rome[556]; mais quant<br> +il vit qu'il ne povoit souffrir les enchaux et les griefs de Bardin,<br> +l'archevesque de Bracque[557], que l'empereur y avoit mis ainsi comme par<br> +force contre raison, par la desloyauté des Romains qui tant est accoustumée<br> +à prendre[558]; si laissa son siège et s'en fouyt en France, sous la garde<br> +et sous la deffence au noble roy Loys, si comme ses antécesseurs souloient<br> +faire jadis. De laquelle déjection le roy eut grant compassion. Par navie<br> +vint jusques à l'isle de Magalonne[559], comme celluy que grant povreté<br> +destraignoit. Celle terre si est une petite ysle et estroicte et ne<br> +contient que une petite cité tant seullement qui souffist à l'évesque et à <br> +son clergié et à leur petite mesnie. Et touteffois, est-elle enclose de<br> +murs pour les assaux des Sarrasins qui par mer courent. Le roy, qui jà <br> +savoit sa venue, envoya contre luy pour luy et pour son royaulme deffendre<br> +et le luy offrit à sa volenté faire. Les messages qui là furent envoyés luy<br> +apportèrent jour et lieu certain à Vezelay et que là s'entretrouveroient et<br> +parleroient ensemble; et quant le jour approcha et le roy fu jà parti, on<br> +luy apporta nouvelles qu'il estoit trespassé et mort d'une maladie que on <br> +ppelle podagre[560]. Aux obsèques de luy assemblèrent mains prélas et mains<br> +hommes de religion. Là fu Guy, archevesque de Vienne, moult hault homme et<br> +noble descendu de la lignée des empereurs et assez plus de noble saincteté<br> +et de bonne vie. Dont il advint que le soir de devant luy fut monstrée une<br> +advision bien démonstrant ce qui après avint; mais il n'apperceut oncques<br> +la segnifiance jusques atant que la chose luy fust avenue. Si luy estoit<br> +avis que une très-noble personne qui venoit au-devant de luy, lui bailloit<br> +à garder la lune mussée soubs un mantel, afin que la cause de saincte<br> +églyse ne périllast par le defaut du pape. Et un petit après fu esleu à <br> +l'églyse de Rome; et par ce apperçut appertement la vérité de l'avision. Et<br> +quant il fu esleu à si grant hautesse, si commença moult noblement et moult<br> +humblement à traicter et ordonner des droitures de sainte églyse. Pour<br> +l'amour et pour le service du gentil roy Loys et de la royne sa mère[561]<br> +pourveoit-il plus ententivement aux besongnes des églyses de France. En la<br> +cité de Rains vint et illec tint grant concile; d'illec alla à l'encontre<br> +des messagiers l'empereur Henry en la marche[562] vers Mouson, pour mettre<br> +paix en saincte églyse, si comme il cuidoit et désiroit, mais il ne put<br> +pour le défault d'eulx: si les excommunia et interdist en plain concile des<br> +François et des Lorrains. Après ce qu'il eut esté servi et honnouré et<br> +enrichi moult des églyses, si s'en retourna à Rome; là fu receu du clergié<br> +et des Romains moult honnorablement. Et dès ce jour en avant commença à <br> +amenistrer moult ententivement la dignité qu'il avoit receue plus que nul<br> +de ses prédécesseurs. N'avoit encore guères demouré au siège, quant les<br> +Romains, pour la libéralité et la noblesse qu'il véoient eu luy, prisrent<br> +damp Bardin, que l'empereur avoit fait pape aussi comme par force, si avoit<br> +mis son siège en la cité de Sutre[563] et faisoit prendre le clergié et<br> +l'autre menu peuple qui alloit aux apostres en pélerinage, et les faisoit<br> +aller à son pié et encliner aussi comme s'il fust droit pape. Et quant il<br> +l'eurent ainsi pris, si le montèrent sur un chamel qui est beste tortue et<br> +boçue, ainsi comme il estoit tortueux antipape et antecrit, et le firent<br> +seoir le visage devers la queue et couvrir et vestir de peaulx de chièvres<br> +toutes sanglantes; et ainsi paré et atourné, le menèrent tout le chemin<br> +royal pour luy faire plus de honte, en vengeance de la honte de saincte<br> +églyse et de l'esclandre qu'elle avoit receue par luy. Et puis par le<br> +commandement le pape Calixte le condampnèrent en perdurable prison ès<br> +montaignes de la Campaigne, près de l'abbaye Saint-Benoist du Mont de<br> +Cassin. En remembrance de ceste vengeance, afin que les aultres s'en<br> +gardassent, le firent paindre en la chambre du palais dessoubs les piés<br> +l'apostole, ainsi comme s'il le deffoulast. Ainsi remest en paix saincte<br> +églyse et l'apostole Calixte en son siège où il se contenoit assez<br> +noblement et viguereusement, comme celluy qui par grant vertu domptoit les<br> +robeurs de Lombardie et de Puille et les refrenoit de leur oultraiges; et,<br> +comme droicte lumière clere, resplendissoit sur le mont pour les aultres<br> +enluminer et nom mie occultement soubs le muid, aussi comme dit l'évangile.<br> +Au tems de ce preudhomme recouvra l'églyse de Rome maintes choses et<br> +maintes rentes qu'elle avoit perdues, ça en arrière.<br> +<br> + Note 556: Lequel prit le nom de Gelase II.<br> + <br> + Note 557: «Bracarensis archiepiscopus.» Braga, en Portugal. M. Guizot<br> + traduit ici fort mal <i>Prague</i>.<br> + <br> + Note 558: Le manuscrit de Charles V porte: «<i>Qui tant est looice et<br> + acoustumée à prendre.</i>» Ce qui n'a pas beaucoup de sens. Suger porte:<br> + «Cum... populi romani conductitia infestatione, intolerabiliter<br> + fatigaretur.»<br> + <br> + Note 559: L'<i>île de Magalonne</i>, près de Montpellier.<br> + <br> + Note 560: <i>Podagre.</i> Goutte.<br> + <br> + Note 561: <i>Sa mère.</i> Il falloit <i>sa nièce</i>.<br> + <br> + Note 562: <i>En la marche.</i> In marchiam. Vers la frontière.<br> + <br> + Note 563: <i>Sutre</i> ou <i>Sutri</i>, dans la Toscane.<br> +<br> +<br> +XVI.<br> +<br> +ANNEES: 1121/1122.<br> +<br> +<i>Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys, à l'apostole, et<br> +coment cil Sugier fu esleu à abbé du couvent, tandis comme il estoit en<br> +celle voie; et coment puis il retraist le prioré d'Argentueil à l'églyse.</i><br> +<br> +<br> +En ce termine envoya le roy ses messages à l'apostole de Rome pour les<br> +besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste<br> +histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et<br> +honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et<br> +les autres messagiers furent à l'apostole, si le trouvèrent en Puille en<br> +une cité qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt à belle chière, en<br> +l'onneur et en la révérence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers<br> +les eust lonctems retenus en sa compaignie, sé ne fust pour l'amour de<br> +saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abbé de<br> +Saint-Germain-des-Prés qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons<br> +qui moult se hastoient de retourner.<br> +<br> + Note 564: <i>Vitonde.</i> Bitonto.<br> +<br> +Et quant il eurent faictes leur besongnes à leur volenté, si se mirent au<br> +retour. Si n'eurent pas faictes trois journées quant un messagier les<br> +encontra qui à Sugier estoit envoyé de par le convent de Saint-Denys, qui<br> +luy noncia la mort de l'abbé Adam et l'élection que le convent avoit faicte<br> +de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus<br> +religieus moynes de léans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient<br> +allés au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son<br> +ottroy; et coment le roy s'estoit courroucié et pour ce les avoit mis en<br> +prison en la tour d'Orléans.<br> +<br> + Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: «Sed quia inconsulto<br> + rege factum fuerat.»<br> +<br> +Lors commença damp Sugier à faire grant duel pour l'amour de son père<br> +espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant mésayse<br> +pour deux choses: l'une fu pour sçavoir s'il recevroit celle dignité contre<br> +la volenté du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui<br> +l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui<br> +l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler<br> +l'églyse qui nourry l'avoit dès les mamelles sa mère, et laisseroit gésir<br> +en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient esté mal menés.<br> +Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer à envoyer<br> +aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller à luy de ceste besongne,<br> +si vint soudainement à luy un clerc romain moult noble homme et moult son<br> +acointe qui ce qu'il prétendoit à faire par ses gens à grans despens,<br> +receupt à faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Après envoya au roy un<br> +de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin<br> +de ceste besongne qui confusément estoit commenciée; car il ne se<br> +présentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui<br> +courroucié estoit. Ainsi chevaucha troublé et desconforté, comme cellui qui<br> +estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin.<br> +<br> +Si avint si bien que ne scay quans jours après revindrent les messages à <br> +rencontre de luy, qui luy apportèrent nouvelles de la paix du roy et de la<br> +délivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'élection. Mais<br> +lors en estoit le roy liés, et là [566] luy estoit venu à l'enconre avec<br> +l'archevesque de Bourges et l'évesque de Senlis, et pluseurs autres prélas.<br> +Là le receupt en grant amour et en grant révérence le convent; et fu<br> +ordonné prestre le samedi après: c'est assavoir le samedi devant la<br> +my-caresme, et le dimanche après fu sacré abbé devant l'autel des corps<br> +saints. En pièce[567] ne seroient extrais les biens espirituels et<br> +temporels que il fist à l'églyse: coment il se retrait et recouvra les<br> +rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prioré<br> +d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu ès choses<br> +temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy<br> +Loys fu oultre-mer; et coment il réforma léans l'ordre et la religion, et<br> +coment elle y fu bien gardée; et mains autres biens qui en pièce ne<br> +seroient racomptés. L'an après son ordonnement mut à Rome pour visiter<br> +l'apostole, et pour le regracier de tous ses bénéfices, car tousjours, à <br> +Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles<br> +d'aultruy. Quant il fu là venu, si fut moult noblement receu de l'apostole<br> +et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en<br> +partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du<br> +Latren, qui fu de troi cens évesques et de plus. Et là fu faite la paix de<br> +luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez<br> +oï ci-dessus. Et quant il eut visité les sains lieux, si comme<br> +Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent,<br> +Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France.<br> +<br> + Note 566: <i>Là .</i> A Saint-Denis. Notre traducteur abrège sagement dans<br> + tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger<br> + raconte des bienfaits de son administration.<br> + <br> + Note 567: <i>En pièce.</i> En un sommaire.<br> + <br> + Note 568: <i>Macy.</i> Mathieu.<br> +<br> +Depuis avint que l'apostole le manda pour le plus honnourer; si comme il fu<br> +parti et fu allé jusques à Lucques, une cité de Touscane, il oï la nouvelle<br> +de la mort de l'apostole. Et pour ce qu'il doubtoit la convoitise des<br> +Romains, se mist au retour sans plus aller avant. Après l'apostole Calixte,<br> +fu mis au siège Honnouré, et fu pris et esleu en l'églyse d'Oiste, dont il<br> +estoit évesque; homme de grant sens et de très-haut conseil et fier. Et<br> +quant il eut puis apris la droiture de l'églyse Saint-Denys, en droit la<br> +prioré d'Argentueil, qui moult estoit lors blasmée et diffamée de mauvaise<br> +conversacion, et il eut leue la chartre du don des anciens roys, comme de<br> +Pepin, de Charles-le-Grant et de Loys, si la restora et conferma par<br> +l'ottroy de toute la court à l'abbaye de Saint-Denis. Mais avant,<br> +par-dessus tout ce, en eut-il aultre tesmoignage de Dam Macie, l'évesque<br> +d'Albe,[569] son légat, et de l'évesque de Paris et de Chartres; et<br> +mesmement de Regnault, l'archevesque de Rains, et de mains aultres.<br> +<br> + Note 569: «Mathæi Albanensis episcopi.»<br> +<br> +<br> +XVII.<br> +<br> +ANNEE: 1124.<br> +<br> +<i>Coment l'empereur Henri assembla un ost merveilleus pour la haine qu'il<br> +avoit au roy; et coment les barons ordenèrent leur bataille au palais<br> +meisme avant que il ississent hors.</i><br> +<br> +<br> +A nostre matière nous convient retourner que nous avons un peu<br> +entrelaissiée, qui parle du gros roy Loys, qui tant valut de soy, et qui<br> +tant souffri de travail et de paine, pour son règne deffendre des griefs<br> +assaux qui luy sourdirent en son temps. Né nul qui ores vive ne pourroit<br> +sçavoir de come grant cuer et de come grant valleur et come chevallier fier<br> +il fu, s'il n'avoit oï ses fais. <br> +<br> +Si avint, quant l'apostole Calixte fu mort[570], que l'empereur n'oblia pas<br> +la longue hayne qn'il avoit conceue contre luy[571] de long-temps, pour ce<br> +que il avoit esté excommunié et interdit en son règne, au grant concile que<br> +l'apostole Calixte avoit tenu en la cité de Rains, si comme l'hystoire a<br> +dessus dit. Mais assembla un merveilleux ost de toutes les parties qu'il<br> +put oncques avoir, comme Allemans, Lorrains, Baviers, Saissongnois, et de<br> +ceus de Suabe, jà soit ce que pluseurs des barons de ces contrées fussent<br> +mal de luy. Et combien qu'il fist semblant d'ostoyer ailleurs, si<br> +tachoit-il à mettre le siège devant la cité de Rains, par le conseil et par<br> +l'ayde de Henry, le roy d'Angleterre, la fille duquel il avoit espousée. Et<br> +avoit l'empereur proposé à tenir si longuement le siège devant la cité,<br> +qu'elle fust prise; et puis à ardoir et destruire tout le pays entour, pour<br> +ce que l'apostole qui excommunié l'avoit, avoit sis et séjourné dedens.<br> +Tout celle affaire fu faite assavoir au roy Loys, par ses privés amis qu'il<br> +avoit à la cour l'empereur. Et tantost comme il sceut ce, il fist escripre<br> +ses briefs et les envoya à ses barons et à ses haux hommes, par quoy il les<br> +semonnoit de venir en sa présence et leur mandoit la raison pour quoy.<br> +<br> +<br> + Note 570: Suger dit: «Ante Calixti decessum.»<br> + <br> + Note 571: <i>Luy.</i> Le roi.<br> +<br> +Et pour ce qu'il sçavoit bien que Saint-Denys estoit, après Dieu, espécial<br> +deffendeur des roys et du règne, si comme il avoit oï dire à pluseurs et<br> +esprouvé en soy-mesme plusieurs fois, si s'en vint à son églyse et le<br> +commença à déprier de tout son cuer qu'il deffendist et gardast sa personne<br> +et son royaume, et contrestast à ses ennemis. Et si comme il avoit toujours<br> +accoustumé que sé aucun royaume osast assaillir le royaume de France de<br> +guerre, ou venir sur luy, que celluy martir Saint-Denys et ses compagnons<br> +sont mis hors de la fort voulte où il gisent et sont mis ensemble sur<br> +l'autel; ainsi fu lors fait humblement et dévotement en la présence le roy.<br> +<br> +Adont prist l'enseigne Saint-Denys que l'en appelle l'oriflambe, sur<br> +l'autel dévotement, qui appartient à la conté de Vouquessin[572] que le roy<br> +tient en fief de Saint-Denys, comme de son lige seigneur. Après mut à peu<br> +de gens contre ses ennemis, pour son règne pourveoir, et manda par grant<br> +banissement,[573] que toute France le suyvist à grant effort. Grant<br> +desdain[574] et grant despit eut toute la baronnie de France quant elle oï<br> +la désaccoustumée hardiesse de cette gent barbarine. Adont s'esmeurent tous<br> +communément de toutes les parties du royaume, encouragiés d'un cuer et<br> +d'une volenté de contrester à leur ennemis. Et quant il furent tous venus<br> +à Rains avec le roy qui jà y estoit pour attendre ses osts qui de toutes<br> +pars venoient, si assembla si très grant peuple de chevaliers, de sergens<br> +et de gens à pié que ce fu merveilles. Né nul ne pourroit compter né dire<br> +le peuple qui là fu. La terre pourprenoient et couvroient, et non mie tant<br> +seulement sur les rivières, mais en plains et en vallées, en manière de<br> +langoustes. Des destriers courans et des clers heaulmes né de l'autre riche<br> +appareil ne faisons nous aucune mencion. Car il n'est nul homme vivant qui<br> +discerner le vous péust, tant vindrent-il richement appareillés pour le roy<br> +leur seigneur ayder et pour son règne deffendre. Mais tant vous en peut-on<br> +bien dire que dedens une sepmaine toute entière que le roy séjourna en la<br> +cité de Rains où il attendoit ses ennemis, fu tel l'ordonnement et<br> +l'atirement de nos barons qu'il disoient entre eulx: «Chevauchons hardiment<br> +contre eulx, qu'il ne s'en puissent aler sans chièrement comparoir ce qu'il<br> +ont orgueilleusement osé entreprendre contre France, la dame des terres.<br> +Droit est qu'il sentent et esprouvent la desserte de leur orgueil non mie<br> +en notre terre, mais en la leur mesme qui de tousjours est subgiete à <br> +France et souvent a esté domptée par la force des roys de France et des<br> +François. Ce que il taschent à nous faire couvertement et en larrecin, que<br> +nous leur rendons aux fers des lances appertement devant tous.» Mais<br> +encontre ce disoit l'autre partie des plus saiges barons que on attendist<br> +encore tant qu'il fussent entrés ès marches du royaume; et lors quant il ne<br> +sauroient où eulx mettre né fouir si leur courroient sus et les<br> +détrencheroient cruellement et sans mercy, comme Sarrasins et mescréans. Et<br> +leur charongnes toutes nues habandonneroient aux bestes et aux corbeaux<br> +sans avoir sépulture, en remembrance de leur reproche et de leur perdurable<br> +honte.<br> +<br> + Note 572: <i>Qui appartient.</i> C'est seulement le droit de <i>porter</i><br> + cette enseigne de Saint-Denis dans les armées du roi de France,<br> + qu'avoient les comtes de Vexin, et auquel Louis-le-Gros consentit à <br> + succéder, quand le Vexin fut réuni à la couronne. Il ne faut donc pas<br> + croire que l'oriflamme ait jamais été la bannière particulière du<br> + comté de Vexin; et la preuve, c'est que son cri fut toujours<br> + <i>Montjoie!</i> château bâti sur la butte de St-Denis.<br> + <br> + Note 573: <i>Bannissement.</i> Convocation de ban et arrière-ban.<br> + <br> + Note 574: <i>Desdain.</i> Indignation.<br> +<br> +Après commencièrent à ordenner leur batailles au palais mesme, par devant<br> +le roy, et coment il iroient et coment seroient au premier conroy. Et ainsi<br> +ordonnèrent que ceulx de la contrée de Rains et de Chaalons que l'en<br> +estimoit bien à soissante mille ou plus, que à pié que à cheval, feroient<br> +la première bataille; et ceulx de Laonnois et de Soissonnois que l'en ne<br> +prisoit pas moins feroient la seconde; et la tierce ceulx d'Orléannois et<br> +d'Estampois et de Paris et ceulx de la terre de Saint-Denys et de la<br> +contrée d'entour qui tous estoient près de mourir et de la contrée<br> +deffendre aux espées trenchans, et qui plus y estoient tenus que aultres.<br> +Le roy conduist la quarte[575] de ceulx d'entour Paris, et s'en fist<br> +ducteur et chevetain le roy mesme pour les conduire et guider. Et dit<br> +ainsi: «Avec ceulx,» dist il, «qui sont mes nourris et je le leur, me<br> +combatray-je par l'ayde de Dieu et de Saint-Denys, mon seigneur après Dieu.<br> +Car je scay bien qu'il ne me lairoient mie en champ, né mort né vif, entre<br> +mes ennemis.»<br> +<br> + Note 575: <i>La quarte.</i> Suger compte les Parisiens dans la troisième<br> + bataille.<br> +<br> +Après ceulx fist la quinte[576] bataille le conte Thibaut de Champaigne,<br> +avec son oncle le noble conte Huon de Troyes qui avec le roy Henry<br> +d'Angleterre maintenoit la guerre contre le roy Loys, et touteffois<br> +estoit-il là venu[577] pour la besongne du royaume contre les estranges<br> +nacions. Et le duc d'Acquittaine[578] et le conte de Nevers la sixiesme, et<br> +ceulx furent establis en l'avangarde. Après ceulx revint Raoul, le noble<br> +conte de Vermendois qui estoit cousin le roy et moult estoit renommé et<br> +prisé en armes[579]. Moult amena noble chevalérie de la terre Saint-Quentin<br> +appareilliée de toutes manières d'armeures; et à celluy fu livré le dextre<br> +costé des batailles, et aux Poictevins[580] le senestre. Après cestuy<br> +revint le noble conte de Flandres à tout dix mille chevaliers combatans, et<br> +à celluy fu l'arrière garde commandée. Et eust amené trois fois autant de<br> +gens qu'il fist, s'il l'éust plus tost sceu. D'autre part vint le duc<br> +Guillaume d'Aquitaine et le noble duc de Bretaigne; et Foucques le conte<br> +d'Anjou qui tant estoit renommé et prisié aux armes; et à peu qu'il ne<br> +mouroient tous de duel de ce qu'il n'avoient eu temps de leurs gens<br> +assembler, car le petit terme et la longue voye leur avoit ce tollu à <br> +faire.<br> +<br> + Note 576: <i>La quinte.</i> La quatrième de Suger.<br> + <br> + Note 577: <i>Estoit-il là venu.</i> «Sur l'adjuration des François.»--Ex<br> + adjuratione Franciæ. (Suger.)<br> + <br> + Note 578: Le latin dit <i>de Bourgoigne</i>.<br> + <br> + Note 579: C'est celui dont les poètes ont exalté la gloire, l'audace<br> + et la malheureuse fin dans la chanson de geste de <i>Raoul de Cambrai</i>.<br> + <br> + Note 580: <i>Poictevins.</i> Il falloit <i>Pohiers</i>, ceux du Ponthieu.<br> + «Pontivos et Ambianenses et Belvacenses in sinistre constitui<br> + approbavit.»<br> +<br> +<br> +XVIII.<br> +<br> +ANNEE: 1124.<br> +<br> +<i>Coment les barons firent forteresces des chars et des charettes de l'ost,<br> +et coment l'empereur et tous les Allemans s'enfuirent quant il sceurent<br> +leur hardiesce et leur atirement. Et coment le roy anglois fu seur François<br> +en ce point, et coment il fu chacié par la chevalerie du Vouquessin.</i><br> +<br> +<br> +Après ce fu ordonné et atiré par grant conseil et par grant pourvéance de<br> +nos barons que desoresmais en quelque lieu que ce fust, mais que le lieu<br> +fust convenable, il assembleroient aux Allemans; et que les charrios et les<br> +charrettes qui amèneroient le vin et l'eaue à nos gens lassés et navrés<br> +seroient atirés et mis en ront ainsi comme en un parc, en lieu de chasteau<br> +et de forteresse, affin que ceulx qui viendroient de la bataille las et<br> +navrés refroidissent illec leur playes et raffrechissent leur corps et<br> +estanchaissent leur soif en buvant vin ou eaue ou qui mieulx leur plairoit;<br> +et après ce raffrechissement retournassent tantost en l'estour leurs<br> +compagnons ayder et conquerre la victoire.<br> +<br> +Tantost fu sceu et espandu ce noble atirement qui tant faisoit à redoubler<br> +à leur ennemis, et le fier appareil que le roy avoit fait pour son règne<br> +deffendre; tant que la renommée en vint à l'empereur qui par faulte de cuer<br> +se retira en sa terre, luy et ses grans osts, quant il sceut ceste nouvelle<br> +et fist semblant d'aller ailleurs pour sa honte couvrir. Et aima mieulx<br> +avoir honte et déshonneur par deffaut de soy et se garentir, que sa<br> +personne et son empire mettre en péril né soy habandonner à la vengeance<br> +des François qui plus désiroient la guerre que la paix.<br> +<br> +Quant François sceurent qu'il leur furent ainsi eschappés, si furent moult<br> +courrouciés, si que à grant paine furent détenus, par les prières aux<br> +évesques et aux archevesques, qu'il n'entrassent en l'empire pour ce que<br> +les povres gens n'en fussent destruis.<br> +<br> +Quant François s'en furent retournés en leurs pays, à la victoire[581] qui<br> +autant valut ou plus comme s'il les eussent desconfis ou gettés de la<br> +place, le roy qui tout voloit de joye s'en vint à ses seigneurs et vengeurs<br> +Saint-Denys et ses compaignons, en rendant grâces à Dieu et à eulx de<br> +l'onneur qu'il luy avoient fait. Et la couronne son père qu'il avoit tenue<br> +jusques à ce jour à tort leur rendit incontinent humblement et dévotement.<br> +Car bien sachent tous que la couronne aux roys de France est leur par<br> +droit, après leur décès, et qui tort leur en fait il mesprent et mesfait<br> +envers eulx. Les corps des martyrs qui sur l'autel estoient et avoient<br> +tousjours esté, tant comme il avoit esté à celluy ost, à grant luminaire et<br> +à grans chans porta le roy à ses espaulles, moult dévotement, à grant<br> +plenté de larmes; et leur donna grans dons et grans présens, que en terre<br> +que en autres choses, en guerdon de cest honneur et de mains autres qu'il<br> +avoit eues par eulx. Et l'empereur d'Allemaigne qui receut celle honte, dès<br> +ce jour en après, chéu en grant viltance, né oncques puis ne fina de<br> +déchéoir et de venir à déclin et fina honteusement sa vie dedens l'an<br> +mesme. Et par ce apparu la sentence vraye des anciens qui dit que nul, né <br> +povre né riche, né villain né gentil qui l'églyse ou le règne vueille<br> +troubler, n'istra de l'an, sé par occasion de luy convient mettre hors le<br> +corps des glorieus sains[582].<br> +<br> + Note 581: <i>A la victoire.</i> Avec la victoire.<br> + <br> + Note 582: On voit, et j'en demande pardon à Suger, que nous sommes au<br> + temps de la relation du pseudonyme Turpin, <i>de vitâ Caroli magni</i>.