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+Project Gutenberg's Les grandes chroniques de France (3/6), by Paulin Paris
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les grandes chroniques de France (3/6)
+ selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
+
+Author: Paulin Paris
+
+Release Date: March 21, 2011 [EBook #35643]
+
+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE ***
+
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+
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+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+
+HISTOIRE
+DE
+FRANCE.
+
+
+
+PARIS. Imprimerie de Béthune et Plon,
+Rue de Vaugirard, 36.
+
+
+LES
+GRANDES CHRONIQUES
+DE FRANCE,
+selon que elles sont conservées
+en l'Église de Saint-Denis
+EN FRANCE.
+
+
+PUBLIÉES PAR M. PAULIN PARIS,
+De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.
+
+
+
+TOME TROISIÈME.
+
+
+PARIS.
+TECHENER, LIBRAIRE,
+12, PLACE DU LOUVRE.
+
+1837.
+
+
+CI COMENCENT LES GESTES
+
+L'EMPEREUR CHARLES-LE-CHAUF.
+
+* * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEES: 842/851.
+
+
+_Coment ses frères se combatirent à luy, et coment il furent desconfis et
+fuirent. Et puis coment il pacifièrent ensemble et partirent l'empir; et
+coment Lothaire fu moine et trespassa en religion, et coment un de ses
+frères fu déceu, et de maintes autres choses._
+
+
+[1]Après la mort l'empereur Loys,[2] (qui par son nom fu appelé
+Loys-le-Débonnaire et fu fils Charlemaine-le-Grant,) deux de ses fils,
+Lothaire et Loys, assemblèrent grant ost de toutes pars de leur royaumes
+contre Charles-le-Chauf, leur frère, qui estoit roy de France. (Voir est
+qu'il n'estoit leur frère que de père, car il fu fils de la dernière femme
+qui eut nom Judith.) Moult avoient sur luy grant envie pour ce qu'il avoit
+à sa part le plus noble des royaumes. Tant assemblèrent de gens que il
+aplouvoient de toutes pars ensi comme langoustes[3].
+
+ Note 1: On trouve le texte latin de ce commencement dans un
+ _Epitome gestorum regum Franciæ_, conservé par deux manuscrits;
+ l'un de l'abbaye de Saint-Victor, coté aujourd'hui n° 287; f° 188:
+ l'autre de Saint-Germain, coté n° 646; f° 1. (Voy. aussi le tome
+ VII des Historiens de France, p. 255.)
+
+ Note 2: Tout ce que j'ai mis entre parenthèses appartient uniquement
+ au traducteur.
+
+ Note 3: _Langoustes_, sauterelles.
+
+Et quant Charles sceut ce, il manda ses barons, et leur demanda quel
+conseil il y voudroient mettre. Et il luy respondirent d'un cuer et d'une
+volenté qu'en nulle manière il ne souffreroient qu'il entrassent en leur
+contrées né ès terres du royaume. Moult le roy rit de si belle response et
+moult les en mercia. Son ost appareilla et alla encontre les ennemis, qui
+jà estoient en l'archeveschié de Rains[4], et estoient venus en une ville
+qui a nom Fontenay[5]. Si grant ost avoient et si merveilleux qu'il
+habondoient de toutes pars, ainsi comme la gravelle de la mer: droitement
+la veille de l'Ascension.
+
+ Note 4: L'_Epitome_ dit la même chose, _In parochiâ Remensi_. C'est
+ une erreur dont la source est peut-être dans la bévue d'un scribe qui
+ aura lu: _In pago antistitis Remensis_, au lieu de _In pago
+ Antissiodorensi_.
+
+ Note 5: _Fontenay_ est-il le bourg actuel de _Fontenay près Vezelay_,
+ à trois lieues d'Avallon, ou le village de _Fontenailles_, à cinq
+ lieues d'Auxerre? L'abbé Lebeuf, dans une dissertation consacrée à la
+ bataille de Fontenay, est pour ce dernier endroit.
+
+Et quant ce vint à l'endemain, jour meisme de la feste, les osts des deux
+roys s'appareillèrent pour combattre. Car il cuidèrent l'ost Charles
+dépourveu et désarmé trouver pour la solennité du jour si très-hault. Et
+sans faille si estoit. Si leur coururent sus soudainement par l'atisement
+du diable, et les commencièrent forment[6] à escrier de toutes pars. Et les
+François toutevoies s'armèrent au plustost qu'il peurent, et les reçurent
+hardiement à quelque meschief. [7]Longuement et asprement se combatirent
+d'une part et d'autre. Et tant en eut d'occis de chacune partie, que
+mémoire d'homme ne recorde mie qu'il y eut oncques en France si grant
+occision de chrestiens. A la parfin si comme Diex le voult, eurent François
+victoire de leurs ennemis. (De cette occision eschappa Lothaire et Loys son
+frère,) et s'en fu Lothaire jusques à Ais-la-Chapelle. [8]Et le roy Charles
+rappareilla son ost, et les suivi jusques à Ais et chassa hors de la ville.
+Et cil prit sa femme et ses enfans et s'en fui tousjours devant lui
+jusques à Lyons, et puis jusques à Vienne. Là se rappareilla et receut ses
+gens et Loys son frère. D'une part et d'autre estoient les osts. Mais avant
+qu'il assemblassent derechief à bataille, coururent tant messages d'une
+part et d'autre qu'il firent assembler les trois frères à parlement, en une
+isle du Rosne[9]. A ce s'accordèrent à la parfin que tout l'empire seroit
+divisé en trois parties, et se tiendroit chascun appaiés de sa partie.
+Lothaire s'en retourna à la souveraine France[10], qui est le royaume
+d'Austrasie, et Loys en la sienne partie, et Charles retourna en France.
+
+ Note 6: _Forment_, fortement.
+
+ Note 7: Les deux phrases suivantes sont dans le texte des _Annales
+ Fuldenses_, dont l'auteur, moine de Fulde, étoit attaché au roi de
+ Germanie Louis, frère du Charles-le-Chauve. Ces annales embrassent
+ les années 714 à 882. (Voyez _Historiens de France_, tome VII,
+ page 159.)
+
+ Note 8: _Adonis archiepiscopi Viennensis Chronicon_.
+
+ Note 9: _Adon_ dit de la Seine: «In insulam quamdam Sequanæ
+ conveniunt.» Mais la phrase précédente semble donner raison à notre
+ traducteur.
+
+ Note 10: _Souveraine._ Supérieure.
+
+(Mais aucunes chroniques en cet endroit dient que Lothaire eut si grand
+dueil et tel doleur de ce qu'il fu desconfit, que quant il s'en fuit en son
+païs, il fit crier partout la loy des païens par desespérance, et guerpi la
+loy chrestienne; et pour ce que la gent du païs désiroient ce qu'il leur
+commanda, nommèrent-il le royaume de son nom et laissèrent les noms des
+anciens rois; et l'appelèrent Loheraine, qui vaut autant à dire comme le
+royaume de Lohier. Mais cette sentence est moult contraire à celle qui
+après vient. Car il dit:[11])
+
+ Note 11: On n'a pas conservé ces anciennes chroniques; je pense que
+ c'étoit plutôt quelque _chanson de geste_ fondée sur les démêlés du
+ fils de Lothaire avec le pape.
+
+Quant il fu retourné en son païs, il envoia son fils Loys, à qui il avoit
+donné le royaume de Lombardie, à Rome par son oncle Dreue, l'évesque de
+Mez. Et l'apostole Serges le receut et le couronna empereur, et fu salué du
+peuple comme empereur Auguste. Lors senti Lothaire que maladie le
+seurprenoit, pour ce départi son royaume à ses trois fils. A Charles le
+maindre donna Provence et une partie de Bourgogne: A Lothaire le moien, son
+siége et la terre toute qui y appartenoit, et à Loys qui jà estoit couronné
+empereur, toute Italie. Après, quant il eut ainsi toute sa terre donnée et
+départie à ses fils, il déguerpit le royaume temporel et le siècle, et
+vesti les draps de religion en l'abbaïe de Prume[12]. Et peu de temps après
+trespassa de ce siècle en l'an de l'Incarnation huit cent cinquante-cinq,
+de son empire trente et trois. En l'églyse de Saint-Sauveur l'enterrèrent
+honorablement les trois frères.
+
+ Note 12: _Prume._ «In Prumiæ monasterium.» A douze lieues de Trèves,
+ dans la forêt des Ardennes.
+
+_Incidence_. En ce temps mouru Bernard, archevesque[13] de Vienne. Après
+luy fu un autre qui avoit nom Aglimaire. En ce temps fu aussi archevesque
+de Lyon un autre qui avoit nom Emulons. En ce temps mouru le pape Grégoire.
+Après luy fu Serges; après, Léon; après, Benoist. En ce temps fu occis
+Segatz, le duc de Bonivent, par sa gent. Et ceux meismes qui l'occirent
+firent venir les Sarrasins et les reçurent en la cité de Bonivent. Entour
+huit ans après la mort l'empereur Lothaire, mouru Charles, le plus jeune
+des frères[14], et fu ensépulturé en l'églyse Notre-Dame de Lyon. Son
+royaume prirent les deux frères Lothaire et Loys. Si eut l'empereur Loys
+Bourgogne en sa partie, et Lothaire Provence[15]. Loys assembla ost contre
+les Sarrasins qui estoient entrés à Bonivent. A eux se combati et occit
+Amalmathar, leur seigneur, et reçut la cité. Par mauvais conseil fut déceu
+le roy Lothaire, son frère, du mariage de deux femmes, dont presque toute
+saincte Eglyse fu émue contre luy; pour ce cas furent dampnés par la
+sentence l'apostoile deux archevesques, Teugaudes, archevesque de Trèves,
+et Gonter, archevesque de Couloigne. Pour ce cas fu assemblé le concile des
+prélats par le commandement le roy Charles-le-Chauf, son oncle, qui bon
+conseil li looit, sé il le voulust avoir creu. Mais pour nul ammonestement
+ne voult laissier son propos, ains mut et s'en alla par Lombardie droict à
+Bonivent à l'empereur Loys, son frère. A cette voie s'accorda bien le roy
+Charles-le-Chauf, pour ce qu'il avoit espérance qu'il se refrainist de sa
+mauvaise volonté par le chatiement et l'ammonestement l'apostoile; mais à
+ce ne s'accordoient pas plusieurs des prélats de France, ains le
+contredirent, tant comme il purent, ceulx qui estoient mus par le
+Sainct-Esprit et qui se doubtoient que esclandres né périls ne venist à
+saincte Eglyse de cette chose. Car il avoient doubte de ce qui après en
+avint, que l'apostoile ne fist sa volonté par prières, et que commune
+erreur n'en fut espandue en saincte Eglyse. Toutevoies vint, si comme il
+avoit proposé: à l'apostoile s'en alla et impétra ce qu'il voult. [16]De
+Rome se départi bault et liez, et vint jusques à la cité de Luques, et là
+fu malade d'une fièvre, et là meisme prit une maladie à tout sa gent si
+grant et si crueuse qu'il les véoit mourir devant lui à gratis monciaux, né
+oncques pour ce ne se avertit né ne voult entendre la vengeance né le
+jugement de nostre Seigneur. De Luques s'en parti et vint à Plaisance, en
+la huitiesme ide du mois d'aoust. Là demoura jusques dimanche après. Et
+entour heure de nonnes, devint ainsi comme hors du sens. L'endemain perdi
+la parole du tout, et puis mouru entour la seconde heure du jour. Un peu de
+sa gent qui estoient demourés de cette pestilence, pristrent le corps et
+l'enterrèrent en ung moustier près de la cité.
+
+ Note 13: _Archevesque._ «Episcopus.»
+
+ Note 14: _Des frères_, c'est-à-dire des fils de ce Lothaire.
+
+ Note 15: Le texte d'Adon est ici mal traduit. «Accepit autem
+ (Ludovicus) partem transjurensis Burgundiæ, simul et Provinciam.
+ Reliquam partem Lotharius sibi retinuit.»
+
+ Note 16: A compter d'ici, notre chronique est traduite des Annales de
+ St-Bertin, année 869.
+
+
+II.
+
+ANNEE: 869.
+
+_Coment Charles-le-Chauf receut message qu'il n'entrast au royaume qui ot
+esté Lothaire son frère, jusques après ce qu'il fu parti: et coment les
+prélats le reçurent à seigneur en la cité de Mez. Et des constitutions qui
+furent là establies._
+
+
+En ce temps-là estoit le roy Charles-le-Chauf en la cité de Senlis, il et
+la royne Judith[17]. Là avoient fait grans aumosnes, et avoient donné et
+départi assez de leurs trésors aux églyses et aux lieux de religion; et les
+rendirent par telle manière à Notre-Seigneur par cui don il les avoient
+receus. De Senlis se départi et s'en alla à Atigny. Là vinrent à luy les
+messages d'aucuns évesques et d'aucuns barons du royaume Lothaire qui mort
+estoit, et luy mandoient qu'il n'allast en avant, et qu'il n'entrast au
+royaume que Lothaire avoit tenu, jusques à tant que le roy Loys son frère
+fust retourné d'un ost qu'il avoit fait sur les Wandres. Et quant il seroit
+venu et qu'il séjourneroit en son palais d'Angelenham, si envoyast à luy
+ses messages et luy mandast et le lieu et le temps qu'il assembleroient
+pour traictier de la partision du royaume sans faille. Voir est qu'il avoit
+jà ostoié par deux ans sur les Wandres, et plusieurs fois s'estoit jà à
+eux combattu, mais pou ou noient y avoit gaigné; et refurent plusieurs qui
+luy mandèrent qu'il venist jusques à Mez, et il se hasteroient de venir
+contre luy en la voie, ou il vendroient à li en la cité. Loys s'appensa et
+vit bien que c'estoit le meilleur conseil. A la voie se mit et alla jusques
+à Verdun. Là rencontra plusieurs prélats du royaume Lothaire, Haston
+l'évesque de Mez,[18] et Franque l'évesque de Tongres, et mains autres. Et
+quant il furent en la cité, il assemblèrent en l'églyse Sainct-Estienne, et
+puis furent les paroles qui s'ensuivent récitées en la présence le roy
+Charles, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante-neuf. Alors commença à
+parler l'évesque de Mez, Avancien avoit à nom, devant tous les prélats et
+le peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, bien savez tous, et si est
+chose seue en plusieurs règnes, les griefs que nous avons souffers pour nos
+causes communément et pour nos droits soustenir, au temps de nostre prince
+soubs qui nous avons été jusques à ore. Et si savez bien la douleur et
+l'angoisse que nous avons en cuer de la honteuse mort qui lui est advenue.
+Or n'y a donc autre conseil à nous qui sommes sans prince et sans chief
+terrien, mais que nous convertissions nos cuers en jeusnes et oroisons, et
+prions à celui qui tient en son poing les règnes et les roys, et ordonne du
+tout en sa volonté, qu'il nous doingt roy selon son cuer, qui nous gouverne
+en droict et en justice, et nous sauve et défende, et nous fasse tels que
+nous soions tous d'un cuer et d'une volenté à luy aimer et luy obéir en
+Dieu. Pour ce donques que cil fait la volonté de ceux qui le doubtent, et
+oi leur prière, a-il esleu droit hoir et successeur de ce royaume, à qui
+nous sommes soubmis de nostre volenté et pour nostre profit, c'est à savoir
+le roy Charles qui ici est présent; il nous est advis que nous luy devons
+rendre grace de ses bénéfices, que nous ne soions vers luy encolpés du vice
+d'ingratitude pour ce qu'il nous donne prince et gouverneur qui nous garde
+et défende longuement au profit de la saincte Eglyse, et nous doint vivre
+soubs luy en paix et en concorde en son service, à l'onneur et à la louange
+de celuy qui vit et règne sans fin. Et sé il lui plaict et il nous semble
+que ce soit bien, nous oïrons de sa bouche qu'il en voudra dire et répondre
+à nous et au peuple qui ci est assemblé.» Adonc parla le roy Charles aux
+prélats et au peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, tout ainsi comme ces
+honorables évesques ont tous ensemble parlé par la bouche d'un seul, et ont
+monstré certainement votre volenté et votre commune concordance, à ce que
+vous m'avez appelé par élection au profit du règne et de vous; sachiez
+certainement que devant toutes choses je regarderai l'onneur et le
+cultivement de Dieu et des églyses par l'aide de luy meisme et, après, de
+chascun de vous, d'après la dignité de son ordre et l'estat de sa personne,
+et les honoreray et sauveray de mon pouvoir, et tendray amour, et garderay
+à chascun les drois et les lois, selon la coustume du païs: en telle
+manière que obédience et honneurs roiaux me soient portés de chascun de
+vous selon son estat et conseil et aide, pour vous et pour le roiaume
+deffendre, sé mestier en estoit; ainsi comme nos devanciers l'ont fait par
+droict et par raison à ceux qui ont régné pardevant moy.»
+
+ Note 17: _Judith_. Il faut lire _Ermentrude_.
+
+ Note 18: «Il falloit traduire: _Haton l'évesque de Verdun, et Arnoul
+ l'évesque de Toul. De là, venant à Mez, il y trouva Advencien,
+ l'évesque de la ville, et Francon, l'évesque de Tongres_.» (Note de
+ dom Bouquet.)
+
+Après le roy, parla Hincmaris, archevesque de Rains, et dit en telle
+manière par le commandement Avancien[19], évesque de la cité, et des
+évesques autres de la province de Trèves, comme Haston l'évesque de Verdun,
+et Arnoult l'évesque de Toul et mains autres qui présens estoient. «Pour
+ce,» dist-il, «qu'il ne semble à aucuns que ce soit desraison et
+présomption sé nous et nos honorables frères et évesques de nostre province
+de Rains, nous entremettons des causes et de l'ordonnance de cet
+archeveschié, sachent tous que nous ne le faisons pas contre les drois des
+canons, pour ce que l'églyse de Rains et celle de Trèves sont sereurs et
+comprovinciaux en cette région de Belge, si comme l'auctorité de saincte
+Églyse le monstre et l'ancienne coustume le preuve. Et pour ce doivent-il
+garder à communs accors les establissemens des anciens pères et de sains,
+et doit estre gardé entre l'archeveschié de Trèves et celluy de Rains la
+condition de ce privilège, que celluy qui le premier est ordonné est tenu
+pour le premier ordonné, et la divine loy establie de Dieu le dict ainsi.
+_Quant tu trépasseras par le champ de ton amy, tu cueildras les espis, et
+pour les mangier les frotteras en ta main, mais tu n'en cueildras nul à
+faucille._ La moisson c'est le peuple, si comme nostre Seigneur vous
+monstre en l'Evangile; la moisson doncques de mon amy, c'est le peuple
+d'autres provinces. Tu frotteras ces espis en trespassant, c'est admonester
+le peuple en ung corps de saincte Églyse à la volenté de nostre Seigneur;
+doncques pouvons-nous passer en la province en admonestant le peuple à bien
+faire, sans tort faire à nullui; né ne mettons la faucille de jugement au
+peuple d'autre province. Autre raison: car les honorables évesques et
+nostre frère de cette province nous commandèrent et admonestèrent ce à
+faire en charité, pour ce qu'il n'avoient pas de provincial et vouldrent
+que nous ordennissons de leurs causes ainsi comme des nostres propres.
+Est-il ainsi,» dict-il, «seigneurs évesques?» Et il respondirent que oil.
+Et il dict après: «Or nous povons doncques avertir qu'il plaict à nostre
+Seigneur que nostre prince et nostre roy, qui cy est présent, à qui nous
+sommes soubmis de nostre volenté, pour nous et nos églyses, est ci venu
+pour nous et nous pour luy en la dernière partie du royaume que il tient.
+Pour ce doncques que son père Loys, le puissant empereur et de saincte
+mémoire, fu couronné à empereur à Rains par la main du pape Estienne,
+pardevant l'autel Nostre-Dame, et fu puis déposé par la traïson du peuple
+et des barons et des mauvais évesques, et puis fu restabli devant le corps
+sainct Denys en France, et couronné de reschief en ceste églyse devant cest
+autel de sainct Estienne, par la main des évesques, si comme nous veismes
+qui y estions présens; et d'autre part, si comme nous trouvons ès
+histoires, que quant ces anciens roys conquéroient les royaumes, il se
+faisoient couronner des couronnes de chascun royaume. Il nous semble, sé il
+vous plaisoit, que avenante chose seroit qu'il fust et couronné et enoingt
+de la saincte onction, par la main d'évesque, au nom et au titre du royaume
+où il est appelé; et s'il vous plaict qu'il soit ainsi fait, si vous y
+accordez communément et le prononciez de vostre bouche.» Après ces paroles
+s'escrièrent tous que ainsi fust fait. Lors leur dict après: Rendons graces
+à Dieu et chantons: _Te Deum laudamus_. Après ce fu couronné et sacré
+devant l'autel sainct Estienne. Si départit atant le concile.
+
+ Note 19: _Par le commandement._ «Jubente et postulante.»
+ (An. S.-Bert.)
+
+
+III.
+
+ANNEE: 869.
+
+_Du mandement Loys à Charles son frère, et de la response. Et d'une
+incidence. Des griefs et du dommage que les Sarrasins firent au roy Loys au
+retour de Bonivent. Et puis de Rollant, archevesque d'Arle, et puis des
+Normans, et de la mort la royne Hermantrude et du mandement l'apostoile à
+Charles-le-Chauf._
+
+
+De Mez se départit le roy et s'en ala à Floringues[20]: et quant il eut là
+ordonné ce que bon luy sembla, il s'en ala chascier[21] en la forest
+d'Ardennes. Entre ces choses advint que son frère Loys fit paix aux
+Wandres[22], sous une condition dont l'histoire ne parle mie. Pour celle
+paix confirmer y envoya ses fils et aucuns marchis de sa terre; car il
+demoura malade en la cité de Ragenbourg[23]. Au roy Charles manda par ses
+messages les convenances qui estoient entre eux deux et de sa partie du
+royaume Lothaire, et le roy Charles luy remanda responses souffisans à ce
+qu'il lui avoit mandé.
+
+ Note 20: _Floringues_, aujourd'hui _Floringhem_, dans le département
+ du Pas-de-Calais, arrondissement de Saint-Pol-sur-Ternoise, canton
+ d'Heuchin. Latinè: _Florinkengas_.
+
+ Note 21: _Chascier_. «Autumnali venatione exercitandum.»
+
+ Note 22: _Wandres_. «Pacem, sub quadam conditione, apud Winidos
+ procuravit obtinere.» Plus loin, l'annaliste de St-Bertin ajoute à ce
+ nom: «Qui in regionibus Saxonum sunt.»
+
+ Note 23: _Ragenbourg_. «Ragenisburg.» C'est Ratisbonne.
+
+_Incidence._ En ce temps advint en Grèce que Basile occit par traïson
+l'empereur Michiel, et cil avoit celluy Michiel accompagnié en l'empire.
+Couronner se fit et gouverna l'empire tout seul. L'un de ces princes qui
+Patrice avoit nom[24] envoïa à Barrain à tout trois cens nefs pour aider au
+roy Loys contre Sarrasins. Si requeroit par iceluy prince meisme qu'il luy
+onnast sa fille en mariage[25] pour espouse. Mais il ne la luy envoïa pas,
+pour ne sai quelle discorde qui fu entre luy et le prince, dont il avint
+qu'il s'en retourna à Corinthe à toute sa navie. En ce que l'empereur Loys
+s'en retournoit de sa contrée de Bonnivent, les Sarrasins qu'il avoit
+assiégiés en la cité de Barre issirent hors et se férirent en la queue de
+son ost soudainement et tollirent bien jusques à deux mille chevaux: dessus
+montèrent et firent d'eux-meismes deux batailles, puis s'en allèrent en
+l'églyse Saint-Michiel de Mont-Gargan. Les clers et les pèlerins, qui là
+estoient venus pour adourer, robèrent et tollirent tout quanqu'il avoient,
+et puis s'en retournèrent chargiés de dépouilles. De cette aventure furent
+l'apostoile et l'empereur moult courrouciés.
+
+ Note 24: _Patrice avoit nom._ C'est-à-dire étoit revêtu du titre de
+ patrice. «Patricium suum ad Bairam cum CCCC (vel CCC) navibus
+ miserat.» _Bairam_, c'est _Bari_, dans le royaume de Naples.
+
+ Note 25: _Qu'il luy donnast sa fille en mariage._ Le latin dit plus
+ clairement que le patrice demandoit de conduire à son maître la
+ princesse qui lui avoit été fiancée auparavant. «Et filiam Hludowici,
+ a se desponsatam, susciperet.»
+
+_Incidence._ Loys, l'un des fils le roy Loys de Germanie, se combati en ce
+temps contre les Wandres, à l'aide des Saisnes: grande occision y eut d'une
+partie et d'autre, mais toutevoies il eut victoire à la parfin à grand
+dommage de sa gent et à tant s'en retourna.
+
+_Incidence._ Rolland, archevesque d'Arles, empétra en ce temps vers
+l'empereur et l'empereris Engeberge, l'abbaïe de Sainct-Césaire, en l'isle
+de Camarie[26]; mais ce ne fu pas sans grans dons et sans grant service:
+moult estoit cette abbaïe riche et de grande possession. En icelle isle
+souloient avoir ung port les Sarrasins; pourquoi y pouvoient légièrement
+arriver. Un chastel y fit cest archevesque de terre tant seulement, et
+quant il oï dire que Sarrasins venoient, il se mit follement dedans; car il
+n'estoit né fort né garni pour luy sauver. Les Sarrasins vindrent là, de sa
+gent occirent plus de trois cens, et au dernier le prindrent et le menèrent
+tout loié en leur nefs, puis le mistrent à rançon qui fu tauxée à cent
+cinquante livres d'argent et à cent et cinquante manteaux, et à cent et
+cinquante espées, et à cent et cinquante présens sans les dons qu'il leur
+donna d'autre part. Si avint qu'ainsi mourut en les nefs avant qu'il
+fussent délivrés et que la rançon fust paiée; et les Sarrasins qui le
+virent, findrent[27] qu'il ne povoient plus illec demourer, et hastèrent
+forment ceux qui de la rançon paier s'entremestoient, s'il vouloient
+recevoir leur seigneur. Et quant elle fu toute paiée sans nul deffaut, il
+prirent le corps de l'archevesque tout revestu en épiscopaux garnemens si
+comme il l'avoient pris, et l'assistrent en une charrette, et puis
+l'emportèrent hors des nefs entre bras ainsi comme par honneur. Lors
+vinrent entour luy ceux qui l'amoient, et quant il cuidèrent parler à luy
+et faire joie si le trouvèrent mort. Lors l'emportèrent en terre à grans
+pleurs et le mistrent en terre en ung tombel que luy-meisme avoit fait
+appareiller pour luy. En ce temps fit Salmon, duc de Bretaigne[28], paix
+aux Normans qui estoient sur le fleuve de Loire, et fit cueillir à ses
+Bretons tout le vin qui estoit en sa partie d'Anjou[29]. L'abbé Hue et le
+comte Geoffroy[30] se combatirent aux Normans, qui habitoient sur le fleuve
+de Loire, et en occidrent entour soixante. En cette bataille prindrent ung
+moine apostate (c'est-à-dire renoié de la foy), qui la foy crestienne avoit
+déguerpie et s'estoit mis avec les Normans. Et pour ce qu'il faisoit aux
+crestiens moult de mal tant comme il povoit, luy firent-il couper la teste.
+[31]En ceste tempeste vinrent les Normans la seconde fois jusques à Paris,
+l'abbaïe de Sainct-Germain robèrent et boutèrent le feu dedans le cellier,
+et puis retournèrent tous chargiés des despoilles de ce qu'il avoient tolli
+et robé. En ce temps commanda le roy Charles aux Manceaux et aux
+Tourangiaus et à ceux qui habitoient delà le fleuve de Saine qu'il
+fermassent les cités et fissent forteresses contre les assaulx des Normans;
+et quand les Normans oïrent ce dire, il mandèrent à la gent du païs qu'il
+leur donnassent une grande somme d'argent, de vins, de fourment et de
+bestes, s'il vouloient avoir paix et trèves avec eux.
+
+ Note 26: _Camarie._ La _Camargue_, sur le Rhône.
+
+ Note 27: _Findrent._ Feignirent.
+
+ Note 28: _Duc de Bretaigne._ L'annaliste de Metz l'appelle _roi des
+ Bretons_, et il a raison. (_Note de dom Bouquet_.)
+
+ Note 29: _En sa partie d'Anjou._ «Et vinum partis suæ de pago
+ Andegavensi cum Britonibus suis collegit.» C'est-à-dire: Et il put
+ récolter, cette année, le vin des vignes plantées du côté de la Loire
+ qui appartenoit au territoire d'Angers, et par conséquent à ses
+ états. M. Guizot a rendu cette phrase ainsi: _Et il récolta le vin
+ des territoires qui lui appartenoient au pays d'Angers_.» La
+ traduction du chroniqueur de Saint-Denis est moins mauvaise.
+
+ Note 30: Le latin ajoute: «Cum Transsequanis.» C'est-à-dire: avec
+ ceux qui habitoient au-delà de la Seine ou jusqu'à la Loire.
+
+ Note 31: _En ceste tempeste, etc._ Cette phrase ne se trouve que dans
+ le manuscrit du roi des _Annales de Saint-Bertin_. On voit que les
+ Normands tenoient beaucoup aux celliers et aux vendanges.
+
+En la ville de Dussy[32] estoit le roy Charles, quant il oï nouvelles par
+certains messages de la mort Hermentrude, sa femme, en l'abbaïe de
+Sainct-Denys en France; et léans meisme fu elle mise en sépulture. Lors
+manda le roy à Theuberge, qui femme eut esté le roy Lothaire, qu'elle luy
+envoiast sa fille[33] Richeut par Boson, le fils au comte Bivin, qui frère
+estoit à ceste Richeut. (Une pièce de temps) la tint sans épouser, ainsi
+comme concubine; (mais il l'espousa puis, si comme l'histoire le dira
+ci-après). A celui Boson, son frère, donna l'abbaïe Sainct-Morize et toutes
+les appartenances, et s'en ala à Ais-la-Chapelle, et mena avec luy cette
+Richeut, et se hasta moult d'aler pour recevoir le remenant des hommages du
+royaume Lothaire, si comme il l'avoit mandé; et fit assavoir à tous qu'il
+seroit à Gondouville[34] dedans la feste Sainct-Martin pour recevoir ceux
+qui à lui devoient venir de Provence et de la parfonde Bourgoigne[35]: et
+quant il fu à Ais nul ne vint à luy qu'il n'eust d'abord receu[36]. De là
+se départit et s'en ala à Gondouville en son palais comme il l'avoit
+ordonné.
+
+ Note 32: _Dussy._ C'est _Douzy_, bourg de Champagne, près de Mouzon,
+ et sur la rivière du Cher.
+
+ Note 33: _Sa fille._ Le latin ne dit pas cela; mais la phrase est
+ obscure. «Exequente Bosone filio Bwni quondam comitis hoc missaticum
+ apud matrem et materteram suam Theutbergam Lotharii regis relictam,
+ sororem ipsius Bosonis nomine Richildem mox sibi adduci fecit, et in
+ concubinam accepit.» Je crois voir ici que pendant l'absence de
+ Boson, chargé de la mission d'annoncer à Theutherge la mort
+ d'Hirmantrude, Charles avoit fait venir près de lui Richilde, sœur de
+ Boson, et l'avoit retenue en concubinage.
+
+ Note 34: _Gondouville._ «Gundulfi-villa.» C'est _Gondreville_, dans
+ le pays Messin, à une lieue de Toul. Ce palais étoit situé sur la
+ rive droite de la Moselle.
+
+ Note 35: _De la parfonde Bourgogne._ «Et de superioribus partibus
+ Burgundiæ.»
+
+ Note 36: _Qu'il n'eust d'abord receu._ C'est-à-dire: Dont il n'eut
+ obtenu précédemment la soumission. «Nullum obtinuit quem ante non
+ habuit.»
+
+Avant qu'il partist receut les messages l'apostoile Adrien. Ces messages
+estoient deux évesques, l'un avoit nom Paul et l'autre Léon, et ne venoient
+pas au roy tant seulement, mais aux princes et aux prélas du royaume. La
+forme du mandement estoit telle que nul mortel ne fust si hardi qu'il
+entrast au royaume qui jadis ot été Lothaire, et qui par droict devoit
+venir en la main son fils espirituel, né qui osast né troubler né molester
+les hommes du royaume, ne fortraire par promesses et par dons: et sé nul le
+fesoit autrement, ce qu'il feroit ne seroit pas tant seulement anéanti par
+son auctorité, ains seroit celuy qui ce feroit excommunié et dessevré de la
+compagnie de saincte Églyse; et sé aucun des évesques se consentoit à luy
+en taisant, si ne seroit plus appelé prestre né pasteur, mais bergier loué;
+et pour ce, ne luy appartiendroit-il des brebris garder, par conséquent né
+de la dignité de pasteur. Avec les messages et pour ceste besoigne meisme
+vint ung autre message[37] qui avoit nom Boderas. Quand les messages
+l'apostoile s'en furent partis, le roy Charles s'aperceut bien que ceux luy
+avoient menti qui luy avoient fait entendant par faus messagiers que le roy
+Loys, son frère, estoit ainsi comme à la mort. Lors se partit de
+Gondouville, et s'en ala ès parties d'Elisse[38], pour recevoir en amour et
+en concorde Hue, le fils Geuffroy, et Bernart, son fils[39]. De là s'en
+retourna pour yverner à Ais-la-Chapelle, et tant y demoura que la Nativité
+fu passée, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante et dix.[40]
+
+ Note 37: _Un autre message._ Le latin ajoute: «Missus Hludowici
+ imperatoris venit.»
+
+ Note 38: _D'Elisse._ «In Elisacias partes.» Vers l'Alsace.
+
+ Note 39: _Son fils._ «Bernardi filium.» Bernard, fils de Bernard.
+
+ Note 40: La plupart des auteurs du IXème siècle commencent l'année à
+ Noël, comme notre annaliste de Saint-Bertin.
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 870.
+
+_Coment Charles-le-Chauf espousa la royne Richeut, et de la pais aux
+Normans, et du débat entre Charles-le-Chauf et Loys, son frère, pour la
+partition du royaume Lothaire, et d'autres choses._
+
+
+[41]D'Ais-la-Chapelle se parti le roy Charles et s'en retourna en France,
+et vint en la cité de Noion. Là tint parlement à un prince des Normans qui
+avoit nom Roric. Ci fu la fin telle qu'il le receust en amour et en
+alliance. Après espousa Richeut, de qui nous avons devant parlé, qu'il
+avoit tenue sans mariage. De là retourna à Ais-la-Chapelle. Là oï telles
+nouvelles dont il ne se donnoit de garde; car Loys, son frère, roi de
+Germanie, luy manda par ses messages s'il ne s'en issoit tantost de la
+ville d'Ais et de tout le royaume qui avoit esté Lothaire, son frère, et
+s'il ne le rendoit en paix ès mains des princes du royaume ainsi comme il
+le tenoient au jour qu'il trespassa, bien sceut-il qu'il viendroit sur luy
+à armes et qu'il auroit à luy bataille. Tant allèrent les messages d'une
+part et d'autre, que la besoigne à ce menèrent que sermens furent faicts
+des deux parties. De tenir les convenances jura par le roy l'un des
+messages, et dit ainsi: «Je jure pour le roy Charles, mon seigneur, qu'il
+se consent à ce que son frère le roy Loys ait une telle partie du royaume
+Lothaire, leur frère, comme luy-meisme aura; et qu'il soit si loyaument
+parti et si justement comme ceux le sauroient partir qui par l'accort des
+deux parties y seront mis; et que ce soit sans barat et sans decevance, sé
+son frère le roy Loys luy veult garder autelle fermeté et autelle loyaulté
+comme il luy promet tant comme il vivra.» Quant ces convenances furent
+ainsi affermées par sermens d'une partie et d'autre, le roy Charles se
+partit d'Ais et s'en retourna en France, et s'en vint à Compiègne; là
+célébra la Résurrection.
+
+ Note 41: _Annal. S.-Bertini, anno 870._
+
+(Au moys de may qui après vint s'en ala à Atigny[42]). Là viendrent à luy
+les messagiers Loys son frère, qu'il eut envoiés pour partir le royaume;
+mais il ne vouldrent pas tenir les convenances qui devant avoient este
+jurées, si estoient plus fiers et plus hautains pour la prospérité de leur
+seigneur, pour ce qu'il avoit pris, tant par barat comme par armes, le
+prince des Wandres qui longuement avoit à luy guerroié et mains dommages
+luy avoit fais. En moult de manières fu cette partition devisée et mandée
+aux deux parties par divers messages; n'accorder ne se pouvoient. A la
+parfin fut ainsi atiré que le roy Charles leur manda que il et Loys son
+frère assemblassent paisiblement au royaume qui devoit être parti, et
+fussent faictes loyales parties selon les convenances et les sermens qui
+avoient esté fais, par le regart des preudes hommes qui à ce faire fussent
+mis par les parties. Entre ces choses fu assemblé ung conseil d'évesques de
+dix provinces. Là fu accusé de plusieurs cas Haimart l'évesque de Loon et
+meismement de deux choses de ce qu'il ne vouloit obéir au roy Charles comme
+à son prince, né à l'archevesque de Rains comme à son prélat. Mais
+toutesvoies fu-il contraint à ces deux choses: son libelle escripvit et le
+rendit en plein conseil. Si contenoit cette sentence: «Je, Haimart, évesque
+de Loon, regehis et cognois que je dois être et serai désormais obédient et
+féable au roy Charles, selon mon estat, si comme évesque doit être par
+droit à son prince terrien et à son roy; et si promets aussi que je ferai
+obédience à mon pouvoir à l'archevesque de Rains, telle comme je lui dois
+faire selon les droits et les canons et les décrets des anciens pères, à
+mon sens et à mon pouvoir.» Et quant il eut ce dict, il mist sa
+subscription en son libelle.
+
+ Note 42: Cette précieuse parenthèse n'est pas traduite des Annales de
+ Saint-Bertin, et ne se trouve que dans le continuateur d'Aimoin. Ce
+ fut effectivement dans le palais d'Attigny qu'Hincmar de Reims obtint
+ la condamnation d'Hincmar de Laon.
+
+Charlemaine le fils le roy Charles, qui estoit nommé abbé de plusieurs
+abbaïes, faisoit moult de griefs et de dommages à son père; et pour ce
+perdit-il les abbaïes qu'il tenoit et fu mis en prison à Senlis. (En ce
+temps tenoient les princes lays aucunes abbaïes.) Entre ces choses envoia
+le roy Charles ses messages[43] à Loys son frère, Eudes l'évesque de
+Beauvais, et deux comtes Hardoin et Odon; et luy manda qu'il assemblassent
+paisiblement pour partir le royaume Lothaire. Après, s'en ala à une ville
+qui a nom Pontigon[44], là retournèrent à luy les messages qu'il eust
+envoiés à Loys, son frère, et luy nuncièrent la responce qu'il luy mandoit,
+qui telle estoit qu'il venist jusques à Haristalle, et il viendroit d'autre
+part jusques à Marne[45]; et au milieu de ces deux lieux assembleroient à
+parlement; et amenast chacun tant seulement quatre évesques et dix
+conseillers et trente que vassaux que chevaliers[46]. Ainsi fu la chose
+créantée. Le roy Loys mut et s'en vint à Flamereshem en la contrée de
+Ribuarie[47]; là luy advint telle adventure qu'il chaï d'un solier qui
+estoit viel et pourri luy et aucuns de sa gent. Blessé fu en sa jambe, mais
+assez tost fu gari si comme il luy sembloit. (Il se hasta ung peu trop, car
+la bleceure ne fu pas bien esteinte, si comme nous le dirons ci-après.) A
+Ais-la-Chapelle s'en alla. Le roy Charles se rapproucha d'autre part au
+lieu déterminé, et tant coururent messages d'une partie et d'une autre que
+les deux roys assemblèrent là où il estoit dévisé en la cinquième kalende
+d'aoust. Là départirent le royaume paisiblement selon les convenances
+devant dictes.
+
+ Note 43: Le latin ajoute: «Ad Franconofurt.»
+
+ Note 44: _Pontigon_, aujourd'hui _Pontion_.
+
+ Note 45: _Marne._ Mersen.
+
+ Note 46: _Que vassaus que chevaliers._ Je ne crois pas qu'il y eût de
+ différence bien sensible avant le XIVe siècle entre ces deux mots.
+ Aussi le latin dit-il _officiers ministériels et chevaliers_. «Inter
+ ministeriales et vassalos.»
+
+ Note: 47: _En la contrée de Ribuarie._ «In pago Ribuario.»
+
+Ci-après sont nommés les cités et les villes de la partie du roy Loys:
+Coloigne, Trèves, Utrehect, Strahasbourt, Baille[48], et maintes autres
+villes et cités qui pas ne sont à nommer pour eschiver la confusion; et
+pour ce que les noms sont en langue tioise on ne les peut pas assigner
+proprement en françois[49]. En celle partie furent adjoutées les deux
+parties de Frise qui estoient du royaume Lothaire. Et par dessus cette
+division luy fu encore donnée la cité de Mez, l'abbaïe Saint-Père et
+Saint-Martin et toutes les villes et les appartenances de cette contrée; et
+si luy fu donnée pour le bien de paix et de charité une partie des Ardennes
+tant comme le fleuve qui a nom Urcha en depart jusque à tant qu'elle cheï
+en Meuse.
+
+ Note 48: _Baille._ Basle.
+
+ Note 49: En voici la liste exactement copiée du latin: «Coloniam,
+ Treviris, Utrecht, Strasburg, Basulam, Abbatiam Suestre (_Susteren_,
+ dans le duché de Jullers), Berch (_Berge_, près Ruremonde), Niu
+ monasterium (_Nussa_, près Cologne), Castellum (_Kessel_, sur la
+ Meuse), Indam (_Cornelismunster_, près d'Aix-la-Chapelle),
+ Sancti-Maximini (près de Trèves), Ephterniacum (_Esternach_), Horream
+ (_Oeren_, dans Trèves), Sancti-Gangulfi, Faverniacum (_Favernay_, en
+ Franche-Comté), Polemniacum (_Poligny_, en Comté), Luxoium (_Luxem_
+ _Baume_, dans les Vosges), Luteram (_Lure_, diocèse de Besançon),
+ Balmau, Offonis-villam (_Vellefaux_, diocèse de Besançon),
+ Meyeni-monasterium (_Moyen-Moustier_, dans les Vosges), Eboresheim
+ (dans l'Alsace), Homowa (dans Strasbourg), Masonis-monasterium
+ (_Maesmunster_, en Alsace), Hombroch, Sancti-Stephani, Strasburg,
+ Sancti-Deodati (_Saint-Dyé_), Bodonis monasterium (_Bon-Moustier_,
+ dans les Vosges), Stivagium (_Estival_), Romerici montem
+ (_Remiremont_), Morbach (en Alsace), Sancti-Gregorii (_id._),
+ Mauri-monasterium (_id._), Erenstein (_id._), Sancti-Ursi in Salodoro
+ (_Soleure_), Grandivellem (_Grantfel_, diocèse de Basle),
+ Allam-Petram (près _Moyen-Moustier_), Lustenam (?), Vallem Clusæ
+ (_Vaucluse_, diocèse de Besançon), Castellum-Carnonis
+ (_Chatel-Challon_), Heribodesheim (?), Abbatiam de Aquis,
+ Hoenchirche, Aughtchirche, comitatum Testebrant, Batua (_Batavia_),
+ Harluarias (dans le duché de Gueldres), Masau subterior de ista
+ parte, et Masau superior, quod de illa parte est; Liugas (_Liège_),
+ quod de ista parte est, Districtum Aquense (_Aix_), Districtum
+ Trectis (_Maestricht_). In Ripuarias, comitatus V, Megenensium,
+ Bedagowa, Nitachowa, Sarachowa subterior, Blesitchowa, Selm,
+ Albechowa, Suentisium, Calmontis, Sarachowa superior, Odornense quod
+ Bernardus habuit, Solocense, Basiniacum, Elischowe, Warasch,
+ Scudingum, Emaus, Busalchowa. In Elisatia, Comitatus duo; de Frisia
+ duos partes de regno quod Lotharius habuit.... Civitatem cum Abbatia
+ S.-Petri et S.-Martini, et comitati Moslensi, cum omnibus villis in
+ eo consistentibus tam dominicatis quam et vassalorum. De Arduenna,
+ sicut flumen Urta surgit inter Bislam et Tumbus, decurrit in Mosam et
+ sicut recta via pergit in Bedensi. Exupto quod de Condrusio est, ad
+ partem Orientis, trans Urtiun, et Abbatias Prumiem et Stabelan, et
+ omnibus villis dominicalis et vassalorum.»
+
+Ci-après sont nommées les cités et les bonnes villes de la partie le roy
+Charles: Lyon sur le Rhosne, Besançon, Vienne, Tongres, Tol, Verdun,
+Cambray, et moult d'autres villes et cités qui pas ne sont à nommer[50]. Le
+lendemain que ces parties ainsi furent devisées, les frères revindrent
+arrière ensemble, congié prindrent l'un à l'autre, et se départirent en
+paix et en amour. Le roy Loys retourna à Ais-la-Chapelle, le roy Charles en
+France, et commanda que la reyne Richeut, sa femme, fust admenée encontre
+luy. A Saint-Quentin en Vermandois vint, et puis ensemble à Senlis, et puis
+à Compiègne. Là se déporta tout le mois de septembre en gibier et en
+chasse. De la partie du royaume Lothaire qu'il eut receu fit sa volenté et
+en donna et départi à sa volenté.
+
+ Note 50: Voici les autres noms: «Vivarias, Vatiam, Montem-Falconis,
+ Sancti-Michaelis, Gildini-monasterium, S.-Mariæ in Bisantione,
+ S.-Martini in eodem loco, S.-Augentil, S.-Marcelli; S.-Laurentii
+ Leudensi, Sennonem, Abbatiam Niellam, Molburium, Laubias,
+ S.-Gaugerici, S.-Salvii, Crispinno, Fossas, Marilias, Honulficurt,
+ S.-Servatii, Maalinas, Ledi, Sunniacum, Autonium, Condatum,
+ Mesrebecchi, Tidivinni, Lutosa, Calmontis, S.-Mariac in Desmant,
+ Echa, Andana, Wasloi, Altummontem, Comitatus Texandrum. In Bracbanto,
+ Comitatus quatuor Cameracensim, Hainoum, Lomensem. In Hasbanio,
+ Comitatus quatuor, Masau superiur, Masau subterrior, Liugas quod
+ pertinet ad Veosutum; Scarponense, Viridunense, Dulmense, Arlon,
+ Waurense, Comitatus duo, Mosminse, Castricium, Condrust. De Arduennâ
+ sicut flumen Urta surget inter Bislanc et Tumbas, ac decurrit ex hac
+ parte in Mosam, et sicut recta via ex hac parte Occidentis pergit in
+ Bedensi. Tollense, aliud Odornense quod Tremarus habuit; Barrense,
+ Portense, Salmoringum, Lugdunense, Viennense, Vivarias, Ucericium. De
+ Frisiâ tertiam partem.»
+
+
+V.
+
+ANNEE: 870.
+
+_Des messages l'apostoile Adrien au roy Loys qu'il rendist le royaume
+Lothaire à son nepveu Loys. Du contens le roy Loys, coment il envoya joyaux
+à l'Eglyse de Rome et coment il prit Vienne._
+
+
+Le roy Loys qui à Ais fu retourné, n'estoit pas encore bien guary de la
+bleceure de sa jambe qu'il prist quant il chaï du solier, si comme
+l'istoire ci devant conte, pour ce qu'il ne povoit pas bien endurer les
+cures des physiciens. Et pour ce que la bleceure se tournoit à pueur et à
+pourreture se fist-il tranchier toute la maladie[51], si en demeura plus
+longuement en la ville qu'il ne cuida, car il acoucha du tout au lit et fu
+aussi comme prest de la mort. En ce temps viendrent les messages de
+l'apostoile à Ais, et de Loys l'empereur. Les messages l'apostoile furent
+Johan et Pierre, cardinaulx de l'Églyse de Rome; les messages à l'empereur
+furent l'évesque Vibode et li quens Bernart. Tel mandement apportoient au
+roy Loys que de rien ne s'entreméist du royaume Lothaire son nepveu, qui
+par droict devoit escheoir à l'empereur Loys son frère. Assez briesvement
+leur rendit responce et congié, et puis si les envoia au roy Charles son
+frère. Quand il fu guari de sa maladie et il put chevauchier, il se partit
+et s'en alla à Renebourg[52]. Restice[53] le roy des Wandres qu'il tenoit
+en prison[54] fit traire hors, et luy fit les yeux sachier, et puis
+commanda qu'il fust tondu en une abbaïe. Après manda à ses fils Charlon et
+Loys qu'il venissent à luy. Mais il ne y vouldrent pas venir, car il
+sentoient bien qu'il avoit meilleure volenté à Charlemaine son frère que
+vers eulx. De Renebourg se partit et s'en alla à Frenquefort vers le
+commencement du caresme pour tenir le parlement pour le contens apaisier de
+luy et de ses fils. Allèrent tant messages d'une part et d'autre que trève
+fut donnée jusques au moys de may, que le père les assura qu'il n'auroient
+par luy nul mal, et il promistrent d'autre part qu'il ne feroient nul mal
+au royaume si comme il avoient commencié. Quant ce feust accordé et le
+parlement feust fini, le roy se départi de Franquefort et s'en alla à
+Renebourg.
+
+ Note 51: _La maladie_. C'est-à-dire: _La chair pourrie_.
+
+ Note 52: _Renebourg._ Ratisbonne.
+
+ Note 53: _Restice_ ou _Ratislas_, prince de Moravie; le même qui
+ demanda à l'empereur Michel saints Cyrille et Methodius, pour prêcher
+ l'évangile à ses peuples.
+
+ Note 54: _En prison._ Le latin ajoute: «A Carlomanno per dolum
+ nepotis ipsius Restitii captum.»
+
+Tout le mois de septembre se déporta le roy Charles en chasse de bois et
+puis s'en vinst à Saint-Denis en France, pour célébrer la solennité des
+glorieux martyrs. Le jour mesme, si comme on chante la messe, vindrent à
+luy les messages à l'apostoile Adrien et ceux meismes qui au roy Loys
+avoient esté; épistres luy apportaient à luy et aux évesques de son
+royaume, qui contenoient moult espouventablement qu'il n'entrast au royaume
+qui eut esté Lothaire son nepveu, car il appartenoit par droict héritage à
+l'empereur Loys, qui son frère avoit esté. Au roy ne pleurent pas moult ces
+nouvelles, ains porta moult griefs ce mandement. Tant luy prièrent les
+messages et autres bonnes gens, qu'il osta Carlemaine, son fils, de prison
+de Senlis et il luy commanda qu'il demourast avec soy. Les messages fit
+conduire jusques à Rains et commanda que ses amis et son conseil feussent
+là assemblés; et quand il lu là venu, il demoura entour huit jours, et aux
+messages donna congié de repartir. Mais il envoïa avec eulx ses propres
+messages à l'apostoile Adrien, Ansegesile l'abbé de Saint-Michel, et un
+autre lay qui Liethart avoit nom. Par eulx envoia dons et offrandes à
+l'autel de Saint-Pierre de Rome et des vestemens d'or et des couronnes d'or
+à pierres précieuses. Luy-meisme alla avec les messages jusques à Lyon. Là
+se départi de luy Charlemaine, son fils, sans son sceu, car il s'enfuit par
+nuit et s'en alla au royaume de Belge. Grans tourbes de larrons et de
+robeurs assembla, et fit par le pays si grant destruction et si grand
+cruaulté qu'il n'est nul qui croire le peust, fors ceux qui ce virent et
+souffrirent. Moult en fu dolent son père quand il le sceut, et dist: «Las!
+quelle engendréure je ai faite, quand cil est larron qui peust estre
+coronné de deux roïaumes! Pourquoi emble-il? Ne fust tout sien, s'il
+vousist?» Mais pourtant ne voult-il pas retourner né laissier la voie qu'il
+avoit entreprise, ains s'en alla à Vienne où Berte la femme Girart[55]
+estoit, et assist la cité le plustost qu'il péust. Cil Girart n'éstoit pas
+dedans, ains estoit ailleurs en ung fort chastel. Moult fu le pays d'entour
+gasté et destruit pour ce siège. Tant fist le roy par sens et par engin,
+qu'il mist discension entre ceux qui la cité gardoient, si que une grande
+partie se tinst à luy. Mais quand Berte aperçut cette chose, elle manda
+Girart son seigneur. Puis qu'il fust venu ne voult-il pas tenir la cité
+contre le roy, ains la rendi maintenant, et le roy rentra liez et joyeux,
+et célébra en la ville la Nativité Nostre-Seigneur.
+
+ Note 55: _La femme Girart._ Berte étoit femme de Girard de
+ Roussillon, si fameux dans nos anciens romans. Ce siége de Vienne a
+ beaucoup exalté l'imagination des poètes françois. Il forme le nœud
+ de la chanson de geste de _Gerard de Vianne_; il en est fait
+ également mention dans celle de _Gerard de Roussillon_.--«La
+ Chronique de Vezelay place à tort la mort de Girard en 847, et celle
+ de Berte en 844.» _(D. Bouquet.)_
+
+[56]Quant le roy eust ainsi la cité receue, il contraint Girart à ce qu'il
+luy rendroit les chastiaux d'entour et les livreroit à ceux que le roy y
+vouldroit envoier; et de ce luy donna bons ostages[57]; trois nefs luy
+bailla, et luy souffrit qu'il s'en allast parmi le fleuve du Rosne, luy et
+Berte sa femme, et leurs gens et leurs biens meubles. La cité bailla à
+garder à Boson le frère la royne sa femme. De là se parti pour aller en
+France, par Auxerre et par Sens retourna et s'en vinst droict à l'églyse
+Saint-Denys. Quand Charlemaine son fils oy dire qu'il venoit, il s'en alla
+à Maison luy et toute sa route: les chastiaux, les villes et le pays tout
+dégasta. Après ce envoïa à son père quatre messages faussement et par
+coverture, et luy manda que volentiers vendroit à luy à mercy et amendroit
+vers Dieu et vers luy quanqu'il avoit meffait; mais tant seulement eust
+merci de ceux qui avec luy estoient, né pour ce ne se voult oncques tenir
+de mal faire. Le roy retint deux de ses messages et avec les autres deux
+envoïa Gaulin, abbé de Saint-Germain, et le conte Baudouin qui serourge
+estoit Charlemaine meisme. Par ces deux manda que seurement povoit-il venir
+sé il vouloit. Lors faingni par tricherie et luy manda qu'il viendroit à
+luy, et envoïa de rechief autres messages pour requerre ce qui ne pouvoit
+estre; et, tandis, s'éloingna du pays et s'en ala vers la cité de Toul. A
+ses barons le roy requit jugement de ceulx qui son fils luy avoient ainsi
+soustraict et aliéné (qui estoit diacre de sainte Églyse), et qui si grand
+tourment et destruction avoient faict en son royaume. Lors furent jugés et
+condempnés à recevoir mort; et après commanda le roy que leurs terres et
+leurs fiefs fussent pris et saisis en sa main. Après ce ordonna coment son
+fils et tous malfaiteurs qui avec luy estoient au royaume, feussent pris et
+chastiés. Si ne se tint pas tant seulement au jugement des pairs et des
+barons, ains voult et requist qu'il feussent jugiés des prélats. Jugiés
+furent et excommuniés selon la sentence de l'apostoile, qui commanda que
+nul n'eut à eulx participation, n'en boire, n'en mangier, n'en nulle autre
+chose, si comme il est contenu en l'épistre selon les saints canons qu'il
+envoièrent à tous les prélas. Et meismement de son fils Charlon requist-il
+jugement à tous les prélas de cette province[58] comme celui qui feust
+diacre et eust fait serment à son père par deux fois dont il étoit parjure,
+et avoit fait tant de tourmens en son royaume et telles desloyautés contre
+son père. [59]En France retourna le roy vers le caresme; à Saint-Denis s'en
+vint vers Pasques fleuries, et là célébra la résurrection. Après la feste
+dut mouvoir à Saint-Morise pour aler encontre l'empereris qui ainsi lui
+avoit mandé par ses messages; mais pour ce qu'il entendi certainement
+qu'elle avoit pris jour de parlement à Loys son frère, le roy de Germanie,
+à Trente, ne voult-il pas aller, ains retourna à Senlis[60]. Là vint à luy
+Allard le message son frère le roy Loys, qui luy mandoit qu'il venist à luy
+au parlement en la cité du Traict, et il viendroit d'autre part à
+Renebourg[61] tantost coment il auroit envoié Charles son fils contre les
+Wandres. Mais le roy Charles voulut ordonner l'estat de Loys son fils. Si
+commanda que Boson frère à sa femme Richeut la royne, feust chambellan et
+maistre sur tous les huissiers; et luy donna l'onneur et la terre Girart le
+conte de Bourges. Bernart le marchis envoia en Aquitaine et luy bailla la
+cure et l'ordonnance de tout le royaume. Avant, luy feist faire seremens,
+et puis luy octroia Carcassonne, Arles-le-Blanc et Thoulouse.[62]
+
+ Note 56: _Annal. S.-Bertin. Anno 871._
+
+ Note 57: _Bons ostages._ C'est Girard qui donna ces ôtages au roi.
+ «A Gerardo sibi obsides dari jussit.»
+
+ Note 58: _De cette province._ De la province du diocèse de Sens, dans
+ lequel étoit situé le diaconat de Carloman.
+
+ Note 59: Ici le traducteur de Saint-Denis, guidé par le continuateur
+ d'Aimoin, a omis le récit des derniers événemens de l'année 871, tel
+ que le donnoient les Annales de Saint-Bertin. Il nous transporte à
+ l'année 872. Dans le texte des Annales, Charles, après avoir tenu un
+ plait, placit, ou parlement à Servais, vient célébrer la fête de Noël
+ à Compiègne. De Compiègne, il se rend au monastère de Saint-Lambert,
+ puis revient à Compiègne, et de là, comme dans la Chronique de
+ Saint-Denis, à Saint-Denis.
+
+ Note 60: _Senlis_. _Silvacum_ a été pris ici pour Silvanectum.
+ Quelques-uns pensent que _Silvacum_ est _Ville-en-Selve_, dans la
+ montagne de Reims; mais on s'accorde plutôt à le reconnoître dans
+ _Servais_, proche de _La Fère_ et à six lieues de Laon.
+
+ Note 61: _A Renebourg._ Le latin ajoute _Aquis_: c'est-à-dire: _Il
+ reviendroit d'Aix à Ratisbonne_.
+
+ Note 62: Cette dernière phrase est mal entendue. Le latin dit qu'avec
+ Boson, Charles envoya en Aquitaine Bernard et un autre marquis
+ également nommé Bernard, et qu'il confia à Boson l'administration du
+ royaume; qu'au comte de Toulouse Bernard il céda, après avoir reçu
+ ses sermens, Carcassonne et Rasez: «Eum (Bosonem) cum Bernardo,
+ itemquo cum alio Bernardo markione, in Aquitaniam misit, et
+ dispositionem ipsius regni et commisit. Bernardo autem Tholosæ
+ comiti, poat præstita sacramenta, Carcasonem et Rhedas concedens, ad
+ Tholosam remisit.» Ce premier Bernard étoit fils de Bernard, duc de
+ Septimanie, et étoit lui-même comte d'Auvergne. En 879, il devint
+ marquis de Gothie.
+
+
+VI.
+
+ANNEES: 872/873.
+
+_Coment le roy Loys rendit à l'empereris Angeberge sa partie du royaume
+Lothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien à l'empereur Basile de
+Constantinoble; et coment Loys fu couronné; et coment Charlemaine le fils
+Charles-le-Chauf eut les yeux crevés._
+
+
+En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys
+qu'il venissent à luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et
+son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa présence, il
+feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il
+n'y eut né foy né loyauté, d'une part né d'aultre. Après les requist qu'il
+ostoiassent avec Charlemaine leur frère sur les Wandres; mais oncques
+accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour
+luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses
+ennemis à si grant ost comme il put rassembler. Après ce, mut au lieu et au
+jour qu'il eust pris à l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit
+sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reçue encontre la partie du roy
+Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la
+volenté et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui à luy estoient
+rendus et soubmis; dont fu lié par divers sermens dont l'un estoit jà
+menti. Car le serment qu'il eust faict à l'empereris Angeberge fust tout
+contraire à celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frère et aux
+barons du royaume. Après manda l'empereris au roy Charles qu'il venist
+parler à elle à Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mandé
+devant.
+
+Là ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui
+avoient esté entre luy et le roy Loys son frère; mais il y envoia messages
+qui riens ne firent né nulle certaineté ne luy apportèrent.
+
+En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople
+à l'empereur Basile et à ses deux fils Léon et Constentin pour la besoigne
+que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce proposé et ordonné.
+Ses messages furent Estienne, évesque de Néphese, Donez, évesque
+d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'églyse de Rome. Et si fu avecques eulx
+Anastaise qui garde estoit des armoires et des écrins du palais[64]. Si
+estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; là fu grand concile
+assemblé et fu appelé le huitiesme concile général. Là fu accordé le
+contens et le schisme apaisié qui devant eust esté de la promotion[65]
+Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassié et excomenié et
+Ignace ordenné[66]. En ce concile feust aussi ordenné les images adourer
+tout autrement que les anciens pères n'en avoient senti; dont les Grecs
+contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant à aucunes choses
+s'accordèrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome,
+qui à eulx s'accordoit des images adourer.
+
+ Note 63: _D'Oiste._ D'Ostie.
+
+ Note 64: C'étoit le célèbre _Anastase le bibliothécaire_, auteur de
+ l'histoire ecclésiastique et du _Liber pontificalis_.
+
+ Note 65: _Promotion._ Il faut lire _déposition_.--_Foucin_, Photius.
+
+ Note 66: _Ordenné._ C'est-à-dire _restitué_.
+
+A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain
+fu couronné par la main Adrien l'apostoile, en l'églyse Saint-Père. Et
+quant la messe fu chantée, l'apostoile le mena meisme à grand compagnie de
+chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne
+avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son
+orgueil. Pour eulx tous envoièrent à l'empereur Loys le comte Ginise[67] et
+firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et
+qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourné. Mais elle ne tint guères ce
+commandement, ains s'en ala après luy assez tost après ce. Si eust envoié
+avant à Charles, le roy de France, l'évesque Guinbode, pour grace et amour
+impétrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit esté faict
+entre luy et Loys, son frère le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au
+roi cil message: il estoit lors alé en Bourgoigne pour aucunes besoignes.
+Là oït nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart
+le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se départi et vint à Atigny, là tint
+parlement ès kalendes de septembre. Et quant il eust là demouré pour
+aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au
+mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala
+Avau-Terre[70] en la cité du Traict. Là furent à parlement à luy les deux
+grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se
+départi en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit à contens et à
+discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De
+là s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y étoit alé, mais
+par terre. Par Atigny[71] s'en vint à Soissons, en l'abbaïe Saint-Marc
+célébra la Nativité Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce siècle
+l'apostoile Adrien. Après luy fu en siège Johan, diacre de l'églyse de
+Rome.
+
+ Note 67: Le latin est ici mal entendu...«In loco illius inbergæ
+ filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut
+ missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.»
+
+ Note 68: _Pontliaire._ «Ad Pontem-liudi.» ou _Lieupont_, en
+ Bourgogne.
+
+ Note 69: _Vitel._ «Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi,
+ Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus.» Il est bien
+ difficile aujourd'hui de distinguer ces trois _Bernards_.... Mais le
+ surnom de la victime étoit sans doute _le viaus_.
+
+ Note 70: _En Avau-Terre._ Comme nous disons: _Dans les Pays-Bas_.
+
+ Note 71: _Attigny._ Le latin dit: _Gundulfi-villam_.
+
+[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de
+France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et
+tribulations qui avoient esté faictes à sainte Églyse au royaume de France
+et aux autres régions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent
+recommanciés par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus
+avoit le roy compilées et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns
+sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult
+estoient profitables à garder la paix de saincte Églyse et du royaume, et
+avoit moult estroitement commandé que elles feussent moult fermement
+gardées et tenues. Après ce, fist assembler les évesques en la cité de
+Senlis, où ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le
+desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent à faire de tels
+cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposèrent de
+tous les degrés de saincte Églyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas
+excommenié. Après ce fait se pourpensèrent les desloyaus ennemis de la
+paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour
+ce qu'il ne portoit mes né nom né habit de clerc, de tant povoit-il plus
+légièrement monter à nom et en pouvoir de roy. Alors commencièrent à
+assembler et à faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et
+à traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais
+d'autres régions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire
+hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu
+convenable à ce faire. Et après, se il apercevoient que il se voulust tenir
+de mal faire, il le couronneroient à roy par dessus son père. Ainsi eust
+été fait par adventure sé le conseil n'y eut esté mis: car il fu mestier
+qu'il fust traict hors de prison et mené avant par les évesques qui pas ne
+l'avoient jugié, et fust atiré que la sentence par quoi il avoit esté jugié
+à mort fust relaschiée et assouagiée, par quoi il peust avoir temps de se
+repentir; en telle manière toutes-voies qu'il n'eust povoir né licence de
+faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et
+amené devant tous, ceux qui là furent commencièrent à crier que il eust les
+iex crevés. Pour ce que tous ceux qui pensoient à mal faire pour couverture
+de li feussent du tout hors de leur espérance et que saincte Églyse et le
+royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust troublée
+pour luy.
+
+ Note 72: _Annal. S.-Bertini, anno 873._
+
+En ce temps vint à Franquefort Loys le roy de Germanie. Là meisme célébra
+la Nativité de Nostre-Seigneur avant qu'il s'en partit. Après y tint
+parlement entour les kalendes février, et manda à ses deux fils Charlon et
+Loys qu'il y feussent, et à tous les hommes feutables qui avoient esté du
+royaume Lothaire. Et tandis comme il demeuroit, advint une merveilleuse
+adventure, car le diable prist semblance du bon ange et vinst à Charlon
+l'un des fils du roy Loys, et li dist que Diex s'estoit courroucié à son
+père et de ce qu'il le vouloit occire pour la raison de Charlemaine son
+frère, et que il[73] li devoit tollir le royaume et à luy donner. Charlon
+qui moult fust épouvanté de cette advision, se leva tout effraié et s'en
+fust en ung moustier qui près estoit de la maison où il gisoit; si ne fut
+pas merveille s'il fut éspoenté, car il y a telle différence entre l'ange
+Dieu et du deable, quant il faint semblance et clarté du bon ange, que cil
+qui a veue la vision de l'ange Dieu demoure en joie et en bonne espérance,
+et cil qui a veue la vision du mauvais ange demoure en paour et en
+tristèce. Le deable le suivit et entra au moustier après li, et li dist:
+«Pourquoi as-tu paour? né pourquoi me fuis-tu? Tu pues bien savoir, sé je
+ne venisse de par Dieu pour toy annoncier ce qui adviendra par temps, que
+je n'osasse pas entrer après toy en ce moustier qui est la maison de Dieu.»
+Tant li dist de telles paroles et de semblables que il prit communion, de
+la main du deable, que Dieu li envoioit par luy, si comme il disoit; et
+tantost comme il l'eut receue, le deable li entra au corps. Tantost vint à
+son père qui séoit au milieu de son parlement avec ses aisnés fils et ses
+barons et ses prélas. Lors le prist le deable à tourmenter et dist devant
+tous qu'il vouloit guerpir le siècle, et que jamais à sa femme n'abiteroit.
+Lors traict l'espée et la lessa cheoir à terre, et quant il voult descendre
+le baudré, le deable le commença trop fort à tourmenter, et lors saillirent
+avant les évesques et les barons et le tindrent à force. De ce fu le père
+moult ému et tous ceulx qui là estoient. En l'églyse le menèrent, et
+tantost se revesti l'archevesque Luiberz pour la messe chanter, et quand ce
+vint au point de l'évangile, il commença à crier à haute voix: _Ve, ve,
+ve,_ et toujours cria ainsi continuellement jusques à tant que la messe
+fust chantée. Le père qui moult étoit dolent le lessa aux évesques et à ses
+autres amis et commanda qu'il fust mené par les sains lieux des martyrs et
+des confesseurs, que par leurs mérites et par leurs dessertes sé il
+plaisoit à Dieu peust estre ramené en son sens. Si se pensa qu'il le
+envoieroit à l'églyse Saint-Père de Rome; mais il entrelessa cette voie
+pour aucunes autres besoignes.
+
+ Note 73: _Il._ Dieu.
+
+
+VII.
+
+ANNEES: 873/874.
+
+_Coment Charles-le-Chauf assit les Normans en la cité d'Angiers. De la paix
+que le roy Loys fit aux Wandres pour Charlemaine son fils aidier, et coment
+Charles-le-Chauf fit venir à merci les Normans, qui avoient assiégé Angiers
+et de maintes autres choses._
+
+
+En ce temps repaira l'empereur Loys en la cité de Capue. Si estoit jà mort
+Lambert-le-Chauve[74]. Et estoit venu à grant ost un patrice de l'empereur
+des Grecs en la cité d'Ydronte[75], pour aider à ceulx de Bonivent, qui luy
+promirent qu'il li rendroient une somme d'avoir pour le treuage que il
+soloient devant ce rendre aux empereurs qui estoient roys de France. Lors
+manda l'empereur Loys à l'apostoile Jehan qu'il venist à luy en la cité de
+Capue[76], si que par luy fust à luy réconcilié son compère[77] Adelgise.
+Si tendoit à ce l'empereur que son serment fust sauvé par la présence
+l'apostoile (car il avoit juré qu'il prendroit à force cil Adelgise avant
+qu'il partist du siège, né oncques prendre ne le polt).
+
+ Note 74: _Lambert-le-Chauve._ C'étoit le lieutenant d'Adalgise, duc
+ de Bénévent.
+
+ Note 75: _Idronte._ Latiné: _Hydrontus_. C'est _Otrante_.
+
+ Note 76: _Capue._ Le latin porte: _In Campaniam_.
+
+ Note 77: _Son compère._ Le compère du pape.
+
+Charles le roy de France assembla son ost en ce contemple[78] et commanda
+qu'il s'en alast tout droict vers Bretaigne. Pour ce le fist que il ne
+vouloit pas que les Normans, qui avoient assis la cité d'Angiers,
+s'aperceussent qu'il alast sur eulx, car tost s'en fussent fui en tel lieu
+où il ne les peust pas contraindre. Puis qu'il fust meu en cette besoingne
+vint à luy un message qui luy conta que son frère Loys le roi de Germanie
+avoit fait par quoi Charlemaine estoit eschappé de Saint-Père de Corbie où
+il estoit en prison, et s'estoit à luy accompagné en son contraire et en sa
+nuisance par le consentement de deux faux moines et de sa gent meismes. De
+ce fu le roy moult courroucié; mais pour ce ne laissa-il pas la besoigne
+que il avoit emprise; ains s'en ala à Angiers et assit les Normans qui jà
+avoient destruit maintes cités et maint chastel et maintes églyses, et
+abbaïes si destruites et arses qu'il avoient tout rasé à terre. D'autre
+part estoit Salemon le duc de Bretaigne[79], et li et son ost estoient
+logiés sur un fleuve qui est appelé Maene. Et tandis comme le roy Charles
+estoit à ce siège, le duc Salemon envoia à lui Bigon son fils, à grant
+compagnie des plus nobles hommes de Bretagne, au roy se recommanda et luy
+jura feauté devant tous les barons. Et le roy tint le siège devant la cité
+si longuement et si asprement, qu'il les dompta et les contraint si que les
+plus grans vindrent à lui à merci. Tel serement qu'il leur demanda firent,
+tels ostages laissèrent comme il voult et tant comme il en demanda, et à
+telle condiction que il istroient tous de la cité en un jour, et que jamais
+en son royaume mal ne feroient né ne consentiroient à faire. Au derrenier
+luy requistrent qu'il souffrist qu'il habitassent en une isle de Loire,
+jusques au moys de février, et que il eussent marchié de viandes. Et après
+ce mois ceulx qui crestiens estoient et qui la crestienneté vouldroient
+tenir vraiment et loyaument, viendroient à luy, et ceulx qui encore
+estoient païens et voudroient estre crestiens fussent baptisés à sa
+volenté. Et ceulx qui la crestienneté refuseroient se partissent du
+royaume, né jamais pour mal faire n'y retourneroient, si comme il avoient
+juré. A ce s'accorda le roy et leur octroia cette requeste. Quant ils orent
+la cité vidiée, le roy et les prélats et le peuple entrèrent enz à grant
+dévotion. Les corps sains St. Aubin et St. Lucin, qui avoient esté repos en
+terre pour la paour des Normans, remistrent en leurs fiertres
+honorablement. Des Normans prit le roy tous ostages, puis se partit du pays
+et s'en ala droict au Mans, du Mans à Evreux et puis à Neufchastel[80]; de
+là s'en tourna vers la cité d'Amiens, de là s'en ala à une ville qui a nom
+Audrieu[81]. Si estoit jà la saison entour les kalendes de novembre. En
+chaces le roy se déporta un peu de temps, puis s'en vint à Soissons. La
+Nativité Nostre-Seigneur célébra en l'abbaïe Saint-Marc.
+
+ Note 78: _En ce contemple._ Dans ces entrefaites; dans ce temps-là
+ même.
+
+ Note 79: Le latin dit: «Ultrâ Meduenam fluvium in _auxilio_
+ residente.»
+
+ Note 80: _A Neufchatel._ «_Castellum novum apud Pistas._» C'est
+ aujourd'hui Pitres, au confluent de l'Andelle et de la Seine, à peu
+ de distance du _Pont-de-l'Arche_.
+
+ Note 81: _Audrieu._ «_Audriacam-villam_.» C'est _Orreville_, près de
+ Doullens, sur les bords de la rivière d'Autie.
+
+[82]En cette année, qui estoit celle de l'Incarnation huit cent
+soixante-quatorze, fu l'hiver si lonc et si fort de gelées et de nois, que
+nul homme qui lors vesquit n'avoit oncques veu si fort. Entour la
+Purification tint le roy parlement à Saint-Quentin en Vermandois. Les
+jeunes de la quarantaine fit en l'églyse Saint-Denis et léans meisme
+célébra la Résurrection. Vers le moys de juing tint général parlement dans
+la ville de Ducy. Là meisme receut les dons et les présens qu'on luy avoit
+accoutumez à faire ainsi comme chacun an. De là se parti et s'en ala à
+Compiègne. En cet esté fu si très-grant la sécheresse qu'il ne fu pas foin
+et blé. [83]En ce point, advint que Rodulphe ung prince des Normans, qui
+tant de maux avoit fait au royaume Charles et qui à luy ne voult pacifier
+si comme l'istoire à la dessus conté, fu occis au royaume de Loys son
+frère, et plus de cinquante Normans qui avec luy estoient. Cette nouvelle
+fu apportée au roy Charles qui pas n'en fu courroucié.
+
+ Note 82: _Annal. S.-Bertini, anno 874._
+
+ Note 83: _En ce point._ Ce qui suit est placé dans les Annales de
+ Saint-Bertin, à l'année précédente, et immédiatement avant le récit
+ de la levée du siège d'Angers par les Normands. C'est dans cette
+ ville que Charles-le-Chauve apprit la mort de Rodolphe ou Raoul.
+
+_Incidence._--En ce temps s'espandit planté de langoustes par Allemagne,
+par France, par Espagne, si que cette pestilence put estre comparée à une
+des plaies d'Egypte. Au roy Loys de Germanie, qui son parlement devoit
+tenir en la cité de Mez, vint un message à grant haste et li dist: «Que
+s'il ne se hastoit de secourre Charlemaine son fils, en la cité de Marc[84]
+contre les Wandres, jamais ne le verroit.» Tantost après ces nouvelles s'en
+vint à Renebourg; mais avant qu'il se partit livra-il Charlemaine
+l'Aveugle, fils le roy Charles son frère, à Lambert l'archevesque de
+Mayence, et li manda qu'il luy fist donner sa soustenance en l'abbaïe
+Saint-Aubin, qui est en la cité meisme; et par ce monstra-il bien qu'il li
+desplaisoit les maux que cil Charles, qui son neveu estoit, avoit fait aux
+églyses et au peuple, et contre son père meismes tant comme il pot régner
+né avoir pouvoir de roy. Quant il fu venu à Renebourg, il envoia ses
+messages aux Wandres et fit paix à eulx au plus honorablement que il pot,
+pour son fils oster de péril. Les messages d'une gent qui sont appelés
+Behemes[85] mist en prison pour ce qu'il estoient à luy venus par tricherie
+comme messagiers, et ainsi comme pour luy et sa gent espier.
+
+ Note 84: Marc. «_Monachia._» C'est Munich.
+
+ Note 85: _Behemes._ Bohémiens.
+
+[86]_Incidence._--Au roy Charles de France vindrent diverses nouvelles
+de Salemon, duc de Bretaigne. Les uns disoient qu'il estoit mort et les
+autres qu'il estoit malade; mais les plus vraies estoient de sa mort en la
+manière que nous tous dirons. La vérité si est que il estoit haï des plus
+nobles hommes de Bretaigne, Pascuitan et Urfan[87], et d'aucuns François à
+qui il avoit fait vilainies et griefs. Ceulx et mains autres le pristrent
+ung jour en chassant, luy et son fils Bigon. Son fils pristrent et le
+mistrent en prison; mais Salemon eschapa et s'en fuit en une ville qui en
+leur langue est appelée Pancheron[88], et s'enfouist en un moustier pour
+soy garantir. Pris fu de ses hommes meisme et livré à Fulcoart et aux
+autres François. Les iex li crevèrent et lendemain fu trouvé mort. Si
+semble que ce fust vengeance de Dieu pour punir sa grant desloyauté, car il
+avoit chacié Héripone, son droit seigneur, jusques dans un moustier et
+l'avoit occis dessus l'autel meisme.
+
+ Note 86: _Annal. S.-Bertini, anno 874._
+
+ Note 87: _Pasquitan et Urfan._ Comtes de Vannes et de Rennes.
+
+ Note 88: C'étoit un lieu du comté de _Poher_, dans le duché de Rohan.
+
+En ce temps envoia Loys le roy de Germanie message au roy de France
+Charles, son frère. Ce message fu Charles son fils meisme et autres
+messagers avec luy, et li mandoit que volentiers auroit à luy parlement sur
+le fleuve de Muese[89]. Le roy Charles le receut volentiers, et fu pris
+jour de parlement en lieu déterminé. Mais puis qu'il fu meu luy convint-il
+demorer; car une maladie le prit en cette voie, qu'on appelle flux. Et pour
+ce refu pris un autre jour ès kalendes de décembre, sur ce fleuve de Muese,
+en une ville qui a nom Haristalle. (Au jour du parlement assemblèrent les
+deux frères. Des besoignes du parlement se taist l'istoire et pour ce nous
+en convient taire.) Au retour se mist le roy Charles, et s'en vint à
+Saint-Quentin en Vermandois et puis par Compiègne. Là célébra la Nativité
+Nostre-Seigneur, et le roy Loys fit cette feste meisme à Ais-la-Chapelle.
+De Ais se parti pour tenir parlement à Franquefort qui siet par delà le
+Rin. [90]Et le roy Charles s'en vint au commencement du Caresme en l'abbaïe
+de Saint-Denis en France. Laiens meisme célébra la solempnité de la
+Résurrection. La royne Richeut, qui laiens estoit avec luy, accoucha
+droictement le mercredi devant Pasques par nuict; mais l'enfant mouru
+tantost comme il fu baptisé. Laiens accompli la royne les jours de sa
+gésine[91], et le roy s'en parti après la feste et s'en ala à Bar[92].
+Après retourna à Saint-Denys aux Lethaines des Rovoisons[93]: puis s'en
+parti et s'en ala à Compiègne la vigile de Pentecoste. Lors tint parlement
+Loys de Germanie à Tribures[94], droictement en may. Et pour ce qu'il ne
+put parfaire ce qu'il cuida, il rassigna parlement là meisme au moys
+d'aoust. Vers le moys d'aoust s'en ala le roy Charles vers Ardennes, à une
+ville qui a nom Ducy. Là oï certaines nouvelles de la mort Loys son nepveu,
+l'empereur d'Ytalie. Pour cette raison mut tantost et s'en ala à Ponty[95]
+et commanda à tous ceulx qui estoient ses feutables et de son conseil qu'il
+venissent à luy. De là s'en ala à Langres et attendi ceulx qu'il béoit
+amener avec luy en Ytalie. La royne Richeut envoia à Senlis[96] par la cité
+de Rains. Son fils Loys envoia en cette partie du royaume qu'il avoit reçue
+comme Loys son frère, après la mort Lothaire son neveu. Aux kalendes de
+septembre mut et s'en ala par Saint-Morise de Chablies; après passa les
+mons de Montjeu et entra ès plaines de Lombardie.
+
+ Note 89: _De Muese._ Il falloit _de Moselle_.
+
+ Note 90: _Annal. S.-Bertini, anno 875._
+
+ Note 91: _Les jours de sa gesine._ Le temps du repos qui suit
+ l'enfantement. Le latin dit: «Illaque, dies purificationis post
+ parturitionem expectante.»
+
+ Note 92: _Bar._ Erreur: le latin dit: «Ad Basivum perrexit.» C'est
+ _Baisieux_, à deux lieues de Corbie et de Buissy.
+
+ Note 93: _Rovoisons._ Rogations.
+
+ Note 94: _Tribures._ Maison royale entre Mayence et Oppeinheim, sur
+ les bords du Rhin.
+
+ Note 95:_Ponty._ Pontyon.
+
+ Note 96: _A Senlis._ C'est-à-dire à _Servais_.
+
+
+VIII.
+
+ANNEES: 875/876.
+
+_Coment Charles-le-Chauf vint en Lombardie, et coment le roy Loys son frère
+envoia ses fils contre luy et entra en sa terre. Coment Charles-le-Chauf fu
+couronné à empereur de Rome, et du concile des prélas en la cité de Mez en
+la présence l'empereur._
+
+
+Bien sceut Loys le roy de Germanie les nouvelles de la mort de Loys
+l'empereur d'Ytalie son neveu, et que le roy de France Charles son frère
+estoit jà là meu pour cette chose. Tantost envoia Charlon son fils contre
+luy. Et le roy Charles aussi ala encontre, quant il sceut qu'il venoit;
+mais cil qui pas ne l'osa attendre s'enfui. De ce fu le père moult
+courroucié né pour ce ne voult pas la besoigne entrelaissier. Ains envoia
+Charlemaine son autre fils à grant gent. Le roy Charles, qui plus grant
+force que li avoit, vint encontre à bataille; mais Charlemaine, qui bien
+sceut qu'il n'avoit pas pouvoir à son oncle, requist paix. Foy et serment
+donnèrent l'un à l'autre et puis cil s'en retourna. Quant le roy Loys de
+Germanie sceut qu'il n'avoient rien fait contre leur oncle, il meisme prit
+son fils et son ost et s'en vint devant Attigny. Si le fist par le conseil
+Enguerran qui chambellan avoit esté au roy Charles, mais par la royne
+Richeut eut été getté de court; (et ce fit-il par mal de luy[97] que il
+véoit bien que le roy n'estoit pas au pays et qu'elle estoit seule
+demourée.) Lors manda la royne les plus grans hommes du royaume son
+seigneur, et leur fist jurer qu'il iroient contre le roy Loys. Le serement
+firent, mais il ne le gardèrent pas comme faux et mauvais. Car il meisme
+gastèrent le royaume qu'il avoient juré à garder. Après que le roy Loys ot
+ainsi adomagié le royaume Charles son frère, tandis comme il n'estoit pas
+au pays, par l'aide et le conseil des plus grans hommes du royaume meisme,
+il s'en ala à Attigny et fit la feste de la Nativité; puis s'en ala par la
+cité de Trèves à Franquefort et amena avec luy aucuns des barons du royaume
+Charles son frère, qui à luy s'estoient joint et alié. Là demoura tout le
+Caresme jusques après la résurrection. Avant qu'il s'en partist oï
+certaines nouvelles de la mort la royne Ermentrus[98] sa femme, qui estoit
+trespassée à Renebourg. Le roy Charles, qui en Lombardie estoit, manda les
+barons d'Ytalie qu'il venissent à luy, mains vindrent et aucuns non. A Rome
+s'en ala par le commandement l'apostoile Jehan qui mandé l'avoit, moult le
+receut honorablement quant il fu là venu, en la seizième kalende de janvier
+de l'Incarnation huit cent soixante-seize: [99]moult biaux présens et
+riches offrit à l'autel Saint-Père, et l'apostoile Jehan li mist sur le
+chief la couronne impériale, et fu appelé Auguste et empereur des Romains.
+De Rome se parti et s'en ala à Pavie. Là tint parlement et ordenna de ses
+besoignes. Boson, le frère Richeut sa femme l'empereris, fist duc et garde
+de la terre, et li lessa tels gens comme il requist et telle compagnie.
+Lors se parti l'empereur, les mons passa et s'en vint à Saint-Morise de
+Chablies. Si se hasta moult de retourner, pour faire la feste de la
+Résurrection en l'églyse de Saint-Denys en France, et l'empereris Richeut,
+qui en la cité de Senlis[100] demouroit, ala encontre luy tantost comme
+elle en oï nouvelles. Si passa parmi Rains et Chalons, parmi Langres et
+Besançon, jusques à une ville qui a nom Warnifontène[101]. Avec l'empereris
+retourna par les cités devant dites à Compiègne; de là s'en vint à
+Saint-Denis pour faire les festes de la Résurrection. Lors manda les
+messages l'apostoile Jehan, c'est à savoir Jehan de Touscane et Jean
+d'Arete, et Ansegise de Sane[102]. Par leur conseil et par l'autorité
+l'apostoile ordenna ung concile général de prélas en la marche de Lorraine,
+en une ville qui a nom Pontigon. Cil Boson dont nous avons parlé que
+l'empereur avoit laissié en Ytalie pour la garde, et qui frère estoit sa
+femme, espousa Ermangart la fille l'empereur Loys. Puis que l'empereur
+Charles s'en feut retourné en France, par le conseil Evrat le fils
+Bérangier, en laquelle garde la demoiselle demouroit, sans le sceu
+l'empereur[103].
+
+ Note 97: _Par mal de luy._ Par la haine qu'il portoit à la reine.
+
+ Note 98: _Ermentrus._ Le latin la nomme _Emma_.--_Renebourg_,
+ Ratisbonne.
+
+ Note 99: _Annal. S. Bertini, anno 876._
+
+ Note 100: _Senlis._ Lisez _Servais_.
+
+ Note 101: _Warnifontem._ «Warnaril-fontana.»
+
+ Note 102: _Sane._ Le latin porte _Senonensem_; Sens.
+
+ Note 103: Le latin porte: «Par le conseil de Béranger, fils
+ d'Evrard,» et ajoute: «_Iniquo conludio_ in matrimonium sumpsit.»
+
+Quant le terme du concile approcha, l'empereur Charles et les messages
+l'apostoile murent et s'en alèrent par Rains et par Chaalons, et quant tous
+furent rassemblés, prélas et autres personnes, et il furent revestis des
+aornemens de saincte Églyse, et tapis et carpites[4] furent estendus et le
+tiexte des Évangiles fust mis sus ung leutrin, droict devant le siège où
+l'empereur devoit seoir, en plein senne[5], il entra au concile vestu de
+draps à or, à la guise de France, luy et les messagiers l'apostoile Jehan.
+Lors commencièrent une anthienne _Exaudi nos Domine_. Après fu chanté le
+_Te Deum_ et le _Gloria_, et dit à la fin l'oraison l'évesque Jehan de
+Toscane. Atant s'assit l'empereur et tous les prélats. Lors se dreça cil
+Jehan message l'apostoile en plein concile, et commença à lire les épistres
+l'apostoile que il envoioit au concile. Après en lut une autre de la
+primacie Ansegise l'archevesque de Sens, qui contenoit telle sentence:
+«Qu'il eut pouvoir d'assembler concile et de faire autres semblables choses
+par toute la France et Allemagne toutes les fois que mestier en seroit, par
+l'auctorité l'apostoile, et que les décrès du siège de l'apostole fussent
+manifestés par luy, et ce que l'en feroit fu par luy mandé à la cour de
+Rome; et plus, que s'il avenoit que l'on eust mestier de conseil sur aucun
+grief cas, si que il convenist que l'apostoile en ordennast ou donnast
+sentence, que par luy fust la besoigne requise et rapportée. Lors
+requistrent les prélas que l'en leur laissast lire la lettre ainsi que elle
+estoit envoiée. A ce ne s'accorda pas l'empereur, ains leur demanda qu'il
+respondroient au mandement l'apostoile? Et il respondirent que volentiers
+obéiroient au mandement, mais que les droicts et les privilèges de leurs
+éveschiés, qui estoient donnés selon les canons, leur feussent gardés.
+Moult s'efforça de rechief l'empereur et les messages à ce qu'il
+respondissent simplement et absolument à ce que l'apostoile mandoit de la
+primacie en l'églyse; mais oncques autre response que la première n'en
+porent avoir; fors que tant que Frotaire l'archevesque de Bordiaus
+respondit par flaterie ce qu'il cuidoit qui deust plaire à l'empereur, pour
+ce qu'il estoit venu de Bordiaus à Poitiers et de Poitiers à Borges, contre
+les droits des canons, par le déport et par l'assentement du prince. Lors
+s'esmu l'empereur et dict que l'apostoile avoit donné son pouvoir à
+Ansegise au concile et que il tendroit son commandement. Lors prit
+l'épistre tout enroulée luy et le message et la baillèrent à Ansegise, et
+luy fit apporter une chaire, et la fit mestre par dessus tous les évesques
+du royaume de cà les mons, de lès Jehan de Toscane message l'apostole qui
+séoit de lès luy; et commanda à Ansegise qu'il passast tout oultre par
+dessus tous les autres qui avant devoient séoir par ordre, et séist en la
+chaire. Lors commencia à crier devant tous l'archevesque de Rains, que
+c'estoit contre les rieules[106] et contre les droicts des saints canons;
+mais toutes-voies demoura l'empereur en son propos. Après ce, requistrent
+les prélas de rechief qu'il eussent l'exemplaire de l'épistre qui à eulx
+estoit envoiée; né oncques avoir ne la porent, et en telle manière se
+départi le concile sans rien plus faire en cette journée.
+
+ Note 104: _Tapis et carpites._ Les _carpites_ ou _carpetes_ étoient
+ des tapis de pieds. (Voyez Ducange au mot _Carpetta_.) Le latin
+ porte: «_Domo ac sedilibus palliis protensis._»
+
+ Note 105: _Senne._ Synode, assemblée solennelle. (Suite du chapitre
+ VIII.)
+
+ Note 106: _Rieules._ Règles.
+
+En la dixième kalende de ce moys meisme assemblèrent les prélas. En ce
+concile furent leues les épistres que l'apostoile envoioit aux lais, et si
+fu leue la manière coment l'empereur fu esleu et la confirmation des prélas
+du royaume d'Ytalie, et les chapistres qu'il establi et qu'il fist
+confermer à tous et qu'il commanda à confermer aux évesques de cà les mons:
+et atant départi le concile à cette journée.
+
+En la cinquième nonne de juillet[107], s'assemblèrent de rechief les prélas
+sans l'empereur. Là ot contens et plainctes des prestres des diverses
+paroisses qui se plaignoient aux messages l'apostoile d'aucuns griefs: et
+atant départi le concile sans plus faire à cette journée.
+
+ Note 107: _Juillet._ Le latin dit: _Juin_.
+
+En la quatrième nonne du meisme moys, assemblèrent les prélas, si fu lors
+l'empereur présent. Là meisme oï les messages Loys son frère, le roy de
+Germanie, Gilebert l'archevesque de Couloigne, et deux contes Adalart et
+Maingaut. De par leur seigneur requéroient partie du règne l'empereur Loys
+le fils Lothaire, qui par droict héritage luy aferoit, ensi comme
+luy-meisme l'avoit créanté par son serement. Lors commença Jehan le Toscan
+à lire l'épistre l'apostoile Jehan qu'il envoioit aux évesques du royaume
+Loys, si en bailla l'exemplaire à Gilebert l'archevesque de Couloigne, et
+li commanda que il l'aportast aux évesques à qui elle estoit envoiée: et
+atant départi le concile à cette journée.
+
+En la sixième yde de juing[108], assemblèrent les évesques derechief; et
+entour l'eure de nonne vint le message l'apostoile Léon, évesque et nepveu
+l'apostoile, et ung autre qui Pierre avoit nom. Si apportoient épistres à
+l'empereur et à l'empereris et salut aux évesques. Atant se départi le
+concile en cette journée.
+
+ Note 108: _Juin._ Le latin dit: _Juillet_.
+
+En la cinquième yde de juing assemblèrent les prélas. Là fut lue l'épistre
+de la dampnation de Georges, l'évesque de Formose[109], et tous ceulx qui à
+luy se consentoient. Là furent présentées à l'empereur de par l'apostoile
+et entre les autres ung sceptre et ung baston d'or, et à l'empereris draps
+de soie et ung fermail à pierres précieuses. Atant départi le concile à
+cette journée.
+
+ Note 109: _De Georges, l'évesque de Formose._ Il falloit: _De
+ l'évêque Formose_. Le latin porte: «Lecta est Apostoli epistola de
+ damnatione Formosi episcopi, Gregorii Nomenclatoris et consentientium
+ eis.»
+
+
+IX.
+
+ANNEE: 876.
+
+_Coment le concile assembla de rechief, et coment les causes des églyses
+furent débatues. Coment aucuns des Normans furent baptisiés qui puis
+retournèrent à la mescréandise. De la mort le roy Loys de Germanie. Des
+ormans qui se mistrent en Saine atout cent barges._
+
+
+Le jour devant la première yde de juing rassembla le concile; mais avant
+qu'il fust commencié i envoia l'empereur les messages l'apostoile pour
+parler aux archevesques et aux évesques, pour eulx reprendre de ce qu'il
+n'estoient pas venus le jour, si comme il leur avoit mandé; mais il
+respondirent si raisonnablement que l'en s'en dust tenir apaié. De rechief
+fut leue l'épistre l'apostoile de l'archevesque Ansegise, par le
+commandement l'empereur: et la lut Jehan le Toscan, l'un des messages
+l'apostoile. Si fu demandé de rechief aux prélas nouvelle responce, et il
+respondirent que volentiers obéiroient, selon la rieule des canons, ainsi
+comme leurs ancesseurs avoient obéis aux siens. Lors fu leur responce plus
+légièrement receue que elle n'avoit esté devant, en la présence de
+l'empereur. Après ce, fu parlé et disputé par devant les messages
+l'apostoile de la clameur des prestres des diverses paroisses. Après ce,
+refu oïe la cause et la complaincte Frotaire l'archevesque de Bordeaux, de
+ce qu'il ne pouvoit demourer en sa cité, pour le grief que les Sarrasins li
+faisoient. Pour ce requieroit qu'il peust venir à l'archeveschié de Borges;
+mais sa requeste fut contredite de tous les évesques. Lors commandèrent les
+messages l'apostoile qu'il assemblassent tous de rechief en la dix-septième
+kalende d'aoust, bon matin; et quant il furent assemblés à cette journée si
+vint l'empereur au concile, entour l'eure de nonne, couronné et appareillé
+à la guise de Griex; et si l'amenoient les messages l'apostoile qui
+estoient vestus à la guise de Rome, et le conduisirent jusques au milieu
+des évesques qui estoient aussi revestus en aornemens de saincte Églyse. Si
+avoient leurs mitres en leurs chiefs et leurs croces en leurs mains. Lors
+fu chantée cette anthienne _Exaudi nos Domine_, à tout vers, et le
+_Gloria_. Après le _Kyriel_ dist l'oraison l'évesque Léon, et quant tous
+furent assis, Jehan l'évesque d'Arete, message l'apostoile, lut devant tous
+un libelle dont la sentence estoit sans raison et sans auctorité. Après, se
+leva Hues l'évesque de Beauvais, et lut une cédule que les messagiers
+l'apostoile, et Ansegise, archevesque de Sens, et il meisme avoient faicte
+et dictée sans l'assentement du concile; dans laquelle aucuns chapistres
+estoient contenus qui entre eulx-meismes estoient contraires et
+discordables. Et pour ce ne feurent pas là mis qu'il n'avoient né raison né
+auctorité. De rechief fu mené question de la primacie en l'églyse
+l'archevesque de Sens, et quant l'empereur et les messages l'apostoile en
+eurent assez parlé et discuté entre les prélas, si n'en fut-il plus que il
+en ot esté à la première journée du concile. Adonc se levèrent Pierre
+l'archevesque de Forosimpre[110], et Jehan le Toscan; en la chambre le
+roy s'en alèrent et amenèrent l'empereris toute couronnée, en estant se
+tint de lès l'empereur. Lors se levèrent tous les prélas en estant en leur
+ordre, Léon l'archevesque et le Touscan Jehan commencèrent leurs loenges et
+graces à Dieu que l'évesque Léon accomplit par une oraison. Si se départit
+le concile atant. Aux messages l'apostole l'empereur donna dons et présens,
+congié pristrent atant et retournèrent à Rome. Avec eulx envoia l'empereur
+en message Ansegise l'archevesque de Sens, et Algaires l'archevesque
+d'Ostun.
+
+ Note 110: _Forosimpre._ Le latin porte: _Forum Sempronii_. C'est
+ aujourd'hui _Fossombrone_, dans le duché d'Urbin.
+
+_Incidence._--Entre ces choses fit l'abbé Hues baptiser aucuns Normans qui
+puis furent amenés à l'empereur qui leur fist donner dons. Atant
+retournèrent à leur gent et puis repristrent leur mescréandise et
+vesquirent païens comme devant. En la quinte kalende d'aoust se parti
+l'empereur de Pontigon et retourna en France par Chalons. Là demoura
+jusques aux ydes d'aoust pour une maladie qui le prist. En la dix-septième
+kalende de septembre, vint à Rains et de Rains droict à Senlis; deux
+messages l'apostoile qui estoient demourés, Jehan l'évesque d'Arete et
+Jehan le Touscan, et l'évesque Hues de Beauvais envoia en message à Loys
+son frère le roy de Germanie. Ces trois n'envoia par tant seulement, ains y
+envoia ses fils et autres princes du royaume. Mais après qu'il furent mus,
+vindrent nouvelles à l'empereur que son frère Loys, à qui il envoioit ses
+messages, estoit trespassé en son palais de Franquefort, en la cinquième
+kalende de septembre, et estoit ensépulturé en l'églyse Saint-Nazaire.