<br> +<br> +D'aultre part le roy d'Angleterre qui bien sçavoit tout l'atirement et la<br> +traïson de l'empereur, et pour ce mesmement que la guerre d'entre luy et le<br> +conte Thibaut qu'il avoient emprise contre le roy long-temps devant<br> +n'estoit pas encore finée, assembla son ost quant il sceut le règne vuide<br> +du roy et de la chevalerie, et s'en vint vers les marches du royaume à <br> +moult grant ost. Bien les cuida prendre et mettre à destruction par le<br> +deffault du roy et des barons; mais fièrement fu fait ressortir et reculer<br> +arrière par un tout seul baron du royaulme; ce fu le bon conte Amaury de<br> +Montfort le bon chevalier et prouvé en bataille, et par la prouesse des<br> +Vouquessinois qui pas n'estoient en celluy ost[583], mais estoient demeurés<br> +pour le royaume garder. Arrière retourna né au royaume ne fist sé petit<br> +non. Et pour ce merveilleux fait ne firent oncques François, grant temps<br> +devant, chose où il eussent plus grant honneur, dont France fust mieux<br> +renommée. Car en un mesme temps eut victoire de l'empereur d'Allemaigne et<br> +du roy d'Angleterre, jà soit ce qu'il ne fust pas présent, et par ce<br> +décheut moult et abaissa l'orgueil des ennemis du royaume et en fu la terre<br> +plus en paix. Long-temps après ce, les ennemis du royaume à qui la renommée<br> +de ces nobles fais estoit venue vindrent à son amour, et firent paix à luy<br> +pluseurs, de leur volenté mesme.<br> +<br> + Note 583: <i>Qui pas n'estoient.</i> Suger ne dit pas cela. «Et<br> + strenuitate Vilcassinensis exercitùs repulsus, aut parum aut nihil<br> + proficiens, vana spe frustratus retrocessit.»<br> +<br> +<br> +XIX.<br> +<br> +ANNEES: 1124/1126.<br> +<br> +<i>Coment l'évesque de Clermont se plaint au roy du conte d'Auvergne, coment<br> +le roy conduisit là ses osts, et prist la cité de Clermont et la rendi à <br> +l'évesque. Et coment cil méféist de rechief, et coment le roy rassembla<br> +plus grant ost et prist le chastel de Montferrant, et coment le conte luy<br> +donna ostages de sa volenté faire.</i><br> +<br> +<br> +En ce temps avint que l'évesque de Clermont en Auvergne fu contraint à <br> +issir de sa terre par les Auvergnas qui de viel et de nouvel ont ceste<br> +tesche[584] qu'il sont orgueilleux. Moult estoit celluy évesque saige homme<br> +et honnorable et fort deffenseur de saincte églyse. Quant il ne put en<br> +avant aller, il s'en fouy en France ainsi comme tout déshérité. Au roy<br> +monstra sa complainte tout en plourant et se plaignit du conte d'Auvergne<br> +qui sa cité luy avoit tollue et la grant églyse de l'éveschié saisie et<br> +garnie, par la malice d'un sien doyen. Pour ce luy prioit, tout estendu<br> +devant ses piés, dont il luy grevoit moult, que il luy ramenast à franchise<br> +son églyse qui estoit tournée en telle servitude, et mist à mesure par sa<br> +force le tirant desmesuré. Et le roy qui tousjours avoit accoustumé à <br> +deffendre les églyses emprist dévotement la besongne de l'églyse, jà soit<br> +ce que il ne peust estre sans grant ost et sans grant travail. Et quant il<br> +vit que ce tirant ne se vouloit chastier, né par mandement né par lettres,<br> +si partit à grant ost et s'en alla droit à Bourges. Là s'assemblèrent les<br> +barons du royaume fors que[585] le conte d'Anjou. Là vint le duc de<br> +Bretaigne et le conte de Nevers, et les autres barons à moult grant<br> +chevalerie.<br> +<br> + Note 584: <i>Tesche</i>. coutume. Suger cite à ce propos le vers de<br> + Lucain:<br> + <br> + «Avernique ausi Latio se fingere fratres.»<br> +<br> + Note 585: <i>Fors que.</i> Cela n'est pas dans Suger, qui nomme au<br> + contraire Foulques d'Anjou le premier des barons qui se réunirent à <br> + Bourges à l'armée du roi.<br> +<br> +Quant il furent tous assemblés, si chevauchèrent vers Auvergne, tout<br> +entallentés de prendre vengence des forfais de sainte églyse. Et ainsi<br> +entrèrent en la terre de leur ennemis tout destruiant devant eulx. Et si<br> +comme il approchoient de Clermont, les Auvergnas laissièrent tous les<br> +chasteaux des montaignes et se misrent en la cité pour ce qu'il l'avoient<br> +trop bien garnie. Et les François qui de leur folie et simplesse se<br> +gabèrent, laissièrent à asseoir la cité, pour ce qu'il ne perdissent les<br> +chasteaux dont les citoiens gastassent tandis les viandes[586]. Lors<br> +tornèrent à un chasteau qui Pons a nom et siet sur l'eau de Hylerin[587].<br> +Entour se logèrent et pourprisrent les plains et les haus tertres et<br> +sembloit qu'il voulsissent aller au ciel, pour ce qu'il montoient les<br> +montagnes et les puis[588] agus où les bonnes villes estoient. Si ardoient,<br> +roboient et prenoient tout à force et amenoient les proyes en l'ost et non<br> +mie tant seulement les bestes, mais les hommes bestiaux de la terre[589].<br> +Après drescièrent les engins pour la tour prendre et abattre. Et quant les<br> +perrierres et les mangonneaux lancèrent, si commença l'assaut fort et<br> +périlleux; et tant y eut de trait getté que ceulx de dedens se rendirent eu<br> +la mercy du roy. Ceulx qui la cité tenoient furent moult espoventés de<br> +celle nouvelle comme ceulx qui autant ou pis s'attendoient à avoir; si s'en<br> +fouirent et laissièrent la cité en la main du roy. Et il rendi tantost<br> +l'églyse à Dieu, et au clergié leur droit, et à l'évesque sa cité. Après<br> +fist la paix de luy et du conte si qu'il l'asseura par bons hostages. Et<br> +atant retourna le roy en France.<br> +<br> + Note 586: Cela est mal rendu. Il falloit: Pour laisser les citoyens<br> + de Clermont consumer leurs provisions, tandis qu'ils seroient occupés<br> + au siège des châteaux.<br> + <br> + Note 587: <i>Pons</i>, etc. C'est <i>Pont du Chasteau</i>, sur l'<<i>Allier</i>, à <br> + quelques lieues de Clermont.<br> + <br> + Note 588: <i>Puis.</i> Tertres, pics.<br> + <br> + Note 589: Il falloit: <i>Les hommes gardiens des bestes.</i><br> +<br> +Entour cinq ans après, avint par la desloyaulté des contes et des Auvergnas<br> +qui par nature sont de cuer légier et faux qu'il revelèrent de rechief et<br> +prisrent contens contre le devant dit évesque et contre l'églyse. Et pour<br> +ce luy convint de rechief aller au roy pour soy complaindre du conte. Et le<br> +roy qui eut grant despit de ce qu'il s'estoit travaillié en vain, assembla<br> +plus grant ost que devant et entra à grant force en Auvergne. Jà estoit le<br> +roy en ce temps moult pesant pour la pesanteur de son corps et par la<br> +grossesse de luy. Et sé un autre riche ou povre eust esté aussi pesant<br> +comme il estoit et eust peu aussi bien demourer comme il demourast, s'il<br> +eust voulu, en nulle manière n'eust chevauchié à tel travail. Contre le<br> +désloement[590] de ses barons et de ses amis emprist-il celle voye. Mais il<br> +avoit un cuer si fier, si courageux et si entreprenant de grans choses que<br> +la chaleur du mois d'aoust et de juignet que les jeunes chevaliers<br> +redoubtoient il souffroit trop légèrement par semblant. Et à aucuns trespas<br> +de marois le convenoit porter et soustenir entre bras par ses sergens.<br> +<br> + Note 590: <i>Desloement.</i> Conseil contraire. <i>Desloer</i>, c'est<br> + déconseiller.<br> +<br> +En celle ost qu'il mena à celle fois estoit Charles le conte de Flandres et<br> +le conte de Bretaigne et Foucques le conte d'Anjou et l'ost des Normans<br> +tributaires au roy d'Angleterre, et mains autres barons du royaume qui<br> +eussent pu souffire à Espaigne conquerre. A tout son riche barnage passa le<br> +roy les griefs passaiges de la terre d'Auvergne et les fors chasteaux que<br> +il trouvèrent, tant qu'il vindrent à Clermont. Et quant il eut fait<br> +assiéger Montferrant, un fort chasteau qui est près de la cité, les<br> +chevaliers et ceulx de la garnison qui le chasteau devoient deffendre<br> +s'esbahirent tous du merveilleux ost du royaume de France qui moult estoit<br> +différent du leur, et furent tous esperdus de la clarté des heaulmes, des<br> +escus et de l'autre noble atour qu'il virent resplendir contre le soleil;<br> +si que par fine paour n'osèrent tenir le baile dehors le chastel; ains se<br> +férirent tous en la tour et en l'açainte d'environ, à grant paine, si comme<br> +il povoient mieulx. Tant fu getté le feu par les maistres des engins ès<br> +maisons de la garnison qu'il eurent laissiées que tout fu ars et ramené en<br> +cendre fors que la tour et le baile d'environ; et convint que l'ost se<br> +retirast arrière à ses héberges pour le feu, qui soudainement esprist et<br> +embrasa toute la ville, jusques au lendemain que le feu fu estaint. Et<br> +quant vint au lendemain le roy ordonna une affaire dont ceulx de dehors<br> +furent liés et ceulx de dedens courrouciés. Car une partie de l'ost du roy,<br> +qui plus près de la tour estoit assise, estoit assaillie trop souvent et<br> +par jour et par nuit de grans lancéis de dars et de quarreaux que ceulx de<br> +dedens lançoient; si que il convenoit assiduement mettre garnison de gens<br> +d'armes entre deux et par dessus tout ce les convenoit-il encore couvrir de<br> +leur escus. Pour ce manda le roy au preux conte Amaury de Montfort qu'il<br> +leur bastist un agait de bons chevaliers en aucun lieu près d'illec, de<br> +leur saillie, si que s'il s'en issoient par adventure il ne peussent pas<br> +rentrer dedens sans dommaige de leur gens. Et le preux conte Amaury qui<br> +autre chose ne queroit fois soy mesler à eulx s'arma privéement en sa tente<br> +et ne sçay quans de ses chevaliers. Et se mirent avant le jour en un agait<br> +où il attendirent tant que ceulx du chastel ississent pour hordoyer en<br> +l'ost si comme il souloient. Adont saillit de son agait le conte Amaury sur<br> +un destrier courant comme cerf en lande, et, ainsi comme le lyon sault à sa<br> +proye, les surprinst, tandis comme ceulx de l'ost les faisoient à eulx<br> +entendre, une partie en prist et tantost les envoya au roy. Et quant il<br> +furent devant luy, prièrent moult que il les prist à rençon telle comme il<br> +luy plairoit. Mais il n'en voulut rien faire et commanda que on leur<br> +coppast les poings, et ainsi amoignonnés que on les renvoyast arrières à <br> +leur compaignons au chasteau. Quant il les virent ainsi atournés, si en<br> +furent moult esbahis, né oncques puis n'osèrent issir né faire assallie.<br> +<br> +Et quant ce lu fait et que presque toute Auvergne obéissoit au roy sans<br> +contredit, que par force que par la demeure qu'il avoit faite, si advint<br> +que le duc Guillaume d'Aquitaine survint à tout l'ost des Auvergnas. Et<br> +quant il fu monté sur une haulte montaigne pour véoir l'ost de France et<br> +pour soy loger, et il le vit si grant et les trefs et les pavillons tendus<br> +parmy les grans plaines, si se merveilla moult dont si grant ost venoit et<br> +se repentit moult durement de ce qu'il estoit venu ayder aux Auvergnas. Ses<br> +messagiers envoya tantost au roy pour paix requerre. Et quant il furent en<br> +la présence du roy leur seigneur si parlèrent ainsi: «Sire roy, nostre sire<br> +le duc d'Aquitaine te salue moult, comme celuy qui veult ton salut et ton<br> +honneur et ta vie; et te mande par nous telles parolles: N'ait pas desdaing<br> +ta haultesse de prendre le service au duc Guillaume d'Aquitaine et de luy<br> +garder sa droicture; car aussi comme elle requiert service aussi<br> +requiert-elle droicture et seigneurie. Sé le conte de Clermont qui de moy<br> +tient la conté d'Auvergne que je tiens de vous a riens mesprins vers vostre<br> +court, moy qui suys son seigneur le doy présenter en vostre court et<br> +advouer par devant vous. Né ce ne refusasmes-nous oncques à faire, et<br> +encore le vous offronsnous et requérons que vous ne le refusez. Et affin<br> +que vous ne soyez en doubte que nous ne le façons ainsi, nous sommes près<br> +de livrer bons ostaiges et souffisans: et sé les pers et les barons du<br> +royaume jugent que on le doie ensi faire, si soit fait[591], si esgarderons<br> +et attendrons vostre plaisir.» Et sur ce se conseilla le roy à ses barons<br> +qui à droit le conseillèrent que il avoit à en prendre foy et seureté de<br> +bons ostaiges. Le roy le fist ainsi par le conseil des barons; et par ce<br> +mist paix en la terre et aux églyses. Et mist un jour de parlement à <br> +Orléans où le duc devoit estre pour faire ce qu'il avoit promis et ce que<br> +les Auvergnas avoient refusé jusques alors. Et atant s'en retourna en<br> +France.<br> +<br> + Note 591: <i>Si soit fait.</i> Les termes de Suger sont clairs et sans<br> + doute rappeloient une formule de la cour des pairs. «Si sic<br> + judicaverint regni optimates, fiat; sin aliter, sicut.» N'est-ce pas<br> + là notre <i>soit fait ainsi qu'il est requis?</i> Et viendra-t-on encore<br> + soutenir que la cour des pairs date seulement de Philippe-Auguste?<br> + Certes, d'après notre texte, elle est même antérieure à <br> + Louis-le-Gros; ce n'est pas un prince aussi inquiet de son autorité<br> + que l'on doit soupçonner d'avoir tant fait pour le gouvernement<br> + féodal.<br> +<br> +<br> +XX.<br> +<br> +ANNEES: 1126/1127.<br> +<br> +<i>Coment Charles, le conte de Flandres, fu murtri en l'églyse de Bruges par<br> +les parens au prévot de l'églyse; et coment le roy vint là et les prist et<br> +pendi aux fourches.</i><br> +<br> +<br> +L'un des plus nobles fais que le roy fist oncques avons cy proposé à mettre<br> +brievement, jà soit ce qu'il conviegne grant loysir au traire, pour la<br> +merveilleuse aventure qui avint. Il avint que le noble conte Charles qui fu<br> +fils de la seur à l'aieule du roy Loys receut la conté de Flandres après la<br> +mort le conte Baudouin, fils le conte Robert[592] qui fu roy de Jhérusalem<br> +(si luy escheut par ne sçay quel lignage dont estoit tenu vers le conte<br> +Baudouin qui morut sans hoir de son corps, si comme il nous est avis).<br> +<br> + Note 592: Voy. plus haut, note 481.<br> + <br> +Quant il eut la conté receue, si se contint moult bien et moult noblement<br> +et droicturièrement, comme celuy qui bien deffendoit les églyses et estoit<br> +large aumosnier et droit justicier. Si avoit fait semondre à sa court ne<br> +scay quans riches hommes, riches mais orgueilleux et de bas lignage qui sa<br> +seigneurie blasmoient et avoient en despit par leur orgueil; et disoient<br> +qu'il avoit saisi à tort la conté comme celluy qui droit hoir n'estoit pas.<br> +A sa semonse ne daignoient venir, ains l'espioient et se pénoient de le<br> +prendre en tel point qu'il le péussent occire. Et cil estoit le prévost de<br> +Bruges qui prévost estoit de l'églyse, et son lignage qui tous estoient<br> +estrais de vilains serfs et de ligniée fausse et desloyale. Si advint que<br> +celuy noble conte Charles estoit venu à Bruges. Si se leva au matin pour<br> +aller à l'églyse Dieu prier, tenant un livre d'oroison en sa main. Et ainsi<br> +comme il estoit estendu en oroison dessus le pavement, si avint que<br> +Bouchart neveu au devant dit prévost et desloyal meurtrier et plusieurs<br> +autres de ce desloyal lignage et compaignons de la traïson vindrent à <br> +l'églyse où il avoit fait espier le conte, et vint par derrière si comme le<br> +conte estoit acoudé et à genoulx sur le pavement; avant le toucha un petit<br> +d'une espée trenchant et acérée toute nue, qu'il eut traite privéement pour<br> +ce que le conte dressast un petit la teste et estendist le col, pour luy<br> +mieulx assener. Et si comme le conte dressast la teste, le traitre qui son<br> +coup avoit entendu lui fist au premier coup voller la teste. Et ainsi le<br> +meurtrier occist son seigneur si comme il parloit à Dieu en oroison. Et les<br> +autres qui compaignons estoient de la traïson et du meurtre s'esjoyssoient<br> +et glorifioient en son sang espandre et en lui despécier. Et pour ce qu'il<br> +estoient venus à chief de leur forsennerie démenoient grant joye, car leur<br> +iniquité mesmes les avoit aveuglés. Et plus encore faisoient les<br> +desloyaulx: car tous les chastelains et les nobles barons le conte qu'il<br> +povoient encontrer occioient-il et faisoient mourir de mort trop cruelle;<br> +et mesmement ceulx qu'il trouvoient désarmés et desgarnis.<br> +<br> +Quant les murtriers se furent saoullés de sanc humain espandre, si<br> +revindrent au conte et l'enterrèrent dedens l'églyse mesme, pour ce qu'il<br> +ne fust plus honnorablement enterré né ploré, et que pour sa noblesse et sa<br> +glorieuse mort le menu peuple qui tout s'en enrageoit, ne fust encore plus<br> +encouragié de luy vengier; et ainsi firent saincte églyse fosse et repaire<br> +de larrons et garnirent l'églyse et la maison du conte qui au moustier<br> +tenoit, et tirèrent et amenèrent tant de garnison et de vitaille comme il<br> +peurent pour eux garnir et deffendre, et pour la terre mettre souz eux par<br> +force et par orgueil. Les barons de Flandres, qui ceste traïson n'avoient<br> +de riens consentie, firent moult grant duel quant il sceurent ce<br> +merveilleux et horrible fait, et luy rendirent son obsèque de pleurs et de<br> +larmes. Après, le mandèrent au roy qui jà le sçavoit bien par renommée qui<br> +en maintes contrées l'avoit jà espandue. Et quant le roy le sceut, si fu<br> +moult esmeu pour l'amour de pitié et de justice et pour l'affinité du<br> +lignage que le conte avoit à luy: et pour prendre vengence de si mortelle<br> +traïson s'en entra en Flandres; né oncques pour parece né pour la guerre<br> +qu'il avoit au roy d'Angleterre et au conte Thibaut n'en laissa. Et tout<br> +premièrement fist conte de Flandres Guillaume qui avoit esté fils au conte<br> +Robert de Normandie et qui depuis fu roy de Jhérusalem; car elle[593] lui<br> +appartenoit par droit de héritage, après la mort d'icelluy Charles qui<br> +ainsi fu murtri comme vous avez oï; et quant il fu venu à Bruges par moult<br> +sauvage terre et estrange, il assiégea les traitres en l'églyse et en la<br> +tour qu'il avoient garnie et leur tolli toutes vitailles fors celles qui<br> +estoient en leur garnison qui jà estoient malmises et corrompues par la<br> +vengeance Nostre-Seigneur.<br> +<br> + Note 593: <i>Elle.</i> La comté de Flandres. Les droits de Guillaume,<br> + d'ailleurs contestés par Thierry d'Alsace, étoient fondés sur<br> + l'alliance de son grand oncle Guillaume-le-Conquérant avec Mathilde<br> + de Flandres, fille de Baudouin V.<br> +<br> +Et quant il les eut jà destrains et justiciés, il laissièrent l'églyse et<br> +retindrent la tour pour eulx garantir. Un peu après commencièrent à se<br> +désespérer de leurs vies. Lors avint que le desloyal Bouchart s'en fouit et<br> +eschappa de léans par le consentement de ses compaignons; en talent[594]<br> +avoit de fouir hors du pays, mais il ne put pour son desloyal peché qui<br> +l'encombroit. Et en la fin se mist-il en la fermeté d'un sien famillier où<br> +il fu entreprins par le commandement du roy: prins fu et amené devant luy<br> +et lors lui fu quise[595] une chétive manière de mort pour sa lasse vie<br> +finer. Ce fu que il eust les yeux trais et la face toute despéciée, et fust<br> +tout trespercié de fleiches et de dars et si fust encore lié tout envers<br> +sur une haulte roe et habandonné aux corbeaux et aux aultres oyseaux; et<br> +ainsi fina sa doulente vie. Et au dernier, pour vengeance de luy, fu getté<br> +en un lieu puant et ort, né oncques n'eut aultre sépulture. Un aultre<br> +traitre, qui chief estoit de celle traïson, et Bertoux avoit nom, s'en<br> +voulut aussi fouyr; et touteffois combien qu'il allast par le pays à sa<br> +volenté, retourna-il au dernier par sa male aventure; et disoit teles<br> +paroles par orgueil: «Qui suys-je né qui me osera prendre né que ay-je<br> +forfait pour quoy on me doye prendre?» Touteffois fu-il prins par les siens<br> +mesmes et présenté au roy, et fu incontinent jugié de telle mort comme il<br> +avoit desservie. Pendu fu à une haulte fourche et un mastin en près luy: en<br> +telle manière que le mastin li desmachoit et demangeoit tout le visiage;<br> +toutes les fois que l'en feroit le chien, il se aïroit et s'en prenoit à <br> +luy et le dérompoit tout. Et aucune fois avenoit, ce qui est honte à dire,<br> +qu'il le conchioit tout. Ainsi morut le desloyal. Les aultres, qu'il avoit<br> +assiégés dedens la tour, contraignit par maintes angoisses tant qu'il les<br> +prist et les fist getter jus de la haulte tour l'un après l'aultre, voyant<br> +toute leur parenté; et tous se rompirent les cols et espandirent les<br> +cervelles. Un en y eut de ce complot qui avoit nom Ysaac, qui se bouta en<br> +une abbaye et se fist tondre comme moyne; mais tantost qu'il fu sceu il en<br> +fu trais hors et pendu à une fourche.<br> +<br> + Note 594: <i>Talent.</i> Désir.<br> + <br> + Note 595: <i>Quise.</i> Cherchée.<br> +<br> +Quant le roy eut ainsi fait justice des murtriers, il s'en alla à Ypre le<br> +chastel, contre Guillaume le bastard qui ceste traïson avoit pourparlée et<br> +bastie, pour prendre vengeance de luy comme des aultres; et celluy<br> +Guillaume avoit jà tant fait qu'il avoit alié et atraict à luy par menaces<br> +et par losenges ceulx de Bruges. Et si comme le roy approcha d'Ypre, celluy<br> +Guillaume vint contre luy à trois cens chevaliers, les heaulmes vestus.<br> +Adont se mist une partie des gens le roy en conroy et se tournèrent vers<br> +les gens Guillaume et l'autre partie se fery au chasteau par une des<br> +portes; et ainsi le prindrent et furent les gens de Guillaume desconfis et<br> +prins et menés devant le roy. Et pour ce qu'il avoit tendu à avoir la conté<br> +de Flandres par traïson et par murtre, aussi en fu-il déshérité et bouté<br> +hors par jugement droicturier. Par ces manières de vengeance fu Flandres<br> +toute lavée et ainsi comme baptizée. Et quant le roy eut ainsi mis en la<br> +conté de Flandres Guillaume le Normant, si comme vous avez oï, si s'en<br> +retourna en France.<br> +<br> +<br> +XXI.<br> +<br> +ANNEE: 1130.<br> +<br> +<i>Coment le roy alla assegier Thomas de Malle au chasteau de Couci, et<br> +coment le conte Raoul de Vermendois le navra à mort, et coment le desloyal<br> +escommenié mourut sans recongnoistre son Sauveur. Et puis, coment le roy<br> +prist le chasteau de Livri sus le conte Amaury de Montfort.</i><br> +<br> +<br> +Une aultre vengeance auques[596] semblable à ceste fist une aultre fois le<br> +roy, dont Dieu luy sceut bon gré, si comme nous cuidons, quant il destruist<br> +et attainst soudainement, ainsi comme un tison fumant, un desloyal, Thomas<br> +de Malle, qui l'églyse de Dieu grevoit et destruisoit de tout son povoir né<br> +ne craignoit né Dieu né homme.<br> +<br> + Note 596: <i>Auques.</i> Presque.<br> +<br> +Par maintes grans plaintes que le roy eut de luy plusieurs fois, fu meu<br> +d'aller à Laon pour vengier les églyses du cruel tirant. Là luy fu<br> +conseillié et loé des évesques et des barons du royaume et mesmement du<br> +conte Raoul de Vermendois, qui après le roy estoit le plus puissant de<br> +celle contrée, qu'il mist le siège entour le chasteau de Coucy. Et si comme<br> +le roy chevauchoit vers ce chasteau, si luy vindrent à l'encontre les<br> +espies qu'il avoit devant envoyés pour espier de quelle part le chasteau<br> +estoit plus légier à assiéger, qui pour voir luy firent entendant que ne<br> +povoitestre assiégé sé ce n'estoit de trop loing. Lors luy commencièrent<br> +plusieurs à desloer et à prendre aultre conseil[597]; et il leur respondit<br> +selon la noblesse de son cuer: «A Laon, dist-il, est ce conseil remés; car<br> +pour mort né pour vie ne peut estre le conseil changié qui là nous a esté<br> +donné: trop en seroit abaissié nostre honneur sé pour un excommenié nous en<br> +retournions vaincus.» Itant respondit et puis se mist en la voie, jà soit<br> +ce qu'il fust jà moult pesant et moult chargié de chair. Parmy forets et<br> +parmy désers sans chemin et sans voie (qui estoient estouppées par ceux de<br> +la partie d'icelluy Thomas) se mist, et tant erra deçà et delà qu'il<br> +approcha du chasteau à grant travail de luy et de tout son ost. Et quant il<br> +en fu bien près, on vint noncier au conte Raoul que l'en avoit basti un<br> +grant agait de l'autre part du chemin pour l'ost du roy destourber et<br> +desconfire. Tantost s'arma le conte et s'en alla celle part luy et un peu<br> +de ses chevaliers, par une voye couverte et occulte. Avant envoya de ses<br> +chevaliers et il les suivit tantost à pointe d'esperon; et quant il fu là <br> +si trouva jà cellui Thomas chéu et abattu. Tantost luy couru sus l'espée<br> +traicte et le navra à mort, et tantost l'eust occis s'il n'eust esté<br> +destourbé. Prins fu et à mort navré présenté au roy, et par le conseil de<br> +tous et des royaulx et des siens mesmes fu emporté à Laon. Le jour après<br> +habandonna le roy sa terre[598] et fist rompre ses estans, et par tant<br> +voulut espargner au pays et à la terre dont il tenoit le seigneur. Et quant<br> +il[599] fu amené à Laon, si ne voulut accorder, né par menacier, né par<br> +blandir né sermoner qu'il voulsist rendre les marchéans qu'il avoit prins<br> +au conduit du roy et mis en prison par trop fière traïson; et quant il eut<br> +fait venir sa femme par l'ottroy du roy, si faisoit le desloyal plus grant<br> +semblant d'estre dolant et courroucié de ce qu'il luy demandoit les<br> +marchéans que de ce qu'il se mouroit. Et quant il approcha de la mort, pour<br> +la douleur de ses playes qui par trop le destraignoient, si luy<br> +conseillèrent plusieurs qu'il se fist confesser et qu'il receust son<br> +Sauveur, lequel moult envis leur ottroya; et tout ainsi comme le précieux<br> +corps de Jhésuchrist fu apporté dedens la chambre où le chétif gisoit, si<br> +advint, ainsi comme sé Nostre-Seigneur Jhésucrist ne voulsist entrer au<br> +corps de ce chétif vaissel, si tost comme le felon leva le chief, tantost<br> +cheut arrière le col brisé tout mort; et ainsi rendi l'esperit sans<br> +recevoir le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.