+Tantost se parti l'empereur de Carisy et s'en ala à Satenai[111]. Ses
+messages envoia aux barons du royaume, et s'appensa qu'il iroit tandis en
+la cité de Mez pour eulx attendre là et récevoir. De propos changea et s'en
+ala à Ais-la-Chapelle et mena avec soi les deux messages l'apostoile. De
+Ais s'en ala à Couloigne. Assez fit-on de mal en cette voie; car ceulx qui
+avec li estoient tolloient quoi qu'ils trouvoient, sans nul regart de
+pitié.
+
+ Note 111: _Satanacum._ Stenay.
+
+_Incidence._--En ce temps vindrent Normans en France par mer et entrèrent
+en Saine à tout cent barges. Ces nouvelles furent contées à l'empereur en
+la cité de Couloigne; mais oncques pour ce ne laissa à faire ce qu'il avoit
+en propos.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 876.
+
+_De Loys le neveu Charles-le-Chauf et des juises[112] qu'il fist de trente
+hommes pour savoir sé son oncle avoit droict. Et coment Charles le cuida
+seurprendre. Et coment il et sa gent feurent desconfits. Et coment la reyne
+Richeut s'enfuit et enfanta en la voie, et coment les Normans entrèrent de
+rechief en Saine à navires._
+
+ Note 112: _Juises._ Jugemens. Et mieux ici: Epreuves judiciaires. Le
+ latin dit: «Hludowicus, Hludowici regis filius, decem homines aqua
+ calida, et decem ferro calido, et decem aqua frigida ad judicium
+ misit coram eis qui cum illo erant.»
+
+Loys, le neyeu Charles l'empereur, qui fils ot été le roy Loys de Germanie
+son frère, estoit de là le Rhin à grant ost de Saisnes et de Thoringiens. A
+Charles l'empereur son oncle envoia messages; s'amour et sa volenté bonne
+requeroit, mais il ne la pouvoit avoir. Lors se doubta moult et cil qui
+avec luy estoient: jeusnes et oroisons firent et chantèrent lethanies dont
+la gent l'empereur ne se faisoient sé gaber non. Un juise de trente hommes
+fit faire pour savoir quel droict son oncle avoit au royaume son père. Le
+juise de dix fut par eaue boulante, et le juise des autres dix par fers
+chaus, et le tiers juise des autres dix par eaue froide. Lors prièrent tous
+à Dieu que il voulust faire démonstrance sé son oncle devoit rien plus
+avoir au royaume, par droict, que son père luy avoit laissié, pour raison
+de la partie qui de Lothaire leur frère leur estoit eschue. Après cette
+prière furent trouvés les trente hommes tous sains et haitiés. Par ce fu
+certain qu'il avoit droict et son oncle tort. Lors passa entre le Rin luy
+et sa gent à un chastel qui a nom Andrenac: Et quant l'empereur sceut ce,
+si manda à l'abbé Hildouin et à l'évesque Francone qu'il emmenassent
+Richeut l'empereris à Haristalle. Son ost assembla et chevaucha sur le
+rivage du Rin contre Loys son nepveu; mais toutes voies se pourpensa-il et
+li manda qu'il envoiast de ceulx de son conseil et il enverroit aussi de
+ceulx des siens pour traitier de paix. De ce fu Loys moult lié et moult
+asseuré quand il sceut que son oncle ne viendroit pas sur luy à armes. (Ce
+qu'ils firent de la besoigne à cette assemblée ne parle pas l'istoire.)
+
+Mais quant ce vint après, ès nonnes d'octobre, l'empereur devisa ses
+batailles et vint par nuit à bannières levées, par une haulte voie et
+estroite qui moult estoit et fors et griève à trespasser; sur son nepveu et
+sur sa gent se cuida embattre soudainement; car il les cuida trouver
+despourvus. Ainsi chevaucha toute nuit jusques à tant qu'il vint à une
+ville qui a nom Andrenac. Moult furent las et travaillés les hommes et les
+chevaux pour la grieté de la voie et pour la pluie qui toute la nuit estoit
+cheue sur eulx. Mais autrement ala la besoigne qu'il ne cuida. Car son
+nepveu en fu tout pourveu[113] et luy fu dit que il venoit sus luy à grand
+ost et bien appareillié: et cil tantost ordenna et mist en conroi tant de
+gens comme il pot avoir et se traict d'autre part là où il les cuida plus
+attendre seurement. Sus li courut l'empereur et sa gent, et ceulx se
+deffendirent si bien et si fortement que les premières batailles des gens
+l'empereur fuirent et resortirent arrières jusques soubs luy et soubs sa
+bataille. Lors tournèrent tous communément en fuite si que l'empereur
+eschappa et s'en fuit à peu de gens. Si feurent là plusieurs empeschiés qui
+bien fussent eschappés sé il fussent vuis; mais il portoient les choses à
+l'empereur et les harnois de l'ost et cuidèrent suivre les autres; mais
+quand ce vint à l'entrée des voies qui estoient hautes et estroites, si fut
+la presse si grant que le passage fut du tout estoupé[114]. (Là se
+retornèrent et se contrestèrent tant comme il peurent.) Si furent occis en
+cette foute le conte Renier et le conte Geromme, et mains autres. Si furent
+pris en cette place, et dans un bois près d'ilec, l'evesque Othulphe et
+l'abbé Gaulin, le conte Aledrans, le conte Bernart et le conte Ebroin et
+mains autres grans hommes. Là ravirent et prindrent les gens Loys[115]
+viandes, harnais et quanque les marchans de l'ost portoient. Si fu là
+accomplie la prophétie qui dit: «honte et male avanture sera à ceulx qui
+proie feront, car il meismes seront proié.» Et ainsi en advint-il. Car tout
+quanque les proieurs de l'ost l'empereur avoient proié, et il-meismes
+feurent proie de leurs ennemis. Les autres qui pas ne furent pris furent
+robés par les vilains du pays, si que il demeurèrent tres-tous nus, et qu'il
+convenoit qu'il fussent torchés de fain pour couvrir leur natures; mais
+toutevoies ne les tuèrent-il pas. Quand ma dame Richeut l'empereris oï
+nouvelles de cette desconfiture et de la fuite l'empereur, sé elle eut
+grant paour ce ne fu pas de merveille. Par nuit, endroit les coqs chantans,
+se mit à la fuite si grosse comme elle estoit, et tant se travailla qu'elle
+enfanta un enfant en cette voie. Et quant il fu né elle le fit porter
+devant elle en fuyant jusques à tant qu'elle vint à Atigny[116]. Après
+cette desconfiture vint l'empereur à Saint-Lembert de Liège. A luy vindrent
+abbé Hildouin et l'évesque Francone, qui l'empereris avoient conduite à
+Haristalle, et furent avecques luy jusques à tant qu'il vint à Atigny après
+l'empereris. De là s'en ala à Duzy puis retorna à Atigny, et là tint le
+parlement entour la feste Saint-Martin[117]. Et Loys qui eut eue victoire
+de son oncle[118] se partit d'Andrenac et s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là
+démoura trois jours, et puis s'en ala à Conflans[119] encontre Charles son
+frère qui revenoit parler à luy. Et quand il eurent ensemble parlé, Charles
+s'en retourna en Allemagne par la cité de Mez. Et Loys passa oultre le Rin.
+Mais Charlemaine leur frère ne vint pas à eulx né à l'empereur leur oncle
+qui mandé l'avoit; si fut pour ce qu'il estoit encore empeschié pour la
+guerre qu'il menoit contre les Wandres. L'empereur envoia en ce contemple
+le conte Conrart et autres princes aux Normans, qui par navires estoient
+entrés en Saine, et leur dict que il fissent à eulx telle paix ou trèves
+comme il pourroient, et puis retournassent à luy au parlement pour nuncier
+ce qu'il auroient faict. Lors s'en ala à Saumouci pour tenir son parlement.
+Là vindrent à luy ses hommes de la partie du royaume Lothaire son frère,
+qui estoient eschappés de la desconfiture d'Andrenac. Volentiers les receut
+et leur donna dons et bénéfices. Aux uns donna petites abbaïes, si comme
+elles estoient tout entières, et aus autres petits bénéfices de l'abbaïe
+Marcienne[120] qu'il avoit devisée et démembrée. Et après ordonna et
+commenda que le fleuve de Saine feust bien gardé à plenté de bonnes gens de
+çà et de là, pour les Normans qui y devoient entrer à galies. Après ces
+choses s'en vint à Verzeny[121]. La fu si durement malade qu'il cuida
+mourir, et tant y demeura que la Nativité fust passée en l'an de
+l'Incarnation huit cent soixante dix-sept[122]. Et quant il fu trespassé de
+sa maladie et guari, si s'en ala à Compiègne. Avant qu'il s'en partist, le
+fils que l'empereris eut enfanté en la fuite avant qu'elle peust venir à
+Atigny[123], fu mort. Charles estoit nommé; si l'avoit levé de fons Boson
+son oncle, qui frère estoit l'empereris sa mère. A Saint-Denys fu le corps
+porté et enterré en l'églyse.
+
+ Note 113: _Tout pourveu._ Plusieurs manuscrits portent _accointié_.
+ J'ai préféré la leçon du n°6, Suppl. franç.
+
+ Note 114: La phrase précédente a été mal rendue. Voici le latin:
+ «Multi autem qui effugere poterant impediti sunt, quoniam omnes Sagmæ
+ imperatoris et aliorum qui cum eo erant, sed et mercatores ac scuta
+ vendentes, imperatorem et hostem sequebantur, et in angusto itinere
+ fugientibus viam clauserunt.»
+
+ Note 115: _Les gens Loys._ Le latin porte: _Hostis Hludowici_. On
+ voit qu'ici le mot _hostis_ à le sens du mot françois _ost_.
+
+ Note 116: _A Atigny._ Ce n'est certainement pas Attigny. Les textes
+ latins portent: _Antennacum_. Valois écrit que c'est encore
+ _Andernach;_ l'abbé Lebœuf reconnoît plutôt ici _Antenais_, petit
+ village situé dans le diocèse de Reims, entre Hautvillers et
+ Chatillon. Cette dernière opinion paroît plus vraisemblable, si l'on
+ songe qu'_Andernacum_, nommé plus bas, ne peut être l'endroit où
+ s'étoit réfugiée l'impératrice.
+
+ Note 117 Toute cette phrase est inexactement traduite. «Inde Duciacum
+ adiit, usque ad Antennacum rediit, et placitum suum in Salmontiaco,
+ quindecimo die post missam S. Martini condixit.» Il s'agit ici de
+ _Samoucy_, près de Laon.
+
+ Note 118: _De son oncle._ Il falloit: _De son frère_. Le latin dit:
+ «Hludowicus Hludowici quondam regis filius.»
+
+ Note 119: _Conflans._ «Ad Confluentes.» Sans doute _Coblentz_.
+
+ Note 120 _Marcienne._ «De abbatiâ Marcianus.» C'est _Marchiennes_.
+
+ Note 121: _Verzeny_ «Virzinniacum villam.» C'est évidemment
+ _Verzenay_, dans la montagne de Reims, à une lieue de _Saint-Basle_
+ ou _Verzy_, et à trois lieues d'_Antenay_.
+
+ Note 122: _Annal. S.-Bertini, anno 877._
+
+ Note 123: _Atigny._ Il faudroit encore: _Antenay_.
+
+
+XI.
+
+ANNEE: 877.
+
+_Coment l'apostole Jehan manda à l'empereur Charles-le-Chauf qu'il
+secourust et défendist l'églyse de Rome, si comme il y estoit tenu. Et puis
+coment Charles passa les mons et mena la royne Richeut, et coment il
+retourna et oï dire que Charles son nepveu venoit sur luy: et de sa mort._
+
+
+Tout le caresme demoura l'empereur à Compiègne et y célébra la
+Résurrection. Avant qu'il s'en partist vindrent à cour les messages
+l'apostoile Jehan. Si estoient deux évesques et avoient ambedeux nom
+Pierres. Par eulx lui mandoit l'apostoile et par bouche et par lettres
+qu'il visitast l'églyse de Rome, et qu'il la délivrast et deffendist des
+païens si comme il l'avoit promis par son serement. Es kalendes de may fist
+assembler concile à Compiègne des évesques de la province de Rains et des
+autres provinces. Si fist dédier l'églyse (de Saint-Cornille) qu'il avoit
+fondée en son propre palais, en présence des prélats et des messages
+l'apostoile. Là meisme fist-il parlement des barons et fu ordenné coment
+Loys son fils gouverneroit le royaume par le conseil des barons, jusques à
+tant qu'il fust retourné de Rome, et coment il recevroit le treu de l'une
+des parties du royaume de France, qui estoit accoustumé à rendre, avant la
+mort le roy Lothaire, et du royaume de Bourgogne. Ce treu si estoit cueilly
+sur toutes manières de gens, sur gens lais et sur prestres, et sur des
+églyses. Des uns plus, des autres moins, selon que il estoient. La somme de
+ce treu se montoit à cinq mille livres d'argent à poids[124], et ce treu
+payoient en Neustrie et évesques et autres gens, par convenant fait aus
+Normans qui par Saine estoient entrés.
+
+ Note 124: Ce passage précieux des Annales Bertiniennes n'est pas ici
+ complètement traduit. Le voici: «Quomodo tributum de parte regni
+ Franciæ quam ante mortem Lotharii habuit, sed et de Burgundiâ
+ exigeretur, disposuit. Scilicet ut de mansis indominicatis solidus
+ unus: de uno quoque manso ingenuli quatuor denarii de censu dominico,
+ et quatuor de facultate mansuarii. Et unusquisque episcopus de
+ presbyteris suæ parochiæ, secundùm quod unicuique possibile erat, à
+ quo plurimùm quinque solidos, à quo minimum quatuor denarios,
+ episcopi de singulis presbyteris acciperent, et missis dominicis
+ redderent. Sed et de thesauris ecclesiarum, prout quantitas loci
+ extitit, ad idem tributum exsolvendum acceptum fuit. Summa vero
+ tributi fuerunt quinque millia libræ argenti, ad pensam.»
+
+Ces choses ainsi ordennées, l'empereur se parti de Compiègne et s'en ala à
+Soissons, et de Soissons à Rains, puis à Chalons et puis à Lengres. Lors se
+mistrent à la voie, il et l'empereris, à grand plenté de sommiers tous
+troussés d'or et d'argent et d'autres richesses. Les mons passa. Quant il
+fu ès plaines de Lombardie si encontra l'évesque Algaire, qu'il avoit
+envoié à l'apostoile Jehan pour estre au concile que il devoit tenir à
+Rome. L'exemplaire du concile luy bailla pour grand don, et l'empereur le
+receut liement, car sa confirmation y estoit contenue. Si estoit telle la
+sentence que la promotion et l'élection qui avoit esté faicte l'an devant à
+Rome de l'empereur Charles, roy de France, estoit ferme et estable à tous
+les jours de sa vie. Si estoit loié et de tel lien que sé aucun de quelque
+estat, de quelque ordre, de quelque profession qu'il feust, vouloit
+encontre aller, si estoit-il escomenié et tenu en excommuniement jusques à
+satisfaction. Tous ceulx qui ce pourchaceroient et qui seroient du conseil,
+sé il estoient clers, qu'il soient déposés de leurs ordres; et sé il
+estoient lays, que il fussent excommeniés perpétuellement. Et pour ce que
+le concile qui eut esté célébré à Pontigone[125] l'an devant, n'avoit rien
+profitié, fu-il establi que cil fust ferme et estable. Après luy nuncia
+l'évesque Algaire que l'apostoile luy venoit encontre et devoit estre à luy
+à la cité de Pavie. Tantost y envoia l'empereur Odoaire, notaire du secont
+escrin, pour procurer et pour appareiller les nécessités l'apostoile; avec
+luy furent le conte Goirant, Pepin et Heribert; et puis se hasta d'aller
+encontre luy. Si l'encontra à Verziaux[126]. Moult honorablement le receut;
+et puis alèrent jusqu'à Pavie. Là vindrent nouvelles certaines que
+Charlemaine, son neveu, venoit sur luy à grant plenté de gens. Pour ces
+nouvelles laissièrent Pavie et s'en alèrent à Tardonne[127]. Là feut sacrée
+à empereris ma dame Richeut, par la main l'apostoile. Et tantost comme ce
+feut fait, elle prist les trésors et s'enfui hastivement arrière en
+Morienne[128]. Et l'empereur demoura là une pièce avec l'apostoile pour
+atendre les barons du royaume, le conte Huon[129] et Boson, et Bernart le
+conte d'Auvergne, et Bernart le marchis de Gothie; à tous avoit-il mandé
+que il venissent après luy; mais pour noient les attendoit, car il avoient
+jà faicte conspiration contre luy et s'estoient tournés et aliés aux autres
+barons du royaume, fors aucuns et les évesques tant seulement. Et quant il
+sceut ce il pensa que sé il venoient il viendroient plus à son dommage qu'à
+son profit. Et quant il sceut d'autre partie que Charlemaine son neveu
+venoit sur luy et se approchoit jà durement, il s'en parti de l'apostoile
+et s'en ala hastivement après madame Richeut l'empereris, et l'apostoile
+Jehan s'en retourna isnelement vers Rome. Si emporta une croix de fin or et
+de pierres précieuses de grant pois où le crucefiement nostre Seigneur
+estoit pourtraict, que l'empereur envoioit par luy à l'églyse Saint-Père.
+
+ Note 125: _Pontigone._ Ponthion, à deux lieues de Vitry-le-François.
+
+ Note 126: _Verziaux._ Verceilles.
+
+ Note 127: _Tardonne._ «Turdunam.» C'est _Tortone_.
+
+ Note 128: Le latin est moins dur pour _Richeut_ ou _Richilde_. «Mox
+ retrorsum fugam arripuit, cum thesauro, versas Moriennam.» Ce fut
+ sans doute du consentement de son époux qu'elle agit ainsi.
+
+ Note 129: _Le comte Huon._ «Hugonem abbatem.»
+
+Et quant Charlemaine oï dire d'autre part, par un message qui lui menti,
+que l'empereur et l'apostoile venoient sus luy à grand gent, il s'enfui
+arrière isnellement par cette meisme voie qu'il estoit venu, et ainsi
+départirent à cette fois les uns et les autres sans bataille, par la
+volenté du Seigneur.
+
+En ce retour que l'empereur faisoit luy prit une fièvre. De luy estoit
+moult privé et moult acointié un juif qui Sedechias avoitnom. Une poudre
+luy envoia pour boire et luy fist accroire que il guariroit par cette
+poudre. Cil en but, mais elle fu plus cause de sa mort que de sa santé. Car
+tantost comme il eut bu le venin dont elle estoit faicte et confite, il fu
+si abattu qu'il convint que ses gens l'emportassent entre bras. En telle
+manière passa les mons de Montcenis jusques à un lieu qui est appelé Brios.
+A l'empereris Richeut qui estoit à Morienne manda qu'elle venist à luy, et
+elle si fist. Toujours engregea sa maladie et fu mort en onze jours qu'il
+ot beu le venin, le jour devant la seconde nonne d'octobre; ses gens
+fendirent le corps et ostèrent les entrailles, et quant il l'orent bien
+lavé si l'enoindrent de basme et d'autres oingnemens aromatiques, et puis
+le mistrent en un escrin pour le porter en l'églyse Saint-Denis en France,
+où il avoit esleue sa sépulture. Mais pour ce qu'il commença si durement à
+flairer qu'il ne le pussent pas longuement porter pour la flaireur qui
+toujours croissoit, si l'enterrèrent en la cité de Verziaux, en l'églyse
+Saint-Eusèbe le martyr. Là fu le corps sept ans entiers, puis fu-il porté
+en l'églyse Saint-Denis de France, où il avoit tousjours désiré à gésir
+pour une advision qui advint laiens, dont nous parlerons ci-après[130]. Et
+Charlemaine son neveu, qui d'autre part s'en fu fui en son pays, si comme
+vous l'avez oy, cheï en une maladie ainsi comment il s'enfuyoit et convint
+qu'il feust porté jusqu'en son pays en littière. En langor fu un an entier
+et fu en tel point qu'il cuida qu'il dust mourir de cette maladie.
+
+ Note 130: Cette dernière phrase me paraît une interpolation faite
+ pour ôter les doutes que pouvoit exciter le récit de la vision de
+ Charles-le-Chauve. Aimoin et le manuscrit du roi portent bien:
+ «Sepelierunt eum in Basilicâ B. Eusebii martyris in civitate
+ Vercellis, ubi requievit annis septem. Post hæc autem, per visionem
+ delatum est corpus ejus in Franciam, et honorificè sepultum in
+ basilicâ beati Dionysii martyris Parisius.» Mais les manuscrits de
+ l'abbaye de Saint-Bertin et de Saint-Germain-des-Prés, n° 646, sont
+ bien plus croyables: «Cœperunt ferre versus monasterium sancti
+ Dyonisii, ubi sepeiiri se postulaverat. Quem pro fœtore non valentes
+ portare, miserunt eum in tonnâ interius exteriusque picatâ, quam
+ coriis involverunt, quod nihil ad tollendum fœtorem profecit. Unde ad
+ cellam monachorum Lugdunensis episcopii, quæ Nantoadis (Nantua)
+ dicitur, vix pervenientes, illud corpus cum ipsâ tonnâ terræ
+ mandaverunt.»
+
+
+XII.
+
+ANNEE: 877.
+
+[131]_De l'avision qui advint en l'églyse Saint-Denys par nuit à un moine
+qui gardeit le cuer, et à un clerc de Saint-Quentin en Vermandois, tout en
+une nuit._
+
+ Note 131: Dom Bouquet a placé ce chapitre après le suivant, en dépit
+ de tous les manuscrits, par la seule raison que tel étoit l'ordre que
+ lui donnent les mêmes manuscrits, dans les titres de chapitres.--J'ai
+ revu cette légende sur le latin du manuscrit de Saint-Germain,
+ n° 646. Elle s'y trouve à la suite de _la vision de
+ Charles-le-Chauve_, f° 1, v°, 1re colonne.
+
+(En cet endroit voulons retraire la vision que nous ayons promise.) Sept
+ans après que le corps eut géut à Verziaux, en l'églyse Saint-Eusèbe, il
+s'apparut par la volenté nostre Seigneur, à un moine de Saint-Denys en
+France qui par nuit gardoit l'églyse, ainsi comme l'on fait laiens et par
+coustume en toutes saisons. Ce moine qui preud'homme estoit avoit nom
+Archangis. Lors luy dit qu'il estoit l'empereur Charles-le-Chauf. Si
+l'avoit notre sire là envoié, et que sa volenté estoit telle que cette
+chose fust manifestée à Loys son fils et aux prélas et aux barons. Et dist
+après que moult desplaisoit à Dieu et aux glorieux martyrs saint Denys et à
+ses compaignons, et à tous les autres martyrs confesseurs qui laiens
+reposent, de ce que son corps n'estoit laiens ensépulturé et mis
+honorablement en l'églyse des glorieux martirs que il avoit tant amée et
+honorée en sa vie, et donné villes et possessions et ornemens d'or et de
+pierres précieuses et ornemens de soie, si comme nous dirons après. «Va
+donc,» dist-il, «si leur di que il aportent mon corps dans cette églyse et
+le mettent devant l'autel de la Trinité.» Tout et en telle manière comme
+cette advision advint à Saint-Denys à ce moine dont nous avons parlé, en
+cette nuit et en cette heure meisme advint à Saint-Quentin en Vermandois
+à ung clerc qui par nuit gardoit l'églyse; si avoit nom Alfons. Et quand le
+moine oï que il avoit compaignon en cette révélation, si en fust moult liés
+et plus hardiment mist la chose avant. Lors s'en alèrent ensemble au roy et
+aux barons et tesmoignèrent la vision selon le commandement que il avoient.
+Et quant le roy Loys son fils et les barons oïrent cette chose, si
+mandèrent les évesques et les abbés et meismement l'abbé Gautier de
+Saint-Denis; là s'en alèrent où le corps gisoit, les os et la poudre
+pristrent, car il avoit jà là géu sept ans, et l'en aportèrent en l'églyse
+Saint-Denys et le mistrent honorablement en sépulture au cuer des moines
+devant l'autel de la Trinité.
+
+
+XIII.
+
+ANNEEE: 877.
+
+[132]_De l'avision qu'il vit; et coment il fu ravy en esprit ès tourmens
+d'enfer, si comme il meisme raconte; et coment l'esprit retourna puis au
+corps; si lui advint tout ce, avant qu'il trespassast._
+
+ Note 132: _Visio K. Calvi._ (Manuscrit de Saint-Germain, n° 646,
+ f° 1, r°, 1re colonne.)
+
+En cet endroit nous convient retraire les grans dons et les grans bénéfices
+qu'il fist à l'églyse en son vivant pour l'onneur et l'amour des glorieux
+martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que
+nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son
+amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons
+pas oublier, jà soit que nous la déussions avoir mise en l'ordre des faits
+de sa vie. Si parle par première personne, comme cil à qui l'avision
+advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence
+ainsi:[133]
+
+ Note 133: Cette légende commence effectivement ainsi: «Ego Karolus
+ gratuito Dei dono, etc.»
+
+«Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des
+Romains, empereur de France, après le service des matines de la Nativité
+nostre Seigneur, s'estoit couchié pour reposer. En ce point qu'il se deust
+endormir descendit à luy une voix moult horriblement, si luy dist: «Ton
+esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera mené en tel lieu où il
+verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son
+à advenir; mais après un peu de heure retournera au corps.» Tantost fu ravy
+son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose très-blanche. Si tenoit un
+luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous véons au
+ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist
+cette chose blanche: «Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce
+de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer.» Et quant
+il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel
+resplendissant, et le mena en très-parfondes vallées de feu qui estoient
+plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de
+plomb et de cire. En ces puis trouva les évesques, les patriarches et les
+prélats qui furent du temps son père et ses aïeulx. Lors leur demanda en
+grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui
+répondirent: «Nous feumes,» distrent-il, «évesques ton père et tes aïeulx,
+et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le
+peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes
+et émouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous à ces tourmens d'enfer et
+nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront
+les évesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx.» Et
+endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse,
+estoient des deables tous noirs qui avoloient à grans cros de fer ardens,
+et s'efforçoient moult durement de sachier et de traire à eulx le fil que
+il tenoit. Mais il ressortissoient et chéoient arrière, né adeser[135] ne
+le pouvoient pour la grande clarté qu'il rendoit. Lors li couroient par
+derrière et le vouloient sachier à cros et tresbuchier ès puis ardent,
+quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les
+espaulles et le sachia fortement après li. Lors montèrent une haulte
+montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et
+fleuves tous boillans de toutes manières de métaux. En ces tourmens
+estoient ames sans nombre des princes son père et ses frères, qui estoient
+plungiés dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton,
+l'autre jusques au nombril. Lors luy commencièrent à dire en criant et en
+hurlant: «Charles pour ce que nous amasmes à faire omicides et guerres et
+rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton père, de tes frères et
+du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les
+tourmens de plusieurs métaulx.» Tandis comme il entendoit en grant paour et
+en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrière luy
+ames qui très-horriblement crioient: «Puissans puissamment sueffrent
+tourmens.» Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer
+plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et là cognut-il
+aucuns des princes son père, ses frères et ses sœurs meismes, qui luy
+commencièrent à crier: «Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes, pour nostre
+malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux
+que nous donnions au roy et à toy meisme par desloyauté et par convoitise.»
+Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gémissemens, il vit
+accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de
+pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui
+le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui
+si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmontés et
+estains par la clarté; et le commença forment à sachier après luy.
+
+ Note 134: _Un luissel_, etc., ou peloton. «Tenuitque in manu suâ
+ glomerem lineum clarissimè emittentem jubar luminis, sicut solent
+ facere cometæ quando apparent.»
+
+ Note 135: _Adeser._ Atteindre. «Contingere.»
+
+Lors descendirent en une vallée merveilleusement grande, qui en une partie
+stoit obscure et ténébreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en
+une partie, de soy estoit resplendissant et si délicieuse que il n'est nul
+qui le put conter né retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et
+vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors
+eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre
+plungié en ces tourmens par grans géans noirs et orribles qui embrasoient
+ces fournaises de cette vallée de diverses manières de feus. Et tandis
+comme il estoit en si grant paour, il vit, à la clarté du feu qui du fil
+issoit et ses iex enluminoit, un point de lumière resplandir de l'un des
+costés de cette vallée, et deux fontaines courans, dont l'une estoit
+merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clère et froide; si
+estoient illec deux tonneaux. Lors regarda à la clarté du fil et vit sur le
+tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son père dedans l'iaue bouillante
+jusques au gros des cuisses. Lors li dit son père moult tourmenté et
+aggravé: «Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit
+retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donné graces de çà venir
+pour ce que tu voies pour quels péchiés moy et les autres souffrent tels
+tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis
+mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tiède et attrempée: et cette
+grace me fait nostre Seigneur par la prière saint Pere, saint Denys et
+saint Remy, par lesquels trois notre royale lignée a régné jusques ci: et
+sé tu me veulx aider toy et mes évesques et mes abbés et tous les ordres de
+saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en
+aumosnes, je seray tost délivré de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire
+mon frère et Loys sont jà délivrés de ces tourmens par les mérites saint
+Père et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis.» Après ce, luy dist
+qu'il regardast à senestre. Et quand il fu tourné si vit deux grans tonnes
+plains d'iaue boullant. «Ceulx,» dit-il, «te sont appareillés, sé tu ne
+t'amendes et sé tu ne fais pénitence de tes douloureux péchiés.» Lors
+eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel
+mésaise, si luy dist: «Viens après moy à la deuxième partie de la
+délicieuse vallée de paradis.» Et quant il l'eut là mené si vist Lothaire
+son oncle, qui séoit en grant clarté avec les autres roys, sur ung topase
+merveilleusement grant et estoit couronné d'une précieuse couronne, et son
+fils Loys qui delez luy séoit aussi couronné. Et quant il vit Charles, si
+li dist: «Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers après moy en
+l'empire des Romains, viens près de moy, je sais bien que tu es venu par
+les tourmens d'enfer où ton père et mes frères sont tourmentés; mais il
+sera tost délivré par la miséricorde de nostre Seigneur de ses paines,
+ainsi comme nous sommes par les mérites saint Père et les prières saint
+Denys et saint Remy, à qui nostre Seigneur a donné grant pouvoir d'apostre
+sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient
+notre lignée et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire
+sera assez tost délivré et osté de ses mains et que tu vivras désormais
+assez peu de jours.» Et lors se retourna Loys et luy dist: «L'empire des
+Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de
+ma fille.»
+
+Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il véist devant luy Loys l'enfant:
+et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: «Tel est cet enfant comme
+cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur
+dict: A tel est le royaume des cieus. Atant,» luy dist Lothaire, «rends li
+maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main.» Lors
+deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de
+tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi
+comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Après ce
+repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travaillié.[136]
+
+ Note 136: Ces deux visions ne sont imprimées que dans les chroniques
+ de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique,
+ et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la
+ seconde, du moins, fut imaginée pour Charles-le-Gros et non pas
+ Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la
+ supposition probable qu'elle ne fut rédigée que sur la fin du Xème
+ siècle, elle n'en est pas moins antérieure à la légende de saint
+ Patrice, et doit par conséquent faire remonter avant elle le dogme
+ obscurément expliqué du Purgatoire. Sous le point de vue littéraire,
+ on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible épopée de Dante;
+ tous les élémens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve:
+ la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens,
+ le caractère de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est
+ donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la
+ _Divina Comedia_, mais comme l'immortelle création d'un génie
+ vigoureux, implacable et mélancolique.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE: 877.
+
+_Des grans terres et possessions que il donna à l'abbaïe de Saint-Denys et
+à plusieurs autres abbaïes._
+
+
+[137]Moult fu cet empereur Charles-Le-Chauf large aumosnier aus povres et
+aus églyses, et moult les acrut et mouteplia de rentes et d'autres
+bénéfices; et sur toutes les autres celle de Saint-Denis en France où il
+repose corporellement. Tant donna laiens joiaux et saintuaires, rentes et
+possessions confirmées par ses chartres, que ce n'est se merveilles non.
+[138]Après ama moult celle de Saint-Cornille à Compiègne, car il la fonda
+en son propre palais et li donna rentes et possessions assez et
+saintuaires. Moult ama la ville de Compiègne et la fit ceindre de fossés en
+lonc, et la fit appeler et intituler Carnopole de son nom, aussi comme
+l'empereur Constantin ot jadis faict Constantinoble. La ville de Reuil
+donna à l'églyse de Saint-Denys[139] et toutes les appartenances; (et
+establit que sur les rentes de cette ville feussent pris les despens de
+sept lampes qui arderoient continuelement et en toutes saisons devant
+l'autel de la Trinité. La première establit pour l'ame de l'empereur Loys
+son père; la seconde pour l'ame l'empereris Judith sa mère; la tierce pour
+luy; la quarte pour la royne Hermentrus sa première femme; la quinte pour
+la royne Richeut sa présente femme; la sixième pour toute sa lignée
+présente et trespassée; et la septième pour Boson et pour Gui et pour tous
+ses amis familiers. Après establi quinze cierges au réfectoir à mettre sur
+les tables en yver, pour ce que le couvent va trop tard aucunes fois à
+collacion pour le service qui pas ne peut estre accompli par jour et
+meismement aus grandes festes. Après donna neuf lieues de Saine en ung
+tenant et tout continuellement. Si commence au-dessus de Saint-Clout au ru
+de Sèvres et dure jusques au ru de Chambric au-dessus de
+Saint-Germain-en-Laye, si entièrement et si franchement que nul n'a né
+pêcherie, né justice haute né basse, né au cours né en l'yaue né ès rivages
+en quelque terre que ce soit, fors l'abbé et le couvent de Saint-Denys, qui
+aussi franchement la tient que les roys de France l'ont toujours tenue.
+Pour ce qu'il avoit pris de l'or, de l'argent et des richesses pour ses
+guerres maintenir contre ses frères, que les anciens rois et les princes
+avoient laiens jadis offert par grande dévotion, volt-il donner aussi comme
+en retour la foire du Landit, qui par tout le monde est renommée: et la fit
+venir à Saint-Denys en France, tout ainsi comme Charles-le-Grant son aïeul
+l'avoit apportée à Ais-la-Chapelle quant il ot apporté les reliques
+d'outremer. Et tout avec autel pardon et autele franchise comme elle avoit
+là où elle fu premièrement establie. Si donna avec, l'un des sains clous
+dont nostre Seigneur fu attachié en la croix parmi les piés, et grande
+partie des espines de la sainte couronne, et le dextre bras saint Siméon
+dont il receut nostre Sauveur au jour de la Purification, quant il fu
+offert au temple. Si donna-il un riche autel portrais de marbre pourfire
+tout carré qui sied sur quatre petits pieds, et mit au front devant le bras
+saint Jacques l'apostoile frère nostre Seigneur. En la dextre partie
+enclost le bras saint Estienne le martyr, et au senestre costé le bras
+saint Vincent. Et pour la rayson de ces trois saintuaires qui dedans sont
+scellés et enclos, fu-il appelé l'autel de la Trinité. Si est assis sur
+l'autel manuel au cuer du couvent, et est chascun jour chantée dessus la
+messe matinel. Après donna laiens le hanap Salomon qui est d'or pur et
+d'esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvré que dans tous
+les royaumes du monde ne fu oncques œuvre si soubtille. Avec ce donna
+laiens une grant croix de fin or, qui est divisée en quatre parties et est
+aornée de grand plenté de fines pierres précieuses, et aux quatre chiefs de
+cette croix sont scellées et encloses soubtilement precieuses reliques des
+corps sains, en chasses soubtilement ouvrées. Avec ce donna un autre grand
+vaissel d'éleutre, si est aorné au milieu et tout à l'entour de grand
+plenté de sardeines et de granes. Avec ce donna ung merveilleusement riche
+joïel, si riche et si précieux que à peine le pourroit-on aprisier, tout
+fait de saphirs et de rubis et d'émeraudes et d'autres manières de pierres
+enchassées en or. Si est joint par trois ordres l'une sur l'autre, et est
+mis sur le maistre-autel aux grans festes et est assis sur un siège
+précieux. C'est à savoir: un vaissel de pur argent par dedans et par
+dehors, soubtilement ouvré et couvert de bandes d'or aorné de grans saphirs
+et fins, de grosses esmeraudes et de gros perles, et dedans ce vaissel est
+scellé le bras saint Apollinaire le martir, qui fu le premier archevesque
+de Ravenne et disciple saint Père. Avec ce donna cinq paires de tiextes
+d'évangile soubtilement ouvrés d'or et de pierres précieuses; et si rendit
+aux martirs sa grant couronne impériale, qui est pendue aux grans festes
+devant le maistre-autel avec les couronnes des autres roys. Et si doit
+chascun savoir que tous les roys de France doivent laiens rendre et offrir
+aus martirs leurs couronnes dont il sont couronnés au royaume, ou envoier
+quant il trespassent, car elle sont leur par droict. Et celle églyse est
+aornée de draps de soie, de pailles d'or et d'argent et de pierres
+précieuses, si est-elle garnie d'autres plus précieux aornemens; car elle
+est raemplie et saoulée de précieux corps sains, martirs, confesseurs et
+vierges, qui laiens reposent corporellement, dignement et honorablement.
+Premièrement, le corps monseigneur saint Denys l'ariopagite, martir et
+apostre de France, et de ses deux compaignons saint Ruth et saint
+Eleuthère. Après, le corps saint Ypolite le martir et de sainte Concorde sa
+nourrice, et le corps de monseigneur saint Eustace le martir, le corps
+monseigneur saint Fremin le martir, le premier archevesque d'Amiens; et le
+corps madame sainte Osmanne, et trois des dix mille vierges qui furent
+martirisées à Couloigne; sainte Senubaire, sainte Seconde et saint
+Panefrède, et sont toutes trois ensemble en une chapelle, et en leur propre
+oratoire. Après, l'un des Innocens que le roy Hérode fit décoller, en ung
+bercelet de palmes, et l'un des compagnons monseigneur saint Morise, et
+sont mis tous en une chasse. Après gist le corps saint Peregrin le martir,
+premier évesque d'Aucierre, qui fu laiens apporté par grant miracle. Après
+gist le corps saint Ylaire de Poietiers le glorieux confesseur, et le corps
+saint Patrocle le martir tout ensemble en une chasse. Après gist le corps
+monseigneur saint Cucuphas le martir, tout à par soy en une chasse. Après
+gist le corps monseigneur saint Eugène le martyr, le premier archevesque de
+Tholète qui fu des disciples monseigneur saint Denys. Après gist le corps
+du glorieux confesseur saint Hylier, qui fu évesque de Gaiète en Espagne.
+Après gist le corps saint Denis confesseur, qui fu archevesque de Corinthe
+en Grèce. Tous ces corps sains glorieux gisent laiens au chevet de l'églyse
+en propres oratoires et en propres chasses, tous par ordre. Bien est laiens
+escrit coment chascun de ces sains corps fu laiens apporté, et par qui et
+en quel temps; mais trop fust longue chose que tout ce feust ci
+escript.)[140]
+
+ Note 137: On trouve le latin de cette première phrase après le récit
+ de la bataille de Fontenay, dans le manuscrit 646 de
+ Saint-Germain (f°1er, recto, colonne 1re).
+
+ Note 138: Ex fragmente historiæ Franciæ. (Historiens de France,
+ tome VII, page 215.)
+
+ Note 139: Ce don est constaté par l'épitaphe de Charles-le-Chauve,
+ rédigée au XIIIème siècle comme le monument funéraire sur lequel on
+ la lisoit à Saint-Denis. La voici:
+
+ Imperio Carolus Calvus regnoque politus
+ Gallorum jacet hac sub brevitate situs,
+ Plurima cum villis, cum clavo cumque corona,
+ Ecclesiæ vivus huic dedit ille bona:
+ Multis ablatis, nobis fuit hic reparator;
+ Sequani fluvii Ruoliique dator.
+
+ Note 140: Charles-le-Chauve est celui de tous les descendans de
+ Charles-Martel et de Charlemagne dont les poètes ont le plus
+ fréquemment confondu les _gestes_ avec l'histoire de ces deux héros.
+ Tout à la fin du grand poème des _Lohérains_, on lit les vers
+ suivans, qui semblent le résumé des traditions populaires le plus en
+ vogue avant le XIIème siècle:
+
+ De cheste dame[*] ke jou ci vous devis,
+ Karles li Cauf en fu premiers naïs,
+ Chil fu frans rois rices et poestis,
+ Et sainte église ama moult et chéri;
+ Trésor n'ama, ki fust en serre mis.
+ Les marchéans fist cerchier le païs;
+ Tout si tresor furent abandon mis;
+ Dix foires fist en France le païs,
+ L'une est à Bar et deus mist à Prouvis,
+ La tierce à Troies et la quarte à Senlis,
+ Et troi en Flandres, la neuviesme au lendi,
+ Et la disiesme remist-il à Laigni.
+ Ce savent bien li marchéant de Fris,
+ Icil d'Artois, de Flandres le païs,
+ De Vermendois, et chil de Cambresis,
+ De Rains, de Cartres, et ausi de Paris;
+ Chil de Provence en resont bien apris.
+
+ (Msc. du Roi, n° 9654, 3. _A_.)
+ Note *: _Berte aux grans piés._
+
+
+_Cy fénissent les fais Charles-le-Chauf._
+
+
+
+
+CI COMMENCENT LES GESTES LE
+ROY LOYS-LE-BAUBE ET DES
+AUTRES ROYS APRÈS
+JUSQUE AU GROS
+ROY LOYS.
+
+* * * * *
+
+
+
+
+I.
+
+ANNEES: 877/878.
+
+_Coment le roy Loys, qui fut appelé le Baube, donna aux barons ce qui leur
+plaisoit, pour acquerre leur grace. Et coment l'empereris Richeut luy
+apporta l'espée et le ceptre son père, et coment il fu couronné; coment il
+passa en Berry contre les Normans; de l'apostoile qui en France vint et fit
+concile des prélas._
+
+
+[141]A Loys le fils Charles-le-Chauf, qui Loys-le-Baube fu appelé, vint la
+nouvelle la mort son père à Andreville[142] où il estoit. Lors au plus tost
+qu'il put manda les barons. A ceux que il put se réconcilia et atrait à
+s'amour par promesses et par dons. Aux uns donna contées, aux autres
+villes, et aux autres abbaïes, et fist à chascun selon son pooir, selon ce
+que il requeroit. Lors mut d'Andreville et par Carisi s'en ala droit à
+Compiègne. Moult se hastoit pour ce qu'il peust venir à tems à la sépulture
+son père, qui devoit estre mis à Saint-Denys, si comme il cuidoit. Mais
+quant il scéut que il estoit ensépulturé en Lombardie, en la cité de
+Verziaus, et il eut entendu que les plus grans hommes du royaume et contes
+et abbés s'estoient jà tournés contre luy avant qu'il mourust, pour ce
+qu'il donnoit les honneurs et les contées aus uns et là où il li plaisoit
+sans leur assentiment, il retourna à Compiègne.
+
+ Note 141: _Annales Bertinianæ, anno 877._
+
+ Note 142: _Andreville._ «_Audriaca-villa_.» Aujourd'hui _Orreville_,
+ près de Doullens.
+
+Les barons et ceulx qui s'en retournoient avec Richeut l'empereris en
+France, faisoient moult de maulx et dégastoient tout le pays devant eus,
+jusques à tant que il vindrent à l'abbaïe qui est apelée
+Vegnon-Moustier[143]. Lors pristrent un parlement à Moymer en Champaigne.
+Leur messages envoièrent à Loys et il leur envoia aussi les siens, et tant
+alèrent messages d'une part et d'autre que la besoigne fu ainsi ordennée
+que Richeut l'empereris et les barons vendroient à lui à Compiègne, et que
+le parlement qui fu pris à Moymer seroit mis à Chaene en Cosse-Selve[144].
+A Compiègne vint donc ma dame Richeut et les barons droit à la feste
+Saint-Martin, et lui aportèrent le mandement que son père avoit fait au lit
+de la mort: que il lui laissoit le royaume de France et l'en revestoit par
+l'espée qui estoit appelée l'espée Saiut-Père[145]; et si luy envoioit une
+couronne et les royaux garnemens, puis un ceptre d'or à pierres précieuses.
+Puis alèrent tant messages entre Loys et les barons que il s'accordèrent
+tous et évesques et abbés à son couronnement; et il leur donna les honneurs
+du royaume selon ce qu'il requéroient par raison.--Lors fu couronné à Rains
+par les mains l'arcevesque Haimar,[146] par le consentement des barons et
+des prélas qui se mistrent en sa deffense et en sa garde, et luy jurèrent
+que il luy seroient loial selon leur povoir, en ayde et en conseil, au
+profist de luy et du royaume: et les vavasseurs se recommandèrent aussi à
+luy et luy jurèrent féauté et loiauté. (Mais, pour ce que l'istoire parle
+souvent des abbaïes du royaume, pourroient aucuns cuidier que ce fussent
+moines ou gens de religion; mais nous cuidons miex que ce fussent barons ou
+grans hommes séculiers à qui l'en les donnast à temps et à vie. Si estoit
+mauvaise coustume et contre Dieu que autre gent tenissent les biens de
+religion que ceulx qui la riule et l'abit en avoient; né le service
+Nostre-Seigneur ne povoit estre bien fait né les ordres bien gardés en
+telle manière. Sans faille, l'istoire ne parole pas plainement qu'il fust
+ainsi; mais assea le donne à entendre.) Le couronnement du roy Loys fu l'an
+de l'Incarnation Nostre-Seigneur D.CCC et LXXVIII[147]. La Nativité nostre
+Seigneur célébra à Saint-Maart delez Soissons. De là se parti et s'en ala à
+Andreville, et la feste de la Résurrection célébra à Saint-Denis en France.
+Puis s'en ala outre Saine pour trois raisons, à la prière Hue l'abbé: la
+première fu pour luy aidier contre les Normans; et la seconde fu pour ce
+que les fils Godefroy avoient saisi le chastel et les honneurs le fils le
+conte Audon[148], et la tierce si put estre pour ce que Haymes, le fils
+Bernard, avoit prinse la cité d'Evreux, et faisoit moult de maulx au pays
+d'entour; car il proioit et roboit tout quanqu'il trouvoit, à la guise des
+Normans. Jusques à Tours ala le roy: là fu si durement malade que l'en
+cuidoit qu'il déust mourir; mais la mercy nostre Seigneur l'allégea de
+cette maladie. Lors vint à luy Godefroy par le conseil de ses amis qui
+moult le tindrent court de ce faire, et amena avec luy ses deux fils: au
+roy rendirent ses chasteaux qu'il avoient saisis et les appartenances; par
+tel condition que il les tenissent après par son don et par sa voulenté.
+Après ces choses Godefroy converti grant partie de Bretons et les mena à la
+féauté le roy; mais après firent-il comme Bretons.
+
+ Note 143: _Vegnon-Moustier._ «Usquè ad Avennacum monasterium
+ pervenerunt, et conventum suum ad montem Witmari condixerunt.» Au
+ lieu de _Vegnon-Moustier_, il faut lire _Avenay_, petite ville de
+ Champagne aujourd'hui célébre par ses vins et autrefois par son
+ abbaye de filles, de l'ordre de saint Benoît. Plus bas, par
+ _montem Witmari_, que notre chroniqueur traduit _Moiemer_, il faut
+ entendre le _Mont-Aimé_, près Vertus, à quatre lieues d'Avenay.
+
+ Note 144: _Chaene-en-Cosse-Selve._ «Ad Casnum in Cotiâ.» C'est
+ aujourd'hui, suivant Dom Bouquet, _Chesne-Herbelot_, à la sortie de
+ la forêt de _Cuise_, aujourd'hui _de Compiègne_.
+
+ Note 145: _L'espée Saint-Père._ «Per spatam quem vocatur S. Petri.»
+ Le ménestrel du comte de Poitiers a rendu ce passage des Annales de
+ Saint-Bertin d'une manière plus intéressante: « A Compiègne, vint à
+ luy Richeut, »la fame Charles son père, plourant et dolente outre
+ mesure, et si li dist: Dous amis, je t'aport, par le commandement de
+ ton père, son royaume que il te donna devant sa mort et l'espée qui
+ est apelée de Saint-Pierre, par laquelle il te revesti du royaume
+ devant moi et devant maints autres, etc.»
+ (Manuscrit du roi 9633, f° 63.)
+
+ Note 146: _Haimar._ Hincmar.
+
+ Note 147: _Annales Bertinianæ, anno 878._ C'est à ce couronnement si
+ vivement contesté et dont les historiens nous ont vaguement indiqué
+ les circonstances, que doit se rapporter la branche de la _Chanson de
+ geste_ de Guillaume au court nez, intitulée: _Le coronement Loys_.
+ Elle débute par un morceau de haute poésie qu'on nous saura gré de
+ reproduire ici:
+
+ Quant Diex fist primes nonante et neuf reaumes
+ Lou premiers rois que Diex tramist en France
+ Coronés fu par anuncion d'angles;
+ Por ce, dit l'en, totes terres l'appendent:
+ Que li appent Baviere et Alemaigne,
+ Tote Borgoigne, Loheraigne et Toscane,
+ Poitou, Gascoigne dusqu'aus marches d'Espaigne.
+
+ Cela sent assez bien, à mon avis, l'époque Carlovingienne; mais
+ continuons:
+
+ Rois qui de France porte coronne d'or
+ Preudons doit estre et hardis de son cors.
+ Bien doit mener cent mille hommes en ost,
+ Parmi les pors, en Espagne la fort.
+ S'il en trueve home qui li face nul tort,
+ Tant le demaine que l'ait ou pris ou mort,
+ Et devant lui face gesir le cors.
+ Sé ce ne fait, France a perdu son los,
+ Ce dit la geste, coronnés est à tort.
+
+ Li coronemens le roy Loois, manusc. du roi, n° 7535.
+
+ Note 148: Ce Godefroi étoit fils de Roricon, comte du Mans, et frère
+ de abbé Gozlin.
+
+En ce temps avint que l'apostole Jehan fu moult durement esmeu contre deux
+contes, Lambert et Albert, qui avoient ses cités et ses villes proiées et
+robées. Si puissamment comme il put les escomenia: de Rome s'en issi et
+emporta moult de précieuses reliques, Formose l'évesque de Portue enmena
+avec luy, en mer se mist et vint à navie jusques à Alle-le-Blanc. Si arriva
+droitement le jour de Penthecouste. Lors envoia ses messages au prince
+Boson, et cil lui envoia gens pour luy conduire jusques à Lyons sur le
+Rosne. De là manda au roy Loys de France que il luy venist à l'encontre là
+où il pourroit miex, à son aisement. Et le roy envoia à l'encontre de luy
+aucuns de ses évesques, et luy requist qu'il venist jusques à Troies, et
+commanda que les évesques du royaume luy administrassent leurs despens.
+Encontre luy vint à Troies ès kalendes de septembre; car il n'i put plus
+tost aler pour sa maladie. Lors assembla grant concile de tous les évesques
+du royaume et de la province de Belge. En ce concile fist relire
+l'escommeniement dont il avoit escommenié à Rome Lambert et Albert: à
+Formose et Grégoire requist et à tous les prélas leur assentement en cest
+escommeniement, et les prélas lui requistrent que ainsi comme il avoit ce
+fait réciter par escript, ainsi leur ottroiast-il à avoir, si que il
+peussent mieux et plus certainement prononcier leur assentement. Ainsi leur
+ottroia l'apostole, et, le lendemain, quant le concile fu assemblé,
+baillèrent leur escript à l'apostole qui contenoit telle sentence:
+
+«Syre père apostole Jehan, de la sainte Eglyse de Rome, nous évesques de
+France et de Belge, fils sergens et disciples de votre auctorité, nous nous
+dolons pur grant compassion et plorons pour les plaies et les griefs que
+les mauvais menistres et fils du déable ont fait à notre mère et maistresse
+de toutes les églyses, l'Eglyse de Rome, et soustenons nostre jugement, et
+nous consentons de cuer et de bouche et de voix à la sentence que vous avez
+donnée sur eulx et sur leurs aydes, selon les drois des canons qui furent
+establis et donnés par nos ancesseurs; et nous qui sommes sacrez par le
+Saint-Esprit à l'ordre de prebstre et à la dignité d'évesque, les férons et
+tresperçons du glaive du Saint-Esprit qui est la parole de Dieu. C'est à
+savoir que, ainsi comme vous les avez dégetés de saincte Eglyse, nous les
+en dégettons. Et ceulx qui à satisfacion vouldront venir, qui seront absous
+de vostre auctorité, et par vous seront receus en saincte Eglyse selonc les
+canons, nous tendrons pour absous et pour fils de saincte Eglyse. Tout
+aussi comme il avint jadis des plaies d'Egypte selon ce que nous trouvons
+en la saincte Escripture, que il n'y avoit maison où il ne y eust un mort,
+né nul n'y avoit qui sceust l'autre conseillier, pource que chascun avoit
+assez à plourer en sa maison; ainsi est-il de nous évesques, que chascun a
+assez à plourer en son églyse; et, pour ce, nous tous vous supplions
+humblement que vous nous secourez de vostre auctorité, et vous requérons
+que vous establissiez et confermez un chapitre pourquoy nous en soions si
+fors et si garnis par l'auctorité de l'Eglyse de Rome que nous nous
+puissions vigoureusement deffendre contre les parjures maufaiteurs qui
+tollent et détruisent les biens de nos églyses, et qui despisent les
+sentences et les dignitez des évesques; selon ce que dist saint Pol
+l'apostre, que tel gent soient livrés au déable, mais que il soient
+touteffois saufs au jour du juise[149] Jeshu-Crist.» Cette sentence fist
+l'apostole Jehan escripre avec la sentence de l'escommeniement, et voult
+que tous les évesques y méissent leur subscripcion. Après commanda que les
+canons du concile de Sardique feussent leus devant tous, et les décrets
+l'apostole Léon qui parolent des évesques qui remuent leurs sièges; et les
+canons du concile d'Auffrique qui deffendent les transmutations des
+évesques qui pas ne doivent estre, né que l'en doive de rechief baptisier
+né de rechief ordener; et ce fut fait pour l'arcevesque Frotaire qui de
+Bordeaux s'en estoit alé à Poitiers et de Poitiers à Bourges.
+
+ Note 149: _Juise._ Jugement. Cette fin est une citation de la
+ première épître de saint Paul aux Corinthiens: «Traditus Sathane
+ spiritu salvus fiat in die Domini nostri Jesu-Christi.»
+
+
+II.
+
+ANNEE: 878.
+
+_Coment l'apostole refusa la royne à couronner; et coment il et les prélas
+assemblèrent à Troies. Du débat entre Haimar et Adenofle, de l'éveschié de
+Loon; du mariage de la fille Boson au fils le roy. Coment l'apostole s'en
+revint, et du parlement des deus rois Loys._
+
+
+Après ces choses couronna l'apostole le roy Loys; et le roy le semont à
+mengier avec lui et sa femme: richement le fist de viandes servir et de
+vins, puis se départi l'apostole et s'en ala à Troies. Puis lui requist le
+roy par ses messages que il voulsist couronner sa femme à royne; mais il ne
+le voult faire[150]. Lors vindrent avant deux évesques Frotaire et
+Aldagaire, et aportèrent à l'apostole un commandement, devant tous les
+évesques, de l'empereur Charles-le-Chauf, par quoy il revestoit Loys son
+fils du royaume de France: et luy requéroient, de par le roy Loys, qu'il
+affermast ce précept par son privilège. Lors traist avant l'apostole
+l'exemplaire ainsi comme[151] d'un commandement fait par l'empereur
+Charles, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à l'Eglyse de Rome, qu'il
+peust tollir, ainsi comme par droit, à l'abbé Goslin et retenir à soy. Si
+cuidoit-on que ce eust esté fait et pourchassié par le conseil de ces deux
+évesques et d'autres conseilleurs. Et au roy Loys dist l'apostole sé il
+vouloit que il méist son privilège sur son commandement, que il confermast
+avant le précept de son père. Comme ceste chose eut esté baillée et
+pourchasciée par malice et non mie selon raison, ainsi vint-elle au
+derrenier à noient.
+
+ Note 150: _Il ne le voult faire._ Parce que Louis-le-Bègue avoit
+ répudié sa première femme Ansgarde, alors vivante. Le pape, en
+ s'opposant dans cette occasion au vœu du roi dont il alloit implorer
+ la protection, montra certes une fermeté vraiment apostolique. L'abbe
+ Vély toutefois a bien eu le courage de considérer le refus du
+ souverain pontife comme l'effet probable d'une odieuse intrigue.
+ (Voyez tome 2, p. 135 de son _Histoire de France_.)
+
+ Note 151: _Ainsi comme._ C'est-à-dire: _Simulé, prétendu.--D'un
+ commandement_. D'un don.
+
+En ce mois meisme que fu ce fait, le roy vint à Troies et ala à l'ostel
+l'apostole par le conseil des barons; à luy parla bien privéement et puis
+alèrent ensemble là où les évesques estoient assemblez delez l'ostel
+l'apostole. Là furent escommeniés Hues le fils Lothaire et Haymes et tous
+ceulx de leur complot, pour ce qu'il faisoient force et outrage à aucuns
+des évesques par le consentement le roy Loys. Lors dist l'apostole que
+Adenofle, qui par s'auctorité avoit esté ordené évesque, tenist son siège,
+et son office d'évesque, et Haymar chantast messe sé il vouloit et eust
+partie de l'éveschié de Laon. Lors se traist avant Adenofle et requist à
+l'apostole que il l'assousist de l'éveschié, pour ce que il estoit trop
+foible desoremais à porter si grant fais et qu'il vouloit entrer en
+religion. Mais il ne put ce empétrer, ains luy fu commandé et par le
+commandement le roy et des évesques qui sa partie soustenoient que il féist
+office d'évesque, et que il tenist son siège. Et quand les évesques de la
+partie Haymar eurent oy que l'apostole eut dit qu'il chantâst messe sé il
+vouloit, et que le roy se consentent à ce que il eust des biens de
+l'éveschié, cils et les autres évesques des autres provinces et régions,
+sans que l'en le cuidast mie, emmenèrent Haymar tout revestu comme prebstre
+en la présence de l'apostole et sans son commandement, et puis le menèrent
+chantant jusques à l'églyse et lui faisoient donner bénéicon au peuple. A
+tant se départi le concile.
+
+L'endemain Boson semonst le roy et sa femme avec luy; et le roy y ala et y
+mena aucuns de ses conseilleurs, moult le fist bien servir de diverses
+viandes et de divers vins. Là fu fait un mariage de la fille Boson et de
+Carlemaine le fils le roy; et le roy, par ceulx de son conseil, départi les
+terres et les honneurs de Bernart le marchis de Gothie, à Thierry le
+chamberlent et à Bernart le comte d'Auvergne.
+
+De Troies se parti l'apostole Jehan, et s'en ala à Chaalons, puis à
+Morienne. Après passa les mons de Mont-Cenis, et eut convoy de Boson et de
+sa femme jusques ès plains de Lombardie, et s'en retourna à Rome. Le roy se
+départi de Troies et s'en ala à Compiègne; là oy nouvelles des messages
+qu'il avoit envoies à Loys son cousin, et ce qu'il avoient fait de la
+besoingne. Si les avoit là envoiés pour traitier de paix entre luy et son
+cousin. De Compiègne mut à tout une grant partie de son conseil, et s'en
+ala à Haristale. D'autre part vint Loys son cousin ès kalendes de novembre
+et assemblèrent en une cité qui a nom Marsne[152]. Là fu paix confermée
+entr'eux deux, et puis mistrent un autre parlement d'assembler à la
+Purification Nostre-Seigneur. Lors vint le roy Loys, le fils l'empereur
+Charles-le-Chauf à Gondolville, et le roy Loys, le fils le roy Loys de
+Germanie, revint d'autre part près de cette ville où il pot plus aisiément
+demourer; et puis après assemblèrent à parlement. Là furent ordenées les
+choses qui cy s'ensuivent, par le consentement de leurs loyaux barons.
+
+ Note 152: _Marsne._ Mersen.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 879.
+
+_Des convenances et de l'accort qui fu entre les deus roys. Et coment il fu
+traitié en chascune jornée, au profit des deus roiaumes; tout n'en fust-il
+après tenu, par la dnsloiauté le roy Loys de Germanie._
+
+C'est la convencion et l'accors entre les deux glorieux roys Loys le fils
+Charles-le-Chauf, et Loys le fils le roy de Germanie, qui fu faite ès
+kalendes de novembre, en un lieu qui est appelé Furones[153], par le commun
+accord et par l'assentement des barons des deux royaumes, en l'an de grâce
+D. CCCC et LXXIX[154].
+
+ Note 153: _Furones._ Aujourd'hui _Foron_, à peu de distance
+ d'Aix-la-Chapelle.
+
+ Note 154: 879. Le latin dit: 878.
+
+Lors commença à parler le roy de Germanie et dist ainsi: «Comme le règne
+Lothaire fu parti entre l'empereur Charles et nostre père le roy Loys,
+ainsi voulons-nous qu'il le soit et que les parties soient établies. Et sé
+aucuns de nos princes et de nos gens ont riens prins né saisi du royaume
+vostre père, nous voulons qu'il le laissent à vostre commandement. Et pour
+ce que partison ne fu faite oncques de notre part du royaume d'Italie, que
+le roy Loys tint; ce que chascun en tient, si le tiengne orendroit encore
+en ceste manière; jusques à tant que nous puissions assembler encore une
+autre fois par la voulenté Nostre-Seigneur, et déterminer miex par bon
+conseil ce que drois et raison sera. Et pource que on ne peut orendroit
+faire nulle raison de notre partie du royaume d'Italie, sachent tous que
+nous en avons requis notre droit et requérons à l'ayde de Dieu.» Ce fu
+ainsi establi en la première journée.
+
+Le secont jour refu ainsi parlé: «Pour ce que la fermeté de notre amour et
+de notre conjonction ne puet pas estre maintenant confermée, pour aucunes
+causes qui l'empeschent maintenant, jusques à ce parlement que nous
+mettrons, telle amistié soit faite entre nous, par la grace de
+Nostre-Seigneur, de bon cuer et de bonne confience et de foy entérine, si
+que nul de nous né de nostre conseil ne soustraie né forconseille riens qui
+soit à l'onneur né à la prospérité de nous né de nos roiaumes.»
+
+Au tiers jour fu ainsi ordené, que sé païens ou faux chrestiens envaïssent
+leur roiaumes, que l'un aideroit à l'autre quant mestier en seroit, de
+quanque il pourroit par soy ou par ses gens. «Et s'il avenoit,» dist Loys
+fils de l'empereur, «que je vesquisse plus que vous, je aideray Loys vostre
+fils, qui encore est petis et jeune, et les autres que Dieu vous peut
+encore donner, si que il peussent leurs terres gouverner.»
+
+Le quart jour fu ainsi gouverné et ordené: «Que sé aucuns murmureurs et
+envieux, qui tousjours portent envie à bien et à paix, s'efforçoient de
+semer tençons et discordes entre nous pour troubler nous et nos roiaumes,
+que nul de nous ne les reçoive né ne voie voulentiers, s'il n'est ainsi que
+il le voulsist monstrer raisonnablement par devant nous deux, et par devant
+nos gens. Et s'il ne vouloit le faire, que il n'eust priveté né société à
+nul de nous. Et que nous le getissons hors comme traytre et faux semeur de
+discorde entre les frères, si que à l'exemple de luy nul ne soit si hardi
+que il ose aporter tels mensonges.»
+
+La quinte journée fu ainsi atirée. Et dist Loys le fils l'empereur Charles:
+« Or convient que nous envoions nos messages aux deux glorieux roys Charles
+et Charlemaine, qui leur feront assavoir le parlement que nous avons mis à
+la huitiesme yde de février et qui leur prient de par nous qu'ils viennent
+là. Et sé il viennent, si comme nous désirons, que nous les accompaignons
+avec nous à la voulenté de Nostre-Seigneur, et au commun profit de saincte
+Eglyse et du peuple chrestien que nous avons à gouverner. Si que nous
+soions une chose en luy qui est seul et que nous voulons et disons et nous
+façons une chose, selon les apostres, c'est que en nous n'ait né tençons né
+discorde. Et s'il avenoit que il n'y vousissent venir, pour ce ne lairons
+nous mie que nous n'y venons si comme il est ordené, et que nous ne façons
+selon la voulenté Dieu, si comme nous avons devisé. Et sé il n'estoit ainsi
+par aventure et que autre nécessité avenist que l'en ne peust autrement
+eschiver, par quoy nous ne puissions ce faire, et s'il avenoist qu'il fust
+ainsi; que l'un féist resavoir à l'autre le terme du parlement qui seroit
+de nouvel prins. Et que il soit ainsi que nostre amour soit né muée né
+changée né amenuisiée jusques à tant que Diex vueille que elle soit du tout
+confermée. Et si ordenons des choses des églyses, des éveschiez et des
+abbayes où que ce soit de nos deulx roiaumes, si comme les évesques et les
+abbés les tiengnent paisiblement. Et sé aucun les prenoit né saisissoit en
+quelque royaume que ce soit et fust contre raison, que elles fussent
+rendues selon droit.»
+
+La sixiesme journée fu ainsi ordenée: «Pour la paix des roiaumes, pour ce
+que il pevent aucunes fois estre troublés par aucuns hommes vagues et qui
+riens qui maux soient ne redoubtent à faire, nous voulons que en quel lieu
+que ce soit que tel gent vendront, que il ne puissent fuyr né eschever la
+justice de ce qu'il aront fait. Et que nul de nous ne les tiengne né ne
+reçoive à autre chose fors en tant comme il le tendra, pour amener à rendre
+raison et à faire amende selon son fait. Et s'il définoit de venir avant,
+cil en cui roiaume il s'enfuyra le fera chacier et prendre, jusques il soit
+amené avant pour raison rendre; ou il soit du tout bani et essilié des deux
+roiaumes. Si voulons que cil qui par leur meffait auront perdue la
+prospérité de leurs choses et de leurs héritages, que il soient jugiés
+selon les anciens drois de nos ancesseurs. Et s'il en y a nul qui die que
+il ait à tort perdue la prospérité de ses choses, viengne avant en nostre
+présence et recuèvre ses choses, sé droit les lui donne.»
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 879.
+
+_Du département des deus rois, et de la mort Loys le roy de France qui fu
+appelé le Baube. De l'abbé Gozlin et du conte Corral, et du roy de Germanie
+coment il vint en France; et coment il s'en retourna sans riens faire._
+
+
+[155]Après ces choses ainsi devisées, se départirent les deux roys Loys; le
+fils le roy Loys de Germanie retourna en sa terre, et Loys le fils Charles
+s'en ala par Ardenne et fist la feste de la Nativité à une ville qui a nom
+Longlaire[156]: un peu de temps y demora et s'emparti après la Chandeleur,
+et vint à Compiègne[157]. De là mut à Ostun, pour aller sur le marchis
+Bernart[158] qui contre luy s'estoit révélé. Jusques à Troies s'en ala, si
+luy convint là demourer pour une maladie qui le prist, et cuidoit-on qu'il
+eust esté empoisonné. Et quand il senti que la maladie lui engregoit et
+qu'il ne pouvoit avant aler, si manda son fils Loys; quant venu fu, si le
+livra especiaument en la garde de Bernart le conte d'Auvergne[159]. Pour ce
+envoia tantost son fils et celuy Bernart en qui garde il l'avoit livré à
+l'abbé Huon, à Boson, Tierri[160] et ses autres amis qui là estoient, en la
+cité d'Ostun. Et leur commanda qu'il saisissent la conté et la livrassent à
+Bernart[161] à qui il l'avoit donnée. Lors se parti de Troies à quelque
+grief et retourna à Compiègne par l'abbaye du Juerre[162]. Et quant il
+senti qu'il ne pourroit eschapper de cette maladie, il envoia à Loys son
+fils s'espée, sa couronne et son sceptre et ses autres royaux aornemens,
+par Huede, l'évesque de Beauvais, et par le conte Auboin; et manda à ceux
+qui avec luy estoient que il le féissent sacrer et couronner. Et quant ce
+vint en la quarte yde d'avril, droitement le vendredy de crois aourée, vers
+le vespre, il trespassa de ce siècle, entour celle heure que Jesu-Crist
+rendi son esprit à Dieu le père. L'endemain, que il fu la vegille de
+Pasques, il fu mis en sépulture, en l'églyse Nostre-Dame. Quant l'évesque
+Huede et le conte Auboin sceurent que il fust mort, il baillèrent ce qu'il
+portoient à Thierry, le chamberlen, et retournèrent isnellement[163]
+arrières. Et quant ceus qui avec l'enfant estoient sceurent que le roy fust
+trespassé, il mandèrent aux barons de ceste France par deçà, que il
+venissent encontre eulx, à Meaux, et là traiteroient ensemble qu'il
+feroient. Là furent faites unes convenances entre Thierry et Boson, dont
+l'abbé Hues fu jugieur: que il auroit la conté d'Auxerre, et Thierry auroit
+en eschange les abbayes de ce pays. L'abbé Gozelin à qui il souvenoit bien
+des ennuis et des griefs que ceus lui avoient fait qui envie lui portoient,
+se pourpensa coment il s'en pourroit vengier; car il ly sembla qu'il estoit
+temps et point de le faire. Si se mist en voie, pour ce que il se fioit
+moult en l'amour et en la familiarité Loys, roy de Germanie, et de la royne
+et des barons du pays, que il eut acquise tant comme il demoura entour eulx
+quant il fu prins en la bataille d'Andrenaque et là mené en prison. Mais,
+avant, s'en ala à Corrat, le conte de Paris, et tant luy dist et tant luy
+donna et d'unes et d'autres, et tant luy promist d'onneurs et de
+seigneuries, sé il pouvoit ce faire à quoy il béoit, qu'il le crut et
+s'accompaigna à luy, et luy monstra engin et voie par quoy il sembloit que
+il peust ce faire. Et avant que ceulx qui avec le roy estoient fussent
+venus à Meaux, se hasta-il d'envoier aux évesques et aux abbés et aux
+puissans hommes du roiaume; et soubz telle couverture leur mandoit que
+puisque le roy estoit mors il traitassent ensemble de la paix et du proffit
+du roiaume Loys qui mort estoit. Quant ceus qui venir y vouldrent furent
+assemblés, si leur loèrent qu'il[164] appelassent au roiaume Loys, le roy
+de Germanie, et ce scéussent-il, sé il faisoient ce, qu'il leur donroit les
+terres et les honneurs que il ne peurent oncques avoir jusques à ce temps.
+Par convoitise et par desloiauté s'i accordèrent-il et mandèrent au roy
+Loys de Germanie et à sa femme par leur messages, qu'il venissent jusques à
+Mez et là leur amenroient tous les évesques et les abbés et les haus hommes
+du roiaume de France. Lors se mistrent en voie à aler encontre luy, robant
+et gastant tout le païs devant eus, selon la rivière d'Aisne, jusques à
+tant qu'il vindrent à Verdun[165]. Et endementiers, fu le roi Loys de
+Germanie venu à Mez. Lors luy mandèrent de rechief que il venist jusques à
+Verdun pour ce qu'il peussent plus aisiément luy mener le peuple du
+roiaume. Lors s'aprocha jusques à Verdun: en cette voie firent ses gens
+tant de maulx de toltes et de rapines, que plus n'en osassent pas faire nul
+paien né nul tirant.
+
+ Note 155: _Annal. Bertinianæ, anno 879._
+
+ Note 156: _Longlaire._ Aujourd'hui _Glare_, dans le diocèse de Liège.
+
+ Note 157: _Compiègne._ Il falloit _Pontigon_ (Ponthion).
+
+ Note 158: _Le marchis Bernart._ Fils d'un autre Bernard et de
+ Blichilde, fille du comte du Mans Roricon. Il avoit reçu le titre de
+ marquis de Gothie, en 865, et en avoit été dépossédé dans le synode
+ de Troyes, en 878. (Note de dom Bouquet.)
+
+ Note 159: _Bernart, le comte d'Auvergne._ Fils de Bernard, duc de
+ Septimanie, père de Gaillaume-le-Pieux. Il avoit succédé à Bernard,
+ fils de Blichilde, dans le marquisat de Gothie, en 875. Il mourut en
+ 886.
+
+ Note 160: _Huon, Boson, Thierri._ Hugues, fils du comte Conrad, mort
+ en 886. Boson, duc de Provence, frère de Richilde. Thierry,
+ chambellan de Louis-le-Bègue, comte d'Autun.
+
+ Note 161: _Bernart._ Le latin dit avec raison: _Thierri_.
+
+ Note 162: _Juerre._ Aujourd'hui _Jouarre_; c'étoit une abbaye de
+ l'ordre de saint Benoît, sous l'invocation de la Ste-Vierge.
+
+ Note 163: _Isnellement._ Promptement.
+
+ Note 164: _Furent assemblés._ Le lieu de la réunion fut le confluent
+ du _Tairin_ et de l'_Oise_, auprès de Creil. «Ubi Thara Isaram
+ influit.»
+
+ Note 165: _A Verdun._ Le latin dit: depuis _Servais_. «Per Silvacum
+ et secus Axonam.... usquè ad Viridunum.»
+
+Et quant Hues, Beuves[166] et Tierri sorent ce que Gozlin et Corrat et cil
+de leur partie aloient pourchassant, il envoièrent tantost à Verdun Gautier
+l'évesque d'Orléans, le conte Goirant et le conte Anchier; et luy
+mandèrent, sé il vouloit, qu'il preist cette partie du roiaume Lothaire que
+l'empereur Charles-le-Chauf avoit eue en partie contre le roy Loys, son
+frère, et à tant retournast en son pays; et voulsist que l'autre partie du
+roiaume que l'empereur Charles tint par droit d'héritage demourast à ses
+nepveus.
+
+ Note 166: _Beuves._ Ou plutôt _Boson_. Cependant le n° 646
+ Saint-Germain porte: _Beuvo_.
+
+De ceste offre se tint bien apaié le roy Loys, et la reçut moult
+volontiers; l'abbé Gozlin et Corrat et ceus de leur complot réusa[167] et
+estrangea de soy, et se mist en possession de la partie du roiaume qui
+offerte luy fust.
+
+ Note 167: _Reusa._ Rejeta.
+
+Atant retourna en son palais de Francquefort. Mais moult fu la royne sa
+femme courroucée de ce qu'il n'en avoit plus fait, et dist que s'il fust
+avant alé il eust eu tout le roiaume de France. Si refurent à grant mésaise
+Gozlin et Corrat de ce que le roy les avoit ainsi réusés de soy, eulx et
+leurs compaingnons. A la royne s'en alèrent, et se complaintrent de ce
+qu'il estoient ainsi déçus. Et la royne envoia messages à leur compaignons,
+si dit ainsi, comme de par le roy, pour eulx conforter, et un autre message
+aussi comme pour ostage. A tant retournèrent l'abbé Gozlin, Corrat et ses
+compaignons; tout ravissoient et tolloient quanqu'il povoient trouver
+devant eus, et distrent qu'il ne demourroit pas que le roy ne venist en
+France à grant ost; mais que il n'y povoit pas venir maintenant; car
+nouvelles luy estoient venues que Charlemaine, son frère, estoit chéu en
+paralisie, et estoit ainsi comme à la mort. Et voir estoit qu'il estoit jà
+mort, et que un sien fils de bast[168] qui avoit nom Arnoul s'estoit jà mis
+en saisine de cette partie du royaume, et pour ce estoit là le roy alé
+hastivement. Et sans faille tout ce estoit voir. Et quand il eut la chose
+apaisée il retourna à sa femme.
+
+ Note 168: _De bast._ Le même sens que noire mot _bastard_ qui en est
+ dérive.
+
+
+_Cy fine l'istoire de Loys-le-Baube, fils de Charles-le-Chauf, empereur._
+
+
+
+
+CI PARLE DE LOYS ET DE
+CARLEMAINE, FILS AU
+ROY LOYS-LE-BAUBE.
+
+* * * * *
+
+V.
+
+ANNEES: 880/881.
+
+L'abbé Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans
+le roy Loys scéurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa
+femme devoient venir en France. Tantost envoièrent aucuns des évesques
+avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrières en
+Gastinois, et les firent là sacrer et couronner à roys.
+
+Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parlé pria
+tant et amonesta les évesques du pays que il le couronnèrent à roy. Si le
+firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit à donner
+villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme
+qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] sé la fille au roy d'Ytalie et
+la femme à l'empereur de Grèce ne faisoit son mary roy.
+
+ Note 169: _Ne querroit._ Ne pourroit. Je crois ce mot formé du latin
+ _queo_ ou même _nequeo_, duquel on aura plus tard séparé la négation.
+ --La femme de Boson étoit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II,
+ qui d'abord avoit été mariée à Constantin, fils de l'empereur Basile.
+
+En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus
+jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son père.
+
+ Note 170: _Hues._ Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade.
+ Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons
+passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint.
+Mais avant qu'il eust passé les mons de Mont-Jeu, alèrent parler à luy Loys
+et Carlemaine les deulx frères qui roys estoient de France. Après
+retournèrent, et cil s'en ala outre.
+
+Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive
+de Loire, et estoient venus avant par terre et dégastoient tout le pays.
+Maintenant assemblèrent leur ost et murent le jour de la fesle
+Saint-Andrieu. Si trouvèrent les Normans, tout maintenant leur coururent
+sus, moult en occistrent, moult en noièrent en la rivière de Vienne[171],
+et les deus roys retournèrent à grant victoire.
+
+ Note 171: _Vienne._ Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant
+ ici la petite rivière de Vigene qui se jette dans la Saône à peu de
+ distance Pontœillier, aujourd'hui département de la Côte-d'Or. En ce
+ cas là, les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: «Nortmanni
+ qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in
+ Vencenna fluvio immerserunt.» Le mot _fluvio_ ne pouvoit s'appliquer
+ à une aussi petite rivière.
+
+[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et
+murent d'Aix-la-Chapelle à grant ost pour venir en France, et vindrent
+jusques à Duizi. Encontre luy alèrent Gozlin, Corrat, et maint autre de
+leurs compaingnons. Sy s'estoient jà mains retirés de leur compaingnie.
+Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques à Atigny, et puis jusques à
+Erchury[173], et plus avant encore à Ribemont. Et quant il vit que Gozlin
+et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne
+pourroit venir à chief de son propos; si ferma amistié avec les deux roys,
+ses cousins, et prisrent parlement ensemble à Gondolvile, au moys de
+juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son
+chemin les Normans, sa gent ordena et se combati à eus, et occist grant
+partie par la voulenté Nostre-Seigneur. Et sé il luy chéy bien en cette
+bataille, il luy meschéy d'autre part; car les Normans luy firent grant
+dommage de sa gent en Sassoingne.
+
+ Note 172: _Annal. Bertinianæ, anno 880._
+
+ Note 173: _Erchury_ ou _Ecri_, le même endroit où se croisèrent les
+ barons françois, en 1198, à la suite d'un tournoi. Voyez ce que j'en
+ ai dit dans les notes de mon édition de Villehardouin.
+
+Après cette victoire que les deus roys eurent eue des Normans, s'en alèrent
+à Amiens; là départirent le royaume de leur père au mielx et au plus
+loyaument que les preudommes de leur conseil le sceurent deviser. Si furent
+teles les parties que Loys, qui ainsné estoit, aroit de France ce qui
+estoit demouré au royaume son père, et toute Neustrie qui ore est appelée
+Normandie, et toutes les marches; et Carlemaine auroit Bourgoigne et
+Aquitaine et toutes leurs marches: et feroient les barons hommage à celuy
+en quel royaume leur terres seroient. Après s'en alèrent droit à Compiègne,
+et firent là ensemble la feste de la Résurrection. Après passèrent par
+Rains et par Chalons, et s'en alèrent droit à Gondolvile, au parlement
+qu'il orent prins au roy Loys, au moys de juing. A ce parlement ne pot
+venir le roy Loys pour maladie qui le print, mais il envoia ses messages,
+et Charle qui venu estoit de Lombardie vint à ce parlement. Là fu accordé
+par commun accort que Loys et Carlemaine son frère prendroient les gens le
+roy Loys de Germanie, que il avoit pour luy envoiés à ce parlement, et s'en
+iroient à Atigny, sur Hues le fils le jeune Lothaire. Et quant il furent
+là, pour ce qu'il ne trouvèrent plus Huon, il coururent sus Tybout son
+serourge[174]. Moult occistrent de sa gent et le chascièrent en fuye. Leurs
+terres garnirent contre les Normans[175] et establirent bonnes gardes en
+leurs royaumes, et puis assemblèrent leurs osts; les gens le roy Loys de
+Germanie prisrent et s'en alèrent parmy Bourgoigne contre Boson. Quant il
+furent partis de Troies, si devoit aler en leur ayde le roy Charle à tout
+son ost. En leur voie jetèrent hors du chastel de Mascon le chastelain de
+Boson, et le chastel et la contrée donnèrent à Bernart, par seurnom
+Plante-Peleuse.
+
+ Note 174: _Serourge._ Beau-frère. Le latin porte: _Sororium_.
+
+ Note 175: _Les Normans._ Le latin ajoute: «In Ganto residentes.»
+
+Lors chevauchèrent ensemble les deus roys, et Charle leur cousin, qui jà
+estoit venu, et s'en alèrent assiéger la cité de Vienne que Boson tenoit,
+qui dedans avoit laissié sa femme et grant partie de sa gent, et s'en
+estoit fuy aux montaignes. Et Charle s'en parti tantost qu'il orent fait
+entr'eus ne say quels seremens, et si estoit-il venu pour tenir le siège
+avecques eus. En Lombardie s'en ala et puis à Rome, et fist tant vers
+l'apostole Jehan qu'il fu couronné à empereur, le jour de Noël.
+
+[176]Au siège devant Vienne demoura le roy Carlemaine et sa gent pour
+prendre vengement de la malice Boson. Et le roy Loys son frère prist sa
+gent et retourna en une partie de son royaume contre les Normans qui tout
+dégastoient devant eulx, et jà avoient prinse et destruite l'abbaye
+Saint-Père de Corbie, et la cité d'Amiens. A eus se combati et en occist la
+plus grande partie, et les autres chaça. Et quant il ot eue celle victoire
+par l'ayde de Nostre-Seigneur, il et son ost s'en retournèrent fuyant, et
+si n'estoit nul qui le chassast: et, en ce, fu appertement monstré que la
+victoire qu'il avoit eue des paiens n'estoit pas faite par homme, mais par
+la vertu Nostre-Seigneur. Après ce retournèrent les Normans en une autre
+partie de son royaume: et il assembla tant de gent comme il pot avoir et
+ala contre eus en un lieu que l'istoire nomme Stromus[177]. Par le conseil
+d'aucuns de ses gens fist là drécier un chastel de fust; mais il fu au
+profist et à la deffense de ses ennemis, plus que de luy né de sa gent; car
+il ne pot trouver qui le voulsist deffendre né garder. De là se parti
+atant, et s'en ala à Compiègne; là célébra la Nativité et Résurrection.
+
+ Note 176: _Annal. Bertinianæ, anno 881._
+
+ Note 177: _Stroms._ J'ignore la position de ce lieu, que le manuscrit
+ 646 de St-Germain écrit _Scortius_.
+
+[178]Avant qu'il s'en partist, oï nouvelles que le roy Loys, son cousin,
+fils le roy Loys de Germanie[179] qui noient profitablement vivoit au
+royaume et à saincte Eglise, estoit mors. A luy vindrent les barons de la
+partie du royaume qui ot esté Lothaire, et se vouldrent rendre à luy, en
+telle manière que il leur consentist à avoir ce que son père et son aïeul
+Charles-le-Chauf en avoit tenu; mais il n'ot pas conseil de les recevoir,
+pour le serement qui entre luy et Charle avoit esté fait. Son ost assembla,
+le conte Thierry fist chevetain, oultre Loire[180] s'en ala contre les
+Normans; et puis jusques à Tours aussi, comme pour recevoir en son ayde les
+princes et la gent de Bretaingne contre les Normans. Tandis que il
+demouroit là le prist une maladie, en une litière se fist couchier et
+porter jusques à l'églyse Saint-Denis; mors fu laiens et ensépulturé avec
+les autres roys qui laiens gisent, et si comme l'istoire dist, il fu plains
+de toutes ordures et de toutes vanitez[181]: et ces choses avindrent au
+moys d'aoust.
+
+ Note 178: _Annal. Bertinianæ, anno 882._
+
+ Note 179: Ce qui met tant d'obscurité dans l'histoire de ces
+ temps-là, c'est la ressemblance des noms et leur peu de variété.
+ Ainsi, maintenant, il faut distinguer deux Charles, deux Carlemaine
+ et deux Louis, tous fils de deux Louis. Le premier, Louis-le-Bègue
+ fils de Charles-le-Chauve; le second, Louis, fils de
+ Louis-le-Débonnaire.
+
+ Note 180: _Loire._ Il falloit ici, comme dans le latin, _Seine_.
+
+ Note 181: Le manuscrit de Saint-Germain 646 n'a pas supprimé, comme
+ celui que Duchesne et dom Bouquet ont suivi, cette flétrissure du roi
+ Louis III. «Vir plenus omnibus immundiciis et vanitatibus, infirmatus
+ est corpore, etc.» Le ménestrel du comte de Poitiers raconte
+ autrement sa mort: «Il avint une autre fois à ce chaitif roy Loys que
+ ainsi come si baron le menoient à force à Tours contre les Normans
+ qui la terre dégastoient, il et si grant paour que la mort l'emprist,
+ et l'en convint rapporter en litière, etc.» (Manusc. du roi, n° 9633,
+ f° 64.)
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 882.
+
+_Coment Carlemaine retourna du siège, après la mort son frère, pour aler
+contre les Normans. Coment il leur rendi treu en pacifiant à eus. Coment il
+furent desconfis devant Paris, par la vertu saint Germain. Coment il
+gastèrent Laonnois et coment le roy Carlemaine les desconfist._
+
+
+Tout maintenant que le roy Loys fu mort et enterré, les barons du royaume
+mandèrent à Carlemaine qui devant Vienne tenoit siège, que il s'en venist
+hastivement et laissast une partie de sa gent contre Boson; car son frère
+estoit mort; et il estoient jà tous appareilliés pour ostoier contre les
+Normans qui avoient prins la cité de Trèves et de Couloingne; et les
+églyses et les abbayes, qui ès cités et entour estoient, avoient arses et
+destruites, et l'églyse Saint-Lambert du Liège[182]: et de là s'en estoient
+alés à Aix-la-Chapelle, et avoient gastées les églyses de l'éveschié de
+Tongres et d'Amiens et de Cambray et une partie de l'arceveschié de Rains,
+et jà estoient venus jusques à Mez. Et s'estoit à eus combatu Wales,
+l'évesque de Mez; et estoit issu hors à bataille contre eus, tous armé luy
+et sa gent; tout fust-ce contre l'office et la dignité d'évesque. Mais
+besoing l'avoit contraint à ce; occis avoit esté et sa gent desconfite et
+chaciée. Après ce luy mandèrent les barons qu'il venist liement, et que il
+estoient tous appareilliés de le recevoir à seigneur, et de eus mettre en
+sa seigneurie. Ainsi le fist comme il le mandèrent. Et peu de temps après
+qu'il fust parti du siège de Vienne et qu'il s'apareilloit d'aler contre
+les Normans, droitement au moys de septembre, luy vindrent nouvelles par
+certains messages que il avoient la cité prinse, et que Richart qui frère
+estoit Boson en avoit mené sa femme et sa fille en la contrée d'Ostun.
+
+ Note 182: _Du Liège._ Le latin ajoute: _Et Promiæ_.
+
+En ce temps issi Hastingues et les Normans dessus le fleuve de Loire, et
+s'en alèrent sur la Marine. Et quant Charles, le roy d'Austrasie[183], fust
+venu à tout son ost contre les Normans, et il fu aucques près de leur
+forteresse, si luy failly le cuer et fist paix à eus, par le conseil
+d'aucuns de sa gent: meisme en tele manière que Godefroi qui sire estoit de
+celle gent recevroit baptesme, il et ses Normans, et auroit Frise et toutes
+les honneurs que Roric avoit devant tenues. Et par dessus tout ce donna-il
+grant somme d'or et d'argent que il avoit prins et tollu el trésor
+Saint-Estienne de Mez et aux autres églyses, à Sigefrois et Curmones et à
+leur compaingnons: et plus grant lascheté de cuer fist-il encore, à
+souffrir que il démourassent là meisme, à la nuisance du royaume son cousin
+et du sien meisme. Quar cil Sigifrois assist puis la cité de Paris à tout
+quarante mille Normans. Mais cil Gozlin de quoy l'istoire a dessus parlé,
+qui évesque estoit de celle cité et abbé de Saint-Germain, et le conte Eude
+qui puis fu roy de France, la deffendirent si bien, par les mérites
+Nostre-Dame Saincte-Marie, et par les suffrages Saint-Germain qui leur
+furent en ayde, que oncques prendre ne la purent, ains s'en partirent
+atant. En ce comtemple, prinstrent les moines le corps sainct Germain qui
+jusques alors avoit esté en la cité, et l'en enportèrent en l'abbaye[184],
+et les Normans dégastèrent tout, et essillèrent et ordoièrent toute
+l'églyse; mais par les mérites des glorieux confesseurs en y eut assez de
+mors, et les autres s'en alèrent mal et confus à grant paour. Et de ce fu
+le conte Eude merveilleusement lié, qui bien vit et apperçut les grans
+miracles que le glorieux confesseur fist à ce siège. Dont il fu si devot
+vers luy après, que il fist faire un riche vaisel d'or et de pierres
+précieuses, où son glorieux corps repose encore jusques au jour d'huy.
+
+ Note 183: _Le roy d'Austrasie._ Le latin dit: «Nomine imperator.»
+ C'est Charles-le-Gros.
+
+ Note 184: Il falloit d'après le latin: «Les moines _déposèrent_ le
+ corps de saint Germain dans le monastère du saint Pontife, situé dans
+ la ville de Paris.»
+
+A Hues le fils le jeune Lothaire abandonna Charle les trésors et les
+richesses de l'églyse de Mez, contre le droit des canons qui dient que on
+les doit garder à l'évesque qui aprez doit venir.
+
+Engeberge, la femme Loys l'empereur d'Ytalie, que l'empereur avoit envoyé
+en Allemaingne, envoia-il à Rome à l'apostole Jehan, qui ce mandé luy avoit
+par Liétart, l'évesque de Verziaus. Ainsi se départi des Normans et ala en
+la cité de Garmaise pour tenir parlement ès kalendes de novembre. A ce
+parlement vint l'abbé Hues, et requist au roy Charle que il rendist à
+Carlemaine, si comme il luy avoit promis, celle partie du royaume que Loys
+son frère avoit reçue ainsi comme en garde. Au départir n'emporta-il nulle
+certaineté de sa requeste; mais moult fu grant dommage au royaume que cil
+Hues n'estoit pas présent; quar Carlemaine n'ot pas force de gent par où il
+peust contrester aux Normans, pour ce meismement que aucuns des barons se
+retrayrent, quant il luy durent aydier. Et pour ce en prisrent-il hardement
+d'aler jusques à la cité de Laon; car il n'estoit qui les contredéist. Ce
+qu'il trouvèrent entour prisrent et ardirent, et ordenèrent qu'il iroient
+par Rains et puis par Soissons, et par Noyon s'en retourneroient à Laon. Et
+puis après quant il auroient la cité prinse si prendroient tout le royaume.
+En ce point que Halmar, l'arcevesque de Rains, oy ces nouvelles, moult ot
+grant paour: car tous ses hommes deffensables estoient lors avec le roy
+Carlemaine. Par nuit se leva comme cil qui moult estoit malade, si prist le
+corps saint Remy et les aournemens de l'églyse de Rains, et se fit porter
+en une chaière porteresse, si comme sa maladie le désiroit, oultre le
+fleuve de Marne en une ville qui a nom Esparnay. Les chanoines et les
+moines s'enfuyrent çà et là où il purent. Et les Normans firent ce qu'il
+avoient devisé, et vindrent jusques aux portes de Rains: ce qu'il
+trouvèrent dehors les portes robèrent, et aucunes petites villes d'entour
+mistrent en feu et en flambe. Mais oncques dedans la cité n'entrèrent, tout
+ne fust-elle oncques défendue; car la vertu de Dieu et la mérite des corps
+sains qui dedans estoient la deffendirent. Carlemaine le roy des Frans qui
+oy dire que les Normans venoient et qu'il fesoient tant de maux, lors
+s'appareilla et ala contre eus à tant de gens comme il pot assembler;
+forment se combati et en occist grant partie de ceulx qui les proies
+enmenoient à leurs compaingnons vers la cité de Rains, et les autres fist
+flatir et noier en la rivière d'Aisne; les proies qu'il enmenoient
+rescoust, la plus grant partie et la plus fort se mist en une ville qui a
+nom Avaulx[185]. Ceulx ne pouvoient sa gent assaillir sans grant péril pour
+le lieu qui fors estoit, et pour ce se retraystrent. Quant ce vint vers le
+vespre, il se hebergèrent aux villes voisines, et quand les Normans virent
+que il fu anuitié et que la lune fu levée, il issirent de cette ville et
+s'en retournèrent arrière, par celle voix meisme qu'il estoient venus.[186]
+
+ Note 185: _Avaux._ Aujourd'hui sur l'emplacement d'_Ecry_ ou
+ _Erchery_.
+
+ Note 186: Ici s'arrête le manuscrit d'abord trouvé dans l'abbaye de
+ St-Bertin, et qui a fait surnommer _Annales de Saint-Bertin_ la
+ chronique qui y étoit renfermée. Il est certain que le nom et la
+ patrie des auteurs de ces annales sont également incertains. Depuis,
+ on a retrouvé le même texte dans d'autres manuscrits et au milieu
+ d'autres monumens historiques. Il avoit même été déjà publié avec
+ quelques additions importantes, à la suite de la compilation dite
+ d'Aimoin, sous le titre de continuation de ce dernier. Ce qui suit
+ est emprunté à la chronique désignée sous le nom de _continuateur
+ d'Aimoin_. On pourroit aussi bien l'appeler le continuateur des
+ _Annales de Saint-Bertin_.
+
+En celle tempeste meisme que Hastingues et ses Normans se foursenoient
+ainsi, maint corps sains furent ostés de leurs propres lieux et raportés en
+France. Saint Amand fu porté à divers lieux, et au darrain il fu mis à
+Saint-Germain-des-Prés dessoubz Paris, où il repose encore jusques au jour
+d'uy. Et fu aporté lors avec le corps saint Agofroy son frère, et le corps
+saint Thurion, arciprestre de l'églyse de Dol en Bretaigne.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 884.
+
+_De la mort le roy Carlemaine et de son fils Loys-Fai-noient. Coment
+appelèrent en aide l'empereur Charle les barons, contre les Normans, et
+coment il revindrent en France. De la mort Loys-le-Fai-noient. Coment les
+barons couronnèrent le roy Eudes pour l'enfant garder qui fu appelé le roy
+Charles-le-Simple._
+
+
+(Mort fu le roy Carlemaine; mais comment né quant il mourut ne parole pas
+l'istoire, et pour ce nous en convient taire.) [187]Après luy régna son
+fils qui par surnom fu appelé Fai-noient. Sy fu ainsi surnommé ou pour ce
+qu'il ne fit nule chose que l'on doive mettre en mémoire ou pour ce que il
+traist une nonnain de l'abbaye de Chiêle et l'espousa par mariage, si comme
+aucuns disoient; que c'est l'un des grans pechiés que nul homme puisse
+faire.
+
+ Note 187: L'histoire de ce roi _Louis Fai-noient_ est entièrement
+ fausse; on doit supposer que par l'effet d'une transposition on aura
+ mis sur le compte d'un fils de Carloman qui mourut sans enfans, ce
+ qui se rapportoit soit à son frère, soit à son père.
+
+Au temps de ce Loys retournèrent les Danois en France, qui au royaume
+avoient fait moult de maulx au temps son père Carlemaine, [188]qui à eus
+avoit fait accort en telle manière que il leur deust rendre, chascun an,
+douze mille besans d'argent, par telle condicion que il tenissent paix au
+royaume douze ans. Mais il ne tindrent pas celle condicion, car tantost
+comme il sorent que Carlemaine fust mors, il retournèrent à grant ost, et
+disoient qu'il n'avoient faitte nulle paix aux François, mais au roy tant
+seulement. Grans dolours et grans persécutions firent lors au royaume; et
+pour paour d'eulx s'enfuyrent les gens de religion à tous les corps sains
+là où il cuidoient estre plus asseur. Lors appelèrent en leur ayde ceulx de
+France et d'Austrasie l'empereur Charle qui fils ot esté le roy Loys de
+Germanie. Les Normans assist en un fort lieu; à la parfin fist paix à eulx
+en telle manière que Godefrois, le roy de celle gent, seroit baptisié et
+aroit à femme Gille la fille le roy Lothaire, et qu'il tendroit la duchée
+de Frise. Baptisié fu, et le tint sur fons l'empereur meismes. Un autre roy
+des Normans qui Sigefrois avoit nom fist issir de son royaume par dons
+qu'il luy donna[189]; et puis revint au royaume de France par la
+mauvaistié qu'il sentoit au roy Loys Fai-noient. [190]Et plus grant dolour
+y eust que devant, sé ne fust Hues qui par France estoit appelé abbé, qui
+les chastoia et défoula durement; car il se combati à eulx à pou de gent,
+et estoient multitude sans nombre, et en fist si grant occision que à
+paines en demoura-il un seul pour porter aux autres la nouvelle de leur
+confusion. Par celle desconfiture furent les Danois si chastoiés et si
+humiliés que il se tindrent en paix une pièce. Un pou après mourut cil
+Hues, et pou de temps après fu mors ce roy Loys que l'istoire appelle
+_Fai-noient_. Un petit fils laissa qui estoit alaitant en bersueil qui
+estoit appellé Charles-le-Simple[191]. (Cil Charles-le-Simple fu mort ou
+chastel de Péronne en prison si comme nous dirons cy après.) Et quant les
+barons virent qu'il n'avoit pas aage à terre tenir, si se conseillièrent
+que il feroient; car il avoient oy dire que les Normans devoient revenir en
+France. De Robert, le conte d'Anjou, estoient demourés deux fils; cil
+Robers estoit descendu du lignage de la gent de Saissoingne, et l'avoient
+les Normans occis. De ces deulx frères avoit nom l'ainsné Eudes et l'autre
+Robert, ainsi comme le père. L'ainsné des deus eslurent les barons de
+France et de Bourgoingne et d'Aquitaine, et jà soit ce qu'il[192] en alast
+moult encontre, pour l'enfant garder et pour le royaume gouverner. A roy le
+sacra et enoint Gautier, l'arcevesque de Sens. Tant comme il régna fu moult
+débonnaire, viguereusement governa le roiaume; bien nourri l'enfant et
+toujours fu loial vers luy. Mors fu, dont ce fust dommage. Si reçut le
+roiaume Charles, qui puis fu appelé le Simple. En son temps vindrent
+Normans de rechief et entrèrent par devers Bourgoingne jusques à
+St-Florentin. Et Richart, le duc de Bourgoingne, assembla son ost et leur
+ala à l'encontre en la contrée de Tonnoire; grant multitude en occist et le
+remenant s'enfuy.
+
+ Note 188: Ce qui suit est traduit des _Annales_ dites _de Metz_, anno
+ 884. (Voy. _Historiens de France_, tome VIII, page 65.)
+
+ Note 189: Tout ce qui précède se rapporte à l'année 882, et a déjà
+ été raconté. C'est toujours Louis III, frère de Carloman, dont la vie
+ et la mort sont confondues avec celles de Carloman.
+
+ Note 190: _Aimoini Continuatio, lib. V, cap. 41._
+
+ Note 191: Charles-le-Simple étoit le troisième fils de
+ Louis-le-Bègue.
+
+ Note 192: _Qu'il._ C'est-à-dire: _Lui Eudes_.
+
+_Incidence._ En ce temps fu mouvement et croulléis de terre près de la cité
+de Sens au terroir de Sainte-Coulombe, en la quinte ide de janvier.
+
+
+
+
+CI COMMENCENT LES GESTES LE
+ROI CHARLE-LE-SIMPLE.
+
+§
+
+ANNEE: 898.
+
+_Ci commence l'istoire de Rollo qui puis fu appelé Robert, et des ducs de
+Normandie qui de luy descendirent._
+
+
+([193]Grant temps avant, estoient en France venus les Normans par maintes
+fois, si comme l'istoire a devisé en plusieurs lieux: si avoient fait moult
+de maulx au royaume et en l'empire, et dura cette dolour par fois plus de
+XL ans. Mais au temps de ce roy Charles-le-Simple fu la grant persécution
+au royaume et en l'empire; car les Normans retournèrent à si grant force et
+à telle multitude qu'il ne povoient estre nombrés.) Par mer vindrent et
+arrivèrent en Neustrie par grant navire. [194]Francques, l'archevesque de
+Rouen, qui bien sceut que telle gent venoit, regarda l'estat de la cité et
+les murs qui estoient decheus et abatus, si pensa que c'estoit plus seur
+d'acquerre leur paix et leur amour en aucune manière que leur mautalent: à
+eulx s'en ala et fist tant qu'il ot leur bonne volenté. Tantost vindrent et
+amenèrent leur navie par Seine jusques aux murs de la cité. Sagement
+regardèrent le siège de la cité et la contrée d'environ, et virent que le
+lieu leur estoit moult profitable par mer et par terre. Pour ce
+establirent, tout d'un accort, que ce fust le siège et le chief de toute la
+contrée. Si esleurent un d'eulx, qui avoit nom Rollo, et le firent prince
+et seigneur sor eulx tous. [195]Quant Rollo se vit souverain de toute sa
+gent, si se prist à pourpenser comment il pourroit destruire la cite de
+Paris et confondre et estaindre crestienté. [196]En trois parties divisa sa
+navie par trois grant rivières qui chéent en la mer, si comme par Seine,
+par Loire et par Gironde. Ainsi s'espandirent par toute France, si n'estoit
+nul qui appertement leur osast contrester. Le jour de la saint Jehan
+prinstrent et ardirent la cité de Nantes et martirièrent l'évesque Guimard
+dessus l'autel qui sa messe chantoit. Lors vindrent plus avant et
+s'espandirent par tout le pays; la cité d'Angiers embrasèrent et puis
+assistrent la cité de Tours, mais à celle fois fu garantie par les prières
+monsieur saint Martin. Son corps avoient porté, un peu avant que ce
+avenist, en la cité, et les païens ardirent l'abbaye qui estoit delez la
+ville: et s'enfuyrent les moines et les clercs. Et puis fu le corps
+monsieur saint Martin porté en la cité d'Aucuerre. Aussi fu destruit et
+abattu en Acquitaine le palais Charlemaine qui estoit en un lieu appelé
+Cassinoge[197].
+
+ Note 193: Les chapitres qui suivent immédiatement ne sont numérotés
+ dans aucuns manuscrits. Je me suis surtout réglé dans l'ordre que
+ j'ai suivi sur la belle leçon exécutée pour Charles V, et cotée
+ aujourd'hui n° 8,395.
+
+ Note 194: _Willelmi Gemeticensis monachi historia Normanorum_,
+ lib. 2, cap. 9. Ou cette intervention de l'archevêque Francon doit
+ être reportée à trente années au-delà, ou bien ce fut un autre
+ archevêque de Rouen, sans doute Jean, qui conclut avec Rollon
+ l'arrangement dont parle ici Guillaume de Jumiéges. Wace raconte la
+ même chose. (Vers 1158 et suivans.)
+
+ Note 195: _Will. Gemet. hist., lib. 2, cap. 10._
+
+ Note 196: _Ex fragmento historiæ Franciæ_. Ce fragment est inséré
+ dans le tome VIII des _historiens de France_, page 300.
+
+ Note 197: _Cassinoge._ Ou Chasseneuil, palais de nos rois dont nous
+ avons déjà parlé.
+
+Quant Rollo et les Danois orent ainsi tout le pays destruit, si entrèrent
+en leurs nefs et s'en alèrent par la rivière de Saine et passèrent par
+Auvergne et en la parfonde Bourgoingne, et détruisent tout lu pays jusques
+à Clermont en Auvergne. Après, retournèrent par la province de Sens et
+vindrent jusques en l'abbaye Saint-Benoît-de-Flory; mais deulx jours avant
+qu'il venist là, soient bien les moines que il devoient venir; lors
+prisrent le corps monsieur saint Beneoist et l'emportèrent en la cité
+d'Orléans et le reposèrent en l'églyse de Saint-Agnan jusques à tant que
+ceste pestilence fust passée. En l'abbaye vint Rollo et sa gent: les moines
+qu'il trouvèrent laiens et aucuns sergens de l'églyse occirent, le moustier
+robèrent et puis ardirent tout.
+
+
+§
+
+ANNEE: 898.
+
+_Coment S. Beneoit se apparut au conte Sigillophes et luy dist que il
+allast hardiement sus les Normans. Et coment S. Beneoit le conduisoit parmi
+la presse des batailles. Et coment il ot victoire._
+
+En celle nuit meisme apparut saint Beneoist à un conte qui avoit nom
+Sigillophes qui estoit advoué de l'églyse et luy dist ainsi: «Haa! conte,
+coment es-tu plain de si grant couardise et de mauvaistié que tu n'as pas
+deffendue l'abbaye de Flory dont tu dois être deffendeur et advoué, et dont
+les sergens Nostre-Seigneur que les païens ont occis gisent à terre sans
+sépulture?» Et le conte luy demanda: «Sire, qui es-tu?--Je suis,» dit-il,
+«Beneoît qui des parties de Bonivent voult estre ça translaté, et ay laissé
+mon propre lieu de Montcassin pour cest lieu de Flory, pour ce que la
+lumière et la discipline de religion resplandist en toute France pour la
+présence de mon corps. Liève dont sus tantost, et soies fors et hardis, et
+enchasse les paiens qui mon moustier ont ars et mes moines occis, et sont
+ainsi eschappés dont ce est grant honte.» Et le conte respondi: «Sire,
+comment pui-je ce faire que tu me commandes, et rescourre les proies de tes
+ennemis quant je n'ay pas temps d'assembler gens?» Et le saint père luy
+dist: «Ne te chaut sé tu as peu de chevaliers, mais prens tant seulement
+ceulx que tu as avec toy et ton escu, si enchauce les paiens et n'aies
+nulle paour, car je seray avecque toy et te deffendray; et saches que tu
+retourneras vainqueur et auras très-bonne et grant victoire.» Lors
+s'esveilla le conte et commença à penser en soy meisme de celle avision.
+Tantost se leva et s'arma et suivit les paiens à tant de gens comme il pot
+assembler; en eulx se feri hardiement et leur rescoust la proie et les
+prisonniers qu'il enmenoient; et retourna à grant joie luy et sa gent sans
+nul mal. Après s'en ala en l'abbaye et fist enterrer par grant dévotion le
+corps des moines qui occis estoient.
+
+Ceste novelle vint au roy Charles, coment le conte Sigillophes avoit
+rescous la proie aux Normans à peu de gent, et estoit retourné à grant joie
+sain et haitié. Mander le fist le roy, et quant il fu devant luy, si luy
+compta tout ainsi comme il avoit fait; si en appela Dieu à tesmoing que à
+celle heure qu'il se combatoit, messire saint Beneoist monta sur son cheval
+et le gouverna et tint parmi le frain, tant comme la bataille dura, et
+tournoioit l'escu contre ses ennemis et le ramena sain et haitié, luy et
+tous les siens. Le roy fu moult liés de ces nouvelles et glorifia moult
+nostre Seigneur, puis ala à l'abbaïe Saint-Beneoist-de-Flory: grant deuil
+fit quant il vit la destruction de celuy lieu; si largement y donna de ses
+biens que le moustier fust presque tout restoré dedans un an. Une petite
+chapelle estoit fondée au chastel en l'onneur saint Père qui oncques du feu
+ne fu bruslée né mal mise.
+
+En cel an meisme, oient conseil les moines qui revenus estoient, que il
+rapporteraient le corps monsieur saint Beneoist en une nef parmy Loire, de
+la cité d'Orléans où il avoit esté porté, et le remestroient arrière au
+moustier, en son propre lieu qui pas n'avoit esté ars par la volonté nostre
+Seigneur. Au commencement des Avans establirent lieu et temps de ce faire.
+Lors furent assemblés évesques et abbés et s'en alèrent à Orléans pour
+apporter le saint trésor. En une nef le mistrent qui tantost s'esmut sans
+ayde et sans gouvernement de nul homme, et s'en ala fendant contremont
+Loire, dès Orléans jusques prez de l'églyse Saint-Beneoist; si fu le jour
+que ce avint devant les nonnes de décembre. Et quant la nef vint au port
+desous l'abbaïe, grand nombre d'évesques, d'abbés, de moines et de peuple
+coururent au devant, qui tous chantoient: «Bien soit venu qui vient au nom
+de nostre Seigneur!»
+
+Si avint en celle journée merveilleux miracle; que tous les arbres qui
+estoient restraint par la grant gelée et par la grant froidure que il
+faisoit comme en celle saison, florirent, et porriers, pommiers, haies et
+buissons qui fleurs doivent porter. Le corps saint reçurent devotement et
+le mirent en l'églyse Saint-Pierre; et quant il orent le service célébré,
+si se départirent à grant joie.
+
+
+§.
+
+ANNEE: 898.
+
+_Coment Rollo assist la cité de Chartres. Et coment Richart duc de
+Bourgogne et l'ost des François et le conte de Poitiers vinrent sur luy et
+destruirent moult de ses gens, tant qu'il s'en fui._
+
+
+[198]En ce point envoya le roy Charles Franques, l'archevesque de Rouen, à
+Rollo, le tyran, pour demander trèves de trois mois. Données furent, mais à
+la fin des trèves recommença le tyran à destruire tout le pays ainsi comme
+devant. [199]Par Estampes s'en ala jusques à Chartres; forment commença à
+estreindre la cité et assaillir. Et tandis comme il estoit en ce point,
+vint sur luy Richart le duc de Bourgoigne et l'ost des François et Ebalus
+le conte de Poitiers. Rollo et les siens les reçurent hardiement, et
+fièrement se combatirent d'ambedeulx pars, quant Asselins, évesque de la
+cité, issi hors soudainement à tant de gent comme il pot avoir, si portoit
+en sa main la chemise Notre-Dame. Si les assaillirent par derrière, et
+moult en firent grant occision. Et quant Rollo vit que luy et sa gent
+estoient à si grant méchief, si aima mieux à fuyr et à donner lieu à ses
+ennemis, que soy combatre en tel péril; si s'en fuy tant plus par sens que
+par paour. Une partie de son ost s'en fu sur une montaigne devant les
+François qui les enchasçoient; et Ebalus le conte de Poitiers, qui tard
+estoit venu, les acceint[200] quant il furent sur la montaigne, si que il
+ne s'en peussent fuir né eschapper. Quant ce vint vers la mienuit, les
+Normans descendirent et s'enfuyrent parmi l'ost. Lors cuida le conte Ebalus
+que Rollo fust couru sur eulx; si eut moult grant paour et se bouta en la
+maison d'un foulon et reposa là toute nuit. Au matin s'apperçurent les
+François que les Normans estoient eschappés, des esperons brochèrent après.
+Quant il les eurent trouvés, il ne s'osèrent embatre à eulx, car il avoient
+fait entour eulx un parc et une forteresse d'arbres et de charrettes et
+d'autres choses, si qu'il ne povoient pas venir à eulx sans grant péril.
+Lors s'en retournèrent atant, et les Normans, qui eschappés furent,
+s'enfuyrent à leur seigneur. [201]Moult fu Rollo courroucié et forcené pour
+la mort de sa gent: son ost assembla et les exorta moult à prendre
+vengeance de leurs compaignons et à dégaster tout le pays. Que vous
+compteroit-on plus? Ainsi comme des lous affamés se férirent les païens au
+peuple crestien, les églyses ardoirent, le peuple menèrent en chetivoison
+et les femmes aussi; partout estoit pleurs et cris et lamentations.
+
+ Note 198: _Willelmi Gemeticensis chronicon, lib. II, c. 15._ Le
+ traducteur de Saint-Denis abrège le récit original.
+
+ Note 199: _Id. id., c. 16._
+
+ Note 200: _Acceint_, entoura.
+
+ Note 201: _Willelm. Gemet., liv. II, c. 17._
+
+
+§.
+
+ANNEES: 911/912.
+
+_Coment Rollo receut baptesme, et fu son parrin Robert le duc
+d'Aquitaine, et luy mist son nom et eut à femme Gille la fille
+du roy de France._
+
+
+Quant François virent que France estoit tournée à tel dolour, si s'en
+allèrent au roy et se complainstrent tous d'une voix de luy-meisme, que le
+peuple crestien et toute France estoit en telle persécucion par son deffaut
+et par sa paresse; moult fu le roy esmeu pour ces paroles. Tantost envoia
+Francques, l'archevesque de Rouen, à Rollo, et luy manda que sé il et sa
+gent vouloient recevoir le baptesme loyaument, il luy donneroit Gillette sa
+fille par mariage et toute la terre de la rivière d'Epte, jusques en
+Bretaingne. Au tirant s'en ala l'archevesque Francques et luy compta ce que
+le roy luy mandoit et moult luy amollia et luy chastoya son cuer, car il
+estoit paravant son acointe moult grandement. Et, si comme Dieu l'avoit
+ordonné, Rollo reçut liement ce mandement, par le conseil de sa gent, et
+prist jour de parlement, au roy à Saint-Cler-sur-Epte[202]; si donna trèves
+de trois mois, et convenança que dedens ce terme il feroit au roy ferme
+paix. Au jour et au lieu nommé vindrent d'une part et d'autre, si fust le
+roy deça la rivière d'Epte et le conte Robert qu'il eut avec luy amené; et
+Rollo et sa gent refurent par delà de la rivière. Tant allèrent messaiges
+entre deulx que paix fu faicte selon les convenances qui orent esté mises.
+
+ Note 202: _Saint-Cler-sur-Epte_, aujourd'hui bourg du département de
+ Seine-et-Oise, ancien Vexin, à sept lieues de Mantes.
+
+Toute la terre de Neustrie luy donna le roy et Gillette sa fille par
+mariage et, par-dessus, toute Bretaingne; et commanda le roy aux deulx
+princes de cette contrée, Berengier et Alain, qu'il entrassent en son
+hommage. Tout le pays jusques à la mer estoit tourné en gastine[203]; si
+que nul n'estoit qui osast terre labourer, et estoient les haies et les
+buissons par tout creus, par la longue persécution et pour les continues
+assaux des païens. Après ces choses ainsi faictes retourna le roy en France
+et envoia à Rollo Robert, le conte de Poitiers. Quant Rollo fu venu à
+Rouen, l'arcevesque Franque appareilla les fons pour le baptisier. Robert,
+le duc d'Aquitaine, le leva de fons: son nom luy mist et fu appelé Robert.
+
+ Note 203: _Gastine_, désert.
+
+Puis que Rollo fu baptisié, il honora moult sainte églyse et crut moult
+dévotement en la foi crestienne. Tous les sept premiers jours qu'il demoura
+en aubes, donna chascun jour grans dons aux églyses: le premier jour donna
+grant terre à l'églyse Notre-Dame de Rouen; le second jour à Notre-Dame de
+Baieux; au tiers jour à l'églyse Notre-Dame d'Evreux; au quart jour à
+l'églyse de Saint-Michel-en-Péril-de-Mer; au cinquiesme jour à l'églyse
+Saint-Père et Saint-Oyen qui sont en la cité; au sixiesme jour, à l'églyse
+St-Père et St-Acadie-de-Jumèges; et au septiesme jour donna Berneval et
+toutes les appartenances à l'églyse Saint-Denis le martire, l'apostre de
+France.
+
+Au huitiesme jour qu'il ot les armes mises jus, il commença à donner à ses
+princes et à ses chevaliers la terre qu'il avoit conquise: et quant les
+païens virent que leur sire estoit crestien, il guerpirent les idoles et
+coururent au saint baptesme d'un cuer et d'une volenté; et le conte Robert
+d'Aquitaine retourna en France lié et joiant, quant il ot accompli la
+besoingne pour quoy il estoit alé. Et le duc Robert, nouvellement converti,
+fist grant appareil comme pour espouser la fille du roy, si l'espousa à la
+loy crestienne en l'an de l'Incarnation neuf cent et douze. Après establi
+ses lois et ses drois par toute Normandie et fu la terre si seure et si
+bien gardée qu'il n'estoit nul qui rien y osast méfaire. [204]Une pièce de
+temps vesquit Gillette, la duchesse, avec son seigneur; morte fu sans hoir,
+et le duc Robert reprist, après mort, une dame qui ot nom Pompée[205] que
+il avoit avant laissée. De celle avoit un fils qui Guillaume avoit nom;
+vaillant et sage et bien entechié[206]. Le duc Robert qui moult estoit jà
+affoibloié des travaux et des batailles ou il avoit toute sa force
+dégastée, se pourpensa et ot délibération à qui il pourroit sa terre
+délaissier. Lors assembla tous ses barons et les deulx princes de
+Bretaingne, Alain et Berengier. Son fils Guillaume, qui moult estoit beaux
+et avenant, fist venir devant tous et leur commanda que il le préissent à
+seigneur et le féissent prince de toute Normandie qui, jusques à ce temps,
+estoit appelée Neustrie, et leur dist en telle manière: «A moi appartient
+que je le vous livre pour seigneur et à vous que vous luy portez foi et
+loiauté.» Quant il ot ce dit, si parla à eulx moult doulcement et les
+enseigna moult de paroles et commanda que chacun luy feist hommage en sa
+présence. Après ces choses vesquit environ cinq ans et mouru vieux et
+debrisié.
+
+ Note 204: _Willelmi Gemet., lib. II, c. 22._
+
+ Note 205: _Pompée_, latinè, _Poppa_. Rollo l'avoit eue pour maîtresse
+ avant d'épouser la princesse Gilette. Le roman de Rou dit de _Poppa_:
+
+
+ Liquens Berengiers ot une fille mult bele,
+ Pope l'apele l'en, mult est gente pucele....
+ Rou l'en a fait sa mie, qui mult l'a désirée;
+ D'ele fu né Wiliam, qui ot nom Lunge-Espée.
+
+ (_Vers_ 1340.)
+
+ Note 206: _Entechié._ Instruit, morigéné.
+
+
+§.
+
+ANNEE: 923.
+
+_Coment Hebert le conte de Vermendois prist par traïson, en semblance
+d'amour, le roy Charle-le-Simple et le mist en prison._
+
+
+_Incidence._ [207]Es kalendes de février furent vues en l'air compaignies
+ainsi comme de gens armés: et sembloit que l'une chassast l'autre parmy
+l'air; et fu signe et demonstrance des choses qui puis avindrent au
+royaume; car en cel an meisme fu si grand dissencion entre le roy et les
+barons que pour ces guerres meismes y ot faicte mainte occision, mais à la
+parfin cessèrent ces guerres par la voulenté Nostre-Seigneur. Au tiers an
+après, mourut Richart, le duc de Bourgoingne, et fu enseveli en l'abbaye
+Saincte-Colombe de lez la Cité de Sens, en l'oratoire Saint-Simphorien le
+martir.
+
+ Note 207: _Chronicon Lugonis Floriacensis monachi. A° 918._
+
+[208]Entour un an après la mort le duc Richart, mut contens entre le roy
+Charle-le-Simple et le prince Robert dont l'istoire a dessus parlé, qui
+frère eut esté le roy Heudes. La cause de la guerre fu pour ce que Robert
+disoit que il n'avoit pas eu partie du royaume qui lui estoit eschéue du
+descendement de son père; un pou du royaume saisi par force; et pour ce
+qu'il semblast que il peust encore mieux faire et par auctorité d'aucune
+seigneurie, fist-il tant vers aucuns des évesques, en partie par losangerie
+et en partie par don et en partie par menace, que il le couronnèrent, et de
+ceptre et de couronne. Puis assembla son ost et vint à bataille contre le
+roy à Soissons, mais en celle bataille le occirent les barons de la partie
+le roy. Si ne furent pas sa gent si esbahis qu'il ne se combatisseut
+forment et longuement puis encore qu'il furent certains de sa mort; mais
+quant le roy s'en retournoit de celle bataille, si luy vint à l'encontre
+Hebers, le conte de Vermandois; homs étoit le plus desloiaux de tous les
+desloiaux; au roy parla faulcement en semblance d'amour, et le pria de
+herbergier au chastel de Péronne. Le roy, qui par simplesse ne pensoit à
+nul mal, si le crut et fist sa requeste; et quant le desloyaux Judas le
+tint en sa forteresse, si le prist et le mist en fort prison. Tout ce
+fist-il pour ce que Robert, qui en la bataille avoit esté occis, avoit sa
+serour à femme; et de celle fu né Hugues-le-Grand.
+
+ Note 208: _Hugo Floriac. A° 922._
+
+
+I.
+
+ANNEE: 923.
+
+_Ci comence du roy Raoul, coment il fu coroné à roy et vertueusement
+governa le roïaume._
+
+
+Quant Charle-le-Simple fu ainsi emprisonné par trahison, si demoura l'estat
+du royaume moult périlleusement. Lors s'accorda que un sien filleul, qui
+avoit nom Raoul et eut esté fils Richart, le duc de Bourgoingne, fust
+couronné. A ce s'accorda Hugues-le-Grant et les autres barons de France. Si
+fu cil Raoul couronné à Soissons. Grant pièce de temps demoura Charle en
+prison. Maint mal et maint grief y souffri, et à la parfin mouru-il et fu
+enseveli en l'églyse Saint-Foursin. Son fils Loys, que il avoit eue de
+Algine, la fille au roy d'Angleterre, s'enfui à son aioul, car il se
+doubtoit moult que autelle meschéance ne l'y avenist comme à son père; et
+si sembloit que il feust plus seurement oultre-mer en estrange région que
+en son propre royaume et entre ses gens meisimes. Vingt-sept ans régna
+Charle-le-Simple. [209]Au temps du roy Raoul moult vindrent paiens en
+Bourgoingne; grant partie du pays dégastèrent; François et Bourguignons
+alèrent encontre, et fu celle bataille en un lieu qui a nom Kallos li
+mons[210]. Mais moult y eut occis de crestiens; toutes voies eurent-il
+victoire. (Le roy Raoul gouverna le royaume douze ans noblement et
+vertueusement; et deffendi sainte Eglyse, et voult que le povre eust aussi
+audience, en requérant son droit, comme le riche.) [211]Dessoubs ce Raoul
+eut Hues-le-Grant le nom d'abbé, après son père le conte Robert, et tint
+l'abbaye de Saint-Germain: et furent laiens, en son temps, trois déans: le
+premier eut nom Armaire, le second Gobert et le tiers Albon. En ce temps
+morut le roy Raoul. Enseveli fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens.
+
+ Note 209: _Ex chronico Hugonis Floriacensis, anno 926._
+
+ Note 210: _Kallos li mons._ Hugues de Fleury dit: _In monte Chalo_,
+ et le continuateur d'Aimoin: _Kalomonte_.
+
+ Note 211: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 42._
+
+
+II.
+
+ANNEEs: 931/933.
+
+_Des bones meurs Guillaume, duc de Normandie; et coment il eut victoire sur
+tous ceulx qui le vouloient grever._
+
+
+[212]Après la mort Rollo, qui en baptesme fu appelé Robert, tint la duché
+de Normandie son fils Guillaume, dont l'istoire a fait là dessus mencion.
+La foy crestienne gardoit de tout son pouvoir loiaument; moult lui avoit
+Dieu donné de graces, car il estoit grant et bien fourmé, beau de face, les
+ieus vairs et clairs. Débonnaire estoit et de ferme volenté à ses amis, et
+à ses ennemis horrible et fier comme un lyon: en bataille fors comme un
+géant, si n'apétiçoit pas entour lui sa seigneurie, ains la croissoit de
+toutes pars: et pour ce conçurent maint des barons de France hayne et envie
+contre luy. En ce temps se vouldrent soustraire de son fié et de sa
+seigneurie les deulx princes de Bretaingne Alain et Berengier, qui au temps
+le roy Robert, son père, luy avoient fait hommage, et se vouldrent monstrer
+amis du royaume de France[213]; mais le duc entra tantost en Bretaingne; le
+pays dégasta, et abati les forteresses. Tant mena Alain qui estoit
+principal de cette félonie, qu'il le chasça en Angleterre, et Bérengier
+fist vers luy paix.
+
+ Note 212: _Willelmi Gemetie, lib. III, cap. 1._
+
+ Note 213: _Et se vouldrent monstrer amis._ Dom Bouquet a lu: _Et se
+ vodrent mettre nu à nu de sor le roiaume de France._ Je pense que
+ j'ai reproduit le véritable texte de la traduction; mais cette
+ traduction est mauvaise. Il falloit: Et se disposent à faire la
+ guerre au roi de France. «_Regi Francorum ulterius disponentes
+ militare_.»
+
+[214]Après ce lui sourdi autre guerre de ses gens meismes; car Riulphe,
+l'un de ses princes, le cuida chascier de Normandie. Grant gens assembla,
+le fleuve de Seine trespassa soudainement, et dedens la cité de Rouen
+assist le duc Guillaume qui dedens estoit à peu de gens, comme cil qui pas
+ne s'en prenoit garde. Si pensoit à ce le traître qu'il l'occiroit et se
+mettroit en saisine de la terre. [215]Et quant le duc se vit ainsi
+entreprins des siens meismes, il se commença à pourpenser quel conseil il
+pourroit prendre qui fust à son honneur et à sa sauveté, et par quoy il
+chastoyast les siens de telle présomption. En la fin issi hors par
+l'enticement Bothone[216] un sien amy qui assez luy disoit de laides
+paroles pour luy encouragier. A tout trois cens chevaliers armés courut sus
+ses ennemis; parmy les tentes se feri et fist d'eulx moult grant occision.
+Et les autres s'enfuyrent et se rependirent parmi les bois et là où il se
+peurent le miex sauver. Et Riulphe, qui vit la desconfiture de sa gent, se
+mist avec ceulx qui fuyoient et eschappa en telle manière. Après la
+bataille nombra le duc sa gent et trouva qu'il n'en y avoit nuls perdus. Le
+lieu où telle desconfiture fu est encore aujourd'huy appelé _Le Pré de la
+bataille_[217].
+
+ Note 214: _Villelm. Gemet., lib. III, c. 2._ Ce Riulphe étoit comte
+ de Cotentin.--Wace, vers 2120:
+
+ Riouf fu uns Normanz qui mult se fist doter,
+ Quens fu et sage et pros, bien sout mal en arrier;
+ Quais fu de Costentin entre Vire et la mer.
+
+ Note 215: _Id.--c. 3._
+
+ Note 216: _Bothone. «A quodam Bothone procuratore suo indecenter
+ lacessitus._ Les poètes françois Wace et Beneoît de Sainte-More
+ entrent dans d'autres détails sur _Bothon_. Il étoit, dit Beneoît,
+ comte du Bessin, et fut le _maître_ du jeune Guillaume Longue-Epée.
+ Beneoît ne cite que les reproches de Bernart le Danois, mais Wace
+ nous a conservé ceux de Boton:
+
+ Willame, dist Boton, tu dis grant avillance,
+ Encore n'as feru né d'espée né de lance,
+ Et jà t'en veille fuir, mult as dit grant enfance....
+ Cuars es, dist Boton, par le cors saint Fiacre, etc.
+ (Vers 2175.)
+
+ Note 217: _Le pré de la bataille._ M. Le Prévost, dans les notes du
+ roman de Rou, a remarqué que jusqu'à la fin du XVIIIème siècle on
+ avoit continué de désigner sous ce nom le boulevard occidental de
+ Rouen.
+
+Au retourner de celle bataille, luy vint un message de Fescanp qui luy dist
+qu'il avoit un nouvel fils d'une noble dame qui avoit nom Sporte, qu'il
+avoit espousée. Moult fu lié de ces nouvelles; tantôt manda à Herie,
+l'évesque de Baieux, que il le baptisast ès sains fons et que il luy méist
+nom Richart. L'évesque, qui moult en fu lié, fist son commandement et puis
+envoia l'enfant pour nourrir à Fescanp.
+
+Pour les victoires que le duc avoit de ses ennemis, estoit jà la renommée
+de luy espandue par diverses régions, si que les contes et les barons du
+royaume venoient de diverses parties et hantoient sa court; et il les
+honoroit tant et donnoit de si beaux dons que quant il se partoient de lui
+il s'en alloient en grant liesce. De la renommée de luy furent si esmeus le
+duc Hues et Guillaume le conte de Poitiers, et le conte Herbert, que il
+vindrent à luy en la forest de Lyons, où il se déduisoit en chasces de
+bestes sauvages moult lyement; à grant appareil les reçut tant comme il
+vouldrent demourer avec luy. Souvent disputèrent de moult de besoingnes et
+de maintes ordenances de choses temporeles. Entre ces choses et ces paroles
+luy requist Guillaume le conte de Poitiers une sienne seur qui avoit nom
+Gellot par mariage; et le duc luy octroia volentiers par le conseil
+Hues-le-Grant. Là meisme l'espousa à grant feste et puis l'enmena en son
+pays.
+
+Pour la noblesse du duc et pour sa grant renommée desiroit moult aussi le
+conte Herbert que il eust à faire à luy et que hoirs ississent de luy qui
+fussent de son lignage. Tant parla le duc Hues de ceste besoingne, que le
+conte Herbert luy donna sa fille, et le duc Guillaume la prist et l'espousa
+et puis la mena à Rouen à grant compaingnie de sa gent.
+
+
+_Ci fine du roy Raoul et du bon duc Guillaume de Normendie._
+
+
+
+
+CI COMENCENT LES GESTES
+DU ROY LOYS, FILS
+CHARLE-LE-SIMPLE.
+
+* * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEE: 936.
+
+_Coment le duc Guillaume de Normandie et les barons de France envoièrent en
+Angleterre querre Loys, le fils Charle-le-Simple; et coment il fu coroné en
+la cité de Laon._
+
+
+(En ce temps n'avoit en France point de roy, car le roy Loys et la royne
+Algine, sa mère, s'en estoient fuys au roy d'Angleterre, son père.) [218]Et
+Hues-le-Grant et les autres barons de France envoyèrent Guillaume,
+l'arcevesque de Sens, en Angleterre à la royne Algine, qui femme avoit esté
+au roy Charle-le-Simple, et à Loys, son fils; et luy mandèrent que
+seurement s'en retournassent en France, elle et Loys son fils, et il luy
+feroient serement de loiauté et luy donneroient ostage. [219]Et le roy
+Elphetains d'Angleterre qui jà avoit oïe la renommée du duc Guillaume, si
+luy envoia ses messages, à tous grans présens et luy pria moult que il
+restablisist, par l'accort aux barons, son nepveu Loys au royaume. Et puis
+si luy prioit après, que il pardonnast son mautalent à Alain, le Breton,
+pour l'amour de luy. Les prières le roy reçut le duc moult voulentiers; à
+Alain pardonna son mautalent, et luy donna congié de retourner en son pays.
+
+ Note 218: _Hugonis monachi Floriacensis Chronicon, anno 936._
+
+ Note 219: _Historia Willelmi Gemetic., lib. III, c. 4._
+
+Quant l'enfant Loys fu retourné en France, le duc Guillaume et le duc
+Hues-le-Grant et les autres barons du roiaume le firent couronne
+solempnelement en la cité de Loon.
+
+[220]_Incidence._--Au second an après le seizième jour des kalendes de
+mars, furent vues compaignies toutes rouges parmi l'air; et commencèrent au
+cos chantant; et durèrent jusques au jour. Le neuviesme jour de devant les
+kalendes d'avril, les Hongres, qui estoient encore païens, vindrent en
+France et commencèrent à dégaster Bourgoingne et Aquitaine.
+
+ Note 220: _Hug. monach. Floriac. Chron., anno 937._
+
+Le roy Loys n'eut pas régné plus de cinq ans, quant les barons de France se
+tournèrent contre luy. En celle année fu si grant famine que l'on vendoit
+un septier de fourment XXIIII souls; [221]et quant le roy Loys vit qu'il ne
+povoit durer ainsi, il manda au roy Henry d'oultre le Rin que moult
+voulentiers aroit à luy parlement et volentiers aroit à luy amour et
+alliance. Et il luy remanda[222] que en nulle manière il ne feroit cette
+chose sans la voulenté et sans l'assentement Guillaume, duc de Normandie.
+Et quant le roy oy ceste chose, il s'en ala au duc et luy requist conseil
+et ayde vers ses barons, et le duc le reçut honorablement comme roy et
+comme son lige seigneur et luy promist conseil et ayde vers ses barons.
+Ensemble demourèrent ne scay quans jours. Un chevalier qui Tigris avoit nom
+envoyèrent, tandis, au roy Loys d'oultre le Rin; et puis se mirent après à
+grant gent, et, pour celle besoingne, appelèrent avec eulx deulx princes de
+France, le duc Hues et le comte Herbert.
+
+ Note 221: _Willelmi Gemet., lib. III, cap. 5._
+
+ Note 222: _Il lui remanda._ Le roi de Germanie lui manda.
+
+Lors s'assemblèrent les deulx roys sur le fleuve de Meuse et se logèrent
+l'un çà et l'autre là: et le duc Guillaume traveilla tant pour les deulx
+parties, que les deulx roys fermèrent amour et alliance l'un vers l'autre
+tout en la manière que il le devisa. A tant se départirent; si s'en
+retourna le roy Loys en France, et moult mercya le duc Guillaume de ce que
+il avoit fait pour luy.
+
+[223]En son retour encontra le roy un message qui à luy venoit battant; qui
+lui compta que la royne Engeberge avoit eu un fils. Moult en fu le roy lié.
+Le duc pria, qui estoit encore avec luy, que il le levast des sains fons et
+luy méist nom Lothaire; le duc luy octroia et moult en fu lié. Ensemble
+s'en alèrent à Loon; là fu l'enfant baptisié. Du roy se parti le duc et
+s'en ala à Rouen. Tout le clergié de la cité yssirent hors contre luy, et
+chantoient: _Bien vingne qui vient au nom de Nostre-Seigneur!_ et le
+menèrent ainsi chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là fist ses
+oroisons dévotement, et de là retourna en son palais.
+
+ Note 223: _Willelm. Gemet., lib. III, c. 6._
+
+
+II.
+
+ANNEE: 941.
+
+_Coment le duc Guillaume voua être moine, et coment il establi Richart,
+son fils, duc de Normandie._
+
+[224]_Incidence._ En ce temps avint que deux sains hommes religieux se
+départirent du Cambresis, d'une ville qui a nom Hapre. Si avoit nom l'un
+Baudouyn et l'autre Godoin, et pour mener vie solitaire s'en alèrent à
+Jumèges et commencèrent à coper haies et buissons à grant traveil de leurs
+corps, et aplanèrent la terre pour faire habitacion. Si estoit cil lieu
+près de l'abbaye de Jumèges, qui au temps de lors estoit gastée et
+détruicte et sans habitacion pour les guerres qui orent esté au temps de la
+persécucion. Lors avint que le duc Guillaume, qui lors chasçoit en la
+forest, les trouva et leur enquist de quel pays il estoient là venus et
+quel édifice c'estoit: car il estoient près de l'abbaye, si comme j'ai dit;
+et les preudhommes lui comptèrent leur besoingne que il venoient à faire,
+et luy offrirent du pain d'orge et de l'eaue en charité: et le duc
+Guillaume ne le voult prendre, ains en eut desdaing pour la vilté du pain
+d'orge et de l'eaue; et s'en parti le duc Guillaume et entra en la forest.
+Tantost trouva un grant porc et l'escria[225]. Le porc qui estoit grant et
+fort se retourna vers luy; et le duc, qui pas ne le redoubta, le reçut à
+l'espée; si avint que la hante de l'espée brisa et le porc luy courut sus
+et le débrisa et défoula malement, le duc touteffois sailly sus, et se
+pourpensa à chief de pièce[226] que ce estoit pour le despit qu'il avoit eu
+pour la charité des deulx preudhommes. Arrière retourna, leur requist la
+charité que il avoit devant refusée, et promist à Dieu qu'il restoreroit le
+lieu de Jumèges. Ouvriers y fist mettre pour le lieu nettoier et pour
+copper arbres et buissons. L'églyse de Saint-Père, qui estoit descheue,
+fist noblement rappareiller et recovrir: le cloistre et tous les offices
+rappareilla et garni. Tandis[227], ses messages envoia à Gelot, sa serour,
+la contesse de Poitiers, et luy manda que elle luy envoyast un nombre de
+moines preudhommes religieux, pour mettre en celuy lieu; et la contesse,
+qui moult fu liée et curieuse de ceste besoingne, luy envoia douze moines
+et leur abbé, qui Martin avoit nom; si les prist du couvent Saint-Cyprien
+de Poitiers. Au duc vindrent en la cité de Rouen; liement les reçut et les
+mena en l'abbaye et donna à l'abbé et le lieu et l'abbaye en la ville, et
+promist et voua à Dieu qu'il seroit moine en ce meisme lieu. Et eust
+tantost parfait son veu sé l'abbé ne l'en eust destourbé pour ce que son
+fils Richart estoit encore enfant: si se doubtoit que le pays ne feust
+troublé par aucuns pervers hommes, par le deffaut de l'enfant. Et
+touteffois fist-il tant vers l'abbé que il emporta une coulle et
+estamine et les mist en son escrin, fermant à une petite clef d'argent
+qu'il portoit à sa ceinture; dont, retourna à Rouen moult dolent qu'il ne
+pouvoit faire ce que l'abbé luy avoit deffendu.
+
+ Note 224: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 7._
+
+ Note 225: _Et l'escria._ C'est-à-dire le fit lever, fit mettre les
+ chiens à sa poursuite. Le latin dit: «Quem festinè insequi cœpit.»
+
+ Note 226: _A chief de pièce._ A la fin. Au bout du compte.
+
+ Note 227: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 8._
+
+Tantost après fist assembler un parlement des princes de Normandie et de
+Bretaingne; et quant il furent tous assemblés, si descouvri son cuer. De ce
+furent tous si esbahis qu'il ne sorent que respondre; au darrenier, quant
+il furent revenus à eulx-meismes, si commencèrent tous ensemble à crier
+tretous: «Très-débonnaire sire, pourquoy nous veulx-tu si soudainement
+laissier; né cui laisseras-tu ta terre et ta seigneurie?» Lors respondi le
+duc: «Je ay,» dit-il, un fils qui a nom Richart; si vous prie tous que sé
+oncques m'amastes, que vous le me monstrez maintenant et que vous le
+retenez à seigneur au lieu de moy; car ce que j'ay promis à Dieu de bouche,
+je veux ce acomplir par fait.» A sa volenté s'accordèrent, tristes et
+dolens, puisqu'il le convenoit faire. Tantost fu envoyé messages à Fescamp
+pour l'enfant amener. Si luy fist chacun hommage, quant il fu venu, en la
+présence du père humblement; et le père l'envoya à Baieux en la garde
+Bethon, le prince des chevaliers, pour apprendre la langue danoise, pour ce
+qu'il sceust donner appertement response aux siens et aux estrangers. Si
+avons ces choses racomptées de l'abbaye de Jumèges, pour monstrer le saint
+propos et la dévotion que le duc Guillaume avoit au lieu.
+
+[228]_Incidence._ En ce temps avint que Suènes, le roy de Danemarche,
+chasça Aigrolde, son père, du royaume; et cil qui eut oy parler du povoir
+et de la valeur le duc Guillaume, s'en vint en Normandie par mer, à tout
+soissante nefs garnies de bonnes gens armées. Et le duc le reçut bonnement
+et luy donna la contrée de Coustance jusques à tant que son ost fu creu, si
+qu'il peust recouvrer le royaume qu'il avoit perdu.
+
+ Note 228: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 10._
+
+
+III.
+
+ANNEE: 943.
+
+_Coment le bon duc Guillaume fu traï et martirié par Arnoul, le desloyal
+conte de Flandres._
+
+
+[229]Arnoul, conte de Flandres, qui estoit homme plain de trayson et de
+boisdie[230], faisoit en ce temps moult de tors et de griefs à ses voisins.
+Par son orgueil et par sa convoitise, au conte Herlouyn tolly le chastel de
+Monstereuil. Cil Herlouyn avoit espérance que Hues-le-Grant, qui ses sires
+estoit, ly deust aydier; mais quand il vit qu'il n'avoit de luy nul
+secours, il s'en ala au duc Guillaume et le pria en plourant qu'il le
+secourust contre le conte de Flandres, qui à tort le deshéritoit. Et le duc
+assembla son ost, mist le siège devant le chastel, à force le prist et le
+rendi au conte Herlouyn, et puis s'en retourna à Rouen. En ce temps
+trespassa Franques l'arcevesque de la cité: si fu après luy un autre qui
+Guimars avoit nom.
+
+ Note 229: _Id. id. c. 9._
+
+ Note 230: _Boisdie._ Fraude.
+
+[231]Tant fu couroucié le conte Arnoul de Flandres pour ce chastel encontre
+le duc Guillaume qu'il commença à traitier de sa mort entre luy et aucuns
+des barons de France, et s'allièrent par serrement contre luy; et le
+desloyaus traytre qui par trayson véoit à faire ce qu'il avoit en propos,
+manda au duc que moult volentiers aroit à luy amour et alliance; et que,
+pour l'amour de luy, pardonneroit à Herloyn son mautalent, et que sé ne
+fust pour aucunes maladies qu'il avoit, il alast à sa cour meisme; et pour
+ce luy prioit que il luy nominast un lieu où il peust aler et avoir à luy
+parlement seur ceste besoingne. Et le duc, qui en toute manière désiroit à
+prendre l'abit de moinage et à entrer en religion, et qu'il peust tout
+avant laissier la terre, luy assena à Péquegni[231], sur l'eaue de Somme.
+Là vindrent de deulx parties. Si fu l'ost du duc d'une partie de l'eaue, et
+l'autre de l'autre. En my l'eaue estoit une ille; là s'assemblèrent les
+deulx princes et s'entrebaisèrent, puis s'assistrent pour traitier de la
+besoingne pourquoy il devoient estre venus; et Arnoul, qui la trayson Judas
+avoit au cuer, detint longuement le duc en truffes. A la parfin, après
+plusieurs baisiers et plusieurs seremens de paix et d'amour se départirent.
+Si estoit jà vers le soleil couchant. Ainsi comme le duc dut entrer en sa
+nef et trespassoit le flum, Heris, Basox, Robert et Riulphes, cil quatre
+fils de Deable, le commencèrent à huchier que il retournast, car leur sire
+avoit oublié à parler à luy d'un secret moult profitable. Quant le duc fu
+retourné et il eut mis le pied hors de la nef, il sachèrent les espées et
+martirièrent l'innocent, né ne pot avoir nul secours de sa gent pour l'eaue
+qui estoit trop profonde, et il n'avoit nul vaissel. Le corps du saint
+homme laissèrent, et tournèrent en fuie. Et Bérengier et Alain commencèrent
+à crier, quant il virent occire leur seigneur né secourre ne le povoient. A
+chief de pièce pristrent le corps et le dépoillèrent; la petite clef
+d'argent trouvèrent pendant à la ceinture qui le trésor gardoit, c'est
+assavoir la coulle et l'estamine dont il eust esté vestu en l'abbaye de
+Jumèges, sé il fust retourné vif. En une bière mistrent le corps et
+remportèrent à Rouen à grans pleurs et à grans cris. Encontre vint le
+peuple et le clergié à pleurs et à soupirs, et l'emportèrent à l'églyse
+Nostre-Dame. Si envoyèrent tantost querre l'enfant Richart à Baieux pour ce
+qu'il feust à l'enterrement de son père. Là renouvelèrent les barons leur
+serement à l'enfant et le baillèrent en la garde de Bernard le danois, et
+vouldrent qu'il feust gardé dedens les murs de la cité.
+
+ Note 231: _Willelm. Gemet. hist., c. 11._
+
+ Note 232: _Pecquegny_, ou Piquigny, sur la Somme, en Picardie, à
+ trois lieues d'Amiens.--_Willelmi Gemet., lib. III, c. 12._
+
+Mort fu le glorieux duc Guillaume, par seurnom Longue espée, en la
+seiziesme kalende de janvier, en l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur neuf
+cent quarante-trois.
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 944.
+
+_Coment le roy Loys tint en prison Richart, fils le bon duc Guillaume. Et
+coment il fu porté hors de prison dedens un faiscel de herbe._
+
+
+[233]Après la mort le duc Guillaume, qui fu sacrefié par les mains des
+traytres en pure innocence, ainsy comme un aigneau, Richart, son fils,
+demoura pour la terre tenir. Enfant estoit bel et gracieux et bien morigené
+de souveraine noblesse; et selon la manière son père demonstroit oudeur de
+vertus ainsi comme le rameau qui est esrachié de l'arbre aromatique est
+doux et fleurant. Et jà commençoit à venir à si grant perfection de valleur
+et de sens, que ce que il povoit entendre de sens et de bien selon tel âge,
+il retenoit en son cuer sans oublier. [234]Et quant les barons de France
+oyrent parler de la démesurée trayson Arnould, conte de Flandres, et de la
+mort le duc Guillaume, en y eut qui en furent dolens, et aucuns qui
+estoient parçonniers de la trayson et qui avant ce faisoient semblans qu'il
+fussent ses amis, descouvrirent leurs cuers et monstrèrent appertement le
+mal qu'il avoient conçus. Le roy meisme cuida que grans honneurs luy
+feussent escheus; au plutost qu'il peut s'en ala à Rouen ainsi comme pour
+conseil prendre aux Normans de la vengeance du duc Guillaume. Si ne prenoit
+or pas garde aux bénéfices et aux honneurs que le duc luy avoit faites, né
+à la foy entérine que il luy avoit toujours portée. Anlech, Rodulphe et
+Bernart, qui estoient tuteurs de l'enfant et gardes de la duchée, le
+reçurent à grant honneur comme il afferoit à si grand roy et se mistrent à
+luy et à sa volenté pour la fiance de leur petit seigneur. Et le roy, qui
+vit la terre belle et plantureuse et plaine de bois et de rivière, fu meus
+par convoitise et leur commença teles choses à promettre qu'il n'avoit
+talent de tenir, et ce meismement que il béoit à retenir pour soy meismes.
+Lors commanda que l'enfant Richart fust amené devant luy; moult le vit bel
+et avenant et de noblesse fournie, et voult qu'il fust nourri en son palais
+et que on luy quist autres nobles enfans pour luy faire compaingnie.
+Maintenant, courut la nouvelle par toute la cité que le roy vouloit à
+l'enfant sa terre tollir et qu'il l'avoit jà détenu en prison.
+
+ Note 233: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 1._
+
+ Note 234: _Id.--id., c. 2._
+
+Tout maintenant s'armèrent les bourgeois et la chevalerie et coururent
+parmi la cité tout foursenés, les espées et les glaives ès poins, et
+vouloient jà entrer au palais pour le occire. Moult eut le roy grant paour
+quant il vit ce. Par le conseil de Bernart le danois, prit l'enfant entre
+ses bras et vint à l'encontre eulx; et quant il virent leur seigneur que le
+roy tenoït, si se tindrent en paix; et le roy, qui volt du tout leurs cuers
+apaisier, rendit à l'enfant sa terre et son héritage, sauf son droit et son
+hommage et le reçut en grande foy et en loiauté, et promist aux bourgeois
+que il leur rendroit bien introduit et bien aprins de la doctrine du
+palais.
+
+[235]Quant ces choses furent ainsi apaisiées, le roy retourna en France,
+mais moult porta griefment la villenie que les Normans luy eurent faite, et
+enmena l'enfant avec luy, c'est assavoir Richart, ainsi comme pour prendre
+vengeance de la mort de son père. Et le traytre Arnoul, conte de Flandres,
+se doubla moult que le roy ne courrust sur luy pour la félonie qu'il avoit
+faitte. Avant envoya par ses messages dix livres d'or, puis vint à court et
+se voult en telle manière escuser devant le roy et luy dist qu'il n'avoit
+coupes en la mort le duc Guillaume, et promist que il banniroit hors la
+contée de Flandres les homicides qui ce avoient fait, sé le roy luy
+commandoit; puis si dist au roy que il luy déust ramembrer des dommages et
+des reproches que les Normans luy avoient faits jadis à luy et à son père;
+et pour ce, luy disoit-il, qu'il feust du tout hors du soupeçon et que plus
+grant dommage ne luy avenist, le meilleur conseil estoit que l'enfant
+Richart eust les jarès cuis et que il feust gardé à tousjours en prison, et
+que les Normans feussent si forment constrains et agrevés de toltes et de
+tailles que il leur convenist vuidier France par force et retourner en leur
+pays. Le roy qui feust aveuglé par les dons du trayteur et par les
+mauvaises paroles qu'il luy amonesta, le délivra du crime dont il déust
+estre pendu, et destourna son mautalent sur l'enfant qui rien ne luy avoit
+meffait, à l'exemple de Pilate qui Barrabas, le larron, laissa aler et
+Jésus-Crist condempna à mort. Lorsque ce fu fait, estoit le roy à Loon; et
+quant l'enfant fu venu de chascier et de jouer, le roy le prist forment à
+menacier et à laidengier, et l'appela fils de putain[236], et luy dist que
+sé il ne se chastioit, il luy feroit cuire les jarès et l'osteroit de tous
+honneurs; et après commanda que il fust bien gardé si que il ne peust
+eschapper.
+
+ Note 235: _Id.--id., c. 3._
+
+ Note 236: Ces mots sont, comme on le voit, anciens dans noire langue.
+ «Meretricis filium ultrò virum alienum rapientis eum vocavit.»
+
+[237]Quant Omons, le maistre de l'enfant, eut oy les dures paroles et la
+cruelle sentence du roy, il pensa bien en son cuer ce qu'il en pouvoit
+avenir. Moult fu dolant et manda aux Normans, par un message, que le roy
+avoit mis leur seigneur en estroite prison. Quant il oyrent ce, si firent
+crier par tout Normandie que chascun jeunast trois jours et que sainte
+Eglyse féist continuel oroison à Dieu, que il leur sauvast leur seigneur.
+
+ Note 237: _Willelmi Gemet. hist., lib. 4, c. 4._
+
+Tandis, parlèrent ensemble Omons, le maistre de l'enfant, et Yvons, le père
+Guillaume de Bellesme, et conseillèrent à l'enfant Richart qu'il se
+couchast en son list comme s'il fust forment malade et si durement que l'on
+cuidast qu'il deust mourir. L'enfant, qui fu sage, le fist ainsi et
+faignist que il fust si malade comme jusques à la mort. Les gardes qui ce
+virent ne firent pas grant force de luy garder, mais s'en alèrent l'un çà,
+l'autre là où il avoient à faire. Si avint ainsi que en my la mayson où
+l'enfant gisoit avoit un faiscel d'herbe; et Omons prist l'enfant et le lia
+dedens, et puis troussa sus son col comme s'il portast l'herbe à l'ostel
+pour les chevaux: ainsi s'en ala hors des murs, jusques à son ostel et luy
+avint si bien que le roy mangeoit à celle heure, et la gent de la cité
+communément. Si que il paroit trop pou de gens parmy les voies. Tantost
+prist l'enfant et monta sur un cheval et s'enfuy jusques à Coucy. L'enfant
+livra en garde au chastelain. Toute nuit chevaucha jusques au matin qu'il
+vint à Senlis. Moult s'émerveilla le conte Bernart, quant il le vist si
+matin, et luy demanda coment son nepveu Richart le faisoit. Moult fu lié
+quant Omons luy eut la besoingne comptée. Tantost s'en alèrent à
+Hues-le-Grant; la besoingne luy discovrirent et prinstrent de luy le
+serement que il l'ayderoit à délivrer l'enfant. Grant gent assemblèrent et
+s'en alèrent à Coucy et en ramenèrent l'enfant à Senlis, à grant joie.
+
+
+V.
+
+ANNEE: 944.
+
+_Coment le roy, par l'enortement le conte Arnoul, guerroya Normandie, et
+coment Bernart le Danois l'apaisa, et obligea la bonne cité de Rouen à sa
+volonté._
+
+
+[238]Lors fu le roy moult dolent quant il sceut que l'enfant fu ainsi
+soustrait. A Hues-le-Grant manda par ses messages et luy amonesta par sa
+foy que il luy rendist l'enfant; et il luy manda que il ne le tenoit mie,
+ains estoit en la garde de Bernart, son oncle, le conte de Senlis. Bien
+sceut le roy que il ne luy seroit point rendu. Tantost manda Arnoul, le
+conte de Flandres, qu'il venist à luy. De ceste besoingne parlèrent, et
+quant il furent ensemble au darrenier, dist le conte Arnoul: «Nous savons
+bien que le conte Hues-le-Grant a longuement esté de la partie aux Normans
+et pour ce le convient attraire et aveugler par promesse. Ottroies luy
+doncques la duchée de Normandie, dès le fleuve de Seine jusques à la mer,
+et retiens à toy la cité de Rouen, si que celle perverse gent vuident
+France par force quant il n'aront où fuyr né où il puissent habiter né il
+n'aront de luy né secours né ayde.»
+
+ Note 238: _Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 5._
+
+Le roy crut Arnoul le trayteur et manda Hugues-le-Grant qu'il venist à luy
+parler à la Croix delez-Compiègne[239]; et quant Hues-le-Grant oy parler et
+disputer de donner cités et contrées, sy fu tantost aveuglé, et volt miex
+mentir son serement pour la convoitise de terre et de richesce que garder
+sa foy et sa loiauté vers l'enfant Richart son ami. Avant qu'il se
+départissent, jurèrent l'un et l'autre d'une part et d'autre la guerre
+contre les Normans et assemblèrent leur ost. Le roy entra en Caux et
+Hues-le-Grant en la cité de Baieux et commencèrent à desgaster la contrée
+par embrasement et par rapines. Quant Bernart le Danois vit ce, tantost
+envoya au roy message par le conseil Bernart le conte de Senlis, en telles
+paroles: «Très-puissant roy, pourquoy desgate-tu ainsy le pays, quant la
+cité de Rouen est en ta volenté? Prends débonnairement le service des
+Normans, pour ce que tu puisses eschiver en lieu et en temps le péril de
+tes ennemis, par leur ayde.»
+
+ Note 239: _A la croix deles Compiègne._ «Ad villam quæ dicitur
+ _Crux_, juxtà Compendium.» Beneoit de Sainte-More nomme ce lieu
+ _La Croix sus Getiezmer_. (Vers 14,416.)
+
+[240]De cette parole que les messaiges luy apportèrent fu le roy moult lié;
+à sa gent manda qu'il se tenissent de la terre dommagier, et puis s'en ala
+à Rouen au plutost qu'il peust. Jusques aux portes alèrent à l'encontre le
+clergié et le peuple, chantant: «Bien viengne cil qui vient au nom de
+Nostre-Seigneur.» Au mangier s'assist le roy et le servoit Bernart le
+Danois, et quant il vit que le roy estoit aucques lié, si commença à parler
+en telle manière: «Très-noble roy, moult nous est grand honneur creue au
+jour duy, car nous avons esté jusques cy soubs la seigneurie au duc et nous
+sommes orendroit royal. Or tiengne Bernart le conte de Senlis son nepveu
+Richart, et nous soyons soubs toy longuement et te servons comme seigneur.
+Mauvais conseil te donna qui te loa à esmouvoir contre la noble chevalerie
+des Normans; où fu si fors et si puissans hommes que tu ne peusse
+espouventer par leur vertu? Saches que sont tous en ton commandement et
+qu'il désirent tous à chevauchier avecques toy en tes besoingnes de bon
+cuer et de bonne volenté. Si s'émerveillent moult, comment tu as armé
+Hugues-le-Grant ton ennemy, de vingt mille hommes, celui meisme qui
+tousjours eut à toy contens et guerre.»
+
+ Note 240: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 6._
+
+Par ces parolles et par autres semblables fu le roy apaié; et manda à
+Hues-le-Grant que il issist tantost de Normandie; et luy manda telles
+parolles, que foie chose estoit de donner si grant povoir à aucuns sur la
+gent dont il se peust aydier à son besoing et dont il peust user par droit
+sans contredit. Moult fu Hues-le-Grant couroucié de ce mandement, mais
+toutesfois s'en issi-il tantost de Normandie et commanda à sa gent qu'il se
+tenissent de rapines. Après un pou, se parti le roy de Rouen et fist un
+prévost en la cité, qui avoit nom Raoul et du seurnom la Torte, qui de par
+luy receut les rentes et détermina les causes et les besoingnes. Si
+mauvaisement se contint qu'il estoit plus cruel que les paiens. Tous les
+moustiers et les églyses qui avoient esté arses au temps de persécucion
+abattoit jusques aux fondemens et faisoit porter la pierre pour
+rappareiller les murs de Rouen. Le moustier de Nostre-Dame de Jumèges
+abatty, et l'eust tout abattu sé ne fust un clerc, Climent avoit nom, qui
+en racheta deulx tours par déniers qu'il donna aux ouvriers. Les deux tours
+demourèrent en estat jusques au temps l'archevesque Robert, qui celle
+abbaye restora. Et quant le roy eut ainsi faite sa volenté si s'en retourna
+à Loon.
+
+
+VI.
+
+ANNEES: 944/945.
+
+_Coment le conte Bernart le Danois et le roy Agrolde de Danemarche
+prindrent le roy._
+
+
+[241]Moult se doubta Bernart le Danois que le roy ne retournast avec
+Hues-le-Grant, et qu'il ne feist plus grief aux Normans que devant. Pour ce
+manda Agrolde le roy de Danemarche, qui encore demouroit à Cherbourch, que
+il assemblast sa gent et la chevalerie de Costentin et de Baieux, et les
+envoyast par terre; et il appareillast ses nefs et entrast en Normandie par
+devers la mer et destruisist tout devant luy; si que il convenist que le
+roy venist à luy à parlement; et ainsi pourroit vengier la mort le duc
+Guillaume, son amy. Cil le fist volentiers: sa navie appareilla et entra en
+la terre, par devers la marine. Tost fu la nouvelle sceue en France que les
+Normans estoient retournés et qu'il avoient jà pris les pors et la marine à
+grant multitude de nefs. Bernart le Danois et Raoul la Torte mandèrent au
+roy ceste besoingne, et le roy assembla grant ost et s'en ala au plutost
+qu'il peust à Rouen. Au roy Agrolde manda que il venist à luy à parlement
+au gué qui est appelé Herluin, pour dire la raison pour quoy il dégastoit
+ainsi son royaume. Moult plut ceste chose au roy paien, car il avoit grant
+talent de vengier la mort du duc Guillaume. Quant il furent assemblés, si
+disputèrent longuement de ce que le duc Guillaume avoit ainsi esté mort; et
+un Danois regarda le conte Herlouyn, qui estoit sire du chastel, par quoy
+le duc avoit esté occis; d'une lance le feri parmi le corps et le jeta mort
+à la terre. Et Lambert, son frère et autres si coururent sus au Danois, et
+les paiens les reçurent fièrement. Là eut grant bataille et fort; si en
+occirent les Danois dix-huit des plus grans et des plus nobles, car il
+estoient garnis et appensés[242] de mal faire, et le roy ne s'en prenoit
+garde. Là eut faite grant occision de notre gent. Le roy meisme eut esté
+prins; mais il monta seur un isnel[243] cheval, et, ainsi qu'il s'enfuyoit,
+il chéy ès mains d'un chevalier. Moult le proia en promettant grans dons,
+sé il le sauvoit des mains à ses ennemis; et le chevalier, qui pitié en
+eut, l'envoia repostement en une isle. Et quant Bernart le Danois seut ce,
+par ceulx qui luy rapportèrent, il envoia querre le chevalier et le mist en
+prison. A la parfin recongnut-il coment il voloit sauver le roy par les
+promesses que il luy faisoit; pris fu le roy et mené en prison à Rouen par
+le commandement Bernart le Danois.
+
+ Note 241: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 7._
+
+ Note 242: _Garnis et appensés de._ Préparés par de longues réflexions
+ à....
+
+ Note 243: _Isnel._ Prompt. Comme l'allemand _snell_.
+
+[244]Moult fu dolente la royne Engelberge quant elle sceut ceste
+meschéance. Au roy Henry d'oultre Rin, son père, s'en ala et luy requist
+qu'il assemblast son ost et asségeast la cité de Rouen, et délivrast son
+seigneur de prison. Et il respondi que ce estoit à bon droit, pour ce que
+il n'avoit pas gardé la foy et le serement qu'il avoit au duc Guillaume;
+ains l'avoit brisié quant il avoit mis son fils Richart en prison. Lors
+dist à sa fille qu'elle luy aidast par ses gens, car il avoit assez à faire
+de ses propres besoingnes. Ainsi s'en retourna la royne Engelberge sans
+rien faire. Lors s'en ala à Hues-le-Grant et luy proia moult humblement
+qu'il méist paine à la délivrance de son seigneur; et Hues-le-Grant ala à
+Bernart le conte de Senlis et l'envoia parler aux Normans pour prendre jour
+de parlement à Saint-Cler-sur-Epte.
+
+ Note 244: _Willelmi Gemeticensis historia, lib. IV, c. 8._
+
+Quant assemblés furent, si parlèrent longuement de la délivrance du roy. Au
+darrenier dist Hues: «Rendez-nous notre roy et prenez son fils en ostage en
+telle manière que nous assenblons cy une autre fois et que nous affermons
+ensemble paix et alliance.» A ce s'accordèrent les Normans et reçurent les
+ostages, c'est assavoir Lothaire, le fils le roy, et deulx évesques,
+Hildric, l'évesque de Beauvais, et Guy, l'évesque de Senlis. Ces choses
+ainsi faites, le roy s'en ala à Loon et les Normans s'en retournèrent à
+Rouen.
+
+[245]Un pou après, les Normans assemblèrent grant ost et ramenèrent de
+Senlis l'enfant Richart, leur seigneur. Au terme qui fu mis assembla le roy
+les prélas de France et Hues-le-Grant, et s'en vint à grant gent sur l'eaue
+d'Epte. D'autre part, revinrent les Normans et amenèrent l'enfant Richart.
+Tant alèrent messages d'une part et d'autre, que paix et alliance furent
+fermées; à tant retourna le roy à Loon, et Richart et sa gent à Rouen.
+
+ Note 245: _Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 9._
+
+[246]Raoul la Torte, que le roy avoit fait prévost de la cité, le
+[247]commença malement à traictier luy et sa gent; constraindre les vouloit
+à ce que il n'eussent chascun jour que vingt-deux deniers pour toutes
+choses. Et le duc, qui moult en fu couroucié, le chaça hors de la cité, et
+cil s'en ala à son fils qui estoit évesque de Paris. D'ilecque en avant eut
+le duc Richart et tint la terre de Normandie; et le roy Aigrold s'en
+retourna en Danemarche, et fist paix à Suène, son fils, qui du royaume
+l'avoit chacié.
+
+ Note 246: _Id.--id., c. 10._
+
+ Note 247: _Le._ C'est-à-dire: _Richard_.
+
+Hues-le-Grant, qui bien véoit que le duc Richart proufitoit et amendoit en
+sens et en force, fist tant, par l'assentement Bernart, son oncle, le conte
+de Senlis, qu'il lui affia[248] sa fille, qui avoit nom Emma.
+
+ Note 248: _Luy affia._ Lui fiança, ou seulement lui promit. Wace
+ emploie la même expression:
+
+ Li dus out deus enfés d'une dame enorée,
+ Un fils et une fille, mes la fille est poisnée;
+ Ne pooit por l'aage estre encor mariée,
+ Mès li dus l'_afia_ ke li seroit donnée
+ Dès qu'ele porroit estre par raison mariée.
+
+ (Vers 3871 et suiv.)
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 946.
+
+_Coment Othon, le roy d'oultre le Rhin, tint à grant ost sur les Normans
+par le conseil le roy et Arnoul le conte de Flandres. Coment il assailli la
+cité de Rouen, et coment il perdi son nepveu. Et coment il s'enfui._
+
+
+Ceste chose espoventa moult le roy et plusieurs des barons de France, et
+meismement le conte Arnoul de Flandres, homme plain de grant trayson et de
+tricherie. Le roy regarda que ces deulx ducs, qui ensemble estoient joins
+par affineté, le povoient moult grever; et pour ce envoya Arnoul, conte de
+Flandres, par son conseil meisme à Othon, le roy d'outre le Rin, et luy
+mandoit que s'il abatoit Hues-le-Grant du tout en tout, il luy rendroit
+toute la terre de Normandie en sa main, et luy rendroit le royaume de
+Loraine (que les hoirs de France tenoient au temps de lors.) Et cil, qui
+moult fu lié quant il oy la promesse qu'il avoit tousjours désirée,
+assembla son ost comme il put plus et si grant comme il convenoit à tel
+besoingne. Les osts le roy Loys et les gens au conte de Flandres assembla
+avec les siens et courut à grant force sur la terre Hues-le-Grant; et quant
+il eust tout gasté ce que il trouva dehors les murs des chasteaux, il
+retourna en Normandie.
+
+Un sien nepveu envoia devant la grant chevalerie, pour espouvanter la cité;
+si cuida que les Normans, qui dedens se tenoient, ne fussent de nulle
+prestesse; aux portes commença forment à assaillir, et ceux dedens
+ouvrirent soudainement les portes et leur coururent sus. Le nepveu le roy
+Othon occistrent dessus le pont et tant des aultres qu'il en eschappa
+petit. Après vint le roy Othon et le conte Amoul à toute leur gent; [249]et
+quant le roy Othon vist que la cité estoit si fort, et il eut d'autre part
+oy la mort de son nepveu et la desconfiture de sa gent, si commença à
+conscillier sa gent privéement dedens l'abbaye Saint-Oyen[250], coment il
+livreroit au roy le conte Arnoul, et puis à ordonner coment il s'en
+pourroit plus surement retourner. Mais quant le conte Arnoul apperçu que il
+béoit ce à faire, si fist trousser son harnois à mienuit et se mist à la
+fuyte, luy et sa gent; si que les aultres, qui pas ne le savoient, avoient
+grant paour de la freinte[251] de leurs chevaux.
+
+ Note 249: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 11._
+
+ Note 250: L'église de Saint-Ouen étoit alors dans le faubourg, comme
+ le remarque Guillaume de Jumièges. «Cum suis clam cœpit consultare
+ infrà ecclesiam sancti Petri sanctique Audoeni, quæ in suburbio sita
+ est civitatis.»
+
+ Note 251: _Freinte._ Le hennissement.
+
+Au matin sceurent les deulx roys que le traytre s'en estoit alé. Tantost
+firent trousser leurs harnois et s'en alèrent, sans plus faire, par là
+meisme où il estoient venus et laissèrent le siège. Et les Normans issirent
+hors et s'appareillèrent et les enchauscièrent longuement, et assez en
+occistrent et pristrent. Celle fin dut bien avenir à celle besoingne qui
+par le conseil Arnoul le traystre fu commencée.
+
+[252]Hues-le-Grant, qui moult fu dolent de sa terre qui estoit gastée,
+assist la cité de Poitiers. Tandis comme il tenoit le siège, leva un
+estorbeillon, et commença à espartir et à tonner si forment et venter, que
+ses paveillons furent desrompus d'amont jusque aval; et paour luy prist si
+grant, luy et tout son ost, qu'il leur sembloit qu'il ne peussent eschapper
+de ce pays: tantost tournèrent tous en fuye. Tout ce fist Nostre-Seigneur
+par le mérite saint Hilayre, qui est garde et deffendeur de la cité, (jà
+soit ce que son corps ne gise pas dedens. Mais qui vouldra son corps
+aourer, si voist à St-Denys, en France, où il repose honourablement[253]).
+
+ Note 252: Notre traducteur quitte ici Guillaume de Jumièges et passe
+ au texte de Hugues, moine de Floury. (Voy. _Historiens de France_,
+ tome VIII, p. 323.)
+
+ Note 253: On voit que c'est ici le moine de Saint-Denis qui croit
+ devoir ajouter un mot au récit de Hugues, moine de Fleury.--_Voist_,
+ aille.
+
+_Incidence._ En ce temps plut sanc sur les ouvriers des champs.
+
+
+_Ci fénist l'istoire du roy Loys._
+
+
+
+
+
+
+CI COMENCENT LES GESTES LE
+ROY LOTHAIRE, FILS
+LE ROY LOYS.
+
+
+* * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEE: 960.
+
+_Coment Lothaire, l'ainsné fils le roy Loys, fu couronné à Rains. Après,
+coment Thibaut, le conte de Chartres, accusa faussement le duc Richart de
+Normandie envers la royne Engeberge._
+
+
+[254] En celle année meisme que ces choses avindrent mourut le roy Loys.
+Enterré fu en l'églyse Saint-Remy de Rains. Tout le cours de sa vie se
+démena en angoisses et en tribulution. Deulx fils eut de la royne
+Engeberge, la sereur Othon qui puis fu empereur: Lothaire et Charles. Cil
+Charles mena sa vie en privées besoingnes. Lothaire, l'ainsné, couronnèrent
+les barons à Rains devant les ydes de novembre.
+
+ Note 254: _Ex chronico Hugonis monachi Floriacensis, anno 954._
+
+En celle année mourut Gillebert, le duc de Bourgoingne; la duchée laissa à
+Othon, le fils Hues-le-Grant; car cil Hues avoit sa fille espousée.
+
+Bien sentit Hues-le-Grant que la fin de son temps approchoit. Les princes
+de sa duchée manda et par leur conseil livra Hues, l'ainsné de ses fils, au
+duc Richart de Normandie. De ce siècle trespassa vieux et plain de jour ès
+kalendes de juingnet. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys, en France. Trois
+fils eut de sa femme, la fille Othon, roy de Saissoingne, Hues, l'ainsné,
+Othon et Henry; cil Hues fu fait duc de France, Othon duc de Bourgoingne,
+si comme nous avons dit, et Henry, son frère, refu duc après sa mort.
+
+_Incidence._--En ce temps mut contens entre Ensegise, l'évesque de Troies,
+et le conte Robert. Au derrenier le geta, le conte Robert, de la cité et
+l'évesque s'en ala en Sassoingne à l'empereur Othon. Grant plenté amena des
+Sesnes et assist la cité de Troies et le conte Robert. Du siège se
+despartirent les Sesnes et alèrent en proie vers la cité de Sens; mais
+l'archevesque Archambaut et le vieus conte Renart leur furent au-devant à
+grant gens à un lieu qui a nom Villers et les occistrent et Herpon leur
+prince. Cil Herpon s'estoit vanté qu'il ardroit les églyses et les villes
+qui sont sus la rivière de Venene[255], et qu'il ficheroit sa lance en la
+porte St-Lyon; mais il fu tout autrement, car il et sa gent furent prins et
+presque tous occis; son corps firent porter[256] en son pays en Ardenne;
+car sa mère, Warna, l'avoit ainsi devisé. L'archevesque Archambault et le
+vieus conte Renart le plainstrent et regrettèrent assez, tout fust-il par
+eulx occis, pour ce qu'il estoit leur cousin. Et quant Brunon (compains
+estoit de Herpon), un autre duc, vit qu'il fu occis et sa gent desconfite,
+si se leva du siège et s'en retourna en son pays.
+
+ Note 255: _Venene_, _la Vaine_, rivière qui se perd dans l'Yonne,
+ justement à l'entrée de la ville de Sens.
+
+ Note 256: _Firent porter_. Le latin attribue ce transport aux
+ serviteurs de Herpon. «Reportatus est in patriam suam Ardennam à
+ servis suis.»
+
+[257]En ce temps commença le conte Thibaut de Chartres à guerroier le duc
+Richart de Normandie; et prit sa terre à gaster et à proier. Mais le duc ne
+se souffri pas[258] longuement que il ne chastoiast sa présompcion; et
+quant le conte veit qu'il ne pouvoit venir à chief par luy d'omme si
+puissant, si se tirast à la royne Engeberge et luy commença à dire
+mauvaises paroles et fausses du duc, et luy fist entendre que jà le roy
+Lothaire, son fils, ne tendroit son royaume en paix tant comme il vesquit;
+dont ce seroit le souverain conseil que elle féist tant en toutes manières
+que si grant ennemi feust chacié du royaume ou occis. La royne, qui feust
+déçue, cuida qu'il déist voir. Tantost manda à Bruns l'archevesque de
+Couloingne et duc, son frère, qu'il aydast Lothaire, son nepveu, à garder
+et à deffendre son royaume; et s'il pouvoient en nulle manière, qu'il
+préissent Richart, duc de Normandie, car c'estoit le plus grant et le plus
+fort ennemi du royaume. L'archevesque Bruns envoia tantost un évesque au
+duc et luy manda qu'il ne laissast mie qu'il ne venist à luy à parlement en
+Amienois, car il vouloit mettre paix entre luy et Lothaire le roy; et
+feist, sé il pouvoit, que le royaume feust en sa pourvéance, et le duc qui
+n'y pensa à nul mal pensa que ce fust voir. Tantost vint, et quant il fust
+meus, deulx chevaliers luy vindrent au-devant qui estoient de la mesnie au
+conte Thibaut de Chartres, desquels l'un luy demanda: «Noble duc, où
+vas-tu? Veulx-tu estre duc de Normandie, ou estre pasteur de brebis hors de
+ton pays?» Et le duc leur demanda à qui il estoient chevaliers; et l'un des
+chevaliers luy dist: «Que te chaut à qui nous soions? tu scés bien que nous
+ne sommes pas à toy.» Lors s'averti le duc et se pensa qu'il estoient
+envoiés de qui que ce feust ou venus de leur volonté pour son bien et pour
+le avertir. Honorablement les salua. Au départir donna à un une
+armille[259] de fin or de quatre livres pesant; à l'aultre donna une moult
+riche espée dont le pommel et l'enheudeure[260] estoient de fin or de ce
+pois meisme. D'ilecques s'en retourna à Rouen et l'archevesque Bruns se
+retourna à Couloingne, mas et confus de ce que sa trayson estoit ainsi
+découverte.
+
+ Note 257: _Willelm. Gemetic. historia, lib. IV, c. 13._
+
+ Note 258: _Ne se souffri pas_. Ne patienta pas.
+
+ Note 259: _Une armille_. Un collier ou un bracelet. Plusieurs
+ manuscrits, et entre les autres le numéro 6 Suppl. franç., portent:
+ _Un fermeillet_.
+
+ Note 260 L'_enheudeure_. La poignée.
+
+
+II.
+
+ANNEE: 962.
+
+_Coment le roy Lothaire et sa mère, par le conseil du conte Thibaut, se
+pourpensèrent de trayson et de desloiauté contre le duc Richart de
+Normandie._
+
+
+[261]Bien vit le roy Lothaire et la royne sa mère que celle desloiauté, qui
+contre le duc Richart avoit été pourparlée, estoit à noient venue; pour ce,
+se pourpensa d'une autre manière de desloiauté par l'énortement et par le
+conseil le conte Thibaut de Chartres, et manda au duc telles paroles:
+«O tu, jusques à quant atendras-tu à moy rendre le service que tu me dois?
+Ne scés-tu bien que je suis roy de France, et que tu me dois hommage et
+services? N'auroient grant joie mes ennemis et les tiens sé guerre mouvoit
+entre moy et toy? Regarde doncques et mets jus de ton cuer toute manière de
+haines et de discordes et viens encontre moy hastivement, si que nous
+fermons entre nous alliance et amour à tousjours mais, et s'esjoïsse le roy
+du service de si grant duc, et le duc de la seigneurie de si grant roy.» Et
+le duc luy remanda que volentiers viendroit à luy et qu'il feroit sa
+volenté.
+
+ Note 261: _Willelm. Gemet. historia, lib._ IV, c. 14.
+
+Quant le roy oï ce, si fu moult lié; lors manda les ennemis Richart, c'est
+assavoir le conte Baudouyn de Flandres, Geffroy le conte d'Angiers et
+Thibaut le conte de Chartres, et vint à tous ces trois contes sur la
+rivière de Eaune[262], là où il dévoient assembler; et le duc fu d'autre
+part de l'eaue avec sa gent. Toutesfois s'apensa-il et envoia aucuns de ses
+plus privés oultre l'eaue en l'ost le roy pour savoir coment il se
+contenoient. Si s'apperçurent tantost que cil trois ducs s'appareilloient
+pour courre contre le duc; tantost s'en retournèrent et luy distrent et
+loèrent qu'il s'en retournast isnellement, car il estoit traïs et que ses
+ennemis s'appareilloient efforciement de courre sus luy et sus sa gent.
+Lors assembla les siens entour luy et deffendi un pou le passage de l'eaue
+contre ses ennemis. Toutesfois, pour ce qu'il se doubla de la force du roy,
+s'en retrait et s'en retourna à Rouen.
+
+ Note 262: _Eaune_, rivière qui se jette dans la Béthune et dans
+ l'Arques, à peu de distance du Dieppe.
+
+[263]Le roy, qui vit que son project estoit anéanty, s'en retourna à Loon
+ainsi comme tout desvé. Ne demoura pas granment qu'il assembla grant ost de
+Bourgoingne et de France, si entra en Normandie et assist la cité d'Evreux;
+et toutesfois la prist-il par la trayson Gillebert Machel. Au conte Thibaut
+la livra en garde pour destraindre le pays d'environ. Et quant il s'en fu
+parti et mis el retour, le duc Richart le suivist et gasta toute la contrée
+de Dunois et celle de Chartres. Et quant il eut ainsi gasté la terre au
+conte Thibaut, si s'en retourna en Normandie. Et le conte Thibaut rassembla
+son ost et assist un chastel qui a nom Hermeville; si séoit en la terre du
+duc; et le duc, qui estoit sage et pourveu, trespassa par nuit la rivière
+de Seine et vint au matin soudainement sur ses ennemis. En leur ost se feri
+et occist de la gent le conte Thibaut six cent quarante personnes; et les
+autres s'enfuirent que navrés que blessiés et se repostrent en bois et en
+valées, là où il porent mieus. Le conte meisme eschappa à paines, et
+s'enfuy reponnant à pou de gens, mas et confus, jusques à Chartres. Et si
+comme Nostre-Seigneur rent à chascun sa desserte, luy avindrent deulx
+autres meschiefs avecques celle perte, car en celuy meisme jour fu son fils
+mort et la cité de Chartres arse. Et le duc, qui repaira[264] au champ de
+la bataille, eut moult grant pitié de ceulx que il vit occis, et commanda
+qu'il fussent enterrés et les navrés fussent portés à Rouen au plus souef
+que l'en pourroit et livrés aux mires. Ainsi fu fait; et quant il furent
+garis, il les en renvoya sains et haitiés au conte Thibaut.
+
+ Note 263: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 15._
+
+ Note 264: _Repaira._ Resta, fit séjour.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 962.
+
+_Coment le duc Richart envoia querre secours contre le roy à Héralt, roy de
+Danemarche, lequel luy envoia grant plenté de gens d'armes qui ardirent et
+destruirent grant partie de France._
+
+
+[265]Bien véoit le duc les maies volentés que le roy avoit à luy et les
+agais que il luy bastissoit par les conseils et par le pourchas le conte
+Thibaut, et d'autre part les barons de France forcenés contre luy, ainsi
+comme tous d'un accort: si ne sceut que faire s'il ne quéroit secours
+d'aucuns gens.
+
+ Note 265: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 16._
+
+Pour ceste chose envoya ses messages à Héralt, le roy de Danemarche, et luy
+prioit que il le secourust et que il luy envoyast si grant plenté de gent
+que il peust donner et abatre l'orgueil des François. Le roy receust les
+messages liement et leur donna dons; et remanda au duc qu'il luy envoleroit
+secours prochainement. Bien luy tint son convenant; car il appareilla
+tantost grant navie et bien garnie de jeune bachelerie et de toutes
+manières d'armeures. De leur pays se départirent et singlèrent tant par mer
+qu'il arrivèrent là où Saine chiet en la mer.
+
+Moult fu lié le duc quant il sceut leur venue. A l'encontre leur alla et
+vint avec eulx contre mont Saine jusques à Gondolfosse[266]. Là
+s'arrestèrent jusques à tant qu'il oient ordené comment il dégasteroient
+France.
+
+ Note 266: _Gondolfosse._ Aujourd'hui _Gefosse_, lieu situé entre
+ Vernon et Bonnières, sur la Seine. En latin: _Givoldi fossa_ et
+ _Ginoldi fossa_. Le roman de Rou:
+
+ A Guiefosse alèrent, illau se herbergèrent....
+
+ (Vers 4916.)
+
+De leurs nefs issirent à grant tumulte et à grant noise: par le pays
+s'espandirent et ardirent et destruirent quanqu'il trouvèrent avant eulx.
+Les hommes et les femmes traynoient enchayennés; les villes et les cités
+roboient; les chasteaux et les forteresses trébucheoient et metoient en
+gastines. Partout oïssiés crier et braire communément; et quant la terre le
+conte Thibaut feust gastée, si entrèrent après en la terre le roy; et ce
+qu'il ravissoient vendoient-il aux Normans et leur donnoient pour petit de
+prix; mais en la terre de Normandie ne faisoient-il nul mal.
+
+
+IV.
+
+ANNEES: 962/991.
+
+_Coment le roy Lothaire ala à amendement au duc Richart de Normandie, et
+coment il fermèrent pais et aliance ensemble._
+
+
+[267]Tandis comme ces persécutions se faisoient au royaume de France, les
+prélas s'assemblèrent et furent en concile à Loon. En la parfin envoyèrent
+l'évesque de Chartres au duc Richart pour enquerre la raison de quoy si
+grant cruauté venoit de si bon crestien et de si débonnaire prince; et
+quant l'évesque eut entendu que c'estoit pour la cruauté le roy et pour la
+desloyauté du conte Thibaut qui luy avoit osté la cité d'Evreux, si demanda
+trièves des païens et les eut, de telle manière que dedans le terme des
+trièves le prélat amenroit le roy en aucun lieu déterminé pour faire
+amendement au duc de quanque il avoit mespris vers luy.
+
+ Note 267: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 17._
+
+Bien sceust le conte Thibaut la nouvelle de ceste besoingne et que le roy
+requeroit paix au duc. Si se doubta moult que le fais et la paine de toute
+la desloiauté n'eschéist sur luy. Au duc envoya un moine et luy manda que
+moult se repentoit de ce qu'il avoit oncques vers luy mespris et que moult
+volentiers vendrait à sa court et luy rendroit la cité d'Evreux. Moult fu
+le duc lié de ce mandement: puis luy manda qu'il venist à luy seurement; et
+il vint à sa court et lui rendi sa cité. Ensemble fermèrent paix et amour;
+et luy donna le duc grans dons au départir. Quant le terme du parlement
+approcha, que les prélas durent amener le roy à Gondolfosse, le duc fist
+faire grans loges en l'ost des païens. Là descendi le roy et les prélas et
+les barons. Au duc amenda toutes les mesprisons dont il s'estoit mesfait
+vers luy, et donnèrent les uns aux autres serement de paix et d'alliances
+à tousjours mais. Et ces choses ainsi profitablement faites, se départirent
+d'une part et d'autre. Et le duc converti plusieurs des païens à la foy
+crestienne, puis les envoya en Espaingne sur les Sarrazius, où il
+destruirent dis-huit cités[268].
+
+ Note 268: Le texte de cette dernière phrase est mal traduit. «Alios
+ in paganismo permanere disponentes, ad Hispanias transmisit. Ubi
+ plurima bella perpetrantes, decem et octo diruerunt urbes.» Waco n'a
+ pas commis ce contre-sens.
+
+[269]En ce temps morut Emma la duchesse, sans nul hoir, qui eut esté fille
+Hues-le-Grant. Après un pou de temps espousa le duc une moult noble dame de
+la gent de Saissoingne qui avoit nom Gunor. En celle engendra trois fils:
+Richart, Robert et Mangier; et deux autres fils et trois filles: la
+première, qui eut nom Emma, espousa puis Aldelrede, le roy d'Engleterre. De
+celle issirent deux fils, Counars et Alurés[270]. La seconde, qui eut nom
+Helduys, espousa Geffroy, le conte de Bretaingne. De celle issirent OEudes
+et Alain, qui puis furent ducs; et la tierce, qui eut nom Maheut, fu
+espousée au conte Heudon, dont l'istoire parlera cy-après[271]. [272]Cil
+vaillant duc Richart mouteplioit tousjours en bonnes œuvres et restoroit et
+édifioit églyses. A Fescanp fonda une églyse de grant beauté et de
+merveilleuse grandeur en l'honneur de la sainte Trinité et l'ournaet garni
+de riches aournemens; et celle de Saint-Oyen restora, qui est en la cité de
+Rouen, et celle aussi de Saint-Michel, qui est au Péril-de-Mer[273], et
+establi laiens un couvent de moines pour servir Nostre-Seigneur.
+
+ Note 269: _Willelm. Gemet. hist., lib. 4, cap. 18._
+
+ Note 270: _Counars et Alurés._ Le latin dit: «Edwardum et Alvredum,
+ Godwini longo post tempore dolis interremptum.»
+
+ Note 271: _Ci-après._ Guillaume de Jumièges dit: «Mathildis de quâ
+ sermo in posteris orietur.» Ce qui semble différent.
+
+ Note 272: Ici notre auteur traduit la chronique d'Ademar de
+ Chabanois, dont on trouve un extrait dans le tome 8 des Historiens de
+ France, p. 235.
+
+ Note 273: _Au péril de mer._ Adémar do Chabanois fait sur ce nom la
+ remarque suivante qui rappelle la topographie des romans de la Table
+ ronde: _Et in ea Normannia quæ anteà vocabatur Marcha Franciæ et
+ Britanniæ, monasterium Sancti-Michaelis, etc_.
+
+[274]En ce temps mourut Hues, l'archevesque de Rouen. Après luy fu Robert,
+qui fu fils le duc Richart[275].
+
+ Note 274: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19._ (Voy. Historiens
+ de France, tome X, p. 184.)
+
+ Note 275: Et de _Gunnor_.
+
+ Li secuns fu à lettres mis:
+ Robert ot nun, bien fu apris;
+ Arcevesque fu de Ruen
+ Emprès l'arcevesque Huen.
+
+ (Wace. Vers 5408.)
+
+[276]Ne demoura puis granment que le roy Lothaire assembla grans osts et
+voult à soi retraire le roïaume Lothaire qui au temps le roy Loys son père
+eut esté soustrait au royaume. Jusques à Ais-la-Chapelle ala où l'empereur
+Othes et sa femme estoient. Lors, si les surprist que il s'embati sur eulx
+au palais, à celle heure que il se devoient asseoir au mangier. Au palais
+entra sans contredit de nulluy. L'empereur et sa gent et sa femme vuidèrent
+le palais et s'enfuyrent; et cil burent et mangièrent ce qu'il y avoit
+appureillié; et Lothaire et sa gent robèrent le palais et toute la
+province; puis s'en retourna en France sans suite de ses ennemis et sans
+contredit.
+
+ Note 276: _Ex chronico Hugonis Floriacensis._ (Histoire de France,
+ tome 8, p. 323.)
+
+L'empereur Othes, qui moult fu dolens de ce que Lothaire l'eut ainsi
+surprins, rassembla ses osts. En France entra et vint devant la cité de
+Paris. Devant la cité fu occis un sien neveu et maint autre de sa geut. Les
+forbours de la cité ardirent et gastèrent. Vanté s'estoit l'empereur Othes
+que il ficheroit sa lance en la porte de Paris; et le roy Lothaire se
+pourchaça[278] et appela en son ayde Hues-le-Grant, qui duc estoit de
+France, et Henry, le duc de Bourgoingne. Sur Othes et sur sa gent
+coururent; et la gent Othes ne les purent souffrir, si se mistrent à la
+fuite et cil les enchascèrent jusques à Soissons et par force les firent
+flatir en la rivière d'Aigne. Et pour ce que du royaume ne savoient pas les
+gués, se noïèrent, et plus en y eut de noïés que d'occis, si que la rivière
+redonda par-dessus les rives pour la plenté des corps noïés; et pour ce ne
+laissa pas Lothaire à eulx chascier; ains les enchauça continuelment trois
+jours et trois nuis jusques à une rivière qui court de lez Argonne[272] et
+moult en y eut d'occis en celle chace. A tant retourna le roy à grant
+victoire, et l'empereur Othes s'enfuy à grant confusion; né puis ne fu si
+hardi que retournast en France, ains s'accorda au roy et fist paix, en
+celle année meisme, en la cité de Rains. Et luy dona le roy en bénéfice le
+roiaume Lothaire, contre la volenté Hues-le-Grant et Henry, le duc de
+Bourgoingne, et de tous les barons; et ce fu une chose qui trop durement
+courouça les barons de France.
+
+ Note 277: _Se pourchaça._ Se donna du mouvement, se mit en quête. De
+ même dans _Garin Le Loherain_, tomc 1er, p. 180:
+
+ «Sire, dist-il, entendez envers mi:
+ _Porchasciés_ s'est Fromons, ce m'est avis;
+ Il a tant fait que il a feme prins.»
+
+ Note 278: Hugues de Fleury dit: «Usque ad fluvium quod fluit juxta
+ _Ardennam_ sive _Argonnam_.»
+
+[279]En ce temps fu Gautier, doyen de l'abbaïe St-Germain, dessoubs Hues le
+duc de France. Après luy fu un autre qui avoit nom Auberis; mais
+Hues-le-Grant, qui tendoit à plus grant chose, laissa l'abbaïe qui moult
+estoit jà dommagiée et venue à néant, en temporalité et en spiritualité,
+par le deffaut de pasteur et de gouverneur. Et le vaillant Galles la prist
+après en cure, par la prière du roy Lothaire et le duc Hues meisme qui
+moult de biens y fist.
+
+ Note 279: _Aimoini continuatio, lib. V, c. 44._
+
+Maladie prist le roy Lothaire au lit; acoucha et trespassa de ce siècle
+vieux et plain de jours, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur neuf cent
+quatrevins-six. En l'abbaïe St-Remy de Rains fu mis, et fu mors au
+trentième an de son règne et gouverna le royaume bien et viguereusement.
+
+
+§.
+
+_Du roy Loys, fils de Lothaire._
+
+
+Après le roy Lothaire fu le roy Loys couronné. Jeune estoit d'aage. Luy
+régna neuf ans. Mors fu sans hoir en l'an de l'Incarnation neuf cent neuf
+vingt et sept. Enseveli fu en l'églyse Saint-Cornille de Compiengne. (De
+luy né de ses fais ne parole pas l'istoire, ains s'en taist atant; et pour
+ce, nous en convient taire.)
+
+
+§.
+
+_De Charles, frère au roy Lothaire._
+
+
+Après le roy Loys vint au royaume Charles, le frère Lothaire, dont
+l'istoire a dessus parlé, qui menoit sa vie en privées choses. Recouvrer
+cuida la lignée de ses ancesseurs pour ce que son nepveu le roy Loys estoit
+mort sans hoir; mais faire ne le pot, pour la force Hues Cappet qui en
+celle année meisme se rebella contre luy. Et la raison si estoit pour ce
+qu'il[280] avoit espousée la fille Herbert, le conte de Troies. Grant ost
+assembla et assist la bonne cité de Laon où Charles et sa femme estoient;
+et il issi hors contre luy à tout son ost, et ardi et craventa leur
+herberges. Quant le duc vit qu'il ne le porroit ainsi seurmonter, si fist
+tant qu'il trait à son accort l'évesque de la cité de Laon qui avoit nom
+Asselins et qui du conseil Charles estoit. Une nuit que Charles et sa gent
+se dormoient, ouvri les portes de la cité et reçu dedens Hues-le-Grant et
+sa gent, pris fu et lié Charles et sa femme et mené en prison en la cité
+d'Orléans. L'istoire ne l'appelle pas roy, pour ce qu'il n'avoit oncques
+esté couronné.
+
+ Note 280: _Pour ce qu'il._ Pour ce que Charles avoit épousé, etc.
+
+Par la force le duc Hues tant demoura en prison en la tour d'Orléans, que
+sa femme eut deulx enfans: Loys et Charles, et deulx filles: Ermengart et
+Gerberge. Ermengart fu mariée à Aubert, conte de Namur. (Puis que le duc
+Hues vit que les hoirs et la lignée le grant Charlemaines fu destruite et
+ainsi comme faillie et que il n'eut mais nulluy qui le contredéist,) si se
+fist couronner en la cité de Rains.
+
+
+_Ci faut la génération du grant empereur et roy Charlemaines._
+
+
+[281]Cy faut la lignée du grant roy Charlemaines et descent à la lignée et
+aux hoirs Hues-le-Grant, que l'en nomme Cappet, qui duc estoit de France au
+temps de lors. Mais puis fu elle recouvrée[282] au temps le bon roy
+Phelippe-Dieudonné. Car il espousa, tout appenséement pour la lignée
+Charles-le-Grant recouvrer[283], la royne Ysabelle, qui fu fille le conte
+Baudouin de Henaut. Et cil Baudouin fu descendu de madame Ermangart, qui fu
+fille Charles, le conte que le roy Hues Cappet fist tenir en prison à
+Orléans, si comme l'istoire a là-dessus compté[284]: dont l'en puet dire
+certainement que le vaillant roy Loys, fils le bon roy Phelippe, qui mort
+fu à Monpencier au retour d'Avignon, fu du lignage le grant roy
+Charlemaines; et fu en lui recouvrée la lignée Charlemaines, et son fils
+aussi le saint hom qui fu mort au siège devant Thunes, et cil roy Phelippe,
+qui maintenant règne et tous les autres qui de luy descendront, sé la
+lignée ne deffaut, dont Diex et messire Saint-Denys la gart[285]!
+
+ Note 281: Ce préambule et le chapitre entier de Hugues Capet sont
+ omis dans le manuscrit de Charles V, n° 8395.
+
+ Note 282: _Puis fu-elle recouvrée._ Plus tard, la lignée de
+ Charlemagne rentra-t-elle en possession de la couronne.
+
+ Note 283: _Tout appenséement pour, etc._ Précisément dans l'intention
+ de faire rentrer la couronne dans la famille de Charlemagne.
+
+ Note 284: Le texte suivi par don Brial est, dans cette circonstance,
+ fautif.
+
+ Note 285: On voit par ces dernières paroles que c'est au roi
+ Philippe-le-Hardi qu'il faut reporter la plus ancienne traduction de
+ nos chroniques.
+
+
+
+
+CI COMMENCENT LES FAIS
+DU ROY HUES CAPPET.
+
+* * * * *
+
+
+§.
+
+ANNEE: 995.
+
+_Coment fist guerre à Arnoul, conte de Flandres; et coment à tort fist
+dégrader l'archevesque de Rains. Coment le pape escomenia tous ceux qui
+l'avoient dégradé; coment il fu remis en son siège, et de la mort le roy
+Hues._
+
+(En la nouvelleté que le roy Hues fu couronné, en la manière que vous avez
+oï),[286] ne luy voult obéïr Arnoul, le conte de Flandres. Dont le roy
+assembla grant ost et ala contre luy, et luy tolly tout Artois et tous les
+chasteaux et forteresses qui estoient sur une eaue qui a nom Lys. Lors fu
+le conte Arnoul moult dolent pour son dommage et pour la male volenté du
+roy. Au duc Richart de Normandie s'en ala et luy pria moult qu'il
+pourchassast sa paix vers le roy et vers les barons de France. Et le franc
+duc, (qui pas ne prenoit garde à la desloiauté du conte, par cui trayson
+meisme son père avoit esté occis), s'en ala au roy à parlement, et fist
+tant vers luy que il pardonna au conte son mautalent et luy rendi sa terre.