<br> +<br> + Note 597: Cette traduction est embarrassée. Suger est plus net:<br> + «Festinante autem rege ad castrum, quum qui missi fuerant opportunum<br> + explorare accessum, importunum omnino et inaccessibile renunciassent,<br> + et à multis angariaretur, juxta audita, consilium mutare debere; rex<br> + ipsa indignatus animositate: <i>Lauduni</i>, inquil, etc.»<br> + <br> + Note 598: Le texte de Suger offre ici quelques difficultés.<br> + «Publicata terra plana ejus, ruptisque stagnis, quia dominum terræ<br> + habebat terræ parcens, etc.» M. Guizot traduit: «Les champs qu'il<br> + possédoit furent vendus au profit du fisc, on rompit ses étangs,<br> + etc.» Ne seroit-ce pas plutôt: <i>Ce que Thomas possédoit dans la<br> + plaine fut confisqué?</i> Et quant aux étangs, ne s'agiroit-il pas des<br> + eaux que Thomas aurait fait couler de la rivière dans les plaines,<br> + pour embarrasser la marche du roi?<br> + <br> + Note 599: <i>Il.</i> Thomas de Marle.<br> +<br> +Le roy, qui plus ne voulut déchacier né le mort né sa terre, osta les<br> +marchéans de la main à la dame et de ses fils, et prist grant partie de ses<br> +trésors; et mist paix au pays et aux églyses par la mort au tirant, et puis<br> +retourna à Paris.<br> +<br> +Une aultre fois avint que un grant contens sourdi entre le roy et Amaury de<br> +Montfort, par la hayne Estienne le Gallendois, pour la raison de la<br> +séneschaucie de France; et combien que le conte eust grant ayde et grant<br> +secours du roy Henry d'Angleterre et du conte Thibaut, si ne laissa-il<br> +aincques qu'il n'allast assiéger le chasteau de Livry; et tant y fist<br> +lancier pierres et mangonneaux, qu'il le prist par force et l'abattit à <br> +terre jusques aux fondemens. Là eut le conte Raoul de Vermendois l'ueil<br> +crevé d'un quarreau, à un assault où il se portoit moult vaillamment; et<br> +tant les mena par force de guerre, qu'il lui quittèrent la séneschaucie et<br> +l'éritaige qui y appartenoit.<br> +<br> +En celle guerre meisme fut le roy durement navré d'un quarreau, parmy la<br> +cuisse; comme celuy qui tousjours fu prest et alègre de sa main à courre<br> +sus ses ennemis; et combien qu'il fust trop durement blessié si s'en<br> +déportoit-il moult bien, et par trop grant vigueur souffroit et prisoit peu<br> +sa playe.<br> +<br> +<br> +XXII.<br> +<br> +ANNEE: 1130.<br> +<br> +<i>Du descort de l'églyse de Rome par l'eslection de deux apostoles; desquels<br> +l'un, qui Innocent fu appelé, s'en vint en France, et le roy le reçut<br> +honnorablement, et à l'exemple de luy, l'empereur et plusieurs autres<br> +princes. Et coment il célébra la Résurrection à Saint-Denys.</i><br> +<br> +<br> +En ce point avint que l'églyse de Rome fu en grant trouble par un descort<br> +qui sourdi entre les cardinaux. Car il avint que l'apostole Honnoré<br> +trespassa de ce siècle; et les plus saiges et les plus preudommes de la<br> +court de Rome s'accordèrent à ce qu'il s'assembleroient à Saint-Marc et non<br> +mie ailleurs; et pour oster toute noise et tout trouble esliroient et<br> +feroient commune élection, si comme il est de coustume en l'églyse de Rome.<br> +Et ces preudommes estoient ceux qui plus privés et plus familliers avoient<br> +esté de l'apostole. Et avant que son trespassement fust publié né manifesté<br> +esleurent une honorable personne: ce fu Grégoire, diacre cardinal de<br> +l'églyse de Rome. Et les autres qui la partie Pierre Léon soustenoient<br> +s'assemblèrent ailleurs[600] et les aultres semondrent d'assembler avec<br> +eux, par le commun accord qu'il avoient entre eulx mis. Et quant il<br> +sceurent le décès du pape, si esleurent Pierre Léon, un prestre cardinal,<br> +par l'assentement du plus des cardinaulx, des évesques et des haux hommes<br> +de Rome. Et ainsi par ce cisme qui entre eux sourdit decoppèrent la robe<br> +sans cousture de Nostre-Seigneur Jhésucrist et firent partison de saincte<br> +églyse qui est une mesme chose en Dieu.<br> +<br> + Note 600: <i>Ailleurs.</i> Suger dit au contraire que ce fut dans<br> + Saint-Marc, suivant la convention précédente. «Apud S. Marcum pro<br> + pacto alios imitantes, convenerant.»<br> +<br> +Et tandis comme chascun se deffendoit, les uns admonestoient les aultres et<br> +enlaçoieut, et les autres excommunioient comme ceux qui jugement<br> +n'attendoient fors le leur. Quant le devant dit Grégoire, qui Innocent fu<br> +appellé, vit que la partie Pierre Léon surmontoit la sienne, par la force<br> +de son grant lignage et par l'ayde des Romains, si ordonna à issir de la<br> +cité, pour ce qu'il peust mieulx avoir ayde à conquerre la seigneurie de<br> +tout le monde après Dieu. Et ainsi s'en vint par navie vers la terre de<br> +France pour avoir ayde et refuge au noble royaume de France. Avant envoya<br> +ses messages au roy Loys et lui requist son ayde et secours et à sa<br> +personne et à l'églyse de Rome. Et le roy, qui tousjours fu ententif et<br> +dévost à saincte églyse deffendre, assembla tantost un concile d'évesques,<br> +d'archevesques, d'abbés et d'autres religieux. Là enchercha et enquist de<br> +la personne et de l'élection; car maintes fois avient que l'élection de<br> +l'églyse de Rome est moins ordonnéement faite qu'elle ne devroit, pour le<br> +tumulte et le triboul des Romains. Et lors le roy, par le conseil du<br> +concile, s'assenti à l'élection et promist à la maintenir et deffendre.<br> +<br> +Quant ce fu fait si envoya à luy ses messages à l'abbaye de Clugny et par<br> +eux luy offri soy, son royaume et son conseil. Et quant il sceut qu'il<br> +approchoit, si luy alla à l'encontre jusques à Saint-Julien-sur-Loire[601],<br> +avec luy, sa femme et ses enfans. Et quant il vint à luy, si luy alla au<br> +pié, son chef dénué[602] qui tant de fois avoit esté couronné et s'enclina<br> +aussi doulcement comme il eust fait au sépulcre Saint-Pierre duquel il<br> +estoit vicaire, et luy promist de rechief soy et son règne et son conseil,<br> +de bon cuer et de loyal.<br> +<br> + Note 601: <i>Saint-Julien.</i> Il falloit: <i>Saint-Benoît</i>, avec Suger.<br> + <br> + Note 602: <i>Denué.</i> Découvert.<br> +<br> +A l'exemple de luy vint aussi à l'encontre de luy jusques à Chartres le roy<br> +d'Angleterre. Lequel enclin à ses piés luy offrit aussi son service et son<br> +règne. Ainsi s'en alla jusques en Lorraine visitant l'églyse de France. Au<br> +Liège luy vint à l'encontre l'empereur Henry à grant tourbe d'archevesques,<br> +d'évesques, d'abbés et de barons d'Allemaigne, et descendi humblement<br> +devant la grant églyse et luy vint à l'encontre tout à pie parmy la saincte<br> +procession en guise de varlet. En l'une des mains tenoit une verge ainsi<br> +comme pour le deffendre, et en l'autre main tenoit le frain du blanc cheval<br> +sur quoy l'apostole séoit; et ainsi le mena et conduit comme son seigneur.<br> +Et puis qu'il fu descendu le porta en soustenant tant comme la procession<br> +dura, et pour ce manifesta aux privés et aux estranges la haultesse qui en<br> +luy estoit.<br> +<br> +Après ce, quant l'apostole eut confermée paix entre l'églyse de Rome et<br> +l'empire, si luy pleut à retourner en France et tenir court en l'églyse<br> +Saint-Denys, comme en sa propre fille, à la Pasque qui approchoit. Là fu<br> +receu à procession deux jours devant la cène et moult fist-on grant joye de<br> +sa venue. Léans célébra la sollennité de Pasques.<br> +<br> +Mais cy voulons-nous racompter coment et en quelle manière il vint à <br> +l'églyse. Entour luy estoient ceulx de sa privée mesnie, comme chambellans,<br> +clercs et chapellains qui l'eurent appareillé à la guise de Rome et luy<br> +avoient mis au chief sa mitre avironnée d'un cercle d'or, et l'avoient<br> +vestu d'un moult riche ornement. Et ainsi paré l'amenèrent sur un cheval<br> +couvert d'une couverture blanche et vindrent chevauchant deux à deux devant<br> +luy aussi comme à procession. Et les barons fievés de l'églyse et les<br> +chastellains le menoient et conduisoient à pié, comme noble sergent, parmy<br> +le frain, et les autres alloient à pié devant qui gettoient grans poignées<br> +d'argent et grant plenté de monnoye, pour la grant tourbe du peuple<br> +departir. Le chemin resplendissoit tout de parement et de draps de soye et<br> +de pailes qui estoient pourtendus aux lances et aux perches que on avoit<br> +fichées en terre: avec la chevalerie et le grant peuple qui là assembla y<br> +acouru la synagogue des Juifs de Paris; et apportèrent avec eux leurs<br> +rolles où les dix commandemens de la loy sont escris. Et quant il les vit,<br> +si dist de la pitié qu'il eut d'eux telles parolles: «Dieu tout puissant,<br> +oste de vos cuers par vous sa pitié la couverture qui goutte ne laisse<br> +véoir[603].» Ainsi s'en vint en l'églyse des corps sains qui resplendissoit<br> +toutes de couronnes d'or et d'autres riches paremens. Et lors en<br> +remembrance et en signifiance du vray aignel, célébra le sacrement du vray<br> +corps Nostre-Seigneur. Quant la messe et le service furent chantés, si<br> +allèrent mengier et furent les tables mises parmy le cloistre. Là furent<br> +servis de divers mez largement et moult honnorablement, pour l'onneur de<br> +luy et de la haulte feste. Trois jours après le jour de Pasques se départi<br> +de l'églyse, à grant grace et à grant promesses de son conseil et de son<br> +ayde. Ainsi s'en alla par Paris visitant les églyses de France et relevant<br> +sa disete et sa povreté de leur trésors et de leur richesses. Et quant il<br> +eut esté et visité là par terre tant comme il voulut, si luy pleut à <br> +demourer à Compiègne.<br> +<br> + Note 603: Voici un exemple de tolérance et de charité qui ne pourroit<br> + être aujourd'hui surpassé. «Ab ore ejus hanc misericordiæ et pietatis<br> + obtinet supplicationem: <i>auferat Deus omnipotens velamen à cordibus<br> + vestris!</i>»<br> +<br> +<br> +XXIII.<br> +<br> +ANNEE: 1131.<br> +<br> +<i>Coment Phelippe, l'ainsné fils le roy, fu mort à Paris par un pourcel. Et<br> +coment le roy fist coroner son autre fils Loys a Rains. Après, de la<br> +pesanteur le roy et de la fierté de son cuer. Après, coment il destruist le<br> +chastel de Saint-Briçon, pour la roberie du seigneur.</i><br> +<br> +<br> +En ce point avint une meschéance qui oncques n'avoit esté oïe au royaume de<br> +France. Phelippe l'ainsné fils du roy chevauchoit un jour en une rue dehors<br> +les murs de Paris avec sa compaingnie. Si luy vint à l'encontre un déable<br> +de porc, par quoy son cheval s'eschauffa par dure destinée; chéoir le fist<br> +sur une dure roche si que tout fu défoulé et acoré[604], du pié du cheval.<br> +Si fu trop grant douleur, car il estoit damoyseau de trop grant beaulté et<br> +entachié de toutes bonnes meurs, confort et espérance aux bons et crainte<br> +et paour aux mauvais. Pour ceste meschéance fu toute la cité et tous ceux<br> +qui là estoient ainsi comme mors et abattus.<br> +<br> + Note 604: <i>Acoré.</i> C'est-à -dire il eut le cÅ“ur brisé.<br> +<br> +A ce jour que ce avint avoit le roy son père semont ses osts pour ostoier.<br> +Tous crioient et urloient pour la douleur qu'il avoient du tendre damoysel;<br> +lors le prirent ceux qui près estoient, et estoit jà près que tout mort, et<br> +l'emportèrent en la plus prochaine maison d'illec; si morut ainsi comme à <br> +la mienuyt. Le deul et la douleur que le père et la mère et les barons<br> +menoient ne pourroit nul racompter né retraire. Porté fu en l'églyse<br> +Saint-Denys en la sépulture aux roys, à grant compaignie d'archevesques,<br> +d'évesques et de barons. Et fu enterré comme roy moult honnorablement en la<br> +sénestre partie de l'autel de la Trinité. Et son père qui trop estoit de<br> +grant sens et de grant confort, après le grant deul qu'il avoit eu, receupt<br> +le conseil et le confort de ses amis; après luy conseillèrent ses privés<br> +amys qu'il fist couronner et enoindre de saincte onction Loys son beau fils<br> +et le fist en son vivant compaignon de son règne, pour plus plaissier ses<br> +ennemis et abaissier les envieux et mesmement pour la foiblesse de son<br> +corps qui tant avoit esté péné et travaillié et débrisié pour les longues<br> +guerres, dont il estoit si malade devenu que ses privés amis estoient en<br> +grant doubte de le perdre soudainement. Au conseil de ses amis ouvra le<br> +roy, à Rains fist assembler ses barons; son fils Loys et sa femme la royne<br> +mena en ce général concile que pape Innocent y avoit fait assembler. Là <br> +fist son fils enoindre et couronner, et sembla bien à aucuns que son povoir<br> +et sa seigneurie en deust accroistre et multiplier, pour ce que il receut<br> +illec la bénédiction de tant d'archevesques et d'évesques que de France que<br> +d'Espaigne que de Lorraine que d'Angleterre.<br> +<br> +Après ce que le roy fu presque allégié du deul de son fils mort, pour la<br> +joye du vif, et il s'en fu revenu à Paris, le pape Innocent esleut à <br> +demourer en la cité d'Aucerre pour faire illec son estaige et sa demeure.<br> +Mais après ce eut occasion de retourner à Rome, pour le conduit l'empereur<br> +Lothaire qui luy avoit promis qu'il le conduiroit à Rome à force et qu'il<br> +déposeroit Pierre Léon.<br> +<br> +Et quant il furent là allés ensemble et il eut couronné l'empereur, si ne<br> +peut oncques avoir paix durant la vie dudit pape Léon pour le contredit de<br> +Romains. Mais quant il fu mort si revint saincte églyse en paix, après les<br> +grans adversités et les grans tribulacions qu'elle avoit si longuement<br> +souffert qui trop longuement l'avoient travailliée et dégastée. Et<br> +l'apostole qui longuement avoit esté travaillié, séist en son siège qu'il<br> +amenda moult et ennobli, par mérite d'office et par honnesteté de bonne<br> +vie.<br> +<br> +Jà estoit le roy Loys moult affoibly et débrisié pour la pesanteur et pour<br> +le fais de son corps, et pour les grans travaus qu'il avoit longuement<br> +souffers et pour les longues guerres qu'il avoit menées; et défailloit jà <br> +moult du corps et non mie de cuer. Car de si grant noblesse et de si grant<br> +cuer estoit en l'aage de soixante ans, que pour rien il ne souffrist chose<br> +qui luy tournast à déshonneur né au déshéritement de son règne. Et sé la<br> +grosseur et la pesanteur ne l'eust empeschié, assez plus légièrement eust<br> +surmonté ses ennemis. Et pour ce qu'il se sentoit agregié[605] se<br> +plaignoit-il souvent, et disoit telles parolles: «Las comme sommes de fèble<br> +nature et chétive qui oncques ne povons avoir nul scavoir et povoir<br> +ensemble. Sé je eusse sceu en ma jeunesse ce que je scay et peusse ores<br> +ainsi comme je povois lors, je conquisse grans terres et grans règnes[606]»<br> +<br> + Note 605: <i>Agrégié.</i> Appesanti.<br> + <br> + Note 606: On retrouve ici le proverbe: <i>Si jeunesse savoit et<br> + vieillesse pouvoit.</i> «Si enim juvenis scissem, aut modo senex<br> + possem.»<br> +<br> +En celle mesme foiblesse, où il gisoit presque du tout au lit, se<br> +maintenoit-il si fièrement et si vertueusement qu'il contrestoit au roy<br> +d'Angleterre et au conte Thibaut qui toute sa vie le guerroièrent, et à <br> +tous ses aultres ennemis: si que tous ceux qui le véoient et oyoient parler<br> +de ses merveilleux fais louoient sa grant valleur et sa grant noblesse de<br> +cuer et ploroient la foiblesse de son corps. En celle mesme angoisse et si<br> +blessié comme il estoit en la cuisse que à paine se povoit il porter, alla<br> +contre le conte Thibaut au chasteau de Bonneval[607], qu'il fist ardoir,<br> +fors que le cloistre aux moynes qu'il commanda à garder. Après il destruist<br> +aussi Chasteau-Renart[608] qui mouvoit aussi du conte Thibaut. Et ce<br> +fist-il faire par ses gens et par ses barons, car il n'y povoit estre<br> +présent pour sa maladie.<br> +<br> + Note 607: <i>Bonneval.</i> Aujourd'hui ville du diocèse de Chartres, à <br> + quatre lieues de Chateaudun.<br> + <br> + Note 608: <i>Chasteau-Renart</i>, dans le Gâtinois, à quatre lieues de<br> + Montargis.<br> +<br> +Après ce un peu de temps, mena-il le dernier ost qu'il put oncques mener à <br> +St-Briçon-sur-Loire[609]. Le chasteau ardit et destruist et prinst la tour<br> +et le seigneur pour sa roberie et pour ce qu'il brisoit les chemins et<br> +desroboit les marchéans. Si comme il fu retourné de cest ost, luy prist une<br> +maladie au neuf chasteau de Montrichier[610] et une menoison[611] forte<br> +dont il estoit coustumier. Et celluy qui trop estoit de hault conseil et de<br> +grant pourvéance commença à mettre conseil en soy-mesme pour son ame, car<br> +souvent estoit en oroison. Et une seule chose désiroit en son cuer,<br> +c'estoit qu'il péust estre apporté aux glorieux martirs Saint-Denys et ses<br> +compaignons, ses maistres et ses seigneurs; car son intencion estoit qu'il<br> +se desmist en leur présence de la couronne et du règne et des royaulx<br> +garnemens, et prist l'abit Saint-Benoist et devinst moyne de léans. Si<br> +peuvent regarder ceulx qui seullent blasmer la povreté de religion[612]<br> +coment les archevesques et les évesques s'en fuient à la deffence et à la<br> +seurté de religion qui meine et conduit ceulx qui tenir la veullent à la<br> +vie perdurable[613].<br> +<br> + Note 609: <i>Saint-Briçon</i> ou <i>Saint-Brisson</i>, village du Gâtinois, à <br> + une lieue de Gyen.<br> + <br> + Note 610: <i>Montrichier.</i> Montrichard; ou peut-être <i>Trechier</i>,<br> + village du Vendomois. Suger l'appelle <i>Monstrecherius</i>.<br> + <br> + Note 611: <i>Menoison.</i> Dyssenterie, diarrhée.<br> + <br> + Note 612: <i>Religion.</i> Etat monastique.<br> + <br> + Note 613 La phrase de Suger n'est pas rendue: «Videant qui monasticæ<br> + paupertati derogant, quomodò non solum archiepiscopi, sed et ipsi<br> + reges, transitoriæ vitam æternam præferentes, ad singularem monastici<br> + ordinis tutelam securissimè confugiunt.»<br> +<br> +<br> +XXIV.<br> +<br> +ANNEE: 1137.<br> +<br> +<i>De la confession le roy et coment il s'appareilla à son trespassement. Et<br> +puis après, parle de ses lez. Et coment il se maintint vertueusement en sa<br> +glorieuse confession, au recevoir son Sauveur.</i><br> +<br> +<br> +En ceste manière estoit le roy troublé de jour en jour, et buvoit tant de<br> +manières de beuverages et de poudres par les phisiciens et par les mires<br> +que trop le travailloient si que c'estoit merveille comme il le povoit<br> +souffrir. Car néis les sains et les vertueux ne l'eussent peu endurer. Et<br> +entre ces angoisses et ces destresses estoit-il moult doulx et amiable à <br> +tous par sa débonnaire nature, comme celuy qui à tous faisoit beau samblant<br> +et les recevoit tout aussi comme s'il ne sentist nul mal.<br> +<br> +Et quant il se senti si attaint et si affoibly de celle maladie, si eut<br> +desdaing de mourir vilement et soudainement ainsi comme mains hommes font.<br> +Si assembla les religieux hommes de son royaulme, archevesques, évesques,<br> +abbés et mains aultres prélas de saincte églyse et leur requist à estre<br> +confés pour la révérence de la divinité et pour l'amour aux sains angles,<br> +tout en appert, mise arrière toute honte et toute vergoigne. Et se voulut<br> +garnir du corps et du précieux sang Jhésucrist. Et si comme il se hastoient<br> +de ce faire, le roy se leva soudainement et s'appareilla et vesti, et yssi<br> +de la chambre où il gisoit, dont il se merveillèrent tous. Et vint moult<br> +doulcement contre le précieux corps Jhésucrist, voyans tous clercs et lays,<br> +et se desvesti du règne en confessant et en régéhyssant que mauvaisement<br> +l'avoit gouverné. Et après revesti son fils Loys de l'annel, et luy<br> +commanda illec et le conjura, sur sa foy et sur son serment, qu'il gardast<br> +et deffendist de son povoir toute sa vie saincte églyse et luy gardast sa <br> +roicture, et deffendist les povres gens et les orphelins et gardast à <br> +chacun son droit. Et qu'il ne prist nul homme en sa court s'il ne<br> +forfaisoit illec présentement[614].<br> +<br> + Note 614: «Neminem in curiâ suâ capere, si non præsentialiter ibidem<br> + delinquat.»<br> +<br> +Après départi tout son trésor aux églyses et aux povres gens, et toute sa<br> +vaissellemente d'or et d'argent et toutes ses coutes pointes et son riche<br> +atour de ses garde-robes et tout son meuble et quanqu'il avoit, pour<br> +l'amour de Dieu; né oncques rien n'y laissa, né ses riches manteaux né ses<br> +riches garnemens jusques à la chemise, qu'il ne départist. En ses lais<br> +qu'il faisoit ainsi, n'oublia pas ses seigneurs les martirs glorieux et ses<br> +compaignons; mais leur donna sa riche chappelle, c'est assavoir son<br> +précieux texte d'or et de pierres précieuses[615], un encensier d'or de<br> +quarante onces, et les chandelliers de fin or, du poids de cent et soixante<br> +onces, et une précieuse jacinte qui avoit esté à son ayolle la royne de<br> +Roussie qu'il bailla de sa propre main à l'abbé Sugier qui là estoit<br> +présent et luy commanda qu'elle fust mise et assise en la précieuse<br> +couronne des saintes espines. Ces choses envoya à l'églyse par celluy<br> +Sugier qui son clerc estoit et l'avoit nourri; et promist qu'il iroit là au<br> +plus tost qu'il pourrait.<br> +<br> + Note 615: «Textum preciosissimum auro et gemmis.» J'ai déjà dit que<br> + le mot <i>texte</i> s'appliquoit à tous les livres saints recouverts de<br> + lames d'ivoire ou de métal.<br> +<br> +Et quant il se fu ainsi déchargié de tout quanqu'il avoit au monde, comme<br> +celluy qui de la grace de Dieu estoit enluminé, si s'agenouilla<br> +très-dévotement devant son Sauveur que celluy qui présentement avoit la<br> +messe chantée lui avoit apporté à procession. Et quant il se fu agenouillé,<br> +si commença à dire parolle de vray confession comme vray crestien de cuer<br> +et de corps, et dit telles parolles non mie comme lay mais comme tres<br> +saige devin[616] en regehissant sa créance.<br> +<br> + Note 616: «Non tanqam illitteratus, sed tanquam litteratissimus<br> + theologus erumpit » (Suger.)--<i>Regehissant</i>, confessant.<br> +<br> +«Je pécheur Loys, regehis de vray cuer et croy en Dieu le Père, le Fis et<br> +le Saint Esperit, en trois personnes un seul Dieu, et Nostre-Seigneur<br> +Jhésucrist croy fils de Dieu le père, égal en toutes choses à luy, qui pour<br> +le salut des ames descendi du ciel, par l'ordonnement de Dieu le père et<br> +s'enombra au sacré ventre de la vierge Marie, où il prist vraye chair et<br> +vraye forme d'homme, et qui en celle chair mesme mourut selon l'umanité, en<br> +la sainte vraye croix, pour les hommes délivrer de la mort d'enfer, qui fu<br> +au sépulcre mis dont il ressuscita au tiers jour; et monta ès cieulx où il<br> +siet à la dextre de Dieu le père et qui vendra au grant jugement, au<br> +dernier jour du siècle, jugier les mors et les vifs: yceste précieuse<br> +hostie du vray corps de Dieu croy-je estre ycetui précieux corps qu'il<br> +prist au ventre de la vierge Marie, et qu'il donna à ses disciples en la<br> +cène, pour quoi il fissent une mesme chose en luy, et qu'il vesquissent en<br> +luy. Et croy icelui vin ce mesme sang glorieux qui de son costé decourut en<br> +la vraye croix sans nul doubte, et le confesse de cuer et de bouche: et par<br> +ce hault viaticque croy-je que mon ame sera garnie et deffendue, quant elle<br> +sera issue de mon corps, de la puissance des deables.»<br> +<br> +<br> +XXV.<br> +<br> +ANNEE: 1137.<br> +<br> +<i>Coment il s'en vint à quelque paine à Saint-Denys pour graces rendre aux<br> +martirs. Et puis, coment il envoia son fils Loys en Aquitaine pour espouser<br> +la fille le duc qui mort estoit, et pour la terre saisir. Et puis parle de<br> +son glorieux trespassement et de sa sépulture.</i><br> +<br> +<br> +Après ce qu'il eut ainsi dictée la confession devant tous qui moult se<br> +merveilloient de sa repentance, et il eut receu son Sauveur, si s'en<br> +retourna en la chambre où il gisoit et fu ainsi comme s'il retournast à <br> +garison; et se coucha sur une coute de lin et eut mis jus tout boban et<br> +tout orgueil séculier. Et quant il apperceut que l'abbé Sugier, (qui<br> +tousjours avoit esté son nourry), pleuroit de si grant si petit et si<br> +humble[617], se tourna devers luy, et luy dist: «Beau chier amy, ne plourés<br> +mie pour moy; mais faites feste de ce que la miséricorde Nostre-Seigneur<br> +m'a donné povoir, si comme vous povez véoir, de me appareiller contre sa<br> +venue.» Après ce allégea un petit et puis s'en vint si comme il put à <br> +Meleun; moult eut grans tourbes de gens après luy qui le suivoient et qui<br> +contre luy venoient des villes, des chasteaux et des charrues, qui<br> +courroient à luy emmy les champs et plouroient tendrement pour l'amour<br> +qu'il avoient à luy et pour la paix que il leur avoit tousjours gardée et<br> +tenue; et s'en vint à Saint-Denys pour visiter les glorieux martyrs à grant<br> +dévocion. Là fu receu du couvent et presque de tous ceulx de la terre qui<br> +là s'estoient assemblés contre sa venue; moult débonnairement le receurent<br> +tous, comme le débonnaire deffendeur de l'églyse et du royaume: devant les<br> +corps saints descendit dévotement et leur rendi graces et mercy, en<br> +plourant, des biens et des honneurs et des victoires qu'il avoit tousjours<br> +eues, et leur prioit que désoresmais il eussent le royaume en leur<br> +pourvéance. Et si comme il fu départi de l'églyse et il fu venu à <br> +Bethisy[618], si vindrent à luy les messagiers au duc Guillaume<br> +d'Acquitaine, qui luy noncièrent que le duc estoit mort en pellerinage en<br> +la voye de saint Jacques, et avant qu'il se mist au chemin il avoit<br> +laissiée sa terre à une sienne fille à marier qui avoit nom Alienor. Lors<br> +se conseilla à ses princes et receut la terre et la fille et la promist à <br> +donner à Loys son fils. Dont commença à faire appareil et à envoyer là , et<br> +fist semondre jusques à cinq cens chevaliers et plus, tous les meilleurs<br> +de son royaume et fist d'eulx seigneur et connestable le noble conte<br> +Thibaut, et son cousin le vaillant conte Raoul de Vermendois et l'abbé<br> +Sugier de Saint-Denis ettous ceulx de son conseil où il se fioit le plus.