+
+ Note 286: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19._
+
+[287]En ce temps estoit archevesque de Rains un preudhomme qui avoit nom
+Arnoul. Frère avoit esté le roy Lothaire de bast[288]. Moult luy portoit le
+roy grant envie, pour ce qu'il estoit du lignage le grant roy Charlemaines,
+et le vouloit du tout esteindre et anéantir. Pour luy dégrader fist
+assembler un concile en la cité de Rains; et fist semondre Seguin,
+l'archevesque de Sens et tous ses évesques. En ce concile fist abatre et
+deposer l'archevesque Arnoul par mautalent de son frère Charlon que il
+tenoit en prison; et disoit que un bastart ne devoit mie estre en telle
+prelacion. En prison le fist mettre avec Charles, son frère, en la cité
+d'Orléans. En lieu de luy fist mettre et ordener au siège un moine qui
+avoit nom Gerbers. Cil Gerbers estoit grant clers et philosophe et avoit
+esté maistre à Robert, le fils le roy Hues; mais à la déjection de Arnoul
+et à la promocion de Gerbers ne se voult oncques accorder le vaillant
+Seguin, archevesque de Sens; tout l'eust le roy commandé, qui forment les
+contraingnoit à ce qu'il s'accordassent à sa volenté: mais les autres
+s'accordèrent à ce, qui plus doubtèrent un roy terrien que le souverain roy
+des roys. Mais l'archevesque Seguin, qui plus doubtoit Dieu que homme, en
+reprist le roy devant tous et le contredist tant comme il peust. De ce fu
+le roy si durement courroucé qu'il le fist jeter hors de l'églyse
+Nostre-Dame vilainnement. Trois ans demoura Arnoul desgradé. A la parfin fu
+ceste chose annonciée à l'apostole, qui moult le porta grief. Tous les
+évesques qui avoient Arnoul desgradé escommenia et qui avoient Gerbers
+ordené. Et envoia l'abbé Léon à Seguin, l'archevesque de Sens, et luy manda
+qu'il assemblast un concile en la cité de Rains et rappelast, sans demeure,
+Arnoul et le restablist en son siège. Quant le conseil fu assemblé à Rains,
+Seguin, l'archevesque, fist le commandement de l'apostole; et fu l'appelé
+Arnoul de prison et restabli en son siège. Et Gerbers, qui bien entendi
+qu'il avoit receu contre droit l'archeveschié, s'en repenti moult et
+forment disputa contre l'abbé Léon messagier à l'apostole. La disputoison
+d'eulx, qui moult est profitable, trouveras escripte ès fais des apostoles
+de Rome. Après fu ce Gerbers esleu à l'archeveschié de Ravennes, par
+l'empereur Othes et le peuple de la cité. Par plusieurs ans tint
+l'archeveschié, jusques à tant que l'apostole mourut; lors requist le
+peuple de Rome que il leur fust donné et ainsi fu-il apostole.
+
+ Note 287: _Ex Orderici Vitalis ecclesiastica historia, lib. 1._
+ (Voyez Historiens de France, tome X, p. 234.) Le même texte se trouve
+ dans la continuation d'Aimoin, lib. V, c. 45.
+
+ Note 288: _De bast._ C'est-à-dire _bâtard_, quoiqu'en aient cru les
+ éditeurs du 10ème volume des Historiens de France. Dom Bouquet, comme
+ on sait, n'a poursuivi son excellent travail que jusqu'au milieu du
+ 9ème volume. Ses successeurs, moins habiles que lui, sont, jusqu'au
+ 12ème, doms Haudiquier frères, Housseau, Précieux et Poirier.
+
+L'an de l'Incarnation de Nostre-Seigneur neuf cens quatre-vins dix-huit
+mouru le roy Hues. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys avec les autres
+roys. Poi plus d'un an gouverna le roiaume de France[289].
+
+ Note 289: Ces dates sont inexactes. Hugues Capet fu couronné en 987,
+ et mourut le 24 octobre 996.
+
+
+
+
+CI COMMENCE L'ISTOIRE
+DU BON ROY
+ROBERT.
+
+* * * * *
+
+
+
+
+I.
+
+ANNEE: 998.
+
+_Coment le roy Robert fu preudhome et bien morigené et bon clerc. Et coment
+il fit plusieurs nobles sequences de l'églyse. Après, coment Melun fu livré
+par traïson, et coment il fu recouvré par le roy._
+
+
+[290]Auprès le roy Hues, gouverna le roïaume son fils, le roy Robert qui,
+au temps, son père meisme, avoit esté couronné. Moult fu cil roy débonnaire
+et attrempé, et l'un des mieux entechiés de tous les roys et des mieux
+morigenés; preudom et loial, et moult aima sainte églyse. Bon cler fu et
+merveilleux trouverre de beaux dis en sequences et en respons que l'en
+chante en sainte églyse, comme la sequence du Saint-Esperit: _Sancti
+Spiritûs adsit nobis gracia_; et le respons de la vigile de Noël: _O Judæa
+et Jherusalem!_ et ce respons des martyrs: _O Constancia martirum!_[291] et
+ce respons de Saint-Père: _Cornelius Centurio_.
+
+ Note 290: _Ex chronicâ regum Francorum._ Des fragmens de cette
+ chronique renfermée dans le manuscrit du roi, fonds de Colbert
+ n° 1320, ont été données dans le tome X des Historiens de France,
+ p. 301.
+
+ Note 291: La chronique de St-Bertin s'exprime ainsi: «Ipse habuit
+ uxorem reginam nomine Constantiam quæ semel rogavit eum ut aliquid in
+ ejus memoriam faceret. Composuit igitur _R. O Constantia martyrum!_
+ Quod regina propter vocabulum _Constantia_, suo nomine credidit esse
+ factum.»
+ (Hist. de France, tome X, page 299.)
+
+Le jour de la feste Saint-Père un jour estoit à Rome: présens estoient
+l'apostoile et les cardinaulx. Et le roy s'en ala à l'autel et mist dessus
+une escro[292] ou cil respons estoit escript et noté; si l'avoit
+nouvellement trouvé. Si cuidèrent tous qu'il eust fait une grant offrande;
+et quant il y gardèrent si n'y trouvèrent autre chose. Et tout fust-il
+grant cler, si fu il bon roy et vertueusement gouverna le roiaume et mist
+soubs pié et plaissa[293] ses rebelles.
+
+ Note 292: _Escro._ Billet, papier, rollet. La formule la plus commune
+ des mandats, dans le moyen-âge, commence ainsi: _Baillés escroe de
+ telle somme à, etc._
+
+ Note 293: _Plaissa._ Maltraita.
+
+[294]En sa nouvelleté avint que tandis comme Bouchart, le conte de Melun,
+estoit à sa court, Gautier, un sien chevalier, et sa femme, en cuy garde le
+chastel estoit demouré, le livra au conte Hues[295] par grans dons que il
+luy donna. Au roy s'en complaint le conte Bouchart, et le roy manda tantost
+au conte Hues, que il rendist au conte Bouchart son chastel que il luy
+avoit mauvaisement soustrait. Cil qui se fia en la force du chastel pour la
+rivière de Saine qui cueurt tout autour, remanda au roy que jà tant comme
+il vivroit ne se rendroit né à luy né à autre.
+
+ Note 294: _Willelmi Gemet. hist., lib. V, c. 14._
+
+ Note 295: Hues, comte de Troyes.
+
+De ceste response fu le roy moult couroucié. Au duc Richart de Normandie
+manda qu'il venist à luy pour telle besoingne, et il y vint moult liement à
+grant force de gent. Le chastel assist d'une part et le roy d'autre.
+Drecier firent les engins et assaillirent forment et par jour et par nuit.
+Si virent ceulx dedens que il ne le pouvoient longuement tenir contre la
+force le roy: si orent conseil que il le rendroient sauves leurs vies.
+Ainsi ouvrirent les portes et reçurent le roy et le duc dedens. Gautier,
+qui le chastel avoit tray, livrèrent; et le roy le fist tantost pendre, luy
+et sa femme, et puis rendi le chastel au conte Bouchart. Atant prist le duc
+congié de retourner en son pays, et le roy le mercia moult de son secours.
+
+[296]_Incidence._--En celle année, qui fu neuf cent nonante et neuf,
+commença Seguin, le vaillant archevesque de Sens, à restorer l'abbaïe
+Saint-Pierre-de-Melun et y mist un abbé qui avoit nom Gautier. En ce temps
+mouru le vieux Reinart, conte de Sens, qui maint mal avoit fait. Enseveli
+fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens. Après luy tint la conté son fils
+Fromont. Espousée avoit la fille Régnault, le conte de Rains[297].
+
+ Note 296: _Chronicon Hugonis Floriacencis._ (Historiens de France,
+ tome X, f° 220.)
+
+ Note 297: _Comte de Rains._ Quel pouvoit être ce Regnault, comte de
+ Reims, mentionné par Hugues de Fleury? C'est la première fois qu'il
+ est parlé d'un comte laïe de cette ville, et c'est sans doute une
+ erreur.
+
+[298]_Incidence._--En cel an trespassa Seguin, le honorable archevesque de
+Sens, qui fu l'an de l'Incarnation mil. Après sa mort fu l'églyse vaquante
+un an. Tout le peuple de la cité requéroit que le archediacre Leuthaire
+fust ordené. Cil Leuthaire estoit moult noble home de lignage et noblement
+aourné de meurs, mais plusieurs estoient contraires à luy, pour ce qu'il
+béoient à la dignité; et meismement le conte Fromont, fils le vieus
+Raihart, qui descendu estoit et né de mauvaise racine, contredisoit sa
+promocion pour un sien fils qui Brun avoit nom, dont il béoit à faire
+archevesque. Mais autrement avint si comme Dieu le volt; car quant tous les
+évesques furent assemblés, il jetèrent jus toute paour terrienne, et par la
+volenté de l'apostole, ordenèrent l'archediacre Leuthaire.
+
+ Note 298: _Hug. Flor. chronicon, anno 1000._
+
+
+II.
+
+ANNEE: 996.
+
+_Du duc Richart de Normandie; coment il ordena son fils Richart duc après
+lui, et coment il mouru._
+
+
+[299]Le duc Richart de Normandie, lesquieux tesches sont exemple de bonne
+vie, estoit jà moult desbrisié. Tant amoit paix que tous ceux que il savoit
+en contens, il ramenoit en concorde ou par luy ou par ses messages.
+Débonnaire père estoit à toutes gens de religion, au clergié prest aydeur.
+Humilité essauçoit et abaissoit orgueil; les povres soustenoit, les veuves
+et les orphelins nourrissoit et deffendoit.
+
+ Note 299: _Willelm. Gemetic. hist., lib. IV, cap. 19._
+
+Quant il senti qu'il affoibloioit, si appela, une heure, le conte Raoul,
+son frère, et luy demanda conseil coment il ordoneroit de sa terre. Cil fu
+moult esbahi quant le duc luy parla de telle chose; mais toutefois luy
+conseilla qu'il ordenast du commun estat du pays. Ses nobles homs manda, et
+fist devant tous venir son fils Richart et parla en telle manière: «Mes
+chevaliers et mes compaingnons, je ay esté vostre sire jusques au jour
+d'uy; mais puisque Nostre-Seigneur me vuelt à soy appeler, il me convient
+de vous partir. Pour ce, vous prie sé vous oncques m'aimastes, que vous
+obéissiez à mon fils, et que vous luy soyez loyaux ainsi comme vous avez
+tousjours esté vers moy, car vous ne me povez plus avoir à seigneur.» Quant
+il eut ainsi parlé en plourant, toute la sale fu remplie de cris et de
+gémissemens, et quant ce fu passé si s'accordèrent à sa volenté: l'enfant
+Richart reçurent à seigneur et luy firent feauté et hommage, et le duc
+acoucha du tout, pour la maladie qui l'engregeoit. De ce siècle trespassa
+plain de jours et rendi son esprit, entre les paroles d'oroison.
+
+(De son fils Richart peut-on moult de bien dire. A son père retraioit en
+graces et en vertus et en toutes bonnes tesches; et si ne fait pas moins à
+loer du père en victoire et en discipline de chevalerie.) [300]En armes fu
+moult esprouvé noblement, et sagement conduisoit ses osts en bataille et
+gouvernoit, et tousjours acoustumément avoit victoire de ses ennemis. Et
+tout fust-il ainsi abandonné aux choses temporels et au tumulte du siècle,
+si estoit-il ferme et entier en la foy crestienne et envers ceux qui Dieu
+servoient humbles et dévots; si que plusieurs églyses et abbaïes
+mouteplioit en son temps, soubs luy et soubs sa seigneurie.
+
+ Note 300: _Id., lib. V, cap. 17._
+
+[301]Un frère avoit le duc Richart qui Guillaume avoit nom; si luy avoit
+donné la conté de Hiemes[302], mais il ne volt à luy obéir par aucuns
+mauvais amonestemens, et se vouloit soustraire de son hommage. De ce le
+chastia le duc aucunes fois par ses messages, mais amander ne se voult. A
+la parfin le fist prendre et mettre en prison; touteffois eschappa-il en
+derrenier par une corde que un sien chevalier luy pourchaça, et puis se
+mist à la fuite. Par jour se reponnoit, qu'il ne fust apperçeu, et par nuit
+fuioit tant comme il povoit.
+
+ Note 301: _Id., lib. V, cap. 3._
+
+ Note 302: _Hiemes._ C'est le comté d'_Hiesmes_, ainsi nommé du bourg
+ d'_Exmes_ ou _Hiesmes_, à trois ligues d'Argenton. La chronique
+ latine, dont plusieurs fragmens sont transcrits dans les _Historiens
+ de France_, tome X, page 302, porte ici et plus bas: _Comitatum
+ d'Eu_. Guillaume de Jumièges écrit d'abord ici: _Oximensem
+ comitatum_; et plus bas: _Ocensem comitatum_. Wace de même distingue
+ le _premier fief de Guillaume_,
+
+ A Willealme a _Vuismes donné_.
+ (Vers 6123.)
+
+ du second, le _conté d'Ou_.
+
+Touteffois se pourpensa-il que il assouageroit la débonnaireté de son
+frère, et que mieux luy valoit qu'il se meist en sa mercy que requérir la
+débonnaireté d'aucun roy ou d'aucun conte qui au derrenier luy vaudroit
+petit. En ce propos demoura et s'en ala à son frère qu'il trouva chasçant
+en un bois. A ses piés se laissa cheoir et luy requist mercy, en pleurant,
+quant il luy eut compté coment il estoit eschappé de prison. Et le duc le
+leva de terre, et tantost luy pardonna son mautalent et luy donna la
+contée[303], et l'aima puis tousjours comme son frère, et luy donna à femme
+Elveline, une noble pucelle, fille d'un haut homme qui avoit nom Turchel.
+De celle femme eut trois fils: Robert, qui sa contée tint après luy, et
+Guillaume, conte de Soissons, et Hues, qui fu puis évesque de Lisieus.
+
+ Note 303: _La contée._ Le mot est laissé en blanc. C'est l'_Ocensum
+ comitatum_ de Guillaume de Jumièges.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 1002.
+
+_Coment Edelred, le roy d'Angleterre, envoia grans gens d'armes en navie
+pour destruire Normandie, coment les Normans les mirent tous à mort._
+
+
+[304]_Incidence._--En ce temps avint que Edelred le roy d'Angleterre qui la
+seur du duc avoit espousée assembla grant navie et l'envoia sur le duc
+Richart pour soy vengier d'aucuns contens qu'il avoit à luy. En celle
+besoingne eslut les meilleurs de tout son règne et leur commanda qu'il
+destruisissent toute la Normandie avant eulx sans néant espargnier, fors
+que seulement l'églyse Saint-Michiel au Péril-de-Mer, car à si saint lieu
+n'à si religieux ne doit nul s'adresser pour mal faire. Et leur commanda
+que quant il aroient toute Normandie arse et destruite que il préissent le
+duc Richart de Normandie et luy amenassent les mains liées darrière le dos.
+Eux se partirent d'Angleterre et arrivèrent en Normandie au rivage de
+Saine; de leur nefs issirent et boutèrent le feu ès villes et es hameaux
+dessus la marine. Ceste nouvelle vint à Nigel, un prince de Costentin: lors
+assembla la chevalerie et les gens de pié du pays; sur les Anglois
+coururent et firent d'eulx si grant occision que il n'en demoura que un
+tout seul qui aux autres racompta leur meschéance. Cil s'en estoit fuy et
+se tenoit loing de la bataille; et quant il vit la dolour et l'occision de
+leur gent, si s'en fuy à ceulx qui leur nefs gardoient et leur compta la
+mortalité de leur gent; et ceulx s'assemblèrent tous en trois des meilleurs
+nefs et des plus fors et se traistrent en un rigort de mer[305] à grant
+paour de leur vie, leurs voiles tendirent et s'en fuirent arrière en
+Angleterre; et quant le roy Edelred les vit, si leur demanda tantôt le duc
+Richart; et il luy respondirent qu'il n'avoient oncques le duc veu, mais il
+s'estoient combattus à leur grant malavanture à la gent d'une contrée si
+fort et si cruel qu'il avoient tous ses chevaliers occis; et quant le roy
+Edelred oï ces nouvelles, il eut grant honte et s'apperçu lors de sa folie.
+
+ Note 304: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 4._
+
+ Note 305: _Rigort de mer._ Golfe, anse. «_In sinum maris_ ne
+ conferentes.»
+
+[306]Bien véoit Geoffroy, le conte de Bretaingne, la valeur du duc Richart
+et coment il s'accroissoit tousjours en force et en richesse: si se pensa
+que plus fors et plus seur en seroit s'il avoit l'amour et l'alliance de si
+grant prince par aucune affinité. Par le conseil de sa gent, issi de
+Bretaingne et s'en vint à sa court moult noblement; et le duc le reçut
+moult honnorablement et le retint avec luy par aucuns jours; et quant il
+vit que le duc l'eut si noblement receu, si demanda en mariage une sienne
+sereur qui avoit nom Hadvis. Moult estoit belle et honneste et sage. Et le
+duc luy octroïa moult volentiers, par le conseil de sa gent. Là meisme
+l'espousa-il à grant solempnité. Après les nopces se parti le conte à grant
+dons et retourna en son pays liément. En ceste dame engendra, puis, deux
+fils: Huedes et Alains, qui puis furent hoirs de sa terre.
+
+ Note 306: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 5._
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 1011.
+
+_Du descort qui fu entre le duc Richart de Normandie et Huedes, le conte de
+Chartres. Et coment le roy Robert les mist en pais._
+
+
+[307]En ce temps espousa Huedes, le conte de Chartres, Maheut, une des
+sereurs du duc Richart, et luy donna en douaire la moitié du chastel de
+Dreux qui siet sur la rivière d'Avre[308]. Si avint que celle dame mouru
+sans hoirs. Après sa mort volt le duc reprendre celle terre qu'il luy avoit
+donnée en douaire; mais le conte Huedes qui moult estoit malicieux ne luy
+voult laissier le chastel de Dreux, et le duc assembla son ost et s'en vint
+sur la rivière d'Avre. Là fonda un chastel qui a nom Tillierres[309]; moult
+le fist bien garnir et prist la garnison en la terre le conte Thibaut.
+Après le livra en la garde le conte Noel de Coustance, et Raoul de
+Thoen[310] et Rogier son fils; lors s'en départi et renvoya chascun en son
+pays. Et le conte appareilla son ost et appella en son ayde le conte Huedes
+du Mans et Galleran, le conte de Meulent; ainsi chevauchèrent toute nuit.
+Au matin vindrent leurs coursiers à toutes leurs armes devant le chastel de
+Tillières; et quant les barons qui dedens estoient les apperçurent, si
+gardèrent les entrées du chastel de leur gent meisme, et puis issirent hors
+contre eulx et les desconfirent en bataille en pou d'eures; si que il en y
+eut d'occis la plus grant partie; et les autres s'en fuyrent là où il
+porent mieux; le conte Huedes et le conte Galleran s'en fuyrent et se
+mirent au chastel de Dreux; mais le cheval sur quoy le conte Huedes estoit
+chay mors; et le conte s'en fui tout à pie jusques à un parc de brebis et
+despouilla le hautbert de son dos et le couvri en un champ, au royon[311]
+d'une charrue: et puis vesti le mantel d'un bergier et portoit les cloies
+du parc, d'un lieu en autre, sor ses épaules pour soy plus desguyser, qu'il
+ne fust apperçu de ses ennemis; et disoit aux Normans qui enchausceoient
+les fuyans que il se hastassent, car cil n'estoient pas loing d'eulx. Quant
+il furent oultrepassé, il prist un bergier pour soy conduire parmy les
+bois. Au tiers jour vint au Mans à quelques paines, les piés et les jambes
+escorchiés d'espines et des chardons.
+
+ Note 307: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 10._
+
+ Note 308: Notre traducteur n'est pas exact ici; Guillaume de Jumièges
+ ne dit pas que Dreux fût situé sur la rivière d'_Avre_, mais que le
+ duc de Normandie donna, avec la moitié du château de Dreux les
+ terrains qui touchoient au fleuve d'Avre. «Cui dux medietatem
+ Dorcasini castri dedit dotis nomine, cum terrâ super Arvæ fluvium
+ adjacente.» L'Arve se jette dans l'Eure, à une lieue au-dessous de
+ Dreux, et il s'agit ici sans doute des terrains renfermés entre
+ l'Eure et l'Avre; peut-être tout l'ancien Thimerais.
+
+ Note 309: _Tilliers_ ou _Tillières_, situé sur la rivière d'Avre, à
+ une lieue de Verneuil.
+
+ Note 310: _Thoen_ ou _Tony_, nom d'une famille ancienne dont le fief
+ seigneurial étoit _Tony_, près de Gaillon.
+
+ Note 311: _Au royon._ Au sillon. «Sub telluris sulco.»
+
+[312]Quant le duc Richart vit que le conte Huedes estoit si esmeu contre
+luy, et monté en telle forcennerie que il s'efforçoit en toutes manières de
+luy tollir terre, si envoya ses messages à deux roys païens pour querre
+secours: à Olau le roy de Noronce[313] et Lacman le roy de Souabe. Les roys
+reçurent volentiers les messages et leur donnèrent beaux dons, et mandèrent
+au duc par eulx meismes qu'il vendroient prochainement à grant gent, si
+comme il firent: car il arrivèrent en Bretatngne à grant navie; et les
+barons s'assemblèrent de toutes pars et cuidèrent les païens surprendre et
+despourveus; mais ceulx qui bien seurent leur venue si s'appensèrent d'une
+nouvelle malice; si firent fosses parfondes et larges par dessoubs et
+estroites par dessus, parmy les champs où les Bretons devoient venir; et
+ceulx qui vindrent isnellement sur eulx que il cuidoient avoir surpris
+chéyrent en ces fosses et tant en y eut d'occis que pou en eschappa de
+celle bataille. Et les païens passèrent plus avant et assistrent la cité de
+Dol et la pristrent et ardirent; et occirent Salemon, avoué[314] du lieu.
+
+ Note 312: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 11._
+
+ Note 313: _Noronce._ «Olaum scilicet Noricorum (rex).» Olaüs, roi de
+ Norwège.
+
+ Note 314: _Avoué._ Gouverneur, commandant.
+
+Après ceste destruccion se retrairent en leurs nefs et singlèrent tant
+qu'il vinrent là endroit où la rivière de Saine chiet en la mer. Contre
+mont nagièrent jusques à Rouen et le duc Richart les reçut liément.
+
+[315]De la persécucion que les païens eurent faite en Bretaingae fu le roy
+Robert moult couroucié; et quant il fu certain que le duc Richart les avoit
+mandés pour destruire le conte Huedes de Chartres si se doubta moult que il
+ne s'espandissent par France. Tous ses barons manda à Coldres, et si manda
+aussi le duc Richart et Huedes le conte de Chartres. La cause de la
+discencion entendi et fist tant qu'il s'accordèrent à paix, en telle
+manière que le conte Huedes rendroit le chastel de Dreux et le duc aroit la
+terre qui siet sor la rivière d'Avre; et que le chastel de Tillières
+demourroit en ce point en la main le duc et de ses hoirs. Ainsi fu faite la
+paix. Et le duc s'en retourna lié et joyeux à ses deus roys. Largement les
+soudoia, si retournèrent en leur pays, tout appareilliés de retourner à son
+mandement. Mais ains que Olau, le roy de Noronce, s'en retournast,
+guerpi-il la fausse créance des ydoles, il et une partie de sa gent, par la
+prédication Robert, l'archevesque de Rouen, et fu baptisié par la main
+d'iceluy Robert, et retourna en son pays moult lié pour la foi crestienne
+qu'il avoit receu; puis la garda moult fermement tousjours. De sa gent
+meisme fa puis traïs et martirié pour sa foy, et resplandist encore par
+vertus et par miracles au pays de celle gent. (Et garissent les gens du
+païs de vilaines maladies quant il le requièrent. Et est un autel fondé en
+l'onnor de luy en l'églyse des Frères meneurs de Paris)[316].
+
+ Note 315: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 12._
+
+ Note 316: Cette parenthèse, qui n'est pas traduite du latin, se
+ trouve dans un petit nombre de manuscrits. L'église des
+ Frères-Mineurs ou Cordeliers a été détruite vers 1792; elle étoit
+ placée tout prés de l'école actuelle de Médecine.
+
+
+V.
+
+ANNEE: 1026.
+
+_Coment le duc Richart prist à femme la fille le conte Geofroi de
+Bretaingne, et eut trois fils de cette dame; et coment Richart, son fils,
+fu duc après luy._
+
+
+[317]Le duc, qui encore n'avoit esté espousé, desiroit moult avoir hoir
+pour sa terre tenir. Au conte Geofroy de Bretaingne demanda une sienne
+fille; Judith avoit nom; moult estoit belle dame et bien morigénée; et le
+conte, qui moult en fu lié, luy amena jusques au mont Saint-Michiel. De
+celle dame eut puis trois fils: Richart, Robert et Guillaume. Cil Guillaume
+fu puis moine à Fescamp. Et si eut trois filles: la première eut nom Alis;
+celle espousa Renaus, le conte de Bourgoingne, et en eut deux fils: Guy et
+Guillaume. Et l'autre eut Baudouyn, le conte de Flandres. Et la tierce
+mouru pucelle. Ce conte Geofroy de Bretaingne vint en ce temps à Rome en
+pélerinage: toute sa terre et ses deux fils, Huedes et Alain, laissa en la
+garde le duc Richart. Mort fu si comme il s'en retournoit.
+
+ Note 317: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 13._
+
+[318]En ce temps espousa le conte Renaus de Bourgogne[319], une fille du
+duc qui eut nom Adeline. Long-temps après avint que le conte Huedes de
+Chaalons prist par trayson Josselin et le conte Renaus et Berart. Le duc
+Richart, qui ce seut, manda au conte Huedes qu'il délivrast son gendre pour
+l'amour de luy; mais cil ne le voult faire, ains commanda moult
+orgueilleusement qu'il fust plus estroitement gardé que devant. Ces paroles
+furent rapportées au duc. Tantost manda à son fils Richart qu'il
+appareillast grant ost et entrast en la terre le conte de Chaalons pour
+venchier[320] ceste honte. Cil le fist ainsi et assist le chastel de
+Milmande[321], ceulx du chastel se tindrent et ceulx du dehors assaillirent
+si fort qu'il prinstrent le chastel et ardirent femmes et enfans, et
+quanqu'il avoit dedens: puis s'en alèrent à Chaalons et dégastèrent devant
+eux la terre le conte Huon; et quant il vit qu'il ne pouroit durer, il
+meisme prist une sele chevaleresse[322] et vint devant Richart l'enfant en
+priarit mercy humblement de son mesfait. Lors rendi le conte Renaut et
+donna bons ostages qu'il iroit à Rouen au duc Richart pour faire l'amende à
+sa volenté. Ainsi retourna l'enfant Richart au duc son père.
+
+ Note 318: _Id.--id., c. 16._
+
+ Note 319: _Renaus de Bourgogne._ «Rainaldus trans Saona fluvium
+ Burgundionum comes.»
+
+ Note 320: _Venchier._ Venger. Nous gardons encore le mot revanche.
+
+ Note 321: _Milmande._ Wace écrit _Mismande_, et Guillaume de Jumièges
+ _Milinandum_ ou _Milbiandum_. On n'a pas bien reconnu ce lieu, jusqu'à
+ présent.»
+
+ Note 322: _Une sele chevaleresse._ Une selle de cheval. «Equestrem
+ sellam ferens humeris.»
+
+[323]Au duc Richart, où tant avoit de graces et de bien, approchoit le
+terme de sa fin. Quant il senti que sa maladie luy croissoit, il manda
+Robert, l'archevesque de Rouen, et tous les nobles hommes de Normandie; et
+leur dist qu'il ne povoit pas vivre longuement. Lors commencèrent tous à
+plourer. Au derrenier appela son fils Richart et le fist duc de Normandie,
+par le conseil de ses barons. A son fils Robert donna la conté d'Eu[324],
+en telle manière qu'il en fist hommage à son fils Richart, comme à son lige
+seigneur: et quant il eut ordené de son testament et d'autres besoingnes
+temporels, si trespassa de ce siècle, en l'au de l'Incarnacion mil
+vingt-six ans.
+
+ Note 323: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 17._
+
+ Note 324: _D'Eu_ ou mieux d'_Hiesmes_. «Robertum comitatûs _Oximensi_
+ præfecit.»
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 1026.
+
+_Coment les Bourguignons ne vouldrent recevoir à seigneur le roy Robert, et
+coment par force d'armes il les soubmist. Coment il ferma le chastel de
+Montfort et d'Espernon; et coment Thibaut File-estoupe ferma le chastel de
+Montlhery._
+
+
+[325]En ce temps mouru Henry, le duc de Bourgoingne. Toute sa terre laissa
+au roy Robert, mais les Bourguignons ne le vouldrent pas recevoir à
+seigneur; ains reçurent le conte de Nevers, qui avoit nom Landry, en la
+cité d'Aucère, ainsi comme avoué contre le roy. Et le roy appela en son
+aide Richart, le duc de Normandie, qui à luy vint à grant ost. Son ost
+assembla d'autre part et assist la cité d'Aucère longuement; et tant i
+séist que ceulx dedens luy rendirent par force la cité et la contrée et
+Landry à sa volenté. Après mist le siège devant le chastel d'Avalon, et si
+longuement y séist qu'il affama le chastel; et convint que ceulx dedens luy
+rendissent la forteresse, et qu'il fussent obéissans à sa volenté. Atant
+retourna en France et le duc en Normandie.
+
+ Note 325: _Chronicon Hugonis Floriacensis, anno 1002._
+
+[326]En ce temps mouru Fromont, le conte de Sens. Après fu quens son fils
+Renart, le plus desloiaux de tous les desloiaux. Si grant persécucion fist
+aux églyses, que si grant ne fu oïe puis le temps des païens. Pour ce grief
+que les églyses souffroient, l'archevesque Leuthaire estoit en si grant
+angoisse de cuer qu'il ne savoit qu'il péust devenir. Mais touteffois
+estoit-il en oroisons et en vigiles et prioit la divine pitié que elle luy
+envoiast secours. Dedens la cité estoit le conte Renart aiant garnison de
+sa gent et la tenoit à force contre le roy et contre l'archevesque. Mais
+touteffois la prist l'archevesque par le conseil Renaut l'évesque de Paris
+et tantost la livra au roy Robert. Le conte Renart eschappa et s'enfui tout
+nu. Fromont, son fils[327], et les autres chevaliers de la garnison
+s'enfuyrent en la tour et la tindrent tant comme il porent contre le roy,
+et le roy la fist assaillir par meisme jour. En la parfin la prist, et
+prist tous ceulx qui dedens estoient. Fromont, le fils le conte Renart,
+envoïa en prison à Orléans, et là mourut.
+
+ Note 326: _Id.--id., anno 1005._
+
+ Note 327: _Son fils._ Le latin dit: _Son frère_.
+
+[328]En ce temps fu faite banie de la seigneurie de Saint-Denis.[329]Cil
+roy Robert ferma le chastel de Montfort et d'Esparnon. Une dame de Nogent
+eut espousée; de celle eut deulx fils, Simon et Amaury, et cil Simon fu père
+Amaury de Montfort et Berte la contesse d'Anjou; et cil Amaury fu père
+Simon le conte de Montfort et la contesse de Meullent. Et madame la
+contesse d'Anjou eut un fils qui eut nom Fouques, conte fu d'Anjou et puis
+roy de Jhérusalem. Cil Fouques fu père Baudouin et Amaury, qui ambedeulx
+furent roys de Jhérusalem l'un après l'autre. Et de cestui Fouques issi
+aussi Geffroy, le conte d'Anjou, et la femme Thierry, le conte de Flandres.
+Et cil Geffroy fu père le roy Henry d'Angleterre. Et sa suer, la contesse
+de Flandres, eut deux fils: Philippe, le conte de Flandres, et Mathieu, le
+conte de Bouloingne, et une dame qui fu femme Hues d'Oisy.
+
+ Note 328 Par _banie_, je crois qu'il faut entendre suppression,
+ extinction de la souveraineté qu'affectoient encore, en certains cas,
+ les rois de France et les seigneurs voisins de l'abbaye de
+ Saint-Denis. Le continuateur d'Aimoin, qui semble avoir ici copié le
+ texte original de notre traduction, pourroit faire soupçonner d'une
+ légère infidélité cette dernière. Il porte: «In tempore regis Roberti
+ _Bema_ fuit de dominio Sancti-Germani.» Mais qu'est-ce que _Bema_?
+
+ Note 329: Le tome X des Historiens de France n'a pas donné le texte
+ latin des passages suivans ni ces passages eux-mêmes. La raison qu'en
+ donnent les éditeurs est que les faits n'appartenoient plus au règne
+ de Robert. (Voy. pour le latin la continuation d'Aimoin, lib. V,
+ c. 46.) Au reste, le texte latin du continuateur d'Aimoin et du
+ chroniqueur anonyme a sans doute été tronqué dans cet endroit. Ce
+ doit être un seigneur nommé Amaury, qui, _au temps du roi Robert_,
+ auroit fortifié _Montfort_, auroit épousé une dame de Nogent, etc.
+
+Au temps le roy Robert, ferma le chastel de Montlhery un sien forestier qui
+avoit nom Thibaut File-estoupe. Cil eut un fils qui avoit nom Guy. Cil Guy
+espousa la dame de La Ferté et de Gomez. De cette dame eut deux fils: Mille
+de Bray et Guy le Rouge, et cinc dames, la contesse de Reiteste et
+Bonnevoisine de Pons: Elysabel, femme de Jocelin de Courtenay, et la dame
+de Puisat et la dame de Saint-Valery.
+
+Cil Mille de Bray engendra Guy Troussel (qui puis s'en a fui d'Antioche et
+laissa en la cité le bonne chevalerie assiégée des Sarrasins), et si
+engendra Thibaut La Bouffe et Millon, que Thibaut de Creci estrangla en
+trayson, et Renaut, l'évesque de Troies, et la mère Simon de Broies, et la
+mère Simon de Dampierre, et la mère Hues de Plancy, et la mère Mille Crecy,
+et la mère Salon, le visconte de Sens; et Guy engendra Hugues de Crecy, et
+Biotte, la mère le visconte de Gastinois, et la mère Ymbert de Beaujeu, et
+la femme Anseau de Gallande et Biétris, contesse de Pierrefons.
+
+Au temps le roy Robert, fonda le chastel de Courtenay, Haston, le fils d'un
+gastelier du chastel Renart, chevalier fu par son sens et par son
+avoir[330]. Une grant dame espousa dont il engendra Jocelin de Courtenay,
+et cil Jocelin espousa la fille le conte Gieffroy-Foirole. De celle dame
+eut deulx fils[331] Guy et Renart, le conte de Joingny. Icil Jocelin, après
+la mort de celle première dame, espousa Ysabelle, la fille Millon de
+Montlhery. En celle engendra Millon de Courtenay, et Jocelin, le conte
+d'Edesse, et Gieffroy Capalu. Cil Mille de Courtenay engendra trois fils de
+la sereur le conte de Nevers: Guillaume, Jocelin et Renaut. Cil Renaut
+engendra la femme Pierre, le frère le roy et la femme Avalon de Selgny.
+
+ Note 330: _Gastelier._ Pâtissier. Le latin se contente d'ajouter:
+ _Militari honore se fecit sublimari._
+
+ Note 331: Ici notre traducteur passe un degré: «Filiam comitis
+ Gaufridi Fœrolem ex quâ genuit unam filiam quæ duos filios habuit.»
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 1026.
+
+_Coment le roy Robert donna plusieurs dons et privilèges et franchises à
+l'abbaïe de Saint-Denis. Après coment il trespassa._
+
+
+[332]De ce roy Robert peut l'en moult de bien dire. Grant amour, grant
+affeccion avoit à sainte églyse et à tous les sains de paradis,
+[333]meismement aux glorieux martirs Saint-Denys et à ses compaingnons que
+il tenoit à patrons et à deffendeurs du roïaume, si comme il pert aux
+chartres de ses dons et des franchises qu'il donna à l'églyse, si comme
+nous dirons ci-après. A un corps saint qui léans gist, et a nom saint
+Ypolite, avoit merveilleusement grant dévocion et grant amour. Jà n'éust si
+grant besoing pour quoy il fust au pays qu'il ne venist à sa feste, qui est
+au mois d'aoust, deulx jours devant l'assompcion Nostre-Daine. Pour ce que
+la feste fust encore plus solempnel, pour la présence de si grant homme,
+estoit en my le couvent, et tenoit cuer avec le chantre tout revestu d'une
+riche chappe de pourpre que il avoit fait faire pour soy proprement; et
+tenoit en sa main le royal ceptre, et alloit par my le cuer de renc en
+renc, chantant et exortant son couvent à chanter comme cil qui ardemment
+amoit Dieu et sainte églyse. Si s'esjoïssoit avec les esjoïssans et
+chantoit avec les chantans et par grant melodie de voyes faisoit prières
+aux oreilles du souverain juge, de cuer et de bouche, et ainsi estoit
+adés[334], jusques à tant que la messe estoit chantée.
+
+ Note 332 Cette phrase se retrouve dans toutes les chroniques
+ anciennes.
+
+ Note 333: A compter de là, notre traducteur suit, non pas les
+ paroles, mais le sens du _Liber de reliquiis ecclesiæ
+ Sancti-Dionysii_, publié par Duchesne, tome IV, p. 146. Le passage
+ auquel se rapporte notre traduction est transcrit dans le tome X des
+ Historiens de France, p. 380.
+
+ Note 334: _Adés._ Toujours.
+
+Maintes belles chartres donna à l'églyse; la première, si fu que il
+l'affranchi de maintes mauvaises coustumes, que ses sergens alevoient en la
+ville et dehors[335]. Et si donna sa court et son palais que les autres
+roys avoient tousjours eus léans, et y venoient tenir leur court aux festes
+solempnels, comme à Noël et à l'Epiphanie et à Pasques et à la Pentecouste;
+et de ce les franchi si que nuls roys ne puet né ne doit jamais i tenir
+court, pour ce que le couvent soit en paix et qu'il puisse mieux entendre à
+Dieu, faire prier pour le roy et pour l'estat du royaume; [336]et voult que
+l'églyse fust absoulte du grief de tous ses voisins et meismement de
+Bouchart à la Barbe qui lors tenoit un chastel en fié de l'églyse en une
+île de Saine, de par sa femme, et sa femme d'un sien mary qu'elle eut eu
+devant, qui avoit nom Hues Basset. Moult genoit cil Bouchart l'églyse et
+ses hommes. Au roy s'en complaint l'abbé Vivien, qui l'églyse gouvernoit
+pour le temps de lors. Amonesté fu que il se cessast de ces griefs; et pour
+ce que cesser ne se volt, le roy, par le conseil de ses palatins[337],
+commanda que le chastel feust abatu; et pour ce que le roy savoit bien que
+cil Bouchart estoit esmeu contre l'églyse, il ordonna pour bien de paix,
+par la volenté de l'abbé et du couvent, et permist qu'il fermast une
+forteresse à trois miles de Saint-Denis[338] qu'il appelent Montmorency de
+lez la fontaine Saint-Walery; par tel condicion que cil Bouchart et tous
+ceux qui, après luy, seroient seigneur de celle forteresse, feroient
+hommage à l'églyse du fié qu'il tenoit de par sa femme en la devant dite
+isle, et au chastel de l'églyse et aux autres lieux. Et, avec tout ce, fu
+adjousté que les fiévés[339] qui demourroient à Montmorency se metroient en
+ostage en la court l'abbé deux fois en l'an: à Pasques et à la feste
+St-Denys; né en nulle manière ne requerroient congié d'issir hors de laens
+jusques à tant qu'il eussent respondu et rendu raison des choses de
+l'églyse qui avoient esté soustraites, aménuisiées ou prises par Bouchart
+ou par ses hommes, et qu'il auroient faite plenière satisfacion, selon
+droit, au martir saint Denys de toutes ces choses, à la volenté de l'abbé
+et du couvent. Et quiconque seroit trouvé en meffait vers l'églyse, et
+s'enfuyroit après pour garantie à Montmorency, dedens les quarante jours
+que Bouchart ou ceus qui après luy seront, seroit amonesté de par l'abbé
+pour la justice de ce fait, il en ainenra le maufaiteur par devant l'abbé,
+en sa court, pour justicier, par devant luy. Et se le maufaiteur ne se
+veult ottroier aux condicions nommées, Bouchart ou ses successeurs le
+boutera hors de toute sa seigneurie et le doivent avoir comme ennemy de
+l'églyse jusques à tant qu'il s'abandonnera à justice de l'abbé. Toutes ces
+condicions jura Bouchart pour luy et pour tous ceulx qui après luy
+vendroient, en la présence du roy et des barons.
+
+ Note 335: Voyez la charte dont il s'agit, Hist. de France, tome X,
+ p. 581.
+
+ Note 336: _Ex chronicâ anonymâ._ Voyez Histor. de France, tome X
+ p. 303. Voyez aussi pour les détails l'autre charte de Robert,
+ reproduite dans le même volume, p. 593.
+
+ Note 337: Plusieurs manuscrits ont au lieu de ces derniers mots: _De
+ son plaisir_.
+
+ Note 338: _De Saint-Denis._ La charte dit: «Tribus leugis a castello
+ Sancti-Dionysii.» Ce château étoit Montjoie, et ce que l'on ignore
+ communément, c'est que ce château de Montjoie a été l'occasion du cri
+ de guerre de nos vieux rois de France: _Montjoie Saint-Denis!_
+
+ Note 339: _Les fiévés._ Ceux qui relevoient du fief.
+
+Après, conferma la chartre du roy Dagobert, fondeur de l'églyse, qui
+commence au dessoubs de Mont-martre, au lieu proprement où le martir fu
+décolé, et dure jusques à la voie commune qui mène à Louvres, que quanques
+est contenu dedens celle enceinte est au pouvoir et au droit de l'églyse en
+toutes justices et en tous cas, soit en voies communes et privées. Maintes
+autres belles chartres donna à l'églyse qui ne sont pas cy nommées.
+
+De ce siècle trespassa ce glorieux roy, en l'an de l'Incarnacion mil et
+trente et un; et fu ensépulturé au cimetière des roys, c'est l'églyse
+Saint-Denys qu'il avoit tant amée et honorée.
+
+[340]_Incidence._--Par l'enticement des fils au deable, commença contens
+entre le jeune duc Richart et son frère Robert, qui, pour luy grever, se
+mist au chastel de Falaise. Et le duc assembla son ost et assist le
+chastel, longuement y fist assaillir; mais à la parfin firent-il paix
+ensemble, et revint le conte Robert à sa subjeccion. A tant se despartirent
+en bonne paix, et le duc Richart desparti son ost et retourna à Rouen, et
+assez tost après mourut-il et plusieurs autres de sa gent, et cuida l'en,
+certainement, que il fussent empoisonnés. Un petit fils eut qui avoit nom
+Nicolas; à lettres fu mis en enfance, et fu puis moine de Saint-Oen de
+Rouen et gouverna l'abbaïe glorieusement plus de cinquante ans après la
+mort l'abbé Herfast.
+
+ Note 340: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 2._
+
+[341]La duchée tint après le duc Robert. Jà soit ce qu'il fust fier et
+couragieux vers les rebelles et vers ses ennemis, si estoit-il doulx et
+humble vers l'églyse et vers ses ministres.
+
+ Note 341: _Id.--id., c. 3._
+
+
+_Ci fine l'istoire du bon roy Robert_
+
+
+
+
+CI COMMENCENT LES GESTES
+DU ROY HENRI.
+
+
+
+* * * * *
+
+
+
+
+I.
+
+ANNEE: 1031.
+
+_Coment la royne Constance voult déshireter Henri, son ainsné fils, du
+roïaume, et voult faire roy de Robert, son mainsné fils. Et coment le roy
+Henri humelia l'orgueil de sa mère et de tous les traitres._
+
+
+[342]Des hoirs Robert, roy de France, estoit l'ainsné Henri. La royne
+Constance, qui pas ne l'amoit comme mère ains le haioit comme marastre,
+s'efforçoit en toutes manières de luy deshireter de la couronne, et de
+couronner en lieu de luy Robert, son frère, duc de Bourgoingne. Pour ce,
+s'enfui-il au duc Robert de Normandie, et luy requist, par la foy que il
+luy devoit, que il fust en s'aide, envers sa mère, qui deshireter le
+vouloit. Et le duc le reçut moult honorablement et luy donna de beaux dons;
+et pou de temps après, luy donna armes et chevaux et l'envoia à son oncle
+Mangier, le conte de Corbueil, et luy manda que il commençast et
+contrainsist tous ceulx de son païs qu'il verroit qui seraient rebelles à
+venir à l'hommage de Henri, leur seigneur. Il meisme mist bonne garnison de
+chevaliers par tous les chasteaux de France qui près de luy estoient; et
+ceulx qui à l'hommage le roy ne voloient venir, contrainst et humilia si
+que par force les y convint venir pour faire sa volenté.
+
+ Note 342: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 7._
+
+(Ainsi parolent une manière de croniques; et si, n'est-ce pas chose
+contraire à ce que un autre dit, qui ainsi parole: Que)[343] la royne
+Constance eut du roy Robert trois fils et une fille. Le ainsné fu cil
+Henri, le second Robert et le tiers Hues, qui fu puis évesque d'Aucère; et
+la fille eut nom Adelinde, qui fu puis femme Regnault, le conte de Nevers.
+(Et puis si dient, en continuant la matière)[344], après que le roy Robert
+fu mort, que la royne Constance prist et saisi grant partie du royaume,
+comme Senlis, Sens et le chastel de Béthizy et de Melun, le Puisat[345],
+Dammartin, Poissy et mains autres chasteaux et cités. Et tant avoit jà fait
+qu'elle avoit à elle alié maint baron de France et de Bourgoingne qui
+avoient laissié et adossé le roy Henri, leur droit seigneur; et
+espéciaument Huedes, le conte de Champaingne, à qui elle avoit donné une
+partie de la cité de Sens; si béoit en toutes manières à faire couronner
+son mainsné fils, Robert, le duc de Bourgoingne. Et le roy Henri, qui
+estoit chevalereux, vit que sa mère le vouloit ainsi deshireter, que par
+elle, que par ses aides. Si assembla son ost et fist tant que par ses armes
+et par sens, il abati l'orgueil de sa mère, et seurmonta tous et humilia
+ceulx qui estoient contre luy. Et la première de ses batailles si fu contre
+su mère, et fu le chastel de Poissy le premier qu'il recouvra. Après assist
+le Puisat, et puis Meaux, et puis Melun et tous les autres aussi. Et quant
+la mère vit la force et la vigueur de luy, si luy fu tart que elle se fust
+accordée: à luy fist si bonne paix qui tant comme elle vesqui puis luy
+porta foy et loïauté. Tantost après courut le roy sur Huedes, conte de
+Champaingne, et luy tolli le chastel de Gournay et la moitié de Sens, que
+sa mère luy avoit donnée, et le renvoïa arrière en sa seigneurie. Et après
+courut sus Baudouyn, conte de Flandres[346], et assist longuement aucuns de
+ses plus fors chasteaux; et à la parfin les prist-il et les abatti.
+
+ Note 343: Cette seconde chronique est entrée dans la continuation
+ d'Aimoin et dans le texte d'Hugues de Fleury. Voyez _Aimoni, lib. V,
+ c. 47_.
+
+ Note 344: _Hug. Floriac. chronicon, anno 1031._ (Voyez Historiens de
+ France, tome XI, p. 158.)
+
+ Note 345: _Le Puisat._ Latinè: _Pateolum_. Le _Puiset_, entre Étampes
+ et Orléans.
+
+ Note 346: Le texte d'Hugues de Fleury est ici mal rendu. Celui-ci dit
+ que le roi, de concert avec le marquis de Flandres Baudouin, renversa
+ Merville, château de Hugues Bardoul, et qu'après un siège de deux
+ ans, il entra dans le château de _Petuera_. «Post hæc verò, cum
+ _marchione_ Flandrensium Balduino, Hugonis Bardulfi castellum
+ Merisvillam evertit; et Petueram castrum, biennali obsidione
+ conclusum, suam redegit in potestatem.»
+
+[347]En ce temps avint que Huedes, le conte de Champaingne, dont nous avons
+parlé, assembla grant ost et grant orgueil contre les Allemans et les
+Lorrains. Bataille y eut grant et périlleuse. En la parfin fu-il desconfi
+et fu occis en fuyant devant la cité de Troies. Deux fils avoit: Thibaut,
+Estienne. Thibaut, l'ainsné, eut Chartres et Tours, et son frère Troies et
+Meaux.
+
+ Note 347: _Hug. Flor., anno 1037._
+
+Assez tost après commencèrent cil deux frères à mouvoir guerre contre le
+roy Henri, et le roy se combati premier contre Estienne, le mainsné, et le
+desconfi et chaça assez légièrement, et prist, en celle bataille, le conte
+Raoul. Après vainqui Galleran de Meulant[348] et saisi toute sa terre.
+Après ces choses, le roy esmeut Geffroy, le conte d'Anjou, à guerroier
+contre Thibaut, l'ainsné des fils le conte Huedes de Champaingne. La cité
+de Tours assist, par l'assentement le roy; et le conte Thibaut vint là à
+tout son povoir; et le conte Geffroy ala contre luy à grant force, et se
+combati à luy et le prist à la parfin, et sept cent soixante chevaliers; et
+assez tost après prist la cité de Tours.
+
+ Note 348: _Meulant._ _Medandicum_ ou _Meldanticum_.
+
+En ce temps fonda le roy Henri l'églyse de Saint-Martin-des-Champs de lez
+Paris: et Geffroy, le conte d'Anjou, en fonda une autre[349] de la
+Sainte-Trinité au chastel de Vendosme.
+
+ Note 349: _Une autre._ Hugues de Fleury dit: _Cœnobium_.
+
+
+II.
+
+ANNEES: 1031/1035.
+
+_Coment le duc Robert de Normandie ala au saint voïage d'outremer, et
+coment il mouru au retourner._
+
+
+(Robert, le duc de Normandie, dont l'istoire a dessus parlé, homme plain de
+bonnes graces et de toutes bonnes meurs, ne forlignoit pas de la lignée
+dont il estoit descendu, ainsi s'efforçoit plus et plus d'ensuivre les
+nobles fais de ses ancesseurs; moult estoit renommé par victoires et par
+œuvres de miséricorde. Mais pour ce que n'est pas notre entencion de
+retraire les fais des Normans, fors par incidences et là où elles
+s'afferront, ne voulons-nous pas tous ces fais descrire; car trop y aroit à
+faire. Mais touteffois en donnons nous aucunes choses qui touchent en notre
+matière, au plus briefment que nous porrons.)
+
+[350]Au temps que Suènes, le roy de Danemarche, chaça Adelred, roy
+d'Angleterre, hors du pays, s'en vint cil fuitis en Normandie au duc
+Robert, (la cui sereur il avoit eu à femme,) et amena ses deulx fils avec
+luy, Edouard et Alvret. En pou de temps après s'en repaira et laissa ses
+deulx fils en la garde le duc Robert leur oncle. Et le duc les garda moult
+honorablement et les ama autant comme ses fils, et moult avoit grant
+compassion et grant pitié de leur essil. Pour ce manda au roy Suènes, qui
+le royaume d'Angleterre tenoit lors, que bien estoit temps désoremais qu'il
+eust pitié de ses nepveux, et que il leur rendist leurs terres pour l'amour
+de luy; mais il ne voult oïr ses prières, ains s'en retournèrent les
+messages sans rien faire. De ce fu le duc moult couroucié et moult honteux.
+Tous ses princes manda tantost et fist appareillier grant navie de tous les
+pors de Normandie, et les nefs aempli de bonne chevalerie et de gens toute
+esleue, et fist tout assembler à Fescamp sur le rivage de la mer. Lors
+s'espandirent en mer et furent boutés par tempeste qui les mena jusques à
+une isle qui a nom Giersé. Et croy que ce fu fait par la divine ordenance,
+pour le roy Edouart qui avoit à régner; que Dieu ne vouloit pas qu'il
+regnast par effusion de sanc. Longuement demourèrent en celle isle, dont le
+duc meisme fu si couroucié qu'il se tourmentoit tout de dolour et de
+tristesse; et puis qu'il vit qu'il ne pourroit passer en Angleterre, si
+fist la navie retourner droict au mont Saint-Michiel. [351]L'une partie de
+la navie livra à Rabel, un très bon chevalier, et luy commanda à passer et
+destruire Angleterre[352] par feu et par occision.
+
+ Note 350: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, c. 10._
+
+ Note 351: _Id.--id., c. 11._
+
+ Note 352: _Angleterre._ Le latin dit: _Britanniam_, et, par ce mot,
+ il falloit entendre la Petite-Bretagne.
+
+[353]En ces entrefaites, vindrent les messages Chanut qui tenoit le royaume
+d'Angleterre, et mandoit au duc qu'il estoit tout prest de rendre à ses
+nepveux la moitié du royaume d'Angleterre, qu'il avoit convenancié, car il
+estoit grevé de maladie. Et le duc fist tantost mander la partie de sa
+navie qu'il avoit envoiée, si ne voult pas mouvoir en Angleterre si comme
+il avoit commencié, jusques à tant qu'il fust retourné d'oultre-mer où il
+désiroit moult à aler sur toutes riens, pour visiter le saint sépulcre et
+les sains lieux de Jhérusalem. Robert, l'archevesque de Rouen, et tous ses
+barons manda, et leur découvri ce qu'il proposoit à faire. De ce furent
+tous esbahis et se doubtèrent moult que le pays ne fust troublé, pour le
+deffaut de sa présence. Guillaume, son fils, fit venir devant tous et les
+pria qu'il le receussent à seigneur pour luy et le tinssent désormais pour
+duc de Normandie. Touteffois, pour ce que faire le convenoit,
+accomplirent-il sa volenté; mais moult furent réconfortés de ce que
+l'enfant leur demouroit, tout fust-il encore tendre et de jeune aage. Ainsi
+le reçurent à seigneur et luy firent hommage.
+
+ Note 353: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 12._
+
+Quant le duc eut ainsi tout ordené si connue il le désiroit, il livra son
+fils en la garde de bons tuteurs et de sages, jusques à tant qu'il fust en
+aage de terre tenir. A tant prist congié à toute sa gent à grans pleurs et
+à grands gémissemens, et mut en son voïage à moult noble compaingnie. Moult
+faisoit grant aumosnes et larges, chascun jour, aux povres notre Seigneur;
+les orphelins et les veuves estoient relevés de ses richesses. Tant erra
+par mer et par terre qu'il vint à Jhérusalem[354]. Qui pourroit racompter
+les larmes dont il lava le saint sépulcre par quatre jours continuels et
+les grans offrandes d'or et d'argent qu'il y offri? Et quant il eut visité
+les sains lieux de Jhérusalem, si se mist au retour et revint jusque à la
+cité de Nice. Là meisme le prist une maladie dont il acoucha au lit de la
+mort, et trespassa de ce siècle à la joie de paradis, si comme l'en cuide,
+plain de bonnes euvres; et sa sépulture fust en l'églyse de Nostre-Dame
+dedens les murs de la cité, en l'an de l'Incarnation mil et trente-cinq.
+
+ Note 354: _Id.--id., c. 13._
+
+
+III.
+
+ANNEE: 1035.
+
+_Coment pluseurs guerres et occisions sourdirent en Normandie, et
+deboutèrent l'enfant Guillaume de la duchée._
+
+
+(Puisque nous avons descripte la fin et la mendre partie des fais le grant
+duc Robert de Normandie, avenant chose est doncques que nous racomptions
+aucunes choses par incidence des fais le duc Guillaume, son fils, qui fu
+appelé Guillaume le Bastart: coment il eschiva les las et les agais de ses
+ennemis, et coment il les dompta tous et mist soubs piés.)[355] Si come
+vous avez oï demoura jeune et orphelin; mais toujours croissoit et amendoit
+en bonnes mœurs par l'enseignement de ceux qui en garde l'avoient. A son
+commencement le faillirent pluseurs et se tournèrent contre luy, et
+s'abandonnerent à toutes rapines et à si grans dissencions que maint
+milliers d'ommes en furent occis; [356]comme Hue de Monfort contre Gauchier
+de Ferrières, dont l'un et l'autre en furent occis; et le conte Gillebert
+refu occis en traïson par Raoul de Gaci[357]; et Turor, le maistre le duc
+meisme, refu aussi occis par traïson par les eschis[358] du pays.
+
+ Note 355: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 1._
+
+ Note 356: _Id.--id., c. 2._
+
+ Note 357: Le latin est ici fort abrégé: «Gillebertus, comes Ocensis,
+ filius Godefridi comitis, callidus et fortis tutor Willelmi pueri sed
+ domini, quodam mane dum equitans loqueretur cum compatre suo
+ Wascelino de ponte Erchenfredi, nil mali suspicans, occiditur cum
+ Fulcoio filio Geroii. Hoc vero malum, dolosis hortatibus Rodulphi de
+ Waceio filii Roberti archiepiscopi factum est, per manus crudeles
+ Odonis Grossi et Roberti filii Geroii.»
+
+ Note 358: _Les eschis._ Les bannis.
+
+Partout frémissoient guerre et dissencions et occisions: si ne doubtoient à
+faire nul mal, pour ce jeune duc qui encore estoit en enfance. Et à ce, se
+print garde Rogier Tohins, home estrait et descendu de mauvaise racine[359]
+qui, au temps que le duc meut à aller oultre mer, estoit alé en Espaingne
+où il fist mainte proesce sor les Sarrazins, (car il estoit home fier et
+orgueilleux et preux aux armes.) Moult eut grant despit de ce que
+Guillaume, l'enfant, estoit entré en la duchée après la mort de son père,
+et dist que bastart ne devoit pas être héritier, né avoir né commandement
+né seigneurie seur luy né seur les autres barons de Normandie. Et sans
+faille, le duc Robert l'avoit engendré en une pucelle qui avoit nom
+Herleve[360], fille de Fulbert, son chamberlent; ainsi estoit despis le
+jeune duc Guillaume de tous les nobles homes du pays, et meismement[361] de
+ceulx qui estoient descendus de la lignié de Richart. Si commença guerre
+contre luy Rogier Tohins, par l'ayde que il avoit des nobles homes du pays.
+Mais par une chose fu desavancié. Car il tenoit en despit tous ses voisins
+et leur tolloit et gastoit leurs terres, et meismement la terre d'un sien
+voisin Honfroy de Vielles; mais cil ne le souffri pas longuement, ains
+envoya contre luy Rogier de Beaumont, son fils, et sa meisnie et sa gent.
+Et quant Rogier Tohins le vist venir si ne le prisa noient, ains se combati
+à luy, et fu occis en la bataille et ses deux fils, Elinard et Herbers.
+Robert de Grant-Mesnil, qui là fu, reçut une grant plaie mortelle dont il
+mouru trois jours après. [362]Et Rogier de Beaumont, qui ot eu victoire,
+rendi graces à Dieu, et tant de temps comme il vesquit puis, s'estudia à
+mener bonne vie et à faire bonnes euvres; et fonda une abbaïe de son propre
+demaine qui est appelée Préaux et si se maintint bien et loiaument envers
+le duc Guillaume et envers tous homes.
+
+ Note 359: Contre l'avis des éditeurs du 11ème volume des Historiens
+ de France, je pense que le traducteur de Saint-Denis s'est ici
+ trompé, et qu'il auroit fallu lire: «_De stirpe Malahulci_.» De la
+ race des Malehout, peut-être la même que celle des _Malaterra_.
+
+ Note 360: _Herleve._ Plus connue sous le nom d'_Harlote_ ou
+ _Arlette_. Wace la fait fille d'un bourgeois de Falaise:
+
+ A Faleize out li dus hanté...
+ Une meschine i ot amée
+ Arlot ot non, de Burgeis née
+ Meschine ert encore et pucele. (Vers 7991.)
+
+ Note 361: _Meismement._ Surtout. De _Maximè_.
+
+ Note 362: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 4._
+
+Tandis, croissoit et amandoit le duc Guillaume en sens et en forces. Si
+s'averti coment sa terre estoit gastée et troublée par ses barons meismes.
+Lors manda tous ses barons et ses princes et les atrait à amour tant comme
+il pot, et les pria et commanda qu'il ne féissent, l'un à l'autre, chose
+qui fust contraire à raison. Par le conseil de ses barons fit garde et
+tuteur de soy et prince de sa chevalerie Raoul de Gaci et pluseurs de
+nobles homes qui bien et loiaument luy obéirent volentiers et luy aidèrent
+à plaissier ses ennemis.
+
+
+IV.
+
+ANNEES: 1044/1049.
+
+_Coment le jeune duc Guillaume recouvra sa duchée par l'aide du roy de
+France. Et coment ses traitres furent desconfis et occis en bataille._
+
+
+Mais les fils au deable, qui tousjours s'esjoïssent des guerres et des
+dissencions[363], s'en alèrent en ce point au roy Henri et tant l'esmurent
+par leur desloiauté contre le duc Guillaume,[364] qu'il dist que il ne
+seroit en bonne paix de cuer, tant, comme le chasteau de Tillières
+demourroit en ce point. Si ne regardoit or pas à l'onneur né à la
+courtoisie que son père luy avoit jadis faite. Lors s'accordèrent les
+princes de Normandie qui vers leur seigneur estoit loïaus, que l'on
+s'accordast à la volenté le roy pour eschiver le contens et la guerre. A ce
+s'accordèrent que le roy requerroit, dont il se repentirent puis.
+
+ Note 363: Guillaume de Jumièges ajoute ici, après avoir parlé des
+ auteurs de ces menées: «Quos nominatim litteris exprimerem, si
+ inexorabilia corum odia declinare nollem.» Cette réticence est
+ curieuse, et doit nous laisser penser que fréquemment l'obscurilé
+ dans les noms propres, chez les historiens du 11ème siècle, a été
+ calculée.
+
+ Note 364: _Willelm. Gemet. hist. lib. VII, c. 5._
+
+Mais quant Gillebert Crespin, à qui le duc Robert avoit baillié le chastel
+en garde, vit qu'il avoient ce esgardé que le chasteau fust rendu au roy,
+il entra ens et le tint contre le roy, tout appareillié du deffendre. Là
+vint le roy, mais moult fu courroucié de ce que le chasteau luy fu véé.
+Arrière s'en retraist et assembla grant gent de Normandie et de France, et
+assist le chastel moult efforciément; mais le duc proia tant Gillebert
+Crespin que il convint qu'il le rendist au roy. Ce fist-il triste et
+dolent, et maintenant que le chasteau fu rendu, fu le feu bouté et esprins
+partout et fu ars en la présence de tous ceux qui là estoient.
+
+De là se parti le roy, et assez tost après entra en la contée d'Auge[365]
+et ardi une ville le duc, qui avoit nom Argenthom[366]. Au retour se mist;
+par celle voie meime qu'il estoit alé vint droit au chasteau de Tillières
+et assez tost le restora et le garni moult bien de gent: et si avoit-il dit
+qu'il ne seroit restoré de ça un an. [367]Le duc Guillamne s'apperceu bien
+du péril qui est en nourrir et essaucier felon et traiteur; car Guy, le
+fils Renaut le conte de Bourgoingoe, le traïst en la parfin; si avoit esté
+nourri en enfance avec luy, et luy avoit-il donné le chastel de Brioc[368],
+pour ce qu'il le peust mieux lier à luy en amour et en loiauté; et tant
+fist par sa malice que il perverti plusieurs des plus nobles hommes de
+Normandie et les assembla contre le duc, leur droit seigneur. De ceste
+alliance fu parçonnier Nigel de Coustances; si estoit au service le duc et
+alié à luy par serement.
+
+ Note 365: _D'Auge._ Le latin porte: _Oximensem comitatum_, et Wace,
+ _Wismes_. C'est _Exmes_, capitale au pays d'Auge (Pagus Oximensis).
+ Variantes, _Huiges_, _Eu_.
+
+ Note 366: _Argenthom._ Latinè: _Argentomum_. C'est _Argenton_, près
+ d'_Exmes_.
+
+ Note 367: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 17._
+
+ Note 368: _Brioc._ Variantes: _Brionne_. Wace dit aussi:
+
+ Et quant il l'ot fet chevalier
+ Li donna Briunne et Vernon
+ Et altres terres envirun.
+ (Vers 8765.)
+
+ Cepedant Guillaume de Jumièges nomme ce lieu: _Castrum Brioci_; mais
+ la mention de la _Rille_, que nous allons trouver tout-à-heure,
+ prouve qu'il s'agit bien ici de _Brionne_.
+
+Le duc, qui sagement regarda que les siens meismes l'avoient traï et du
+tout guerpi, et chascun jour s'efforçoient de s'aider de ses villes
+meismes, se doubta moult qu'il ne fust osté de sa seigneurie par force, et
+que les traiteurs ne féissent seigneur de celuy qui telle envie luy
+portoit. Henri, le roy de France, requist par nécessité, et le pria, comme
+à son seigneur, que il luy aidast contre ses ennemis; et le roy, à qui il
+souvint des bénéfices que son père luy avoit fais, assembla ses osts, en la
+contée d'Uisme entra et vint jusques à Valdune[369]. Là trouva les ennemis
+le duc, qui estoient trente mille par nombre; et le roy n'avoit avec luy
+fors environ trois mille chevaliers. Le duc revint d'autre part à tout son
+effort; sur les traiteurs coururent hardiement, et en pou d'eures en firent
+si grant occision que ceulx qui ne furent occis au champ, s'enfuyrent et
+furent noïés en l'eau d'Olne[370]. Beneureuse fu celle bataille où tant de
+traiteurs furent occis, et tant de chasteaux et de forteresses trébuchèrent
+en un jour.
+
+ Note 369: _Valdune_, dans le pays d'_Uimes_, ou _Hiesmes_. On ne
+ retrouve plus sur les cartes le nom de Valdunes; heureusement Wace,
+ qui connaissoit parfaitement cette partie de Normandie, nous en donne
+ exactement la position:
+
+ Valedumes est en Oismeis
+ Entre Argences et Cingueleis;
+ De Caun i puet-l'en cunter
+ Treis leugs el mein cuider.
+
+ Note 370: _Olne._ L'Orne.
+
+De celle bataille eschappa cil Guy, qui celle traïson avoit bastie, et se
+feri au chastel de Brioc; mais le roy et le duc allèrent après et
+assistrent le chastel et garnirent les deulx rivages d'une eaue qui a nom
+Risle. Quant Guy vit qu'il avoient ainsi les rivages garnis et que c'estoit
+noient de vouloir eschapper, et d'autre part il sot que le chastel estoit
+jà à l'afamer, si fist requerre pardon de son méfait, et le duc eut pitié
+de luy, par le conseil de sa gent. Le chastel prist en sa main et luy
+commenda qu'il demourast en sa maison avec sa propre mesnie tant seulement.
+Lors furent hors de leurs espérances tous ceulx qui contre luy s'estoient
+tournés; et meismement quant il virent que partie des chasteaux où il
+avoient leur refuge furent abatus et l'autre partie fust garnie en la main
+le duc. Lors vindrent à luy en mercy, et luy obéirent comme à leur
+seigneur. Puis que les chasteaux et les forteresses furent ainsi abatues,
+ne fu plus nul si hardi qui s'osast croler contre le duc. Si eut le duc
+ceste victoire (par le roy Henri,) en l'an de l'Incarnacion mil quarante
+sept.
+
+_Incidence._--[371]En ce temps tenoit la contée de Montrueil Guillaume
+Guerlant. Descendu estoit de la lignée le grant Richart. Un jour s'en vint
+à luy un chevalier qui avoit nom Robert Bigot, et luy dist qu'il estoit
+povre et qu'il ne se povoit chevir en ce pays; et puis luy demanda congié
+d'aler en Puille où il auroit sa vie plus honorablement. Et le conte luy
+dist: «Qui te fait ce faire?» Et cil respondi: «La povreté que je suefre.»
+Et le conte respondi: «Sé tu me veulx croire, tu demourras en cest pays,
+car tu verras tel temps dedens quatre-vingt jours en Normandie que tu
+pourras ravir et prendre quanque tu vouldras, que mestier te sera sans nul
+contredist.» Le chevalier le crut et demoura en telle manière. Ne demoura
+pas puis longuement qu'il fu de l'hostel le duc et eut s'amour et
+s'accointance, par un sien cousin qui avoit nom Ricnart. Un jour parloit le
+duc privéement; si avint que entre les autres paroles luy dist le chevalier
+ce que le conte Guillaume luy avoit dit. Mander le fist le duc maintenant,
+et luy demanda pourquoi il avoit dit teles paroles. Cil ne le pot noier né
+esclairier l'entencion de sa parole; et le duc luy dist tout couroucié:
+«As-tu donc pourchacié et fait par quoy Normandie soit par toi troublée, et
+que je sois deshérité par ton pourchas, qui proméis au chevalier
+souffraiteux tant de proie et de rapines? Ainsi ne sera pas sé Dieu plaist;
+ains aurons paix pardurable par le d'on de notre créateur. Si te commande
+que tu vuide tantost Normandie et que tu ne sois si hardi que tu retournes
+tant comme je vive.» Et cil s'en parti tantost et s'en ala honteusement en
+Puille à un sien escuier; et le duc donna la contée de Montrueil à son
+frère Robert. Ainsi humilia le duc ses orgueilleux parens qui luy venoient
+de par son père; et ceulx qui luy appartenoient de par sa mère, qui humbles
+estoient et débonnaires, essauçoit et élévoit.
+
+ Note 371: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 19._
+
+
+V.
+
+ANNEE: 1054.
+
+_Coment le roy, par l'enticement des envieus, guerroia Normandie, et coment
+ses gens furent desconfis et occis par les Normans._
+
+
+[372]Puis que les Normans orent conquist Neustrie, ne fust un jour que les
+François ne leur portassent envie. Les roys esmouvoient encontre eulx et
+leur faisoient entendre que il tenoient les terres que il avoient tollues à
+leur ancesseurs. Par les paroles d'envieux fu le roy Henri si meu contre le
+duc Guillaume, qu'il entra en Normandie à deulx paires d'osts: l'une de
+fors chevaliers esleus envoia par devers Caux et la livra en conduit à
+Huedes, son frère; l'autre mena il meisme en la contée d'Evreux, et en fist
+chevetain Geffroy Martel. Le duc, qui vit ainsi son païs destruire, fu
+moult dolent. Une partie de ses chevaliers envoia contre ceulx qui estoient
+entrés en Caux, et il meisme prist l'autre et vint là où le roy estoit.
+Ceulx qui en Caux furent envoies vindrent à Mortemer[373], là où les
+François estoient. Là les trouvèrent où il ardoient tout et roboient et
+honnissoient les femmes à force. Ensemble se combatirent d'ambedeulx pars
+moult cruellement, et dura la bataille dès le matin jusques à nonne, sans
+cesser, et trop en y eut d'occis d'une part et d'autre. Mais à la parfin,
+les François, qui sans raison destruisoient le païs, furent desconfis (tout
+ainsi comme le champion est plutost vaincu quant il se combast pour
+mauvaise cause, que celuy qui se combast pour la bonne.)[374]
+
+ Note 372: _Will. Gemet. hist., lib. VII, c. 24._
+
+ Note 373: _Mortemer-sur-Eaulne_, entre Aumale et Neufchatel.
+
+ Note 374: Notre bon traducteur, que les rodomontades de l'historien
+ normand impatientent, se permet de rappeler la seule raison qui lui
+ semble plausible de l'infériorité de courage des François, dans cette
+ circonstance.
+
+Moult fil le duc lié de ces nouvelles et pour ce qu'il vouloit le roy
+espouvanter, envoia-il un message près des herberges sur une haulte
+montaigne. Quant il fu nuit, haultement commença à crier; et ceus qui
+faisoient le gait s'en allèrent celle part, et luy demandèrent pourquoy il
+crioit et qui il estoit. «Je ay nom,» dist-il, «Raoul de Toene, et vous
+apporte dures nouvelles. Allez à Mortemer, et menez chars et charettes, et
+rapportez les corps de vos amis qui là sont occis. François estoient venus
+pour esprouver la chevalerie des Normans, mais il l'ont trouvée plus grant
+qu'il ne voulsissent. Huedes, le chevetain, s'en est fui, et Guy, le conte
+de Poitou, y est prins et tous les autres y sont mors et prins ou eschappés
+par grant fuyte. Si rendez ces nouvelles au roy de par le duc de
+Normandie[375].» Et quant le roy sot la vérité, si ne voult pas aler avant,
+mais s'en retourna tout dolent de la perte de sa gent[376]. Et le duc
+restora le chastel de Breteuil encontre le chastel de Tillière, que le roy
+luy avoit tollu, qui ne vault pas moins de celuy. Bien le fist garnir et
+puis le bailla à garder à Guillaume, le fils Hosbert.
+
+ Note 375: Wace, contre son habitude, a abrégé ici le texte précieux
+ de Guillaume de Jumièges:
+
+ Là u li Reis fu hebergiés
+ Fist un home tost enveier,
+ Ne sai varlet u esquier;
+ En un arbre le fist munter
+ Et tute nuit en haut crier:
+ --François! François! levez! levez!
+ Tenés vos veies, trop dormés:
+ Alés vos amis enterrer
+ Ki sunt ocis à Mortemer.
+ (Vers 10073.)
+
+ Note 376: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 25._
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 1089.
+
+_Coment le chevetain des souldoiers Normans, qui estoient en Puille, tolli
+par force une chièvre de la goule d'un lion, et geta le lion par la queue
+par-dessus les murs du palais._
+
+
+[377]_Incidence._--En ce temps que les Normans estoient en Puille
+souldoiers entour Wilmache, le duc de Salerne, estoit leur chevetain
+Toustain Scitel; homme estoit renommé de maintes grandes proesses. Entre
+les autres hardiesces dont il avoit faites pluseurs en fist-il une dont il
+estoit trop renommé. Une fois vist-il un lyon qui tenoit une chièvre en sa
+goule; vers luy courut et la luy arracha à force; et puis le prist parmy la
+queue en ce point que il estoit encore tout forcené de sa proie, et le jeta
+par-dessus les murs du palais, ainsi comme il fust un mastin.
+
+ Note 377: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 30._
+
+Tant le haoient les Lombars par envie que il désiroient sa mort. Une fois
+le menèrent en un désert où un grant dragon habitoit et grant multitude
+d'autres serpens, et quant il y fu, si tournèrent tous en fuyte. Toustain,
+qui pas ne savoit la traïson, s'émerveilla moult quant il les vit fuir, et
+demanda à son escuier que ce estoit. A tant vint le dragon sur luy
+soudainement, et luy lança feu et flamme parmy la goule, si que luy ardi
+son escu en un moment et puis engoula la tête de son cheval. Et Toustain
+sacha l'espée[378] et le féri si durement qu'il l'occist; mais il fu si
+envenimé de son flair qu'il ne vesqui que trois jours après. Quant il fu
+mors les Normans firent deulx princes, Ranulphes et Richart; et en venjance
+de la mort Toustain, se combattirent contre les Lombars et firent d'eulx
+grant occasion.
+
+ Note 378: _Sacha._ Tira.
+
+[379]Moult avoit le roy Henri grant désirier de vengier la honte et le
+dommage que le duc Guillaume luy avoit faite. Grant ost rassembla de
+rechief et appela en son aide Geffroy, e conte d'Anjou, et puis s'en vint
+en Normandie. La contée d'Uisme trespassa et celle de Baieux; au derrenier,
+se mist au retour, et s'en vint par l'eaue de Dive; oultre passa l'une
+partie de son ost, et l'autre partie s'arresta par deçà né passer ne pot,
+pour la mer qui jà estoit montée. Le duc survint à grant ost et couru sus à
+ceulx qui par delà estoient demourés. Pluseurs en occist et prist en la
+présence le roy, qui aidier ne leur povoit. Toutefois s'apensa-il que il
+avoit tort vers luy, et qu'il estoit esmeu contre luy sans raison par
+l'enticement de deulx envieux. Enseurquetout, il regarda la valeur et la
+proesse du duc et qu'il luy chéoit bien en toutes choses; si désira moult
+à avoir s'amour et s'acointance. Si bonne paix firent ensemble que oncques
+puis n'y eut sé bien non, et luy rendi le roy le chastel de Tillière que il
+luy avoit tollu.
+
+ Note 379: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 28._
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 1050.
+
+_Coment un abbé et son couvent, de la cité de Radibonne, en Bavière,
+affermèrent au peuple d'un homme mort que il trouvèrent au fondement de
+leur églyse, que c'estoit le corps Monsieur saint Denis, pour essaucier
+leur lieu._
+
+
+(En ce temps tenoient l'empereur de Rome et le roy de France Henri grant
+amour et grant affinité ensemble: car le roy Henri avoit une sienne niepce
+par mariage.) [380]Si avint ainsi que le roy Henri envoia ses messages à
+l'empereur pour aucune besoingne avoir, si comme il est de coustume entre
+les roys et les empereurs. En Bavière estoit l'empereur, en une cité qui a
+nom Radibonne; et tout le peuple du pays, les barons et les prélas estoient
+assemblés pour aucune erreur qui estoit espandue par le païs: si vous
+comperons coment.
+
+ Note 380: Cela est pris du livre intitulé: _De detectione corporum
+ S.S. Dionysii, Rustici et Eleutherii_. (Voyez les _Historiens de
+ France_, tome XI, p. 469.)
+
+En ceste cité il est une abbaïe fondée de Saint-Ermantrus. Si avint que
+l'abbé de léans faisoit un fondement pour maçonner en l'églyse qui moult
+estoit vielle et ancienne, ains comme sé elle déust cheoir. Dedens
+trouvèrent le corps d'un homme tout entier. Tantost cheyrent en ténèbres
+d'ignorance et oublièrent la paour de Nostre-Seigneur, pour ce que il
+vouloient essaucier leur lieu; et affermèrent au peuple qu'il avoient
+trouvé le corps saint Denys aréopagite. Tost fu ceste nouvelle par le pays
+espandue: l'évesque meisme de la cité manda les autres évesques voisins, et
+leur demanda conseil de ceste chose, et leur dist à la parfin que c'estoit
+sa volenté que tel corps qui ainsi avoit esté trouvé fust levé
+solempnellement et mis entre les corps sains. A ce s'accordèrent tous, et
+asséna l'évesque le jour de celle élévation, et les pria qu'il revenissent
+tous à celuy jour.
+
+Endementres, furent plusieurs de divers ordres qui amonestèrent l'évesque
+qu'il priast l'empereur qu'il voulsist estre à ce jour. Et l'empereur, qui
+pas ne cuidoit que ce fust vérité, se fléchit toutefois à leurs prières et
+leur promist que il y seroit. Endementres assembla le peuple et les prélas
+de diverses régions. En la parfin, vint l'empereur et l'apostole Léon, qui
+nouvellement estoit ordené. En ce point, vindrent les messages le roy Henri
+à la court de l'empereur. Moult s'emerveillèrent quant il virent l'apostole
+et les barons et les prélas et tout le peuple assemblés: et demandèrent
+sagement pourquoy ce estoit. Et quant il sceurent la vérité, si n'en firent
+nul semblant, ains se présentèrent devant l'empereur pour dénoncier la
+besoingne pourquoy il estoient venus. L'empereur les escouta volentiers, et
+quant il s'en fu conseillié, si leur donna response souffisant à leur
+oppinion.
+
+Lors cuida qu'il demandoient congié de retourner en leur païs; mais avant,
+descouvrirent ce qu'il avoient en leurs cuers conceu devant l'empereur, et,
+en la présence de tous, parlèrent en telle manière: «Très puissant
+empereur, tu scés bien que cil n'est pas establi en son propos qui a double
+courage[381]; et comme cil vice fait à blasmer en personne de petit estat,
+moult doit mieux estre damné en prince, en empereur et en roy; car ainsi
+comme aucun esleu en grant dignité resplandist plus s'il est enluminié de
+vérité, ainsi cil meisme qui est en tel état fait plus à dampner et à
+despiser, s'il s'abandonne à péchié; et ce voulons manifester pour ce que
+nous avons ainsi commencié à parler. Tu as maintenant promis que tu
+garderas loïauté et amitié générale envers notre roy; mais il semble que tu
+face jà contre luy et contre ce que tu as promis, car nous avons entendu
+que cil peuple, qui ci est assemblé de divers lieux, est pour ce venu que
+tu veus lever et metre en révérence avec les sains martirs la charoingne
+d'un homme mort que l'en a trouvé en terre; et plus, que l'en le veult
+lever pour le corps saint Denys l'aréopagite. Si tu veulx bien savoir et
+enquerre la vérité de ceste chose que nul ne devroit né penser né dire né
+faire, car la sentence des plus grans clers qui soient en France conferme
+que l'en treuve ès gestes le roy Dagoubert, qui fonda l'églyse, que il
+scella le corps saint Denys et de ses deux compaingnons en chasces dont
+l'entrée ferme à trois paires de serreures que l'en puet encore veoir
+jusques au jour d'uy; et les mist darrière l'autel en une croute voutée à
+chiment qui est si fort et si estroite que nul n'y puet entrer fors par une
+petite entrée; et plus encore, que par-dessus est un tabernacle hault et
+pesans d'or fin et de pierres précieuses, où le saint clou et la sainte
+couronne sont honnestement gardées jusques au jour duy; et sé le corps
+saint Denys doncques est si diligemment gardé et a tousjours esté, comment
+le eust su nul larron embler? Après comme tu dois savoir que il soit
+apostre de France, et la couronne et le roiaume a tousjours esté gardé et
+deffendu par les prières de si grant patron, nous nous esmerveillons coment
+tu t'es si légièrement assenti à croire ceste erreur, tu qui recongnois de
+parole que tu es joins à nostre roy en amistié et en charité, pour laquelle
+chose il nous semble que tu ayes courage et propos de grever et de faire
+moleste au roiaume de France, quant tu accordes que celle charoingne d'home
+mort soit levée pour le corps saint Denys l'aréopagite, au moins, jusques à
+tant que tu ayes fait savoir à nostre seigneur le roy de France, ton amy,
+que il fasse enquerre loiaument, savoir non sé il a en France le corps
+saint Denys; et sé tu oïs dire certainement que il ne soit là, si pourras
+faire ce que tu as commencié; et sé tu le fais autrement, nous cuidons que
+moult de maux en doivent venir.»
+
+ Note 381: _Courage._ Manière de penser. _Courage_ étoit autrefois
+ synonyme de _cœur_.
+
+Après ce que les messages orent ainsi parlé et l'empereur les eut
+diligemment escoutés, si leur respondi que il s'en conseilleroit à
+l'apostole et aux barons. Après le conseil leur respondi que leur sentence
+estoit bonne et selon raison. A tant s'en partirent les messages et s'en
+retournèrent en France.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE: 1050.
+
+_Coment ceste erreur fu estainte et prouvée du contraire à Saint-Denis, en
+France, par le démonstrement des glorieux martyrs Monsieur saint Denis et
+ses compaignons, en la présence le roy, et les barons, et les prélas et le
+peuple._
+
+
+Quant il furent retournés et il eurent au roy rendu response de la
+besoingne pourquoy il estoient là alés, si luy comptèrent après, tout par
+ordre, coment ceste chose estoit alée. Et le roy, qui moult estoit en
+grande cure de ceste chose, manda, à jour nommé, les barons et les prélas
+du royaume et les assembla, et meismement Huon, abbé de Saint-Denys. Et
+quant il furent assemblés, le roy leur compta la besoingne à grant pleurs
+et grant larmes, si comme les messages luy avoient rapporté, et leur
+demanda conseil de ceste chose.
+
+Lors trouvèrent en leur conseil que ceste erreur ne pouvoit estre esteinte
+sé ce n'estoit par la démonstrance du corps; et que l'abbé mandast par tout
+et signifiast, par lettre, le jour que ce serait fait; et que tous ceulx
+fussent présens à qui les lettres seroient portées; et que il ne laissast,
+en nulle manière, que il ne feist savoir le jour à ceulx qui ceste erreur
+avoit esmeue, pour ce que, sé il n'y estoient pas, la derrennière erreur ne
+fust pire que la première; à tant se despartirent tous. Mais l'abbé leur
+pria avant, que il venissent quant il leur feroit assavoir le jour. Et
+l'abbé repaira à Saint-Denys, et raconta au couvent de léans ceste chose à
+grant plours et à grant larmes; et les frères, qui doubtoient le commun
+péril, estoient à grant mésaise et chanceloient entre paour et espérance,
+et touteffois furent-il relevés et confortés par la grace de celuy en qui
+l'espérance des bien-créans est toute mise jus, et se mistrent en la
+disposition de Nostre-Seigneur, et s'abandonnèrent moult efforciement à
+vigilles et à oroisons communes et privées. Et l'abbé envoya, tandis, ses
+lettres près et loing, et si n'oublia pas à envoyer à ceulx de la cité de
+Radibonne, par qui celle erreur estoit commenciée, et assigna le jour au
+cinquiesme des ides de juing.
+
+Quant le couvent eut longuement esté en oroisons, en vigilles, en jeunes et
+autres pénitences par quoy la divine pitié a mercy de pécheurs, et le jour
+que fu mis approcha, si commencèrent à venir de toutes pars évesques, abbés
+et prestres et clers, moines, contes et barons; et, du menu peuple, hommes
+et femmes sans nombre, de diverses contrées; et si y vint Huedes, le frère
+le roy, que le roy y envois, et, avec luy, plusieurs gens de court; et si
+luy commanda que il luy sceust raconter certainement en quelle manière le
+créateur de toutes choses vouldroit révéler aux siens ce qu'il désirent. Si
+n'y voult pas venir, car il se sentoit à si grant pécheur, ce disoit, que
+il n'estoit pas digne de regarder de yeux du corps les reliques de si
+précieux martyr; mais touteffois créoit fermement et loiaument que la
+divine debonnaireté seroit là présente par œuvres; et si envoia une pourpre
+vermeille pour envelopper les précieuses reliques[382]. Quant ce vint après
+l'office des matines, que tout le couvent eut esté toute nuit en oroison,
+et les évesques et les abbés furent présens, il ostèrent l'escrin de
+l'entrée de la fort voute, à grant révérence, et fu apportée devant tous
+scellée et forment et fermement, par merveilleux art, selon l'ancienne
+coustume des orfèvres qui jadis furent. Descellée fu à grant peine en la
+présence de tous, et furent trouvés entièrement les os du corps du précieux
+martyr, enveloppés en un drap de soie si viel et si pourri, que il
+s'anientissoit et devenoit poudre entre les mains de ceulx qui le
+manioient, ainsi comme fait toille d'araignées. Tous furent maintenant
+remplis de si grant odeur, que il disoient que nulle espice né nulle odeur
+aromatique ne povoit si souef flairier. Lors furent maintenant remplis de
+si grant léesse qu'il commencèrent à chanter graces et louanges à
+Nostre-Seigneur, et en grans larmes et en grans sangloux entremellés,
+assemblèrent les pièces du viel paile et la poudre de vestement Monsieur
+saint Denys et ses compaingnons; et les os qui par l'abbé Hues de léans
+estoient traittés dévotement enveloppèrent au riche paile que le roy y eut
+envoié. Lors commencèrent les évesques à crier au peuple la vérité si comme
+il l'avoient trouvée: adoncques la joie fu si grant au peuple que nul ne le
+pourroit dire. Un pou en loing de l'églyse portèrent les reliques en
+procession pour esmouvoir la dévocion du peuple. Huedes, le frère du roy,
+retourna au roy à Paris, et luy compta tout, par ordre, si comme il avoit
+esté. Et le roy, qui fu lié oultre mesure, vint en ce jour meisme à pié, et
+tout nus piés par grant dévocion, et vint jusques à l'églyse moult
+humblement, pour honorer son glorieux seigneur. Après, offri un riche drap
+de soie et puis prist congié de retourner. Les reliques portèrent à
+procession à grant multitude de peuple, devant et darrière, et puis
+asseirent la chasse sur l'autel. Ainsi demoura vingt jours entiers, pour la
+multitude du peuple; car chascun jour venoient nouvelles de diverses
+régions, et tant comme il demoura ainsi, fu gardé, par jour et par nuit,
+des deux parties du couvent, l'une après l'autre. Si fu ainsi laissié tout
+apensement, jusques à tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent
+savoir la certaineté par eux ou par autruy.
+
+ Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit dû faire remonter
+ l'_oriflamme_ au don de cette _pourpre vermeille_, et je ne comprends
+ pas comment aucun de ceux qui ont parlé de ce fameux étendard ne
+ s'est arrêté au récit de cette première ouverture de la chasse de
+ Saint-Denis.
+
+Après les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme
+il estoit devant, à la loange de celuy qui vit et règne sans fin.
+
+
+IX.
+
+ANNEE: 1050.
+
+_Des noms des barons et des prélas qui la furent présens._
+
+
+Si ne doit-on pas entrelaissier que l'en ne mette les noms d'aucuns qui là
+furent, à la mémoire de ceux qui à venir seront.
+
+Des prélas furent cils: Guy, archevesque de Sens; Robert, archevesque de
+Cantorbie; Imbert, évesque de Paris; Elinant, évesque de Laon; Baudouyn,
+évesque de Noyon; Gautier, évesque de Meaux; Frolans, évesque de Senlis. Si
+amena chascun avec soy vaillans personnes et clers et lays. Des abbés
+furent cils: premier, l'abbé Hues de Saint-Denys; Aubert, abbé de
+Nermoustier; Jehan, abbé de Fescamp; Landry, abbé de
+Saint-Pierre-de-Chartres; Robert, abbé de Saint-Pierre-de-Fossés; Raoul,
+abbé de Saint-Remy de Rains. Si fu celui un des messages qui afferma devant
+l'empereur que saint Denys l'aréopagite estoit en France, et si y fu
+Geffroy, abbé de Coulons, et tous ces abbés avoient amené preud'homes et
+religieux. Des barons furent cils présens: Huedes, le frère le roy;
+Gautier, le conte de Pontis; Girart, conte du Corbueil; Yves, conte de
+Beaumont; Galerant, conte de Meulant, et maint autres nobles hommes, sans
+le grant nombre des simples chevaliers.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 1051.
+
+_Coment le roy espousa la fille au roy de Roussie, dame de sainte vie. Et
+coment la cite de Paris fu arse, et coment le roy fist couronner Phelippe
+son fils ainsné. Après, de la mort le roy Henri._
+
+
+[383]De la niepce Henri, l'empereur d'Allemaingne, que le roy eut espousée,
+eut le roy une fille qui assez tost fu morte; la mère meisme ne vesqui puis
+longuement; et le roy, qui pas ne voult estre sans femme, envoia Gautier,
+évesque de Meaux, au roy de Roussie, et luy manda qu'il luy envoiast une
+sienne fille qui avoit nom Anne; et cil le fist moult volentiers. Et quant
+elle fu venue, le roy manda ses barons et l'espousa moult solempnellement.
+Et la dame, qui sainte vie menoit, pensoit plus aux choses spirituelles qui
+à venir sont que elle ne faisoit aux temporelles, en espérance qu'elle en
+receust le loier en la vie perdurable. Une églyse fonda en la cité de
+Senlis, en l'onneur de saint Vincent.
+
+ Note 383: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._
+
+Beneureusement et glorieusement vesqui le roy avec ele long-temps, et
+engendra en ele trois vaillans fils: Phelippe, Robert et Hues, qui fu
+appelé Hues-le-Grant, et fu père Raoul, conte de Vermandois.
+
+En ce temps fu arse la cité de Paris, et avecques, en tour ce temps, fu
+famine trop grant qui dura bien sept ans. Phelippe, l'ainsné des trois
+frères, fu oint et sacré au vivant de son père, et par son commandement;
+car il estoit jà viel et débrisié; ce fu en l'an de l'Incarnation mil
+soixante-dix. Eu l'an après morut Henri et fu enseveli en l'églyse
+Saint-Denys avec son père et son aïeul et son bisaïeul, et les autres roys
+qui laiens gisent. Cil roy Henri fu moult vaillant et moult courageux en
+armes.
+
+
+
+_Ci finent les fais au bon roy Henri._
+
+
+
+
+CI PARLE DU PREMIER
+ROY PHELIPPE.
+
+* * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEES: 1080/1095.
+
+_Coment il saisi la contée de Vauquessin, et coment il ferma le chastel de
+Montmelian. Et coment le duc Guillaume de Normandie passa en Angleterre et
+occist le roy et saisi le roiaume. Et coment le pape Urbain fist croiserie
+pour aler oultre-mer._
+
+
+[384]Le roy Phelippe, qui fu le premier des roys qui par ce nom fust
+appelé, vesqui en son temps moult en paix[385], et moult luy fu fortune
+débonnaire. Femme prist qui Berthe fu appelée, fille le conte de Hollande
+et sereur le conte Robert de Flandres. De celle eut une fille et un fils.
+La fille eut nom Constance et le fils Loys. Puis fu-elle espousée à
+Buiaumont, le prince d'Antioche. Le roy, qui véoit bien que son pouvoir et
+sa seigneurie estoit moult amenuisiée, ce luy estoit avis, par le défaut de
+ses ancesseurs, désiroit moult à mouteploier. En ce temps, estoit conte de
+Bourges un vaillant chevalier qui Harpin avoit nom. Cil Harpin, si comme
+aucunes escriptures dient, se croisa à la première croiserie de Perron
+l'Hermite, qui fu en ce temps, et ala oultre-mer à la première muete; la
+contée de Bourges vendit au roy Phelippe soixante mil sols[386].
+
+ Note 384: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._
+
+ Note 385: _Moult en paix._ Cela n'est pas dans le texte d'Aimoin, qui
+ se contente de donner à Philippe l'épithète de _Magnificus_.
+
+ Note 386: Harpin, comte ou vicomte de Bourges, a été célébré dans les
+ chansons de geste du treizième siècle. Celle de Lion le fait père du
+ héros principal, et, suivant elle, Harpin auroit été dépouillé de son
+ fief en punition d'un meurtre commis sous les yeux du roi de France.
+ Plus tard son fils Lion seroit revenu à Bourges et auroit été reconnu
+ comme le légitime héritier des domaines de son père. (Voyez le
+ manuscrit du Roi, fonds de Sorbonne, n° 450.)
+
+Après ce, avint que guerre mut entre Geffroy-le-Barbu, conte d'Anjou, et
+Fouques Rechin, son frère, qui conte estoit de Gastinois. Si estoit la
+cause telle que Fouques se plaingnoit de ce que son frère luy avoit donné
+trop petite partie de terre. Au roy Phelippe ala et luy promist que il luy
+lairoit toute la contée de Gastinois, mais que il ne luy nuisist de la
+guerre que il pensoit à mouvoir contre son frère. Et le roy se conseilla
+sur ce, puis luy octroya volentiers. Lors vint Fouques à bataille contre
+son frère et eut de luy victoire par l'aide des Angevins et des Torainois,
+et le prist et le tint en sa prison jusques à la fin de sa vie; mais en
+celle bataille eut assez occision de barons et d'autres gens. Après celle
+victoire laissa au roy la contée de Gastinois, si comme il luy avoit
+promis; mais les riches hommes et les chevaliers du païs ne vouldrent faire
+hommage, jusques à tant qu'il eut juré, comme roy, que il tendroit les
+anciennes coustumes du païs.
+
+Ne scay quans ans après, si comme convoitise et malice croissent toujours,
+le roy saisi et prist la contée de Vouquesin et la tint en sa seigneurie;
+et ferma lors le chastel de Montmelian[387], contre le conte Huon de
+Dampmartin. (Mais cy endroit doit chascun savoir que ceste contée de
+Vouquesin muet[388] des fiés de Saint-Denys en France, et quiconque la
+tient, il en doit l'ommage à l'abbé de laiens. Et le service du fié si est
+tel que il doit porter ès batailles et ès osts l'oriflamme Monsieur saint
+Denis, toutes les fois que le roy ostoie; et le roy la doit venir querre en
+l'églyse par grant dévotion et prendre congié aux martyrs avant qu'il
+meuve. Et quant il part de l'églyse, il s'en doit aler tout droit là où il
+muet, sans tourner né çà né là en autre besoingrie[389].)
+
+ Note 387: _Montmelian._ D'après ce texte, le château de Montmelian
+ devoit être entre le Vexin et le comté do Dammartin en Goële. Cette
+ position est encore attestée par le rapprochement de deux passages du
+ roman de _Garin-le-Loherain_. Dans le premier, Fromont citant un don
+ que lui fit le roi:
+
+ Jà fust uns jor que m'éustes covent,
+ Quant vous chaciez devant _Montmelian_,
+ En la forêt qui à celui appent,
+ Quant à Begon donnas en chasement
+ La ducheté de Gascongne la grant.... etc.
+ (Tom. 1, p. 123.)
+
+ Et plus loin, Fromont revenant sur lu même point:
+
+ Vous savez bien l'emperères jadis
+ M'ot en covent quant il fu à Senlis,
+ Quant à Bégon la Gascongne rendit..., etc. (Id., p. 149.)
+
+ Il existe encore aujourd'hui, au-dessous des forêts d'Ermenonville et
+ de Chantilly, un petit bois de _Montmelian_, près d'un hameau nommé
+ Notre-Dame de Montmelian. C'est là qu'étoit le château fermé par le
+ roi Phillippe Ier.
+
+ Note 388: _Muet_ est mouvante.
+
+ Note 389: De là l'opinion à tort soutenue par Ducange et autres
+ savans illustres, que nos rois auroient adopté l'oriflamme de
+ Saint-Denis seulement depuis la réunion du Vexin à la couronne.
+ Mais ce passage bien compris, et la charte de Louis-le-Gros sur
+ laquelle on s'est appuyé, prouvent justement le contraire. Voyez
+ une note de _Garin-le-Loherain_, tome 2, page 121. Voyez aussi le
+ précieux ouvrage de M. Rey sur le _Drapeau et les insignes de la
+ monarchie françoise_. Paris, 1836.
+
+_Incidence._--Sept jours devant les kalendes de may, apparurent comètes au
+ciel, près de cinq jours, et donnoient grant clarté contre occident.
+
+En cest an meisme, avint que Guillaume, duc de Normandie, passa en
+Angleterre; (le roy occist) et saisi le roiaume.
+
+En cest an meisme, osta le roy Phelippe les chanoines lui estoient à
+Saint-Martin-des-Champs, delez Paris, ainsi comme par divine inspiration,
+pour ce qu'il vivoient déshonnestement et faisoient mauvaisement le
+service. L'églyse donna à Saint-Pierre-de-Clugny et fist laiens venir les
+moines de l'abbaïe, au temps l'abbé Huon.
+
+[390]En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil quatre vingt et quinze,
+vint en France le pape Urbain; homme estoit plain de bonnes meurs et de
+grant dévocion. Son concile assembla en la contée de Clermont en Auvergne.
+Et quant le concile fu assemblé qui fu de trois cent et vint, que évesque
+que abbés, il se leva au concile et commença à parler comme cil qui estoit
+bien enparlé et de parfonde loquence. Lors les commença à enseigner et
+amonester comment il se devoient maintenir et gouverner eulx et le peuple
+de leur éveschié et de leurs diocèses par les provinces. Lors descendi en
+plourant sur la povre terre d'oultre-mer où nostre Sauveur avoit esté mort
+et vif et crucifié pour nos péchiés, que la gent sarrazine destruisoient,
+si comme il avoit oï dire certainement; si amonestoit, à grans soupirs, le
+peuple et les barons que elle fust secourue.
+
+ Note 390: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 48._
+
+Sa parole, qui volentiers fu reçue ès cuers des bons crestiens par la vertu
+u Saint-Esperit, fist grant fruit: car le très-vaillant Aimars, évesque du
+Pui, se croisa tantost, embrasé de l'amour Nostre-Seigneur, comme cil qui
+tant bien fist et tant fust sage et preux en secourre et en aidier en toute
+manière la chevalerie de la crestienté; si comme il est apparent, ès fais
+que le barnage[391] de France fist en celle voie.
+
+ Note 391: _Barnage._ Baronnage.
+
+Après luy, se croisèrent les haulx hommes Hues-le-Grant[392], frère le roy
+Phelippe; Raymont, le conte de saint Gile; Estienne, le conte de Blois;
+Robert, conte de Flandres; Paiens de Kaneleu[393], Rogier de Rosoy et maint
+autres princes du roiaume de France, outre chevalerie et gens de pié sans
+nombre. Par la renommée de ceste croiserie, se croisèrent maint autres
+nobles et princes en autres régions.
+
+ Note 392 _Hues-le-Grant._ «Hugo magnus.» Cette finale du nom de
+ plusieurs membres de la famille capetienne ne doit-elle pas être
+ considérée comme analogue à celle des Charles de la seconde race.
+ _Carlomannus_ ou _Carlomagnus_, _Hugomagnus_, etc.
+
+ Note 393: _Paiens de Kaneleu._ Le latin du continuateur ne porte pas
+ ce nom ni le suivant.
+
+En Sezile Buiaumons, le prince de Puille qui fu fils Robert Guichart,
+estrait de la nacion des Normans; et le vaillant Tancrès, ses niés et maint
+autres vaillans chevaliers de celle contrée; en Lorraine, le vaillant
+Godefroy de Bouillon, Baudouyn et Eustace, ses frères, et maint autres
+nobles princes de celle région. Et Nostre-Seigneur, qui vit leur intention
+et leur bonne volenté, leur donna si grans graces que, après tant de paines
+et de travaux que il souffrirent pour l'amour de Nostre-Seigneur,
+prinstrent-il la grant cité de Nice et la noble cité d'Antioche, et puis
+après la sainte cité de Jhérusalem et aultres plusieurs cités et chasteaux
+sans nombre; et délivrèrent le saint sépulcre des paiens et de leurs
+ordures, et les occistrent et destruirent, et orent tousjours victoire par
+la vertu du Saint-Esperit. Et quant il orent ainsi esploicté, aucuns
+retournèrent en leurs contrées et aucuns démourèrent au pays pour la terre
+et le peuple deffendre, si comme Godeffroy de Bouillon, qui puis fu roy de
+Jhérusalem, Baudouin et Eustace ses frères et maint autres barons.
+
+
+II.
+
+ANNEES: 1100/1101.
+
+_Coment le roy Phelippe refusa la royne Berthe sa femme et la mist en
+prison. Et coment l'apostole l'escomenia et son roiaume. Et de Loys, son
+fils, coment il deffendi viguereusement le roiaume contre le roy
+d'Angleterre._
+
+
+(Atant nous tairons de ceste matière qui pas n'appartient à nostre propos;
+si parlerons du roy Phelippe et de son fils Loys qui, avec son père,
+gouverna le roiaume, ains qu'il fust couronné jusques à ce qu'il alast de
+vie à mort: et puis se fist couronner et régna tout seul; comme roy fier et
+vertueux, si comme nous racompterons en ses propres fais.)
+
+[394]Grant temps après refusa le roy Phelippe la royne Berthe, sa femme,
+par l'amonestement du deable; du tout se retrait d'ele et la mist en un
+fort chastel qui a nom Montrueil sur la mer, dont il l'avoit, devant ce,
+douée, et s'abandonna à la luxure et avoultire, qui parestoit trop honteuse
+chose à si hault homme. A Foulques Rechin, conte d'Angiers, tolli-il
+Bertrade sa première femme; par plusieurs ans fu avec ele en avoultire et
+la dame eut trois enfans de luy, deux fils et une fille. Les deux fils
+furent Phelippe et Floire, et la fille fu puis contesse de Triple.
+Longuement vesqui ainsi en avoultire, né oster ne s'en vouloit pour nul
+amonnestement; mais l'apostoile, qui vouloit pourveoir au salut de s'ame,
+et qui se doubtoit que Dieu ne l'en méist à raison par son deffaut, au jour
+du jugement, escoménia luy et son roiaume; et le roy qui toutefois douta la
+sentence par la grace que Nostre-Seigneur lui fist, laissa celle dame qu'il
+avoit longuement tenue es avoultire, et reprist la royne Berthe, sa loyale
+espouse. [395]Le damoiseau Loys, qui encore estoit en l'aage de douze ans
+ou de treize ans, estoit tant beau et tant doulx et tant preux et tant bien
+affaitié en toutes choses et plain de bonnes meurs, et tant amandoit
+toujours en proesce et en courage que il donnoit bonne exemple de soy, aux
+barons et au peuple, de son roiaume maintenir et gouverner, et des églyses
+deffendre merveilleusement. Dont tous ceulx qui bien et paix aimoient en
+estoient en grant désirier.
+
+ Note 394: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 49._
+
+ Note 395: A compter d'ici commence la traduction de la _Vita Ludovici
+ regis Philippi filii_, par le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger.
+
+Icil noble damoiseau s'accoustumoit à amer et à honnorer l'églyse de
+Saint-Denys de France, selon la coustume de France ancienne et de
+long-temps; et selon ce que ses ancesseurs la maintindrent, il la maintint
+tousjours à grant chierté et à grant révérence, pour l'onneur des martyrs
+desquels il estoit soustenu et aidié en ceste mortelle vie et par quelles
+prières il attendoit à estre secouru quant à l'ame, après la mort; et si
+pensoit à estre moine de léans, sé ce fust que estre péust. Mais tandis
+comme il estoit encore en l'aage de douze ou de treize ans, se penoit-il
+moult de venir à valeur et à proesce de grant homme, non pas à chacier né à
+autres jeux enfantins à qui tel aage s'abandonne légièrement; ains
+apprenoit et usoit des armes par qui l'on vient à proesce et à valeur; et,
+sans faille, faire luy convenoit par force, sé il ne voulsist perdre son
+roiaume par mauvaiseté et par paresse; car les plus grans et les plus
+puissans des barons du roiaume le commencièrent à assaillir: et meismement
+le puissant et le couragieux roy d'Angleterre, fils Guillaume, duc de
+Normandie, qui Angleterre conquist et fust appelé Guillaume le bastart. Et
+pour ce que il commença à estre assailli si jeune, fu il preux, par les
+grans besoingnes qui luy sourdoient de toutes pars: car vertu et proesce
+croit par us et par travail endurer, et en devient on sage et pourveus aux
+grant besoingnes, et en vient-on souvent à grans emprises. Et par ce
+s'enfuit paresse et oisiveté, qui trop font de maus à ceus qui les
+maintiennent; car ainsi comme dit le sage: «Oisiveté et paresse
+admenistrent nourrissement aux vices.»
+
+Cil roy Guillaume d'Angleterre estoit chevalier merveilleus aux armes et
+sur tous hommes estoit convoiteux et désirant d'acquerre los et renommée.
+Quant il eut deshireté son ainsné frère, Robert, le duc de Normandie, de
+toute la duchée, si comme elle s'estent, après ce qu'il s'en fust alé
+oultre-mer, si se commença à approchier des marches du roiaume de France et
+à assaillir le noble damoisel Loys, en toutes les manières qu'il povoit.
+Semblablement et dessemblablement guerroioient l'un l'autre: semblablement
+en ce que l'un né l'autre ne se tenoit maté né vaincu; dessemblablement en
+ce que le roy Guillaume estoit fort et aduré et parcréur d'aage, comblé
+d'avoir et large despendeur, et que merveilleusement savoit atraire à luy
+chevaliers et soudoiers; et que le jouvenceau Loys estoit povre d'avoir et
+jeune d'aage, et se gardoit de grever le roiaume que son père tenoit encore
+en sa main: et si, osoit maintenir guerre et contrester à si puissant homme
+et si riche, par proesce de chevalerie et par hardement de cuer tant
+seulement. Dont véissiez le noble damoisel chevauchier par le païs, à tant
+de chevaliers comme il povoit avoir, une heure ès marches de Berri, autre
+heure ès marches d'Auvergne: né jà, pour ce, ne le véist on moins tost en
+Vauquessin, quant mestier en estoit. Et assembloit souvent au roy Guillaume
+d'Angleterre, à trois cens chevaliers ou à cinq cens ou à moins, encontre
+dix mille chevaliers. Si avenoit souvent selon la doubteuse avanture de
+bataille, que il desconfisoit ses ennemis et tel fois qu'il restoit
+desconfi. Et en tels poingnéis prenoit-on souvent des plus nobles barons,
+d'une part et d'autre. Une heure en prist, le damoiseau Loys, des plus
+nobles que le roy d'Angleterre eust, comme le noble conte Simon, Gilebert,
+seigneur de l'Aigle, qui, à ce temps estoit le plus prisié chevalier de
+toute Normandie et Angleterre[396], et Paiens, le seigneur de Gisors, à qui
+le roy d'Angleterre ferma lors premièrement le chastel de Gisors[397], et
+d'autre part reprist, le roy d Angleterre, des plus vaillans chevaliers de
+France, comme le vaillant conte Mathieu de Beaumont, le noble conte Simon
+de Montfort[398], et Paiens, le seigneur de Montjay. Mais l'angoisse et la
+destresse d'avoir, pour les soubdoiers paier, fist tost venir à raençon les
+prisonniers au roy Anglais; mais les prisonniers de France ne peurent pas
+estre si tost délivrés; ains furent en prison longuement, n'oncques par
+mille raençon n'en porent eschapper jusques à tant qu'il eurent fait
+hommage au roy d'Angleterre et qu'il eurent juré sur sains qu'il luy
+seroient en aide à leur povoir contre le roy et contre le roiaume de
+France.
+
+ Note 396: _Gilebert de Laigle_ est honorablement mentionné par le
+ poète Geoffroi Gaimard. Voyez les fragmens de ce poète, publiés par
+ M. Fr. Michel. (Rouen, 1830, p. 56.) Il étoit à côté du roi Guillaume
+ le Roux, quand celui-ci fu mortellement frappé par Tyrrel, à la
+ chasse.
+
+ Note 397: Le sens est ici mal rendu; c'est _Paiens_ que Suger indique
+ comme ayant fermé ce chateau: «Paganum de Gisortio, qui castrum idem
+ primo munivit.»
+
+ Note 398: Simon Ier, fils d'_Amauri_ Ier, celui qui fortifia
+ _Montfort-l'Amauri_.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 1106.
+
+_Coment le roy Guillaume d'Angleterre, desiroit à avoir le roiaume de
+France, et coment il grevoit povres gens et l'Églyse, et ravissoit leurs
+biens; et coment il fu occis soudainement d'une saiete, par la divine
+vengeance._
+
+
+Lors disoit-on que cil roy Guillaume d'Angleterre, qui trop estoit fier et
+orgueilleux, béoit à avoir le roiaume de France. Car le noble damoiseau
+Loys estoit tout seul demouré droit hoir du roy Phelippe et de la royne
+Berthe, qui sereur estoit Robert, le conte de Flandres. Si avoit-il deulx
+autres fils, Phelippe et Floire, de Bertrade, la contesse d'Angiers, qu'il
+avoit louguement maintenue par-dessus sa femme espousée; mais nul ne
+s'attendoit que nul en deust régner, pour ce qu'il estoient nés en
+avoultire, sé il avenist par ayanture que le noble Loys mourut. A ce
+s'atendoit le roy Guillaume, si comme l'on cuidoit. Mais pour ce que ce
+n'est pas droit né chose naturele que François soient en la subjeccion
+d'Anglois, ains est droit que Anglois soient en la subjeccion
+françoise[399], avint tout autrement qu'il ne cuidoit; si luy tolli
+s'espérance la fin de la guerre. Car celle guerre eut jà duré trois ans et
+plus; et le roy Guillaume vit qu'il n'en pourroit venir à chief, né par ses
+Anglois né par ses Normans, si comme il cuidoit premièrement, né par les
+François meisme qu'il avoit à luy alié par serement et par fiance. Si
+laissa la guerre tout de son gré, et passa en Angleterre.
+
+ Note 399: Notre traducteur commet ici un contre-sens qui n'est
+ peut-être pas complètement involontaire. Suger dit: «Parce qu'il
+ n'est pas permis que les François soient soumis aux Anglois, ni même
+ les Anglois aux François.» _Quia nec fas nec naturale est Francos
+ Anglis, imò Anglos Francis subjici, etc._
+
+Après ce avint, un jour qu'il chaçoit en une forest qui avoit nom
+Neuveselve, que il fu soudainement occis d'une saiete, si que pluseurs
+cuidèrent qu'il eust esté occis par la divine vengeance et à bon droit, car
+il guerroioit povres, gens cruellement et essilloit les églyses et trop
+angoisseusement ravissoit leurs biens quant les prélas mouroient. Ce cas fu
+mis de pluseurs gens sur un hault homme d'Angleterre qui avoit nom Gautier
+Thirel; mais il jura puis, sur sains, devant pluseurs, non pas pour ce
+qu'il en doubtast rien, comme cil qui coupe n'y avoit[400], que oncques,
+celuy jour que le roy avoit esté occis, n'avoit-il esté en la forest, celle
+part, né veu ne l'avoit en celle journée. Dont il est bien apparissant que
+la cruauté de si puissant homme fu abatue et chastoiée par la divine
+puissance; en manière que cil qui les autres travailloit à tort fu
+travaillié sans fin, et cil qui tout convoitoit fu du tout despouillié. A
+Dieu tant seulement qui desceint les baudrès[2] des roys quant il luy
+plaist sont soubmis les roys et les roiaumes.
+
+ Note 400: La traduction est obscure et incomplète. Ici Suger se met
+ en scène, et dit avoir lui-même entendu Gautier Tirrel jurer de son
+ innocence. «Quem cum nec timeret nec speraret, jurejurando sæpius
+ audivimus, et quasi sacrosanctum asserere, etc.» Mais, ce témoignage
+ de Suger ne me satisfait pas complètement; lu désir de fonder une
+ onjecture édifiante y paroît trop. D'ailleurs tous les historiens
+ anglois s'accordent à accuser de la mort du roi, non pas la
+ vengeance, mais la maladresse de Geoffroi Tirrel. (Voyez Orderic
+ Vital, Gaimar, Wace; Eadmer et les autres.).
+
+ Note 401: _Les baudrés._ Aujourd'hui _baudriers_, du latin
+ _baltheum_, dont se sert Suger. De même dans Garin le Loherain:
+
+ Aubris fu biaus, eschevis et molés,
+ Gros par espaules, graisles par le _baudré_.
+ (T. I, p. 85.)
+
+Après ce roy Guillaume, vint au roiaume son mendre frère, Henri, qui tant
+fu sage et puissant: sa grant valeur et son grant sens fu puis sceu et
+cogneu, comme nous dirons cy-après. Si avint ainsi qu'il fu roy
+d'Angleterre, pour ce que son aisné frère, le vaillant Robert, estoit au
+temps de lors au grant ost des nobles barons qui estoient meus au saint
+sépulcre. Et pour ce que nous n'avons pas en propos de retraire les fais
+des Anglois, fors de tant comme il appartient à nostre matière, nous en
+convient taire, jusques à tant que l'istoire en fera mencion.
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 1106.
+
+_Coment le noble jouvencel Loys amoit les églyses et les povres, et
+combatoit noblement pour metre pais entre les barons qui guerroioient les
+uns les autres._
+
+
+Loys, le noble jouvenceau, estoit jà grant et parcréu; et de tant comme il
+estoit tenu à simple de pluseurs[402], de tant se penoit-il plus de
+pourveoir le profit des églyses; et comme courageux et defendeur du siècle
+et du règne de son père, se traveilloit pour la paix du clergié, et des
+gaigneurs et des povres gens: car la paix et le repos avoient jà esté si
+longuement en desaccoustumance au roiaume de France, et tant avoient-il
+esté troublés, que nul ne savoit mais que estoit joie né paix.
+
+ Note 402: Suger dit: «Ludovicus itaque famosus juveuis, jocundus,
+ gratus et benevolus (quo etiam à quibusdam simplex reputebatur), etc.
+
+Si avint en ce temps que entre l'abbé Adam de Saint-Denys et Bouchart, le
+seigneur de Montmorency, sourdi contens pour aucunes besoingnes et
+coustumes de leurs terres qui ensemble marchissoient. Et à ce montèrent les
+paroles que cil Bouchart rompi son hommage, et s'entredeffièrent et
+s'entrecoururent sus, à armes et à bataille, et ardi l'un à l'autre sa
+terre. Mais ceste nouvelle vint tantost au vaillant roy Loys qui moult en
+eut grant desdaing. Cestui Bouchart fist tantost semondre de droit par
+devant le roy Phelippe, son père, à Poissy le chastel. Cil se défailli du
+tout de droit oïr et de obéir au jugement; et s'emparti de court ainsi. Né,
+pour ce, ne fu-il pas retenu, car ce n'est pas coustume en France; mais il
+apprist, assez tost après, quelle paine doit porter le subgiet orgueilleux
+vers son seigneur. Semondre fist ses osts Loys et ala sur luy à armes, et
+sur ses aides; c'est sur le conte Mathieu de Beaumont et sur Droon, le
+seigneur de Moncy[403], qui estoient ses jurés de ceste entreprise, et
+chevaliers merveilleux. En la terre Bouchart entra premièrement et gasta
+tout par feu et par glaive, fors son chastel. Si mist le siège entour, que
+de ses propres gens que des gens Robert, son oncle, le conte de Flandres;
+et, tant le destraint qu'il vint à luy à mercy, et se mist sur luy, hault
+et bas, de toute la querelle.
+
+ Note 403: _Moncy._ «Monciacensem.» C'est aujourd'hui
+ _Mouchy-le-chatel_, village de Picardie (département de l'Oise), à 4
+ lieues de Beauvais.
+
+Après, rassailli de guerre, Droon de Moncy, pour ce meisme et pour autres
+griefs qu'il faisoit à l'églyse Saint-Pierre de Beauvais. Devant son
+chastel vint à grant plenté de chevaliers et d'arbalestriers. Cil Droon
+issi hors et assembla ses gens assez près de son chastel; mais cil qui le
+règne deffendoit le fist assez tost flatir ens[404] parmy les portes, luy
+et sa gent. Mais ce ne fu pas sans luy, car il les suivoit au dos de si
+près qu'il se féri en eulx de vive force jusques au milieu dn chastel,
+comme preux et hardi. Maint grans cops y feri le preux Loys et maint en
+reçut, n'oncques issir n'en daigna jusques à tant que il eust tout le
+chastel ars, jusques à la maistre tour. Si esloit de si grant cuer et de si
+fière proesce qu'oncques ne daigna eschiver le grant embrasement du
+chastel, tout fust-ce grant péril à luy et à son ost. Et tant y souffri
+qu'il luy prist un grant enroueure qui longuement luy dura. En telle
+manière les soubmist et humilia à la volenté Nostre-Seigneur à qui la cause
+de la guerre estoit.
+
+ Note 404: _Flatir ens._ Se précipiter au travers.
+
+En ces entrefaites mut contens entre Huon, le seigneur de Clermont qui home
+estoit simple et sans malice, et Mathieu, le conte de Beaumont; pour ce que
+le conte Mathieu, qui sa fille avoit espousée, luy tolloit à force la
+moitié du chastel de Lusarches; car l'autre moitié tenoit-il pour raison de
+sa femme. Si l'avoit tout saisi et bien garni; au damoisel Loys s'en ala
+clamer et s'en laissa chéoir à ses piés. En pleurant fist sa complainte par
+telles paroles: «Sire, ayés pitié de moy qui suis vielx et desbrisié: si me
+secourrés contre mon gendre qui me veult deshireter. Si vueil mieux que
+vous ayés toute ma terre de qui je la tiens, que mon gendre l'ayt.» Grant
+pitié eut de luy le deffendeur du règne, et luy promist son ayde: et ainsi
+le renvoia tout asseuré de sa promesse.
+
+Tantost manda au conte Mathieu que il revestist Huon de sa partie du
+chastel; puis les adjourna ambedeulx à sa court. Mais le conte Mathieu
+refusa tout né, à sa court ne daigna venir né contremander. Et le damoisel
+assembla son ost et ala assaillir le chastel qu'il avoit garni contre son
+seigneur. Tant y assailli par armes et par feu et par engin qu'il le prist
+à force. La tour garni de chevaliers et la rendi à Huon, si comme il l'i
+avoit promis. De là se parti et ala assiéger un chastel le conte, qui a nom
+Chambely[405]. Ses engins fist entour drecier; mais autrement avint de ce
+siége qu'il ne cuida. Une nuit eut fait clair tems et seri; si avint que le
+temps se couvri soudainement et commença un fort temps de tonnoire et de
+pluye si horrible que le plus des gens de l'ost estoient en désespérance de
+leur vie et cuidoient bien mourir. Quant ce vint vers le jour que le noble
+Loys se dormoit en son paveillon, plusieurs s'appareillèrent, pour le fort
+temps, à despartir de l'ost. Si fu bouté le feu en l'une des parties des
+loges, par desloiauté et par traïson, et pour ce que c'est signe de
+despartir ost du siége. Si avint ainsi que le ost s'estormi et issirent des
+tentes folement et confusément, et commencièrent à fuyr comme ceulx qui
+cuidoient estre pris pour la tumulte et pour la noise; et se mistrent à la
+fuite. De ce fu moult esbabi le damoiseau Loys, et demanda que ce estoit.
+Lors s'arma et sailli au destrier, et couru après l'ost pour faire
+retourner; mais pour chose qu'il sceust né dire né faire, ne les pot metre
+au retour, pour ce, meismement, qu'il estoient tous espandus et espartis çà
+et là. Lors assembla tant de gens comme il pot avoir, et pour les autres
+garantir qui s'en fuioient se mist il pour mur et pour deffense contre ses
+ennemis qui luy coururent sus. Souvent y feri et souvent y fu feru; bien et
+seurement s'en porent fuyr ceulx à qui il estoit deffense; mais assez en y
+eut de pris de ceulx qui estoient loing de luy et s'en fuyoient espandus
+par troupeaux. La furent pris cil Hue de Clermont, le plus haus home et le
+plus puissant, et Guy de Senlis, Heloyn de Paris, sans les autres, que
+chevaliers que sergens, qui pas n'estoient de grant nom, et des gens à pié
+dont il n'est nul compte.
+
+ Note 405: _Chambely._ C'est Chambly, en Beauvaisis, à une lieue de
+ Beaumont, et à six de Senlis: aujourd'hui petite ville du département
+ de l'Oise.
+
+Moult fu le gentil damoiseau embrasé de grant yre. A Paris retourna, et de
+tant luy engroissa plus le cuer de fierté et d'ogueil, comme il n'avoit pas
+appris à receveoir telle honte et tel meschéance. A Paris ne demoura guères
+pour séjourner; mais pour sa honte vengier assembla gens de toutes pars,
+trois fois tant qu'il n'avoit fait devant; et souvent disoit en son cuer
+que c'estoit greigneur honneur de mourir en proesce que honteusement vivre.
+Ceste assemblée sceut le conte Mathieu, par ses amis de la court; si se
+doubta moult, comme cil qui sage homme estoit, que la meschéançe que son
+sire avoit eue ne retournast sur luy. Lors prist de ses privés amis et leur
+pria de parler de la paix par moult grant doulceur, et par, moult grant
+blandissement; et moult se pena d'amollier le cuer et l'ire du noble
+damoisel. Et se purgeoit en telle manière que par luy né par son pourchas
+ne luy estoit telle meschéance avenue, sé par aventure non. Et coment qu'il
+fust avenu, il s'en mettoit du tout à sa volenté et à son esgart.
+
+Mais avant qu'il s'en voulsist de rien amollier en eut maintes prières, que
+du roy Phelippe, son père, que d'autruy; mais touteffois, à la parfin,
+refrena son mautalent, et si fut à tart et à envis: le tort qu'il avoit
+fait luy fist amender et rendre ce qu'il pot rendre, de ce qu'il avoit
+dommagié; et luy fist rendre les prisons, et après fist la paix de luy et
+de Huon de Clermont, son seigneur, et luy fist rendre sa partie du chastel
+de Lusarches qu'il luy vouloit tollir.
+
+
+V.
+
+ANNEE: 1102.
+
+_Coment il deffendi les églyses contre Eblon, le conte de Rouci, et son
+fils, qui les persécutoit; et coment il les contraint par glaive et
+occisions à faire satisfactions._
+
+
+En ce meisme temps estoit en grant tribulacion l'églyse de Nostre-Dame de
+Rains, par la cruauté Eblon, le conte de Roucy, et de sou fils Guichart qui
+souvent la grevoit et couroit sus; et non mie tant seulement à ele, mais
+aux autres églyses qui estoient soubz ele: et si estoit-il si bon chevalier
+de sa main et si entreprenant que il ala aucune fois à ost banie[406] en
+Espaigne contre les Sarrazins; ce que nul ne déust oser entreprendre sé il
+ne fust roy ou empereur. Maintes clameurs et maintes plaintes en avoient
+esté faites aucunes fois devant le roy Phelippe où il ne mettoit pas grant
+conseil; mais tant ala puis la besoingne que ceste clameur vint bien deulx
+fois ou trois jusques à son fils Loys; et tantost, comme il fu certain des
+griefs que cil tirant faisoit aux églyses, il assembla un ost de bien cinc
+cens[407] chevaliers, des meilleurs que il pot trouver au royaume son père.
+A Rains s'en ala hastivement, où il avoit esté attendu deulx mois, pour
+prendre vengeance de la bonte et du dommage que le tirant avoit fait aux
+églyses. Lors entra en sa terre où il mist tout en feu et en flambe, et la
+sienne et celle à ses aydes, et à proier quanqu'il trouvèrent. Si furent
+robés qui les autres souloient rober, pris et tourmentés qui les autres
+souloient tourmenter. Moult y souffri travail le noble jouvenceau, car tant
+avoit en luy et en ses chevaliers vigueur et proesce, que oncques tant
+comme il y furent ne séjournèrent jour, s'il ne fust vendredi ou diemenche,
+qu'il ne tourmentassent leurs ennemis, ou par assaut de navie[408] ou de
+lancier ou de traire, ou par courre sur leurs terres. Si n'estoit mie celle
+guerre tant seulement contre celuy Eblon, ains estoit aussi contre les
+autres barons du pays. Si leur faisoit grant secours la force des
+chevaliers de Lorraine qui leur aydoient pour ce qu'il estoient de leur
+parenté. Entre ces choses y eut parlé de paix en plusieurs manières: si fu
+plus légièrement accordée, de la partie au jouvencel de France, pour ce
+qu'il avoit ailleurs maint grans afaires qui requeroient sa présence. Au
+tirant commanda qu'il féist paix et satisfaction aux églyses; et il si fist
+et asseura par bons hostages. Ainsi abati et defoula celuy Eblon, et si
+ardi et gasta sa terre. Et ce que luy requeroit et demandoit du
+Nuef-chastel[409] mist en sa souffrance jusques à un autre jour.
+
+ Note 406: _A ost banie_, et non pas _banié_, comme on lit dans le
+ texte de dom Brial. A armée convoquée.
+
+ Note 407: _Cinc cens._ Le latin dit: _sept cents_.
+
+ Note 408: _De navie._ Il y a dans le latin _manuali congressione_, et
+ l'auteur aura lu _navali_ au lieu de _manuali_. La rédaction du temps
+ de Philippe-le-Bel traduit mieux: _d'envaïr_. (Msc. 8396. 2.)
+
+ Note 409: _Nuef-chastel._ Château situé sur l'Aisne, aujourd'hui
+ chef-lieu d'un canton duquel dépend Rouci. _Sic transit gloria
+ mundi._
+
+Un autel[410] ost de chevaliers assembla une autre fois pour secourre
+l'église d'Orléans, contre Lion, le seigneur de Meun, qui home estoit
+l'évesque, et si tolloit à l'églyse la greigneur partie de ce chastel
+meisme et la seigneurie d'un autre. En pou de temps le mata et abati, car
+il mist siége devant le chastel et l'enclost dedens, luy et tous ceulx qui
+en son ayde estoient; et prist le chastel par vive force. Mais cil se féri
+en l'églyse du chastel qui près estoit de sa maison, et se pensoit là à
+deffendre; mais ne li valu, car par la force d'armes et par le feu qui
+laiens fu bouté, il fu mors et estaint; et non pas luy tant seulement, mais
+jusques à soixante personnes qui, par la force du feu, trébuchèrent de la
+tour en haut et furent recueillis et tresperciés au fer des lances. Et
+ainsi fenirent leurs vie, et descendirent leurs ame en enfer comme ceulx
+qui généraument estoient escomeniés de leur évesque.
+
+ Note 410: _Autel._ Semblable.
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 1104.
+
+_Coment un cruel tyrant appellé Thomas de Malle, qui tenoit le chastel de
+Montagu, fu assis laiens; et coment il issi par nuit et vint au noble Loys
+qui fu deceu par son conseil, tant qu'il li restabli son chastel._
+
+
+En Loonois est un chastel qui a nom Montagu[411]. Fondé est de grant
+ancienneté et fors de grant manière, car il est assis sor une haute roche
+ronde de toutes pars. Ce chastel tenoit en ce point, par raison de mariage,
+Thomas de Malle, home desloiaus oultre mesure, et que Dieu et tout le monde
+haioit pour sa grant cruauté. Si le redoubtoient toutes les gens du pays
+environ, comme lyon enragié et le haioient de haine mortelle, et chascun
+jour ne faisoit s'empirer non pour la force de son chastel. Si avint que
+Enguerrant de Boves, qui son père estoit, le béoit à geter hors du chastel,
+pour la desloiauté dont tout le monde se plaingnoit. Si estoit cil
+Enguerrant, plain de grant valour et de grant renommée en son temps. Entre
+luy et Eblon, le conte de Roucy, qui en ceste emprise se mist, assemblèrent
+tant de gens comme il porent avoir, par prière ou aultrement, et dévisèrent
+à assiéger le chastel et le tyrant dedans, et à aceindre de fors palis; et
+béoient à tenir leur siége si longuement qu'il feust dedens affamé et pris
+par force et tenu en prison toute sa vie. Et si béoient à abatre le chastel
+sé il le pouvoient prendre: ainsi le firent comme il avoient devisé. Et
+quant le desloiaux se vit assis et les bretesches de fust entour le
+chastel, si eut moult grant paour et s'en issi par nuit, avant que les
+deulx chiefs de la cloisture fussent joins ensemble. Au plutost qu'il pot
+s'en ala au roy Loys, et fist tant, par don et par promesse, que il
+corrompi ses conseillers et qu'il luy promist son aide, comme cil qui
+encore estoit flechissable, que par meurs que par aage. Tantost assembla un
+ost de huit cens chevaliers, sans autres gent, et chevaucha celle part
+hastivement. Quant les barons qui tenoient le siège soient que il
+approchoit, si envoièrent messages contre luy, et luy mandèrent en priant
+et en requérant, comme à leur seigneur, en toutes manières, que il se
+souffrist et que il ne les levast pas du siège, car il leur feroit trop
+grant honte; et que, pour un trayteur et desloial homme, ne perdist pas
+l'amour et le service d'eulx et de tant preud'hommes comme il avoient en
+leur ost: et bien scéust-il que luy-meisme y pourroit avoir grant honte et
+plus grant dommage que eus, sé le trayteur eschappoit ou sé il remanoit au
+pays. Et quant il virent qu'il ne le pourraient fléchir de son propos né
+par blandir né par menacier, si se levèrent du siège pour ce qu'il se
+doubtèrent à mesprendre vers luy; et se trairent arrière, eulx et leurs
+gens, entalentés de retourner au siège, sitost quant il s'en seroit
+retourné. Et ainsi souffrirent à faire sa volonté sans contredit, tout leur
+genast-il moult. En telle manière se retrairent arrière tous courouciés. Et
+le sire du règne leur destruist et despeça tous leurs chasteaux et leurs
+forteresses et tout leur autre appareil, et délivra le chastel, en telle
+manière, du siége et le garni assez richement d'armes et de viandes. Et
+quant les barons qui, par honneur et par paour de luy, s'estoient partis du
+siège, virent qu'il ne les avoit de rien espargnés, si en eurent grant
+despit et grant dueil; adont s'entredirent, ainsi comme par aatine[412],
+qu'il ne le déporteroient plus né de rien ne le seigneuriroient, et le
+menacèrent moult durement. Et sitost comme il le virent partir, si issirent
+de leurs herberges et chevauchèrent après luy, tous armés, à bataille
+rangiée et ordenée, et bien monstroient semblant qu'il voulsissent
+assembler à luy; mais un ruissel, qui entre les deulx osts couroit,
+destournoit celle assemblée, parquoy les uns ne pouvoient légièrement venir
+aux autres pour assembler. En telle manière furent les deulx osts deulx
+jours, et menaçoient les uns les autres, et tant que un chevalier trop fort
+gabeur[413], qui estoit de l'autre part, s'en vint à l'ost des François et
+leur fist entendant que sans faille ceulx de là assembleroient à eulx, tout
+entalentés de prendre vengeance de la honte et du tort que il leur avoient
+faite, aux fers des lances et aux espées tranchans; et pour ce que il
+savoit ce, estoit il venu par devers eulx pour sa partie deffendre et pour
+aidier sou droit seigneur. Assez tost fu ceste nouvelle espandue parmy
+l'ost des François; dont véissiez chevaliers liés et esbaudis, eulx armer
+et appareiller de toutes beautés d'armeures, hyaumes lacier, chevaux covrir
+et très-noblement acesmer[414], et faire très-grant semblant de requerre
+leurs adversaires, si tres-tost comme il poroient trouver passage pour
+trespasser le ru. Et se hastèrent tant d'aler qu'il trouvèrent passage
+ainsi comme par aatine l'un de l'autre; et disoient entre eulx que mieulx
+valoit qu'il assemblassent avant, qu'il attendissent tant qu'il fussent
+assaillis. Et quant ce virent les barons de l'autre part, c'est assavoir
+Enguerrant de Boves et Eblon, le conte de Roucy, et le conte Andris de
+Rameru, Hue-le-Blanc de la Ferté, Robert de Capi[415] et les autres sages
+homes de leur ost, et il orent apperçu la hardiesse et la contenance du
+seigneur du règne et de sa gent, si s'émerveillèrent moult et esbahirent.
+Adont se conseillèrent et trouvèrent en leur conseil que mieulx leur valoit
+honnorer leur seigneur par soy retraire, que follement assembler à luy à
+bataille dont il leur pouvoit assez légièrement meschéoir. Lors s'en
+vindrent à luy à paix et l'honnorèrent moult et luy firent ilecques meisme
+fiances et seureté d'amour et d'alliance et luy offrirent leurs corps et
+leurs choses, abandonnéement à tous besoings et contre tous homes; et atant
+se despartirent en bonne paix.
+
+ Note 411: _Montagu._ Ce château étoit entre Laon et Neufchatel; il
+ fut détruit en 1441, par ordre de Charles VII. Thomas de Marle
+ l'avoit eu en dot de sa seconde femme et cousine, fille de _Roger de
+ Montaigu_.
+
+ Note 412: _Aatine._ Défi, irritation, colère.
+
+ Note 413: _Trop fort gabeur._ Suger dit: «Un jongleur, preu
+ chevalier.» Quidam joculator, probus miles.»
+
+ Note 414: _Acesmer._ Orner.
+
+ Note 415: _De Capi._ _De Capiaco._ C'est _Chépoix_, en Picardie, non
+ loin de _Breteuil_.
+
+Après ce, ne demoura pas moult que cil Thomas de Malle perdi, tout
+ensemble, et le chastel et le mariage qu'il avoit corrompu et conchié par
+affinité de lignage: car la dame par cui il tenoit le chastel fu de luy
+desseurée par l'esgart de sainte églyse.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 1104.
+
+_Coment le chastel de Montlehéry eschéi en la main du roy par mariage,
+lequel avoit moult grevé le roy et le royaume._
+
+
+Par teles emprises et par teles proesses dont le noble Loys venoit si bien
+à chief, montoit en pris et amendoit de jour en jour le noble damoiseau; et
+pour son règne accroistre et amender se penoit par grant pourvéance de
+soubsmettre et humilier ceulx qui se révéloient contre luy et qui
+esmouvoient les guerres et les contens par le royaume; et abatoit ou
+prenoit leurs chasteaux par quoy il cuidoient la terre essillier, et grever
+les povres gens. Dont il avint que Gautier[416] Troussel, le fils Millon de
+Montlehéry, qui moult avoit grevé le royaume par maintes fois, prist moult
+à affebloier et deffaillir par griefs maladies, après qu'il se fu retourné
+du saint sépulcre, pour le travail de la longue voie où il fist
+mauvaisement son preu et s'onneur: car il s'en embla de la cité d'Antioche
+pour paour de Corbaran et des Sarrasins qui entour estoient, par dessus les
+murs s'en issi, et laissa l'ost enclos dedens la cité[417]. Quant il se vit
+ainsi affebloier, si se doubta que par deffault de luy ne fust une sienne
+fille deshéritée qu'il avoit. Pour ce, la donna-il, par mariage, à un fils
+de bast[418] le roy Phelippe, que il avoit engendré en la contesse
+d'Angiers, et ce fist-il par la volenté et par le pourchas le roy meisme et
+son fils Loys qui moult convoitoit à avoir le chastel; et pour ce que
+messire Loys peust mieulx lier à luy son frère en paix et en amour, lui
+donna-il, par dessus ce, le chastel de Meun[419], et s'acorda à la prière
+du père.
+
+ Note 416: _Gautier Troussel._ Il falloil _Guy_, comme dans le latin,
+ et d'après la généalogie donnée à la fin du règne de Robert.
+ M. Guizot le nomme _Guy de Truxel_, bien que la position de cette
+ seigneurie de _Truxel_ dût l'embarrasser. _Troussel_ étoit un
+ sobriquet.
+
+ Note 417: Les historiens du siége d'Antioche ont rappelé la honte de
+ Guy Troussel. (Voyez entre les autres Tudebode, collection de
+ Duchesne tome IV, p. 796.)
+
+ Note 418: _De bast._ Bâtard.
+
+ Note 419 _Meun._ Il falloit _Mantes_. _Castrum Meduntense_.
+
+Et quant il eut ainsi receu en garde le chastel de Montlehéry, si en furent
+moult liés tous ceulx du pays d'entour, ainsi comme qui leur eust traite la
+boise[420] de l'œil qui trop les destrainsist, ou ainsi comme qui leur eust
+desbarré les huis d'une fort tour où il fussent en estroite prison. Et bien
+tesmoingnoit le roy Phelippe à son fils Loys, devant tous, que trop l'avoit
+cil chastel lassé et grévé par plusieurs fois. Et puis luy disoit: «Beau
+fils Loys, garde bien celle tour qui tant de fois m'a traveillié et en cui
+combattre et essilier sui presque tout envielli, et par laquelle desloiauté
+je ne péus oncques avoir bonne paix né bonne santé. Laquelle desloiauté
+faisoit des preud'hommes et des loiaux, traytres et mauvais; car laiens
+s'attropeloient et de près et de loing les traytres et les desloiaux; né en
+tout le royaume n'estoient maux fais né traysons, sans leur assentement né
+sans leur ayde; si que du chastel de Corbeil qui est mi voie de Montlehéry,
+à destre jusques à Chasteaufort, estoit Paris et la terre si atainte, et si
+grant confusion entre ceulx de Paris et ceulx d'Orlenois, que les uns ne
+povoient aler dans la terre de l'autre pour marchéandise né pour autre
+chose, sans la volenté à ces trayteurs, se n'estoit à trop grant force de
+gent.»
+
+ Note 420: _La boise._ Le fétu de paille. «Festucam.»
+
+Teles paroles disoit le roy à son fils, et l'amonestoit de bien garder la
+tour et le chastel qui pour ce mariage estoit venue en sa main; dont tout
+le pays estoit en paix et en repos et pouvoient les Parisiens et les
+Orlénois repairier ensemble si comme il désiroient.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE: 1104.
+
+_Coment le seigneur de Montlehéry et son lignage se vouldrent retourner en
+leur desloiauté acoustumée et assaillirent Montlehéry. Et coment le conte
+Gui de Rochefort, qui estoit sénéchal de France, le secourut._
+
+
+En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort, à grant renommée
+et à grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si
+estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe
+belle feste, pour ce que moult avoit esté son famillier et son ami, avant
+qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son sénéchal avoit esté. Et lors le
+retindrent à leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour
+tenir les affaires du règne; et luy rendirent la sénéchaussée, pour ce,
+meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de
+Montlehéry, et que, par ce, acquéissent paix et services de sa contée, qui
+à eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et
+des autres prochains chasteaux. Et tant moutéplia puis, en eulx, amour et
+familiarité, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy
+Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent
+ensemble, il furent desseurés par lignage qui fu trouvé en eulx. En telle
+manière dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son
+fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les
+besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues
+de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit;
+mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours à luy la saveur qu'il a
+prise en sa nouveleté[422], ainsi le sire de Montlehéry et son lignage[423]
+retournèrent à leur acoustumée traïson et à leur desloiauté; et
+pourchacièrent, par traïson et par [424]les deulx frères Gallandois qui
+lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de
+Troies, le mendre frère Gui Troussel, vint à sa mère, la vicontesse, à
+grant compaingnie de chevaliers, et vint à ce chastel où il fu liement
+receu. Lors, parla à Gui Troussel[426] et luy commença à retraire, en
+plourant, les biens et les honneurs que son père luy avoit fais, la grant
+noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiauté qu'il avoient
+tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria à genoulx
+de parfaire ce qu'il avoit piéçà commencié. Par teles paroles et par tels
+humiliemens, les fléchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent
+aux armes et alèrent à la tour, tous armés, pour assaillir ceulx qui la
+gardoient de par le roy. Lors commença l'assaut fors et périlleux, aux
+espées et aux lances, à feu et à grant pieus agus et à grosses pierres, si
+qu'il effondrèrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrèrent
+à mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille
+Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du règne, devoit espouser; et
+quant cil conte Gui, qui sénéchaux estoit le roy, sçeut ces nouvelles, si
+mut là, à tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit
+fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux
+gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha
+hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la
+povoient prendre né ceulx dedens surmonter les aperceurent venir dès les
+montaingnes; lors se trairent arrière et guerpirent l'assaut comme ceulx
+qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du règne ne venist sor eulx
+despourveuement. Lors commencèrent à pourpenser lequel feroient, ou de fuyr
+ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeusé,
+fist à soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant
+conseil parla à eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys,
+et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les
+leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si
+s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa traïson
+traite à fin. Mais quant le noble Loys oï ces nouvelles, si vint au chastel
+isnellement. Si fu moult couroucié, quant il eut la vérité sceue, de ce que
+il n'ot trouvé les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il
+les péust avoir tenus. Et à ceulx qui remés furent tint la paix que le
+conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jurée à tenir; et pour ce
+qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la
+forteresse du chastel, sans la tour[427].
+
+ Note 421: _Rochefort._ Aujourd'hui petite ville à dix lieues de
+ Paris, vers Chartres. Il reste quelques débris du vieux château de
+ Guy-le-Rouge.--_Chateaufort_ est à cinq lieues de Paris. On voit
+ encore deux des tours des anciennes fortifications.
+
+ Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'épître d'Horace
+ _ad Lollium_ et non pas _de Arte poëtica_, comme le disent dom Brial
+ et M. Guizot.
+
+ «Quo semel est imbuta recens servabit odorem
+ «Testa diù.
+
+ Note 423: _Le sire de Montlehéry._ C'est je crois une faute. Il
+ s'agit ici des habitans de Montlehéry. Suger dit seulement: _Viri de
+ Monte-Leherii_, et c'est à eux que Miles va s'adresser
+ tout-à-l'heure, non pas à Gui Troussel, qui sans doute n'étoit pas
+ dans le château.
+
+ Note 424: _Gallandois._ Les frères de _Garlande_.
+
+ Note 425: _Coment_, etc. C'est-à-dire: De manière à ce que, etc., ou:
+ Ils firent tant que, etc.
+
+ Note 426: _A Guy Troussel._ Cela est ajouté, et mal à propos.
+
+ Note 427: _Sans la tour._ Cette tour chancelante, noire et
+ sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIème
+ siècle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la
+ royauté.
+
+
+IX.
+
+ANNEE: 1106.
+
+_Coment Buiaumont, le prince d'Antioche, et Robert Guichart son père,
+eurent, tout en un jour, victoire sur l'empereur d'Allemaigne et l'empereur
+de Grèce. Et coment cil Buiaumont eut à femme Constance, la seur le noble
+Loys._
+
+
+En ce temps vint en France Buiaumont, le noble prince d'Antioche. A celuy
+espéciaument fu rendue la forteresse et la seigneurie de la noble cité
+d'Antioche, au temps que le grant siège y fu mis de celle très-puissant
+baronnie de France et d'autres terres, que Pierre le hermite esmut. Cil
+Buiaumont estoit adont un des plus nobles et des plus puissans barons de la
+terre d'Orient, de cui proesce il estoit grant renommée par tout le monde,
+meismement par un merveilleux fait qu'il fist en sa vie, qui ne pot estre
+fait sans la divine aide; dont il fu grant parole démenée néis entre les
+Sarrazins. Si le vous compterons briefment.
+
+Cil puissant prince Buiaumont et son père Robert Guichart avoient une fois
+assise la cité de Duras, dont la grant richesse de Thessalle[428] né le
+grant trésor de Constantinoble né la force de toute Grèce ne les peurent
+oncques par force lever de ce siège où il sistrent longuement. Si avint que
+les messages le pape Alexandre passèrent la mer et alèrent jusques à eulx,
+et leur requistrent et semondrent en la charité Nostre-Seigneur et par
+l'ommage qu'il devoient à saint Pierre de Rome et à son vicaire, que il
+secourussent à l'églyse de Rome et l'apostoile que l'empereur de Rome avoit
+assis dedens la tour de Crescence; et les prièrent humblement et par
+l'ommage que il avoient à l'églyse de Rome, qu'il ne laissassent pas
+périllier l'églyse de Rome né son vicaire, qui en grant péril estoit sé il
+n'estoit secouru.
+
+ Note 428: _De Thessale._ Suger dit: _Thessalonicenses Gazæ_.
+
+En grant doubte furent cil deus riches princes de ces nouvelles; lequel il
+feroient avant ou s'il lairoient ce grant siège qui tant leur avoit cousté
+ou il ne peussent jamais recouvrer sé à grant paine non, né à ce venir
+qu'il en estoient jà; ou sé il nostre saint père de Rome laisseraient
+périllier et asservir, pour le siège maintenir. Si comme il orent grant
+pièce demouré sur ceste affaire terminer, si prisrent un trop haut conseil;
+ce fu qu'il feroient et l'un et l'autre, et le siège maintenir et secourre
+l'apostoile. Ainsi le firent et remest Buiaumont au siège; et Robert
+Guichart, son père, passa la mer en Pouille et tantost comme il fu armé,
+assembla à grant plenté de chevaliers, que de Puille que de Sezille que de
+Kalabre que de terre de Labour, et de sergens à riches armes, et puis
+chevaucha hardiement vers la cité de Rome. Et vint une aventure dont tout
+le monde se doit esmerveillier; que tantost comme l'empereur des Griex
+sceut que Robert Guichart se fu parti du siège devant Duras, si assembla
+merveilleux ost de Griex, et vint contre Buiaumont à bataille, et par mer
+et par terre, pour le lever du siège. Si avint que luy et son père se
+combattirent tout en un jour aux deulx empereurs: Robert Guichart à
+l'empereur d'Allemaingne, et son fils Buiaumont à l'empereur de Grèce: et
+orent ambedeulx victoire des deulx empereurs, par l'aide
+Nostre-Seigueur[429].
+
+ Note 429: Ce récit de la double victoire des princes Normans sur les
+ deux empereurs semble avoir été emprunté par Suger à _l'Historia
+ Sicula_ éditée par Muratori, et dont M. Champollion vient de publier
+ une très-ancienne traduction. (Voy. la suite de l'_Istoire de li
+ Normant_, _par Aimé moine du Mont-Cassin_. Paris, 1835, page 308 et
+ suiv.) Seulement Suger a eu tort de nommer le pape Alexandre II;
+ c'est Grégoire VII que Robert Guiscart fit sortir de la tour de
+ Crescence, en 1084.
+
+La raison pourquoi cil Buiaumont estoit venu en France, c'estoit pour
+demander à femme la gentille dame Constance, la sereur le noble Loys, qui
+moult estoit belle et vaillant et sage, et bien enseingnée sor toutes
+autres damoiselles. Et pour ce, en toutes manières, essaya s'il la porroit
+avoir. De si grant renommée et de si grant noblesse estoit le royaume de
+France et cil qui sire en devoit estre, que néis[430] les Sarrazins avoient
+grant paour de ce mariage. Sans seigneur estoit la dame et avoit refusé le
+conte Huon de Troies, et n'avoit cuer de se marier. Et tout ce savoit bien
+le prince Buiaumont qui tant fist, touteffois, que par dons que par
+promesses que par proières, que la dame luy fu ottroiée du roy Phelippe et
+de Loys, son fils. Et ce fu fait en la cité de Chartres par devant mains
+barons du règne, que arcevesques que évesques que princes que abbés. Et si
+fu présent aux espousailles dans Bruns, évesque de Seigne[431] qui, de par
+l'apostoile, estoit légat en France. Si estoit venu avec le prince
+Buiaumont pour prescier la voie du saint sépulcre. Et de ce tint il grant
+concile à Poitiers, et là eut traitié de plusieurs establissemens, et
+meismement de la terre d'oultre-mer. Et tant firent-il et le prince
+Buiaumont qu'il encouragièrent maint preud'hommes d'aler en ce voiage. En
+celle compaingnie s'en retournèrent en leur pays le légat et cil Buiaumont
+et madame Constance, sa femme, à grant joie et à grant compaingnie de
+chevaliers de France et d'ailleurs, qui pour eulx avoient emprise la voie.
+
+ Note 430: _Néis._ Même.
+
+ Note 431: _Seigne_, Seigni. _Dans_, «Dominus.»
+
+De celuy prince Buiaumont eut puis la dame deulx fils: Jehan et Buiaumont;
+mais cil Jehan morut en Puille, ains qu'il fust chevalier, et cil Buiaumont
+qui fu prince d'Antioche après son père et chevalier merveilleux eut un
+jour desconfi les Sarrasins: si comme il les enchaussoit, luy centiesme de
+chevaliers tant seulement, si fu entrepris par leurs agais, comme cil qui
+follement les enchaussoit et plus qu'il ne déust se fioit en sa proesce. Là
+luy fu le chief copé, et tous ses chevaliers pris et mors; et ainsi perdi
+Antioche, et Puille et la vie.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 1107.
+
+_Coment l'apostole Pascase se conseilla au roy Phelippe et à son fils,
+contre l'empereur Henri, qui contrainst son père à metre jus tous les
+aournemens royaux; et persécutoit saincte églyse._
+
+
+Au second an que le prince Buiaumont s'en fu retourné et eut enmenée madame
+Constance, sa femme, si comme vous avez oï, avint que l'apostole Paschaise
+s'en vint vers les parties d'Occident à grand compaingnie de ses hommes,
+que cardinaux que évesques que sages hommes de Rome, pour soy conseillier
+au roy Phelippe et à Loys son fils et à l'églyse de France, d'une nouvelle
+querelle, d'endroit une manière de revesteure[432], de quoy l'empereur de
+Rome le travailloit et le béoit encore plus à travailler et luy et l'églyse
+de Rome. Bien faisoit à croire, car il estoit homme sans pitié et sans
+amour, et vers luy et vers tous autres hommes; et si cruel et si desloiaux
+que il avoit déshérité son père meisme et tenu en sa propre prison, et
+contraint à ce qu'il luy fist rendre ses roiaux aournemens à force, c'est
+assavoir: la couronne et le septre et la lance saint Maurice; et que il ne
+tendroit rien en propre de son héritage. Et pour ce que l'apostole et tous
+ses consaulx se doubtoient de sa desloiauté et de la convoitise des Romains
+qui, partout, sont ardens et convoiteux, leur fu-il avis que plus seure
+chose seroit d'eulx conseillier au roy Phelippe et à Loys son fils et à
+l'églyse de France, que à ceulx de la cité de Rome. Droit à Clugny s'en
+vint, et de là à la Charité-sur-Loire. Là dédia et sacra l'églyse d'iceluy
+priouré, à grant compaingnie d'évesques et d'autre clergie, et y furent
+plusieurs barons de France, et le conte Guy de Rochefort, séneschaux de
+France, qui, de la part le roy Philippe et Loys, son fils, y fu envoié; et
+de par eulx, luy offri et abandonna le roiaume à sa volenté, comme à leur
+père spirituel[433]. Et à ce dediement fu un cler le roy, qui Sugier avoit
+nom[434]: (moine estoit de Saint-Denis en France, et puis fu-il abbé de
+léans et fist tant de bien au roiaume et à l'églyse; car il eut tout le
+roiaume en sa garde, au temps que le roy Loys, fils Loys-le-Gros et père au
+roy Phelippe, fu oultre-mer; et ce fust cil meisme qui fist ceste istoire
+si certainement comme cil qui, tousjours, fu nourri au palais et au service
+le roy.) Là estoit alé, si comme nous l'avons dit, contre l'évesque de
+Paris, Galon, qui l'églyse de Saint-Denis avoit traite en cause pour une
+grant querelle qu'il clamoit sur elle. Et cil Sugier allégua, devant
+l'apostole meisme, pour l'églyse, et deffendi sa querelle par droit et par
+appertes raisons.
+
+ Note 432: Suger dit: «_Super.... novis investiturœ ecclesiasticœ
+ querelis_.»
+
+ Note 433: Le sens du latin est moins large: «_Missus occurrit, ut ei,
+ tanquam patri spirituali, per totum regnum, ejus beneplacito,
+ deserviret._»
+
+ Note 434: Suger dit seulement: «_Cui consecrationi et nos ipsi
+ interfuimus._»
+
+De la Charité se parti l'apostole et s'en ala à Saint-Martin de Tours. Là,
+chanta la messe solempnellement, le jour de la mi-caresme, et porta mitre
+sur son chief[435], à la guise de Rome. De là desparti et s'en ala
+droitement à Saint-Denis en France, humblement et dévotement ainsi comme à
+l'églyse Saint-Pierre de Rome. Là fu assez haultement et honorablement
+receu, comme si haute personne. Mais un exemple merveilleux et remembrable
+laissa aux Romains et à ceulx qui à venir estoient; car de chose
+quelconque, né or né argent né garnement de pierres précieuses qui en ceste
+abbaïe fust, dont l'en se doubtoit moult, ne daigna regarder, par semblant
+de convoitise: tant seulement devant les corps sains se coucha et estendi
+devotement, tout dégoutant de larmes, comme cil qui tout s'offroit de corps
+en sacrefice à Dieu et à ses sains; et prioit à l'abbé et au couvent que
+aucune partie de vestement entaint de son sanc luy fu donnée et ottroiée;
+et disoit telles paroles: «Ne vous doit pas déplaire sé vous rendez aucunes
+parties petites des vestemens de celuy que nous vous envoiasmes jadis en
+France, de nos grés et sans murmure, pour estre apostre de France.» Là luy
+vindrent à l'encontre à grant joie, le roy Phelippe et son fils Loys, et
+s'inclinèrent dévotement à ses piés, en la manière que les roys seulent
+faire devant le sépulcre et l'autel Saint-Pierre, les couronnes ostées et
+les chiefs enclins. Et l'apostole les prist par les mains, comme les dévos
+fils des apostoles, et les fist ambesdeulx séoir devant luy.
+
+ Note 435: _La mitre._ «Frygium.» C'est la _Thiare_, et non pas la
+ mitre que tous les évêques de France portoient. Suger affecte deux
+ fois de rappeler que la coiffure pontificale ne différoit de cette
+ des prélats françois qu'en raison de la différence de la _mode_ en
+ deçà et au-delà des monts.
+
+Après parla à eulx, comme sage et par grant familiarité, de l'estat de
+sainte églyse, et les pria moult qu'il aidassent à saint Pierre et à son
+vicaire, si comme les roys de France leurs devanciers avoient fait, comme
+les roys Pepin et Charles-le-Grant et Loys, son fils, et les autres qui
+après vindrent; et qu'il contrastassent aux ennemis de sainte églyse et
+meismement à l'empereur Henri.
+
+Moult volentiers reçurent ces paroles, et luy offrirent et promistrent leur
+conseil et leur aide, par tous lieux et contre tous hommes mortels, et luy
+abandonnèrent tout le roiaume à sa volenté. Après, luy baillèrent grant
+compaingnie d'archevesques et d'évesques, et l'abbé Adam de Saint-Denis,
+pour aler à l'encontre des messages de l'empereur Henri, qui à Chaalons
+devoient venir à luy.
+
+
+XI.
+
+ANNEE: 1107.
+
+_Des messages l'empereur Henri et de leur légation à l'apostole. Après, de
+la réponse l'apostole aux messages; et coment les messages l'empereur
+s'empartirent à mautalent._
+
+
+Quant l'apostole eut jà demouré à Chaalons, ne sçai quans jours, si
+vindrent les messages l'empereur Henri, et pristrent leur hostel à
+Saint-Mange[436], dehors de la cité, et laissèrent illecques Almaubert, le
+chancelier, par cui conseil l'empereur ouvroit le plus. Et tous les autres
+vindrent à la court de l'apostole à grant compaingnie et à grant bobant; et
+arneischiés et atournés à merveilles orgueilleusement de lorains[437] et
+d'autres appareils. Ces messages furent l'archevesque de Trèves, l'évesque
+d'Antatense,[438] l'évesque de Moustier[439] et plusieurs contes, tous
+d'Allemaingne; et avec eulx, le duc Welphons, devant qui l'en portoit une
+espée toute nue. Si estoient à merveille corsus, gros et gras, curieux et
+noiseux en paroles. Si sembloit mieux que eulx tous fussent venus pour
+tencier et pour menacier, que pour besoingne desrenier[440] par mesure et
+par raison. L'archevesque de Trèves conta leur parole; home sage et amesuré
+et qui savoit bien langue françoise. Sagement conta la besoingne pourquoy
+il estoient là envoié de par l'empereur; et de par luy, aporta à l'apostole
+et à toute la court salus et services, sauve la droiture de l'empire. Après
+commença la parole si comme ele luy eut esté enchargiée.
+
+ Note 436: _Saint-Mange_ ou _Saint-Memmie_, faubourg de Châlons. De là
+ les noms propres de _Mangin_, _Mangeart_ et _Magineau_ si communs en
+ Champagne.
+
+ Note 437: _Lorains._ Harnois de chevaux.
+
+ Note 438: _Antatense._ Halberstadt.
+
+ Note 439: _Moustier._ Munster.
+
+ Note 440: _Desrenier._ Exposer par raisons. Discuter.
+
+Lors commença à parler en tele manière: «Cogneue chose est que ce
+appartient à l'empire dès le temps à nos ancesseurs et nos sains pères, qui
+ont esté au lieu monsieur Saint-Père, au siège de Rome, si comme dès le
+temps le grant Grégoire et les autres après jusques à ore, que en toutes
+élections soit gardé et tenu cil ordre: que ainçois que l'élection soit
+espandue né magnifestée, qu'il soit fait assavoir à l'empereur; et sé il
+voit que la personne soit convenable à ce, l'en doit prendre de luy
+asseurement et ottroy. Après ce, doit estre mené en la congrégacion des
+évesques et du clergié où il doit estre esleu selon les sains canons, et à
+la requeste du peuple, et par l'élection du clergié, et par l'assentement
+de l'empereur. Et puis quant il sera sacré franchement, non pas par
+simonie, si doit estre ramené à l'empereur pour revestir-le du régale, si
+comme de l'anel et de la croce, et pour luy faire hommage et féauté; et si
+n'est mie merveilles, car autrement ne se peust-il saisir de chastel né de
+cité né des marches né d'autres dignités qui soient de l'empire, et sé
+monsieur l'apostole se veult ainsi souffrir, si tienne sainte églyse en
+paix et en prospérité à l'onneur de Dieu, et de ses droitures telles comme
+il doit avoir en l'empire et au règne.»
+
+A ce respondi l'apostole sagement, par la parole l'évesque de Plaisance qui
+parla en telle manière: «Sainte églyse, qui est rachetée et franchie du
+précieux sanc Nostre-Seigneur Jésus-Christ, ne convient mie de rechief
+ramener à servage, en ce que elle ne puisse eslire prélat, sans le conseil
+de l'empereur et que elle se mette en servitude; mise arrière et oubliée la
+précieuse mort de Jésus-Christ, par cui elle fu franchie de toutes
+subjeccions et de tous servages. Que ce serait jà avenu sé il convenoit
+qu'il fust par luy revestu de la croce et de l'anel, comme ces choses
+appartiennent à l'autel plus que à luy qui d'eulx se veult saisir et
+entremettre contre Dieu; et plus, que ses mains, qui sont sacrées au corps
+et au sanc Nostre-Seigneur proprement, sé par ce lien les convenoit
+sousmettre aux mains qui sont soilliées et ensanglantées et pecheresses de
+glaive et de bataille; par teles mesprison abaisseroit trop ses ordres et
+sa sainte unction.»
+
+Quant les messages oïrent ceste response, si commencèrent à frémyr de
+mautalent et dire contre l'apostole; et en manière de Tyois[441] noisier et
+faire grant tumulte: et s'il osassent, il eussent dict et faicte violence à
+luy et à sa gent; si dirent à la parfin: «Ne sera or pas ci terminée ceste
+querelle, mais à Rome aux espées tranchans.» Si s'en partirent à tant.
+
+ Note 441: _Tyois._ Allemands.
+
+Tout maintenant envoia l'apostole aucuns sages hommes et esprouvés, à
+Almaubert, le chancelier, pour le prier et requerre que ses messages
+fussent oïs et qu'il se penassent d'abaissier ce couroux et de mettre paix
+au règne et à l'empire; et quant les messages qui ces paroles oïrent les
+lui eurent portées, si s'en partirent, et tantost l'apostole s'en ala à
+Troies et là assembla un grant concile qu'il avoit fait semondre grant
+pièce devant. Après ce concile retourna à Rome en prospérité, à grant amour
+et à grant grace des François, qui moult l'avoient servi et honnoré; et à
+grant paour et à grant haine des Tyois qui moult l'avoient grevé et
+traveillié.
+
+
+XII.
+
+ANNEE: 1111.
+
+_Coment l'empereur assembla grant ost et entra en la cité de Rome, comme
+ami, faintement. Et coment il prist l'apostole en chantant sa messe et les
+cardinaux, et comme icel tirant et anemi desloyal mist main à l'apostole et
+le traitta vilainement._
+
+
+Entour un an après ce que l'apostole s'en fust retourné, assembla
+l'empereur un merveilleux ost, bien de trente mil chevaliers, et chevaucha
+à Rome par grant force et par grant cruauté, comme cil qui en celle voie ne
+s'esjoïssoit fors que quant il véoit occision et sanc espandre. Quant il fu
+là venu, si faint son cuer par grant traïson et par grant guile, et fist
+semblant paisible, né oncques ne parla de la querelle de revesteure qu'il
+clamoit devant seur l'apostoile, et commença à promettre à faire moult de
+bien à l'églyse et à la cité; et puis si blandi moult et pria que on le
+laissast entrer en la cité, car autrement n'i pouvoit-il entrer. Et le
+desloiaux qui ne béoit fors à la traïson, ne doubta pas à décevoir le
+souverain du monde et toute saincte églyse, et le roi des rois à qui la
+querelle estoit toute.
+
+Taudis, s'espandi la renommée par la cité que l'empereur vouloit clamer
+quitte cette grant querelle qu'il clamoit sur l'apostole, qui si estoit
+contraire à Dieu et à saincte églyse. Lors commencièrent tous à faire plus
+grant joie que nul ne pourroit cuider; et le clergié et les chevaliers de
+Rome s'efforcièrent tous comment il le pourroient plus honorablement
+recevoir. L'apostole et les cardinaux montèrent à grant compagnie
+d'évesques et de prélas, tous couvers leurs chevaux de blanches couvertures
+et tous parés et acesmés de riches aournemens, et luy alèrent à l'encontre
+et grant suite de peuple de Rome. Adonc, prist l'apostole aucuns de ses
+cardinaux et les envoia devant soy pour prendre le serement de l'empereur
+qu'il rendroit paix à l'églyse Saint-Père, et à son vicaire et à la cité,
+et qu'il clamoit quitte tout le contens de celle revesteure. Ainsi
+s'entrencontrèrent l'apostole et l'empereur en un lieu que l'en dit la
+Monjoie de Rome, et de ce lieu voit-on l'églyse des apostres. Et ilecques
+de rechief furent fais cil seremens, et après ce le jura tierce fois, et
+porche de l'églyse, de sa main nue et une partie de ses plus hauts barons.
+Lors fu mené jusques à l'églyse des apostres à grant procession du clergié,
+assés plus noblement et à plus grant joie que Rome ne fist jadis de la
+victoire d'Afrique.
+
+Tous rendoient loanges à Dieu: et crioient cil Allemans en leur Tyois, si
+espouventablement et si hault, qu'il sembloit qu'il déussent les cieux
+trespercer. Là fu couronné solempnellement, par les mains de l'apostole,
+selon la manière des anciens empereurs. Après se revesti l'apostole pour la
+messe chanter; et quant ce vint en ce point qu'il eut sacré le vrai corps
+Dieu et son précieux sanc, si en coménia l'empereur d'une partie en
+alliance de paix et d'amour pardurable, et en plege et en ostage de tenir
+les convenances qu'il avoit vers saincte églyse. Quant l'apostole eut la
+messe chantée, et ains que il fust du tout devestu, avint que les Tyois
+descouvrirent la desmésurée traïson que il avoient jusques à ce point
+célée; et traisrent, comme forcenés, les espées, et coururent sus aux
+Romains qui, en ce lieu et en ce point, estoient désarmés; et commencièrent
+haultement à crier à haulte voix que tout le clergié de Rome, et cardinaux
+et évesques, fussent prins et destranchiés.
+
+Après, firent une desverie à qui nul forfait ne se prent, né nul outrage ne
+se puet comparer: car il pristrent l'apostole et mirent la main au vicaire
+Nostre-Seigneur et de saint Père. Tantost fu la cité esmeue et troublée et
+plaine de dolour et d'angoisses plus que l'en ne pourroit dire. Et lors
+primes apperçurent la traïson des Tyois, mais ce fu trop tart. Lors
+commencèrent les uns à courre aux armes, et les autres à fuir comme gent
+seurprise et esbahie; mais il ne porent si légièrement fuir à l'assaut de
+leur ennemis qui, soudainement, les avoient seurpris et desceus, qu'il n'y
+en eust assez de blessiés. Et touteffois montèrent-il sor les trefs[442] du
+porche de l'églyse qu'il firent verser et trébuchier sor ceulx qui les
+chaçoient, et, par ce firent-il d'eulx leur deffence. L'empereur, qui de
+son desloial fait et de s'orde conscience estoit forment espouvanté, issi
+hastivement de la cité et emmena avec luy la plus merveilleuse proie qui
+oneques-mais eust esté faicte, contre crestiens né ailleurs: ce fu le corps
+de l'apostole meisme, et tant des cardinaux et des évesques comme il peust
+tenir aux poins, et se mist dedens la cité Chastelle[443] qui trop estoit
+fort de grant siège naturel et de grant forteresse. Laiens fist despoillier
+et laidement traictier les cardinaux et les évesques; puis fist une si
+très-grant cruauté que néis du dire est-ce grant félonnie; car il mist main
+el Crist dame-Dieu, et le despoilla orgueilleusement de sa chappe et de sa
+mitre et de tous les autres aournemens qui à sa dignité appartenoient; et
+après ce, lui fist moult d'ennuis et de honte: né oncques, né luy né les
+siens ne voult laissier aler, jusques à tant qu'il les eust contrains à ce
+que il le quitteroient de la convenance dont le contens estoit, et qu'il en
+eurent fait privilège. Un autre privilège leur estordist[444] aussi à
+force, qu'il avoit devant ce quassé, par le jugement de l'églyse, au grant
+concile qu'il tint de trois cens évesques et de plus. Ce fu que l'empereur
+le revestiroit, d'ore en avant, des devant dictes choses. Et sé aucun
+demande pourquoy l'apostole le fist ainsi laschement, sache-il que saincte
+églyse estoit en langueur par deffaut de pasteur et de collatéraux, et que
+le tirant qui l'avoit ramenée à servitude la tenoit en sa main comme sienne
+propre, pour ce que nul n'estoit qui l'osast contredire. Après ces choses,
+quant l'apostole eut reformé l'estat de saincte églyse au mieux qu'il pot,
+et mise paix quelle que ce fu, si s'en fui en un désert, et fist un
+hermitage; là eust demouré le remenant de sa vie, sé saincte églyse et la
+force des Romains ne l'eussent contraint de revenir à son siège. Mais
+Nostre-Seigneur Jésus-Christ, qui saincte églyse racheta de son précieux
+sanc, ne le laissa pas longuement défouler, né ne volt souffrir que
+l'empereur s'esjoïst longuement du grief et de l'outrage qu'il eut fait;
+car ceulx qui de noient n'estoient tenus à l'empire par foy et par serement
+né autrement, pristrent sur eulx la besoingne. Par le conseil et par l'aide
+le noble damoisel de France, assemblèrent un grant concile en son règne, et
+par le commun jugement de saincte églyse, escommenièrent l'empereur et le
+férirent du glaive saint Père, puis s'en retournèrent vers le règne
+d'Allemaingne, et pourchacièrent tant qu'il esmeurent contre luy grant
+partie de ce règne, et le plus des barons du païs et ceulx qui à luy se
+tenoient. Et déposèrent Richart le Roux, évesque de Moustier, né oncques ne
+finèrent jusques à ce qu'il eurent à leur povoir destruit et deshérité ses
+aideurs, en vengeance de sa pesme vie et de la desloiauté par quoy il
+guerroia saincte églyse. Et par son péchié fu l'empire transporté en autrui
+main, par le droit jugement Nostre-Seigneur. Après son décès, furent ses
+hoirs déshérités par son péchié, et vint pu la main Lohier le duc de
+Saissoingne, un chevalier merveilleux et moult prudomme et fort deffendeur
+de l'empire, qui, après ce qu'il eut soubmis à l'empire Puille et Kalabre
+et Lombardie et Campaigne jusques à la mer Adrienne et tout dégasté devant
+soy, voiant le roy Rogier qui de Puille s'estoit fait roy par force, s'en
+revint en son règne à grant victoire, et puis morut. Ces fais et autres que
+ses gens firent mistrent en istoire leurs maistres et les istoriographes;
+et nous, dès ore mais, retournerons aux fais des François qui sont de
+nostre propos.
+
+ Note 442: _Trefs._ Les poutres.
+
+ Note 443: _Chastelle._ Le château Saint-Ange.
+
+ Note 444: _Estordist._ Arracha. _Qu'il avoit;_ que le pape avoit.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE: 1107.
+
+_Coment Huc de Ponponne, chastelain de Gornay-sur-Marne, ravist chevaus à
+marchéans au chemin le roy et mena en son chastel. Et coment le sire du
+règne l'asségia séant à grant ost et coment il le prist à moult grant
+paine._
+
+
+Le conte Guy de Rochefort, duquel l'istoire a parlé dessus, se forcenoit
+tout de couroux et de mautalent, pour ce que le mariage de sa fille et du
+damoisel Loys de France avoit esté despécié, en la présence l'apostole,
+pour la raison du lignage qui prouvé y fu par l'engin et par le pourchas de
+ses ennemis qui envie luy portoient; et la rancune qu'il en avoit en son
+cuer reçu béoit bien à monstrer par envie contre eulx, en lieu et en temps;
+et nonpourquant le devant dit sire ne le béoit mie à oster de son service
+pour le mariage qui despécié estoit. Tant qu'il avint que les Gallandois
+s'i entremeslèrent qui l'amour et la familiarité d'eulx deux despécièrent
+et i semèrent discorde. Si sourdi une ochoison qui au seigneur du règne
+donna matière de guerroier; si fu pour ce que un chevalier merveilleux, qui
+avoit nom Hues de Ponponne, et estoit chastelain de Gournay sur la
+Marne[445], eut une fois pris chevaux à marchéans au chemin le roy et mené
+en son chastel. Mais le sire du règne qui, pour ceste outrage, estoit
+forcené, assembla son ost hastivement et ala assiéger ce chastel au plutost
+qu'il pot, pour que il ne péust estre garni de viandes né d'autre
+garnison[446]. Devant ce chastel estoit une isle merveilleusement belle et
+délitable qui, à ceux de la ville, donnoit trop grant aaisement de leurs
+bestes pasturer, et grant déduit et grant esbatement pour la beauté de la
+rivière et pour le grant déduit de la riche praerie. Si amande moult le
+lieu ce qu'il est enclos de la parfonde rivière, qui grant seureté leur
+donne. De ceste isle prendre et saisir se péna moult l'avoué du règne; et
+si tost qu'il eut sa navie appareilliée, si fist une partie de ses
+chevaliers et moult de ses gens à pié despoillier tous nus, pour passer
+plus légièrement et plus tost relever et saillir sus, s'il avenist que il
+chéissent: les uns fist passer à noe[447], et les autres à cheval parmy les
+parfons flos, jaçoit que ce fu trop périlleuse chose, et il meisme passa
+avec eulx, monté sur son destrier pour donner à sa gent cuer et hardement.
+Lors commença à envahir l'isle en telle manière. Mais ceulx du chastel qui
+s'estoient garnis au mieux qu'il povoient leur deffendoient moult forment
+la terre dessus les haultes rives où il estoient assemblés; et à ceux qui
+estoient ès flos et en la navie lançoient menu et souvent grosses pierres
+et lances et pieus agus, par quoi il les firent guenchir et réuser de la
+rive. Mais tost se rallièrent les royaus et retournèrent sus de rechief aux
+chastelains par grant force, tous encouragiés de bien faire. Dont firent
+traire leurs arbalestriers et leurs archiers, et les chastelains se
+combattaient de maintenant, si comme il povoient mieux venir à eulx. Et les
+roiaux de la navie, qui leurs haubers avoient vestus et leurs heaumes
+laciés, les rassailloient vertueusement à guise de galios[448]; et tant
+dura les assaus, que les royaus qui avant avoient esté réusés, firent
+ressortir par force ceulx du chastel, et par vertu et par proesce qui n'a
+pas appris à avoir honte né deshonneur, conquistrent et pourpristrent celle
+isle, et leurs ennemis firent flatir par vive force en leur chastel. Mais
+quant le sire du règne et les royaus virent que ceulx du chastel ne se
+rendroient pas ainsi (et il eut jà tenu le siège ne sais quans jours), si
+ne pot plus souffrir, comme cil à qui le lonc siège ennuioit inoult. Lors
+fist son ost assembler et armer, et puis fist assaillir le chastel qui trop
+estoit fors et de parfons fossés et de glant haut et fort, d'eaue bruiante
+et parfonde qui au pié luy courroit; et par ce estoit-il tel que, à bien
+près, n'avoit-il garde[449] d'escu né de lance. Et tout ainsi, passa parmy
+le ruissel qui près des fossés estoit où il eut de l'eaue jusques au
+braier[450], tout atalenté d'aler jusques au fossé et d'assaillir au
+glant[451] et sa gent après luy. Lors leur commanda à assaillir fièrement,
+et eulx si firent par grant force, à moult grant grévance et à moult grant
+meschief.
+
+ Note 445: _Gournay_, à trois lieues et demie de Parie. C'est
+ aujourd'hui un petit bourg.
+
+ Note 446: Celle aventure de Hue de Pomponne a contribué beaucoup à
+ justifier les déclamations que nos écrivains modernes se font une
+ religion politique de répéter contre l'ancienne baronnie françoise.
+ Tous les chevaliers, du Xème au XVème siècle, sont ainsi devenus des
+ détrousseurs de passans, des voleurs de grands chemins. Mais si telle
+ avoit été la coutume des seigneurs châtelains, Suger n'auroit pas
+ remarqué la grande colère de Louis-le-Gros contre Hue de Pomponne et
+ la guerre qui en fut la conséquence. Nous conviendrons volontiers que
+ la lutte une fois déclarée entre barons, les routes dévoient être
+ moins assurées qu'au milieu d'une paix complète. Tant que Hue du
+ Puiset, Bouchard de Montmorency ou Guy de Rochefort soutinrent la
+ guerre contre Louis VI, les bourgeois et les artisans du voisinage
+ durent tomber souvent victimes des dissensions qu'ils n'avoient pas
+ allumées. Mais il y a loin de là à l'usage chevaleresque du
+ _détrousser les passans_ ou de les _épier sur les grandes routes_: en
+ un mot, les _Mandrin_ étoient dans le moyen-âge tout aussi rares, et
+ les _Cartouche_ plus sévèrement punis qui de nos jours.
+
+ Note 447: _Noe_. Nage.
+
+ Note 448: _De galios._ De pirates. Suger dit: _Piratarum more_. J'ai
+ déjà remarqué ailleurs cette expression, à laquelle on ne trouve pas
+ la même acception dans le glossaire de Ducange.
+
+ Note 449: _N'avoit-il garde._ N'avoit-il besoin, pour se défendre.
+ _N'avoir garde_ étoit toujours pris dans le même sens.
+
+ Note 450: _Braier._ La ceinture. «Usquè ad baltheum.» Dom Brial a eu
+ tort d'expliquer ce mot par celui de _braies_.--_Atalenté_, désireux.
+
+ Note 451: _Glant_, partie supérieure des murs. On ne trouve guères le
+ mot de _glandis_ avec ce sens ailleurs que dans Suger.
+
+D'autre part furent ceulx du chastel qui hardiement et vigoureusement se
+misrent avant et s'abandonnèrent moult à eulx deffendre, si que il
+n'espargnoient à nulluy, néis au seigneur du règne; et vindrent à armes à
+l'assault contre leurs ennemis, si qu'il les firent ressortir, et le plus
+d'eulx trébuchier ès fossés, si qu'il délivrèrent et rendirent à leur
+bataille tout le ru[452] dont il estoient enclos de celle part. Si avint
+ore ainsi, à celle fois, que ceulx du chastel en eurent l'onneur et la
+victoire, et les royaus la honte et le dommage, si le convint ainsi
+souffrir. Lors fist le sire du règne les engins appareiller, et en fist un
+à trois estages, et le fist drecier plus haut que le chasteau n'estoit et
+au plus haut mist archiers et arbalestriers qui véoient tout l'estre et le
+couvine du chastel, et deffendoient à ceulx dedens l'aler et le venir parmi
+les rues. Si avint que ceulx dedens qui sans repos et sans entrelaissier
+estoient constraint et engoissiés par eulx, ne s'osoient apparoir à leur
+deffenses; mais se deffendoient en terraces et sousterrains sagement, et
+faisoieut traire en agait à leurs archiers et à leurs arbalestriers aux
+royaus qui estoient au premier estage de l'engin, et plusieurs en
+occioient.
+
+ Note 452: _Le ru._ Le ruisseau.
+
+Près de cel engin[453] avoit un pont de fust qui s'estendoit d'en hault et
+s'abaissoit un petit sur le glant, si qu'il donnoit légière entrée à passer
+oultre à ceulx qui, par le pont, voulsissent assaillir la ville. Mais
+encontre ce, refirent ceulx du chastel un trébuchet et apoiaux de fust,
+l'un un petit loing de l'autre, si que le pont et ceulx qui dessus
+montassent chéissent de dessus le glant ès fosses que ceulx du chastel
+avoient faites, années de fors pieus agus et ferrés, et bien couvertes
+d'estrain et de paille, que elle ne fussent apperceues; si que ceulx qui là
+chéissent mourussent de tel mort, à giant hachiée.
+
+ Note 453: _Près de cel engin_, ou plutôt _sur cette engin;_ le latin
+ dit: «Hærebat machinæ eminenti pons ligneus.»
+
+En ce point estoit le conte Guy en grant pourchas de gent assembler et
+requerrait d'ayde et parens et cousins et seigneurs pour secourre ceulx qui
+au chastel estoient asségiés. Et tant se pourchasça que, entre les autres
+aides, eut tant fait vers le conte Thibault de Champaingne qui estoit conte
+du palais et homme si puissant et si riche et si merveilleux chevalier, que
+il l'eut asseuré d'aidier à jour nommé et hastivement, et luy eut promis
+que il lèveroit le siège du chastel et délivreroit ceulx qui estoient
+dedens enclos, qui jà estoient en tel point que la vitaille leur alloit
+moult apetissant. Et le conte Guy fu entredeulx ententis à proier et à
+ardoir le règne, pour le seigneur faire lever du siège. Au jour nommé que
+le conte Thibaut deust venir pour le siège lever, eut le sire du règne fait
+mander son arrière ban, et les gens voisines semonses[454], car il n'eut
+pas loisir de mander loing souldoiers. Et à tant de gens comme il pot lors
+avoir issi de ses herberges fervestu et apparcillié luy et les siens, hardi
+et courageux, et remembrant en son cuer de haulte prouesce; et vint liement
+contre ceulx que il ooit contre luy venir. Mais avant envoia contre eulx
+tel qui luy séut noncier leur estre et leur affaire; et luy, tandis, manda
+ses barons; si les amonesta de bien faire, et commença à rengier et à
+ordener ses batailles, chevaliers et sergens, arbalestriers et archiers et
+sergens à glaives, et ordena chascun à son droit et en sou lieu. Après
+chevauchièrent tous rangiés contre leurs ennemis qui, contre eulx,
+appareilliés venoient; et si tost comme il les choisirent, si firent sonner
+trompes et buisines parquoy les chevaliers et les chevaux s'esbaudirent et
+pristrent hardement. Dont laissièrent chevaux aler et s'entreférirent des
+fers des lances. Là, peust-on véoir grant bruit et grant esclatéis de
+glaives. Si fu moult grand l'estour à l'assembler et fort et pesant
+d'ambedeulx pars; mais les Briois[455] ne peurent pas longuement endurer
+les royaus qui estoient fors et adurés de continuelles guerres; et cil qui
+n'avoient appris sé repos non et séjour se desconfirent et tournèrent les
+dos; et les royaus les assailloient vertueusement aux roides lances et aux
+brans fourbis dont il leur donnoient de grans cops et les faisoient
+trébuchier des destriers comme cil qui sur toutes choses desiroient la
+victoire. Né oncques ne cessèrent, né cil à pié né ceulx à cheval, jusques
+à tant que il les eurent tous tournés à desconfiture.
+
+ Note 454: _semonces_, Averties.
+
+ Note 455: _Les Briois._ Les gens de Thibaut, comte de Brie.
+
+Le conte Thibaut, qui à desconfiture estoit tourné, voult mieulx estre le
+premier de la fuyte que le derrenier. Si s'entourna fuyant à force de
+cheval, et laissa son ost tout desbareté et s'en ala en sa terre à grant
+perte et à grant confusion. Moult y eut occis de gens par devers les
+barons, et plus de navrés et de pris. Après celle victoire retourna le sire
+du règne liement à ses herberges. Ceulx du chastel bouta hors et le prist
+en sa main et le bailla à garder aux Gallandois.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE: 1107.
+
+_Coment le noble sire du règne courut sus un chastelain Hombaus par nom,
+pour la plainte qu'il ooit de luy. Et coment il prist luy et son chastel
+appelé Sainte-Sevère. Et coment il le mist en prison en la tour de
+Estampes._
+
+
+En ce temps avint que le noble sire du règne fu moult prié et requis de
+plusieurs que il alast sor un chevalier qui Hombaus avoit nom. Si tenoit le
+chastel de Saincte-Sevère[456] et siet en ceste terre de Bourges par devers
+Limozin, pour luy constraindre et chastoier des tors et des oultrages qu'il
+faisoit aux gens du pays dont il avoit oïes les clameurs et les plaintes
+plusieurs fois; ou s'il ne le povoit constraindre de venir à droit, au
+moins qu'il le déshéritast, par droit, de son chastel qui estoit de moult
+grant noblesse. Et moult estoit à ce temps renommé de grant chevalerie
+et moult bien garni de bonne gent à pié et à cheval; et, d'ancienneté y
+avoit toujours eu bons chevaliers.
+
+ Note 456: _Sainte-Sevère_, aujourd'hui petite ville du département de
+ l'Indre, sur la rivière d'Indre, à trois lieues de La Châtre.
+
+Là mut à aler par les prières que il eut eues, et non mie à moult grant
+ost. Si comme il fu entré en ces marches et il approcha de ce chastel, le
+chastelain Hombaus qui moult estoit hault homme et de grant pourvoiance,
+luy vint à l'encontre à grant chevalerie, et fist fremer et bien garnir de
+fors barres et de gros pieux un ru par où les François devoient passer, car
+il ne pouvoient eschever ce pas né passer par ailleurs: et il meisme se
+mist à l'encontre du pas, à toute sa gent; ainsi furent sor le pas
+assemblés d'une part et d'autre part et se doubtoient à passer d'ambedeulx
+pars. Si avint ainsi que le sire du règne vit un de ceulx de là qui, devant
+tous les autres, estoit hors issu des lices contre sa gent. Lors hurta le
+destrier par grant desdaing et sacha l'espée, l'escu avant, la lance au
+poing. Si comme il estoit tout armé, et voiant tous ses barons, ala
+assembler à celuy, comme cil qui sor tous les autres estoit fier et
+courageux: si le féri si noblement de la lance que il l'abati jus du
+destrier; et non mie seulement celuy, mais un autre, (comme je treuve
+vraiement escript,) si que il en abati deux en un seul poindre et les fit
+baingnier au gué jusques au heaume; et ne s'en tint pas à tant, ains se
+feri tout maintenant parmy le pas où le premier estoit passé, et s'adressa
+vers ses ennemis qui tous estoient esbahis de ce que luy voioient faire.
+Lors les assailli fièrement à s'espée tranchant si qu'il en fist plusieurs
+réuser et resortir. Et les François, qui ce regardoient, prirent cuer par
+son bien faire; adont tressaillirent le ru qui mieux mieux et se ferirent
+en leurs ennemis trop aigrement et les convoièrent chassant aux roides
+lances, jusques en leur chastel.
+
+Renommée, qui tost vole, s'espandi par le chaslel et par le pays que le
+sire du règne et les siens estoient venus ce chastel prendre, et si ne s'en
+partiroient jusques à tant qu'il fust pris et ceulx dedens pendus et les
+yeulx sachiés, et tout le chastet ars et destruit. Moult eurent grant paour
+ceulx du chastel et de toute la contrée, de ceste nouvelle. Si eut cil
+chastelain tel conseil que il rendi soy et le chastel et toute sa terre, en
+la manière et à la volenté du sire du règne. Et ainsi s'en retourna à
+victoire et enmena avec soy ce chastelain et le mist en prison en la tour
+d'Estampes.
+
+
+XV.
+
+ANNEE: 1108.
+
+_Coment le roy Phelippe trespassa, et coment son noble fils Loys le fist
+enterrer en l'abbaye Saint-Benoist-sur-Loire, où il avoit élu sépulture._
+
+
+Autresi comme le damoisel amendoit et croissoit de jour en jour de valeur
+et de proesce, aussi defailloit et descroissoit de jour en jour le roy
+Phelippe, son père, comme cil qui, oncques puis qu'il eut prise et ravie la
+contesse d'Angiers et maintenue pardessus sa loiale épouse, ne fist chose
+qui soit digne de mémoire; et tant avoit esté espris de l'amour de ceste
+dame, avant que il la laissast, que il n'avoit nulle autre cure, fors
+d'acomplir son délit, né du roiaume gouverner ne s'entremetoit-il de rien.
+Par une seule personne estoit le roiaume gouverné et conforté, ce estoit
+l'atendue et l'abaiance du noble damoisel Loys, qui après luy devoit
+règner, car à luy s'atendoit toute la menue gent du roiaume.
+
+Le roy Phelippe, qui moult estoit affebloié, acoucha du tout au lit, à
+Melun-sur-Saine, et mourut (en l'an soixante de son aage et de
+l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent six,[457]) en la présence son fils
+Loys. Aux obsèques fuient présens Gales, l'évesque de Paris, l'évesque de
+Senlis, l'évesque d'Orléans et l'abbé Adam de Saint-Denis et maint autres
+religieux preud'hommes. Le corps du roy portèrent en l'églyse Nostre-Dame.
+Là veillé fu toute nuit à grand luminaire. L'en demain le fist atourner son
+noble fils Loys richement, et mettre en une litière couverte de riches dras
+de soie, si comme il convient à tel prince, et puis le chargea aux cols de
+ses maistres sergens; et ainsi atourné le fist porter en l'abbaïe
+Saint-Benoist-sur-Loire où il avoit esleu sa sépulture. Et tous jours,
+comme bon fils, aloit après, une heure à pié, autre heure à cheval,
+plourant et demenant grand dueil, avec tant de barons comme il avoit avec
+luy. Si fu tous jours de si grant noblesse et de si grant franchise de
+cuer, mesmement envers son père, que onques, en toute sa vie, troubler né
+courouscier ne le voult, néis pour le desseurement de sa mère pour la
+contesse d'Angiers; né boisier né fortraire le royaume par mauvais engin,
+si comme seulent faire, aucunes fois, aucuns jouvenciaux.
+
+ Note 457: Il falloit: _mil cent et huit_.
+
+Quant il fu là venu et sa compaingnie, si le fist enterrer devant le
+maistre autel, au mieulx et au plus noblement que il pot deviser. Ainsi
+comme ceulx disoient que luy avoient oï dire en son vivant, il ne vouloit
+pas être enterré en la sépulture de ses ancesseurs les roys de France qui
+ainsi comme par nature et par droit doivent gésir en l'églyse Saint-Denis
+en France. Pour ce disoit par humilité que il n'en estoit pas digne. Et
+pour ce qu'il n'avoit pas fait à celle églyse né aux autres, tant de biens
+comme il deust, pour ce ne devoit pas être mis entre tant de nobles roys et
+empereurs comme il en gist léans.
+
+
+_Ci fine l'istoire du roy Phelippe, premier du nom._
+
+
+
+
+CI COMMENCE L'ISTOIRE
+DU GROS ROY
+LOYS.
+
+* * * * *
+
+
+
+
+I.
+
+ANNEE: 1108.
+
+_Coment les prélas et les barons assemblèrent à Orléans pour le coroner, et
+coment les messages de Rains vindrent pour contredire le coronement, mais
+ce fu trop tart._
+
+
+Le noble damoiseau Loys qui, en sa jouvente, avoit desservi l'amour et la
+grace de sainte églyse par la grant cure et par la grant peine qu'il avoit
+mise en luy deffendre; et aussi comme il avoit soustenue la cause des
+povres et des orphelins et domté et plaissié par ses vertus les tyrans et
+les ennemis du règne, autressi, par la volenlé de Dieu, fu-il appelé à la
+hautesce et à la seigneurie du royaume, par le commun accort et désirier
+des preud'hommes et des bonnes gens. Et moult volentiers en eust esté
+forsmis et bouté arrière, sé il peust estre par le pourchas et par l'engin
+aux félons trayteurs qui le royaume béoient à troubler; mais par le commun
+esgart aux preud'hommes et mesmement le sage Yvon, l'évesque de Chartres,
+fu ordené que contre l'engin et la force aux malfaiteurs du royaume,
+s'assembleroient à Orléans pour le couronner hastivement. Là fu semons
+Daimbert l'archevesque de Sens et les evesques de sa province, c'est
+assavoir: Gales, l'évesque de Paris; Manessier, l'évesque de Meux; Jehans,
+l'évesque d'Orléans; Guyon, l'évesque de Chartres; Hues, l'évesque de
+Nevers, et cil d'Aucerre droitement. Le jour de l'Invencion sainct Étienne,
+au mois d'aoust, furent assembles en la cité d'Orléans; là fu sacré et
+couronne à roy (par la main Daimbert, l'archevesque de Sens;) la couronne
+luy mistrent au chief et luy cindrent l'espée de justice, à prendre
+vengeance des malfaiteurs du règne, et du revestement du septre et des
+autres aournemens, à la deffense de saincte églyse, du clergié et des
+povres gens, par la voix et par la requeste du clergié et du commun peuple.
+
+Encore n'estoit pas l'archevesque devestu des vestemens où il eut la messe
+chantée, quant les messages de la ville de Rains seurvindrent qui portèrent
+lettres de contradiction, parquoy il eussent destourbé le couronnement le
+roy, se il féussent à temps venu: et disoient que la droiture du
+couronnement au roy de France appartient à l'églyse de Rains tant
+seulement, et ceste seigneurie et ce privilège en avoit dès le temps le
+fort roy Clodovée que sainct Remy baptisa, et ceste droiture vouloit
+tousjours avoir franchement et sans nulle fraccion; et sé nul l'en vouloit
+faire tort et de rien contredire, si fust escommenié pardurablement. Et par
+ceste achoison cuidèrent faire la paix de Dam Raoul lor arcevesque à cui le
+roy estoit couroucié durement, pour ce que, sans son assententent, avoit
+esté esleu et mis au siège l'arcevesque: et béoit à ce que, sé il n'en
+peussent faire paix né accort, que, par ce, luy contredéissent et
+destourbassent au couronnement. Mais, pour ce qu'il vindrent trop tart,
+furent illec taisans et mués, et s'en retournèrent courouciés de leur
+faute; né de rien qu'il éussent dit né fait ne reportèrent à leur seigneur
+chose où il éust nul profict.
+
+
+II.
+
+ANNEE: 1108.
+
+_Coment Gui Troussel et Hues de Crecy, son fils, pristrent le conte de
+Corbueil, son frère, pour ce que il ne leur vouloit aidier de la guerre
+contre le roy. Et coment le roy le délivra et prist le chasteau._
+
+
+Loys, le roy de France, par la grace de Dieu, ne pot pas oublier ne
+désacoustumer ce qu'il avoit tous jours apris et acoustumé en enfance;
+c'est à soustenir les églyses et deffendre les povres gens et à garder et
+maintenir le roiaume en paix sé il péust estre. Mais tant y avoit de
+destourbiers et d'ennemis que trop estoit fort chose à faire. Entre les
+autres fu Gui le Roux[458], et son fils Hues de Crecy qui jeune bacheler
+estoit et preux aux armes; mais moult estoit sage et malicieux à mal faire,
+comme à proier et à rober et à ardoir et à troubler le roiaume. Et, pour la
+honte de son cuer esclairier, et pour la honte du chastel de Gournay que il
+avoit perdu, ne cessoit du roy et du règne assaillir et troubler, si que
+néis au conte Odon de Corbueil, qui son frère estait, ne voult-il pas
+espargner, pour ce que il ne luy vouloit aidier de sa guerre contre le roy.