<br> +Et les baisa tous et son fils Loys; et luy dist au départir telles<br> +parolles: «Beau très-chier fils, la dextre de Dieu, par qui les roys<br> +règnent, vous ait en sa sainte garde! car sé je vous perdoye et ceux qui<br> +avec vous sont par aucune meschéance, je ne priseroie rien né moy né chose<br> +qui soit au royaulme.» Grant plenté de ses trésors luy fist livrer<br> +entrevoyes, affin qu'il n'eussent raison de rien tollir né de rappiner aux<br> +bonnes gens et qu'il ne fist de ses amis ses ennemis. Tout ce luy commanda<br> +à faire et que la chevalerie qu'il luy avoit baillée vesquit du sien toute<br> +la voye. Atant se misrent au chemin et passèrent parmy Limosin; et quant il<br> +furent ès marches de Bourdeaux, si tendirent leurs pavillons devant la<br> +cité, si que le fleuve de Gironde estoit entre eulx deux, et furent illec<br> +tant qu'il passèrent à nefs jusques à la cité. Là attendirent jusques au<br> +dimenche que les barons de Gascongne et de Poictou furent assemblés.<br> +<br> + Note 617: «Cumque eum de tanto tantillum, et de tam alto tam humilem,<br> + humano more, me deflere conspiceretur....»<br> + <br> + Note 618: <i>Bethisy</i>, en Picardie, à deux lieues du Crépy. On<br> + reconnoît encore les restes de l'ancien château.<br> + <br> +Quant il furent venus, le jeune Loys espousa la demoiselle Alienor en leur<br> +présence et la fist couronner de la couronne du royaulme de France; après<br> +s'en retournèrent par la terre de Saintes en destruisant leur ennemis et<br> +ceux qu'il trouvèrent; ainsi vindrent jusques à Poitiers à la joye de tous<br> +ceux de la terre. Grant chaleur faisoit en ce temps, pour quoy il furent<br> +plus retardés de venir.<br> +<br> +Le roy Loys, qui à Paris estoit, commença moult à empirier et du tout à <br> +deffaillir de sa maladie qui le rassailli pour la grant chaleur qu'il<br> +faisoit, né oncques pour la maladie ne fu moins pourveu de soy. Car tantost<br> +comme il se sentit ainsi agrégié, il manda Estienne, l'évesque de Paris, et<br> +Gildon, l'abbé de Saint-Victor, à qui il se confessoit plus privéement et<br> +le plus souvent pour ce qu'il avoit l'abbaye fondée et faicte dès les<br> +fondemens. Adont se confessa de rechief et regarni l'issue de sa vie pour<br> +recevoir le vray corps Jhésucrist. Après commanda que il fust porté à <br> +l'églyse des martirs, pour rendre son veu qu'il avoit voué et de cuer et de<br> +bouche; mais pour ce que sa maladie luy agrégea si durement, il accomplit<br> +son veu de cuer et de volenté. Lors commanda à estendre un tapis par terre<br> +et espandre par-dessus cendre en croix, et puis fu couché dessus par les<br> +mains de ses gens qui se occioient de deul. Après seigna et garny son front<br> +et son pis du signe de la saincte croix; et ainsi rendi l'ame à son<br> +Créateur dignement et sainctement, après qu'il eut régné trente ans et de<br> +son aage entour soixante ans; le premier jour d'aoust trespassa en l'an de<br> +l'Incarnacion mil cent trente-sept.<br> +<br> +Quant le corps de luy fu lavé et ensevely honnestement, si comme il<br> +appartenoit à tel prince, si le misrent en riches dras de soye et<br> +l'emportèrent en l'églyse Saint-Denys pour l'enterrer. Si y avoit jà devant<br> +esleu sa sépulture. Si avint une chose qui pas ne fait à oublier: car<br> +celluy noble roy dont nous parlons avoit maintes fois tenu parolles de la<br> +sépulture aux roys, quant il parloit privéement à ses gens et souloit dire<br> +entre ses autres parolles que celluy seroit beneuré qui pourroit avoir<br> +sépulture entre l'autel de la Trinité et l'autel des Martirs et des autres<br> +corps sains qui léans sont; car par la prière aux pelerins et aux passans<br> +auroit de léger pardon de ses péchés; et pour ces parolles leur<br> +monstroit-il la volenté de son cuer et désiroit à estre illec enterré. Et<br> +avant que l'abbé Sugier allast avec son fils Loys en Acquitaine, avoit-il<br> +jà pourveu où il gerroit, entre luy et le prieur Hervy de celle églyse, et<br> +c'estoit devant l'autel de la Trinité contre la sépulture<br> +Charles-le-Chauve, l'autel entre deux. Mais celluy lieu fu si estroit et fu<br> +trouvé si encombré de la sépulture du roy Charles, que ce ne put estre fait<br> +qu'il avoit proposé à faire, car il n'est né droit né coustume de remuer né<br> +desherbergier les roys né les empereurs de là où il ont esleues leur<br> +sépultures.<br> +<br> +Après ce firent essaier, oultre la cuidance de tous, où il avoit convoitié<br> +à estre mis, si comme il avoient plusieurs fois entendu à ses parolles: et<br> +cuidoient bien que celluy lieu fust empeschié d'aucun roy ou d'aucun hault<br> +prince. Mais ceulx qui cerchèrent trouvèrent autant de lieu vuyde, né plus<br> +né moins comme il convenoit, aussi comme sé l'en l'eust proprement fait<br> +pour luy. Là fu mis et enterré dévotement à grans oroisons et à grans<br> +obsèques, où il attend la compagnie de la commune résurrection des sains.<br> +Et de tant est-il plus prochain en esperit en la compaignie des sains,<br> +comme il est plus près en terre de corps des martirs, en attente d'avoir<br> +leur ayde; duquel l'ame dévote par les mérites aux sains peut estre mise en<br> +la joye de paradis, pour le mérite de la passion Jhésucrist qui mist son<br> +ame et son corps en la croix pour le salut du siècle, et qui vit et règne<br> +sans fin par tous les siècles des siècles. Amen.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<i>Ci fenist la via et les fais du gros roy Loys.</i><br> +<br> +<br> +<br> +<br> +CI COMENCENT LES FAIS LE<br> +ROY LOYS, PÈRE AU<br> +ROY PHELIPPE.<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +<br> +I.<br> +<br> +ANNEE: 1137.<br> +<br> +<i>Coment le jeune roy Loys vint d'Aquitaine à Paris pour ordener le royaume<br> +et sainte églyse, après le décès de son père. Et coment tout le royaume se<br> +tint bien apayé de luy.</i><br> +<br> +<br> +[619]Dès ores mais, puis que nous nous sommes acquittés de retraire en<br> +françois la vie et les fais du bon roy Loys-le-Gros, qui tante paine<br> +souffri en son temps et tantes batailles fourni contre ses ennemis, et tant<br> +de durs assaux souffri pour son règne deffendre, si nous convient entendre<br> +à poursuivre les fais de son bon fils le roy Loys, celuy qui, par la divine<br> +inspiration, fonda l'abbaye de Saint-Port, qui ores est appellée<br> +Barbéel[620], où il repose corporellement.<br> +<br> + Note 619: Les <i>Chroniques de Saint-Denis</i> présentent, pour la vie de<br> + Louis-le-Jeune, le texte traduit du latin des <i>Gesta Ludovici regis,<br> + filii Ludovici Grossi</i>, que je crois pouvoir attribuer à Suger,<br> + contre l'opinion de dom Brial, des auteurs de l'histoire littéraire<br> + et de M. Guizot. Les passages évidemment écrits après la mort de<br> + Suger peuvent être considérés comme autant d'interpolations.<br> + <br> + Note 620: L'abbaye de <i>Barbeaux</i> fut construite en 1164, non pas sur<br> + l'emplacement de <i>Saint-Port</i>, mais à trois lieues au-dessus.<br> + Louis VII, qui d'abord avoit choisi <i>Saint-Port</i>, en 1147, consentit<br> + ensuite à la translation de l'abbaye bénédictine à Barbelle ou<br> + Barbeaux. L'auteur de ses <i>Gestes</i> dit que le mausolée de Louis VII<br> + étoit <i>mirifici operis</i>; il fut brisé dans le temps des guerres de<br> + religion. Le cardinal de Furstemberg l'avoit fait rétablir dans le<br> + XVIIème siècle; mais sans doute il fut de nouveau brisé en 1792.<br> +<br> +Atant commencerons l'istoire qui dit ainsi, que le jeune roy Loys, qui au<br> +temps son père eut esté couronné, si comme l'istoire a ci-dessus compté,<br> +sceust assez tost par plusieurs messagiers le trespassement de son père;<br> +après que il eut oï ces nouvelles et il eut garnie la duché d'Acquitaine<br> +par le conseil de ses barons, si se hasta de revenir vers son royaume pour<br> +désavancier les roberies et les guerres qui légièrement soulent sourdre ès<br> +deviemens des roys; et s'en vint hastivement jusques à Orléans. Là appaisa<br> +l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musars de la cité qui pour la raison<br> +de la commune faisoient semblant de soy reveler et descier contre la<br> +couronne. Mais moult en y eut de ceux qui chier le comparèrent. D'Orléans<br> +s'en vint à Paris, qui est siège royal; car là souloient les anciens faire<br> +leur assemblées et leur parlemens, pour traicter de l'ordonnance du royaume<br> +et de l'églyse, si comme l'en trouve ès anciennes histoires. Et ce nouveau<br> +roy le fist ainsi, selon ce que le temps et son nouvel aage le<br> +requerroient. Tout le royaume se tenoit à bien payé de ce qu'il avoient tel<br> +remanant de son bon seigneur le bon roy Loys-le-Gros, et tel qui les<br> +preudhommes soustendroit et norriroit, et les mauvais felons abattroit et<br> +destruiroit; et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant délit de<br> +ce qu'il avoient droit hoir, pour le royaume gouverner de quoy paix et<br> +honneur leur venoit, quant il regardoient l'empire de Rome et le royaume<br> +des Anglois qui pour deffaut de droit hoir avoient receu moult grant<br> +dommaige et maint grant destourbier et qui estoient ainsi comme decheus de<br> +leur noble estat, au temps de lors. Car vérité fu que après la mort<br> +l'empereur Henry qui morut sans hoir, vint un grant contens en la grant<br> +court qui fut tenue à Mayence, où il eut, si comme l'en tesmoigne, près de<br> +soixante mille hommes que chevaliers que autres[621]. Par ce que Ferry le<br> +duc d'Allemaigne qui nepveu estoit à l'empereur Henry voulut avoir le règne<br> +et l'empire après son oncle. Mais l'archevesque de Mayence et celluy de<br> +Coulongne et la plus grant partie des princes du royaume le refusèrent du<br> +tout, et se tournèrent à Lohier le duc de Saissongne et le couronnèrent à <br> +Ays-la-Chappelle par l'accord du clergié et du peuple. Mais ce ne fu pas<br> +sans grant dommaige et sans grans maulx qui après en avindrent. Car celluy<br> +Ferry et un sien frère qui Conras avoit nom, qui après Lohier fu depuis<br> +saisi du règne par l'ayde de leurs parens, maintes roueries et maintes<br> +batailles firent en la terre d'icelluy Lohier, pour l'envie de ce que il<br> +avoit esté esleu. Si fu atourné à celluy Lohier à grant los et grant<br> +honneur de ce qu'il fu esleu au royaume d'Allemaigne gouverner, combien<br> +qu'il n'y eust nul droit par raison de héritaige; si le tint-il et deffendi<br> +noblement, et non mie celluy tant seullement, mais le royaume de Lombardie<br> +et la couronne de l'empire qu'il receupt à Rome par la main du pape<br> +Innocent; jà soit ce que les Romains en allassent à l'encontre de tout leur<br> +povoir. Après passa par force par la province de Cappes[622] et de Bonivent<br> +jusques en Puille qu'il conquist par force d'armes, et chassa Siculle[623]<br> +le roy de la terre, et se saisit de la cité de Bar et de toute la terre<br> +d'environ. Depuis avint, si comme il s'en retournoit de celle guerre à <br> +grant victoire, qu'il morut de la mort commune qui nulluy n'espargne. Si fu<br> +son cors porté en Sassoingne son pays dont il estoit sire et duc; et par<br> +ces travaux qu'il souffrit pour honneur conquerre mist-il si noble fin en<br> +sa vie[624]. Né moins maleureusement n'avint-il pas au royaume<br> +d'Angleterre. Car après le décès du roy Henry qui fu si fier homme et de<br> +grant renommée qui trespassa sans hoir masle, le conte Estienne de<br> +Bouloigne son nepveu et frère au conte Thibault entra soudainement au<br> +royaume d'Angleterre né oncques ne se prist garde à ce que le conte<br> +d'Angiers avoit eu à femme la fille celluy Henry son oncle et enfans en<br> +avoit eus et avoit esté emperière; ains parmi tout ce se fist couronner à <br> +roy d'Angleterre. Ceste manière de discort qui sourdit en la terre pour<br> +l'envie et par l'aatine[625] des princes et des barons du règne et pour la<br> +malice des habitans du pays empira si durement celle terre qui tant avoit<br> +esté riche et habondant, par roberies et par occisions, que plus du tiers<br> +du royaume fu gasté et destruit. Icelle manière de péril et de meschéance<br> +estoit grant soulas aux François, quant il véoient que les gens de ces deux<br> +royaumes souffroient ces maulx et ces angoisses par deffault de droit hoir,<br> +et il estoient en paix et en joye pour ce que Dieu leur avoit donné lignée<br> +et tel remanant de leur bon seigneur.<br> +<br> + Note 621: <i>Que chevaliers que autres gens.</i> J'ai suivi la leçon du<br> + manuscrit de Philippe-le-Bel, n° 8396. Les leçons postérieures<br> + rendent exactement le texte latin, dont le sens est ridicule:<br> + <i>Feruntur fuisse sexaginta millia militum, exceptis personis aliis et<br> + multitudine populari.</i><br> + <br> + Note 622: <i>Cappes.</i> Capoue.<br> + <br> + Note 623: Le latin dit: Le roi Sicilien: <i>Siculoque fugato rege.</i><br> + C'étoit Roger.<br> + <br> + Note 624: Cette incidence sur Lothaire est déjà racontée de même par<br> + Suger dans la vie de Louis-le-Gros. (Voyez-en la traduction, vie de<br> + Philippe I, ch. XIII.)<br> + <br> + Note 625: <i>L'aatine</i>, l'ambition.<br> +<br> +[626]Atant repairerons à dire ce que nous avons proposé à dire des fais<br> +cestuy Loys selon l'ystoire, qui dit ainsi qu'il estoit de l'aage entour<br> +quatorze ans ou de quinze et croissoit chascun jour en sens et en proesce<br> +par la grace Nostre-Seigneur.<br> +<br> + Note 626: <i>Gesta Ludovici junioris.</i> § 11. Ces gestes reviennent,<br> + comme on le voit, au temps de la vie de Louis-le-Gros. Suger en avoit<br> + agi de même en commençant l'histoire du père.<br> +<br> +<br> +II.<br> +<br> +ANNEES: 1137/1145.<br> +<br> +<i>Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la croiserie<br> +de la sainte terre. Et coment il prist la croix et à l'exemple de luy la<br> +prisrent plusieurs barons et prélas, et mains autres.</i><br> +<br> +<br> +En ce termine avint que le duc Guillaume d'Aquitaine alla en voyage à <br> +monseigneur Saint-Jacques, et si comme Dieu voult mourut au chemin. Icelluy<br> +Guillaume duc d'Aquitaine n'avoit de tous hoirs que deux filles dont l'une<br> +avoit nom Aliénor et la mainsnée Aalis. Et pour ce que la duchié estoit<br> +demourée sans hoir masle, la tint le roy en sa main; et l'ainsnée des<br> +filles qui avoit nom Aliénor espousa par mariage, si comme l'ystoire a<br> +dessus dit. Et l'autre mainsnée qui Aalis avoit nom donna par mariage au<br> +conte Raoul de Vermendois. De celle Aliénor eut le roy une fille qui Marie<br> +eut nom et depuis fu contesse de Champaigne. Et ne demoura pas longuement<br> +après que Gauchier, le sire de Monjai, se prist à reveler contre le roy par<br> +son orgueil et commença à travaillier et à assaillir les gens de sa terre.<br> +Mais ce fu par sa meschéance; car le roy assembla son ost et assiégea<br> +Monjai et le prist en peu de temps et abatti tout, et destruit jusques en<br> +terre la forteresse qu'il trouva[627].<br> +<br> + Note 627: Le latin des <i>Gesta</i> ajoute: <i>Excepta magna turri</i>. Ce<br> + village se nomme aujourd'hui <i>Montjai-la-Tour</i>.<br> +<br> +En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la<br> +terre d'oultre-mer[628], au royaume de Jhérusalem; car les Turs s'esmeurent<br> +à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom Roches[629] qui<br> +estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fu pas sans grant perte et sans<br> +grant dommaige et occision de leur gens. Et pour la prise de celle cité<br> +s'enorgueillirent à merveilles et menacièrent à occire tous les crestiens<br> +de celle contrée. La nouvelle de celle douleur vint en France jusques au<br> +roy Loys. Et pour l'amour du saint Esperit dont il estoit inspiré eut moult<br> +grant douleur de ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour<br> +ceste besongne assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de<br> +Vezelay. Là fist venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant<br> +partie des barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et<br> +prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la saincte terre de<br> +promission où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il fu en ce<br> +monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la rédemption de son<br> +peuple.<br> +<br> + Note 628: <i>Gesta Lud. jun.,</i> § 3.<br> + <br> + Note 629: <i>Roches.</i> Latinè: <i>Rohes</i>. C'est <i>Edesse</i>.<br> +<br> +Lors se croisa le roy tout le premier et après luy la royne Aliénor sa<br> +femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si se<br> +croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de Saint-Gille,<br> +Thierry le conte de Flandres, Henry fils le conte Thibault de Blois qui<br> +lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault son frère, le conte de<br> +Tonnoire, le conte Robert frère du roy, Yves le conte de Soissons,<br> +Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente[630];<br> +Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy de Rencon, Hue de<br> +Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault de Montargis, Ytier de Toucy,<br> +Ganchier de Monjay, Erard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers de<br> +Buglies[631], Anseau du Tresnel, Garin son frère, Guillaume le Bouteiller,<br> +Guillaume Agillons de Trie, et pluseurs autres chevaliers et merveilles de<br> +menues gens. Des prélas se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy<br> +évesque de Lengres, Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de<br> +Saint-Père-le-Vif-de-Sens, Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe et maintes<br> +autres personnes de saincte églyse.<br> +<br> + Note 630: <i>Garente.</i> L'Historia qloriosa regin Ludovici VII dit<br> + <i>Garennæ</i>, au lieu du <i>Guarentiæ</i> des <i>Gesta</i>. C'est <i>Varennes</i>.<br> + <br> + Note 631: <i>De Buglies.</i> Sans doute <i>De Bueil</i>.<br> +<br> +En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son nepveu<br> +Ferry duc de Saissongne qui depuis fu empereur, quant il oïrent la<br> +mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa le conte de<br> +Morienne, oncle du roy Loys, et pluseurs autres nobles barons de grant<br> +renommée.<br> +<br> +Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honnorable abbé de Vezelay fonda une<br> +églyse en l'onneur de saincte croix au lieu de celle saincte prédicacion,<br> +pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le roy et les barons<br> +avoient illec prise, tout droit au pendant du tertre, entre Ecuen et<br> +Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis monstré mains appers<br> +miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques<br> +à l'autre et oultre jusques à la Penthecouste, ains qu'il meust<br> +oultre-mer[632].<br> +<br> + Note 632: Une chose que l'on n'a pas encore remarquée et qui pourtant<br> + méritoit de l'être, c'est qu'à compter du chapitre suivant jusqu'au<br> + retour de Louis VII en France, <i>les Chroniques de St-Denis</i> copient<br> + littéralement l'ancien texte françois des <i>Histoires d'outre mer</i> par<br> + Guillaume de Tyr. Celles-ci avoient été répandues en France, à peu<br> + près dans le même temps, c'est-à -dire vers 1200, en latin et en<br> + françois. Quant au compilateur des <i>Gesta Lud. jun.</i>, il n'a pas<br> + transcrit le texte latin assez correct de Guillaume de Tyr, mais il a<br> + calqué sur le texte françois une traduction latine remplie de<br> + gallicismes et d'incorrections grammaticales.<br> +<br> +Tandis, avint que les bourgois de Sens se courroucièrent à Hébert, abbé de<br> +Saint-Pierre-le-Vif, pour ce qu'il avoit fait despecier leur commune, et<br> +pour ce fait le firent mourir de cruelle mort. En vengence de ce fait fist<br> +le roy tresbuchier de la tour une partie des homicides et l'autre partie<br> +descoller à Paris.<br> +<br> +<br> +III.<br> +<br> +ANNEE: 1146.<br> +<br> +<i>De la muete qui fu faite outre mer sur les mescréans, dont il firent moult<br> +petit.</i><br> +<br> +<br> +[633]En l'an de l'Incarnacion mil cent quarante-six, la sepmaine après la<br> +Penthecouste, meut le roy et se mist au chemin à grant compaignie de prélas<br> +et de barons[634]. En ce point mesme meut l'empereur Conrat de sa terre à <br> +grant chevalerie, si comme il avoient accordé ensemble[635]. Mais<br> +Nostre-Seigneur qui bien voit cler en toutes besoignes, ne voult pas<br> +prendre en gré leur pellerinage, si comme il apparut à la veue du siècle.<br> +Et, non pour ce, tous ceulx qui bonne entencion avoient en cest affaire ne<br> +perdirent oncques rien de leur service quant aux ames; mais l'estat de la<br> +terre d'oultre-mer pour quoy il se murent n'amenda oncques guères pour leur<br> +muete, si comme vous orrez cy après.<br> +<br> + Note 633: <i>Gesta Lud. jun.,</i> § 4.<br> + <br> + Note 634: Notre traducteur n'ajoute pas ici, comme les <i>Gesta</i>, une<br> + phrase relative à l'oriflamme: «Venit rex, ut moris est, ad ecclesiam<br> + B. Dyonisii, à martyribus licentiam accepturus: et ibi post<br> + celebrationem missarum, baculum peregrinationis et vexillum<br> + B. Dyonisii, quod <i>Oriflambe</i> gallicè dicitur, valdè reverenter<br> + accepit, sicut moris est antiquorum regum, quando debent ad bella<br> + procedere, vel votum peregrinationis adimplere.»<br> + <br> + Ce passage peut encore appuyer l'antiquité de l'oriflamme; et notre<br> + traducteur l'a omis sans doute pour ne pas rappeler que l'oriflamme<br> + avoit pu conduire les François dans une guerre désastreuse.<br> + <br> + Note 635: <i>Guillaume de Tyr</i>, <i>liv.</i> XVI, § 19.<br> +<br> +[636]Ces deux grans seigneurs devisèrent qu'il n'iroient mie ensemble pour<br> +ce qu'il avoient trop grant plenté de gens, car grant contens pourroit<br> +sourdre en leur osts et ne pourroient mie assés trouver viandes aux hommes<br> +et aux chevaulx. Pour ce voulurent que les uns allassent devant les autres.<br> +Tous s'adressèrent vers une terre qui a nom Bavière et passèrent la<br> +Dinoe[637] qui est moult grant eaue et courant, à senestre la laissèrent et<br> +puis descendirent en Ostriche; d'illec entrèrent en Hongrie. Le roy de la<br> +terre les receut moult honnestement, grant honneur leur fist et maint bel<br> +présent leur envoya. Après s'en allèrent oultre et passèrent parmy<br> +Pannonnie où monseigneur saint Martin fu né. Si entrèrent en Bulgrie, Rippe<br> +laissèrent à senestre. Tant allèrent qu'il allèrent par deux terres de quoy<br> +chascune a nom Trace. Deux cités moult renommées passèrent; l'une si à nom<br> +Finepople et l'autre Andrenoble[638].<br> +<br> + Note 636: Tout ce qui suit, jusqu'à la fin du XXIème chapitre, n'a<br> + été publié ni en latin ni en françois, dans les <i>Historiens de<br> + France</i>. Dont Brial a remis le soin de combler cette lacune aux<br> + éditeurs des <i>Historiens des Croisades</i>, dont le premier volume,<br> + confié par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à la<br> + judicieuse érudition de M. le comte Arthur Beugnot, est en ce moment<br> + sous presse. Pour la comparaison du texte latin avec notre<br> + traduction, nous allons donc suivre maintenant l'édition que Duchesne<br> + a donnée des <i>Gesta Ludovici junioris</i>, t. 4, p. 390 et suiv.<br> + <br> + Note 637: <i>La Dinoe.</i> Le Danube.<br> + <br> + Note 638: Philippopolis et Andrinople.<br> +<br> +Après mains travaux et maintes journées qu'il eurent faictes par estranges<br> +terres, vindrent à la riche cité de Constantinoble. Là séjournèrent ne scay<br> +quans jours, pour ce qu'il estoient las et se garnirent des choses qui leur<br> +failloient, à l'empereur Manuel parlèrent de maintes choses assez<br> +privéement. Après ce jour passèrent le bras Saint-George qui divise les<br> +deux parties du monde Europe et Aise. Lors entrèrent en Bithinie qui est la<br> +première partie d'Aise, toutes les compagnies ensemble se logièrent devant<br> +la cité de Calcidoine. C'est une moult ancienne cité où jadis fu l'un des<br> +quatre grans conciles; là furent assemblés six cens trente-cinq prélas, au<br> +temps de Marcien empereur et de Léon pape de Rome. En ce concile fu dampnée<br> +l'érésie d'un abbé qui avoit nom Eutices, car il disoit que Jésucrist<br> +n'avoit que une seule nature; mais la foy crestienne est telle qu'il fu<br> +vrayement Dieu et homme.<br> +<br> +[639]Le soudant du Coine[640] qui moult estoit puissant en Turquie avoit<br> +assez oï parler avant de ces haulx princes et moult en fu en grant esmay.