+Si avint que il le gaita un jour que il estoit alé chascier privément, si
+ne cuidoit avoir garde de nulluy; si le prist et le mist en fors buies[459]
+en prison, en la Ferté-Baudouin[460]; et pour cest oultrage désacoustumé,
+les barons et les chevaliers de la chastellerie de Corbueil, qui
+d'ancienneté est renommée de grant noblesse et de grant chevalerie[461],
+furent moult courouciés. Au roy s'en alèrent clamer et luy distrent que le
+conte estoit pris en telle manière, et la cause pour quoy; et moult le
+prièrent que il y méist hastif conseil; et le roy leur promist s'aide, dont
+il furent moult liés, et dès lors commencièrent à traitier coment il
+porroient leur seigneur délivrer. Et tant pourchascièrent puis, que ne sçay
+lesquels de la Ferté-Baudouin parlèrent à eulx, et leur jurèrent sur sains
+que il les recevroient et les mettroient privément dedens le chastel. Cil
+chastel n'appartenoit par nul héritage à celuy Gui; ains le tenoit ainsi
+comme à force et par tolte, par la raison du mariage la contesse Aalis[462]
+que il avoit eue à femme. Si avint que le roy vint là à privée mesnie des
+gens de sa court, pour ce que il ne fust pas apperceu. Si fu avant envoié
+Anseaux de Gallande qui sénéchaux estoit le roy et chevalier preux et
+hardi, soy quarantiesme d'hommes armés, à l'une des portes où le plais
+estoit mis d'eulx recevoir dedens; il et sa compaingnie furent dedens
+receus; mais ceulx du chastel qui, à celle heure, séoient encore à leurs
+feus et fabloient ensemble, oïrent soudainement la frainte des chevaux et
+le murmure des chevaliers; si s'émerveillèrent moult que ce estoit, et
+issirent hors encontre eulx; et ceci avint ainsi comme après sousper en
+droite heure de couchier. Si estoit le meschief trop grant à ceulx de
+dehors, pour ce que la voie estoit trop étroite pour les huis qui estoient
+encontre mis, et qui ne laissoient aler né venir délivrément ceulx qui
+entrés estoient dedens la ville. Et, pour ce, ceulx dedens les heurtoient
+de leurs huis et de leurs portes, et donnoient de grans cops comme ceulx
+qui bien estoient garnis de leurs armes et qui bien savoient les estres du
+chastel. Au derrenier, les forains, pour l'oscurté de la noire nuit et pour
+la meschéance de l'estroit lieu, ne porent longuement souffrir; ains
+retournèrent à leurs portes, fors que Anseaux, qui trop estoit bon
+chevalier et seur, qui pas n'y pot à temps venir, pour ce qu'il entendoit à
+deffendre ses compaingnons, comme chevalier preux et vaillant: pris fu et
+retenu et emprisonné en la tour, avec le conte de Corbueil. Si eurent, ces
+deux, moult grant paour l'un de la mort, et l'autre de deshéritement. Quant
+ceste nouvelle fu au roy comptée, qui moult se hastoit de venir pour ceulx
+qui eschapés estoient, si luy pesa de la demourée qu'il avoit faite pour
+l'oscurté de la nuit attendre. Tantost sailli sor son destrier par grant
+desdaing, et vint jusques à la porte du chastel à espérons brochant; à
+force cuida ens entrer pour aidier aux siens; mais il la trouva bien fermée
+et barrée et en fu durement reusé[463] par ceulx dedens qui grant planté de
+quarreaux et de lances et de pierres luy lançoient. Mais moult orent grant
+paour les frères et les amis au sénéchal qui pris estoit. Tous vindrent
+auprès le roy et luy commencièrent à crier mercy moult durement, par telles
+paroles: «Gentil roy, aies mercy de nous en tel point, car saches-tu que
+cil desloial escommenié Hues de Crecy, homme traitre et désirant d'espandre
+sanc humain comme homicide, puet ça venir; et sé il puet ens entrer et
+nostre frère tenir aux poings, il n'en prendroit nulle raençon, ains le
+pendra ou le fera mourir de male mort.» Pour paour de ceste chose, assist
+le roy le chastel et le fist fortement enclorre et estouper les entrées de
+toutes les portes: et ceint et avironna la ville de cinq bretesches bien
+garnies de bons sergens, et ainsi mettoit grant cure et grant entente de
+son corps et de son royaume à prendre le chastel et à ses hommes délivrer
+qui laiens estoient en prison. Mais Hues de Crecy, qui avant eut grant joie
+des deux prisons, eut moult grant paour de perdre le chastel et les
+prisons, quant il sceut que le roy l'eut ainsi assegié; et, pour ce, fu en
+grant angoisse et en grant paine coment il peust entrer dedens; et, en
+maintes semblances se mist comme cil qui en maintes manières s'en déguisa,
+une fois à pié et l'autre à cheval, une fois en manière de Jugleresse et de
+meschine de vie[464]. Un jour avint qu'il eut mise toute s'entencion à
+parfaire ce à quoy il béoit, quant il fu apperceu de ceulx de l'ost; et
+quant il vit que il fu cognéu, si monta au destrier qui appareillié lui fu,
+et tourna en fuye; car bien savoit que là ne povoit durer; et entre les
+autres qui l'aperçurent fu Guillaume (de Gallande), frère au sénéchal qui
+pris estoit, un chevalier bien afaitié et preux aux armes, qui devant tous
+les autres le chaçoit de volenté de cuer et par isnelleté de cheval, tout
+entalenté de luy retenir se il péust. Si retourna vers luy souvent, la
+lance abaissée; mais pour ce que il avoit paour de ceulx qui après luy
+venoient, n'i osoit pas faire longue demeure, ains reprenoit la fuite, et
+s'en retournoit atant fuyant. Mais bien affichoit en son cuer que sé il
+osast tant demourer que il peust à luy assembler, que il montrast la
+hardiesce de son cuer, ou par victoire, ou par soy abandonner à péril de
+mort. Et par maintes fois luy avint que il ne povoit eschiver les villes
+que il trouvoit en sa voie[465], né eschapper de l'enchaux de ses ennemis
+qui au dos le suivoient, sé ne fust par guille et par barat[466]; car il
+fainst que il fust Guillaume le Gallandois et Guillaume Huon, et crioit à
+haulte voix, par le roy, que il le prissent et arrestassent comme son
+mortel ennemy. En telle manière eschappa et escharni, par son barat, tous
+ceulx qui le suivoient. Mais oncques le roy, né pour ce né pour autre
+chose, ne volt le siège entrelaissier, ains prist à destraindre plus et
+plus les assiégés et à assaillir le chastel; né oncques ceulx dedens ne
+fini d'angoissier en toutes manières, tant que il eust le chastel pris par
+force et que le bourg fust pris par une partie de ceulx dedens meismes. Et
+quant les chevaliers qui en la garnison estoient oïrent la tumulte aval, si
+apperceurent bien que la ville estoit prise. Lors s'enfuirent grant erre
+pour leurs vies garantir, vers la tour; et quant il furent dedens enclos,
+si ne se peurent pas bien deffendre né couvrir né hors issir, jusques à
+tant que pluseurs en furent navrés et les aucuns occis; et au derrenier fu
+le remenant à ce mené que il abandonnèrent leur corps et leur avoir à la
+mercy le roy, et non mie sans le conseil leur seigneur. En telle manière le
+débonnaire roy et le desloyaux Hues délivrèrent les prisons. Si eut le roy
+son sénéchal, et les Gallandois leur frère et les Corbueillois leur
+seigneur, par la vigueur et par le sens le roy. Une partie des chevaliers
+ui dedens furent pris déshérita et leur tolli leur biens; l'autre partie
+tint en longue prison et destroite où il les fist pourrir[467] longuement
+et tout pour les autres espouvanter qu'il ne féissent autel. Par celle
+victoire que le roy eut contre la cuidance de ses ennemis, enobly et
+enlumina le commencement de sa couronne, à la louange de celuy qui règne et
+régnera sans fin.
+
+ Note 458: Suger dit en effet: _Guido Rubeus_. Mais le père de Hues de
+ Crecy étoit _Gui Troussel_, dont on a déjà parlé, et non pas Gui de
+ Rochefort.
+
+ Note 459: _Buies._ Chaînes.
+
+ Note 460: Sur la marge du manuscrit 8395, Charles V, qui l'avoit fait
+ exécuter, a écrit de sa propre main ici: _Aalez_. C'est qu'en effet
+ _La Ferté_ _Baudouin_ est le même lieu que _La Ferté Aalès_ ou
+ _Aalis_, que nous écrivons à tort aujourd'hui _Aleps_. C'est une
+ petite ville à quatre lieues d'Etampes. Remarquons que cette
+ correction de Charles V justifie complètement Adrien de Valois, qui
+ avoit seulement soupçonné l'identité de _La Ferté Baudouin_ et de
+ _La Ferté Alais_.
+
+ Note 461: Le texte latin n'est pas exactement rendu. Sugper dit qu'un
+ grand nombre de vieux et illustres guerriers assiègeoient le château
+ de Corbeil. «Oppidani Curboilenses multi (oppugnabat enim castellum
+ veterana militum multorum nobilitas).»
+
+ Note 462: Voilà la raison du nom qui a prévalu.
+
+ Note 463: _Reusé._ Repoussé.
+
+ Note 464: La traduction n'est pas satisfaisante: «Et quomodo castrum
+ ingredi posset, modò eques, modò pedes, multiformi joculatoris et
+ meretricis mentito simulachro, machinatur.»
+
+ Note 465: _Les villes._ «Ut villas in viâ sitas... evadere non
+ posset.»
+
+ Note 466: _Par guille et par barat._ Par fraude et tromperie. «Nisi,
+ cum simulatâ fraude seipsum Garlendensem Guillelmum fallendo,
+ Guillelmum autem Hugonem se sequentem conclamaret.»
+
+ Note 467: _Pourrir._ «Quosdam diuturni carceris maceratione, ut
+ terreret con similes, aflligens durissimè puniri instituit.»
+
+
+III.
+
+ANNEE: 1109.
+
+_Du grant roy Henry d'Angleterre, et des prophécies Mellin; et du contens
+des deus roys pour le chastel de Gisors. Après, du parlement et des barons
+de France qui là vindrent. Et coment les François requistrent les Normans
+et les Anglois._
+
+
+En ce termine avint que le fort roy d'Angleterre Henry, qui si fu renommé
+et de guerre et de paix, vint ès parties de Normandie. Cil par puissance et
+par hautesse, estoit renommé à bien près par tout le monde, et si fu cil
+dont Mellin le merveilleux devin parla, qui les merveilleuses avantures
+d'Angleterre dont le monde parle tant vit par prophécie; et retraist
+merveilleusement maintes manières d'estranges paroles à la louange de celuy
+Henry, maint ans avant qu'il feust né et tout despourveuement, en la
+manière que les sains prophètes souloient parler, qui annonçoient
+dépourvuement ce que le Saint-Esprit leur enseignoit. Or, oez doncques les
+merveilles que il dit de ce roy Henry: «Un roy[468] de justice naistra, à
+cui cry les tours de France et les dragons des isles trembleront. A son
+temps sera l'or estrait du lis et de l'ortie, et l'argent décourra des
+ungles des chevaulx[469]; les crespis vestiront diverses toisons, car
+l'abit de par dehors monstrera l'estre dedens; les piés aux abaians seront
+destranchiés; les bestes sauvages seront en paix, et l'umanité des souples
+se deuldra[470]; la fourme des marchandises sera fendue et la moienneté
+sera roonde[471]. Le ravissement des escoufles[472] périra, et les dens des
+loux reboucheront. Les chaiaulx[473] aux lyons seront mués en poissons de
+mer, l'aigle signera sur le mont aux Arabiens[474].»
+
+ Note 468: _Un roy._ Le latin dit: _Leo_.
+
+ Note 469: _Des chevaulx._ «Mugientium.»
+
+ Note 470: Notre traducteur a rendu sans comprendre. «Humanitas
+ supplicium dolebit.»
+
+ Note 471: Cela n'est pas clair, même dans le texte latin. «Findetur
+ forma commercii, dimidium rotondum erit.»
+
+ Note 472: _Escoufles._ Milans.
+
+ Note 473: _Chaiaux._ Latinè: _Catuli_.
+
+ Note 474: «Aquila ejus super montes Aravium nidificabit.» Ce qu'on
+ rendroit peut-être mieux par: _L'aigle posera son aire sur les
+ monts._
+
+Toute ceste ancienne prophécie et ce merveilleux devinement s'accordent à
+la noblesse de ce roy, si que néis une toute seule sillabe né une toute
+seule lettre ne s'en discorde; par ce que il dit en la fin de ces paroles,
+d'endroit les chaiaulx de lyon, nous fait à entendre les fils et la fille
+de ce roy Henry qu'il appelle lyon qui en la mer périllèrent, et furent
+dévourés et mengiés des poissons.
+
+Quant ce roy Henry eut receu le royaulme d'Angleterre après son frère le
+roy Guillaume, et il eut mis en paix la terre par le conseil aus preudes
+hommes, et il eut juré à tenir les loix et les coustumes anciennes que
+ceulx de devant luy y avoient mises, pour acquerre la bonne voulenté des
+barons et des gens de la terre; si passa la mer par decà et arriva en
+Normandie, et par la force le roy de France mist toute la terre en paix, et
+concorde entre les discordans, et mist loix et establissemens, et aux gens
+du pays promist à traire les yeulx et à pendre aux fourches sé l'ung ostoit
+ou roboit à l'autre ainsi comme il faisoient devant; et bien leur rendit ce
+que il avoit promis, quant il forfaisoient; et pour ce fu la terre en bonne
+paix; et convint paix tenir aux Normans qui avant ne savoient que paix
+fust; et ceste chose leur mouvoit des Danois dont il estoient extrais; et
+pour ce fu acomplie la prophécie Mellin que nous avons avant touchié, qui
+dit que le ravissement des escoufles périroit et les dens des loups
+reboucheroient: car gentil né villain n'osa oncques tollir né embler né
+rober en son temps; et pour ce qu'il dit après que au cry et à la voix du
+lion de justice les tors de France et les dragons des ysles
+trembleront[475], quar nul des barons d'Angleterre n'osa sonner né dire mot
+en tout le temps qu'il régna. Et ce que il dist après que l'or seroit
+extraict du lis et de l'ortie, c'est-à-dire des religieus, qui sont
+comparés au lis, pour odeur de bonnes œuvres, et de l'ortie[476], c'est des
+gens séculiers qui poingnent par leur malice; car ainsi comme il proffitoit
+à tous, ainsi estoit-il de tous servi. Si est plus seure chose d'avoir un
+seul seigneur qui les deffende de tous[477]; et l'argent decourroit les
+ongles aux jumens, c'est à entendre pour la paix et la seurté qui estoit au
+pays. Si estoient les labours fais et la terre bien labourée; et
+habondoient les granches de blés et de biens; et la plenté des granches
+faisoit la plenté de l'argent ès escrins et ès trésors.
+
+ Note 475: Le traducteur passe la première partite de l'explication
+ latine: «Huc accedit quod ferè omnes turres ot quæcumque fortissima
+ castra Normanniæ, quæ pars est Galliæ, aut eversum iri fecit, aut....
+ propriæ voluntati subjugavit.»
+
+ Note 476: «Aurum ex lilio, quod ut ex Religiosis boni odoris, et ex
+ urtica, quod est ex sæcularibus pungentibus, ab eo extorquebatur.»
+
+ Note 477: Le latin, qui résume parfaitement le système de nos
+ gouvernemens modernes, est encore ici mal rendu: «Tutius est enim
+ unum, ut omnes deffendat, ab omnibus habere, quam non habendo, per
+ unum omnes deperire.»
+
+Si advint que ce roy Henry tollit à Payen le chasteau de Gisors et par
+losanges et par menaces. Si est ce chasteau à merveilles fort que de siège
+que d'autre garnison, et est ès marches de France et de Normandie, et court
+entre deux la rivière d'Epte qui est droicte borne qui jadis fut mise entre
+les François et les Danois au temps le duc Rollo, etdonne apperte entrée
+aux Normans de venir en France, et aux François[478] d'entrer en Normandie.
+Si n'appartenoit pas moins par siège de lieu au roy de France que au roy
+d'Angleterre; et par droit en deust estre aussi saisi le roy Loys comme le
+roy Henry.
+
+ Note 478: _Et aux François_. Il falloit: _Et empêche les François_,
+ comme dans Suger.
+
+Si advint que pour la requeste de ce chasteau sourdit soudainement guerre
+entre les deux roys. Et envoya le roy Loys messagiers au roy Henry qu'il
+lui rendist cellui chasteau ou qu'il l'abatist. Et quant il vit qu'il n'en
+vouloit rien faire, si luy nomma lieu et jour de parlement pour les trèves
+qui failloient. Et y eut tandis entre eulx maintes parolles semées de
+discorde par les felons qui tousjours ont de coustume de mesler les preudes
+hommes. Et jasoit ce qu'il ne fussent point encores moult entremeslés, si
+se penoit chascun de plus orgueilleusement venir au parlement. De la partie
+au roy de France s'assemblèrent mains barons, entre lesquels vint Robert,
+conte de Flandres, à tout près de quatre mille chevaliers, et Thibaut, le
+conte palaisin de Champaigne et le conte de Nevers et le duc de Bourgogne
+et mains autres barons. Et si y furent mains archevesques et évesques.
+
+Et quant le jour du parlement approcha, si s'en allèrent au lieu à grant
+chevalerie, et passèrent parmy la terre au conte de Meulant qui estoit en
+la partie au roy anglois et l'ardirent et confondirent toute. Et ainsi
+l'eut en grand despit le roy d'Angleterre: et s'en allèrent au lieu assigné
+où le parlement devoit estre qui est appellé Planches[479] sur une eaue. Et
+en ce lieu est un chasteau mauvaisement adventuré et de malle fortune, car
+les anciens du pays tesmoingnent que nul n'y assemble qui paix y puisse
+faire sé ce n'est moult par grant adventure.
+
+ Note 479: _Planches sur une eau._ Suger dit: _Plancas Nimpheoli._
+ C'est _Néaufle_, près de la rive occidentale de l'Epte, à une petite
+ lieue de Gisors.
+
+Sur celle rivière où il n'avoit nul gué où nul peust passer se logèrent les
+osts d'une part l'un, et d'aultre part l'autre. Par grant conseil furent
+esleus les plus haus hommes et les plus sages de France qui au roy anglois
+furent envoyés et passèrent par dessus ung pont qui près d'illec estoit et
+estoit si foible et de si grant vieillesse qu'il croulloit. Si estoit
+merveille que ceulx qui par dessus passoient à haste ne trébuchoient aval.
+
+Quant là furent venus ceulx qui la parolle du roy devoient porter, pour la
+querelle dont le contens estoit, l'un commença à parler sans le roy saluer,
+moult saigement par la bouche de tous[480], et dit en telle manière.
+
+ Note 480: _Par la bouche de tous._ Suger dit: _ore comitum;_
+ c'est-à-dire à peu près, il me semble, _au nom des pairs de France_,
+ juges entre les deux rois. Ce passage est important. Pour le mot
+ _insalutato rege_, dom Brial propose de corriger: _Salutato_. «Vix
+ enim credibile est,» ajoute-t-il, «adeò incomptos fuisse mores
+ illorum temporum, ut regem orator nulla prævia salutatione, ausus
+ fuerit alloqui.» Cette observation n'est pas judicieuse. L'usage
+ parfaitement établi étoit alors que les envoyés du roi de France près
+ d'un vassal rebelle ne le saluassent pas et lui tinssent de la part
+ de leur maître les plus insolens discours du monde. Tous les romans
+ de chevalerie composés à cette époque en font foi. Dans ce temps-là,
+ le _salut_ étoit un acte de sincère et loyale amitié, il avoit pour
+ but d'appeler la protection de Dieu sur celui auquel on l'adressoit.
+ Comment donc deux ennemis se seroient-ils mutuellement salués?
+
+«Cogneue chose est, sire roy, que quant vous éustes receue la duché de
+Normandie de la main du roy de France, comme celle qui est de son propre
+fief, que entre les aultres choses et par dessus toutes les aultres
+convenances fust ce espéciallement fait, accordé et juré du chasteau de
+Bray et de Gisors, que par quelque marché ou convenance qu'il advenist, le
+quelque soit de vous deux eust de l'ung de ces deux chasteaux la saisine,
+et que dedens les quarante jours qu'il l'aurait receu, il seroit tenu à
+abattre le chasteau pour l'attirement des convenances qui avoient esté
+jurées. Et pour ce que vous ne l'avez ainsi fait, veut le roy de France et
+commande que vous le faciez. Et ce que vous ne luy avez fait veut que vous
+luy amendiez par convenable loy. Et comme roy et loy convegnent une mesme
+seigneurie, grant deshonneur est au roy quant il trespasse loy. Et s'aucun
+des vostres est tel qu'il l'ose nyer né dire contre, nous sommes près du
+prouver et de l'attendre par loi de bataille et par le tesmoingnage de deux
+barons ou de trois.»
+
+Après ces paroles s'en retournèrent les messagiers. Mais il n'estoient
+encores guères que retournés quant ne scay combien de Normans vindrent
+devant le roy de France et commencèrent vergongneusement à nier ces
+convenances et à dire quanqu'il peurent pour malmetre et laidir la cause,
+et requéroient que la querelle fust menée par droit; mais ne requéroient
+aultre chose que la besongne délayer et mettre en respit, si que la vérité
+ne fust descouverte et manifestée à tant de barons et de preudes hommes
+qu'il avoit là assemblés. Avec ces messagiers furent autres envoyés au roy
+anglois de par le roy de France, qui offrirent au dernier celle querelle
+par loy de bataille, par la main Robert, conte de Flandres, qui depuis fut
+roy de Jhérusalem[481]; si estoit merveilleux chevalier et moult noble aux
+armes.
+
+ Note 481: Le latin est mal rendu: «Robertum Hyerosolimitanum,
+ palaestritam egregium.» Robert II ne fut jamais roi de Jérusalem.
+
+Quant le roy anglois et ses gens eurent oye celle offre, il ne
+l'ottroyèrent né ne contredirent en aucune manière; et les messages furent
+retournés pour dire ce qu'il avoient trouvé. Si renvoya tantost arrières le
+roy Loys, comme cellui qui moult estoit courageux et hardy, grant et
+vertueux de corsage; et partoit un tel jou[482] au roy anglois, qu'il
+abattist le chastel, ou il se combattist à lui cors à cors, pour la foy
+deffendre qu'il avoit vers luy faussée et mentie comme son homme lige. Et
+si luy dist et fist dire par dessus que à celui devoit estre la paine et le
+travail de la bataille à qui la gloire et le mérite devoit estre de la
+victoire. Et disoit: «Traient soy arrière vos gens du rivage du fleuve tant
+que nous puissons passer, afin que le lieu seur donne à chascun plus
+seurté: ou, sé mieulx lui plaist, donne chascun de nous hostaiges des plus
+haulx barons de son ost de combatre corps à corps sans avoir ayde de ses
+gens. Et se tirent arrière vos gens seulement tant que nous soyons passés,
+car aultrement nous ne pourrions passer l'un à l'autre.» Si en y eut aucuns
+de nostre ost qui par seule ventance crioientet disoient que la bataille
+des deux roys fust sur le pont qui à paine se soustenoit, tant estoit viel
+et croullant. Et ce mesme requéroit et vouloit le roy Loys par la légèreté
+et la hardiesse de son cuer.
+
+ Note 482: _Partoit un tel jou._ Ancienne façon de parler que Dom
+ Brial n'a pas comprise. Elle est empruntée aux _Jeux-partis_,
+ chansons dialoguées dans lesquelles on soutenoit deux manières de
+ résoudre la même question. _Partir un jeu_, c'étoit précisément
+ _poser un dilemme_.
+
+A ce respondi le roy Henry: «Je ne prens mie la chose si en gros que je
+perde pour telles parolles mon chasteau qui tant me vault et qui si bien
+siet, et me mette en telle adventure.» Toutes ces choses refusa et debouta
+et dist encore: «Quant je verray que je me doive deffendre du roy de France
+je ne l'eschiveray pas, comme cil qu'il offre et qui ne peut ores advenir,
+pour le grief du lieu.»
+
+Pour ceste responce du roy Henry furent moult esmeus les François, si qu'il
+coururent aux armes et le roy d'aultre part et aussi les Normans d'aultre.
+Et commencièrent à courre l'ung à l'autre jusques aux deux fleuves qui
+l'ost départoient. Si que ce tant seullement qu'il ne peurent passer le
+fleuve destourna grant dommaige et grant occision qui à ce jour fust
+advenue. Et quant la nuit approcha si s'en départirent et s'en allèrent les
+Anglois à Gisors et les François à Chaumont. Mais si tres-tost comme le jour
+parut les François qui pas n'oublièrent la honte du jour de devant, et pour
+l'ardeur de chevalerie dont il estoient esprins, s'armèrent et montèrent
+sur leurs coursiers et s'en allèrent devant Gisors et se pénèrent moult de
+monstrer aux fers des lances lesquels valent mieulx et de combien sont
+mieulx prisés les adurés d'armes[483] de ceulx qui ont apris le repos. Car
+les Normans qui alors issirent contre eulx furent arrière reboutés parmi la
+porte moult honteusement.
+
+ Note 483: _Les adurés d'armes._ Les guerriers vieillis sous le
+ harnois. L'expression de Suger est moins pittoresque. «Quantum
+ præstent multo marte exercitati, longâ pace solutis.»
+
+En ceste manière commença la guerre entre les deux roys qui dura près de
+deux ans. Si en fu le roy anglois plus grévé que celluy de France pour ce
+qu'il luy convenoit garnir les marches de Normandie de grant plenté de
+chevaliers et de sergens, pour la terre deffendre. Et le roy Loys ardoit
+tandis la terre et la destruisoit, et gastoit tout le pays sans
+entrelaissier; et par l'ayde des Flamens et des Pohiers[484], et des
+Voquessinois et des aultres contrées qui marchissoient à la Normandie[485].
+Si avint depuis que Guillaume fils au roy Henry fist hommaige au roy Loys,
+et le roy luy augmenta son fief de cellui chasteau, par paix et par amour
+espécial; et par raison de ce revindrent depuis en leur ancienne amour.
+Mais avant que ce peust estre y eut mains mors et destruis qui coulpe n'y
+avoient[486].
+
+ Note 484: _Pohiers._ C'est-à-dire des habitans de Ponthieu. Suger
+ dit: «Flandrensium, Pontivorum, Vilcassinorum et aliorum
+ collimitantium.....» Voilà le sens du mot Pohier bien déterminé.
+
+ Note 485: Le manuscrit du roi, n° 8305.5-5 ajoute ici: _Et quant li
+ rois Henris vit qu'il ne la porroit deffendre, si eut conseil qu'il
+ la laissast à Guillaume son fils. Si avint, etc._ Cela n'est pas dans
+ le latin, comme Dam Brial l'a remarqué.
+
+ Note 486: Cette réflexion du traducteur vaut mieux que celle de
+ Suger: «Quod antequam fieret, mirabilis ejusdem contentionis
+ occasione, et execrabilis hominum perditio mirabili punita est
+ ultione.»
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 1109.
+
+_Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en traïson en son chastel.
+Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitres
+dedens, et coment illec furent justiciés._
+
+
+Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis fermé
+ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appellé la Roche
+Guyon, en si haulte entrée et ferme que à peine peut-on voir jusques au
+soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premièrement
+fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave à la
+semblance d'une maison, qui avoit esté faicte par destinée, si comme les
+anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient
+anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entrée, ainsi
+comme par un petit huisset[488].
+
+ Note 487: Le latin dit: _Horridum et ignobile castrum_.
+
+ Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques
+ de Suger, qui ne manque guère de citer les poètes anciens quand
+ l'occasion ou le prétexte s'en présente. «Antrum, ut putatur,
+ fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit
+ Lucanus:
+
+ «............. Nam quamvis Thessalas vates
+ Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc,
+ Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.»
+
+Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux
+armes. Si avoit laissée et mise jus toute la traïson de ses prédécesseurs,
+comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prétendoit à vivre sans
+tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu
+longuement. Mais par l'euvre et la traïson du félon des félons fut
+désavancié; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume
+avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres
+que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy
+cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit
+surprendre en son chasteau par traïson, si comme il fist depuis. Il advint
+ung dimenche au soir, si comme il avoit gardé son point, qu'il entra en une
+églyse à grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amenés avec luy tous
+armés de haubers dessous les chappes[490]. Celle églyse où ceulx entrèrent
+avec les premiers qui là alloient pour Dieu prier estoit bien près de la
+maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenchée estoit. Et le traitre si
+armé comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer
+et toutesvoyes regardoit par où il pourroit entrer à celluy Guyon, tant
+qu'il apparceut un huys par où celluy Guyon venoit en l'églyse. Si
+s'adressa incontinent vers luy et entra dedens à force luy et sa desloyalle
+compaignie. Si tost comme il furent dedens sachièrent les espées et courut
+ce traitre à icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui
+garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist.
+
+ Note 489: _Serourge._ C'est une faute; il falloit _gendre_.
+
+ Note 490: _Dessous les chappes._ «Loricatus sed cappatus.» La _cappa_
+ est ici un manteau.
+
+Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist
+par les cheveux comme esbahie et se prist à esgratigner et à despécier son
+visaige comme femme hors du sens. Après couru à son mary sans paour de mort
+et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups
+des espées et commença à crier en telle manière: «Moy,» dist elle «très
+desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur.» Les
+coups et les plaies que les traitres donnoient à son mary recevoit
+elle-mesme, et disoit: «Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait à ces gens?
+dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son
+seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes
+tous enragiés et hors du sens.» Et les traitres la prisrent par les cheveux
+et l'arrachèrent de dessus son mary toute navrée et detrenchiée de glaives,
+et la laissèrent toute enverse ainsi comme morte. Après, retournèrent à son
+seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle
+mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent léans trouver escervellèrent à
+la roche.
+
+Quant il curent ce fait, si cerchèrent partout leans s'il trouveroient plus
+nullui. Lors leva la tête la povre dame qui à une part gisoit toute
+estendue; et quant elle congneut son seigneur qui jà estoit mort et gisoit
+tout despécié parmi la salle, si s'efforça tant pour la seue[491] amour
+qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint à luy si despéciée comme elle estoit
+tout rampant à guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commença
+à baiser ainsi comme sé il eust esté vif. Et à ploureuse chançon luy
+commença à rendre ses obsèques en telle manière: «Mon chier amy, mon chier
+espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la
+merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou
+parce que vous aviez délaissée et mise jus la félonnie et la desloyauté
+vostre père et vostre ayeul et vostre besayeul?» Autant dist seulement et
+puis chéi pasmée comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust
+despartir, tant estoient touilliez en leur sang.
+
+ Note 491: _Seue._ Sienne; de _sua_.
+
+Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut gettés et habandonnés comme
+porceaux et se fu saoullé de sang humain à guise de beste sauvage, si se
+refrena atant. Adont commença à regarder et à louer le chasteau plus qu'il
+n'avoit oncques mais fait, et à remirer le siège et la force de la Roche et
+se conseilloit à luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les
+François et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella
+les nais[492] du pays et leur promist à faire moult de biens s'il luy
+vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui
+dedens voulsist entrer avec luy.
+
+ Note 492: _Nais._ Natifs.
+
+Assez tost fut oïe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain
+espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent
+tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le
+roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la
+forteresse, assemblèrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et
+s'en allèrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir né ens
+entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les
+Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de
+sergens et de gens à pié au pié de la Roche: et quant il eurent ce fait, si
+mandèrent la besongne au roy Loys et luy mandèrent qu'il leur mandast sa
+volenté qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent
+fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut jà sis devant le
+chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se
+croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il
+apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla à
+aucuns des barons de l'ost et leur commença à promettre moult grans dons en
+telle manière qu'il fissent paix à luy et que il demourast au chastel par
+aucune manière de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au
+service le roy de France. Mais il refusèrent du tout en tout ses parolles
+et ses promesses et luy reprochèrent sa desloyalle traïson et que tantost
+en seroit vengence prinse.
+
+Quant il oï ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il
+vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurté tant qu'il
+s'en fust allé, il leur livreroit le chasteau. Asseuré fu par serment de ce
+et luy jurèrent plusieurs; mais peu y eut de François qui jurassent ce.
+Pourloignée fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et
+pour veoir où il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain
+que les jurés entrèrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de
+l'ost les uns après et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en
+telle manière qu'il furent presque tous léans. Lors commencièrent à crier
+les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre à mort, où
+il mourroient avecques eulx comme consentens de leur traïson. Lors
+commencièrent les jurés à contrester moult durement pour leurs sermens
+acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent
+sus, les espées traites, et commencièrent à occire et à despécer les
+traitres, si que à plusieurs chéoient les entrailles hors; et parmi les
+fenestres de la salle furent plusieurs gettés tous vifs contre val tout
+hérissés de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux
+poinctes des espées et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme sé
+la terre les refusast à recevoir. Du maistre traitre firent désacoustumée
+vengeance pour sa desmesurée traïson; car il luy tirèrent des entrailles le
+cuer gros et enflé de traïson et de desloyaulté, et l'enhastèrent[494] en
+une perche et puis le mistrent en ung lieu où il fu depuis mains jours pour
+démonstrer sa mortelle traïson. Les charoingnes de luy et d'une partie de
+ses compaignons prindrent, et les lièrent sur cloyes et puis les gettèrent
+en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques
+à Rouen et que ilec fust démonstrée la vengeance de leur mortelle traïson,
+et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoiée, d'une desmesurée
+pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495].
+
+ Note 493: _Pourloignée_, etc. On retarda le moment de la sortie du
+ traitre, sous prétexte de la nécessite de déterminer le lieu de son
+ refuge.
+
+ Note 494: _L'enhastèrent._ L'embrochèrent.
+
+ Note 495: «Et qui Franciam momentaneo fœtore fœdaverant, mortui
+ Normanniam deinceps, tanquam natale solum, fœdare non desistant.»
+ Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que
+ M. Guizot: «Et afin aussi que ces _criminels_, qui vivans avoient un
+ moment souillé la France de _leur présence corrompue_, morts en
+ infectassent _à tout jamais_ la Normandie, _comme la terre natale de
+ telles gens_.»
+
+
+V.
+
+ANNEE: 1109.
+
+_Coment Phelippe, frère le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, se
+révéla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist au
+chastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplanta
+Montlehéry qu'il cuidoit avoir._
+
+
+Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la
+mauvaistié et par la perversité du monde. De celle mauvaistié estoit
+entachié Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frère de bast du roy
+Loys, de par son père le roy Phelippe, qui l'avoit engendré en icelle
+contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse.
+Et luy avoit le roy donné la seigneurie du chasteau de Montlehéry et de
+Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son
+père le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy
+Phelippe mist arrière tous les bénéfices qu'il avoit receus du roy son
+père, et se prist à rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car
+Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et
+hault homme et puissant, et son frère Fouques, le conte d'Angiers, qui
+depuis fu roy de Jhérusalem, et sa mère, la contesse, qui à merveille
+estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui
+tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises,
+qu'elle avoit si déceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la
+servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volenté, comme
+celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose
+souslevoit moult la mère et le fils et toute leur lignée et les mettoit en
+vaine espérance; c'estoit sé il mésavenist au roy Loys par aucun
+trébuchement, si que l'autre frère Phelippe fust appelle au royaulme
+gouverner, et ainsi fust toute leur progénie appellée à la dignité du
+royaulme de France.
+
+ Note 496: _Meun-sur-Loire._ Le latin dit _Meduntensis_, Mantes.
+
+Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist à
+court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains
+refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. Né pas ne se tenoit,
+tandis, de praer[497], né de tollir aux bonnes gens né d'assaillir les
+églyses. De ce fu le roy moult couroucié. Et jà soit ce qu'il le fist
+envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiéger au
+chasteau de Meun. Si luy avoit jà mandé celluy Phelippe et les siens moult
+orgueilleusement qu'il le feroient lever du siège à force et qu'il
+n'entreroit jà en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent
+tous avant et se destournèrent contre sa venue: et le roy entra dedens
+délivréement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques à la
+tour et l'assiégea. Et quant il eut commencé à dresser les engins et ceulx
+de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous
+désespérés de leurs vies. Et quant il eut forment le siège tenu, si se
+rendirent à sa mercy.
+
+ Note 497: _Praer._ Piller; de _prædari_.
+
+Entredeux advint que la contesse sa mère et le conte Amaury de Montfort,
+pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehéry, en
+donnèrent la seigneurie à Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy
+et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidèrent faire un
+tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la
+force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frère, et par
+la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges
+qu'il li povoient faire chascun jour jusques à la cité de Paris, si que
+néis ne poroit il aller en nule manière jusques à Dreues.
+
+Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espousée, si s'en alla
+hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien
+sceut ce complot, fut là venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes
+manières s'en estoit hasté. Ceulx de la terre manda et attira à luy par
+espérance de sa débonnaireté et de sa franchise, et pour ce mesmement que
+il avoient espérance que il les mist hors la cruaulté de celluy Huon et du
+servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult.
+Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre à grans assaux, Huon
+pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais,
+tandis, advint que Hues fu conchié[498] par ung trop beau barat; que Milles
+de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amené par conseil. Aux pieds du
+roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par
+héritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil
+qu'il ne revestit nulluy de son héritage; mais luy rendist comme le sien
+par descendue de son père, par telle convenance que tousjours mais féist de
+son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose.
+
+ Note 498: _Conchié._ Dupé, trompé.
+
+Le roy, qui à toutes gens vouloit faire droit, oï sa prière. Adont manda
+les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur
+seigneur; et par ce présent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient
+avant eus. Tantost mandèrent à Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou
+sé non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne
+tendroient né foy né serment. Quant Hue oï ce, si fut moult esbahi; tantost
+s'en fouyt et se tint moult à guery et eschappé quant il n'y perdi fors que
+les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps;
+et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue
+honte du deshéritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre
+harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chacié et dégetté laydement,
+quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle
+orgueilleusement.
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 1110.
+
+_Coment Hue du Puisat deshérita le conte de Chartres, et coment le roj li
+aida, et de la plainte de celui Huon au roy de par les églyses, et coment
+le roy fist garnir le chastel de Thouri._
+
+
+Ainsi comme le mauvais arbre retrait à la racine et à l'écorce dont il est
+issu, ainsi faisoit Hue du Puisat, homme cruel et desloyal et entachié de
+la mauvaistié et de la traïson de ses antécesseurs et de la sienne propre.
+Qui, après ce qu'il eust receu la seigneurie de Puisat, après Guyon, son
+oncle et son père mesme[499], qui trop desmésuréement fu orgueilleux,
+reprist aussi les armes, au commencement de la voye du sépulcre, et se
+pénoit en toutes manières de retraire à la malice son père, si que ceulx à
+qui son père avoit fait honte et dommaige si leur en faisoit-il encore
+plus. Et ce le mettoit en trop grant orgueil de ce qu'il avoit trop fait de
+maulx aux abbayes et aux povres églyses; et n'estoit nul qui l'osast
+contredire. Mais à la parfin tresbucha-il par son orgueil si comme vous
+orrez cy-après.
+
+ Note 499: «Hugues du Puiset, dont il s'agit ici, étoit petit-fils
+ d'Evrard, par Hugues le vieux, son père, le même qui sur la fin de
+ l'année 1092 fit emprisonner Yves de Chartres son évêque, et qui en
+ partant en 1106 pour la terre sainte, laissa la régie de ses terres à
+ Gui son frère. Celui-ci étant mort vers l'an 1108, eut pour
+ successeur Hugues, son neveu, dans la châtellenie du Puiset et la
+ vicomté de Chartres. Le lignage d'outremer nous apprend que Evrard et
+ Hugues le vieux devinrent successivement comtes de Jaffa.»
+ (Note de dom Brial.)
+
+A ce fu son orgueil mené que ne craignoit né le roy des cieulx né le roy de
+France. Si assailli de guerre la noble contesse de Chartres et son fils
+Thibaut, qui moult estoit jeune d'aage et preux aux armes; et leur roba,
+ardi et gasta leurs terres jusques à Chartres; et la contesse et son fils
+se deffendoient de luy au mieulx qu'il povoient, mais lentement et
+laschement, né oncques n'osèrent approcher de Puisat pour fourfaire de plus
+près que huit lieues ou de plus, car de trop grant hardiesse et de trop
+grant fierté estoit ycelluy Hue au temps de lors et si craint que plusieurs
+le servoient qui bien peu l'amoient et lui aidoient à sa guerre maintenir
+là où il voulsist. Et quant la contesse et le conte Thibaut virent qu'il ne
+pourroient longuement durer contre lui, si s'en allèrent au roy et luy
+commença la contesse à prier et requerra moult humblement qu'il la voulsist
+secourre et luy représenta et mist devant les services qu'elle luy avoit
+aultres fois fais, par quoy il estoit tenu de luy ayder. Après luy compta
+illec mesmes mains grans dommaiges et maintes grans hontes que ycellui Hue
+et son père, son ayeul et son besayeul, avoient fait aucunes fois au
+royaulme. Et parla la saige dame en telle manière:
+
+«Remembrez vous, sire, de la honte que l'ayeul de Hue fist jadis à vostre
+père Phelippe contre son serment et contre la loy de son hommaige qu'il
+rompit; pour quoy vostre père ala assiéger le Puisat son chasteau, pour
+celle honte venger et pour aultres tors qu'il luy avoit fais; dont il le
+fist lever à force trop laydement. Et par la force de son desloyal lignaige
+et l'emprise qu'il avoit contre luy faicte chacèrent luy et son ost jusques
+à Orléans et pridrent en celle desconfiture le conte de Nevers et Lancelin
+de Baugenci, et avecques ceulx plus de cent de ses chevaliers; et fist
+encore plus grant et plus desmesurée honte qui oncques mais n'avoit esté
+oïe; car il emprisonna aucuns des évesques et leur fist assez de laidure et
+de honte.» Après disoit la dame, en reprochant, pourquoy ce chasteau avoit
+esté fermé premièrement enmy la terre aux sains[500], par la royne
+Constance, pour estre garde et défence de celle terre. Si n'estoit pas fait
+né fondé d'ancien temps; et coment icelluy l'avoit retenu tout à luy, de
+quoi il ne servoit de rien fors que de faire honte et laidure à luy et aux
+siens. «Or maintenant, s'il vous plaist, pourrez venger là vostre honte et
+celle de votre père pour ce que les Chartains et les Blesois et les Dunois
+par la cui force il souloit guerroyer luy sont du tout faillis, entalentés
+de luy nuyre et de le déshériter et d'abattre le chasteau. Et sé vous,
+sire, vos tors, vos hontes et les aultrui dont il a bien desservy à estre
+puny et chastié ne voulez amender, si voullez les tors et les travaux qu'il
+a fais aux églyses en la terre aux Sains et les déshéritemens qu'il a fais
+aux vefves, aux orphelins et à ceulx qui à lui marchissent prenre sur vous
+et en faictes comme de vous.» Par telles plaintes et par aultres fu le roy
+si esmeu qu'il respondi qu'il se conseilleroit.
+
+ Note 500: «In medio terræ sanctorum.» Suger.
+
+Après ce, fist le roy assembler ung parlement à Melun: là vindrent mains
+archevesques et clers et maintes gens de religion auxquels iceluy Hue avoit
+biens et possessions ravi et dévoré comme loup enragié, et destruisoit
+encores tous les jours. Tous chéirent aux piés du roy et luy crièrent mercy
+à une voix, si comme il gisoient à ses piés contre son gré, car moult le
+grevoit qu'il ne se levoient, et luy prioient qu'il mist à mesure et
+délivrast leurs provendes[501] de la terre de Beauce que il tenoient
+franchement par le don de ses prédécesseurs. Et puis luy supplioient en
+plourant qu'il délivrast la terre de ses povres provaires et les ramenast
+en franchise que icelluy tirant avoit amenés en servage, et qu'il reformast
+en sa première franchise la partie de l'églyse que luy et les aultres roys
+sont tenus à deffendre. De bonne volenté receut le roy leurs prières et
+tantost comme le parlement fu départi et l'archevesque de Sens, l'évesque
+d'Orléans et le vaillant Yves, évesque de Chartres s'en furent partis, si
+envoya le roy le moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abbé, au
+chasteau de Thoury en Beaulce qui est de celle églyse mesme, et que celuy
+Sugier tenoit lors en sa main et luy commanda qu'il fist ce chasteau bien
+garnir et enforcer et bien garder, que icelluy Hue ne l'ardist, tandis
+comme il le feroit semondre pour venir à sa court. Car par ce chasteau
+tendoit à assaillir le chasteau de Puisat ainsi comme son père avoit jadis
+fait.
+
+ Note 501: _Provendes_ ou prébendes. Bénéfices ecclésiastiques.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 1110.
+
+_Coment le roy assiégea le chasteau de Puisat, et puis du merveilleus
+assaut d'ambedeus pars. Et coment le chastel fu pris par force, et Hue
+emprisonné en la tour de Chasteau-Landon, et le chastel abattu._
+
+
+Quant le chasteau de Thoury fu bien garni et le roy eut fait juger Hue de
+Puisat pour son deffault, car il ne daingna venir à sa semonce, si meut à
+grant ost et vint jusques à Thoury. Le chasteau de Puisat fist requerre à
+celluy Huon dont il estoit forclos par droit jugement. Et quant il vit
+qu'il n'en feroit rien si se hasta du chasteau assiéger, et les sergens
+dont il y avoit grant plenté aussi. Là péust-on véoir fier assault et
+périlleux lancéis d'arcs et d'arbalestres d'une part et d'aultre qui
+chéoient aussi espessement comme pluye, et les escus perçoient
+soudainement; si faisoient saillir les estincelles des clers heaulmes des
+grands coups que il s'entredonnoient. Et si comme les royaulx les eurent
+rebouttés par force dedens la porte du chasteau, et les enclos furent
+montés aux deffenses, si véissiez merveilleus assaux et périlleux aux plus
+hardis gens du monde de saiettes et de quarreaux et de gros fusts et grans
+lancéis de pieux agus. Et ceux de dedens lançoient sur les royaulx et par
+force les firent reuser. Mais assés recouvrèrent cuer et force et se
+couvrirent des escus et des huys et de quanqu'il povoient trouver. Et ainsi
+recommencèrent l'assault à la porte périlleux et fort. Et firent les
+royaulx amener charrios tous chargés de busche sèche et bien ointe de sain
+et de gresse pour le feu boutter dedens et eulx ardoir. Et ainsi les
+empoindrent à la porte et pour ce mesmement qu'il leur fissent deffence
+pour les grans coups recevoir pour les grans monceaux de busche qui dessus
+estoient. Et tandis comme les uns entendoient à alumer et les aultres à
+estaindre par grant contens, vint le conte Thibaut qui pas n'avoit oublié
+les hontes et les domaiges que il avoit eus par luy. Si se hastoit moult
+d'assaillir le chasteau par ses bacheliers et par ses sergens de celle part
+que l'en vient devers Chartres. Et tandis comme il hastoit ses gens de
+monter contre mont le pendant des fossés, si ne garda l'euvre qu'il les vit
+tresbucher contreval à trop grant meschief au parfont du fossé et se doubta
+moult qu'il ne fussent mors ou occis; car les chevaliers qui par dedens
+avironnoient la deffence du chasteau sur les grans destriers venoient
+jusques aux murs et feroient ceulx qui montoient amont les fossés et les
+faisoient tresbuchier jusques au font des fossés. Et jà estoient les
+royaulx presque tous mas et faillis et ceux de dedens avoient jà presque
+tout laissé l'assault et fait retraire, quant la divine puissance, à qui la
+cause estoit et la vengence vouloit du tout traire à soy, suscita et esmeut
+l'esperit d'un chanu prouvaire du pays qui avecques la communaulté de ses
+paroisses estoit venu en l'ost, à qui Dieu donna faire, contre toute
+opinion, ce que le conte Thibaut armé et toutes ses gens ne peurent faire.
+Isnellement alla celluy prestre montant jusques à la suef[502], une escu
+devant son pis dont il estoit couvert et mussé. Là commença à despecer
+petit à petit la cloison et mettre jus; et quant il vit qu'il faisoit ce si
+légèrement si commença à appeller ceulx qui emmy le champ estoient encore
+tous armés, à la cloison despecer; et luy coururent aider à bonnes haches
+trenchans et commencèrent à dérompre et à despecer tout; et advint une
+grant merveille ainsi comme il advint jadis à Jhérico qui fu droit signe de
+jugement Nostre-Seigneur; car ainsi comme sé tres-tous les murs fussent
+chéus à un seul coup entrèrent dedens et l'ost du roy et les gens du conte;
+dont il advint qu'il y eut moult grant plenté de ceux dedens mal mis et
+blécés et entreprins, pour ce qu'il ne peurent eschiver la force de leurs
+ennemis qui de toutes pars accouroient; et les aultres et Hue mesme qui
+virent qu'il n'estoient pas bien asseur, dedens la forteresse des murs se
+férirent en une tour de bois qui séoit dessus la mote. Et quant il
+apperceut la force des gens qui de toutes pars acouroient à la tour et
+lançoient dars et quarreaux, si se doubta moult et se rendi tantost et fui
+pris et tous les siens et mis en bonnes prisons.
+
+ Note 502: _Suef._ Palissade. De _Sepes_.
+
+Et quant le roy eut eu celle victoire et il eut mis en prison mains haus
+hommes et riches, si habandonna l'avoir de la ville et fist bouter le feu
+partout et ardoir tout le chasteau. Mais il commanda touteffois que la tour
+demourast en estant, jusques à un terme qu'il mist: pour ce le fist qu'il
+oï dire que le conte Thibaut tendoit à acroistre et eslargir ses marches
+pour un chasteau qu'il vouloit fermer en la chastellenie du Puisat, en une
+ville qui a nom Alonne[503]. Si avoit jà oublié et mis arrière le grant
+bénéfice que le roy luy avoit fait. Car jà n'eust peu advenir né attaindre
+là où il estoit de sa besongne sé par lui n'eust esté. Du tout en tout luy
+deffendoit le roy à fermer ce chasteau; et le conte luy offroit à
+desrainier par droit de bataille par la main de Andry de Baudemont le
+maistre de sa terre[504], que le roy luy avoit eu ce en convenance. Et le
+roy encontre ce offroit à deffendre par gaige de bataille là où il voudroit
+par la main Anseaux de Gallande son séneschal que oncques ne luy avoit eu
+ce en convenance. Si demandèrent ces deux barons maintes cours à faire
+celle bataille, mais oncques n'en peurent nulle trouver.
+
+ Note 503: _Alonne._ Aujourd'hui petit village de Beauce, au diocèse
+ de Chartres.
+
+ Note 504: _Le maistre de sa terre._ «Terræ suæ procuratorem.»
+
+Après ce que le chasteau fut abattu et Hue emprisonné en la tour du
+chasteau Landon, le conte Thibaut ne voulut pus la besongne atant laisser,
+ains esmut grant guerre contre le roy par l'aide du roy Henry d'Angleterre
+son oncle et de ses aultres parens. Et commença à gaster sa terre et à
+fortraire ses barons par dons et par promesses; et du pis qu'il povoit
+faisoit et pourchacioit à luy et à son royaume. Et le roy d'aultre part qui
+tousjours fu preux et vigoureux aux armes luy recouroit sus et luy gastoit
+et habandonnoit sa terre par l'aide de ses aultres barons et mesmement par
+l'aide de Robert le conte de Flandres son oncle, un merveilleux chevalier
+et renommé d'armes entre Crestiens et Sarrasins, dès le commencement de la
+voye du saint sépulcre.
+
+
+VIII
+
+ANNEE: 1111.
+
+_Coment le conte Thibaut commença guerre contre le roy, et coment le roy
+lui mist le siège à Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de lès
+Laigni, et coment le conte ralia à luy les riches hommes contre le roy._
+
+
+Un jour avint que le roy eut mené son ost devant la cité de Meaulx sus le
+conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors à bataille ordonnée. Et
+le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsené
+de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la
+cité, et luy et les siens; né pas tant ne les redoubta qu'il ne les
+chassast à force de cheval très parmy les pons, et le conte Robert de
+Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si ès
+brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui
+de leur gré s'i gettoient et laissoient chiéoir, tant craignoient les cous
+des espées. Merveille vous semblast se vous véissiés le roy demener,
+l'espée au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis
+vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy véissiés
+faire les assaus et les envaïes en guise de géant et soy efforcier de
+passer parmy tous ses ennemis et là où il avoit greigneur péril et plus
+grant presse, et vouloit prendre la ville à force malgré tous ses ennemis.
+Et si eust-il fait sans doubte sé ses ennemis ne se fussent dedens reboutés
+et les portes fermées. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa
+louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne à tout son ost.
+En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut;
+assés tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent
+fuiant jusques à un pont qui est assés près de celle place, si en y eut de
+tels qui pas ne se doubtèrent à mettre en plus grant péril pour l'entrée du
+pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en
+plus grant péril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se
+mettoient ès flos de la parfonde rivière où il périlloient et noyoient et
+gettoient leurs armes et défouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient
+que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble
+monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il
+s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que
+ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les
+derniers. Si estoit l'entrée du pont açainte d'un fossé qui leur donnoit
+grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les
+estraignoient ne povoient entrer sé non les uns après les autres. Si estoit
+à leur domaige, car plusieurs s'efforçoient d'entrer sur le pont. Et ceulx
+qui en aucune manière y povoient entier trébuchoiont pour la presse des
+royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme à
+aultre faire. Et le roy qui à sa bataille les chaçoit à espérons
+destraignoit à l'espée ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au
+flot de Marne à la force du cheval. Et ainsi comme les désarmés flotoient
+légèrement pardessus l'eau, ainsi les armés afondoient, pour la pesanteur
+des armes, et en y eut il assez de noyés; et pluseurs en y eut qui après la
+première fois qu'il furent plungé furent retrais[507] avant qu'il eussent
+trois fois plungé. Par telles manières d'assaux et de poignéis destraignoit
+le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit,
+en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme
+sa paresse et sa présence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit
+trop la paresse et la mauvaistié de ses hommes auxquels peu se fioit, prist
+à fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia à luy
+par une espérance où il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il
+se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au
+roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et
+Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un
+quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir à Paris. Par telle
+ochoison enlaça il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espousé la
+ousine germaine le roy qui avoit esté fille Hue-le-Grant son oncle. Plus
+fist-il, que par angoisse et par détresse mist son proufit avant son
+honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte
+de Vermendois[509] à Millon le seigneur de Montlehéry, celluy à qui le roy
+rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour
+et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris à Orléans, et
+mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le
+destourbier aux trespassans qui jadis y avoit esté; et après ce qu'il eut à
+soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crécy et le seigneur de
+Chasteaufort, adont par-eut il si estoupé Paris et Estampois et si grans
+guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu à l'antre se par
+bonne chevalerie ne fust gardée et deffendue la voye. Et puis que le conte
+Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent délivre pas[510]
+de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par decà le fleuve
+de Saine, et Mile de Montlehéry par delà, adont fu trop laidement la voye
+tollue, et au païs le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui
+aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orléannois que les Chartrains
+et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de
+Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se
+deffendoit au fer et à la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur
+faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens
+qu'il avoit. Si n'estoient pas espargnés à son nuisement les trésors
+d'Angleterre né les richesses de Normandie, car le noble roy Henry
+d'Angleterre se pénoit de le grever de toute sa force et sa terre
+destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy né pour tous
+es aultres, né ne s'esmoioit né que la mer feroit, sé tous les fleuves la
+menaçoient à soustraire et à tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines.
+
+ Note 505: _Enchanteller._ Mettre l'escu en chantel; c'est-à-dire le
+ relever sur le côté gauche. En terme de blason, on place encore
+ _l'ecu en chantel_. C'est le même mot que l'italien _canto_, côté.
+ --Les éditions imprimées, toujours horriblement fautives, et celle de
+ dom Bouquet ont mis _chanceller l'escu_.
+
+ Note 506: _Hector._ Dans le moyen-âge, Hector étoit bien plus renommé
+ qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le siège de Troyes par
+ Darès que par Homère.
+
+ Note 507: Suger dit: «Loricati pondere suo semel mersi, antè trinam
+ demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum
+ opprobrium, si talis esset occasio, referentes.»
+
+ Note 508: _Huon._ Il fallolt _Raoul_, qui espousa Mathilde, fille
+ d'Hugues-le-Grand, lequel étoit frère de Philippe Ier.
+
+ Note 509: C'est la leçon de la plupart des mss. du texte de Suger.
+ Mais il eut fallu préférer celle qui porte _sororem suam_.
+
+ Note 510: _Délivre pas._ Chemin libre.
+
+ Note 511: _Plaissoit._ Ne s'infligeoit de plaies.
+
+
+IX.
+
+ANNEES: 1111/1112.
+
+_Coment Hue du Puisat fu hors de prison, en espérance d'avoir le chastel de
+Corbueil, et coment cil Hue referma le Puisat, coment il assiégea le
+chastel de Thory, et coment le roy le secouru._
+
+
+En ce point avint que le conte Eudes de Corbueil morut qui avoit esté fils
+à l'orgueilleux Bouchart, conte de Corbueil[512] qui en son temps fu
+maistre des desloyaulx et des excommuniés. (Duquel Bouchart l'abbé Sugier
+de Saint-Denys racompte qui escript ceste histoire), que à un jour qu'il
+eut pris guerre et bataille contre le roy et qu'il fu armé de toutes
+armeures sur son destrier, ne daigna prendre son glaive de la main à l'un
+des siens qui la luy tendoit, ains dit à sa femme la contesse qui devant
+luy estoit, par vantance et par boban: «Gentile contesse, baillez ça mon
+glaive liement, car le conte qui de vostre main le prent le vous rendra huy
+en ce jour roy couronné.» Mais aultrement luy avint si comme Dieu l'avoit
+ordonné: car il ne put ce jour passer, ains fu feru à mort d'une lance, par
+la main le conte Estienne qui devers le roy estoit; et par ce coup fist le
+royaume demorer en paix, et luy et sa guerre descendre au puis d'enfer.
+
+ Note 512: _Bouchart_, sire de Montmorenci; le moine de Saint-Denis ne
+ pardonne pas à Bouchart ses démêlés avec l'abbaye. Suger, qui traite
+ indignement Eudes, dit seulement de Bouchart: «Qui tumultuosus, miræ
+ magnanimitatis, caput sceleratorum.» Ce mélange d'éloges excessifs et
+ d'injures grossières est familier à Suger.
+
+Quant le conte Eudes[513] fu ainsi mort, le conte Thibaut et sa mère se
+prisrent forment à entremettre, et par promesses et par dons, par Huon et
+par Millon, coment il pourroient ce chasteau traire à leur partie, car il
+leur estoit bien advis que sé il povoient ce faire, qu'il auroient le roy
+du tout mis au dessoubz et tollu le cuer et la vertu de soy deffendre. Mais
+le roy et les siens qui ceulx béoient reuser du tout, mettoient grans
+paines et grans despens à ce qu'il en fussent saisis. Mais il ne peurent
+sans le sceu et sans le sens d'icelluy Huon qui neveu estoit du conte et
+s'en faisoit hoir.
+
+ Note 513: Suger ajouta: _Filio_, son fils.
+
+Pour ceste chose mettre à fin fu jourpris et assigné à Moissi[514] une
+ville qui est à l'évesque de Paris. Si fu trait Hue de la prison de la tour
+de Chasteau Landon. Et si comme le conseil du roy fu sur la partie qui luy
+aydoit et sur celle qui luy nuysoit, pour ce convint faire ce que l'en put
+non mie ce que l'en voult. Et fu à ce mené que Hue quitta le chasteau de
+Corbueil dont il se faisoit hoir et donna bons hostages et quittance de
+toltes et de tailles et de tous efforcemens d'églyses et d'abbayes; et
+après, qu'il ne refermeroit le Puisat sans la volenté le roy. Atant se
+départi le roy. Si fu plus deceu et engigné par tricherie et par
+desloyaulté que par art.
+
+ Note 514: _Moissiacum._ Mousseaux. Suger eut grande part à ce traité,
+ à la conclusion duquel il ne dit pas que le roi ait assisté.
+
+Ne demoura pas après moult longuement que celluy Hue, combien qu'il eust
+fait le serment nouvellement, pour la longue prison où il avoit esté entra
+en grant ire, ainsi comme le chien qui longuement a esté enchainé. Et la
+forcennerie qu'il avoit conceue béoit bien à descouvrir et mettre à euvre
+sa desloyaulté accoutumée. Car il fist paix et aliances aux ennemis le roy;
+c'est assavoir: au conte Thibaut qui son ennemy estoit et au roy Henry
+d'Angleterre. Et tantost comme il sceut que le roy devoit aller en Flandres
+pour aucunes besongnes, assembla tant de gens comme il put avoir pour
+refermer le Puisat. Et tantost comme il sceut que le roy fu meu là où il
+devoit aller, il mut d'aultre part à sa gent qu'il avoit privéement
+assemblée et vint un samedi matin par devant le chastel abattu où il avoit
+un marchié que le roy y avoit establi, par l'ottroy, et par l'assentement
+d'icelluy Huon. Mais il ne l'avoit fait que par traïson si comme il apparut
+après: car tous ceulx qu'il povoit illec trouver, entre ceulx qu'il scavoit
+qui plus riches estoient prenoit et mettoit, en estroicte prison et
+soudainement comme forcenné tolloit et roboit quanqu'il encontroit. D'illec
+s'en alla vers le chasteau de Thoury, une ville qui est de Saint-Denys, qui
+bien estoit jà garnie, entre luy et le conte Thibaut, pour tout abattre et
+destruire. Mais deux jours ou trois avant qu'il y vint, avoit prié
+humblement Sugier qui ce chasteau tenoit (et qui ceste histoire escript,)
+qu'il allast au roy prier pour luy. Et ce faisoit il par traïson, car il
+pensoit bien qu'il péust assez légèrement entrer dedens sé celluy qui en
+estoit garde n'estoit présent. Et celluy qui cuida qu'il le priast de bonne
+volenté s'i accorda et partit à aller au roy. Devant ce chasteau vint Hue
+et le conte Thibaut à moult grans gens. Mais ceulx qui pour la partie Dieu
+et Saint-Denys défendre estoient jà venus en la ville, avoient bien garni
+les creniaux et leur deffence et leur deffendoient hardiement l'entrée. Et
+celluy Sugier qui au roy s'en alloit rencontra en Corbeillois qui jà savoit
+bien celle nouvelle de Normandie où elle luy avoit esté comptée. Et si tost
+comme il sceut pour quoy celluy y alloit, si s'en rist moult et gaba de sa
+simplesse[515] et luy descouvri lors par grant desdain la desloyaulté de
+celluy Huon, et l'envoya tantost arrière pour la ville secourir, tandis
+comme il assembleroit ses osts au chemin Estampois. Sugier qui retouinoit
+estoit en moult grant paour que la ville ne fust prise avant qu'il y venist
+et regardoit souvent à une bretesche qui en la tour estoit par quoy il eust
+bien sceu la prise de la ville; et estoit celle bretesche veue de moult
+loing. Et pour ce que les ennemis du roy avoient tout le pays d'entour robé
+et roboient encore chascun jour, ne put Sugier mener avec luy nul de ceulx
+qui encontre luy[516] venoient; dont il avint que de tant comme il estoient
+moins, de tant estoient il plus seurement et moins tost eussent esté
+apperceus. Ainsi chevauchièrent jusques vers le soleil couchant qu'il
+approchièrent de Thoury. Si avoient forment ce jour assailli la ville les
+ennemis du roy. Mais, là Dieu mercy, n'y avoient riens meffait fors que
+eulx lasser. Et s'estoient trais en sus de la ville un petit, et ceulx[517]
+se tirèrent vers la ville comme s'il fussent de leurs gens, et quant il
+virent lieu et point, si se férirent parmy eulx: et ceulx du chasteau qui
+bien les avoient apperceus leur ouvrirent une porte et ceulx se férirent
+dedens par l'ayde de Dieu et de saint Denys.
+
+ Note 515: Suger dit: _Simplicitatem nostram derisit_.
+
+ Note 516: _Encontre lui._ Vers lui.
+
+ Note 517: Suger ici ne parle que de lui seul.
+
+Lors furent moult alégés et réconfortés ceulx dedens de leur venue, et
+gaboient le séjour et le repos de ceulx de dehors et leur disoient de grans
+hontes et de grans reproches par quoy il les rappelloient à l'assault,
+contre la volenté de Sugier qui moult les en blasmoit et reprenoit. Peu de
+ceulx dedens et mains de ceulx dehors y eut de navrés à celluy assault,
+dont les uns se pasmoient et deffailloient pour la douleur de leurs playes
+et estoient emportés en litière; et les aultres estoient mis à une part
+jusques au tiers jour à mourir et à habandonner aux morseures des loups et
+des chiens. Et n'estoient pas bien encore retournés au Puisat quant
+Guillaume le Gallendois vint à tout une partie des plus nobles de la mesnie
+le voy, à riches armeures et à destriers courans, qui moult désiroient
+qu'il les trouvassent au siége de la ville, pour monstrer leur prouesse. Et
+le roy les suivit par matin: lié et désirant s'appareilla, ainsi comme seur
+de victoire. Si se merveillèrent durement ses ennemis quant il sceurent la
+nouvelle de sa venue et coment il avoit sceue leur emprise et leur traïson
+qu'il cuidoient si bien avoir cellée, et coment il avoit entrelaissée la
+voye de Flandres et estoit acouru si tost au secours de la ville. Et pour
+ce qu'il n'en osoient aultre chose faire, si entendirent au chasteau de
+Puisat fermer et restorer. Et le roy assembloit tandis son ost, si comme il
+povoit, et attendoit comme celluy que guerres destraignoient en pluseurs
+lieux. Et quant ce vint à un mardi matin qu'il eut ses osts amenés, si
+ordenna ses batailles et mist en chascune chevetains et connestables, et
+ordenna archiers et arbalestriers et mist chascun en son lieu. Ainsi
+approucha du chasteau pié à pié qui encores n'estoit pas parfait. Et pour
+ce vint ainsi à batailles ordonnées, que il avoit oï dire que le conte
+Thibaut s'estoit vanté qu'il se combatroit à luy en champ. Et par sa grant
+hardiesse descendit à pié, armé de toutes pièces, et commanda à ses
+chevaliers à oster les chevaulx. Et ceulx qu'il avoit fait descendre
+admonestoit et semonnoit chascun de bien faire, et disoit à chascun: «Or y
+parra[518] qui chevalier sera au jour d'huy.»
+
+ Note 518: _Or y parra._ «Or va paroître.» On retrouve cette phrase
+ d'encouragement dans toutes les anciennes _chansons de geste_.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 1112.
+
+_Coment le roy assailli le chastel de Puisat, et coment les gens le roy
+furent desconfis par leur folie. Des merveilleuses proesses le roy, et
+coment il les secouru tout seul et rescoust assez de sa gent, et coment il
+rassembla son ost._
+
+
+Quant ses ennemis virent le roy ainsi venir, si le redoubtèrent moult né
+n'osèrent contre luy yssir hors de l'açaincte du chastel, ains devisèrent
+leur batailles par sens, jasoit qu'il le fissent moult couardement, et les
+mirent dedens un vieux fossé d'un chastel abattu et les firent illec
+attendre, pour ce que quant les batailles le roy s'efforceraient de monter
+le fossé qu'il les fissent légèrement reuser, et les conroys ordonnés
+percer, et après, légièrement branler et ressortir. Si leur en advint
+presque ainsi comme il avoient devisé. Car à la première assemblée que les
+chevaliers du roy les eurent gettés du fossé par merveilleuse hardiesse,
+dont il en y eut assez de blessés et d'occis, si les commencèrent à suivre
+confusément et sans conroy et çà et là, et trop laidement à laidir et à
+demener. Lors advint que Raoul de Baugency, merveilleux chevalier et saige,
+eust mussé en une partie du chasteau la plus grant partie de leur ost que
+les royaulx ne povoient appercevoir, pour une haulte églyse et pour
+l'oscureté des maisons où il s'estoient mussés. Et quant il vit ces gens
+fouyr et yssir parmy la porte du chasteau tous desconfis (si escria son
+ensaingne: _Baugency, Baugency!_ deux mos moult hault), et se mist
+droictement en son agait tout frès contre les chevaliers du roy et leur
+courut sus moult efforcément. Et les royaulx qui les desconfis chacoient
+tous à pié, chargés d'armeures, ne peurent pas de léger souffrir les
+conroys ordonnés de leur ennemis qui leur couroient tous sus, mais
+tournèrent les dos parmy le fossé et le roy après, tout à pié. Mais avant
+eurent féru mains grans coups sur leur ennemis. Si apperceurent bien, mais
+ce fut trop tart, combien vault mieulx sens et pourvéance que folle
+hardiesse; car s'il les eussent attendus au champ ordonné il les eussent
+sousmis à leur volenté. Et si comme il s'en fuioient ainsi confusément, si
+furent tous esbahis comme ceulx qui ne povoient avoir leur destriers né ne
+sçavoient qu'il devoient faire. Mais le roy sur lequel tout l'affaire
+pendoit retourna premier et fu monté sur un destrier non mie le sien
+propre, mais sur un aultre que on luy avoit amené. Lors commença fièrement
+à donner estal[519] à ceulx qui le chaçoient, et rappelloit ses chevaliers
+qui fuioient et semonnoit chascun par son nom, ceulx mesmement qu'il
+sentoit les plus hardis, et leur crioit qu'il retournassent à la bataille.
+Et luy qui estoit entre les conroys de ses ennemis le brant d'acier tout nu
+au poing dont il férit celluy jour mains roides coups et pesans, aidoit et
+secouroit de toute sa vertu à ceulx qu'il povoit, et ceulx qui fuioient se
+pénoit de faire retourner sur leur ennemis. Et plus qu'il n'appartient à
+haultesse de roy se combatoit tout seul contre ses ennemis comme chevalier
+preux et esleu et non mie comme roy qui doit estre avironné de grans routes
+de chevaliers, mais tout seul sans ayde de nulluy fors de Dieu. Tant comme
+le cheval rendre povoit se plungeoit ès grans flos de ses ennemis, né de ce
+ne doubtoit nul que il fust ainsi, car ses gens estoient si tournés à
+desconfiture que nul n'i prenoit garde de soy. Et si comme il estoit en
+celle angoisse et en celle paine de son ost faire retourner dont il ne
+povoit à chief venir, comme celluy qui seul estoit et sans ayde, si luy
+recreut[520] son destrier soubs luy. Mais à ce besoing luy vint son escuier
+qui luy amena le sien propre et il saillit sus isnellement ainsi comme s'il
+fust frès, et retourna à peu de gens qui luy furent demourés, et s'adressa
+vers ses ennemis, son enseigne devant luy, que un chevalier portoit[521].
+
+ Note 519: _Donner estal._ Proprement _accorder le champ_, soutenir
+ l'attaque.
+
+ Note 520: _Recreut._ Manqua, défaillit.
+
+ Note 521: Suger dit qu'il la portoit lui-même: _Vexillum præferens_.
+
+Lors se férirent entre eulx, tout fussent-il peu de gens et par
+merveilleuse prouesse. Et si arrestèrent et prisrent des plus cointes de
+leur adversaires et firent leur ennemis ressortir, si qu'il ne peurent né
+n'osèrent avant aller, ainsi come s'il eussent trouvées les bones Artu[522]
+ou la grant mer qui leur fust au devant venue. Tout ainsi les firent-il
+ressortir pour la venue du roy et pour sa fière vertu. Et ainçois qu'il
+fussent retournés au Puisat leur furent venus au secours plus de cinq cens
+chevaliers de Normandie; et s'il fussent plus tost venus, bien péust estre
+qu'il eussent fait plus grant dommaige à l'ost de France.
+
+ Note 522: _es bones Artu._ Suger: _Ac si Gades Herculis offendant_.
+ Les bones Arlu, sont les colonnes d'Hercule, et l'on peut trouver ici
+ la preuve de ce que j'ai avancé ailleurs (Histoire des Manuscrits
+ François, tome Ier), que le personnage d'_Artus_ avoit été souvent
+ confondu avec celui d'Hercule.
+
+En telle manière fu l'ost du roy desconfit en celle journée. Dont l'une
+partie s'enfouy à Orléans et l'autre à Estampes et l'autre à Peviers[523].
+Et le roy qui moult estoit las et débattu de celle journée s'en vint à
+Thoury à tant peu de gens comme il luy estoit demouré. Si ne fu de rien
+esperdu de sa perte, mais en fu plus fier, à la guise du thoreau qui se est
+combattu, à qui sa fièreté double quant il a esté deffoullé et dégetté du
+fouc[524] aux vaches par les aultres thoreaux. Ainsi prist-il force et
+vigueur de soy-mesmes, et moult désiroit à courre sus ses ennemis aux fers
+de lances tranchans, tout seur d'avoir victoire. Adont manda et rassembla
+ses gens et moult les reconforta pour les ramener à prouesse par parolles
+et par promesses; et leur disoit que leur desconfiture avoit esté par
+follie et par mauvaise pourvéance, né ne povoit estre, si comme il leur
+disoit, que aucunes fois ne meschéist aux preudommes qui guerre
+maintenoient. Et de tant comme il avoient esté plus défoullés par leur
+orgueil de leur ennemis, de tant se devoient-il plus travailler de leur
+honte vengier, en lieu et en tems, aux roules lances et aux espieus
+trenchans.
+
+ Note 523: _Peviers._ Pithiviers.
+
+ Note 524: _Fouc._ Troupeau.
+
+
+XI.
+
+ANNEE: 1112.
+
+_Coment le conte Thibaut referma le Puisat par l'aide des Normans, et
+coment le conte issi hors à bataille contre le roy et coment il fu
+desconfi; et coment le conte cria merci au roy et fit fin de la guerre._
+
+
+Endementres que les François et les Normans entendoient à refermer le
+chasteau de Puisat, assembla le roy ses osts. Si estoit avec le conte
+Thibaut et avec l'ost des Normans, Miles de Montlehéry et Hue de Crecy et
+Guy de Rochefort ses frères qui bien estoient treize cens chevaliers à
+belles armes. Si mirent presque toute la semaine à refermer le Puisat et
+moult menaçoient le roy de mettre le siège devant Thoury. Pour ce le roy ne
+se fléchissoit, né pour leurs menaces ne laissoit de leur faire en toutes
+manières du pis que il povoit et s'efforçoil de leur nuire et par nuit et
+par jour et de les destourber, que il ne quéissent[525] loing vitailles.
+
+ Note 525: _Quéissent._ Cherchassent.
+
+Et quant le chasteau fu presque refait où il avoient mis toute la semaine,
+et une partie des Normans s'en fu rallée en son pays, si demoura le conte
+Thibaut à moult grant ost. Et le roy qui toutes ses gens avoit assemblés
+chevaucha à grant force vers le Puisat. Ses ennemis encontra qui lors
+furent issus contre luy à bataille; et le roy et ses gens s'assemblèrent à
+eulx et en vengeance de la laidure qu'il leur avoient devant faicte les
+menèrent battant jusques au chasteau. Par vive force les firent flatir ens
+la porte. Et le roy les enclouyt dedens et mist autour bonne garnison de
+chevaliers esleus afin qu'il ne peussent issir; et prist une ancienne motte
+qui estoit près du chasteau ainsi comme à un ject de pierre, si avoit esté
+à ses ancesseurs; et dressa en assez peu de temps un chasteau dessus à
+grant paine et à grant travail que il leur convint souffrir pour les
+archiers et les arbalestriers et les fondeurs de ceulx dedens qui tiroient
+et fondoient seurement. Moult y avoit périlleux estrif et aux uns et aux
+aultres, car l'une partie et l'autre mettoit grant cure et grant contens à
+avoir l'honneur et la victoire. Et les chevaliers du roy qui moult estoient
+en esmay d'eulx vengier des griefs que ceulx dedens leur avoient fais
+aucuneffois ne finèrent oneques jusques à tant qu'il eurent bien garnye
+leur forteresse de riches armeures et fière chevalerie: seurs et certains
+que tantost comme le roy s'en seroit parti il leur convendroit deffendre
+hardiment, où il seroient tous occis par les cruelles armes de leurs
+ennemis.
+
+Après ce, retourna le roy à Thoury, pour recouvrer illec sa force. Et
+d'illec amenoit et conduisoit la vitaille à ceulx qui estoient demourés en
+la garnison de la motte; une fois à peu de gens et privéement, et aucunes
+fois appertement et à force, parmy tous ses ennemis: si n'estoit mie sans
+grant péril, et pour ce que ceux du chasteau les destraignoient, car le
+lieu estoit près, et les menaçoient à mettre le siège entour. Et le roy
+esmeut ses herberges et les amena plus près. Ce fut à Janville[526] qui est
+ainsi comme à une petite lieue du Puisat. Et fist la tour clorre et ceindre
+de fors pieus agus. Et si comme l'ost se fu logié par dehors, le conte
+Thibaut qui de partout avoit ses gens semons et assemblés vint sur eux à
+grant force de gens, que des siens que des Normans, et leur courut sus
+soudainement; et les trouva auques[527] désarmés et désappareillés, tout
+entallentés d'eux découper ou faire lever du siège. Et le roy leur saillit
+sus tout armé, luy et ses gens. Lors commença la bataille aux champs et le
+poignéis fier et aigre des lances et des espées d'une part et d'autre. Si
+entendoient plus à avoir victoire que à leur vies sauver, comme ceulx qui
+de riens ne s'espargnoient et qui mieulx amoient à mourir en chump que
+faillir à victoire. Nul ne vous pourroit compter la fierté des uns et des
+aultres qui bien fu celluy jour veue en l'estour où l'en povoit véoir grans
+prouesses et merveilleuses hardiesses. Si n'estoit pas le jeu à droit
+parti, car le conte Thibaut avoit bien trois tans que le roy; dont il avoit
+assis les chevaliers du roy dedens la ville. Et le roy qui à moult petite
+compaignie estoit issu ne daigna fouir né ressortir pour paour de ses gens.
+Si n'avoit avec luy fors que Raoul le conte de Vermendois son cousin, et
+Droon de Mons[528] et ne scay quels autres trois nobles hommes; ains ama
+mieux souffrir les durs assaux de ses ennemis qu'il véoit venir à grans
+flotes, que rentrer en la ille pour paour et pour couardise. Et si comme le
+conte Thibaut fu venu jusques devant les tentes du conte de Vermendois en
+espérance de le détrenchier s'il éust pu, si luy saillit au devant le conte
+Raoul moult hardiment, et par ramposnes commença à dire que oncques mais
+les Briois, jusques à ce jour, n'avoient osé emprendre hardiesse contre les
+Vermendois, (et que mieux leur venist à faire leur fromages qui sont de
+grant los). Lors luy courut sus de si grant vertu comme il put trouver au
+destrier, entalenté de soy vengier du tort et de la honte qu'il luy avoit
+faicte. Si commença si haut à crier son enseingne que les chevaliers de la
+bataille le roy l'oïrent. Lors reprindrent cuer et se rallièrent ensemble
+et leur coururent sus et tant les destraignirent au brant d'acier et aux
+roides lances qu'il les firent tous tourner en fuite. Et ainsi les menèrent
+fuiant et chassant jusques au Puisat, et moult en occirent et prisrent. Et
+les aultres qui eschapper purent que il avoient travaillés et demenés par
+les boues enfermèrent en leur chasteau. Et ainsi avint, selon la doubteuse
+fortune de bataille, que ceux qui cuidoient estre vainqueurs furent
+vaincus, doulans et mats de leur occis et de leur prisons[529] et de leurs
+aultres dommaiges.
+
+ Note 526: _Janville._ Aujourd'hui petite ville à onze lieues de
+ Chartres, entre Toury et le Puiset.
+
+ Note 527: _Auquel._ Presque.
+
+ Note 528: _Mons._ Le latin dit: _Montiacensis; Monchy_.
+
+ Note 529: _Prisons._ Prisonniers.
+
+Quant le roy eut du tout eue la victoire de ses ennemis, le conte Thibaut
+qui du tout deffailloit et tournoit à declin ainsi comme celuy qui commence
+à chéoir de la roe de fortune, pour ce qu'il véoit de jour en jour croistre
+la force du roy, et les barons du royaume prendre en grief et en desdaing
+ce que il avoit prins guerre contre le roy son seigneur, si eut occasion de
+laisser la guerre après les grans pertes que luy et les siens avoient
+receues, et mesmement de celle qu'il avoit receue le jour devant.
+
+Adont envoya ses messages au roy et si luy pria moult humblement qu'il
+l'asseurast et que il l'en laissast aller seurement jusques à Chartres sa
+cité. Et le roy qui trop estoit doux et débonnaire receut ses prières
+oultre ce que nul n'eust osé cuider, et si luy desconseilloient le plus de
+ses gens et luy disoient qu'il ne laissast pas ainsi aller né eschapper son
+ennemy qu'il tenoit jà ainsi comme prins, et mais n'avoit nulle viande; que
+il ne luy fist une aultre fois tel domage. Ainsi s'en alla le conte
+Thibaut, et laissa le chasteau et Hue en la volenté le roy. Et ce qu'il
+avoit commencé par bon commencement fina par mauvais définement. Et le roy
+vint du tout au desore,[530] par la volenté de Nostre-Seigneur et ne
+déshérita pas tant seullement celluy Hue, mais abatti le chasteau du Puisat
+et tous les murs; et tout le lieu rasa comme sé la divine malédiction
+l'eust interdit et asorbi[531].
+
+ Note 530: _Au desore._ Au-dessus.
+
+ Note 531: _Asorbi._ Absorbé.
+
+
+XII.
+
+ANNEES: 1113/1114.
+
+_Coment ceus qui se tenoient au roy d'Angleterre et au conte Thibaut furent
+déshérités. Et coment le roy mut sur Thomas de Malle. Et coment il restora
+les villes aus églyses. Et coment fist pendre les traictres. De Haimon de
+Germegni qu'il fist venir à merci._
+
+
+Long-temps après ce que celuy Hue fu revenu en l'amour et en la grace le
+roy, par moult d'ostaiges et de sermens qu'il luy eut fais, il se rebella
+contre luy de rechief et, pour ce, fu-il du roy de rechief assiégé et de
+rechief deshérité. Mais avant eut-il les costés tresperciés d'une roide
+lance, par la main Anseau le Gallendois[532] un merveilleux chevalier et
+séneschal de France. Né oncques ne voulut désaprendre son acoustumée
+traïson; tant que la voye d'oultre-mer où il mourut mist fin en sa vie.
+
+ Note 532: C'est un contre-sens. Suger, au contraire, dit que ce fut
+ Anseau de Garlande qui fut percé de la lance du Hue du Puiset.
+
+Après ces guerres et ces contens qui tant avoient duré, mains barons et
+mains hommes de religion misrent grant paine à mettre paix entre le conte
+Thibaut et le roy d'Angleterre d'une part, et le roy de France de l'autre.
+Si avint que par le jugement de Dieu, ceux qui contre leur seigneur et
+contre le royaulme de France s'estoient tournés et aliés au roy
+d'Angleterre et au conte Thibaut furent tous destruis par la guerre et
+perdirent leurs querelles qu'il cuidoient recouvrer; comme Lancelin, le
+conte de Dampmartin, perdit la querelle qu'il clamoit sur la cité de
+Beauvais[533], et pour ne scay quelles raisons; Payen de Montjay sur le
+chasteau de Livry[534] que le roy d'Angleterre luy avoit fermé à ses
+deniers, dont il fu tout esragié de duel; et Milles de Montlehéry le
+mariage de luy et de la seur Raoul le conte de Vermendois, dont il fu tout
+esragié de duel, par la raison de ne scay quel lignage qui trouvé y fu. Né
+oncques n'eut tant d'onneur né de joye de l'assemblement comme il eut de la
+honte et de l'ire du dessevrement. Si fu fait celluy jugement par preudes
+hommes et discrès; et fu pris ès loix et ès décrès qui dient que les
+obligacions et les aliemens qui sont fais contre paix soient du tout
+ramenés à néant.
+
+ Note 533: _Sur la cité de Beauvais._ Suger dit: Sur la _conduite_ de
+ Beauvais. «Querelam Belvacensis conductûs.» C'étoit ou le droit de
+ conduire dans l'armée du roi les communes, ou celui de délivrer les
+ sauf-conduits dont avoient besoin les personnes qui voyageoient dans
+ le Beauvoisis. On sait que _conduire_ quelqu'un signifioit autrefois
+ lui _servir de sauf-conduit_.
+
+ Note 534: _Livry_ est un petit village sur la route de Meaux et à
+ égale distance de Paris et de Ville-Parisis. Près de Livry sont les
+ ruines d'un vieux château, sans doute celui que réclamoit Payen de
+ Montjay. Quant à _Montjay_, aujourd'hui surnommé _La Tour_, il est
+ situé au-dessous de Ville-Parisis.
+
+En ce temps régnoit celluy Thomas de Malle dont l'ystoire à cy dessus
+parlé, homme très desloyal et fol et traitre oultre mesure, qui moult greva
+et assaillit la contrée de Noonois et d'Aminois et de Rancien[535]. Tandis
+comme le roy estoit à ses guerres ententif, si cruellement avoit ses
+contrées destruites et mal menées que né au clergié né à l'églyse
+n'espargnoit-il pas, pour paour de la vengence de Dieu, comme celluy qui
+tout roboit et destruisoit. Si que à l'abbaye Saint-Jéhan de Laon avoit
+tollu deux bonnes villes, Crécy et Nogent[536], et les fist fermer de grans
+fossés et de grans tours, ainsi comme se elles eussent esté siennes
+propres; et en avoit fait fosse à dragons et repaire à larrons. Et avec ce
+destruisoit et roboit toutes les contrées d'environ. Pour les cruaultés
+qu'il faisoit fist l'églyse de France un concilie à Biauvais, en la
+présence Cuene, évesque Prenestin[537] et légat de la court de Rome. Et
+pour les plaintes des églyses et des extorsions de femmes veuves et des
+orphelins le férit du glaive de saincte églyse, c'est de la sentence
+d'excommuniement général, et luy desceint le baudré de chevalerie, combien
+qu'il ne fust pas présent; et par le jugement de tous, le desmist de tout
+honneur comme excommunié et comme ennemy commun de la crestienté. Par les
+prières de ce grant concilie assembla le roy son ost et s'en alla sur luy.
+Et moult y eut de clergié et de prélas du royaume à qui le roy estoit moult
+dévost et fu tousjours, tant comme il vesqui. Son chemin adressa droit à
+Crécy et l'assiégea et le prist, et la fort tour du chasteau conquist aussi
+légèrement comme le bordel[538] d'un vilain; ses ennemis destruist tous
+sans en avoir mercy, comme ceulx qui sans mercy estoient. Et quant il eut
+fait de ce chasteau à sa volenté et tout destruit, si s'en parti. Mais il
+n'eust pas sa volenté accomplie s'il n'en eust fait autant de l'autre qui a
+nom Nogent. Si s'en y alla tout droit, et si comme il approchoit du
+chasteau, si luy fu dit que dedens estoit ces excommuniés dignes d'estre au
+pui d'enfer sans fin, qui pour occasion du roy avoient la commune de Laon
+despeciée et brisiée[539] et les bourgeois pris et occis, pour ce qu'il
+aidoient loyaulment à leur évesque, et la noble églyse de Notre-Dame arse
+et maintes autres avec, et l'évesque Gauldri martirié et le corps tout nu
+getté aux champs pour habandonner aux oyseaux. Mais avant, luy
+détrenchèrent le doy à tout l'aneau, et en déshéritement du roy avoient sa
+tour assise et prise.
+
+ Note 535: _Noonois, Aminois et Rancien._ Ce sont les contrées de
+ Noyon, d'Amiens et de _Rains_ ou Reims. Mais Suger, au lieu de
+ _Noonois_, met _Laudunensis_, Laonois.
+
+ Note 536: _Nogent._ «Novigentium.» C'est _Nouvion-l'Abbesse_, à cinq
+ lieues de Laon, et près de Marle et Crécy.
+
+ Note 537: _Prenestin._ De Preneste.
+
+ Note 538: _Bordel._ Grange ou chaumière. Suger dit: «Ac si rusticanum
+ tugurinum.»
+
+ Note 539: Il y a ici faute du traducteur, qui auroit dû mettre: _Qui
+ pour occasion de la suppression de la commune par le roi._
+ «_Occasione jussu vestro amissæ communiæ._»
+
+Et quant ces choses furent au roy contées, si fu doublement encouragié et
+eschauffé d'ire. Lors envahi ce chasteau, les bailes[540] desrompi et prist
+le chasteau et tous ceux qui dedens estoient. Tous ceux qui coulpes ou
+consentement n'avoient des desloyaux espargna et laissa aller tous quittes;
+et les desloyaux homicides et tous ceulx de leur complot pendi à haultes
+fourches et habandonna leur corps aux escoufles[541] et aux corbeaux. Et
+par ceste justice aprist que desservent ceux qui mettent main ès Crist[542]
+Nostre-Seigneur.
+
+ Note 540: _Les bailes._ Les pieux (bajuli) serrés qui servoient de
+ barrières.
+
+ Note 541: _Escoufles._ Milans.
+
+ Note 542: _Crist._ Consacré à.
+
+Quant il eut ces chasteaux abattus et rendus à l'églyse de
+Saint-Jéhan-de-Laon à qui il les avoient tollus, si s'en vint à
+Beauvais[543] et assiégea la cité qui lors estoit à un Adam, un desloyal
+tirant qui les églyses et le pays d'illec entour guerroioit et faisoit
+moult de maulx, et y fist tenir le siège près de deux ans. Et au derrenier
+la prist et l'abatti jusques aux fondemens et ceulx de dedens pendi. Et
+pour ceste raison rendit paix et seureté au pays, et celluy desloyal
+deshérita de celle seigneurie qu'il avoit en la cité.
+
+ Note 543: _Beauvais._ Erreur: il falloit Amiens.
+
+En ce temps vint au roy un moult saige homme et bien parlant des parties de
+Bourgoigne[544]; Allart Guillebaut avoit nom. Et moult saigement fist une
+complainte devant le roy d'un noble homme qui avoit nom Haymon-Noire-Vache,
+qui estoit sire de Bourbon, et un sien nepveu qui avoit nom Archambault
+deshéritoit et refusoit à faire droit. Si estoit son droit nepveu, fils de
+son ainsné frère. Pour ce luy supplioit icelluy Guillebault qu'il fist
+faire droit à son oncle et l'abaissast des oultraiges et des forfais qu'il
+faisoit non pas à luy tant seulement, mais aux povres et aux églyses, et
+que par le jugement aux barons déterminast de ceste querelle et rendist à
+chascun droit. Le roy pour l'amour de justice et pour la pitié des églyses
+et des povres gens, et pour ce mesmement qu'il se doubtoit que aucune
+guerre ne sourdist pour occasion de ce dont les povres gens fussent grévés
+et essillés, fist semondre celluy Haymon Noire-Vache à droit par devant
+luy. Mais celluy n'y osa venir pour ce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort
+de celle querelle. Mais le roy qui pas ne laissa pour despens né pour
+travail de la longue voye, fist semondre son ost et s'en alla en
+Bourgogne[545] droit au chasteau de celluy Haymon qui Germegny[546] avoit
+nom. Si estoit celluy chasteau de grant force et moult bien garni. Le roy
+le fist forment assaillir. Et celluy Haymon qui forment fu désespéré de sa
+personne et de son chasteau, vit bien qu'il ne se pourroit longuement
+deffendre contre la force du roy. Lors trouva en luy-mesme ceste voye que
+il s'en vint au roy; à ses pieds se laissa cheoir et longuement y fu en luy
+priant humblement qu'il eust de luy mercy et luy rendit le chasteau et son
+corps à sa volenté. Et de tant comme il s'estoit plus orgueilleusement
+deffendu, de tant se humilia plus. Le roy retint le chasteau en sa main et
+Haymon ramena en France et par le jugement de sa court rendit à chascun son
+droit et mist paix entre l'oncle et le nepveu. Telles chevauchées fist
+maintes fois en ces parties pour mettre les églyses et les povres gens en
+paix; et pour ce les avons entrelaissées qu'elles ne tournassent à ennuy sé
+elles eussent esté toutes racomptées.
+
+ Note 544: _Bourgoigne._ Il falloit _Berry_.
+
+ Note 545: _En Bourgogne._ «Ad partes Bituricensium.»
+
+ Note 546: _Germegny_, ou Germigny, aujourd'hui village de
+ Bourbonnois.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE: 1118.
+
+
+_Coment la guerre des deux roys recommença et coment le roy se défendi
+vertueusement, et du conte Thibaut et du roy d'Angleterre, et coment le roy
+prist une ville qui a nom Le Gué Nichaise, et coment le roy prist Malassis,
+que le roy d'Angleterre avoit fermé._
+
+
+Ainsi comme il est escript de Julius César et de Pompée, que Julius ne put
+souffrir seigneur par dessus lui, né Pompée pareil, né ne peut nule poesté
+compaignon souffrir en sa seigneurie; pour ce, Loys le roy de France par
+celle haultesse dont il avoit tousjours esté par dessus Henry, le roy
+d'Angleterre et duc de Normandie, estoit de luy et devoit estre tousjours
+comme de son homme fievé, et de plus grant seigneurie par droit que celluy
+Henry. D'aultre part, celluy Henry, pour la grant noblesse de son règne et
+pour les grans trésors dont il avoit tant, ne daignoit né ne povoit
+souffrir qu'il eust mendre seigneurie que le roy Loys; mais s'efforçoit en
+toutes manières de le troubler de guerre et de l'assaillir pour sa
+seigneurie et son honneur abaisser, par l'aide le conte Thibaut, son
+nepveu, et des autres ennemis du roy. Adont commença entre eulx deux la
+guerre qui jà y avoit esté. De celle guerre estoit le conte Thibaut contre
+le roy Loys son lige seigneur; si estoit la raison pourquoy le conte
+Thibaut et le roy Henry estoient bien ensemble et d'un accort, pour la
+duchié de Normandie et la conté de Chartres qui ensemble marchissent. Lors
+commencèrent à assaillir le roy en la plus prochaine marche. Et pour le
+enir plus de court envoyèrent le conte Estienne de Moretueil[547], qui
+frère estoit à l'ung et nepveu à l'autre, en Brie à tout grant ost, pour ce
+que trop se doubtoient que le roy ne saisist celle terre par le deffaut du
+conte Thibaut. Et le roy qui emmy eux estoit enclos, se deffendoit par
+force au fer de lance et de l'espée, et couroit souvent en leurs terres,
+une fois en Normandie et une aultre fois vers Chartres. Et aucune fois
+avenoit qu'il se combatoit à eulx comme celluy qui de rien ne les
+épargnoit. Et par ce démonstroit à tout le monde la noblesse et la fiereté
+de son cuer, mais trop bien estoit çainte et avironnée la terre de
+Normandie, pour les fors chasteaux que les rois d'Angleterre et les ducs
+des Normans y avoient fermés nouvellement, et, d'autre part, pour les grans
+fleuves courans où l'en ne pouvoit trouver passaige. Et le roy Loys qui
+tout ce scavoit bien, tachoit moult durement à passer et à entrer en celle
+terre. Là s'en alla à assés peu de gens, pour plus privéement faire ce
+qu'il avoit en propos; vers celle marche se tira et envoya avant soy aucuns
+de ses gens, les haubers vestus dessous les chappes[548] et les espées
+çaintes, et descendirent au commun chemin ainsi comme sé feussent passans,
+vers une ville qui a nom le gué Nicaise: si est çainte et avironnée de
+l'eaue d'Epte, et donne entrée et passage aux François d'entrer en celle
+terre. Si donne, le lieu et le siège de celle ville, grant seureté à ceux
+qui dedens sont, et par dehors bien en loing deffent le pays et le passage.
+Quant les gens le roy furent venus et entrés, si gettèrent jus les chappes
+et tirèrent les espées et coururent sus à ceulx du lieu qui jà se estoient
+presque apperceus et avoient leur armes prises et deffendoient
+viguereusement leur ville, et par force les avoient presque hors jettés,
+quant il virent le roy descendre moult périlleusement du pendant d'un
+tertre; si se hastoit moult durement de faire secours à ses gens qui jà
+estoient las et presque tous conquis. Et quant il fu venu, si prist la
+ville et l'églyse qui bien estoit garnie d'une forte porte, si ne fu pas
+sans grant perte de ses gens. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre
+estoit près de là à grant ost, si comme il avoit tousjours accoustumé et
+comme celluy qui bien le povoit faire, si manda ses barons et moult les
+requist et pria qu'ils venissent. Tautost se mist à la voye le conte
+Baudouin de Flandres, jeune chevalier pieux et hardi aux armes, et le conte
+Foucques d'Angiers après luy, et puis les autres barons du royaume après
+luy; et tous ensemble rompirent les clostures de Normandie. Et tandis comme
+une partie des gens le roy entendoient à fermer et garnir la ville, les
+autres entrèrent en la terre qui estoit garnie et remplie de biens, pour la
+longue paix où il avoient esté longuement; tout robèrent et confondirent
+tout, et mettoient tout à feu et à flambe et assez près du roy d'Angleterre
+et de tout son ost. Et entre deux, s'appareilla moult le roy d'Angleterre
+de fermer un chasteau près d'illec. Et quant le roy Loys eut le sien fermé
+et garny de ses chevaliers, si s'en partit atant. Et le roy d'Angleterre
+ferma le sien près d'un mont qui illec estoit et fut appellé Malassis. En
+celle entencion le fist que quant il auroit dedans sa garnison mise de
+chevaliers, d'archiers et d'arbalestriers, que il rencontrast ceus de la
+garnison le roy de France et rescousist les proyes et les viandes qu'ils
+prendroient par la terre, et leur deffendissent à dégaster le pays. Mais le
+roy de France qui taschoit à mener à fin ce qu'il cuidoit faire, luy rendit
+incontinent ses souldées. Car si tost comme il eut ses osts assemblés,
+revint hastivement devant ce chasteau à une matinée, et le fist assaillir
+par grant vertu, et y eut grans coups donnés et receus d'une part et
+d'autre. A la parfin fu pris par force; et puis l'abatti et craventa, et
+dépeça tout quanques le roy anglois y avoit fait faire.
+
+ Note 547: _Moretueil._ Mortain.
+
+ Note 548: _Chappes_ ou cappes, manteaux. Orderic Vital dit que
+ _Vadum Nigasii_ s'appeloit vulgairement _Vani_. C'est aujourd'hui
+ _Gasny_, sur la rive occidentale de l'Epte, à une demi-lieue de
+ Laroche-Guyon.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE: 1118.
+
+_Coment le roy Henry deschéi de sa bonne fortune, et coment le roy Loys
+entra en Normandie et fu desconfi par sa male prévoyance; et coment il
+rassembla ses osts pour soy vengier et retorna pour gaster Normandie, et
+s'en retorna par Chartres en dégastant la terre le conte Thibaut._
+
+
+Fortune, la puissant, qui tost abat celluy qu'elle a monté, et quant elle
+veult monte eu hault celluy qui oncques n'y fut, ouvra en telle manière au
+roy Henry d'Angleterre. Après ce qu'il eut eu tous honneurs et toutes
+bonnes prospérités, commença à dévaler du sommet de la roe de fortune où il
+avoit longuement esté, et à decheoir par la muableté de cest monde; car le
+roy l'assailli par-deçà, de guerre aigre et fellonneuse; et par devers
+Pontif[549] le conte de Flandres, et par devers le Mans Foucques, le conte
+d'Angiers, qui tous l'assaillirent de tous leurs pouvoirs. Né ceulx ne
+l'assaillirent mie qui dehors de sa terre estoient tant seullement; mais
+ses hommes mesmes, si comme Hue de Gournay, le conte d'Eu et le conte
+d'Aubemalle, et mains autres qui trop durement luy coururent sus. Et
+par-dessus encore tout ce estoit-il en presse d'un aultre mal. Car ses
+chambellains mêmes et ses autres privés sergens le haioient moult durement
+de trop mortelle hayne, dont il estoit eu telle paour et en tel effroy,
+qu'il en changeoit souvent son lit, et pour crainte d'eux faisoit chacune
+nuit gesir devant luy moult de gens armés, et son escu et son espée faisoit
+ettre chascune nuyt au chevet de son lit.