<br> +Bien savoit que s'il ne s'en prenoit garde grant dommaige pourroit avenir à <br> +ses hommes et à sa terre. Pour ce si tost comme il put envoya par toutes<br> +les parties d'Orient, et manda que tous ceux qui armes pourroient porter<br> +venissent à luy. Luy-mesme cerchoit[641] les cités et les chasteaux, ce qui<br> +estoit cheu ès forteresses faisoit redrescier et les fossés réparer,<br> +nouvelles trenchiées faire. Tous ceulx du pays prenoit et mettoit chascun<br> +jour en ses Å“uvres; trop se doubtoit et ce n'estoit pas de merveille. Car<br> +une renommée couroit moult grant par tout le pays que si grant plenté de<br> +gens venoient avecques ces deux grans princes que là où il se logeoient sur<br> +une grant eaue courant, tantost tarissoit si qu'elle ne povoit pas souffire<br> +au boire des chevaulx et des hommes. Bien disoit-on que à paine les<br> +pourroit paistre un grant royaume de toutes les viandes qui là croissoient.<br> +Vray est que de telles choses en seult-on dire plus qu'il n'en est. Mais la<br> +vérité estoit, si comme tesmoignèrent les preud'hommes qui furent là , que<br> +seullement en l'ost de l'empereur Conrat avoit bien soixante-dix mille<br> +hommes à haubers et à chevaus, sans les gens à pié et sans les autres à <br> +cheval qui estoient plus légièrement armés. En l'ost le roy de France en<br> +avoit autant et trop bonnes gens; de ceulx de pié n'est nul nombre, car par<br> +là où il passoient estoit toute la terre couverte. Bien sembloit qu'il<br> +deussent toutes les terres conquerre que les mescréans tenoient jusques à <br> +la fin du monde. Et sans faille si eussent-il pu sé pour ce non[642] que<br> +Nostre-Seigneur, ou pour leur orgueil ou pour les autres péchiés qui en<br> +eulx estoient, ne voulut mie prendre en gré leurs services né souffrir<br> +qu'il fissent chose qui honnorable fust à la veue du siècle. Nous ne savons<br> +pour quoy ce fu; mais bien scavons qu'il le fist à droit.<br> +<br> + Note 639: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 5.<br> + <br> + Note 640: <i>Du Coine.</i> On traduisoit toujours ainsi le nom du<br> + territoire d'<i>Iconium</i>.<br> + <br> + Note 641: <i>Cerchoit.</i> Parcouroit. Le latin dit: <i>Circuibat</i>.<br> + <br> + Note 642: <i>Sé pour ce non.</i> Si non pour ce.<br> +<br> +<br> +IV.<br> +<br> +ANNEE: 1146.<br> +<br> +<i>Coment l'empereur, quant il fu oultre mer, fu tray de ses ducteurs, et<br> +mené ès destrois où il n'avoit point de vitaille.</i><br> +<br> +<br> +[643]Quant l'empereur Conrat eut passé celle mer que on appelle le bras<br> +Saint-George, si voulut aller par soy, et fist ses batailles à la guise de<br> +son pays. Chevetaines[644] mist en chascune des plus haux hommes qu'il<br> +avoit; à senestre laissa la terre de Galacie et de Plaphagonne et deux<br> +terres de quoy chascune a nom Ponthe: à dextre mist Frige et Lide et Aise<br> +la petite et il s'en vindrent de lez Nichomède et passèrent la bonne cité<br> +de Nice et puis entrèrent en une terre qui a nom Lichaonne dont la<br> +meilleure cité est Icoine. Il alloient par un adresse[645] et avoient<br> +laissié le grant chemin. Le soudan du Coine qui avoit assemblé grant plenté<br> +de Turs attendoit coment il peust avoir temps et lieu coment il<br> +empescheroit ces grans compaignies de crestiens qui par sa terre passoient,<br> +car tous les roys et les grans hommes de la loy payenne estoient esmeus et<br> +tous effrenés de ces grans gens qui venoient. Bien leur avoit-on mandé de<br> +maintes parties que sé il passoient délivréement parmy ces terres il<br> +avoient povoir de destruire tous les hommes et conquerre tous les pays; si<br> +que en peu de temps toute la terre d'Orient seroit de crestiens. Par ceste<br> +paour estoient venus en l'ayde du soudan les Turs des contrées des deux<br> +Hermenies, de Capadoce, de Ysaure[646], de Silice et de Mede. Tant y avoit<br> +de gens qui estoient si bien garnis de chevaux et d'armes que le soudant<br> +emprinst hardiment qu'il pourroit assembler front à front à tous les<br> +crestiens qui venoient.<br> +<br> + Note 643: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 6.--<i>Guillaume de Tyr,<br> + liv.</i> XVI, § 20.<br> + <br> + Note 644: <i>Chevetaines.</i> Aujourd'hui: capitaines.<br> + <br> + Note 645: <i>Adresse.</i> Route de traverse. Le latin dit: <i>Inconsultè<br> + ibant</i>.<br> + <br> + Note 646: <i>Ysaure</i>. Partie de la Cilicie.<br> +<br> +L'empereur Conrat avoit demandé et prié à l'empereur de Constantinoble que<br> +luy baillast de ses gens qui luy enseignassent les meilleures voyes et les<br> +plus courtes. Si luy en bailla. Mais ceulx qui conduire les devoient<br> +estoient de moult grant desloyaulté. Car si tost comme il entrèrent en la<br> +terre aux Turs il vindrent aux chevetaines qui menoient les compaignies de<br> +l'ost et leur dirent qu'il ne fissent chargier viandes que jusques à un<br> +certain nombre de jours; et bien leur promisrent fermement que dedens ce<br> +temps il les aroient menés en tel pays où il trouveroient grant plenté de<br> +toutes viandes qui mestier aroient à hommes et à chevaux. Ceux les creurent<br> +et firent chargier viandes selon la mesue que ceux avoient dicte sur<br> +chevaux et sur charrettes. Mais les Gréjois desloyaux qui de tous jours<br> +heent notre gent, ce ne scay-je s'il le firent par le commandement de leur<br> +seigneur ou pour ce qu'il prisrent avoir des Turs pour ce faire, menèrent<br> +l'ost de l'empereur par les plus aspres voyes et par les plus grans<br> +destrois. Si les embatirent en tels lieux où les Turs leur povoient plus<br> +légièrement faire mal. Car les pas[647] estoient si fors et si périlleux<br> +qu'il estoient là ainsi comme enclos et enserrés.<br> +<br> + Note 647: <i>Les pas</i>. Les passages.<br> +<br> +<br> +V.<br> +<br> +ANNEE: 1146.<br> +<br> +<i>Coment les conduiseurs l'empereur, quant il l'eurent mené ès desers,<br> +s'enfuirent par nuit. Et lors s'apperçut l'empereur qu'il l'avoient trahy.</i><br> +<br> +<br> +[648]Bien s'apperceut l'empereur que ceulx qui guier[649] les devoient ne<br> +le faisoient mie en bonne foy, car le nombre des jours estoit jà passé<br> +dedens lequel il les devoient avoir mené en terre plentureuse et il n'i<br> +estoient pas venus: pour ce les fist mander devant soy et leur demanda,<br> +voyans ses barons, pour quoy c'estoit qu'il luy avoient menti du terme<br> +qu'il luy avoient nommé. Il respondirent par malice qu'il cuidoient que<br> +l'ost deust plus tost errer[650] et faire plus grans journées qu'il ne<br> +faisoit. Mais moult luy jurèrent sans faille que dedens trois jours<br> +seroient à la cité du Coine qui estoit si plentureuse que rien ne leur<br> +fauldroit qu'il voulsissent avoir.<br> +<br> + Note 648: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 7.--<i>Guillaume de Tyr, liv.</i>XVI, § 21.<br> + <br> + Note 649: <i>Guier</i>. Conduire.<br> + <br> + Note 650: <i>Errer</i>. Marcher.<br> +<br> +L'empereur qui estoit simple homme ne s'apperceut pas de leur desloyaulté,<br> +mais les creut et dist qu'il attendroit encore ces trois jours pour savoir<br> +s'il disoient vray. La nuyt entour le prime somme quant ces bonnes gens se<br> +dormoient pour la lasseté, les traitres de l'ost se partirent tout<br> +coiement. L'en demain quant il fu ajourné il voulurent mouvoir pour aller<br> +si comme il souloient; mais ceulx qui guider les devoient ne se misrent mie<br> +devant. Les chevetaines se merveillèrent et les firent querre; mais il ne<br> +les peurent trouver. Lors s'apperceurent de la traïson et vinrent à <br> +l'empereur. La chose luy comptèrent si comme elle estoit: ceulx qui par<br> +malice avoient ainsi guerpi l'ost ne se tindrent pas apayés du mal qu'il<br> +avoient fait, ainçois en voulurent plus faire, car il vindrent tout droit à <br> +l'ost du roy de France qui chevauchoit après, non mie guères loing d'illec,<br> +et disrent au roy qu'il avoient l'empereur bien et sauvement conduit<br> +jusques à la cité du Coine qu'il avoit prinse par force et vaincu tous les<br> +Turs qui contre luy se misrent et trop grant richesses y avoient gaignées.<br> +Ce luy firent entendant pour celle entencion qu'il vouloient mener le roy<br> +celle mesme voye où l'empereur s'estoit embatu périlleusement, car sé les<br> +François eussent sceu le meschief de l'empereur et de ses gens il luy<br> +fussent couru aidier hastivement, et ce n'eussent pas voulu les traitres.<br> +Bien peut estre qu'il luy mentirent pour ce que sé le roy eust sceu la<br> +vérité de la desloyauté qu'il avoient faite il les eust tantost pendu<br> +parmy les gorges.<br> +<br> +[651]Quant l'empereur vit qu'il estoit ainsi deceu et qu'il n'avoit en tout<br> +son ost homme qui luy sceust enseigner la droicte voye, il manda ses barons<br> +et leur demanda conseil qu'il feroit. Il ne s'acordèrent pas tous à une<br> +voye, car une partie s'accorda qu'il s'en retournassent la voye qu'il<br> +estoient venus jusques à tant qu'il peusseut trouver viandes qui du tout<br> +estoient faillies aux hommes et aux chevaux; les autres vouloient que on<br> +allast avant, car il avoient espérance que plus tost peussent trouver<br> +viandes en passer avant, que en retourner.<br> +<br> + Note 651: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 8.<br> +<br> +[652]Tandis comme il estoient en ce contens et en doubte, que il ne<br> +scavoient que faire, aucunes gens de leur ost qui s'estoient esloignés en<br> +coste d'eux et puis revenus arrière leur firent assavoir que assez près<br> +d'illec estoient assemblés grant plenté de Turs qui estoient tous armés.<br> +Bien est voir que les Grecs qui fouys s'en estoient les menèrent au pis<br> +qu'il peurent à leur escient, car il les embatirent en un désert où il<br> +n'avoit oncques esté aré ne semé, et il les deussent avoir mené par<br> +Licaonne qu'il avoient laissiée à destre, et adont eussent trouvé la voye<br> +plus petite et terre guaingnable et plentureuse de bonne viandes, mais il<br> +les avoient mis ès désers de Capadoce pour eux esloigner du Coine. L'en<br> +disoit communément, et je croy qu'il fu voir, que ces Gréjois avoient ce<br> +fait par la volenté et par le commandement l'empereur Manuel qui pas ne<br> +voulut que les gens l'empereur d'Allemaigne venissent à bon chief de leur<br> +emprise; car les Gréjois ont toujours envie sur eux né ne vouldroient pas<br> +que leur povoir creust né amendast, car trop ont grant desdaing de ce que<br> +l'empereur d'Allemaigne se clame empereur des Romains ainsi comme le leur,<br> +pour ce que il dient que l'empereur de Constantinoble doit avoir tout seul<br> +la seigneurie sus tout le monde.<br> +<br> + Note 652: <i>Guill. de Tyr, lib.</i> XVI, § 22.<br> +<br> +<br> +VI.<br> +<br> +ANNEE: 1146.<br> +<br> +<i>Coment les Turs qui estoient assés près de l'ost l'empereur muciés li<br> +corurent sus et trouvèrent son ost las et défaillans, par defaute de<br> +vitaille; et fu en telle desconfiture demené que il ne li remest de son<br> +grant ost que la dixiesme partie que tout ne fust mors que pris.</i><br> +<br> +<br> +Tandis comme l'ost l'empereur estoit à si grant mésaise, car il estoient<br> +esgaré premièrement des voyes, après il estoient las et débrisiés de<br> +longuement venir par vaus et par tertres roides et périlleux, et si avoient<br> +fain et soif trop grant et les chevaux leur failloient du long travail et<br> +par la faulte des viandes. Les Turcs qui bien seurent leur couvine[653]<br> +parlèrent entre eux. Si comme les chevetaines l'avoient devisé il vindrent<br> +soudainement à grant routes et se férirent en l'ost de l'empereur qui garde<br> +ne s'en prenoit, ains estoient encores ses gens parmy les tentes. Ceux<br> +avoient leurs chevaux bien séjournés comme ceux à qui rien ne failloit, si<br> +les trouvèrent fors et isneaux, et il furent légièrement armés, car la plus<br> +part ne portoit que leur arcs et leur saiectes. Quant il se férirent en<br> +l'ost, moult grant noise firent et glatissoient comme chiens et faisoient<br> +sonner tabours et timbres. La gent l'empereur estoit pesamment armée de<br> +haubers et de chausces, d'escus et de heaumes, leur chevaus estoient<br> +maigres et las et mors de fain, si que les Turs les approuchoient pour<br> +traire de près puis s'en retournoient arrière. Ceulx n'avoient povoir de<br> +les ensuivir, pour ce les avironnèrent de toutes pars et tiroient contre<br> +eux et navroient chevaux et hommes. Quant les nostres poingnoient contre<br> +eux il se appareilloient tantost et s'en fuioient arrière; et quant il se<br> +retournoient vers leurs pavillons, les Turs leur estoient tantost aux<br> +talons tous ensemble.<br> +<br> + Note 653: <i>Couvine.</i> Position, état.<br> +<br> +En telle manière dura toute jour celluy assault et trop y eurent grant<br> +perte les crestiens. Les Turs n'y eurent oncques né perte né dommaige.<br> +Grant chose avoit esté de l'ost de l'empereur jusques à ce jour, moult y<br> +avoit haulx princes et riches hommes et bons chevaliers; mais par la<br> +volenté Nostre-Seigneur ou par sa souffrance fu lors si amenuisiée et sa<br> +grant valleur abattue que sans tenir point de proffit à la crestienté<br> +d'outre mer pour qui il estoient venus furent illec presque tous dégastés.<br> +Car si comme il dirent, ceulx qui en eschappèrent de soixante-dix mille<br> +chevaulx et à haubers et de si grant compaignie de gens à pié comme il y<br> +avoit n'en eschappa mie par tout la dixiesme partie. Les uns morurent de<br> +fain et les autres d'armes. Assez en prisrent leur ennemis tous vifs qu'il<br> +emmenèrent liés. Toutesvoies l'empereur eschappa et aucuns de ses barons;<br> +à moult grant paine s'en retournèrent arrière vers la cité de Nique.<br> +<br> +Les Sarrasins furent moult liés de la victoire qu'il eurent: assez<br> +gaignèrent dedens les tentes aux Thiois, comme or et argent, robes,<br> +chevaulx et armes. Tous enrichis s'en retournèrent dedens leurs<br> +forteresses. Leurs espies envoyèrent par toute celle terre et contre<br> +attendirent l'ost du roy de France de qui il avoient oï dire qu'il venoit<br> +après et n'estoit guères loing. Bien leur sembloit que puisqu'il estoient<br> +venus à chief des gens l'empereur qui plus riche et plus grant povoir avoit<br> +que le roy de France, que légièrement pourroient destruire les François, et<br> +il leur en advint presque si comme il cuidoient. A celle grant desconfiture<br> +n'avoit pas esté le soudant du Coine, ainsois y fu chevetaine à celle<br> +desconfiture un moult puissant Turc qui Pharamon avoit nom. Ceste chose<br> +avint l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur, mil cent quarante-six, au mois<br> +de novembre.<br> +<br> +<br> +VII.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment l'empereur se desconforta moult de sa perte, et retorna en arrière<br> +li et ses gens, et laissa le roy de France; et coment il vint à <br> +Constantinoble.</i><br> +<br> +<br> +[654]Quant le roy de France qui après venoit se fu trais en Bithinie et il<br> +eut avironné un regort[655] de mer qui est près de la cité de Nichomédie,<br> +il prist conseil à sa gent quel chemin il tendroit. Lors commença-l'en à <br> +dire une nouvelle par l'ost que l'empereur avoit esté desconfit et perdue<br> +sa gent et s'en fuioit tapissant par bois et par montaignes à petite<br> +compaignie. Premièrement pour ce que on ne sçavoit mie qui teles nouvelles<br> +avoit apportées ne sçavoit-on sé c'estoit voir ou non. Mais ne demoura<br> +guères après qu'il en sceurent la vérité. Car Ferry le duc de Souave un<br> +jeune homme et de trop grant affaire qui nepveu estoit de l'empereur de son<br> +ainsné frère et qui, après son oncle, fu empereur sage et viguereus, s'en<br> +vint en l'ost du roy de France: car l'empereur après celle grant<br> +desconfiture l'envoyoit parler au roy pour prendre un parlement entre eux<br> +deux, si qu'il se conseillassent qu'il pourroient faire. Voir est que le<br> +conseil eust mieux valu avant; mais encore avoit l'empereur son corps à <br> +garantir et le demourant de ses hommes. Pour ce vouloit avoir du roy de<br> +France qui son amy estoit conseil et ayde; et icelluy Ferry conta bien,<br> +quant il vint, la honte et le dommaige que les Turs leur avoient fait.<br> +<br> + Note 654: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 9.--<i>Guill. de Tyr</i>, § 23.<br> + <br> + Note 655: <i>Regort.</i> Petit gouffre. «Et cum quasi quemdam gurgitem<br> + maris, qui est propè civitatem Nicomediæ, circuisset.»<br> +<br> +Quant le roy et les barons de France l'oïrent, grant deul en eurent et<br> +grant pitié. Le roy, pour reconforter l'empereur, prist avec luy de ses<br> +plus saiges barons, chevaliers et sergens mena assez et s'en issi, et vint<br> +là où l'empereur estoit logié, si comme le duc Ferry le mena, car ce<br> +n'estoit pas loing.<br> +<br> +Quant ces deux haux hommes s'entrevirent, de bon cuer se saluèrent et<br> +baissèrent l'un l'autre. Le roy le reconforta de celle meschéance: finance<br> +et gens luy promist tout à sa volenté et luy promist bons services et<br> +loyale compagnie. Longuement parlèrent seul à seul entre eux deux et puis<br> +firent venir leur barons: accordés furent à ce qu'il s'en iroient ensemble<br> +pour accomplir à leur povoir la besongne Nostre-Seigneur qu'il avoient<br> +emprise. Et assez y eut des gens l'empereur qui disrent qu'il avoient perdu<br> +ce qu'il avoient apporté pour despendre; pour ce ne povoient aller en<br> +avant. Sans faille moult les avoit espouvantés le peril de la guerre où il<br> +avoient esté et le long travail qui pas n'estoit encore finé. Si ne<br> +regardèrent oncques au pellerinaige qu'il avoient fait né à leur seigneur<br> +qu'il laissoient, ainsois s'en retournèrent en Constantinoble.<br> +<br> +[656]Ces deux haux hommes s'esmeurent à tout leur ost et ne tindrent mie la<br> +voye où il estoit mescheu à l'empereur; ains la laissièrent à senestre et<br> +s'adrescièrent vers Aise la mineure et tindrent leur voye vers la mer. Si<br> +eschevèrent vers senestre la terre de Philadelphe; après vindrent à la cité<br> +de Smirne, d'illec entrèrent en la cité d'Ephèse, qui moult est honnorée<br> +pour ce que monseigneur saint Jehan l'évangéliste y habita, prescha et<br> +mouru; encore y appert sa sépulture.<br> +<br> + Note 656: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 10.<br> +<br> +L'empereur s'appensa lors que on le tenoit au plus haut homme du monde, et<br> +moult estoit meu honnorablement de sa terre; et ores n'avoit guères de gens<br> +avec luy; ainsois estoit au dangier[657] des François, né ne povoit rien sé<br> +par eux non: pour ce, luy fu avis qu'il luy estoit honte d'aller ainsi.<br> +Aucunes aultres raisons espoir[658] y eut; mais il commanda que ses gens<br> +s'en retournassent arrière par terre; et il se mit en mer à petite<br> +compaignie et s'en vint à Constantinoble. L'empereur le receut plus<br> +honnorablement qu'il n'avoit fait devant, et fist séjourner en la cite luy<br> +et ses barons jusques au nouveau temps. Car il y avoit entre eulx<br> +acointance que on appelle affinité de par leur femmes, qui estoient filles<br> +au viel Bérenger, le conte de Lucembourc, qui estoit un grant prince au<br> +royaume d'Allemaigne. Pour ce luy fist plus belle chière. Et par la prière<br> +l'emperière, luy donna à luy et à ses barons riches joyaux.<br> +<br> + Note 657: <i>Au dangier.</i> Sous la domination. «In subjectione.»<br> + <br> + Note 658: <i>Espoir.</i> Peut-être.<br> +<br> +<br> +VIII.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment le roy de France et les François se assemblèrent aux Turs et les<br> +desconfirent.</i><br> +<br> +[659]Puis que le roy de France vit que l'empereur se partoit, à ses barons<br> +prist conseil quel chemin il pourroit tenir. A la demourance de ce jour, en<br> +la cité d'Ephèse, un des barons de France qui moult estoit bon chevalier,<br> +le conte Guis de Ponty[660] accoucha malade tant qu'il y mourut; et fu<br> +enterré en une des esles de la maistre églyse. Le roy se parti de la ville<br> +à tout son ost et s'adressa vers la terre d'Orient. Quant il eurent<br> +chevauchié ne sçay quans jours, il vindrent aux gués de Menandre, où la<br> +plenté des cignes est[661]. Là se logièrent pour ce qu'il y avoit belles<br> +praries. Les François avoient moult désirré, toute celle voye, coment il<br> +pourroient trouver les Sarrasins; ce jour en trouvèrent grant plenté de<br> +l'autre part de l'eaue, si que quant il vouloient abeuvrer leurs chevaux,<br> +les Turs tiroient espesséement contre eux et leur empeschoient l'eaue. Mais<br> +nos chevaliers furent moult angoisseux de passer de l'autre part du fleuve<br> +pour avenir à leur ennemis; tant cerchièrent qu'il trouvèrent un gué que<br> +ceux de la terre mesme ne savoient pas; lors se férirent dedens à grans<br> +routes et fières. Les François en eurent le meilleur, car il en occirent<br> +assez. Grant plenté en prisrent de vifs et le demourant s'en fouy. Ceux qui<br> +desconfis les avoient s'en vindrent par leur pavillons, trop y trouvèrent<br> +de richesses de diverses manières de draps de soye, beaux vaisseaux d'or et<br> +d'argent et pierres précieuses. Tous chargiés passèrent l'eaue. Grant joye<br> +firent celle nuyt pour la première victoire que Dieu leur avoit donnée. Le<br> +lendemain quant il fu jour, se partirent d'illec et vindrent à la<br> +Lice[662], qui est une ville de celle terre. Lors prisrent viandes tant<br> +comme il en avoit mestier, car c'estoit leur coustume, si se remisrent à la<br> +voye.<br> +<br> + Note 659: <i>Gesta Lud. jun., § 11.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 24.</i><br> + <br> + Note 660: <i>Guis de Ponty</i> ou de Ponthieu. «Guido <i>miles</i> de Pontivo.»<br> + <br> + Note 661: «Ad vada Meandri pervenerunt, ubi copia cygnorum omni<br> + tempore reperitur. Propter quod dicitur:<br> + <br> + «Ad vada Meandri concinit albus olor.»<br> + <br> + Ce vers est le second de la septième Héroïde d'Ovide.<br> + <br> + Note 662: «Ad civitatem quæ vocatur <i>la Liche</i>.» C'est <i>Laodicée</i>,<br> + sur le <i>Lycus</i>.<br> +<br> +<br> +IX.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment, par la mauvaise ordenance de l'ost, et par l'agait des Turs,<br> +furent François desconfis.</i><br> +<br> +<br> +[663]Une montaigne moult haulte et moult droicte estoit encontre eux, par<br> +la voie où il s'estoient adresciés. La coustume de l'ost estoit que un des<br> +grans barons de la compaignie faisoit chascun jour l'avant garde et l'un<br> +des autres l'arrière garde; et leur bailloit-on assez chevaliers en leur<br> +batailles, si prenoient conseil aux autres barons en quelle place il<br> +feroient logier l'ost. Celluy jour dont je vous parle faisoit l'avant-garde<br> +l'un des plus haux hommes de Poictou, qui avoit nom Geuffroy de Rancon[664]<br> +et portoit la bannière du roy. Devisié estoit et accordé qu'il<br> +demoureroient ce soir et tendroient lenrs pavillons au sommet du tertre.<br> +<br> + Note 663: <i>Gesta Lud. jun., § 13.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 25.</i><br> + <br> + Note 664: Ou de <i>Rancogne</i>. «De Ranconio.» Une bonne famille<br> + françoise de ce nom existe encore. L'addition des <i>Gesta</i> est encore<br> + ici précieuse: «Gerebat regis banneriam quam præcedebat, prout moris<br> + est, vexillum Beati Dyonisii quod gallicè dicitur <i>Oriflambe</i>.» Voilà <br> + bien ici la mention précise de deux bannières, celle du roi et celle<br> + de Saint-Denis.<br> +<br> +Quant celluy Geuffroy fut monté en haut, à tous les gens qu'il menoit, avis<br> +luy fu que la journée fu trop petite et qu'il y avoit encore assez du jour<br> +à venir; ceux qui le conduisoient par le pays luy firent entendant que un<br> +petit oultre avoit plus belle place et meilleur lieu, pour logier l'ost que<br> +sur le tertre. Celluy les creut et se hasta d'aller là où il disoient.<br> +L'arrière garde cuida, si comme il avoient devisé, que on se deust loger en<br> +haut et que c'estoit près, si ne se hastèrent mie, ains commencièrent à <br> +aller bellement.<br> +<br> +Les Turs, qui tousjours estoient près et espioient nos gens pour sçavoir<br> +s'il leur pourroient mal faire, virent que ces deux grosses batailles<br> +estoient loing à loing par la voye, et entre deux, et sur la montaigne<br> +n'avoit sé gent désarmée non. Tantost cogneurent leur avantaige; en ce se<br> +fièrent moult que les voyes estoient roides et estroites: si que c'estoit<br> +griefve chose de mettre nos gens ensemble. Pour ce les Turs férirent<br> +isnellement des esperons et sourprirent le sommet du tertre, si que les<br> +derniers de l'ost n'eussent pu venir aux premiers sé non parmy eux.<br> +<br> +Lors commencièrent à courre à nostre gent et à traire moult espesséement<br> +des arcs turcois et puis venoient jusques à eulx aux haches et aux espées.<br> +Moult trouvèrent les nos à grant meschief pour ce que l'ost estoit ainsi<br> +parti et divisié. Tant avoit de sommiers en ces voyes estroictes et<br> +d'aultres destourbiers que les preud'hommes et les bons chevaliers qui<br> +deffendre se vouloient et venir aux Turs ne povoient venir à eux. Assez y<br> +eut lors à celle venue de nos gens occis, mais au dernier se commencièrent<br> +à traire ensemble les plus preux et les plus hardis des François et<br> +s'entreadmonestoient de bien faire et bien disoient que Turs estoient<br> +mauvaises gens en bataille, et n'avoit guères que il le prouvèrent bien<br> +quant il les desconfirent légièrement en plaine terre. Lors se deffendirent<br> +vigoureusement et avec eux se rallièrent moult des autres si comme il<br> +povoient percier. Les Turs parloient en leur langaige et s'entreforçoient<br> +de bien faire et ramentevoient entre eux que il n'avoit guères qu'il<br> +avoient desconfis l'empereur en bataille, qui plus grant seigneur estoit et<br> +plus avoit gent que le roy de France.