+
+ Note 549: _Pontif._ Ponthieu.
+
+Entre ses familliers sergens en y eut un qui Hue avoit nom. A merveilles
+estoit bien de luy et de son conseil, si comme il cuidoit et se fioit moult
+en luy comme en celluy à qui il avoit fait moult de bien et qui pour sa
+grant amour estoit moult enrichi et renommé et puissant entre les aultres
+de sa cour. Si fu ataint et convaincu de desloyalle trahison dont il fu
+damné à perdre les yeux et les génitoires, jà soit ce qu'il eust deservi la
+hart[550] on pis encore.
+
+ Note 550: _La hart ou pis encore._ Notre traducteur ajoute les
+ derniers mots, pour n'avoir pas bien rendu ceux de Suger: «Cum
+ laqueum suffocantem meruisset.»
+
+Pour paour de ces choses et de semblables estoit le roy si estonné qu'il
+n'estoit asseur[551] en nul lieu. Mais ainsi comme homme de grant sens et
+de grant pourvéance, alloit tousjours l'espée çainte, néis en sa salle et à
+l'issue de son hostel, né ne vouloit souffrir que nul de ses loyaulx
+sergens issist de son hostel sans espée.
+
+ Note 551: _Asseur,_ assuré. On n'en faisoit qu'un seul mot, mais on
+ l'entendoit _à sûr_.
+
+En ce temps avint que Enguerrant de Chaumont[552], riche homme et chevalier
+de grant prouesse, s'en alla au chasteau d'Andeli à grant compaignie de
+chevaliers; et par la traïson d'aucuns de léans le prist et le garnit
+richement par l'ayde du roy Loys. Et par la force de ce chasteau
+juscitioit-il toute la terre d'environ et metoit du tout à sa volenté. Si
+s'estent celle contrée dès le fleuve d'Epte jusques au fleuve d'Andelle et
+jusques au pont Saint-Pierre[553]; et par la force et par l'ayde d'aucuns
+plus riches hommes de luy, couroit souvent en plain champ à bataille contre
+le roy Henry et par plusieurs fois le chassa et desconfist. Et d'aultre
+part, devers le Mans, si comme le roy Henry eut un jour proposé à secourre
+ses gens qui estoient assiégés en la tour d'Allencon, entre luy et le conte
+Thibaut, si fu desconfi par Foucques le conte d'Angiers en telle manière
+qu'il perdit en celle journée le chasteau et la tour et moult de ses gens
+par grant meschéance. Mais après ce qu'il eut ainsi esté défoullé par
+long-temps et par teles aventures et presque tout décheu, et la divine
+puissance l'eut ainsi flaellé et chascié, si eut pitié de luy toutefois
+comme celluy qui moult estoit libéral aumosnier et riche. Si avint que
+l'adversité et la tribulacion où il avoit longuement esté luy tourna en
+prospérité soudainement, pour ce que le conte Baudouin de Flandres qui
+moult l'avoit grevé et par plusieurs fois enchacié et couru en sa terre fu
+un jour devant un chasteau qu'il avoit assis. Là fu soudainement féru en la
+face d'une lance; si n'en tint conte pource que le coup de la playe estoit
+petit; dont il avint que pour occasion de ce coup morut avant ses jours et
+ainsi fist fin de toutes guerres. Et celluy Enguerrant de Chaumont dont
+nous avons dessus parlé, chevalier merveilleux et entreprenant qui durement
+l'avoit grevé et sa terre gastée, estoit un jour entré en la terre
+Nostre-Dame-de-Rouen pour rober et pour destruire; si avint que une maladie
+le prist soudainement, dont il morut: mais avant fu longuement destraint et
+angoissié. Et jà soit ce que ce fust à tart, si aprist-il quel honneur l'en
+doit porter à la royne des cieulx. Le conte mesme Foucques d'Angiers qui au
+roy de France s'estoit allié et asseuré par bons hostaiges brisa sa foy par
+sa convoitise et par son avarice. Et sans son conseil donna sa fille, comme
+tricheur et desloyal, à Guillaume le fils du roy Henry; et parce mariage
+s'accorda à luy et laissa à aydier au roy de France.
+
+ Note 552: _Chaumont._ En Normandie; à quelques lieues de Gisors et
+ de Gasni.
+
+ Note 553: C'est le Vexin normand.
+
+Tandis comme ce advint estoit le roy Loys moult ententif d'assaillir
+Normandie dont il avoit conquis grant partie et plaissié devant soy, comme
+celluy qui souvent y couroit à peu de gens et aucunes fois à plus; et petit
+redoubtoit le roy d'Angleterre et sa force. Un jour l'eut fait espier que
+il couroit parmy sa terre, sans point de pourvéance de soy et des siens. Et
+celluy qui grant plenté de bonnes gens avoit assemblé luy envoya à
+l'encontre grant plenté de bons chevaliers tous ordennés en conroy, et si
+en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennées de sergens et
+de gens à pié. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne
+daigna oncques faire nul conroy de ses gens né nul appareil de bataille;
+ains se féri en eulx follement et confusément; mais ce fu vaillamment et
+par grant fièreté. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier
+assemblèrent à ceulx de delà. Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et
+Guy de Clermont qui chacièrent du champ de bataille les Normans qui moult
+estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur
+l'eschièle des gens de pié armés. Mais les François qui les devoient suivie
+chevauchièrent après confusément et sans conroy et s'embatirent follement
+sur eux et sur leur grans conroys ordonnés. Dont il avint qu'il ne les
+peurent souffrir, ains tournèrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult
+se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place
+si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustumé de soy
+esbaudir et reconforter en adversité, secouroit souvent la gent qu'il véoit
+souvent chacer, et retournoit souvent arrière la lance au poing contre ses
+ennemis; et assez des siens rescout en celle journée par sa proesse et par
+sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques à Andely au plus honnorablement
+qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour
+furent trop esgarées. Trop fu courroucié de ceste meschéance qui ainsi lui
+fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554]
+ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast
+jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschéance qui par eux
+luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidèrent; car lors
+s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fierté si comme il
+est coustume à preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se
+doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et
+de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts
+qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il
+se combatroit à luy à jour nommé emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se
+hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'éust juré sur sains. Et si tost comme
+il eut ses osts assemblés, si entra en Normandie gastant et destruiant tout
+le pays où il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis
+s'en alla à Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de
+temps, toute sa volenté faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit
+en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui où il peust sa honte
+vengier.
+
+ Note 554: _Et pour ce que._ Et aussi par la crainte que, etc.
+
+Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy où il peust son cuer esclarier,
+si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en
+venist par luy. Devant la cité de Chartres s'en vint et commença forment à
+assaillir et commanda à bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et
+eust esté fait quant le clergié et les bourgois yssirent hors, la chemise
+Nostre-Dame devant eux, et luy commencièrent à crier mercy à pleurs et à
+larmes, qu'il ne souffrist que la noble églyse de Nostre-Dame et sa cité
+fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie né ne vengast pas
+aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui pitié en
+eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, oï leur prières et commanda
+à Charlon le conte de Flandres qu'il féist ses gens retraire en sus. Ce
+fist-il pour l'amour et pour la révérence à la haulte royne des cieulx. A
+tant retourna en France luy et ses gens, né oncques pour ce ne cessa à
+prendre vengeance là où il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en
+Normandie.
+
+
+XV.
+
+ANNEE: 1118.
+
+_Coment l'apostole Paschase[555] s'en fui de Rome et s'en vint en France;
+et coment le roy ala encontre luy à Vézelai, quant il oï nouvelles de sa
+mort. Après luy fu au siège Guy, archevesque de Vienne, que les Romains
+receurent honorablement, et déposèrent Bardin, que l'empereur y avoit mis
+à force._
+
+ Note 555: _Paschase._ Il falloit _Gelase_.
+
+
+En ce temps trespassa le pape Paschase; en son lieu fu assis par saincte
+élection Jehan de Gaiete, chancelier de l'églyse de Rome[556]; mais quant
+il vit qu'il ne povoit souffrir les enchaux et les griefs de Bardin,
+l'archevesque de Bracque[557], que l'empereur y avoit mis ainsi comme par
+force contre raison, par la desloyauté des Romains qui tant est accoustumée
+à prendre[558]; si laissa son siège et s'en fouyt en France, sous la garde
+et sous la deffence au noble roy Loys, si comme ses antécesseurs souloient
+faire jadis. De laquelle déjection le roy eut grant compassion. Par navie
+vint jusques à l'isle de Magalonne[559], comme celluy que grant povreté
+destraignoit. Celle terre si est une petite ysle et estroicte et ne
+contient que une petite cité tant seullement qui souffist à l'évesque et à
+son clergié et à leur petite mesnie. Et touteffois, est-elle enclose de
+murs pour les assaux des Sarrasins qui par mer courent. Le roy, qui jà
+savoit sa venue, envoya contre luy pour luy et pour son royaulme deffendre
+et le luy offrit à sa volenté faire. Les messages qui là furent envoyés luy
+apportèrent jour et lieu certain à Vezelay et que là s'entretrouveroient et
+parleroient ensemble; et quant le jour approcha et le roy fu jà parti, on
+luy apporta nouvelles qu'il estoit trespassé et mort d'une maladie que on
+ppelle podagre[560]. Aux obsèques de luy assemblèrent mains prélas et mains
+hommes de religion. Là fu Guy, archevesque de Vienne, moult hault homme et
+noble descendu de la lignée des empereurs et assez plus de noble saincteté
+et de bonne vie. Dont il advint que le soir de devant luy fut monstrée une
+advision bien démonstrant ce qui après avint; mais il n'apperceut oncques
+la segnifiance jusques atant que la chose luy fust avenue. Si luy estoit
+avis que une très-noble personne qui venoit au-devant de luy, lui bailloit
+à garder la lune mussée soubs un mantel, afin que la cause de saincte
+églyse ne périllast par le defaut du pape. Et un petit après fu esleu à
+l'églyse de Rome; et par ce apperçut appertement la vérité de l'avision. Et
+quant il fu esleu à si grant hautesse, si commença moult noblement et moult
+humblement à traicter et ordonner des droitures de sainte églyse. Pour
+l'amour et pour le service du gentil roy Loys et de la royne sa mère[561]
+pourveoit-il plus ententivement aux besongnes des églyses de France. En la
+cité de Rains vint et illec tint grant concile; d'illec alla à l'encontre
+des messagiers l'empereur Henry en la marche[562] vers Mouson, pour mettre
+paix en saincte églyse, si comme il cuidoit et désiroit, mais il ne put
+pour le défault d'eulx: si les excommunia et interdist en plain concile des
+François et des Lorrains. Après ce qu'il eut esté servi et honnouré et
+enrichi moult des églyses, si s'en retourna à Rome; là fu receu du clergié
+et des Romains moult honnorablement. Et dès ce jour en avant commença à
+amenistrer moult ententivement la dignité qu'il avoit receue plus que nul
+de ses prédécesseurs. N'avoit encore guères demouré au siège, quant les
+Romains, pour la libéralité et la noblesse qu'il véoient eu luy, prisrent
+damp Bardin, que l'empereur avoit fait pape aussi comme par force, si avoit
+mis son siège en la cité de Sutre[563] et faisoit prendre le clergié et
+l'autre menu peuple qui alloit aux apostres en pélerinage, et les faisoit
+aller à son pié et encliner aussi comme s'il fust droit pape. Et quant il
+l'eurent ainsi pris, si le montèrent sur un chamel qui est beste tortue et
+boçue, ainsi comme il estoit tortueux antipape et antecrit, et le firent
+seoir le visage devers la queue et couvrir et vestir de peaulx de chièvres
+toutes sanglantes; et ainsi paré et atourné, le menèrent tout le chemin
+royal pour luy faire plus de honte, en vengeance de la honte de saincte
+églyse et de l'esclandre qu'elle avoit receue par luy. Et puis par le
+commandement le pape Calixte le condampnèrent en perdurable prison ès
+montaignes de la Campaigne, près de l'abbaye Saint-Benoist du Mont de
+Cassin. En remembrance de ceste vengeance, afin que les aultres s'en
+gardassent, le firent paindre en la chambre du palais dessoubs les piés
+l'apostole, ainsi comme s'il le deffoulast. Ainsi remest en paix saincte
+églyse et l'apostole Calixte en son siège où il se contenoit assez
+noblement et viguereusement, comme celluy qui par grant vertu domptoit les
+robeurs de Lombardie et de Puille et les refrenoit de leur oultraiges; et,
+comme droicte lumière clere, resplendissoit sur le mont pour les aultres
+enluminer et nom mie occultement soubs le muid, aussi comme dit l'évangile.
+Au tems de ce preudhomme recouvra l'églyse de Rome maintes choses et
+maintes rentes qu'elle avoit perdues, ça en arrière.
+
+ Note 556: Lequel prit le nom de Gelase II.
+
+ Note 557: «Bracarensis archiepiscopus.» Braga, en Portugal. M. Guizot
+ traduit ici fort mal _Prague_.
+
+ Note 558: Le manuscrit de Charles V porte: «_Qui tant est looice et
+ acoustumée à prendre._» Ce qui n'a pas beaucoup de sens. Suger porte:
+ «Cum... populi romani conductitia infestatione, intolerabiliter
+ fatigaretur.»
+
+ Note 559: L'_île de Magalonne_, près de Montpellier.
+
+ Note 560: _Podagre._ Goutte.
+
+ Note 561: _Sa mère._ Il falloit _sa nièce_.
+
+ Note 562: _En la marche._ In marchiam. Vers la frontière.
+
+ Note 563: _Sutre_ ou _Sutri_, dans la Toscane.
+
+
+XVI.
+
+ANNEES: 1121/1122.
+
+_Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys, à l'apostole, et
+coment cil Sugier fu esleu à abbé du couvent, tandis comme il estoit en
+celle voie; et coment puis il retraist le prioré d'Argentueil à l'églyse._
+
+
+En ce termine envoya le roy ses messages à l'apostole de Rome pour les
+besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste
+histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et
+honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et
+les autres messagiers furent à l'apostole, si le trouvèrent en Puille en
+une cité qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt à belle chière, en
+l'onneur et en la révérence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers
+les eust lonctems retenus en sa compaignie, sé ne fust pour l'amour de
+saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abbé de
+Saint-Germain-des-Prés qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons
+qui moult se hastoient de retourner.
+
+ Note 564: _Vitonde._ Bitonto.
+
+Et quant il eurent faictes leur besongnes à leur volenté, si se mirent au
+retour. Si n'eurent pas faictes trois journées quant un messagier les
+encontra qui à Sugier estoit envoyé de par le convent de Saint-Denys, qui
+luy noncia la mort de l'abbé Adam et l'élection que le convent avoit faicte
+de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus
+religieus moynes de léans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient
+allés au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son
+ottroy; et coment le roy s'estoit courroucié et pour ce les avoit mis en
+prison en la tour d'Orléans.
+
+ Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: «Sed quia inconsulto
+ rege factum fuerat.»
+
+Lors commença damp Sugier à faire grant duel pour l'amour de son père
+espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant mésayse
+pour deux choses: l'une fu pour sçavoir s'il recevroit celle dignité contre
+la volenté du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui
+l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui
+l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler
+l'églyse qui nourry l'avoit dès les mamelles sa mère, et laisseroit gésir
+en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient esté mal menés.
+Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer à envoyer
+aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller à luy de ceste besongne,
+si vint soudainement à luy un clerc romain moult noble homme et moult son
+acointe qui ce qu'il prétendoit à faire par ses gens à grans despens,
+receupt à faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Après envoya au roy un
+de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin
+de ceste besongne qui confusément estoit commenciée; car il ne se
+présentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui
+courroucié estoit. Ainsi chevaucha troublé et desconforté, comme cellui qui
+estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin.
+
+Si avint si bien que ne scay quans jours après revindrent les messages à
+rencontre de luy, qui luy apportèrent nouvelles de la paix du roy et de la
+délivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'élection. Mais
+lors en estoit le roy liés, et là[566] luy estoit venu à l'enconre avec
+l'archevesque de Bourges et l'évesque de Senlis, et pluseurs autres prélas.
+Là le receupt en grant amour et en grant révérence le convent; et fu
+ordonné prestre le samedi après: c'est assavoir le samedi devant la
+my-caresme, et le dimanche après fu sacré abbé devant l'autel des corps
+saints. En pièce[567] ne seroient extrais les biens espirituels et
+temporels que il fist à l'églyse: coment il se retrait et recouvra les
+rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prioré
+d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu ès choses
+temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy
+Loys fu oultre-mer; et coment il réforma léans l'ordre et la religion, et
+coment elle y fu bien gardée; et mains autres biens qui en pièce ne
+seroient racomptés. L'an après son ordonnement mut à Rome pour visiter
+l'apostole, et pour le regracier de tous ses bénéfices, car tousjours, à
+Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles
+d'aultruy. Quant il fu là venu, si fut moult noblement receu de l'apostole
+et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en
+partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du
+Latren, qui fu de troi cens évesques et de plus. Et là fu faite la paix de
+luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez
+oï ci-dessus. Et quant il eut visité les sains lieux, si comme
+Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent,
+Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France.
+
+ Note 566: _Là._ A Saint-Denis. Notre traducteur abrège sagement dans
+ tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger
+ raconte des bienfaits de son administration.
+
+ Note 567: _En pièce._ En un sommaire.
+
+ Note 568: _Macy._ Mathieu.
+
+Depuis avint que l'apostole le manda pour le plus honnourer; si comme il fu
+parti et fu allé jusques à Lucques, une cité de Touscane, il oï la nouvelle
+de la mort de l'apostole. Et pour ce qu'il doubtoit la convoitise des
+Romains, se mist au retour sans plus aller avant. Après l'apostole Calixte,
+fu mis au siège Honnouré, et fu pris et esleu en l'églyse d'Oiste, dont il
+estoit évesque; homme de grant sens et de très-haut conseil et fier. Et
+quant il eut puis apris la droiture de l'églyse Saint-Denys, en droit la
+prioré d'Argentueil, qui moult estoit lors blasmée et diffamée de mauvaise
+conversacion, et il eut leue la chartre du don des anciens roys, comme de
+Pepin, de Charles-le-Grant et de Loys, si la restora et conferma par
+l'ottroy de toute la court à l'abbaye de Saint-Denis. Mais avant,
+par-dessus tout ce, en eut-il aultre tesmoignage de Dam Macie, l'évesque
+d'Albe,[569] son légat, et de l'évesque de Paris et de Chartres; et
+mesmement de Regnault, l'archevesque de Rains, et de mains aultres.
+
+ Note 569: «Mathæi Albanensis episcopi.»
+
+
+XVII.
+
+ANNEE: 1124.
+
+_Coment l'empereur Henri assembla un ost merveilleus pour la haine qu'il
+avoit au roy; et coment les barons ordenèrent leur bataille au palais
+meisme avant que il ississent hors._
+
+
+A nostre matière nous convient retourner que nous avons un peu
+entrelaissiée, qui parle du gros roy Loys, qui tant valut de soy, et qui
+tant souffri de travail et de paine, pour son règne deffendre des griefs
+assaux qui luy sourdirent en son temps. Né nul qui ores vive ne pourroit
+sçavoir de come grant cuer et de come grant valleur et come chevallier fier
+il fu, s'il n'avoit oï ses fais.
+
+Si avint, quant l'apostole Calixte fu mort[570], que l'empereur n'oblia pas
+la longue hayne qn'il avoit conceue contre luy[571] de long-temps, pour ce
+que il avoit esté excommunié et interdit en son règne, au grant concile que
+l'apostole Calixte avoit tenu en la cité de Rains, si comme l'hystoire a
+dessus dit. Mais assembla un merveilleux ost de toutes les parties qu'il
+put oncques avoir, comme Allemans, Lorrains, Baviers, Saissongnois, et de
+ceus de Suabe, jà soit ce que pluseurs des barons de ces contrées fussent
+mal de luy. Et combien qu'il fist semblant d'ostoyer ailleurs, si
+tachoit-il à mettre le siège devant la cité de Rains, par le conseil et par
+l'ayde de Henry, le roy d'Angleterre, la fille duquel il avoit espousée. Et
+avoit l'empereur proposé à tenir si longuement le siège devant la cité,
+qu'elle fust prise; et puis à ardoir et destruire tout le pays entour, pour
+ce que l'apostole qui excommunié l'avoit, avoit sis et séjourné dedens.
+Tout celle affaire fu faite assavoir au roy Loys, par ses privés amis qu'il
+avoit à la cour l'empereur. Et tantost comme il sceut ce, il fist escripre
+ses briefs et les envoya à ses barons et à ses haux hommes, par quoy il les
+semonnoit de venir en sa présence et leur mandoit la raison pour quoy.
+
+
+ Note 570: Suger dit: «Ante Calixti decessum.»
+
+ Note 571: _Luy._ Le roi.
+
+Et pour ce qu'il sçavoit bien que Saint-Denys estoit, après Dieu, espécial
+deffendeur des roys et du règne, si comme il avoit oï dire à pluseurs et
+esprouvé en soy-mesme plusieurs fois, si s'en vint à son églyse et le
+commença à déprier de tout son cuer qu'il deffendist et gardast sa personne
+et son royaume, et contrestast à ses ennemis. Et si comme il avoit toujours
+accoustumé que sé aucun royaume osast assaillir le royaume de France de
+guerre, ou venir sur luy, que celluy martir Saint-Denys et ses compagnons
+sont mis hors de la fort voulte où il gisent et sont mis ensemble sur
+l'autel; ainsi fu lors fait humblement et dévotement en la présence le roy.
+
+Adont prist l'enseigne Saint-Denys que l'en appelle l'oriflambe, sur
+l'autel dévotement, qui appartient à la conté de Vouquessin[572] que le roy
+tient en fief de Saint-Denys, comme de son lige seigneur. Après mut à peu
+de gens contre ses ennemis, pour son règne pourveoir, et manda par grant
+banissement,[573] que toute France le suyvist à grant effort. Grant
+desdain[574] et grant despit eut toute la baronnie de France quant elle oï
+la désaccoustumée hardiesse de cette gent barbarine. Adont s'esmeurent tous
+communément de toutes les parties du royaume, encouragiés d'un cuer et
+d'une volenté de contrester à leur ennemis. Et quant il furent tous venus
+à Rains avec le roy qui jà y estoit pour attendre ses osts qui de toutes
+pars venoient, si assembla si très grant peuple de chevaliers, de sergens
+et de gens à pié que ce fu merveilles. Né nul ne pourroit compter né dire
+le peuple qui là fu. La terre pourprenoient et couvroient, et non mie tant
+seulement sur les rivières, mais en plains et en vallées, en manière de
+langoustes. Des destriers courans et des clers heaulmes né de l'autre riche
+appareil ne faisons nous aucune mencion. Car il n'est nul homme vivant qui
+discerner le vous péust, tant vindrent-il richement appareillés pour le roy
+leur seigneur ayder et pour son règne deffendre. Mais tant vous en peut-on
+bien dire que dedens une sepmaine toute entière que le roy séjourna en la
+cité de Rains où il attendoit ses ennemis, fu tel l'ordonnement et
+l'atirement de nos barons qu'il disoient entre eulx: «Chevauchons hardiment
+contre eulx, qu'il ne s'en puissent aler sans chièrement comparoir ce qu'il
+ont orgueilleusement osé entreprendre contre France, la dame des terres.
+Droit est qu'il sentent et esprouvent la desserte de leur orgueil non mie
+en notre terre, mais en la leur mesme qui de tousjours est subgiete à
+France et souvent a esté domptée par la force des roys de France et des
+François. Ce que il taschent à nous faire couvertement et en larrecin, que
+nous leur rendons aux fers des lances appertement devant tous.» Mais
+encontre ce disoit l'autre partie des plus saiges barons que on attendist
+encore tant qu'il fussent entrés ès marches du royaume; et lors quant il ne
+sauroient où eulx mettre né fouir si leur courroient sus et les
+détrencheroient cruellement et sans mercy, comme Sarrasins et mescréans. Et
+leur charongnes toutes nues habandonneroient aux bestes et aux corbeaux
+sans avoir sépulture, en remembrance de leur reproche et de leur perdurable
+honte.
+
+ Note 572: _Qui appartient._ C'est seulement le droit de _porter_
+ cette enseigne de Saint-Denis dans les armées du roi de France,
+ qu'avoient les comtes de Vexin, et auquel Louis-le-Gros consentit à
+ succéder, quand le Vexin fut réuni à la couronne. Il ne faut donc pas
+ croire que l'oriflamme ait jamais été la bannière particulière du
+ comté de Vexin; et la preuve, c'est que son cri fut toujours
+ _Montjoie!_ château bâti sur la butte de St-Denis.
+
+ Note 573: _Bannissement._ Convocation de ban et arrière-ban.
+
+ Note 574: _Desdain._ Indignation.
+
+Après commencièrent à ordenner leur batailles au palais mesme, par devant
+le roy, et coment il iroient et coment seroient au premier conroy. Et ainsi
+ordonnèrent que ceulx de la contrée de Rains et de Chaalons que l'en
+estimoit bien à soissante mille ou plus, que à pié que à cheval, feroient
+la première bataille; et ceulx de Laonnois et de Soissonnois que l'en ne
+prisoit pas moins feroient la seconde; et la tierce ceulx d'Orléannois et
+d'Estampois et de Paris et ceulx de la terre de Saint-Denys et de la
+contrée d'entour qui tous estoient près de mourir et de la contrée
+deffendre aux espées trenchans, et qui plus y estoient tenus que aultres.
+Le roy conduist la quarte[575] de ceulx d'entour Paris, et s'en fist
+ducteur et chevetain le roy mesme pour les conduire et guider. Et dit
+ainsi: «Avec ceulx,» dist il, «qui sont mes nourris et je le leur, me
+combatray-je par l'ayde de Dieu et de Saint-Denys, mon seigneur après Dieu.
+Car je scay bien qu'il ne me lairoient mie en champ, né mort né vif, entre
+mes ennemis.»
+
+ Note 575: _La quarte._ Suger compte les Parisiens dans la troisième
+ bataille.
+
+Après ceulx fist la quinte[576] bataille le conte Thibaut de Champaigne,
+avec son oncle le noble conte Huon de Troyes qui avec le roy Henry
+d'Angleterre maintenoit la guerre contre le roy Loys, et touteffois
+estoit-il là venu[577] pour la besongne du royaume contre les estranges
+nacions. Et le duc d'Acquittaine[578] et le conte de Nevers la sixiesme, et
+ceulx furent establis en l'avangarde. Après ceulx revint Raoul, le noble
+conte de Vermendois qui estoit cousin le roy et moult estoit renommé et
+prisé en armes[579]. Moult amena noble chevalérie de la terre Saint-Quentin
+appareilliée de toutes manières d'armeures; et à celluy fu livré le dextre
+costé des batailles, et aux Poictevins[580] le senestre. Après cestuy
+revint le noble conte de Flandres à tout dix mille chevaliers combatans, et
+à celluy fu l'arrière garde commandée. Et eust amené trois fois autant de
+gens qu'il fist, s'il l'éust plus tost sceu. D'autre part vint le duc
+Guillaume d'Aquitaine et le noble duc de Bretaigne; et Foucques le conte
+d'Anjou qui tant estoit renommé et prisié aux armes; et à peu qu'il ne
+mouroient tous de duel de ce qu'il n'avoient eu temps de leurs gens
+assembler, car le petit terme et la longue voye leur avoit ce tollu à
+faire.
+
+ Note 576: _La quinte._ La quatrième de Suger.
+
+ Note 577: _Estoit-il là venu._ «Sur l'adjuration des François.»--Ex
+ adjuratione Franciæ. (Suger.)
+
+ Note 578: Le latin dit _de Bourgoigne_.
+
+ Note 579: C'est celui dont les poètes ont exalté la gloire, l'audace
+ et la malheureuse fin dans la chanson de geste de _Raoul de Cambrai_.
+
+ Note 580: _Poictevins._ Il falloit _Pohiers_, ceux du Ponthieu.
+ «Pontivos et Ambianenses et Belvacenses in sinistre constitui
+ approbavit.»
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE: 1124.
+
+_Coment les barons firent forteresces des chars et des charettes de l'ost,
+et coment l'empereur et tous les Allemans s'enfuirent quant il sceurent
+leur hardiesce et leur atirement. Et coment le roy anglois fu seur François
+en ce point, et coment il fu chacié par la chevalerie du Vouquessin._
+
+
+Après ce fu ordonné et atiré par grant conseil et par grant pourvéance de
+nos barons que desoresmais en quelque lieu que ce fust, mais que le lieu
+fust convenable, il assembleroient aux Allemans; et que les charrios et les
+charrettes qui amèneroient le vin et l'eaue à nos gens lassés et navrés
+seroient atirés et mis en ront ainsi comme en un parc, en lieu de chasteau
+et de forteresse, affin que ceulx qui viendroient de la bataille las et
+navrés refroidissent illec leur playes et raffrechissent leur corps et
+estanchaissent leur soif en buvant vin ou eaue ou qui mieulx leur plairoit;
+et après ce raffrechissement retournassent tantost en l'estour leurs
+compagnons ayder et conquerre la victoire.
+
+Tantost fu sceu et espandu ce noble atirement qui tant faisoit à redoubler
+à leur ennemis, et le fier appareil que le roy avoit fait pour son règne
+deffendre; tant que la renommée en vint à l'empereur qui par faulte de cuer
+se retira en sa terre, luy et ses grans osts, quant il sceut ceste nouvelle
+et fist semblant d'aller ailleurs pour sa honte couvrir. Et aima mieulx
+avoir honte et déshonneur par deffaut de soy et se garentir, que sa
+personne et son empire mettre en péril né soy habandonner à la vengeance
+des François qui plus désiroient la guerre que la paix.
+
+Quant François sceurent qu'il leur furent ainsi eschappés, si furent moult
+courrouciés, si que à grant paine furent détenus, par les prières aux
+évesques et aux archevesques, qu'il n'entrassent en l'empire pour ce que
+les povres gens n'en fussent destruis.
+
+Quant François s'en furent retournés en leurs pays, à la victoire[581] qui
+autant valut ou plus comme s'il les eussent desconfis ou gettés de la
+place, le roy qui tout voloit de joye s'en vint à ses seigneurs et vengeurs
+Saint-Denys et ses compaignons, en rendant grâces à Dieu et à eulx de
+l'onneur qu'il luy avoient fait. Et la couronne son père qu'il avoit tenue
+jusques à ce jour à tort leur rendit incontinent humblement et dévotement.
+Car bien sachent tous que la couronne aux roys de France est leur par
+droit, après leur décès, et qui tort leur en fait il mesprent et mesfait
+envers eulx. Les corps des martyrs qui sur l'autel estoient et avoient
+tousjours esté, tant comme il avoit esté à celluy ost, à grant luminaire et
+à grans chans porta le roy à ses espaulles, moult dévotement, à grant
+plenté de larmes; et leur donna grans dons et grans présens, que en terre
+que en autres choses, en guerdon de cest honneur et de mains autres qu'il
+avoit eues par eulx. Et l'empereur d'Allemaigne qui receut celle honte, dès
+ce jour en après, chéu en grant viltance, né oncques puis ne fina de
+déchéoir et de venir à déclin et fina honteusement sa vie dedens l'an
+mesme. Et par ce apparu la sentence vraye des anciens qui dit que nul, né
+povre né riche, né villain né gentil qui l'églyse ou le règne vueille
+troubler, n'istra de l'an, sé par occasion de luy convient mettre hors le
+corps des glorieus sains[582].
+
+ Note 581: _A la victoire._ Avec la victoire.
+
+ Note 582: On voit, et j'en demande pardon à Suger, que nous sommes au
+ temps de la relation du pseudonyme Turpin, _de vitâ Caroli magni_.
+
+D'aultre part le roy d'Angleterre qui bien sçavoit tout l'atirement et la
+traïson de l'empereur, et pour ce mesmement que la guerre d'entre luy et le
+conte Thibaut qu'il avoient emprise contre le roy long-temps devant
+n'estoit pas encore finée, assembla son ost quant il sceut le règne vuide
+du roy et de la chevalerie, et s'en vint vers les marches du royaume à
+moult grant ost. Bien les cuida prendre et mettre à destruction par le
+deffault du roy et des barons; mais fièrement fu fait ressortir et reculer
+arrière par un tout seul baron du royaulme; ce fu le bon conte Amaury de
+Montfort le bon chevalier et prouvé en bataille, et par la prouesse des
+Vouquessinois qui pas n'estoient en celluy ost[583], mais estoient demeurés
+pour le royaume garder. Arrière retourna né au royaume ne fist sé petit
+non. Et pour ce merveilleux fait ne firent oncques François, grant temps
+devant, chose où il eussent plus grant honneur, dont France fust mieux
+renommée. Car en un mesme temps eut victoire de l'empereur d'Allemaigne et
+du roy d'Angleterre, jà soit ce qu'il ne fust pas présent, et par ce
+décheut moult et abaissa l'orgueil des ennemis du royaume et en fu la terre
+plus en paix. Long-temps après ce, les ennemis du royaume à qui la renommée
+de ces nobles fais estoit venue vindrent à son amour, et firent paix à luy
+pluseurs, de leur volenté mesme.
+
+ Note 583: _Qui pas n'estoient._ Suger ne dit pas cela. «Et
+ strenuitate Vilcassinensis exercitùs repulsus, aut parum aut nihil
+ proficiens, vana spe frustratus retrocessit.»
+
+
+XIX.
+
+ANNEES: 1124/1126.
+
+_Coment l'évesque de Clermont se plaint au roy du conte d'Auvergne, coment
+le roy conduisit là ses osts, et prist la cité de Clermont et la rendi à
+l'évesque. Et coment cil méféist de rechief, et coment le roy rassembla
+plus grant ost et prist le chastel de Montferrant, et coment le conte luy
+donna ostages de sa volenté faire._
+
+
+En ce temps avint que l'évesque de Clermont en Auvergne fu contraint à
+issir de sa terre par les Auvergnas qui de viel et de nouvel ont ceste
+tesche[584] qu'il sont orgueilleux. Moult estoit celluy évesque saige homme
+et honnorable et fort deffenseur de saincte églyse. Quant il ne put en
+avant aller, il s'en fouy en France ainsi comme tout déshérité. Au roy
+monstra sa complainte tout en plourant et se plaignit du conte d'Auvergne
+qui sa cité luy avoit tollue et la grant églyse de l'éveschié saisie et
+garnie, par la malice d'un sien doyen. Pour ce luy prioit, tout estendu
+devant ses piés, dont il luy grevoit moult, que il luy ramenast à franchise
+son églyse qui estoit tournée en telle servitude, et mist à mesure par sa
+force le tirant desmesuré. Et le roy qui tousjours avoit accoustumé à
+deffendre les églyses emprist dévotement la besongne de l'églyse, jà soit
+ce que il ne peust estre sans grant ost et sans grant travail. Et quant il
+vit que ce tirant ne se vouloit chastier, né par mandement né par lettres,
+si partit à grant ost et s'en alla droit à Bourges. Là s'assemblèrent les
+barons du royaume fors que[585] le conte d'Anjou. Là vint le duc de
+Bretaigne et le conte de Nevers, et les autres barons à moult grant
+chevalerie.
+
+ Note 584: _Tesche_. coutume. Suger cite à ce propos le vers de
+ Lucain:
+
+ «Avernique ausi Latio se fingere fratres.»
+
+ Note 585: _Fors que._ Cela n'est pas dans Suger, qui nomme au
+ contraire Foulques d'Anjou le premier des barons qui se réunirent à
+ Bourges à l'armée du roi.
+
+Quant il furent tous assemblés, si chevauchèrent vers Auvergne, tout
+entallentés de prendre vengence des forfais de sainte églyse. Et ainsi
+entrèrent en la terre de leur ennemis tout destruiant devant eulx. Et si
+comme il approchoient de Clermont, les Auvergnas laissièrent tous les
+chasteaux des montaignes et se misrent en la cité pour ce qu'il l'avoient
+trop bien garnie. Et les François qui de leur folie et simplesse se
+gabèrent, laissièrent à asseoir la cité, pour ce qu'il ne perdissent les
+chasteaux dont les citoiens gastassent tandis les viandes[586]. Lors
+tornèrent à un chasteau qui Pons a nom et siet sur l'eau de Hylerin[587].
+Entour se logèrent et pourprisrent les plains et les haus tertres et
+sembloit qu'il voulsissent aller au ciel, pour ce qu'il montoient les
+montagnes et les puis[588] agus où les bonnes villes estoient. Si ardoient,
+roboient et prenoient tout à force et amenoient les proyes en l'ost et non
+mie tant seulement les bestes, mais les hommes bestiaux de la terre[589].
+Après drescièrent les engins pour la tour prendre et abattre. Et quant les
+perrierres et les mangonneaux lancèrent, si commença l'assaut fort et
+périlleux; et tant y eut de trait getté que ceulx de dedens se rendirent eu
+la mercy du roy. Ceulx qui la cité tenoient furent moult espoventés de
+celle nouvelle comme ceulx qui autant ou pis s'attendoient à avoir; si s'en
+fouirent et laissièrent la cité en la main du roy. Et il rendi tantost
+l'églyse à Dieu, et au clergié leur droit, et à l'évesque sa cité. Après
+fist la paix de luy et du conte si qu'il l'asseura par bons hostages. Et
+atant retourna le roy en France.
+
+ Note 586: Cela est mal rendu. Il falloit: Pour laisser les citoyens
+ de Clermont consumer leurs provisions, tandis qu'ils seroient occupés
+ au siège des châteaux.
+
+ Note 587: _Pons_, etc. C'est _Pont du Chasteau_, sur l'_Allier_, à
+ quelques lieues de Clermont.
+
+ Note 588: _Puis._ Tertres, pics.
+
+ Note 589: Il falloit: _Les hommes gardiens des bestes._
+
+Entour cinq ans après, avint par la desloyaulté des contes et des Auvergnas
+qui par nature sont de cuer légier et faux qu'il revelèrent de rechief et
+prisrent contens contre le devant dit évesque et contre l'églyse. Et pour
+ce luy convint de rechief aller au roy pour soy complaindre du conte. Et le
+roy qui eut grant despit de ce qu'il s'estoit travaillié en vain, assembla
+plus grant ost que devant et entra à grant force en Auvergne. Jà estoit le
+roy en ce temps moult pesant pour la pesanteur de son corps et par la
+grossesse de luy. Et sé un autre riche ou povre eust esté aussi pesant
+comme il estoit et eust peu aussi bien demourer comme il demourast, s'il
+eust voulu, en nulle manière n'eust chevauchié à tel travail. Contre le
+désloement[590] de ses barons et de ses amis emprist-il celle voye. Mais il
+avoit un cuer si fier, si courageux et si entreprenant de grans choses que
+la chaleur du mois d'aoust et de juignet que les jeunes chevaliers
+redoubtoient il souffroit trop légèrement par semblant. Et à aucuns trespas
+de marois le convenoit porter et soustenir entre bras par ses sergens.
+
+ Note 590: _Desloement._ Conseil contraire. _Desloer_, c'est
+ déconseiller.
+
+En celle ost qu'il mena à celle fois estoit Charles le conte de Flandres et
+le conte de Bretaigne et Foucques le conte d'Anjou et l'ost des Normans
+tributaires au roy d'Angleterre, et mains autres barons du royaume qui
+eussent pu souffire à Espaigne conquerre. A tout son riche barnage passa le
+roy les griefs passaiges de la terre d'Auvergne et les fors chasteaux que
+il trouvèrent, tant qu'il vindrent à Clermont. Et quant il eut fait
+assiéger Montferrant, un fort chasteau qui est près de la cité, les
+chevaliers et ceulx de la garnison qui le chasteau devoient deffendre
+s'esbahirent tous du merveilleux ost du royaume de France qui moult estoit
+différent du leur, et furent tous esperdus de la clarté des heaulmes, des
+escus et de l'autre noble atour qu'il virent resplendir contre le soleil;
+si que par fine paour n'osèrent tenir le baile dehors le chastel; ains se
+férirent tous en la tour et en l'açainte d'environ, à grant paine, si comme
+il povoient mieulx. Tant fu getté le feu par les maistres des engins ès
+maisons de la garnison qu'il eurent laissiées que tout fu ars et ramené en
+cendre fors que la tour et le baile d'environ; et convint que l'ost se
+retirast arrière à ses héberges pour le feu, qui soudainement esprist et
+embrasa toute la ville, jusques au lendemain que le feu fu estaint. Et
+quant vint au lendemain le roy ordonna une affaire dont ceulx de dehors
+furent liés et ceulx de dedens courrouciés. Car une partie de l'ost du roy,
+qui plus près de la tour estoit assise, estoit assaillie trop souvent et
+par jour et par nuit de grans lancéis de dars et de quarreaux que ceulx de
+dedens lançoient; si que il convenoit assiduement mettre garnison de gens
+d'armes entre deux et par dessus tout ce les convenoit-il encore couvrir de
+leur escus. Pour ce manda le roy au preux conte Amaury de Montfort qu'il
+leur bastist un agait de bons chevaliers en aucun lieu près d'illec, de
+leur saillie, si que s'il s'en issoient par adventure il ne peussent pas
+rentrer dedens sans dommaige de leur gens. Et le preux conte Amaury qui
+autre chose ne queroit fois soy mesler à eulx s'arma privéement en sa tente
+et ne sçay quans de ses chevaliers. Et se mirent avant le jour en un agait
+où il attendirent tant que ceulx du chastel ississent pour hordoyer en
+l'ost si comme il souloient. Adont saillit de son agait le conte Amaury sur
+un destrier courant comme cerf en lande, et, ainsi comme le lyon sault à sa
+proye, les surprinst, tandis comme ceulx de l'ost les faisoient à eulx
+entendre, une partie en prist et tantost les envoya au roy. Et quant il
+furent devant luy, prièrent moult que il les prist à rençon telle comme il
+luy plairoit. Mais il n'en voulut rien faire et commanda que on leur
+coppast les poings, et ainsi amoignonnés que on les renvoyast arrières à
+leur compaignons au chasteau. Quant il les virent ainsi atournés, si en
+furent moult esbahis, né oncques puis n'osèrent issir né faire assallie.
+
+Et quant ce lu fait et que presque toute Auvergne obéissoit au roy sans
+contredit, que par force que par la demeure qu'il avoit faite, si advint
+que le duc Guillaume d'Aquitaine survint à tout l'ost des Auvergnas. Et
+quant il fu monté sur une haulte montaigne pour véoir l'ost de France et
+pour soy loger, et il le vit si grant et les trefs et les pavillons tendus
+parmy les grans plaines, si se merveilla moult dont si grant ost venoit et
+se repentit moult durement de ce qu'il estoit venu ayder aux Auvergnas. Ses
+messagiers envoya tantost au roy pour paix requerre. Et quant il furent en
+la présence du roy leur seigneur si parlèrent ainsi: «Sire roy, nostre sire
+le duc d'Aquitaine te salue moult, comme celuy qui veult ton salut et ton
+honneur et ta vie; et te mande par nous telles parolles: N'ait pas desdaing
+ta haultesse de prendre le service au duc Guillaume d'Aquitaine et de luy
+garder sa droicture; car aussi comme elle requiert service aussi
+requiert-elle droicture et seigneurie. Sé le conte de Clermont qui de moy
+tient la conté d'Auvergne que je tiens de vous a riens mesprins vers vostre
+court, moy qui suys son seigneur le doy présenter en vostre court et
+advouer par devant vous. Né ce ne refusasmes-nous oncques à faire, et
+encore le vous offronsnous et requérons que vous ne le refusez. Et affin
+que vous ne soyez en doubte que nous ne le façons ainsi, nous sommes près
+de livrer bons ostaiges et souffisans: et sé les pers et les barons du
+royaume jugent que on le doie ensi faire, si soit fait[591], si esgarderons
+et attendrons vostre plaisir.» Et sur ce se conseilla le roy à ses barons
+qui à droit le conseillèrent que il avoit à en prendre foy et seureté de
+bons ostaiges. Le roy le fist ainsi par le conseil des barons; et par ce
+mist paix en la terre et aux églyses. Et mist un jour de parlement à
+Orléans où le duc devoit estre pour faire ce qu'il avoit promis et ce que
+les Auvergnas avoient refusé jusques alors. Et atant s'en retourna en
+France.
+
+ Note 591: _Si soit fait._ Les termes de Suger sont clairs et sans
+ doute rappeloient une formule de la cour des pairs. «Si sic
+ judicaverint regni optimates, fiat; sin aliter, sicut.» N'est-ce pas
+ là notre _soit fait ainsi qu'il est requis?_ Et viendra-t-on encore
+ soutenir que la cour des pairs date seulement de Philippe-Auguste?
+ Certes, d'après notre texte, elle est même antérieure à
+ Louis-le-Gros; ce n'est pas un prince aussi inquiet de son autorité
+ que l'on doit soupçonner d'avoir tant fait pour le gouvernement
+ féodal.
+
+
+XX.
+
+ANNEES: 1126/1127.
+
+_Coment Charles, le conte de Flandres, fu murtri en l'églyse de Bruges par
+les parens au prévot de l'églyse; et coment le roy vint là et les prist et
+pendi aux fourches._
+
+
+L'un des plus nobles fais que le roy fist oncques avons cy proposé à mettre
+brievement, jà soit ce qu'il conviegne grant loysir au traire, pour la
+merveilleuse aventure qui avint. Il avint que le noble conte Charles qui fu
+fils de la seur à l'aieule du roy Loys receut la conté de Flandres après la
+mort le conte Baudouin, fils le conte Robert[592] qui fu roy de Jhérusalem
+(si luy escheut par ne sçay quel lignage dont estoit tenu vers le conte
+Baudouin qui morut sans hoir de son corps, si comme il nous est avis).
+
+ Note 592: Voy. plus haut, note 481.
+
+Quant il eut la conté receue, si se contint moult bien et moult noblement
+et droicturièrement, comme celuy qui bien deffendoit les églyses et estoit
+large aumosnier et droit justicier. Si avoit fait semondre à sa court ne
+scay quans riches hommes, riches mais orgueilleux et de bas lignage qui sa
+seigneurie blasmoient et avoient en despit par leur orgueil; et disoient
+qu'il avoit saisi à tort la conté comme celluy qui droit hoir n'estoit pas.
+A sa semonse ne daignoient venir, ains l'espioient et se pénoient de le
+prendre en tel point qu'il le péussent occire. Et cil estoit le prévost de
+Bruges qui prévost estoit de l'églyse, et son lignage qui tous estoient
+estrais de vilains serfs et de ligniée fausse et desloyale. Si advint que
+celuy noble conte Charles estoit venu à Bruges. Si se leva au matin pour
+aller à l'églyse Dieu prier, tenant un livre d'oroison en sa main. Et ainsi
+comme il estoit estendu en oroison dessus le pavement, si avint que
+Bouchart neveu au devant dit prévost et desloyal meurtrier et plusieurs
+autres de ce desloyal lignage et compaignons de la traïson vindrent à
+l'églyse où il avoit fait espier le conte, et vint par derrière si comme le
+conte estoit acoudé et à genoulx sur le pavement; avant le toucha un petit
+d'une espée trenchant et acérée toute nue, qu'il eut traite privéement pour
+ce que le conte dressast un petit la teste et estendist le col, pour luy
+mieulx assener. Et si comme le conte dressast la teste, le traitre qui son
+coup avoit entendu lui fist au premier coup voller la teste. Et ainsi le
+meurtrier occist son seigneur si comme il parloit à Dieu en oroison. Et les
+autres qui compaignons estoient de la traïson et du meurtre s'esjoyssoient
+et glorifioient en son sang espandre et en lui despécier. Et pour ce qu'il
+estoient venus à chief de leur forsennerie démenoient grant joye, car leur
+iniquité mesmes les avoit aveuglés. Et plus encore faisoient les
+desloyaulx: car tous les chastelains et les nobles barons le conte qu'il
+povoient encontrer occioient-il et faisoient mourir de mort trop cruelle;
+et mesmement ceulx qu'il trouvoient désarmés et desgarnis.
+
+Quant les murtriers se furent saoullés de sanc humain espandre, si
+revindrent au conte et l'enterrèrent dedens l'églyse mesme, pour ce qu'il
+ne fust plus honnorablement enterré né ploré, et que pour sa noblesse et sa
+glorieuse mort le menu peuple qui tout s'en enrageoit, ne fust encore plus
+encouragié de luy vengier; et ainsi firent saincte églyse fosse et repaire
+de larrons et garnirent l'églyse et la maison du conte qui au moustier
+tenoit, et tirèrent et amenèrent tant de garnison et de vitaille comme il
+peurent pour eux garnir et deffendre, et pour la terre mettre souz eux par
+force et par orgueil. Les barons de Flandres, qui ceste traïson n'avoient
+de riens consentie, firent moult grant duel quant il sceurent ce
+merveilleux et horrible fait, et luy rendirent son obsèque de pleurs et de
+larmes. Après, le mandèrent au roy qui jà le sçavoit bien par renommée qui
+en maintes contrées l'avoit jà espandue. Et quant le roy le sceut, si fu
+moult esmeu pour l'amour de pitié et de justice et pour l'affinité du
+lignage que le conte avoit à luy: et pour prendre vengence de si mortelle
+traïson s'en entra en Flandres; né oncques pour parece né pour la guerre
+qu'il avoit au roy d'Angleterre et au conte Thibaut n'en laissa. Et tout
+premièrement fist conte de Flandres Guillaume qui avoit esté fils au conte
+Robert de Normandie et qui depuis fu roy de Jhérusalem; car elle[593] lui
+appartenoit par droit de héritage, après la mort d'icelluy Charles qui
+ainsi fu murtri comme vous avez oï; et quant il fu venu à Bruges par moult
+sauvage terre et estrange, il assiégea les traitres en l'églyse et en la
+tour qu'il avoient garnie et leur tolli toutes vitailles fors celles qui
+estoient en leur garnison qui jà estoient malmises et corrompues par la
+vengeance Nostre-Seigneur.
+
+ Note 593: _Elle._ La comté de Flandres. Les droits de Guillaume,
+ d'ailleurs contestés par Thierry d'Alsace, étoient fondés sur
+ l'alliance de son grand oncle Guillaume-le-Conquérant avec Mathilde
+ de Flandres, fille de Baudouin V.
+
+Et quant il les eut jà destrains et justiciés, il laissièrent l'églyse et
+retindrent la tour pour eulx garantir. Un peu après commencièrent à se
+désespérer de leurs vies. Lors avint que le desloyal Bouchart s'en fouit et
+eschappa de léans par le consentement de ses compaignons; en talent[594]
+avoit de fouir hors du pays, mais il ne put pour son desloyal peché qui
+l'encombroit. Et en la fin se mist-il en la fermeté d'un sien famillier où
+il fu entreprins par le commandement du roy: prins fu et amené devant luy
+et lors lui fu quise[595] une chétive manière de mort pour sa lasse vie
+finer. Ce fu que il eust les yeux trais et la face toute despéciée, et fust
+tout trespercié de fleiches et de dars et si fust encore lié tout envers
+sur une haulte roe et habandonné aux corbeaux et aux aultres oyseaux; et
+ainsi fina sa doulente vie. Et au dernier, pour vengeance de luy, fu getté
+en un lieu puant et ort, né oncques n'eut aultre sépulture. Un aultre
+traitre, qui chief estoit de celle traïson, et Bertoux avoit nom, s'en
+voulut aussi fouyr; et touteffois combien qu'il allast par le pays à sa
+volenté, retourna-il au dernier par sa male aventure; et disoit teles
+paroles par orgueil: «Qui suys-je né qui me osera prendre né que ay-je
+forfait pour quoy on me doye prendre?» Touteffois fu-il prins par les siens
+mesmes et présenté au roy, et fu incontinent jugié de telle mort comme il
+avoit desservie. Pendu fu à une haulte fourche et un mastin en près luy: en
+telle manière que le mastin li desmachoit et demangeoit tout le visiage;
+toutes les fois que l'en feroit le chien, il se aïroit et s'en prenoit à
+luy et le dérompoit tout. Et aucune fois avenoit, ce qui est honte à dire,
+qu'il le conchioit tout. Ainsi morut le desloyal. Les aultres, qu'il avoit
+assiégés dedens la tour, contraignit par maintes angoisses tant qu'il les
+prist et les fist getter jus de la haulte tour l'un après l'aultre, voyant
+toute leur parenté; et tous se rompirent les cols et espandirent les
+cervelles. Un en y eut de ce complot qui avoit nom Ysaac, qui se bouta en
+une abbaye et se fist tondre comme moyne; mais tantost qu'il fu sceu il en
+fu trais hors et pendu à une fourche.
+
+ Note 594: _Talent._ Désir.
+
+ Note 595: _Quise._ Cherchée.
+
+Quant le roy eut ainsi fait justice des murtriers, il s'en alla à Ypre le
+chastel, contre Guillaume le bastard qui ceste traïson avoit pourparlée et
+bastie, pour prendre vengeance de luy comme des aultres; et celluy
+Guillaume avoit jà tant fait qu'il avoit alié et atraict à luy par menaces
+et par losenges ceulx de Bruges. Et si comme le roy approcha d'Ypre, celluy
+Guillaume vint contre luy à trois cens chevaliers, les heaulmes vestus.
+Adont se mist une partie des gens le roy en conroy et se tournèrent vers
+les gens Guillaume et l'autre partie se fery au chasteau par une des
+portes; et ainsi le prindrent et furent les gens de Guillaume desconfis et
+prins et menés devant le roy. Et pour ce qu'il avoit tendu à avoir la conté
+de Flandres par traïson et par murtre, aussi en fu-il déshérité et bouté
+hors par jugement droicturier. Par ces manières de vengeance fu Flandres
+toute lavée et ainsi comme baptizée. Et quant le roy eut ainsi mis en la
+conté de Flandres Guillaume le Normant, si comme vous avez oï, si s'en
+retourna en France.
+
+
+XXI.
+
+ANNEE: 1130.
+
+_Coment le roy alla assegier Thomas de Malle au chasteau de Couci, et
+coment le conte Raoul de Vermendois le navra à mort, et coment le desloyal
+escommenié mourut sans recongnoistre son Sauveur. Et puis, coment le roy
+prist le chasteau de Livri sus le conte Amaury de Montfort._
+
+
+Une aultre vengeance auques[596] semblable à ceste fist une aultre fois le
+roy, dont Dieu luy sceut bon gré, si comme nous cuidons, quant il destruist
+et attainst soudainement, ainsi comme un tison fumant, un desloyal, Thomas
+de Malle, qui l'églyse de Dieu grevoit et destruisoit de tout son povoir né
+ne craignoit né Dieu né homme.
+
+ Note 596: _Auques._ Presque.
+
+Par maintes grans plaintes que le roy eut de luy plusieurs fois, fu meu
+d'aller à Laon pour vengier les églyses du cruel tirant. Là luy fu
+conseillié et loé des évesques et des barons du royaume et mesmement du
+conte Raoul de Vermendois, qui après le roy estoit le plus puissant de
+celle contrée, qu'il mist le siège entour le chasteau de Coucy. Et si comme
+le roy chevauchoit vers ce chasteau, si luy vindrent à l'encontre les
+espies qu'il avoit devant envoyés pour espier de quelle part le chasteau
+estoit plus légier à assiéger, qui pour voir luy firent entendant que ne
+povoitestre assiégé sé ce n'estoit de trop loing. Lors luy commencièrent
+plusieurs à desloer et à prendre aultre conseil[597]; et il leur respondit
+selon la noblesse de son cuer: «A Laon, dist-il, est ce conseil remés; car
+pour mort né pour vie ne peut estre le conseil changié qui là nous a esté
+donné: trop en seroit abaissié nostre honneur sé pour un excommenié nous en
+retournions vaincus.» Itant respondit et puis se mist en la voie, jà soit
+ce qu'il fust jà moult pesant et moult chargié de chair. Parmy forets et
+parmy désers sans chemin et sans voie (qui estoient estouppées par ceux de
+la partie d'icelluy Thomas) se mist, et tant erra deçà et delà qu'il
+approcha du chasteau à grant travail de luy et de tout son ost. Et quant il
+en fu bien près, on vint noncier au conte Raoul que l'en avoit basti un
+grant agait de l'autre part du chemin pour l'ost du roy destourber et
+desconfire. Tantost s'arma le conte et s'en alla celle part luy et un peu
+de ses chevaliers, par une voye couverte et occulte. Avant envoya de ses
+chevaliers et il les suivit tantost à pointe d'esperon; et quant il fu là
+si trouva jà cellui Thomas chéu et abattu. Tantost luy couru sus l'espée
+traicte et le navra à mort, et tantost l'eust occis s'il n'eust esté
+destourbé. Prins fu et à mort navré présenté au roy, et par le conseil de
+tous et des royaulx et des siens mesmes fu emporté à Laon. Le jour après
+habandonna le roy sa terre[598] et fist rompre ses estans, et par tant
+voulut espargner au pays et à la terre dont il tenoit le seigneur. Et quant
+il[599] fu amené à Laon, si ne voulut accorder, né par menacier, né par
+blandir né sermoner qu'il voulsist rendre les marchéans qu'il avoit prins
+au conduit du roy et mis en prison par trop fière traïson; et quant il eut
+fait venir sa femme par l'ottroy du roy, si faisoit le desloyal plus grant
+semblant d'estre dolant et courroucié de ce qu'il luy demandoit les
+marchéans que de ce qu'il se mouroit. Et quant il approcha de la mort, pour
+la douleur de ses playes qui par trop le destraignoient, si luy
+conseillèrent plusieurs qu'il se fist confesser et qu'il receust son
+Sauveur, lequel moult envis leur ottroya; et tout ainsi comme le précieux
+corps de Jhésuchrist fu apporté dedens la chambre où le chétif gisoit, si
+advint, ainsi comme sé Nostre-Seigneur Jhésucrist ne voulsist entrer au
+corps de ce chétif vaissel, si tost comme le felon leva le chief, tantost
+cheut arrière le col brisé tout mort; et ainsi rendi l'esperit sans
+recevoir le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.
+
+ Note 597: Cette traduction est embarrassée. Suger est plus net:
+ «Festinante autem rege ad castrum, quum qui missi fuerant opportunum
+ explorare accessum, importunum omnino et inaccessibile renunciassent,
+ et à multis angariaretur, juxta audita, consilium mutare debere; rex
+ ipsa indignatus animositate: _Lauduni_, inquil, etc.»
+
+ Note 598: Le texte de Suger offre ici quelques difficultés.
+ «Publicata terra plana ejus, ruptisque stagnis, quia dominum terræ
+ habebat terræ parcens, etc.» M. Guizot traduit: «Les champs qu'il
+ possédoit furent vendus au profit du fisc, on rompit ses étangs,
+ etc.» Ne seroit-ce pas plutôt: _Ce que Thomas possédoit dans la
+ plaine fut confisqué?_ Et quant aux étangs, ne s'agiroit-il pas des
+ eaux que Thomas aurait fait couler de la rivière dans les plaines,
+ pour embarrasser la marche du roi?
+
+ Note 599: _Il._ Thomas de Marle.
+
+Le roy, qui plus ne voulut déchacier né le mort né sa terre, osta les
+marchéans de la main à la dame et de ses fils, et prist grant partie de ses
+trésors; et mist paix au pays et aux églyses par la mort au tirant, et puis
+retourna à Paris.
+
+Une aultre fois avint que un grant contens sourdi entre le roy et Amaury de
+Montfort, par la hayne Estienne le Gallendois, pour la raison de la
+séneschaucie de France; et combien que le conte eust grant ayde et grant
+secours du roy Henry d'Angleterre et du conte Thibaut, si ne laissa-il
+aincques qu'il n'allast assiéger le chasteau de Livry; et tant y fist
+lancier pierres et mangonneaux, qu'il le prist par force et l'abattit à
+terre jusques aux fondemens. Là eut le conte Raoul de Vermendois l'ueil
+crevé d'un quarreau, à un assault où il se portoit moult vaillamment; et
+tant les mena par force de guerre, qu'il lui quittèrent la séneschaucie et
+l'éritaige qui y appartenoit.
+
+En celle guerre meisme fut le roy durement navré d'un quarreau, parmy la
+cuisse; comme celuy qui tousjours fu prest et alègre de sa main à courre
+sus ses ennemis; et combien qu'il fust trop durement blessié si s'en
+déportoit-il moult bien, et par trop grant vigueur souffroit et prisoit peu
+sa playe.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE: 1130.
+
+_Du descort de l'églyse de Rome par l'eslection de deux apostoles; desquels
+l'un, qui Innocent fu appelé, s'en vint en France, et le roy le reçut
+honnorablement, et à l'exemple de luy, l'empereur et plusieurs autres
+princes. Et coment il célébra la Résurrection à Saint-Denys._
+
+
+En ce point avint que l'églyse de Rome fu en grant trouble par un descort
+qui sourdi entre les cardinaux. Car il avint que l'apostole Honnoré
+trespassa de ce siècle; et les plus saiges et les plus preudommes de la
+court de Rome s'accordèrent à ce qu'il s'assembleroient à Saint-Marc et non
+mie ailleurs; et pour oster toute noise et tout trouble esliroient et
+feroient commune élection, si comme il est de coustume en l'églyse de Rome.
+Et ces preudommes estoient ceux qui plus privés et plus familliers avoient
+esté de l'apostole. Et avant que son trespassement fust publié né manifesté
+esleurent une honorable personne: ce fu Grégoire, diacre cardinal de
+l'églyse de Rome. Et les autres qui la partie Pierre Léon soustenoient
+s'assemblèrent ailleurs[600] et les aultres semondrent d'assembler avec
+eux, par le commun accord qu'il avoient entre eulx mis. Et quant il
+sceurent le décès du pape, si esleurent Pierre Léon, un prestre cardinal,
+par l'assentement du plus des cardinaulx, des évesques et des haux hommes
+de Rome. Et ainsi par ce cisme qui entre eux sourdit decoppèrent la robe
+sans cousture de Nostre-Seigneur Jhésucrist et firent partison de saincte
+églyse qui est une mesme chose en Dieu.
+
+ Note 600: _Ailleurs._ Suger dit au contraire que ce fut dans
+ Saint-Marc, suivant la convention précédente. «Apud S. Marcum pro
+ pacto alios imitantes, convenerant.»
+
+Et tandis comme chascun se deffendoit, les uns admonestoient les aultres et
+enlaçoieut, et les autres excommunioient comme ceux qui jugement
+n'attendoient fors le leur. Quant le devant dit Grégoire, qui Innocent fu
+appellé, vit que la partie Pierre Léon surmontoit la sienne, par la force
+de son grant lignage et par l'ayde des Romains, si ordonna à issir de la
+cité, pour ce qu'il peust mieulx avoir ayde à conquerre la seigneurie de
+tout le monde après Dieu. Et ainsi s'en vint par navie vers la terre de
+France pour avoir ayde et refuge au noble royaume de France. Avant envoya
+ses messages au roy Loys et lui requist son ayde et secours et à sa
+personne et à l'églyse de Rome. Et le roy, qui tousjours fu ententif et
+dévost à saincte églyse deffendre, assembla tantost un concile d'évesques,
+d'archevesques, d'abbés et d'autres religieux. Là enchercha et enquist de
+la personne et de l'élection; car maintes fois avient que l'élection de
+l'églyse de Rome est moins ordonnéement faite qu'elle ne devroit, pour le
+tumulte et le triboul des Romains. Et lors le roy, par le conseil du
+concile, s'assenti à l'élection et promist à la maintenir et deffendre.
+
+Quant ce fu fait si envoya à luy ses messages à l'abbaye de Clugny et par
+eux luy offri soy, son royaume et son conseil. Et quant il sceut qu'il
+approchoit, si luy alla à l'encontre jusques à Saint-Julien-sur-Loire[601],
+avec luy, sa femme et ses enfans. Et quant il vint à luy, si luy alla au
+pié, son chef dénué[602] qui tant de fois avoit esté couronné et s'enclina
+aussi doulcement comme il eust fait au sépulcre Saint-Pierre duquel il
+estoit vicaire, et luy promist de rechief soy et son règne et son conseil,
+de bon cuer et de loyal.
+
+ Note 601: _Saint-Julien._ Il falloit: _Saint-Benoît_, avec Suger.
+
+ Note 602: _Denué._ Découvert.
+
+A l'exemple de luy vint aussi à l'encontre de luy jusques à Chartres le roy
+d'Angleterre. Lequel enclin à ses piés luy offrit aussi son service et son
+règne. Ainsi s'en alla jusques en Lorraine visitant l'églyse de France. Au
+Liège luy vint à l'encontre l'empereur Henry à grant tourbe d'archevesques,
+d'évesques, d'abbés et de barons d'Allemaigne, et descendi humblement
+devant la grant églyse et luy vint à l'encontre tout à pie parmy la saincte
+procession en guise de varlet. En l'une des mains tenoit une verge ainsi
+comme pour le deffendre, et en l'autre main tenoit le frain du blanc cheval
+sur quoy l'apostole séoit; et ainsi le mena et conduit comme son seigneur.
+Et puis qu'il fu descendu le porta en soustenant tant comme la procession
+dura, et pour ce manifesta aux privés et aux estranges la haultesse qui en
+luy estoit.
+
+Après ce, quant l'apostole eut confermée paix entre l'églyse de Rome et
+l'empire, si luy pleut à retourner en France et tenir court en l'églyse
+Saint-Denys, comme en sa propre fille, à la Pasque qui approchoit. Là fu
+receu à procession deux jours devant la cène et moult fist-on grant joye de
+sa venue. Léans célébra la sollennité de Pasques.
+
+Mais cy voulons-nous racompter coment et en quelle manière il vint à
+l'églyse. Entour luy estoient ceulx de sa privée mesnie, comme chambellans,
+clercs et chapellains qui l'eurent appareillé à la guise de Rome et luy
+avoient mis au chief sa mitre avironnée d'un cercle d'or, et l'avoient
+vestu d'un moult riche ornement. Et ainsi paré l'amenèrent sur un cheval
+couvert d'une couverture blanche et vindrent chevauchant deux à deux devant
+luy aussi comme à procession. Et les barons fievés de l'églyse et les
+chastellains le menoient et conduisoient à pié, comme noble sergent, parmy
+le frain, et les autres alloient à pié devant qui gettoient grans poignées
+d'argent et grant plenté de monnoye, pour la grant tourbe du peuple
+departir. Le chemin resplendissoit tout de parement et de draps de soye et
+de pailes qui estoient pourtendus aux lances et aux perches que on avoit
+fichées en terre: avec la chevalerie et le grant peuple qui là assembla y
+acouru la synagogue des Juifs de Paris; et apportèrent avec eux leurs
+rolles où les dix commandemens de la loy sont escris. Et quant il les vit,
+si dist de la pitié qu'il eut d'eux telles parolles: «Dieu tout puissant,
+oste de vos cuers par vous sa pitié la couverture qui goutte ne laisse
+véoir[603].» Ainsi s'en vint en l'églyse des corps sains qui resplendissoit
+toutes de couronnes d'or et d'autres riches paremens. Et lors en
+remembrance et en signifiance du vray aignel, célébra le sacrement du vray
+corps Nostre-Seigneur. Quant la messe et le service furent chantés, si
+allèrent mengier et furent les tables mises parmy le cloistre. Là furent
+servis de divers mez largement et moult honnorablement, pour l'onneur de
+luy et de la haulte feste. Trois jours après le jour de Pasques se départi
+de l'églyse, à grant grace et à grant promesses de son conseil et de son
+ayde. Ainsi s'en alla par Paris visitant les églyses de France et relevant
+sa disete et sa povreté de leur trésors et de leur richesses. Et quant il
+eut esté et visité là par terre tant comme il voulut, si luy pleut à
+demourer à Compiègne.
+
+ Note 603: Voici un exemple de tolérance et de charité qui ne pourroit
+ être aujourd'hui surpassé. «Ab ore ejus hanc misericordiæ et pietatis
+ obtinet supplicationem: _auferat Deus omnipotens velamen à cordibus
+ vestris!_»
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE: 1131.
+
+_Coment Phelippe, l'ainsné fils le roy, fu mort à Paris par un pourcel. Et
+coment le roy fist coroner son autre fils Loys a Rains. Après, de la
+pesanteur le roy et de la fierté de son cuer. Après, coment il destruist le
+chastel de Saint-Briçon, pour la roberie du seigneur._
+
+
+En ce point avint une meschéance qui oncques n'avoit esté oïe au royaume de
+France. Phelippe l'ainsné fils du roy chevauchoit un jour en une rue dehors
+les murs de Paris avec sa compaingnie. Si luy vint à l'encontre un déable
+de porc, par quoy son cheval s'eschauffa par dure destinée; chéoir le fist
+sur une dure roche si que tout fu défoulé et acoré[604], du pié du cheval.
+Si fu trop grant douleur, car il estoit damoyseau de trop grant beaulté et
+entachié de toutes bonnes meurs, confort et espérance aux bons et crainte
+et paour aux mauvais. Pour ceste meschéance fu toute la cité et tous ceux
+qui là estoient ainsi comme mors et abattus.
+
+ Note 604: _Acoré._ C'est-à-dire il eut le cœur brisé.
+
+A ce jour que ce avint avoit le roy son père semont ses osts pour ostoier.
+Tous crioient et urloient pour la douleur qu'il avoient du tendre damoysel;
+lors le prirent ceux qui près estoient, et estoit jà près que tout mort, et
+l'emportèrent en la plus prochaine maison d'illec; si morut ainsi comme à
+la mienuyt. Le deul et la douleur que le père et la mère et les barons
+menoient ne pourroit nul racompter né retraire. Porté fu en l'églyse
+Saint-Denys en la sépulture aux roys, à grant compaignie d'archevesques,
+d'évesques et de barons. Et fu enterré comme roy moult honnorablement en la
+sénestre partie de l'autel de la Trinité. Et son père qui trop estoit de
+grant sens et de grant confort, après le grant deul qu'il avoit eu, receupt
+le conseil et le confort de ses amis; après luy conseillèrent ses privés
+amys qu'il fist couronner et enoindre de saincte onction Loys son beau fils
+et le fist en son vivant compaignon de son règne, pour plus plaissier ses
+ennemis et abaissier les envieux et mesmement pour la foiblesse de son
+corps qui tant avoit esté péné et travaillié et débrisié pour les longues
+guerres, dont il estoit si malade devenu que ses privés amis estoient en
+grant doubte de le perdre soudainement. Au conseil de ses amis ouvra le
+roy, à Rains fist assembler ses barons; son fils Loys et sa femme la royne
+mena en ce général concile que pape Innocent y avoit fait assembler. Là
+fist son fils enoindre et couronner, et sembla bien à aucuns que son povoir
+et sa seigneurie en deust accroistre et multiplier, pour ce que il receut
+illec la bénédiction de tant d'archevesques et d'évesques que de France que
+d'Espaigne que de Lorraine que d'Angleterre.
+
+Après ce que le roy fu presque allégié du deul de son fils mort, pour la
+joye du vif, et il s'en fu revenu à Paris, le pape Innocent esleut à
+demourer en la cité d'Aucerre pour faire illec son estaige et sa demeure.
+Mais après ce eut occasion de retourner à Rome, pour le conduit l'empereur
+Lothaire qui luy avoit promis qu'il le conduiroit à Rome à force et qu'il
+déposeroit Pierre Léon.
+
+Et quant il furent là allés ensemble et il eut couronné l'empereur, si ne
+peut oncques avoir paix durant la vie dudit pape Léon pour le contredit de
+Romains. Mais quant il fu mort si revint saincte églyse en paix, après les
+grans adversités et les grans tribulacions qu'elle avoit si longuement
+souffert qui trop longuement l'avoient travailliée et dégastée. Et
+l'apostole qui longuement avoit esté travaillié, séist en son siège qu'il
+amenda moult et ennobli, par mérite d'office et par honnesteté de bonne
+vie.
+
+Jà estoit le roy Loys moult affoibly et débrisié pour la pesanteur et pour
+le fais de son corps, et pour les grans travaus qu'il avoit longuement
+souffers et pour les longues guerres qu'il avoit menées; et défailloit jà
+moult du corps et non mie de cuer. Car de si grant noblesse et de si grant
+cuer estoit en l'aage de soixante ans, que pour rien il ne souffrist chose
+qui luy tournast à déshonneur né au déshéritement de son règne. Et sé la
+grosseur et la pesanteur ne l'eust empeschié, assez plus légièrement eust
+surmonté ses ennemis. Et pour ce qu'il se sentoit agregié[605] se
+plaignoit-il souvent, et disoit telles parolles: «Las comme sommes de fèble
+nature et chétive qui oncques ne povons avoir nul scavoir et povoir
+ensemble. Sé je eusse sceu en ma jeunesse ce que je scay et peusse ores
+ainsi comme je povois lors, je conquisse grans terres et grans règnes[606]»
+
+ Note 605: _Agrégié._ Appesanti.
+
+ Note 606: On retrouve ici le proverbe: _Si jeunesse savoit et
+ vieillesse pouvoit._ «Si enim juvenis scissem, aut modo senex
+ possem.»
+
+En celle mesme foiblesse, où il gisoit presque du tout au lit, se
+maintenoit-il si fièrement et si vertueusement qu'il contrestoit au roy
+d'Angleterre et au conte Thibaut qui toute sa vie le guerroièrent, et à
+tous ses aultres ennemis: si que tous ceux qui le véoient et oyoient parler
+de ses merveilleux fais louoient sa grant valleur et sa grant noblesse de
+cuer et ploroient la foiblesse de son corps. En celle mesme angoisse et si
+blessié comme il estoit en la cuisse que à paine se povoit il porter, alla
+contre le conte Thibaut au chasteau de Bonneval[607], qu'il fist ardoir,
+fors que le cloistre aux moynes qu'il commanda à garder. Après il destruist
+aussi Chasteau-Renart[608] qui mouvoit aussi du conte Thibaut. Et ce
+fist-il faire par ses gens et par ses barons, car il n'y povoit estre
+présent pour sa maladie.
+
+ Note 607: _Bonneval._ Aujourd'hui ville du diocèse de Chartres, à
+ quatre lieues de Chateaudun.
+
+ Note 608: _Chasteau-Renart_, dans le Gâtinois, à quatre lieues de
+ Montargis.
+
+Après ce un peu de temps, mena-il le dernier ost qu'il put oncques mener à
+St-Briçon-sur-Loire[609]. Le chasteau ardit et destruist et prinst la tour
+et le seigneur pour sa roberie et pour ce qu'il brisoit les chemins et
+desroboit les marchéans. Si comme il fu retourné de cest ost, luy prist une
+maladie au neuf chasteau de Montrichier[610] et une menoison[611] forte
+dont il estoit coustumier. Et celluy qui trop estoit de hault conseil et de
+grant pourvéance commença à mettre conseil en soy-mesme pour son ame, car
+souvent estoit en oroison. Et une seule chose désiroit en son cuer,
+c'estoit qu'il péust estre apporté aux glorieux martirs Saint-Denys et ses
+compaignons, ses maistres et ses seigneurs; car son intencion estoit qu'il
+se desmist en leur présence de la couronne et du règne et des royaulx
+garnemens, et prist l'abit Saint-Benoist et devinst moyne de léans. Si
+peuvent regarder ceulx qui seullent blasmer la povreté de religion[612]
+coment les archevesques et les évesques s'en fuient à la deffence et à la
+seurté de religion qui meine et conduit ceulx qui tenir la veullent à la
+vie perdurable[613].
+
+ Note 609: _Saint-Briçon_ ou _Saint-Brisson_, village du Gâtinois, à
+ une lieue de Gyen.
+
+ Note 610: _Montrichier._ Montrichard; ou peut-être _Trechier_,
+ village du Vendomois. Suger l'appelle _Monstrecherius_.
+
+ Note 611: _Menoison._ Dyssenterie, diarrhée.
+
+ Note 612: _Religion._ Etat monastique.
+
+ Note 613 La phrase de Suger n'est pas rendue: «Videant qui monasticæ
+ paupertati derogant, quomodò non solum archiepiscopi, sed et ipsi
+ reges, transitoriæ vitam æternam præferentes, ad singularem monastici
+ ordinis tutelam securissimè confugiunt.»
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE: 1137.
+
+_De la confession le roy et coment il s'appareilla à son trespassement. Et
+puis après, parle de ses lez. Et coment il se maintint vertueusement en sa
+glorieuse confession, au recevoir son Sauveur._
+
+
+En ceste manière estoit le roy troublé de jour en jour, et buvoit tant de
+manières de beuverages et de poudres par les phisiciens et par les mires
+que trop le travailloient si que c'estoit merveille comme il le povoit
+souffrir. Car néis les sains et les vertueux ne l'eussent peu endurer. Et
+entre ces angoisses et ces destresses estoit-il moult doulx et amiable à
+tous par sa débonnaire nature, comme celuy qui à tous faisoit beau samblant
+et les recevoit tout aussi comme s'il ne sentist nul mal.
+
+Et quant il se senti si attaint et si affoibly de celle maladie, si eut
+desdaing de mourir vilement et soudainement ainsi comme mains hommes font.
+Si assembla les religieux hommes de son royaulme, archevesques, évesques,
+abbés et mains aultres prélas de saincte églyse et leur requist à estre
+confés pour la révérence de la divinité et pour l'amour aux sains angles,
+tout en appert, mise arrière toute honte et toute vergoigne. Et se voulut
+garnir du corps et du précieux sang Jhésucrist. Et si comme il se hastoient
+de ce faire, le roy se leva soudainement et s'appareilla et vesti, et yssi
+de la chambre où il gisoit, dont il se merveillèrent tous. Et vint moult
+doulcement contre le précieux corps Jhésucrist, voyans tous clercs et lays,
+et se desvesti du règne en confessant et en régéhyssant que mauvaisement
+l'avoit gouverné. Et après revesti son fils Loys de l'annel, et luy
+commanda illec et le conjura, sur sa foy et sur son serment, qu'il gardast
+et deffendist de son povoir toute sa vie saincte églyse et luy gardast sa
+roicture, et deffendist les povres gens et les orphelins et gardast à
+chacun son droit. Et qu'il ne prist nul homme en sa court s'il ne
+forfaisoit illec présentement[614].
+
+ Note 614: «Neminem in curiâ suâ capere, si non præsentialiter ibidem
+ delinquat.»
+
+Après départi tout son trésor aux églyses et aux povres gens, et toute sa
+vaissellemente d'or et d'argent et toutes ses coutes pointes et son riche
+atour de ses garde-robes et tout son meuble et quanqu'il avoit, pour
+l'amour de Dieu; né oncques rien n'y laissa, né ses riches manteaux né ses
+riches garnemens jusques à la chemise, qu'il ne départist. En ses lais
+qu'il faisoit ainsi, n'oublia pas ses seigneurs les martirs glorieux et ses
+compaignons; mais leur donna sa riche chappelle, c'est assavoir son
+précieux texte d'or et de pierres précieuses[615], un encensier d'or de
+quarante onces, et les chandelliers de fin or, du poids de cent et soixante
+onces, et une précieuse jacinte qui avoit esté à son ayolle la royne de
+Roussie qu'il bailla de sa propre main à l'abbé Sugier qui là estoit
+présent et luy commanda qu'elle fust mise et assise en la précieuse
+couronne des saintes espines. Ces choses envoya à l'églyse par celluy
+Sugier qui son clerc estoit et l'avoit nourri; et promist qu'il iroit là au
+plus tost qu'il pourrait.
+
+ Note 615: «Textum preciosissimum auro et gemmis.» J'ai déjà dit que
+ le mot _texte_ s'appliquoit à tous les livres saints recouverts de
+ lames d'ivoire ou de métal.
+
+Et quant il se fu ainsi déchargié de tout quanqu'il avoit au monde, comme
+celluy qui de la grace de Dieu estoit enluminé, si s'agenouilla
+très-dévotement devant son Sauveur que celluy qui présentement avoit la
+messe chantée lui avoit apporté à procession. Et quant il se fu agenouillé,
+si commença à dire parolle de vray confession comme vray crestien de cuer
+et de corps, et dit telles parolles non mie comme lay mais comme tres
+saige devin[616] en regehissant sa créance.
+
+ Note 616: «Non tanqam illitteratus, sed tanquam litteratissimus
+ theologus erumpit» (Suger.)--_Regehissant_, confessant.
+
+«Je pécheur Loys, regehis de vray cuer et croy en Dieu le Père, le Fis et
+le Saint Esperit, en trois personnes un seul Dieu, et Nostre-Seigneur
+Jhésucrist croy fils de Dieu le père, égal en toutes choses à luy, qui pour
+le salut des ames descendi du ciel, par l'ordonnement de Dieu le père et
+s'enombra au sacré ventre de la vierge Marie, où il prist vraye chair et
+vraye forme d'homme, et qui en celle chair mesme mourut selon l'umanité, en
+la sainte vraye croix, pour les hommes délivrer de la mort d'enfer, qui fu
+au sépulcre mis dont il ressuscita au tiers jour; et monta ès cieulx où il
+siet à la dextre de Dieu le père et qui vendra au grant jugement, au
+dernier jour du siècle, jugier les mors et les vifs: yceste précieuse
+hostie du vray corps de Dieu croy-je estre ycetui précieux corps qu'il
+prist au ventre de la vierge Marie, et qu'il donna à ses disciples en la
+cène, pour quoi il fissent une mesme chose en luy, et qu'il vesquissent en
+luy. Et croy icelui vin ce mesme sang glorieux qui de son costé decourut en
+la vraye croix sans nul doubte, et le confesse de cuer et de bouche: et par
+ce hault viaticque croy-je que mon ame sera garnie et deffendue, quant elle
+sera issue de mon corps, de la puissance des deables.»
+
+
+XXV.
+
+ANNEE: 1137.
+
+_Coment il s'en vint à quelque paine à Saint-Denys pour graces rendre aux
+martirs. Et puis, coment il envoia son fils Loys en Aquitaine pour espouser
+la fille le duc qui mort estoit, et pour la terre saisir. Et puis parle de
+son glorieux trespassement et de sa sépulture._
+
+
+Après ce qu'il eut ainsi dictée la confession devant tous qui moult se
+merveilloient de sa repentance, et il eut receu son Sauveur, si s'en
+retourna en la chambre où il gisoit et fu ainsi comme s'il retournast à
+garison; et se coucha sur une coute de lin et eut mis jus tout boban et
+tout orgueil séculier. Et quant il apperceut que l'abbé Sugier, (qui
+tousjours avoit esté son nourry), pleuroit de si grant si petit et si
+humble[617], se tourna devers luy, et luy dist: «Beau chier amy, ne plourés
+mie pour moy; mais faites feste de ce que la miséricorde Nostre-Seigneur
+m'a donné povoir, si comme vous povez véoir, de me appareiller contre sa
+venue.» Après ce allégea un petit et puis s'en vint si comme il put à
+Meleun; moult eut grans tourbes de gens après luy qui le suivoient et qui
+contre luy venoient des villes, des chasteaux et des charrues, qui
+courroient à luy emmy les champs et plouroient tendrement pour l'amour
+qu'il avoient à luy et pour la paix que il leur avoit tousjours gardée et
+tenue; et s'en vint à Saint-Denys pour visiter les glorieux martyrs à grant
+dévocion. Là fu receu du couvent et presque de tous ceulx de la terre qui
+là s'estoient assemblés contre sa venue; moult débonnairement le receurent
+tous, comme le débonnaire deffendeur de l'églyse et du royaume: devant les
+corps saints descendit dévotement et leur rendi graces et mercy, en
+plourant, des biens et des honneurs et des victoires qu'il avoit tousjours
+eues, et leur prioit que désoresmais il eussent le royaume en leur
+pourvéance. Et si comme il fu départi de l'églyse et il fu venu à
+Bethisy[618], si vindrent à luy les messagiers au duc Guillaume
+d'Acquitaine, qui luy noncièrent que le duc estoit mort en pellerinage en
+la voye de saint Jacques, et avant qu'il se mist au chemin il avoit
+laissiée sa terre à une sienne fille à marier qui avoit nom Alienor. Lors
+se conseilla à ses princes et receut la terre et la fille et la promist à
+donner à Loys son fils. Dont commença à faire appareil et à envoyer là, et
+fist semondre jusques à cinq cens chevaliers et plus, tous les meilleurs
+de son royaume et fist d'eulx seigneur et connestable le noble conte
+Thibaut, et son cousin le vaillant conte Raoul de Vermendois et l'abbé
+Sugier de Saint-Denis ettous ceulx de son conseil où il se fioit le plus.
+Et les baisa tous et son fils Loys; et luy dist au départir telles
+parolles: «Beau très-chier fils, la dextre de Dieu, par qui les roys
+règnent, vous ait en sa sainte garde! car sé je vous perdoye et ceux qui
+avec vous sont par aucune meschéance, je ne priseroie rien né moy né chose
+qui soit au royaulme.» Grant plenté de ses trésors luy fist livrer
+entrevoyes, affin qu'il n'eussent raison de rien tollir né de rappiner aux
+bonnes gens et qu'il ne fist de ses amis ses ennemis. Tout ce luy commanda
+à faire et que la chevalerie qu'il luy avoit baillée vesquit du sien toute
+la voye. Atant se misrent au chemin et passèrent parmy Limosin; et quant il
+furent ès marches de Bourdeaux, si tendirent leurs pavillons devant la
+cité, si que le fleuve de Gironde estoit entre eulx deux, et furent illec
+tant qu'il passèrent à nefs jusques à la cité. Là attendirent jusques au
+dimenche que les barons de Gascongne et de Poictou furent assemblés.
+
+ Note 617: «Cumque eum de tanto tantillum, et de tam alto tam humilem,
+ humano more, me deflere conspiceretur....»
+
+ Note 618: _Bethisy_, en Picardie, à deux lieues du Crépy. On
+ reconnoît encore les restes de l'ancien château.
+
+Quant il furent venus, le jeune Loys espousa la demoiselle Alienor en leur
+présence et la fist couronner de la couronne du royaulme de France; après
+s'en retournèrent par la terre de Saintes en destruisant leur ennemis et
+ceux qu'il trouvèrent; ainsi vindrent jusques à Poitiers à la joye de tous
+ceux de la terre. Grant chaleur faisoit en ce temps, pour quoy il furent
+plus retardés de venir.
+
+Le roy Loys, qui à Paris estoit, commença moult à empirier et du tout à
+deffaillir de sa maladie qui le rassailli pour la grant chaleur qu'il
+faisoit, né oncques pour la maladie ne fu moins pourveu de soy. Car tantost
+comme il se sentit ainsi agrégié, il manda Estienne, l'évesque de Paris, et
+Gildon, l'abbé de Saint-Victor, à qui il se confessoit plus privéement et
+le plus souvent pour ce qu'il avoit l'abbaye fondée et faicte dès les
+fondemens. Adont se confessa de rechief et regarni l'issue de sa vie pour
+recevoir le vray corps Jhésucrist. Après commanda que il fust porté à
+l'églyse des martirs, pour rendre son veu qu'il avoit voué et de cuer et de
+bouche; mais pour ce que sa maladie luy agrégea si durement, il accomplit
+son veu de cuer et de volenté. Lors commanda à estendre un tapis par terre
+et espandre par-dessus cendre en croix, et puis fu couché dessus par les
+mains de ses gens qui se occioient de deul. Après seigna et garny son front
+et son pis du signe de la saincte croix; et ainsi rendi l'ame à son
+Créateur dignement et sainctement, après qu'il eut régné trente ans et de
+son aage entour soixante ans; le premier jour d'aoust trespassa en l'an de
+l'Incarnacion mil cent trente-sept.
+
+Quant le corps de luy fu lavé et ensevely honnestement, si comme il
+appartenoit à tel prince, si le misrent en riches dras de soye et
+l'emportèrent en l'églyse Saint-Denys pour l'enterrer. Si y avoit jà devant
+esleu sa sépulture. Si avint une chose qui pas ne fait à oublier: car
+celluy noble roy dont nous parlons avoit maintes fois tenu parolles de la
+sépulture aux roys, quant il parloit privéement à ses gens et souloit dire
+entre ses autres parolles que celluy seroit beneuré qui pourroit avoir
+sépulture entre l'autel de la Trinité et l'autel des Martirs et des autres
+corps sains qui léans sont; car par la prière aux pelerins et aux passans
+auroit de léger pardon de ses péchés; et pour ces parolles leur
+monstroit-il la volenté de son cuer et désiroit à estre illec enterré. Et
+avant que l'abbé Sugier allast avec son fils Loys en Acquitaine, avoit-il
+jà pourveu où il gerroit, entre luy et le prieur Hervy de celle églyse, et
+c'estoit devant l'autel de la Trinité contre la sépulture
+Charles-le-Chauve, l'autel entre deux. Mais celluy lieu fu si estroit et fu
+trouvé si encombré de la sépulture du roy Charles, que ce ne put estre fait
+qu'il avoit proposé à faire, car il n'est né droit né coustume de remuer né
+desherbergier les roys né les empereurs de là où il ont esleues leur
+sépultures.
+
+Après ce firent essaier, oultre la cuidance de tous, où il avoit convoitié
+à estre mis, si comme il avoient plusieurs fois entendu à ses parolles: et
+cuidoient bien que celluy lieu fust empeschié d'aucun roy ou d'aucun hault
+prince. Mais ceulx qui cerchèrent trouvèrent autant de lieu vuyde, né plus
+né moins comme il convenoit, aussi comme sé l'en l'eust proprement fait
+pour luy. Là fu mis et enterré dévotement à grans oroisons et à grans
+obsèques, où il attend la compagnie de la commune résurrection des sains.
+Et de tant est-il plus prochain en esperit en la compaignie des sains,
+comme il est plus près en terre de corps des martirs, en attente d'avoir
+leur ayde; duquel l'ame dévote par les mérites aux sains peut estre mise en
+la joye de paradis, pour le mérite de la passion Jhésucrist qui mist son
+ame et son corps en la croix pour le salut du siècle, et qui vit et règne
+sans fin par tous les siècles des siècles. Amen.
+
+
+
+
+_Ci fenist la via et les fais du gros roy Loys._
+
+
+
+
+CI COMENCENT LES FAIS LE
+ROY LOYS, PÈRE AU
+ROY PHELIPPE.
+
+* * * * *
+
+
+
+
+I.
+
+ANNEE: 1137.
+
+_Coment le jeune roy Loys vint d'Aquitaine à Paris pour ordener le royaume
+et sainte églyse, après le décès de son père. Et coment tout le royaume se
+tint bien apayé de luy._
+
+
+[619]Dès ores mais, puis que nous nous sommes acquittés de retraire en
+françois la vie et les fais du bon roy Loys-le-Gros, qui tante paine
+souffri en son temps et tantes batailles fourni contre ses ennemis, et tant
+de durs assaux souffri pour son règne deffendre, si nous convient entendre
+à poursuivre les fais de son bon fils le roy Loys, celuy qui, par la divine
+inspiration, fonda l'abbaye de Saint-Port, qui ores est appellée
+Barbéel[620], où il repose corporellement.
+
+ Note 619: Les _Chroniques de Saint-Denis_ présentent, pour la vie de
+ Louis-le-Jeune, le texte traduit du latin des _Gesta Ludovici regis,
+ filii Ludovici Grossi_, que je crois pouvoir attribuer à Suger,
+ contre l'opinion de dom Brial, des auteurs de l'histoire littéraire
+ et de M. Guizot. Les passages évidemment écrits après la mort de
+ Suger peuvent être considérés comme autant d'interpolations.
+
+ Note 620: L'abbaye de _Barbeaux_ fut construite en 1164, non pas sur
+ l'emplacement de _Saint-Port_, mais à trois lieues au-dessus.
+ Louis VII, qui d'abord avoit choisi _Saint-Port_, en 1147, consentit
+ ensuite à la translation de l'abbaye bénédictine à Barbelle ou
+ Barbeaux. L'auteur de ses _Gestes_ dit que le mausolée de Louis VII
+ étoit _mirifici operis_; il fut brisé dans le temps des guerres de
+ religion. Le cardinal de Furstemberg l'avoit fait rétablir dans le
+ XVIIème siècle; mais sans doute il fut de nouveau brisé en 1792.
+
+Atant commencerons l'istoire qui dit ainsi, que le jeune roy Loys, qui au
+temps son père eut esté couronné, si comme l'istoire a ci-dessus compté,
+sceust assez tost par plusieurs messagiers le trespassement de son père;
+après que il eut oï ces nouvelles et il eut garnie la duché d'Acquitaine
+par le conseil de ses barons, si se hasta de revenir vers son royaume pour
+désavancier les roberies et les guerres qui légièrement soulent sourdre ès
+deviemens des roys; et s'en vint hastivement jusques à Orléans. Là appaisa
+l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musars de la cité qui pour la raison
+de la commune faisoient semblant de soy reveler et descier contre la
+couronne. Mais moult en y eut de ceux qui chier le comparèrent. D'Orléans
+s'en vint à Paris, qui est siège royal; car là souloient les anciens faire
+leur assemblées et leur parlemens, pour traicter de l'ordonnance du royaume
+et de l'églyse, si comme l'en trouve ès anciennes histoires. Et ce nouveau
+roy le fist ainsi, selon ce que le temps et son nouvel aage le
+requerroient. Tout le royaume se tenoit à bien payé de ce qu'il avoient tel
+remanant de son bon seigneur le bon roy Loys-le-Gros, et tel qui les
+preudhommes soustendroit et norriroit, et les mauvais felons abattroit et
+destruiroit; et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant délit de
+ce qu'il avoient droit hoir, pour le royaume gouverner de quoy paix et
+honneur leur venoit, quant il regardoient l'empire de Rome et le royaume
+des Anglois qui pour deffaut de droit hoir avoient receu moult grant
+dommaige et maint grant destourbier et qui estoient ainsi comme decheus de
+leur noble estat, au temps de lors. Car vérité fu que après la mort
+l'empereur Henry qui morut sans hoir, vint un grant contens en la grant
+court qui fut tenue à Mayence, où il eut, si comme l'en tesmoigne, près de
+soixante mille hommes que chevaliers que autres[621]. Par ce que Ferry le
+duc d'Allemaigne qui nepveu estoit à l'empereur Henry voulut avoir le règne
+et l'empire après son oncle. Mais l'archevesque de Mayence et celluy de
+Coulongne et la plus grant partie des princes du royaume le refusèrent du
+tout, et se tournèrent à Lohier le duc de Saissongne et le couronnèrent à
+Ays-la-Chappelle par l'accord du clergié et du peuple. Mais ce ne fu pas
+sans grant dommaige et sans grans maulx qui après en avindrent. Car celluy
+Ferry et un sien frère qui Conras avoit nom, qui après Lohier fu depuis
+saisi du règne par l'ayde de leurs parens, maintes roueries et maintes
+batailles firent en la terre d'icelluy Lohier, pour l'envie de ce que il
+avoit esté esleu. Si fu atourné à celluy Lohier à grant los et grant
+honneur de ce qu'il fu esleu au royaume d'Allemaigne gouverner, combien
+qu'il n'y eust nul droit par raison de héritaige; si le tint-il et deffendi
+noblement, et non mie celluy tant seullement, mais le royaume de Lombardie
+et la couronne de l'empire qu'il receupt à Rome par la main du pape
+Innocent; jà soit ce que les Romains en allassent à l'encontre de tout leur
+povoir. Après passa par force par la province de Cappes[622] et de Bonivent
+jusques en Puille qu'il conquist par force d'armes, et chassa Siculle[623]
+le roy de la terre, et se saisit de la cité de Bar et de toute la terre
+d'environ. Depuis avint, si comme il s'en retournoit de celle guerre à
+grant victoire, qu'il morut de la mort commune qui nulluy n'espargne. Si fu
+son cors porté en Sassoingne son pays dont il estoit sire et duc; et par
+ces travaux qu'il souffrit pour honneur conquerre mist-il si noble fin en
+sa vie[624]. Né moins maleureusement n'avint-il pas au royaume
+d'Angleterre. Car après le décès du roy Henry qui fu si fier homme et de
+grant renommée qui trespassa sans hoir masle, le conte Estienne de
+Bouloigne son nepveu et frère au conte Thibault entra soudainement au
+royaume d'Angleterre né oncques ne se prist garde à ce que le conte
+d'Angiers avoit eu à femme la fille celluy Henry son oncle et enfans en
+avoit eus et avoit esté emperière; ains parmi tout ce se fist couronner à
+roy d'Angleterre. Ceste manière de discort qui sourdit en la terre pour
+l'envie et par l'aatine[625] des princes et des barons du règne et pour la
+malice des habitans du pays empira si durement celle terre qui tant avoit
+esté riche et habondant, par roberies et par occisions, que plus du tiers
+du royaume fu gasté et destruit. Icelle manière de péril et de meschéance
+estoit grant soulas aux François, quant il véoient que les gens de ces deux
+royaumes souffroient ces maulx et ces angoisses par deffault de droit hoir,
+et il estoient en paix et en joye pour ce que Dieu leur avoit donné lignée
+et tel remanant de leur bon seigneur.
+
+ Note 621: _Que chevaliers que autres gens._ J'ai suivi la leçon du
+ manuscrit de Philippe-le-Bel, n° 8396. Les leçons postérieures
+ rendent exactement le texte latin, dont le sens est ridicule:
+ _Feruntur fuisse sexaginta millia militum, exceptis personis aliis et
+ multitudine populari._
+
+ Note 622: _Cappes._ Capoue.
+
+ Note 623: Le latin dit: Le roi Sicilien: _Siculoque fugato rege._
+ C'étoit Roger.
+
+ Note 624: Cette incidence sur Lothaire est déjà racontée de même par
+ Suger dans la vie de Louis-le-Gros. (Voyez-en la traduction, vie de
+ Philippe I, ch. XIII.)