<br> +<br> +[665]En ceste manière dura longuement la bataille fière et aspre. Les<br> +preud'hommes se tindrent et se deffendirent durement tant comme il peurent.<br> +Assez occirent et navrèrent de leur ennemis; mais les Turs estoient si<br> +grant plenté de gens que quant les blessés et les navrés se tiroient<br> +arrière, tantost revenoient les frès en leur places. Les nostres n'avoient<br> +de quoy il peussent faire tels changes, si ne peurent plus endurer mais<br> +furent desconfis. Trop en y eut de mors, mais plus encore en emmenèrent de<br> +pris en liens. En celle place furent occis ou pris, ne sçay pas bien le<br> +quel, quatre trop bons chevaliers et trop haux hommes dont le povoir de<br> +France fu moult affoibli: le conte de Garenne, Gaucher de Monjay, Evrart de<br> +Breteuil et Ithier de Maignac. Des aultres y eut assez qui pour le service<br> +Jhésucrist moururent en ce jour honnorablement et glorieusement à Dieu. A<br> +nulluy ne doivent desplaire les choses que Nostre-Seigneur fait, car toutes<br> +ses euvres sont bonnes et droictes; mais selon le jugement des hommes ce fu<br> +merveille comme Nostre-Seigneur ce souffri que les François qui sont les<br> +gens au monde qui mieux le croient et plus l'honorent furent ainsi destruis<br> +par les ennemis de la foy.<br> +<br> + Note 665: <i>Gesta Lud. jun., § 13.</i><br> +<br> +<br> +X.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment, après celle meschéance, les François s'assemblèrent au miex qu'il<br> +purent, et vindrent à Satelie. Et coment le roy se mist en mer, et vint<br> +vers la cité de Antioche.</i><br> +<br> +[666]A celle desconfiture n'avoit nul esté de l'avant-garde; ainsois<br> +avoient tendus leurs pavillons et se reposoient. Voir est que quant il<br> +virent tant demourer après eux l'arrière-garde, grant souspeçon eurent et<br> +grant paour qu'il n'eussent aucun encombrier. Le roy Loys avoit esté en<br> +celle bataille. Mais quant ses gens commencièrent trop à apetisser entour<br> +luy et que les Turs les menoient à leur volenté, ne sçay quels chevaliers<br> +de France y eut qui prisient le roy par le frain de son cheval et le<br> +tirèrent hors de la presse, et sur le sommet d'un haut tertre qui estoit<br> +illec près le menèrent. Là se tindrent à moult petite compaignie jusques à <br> +tant qu'il fust anuité. Mais quant la nuyt fu noire et obscure, il dirent<br> +qu'il ne demoureroient pas là jusques atant qu'il fust jour; ainsois<br> +convenoit qu'il s'en allassent et tenissent aucune voye où qu'elle les<br> +menast. Merveilles estoit le roy à grant meschief et en périlleux estat,<br> +car ses ennemis estoient de toutes pars, et il avoit ses gens perdues, et<br> +nul qui avec luy fust ne sçavoit quelle part tourner. Toutes voies<br> +Nostre-Seigneur envoya son conseil au preud'homme; car il n'avoient guères<br> +avallé de la montaigne quant il virent bien près les feux que ses gens<br> +faisoient où l'avant-garde s'estoit logiée; bien cogneurent que c'estoit<br> +les leurs, si se tirèrent vers eux. Mais autres cronicques[667] dient que<br> +le roy demoura tout seul sur la montaigne, si avoit assez de ses ennemis<br> +entour luy qui forment l'assailloient et ne scavoient mie que ce fust le<br> +roy et il se deffendoit tout à pié moult fièrement, si estoit jà ainsi<br> +comme noire nuit. Lors se traist sous un arbre qui sur la montaigne estoit<br> +et monta dessus et se deffendi ainsi de l'espée moult longuement et moult<br> +fièrement. Toutesvoies les Turs se doubtèrent que secours ne venist de<br> +l'avant-garde, et pour la nuit mesme si se départirent.<br> +<br> +<br> + Note 666: <i>Guillaume de Tyr, liv. XVI, § 26.</i><br> + <br> + Note 667: Celle d'Odon de Deuil, lib. VII.--La fin de cet alinéa<br> + n'est pas dans <i>Guillaume de Tyr</i>.<br> +<br> +[668]Quant les chevaliers de l'avant-garde virent leur seigneur venir et il<br> +sceurent certainement la mésaventure si doloureuse qui estoit advenue, si<br> +commencièrent à faire trop grant deul, si ne povoient recevoir nul confort.<br> +Car il n'y avoit guères celluy qui n'eust perdu aucuns de ses amis; il<br> +estoient en grant aventure et n'entendoient sé à plourer non. Et sé les<br> +Turs l'eussent sceu, légièrement les eussent pu tous occire ou prendre.<br> +L'en ne les povoit tenir qu'il n'allassent huchant[669] l'un son père,<br> +l'autre son frère, son cousin, son oncle, chascun ce que il avoit perdu.<br> +Aucuns en recouvrèrent de ceulx qui eschappés s'en estoient et avoient<br> +quises répostailles telles comme il peurent en buissons et en caves[670],<br> +de ceux y eut moult petit envers le nombre des perdus. Ceste chose avint en<br> +l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur Jhésucrist, mil cent quarante-six, au<br> +mois de janvier.<br> +<br> + Note 668: <i>Gesta Lud. jun., § 14.</i><br> + <br> + Note 669: <i>Huchant.</i> Le latin dit <i>ululantes</i>, et sans doute le<br> + manuscrit original des Chroniques de Saint-Denis portoit <i>hulant</i>.<br> + <br> + Note 670: <i>En buissons et en caves.</i> «Per dumos et latebras.»<br> +<br> +Dès ce jour en avant commencièrent toutes viandes à faillir en cet ost si<br> +que né homme né cheval ne se scavoient de quoy soustenir, nulle manière de<br> +marchandise ne venoit en leur ost, car il ne trouvèrent nulles gens. Le<br> +grant péril estoit encore de ce que nul qui là fust n'avoit oncques mais<br> +esté en la terre né il ne scavoient où tourner: une heure alloient à destre<br> +et l'autre heure à senestre comme gent esgarée. Au dernier si comme il<br> +pleut à Nostre-Seigneur il passèrent tant de haultes montaignes et de<br> +parfondes vallées que par grans travaux vindrent à la cité de Satelie.<br> +Oncques de Turs n'eurent assaut né encombrier dont il se merveillèrent<br> +trop.<br> +<br> +Satelie est une cité de Griffons qui est à l'empereur de Constantinoble et<br> +siet au rivage de la mer[671]: moult y a bonne terre et plentureuse entour<br> +elle qui cultiver la pourroit; mais à ceux du pays elle ne fait nul bien,<br> +car les Turs qui sont herbergiés emprès la cité en bonnes forteresses les<br> +tiennent si de court qu'il ne peuvent entendre à gaigner ou labourer les<br> +terres. Dedens la cité treuve-l'en assez quanques mestier est, car il y a<br> +belles fontaines et beaux jardins et arbres qui portent toutes manières de<br> +fruit, et beaux lieux et délitables, et de vins y apportent assez les<br> +marchéans par la mer si que il n'y a chierté de rien. Néantmoins elle ne<br> +péust durer sé elle ne rendoit chascun an aux Turs grant treuage. Les<br> +Gregeois l'appellent Atalie, dont la montaigne qui est d'illec dure dès le<br> +mont de l'Issodonne jusques en l'isle de près Cypre, et est appellée en<br> +Grèce Atalique; mais nos François luy misrent nom le Gouffre de<br> +Satelie[672] et ainsi la clame l'on ores communément[673]. Le roy, quant il<br> +eut séjourné une pièce laissa en la ville sa gent à pié. Ses chevaliers et<br> +ses barons prist avec luy et se mist en mer et laissèrent Ysaure et<br> +Sécille[674] à senestre, à dextre mist l'isle de Cypre. Bon vent eurent si<br> +qu'il ne demourèrent guères qu'il arrivèrent au port Saint-Syméon. C'est là <br> +où le fleuve du Far[675] qui par Antioche court, chiet en la mer, delés une<br> +ancienne cité qui a nom Seleuce près d'Antioche à dix milles.<br> +<br> + Note 671: Satalie, autrefois <i>Attalée</i>, sur la Méditerranée et à <br> + l'extrémité du golfe de Satalie.<br> + <br> + Note 672: Toute celle phrase si mal rendue n'est intelligible que<br> + dans le texte latin de Guillaume de Tyr: «Hanc nostri idiomatis Græci<br> + non habentes peritiam corrupto vocabulo Sataliam appellant. Undè et<br> + totus ille maris sinus, à promontorio Lissidona usquè in insulam<br> + Cyprum, <i>Attalicus</i> dicitur qui vulgari appellatione <i>Colphus</i><br> + Sataliæ nuncupatur.»<br> + <br> + Note 673: <i>Gesta Lud. jun., § 15.</i><br> + <br> + Note 674: <i>Sécille. Cilicie.</i><br> + <br> + Note 675: <i>Farci fluvius</i>, traduisent ridiculement les <i>Gesta. Fauces<br> + Orontis</i>, dit très-bien le latin de <i>Guillaume de Tyr</i>.<br> +<br> +<br> +XI.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment le prince d'Antioche reçut le roy de France et ses gens en sa cité,<br> +moult honnorablement, et puis le voult traïr.</i><br> +<br> +<br> +[676]Raimons le prince d'Antioche oï la nouvelle que le roy Loys de France<br> +estoit arrivé en sa terre et près de luy: grant joye en eut, car il avoit<br> +moult désirée sa venue. Il prist avec luy des greigneurs barons de sa terre<br> +et belle compaignie d'aultres gens et luy alla au devant: grant joye luy<br> +fist et grant honneur, dedens la cité d'Antioche le mena luy et toute sa<br> +gent. Le clergié et le peuple de la ville le receurent à procession moult<br> +honnorablement et liement. Le prince se péna de faire quanqu'il cuida qui<br> +deust plaire au roy. En France mesme quant il oï dire qu'il estoit croisié<br> +luy avoit-il envoié grans présens et riches joyaulx pour ce qu'il avoit<br> +espérance que par l'ayde des François il deust conquerre cités et chasteaux<br> +sur ses ennemis et croistre bien en loing la puissance de la cité<br> +d'Antioche, bien cuidoit estre seur que la royne de France Alienor luy<br> +deust aydier et mettre son seigneur en telle volenté; cuar ele venoit en<br> +celui pélerinage, et estoit niepce le prince, fille de son frère ainsné le<br> +conte Guillaume de Poictiers. De tous les barons de France qui avec le roy<br> +estoient venus n'en y eut oncques nul à qui le conte ne fist grant honneur;<br> +et donna grans dons à chascun selon ce qu'il estoit. Par les hostels les<br> +alloit veoir, de parolles s'acointa à chascun moult honnorablement et<br> +débonnairement. Tant se fioit en l'ayde du roy qu'il luy fu jà advis que<br> +les cités de Halape, Césaire et les autres forteresses aux Turs qui près de<br> +luy estoient venissent légièrement en sa main. Sans faille ce peust bien<br> +estre advenu qu'il pensoit, sé le roy eust eu volenté de ce enprendre, car<br> +les Turs avoient grant paour de sa venue, si qu'il ne pensoient mie à tenir<br> +contre luy leurs forteresses, ainsois avoient certain propos de tout<br> +laissier et de fouyr s'il adressoit celle part.<br> +<br> + Note 676: <i>Guill. de Tyr, liv, XVI., § 27.</i><br> +<br> +Le prince qui la volenté le roy avoit essaiée par plusieurs fois privéement<br> +n'y trouvoit mie ce qu'il voulsist. Un jour vint à luy devant ses barons et<br> +luy fist les requestes au mieulx qu'il sceut. Maintes raisons luy monstra<br> +que s'il vouloit à ce entendre, moult feroit grant proffit à son ame et<br> +acquerroit la louenge du siècle, et la crestienté accroistroit de trop<br> +grant chose. Le roy se conseilla et puis luy respondi qu'il estoit voué au<br> +sépulcre, et que mesmement pour là aller s'estoit-il croisié et que depuis<br> +qu'il estoit parti de son pays il avoit eu mains encombriers, pour ce<br> +n'avoit talent de prendre nulles guerres jusques atant qu'il eust son<br> +pellerinage parfait; et après ce, il orroit volentiers parler le prince et<br> +les autres barons de la terre de Surie, et par leur conseil feroit à son<br> +pouvoir le profit de la besongne Nostre-Seigneur.<br> +<br> +Quant le prince oï qu'il ne feroit rien vers luy de ce qu'il pensoit, trop<br> +le prist à mal. Et tant comme il put pourchassa contre le roy et de le<br> +courroucier se péna en toutes manières, si que la royne sa femme mist-il en<br> +tel point qu'elle le voulut laissier et se départir de luy. Maintes gens<br> +firent assavoir au roy que le prince luy pourchassoit mal. Tantost eut<br> +conseil à ses hommes celéement et par leur accord s'en yssi de nuit de la<br> +cité d'Antioche si que ne le sceurent pas tous; dont n'eut mie telle<br> +procession au départir comme il avoit eu à l'entrée. Assez y eut gens qui<br> +dirent par la terre[677] que le roy n'avoit pas fait son honneur de s'en<br> +partir ainsi du pays.<br> +<br> + Note 677: L'auteur des <i>Gesta</i> ajoute: <i>Nec immerito</i>. Et Guillaume<br> + de Tyr semble pencher pour cette opinion défavorable. Nos chroniques<br> + ont jugé convenable de passer ce que dit d'Alienor Guillaume de Tyr:<br> + «Uxorem enim in idipsum consentientem, quæ una erat de fatuis<br> + mulieribus, aut violenter, aut occultis machinationibus, ab eo rapere<br> + proposuit. Erat... mulier imprudens, et contra dignitatem regiam<br> + legem negligens maritalem, tori conjugalis fidem oblita.»<br> + (Lib. XVI, c. 27.)<br> +<br> +<br> +XII.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment l'empereur d'Alemaigne s'en parti de Constantinoble, li et son ost<br> +qui remés li fu, et ala parfaire son pélerinage en la sainte cité de<br> +Jherusalem.</i><br> +<br> +<br> +[678]Conrat l'empereur d'Allemaigne avoit séjourné tout l'iver en la cité<br> +de Constantinoble et l'empereur Manuel luy avoit assez fait mains<br> +compaignies et mains honneurs, si comme il afferoit à si haut homme. Quant<br> +le nouveau tems fu venu, l'empereur Conrat eut volenté de parfaire son<br> +pellerinage et d'aller en Jhérusalem. L'empereur Manuel luy fist<br> +appareiller la navie telle comme elle avoit mestier à luy et à ses gens;<br> +grant plenté de riches dons luy envoya au départir. Il entra en mer et les<br> +barons avec luy qui demourés estoient. Si eurent bon vent si que il ne<br> +demoura guères qu'il arrivèrent au port d'Acre. En la ville séjournèrent un<br> +peu, et puis montèrent ès chevaux et vindrent en Jhérusalem. Le roy<br> +Baudouin et le patriarche Foucher luy vindrent au devant à grant compaignie<br> +de chevaliers, de barons et de bourgeois. Les clercs furent revestus et le<br> +menèrent à procession dedens la cité, le peuple le receut à grant joye.<br> +<br> + Note 678: <i>Gesta Lud. jun., § 16.--Guill. de Tyr., lib. XVI, § 28.</i><br> +<br> +En celle saison mesme arriva au port d'Acre un vaillant homme du royaume de<br> +France bon crestien et de grant cuer, conte de Tholouse; Alphons avoit nom,<br> +fils le bon conte Raymont qui fu si bon prince et fist de si grans euvres<br> +au premier ost des barons quant il prisdrent Antioche et Jhérusalem. Moult<br> +avoit-on cestui attendu longuement en la terre de Surie. Car il avoient<br> +espérance qu'il leur deust tenir grant lieu contre les ennemis de la foy.<br> +De soy estoit-il saige et de grant emprise; mais encore l'honnouroit-on<br> +plus en la terre de Surie pour son père que pour luy. Grans biens eust fait<br> +au pays, mais trop tost fu désavancié: car quant il vint d'Acre pour aller<br> +en Jhérusalem pour véoir le sépulcre et les autres sains lieux, et vint en<br> +la cité de Césaire qui siet en la marine, illecques un fils du déable, l'en<br> +ne scet qui ce fu né pour quoy il le fist, mais il l'empoisonna de venin<br> +qu'il mist en sa viande. Tantost fu mort le preudomme; grant deul en firent<br> +riches et povres par toute Surie.<br> +<br> +<br> +XIII.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment le roy de France vint en Jhérusalem pour son voiage acomplir. Et<br> +coment il firent une assemblée en la cité de Acre, pour traitier du preu de<br> +la crestienté.</i><br> +<br> +<br> +[679]En la cité de Jhérusalem vint la nouvelle que le roy de France estoit<br> +parti d'Antioche et s'en venoit tout droit vers la terre de Triple. Le roy<br> +de Jhérusalem eut conseil à ses barons et envoya contre luy le patriarche<br> +Foucher, pour luy prier et requerre que sans demourance se tirast vers la<br> +saincte cité où l'empereur d'Allemaigne et le roy Baudouin l'attendoient.<br> +Sans faille il s'attendoient et se doubtoient que le prince d'Antioche ne<br> +s'accordast à luy et le fist retourner vers la sienne terre, ou que le<br> +conte de Triple qui son cousin estoit ne le fist demourer en son pays. La<br> +terre qui oultre mer estoit que les crestiens tenoient à ce jour estoit<br> +toute partie en quatre baronnies. La première estoit devers midi, c'estoit<br> +le royaume de Jhérusalem qui commençoit d'un ruisseau qui est entre Gibelet<br> +et Barut[680]; ce sont deux cités de la terre de Fenice qui sient en la<br> +marine: et finist ès désers qui sont oultre le Daron, si comme l'en va vers<br> +Egypte. Je appelle le royaume baronnie, pour ce qu'il estoit ainsi petit.<br> +La seconde baronnie estoit devers Bise, c'estoit la conté de Triple, et<br> +commencoit au ruisseau que je vous ay dit[681], et duroit jusques à un<br> +autre ruisseau qui est entre Marlenée[682] et Valenie, ce sont deux cités<br> +près de la marine. La tierce estoit la terre d'Antioche qui commençoit de<br> +ce dernier russel et duroit vers soleil couchant jusques à la cité de Tarse<br> +en Sécile[683]: la quarte baronnie estoit la conté de Roches qui commençoit<br> +d'une forest que l'en appelle Marris et duroit devers Orient oultre le<br> +fleuve d'Eufratte jusques en Payennie. Ces quatre princes estoient grans<br> +hommes et puissans.<br> +<br> + Note 679: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 17.--<i>Guill. de Tyr., lib.</i> XVI, § 29.<br> + <br> + Note 680: Les anciennes villes de <i>Biblos</i> et <i>Beryte</i>.<br> + <br> + Note 681: L'ancien <i>Tamyras</i>.<br> + <br> + Note 682: <i>Marlenée.</i> Les Gesta disent <i>Marnelia</i>, et Guillaume de<br> + Tyr <i>Maraclea</i>; ce doit être <i>Margat</i>. L'ancienne <i>Marathus-Valenie</i>,<br> + l'ancienne <i>Balanca</i>.<br> + <br> + Note 683: <i>Secile.</i> Cilicie.--<i>Roches.</i> Edesse.<br> +<br> +Quant il oïrent parler premièrement de la venue l'empereur d'Allemaigne et<br> +du roy de France, chascun d'eux eut grant espérance que par la venue d'eux<br> +peust bouter ses ennemis les Turs arrières, et les termes de son povoir<br> +mettre bien avant; car n'y avoit celluy d'eux tous qui n'eust en sa marche<br> +bien près de Turs et bonnes cités et fortes que désiroient moult à <br> +conquerre s'il eussent peu. Et pour ce estoient tous en grant suspens pour<br> +eux accroistre; et chascun avoit envoyé lettres et riches joyaux à ces deux<br> +grans princes et aux barons mesmes pour les attraire vers soy. Le roy<br> +Baudouin cuidoit avoir meilleur droit en ce que le roy de France venist<br> +vers luy que les autres n'avoient, car il estoit parti de son pays pour<br> +visiter les sains lieux de Jhérusalem, d'autre part l'empereur estoit jà là <br> +qui l'attendoit. Si estoit droit doncques que le roy deust plus tost aller<br> +là que demourer ailleurs pour son pellerinage parfaire, et prendre conseil<br> +entre luy et l'empereur des besongnes de la crestienté. Toutes voies pour<br> +ce qu'il se doubtoit que les autres barons ne le receussent, envoya-il à <br> +luy le patriarche, si comme je vous ay dit, qui luy monstra moult bien par<br> +maintes raisons qu'il devoit mieux aller en Jhérusalem qu'ailleurs. Le roy<br> +le creut et s'en alla sans demourance jusques en Jhérusalem. Là le<br> +receut-on à moult grant feste: tous ceux de la ville luy yssirent hors à <br> +l'encontre et mesmement les clers à toutes les processions.<br> +<br> +Le roy et les autres barons le menèrent par les sains lieux qu'il avoit<br> +moult désiré à véoir.<br> +<br> +Quant il eut faites ses oroisons, à son hostel le menèrent qui fu riche et<br> +habandonné. La court fu plenière et habondant de toutes choses[684]. Le<br> +lendemain prindrent conseil l'empereur, le roy de France et le roy de<br> +Surie, le patriarche et les autres qui là estoient, des affaires de la<br> +terre, coment il seroient menés. Et par la volenté de tous fu accordé que<br> +l'en prist un jour qu'il assemblassent tous en la cité d'Acre et<br> +regardassent tous en quelle manière il pourroient mieux faire le preu de la<br> +crestienté. Le jour vint, si s'assemblèrent tous les grans hommes qui venir<br> +y peurent.<br> +<br> + Note 684: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 18.<br> +<br> +<br> +XIV.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Des noms de ceulx qui furent à ceste assemblée en Acre, pour faire la<br> +besoigne Nostre-Seigneur.</i><br> +<br> +<br> +[685]Conrat l'empereur d'Allemaigne fu à ce parlement et messire Othes son<br> +frère qui preux estoit et clerc, et évesque de Frisingue; Estienne évesque<br> +de Mez en Loheraine; Henry évesque de Toul frère le conte Thierry de<br> +Flandres; Theodins qui né estoit de Thiesche terre, évesque de Port[686],<br> +qui par le commandement l'apostole estoit légat en l'ost l'empereur. Des<br> +princes de l'empire y fu Henry duc d'Ostrice frère l'empereur et un autre<br> +duc qui avoit nom Guelphes, riche homme et puissant; Ferry le duc de Souave<br> +nepveu de l'empereur, fils de son frère ainsné qui fu empereur, et bien<br> +gouverna l'empire par sens et par vigueur; Hernault le marquis de Véronne<br> +et Bertous de Andes qui puis fu duc de Bavière; Guillaume le marquis de<br> +Montferrat serourge l'empereur; le conte de Blandras qui avoit la seur au<br> +marquis Guillaume espousée; ambeduis estoient haulx hommes de Lombardie.<br> +Tous furent avec l'empereur, des autres y eut assez.<br> +<br> + Note 685: <i>Guill. de Tyr, liv.</i> XVII, § 1.<br> + <br> + Note 686: <i>De Port.</i> «Portuensis.»--<i>Tiesche.</i> Allemande.<br> +<br> +De l'autre part fu Loys le roy de France, et Geuffroy l'évesque de Lengres,<br> +Arnoul évesque de Lisieux, Guillaume de Florence prestre cardinal de<br> +l'églyse de Rome, au titre Sainte Chrysogone, légat du pape en l'ost du roy<br> +de France; le conte Robert du Perche qui estoit frère le roy; Henry le fils<br> +du viel conte Thibaut de Champaigne, jeune homme vaillant et large et de<br> +grant cuer, et avoit à femme la contesse Marie fille le roy de France. Avec<br> +eux estoit le conte Thierry de Flandres, riche prince et puissant, serourge<br> +estoit le roy Baudouin. Si estoit là Yves de Neesle en l'éveschié de Noyon,<br> +un home biaus et saige; mains autres preudomes eut du royaume de France que<br> +l'on ne peut mie tous nommer. De la terre d'outre mer fu le roy Baudoin et<br> +sa mère la bonne dame, saige et vigoreuse et de bonne contenance. Évesques<br> +y avoit assez; il y fu Fouchier le patriarche de Jhérusalem, Baudouin<br> +archevesque de Césaire, Robert archevesque de Nazareth, Roger évesque<br> +d'Acre, Bernard évesque de Saiette, Guillaume évesque de Baruth, Adan<br> +évesque de Belinas[687], Girard évesque de Bethleem, Robert maistre du<br> +temple, Raymont maistre de l'ospital.<br> +<br> + Note 687: <i>Belinas.</i> L'ancienne <i>Panéas</i>.<br> +<br> +Des barons y furent Manassier, le connestable le roy Baudouin, Elinans de<br> +Tabarie, Gérard de Saiette, Gaultier de Césaire, Payen sire de la terre<br> +outre le fleuve Jourdain, Hunfrois de Thoron, Guillaume de Baruth. Assez en<br> +y eut d'autres qui tous estoient assemblés dedens la cité d'Acre pour<br> +prendre conseil en quelle partie on pourroit mieux faire la besongne<br> +Nostre-Seigneur de affébloier ses ennemis et de croistre le povoir des<br> +crestiens.<br> +<br> +<br> +XV.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment le conseil fu pour aler assegier la cité de Damas.</i><br> +<br> +<br> +[688]Maintes paroles y eut dites en ce conseil et pluseurs raisons<br> +monstrées, pour mener l'ost des crestiens en diverses parties. Mais au<br> +dernier s'accordèrent tous à une chose et fu ferme le conseil à ce que on<br> +iroit assegier la cité de Damas. Le ban fu crié que à un jour qui fu mis<br> +venissent tous appareillés, chascun selon son povoir, en la cité de<br> +Tabarie. Ce fu en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent<br> +quarante-sept, le quinzième jour de may. Ces haulx hommes qui venus<br> +estoient en pellerinage et les autres du royaume de Jhérusalem, et tous à <br> +cheval et à pié, vindrent en la cité de Tabarie[689] qui est appellée en<br> +l'évangile Césaire Phelippe. La vraye croix fu là apportée, si comme il<br> +estoit de coustume au temps de lors, car elle alloit la première ès grans<br> +besongnes. Illec parlèrent les grans hommes à ceux de la terre qui bien<br> +sçavoient l'estre du païs et mesmement la situation de la cité de Damas.<br> +Ceux donnèrent conseil aux barons que on mist peine que les jardins de<br> +Damas fussent premièrement pris, car il ataignoient une grande partie de la<br> +ville et moult y a grant forteresse où les Turs de la ville se fioient<br> +trop. Bien sembloit estre voir que sé l'en povoit les jardins prendre, la<br> +cité ne se tendroit pas longuement. Le lendemain il murent tous ensemble et<br> +passèrent le mont de Libane qui est moult renommé en l'Escripture, et si<br> +est entre ces deux cités Belinas et Damas. Et quant il furent descendus de<br> +celle montaigne il vindrent jusques à une ville qui a nom Daire. Illec se<br> +logièrent tous ensemble. Moult fu beau l'ost à veoir, car il y avoit grant<br> +plenté de pavillons tous neufs et de maintes manières. Près estoient de la<br> +cité de Damas à quatre lieues ou à cinq, si qu'il povoient véoir tout<br> +plainement la ville. Les Turs mesmes qui dedens estoient montoient ès murs<br> +et sur les tours, pour regarder l'ost dont il avoient trop grant paour.<br> +<br> + Note 688: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 19.--<i>Guill. de Tyr, liv.</i> XVII, § 2.<br> + <br> + Note 689: Il falloit ajouter avec le <i>Guill. de Tyr</i> latin: <i>Et de là <br> + à Panéas qui est</i>, etc.<br> +<br> +<br> +XVI.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de Damas par les<br> +jardins, dont il orent moult à faire.</i><br> +<br> +<br> +[690]Damas est la greigneur cité d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui<br> +est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit: Le<br> +chief de Surie Damas un sergent d'Abraham la fonda qui estoit appellé<br> +Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de quoy la terre<br> +est are[691], stérile et brehaigne, sé ce n'est tant comme les<br> +gaigneurs[692] la font fertille et plentureuse, par un fleuve qui descent<br> +de la montaigne qu'il mènent par conduis et par chaneaus, là où mestier<br> +est, devers la partie d'orient. Ès deux rives de ce fleuve croist moult<br> +grant plenté d'arbres qui portent fruit de toutes manières. Si comme il fu<br> +jour et l'ost des crestiens fu armé ainsi comme il estoit devisé, de toutes<br> +leur gens ne firent que trois batailles. Le roy d'oultre mer avoit la<br> +première, pour ce que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins<br> +estranges qui y estoient venus. La seconde fist le roy de France pour<br> +secourre, sé mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L'arrière<br> +garde fist l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière<br> +s'en allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part<br> +dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent bien<br> +quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si espés que ce<br> +sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin clos de murs<br> +de terre: car en ce pays n'a mie plenté de pierres. Les sentiers y sont<br> +moult estrois d'un vergier à autre; mais il y a une commune voye qui va à <br> +la cité où va à paine un homme atout son cheval chargié de fruit. De celle<br> +part est la cité trop forte pour les murs de pierres dont il y a tant et<br> +pour les ruisseaux qui cueurent par tres-tous les jardins et pour les<br> +estroictes voyes qui sont bien clouses deçà et delà . Accordé fu que par là <br> +s'en iroit tout l'ost vers la cité pour deux choses: l'une ce fu que sé les<br> +jardins estoient pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise;<br> +l'autre si fu qu'il y avoit là grant plenté du fruis tous meurs par les<br> +arbres qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part<br> +couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour les<br> +chevaux.<br> +<br> + Note 690: <i>Gesta Ludov. jun.</i>, § 20.--<i>Guill. de Tyr, liv.</i>XVII, § 3.<br> + <br> + Note 691: <i>Are.</i> Aride.<br> + <br> + Note 692: <i>Gaigneurs.</i> «Agricolæ.»<br> +<br> +[693]Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins:<br> +mais trop y eut grant force à aller par là ; car derrière les murs de terre,<br> +deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turs qui ne finoient de<br> +traire par archières qu'il avoient faictes espesséement, et à ceux ne<br> +povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux qui se mettoient<br> +appertement en la voye contre eux et leur deffendoient le pas, car tous<br> +ceux qui povoient armes porter s'estoient mis hors et deffendoient à leur<br> +povoir que nos gens ne guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en<br> +lieux bonnes tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient<br> +fait faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir<br> +leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers qui<br> +grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces tournelles,<br> +on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à grant meschief:<br> +souvent les feroit-on de glaives par les archières des murs de terre qui<br> +estoient deçà et delà . Assez en occirent en celle manière et hommes et<br> +chevaux, si que maintes fois se repentirent les barons de ce que il avoient<br> +empris asseoir la ville, de celle part.<br> +<br> + Note 693: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 21.<br> +<br> +<br> +XVII.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment les nos gaignièrent les jardins et le fleuve à grant paine et<br> +chacièrent les Tiers dedens la cité.</i><br> +<br> +<br> +[694]Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien<br> +virent qu'il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville, sans<br> +trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et<br> +commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turs qu'il<br> +trouvèrent dedens la closture de ces mars sourprisrent, si qu'il ne les<br> +laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en occirent assez et<br> +mains en retindrent pris. Ainsi le firent les nostres ne sçay en quans<br> +lieux.<br> +<br> + Note 694: <i>Guill. de Tyr, liv.</i> XVII, § 4.<br> +<br> +Quant les Turs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les<br> +nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop furent<br> +espovantés; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins laissièrent et s'en<br> +fouirent à grans routes dedens la cité. Lors allèrent les nostres tout à <br> +bandon[695] parmi les sentiers; mais les Turs s'estoient bien pensés que<br> +les nostres auroient mestier de venir au fleuve pour abeuvrer eux-mesmes et<br> +leurs chevaux: et pour ce, si tost comme il s'apperceurent que la cité<br> +seroit assiégée de celle partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve<br> +d'archiers et d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder<br> +que les nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy<br> +Baudouin eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au<br> +fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il approchèrent,<br> +bien leur fu contredicte l'eaue et furent par force les nostres reboutés<br> +arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner l'eaue; aux Turs<br> +assemblèrent et fu l'assault aspre et fier; mais les nostres furent<br> +reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à tout sa bataille et<br> +attendoit pour secourre aux premiers quant mestier en seroit et qu'il<br> +seroient las. L'empereur, qui venoit derrière, demanda pourquoi il estoient<br> +arrestés; et l'en luy dist que la première bataille s'estoit assemblée aux<br> +Turs qu'il avoient trouvé hors de la ville.<br> +<br> + Note 695: <i>A bandon.</i> A qui mieux mieux.<br> +<br> +Quant les Thiois qui peu scevent de tous atiremens d'armes et sont une gens<br> +qui rien ne peuvent souffrir[696] oïrent ce, tantost se désordonnèrent et<br> +coururent tous à desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy<br> +de France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu'il vindrent aux<br> +poignéis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et misrent<br> +les escus devant eux, et tindrent les longues espées, asprement coururent<br> +sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister et ne demoura guères<br> +qu'il laissièrent l'eaue et se misrent dedens la ville[697]. L'empereur<br> +fist à celle venue un coup de quoy l'on doit à tousjours mais parler; car<br> +un Turc le tenoit moult de près qui estoit armé de haubert. L'empereur fu à <br> +pié et tenoit en sa main une moult bonne espée. Il féri le Turc entre le<br> +col et la senestre espaule, si que le coup descendi parmi le pis au destre<br> +costé. La pièce chéi qui emporta le col et la teste et le senestre bras.<br> +Les Turcs qui ce virent ne s'arrestèrent plus illec, ainçois s'en fouirent<br> +en la ville. Quant il racomptèrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il<br> +n'y eut si hardi qui n'eust paour, si que tous furent désespérés qu'il ne<br> +se peussent tenir contre telles gens.<br> +<br> + Note 696: Le traducteur transforme en reproche une observation de<br> + Guillaume de Tyr qui n'avoit pas ce caractère: «Imperator... tam ipse<br> + quam sui de equis descendentes et facti pedites (sicut mos est<br> + Theutonicis, in summis necessitatibus, bellica tractare negotia).»<br> + <br> + Note 697: <i>Gesta Ludov. jun.</i>, § 22.<br> +<br> +<br> +XVIII.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment l'ost fu délogié des jardins par le conseil d'aucuns princes<br> +desloyaux et traitres de Surie qui firent entendant qu'il prendroient la<br> +cité de l'autre part, dont elle n'avoit garde de assaut.</i><br> +<br> +<br> +[698]Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaignés tout à délivre[699].<br> +Lors tendirent leur pavillons entour la cité. Grant doutance eurent les<br> +Sarrasins en toutes manières; si montèrent sus les murs et regardèrent<br> +l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logié. Bien se pensèrent que si<br> +grans gens avoient bien povoir de conquerre leur ville. Paour eurent moult<br> +grant qu'il ne fissent aucune saillie soudainement par quoy il entrassent<br> +dedens et les occissent tous. Pour ce prisrent conseil entre eux et fu<br> +accordé que par toutes les rues de la ville de celle partie où le siège<br> +estoit, l'en mist de bonnes barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce<br> +le firent que sé les nostres se mettoient dedens, tandis comme il<br> +entendroient à copper les barres, que les Turs s'en peussent aller par les<br> +portes et mener à sauveté leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il<br> +n'eussent mie couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il<br> +estoient à meschief, quant il s'atournoient jà à fouir[700]. Assez estoit<br> +légière chose de faire si grant fait que de prendre la cité de Damas, sé<br> +Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les péchés de la crestienté<br> +et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose à faire et<br> +acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la malice au déable<br> +qui cueurt tousjours et est preste à mal destourba celle haute besongne.<br> +Mains Sarrasins y avoit jà qui avoient troussé toutes les choses qu'il<br> +prétendoient à emporter quant il s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la<br> +cité se pourpensèrent que des barons de la terre y avoit mains qui estoient<br> +de trop grant convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui<br> +là estoient assemblés ne vaincroient-il mie par bataille, pour ce voulurent<br> +essayer à vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si envoyèrent à ces gens<br> +leur avoir qui est moult grant et leur promisrent et bien leur asseurèrent<br> +que ainsi le feroient comme il leur promettoient, s'il povoient tant faire<br> +que le siège se partist d'illec. Bien est voir que ces barons furent de la<br> +terre de Surie; mais leur lignaiges né leur noms né les terres que il<br> +tenoient ne nomme pas l'ystoire[701], espoir, pour ce qu'il y avoit encore<br> +de leur hoirs qui pour rien ne l'eussent souffert. Ces barons qui avoient<br> +empris le mestier Judas de pourchascier la traïson contre Nostre-Seigneur<br> +vindrent à l'empereur et au roy de France et au roy de Jhérusalem qui moult<br> +les créoient et leur disrent que ce n'avoit pas esté bon conseil d'assiéger<br> +la cité par devers les jardins, car elle y estoit plus forte à prendre que<br> +de nulle autre partie: pour ce disrent qu'il requeroient à ces grans<br> +seigneurs et leur louoient en bonne foy que avant qu'il gastassent là leurs<br> +peines et perdissent leur temps, il feroient l'ost remuer et asseoir la<br> +cité en ce costé qui estoit tout droit contre celluy qu'il avoient assis.<br> +Car, si comme il disoient, ès parties de la ville qui sont contre Orient et<br> +contre Midi n'avoit né jardin né arbre qui destourber les péust à venir là ;<br> +le fleuve n'y couroit mie qui fust fort à gaigner. Les murs estoient illec<br> +bas et fèbles, si qu'il n'y convenoit jà engins à drecier, ainsois pourroit<br> +bien estre pris de venue.<br> +<br> + Note 698: <i>Guillaume de Tyr, liv.</i> XVII, § 5.<br> + <br> + Note 699: <i>A delivre.</i> Sans réserve aucune.<br> + <br> + Note 700: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § XXIII.<br> + <br> + Note 701: C'est-à -dire: Guillaume de Tyr.<br> +<br> +Quant les princes et les autres barons les oïrent ainsi parler, bien<br> +cuidièrent qu'il le déissent en bonne foy et en bonne entencion. Si les<br> +creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et<br> +suivissent les barons qu'il leur nommèrent. Les traitres se misrent devant;<br> +tout l'ost menèrent près de la ville jusques à tant qu'il furent en la<br> +partie de quoy il scavoient de vray qu'elle n'avoit garde d'assaut et où<br> +l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si qu'il ne pourroient<br> +illec longuement demourer. Là demourèrent les barons et les princes et<br> +firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent guères demouré en celle place<br> +qu'il s'apperceurent certainement que trahis estoient et que par grant<br> +malice les avoit-on fait illec venir: car il avoient perdu le fleuve de<br> +quoy si grant plenté de gens ne se povoient passer; et aussi les fruis des<br> +jardins dont il avoient assez aise et délit.<br> +<br> +<br> +XIX.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment l'ost des Crestiens, vilainement traï, laissa le siège de Damas<br> +pour la grant souffraite qu'il orent de vivres.</i><br> +<br> +<br> +[702]Viande commença du tout à faillir en l'ost, si que tous en eurent<br> +grant souffrete et mesmement les pélerins des estranges terres: car il n'en<br> +povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement garnis pour ce<br> +que on leur avoit fait entendant que la cité seroit prise où il en<br> +trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en nulle manière, ce<br> +disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guères chargier de viandes. Quant il<br> +se virent en tel point que toutes choses leur failloient qui mestier leur<br> +avoient, trop furent courroucés et esbahis, né ne s'entremirent oncques<br> +d'assaillir la ville, car ce eust esté paine perdue, et aussi de retourner<br> +en la place où il se logièrent premièrement n'eust pas esté légière chose:<br> +car si tost comme il furent partis, les Turs issirent hors hastivement<br> +illec et tant y firent de barres de fors bois espès et longs, où il misrent<br> +si grant plenté d'archiers et d'arbalestriers que ce eust esté plus légière<br> +chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du demourer en la<br> +place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car il ne povoient avoir<br> +né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent ensemble le roy de France et<br> +l'empereur, et disrent que ceux de la terre en la foy desquels et en la<br> +loyauté il avoient mis leur corps et leur hommes pour la besongne<br> +Jhésucrist, les avoient trahis très desloyaument et les avoient amenés en<br> +ce lieu où il ne povoient faire le profit de crestienté né leur honneur.<br> +Pour ce s'accordèrent tous qu'il s'en retournassent d'illec el bien se<br> +gardassent désormais de traïson.<br> +<br> + Note 702: <i>Gesta Lud. jun., § XXIV.--Guill. de Tyr., liv. XVII, § 6.</i><br> +<br> +En telle manière s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus<br> +puissans de crestienté qui riens n'y firent à celle fois qui fust<br> +profitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à <br> +desplaire à ces grans hommes les besongues de la saincte terre né riens ne<br> +vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient tout en appert<br> +aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre les cités; car néis<br> +les Turs y valoient mieux qu'il ne faisoient. Jusques au temps que celle<br> +chose fust ainsi avenue demouroient volentiers les gens de France et assez<br> +légièrement au royaume de Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais.<br> +Mais depuis ce temps ne peurent estre si d'accord à ceux du pays comme il<br> +estoient devant; et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en<br> +retournoient-il au plus tost qu'il povoient.<br> +<br> +<br> +XX.<br> +<br> +ANNEE: 1147.<br> +<br> +<i>Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite; et coment<br> +toute la baronie fu mal encoragié vers ceux de Surie, qui ceste grant<br> +félonnie avoient pourchacié.</i><br> +<br> +<br> +[703]Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux<br> +saiges hommes qui avoient esté a celle besongne pour savoir certainement<br> +coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et pourparlée. Celluy<br> +mesmes qui ceste hystoire fist[704] le demanda pluseurs fois à maintes gens<br> +du pays: diverses raisons en rendoit-on. Les uns disoient que le conte de<br> +Flandres fu plus achoisonné[705] de ceste chose que nul autre, non pas pour<br> +ce qu'il en sceust rien né qu'il consentist la traïson, car si tost comme<br> +il vit que les jardins de Damas estoient gaingnées et le fleuve pris par<br> +force, bien luy fu avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors<br> +vint à l'empereur et au roy de France et au roy Baudouin et leur pria moult<br> +doucement qu'il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise<br> +et conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui<br> +bien s'i accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit et<br> +loyaument et bien guerroierait leur ennemis.<br> +<br> + Note 703: <i>Gesta Lud. jun., § XXV.--Guill. de Tyr., lib. XVII, § 7.</i><br> + <br> + Note 704: C'est-à -dire: Guillaume de Tyr, dont on reproduit<br> + exactement le sommaire. «Memini me frequenter interrogasse et sæpius<br> + prudente-viros.... ut compertum historiæ mandarem præsenti, quænam<br> + tanti mali causa fuerit.... Quorumdam erat opinio quod comitis<br> + Flandrens sium factum quoddam occasionem præstiterat huic malo....»<br> + <br> + (Will. Tyr., lib. XVII, c. 7.)<br> + <br> + Note 705: <i>Achoisonné.</i> Inculpé, soupçonné.<br> +<br> +Quant les barons de Surie l'oïrent dire, grans courroux en eurent et grant<br> +desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son pays et<br> +estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle manière l'un<br> +des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. Mieux leur sembloit,<br> +sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine, que l'un d'eux la déust<br> +avoir. Car il sont tousjours en contens et en plais aux Sarrasins et, quant<br> +les autres barons retournent en leurs pays, il ne se meuvent, car il n'ont<br> +riens ailleurs. Et pour ce qu'il leur sembloit que celluy voulsist tollir<br> +le fruit de leur travail, plus bel leur estoit que les Turs la tenissent<br> +encore qu'elle fust donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber<br> +s'accordèrent à la traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont<br> +d'Antioche qui trop estoit malicieux, puis que le roy de France se fu parti<br> +de luy par mal, ne cessa de pourchascier à son povoir coment luy rendroit<br> +ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons de Surie qui<br> +estoient ses acointes et leur pria de cuer qu'il missent toute la paine<br> +qu'il pourroient à destourber la louenge et le pris du roy, si qu'il ne<br> +fist chose qui honnorable fust. Par sa prière avoient-il ce pourchascié.<br> +<br> +Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par<br> +grant avoir que les Turs donnèrent aux barons fu celle desloyauté faicte.<br> +<br> +[706]Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si<br> +grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le royaume<br> +de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces grans hommes<br> +s'en furent partis si fu assigné un grant parlement où assemblèrent tous<br> +les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne chose seroit qu'il<br> +fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust honnouré et par quoy l'en<br> +parlast d'eux à tousjours mais en bien. Illec fu ramentu que la cité<br> +d'Escalonne estoit encore au povoir des mescréans, qui séoit au milieu du<br> +royaume, si que sé l'en la vouloit assiéger, de toutes pars pourroient<br> +venir viandes en l'ost pour quoy ce seroit légère chose de prendre la<br> +ville, qui longuement ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu<br> +parlé entre eux de celle chose. Mais rien n'en fu accordé pour ce qu'il y<br> +avoit destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiéger cités en<br> +Surie. Si n'estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de France<br> +et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la terre, quant il<br> +véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes avoient trahi, et le<br> +commun proffit destourbé et empeschié, si comme il apparut devant Damas. Il<br> +sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist rien faire de sa besongne par ses<br> +gens, et se départist le parlement ains que nulle riens y eut empris.<br> +<br> + Note 706: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 26.<br> +<br> +<br> +XXI.<br> +<br> +ANNEE: 1150.<br> +<br> +<i>Coment l'empereur d'Allemaigne s'en parti tantost de Jhérusalem, et s'en<br> +ala en son païs; et le roy de France, quant il ot là séjourné un an, s'en<br> +vint en France.</i><br> +<br> +<br> +[707]L'empereur Conrat vit que l'afaire de la terre d'oultre mer estoit en<br> +tel point que ne povoient pas bien estre les barons d'un accord de faire né<br> +d'emprendre chose qui vaulsist, si que les preud'hommes disoient que<br> +c'estoit hayne de Dieu; et il avoit assez à faire d'entendre à gouverner<br> +son empire. Pour ce fist appareiller sa navie, et prist congié de ceux qui<br> +demouroient et s'en entra ès nefs et s'en revint en son pays. Mais ne<br> +vesqui-il mie plus de deux ans ou de trois, ainsois mourut en la cité de<br> +Paembert[708] et enterré moult honnorablement en la maistre églyse de<br> +l'éveschié. Moult fu bon prince, piteux et débonnaire, grant de corps, fort<br> +et biau chevalier, bon et hardy, bien entéchié de toutes choses. Ferry son<br> +nepveu duc de Souave de qui vous oïstes dire qu'il estoit allé en ce<br> +pellerinage avec son oncle, fu empereur après luy. Jeune homme estoit, mais<br> +de trop grant manière fu saige et vigoreux.<br> +<br> + Note 707: <i>Gesta Lud. jun., § 27.--Guill. de Tyr, liv.</i> XVII, § 8.<br> + <br> + Note 708: <i>Paembert.</i> Les <i>Gesta</i> écrivent: <i>Paembort</i>. C'est<br> + <i>Bamberg</i>, en Franconie.<br> +<br> +[709]Le roy Loys de France quant il eut demouré en la terre un an entier et<br> +ce vint au terme que on appelle au pays le passaige de mars, si fu en<br> +Jhérusalem le jour de Pasques et sa femme et ses barons. Puis prist congié<br> +au roy Baudouin, au patriarche et aux autres de la terre[710]. Les nefs<br> +furent appareillées et il entrèrent ens, sans destourbier s'en vindrent en<br> +France. Après ce que il fu revenu ne demoura pas longuement que la royne<br> +Aliénor se délivra d'une fille qui eut nom Aalis.<br> +<br> + Note 709: Ici, l'édition des <i>Historiens de France</i>, tome XII,<br> + p. 201, termine la lacune qu'elle a laissée dans le texte des<br> + <i>Chroniques de Saint-Denis</i>.<br> + <br> + Note 710: A compter de là , nos chroniques quittent Guillaume de Tyr<br> + et reviennent à l'<i>Historia gloriosi regis Ludovici VII.--Hist. de<br> + France, t. XII</i>, page 127.<br> +<br> +<br> +XXII.<br> +<br> +ANNEE: 1150.<br> +<br> +<i>Coment le roy aida Henry, fils le conte d'Angiers, à conquerre<br> +Normandie, et cil li en fist hommaige; et coment il se révéla contre luy.</i><br> +<br> +<br> +Après ce que le roy Loys fu repairié de la voye de la terre d'oultre mer ne<br> +demoura pas moult que Jouffroy le conte d'Anjou et Henry son fils qui<br> +depuis fu roy d'Angleterre vindrent devant le roy de France et firent leur<br> +complainte du roy Estienne d'Angleterre, et luy monstrèrent que il leur<br> +tolloit par sa force le duchié de Normandie et le royaume d'Angleterre. Et<br> +le roy qui vouloit tenir à droit tous ceux qui soubs luy estoient si comme<br> +il appartient à dignité de roy, et garder à chascun sa droicture, manda ses<br> +osts et entra en Normandie et la prist et puis la rendit à Henry le fils au<br> +conte d'Angiers et puis le receut à homme lige de celle terre mesme. Et<br> +celluy Henry, pour ceste bonté et ceste ayde que le roy luy avoit faicte,<br> +luy donna par ottroy de son père le Vouquessin Normant qui est entre<br> +Epte[711] et Andelle tout quittement. En celle terre sont ces chasteaux et<br> +forteresses: Gisors, Néauffle, Estrepagny, Dangu, Gamaches, Haracheville,<br> +Chasteauneuf, Baudemont, Bray, Tornay[712], Bucaille, Nogent sur Andelle.<br> +<br> + Note 711: «Inter <i>Itam</i> et Andelam.» C'est bien l'Epte, et non pas<br> + l'<i>Iton</i>, comme a traduit sans réflexion M. Guizot.<br> + <br> + Note 712: <i>Tornay.</i> L'<i>Hist. glor. regis Lud.</i> porte <i>Tornucium</i>.<br> + C'est donc plutôt <i>Tourny</i>, aujourd'hui village à trois lieues des<br> + Andelys, que <i>Gournay</i>, d'après la leçon préférée par dom Brial.<br> +<br> +Par ceste manière que vous avez oï restora et rendi le roy Loys Normandie<br> +au tricheur Henry, né pas n'apperceut la tricherie et la desloyauté qu'il<br> +luy basti depuis et pourchassa. Car l'ystoire racompte qu'il se contint<br> +vers luy selon le proverbe au villain qui dit que quant plus on essauce<br> +felon et desloyal de tant plus s'enorgueillist.<br> +<br> +En ceste manière ouvra celluy Henry vers le roy Loys son seigneur qui duc<br> +de Normandie l'avoit fait; et comme orgueilleux et rebelle refusa à faire<br> +et prendre droit en sa court. Le roy qui ceste chose prist en grief et en<br> +eut grant desdaing s'en alla à grant ost au chasteau de Vernon et le prist;<br> +puis en tolli un autre qui a nom le Neuf-Marché. Au derrenier quant celluy<br> +tricheur Henry vit qu'il ne pourvoit durer, si se tourna à mercy en la<br> +manière de tricherie de Regnart; et faignit vraye humilité affin qu'il<br> +peust recouvrer ce qu'il avoit perdu: et promettoit faulsement que jamais,<br> +jour qu'il vesquist, ne dresseroit la teste vers son seigneur. Et le roy<br> +qui tousjours fu doux et débonnaire luy monstra lors mesme sa grant<br> +débonnaireté, car il luy rendit les deux chasteaux qu'il luy avoit tolu.<br> +<br> +<br> +XXIII.<br> +<br> +ANNEE: 1152/1154.<br> +<br> +<i>Coment le roy fu desparti d'Aliénor, sa femme, pour cause de lignage, et<br> +coment il espousa une autre qui eut nom Constance, fille l'empereur<br> +d'Espagne.</i><br> +<br> +<br> +Après ce avint que je ne scay quels gens du lignage le roy vindrent à luy<br> +et luy firent entendant, si comme voir estoit, qu'il y avoit lignage entre<br> +luy et la royne Aliénor et que près estoient du monstrer par serment. Et<br> +quant le roy oï ce, il respondi que contre Dieu né contre saincte églyse ne<br> +la vouloit-il pas tenir à femme. Et pour ceste chose enquerre fist le roy<br> +assembler au chasteau de Baugency le mardi devant Pasques-flouries Huon<br> +l'archevesque de Sens, et fu en celle assemblée Sances l'archevesque de<br> +Rains et Hues celluy de Rouen et celluy de Bourdeaux et plusieurs de leurs<br> +évesques et des barons de France grant partie.<br> +<br> +Lors se tirèrent avant grant partie de ceux qui le lignage vouloient<br> +prouver, et firent le serment les cousins et les parens et dirent que le<br> +roy et la royne estoient bien prochains parens; et ainsi furent départis<br> +l'un de l'autre. Si avint après ceste séparacion que la royne Aliénor s'en<br> +alloit en sa terre en Aquitaine; si la prist à femme le duc de Normandie<br> +Henry qui depuis fu roy d'Angleterre. Et le roy Loys maria ses deux filles<br> +que il avoit eues de la royne Aliénor; l'ainsnée qui Marie avoit nom donna<br> +au conte Henry de Champaigne, et la mainsnée qui avoit nom Alaïs à son<br> +frère le conte Thibaut de Blois.<br> +<br> +Le roy qui selon la divine loy vouloit vivre qui commande que l'en prègne<br> +femme selon la droicte ordonnance de saincte églyse et soient ambedeus une<br> +mesme char, prist en espouse la fille l'empereur d'Espaigne, en espérance<br> +d'avoir hoir masle qui après son décès gouvernast le royaume de France.<br> +Celle dame qui Constance avoit nom envoya querre par Huon l'archevesque de<br> +Sens. Quant il l'eut amenée, si l'oignit et couronna et elle et le roy en<br> +la cité d'Orléans.<br> +<br> +Après un peu de temps qu'il eurent esté ensemble conceupt la royne et<br> +enfanta une belle fille qui fu appellée Marguerite, et depuis fu donnée en<br> +mariage par l'atirement de la court de Rome à Henry le fils le roy<br> +d'Angleterre et luy donna le roy Vouquessin le Normant que le roy Henry son<br> +père luy avoit donné quittement, si comme l'ystoire a dessus devisé.<br> +<br> +En ce temps donna Geuffroy de Gien une sienne fille par mariage à Estienne<br> +de Sanserre, et ce fist-il par grant conseil, car il cuida bien qu'il le<br> +deust deffendre du conte de Nevers, et avec la damoyselle luy donna Gien.<br> +Et Hervieus fils de celluy Geuffroy vit que son père donnoit et mettoit en<br> +aultrui main le chasteau qui sien devoit estre par héritage: si y mist<br> +garde et deffence. Son père qui tout ce ne prisa riens, en revestit<br> +Estienne de Sanserre et le mist en saisine et possession du chasteau.<br> +Celluy Hervieus s'en alla au roy et se plaignit de son père qui ainsi le<br> +deshéritoit. Après se complaignit de Estienne de Sanserre qui contre luy et<br> +en son deshéritement avoit receu le chasteau et le tenoit contre son gré.<br> +Le roy qui tousjours ama et soustint droit et justice ne voulut pas<br> +souffrir que celluy Hervieus fust ainsi deshérité. Ses osts assembla et<br> +chevaucha vers ce chasteau que celluy Estienne avoit trop bien garni de<br> +chevaliers. Mais son corps avoit destourné[713]. Et le roy assiégea ce<br> +chasteau et le fist assaillir à ses gens; assez tost le prist et le rendit<br> +à Hervieus qui sien le disoit estre: atant s'en retourna le roy.<br> +<br> + Note 713: «Sed selpsum absentaverat.»<br> +<br> +<br> +XXIV.<br> +<br> +ANNEE: 1160.<br> +<br> +<i>Coment la royne mourut de enfant. Et coment le roy espousa la fille le<br> +conte Thibaut de Blois.</i><br> +<br> +<br> +En la royne Constance engendra le roy Loys une fille. En traveillant de<br> +cest enfant morut la dame par grant meschéance; pour la mort de laquelle le<br> +roy fu en grant tristesse. Après ce que le roy eut un peu mis son deul en<br> +oubli, luy conseillèrent les barons et les prélas qu'il se remariast, car<br> +il n'est né droit né raison que le roy soit sans compagnie de loyalle<br> +espouse. Le roy s'i accorda, car il regardoit en son cuer ce que<br> +l'Escripture dit: que mieux vaut mariage que ardoir au feu de luxure[714].<br> +Et pour ce qu'il doubtoit sur toutes riens qu'il ne demourast sans hoir<br> +masle, il prist à femme la fille au conte Thibaut de Blois qui avoit nom<br> +Ale. Celuy noble conte Thibaut estoit jà trespassé de ce siècle, et <br> +stoient de luy demourés quatre fils et cinq filles, Henry le conte de<br> +Troyes, Thibaut le conte de Blois, Estienne le conte de Sancerre, Guillaume<br> +l'archevesque de Rains[715]; la duchesse de Bourgongne, la contesse de Bar,<br> +la femme Guillaume Gouet qui avoit esté duchesse de Puille et la contesse<br> +du Perche[716]. Et la dernière avoit nom Ale que dame Dieu essaulsa et luy<br> +donna seigneurie sur toutes les autres, qui avant avoit esté dessoubs<br> +eux[717], pour ce qu'elle estoit la plus jeune. Et elle fu telle qu'elle<br> +faisoit à louer par dessus toutes les autres: car elle estoit de trop grant<br> +sens et belle et plaisant et trop[718] bien faite de corps, et plaine de<br> +grant chasteté. Et pour ce qu'elle fu si gracieuse et plaine de tant de<br> +vertus desservi-elle estre essauciée en tel honneur. Ainsi fu ceste<br> +vaillant damoiselle jointe par mariage au roy Loys, et l'espousa[719] Hues<br> +l'archevesque de Sens le jour de la Saint-Berthélemy en l'églyse<br> +Nostre-Dame de Paris et couronna le roy ce jour avec elle.<br> +<br> + Note 714: Saint Paul, épit. 1er aux Corinthiens, c. VII. «<i>Melius est<br> + nubere quam uri.</i>»<br> + <br> + Note 715: Le texte latin de l'<i>Historia gloria reg. Lud.</i> porte<br> + <i>Senonensis</i>; et cela, comme l'a judicieusement remarqué dom Brial,<br> + prouve que ce morceau historique fut composé avant l'année 1176,<br> + époque de la translation de Guillaume <i>aux blanches mains</i> au siège<br> + de Reims.<br> + <br> + Note 716: Les quatre filles de Thibaut-le-Grand, comte de Blois et<br> + palatin de Champagne, furent: 1° <i>Marie</i>, femme d'Eudes II, duc de<br> + Bourgogne; 2° Agnès, femme de Rainaud II, duc de Bar; 3° Isabelle,<br> + femme d'abord de Roger, duc de Pouille, puis de Guillaume Gouet,<br> + quatrième du nom, seigneur de Montmirail et de tout le territoire<br> + nommé de lui et de ses ancêtres le <i>Perche-Gouet</i>; 4° Mathilde, femme<br> + de Rotron III, comte de Perche.<br> + <br> + Note 717: «Quæ subjecta anteà ipsis fuerat.» L'auteur latin n'ajoute<br> + pas le reste de la phrase, mais ne diroit-on pas que l'histoire de la<br> + reine Alix de Champagne a donné la première idée du charmant conte de<br> + <i>Cendrillon?</i><br> + <br> + Note 718: <i>Trop</i> a toujours un sens analogue à notre <i>extrêmement</i>.<br> + <br> + Note 719: C'est-à -dire <i>la maria</i>.<br> +<br> +Par convoitise du monde qui croist tousjours monta contens entre Névelon de<br> +Pierrefons et Dreue de Mello qui les deux filles Dreue de Mons[720] avoient<br> +espousées. Car Névelon de Pierrefons tollissoit à Dreue de Mello la moitié<br> +de Mons qui sienne devoit estre par le mariage de sa femme; pour ce s'en<br> +vint celluy Dreue parler au roy du tort que celluy Névelon luy faisoit et<br> +luy pria et requist comme à son seigneur qu'il luy fist amender celluy<br> +outrage. Le roy qui tousjours vouloit ceux qui soubs luy estoient fors et<br> +fèbles, povres et riches tenir à droit, oï sa prière. Ses osts assembla et<br> +chevaucha contre Mons et le prist à force; la tour et le baille fist<br> +abattre et la moitié du chasteau rendit à Dreue de Mello qui estoit de son<br> +droit héritage. Ne demoura pas moult après que celluy Névelon mourut. Le<br> +roy donna sa femme par mariage à Enguerran de Trie et l'autre partie du<br> +chasteau donna avec la dame.<br> +<br> + Note 720: «<i>De Monceio.</i>» De <i>Moncy</i>.<br> +<br> +<br> +XXV.<br> +<br> +ANNEE: 1162.<br> +<br> +<i>Coment descort fu meu à Rome après la mort l'apostole, en eslisant un<br> +autre pape.</i><br> +<br> +<br> +En ce temps sourdit en l'églyse de Rome un discort trop lait et trop<br> +villain. Il avint après le décès du pape qui lors estoit que les cardinaux<br> +s'assemblèrent d'un cuer et d'une volenté, et esleurent par bon accord<br> +Alixandre le tiers, un moult preud'homme et de haute vie. D'autre part les<br> +clers Othovien[721] tant seullement firent élection de sa personne<br> +desconvenable et contre tout droit, sans l'accord et sans le sceu des<br> +cardinaux et des évesques; car tous les cardinaux s'assentoient[722] d'un<br> +cuer et d'une volenté au pape Alixandre. Si estoit celluy Othovien plain<br> +d'orgueil et de boban et convoiteux des choses terriennes. Et bien y<br> +apparut quant il osa envahir et emprendre la dignité du siège saint Pierre,<br> +outre l'élection des cardinaux. Et pour celle discorde s'en vint en France,<br> +comme en son refuge, celluy honnorable pappe Alixandre (car plus n'a<br> +l'églyse de Rome lieu où elle puisse fouir pour avoir garentise, au temps<br> +de tribulacion). Premièrement s'en vint à Montpelier. Et quant le roy sceut<br> +sa venue si se conseilla qu'il avoit à faire; et par l'ordonnance de son<br> +conseil envoya à luy l'abbé Thibaut de Saint Germain des Prés.<br> +<br> + Note 721: C'est-à -dire: Les clers d'Octavien.<br> + <br> + Note 722: Le latin ajoute: <i>Duobus exceptis</i>.<br> +<br> +Quant il eut faicte le besongne le roy pour quoy il estoit allé là , congié<br> +prist au pape et s'en retourna par Clermont. Là prist une maladie moult<br> +griesve. Jusques à l'abbaye de Vézelay s'en vint à quelque peine, si malade<br> +comme il estoit, pour ce qu'il ne devoit pas en tel point en estrange terre<br> +demourer. Et trois jours devant la feste Marie Magdalène dont l'églyse est<br> +fondée vint là . En celle églyse avoit esté nourry d'enfance et y avoit pris<br> +l'abit de religion, et là de celle maladie mourut. Après luy fu esleu Hue<br> +en abbé de Saint Germain des Prés. Ces choses avindrent en l'an de<br> +l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent soixante-deux. Le devant dit pape<br> +Alixandre s'aprocha de France et le receupt le roy Loys et tout le royaume<br> +de France à seigneur et à pasteur de saincte églyse. Et par l'exemple du<br> +roy Loys et du royaume de France le receurent[723] à grant honneur, comme<br> +maistre et pasteur de sainte églyse, mains autres princes comme l'empereur<br> +de Constantinoble et d'Espaigne, le roy de Jhérusalem, le roy d'Angleterre,<br> +le roy de Hongrie et le roy de Sécille et tous les roys crestiens, fors<br> +seullement l'empereur Ferry d'Allemaigne qui, selon l'acoustumée<br> +desloyauté, se contenoit comme forcenné. Tousjours maintint celluy Othovien<br> +contre les canons et contre tout droit, et luy obéit comme à apostole; et<br> +plus, comme desloyaus et excommunié, mist en siège, après la mort de celluy<br> +Othovien, damp Guy de Crémone, l'un des deus cardinaux qui à l'élection de<br> +celluy Othovien s'estoit accordé secrètement contre droit. Par<br> +l'ennortement de ces deux[724] s'en alla l'empereur à Rome à grant effort<br> +de gens pour la cité gaster et destruire. Mais trop grant perte receut de<br> +ses gens, non mie par la force des Romains mais par la vengence<br> +Nostre-Seigneur, sans ayde de nul homme mortel.<br> +<br> + Note 723: Ce mot doit avoir ici le sens de <i>recognurent</i>.<br> + <br> + Note 724: Notre traducteur se néglige dans tous ces passages. Il<br> + falloit: <i>De celui Guy</i>.<br> +<br> +Escoutez grant merveille. Il avint que Nostre-Seigneur estendi sa main sur<br> +l'ost de ce desloyal tirant, par la corrupcion de l'air, de grans pluyes et<br> +grans eaues qu'il espandit sur eux: par quoy trop grant multitude de<br> +peuple, que de chevaliers que d'autres gens, du glaive de Dieu furent férus<br> +et finirent leur chétive vie. Entre lesquels Conrat le fils l'empereur et<br> +Regnaut archevesque de Coulongne moururent. Si fu le corps de luy despecié<br> +et boully et sallé et puis porté et mis en sépulture en la cité de<br> +Coulongne. L'empereur pour la paour qu'il eut de ceste mortalité laissa le<br> +siège et s'en vint fuiant jusques en Touscane: en chemin se mist parmi<br> +Lombardie, mais ceux de la terre luy firent assez de honte et le chacièrent<br> +de leur pays. Et ainsi s'en alla fuiant jusques en Frise. De là se partit à <br> +bien petite compaignie ainsi comme en larrecin et passa les mons si comme<br> +il peut. Si très-durement fu celluy desloyal espoventé et esbahy de la<br> +grant multitude de gens qu'il perdit en cest ost, que de barons que<br> +d'évesques que d'autre menu peuple, qu'il n'y osa plus arrester; mais s'en<br> +vint fuiant en Allemagne.<br> +<br> +<br> +XXVI.<br> +<br> +ANNEE: 1163.<br> +<br> +<i>Coment le roy Loys ala à ost sus le conte de Clermont et son fils et<br> +autres tyrans qui persecutoient les églyses et les povres et les pélerins;<br> +et coment le roy les desconfist et prist.</i><br> +<br> +<br> +Il advint en ce tems que le conte de Clermont en Auvergne et Guillaume le<br> +conte du Puy son nepveu et le viconte de Polignac avoient acoustumé à <br> +demener leur vie en rapine et en roberies, comme ceux qui roboient les<br> +églyses et les pélerins et essilloient les povres gens. Les griefs et les<br> +maux que ces desloyaux faisoient ne peuvent plus souffrir l'évesque de<br> +Clermont en Auvergne né celluy du Puy, et pour ce qu'il ne povoient<br> +contraster à eux né à leur force eurent conseil qu'il s'en vendroient<br> +clamer au roy Loys. A luy s'en vindrent tout droit et luy prièrent pour<br> +Dieu qu'il mist conseil à amender les maux que ces tirans faisoient à Dieu<br> +et à saincte églyse.<br> +<br> +Et le doux roy débonnaire, quant il eut oï la complainte des desloiautés<br> +que ces tirans faisoient, assembla son ost hastivement et chevaucha en ces<br> +parties tout encouragié de venger la honte et le dommage de saincte églyse.<br> +Si estoit trop griefve ceste chose de prendre guerre contre tels gens qui<br> +estoient riches et aisés et en leur pays et à merveilles bien garnis<br> +d'avoir et de gens. A eux se combati en champ et par l'aide de Dieu et de<br> +saincte églyse laquelle il deffendoit, luy avint si grant honneur lui les<br> +desconfist et prist en champ de bataille et les emmena avecques soy en<br> +chetivoison. Si les tint en prison tant qu'il luy pleut et luy jurèrent en<br> +la parfin qu'il cesseroient des maux qu'il avoient acoustumé à faire. Bons<br> +hostaiges donnèrent, atant furent délivres.<br> +<br> +<br> +XXVII.<br> +<br> +ANNEE: 1166.<br> +<br> +<i>Coment le desloyal conte Guillaume de Chalon persécuta l'églyse Saint-Père<br> +de Cligny, et en fist grant occision par les Brebançons. Et coment le roy<br> +en prist la vengence, car il deshérita le conte et fist pendre les<br> +homicides à hautes fourches.</i><br> +<br> +<br> +Après ceste noble vengence avint en Bourgongne un des plus cruels fais et<br> +des plus horribles à oïr qui oncques avint en la terre des crestiens. Car<br> +le desloyal conte de Chalon osa Dieu tenter à ce qu'il prist durement à <br> +assaillir et à grever la noble églyse Saint-Père de Cligny; trop assembla<br> +grant peuple d'une manière de gent que l'en appelle Brebançons. C'est une<br> +gent qui Dieu ne croit né aime, né congnoistre veut la voye de vérité. Par<br> +la force de ces desloyalles gens alla rober la devant dicte églyse de<br> +Cligny. Le convent de léans yssit contre icelluy tirant sans lance et sans<br> +escu et sans armes fors seullement des armes de Dieu, c'est des ornemens de<br> +la saincte églyse, à tous les sanctuaries et les croix et les textes des<br> +sainctes évangiles, et avec eux estoit grant plenté du peuple de la ville<br> +et du pays d'environ.<br> +<br> +Quant celle excommuniée tourbe de Brebançons vit les moynes venir contre<br> +eux ainsi appareilliés, si leur coururent sus et les despouillèrent tous<br> +des sains vestemens, en la manière de bestes sauvages et de loups enragiés<br> +qui cuerrent à quelque viande qu'il trouvent quant la fain les destrainct;<br> +ainsi coururent celle gent excommeniée aux barons et aux bourgeois et en<br> +occirent bien largement jusques à cinq cens ou plus. La renommée de ceste<br> +félonnie qui oncques mais n'avoit esté oïe jusques adont s'espandi par<br> +diverses contrées et vint jusques en France au roy Loys. Et tantost comme<br> +il oït, si fu tout esmeu de pitié et de compassion, pour la honte de Dieu<br> +et de saincte églyse, de prendre vengence de ceste orgueilleuse cruauté. Et<br> +tantost bani[725] ses osts et se hasta d'aller contre le cruel tirant pour<br> +le destruire.<br> +<br> + Note 725: <i>Bani.</i> Fit crier le ban de.<br> +<br> +Quant le desloyal sceut la venue du roy et de son ost si ne l'osa attendre,<br> +mais laissa sa terre comme fuitif. Et si comme le roy passoit par la<br> +province de la terre de Cligny à tout son ost, les femmes et les<br> +bourgeoises qui demourées estoient vefves de leurs seigneurs par celle<br> +guerre, les valetons et les fillettes qui chéus estoient orphelins luy<br> +venoient à l'encontre et luy chéoient tous aux piés plourans et crians à <br> +haux cris et luy monstroient leur perte et leur dommaige et luy prioient<br> +qu'il eust pitié et mercy d'eux et mist conseil en leur affaire qui ainsi<br> +alloit malement. Tant luy disrent illec qu'il menèrent le roy et tout son<br> +ost jusques à plourer et les encouragèrent plus de destruire celle<br> +excommeniée gent. Né ce ne fu pas merveille; car tu véisses illec les<br> +petits orphelins qui encores alaitoient et pendoient aux mamelles des<br> +mères, et véisses les pucelles orphelines et desconfortées des soulas de<br> +leur pères que ces desloyalles gens avoient occis, crier et plourer trop<br> +douloureusement. Tu n'oysses pas Dieu tonnant tant estoit l'air rempli de<br> +pleurs et de cris et de braieries de petits enfans. Que dirai-je plus? Le<br> +roy tout eschaufé d'acomplir son propos s'en entra en la terre de cest<br> +excommunié le conte de Chaalon et sans nul empeschement et sans nul<br> +destourbier prist le mont Saint-Vincent et puis Chaalons, et toute la terre<br> +à ce tirant, et en bailla la moitié au duc de Bourgongne et l'autre au<br> +conte de Nevers. Des desloyaux Brebençons fist grant justice: car autant<br> +que il en peut prendre né tenir en fist-il pendre aux fourches tout<br> +incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir;<br> +mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu<br> +avec les autres en vengence de saincte églyse. Après ceste noble vengence<br> +s'en retourna le roy en France.<br> +<br> +<br> +XXVIII.<br> +<br> +ANNEE: 1166.<br> +<br> +<i>Coment le roy defendi l'abbaïe de Vezelay contre le conte de Nevers et<br> +contre les bourgeois de Vezelay, hommes de l'abbaïe qui estoient allés<br> +contre l'églyse. Et coment il ot un fils de la royne Ale sa femme, qui ot<br> +nom Phelippe Dieudonné.</i><br> +<br> +<br> +Ainsi délivra l'églyse de Vezelay des bourgeois mesme de la ville qui par<br> +grant orgueil se rebellèrent contre l'abbé de léans qui est leur droit<br> +seigneur. Commune firent contre luy et le guerroièrent moult longuement, et<br> +assaillirent l'églyse et l'abbaye à armes; et s'estoient entre jurés que<br> +jamais jour de leur vie n'obeyroient à celle églyse. Et tout ce firent par<br> +le conseil au conte de Nevers qui trop estoit mal adversaire à celle<br> +églyse. L'abbé et les moines garnirent les tours du moustier pour eux<br> +défendre des grans assaux que les orgueilleux bourgeois leur faisoient et<br> +se misrent dedens, car il ne povoient à eux durer: car les bourgeois qui<br> +trop éoient leur seigneurie les assailloient trop durement et tiroient<br> +asprement contre eux d'arcs et d'arbalestres. Et si longuement les tindrent<br> +enclos par leur grant effort que le pain leur faillit et qu'il ne vivoient<br> +sé de char non. A ce furent menés que une partie des moynes faisoit le guet<br> +par nuyt et l'autre partie lassée de deffendre se dormoit tant comme elle<br> +avoit de loisir. Grant pièce furent ainsi en telle détresse. Et quant<br> +l'abbé vit que ces desloyaux bourgeois ne se refrenoient de riens de leur<br> +félonnie, ains ne faisoient sé enforcier non plus, et eux plus assaillir,<br> +si eut conseil et conduit par ses amis: en repost s'en yssi et s'en alla au<br> +roy Loys qui lors estoit à Corbie. Sa complaincte fist de ses bourgeois<br> +mesme qui conspiracion avoient faicte contre luy et assis l'avoient en sa<br> +maison mesme et luy faisoient tant de griefs comme il povoient. Quant le<br> +roy en fu certain par l'abbé et par autres, si envoya l'évesque de Lengres<br> +au conte de Nevers qui celle machinacion maintenoit. Et luy manda qu'il<br> +fist la commune despécier. Mais le duc qui estoit orgueilleux mist arrières<br> +le commandement du roy né n'en tint compte, car les bourgeois de Vezelay ne<br> +desvoya né ne destourba de riens de leur folle emprise.<br> +<br> +Et quant le roy vit ce, si assembla son ost, tout entalenté de vengier<br> +l'églyse et le despit que le conte faisoit de contredire son mandement. Si<br> +chevaucha par grant desdaing contre le conte. Le conte qui sceut sa venue<br> +luy manda tantost par l'évesque d'Ausseurre qu'il se contendroit à sa<br> +volenté de la commune deffaire. Après ce mandement vint encontre le roy<br> +jusques à Moret et luy jura et promist que jamais en sa vie à la commune ne<br> +s'assentiroit, ains la deffendroit à son povoir. Après la fiance et la<br> +seurté qu'il eut prise du conte, départit ses osts et s'en ala jusques à <br> +Ausseurre. Là furent mandés les bourgeois de Vezelay et jurèrent devant le<br> +roy que tousjours mais se contendroient à la volenté du roy et de l'abbé<br> +Poinçon et ceux qui après luy seroient et qu'il despéceroient leur commune<br> +né jamais ne la restabliroient. Et pour l'amende de cest outraige donnèrent<br> +à l'abbé, par le commendement du roy, soixante mille soubs. Et ainsi fu la<br> +paix d'eux et de l'abbé faicte et réformée. Ne scay quans jours après avint<br> +que le conte Guillaume de Nevers recommença à assaillir celle églyse et à <br> +contrallier pour aucunes coustumes qu'il clamoit à tort sur celle églyse<br> +que l'abbé li nioit; pourquoy il avint que la paour de Dieu oubliée leur<br> +soustrait-il leur viande. Et quant les moynes se virent en tel point qu'il<br> +n'avoient que mengier, il s'en allèrent tous à Paris, aux piés du roy à <br> +pleurs et à larmes se gettèrent et se complaignirent des tors et des griefs<br> +que le conte leur faisoit. Et le roy pour la pitié qu'il en eut contraignit<br> +le conte par force à tenir ferme paix et seure à l'églyse de Vezelay.<br> +<br> +Pour tels biens et euvres de miséricorde que le roy fist par plusieurs fois<br> +à celle églyse et aux autres dont il souffrit et endura mainte guerre, luy<br> +donna Dieu digne guerdon de tant de bonnes Å“uvres comme il avoit faictes en<br> +ce monde.<br> +<br> +Ce fut un biau fils qu'il engendra par la volenté de Nostre-Seigneur en la<br> +royne Ale sa femme, qui fu appellé Phelippe Dieudonné. Car par les mérites<br> +du père le donna Dieu au royaume de France[726]. Et ce fu cil Phelippe qui<br> +tant fu saige et vigoreux qu'il se deffendist de ses ennemis et conquist<br> +Normandie, Anjou et Poictou et Auvergne, sur le roy Henry et Richart son<br> +fils et les chassa en Angleterre.<br> +<br> + Note 726: C'est ici que s'arrête le texte du dernier continuateur<br> + d'Aimoin. Il finit en donnant le nom des trois parrains et des trois<br> + marraines du Philippe-Auguste. Les voici: Hugues, Hervée et Eudes,<br> + abbés de St-Germain, de St-Victor et de Ste-Geneviève; Constance,<br> + sÅ“ur du roi Louis, et deux veuves de Paris. «Duæ viduæ Parisienses<br> + matrinæ exstiterunt.» Ce fait m'a paru curieux.<br> +<br> +De cestuy Phelippe parlera dès ore mais l'ystoire. Et si n'entrelaissera<br> +pas l'ystoire à parler du père jusques à ce point qu'il trespassa de ce<br> +siècle. Car puis que l'enfant Phelippe fu né, régna-il longuement jusques à <br> +tant qu'il fu couronné en la cité de Rains. Mais à son couronnement ne fu<br> +pas le père, car il estoit jà malade et féru de paralisie, si comme<br> +l'histoire dira ci-après plus plainement.<br> +<br> +<br> +<br> +<i>Ci fine l'istoire du roy Loys, fils au gros roy Loys.</i><br> +<br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (3/6), by +Paulin Paris + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE *** + +***** This file should be named 35643-h.htm or 35643-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/6/4/35643/ + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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