+
+ Note 625: _L'aatine_, l'ambition.
+
+[626]Atant repairerons à dire ce que nous avons proposé à dire des fais
+cestuy Loys selon l'ystoire, qui dit ainsi qu'il estoit de l'aage entour
+quatorze ans ou de quinze et croissoit chascun jour en sens et en proesce
+par la grace Nostre-Seigneur.
+
+ Note 626: _Gesta Ludovici junioris._ § 11. Ces gestes reviennent,
+ comme on le voit, au temps de la vie de Louis-le-Gros. Suger en avoit
+ agi de même en commençant l'histoire du père.
+
+
+II.
+
+ANNEES: 1137/1145.
+
+_Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la croiserie
+de la sainte terre. Et coment il prist la croix et à l'exemple de luy la
+prisrent plusieurs barons et prélas, et mains autres._
+
+
+En ce termine avint que le duc Guillaume d'Aquitaine alla en voyage à
+monseigneur Saint-Jacques, et si comme Dieu voult mourut au chemin. Icelluy
+Guillaume duc d'Aquitaine n'avoit de tous hoirs que deux filles dont l'une
+avoit nom Aliénor et la mainsnée Aalis. Et pour ce que la duchié estoit
+demourée sans hoir masle, la tint le roy en sa main; et l'ainsnée des
+filles qui avoit nom Aliénor espousa par mariage, si comme l'ystoire a
+dessus dit. Et l'autre mainsnée qui Aalis avoit nom donna par mariage au
+conte Raoul de Vermendois. De celle Aliénor eut le roy une fille qui Marie
+eut nom et depuis fu contesse de Champaigne. Et ne demoura pas longuement
+après que Gauchier, le sire de Monjai, se prist à reveler contre le roy par
+son orgueil et commença à travaillier et à assaillir les gens de sa terre.
+Mais ce fu par sa meschéance; car le roy assembla son ost et assiégea
+Monjai et le prist en peu de temps et abatti tout, et destruit jusques en
+terre la forteresse qu'il trouva[627].
+
+ Note 627: Le latin des _Gesta_ ajoute: _Excepta magna turri_. Ce
+ village se nomme aujourd'hui _Montjai-la-Tour_.
+
+En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la
+terre d'oultre-mer[628], au royaume de Jhérusalem; car les Turs s'esmeurent
+à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom Roches[629] qui
+estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fu pas sans grant perte et sans
+grant dommaige et occision de leur gens. Et pour la prise de celle cité
+s'enorgueillirent à merveilles et menacièrent à occire tous les crestiens
+de celle contrée. La nouvelle de celle douleur vint en France jusques au
+roy Loys. Et pour l'amour du saint Esperit dont il estoit inspiré eut moult
+grant douleur de ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour
+ceste besongne assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de
+Vezelay. Là fist venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant
+partie des barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et
+prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la saincte terre de
+promission où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il fu en ce
+monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la rédemption de son
+peuple.
+
+ Note 628: _Gesta Lud. jun.,_ § 3.
+
+ Note 629: _Roches._ Latinè: _Rohes_. C'est _Edesse_.
+
+Lors se croisa le roy tout le premier et après luy la royne Aliénor sa
+femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si se
+croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de Saint-Gille,
+Thierry le conte de Flandres, Henry fils le conte Thibault de Blois qui
+lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault son frère, le conte de
+Tonnoire, le conte Robert frère du roy, Yves le conte de Soissons,
+Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente[630];
+Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy de Rencon, Hue de
+Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault de Montargis, Ytier de Toucy,
+Ganchier de Monjay, Erard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers de
+Buglies[631], Anseau du Tresnel, Garin son frère, Guillaume le Bouteiller,
+Guillaume Agillons de Trie, et pluseurs autres chevaliers et merveilles de
+menues gens. Des prélas se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy
+évesque de Lengres, Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de
+Saint-Père-le-Vif-de-Sens, Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe et maintes
+autres personnes de saincte églyse.
+
+ Note 630: _Garente._ L'Historia qloriosa regin Ludovici VII dit
+ _Garennæ_, au lieu du _Guarentiæ_ des _Gesta_. C'est _Varennes_.
+
+ Note 631: _De Buglies._ Sans doute _De Bueil_.
+
+En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son nepveu
+Ferry duc de Saissongne qui depuis fu empereur, quant il oïrent la
+mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa le conte de
+Morienne, oncle du roy Loys, et pluseurs autres nobles barons de grant
+renommée.
+
+Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honnorable abbé de Vezelay fonda une
+églyse en l'onneur de saincte croix au lieu de celle saincte prédicacion,
+pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le roy et les barons
+avoient illec prise, tout droit au pendant du tertre, entre Ecuen et
+Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis monstré mains appers
+miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques
+à l'autre et oultre jusques à la Penthecouste, ains qu'il meust
+oultre-mer[632].
+
+ Note 632: Une chose que l'on n'a pas encore remarquée et qui pourtant
+ méritoit de l'être, c'est qu'à compter du chapitre suivant jusqu'au
+ retour de Louis VII en France, _les Chroniques de St-Denis_ copient
+ littéralement l'ancien texte françois des _Histoires d'outre mer_ par
+ Guillaume de Tyr. Celles-ci avoient été répandues en France, à peu
+ près dans le même temps, c'est-à-dire vers 1200, en latin et en
+ françois. Quant au compilateur des _Gesta Lud. jun._, il n'a pas
+ transcrit le texte latin assez correct de Guillaume de Tyr, mais il a
+ calqué sur le texte françois une traduction latine remplie de
+ gallicismes et d'incorrections grammaticales.
+
+Tandis, avint que les bourgois de Sens se courroucièrent à Hébert, abbé de
+Saint-Pierre-le-Vif, pour ce qu'il avoit fait despecier leur commune, et
+pour ce fait le firent mourir de cruelle mort. En vengence de ce fait fist
+le roy tresbuchier de la tour une partie des homicides et l'autre partie
+descoller à Paris.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 1146.
+
+_De la muete qui fu faite outre mer sur les mescréans, dont il firent moult
+petit._
+
+
+[633]En l'an de l'Incarnacion mil cent quarante-six, la sepmaine après la
+Penthecouste, meut le roy et se mist au chemin à grant compaignie de prélas
+et de barons[634]. En ce point mesme meut l'empereur Conrat de sa terre à
+grant chevalerie, si comme il avoient accordé ensemble[635]. Mais
+Nostre-Seigneur qui bien voit cler en toutes besoignes, ne voult pas
+prendre en gré leur pellerinage, si comme il apparut à la veue du siècle.
+Et, non pour ce, tous ceulx qui bonne entencion avoient en cest affaire ne
+perdirent oncques rien de leur service quant aux ames; mais l'estat de la
+terre d'oultre-mer pour quoy il se murent n'amenda oncques guères pour leur
+muete, si comme vous orrez cy après.
+
+ Note 633: _Gesta Lud. jun.,_ § 4.
+
+ Note 634: Notre traducteur n'ajoute pas ici, comme les _Gesta_, une
+ phrase relative à l'oriflamme: «Venit rex, ut moris est, ad ecclesiam
+ B. Dyonisii, à martyribus licentiam accepturus: et ibi post
+ celebrationem missarum, baculum peregrinationis et vexillum
+ B. Dyonisii, quod _Oriflambe_ gallicè dicitur, valdè reverenter
+ accepit, sicut moris est antiquorum regum, quando debent ad bella
+ procedere, vel votum peregrinationis adimplere.»
+
+ Ce passage peut encore appuyer l'antiquité de l'oriflamme; et notre
+ traducteur l'a omis sans doute pour ne pas rappeler que l'oriflamme
+ avoit pu conduire les François dans une guerre désastreuse.
+
+ Note 635: _Guillaume de Tyr_, _liv._ XVI, § 19.
+
+[636]Ces deux grans seigneurs devisèrent qu'il n'iroient mie ensemble pour
+ce qu'il avoient trop grant plenté de gens, car grant contens pourroit
+sourdre en leur osts et ne pourroient mie assés trouver viandes aux hommes
+et aux chevaulx. Pour ce voulurent que les uns allassent devant les autres.
+Tous s'adressèrent vers une terre qui a nom Bavière et passèrent la
+Dinoe[637] qui est moult grant eaue et courant, à senestre la laissèrent et
+puis descendirent en Ostriche; d'illec entrèrent en Hongrie. Le roy de la
+terre les receut moult honnestement, grant honneur leur fist et maint bel
+présent leur envoya. Après s'en allèrent oultre et passèrent parmy
+Pannonnie où monseigneur saint Martin fu né. Si entrèrent en Bulgrie, Rippe
+laissèrent à senestre. Tant allèrent qu'il allèrent par deux terres de quoy
+chascune a nom Trace. Deux cités moult renommées passèrent; l'une si à nom
+Finepople et l'autre Andrenoble[638].
+
+ Note 636: Tout ce qui suit, jusqu'à la fin du XXIème chapitre, n'a
+ été publié ni en latin ni en françois, dans les _Historiens de
+ France_. Dont Brial a remis le soin de combler cette lacune aux
+ éditeurs des _Historiens des Croisades_, dont le premier volume,
+ confié par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à la
+ judicieuse érudition de M. le comte Arthur Beugnot, est en ce moment
+ sous presse. Pour la comparaison du texte latin avec notre
+ traduction, nous allons donc suivre maintenant l'édition que Duchesne
+ a donnée des _Gesta Ludovici junioris_, t. 4, p. 390 et suiv.
+
+ Note 637: _La Dinoe._ Le Danube.
+
+ Note 638: Philippopolis et Andrinople.
+
+Après mains travaux et maintes journées qu'il eurent faictes par estranges
+terres, vindrent à la riche cité de Constantinoble. Là séjournèrent ne scay
+quans jours, pour ce qu'il estoient las et se garnirent des choses qui leur
+failloient, à l'empereur Manuel parlèrent de maintes choses assez
+privéement. Après ce jour passèrent le bras Saint-George qui divise les
+deux parties du monde Europe et Aise. Lors entrèrent en Bithinie qui est la
+première partie d'Aise, toutes les compagnies ensemble se logièrent devant
+la cité de Calcidoine. C'est une moult ancienne cité où jadis fu l'un des
+quatre grans conciles; là furent assemblés six cens trente-cinq prélas, au
+temps de Marcien empereur et de Léon pape de Rome. En ce concile fu dampnée
+l'érésie d'un abbé qui avoit nom Eutices, car il disoit que Jésucrist
+n'avoit que une seule nature; mais la foy crestienne est telle qu'il fu
+vrayement Dieu et homme.
+
+[639]Le soudant du Coine[640] qui moult estoit puissant en Turquie avoit
+assez oï parler avant de ces haulx princes et moult en fu en grant esmay.
+Bien savoit que s'il ne s'en prenoit garde grant dommaige pourroit avenir à
+ses hommes et à sa terre. Pour ce si tost comme il put envoya par toutes
+les parties d'Orient, et manda que tous ceux qui armes pourroient porter
+venissent à luy. Luy-mesme cerchoit[641] les cités et les chasteaux, ce qui
+estoit cheu ès forteresses faisoit redrescier et les fossés réparer,
+nouvelles trenchiées faire. Tous ceulx du pays prenoit et mettoit chascun
+jour en ses œuvres; trop se doubtoit et ce n'estoit pas de merveille. Car
+une renommée couroit moult grant par tout le pays que si grant plenté de
+gens venoient avecques ces deux grans princes que là où il se logeoient sur
+une grant eaue courant, tantost tarissoit si qu'elle ne povoit pas souffire
+au boire des chevaulx et des hommes. Bien disoit-on que à paine les
+pourroit paistre un grant royaume de toutes les viandes qui là croissoient.
+Vray est que de telles choses en seult-on dire plus qu'il n'en est. Mais la
+vérité estoit, si comme tesmoignèrent les preud'hommes qui furent là, que
+seullement en l'ost de l'empereur Conrat avoit bien soixante-dix mille
+hommes à haubers et à chevaus, sans les gens à pié et sans les autres à
+cheval qui estoient plus légièrement armés. En l'ost le roy de France en
+avoit autant et trop bonnes gens; de ceulx de pié n'est nul nombre, car par
+là où il passoient estoit toute la terre couverte. Bien sembloit qu'il
+deussent toutes les terres conquerre que les mescréans tenoient jusques à
+la fin du monde. Et sans faille si eussent-il pu sé pour ce non[642] que
+Nostre-Seigneur, ou pour leur orgueil ou pour les autres péchiés qui en
+eulx estoient, ne voulut mie prendre en gré leurs services né souffrir
+qu'il fissent chose qui honnorable fust à la veue du siècle. Nous ne savons
+pour quoy ce fu; mais bien scavons qu'il le fist à droit.
+
+ Note 639: _Gesta Lud. jun._, § 5.
+
+ Note 640: _Du Coine._ On traduisoit toujours ainsi le nom du
+ territoire d'_Iconium_.
+
+ Note 641: _Cerchoit._ Parcouroit. Le latin dit: _Circuibat_.
+
+ Note 642: _Sé pour ce non._ Si non pour ce.
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 1146.
+
+_Coment l'empereur, quant il fu oultre mer, fu tray de ses ducteurs, et
+mené ès destrois où il n'avoit point de vitaille._
+
+
+[643]Quant l'empereur Conrat eut passé celle mer que on appelle le bras
+Saint-George, si voulut aller par soy, et fist ses batailles à la guise de
+son pays. Chevetaines[644] mist en chascune des plus haux hommes qu'il
+avoit; à senestre laissa la terre de Galacie et de Plaphagonne et deux
+terres de quoy chascune a nom Ponthe: à dextre mist Frige et Lide et Aise
+la petite et il s'en vindrent de lez Nichomède et passèrent la bonne cité
+de Nice et puis entrèrent en une terre qui a nom Lichaonne dont la
+meilleure cité est Icoine. Il alloient par un adresse[645] et avoient
+laissié le grant chemin. Le soudan du Coine qui avoit assemblé grant plenté
+de Turs attendoit coment il peust avoir temps et lieu coment il
+empescheroit ces grans compaignies de crestiens qui par sa terre passoient,
+car tous les roys et les grans hommes de la loy payenne estoient esmeus et
+tous effrenés de ces grans gens qui venoient. Bien leur avoit-on mandé de
+maintes parties que sé il passoient délivréement parmy ces terres il
+avoient povoir de destruire tous les hommes et conquerre tous les pays; si
+que en peu de temps toute la terre d'Orient seroit de crestiens. Par ceste
+paour estoient venus en l'ayde du soudan les Turs des contrées des deux
+Hermenies, de Capadoce, de Ysaure[646], de Silice et de Mede. Tant y avoit
+de gens qui estoient si bien garnis de chevaux et d'armes que le soudant
+emprinst hardiment qu'il pourroit assembler front à front à tous les
+crestiens qui venoient.
+
+ Note 643: _Gesta Lud. jun._, § 6.--_Guillaume de Tyr,
+ liv._ XVI, § 20.
+
+ Note 644: _Chevetaines._ Aujourd'hui: capitaines.
+
+ Note 645: _Adresse._ Route de traverse. Le latin dit: _Inconsultè
+ ibant_.
+
+ Note 646: _Ysaure_. Partie de la Cilicie.
+
+L'empereur Conrat avoit demandé et prié à l'empereur de Constantinoble que
+luy baillast de ses gens qui luy enseignassent les meilleures voyes et les
+plus courtes. Si luy en bailla. Mais ceulx qui conduire les devoient
+estoient de moult grant desloyaulté. Car si tost comme il entrèrent en la
+terre aux Turs il vindrent aux chevetaines qui menoient les compaignies de
+l'ost et leur dirent qu'il ne fissent chargier viandes que jusques à un
+certain nombre de jours; et bien leur promisrent fermement que dedens ce
+temps il les aroient menés en tel pays où il trouveroient grant plenté de
+toutes viandes qui mestier aroient à hommes et à chevaux. Ceux les creurent
+et firent chargier viandes selon la mesue que ceux avoient dicte sur
+chevaux et sur charrettes. Mais les Gréjois desloyaux qui de tous jours
+heent notre gent, ce ne scay-je s'il le firent par le commandement de leur
+seigneur ou pour ce qu'il prisrent avoir des Turs pour ce faire, menèrent
+l'ost de l'empereur par les plus aspres voyes et par les plus grans
+destrois. Si les embatirent en tels lieux où les Turs leur povoient plus
+légièrement faire mal. Car les pas[647] estoient si fors et si périlleux
+qu'il estoient là ainsi comme enclos et enserrés.
+
+ Note 647: _Les pas_. Les passages.
+
+
+V.
+
+ANNEE: 1146.
+
+_Coment les conduiseurs l'empereur, quant il l'eurent mené ès desers,
+s'enfuirent par nuit. Et lors s'apperçut l'empereur qu'il l'avoient trahy._
+
+
+[648]Bien s'apperceut l'empereur que ceulx qui guier[649] les devoient ne
+le faisoient mie en bonne foy, car le nombre des jours estoit jà passé
+dedens lequel il les devoient avoir mené en terre plentureuse et il n'i
+estoient pas venus: pour ce les fist mander devant soy et leur demanda,
+voyans ses barons, pour quoy c'estoit qu'il luy avoient menti du terme
+qu'il luy avoient nommé. Il respondirent par malice qu'il cuidoient que
+l'ost deust plus tost errer[650] et faire plus grans journées qu'il ne
+faisoit. Mais moult luy jurèrent sans faille que dedens trois jours
+seroient à la cité du Coine qui estoit si plentureuse que rien ne leur
+fauldroit qu'il voulsissent avoir.
+
+ Note 648: _Gesta Lud. jun._, § 7.--_Guillaume de Tyr, liv._XVI, § 21.
+
+ Note 649: _Guier_. Conduire.
+
+ Note 650: _Errer_. Marcher.
+
+L'empereur qui estoit simple homme ne s'apperceut pas de leur desloyaulté,
+mais les creut et dist qu'il attendroit encore ces trois jours pour savoir
+s'il disoient vray. La nuyt entour le prime somme quant ces bonnes gens se
+dormoient pour la lasseté, les traitres de l'ost se partirent tout
+coiement. L'en demain quant il fu ajourné il voulurent mouvoir pour aller
+si comme il souloient; mais ceulx qui guider les devoient ne se misrent mie
+devant. Les chevetaines se merveillèrent et les firent querre; mais il ne
+les peurent trouver. Lors s'apperceurent de la traïson et vinrent à
+l'empereur. La chose luy comptèrent si comme elle estoit: ceulx qui par
+malice avoient ainsi guerpi l'ost ne se tindrent pas apayés du mal qu'il
+avoient fait, ainçois en voulurent plus faire, car il vindrent tout droit à
+l'ost du roy de France qui chevauchoit après, non mie guères loing d'illec,
+et disrent au roy qu'il avoient l'empereur bien et sauvement conduit
+jusques à la cité du Coine qu'il avoit prinse par force et vaincu tous les
+Turs qui contre luy se misrent et trop grant richesses y avoient gaignées.
+Ce luy firent entendant pour celle entencion qu'il vouloient mener le roy
+celle mesme voye où l'empereur s'estoit embatu périlleusement, car sé les
+François eussent sceu le meschief de l'empereur et de ses gens il luy
+fussent couru aidier hastivement, et ce n'eussent pas voulu les traitres.
+Bien peut estre qu'il luy mentirent pour ce que sé le roy eust sceu la
+vérité de la desloyauté qu'il avoient faite il les eust tantost pendu
+parmy les gorges.
+
+[651]Quant l'empereur vit qu'il estoit ainsi deceu et qu'il n'avoit en tout
+son ost homme qui luy sceust enseigner la droicte voye, il manda ses barons
+et leur demanda conseil qu'il feroit. Il ne s'acordèrent pas tous à une
+voye, car une partie s'accorda qu'il s'en retournassent la voye qu'il
+estoient venus jusques à tant qu'il peusseut trouver viandes qui du tout
+estoient faillies aux hommes et aux chevaux; les autres vouloient que on
+allast avant, car il avoient espérance que plus tost peussent trouver
+viandes en passer avant, que en retourner.
+
+ Note 651: _Gesta Lud. jun._, § 8.
+
+[652]Tandis comme il estoient en ce contens et en doubte, que il ne
+scavoient que faire, aucunes gens de leur ost qui s'estoient esloignés en
+coste d'eux et puis revenus arrière leur firent assavoir que assez près
+d'illec estoient assemblés grant plenté de Turs qui estoient tous armés.
+Bien est voir que les Grecs qui fouys s'en estoient les menèrent au pis
+qu'il peurent à leur escient, car il les embatirent en un désert où il
+n'avoit oncques esté aré ne semé, et il les deussent avoir mené par
+Licaonne qu'il avoient laissiée à destre, et adont eussent trouvé la voye
+plus petite et terre guaingnable et plentureuse de bonne viandes, mais il
+les avoient mis ès désers de Capadoce pour eux esloigner du Coine. L'en
+disoit communément, et je croy qu'il fu voir, que ces Gréjois avoient ce
+fait par la volenté et par le commandement l'empereur Manuel qui pas ne
+voulut que les gens l'empereur d'Allemaigne venissent à bon chief de leur
+emprise; car les Gréjois ont toujours envie sur eux né ne vouldroient pas
+que leur povoir creust né amendast, car trop ont grant desdaing de ce que
+l'empereur d'Allemaigne se clame empereur des Romains ainsi comme le leur,
+pour ce que il dient que l'empereur de Constantinoble doit avoir tout seul
+la seigneurie sus tout le monde.
+
+ Note 652: _Guill. de Tyr, lib._ XVI, § 22.
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 1146.
+
+_Coment les Turs qui estoient assés près de l'ost l'empereur muciés li
+corurent sus et trouvèrent son ost las et défaillans, par defaute de
+vitaille; et fu en telle desconfiture demené que il ne li remest de son
+grant ost que la dixiesme partie que tout ne fust mors que pris._
+
+
+Tandis comme l'ost l'empereur estoit à si grant mésaise, car il estoient
+esgaré premièrement des voyes, après il estoient las et débrisiés de
+longuement venir par vaus et par tertres roides et périlleux, et si avoient
+fain et soif trop grant et les chevaux leur failloient du long travail et
+par la faulte des viandes. Les Turcs qui bien seurent leur couvine[653]
+parlèrent entre eux. Si comme les chevetaines l'avoient devisé il vindrent
+soudainement à grant routes et se férirent en l'ost de l'empereur qui garde
+ne s'en prenoit, ains estoient encores ses gens parmy les tentes. Ceux
+avoient leurs chevaux bien séjournés comme ceux à qui rien ne failloit, si
+les trouvèrent fors et isneaux, et il furent légièrement armés, car la plus
+part ne portoit que leur arcs et leur saiectes. Quant il se férirent en
+l'ost, moult grant noise firent et glatissoient comme chiens et faisoient
+sonner tabours et timbres. La gent l'empereur estoit pesamment armée de
+haubers et de chausces, d'escus et de heaumes, leur chevaus estoient
+maigres et las et mors de fain, si que les Turs les approuchoient pour
+traire de près puis s'en retournoient arrière. Ceulx n'avoient povoir de
+les ensuivir, pour ce les avironnèrent de toutes pars et tiroient contre
+eux et navroient chevaux et hommes. Quant les nostres poingnoient contre
+eux il se appareilloient tantost et s'en fuioient arrière; et quant il se
+retournoient vers leurs pavillons, les Turs leur estoient tantost aux
+talons tous ensemble.
+
+ Note 653: _Couvine._ Position, état.
+
+En telle manière dura toute jour celluy assault et trop y eurent grant
+perte les crestiens. Les Turs n'y eurent oncques né perte né dommaige.
+Grant chose avoit esté de l'ost de l'empereur jusques à ce jour, moult y
+avoit haulx princes et riches hommes et bons chevaliers; mais par la
+volenté Nostre-Seigneur ou par sa souffrance fu lors si amenuisiée et sa
+grant valleur abattue que sans tenir point de proffit à la crestienté
+d'outre mer pour qui il estoient venus furent illec presque tous dégastés.
+Car si comme il dirent, ceulx qui en eschappèrent de soixante-dix mille
+chevaulx et à haubers et de si grant compaignie de gens à pié comme il y
+avoit n'en eschappa mie par tout la dixiesme partie. Les uns morurent de
+fain et les autres d'armes. Assez en prisrent leur ennemis tous vifs qu'il
+emmenèrent liés. Toutesvoies l'empereur eschappa et aucuns de ses barons;
+à moult grant paine s'en retournèrent arrière vers la cité de Nique.
+
+Les Sarrasins furent moult liés de la victoire qu'il eurent: assez
+gaignèrent dedens les tentes aux Thiois, comme or et argent, robes,
+chevaulx et armes. Tous enrichis s'en retournèrent dedens leurs
+forteresses. Leurs espies envoyèrent par toute celle terre et contre
+attendirent l'ost du roy de France de qui il avoient oï dire qu'il venoit
+après et n'estoit guères loing. Bien leur sembloit que puisqu'il estoient
+venus à chief des gens l'empereur qui plus riche et plus grant povoir avoit
+que le roy de France, que légièrement pourroient destruire les François, et
+il leur en advint presque si comme il cuidoient. A celle grant desconfiture
+n'avoit pas esté le soudant du Coine, ainsois y fu chevetaine à celle
+desconfiture un moult puissant Turc qui Pharamon avoit nom. Ceste chose
+avint l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur, mil cent quarante-six, au mois
+de novembre.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment l'empereur se desconforta moult de sa perte, et retorna en arrière
+li et ses gens, et laissa le roy de France; et coment il vint à
+Constantinoble._
+
+
+[654]Quant le roy de France qui après venoit se fu trais en Bithinie et il
+eut avironné un regort[655] de mer qui est près de la cité de Nichomédie,
+il prist conseil à sa gent quel chemin il tendroit. Lors commença-l'en à
+dire une nouvelle par l'ost que l'empereur avoit esté desconfit et perdue
+sa gent et s'en fuioit tapissant par bois et par montaignes à petite
+compaignie. Premièrement pour ce que on ne sçavoit mie qui teles nouvelles
+avoit apportées ne sçavoit-on sé c'estoit voir ou non. Mais ne demoura
+guères après qu'il en sceurent la vérité. Car Ferry le duc de Souave un
+jeune homme et de trop grant affaire qui nepveu estoit de l'empereur de son
+ainsné frère et qui, après son oncle, fu empereur sage et viguereus, s'en
+vint en l'ost du roy de France: car l'empereur après celle grant
+desconfiture l'envoyoit parler au roy pour prendre un parlement entre eux
+deux, si qu'il se conseillassent qu'il pourroient faire. Voir est que le
+conseil eust mieux valu avant; mais encore avoit l'empereur son corps à
+garantir et le demourant de ses hommes. Pour ce vouloit avoir du roy de
+France qui son amy estoit conseil et ayde; et icelluy Ferry conta bien,
+quant il vint, la honte et le dommaige que les Turs leur avoient fait.
+
+ Note 654: _Gesta Lud. jun._, § 9.--_Guill. de Tyr_, § 23.
+
+ Note 655: _Regort._ Petit gouffre. «Et cum quasi quemdam gurgitem
+ maris, qui est propè civitatem Nicomediæ, circuisset.»
+
+Quant le roy et les barons de France l'oïrent, grant deul en eurent et
+grant pitié. Le roy, pour reconforter l'empereur, prist avec luy de ses
+plus saiges barons, chevaliers et sergens mena assez et s'en issi, et vint
+là où l'empereur estoit logié, si comme le duc Ferry le mena, car ce
+n'estoit pas loing.
+
+Quant ces deux haux hommes s'entrevirent, de bon cuer se saluèrent et
+baissèrent l'un l'autre. Le roy le reconforta de celle meschéance: finance
+et gens luy promist tout à sa volenté et luy promist bons services et
+loyale compagnie. Longuement parlèrent seul à seul entre eux deux et puis
+firent venir leur barons: accordés furent à ce qu'il s'en iroient ensemble
+pour accomplir à leur povoir la besongne Nostre-Seigneur qu'il avoient
+emprise. Et assez y eut des gens l'empereur qui disrent qu'il avoient perdu
+ce qu'il avoient apporté pour despendre; pour ce ne povoient aller en
+avant. Sans faille moult les avoit espouvantés le peril de la guerre où il
+avoient esté et le long travail qui pas n'estoit encore finé. Si ne
+regardèrent oncques au pellerinaige qu'il avoient fait né à leur seigneur
+qu'il laissoient, ainsois s'en retournèrent en Constantinoble.
+
+[656]Ces deux haux hommes s'esmeurent à tout leur ost et ne tindrent mie la
+voye où il estoit mescheu à l'empereur; ains la laissièrent à senestre et
+s'adrescièrent vers Aise la mineure et tindrent leur voye vers la mer. Si
+eschevèrent vers senestre la terre de Philadelphe; après vindrent à la cité
+de Smirne, d'illec entrèrent en la cité d'Ephèse, qui moult est honnorée
+pour ce que monseigneur saint Jehan l'évangéliste y habita, prescha et
+mouru; encore y appert sa sépulture.
+
+ Note 656: _Gesta Lud. jun._, § 10.
+
+L'empereur s'appensa lors que on le tenoit au plus haut homme du monde, et
+moult estoit meu honnorablement de sa terre; et ores n'avoit guères de gens
+avec luy; ainsois estoit au dangier[657] des François, né ne povoit rien sé
+par eux non: pour ce, luy fu avis qu'il luy estoit honte d'aller ainsi.
+Aucunes aultres raisons espoir[658] y eut; mais il commanda que ses gens
+s'en retournassent arrière par terre; et il se mit en mer à petite
+compaignie et s'en vint à Constantinoble. L'empereur le receut plus
+honnorablement qu'il n'avoit fait devant, et fist séjourner en la cite luy
+et ses barons jusques au nouveau temps. Car il y avoit entre eulx
+acointance que on appelle affinité de par leur femmes, qui estoient filles
+au viel Bérenger, le conte de Lucembourc, qui estoit un grant prince au
+royaume d'Allemaigne. Pour ce luy fist plus belle chière. Et par la prière
+l'emperière, luy donna à luy et à ses barons riches joyaux.
+
+ Note 657: _Au dangier._ Sous la domination. «In subjectione.»
+
+ Note 658: _Espoir._ Peut-être.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment le roy de France et les François se assemblèrent aux Turs et les
+desconfirent._
+
+[659]Puis que le roy de France vit que l'empereur se partoit, à ses barons
+prist conseil quel chemin il pourroit tenir. A la demourance de ce jour, en
+la cité d'Ephèse, un des barons de France qui moult estoit bon chevalier,
+le conte Guis de Ponty[660] accoucha malade tant qu'il y mourut; et fu
+enterré en une des esles de la maistre églyse. Le roy se parti de la ville
+à tout son ost et s'adressa vers la terre d'Orient. Quant il eurent
+chevauchié ne sçay quans jours, il vindrent aux gués de Menandre, où la
+plenté des cignes est[661]. Là se logièrent pour ce qu'il y avoit belles
+praries. Les François avoient moult désirré, toute celle voye, coment il
+pourroient trouver les Sarrasins; ce jour en trouvèrent grant plenté de
+l'autre part de l'eaue, si que quant il vouloient abeuvrer leurs chevaux,
+les Turs tiroient espesséement contre eux et leur empeschoient l'eaue. Mais
+nos chevaliers furent moult angoisseux de passer de l'autre part du fleuve
+pour avenir à leur ennemis; tant cerchièrent qu'il trouvèrent un gué que
+ceux de la terre mesme ne savoient pas; lors se férirent dedens à grans
+routes et fières. Les François en eurent le meilleur, car il en occirent
+assez. Grant plenté en prisrent de vifs et le demourant s'en fouy. Ceux qui
+desconfis les avoient s'en vindrent par leur pavillons, trop y trouvèrent
+de richesses de diverses manières de draps de soye, beaux vaisseaux d'or et
+d'argent et pierres précieuses. Tous chargiés passèrent l'eaue. Grant joye
+firent celle nuyt pour la première victoire que Dieu leur avoit donnée. Le
+lendemain quant il fu jour, se partirent d'illec et vindrent à la
+Lice[662], qui est une ville de celle terre. Lors prisrent viandes tant
+comme il en avoit mestier, car c'estoit leur coustume, si se remisrent à la
+voye.
+
+ Note 659: _Gesta Lud. jun., § 11.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 24._
+
+ Note 660: _Guis de Ponty_ ou de Ponthieu. «Guido _miles_ de Pontivo.»
+
+ Note 661: «Ad vada Meandri pervenerunt, ubi copia cygnorum omni
+ tempore reperitur. Propter quod dicitur:
+
+ «Ad vada Meandri concinit albus olor.»
+
+ Ce vers est le second de la septième Héroïde d'Ovide.
+
+ Note 662: «Ad civitatem quæ vocatur _la Liche_.» C'est _Laodicée_,
+ sur le _Lycus_.
+
+
+IX.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment, par la mauvaise ordenance de l'ost, et par l'agait des Turs,
+furent François desconfis._
+
+
+[663]Une montaigne moult haulte et moult droicte estoit encontre eux, par
+la voie où il s'estoient adresciés. La coustume de l'ost estoit que un des
+grans barons de la compaignie faisoit chascun jour l'avant garde et l'un
+des autres l'arrière garde; et leur bailloit-on assez chevaliers en leur
+batailles, si prenoient conseil aux autres barons en quelle place il
+feroient logier l'ost. Celluy jour dont je vous parle faisoit l'avant-garde
+l'un des plus haux hommes de Poictou, qui avoit nom Geuffroy de Rancon[664]
+et portoit la bannière du roy. Devisié estoit et accordé qu'il
+demoureroient ce soir et tendroient lenrs pavillons au sommet du tertre.
+
+ Note 663: _Gesta Lud. jun., § 13.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 25._
+
+ Note 664: Ou de _Rancogne_. «De Ranconio.» Une bonne famille
+ françoise de ce nom existe encore. L'addition des _Gesta_ est encore
+ ici précieuse: «Gerebat regis banneriam quam præcedebat, prout moris
+ est, vexillum Beati Dyonisii quod gallicè dicitur _Oriflambe_.» Voilà
+ bien ici la mention précise de deux bannières, celle du roi et celle
+ de Saint-Denis.
+
+Quant celluy Geuffroy fut monté en haut, à tous les gens qu'il menoit, avis
+luy fu que la journée fu trop petite et qu'il y avoit encore assez du jour
+à venir; ceux qui le conduisoient par le pays luy firent entendant que un
+petit oultre avoit plus belle place et meilleur lieu, pour logier l'ost que
+sur le tertre. Celluy les creut et se hasta d'aller là où il disoient.
+L'arrière garde cuida, si comme il avoient devisé, que on se deust loger en
+haut et que c'estoit près, si ne se hastèrent mie, ains commencièrent à
+aller bellement.
+
+Les Turs, qui tousjours estoient près et espioient nos gens pour sçavoir
+s'il leur pourroient mal faire, virent que ces deux grosses batailles
+estoient loing à loing par la voye, et entre deux, et sur la montaigne
+n'avoit sé gent désarmée non. Tantost cogneurent leur avantaige; en ce se
+fièrent moult que les voyes estoient roides et estroites: si que c'estoit
+griefve chose de mettre nos gens ensemble. Pour ce les Turs férirent
+isnellement des esperons et sourprirent le sommet du tertre, si que les
+derniers de l'ost n'eussent pu venir aux premiers sé non parmy eux.
+
+Lors commencièrent à courre à nostre gent et à traire moult espesséement
+des arcs turcois et puis venoient jusques à eulx aux haches et aux espées.
+Moult trouvèrent les nos à grant meschief pour ce que l'ost estoit ainsi
+parti et divisié. Tant avoit de sommiers en ces voyes estroictes et
+d'aultres destourbiers que les preud'hommes et les bons chevaliers qui
+deffendre se vouloient et venir aux Turs ne povoient venir à eux. Assez y
+eut lors à celle venue de nos gens occis, mais au dernier se commencièrent
+à traire ensemble les plus preux et les plus hardis des François et
+s'entreadmonestoient de bien faire et bien disoient que Turs estoient
+mauvaises gens en bataille, et n'avoit guères que il le prouvèrent bien
+quant il les desconfirent légièrement en plaine terre. Lors se deffendirent
+vigoureusement et avec eux se rallièrent moult des autres si comme il
+povoient percier. Les Turs parloient en leur langaige et s'entreforçoient
+de bien faire et ramentevoient entre eux que il n'avoit guères qu'il
+avoient desconfis l'empereur en bataille, qui plus grant seigneur estoit et
+plus avoit gent que le roy de France.
+
+[665]En ceste manière dura longuement la bataille fière et aspre. Les
+preud'hommes se tindrent et se deffendirent durement tant comme il peurent.
+Assez occirent et navrèrent de leur ennemis; mais les Turs estoient si
+grant plenté de gens que quant les blessés et les navrés se tiroient
+arrière, tantost revenoient les frès en leur places. Les nostres n'avoient
+de quoy il peussent faire tels changes, si ne peurent plus endurer mais
+furent desconfis. Trop en y eut de mors, mais plus encore en emmenèrent de
+pris en liens. En celle place furent occis ou pris, ne sçay pas bien le
+quel, quatre trop bons chevaliers et trop haux hommes dont le povoir de
+France fu moult affoibli: le conte de Garenne, Gaucher de Monjay, Evrart de
+Breteuil et Ithier de Maignac. Des aultres y eut assez qui pour le service
+Jhésucrist moururent en ce jour honnorablement et glorieusement à Dieu. A
+nulluy ne doivent desplaire les choses que Nostre-Seigneur fait, car toutes
+ses euvres sont bonnes et droictes; mais selon le jugement des hommes ce fu
+merveille comme Nostre-Seigneur ce souffri que les François qui sont les
+gens au monde qui mieux le croient et plus l'honorent furent ainsi destruis
+par les ennemis de la foy.
+
+ Note 665: _Gesta Lud. jun., § 13._
+
+
+X.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment, après celle meschéance, les François s'assemblèrent au miex qu'il
+purent, et vindrent à Satelie. Et coment le roy se mist en mer, et vint
+vers la cité de Antioche._
+
+[666]A celle desconfiture n'avoit nul esté de l'avant-garde; ainsois
+avoient tendus leurs pavillons et se reposoient. Voir est que quant il
+virent tant demourer après eux l'arrière-garde, grant souspeçon eurent et
+grant paour qu'il n'eussent aucun encombrier. Le roy Loys avoit esté en
+celle bataille. Mais quant ses gens commencièrent trop à apetisser entour
+luy et que les Turs les menoient à leur volenté, ne sçay quels chevaliers
+de France y eut qui prisient le roy par le frain de son cheval et le
+tirèrent hors de la presse, et sur le sommet d'un haut tertre qui estoit
+illec près le menèrent. Là se tindrent à moult petite compaignie jusques à
+tant qu'il fust anuité. Mais quant la nuyt fu noire et obscure, il dirent
+qu'il ne demoureroient pas là jusques atant qu'il fust jour; ainsois
+convenoit qu'il s'en allassent et tenissent aucune voye où qu'elle les
+menast. Merveilles estoit le roy à grant meschief et en périlleux estat,
+car ses ennemis estoient de toutes pars, et il avoit ses gens perdues, et
+nul qui avec luy fust ne sçavoit quelle part tourner. Toutes voies
+Nostre-Seigneur envoya son conseil au preud'homme; car il n'avoient guères
+avallé de la montaigne quant il virent bien près les feux que ses gens
+faisoient où l'avant-garde s'estoit logiée; bien cogneurent que c'estoit
+les leurs, si se tirèrent vers eux. Mais autres cronicques[667] dient que
+le roy demoura tout seul sur la montaigne, si avoit assez de ses ennemis
+entour luy qui forment l'assailloient et ne scavoient mie que ce fust le
+roy et il se deffendoit tout à pié moult fièrement, si estoit jà ainsi
+comme noire nuit. Lors se traist sous un arbre qui sur la montaigne estoit
+et monta dessus et se deffendi ainsi de l'espée moult longuement et moult
+fièrement. Toutesvoies les Turs se doubtèrent que secours ne venist de
+l'avant-garde, et pour la nuit mesme si se départirent.
+
+
+ Note 666: _Guillaume de Tyr, liv. XVI, § 26._
+
+ Note 667: Celle d'Odon de Deuil, lib. VII.--La fin de cet alinéa
+ n'est pas dans _Guillaume de Tyr_.
+
+[668]Quant les chevaliers de l'avant-garde virent leur seigneur venir et il
+sceurent certainement la mésaventure si doloureuse qui estoit advenue, si
+commencièrent à faire trop grant deul, si ne povoient recevoir nul confort.
+Car il n'y avoit guères celluy qui n'eust perdu aucuns de ses amis; il
+estoient en grant aventure et n'entendoient sé à plourer non. Et sé les
+Turs l'eussent sceu, légièrement les eussent pu tous occire ou prendre.
+L'en ne les povoit tenir qu'il n'allassent huchant[669] l'un son père,
+l'autre son frère, son cousin, son oncle, chascun ce que il avoit perdu.
+Aucuns en recouvrèrent de ceulx qui eschappés s'en estoient et avoient
+quises répostailles telles comme il peurent en buissons et en caves[670],
+de ceux y eut moult petit envers le nombre des perdus. Ceste chose avint en
+l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur Jhésucrist, mil cent quarante-six, au
+mois de janvier.
+
+ Note 668: _Gesta Lud. jun., § 14._
+
+ Note 669: _Huchant._ Le latin dit _ululantes_, et sans doute le
+ manuscrit original des Chroniques de Saint-Denis portoit _hulant_.
+
+ Note 670: _En buissons et en caves._ «Per dumos et latebras.»
+
+Dès ce jour en avant commencièrent toutes viandes à faillir en cet ost si
+que né homme né cheval ne se scavoient de quoy soustenir, nulle manière de
+marchandise ne venoit en leur ost, car il ne trouvèrent nulles gens. Le
+grant péril estoit encore de ce que nul qui là fust n'avoit oncques mais
+esté en la terre né il ne scavoient où tourner: une heure alloient à destre
+et l'autre heure à senestre comme gent esgarée. Au dernier si comme il
+pleut à Nostre-Seigneur il passèrent tant de haultes montaignes et de
+parfondes vallées que par grans travaux vindrent à la cité de Satelie.
+Oncques de Turs n'eurent assaut né encombrier dont il se merveillèrent
+trop.
+
+Satelie est une cité de Griffons qui est à l'empereur de Constantinoble et
+siet au rivage de la mer[671]: moult y a bonne terre et plentureuse entour
+elle qui cultiver la pourroit; mais à ceux du pays elle ne fait nul bien,
+car les Turs qui sont herbergiés emprès la cité en bonnes forteresses les
+tiennent si de court qu'il ne peuvent entendre à gaigner ou labourer les
+terres. Dedens la cité treuve-l'en assez quanques mestier est, car il y a
+belles fontaines et beaux jardins et arbres qui portent toutes manières de
+fruit, et beaux lieux et délitables, et de vins y apportent assez les
+marchéans par la mer si que il n'y a chierté de rien. Néantmoins elle ne
+péust durer sé elle ne rendoit chascun an aux Turs grant treuage. Les
+Gregeois l'appellent Atalie, dont la montaigne qui est d'illec dure dès le
+mont de l'Issodonne jusques en l'isle de près Cypre, et est appellée en
+Grèce Atalique; mais nos François luy misrent nom le Gouffre de
+Satelie[672] et ainsi la clame l'on ores communément[673]. Le roy, quant il
+eut séjourné une pièce laissa en la ville sa gent à pié. Ses chevaliers et
+ses barons prist avec luy et se mist en mer et laissèrent Ysaure et
+Sécille[674] à senestre, à dextre mist l'isle de Cypre. Bon vent eurent si
+qu'il ne demourèrent guères qu'il arrivèrent au port Saint-Syméon. C'est là
+où le fleuve du Far[675] qui par Antioche court, chiet en la mer, delés une
+ancienne cité qui a nom Seleuce près d'Antioche à dix milles.
+
+ Note 671: Satalie, autrefois _Attalée_, sur la Méditerranée et à
+ l'extrémité du golfe de Satalie.
+
+ Note 672: Toute celle phrase si mal rendue n'est intelligible que
+ dans le texte latin de Guillaume de Tyr: «Hanc nostri idiomatis Græci
+ non habentes peritiam corrupto vocabulo Sataliam appellant. Undè et
+ totus ille maris sinus, à promontorio Lissidona usquè in insulam
+ Cyprum, _Attalicus_ dicitur qui vulgari appellatione _Colphus_
+ Sataliæ nuncupatur.»
+
+ Note 673: _Gesta Lud. jun., § 15._
+
+ Note 674: _Sécille._ _Cilicie._
+
+ Note 675: _Farci fluvius_, traduisent ridiculement les _Gesta. Fauces
+ Orontis_, dit très-bien le latin de _Guillaume de Tyr_.
+
+
+XI.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment le prince d'Antioche reçut le roy de France et ses gens en sa cité,
+moult honnorablement, et puis le voult traïr._
+
+
+[676]Raimons le prince d'Antioche oï la nouvelle que le roy Loys de France
+estoit arrivé en sa terre et près de luy: grant joye en eut, car il avoit
+moult désirée sa venue. Il prist avec luy des greigneurs barons de sa terre
+et belle compaignie d'aultres gens et luy alla au devant: grant joye luy
+fist et grant honneur, dedens la cité d'Antioche le mena luy et toute sa
+gent. Le clergié et le peuple de la ville le receurent à procession moult
+honnorablement et liement. Le prince se péna de faire quanqu'il cuida qui
+deust plaire au roy. En France mesme quant il oï dire qu'il estoit croisié
+luy avoit-il envoié grans présens et riches joyaulx pour ce qu'il avoit
+espérance que par l'ayde des François il deust conquerre cités et chasteaux
+sur ses ennemis et croistre bien en loing la puissance de la cité
+d'Antioche, bien cuidoit estre seur que la royne de France Alienor luy
+deust aydier et mettre son seigneur en telle volenté; cuar ele venoit en
+celui pélerinage, et estoit niepce le prince, fille de son frère ainsné le
+conte Guillaume de Poictiers. De tous les barons de France qui avec le roy
+estoient venus n'en y eut oncques nul à qui le conte ne fist grant honneur;
+et donna grans dons à chascun selon ce qu'il estoit. Par les hostels les
+alloit veoir, de parolles s'acointa à chascun moult honnorablement et
+débonnairement. Tant se fioit en l'ayde du roy qu'il luy fu jà advis que
+les cités de Halape, Césaire et les autres forteresses aux Turs qui près de
+luy estoient venissent légièrement en sa main. Sans faille ce peust bien
+estre advenu qu'il pensoit, sé le roy eust eu volenté de ce enprendre, car
+les Turs avoient grant paour de sa venue, si qu'il ne pensoient mie à tenir
+contre luy leurs forteresses, ainsois avoient certain propos de tout
+laissier et de fouyr s'il adressoit celle part.
+
+ Note 676: _Guill. de Tyr, liv, XVI., § 27._
+
+Le prince qui la volenté le roy avoit essaiée par plusieurs fois privéement
+n'y trouvoit mie ce qu'il voulsist. Un jour vint à luy devant ses barons et
+luy fist les requestes au mieulx qu'il sceut. Maintes raisons luy monstra
+que s'il vouloit à ce entendre, moult feroit grant proffit à son ame et
+acquerroit la louenge du siècle, et la crestienté accroistroit de trop
+grant chose. Le roy se conseilla et puis luy respondi qu'il estoit voué au
+sépulcre, et que mesmement pour là aller s'estoit-il croisié et que depuis
+qu'il estoit parti de son pays il avoit eu mains encombriers, pour ce
+n'avoit talent de prendre nulles guerres jusques atant qu'il eust son
+pellerinage parfait; et après ce, il orroit volentiers parler le prince et
+les autres barons de la terre de Surie, et par leur conseil feroit à son
+pouvoir le profit de la besongne Nostre-Seigneur.
+
+Quant le prince oï qu'il ne feroit rien vers luy de ce qu'il pensoit, trop
+le prist à mal. Et tant comme il put pourchassa contre le roy et de le
+courroucier se péna en toutes manières, si que la royne sa femme mist-il en
+tel point qu'elle le voulut laissier et se départir de luy. Maintes gens
+firent assavoir au roy que le prince luy pourchassoit mal. Tantost eut
+conseil à ses hommes celéement et par leur accord s'en yssi de nuit de la
+cité d'Antioche si que ne le sceurent pas tous; dont n'eut mie telle
+procession au départir comme il avoit eu à l'entrée. Assez y eut gens qui
+dirent par la terre[677] que le roy n'avoit pas fait son honneur de s'en
+partir ainsi du pays.
+
+ Note 677: L'auteur des _Gesta_ ajoute: _Nec immerito_. Et Guillaume
+ de Tyr semble pencher pour cette opinion défavorable. Nos chroniques
+ ont jugé convenable de passer ce que dit d'Alienor Guillaume de Tyr:
+ «Uxorem enim in idipsum consentientem, quæ una erat de fatuis
+ mulieribus, aut violenter, aut occultis machinationibus, ab eo rapere
+ proposuit. Erat... mulier imprudens, et contra dignitatem regiam
+ legem negligens maritalem, tori conjugalis fidem oblita.»
+ (Lib. XVI, c. 27.)
+
+
+XII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment l'empereur d'Alemaigne s'en parti de Constantinoble, li et son ost
+qui remés li fu, et ala parfaire son pélerinage en la sainte cité de
+Jherusalem._
+
+
+[678]Conrat l'empereur d'Allemaigne avoit séjourné tout l'iver en la cité
+de Constantinoble et l'empereur Manuel luy avoit assez fait mains
+compaignies et mains honneurs, si comme il afferoit à si haut homme. Quant
+le nouveau tems fu venu, l'empereur Conrat eut volenté de parfaire son
+pellerinage et d'aller en Jhérusalem. L'empereur Manuel luy fist
+appareiller la navie telle comme elle avoit mestier à luy et à ses gens;
+grant plenté de riches dons luy envoya au départir. Il entra en mer et les
+barons avec luy qui demourés estoient. Si eurent bon vent si que il ne
+demoura guères qu'il arrivèrent au port d'Acre. En la ville séjournèrent un
+peu, et puis montèrent ès chevaux et vindrent en Jhérusalem. Le roy
+Baudouin et le patriarche Foucher luy vindrent au devant à grant compaignie
+de chevaliers, de barons et de bourgeois. Les clercs furent revestus et le
+menèrent à procession dedens la cité, le peuple le receut à grant joye.
+
+ Note 678: _Gesta Lud. jun., § 16.--Guill. de Tyr., lib. XVI, § 28._
+
+En celle saison mesme arriva au port d'Acre un vaillant homme du royaume de
+France bon crestien et de grant cuer, conte de Tholouse; Alphons avoit nom,
+fils le bon conte Raymont qui fu si bon prince et fist de si grans euvres
+au premier ost des barons quant il prisdrent Antioche et Jhérusalem. Moult
+avoit-on cestui attendu longuement en la terre de Surie. Car il avoient
+espérance qu'il leur deust tenir grant lieu contre les ennemis de la foy.
+De soy estoit-il saige et de grant emprise; mais encore l'honnouroit-on
+plus en la terre de Surie pour son père que pour luy. Grans biens eust fait
+au pays, mais trop tost fu désavancié: car quant il vint d'Acre pour aller
+en Jhérusalem pour véoir le sépulcre et les autres sains lieux, et vint en
+la cité de Césaire qui siet en la marine, illecques un fils du déable, l'en
+ne scet qui ce fu né pour quoy il le fist, mais il l'empoisonna de venin
+qu'il mist en sa viande. Tantost fu mort le preudomme; grant deul en firent
+riches et povres par toute Surie.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment le roy de France vint en Jhérusalem pour son voiage acomplir. Et
+coment il firent une assemblée en la cité de Acre, pour traitier du preu de
+la crestienté._
+
+
+[679]En la cité de Jhérusalem vint la nouvelle que le roy de France estoit
+parti d'Antioche et s'en venoit tout droit vers la terre de Triple. Le roy
+de Jhérusalem eut conseil à ses barons et envoya contre luy le patriarche
+Foucher, pour luy prier et requerre que sans demourance se tirast vers la
+saincte cité où l'empereur d'Allemaigne et le roy Baudouin l'attendoient.
+Sans faille il s'attendoient et se doubtoient que le prince d'Antioche ne
+s'accordast à luy et le fist retourner vers la sienne terre, ou que le
+conte de Triple qui son cousin estoit ne le fist demourer en son pays. La
+terre qui oultre mer estoit que les crestiens tenoient à ce jour estoit
+toute partie en quatre baronnies. La première estoit devers midi, c'estoit
+le royaume de Jhérusalem qui commençoit d'un ruisseau qui est entre Gibelet
+et Barut[680]; ce sont deux cités de la terre de Fenice qui sient en la
+marine: et finist ès désers qui sont oultre le Daron, si comme l'en va vers
+Egypte. Je appelle le royaume baronnie, pour ce qu'il estoit ainsi petit.
+La seconde baronnie estoit devers Bise, c'estoit la conté de Triple, et
+commencoit au ruisseau que je vous ay dit[681], et duroit jusques à un
+autre ruisseau qui est entre Marlenée[682] et Valenie, ce sont deux cités
+près de la marine. La tierce estoit la terre d'Antioche qui commençoit de
+ce dernier russel et duroit vers soleil couchant jusques à la cité de Tarse
+en Sécile[683]: la quarte baronnie estoit la conté de Roches qui commençoit
+d'une forest que l'en appelle Marris et duroit devers Orient oultre le
+fleuve d'Eufratte jusques en Payennie. Ces quatre princes estoient grans
+hommes et puissans.
+
+ Note 679: _Gesta Lud. jun._, § 17.--_Guill. de Tyr., lib._ XVI, § 29.
+
+ Note 680: Les anciennes villes de _Biblos_ et _Beryte_.
+
+ Note 681: L'ancien _Tamyras_.
+
+ Note 682: _Marlenée._ Les Gesta disent _Marnelia_, et Guillaume de
+ Tyr _Maraclea_; ce doit être _Margat_. L'ancienne _Marathus-Valenie_,
+ l'ancienne _Balanca_.
+
+ Note 683: _Secile._ Cilicie.--_Roches._ Edesse.
+
+Quant il oïrent parler premièrement de la venue l'empereur d'Allemaigne et
+du roy de France, chascun d'eux eut grant espérance que par la venue d'eux
+peust bouter ses ennemis les Turs arrières, et les termes de son povoir
+mettre bien avant; car n'y avoit celluy d'eux tous qui n'eust en sa marche
+bien près de Turs et bonnes cités et fortes que désiroient moult à
+conquerre s'il eussent peu. Et pour ce estoient tous en grant suspens pour
+eux accroistre; et chascun avoit envoyé lettres et riches joyaux à ces deux
+grans princes et aux barons mesmes pour les attraire vers soy. Le roy
+Baudouin cuidoit avoir meilleur droit en ce que le roy de France venist
+vers luy que les autres n'avoient, car il estoit parti de son pays pour
+visiter les sains lieux de Jhérusalem, d'autre part l'empereur estoit jà là
+qui l'attendoit. Si estoit droit doncques que le roy deust plus tost aller
+là que demourer ailleurs pour son pellerinage parfaire, et prendre conseil
+entre luy et l'empereur des besongnes de la crestienté. Toutes voies pour
+ce qu'il se doubtoit que les autres barons ne le receussent, envoya-il à
+luy le patriarche, si comme je vous ay dit, qui luy monstra moult bien par
+maintes raisons qu'il devoit mieux aller en Jhérusalem qu'ailleurs. Le roy
+le creut et s'en alla sans demourance jusques en Jhérusalem. Là le
+receut-on à moult grant feste: tous ceux de la ville luy yssirent hors à
+l'encontre et mesmement les clers à toutes les processions.
+
+Le roy et les autres barons le menèrent par les sains lieux qu'il avoit
+moult désiré à véoir.
+
+Quant il eut faites ses oroisons, à son hostel le menèrent qui fu riche et
+habandonné. La court fu plenière et habondant de toutes choses[684]. Le
+lendemain prindrent conseil l'empereur, le roy de France et le roy de
+Surie, le patriarche et les autres qui là estoient, des affaires de la
+terre, coment il seroient menés. Et par la volenté de tous fu accordé que
+l'en prist un jour qu'il assemblassent tous en la cité d'Acre et
+regardassent tous en quelle manière il pourroient mieux faire le preu de la
+crestienté. Le jour vint, si s'assemblèrent tous les grans hommes qui venir
+y peurent.
+
+ Note 684: _Gesta Lud. jun._, § 18.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Des noms de ceulx qui furent à ceste assemblée en Acre, pour faire la
+besoigne Nostre-Seigneur._
+
+
+[685]Conrat l'empereur d'Allemaigne fu à ce parlement et messire Othes son
+frère qui preux estoit et clerc, et évesque de Frisingue; Estienne évesque
+de Mez en Loheraine; Henry évesque de Toul frère le conte Thierry de
+Flandres; Theodins qui né estoit de Thiesche terre, évesque de Port[686],
+qui par le commandement l'apostole estoit légat en l'ost l'empereur. Des
+princes de l'empire y fu Henry duc d'Ostrice frère l'empereur et un autre
+duc qui avoit nom Guelphes, riche homme et puissant; Ferry le duc de Souave
+nepveu de l'empereur, fils de son frère ainsné qui fu empereur, et bien
+gouverna l'empire par sens et par vigueur; Hernault le marquis de Véronne
+et Bertous de Andes qui puis fu duc de Bavière; Guillaume le marquis de
+Montferrat serourge l'empereur; le conte de Blandras qui avoit la seur au
+marquis Guillaume espousée; ambeduis estoient haulx hommes de Lombardie.
+Tous furent avec l'empereur, des autres y eut assez.
+
+ Note 685: _Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 1.
+
+ Note 686: _De Port._ «Portuensis.»--_Tiesche._ Allemande.
+
+De l'autre part fu Loys le roy de France, et Geuffroy l'évesque de Lengres,
+Arnoul évesque de Lisieux, Guillaume de Florence prestre cardinal de
+l'églyse de Rome, au titre Sainte Chrysogone, légat du pape en l'ost du roy
+de France; le conte Robert du Perche qui estoit frère le roy; Henry le fils
+du viel conte Thibaut de Champaigne, jeune homme vaillant et large et de
+grant cuer, et avoit à femme la contesse Marie fille le roy de France. Avec
+eux estoit le conte Thierry de Flandres, riche prince et puissant, serourge
+estoit le roy Baudouin. Si estoit là Yves de Neesle en l'éveschié de Noyon,
+un home biaus et saige; mains autres preudomes eut du royaume de France que
+l'on ne peut mie tous nommer. De la terre d'outre mer fu le roy Baudoin et
+sa mère la bonne dame, saige et vigoreuse et de bonne contenance. Évesques
+y avoit assez; il y fu Fouchier le patriarche de Jhérusalem, Baudouin
+archevesque de Césaire, Robert archevesque de Nazareth, Roger évesque
+d'Acre, Bernard évesque de Saiette, Guillaume évesque de Baruth, Adan
+évesque de Belinas[687], Girard évesque de Bethleem, Robert maistre du
+temple, Raymont maistre de l'ospital.
+
+ Note 687: _Belinas._ L'ancienne _Panéas_.
+
+Des barons y furent Manassier, le connestable le roy Baudouin, Elinans de
+Tabarie, Gérard de Saiette, Gaultier de Césaire, Payen sire de la terre
+outre le fleuve Jourdain, Hunfrois de Thoron, Guillaume de Baruth. Assez en
+y eut d'autres qui tous estoient assemblés dedens la cité d'Acre pour
+prendre conseil en quelle partie on pourroit mieux faire la besongne
+Nostre-Seigneur de affébloier ses ennemis et de croistre le povoir des
+crestiens.
+
+
+XV.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment le conseil fu pour aler assegier la cité de Damas._
+
+
+[688]Maintes paroles y eut dites en ce conseil et pluseurs raisons
+monstrées, pour mener l'ost des crestiens en diverses parties. Mais au
+dernier s'accordèrent tous à une chose et fu ferme le conseil à ce que on
+iroit assegier la cité de Damas. Le ban fu crié que à un jour qui fu mis
+venissent tous appareillés, chascun selon son povoir, en la cité de
+Tabarie. Ce fu en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent
+quarante-sept, le quinzième jour de may. Ces haulx hommes qui venus
+estoient en pellerinage et les autres du royaume de Jhérusalem, et tous à
+cheval et à pié, vindrent en la cité de Tabarie[689] qui est appellée en
+l'évangile Césaire Phelippe. La vraye croix fu là apportée, si comme il
+estoit de coustume au temps de lors, car elle alloit la première ès grans
+besongnes. Illec parlèrent les grans hommes à ceux de la terre qui bien
+sçavoient l'estre du païs et mesmement la situation de la cité de Damas.
+Ceux donnèrent conseil aux barons que on mist peine que les jardins de
+Damas fussent premièrement pris, car il ataignoient une grande partie de la
+ville et moult y a grant forteresse où les Turs de la ville se fioient
+trop. Bien sembloit estre voir que sé l'en povoit les jardins prendre, la
+cité ne se tendroit pas longuement. Le lendemain il murent tous ensemble et
+passèrent le mont de Libane qui est moult renommé en l'Escripture, et si
+est entre ces deux cités Belinas et Damas. Et quant il furent descendus de
+celle montaigne il vindrent jusques à une ville qui a nom Daire. Illec se
+logièrent tous ensemble. Moult fu beau l'ost à veoir, car il y avoit grant
+plenté de pavillons tous neufs et de maintes manières. Près estoient de la
+cité de Damas à quatre lieues ou à cinq, si qu'il povoient véoir tout
+plainement la ville. Les Turs mesmes qui dedens estoient montoient ès murs
+et sur les tours, pour regarder l'ost dont il avoient trop grant paour.
+
+ Note 688: _Gesta Lud. jun._, § 19.--_Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 2.
+
+ Note 689: Il falloit ajouter avec le _Guill. de Tyr_ latin: _Et de là
+ à Panéas qui est_, etc.
+
+
+XVI.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de Damas par les
+jardins, dont il orent moult à faire._
+
+
+[690]Damas est la greigneur cité d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui
+est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit: Le
+chief de Surie Damas un sergent d'Abraham la fonda qui estoit appellé
+Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de quoy la terre
+est are[691], stérile et brehaigne, sé ce n'est tant comme les
+gaigneurs[692] la font fertille et plentureuse, par un fleuve qui descent
+de la montaigne qu'il mènent par conduis et par chaneaus, là où mestier
+est, devers la partie d'orient. Ès deux rives de ce fleuve croist moult
+grant plenté d'arbres qui portent fruit de toutes manières. Si comme il fu
+jour et l'ost des crestiens fu armé ainsi comme il estoit devisé, de toutes
+leur gens ne firent que trois batailles. Le roy d'oultre mer avoit la
+première, pour ce que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins
+estranges qui y estoient venus. La seconde fist le roy de France pour
+secourre, sé mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L'arrière
+garde fist l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière
+s'en allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part
+dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent bien
+quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si espés que ce
+sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin clos de murs
+de terre: car en ce pays n'a mie plenté de pierres. Les sentiers y sont
+moult estrois d'un vergier à autre; mais il y a une commune voye qui va à
+la cité où va à paine un homme atout son cheval chargié de fruit. De celle
+part est la cité trop forte pour les murs de pierres dont il y a tant et
+pour les ruisseaux qui cueurent par tres-tous les jardins et pour les
+estroictes voyes qui sont bien clouses deçà et delà. Accordé fu que par là
+s'en iroit tout l'ost vers la cité pour deux choses: l'une ce fu que sé les
+jardins estoient pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise;
+l'autre si fu qu'il y avoit là grant plenté du fruis tous meurs par les
+arbres qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part
+couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour les
+chevaux.
+
+ Note 690: _Gesta Ludov. jun._, § 20.--_Guill. de Tyr, liv._XVII, § 3.
+
+ Note 691: _Are._ Aride.
+
+ Note 692: _Gaigneurs._ «Agricolæ.»
+
+[693]Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins:
+mais trop y eut grant force à aller par là; car derrière les murs de terre,
+deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turs qui ne finoient de
+traire par archières qu'il avoient faictes espesséement, et à ceux ne
+povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux qui se mettoient
+appertement en la voye contre eux et leur deffendoient le pas, car tous
+ceux qui povoient armes porter s'estoient mis hors et deffendoient à leur
+povoir que nos gens ne guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en
+lieux bonnes tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient
+fait faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir
+leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers qui
+grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces tournelles,
+on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à grant meschief:
+souvent les feroit-on de glaives par les archières des murs de terre qui
+estoient deçà et delà. Assez en occirent en celle manière et hommes et
+chevaux, si que maintes fois se repentirent les barons de ce que il avoient
+empris asseoir la ville, de celle part.
+
+ Note 693: _Gesta Lud. jun._, § 21.
+
+
+XVII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment les nos gaignièrent les jardins et le fleuve à grant paine et
+chacièrent les Tiers dedens la cité._
+
+
+[694]Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien
+virent qu'il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville, sans
+trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et
+commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turs qu'il
+trouvèrent dedens la closture de ces mars sourprisrent, si qu'il ne les
+laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en occirent assez et
+mains en retindrent pris. Ainsi le firent les nostres ne sçay en quans
+lieux.
+
+ Note 694: _Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 4.
+
+Quant les Turs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les
+nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop furent
+espovantés; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins laissièrent et s'en
+fouirent à grans routes dedens la cité. Lors allèrent les nostres tout à
+bandon[695] parmi les sentiers; mais les Turs s'estoient bien pensés que
+les nostres auroient mestier de venir au fleuve pour abeuvrer eux-mesmes et
+leurs chevaux: et pour ce, si tost comme il s'apperceurent que la cité
+seroit assiégée de celle partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve
+d'archiers et d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder
+que les nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy
+Baudouin eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au
+fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il approchèrent,
+bien leur fu contredicte l'eaue et furent par force les nostres reboutés
+arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner l'eaue; aux Turs
+assemblèrent et fu l'assault aspre et fier; mais les nostres furent
+reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à tout sa bataille et
+attendoit pour secourre aux premiers quant mestier en seroit et qu'il
+seroient las. L'empereur, qui venoit derrière, demanda pourquoi il estoient
+arrestés; et l'en luy dist que la première bataille s'estoit assemblée aux
+Turs qu'il avoient trouvé hors de la ville.
+
+ Note 695: _A bandon._ A qui mieux mieux.
+
+Quant les Thiois qui peu scevent de tous atiremens d'armes et sont une gens
+qui rien ne peuvent souffrir[696] oïrent ce, tantost se désordonnèrent et
+coururent tous à desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy
+de France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu'il vindrent aux
+poignéis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et misrent
+les escus devant eux, et tindrent les longues espées, asprement coururent
+sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister et ne demoura guères
+qu'il laissièrent l'eaue et se misrent dedens la ville[697]. L'empereur
+fist à celle venue un coup de quoy l'on doit à tousjours mais parler; car
+un Turc le tenoit moult de près qui estoit armé de haubert. L'empereur fu à
+pié et tenoit en sa main une moult bonne espée. Il féri le Turc entre le
+col et la senestre espaule, si que le coup descendi parmi le pis au destre
+costé. La pièce chéi qui emporta le col et la teste et le senestre bras.
+Les Turcs qui ce virent ne s'arrestèrent plus illec, ainçois s'en fouirent
+en la ville. Quant il racomptèrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il
+n'y eut si hardi qui n'eust paour, si que tous furent désespérés qu'il ne
+se peussent tenir contre telles gens.
+
+ Note 696: Le traducteur transforme en reproche une observation de
+ Guillaume de Tyr qui n'avoit pas ce caractère: «Imperator... tam ipse
+ quam sui de equis descendentes et facti pedites (sicut mos est
+ Theutonicis, in summis necessitatibus, bellica tractare negotia).»
+
+ Note 697: _Gesta Ludov. jun._, § 22.
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment l'ost fu délogié des jardins par le conseil d'aucuns princes
+desloyaux et traitres de Surie qui firent entendant qu'il prendroient la
+cité de l'autre part, dont elle n'avoit garde de assaut._
+
+
+[698]Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaignés tout à délivre[699].
+Lors tendirent leur pavillons entour la cité. Grant doutance eurent les
+Sarrasins en toutes manières; si montèrent sus les murs et regardèrent
+l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logié. Bien se pensèrent que si
+grans gens avoient bien povoir de conquerre leur ville. Paour eurent moult
+grant qu'il ne fissent aucune saillie soudainement par quoy il entrassent
+dedens et les occissent tous. Pour ce prisrent conseil entre eux et fu
+accordé que par toutes les rues de la ville de celle partie où le siège
+estoit, l'en mist de bonnes barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce
+le firent que sé les nostres se mettoient dedens, tandis comme il
+entendroient à copper les barres, que les Turs s'en peussent aller par les
+portes et mener à sauveté leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il
+n'eussent mie couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il
+estoient à meschief, quant il s'atournoient jà à fouir[700]. Assez estoit
+légière chose de faire si grant fait que de prendre la cité de Damas, sé
+Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les péchés de la crestienté
+et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose à faire et
+acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la malice au déable
+qui cueurt tousjours et est preste à mal destourba celle haute besongne.
+Mains Sarrasins y avoit jà qui avoient troussé toutes les choses qu'il
+prétendoient à emporter quant il s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la
+cité se pourpensèrent que des barons de la terre y avoit mains qui estoient
+de trop grant convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui
+là estoient assemblés ne vaincroient-il mie par bataille, pour ce voulurent
+essayer à vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si envoyèrent à ces gens
+leur avoir qui est moult grant et leur promisrent et bien leur asseurèrent
+que ainsi le feroient comme il leur promettoient, s'il povoient tant faire
+que le siège se partist d'illec. Bien est voir que ces barons furent de la
+terre de Surie; mais leur lignaiges né leur noms né les terres que il
+tenoient ne nomme pas l'ystoire[701], espoir, pour ce qu'il y avoit encore
+de leur hoirs qui pour rien ne l'eussent souffert. Ces barons qui avoient
+empris le mestier Judas de pourchascier la traïson contre Nostre-Seigneur
+vindrent à l'empereur et au roy de France et au roy de Jhérusalem qui moult
+les créoient et leur disrent que ce n'avoit pas esté bon conseil d'assiéger
+la cité par devers les jardins, car elle y estoit plus forte à prendre que
+de nulle autre partie: pour ce disrent qu'il requeroient à ces grans
+seigneurs et leur louoient en bonne foy que avant qu'il gastassent là leurs
+peines et perdissent leur temps, il feroient l'ost remuer et asseoir la
+cité en ce costé qui estoit tout droit contre celluy qu'il avoient assis.
+Car, si comme il disoient, ès parties de la ville qui sont contre Orient et
+contre Midi n'avoit né jardin né arbre qui destourber les péust à venir là;
+le fleuve n'y couroit mie qui fust fort à gaigner. Les murs estoient illec
+bas et fèbles, si qu'il n'y convenoit jà engins à drecier, ainsois pourroit
+bien estre pris de venue.
+
+ Note 698: _Guillaume de Tyr, liv._ XVII, § 5.
+
+ Note 699: _A delivre._ Sans réserve aucune.
+
+ Note 700: _Gesta Lud. jun._, § XXIII.
+
+ Note 701: C'est-à-dire: Guillaume de Tyr.
+
+Quant les princes et les autres barons les oïrent ainsi parler, bien
+cuidièrent qu'il le déissent en bonne foy et en bonne entencion. Si les
+creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et
+suivissent les barons qu'il leur nommèrent. Les traitres se misrent devant;
+tout l'ost menèrent près de la ville jusques à tant qu'il furent en la
+partie de quoy il scavoient de vray qu'elle n'avoit garde d'assaut et où
+l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si qu'il ne pourroient
+illec longuement demourer. Là demourèrent les barons et les princes et
+firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent guères demouré en celle place
+qu'il s'apperceurent certainement que trahis estoient et que par grant
+malice les avoit-on fait illec venir: car il avoient perdu le fleuve de
+quoy si grant plenté de gens ne se povoient passer; et aussi les fruis des
+jardins dont il avoient assez aise et délit.
+
+
+XIX.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment l'ost des Crestiens, vilainement traï, laissa le siège de Damas
+pour la grant souffraite qu'il orent de vivres._
+
+
+[702]Viande commença du tout à faillir en l'ost, si que tous en eurent
+grant souffrete et mesmement les pélerins des estranges terres: car il n'en
+povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement garnis pour ce
+que on leur avoit fait entendant que la cité seroit prise où il en
+trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en nulle manière, ce
+disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guères chargier de viandes. Quant il
+se virent en tel point que toutes choses leur failloient qui mestier leur
+avoient, trop furent courroucés et esbahis, né ne s'entremirent oncques
+d'assaillir la ville, car ce eust esté paine perdue, et aussi de retourner
+en la place où il se logièrent premièrement n'eust pas esté légière chose:
+car si tost comme il furent partis, les Turs issirent hors hastivement
+illec et tant y firent de barres de fors bois espès et longs, où il misrent
+si grant plenté d'archiers et d'arbalestriers que ce eust esté plus légière
+chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du demourer en la
+place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car il ne povoient avoir
+né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent ensemble le roy de France et
+l'empereur, et disrent que ceux de la terre en la foy desquels et en la
+loyauté il avoient mis leur corps et leur hommes pour la besongne
+Jhésucrist, les avoient trahis très desloyaument et les avoient amenés en
+ce lieu où il ne povoient faire le profit de crestienté né leur honneur.
+Pour ce s'accordèrent tous qu'il s'en retournassent d'illec el bien se
+gardassent désormais de traïson.
+
+ Note 702: _Gesta Lud. jun., § XXIV.--Guill. de Tyr., liv. XVII, § 6._
+
+En telle manière s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus
+puissans de crestienté qui riens n'y firent à celle fois qui fust
+profitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à
+desplaire à ces grans hommes les besongues de la saincte terre né riens ne
+vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient tout en appert
+aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre les cités; car néis
+les Turs y valoient mieux qu'il ne faisoient. Jusques au temps que celle
+chose fust ainsi avenue demouroient volentiers les gens de France et assez
+légièrement au royaume de Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais.
+Mais depuis ce temps ne peurent estre si d'accord à ceux du pays comme il
+estoient devant; et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en
+retournoient-il au plus tost qu'il povoient.
+
+
+XX.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite; et coment
+toute la baronie fu mal encoragié vers ceux de Surie, qui ceste grant
+félonnie avoient pourchacié._
+
+
+[703]Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux
+saiges hommes qui avoient esté a celle besongne pour savoir certainement
+coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et pourparlée. Celluy
+mesmes qui ceste hystoire fist[704] le demanda pluseurs fois à maintes gens
+du pays: diverses raisons en rendoit-on. Les uns disoient que le conte de
+Flandres fu plus achoisonné[705] de ceste chose que nul autre, non pas pour
+ce qu'il en sceust rien né qu'il consentist la traïson, car si tost comme
+il vit que les jardins de Damas estoient gaingnées et le fleuve pris par
+force, bien luy fu avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors
+vint à l'empereur et au roy de France et au roy Baudouin et leur pria moult
+doucement qu'il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise
+et conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui
+bien s'i accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit et
+loyaument et bien guerroierait leur ennemis.
+
+ Note 703: _Gesta Lud. jun., § XXV.--Guill. de Tyr., lib. XVII, § 7._
+
+ Note 704: C'est-à-dire: Guillaume de Tyr, dont on reproduit
+ exactement le sommaire. «Memini me frequenter interrogasse et sæpius
+ prudente-viros.... ut compertum historiæ mandarem præsenti, quænam
+ tanti mali causa fuerit.... Quorumdam erat opinio quod comitis
+ Flandrens sium factum quoddam occasionem præstiterat huic malo....»
+
+ (Will. Tyr., lib. XVII, c. 7.)
+
+ Note 705: _Achoisonné._ Inculpé, soupçonné.
+
+Quant les barons de Surie l'oïrent dire, grans courroux en eurent et grant
+desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son pays et
+estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle manière l'un
+des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. Mieux leur sembloit,
+sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine, que l'un d'eux la déust
+avoir. Car il sont tousjours en contens et en plais aux Sarrasins et, quant
+les autres barons retournent en leurs pays, il ne se meuvent, car il n'ont
+riens ailleurs. Et pour ce qu'il leur sembloit que celluy voulsist tollir
+le fruit de leur travail, plus bel leur estoit que les Turs la tenissent
+encore qu'elle fust donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber
+s'accordèrent à la traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont
+d'Antioche qui trop estoit malicieux, puis que le roy de France se fu parti
+de luy par mal, ne cessa de pourchascier à son povoir coment luy rendroit
+ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons de Surie qui
+estoient ses acointes et leur pria de cuer qu'il missent toute la paine
+qu'il pourroient à destourber la louenge et le pris du roy, si qu'il ne
+fist chose qui honnorable fust. Par sa prière avoient-il ce pourchascié.
+
+Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par
+grant avoir que les Turs donnèrent aux barons fu celle desloyauté faicte.
+
+[706]Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si
+grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le royaume
+de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces grans hommes
+s'en furent partis si fu assigné un grant parlement où assemblèrent tous
+les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne chose seroit qu'il
+fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust honnouré et par quoy l'en
+parlast d'eux à tousjours mais en bien. Illec fu ramentu que la cité
+d'Escalonne estoit encore au povoir des mescréans, qui séoit au milieu du
+royaume, si que sé l'en la vouloit assiéger, de toutes pars pourroient
+venir viandes en l'ost pour quoy ce seroit légère chose de prendre la
+ville, qui longuement ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu
+parlé entre eux de celle chose. Mais rien n'en fu accordé pour ce qu'il y
+avoit destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiéger cités en
+Surie. Si n'estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de France
+et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la terre, quant il
+véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes avoient trahi, et le
+commun proffit destourbé et empeschié, si comme il apparut devant Damas. Il
+sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist rien faire de sa besongne par ses
+gens, et se départist le parlement ains que nulle riens y eut empris.
+
+ Note 706: _Gesta Lud. jun._, § 26.
+
+
+XXI.
+
+ANNEE: 1150.
+
+_Coment l'empereur d'Allemaigne s'en parti tantost de Jhérusalem, et s'en
+ala en son païs; et le roy de France, quant il ot là séjourné un an, s'en
+vint en France._
+
+
+[707]L'empereur Conrat vit que l'afaire de la terre d'oultre mer estoit en
+tel point que ne povoient pas bien estre les barons d'un accord de faire né
+d'emprendre chose qui vaulsist, si que les preud'hommes disoient que
+c'estoit hayne de Dieu; et il avoit assez à faire d'entendre à gouverner
+son empire. Pour ce fist appareiller sa navie, et prist congié de ceux qui
+demouroient et s'en entra ès nefs et s'en revint en son pays. Mais ne
+vesqui-il mie plus de deux ans ou de trois, ainsois mourut en la cité de
+Paembert[708] et enterré moult honnorablement en la maistre églyse de
+l'éveschié. Moult fu bon prince, piteux et débonnaire, grant de corps, fort
+et biau chevalier, bon et hardy, bien entéchié de toutes choses. Ferry son
+nepveu duc de Souave de qui vous oïstes dire qu'il estoit allé en ce
+pellerinage avec son oncle, fu empereur après luy. Jeune homme estoit, mais
+de trop grant manière fu saige et vigoreux.
+
+ Note 707: _Gesta Lud. jun., § 27.--Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 8.
+
+ Note 708: _Paembert._ Les _Gesta_ écrivent: _Paembort_. C'est
+ _Bamberg_, en Franconie.
+
+[709]Le roy Loys de France quant il eut demouré en la terre un an entier et
+ce vint au terme que on appelle au pays le passaige de mars, si fu en
+Jhérusalem le jour de Pasques et sa femme et ses barons. Puis prist congié
+au roy Baudouin, au patriarche et aux autres de la terre[710]. Les nefs
+furent appareillées et il entrèrent ens, sans destourbier s'en vindrent en
+France. Après ce que il fu revenu ne demoura pas longuement que la royne
+Aliénor se délivra d'une fille qui eut nom Aalis.
+
+ Note 709: Ici, l'édition des _Historiens de France_, tome XII,
+ p. 201, termine la lacune qu'elle a laissée dans le texte des
+ _Chroniques de Saint-Denis_.
+
+ Note 710: A compter de là, nos chroniques quittent Guillaume de Tyr
+ et reviennent à l'_Historia gloriosi regis Ludovici VII.--Hist. de
+ France, t. XII_, page 127.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE: 1150.
+
+_Coment le roy aida Henry, fils le conte d'Angiers, à conquerre
+Normandie, et cil li en fist hommaige; et coment il se révéla contre luy._
+
+
+Après ce que le roy Loys fu repairié de la voye de la terre d'oultre mer ne
+demoura pas moult que Jouffroy le conte d'Anjou et Henry son fils qui
+depuis fu roy d'Angleterre vindrent devant le roy de France et firent leur
+complainte du roy Estienne d'Angleterre, et luy monstrèrent que il leur
+tolloit par sa force le duchié de Normandie et le royaume d'Angleterre. Et
+le roy qui vouloit tenir à droit tous ceux qui soubs luy estoient si comme
+il appartient à dignité de roy, et garder à chascun sa droicture, manda ses
+osts et entra en Normandie et la prist et puis la rendit à Henry le fils au
+conte d'Angiers et puis le receut à homme lige de celle terre mesme. Et
+celluy Henry, pour ceste bonté et ceste ayde que le roy luy avoit faicte,
+luy donna par ottroy de son père le Vouquessin Normant qui est entre
+Epte[711] et Andelle tout quittement. En celle terre sont ces chasteaux et
+forteresses: Gisors, Néauffle, Estrepagny, Dangu, Gamaches, Haracheville,
+Chasteauneuf, Baudemont, Bray, Tornay[712], Bucaille, Nogent sur Andelle.
+
+ Note 711: «Inter _Itam_ et Andelam.» C'est bien l'Epte, et non pas
+ l'_Iton_, comme a traduit sans réflexion M. Guizot.
+
+ Note 712: _Tornay._ L'_Hist. glor. regis Lud._ porte _Tornucium_.
+ C'est donc plutôt _Tourny_, aujourd'hui village à trois lieues des
+ Andelys, que _Gournay_, d'après la leçon préférée par dom Brial.
+
+Par ceste manière que vous avez oï restora et rendi le roy Loys Normandie
+au tricheur Henry, né pas n'apperceut la tricherie et la desloyauté qu'il
+luy basti depuis et pourchassa. Car l'ystoire racompte qu'il se contint
+vers luy selon le proverbe au villain qui dit que quant plus on essauce
+felon et desloyal de tant plus s'enorgueillist.
+
+En ceste manière ouvra celluy Henry vers le roy Loys son seigneur qui duc
+de Normandie l'avoit fait; et comme orgueilleux et rebelle refusa à faire
+et prendre droit en sa court. Le roy qui ceste chose prist en grief et en
+eut grant desdaing s'en alla à grant ost au chasteau de Vernon et le prist;
+puis en tolli un autre qui a nom le Neuf-Marché. Au derrenier quant celluy
+tricheur Henry vit qu'il ne pourvoit durer, si se tourna à mercy en la
+manière de tricherie de Regnart; et faignit vraye humilité affin qu'il
+peust recouvrer ce qu'il avoit perdu: et promettoit faulsement que jamais,
+jour qu'il vesquist, ne dresseroit la teste vers son seigneur. Et le roy
+qui tousjours fu doux et débonnaire luy monstra lors mesme sa grant
+débonnaireté, car il luy rendit les deux chasteaux qu'il luy avoit tolu.
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE: 1152/1154.
+
+_Coment le roy fu desparti d'Aliénor, sa femme, pour cause de lignage, et
+coment il espousa une autre qui eut nom Constance, fille l'empereur
+d'Espagne._
+
+
+Après ce avint que je ne scay quels gens du lignage le roy vindrent à luy
+et luy firent entendant, si comme voir estoit, qu'il y avoit lignage entre
+luy et la royne Aliénor et que près estoient du monstrer par serment. Et
+quant le roy oï ce, il respondi que contre Dieu né contre saincte églyse ne
+la vouloit-il pas tenir à femme. Et pour ceste chose enquerre fist le roy
+assembler au chasteau de Baugency le mardi devant Pasques-flouries Huon
+l'archevesque de Sens, et fu en celle assemblée Sances l'archevesque de
+Rains et Hues celluy de Rouen et celluy de Bourdeaux et plusieurs de leurs
+évesques et des barons de France grant partie.
+
+Lors se tirèrent avant grant partie de ceux qui le lignage vouloient
+prouver, et firent le serment les cousins et les parens et dirent que le
+roy et la royne estoient bien prochains parens; et ainsi furent départis
+l'un de l'autre. Si avint après ceste séparacion que la royne Aliénor s'en
+alloit en sa terre en Aquitaine; si la prist à femme le duc de Normandie
+Henry qui depuis fu roy d'Angleterre. Et le roy Loys maria ses deux filles
+que il avoit eues de la royne Aliénor; l'ainsnée qui Marie avoit nom donna
+au conte Henry de Champaigne, et la mainsnée qui avoit nom Alaïs à son
+frère le conte Thibaut de Blois.
+
+Le roy qui selon la divine loy vouloit vivre qui commande que l'en prègne
+femme selon la droicte ordonnance de saincte églyse et soient ambedeus une
+mesme char, prist en espouse la fille l'empereur d'Espaigne, en espérance
+d'avoir hoir masle qui après son décès gouvernast le royaume de France.
+Celle dame qui Constance avoit nom envoya querre par Huon l'archevesque de
+Sens. Quant il l'eut amenée, si l'oignit et couronna et elle et le roy en
+la cité d'Orléans.
+
+Après un peu de temps qu'il eurent esté ensemble conceupt la royne et
+enfanta une belle fille qui fu appellée Marguerite, et depuis fu donnée en
+mariage par l'atirement de la court de Rome à Henry le fils le roy
+d'Angleterre et luy donna le roy Vouquessin le Normant que le roy Henry son
+père luy avoit donné quittement, si comme l'ystoire a dessus devisé.
+
+En ce temps donna Geuffroy de Gien une sienne fille par mariage à Estienne
+de Sanserre, et ce fist-il par grant conseil, car il cuida bien qu'il le
+deust deffendre du conte de Nevers, et avec la damoyselle luy donna Gien.
+Et Hervieus fils de celluy Geuffroy vit que son père donnoit et mettoit en
+aultrui main le chasteau qui sien devoit estre par héritage: si y mist
+garde et deffence. Son père qui tout ce ne prisa riens, en revestit
+Estienne de Sanserre et le mist en saisine et possession du chasteau.
+Celluy Hervieus s'en alla au roy et se plaignit de son père qui ainsi le
+deshéritoit. Après se complaignit de Estienne de Sanserre qui contre luy et
+en son deshéritement avoit receu le chasteau et le tenoit contre son gré.
+Le roy qui tousjours ama et soustint droit et justice ne voulut pas
+souffrir que celluy Hervieus fust ainsi deshérité. Ses osts assembla et
+chevaucha vers ce chasteau que celluy Estienne avoit trop bien garni de
+chevaliers. Mais son corps avoit destourné[713]. Et le roy assiégea ce
+chasteau et le fist assaillir à ses gens; assez tost le prist et le rendit
+à Hervieus qui sien le disoit estre: atant s'en retourna le roy.
+
+ Note 713: «Sed selpsum absentaverat.»
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE: 1160.
+
+_Coment la royne mourut de enfant. Et coment le roy espousa la fille le
+conte Thibaut de Blois._
+
+
+En la royne Constance engendra le roy Loys une fille. En traveillant de
+cest enfant morut la dame par grant meschéance; pour la mort de laquelle le
+roy fu en grant tristesse. Après ce que le roy eut un peu mis son deul en
+oubli, luy conseillèrent les barons et les prélas qu'il se remariast, car
+il n'est né droit né raison que le roy soit sans compagnie de loyalle
+espouse. Le roy s'i accorda, car il regardoit en son cuer ce que
+l'Escripture dit: que mieux vaut mariage que ardoir au feu de luxure[714].
+Et pour ce qu'il doubtoit sur toutes riens qu'il ne demourast sans hoir
+masle, il prist à femme la fille au conte Thibaut de Blois qui avoit nom
+Ale. Celuy noble conte Thibaut estoit jà trespassé de ce siècle, et
+stoient de luy demourés quatre fils et cinq filles, Henry le conte de
+Troyes, Thibaut le conte de Blois, Estienne le conte de Sancerre, Guillaume
+l'archevesque de Rains[715]; la duchesse de Bourgongne, la contesse de Bar,
+la femme Guillaume Gouet qui avoit esté duchesse de Puille et la contesse
+du Perche[716]. Et la dernière avoit nom Ale que dame Dieu essaulsa et luy
+donna seigneurie sur toutes les autres, qui avant avoit esté dessoubs
+eux[717], pour ce qu'elle estoit la plus jeune. Et elle fu telle qu'elle
+faisoit à louer par dessus toutes les autres: car elle estoit de trop grant
+sens et belle et plaisant et trop[718] bien faite de corps, et plaine de
+grant chasteté. Et pour ce qu'elle fu si gracieuse et plaine de tant de
+vertus desservi-elle estre essauciée en tel honneur. Ainsi fu ceste
+vaillant damoiselle jointe par mariage au roy Loys, et l'espousa[719] Hues
+l'archevesque de Sens le jour de la Saint-Berthélemy en l'églyse
+Nostre-Dame de Paris et couronna le roy ce jour avec elle.
+
+ Note 714: Saint Paul, épit. 1er aux Corinthiens, c. VII. «_Melius est
+ nubere quam uri._»
+
+ Note 715: Le texte latin de l'_Historia gloria reg. Lud._ porte
+ _Senonensis_; et cela, comme l'a judicieusement remarqué dom Brial,
+ prouve que ce morceau historique fut composé avant l'année 1176,
+ époque de la translation de Guillaume _aux blanches mains_ au siège
+ de Reims.
+
+ Note 716: Les quatre filles de Thibaut-le-Grand, comte de Blois et
+ palatin de Champagne, furent: 1° _Marie_, femme d'Eudes II, duc de
+ Bourgogne; 2° Agnès, femme de Rainaud II, duc de Bar; 3° Isabelle,
+ femme d'abord de Roger, duc de Pouille, puis de Guillaume Gouet,
+ quatrième du nom, seigneur de Montmirail et de tout le territoire
+ nommé de lui et de ses ancêtres le _Perche-Gouet_; 4° Mathilde, femme
+ de Rotron III, comte de Perche.
+
+ Note 717: «Quæ subjecta anteà ipsis fuerat.» L'auteur latin n'ajoute
+ pas le reste de la phrase, mais ne diroit-on pas que l'histoire de la
+ reine Alix de Champagne a donné la première idée du charmant conte de
+ _Cendrillon?_
+
+ Note 718: _Trop_ a toujours un sens analogue à notre _extrêmement_.
+
+ Note 719: C'est-à-dire _la maria_.
+
+Par convoitise du monde qui croist tousjours monta contens entre Névelon de
+Pierrefons et Dreue de Mello qui les deux filles Dreue de Mons[720] avoient
+espousées. Car Névelon de Pierrefons tollissoit à Dreue de Mello la moitié
+de Mons qui sienne devoit estre par le mariage de sa femme; pour ce s'en
+vint celluy Dreue parler au roy du tort que celluy Névelon luy faisoit et
+luy pria et requist comme à son seigneur qu'il luy fist amender celluy
+outrage. Le roy qui tousjours vouloit ceux qui soubs luy estoient fors et
+fèbles, povres et riches tenir à droit, oï sa prière. Ses osts assembla et
+chevaucha contre Mons et le prist à force; la tour et le baille fist
+abattre et la moitié du chasteau rendit à Dreue de Mello qui estoit de son
+droit héritage. Ne demoura pas moult après que celluy Névelon mourut. Le
+roy donna sa femme par mariage à Enguerran de Trie et l'autre partie du
+chasteau donna avec la dame.
+
+ Note 720: «_De Monceio._» De _Moncy_.
+
+
+XXV.
+
+ANNEE: 1162.
+
+_Coment descort fu meu à Rome après la mort l'apostole, en eslisant un
+autre pape._
+
+
+En ce temps sourdit en l'églyse de Rome un discort trop lait et trop
+villain. Il avint après le décès du pape qui lors estoit que les cardinaux
+s'assemblèrent d'un cuer et d'une volenté, et esleurent par bon accord
+Alixandre le tiers, un moult preud'homme et de haute vie. D'autre part les
+clers Othovien[721] tant seullement firent élection de sa personne
+desconvenable et contre tout droit, sans l'accord et sans le sceu des
+cardinaux et des évesques; car tous les cardinaux s'assentoient[722] d'un
+cuer et d'une volenté au pape Alixandre. Si estoit celluy Othovien plain
+d'orgueil et de boban et convoiteux des choses terriennes. Et bien y
+apparut quant il osa envahir et emprendre la dignité du siège saint Pierre,
+outre l'élection des cardinaux. Et pour celle discorde s'en vint en France,
+comme en son refuge, celluy honnorable pappe Alixandre (car plus n'a
+l'églyse de Rome lieu où elle puisse fouir pour avoir garentise, au temps
+de tribulacion). Premièrement s'en vint à Montpelier. Et quant le roy sceut
+sa venue si se conseilla qu'il avoit à faire; et par l'ordonnance de son
+conseil envoya à luy l'abbé Thibaut de Saint Germain des Prés.
+
+ Note 721: C'est-à-dire: Les clers d'Octavien.
+
+ Note 722: Le latin ajoute: _Duobus exceptis_.
+
+Quant il eut faicte le besongne le roy pour quoy il estoit allé là, congié
+prist au pape et s'en retourna par Clermont. Là prist une maladie moult
+griesve. Jusques à l'abbaye de Vézelay s'en vint à quelque peine, si malade
+comme il estoit, pour ce qu'il ne devoit pas en tel point en estrange terre
+demourer. Et trois jours devant la feste Marie Magdalène dont l'églyse est
+fondée vint là. En celle églyse avoit esté nourry d'enfance et y avoit pris
+l'abit de religion, et là de celle maladie mourut. Après luy fu esleu Hue
+en abbé de Saint Germain des Prés. Ces choses avindrent en l'an de
+l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent soixante-deux. Le devant dit pape
+Alixandre s'aprocha de France et le receupt le roy Loys et tout le royaume
+de France à seigneur et à pasteur de saincte églyse. Et par l'exemple du
+roy Loys et du royaume de France le receurent[723] à grant honneur, comme
+maistre et pasteur de sainte églyse, mains autres princes comme l'empereur
+de Constantinoble et d'Espaigne, le roy de Jhérusalem, le roy d'Angleterre,
+le roy de Hongrie et le roy de Sécille et tous les roys crestiens, fors
+seullement l'empereur Ferry d'Allemaigne qui, selon l'acoustumée
+desloyauté, se contenoit comme forcenné. Tousjours maintint celluy Othovien
+contre les canons et contre tout droit, et luy obéit comme à apostole; et
+plus, comme desloyaus et excommunié, mist en siège, après la mort de celluy
+Othovien, damp Guy de Crémone, l'un des deus cardinaux qui à l'élection de
+celluy Othovien s'estoit accordé secrètement contre droit. Par
+l'ennortement de ces deux[724] s'en alla l'empereur à Rome à grant effort
+de gens pour la cité gaster et destruire. Mais trop grant perte receut de
+ses gens, non mie par la force des Romains mais par la vengence
+Nostre-Seigneur, sans ayde de nul homme mortel.
+
+ Note 723: Ce mot doit avoir ici le sens de _recognurent_.
+
+ Note 724: Notre traducteur se néglige dans tous ces passages. Il
+ falloit: _De celui Guy_.
+
+Escoutez grant merveille. Il avint que Nostre-Seigneur estendi sa main sur
+l'ost de ce desloyal tirant, par la corrupcion de l'air, de grans pluyes et
+grans eaues qu'il espandit sur eux: par quoy trop grant multitude de
+peuple, que de chevaliers que d'autres gens, du glaive de Dieu furent férus
+et finirent leur chétive vie. Entre lesquels Conrat le fils l'empereur et
+Regnaut archevesque de Coulongne moururent. Si fu le corps de luy despecié
+et boully et sallé et puis porté et mis en sépulture en la cité de
+Coulongne. L'empereur pour la paour qu'il eut de ceste mortalité laissa le
+siège et s'en vint fuiant jusques en Touscane: en chemin se mist parmi
+Lombardie, mais ceux de la terre luy firent assez de honte et le chacièrent
+de leur pays. Et ainsi s'en alla fuiant jusques en Frise. De là se partit à
+bien petite compaignie ainsi comme en larrecin et passa les mons si comme
+il peut. Si très-durement fu celluy desloyal espoventé et esbahy de la
+grant multitude de gens qu'il perdit en cest ost, que de barons que
+d'évesques que d'autre menu peuple, qu'il n'y osa plus arrester; mais s'en
+vint fuiant en Allemagne.
+
+
+XXVI.
+
+ANNEE: 1163.
+
+_Coment le roy Loys ala à ost sus le conte de Clermont et son fils et
+autres tyrans qui persecutoient les églyses et les povres et les pélerins;
+et coment le roy les desconfist et prist._
+
+
+Il advint en ce tems que le conte de Clermont en Auvergne et Guillaume le
+conte du Puy son nepveu et le viconte de Polignac avoient acoustumé à
+demener leur vie en rapine et en roberies, comme ceux qui roboient les
+églyses et les pélerins et essilloient les povres gens. Les griefs et les
+maux que ces desloyaux faisoient ne peuvent plus souffrir l'évesque de
+Clermont en Auvergne né celluy du Puy, et pour ce qu'il ne povoient
+contraster à eux né à leur force eurent conseil qu'il s'en vendroient
+clamer au roy Loys. A luy s'en vindrent tout droit et luy prièrent pour
+Dieu qu'il mist conseil à amender les maux que ces tirans faisoient à Dieu
+et à saincte églyse.
+
+Et le doux roy débonnaire, quant il eut oï la complainte des desloiautés
+que ces tirans faisoient, assembla son ost hastivement et chevaucha en ces
+parties tout encouragié de venger la honte et le dommage de saincte églyse.
+Si estoit trop griefve ceste chose de prendre guerre contre tels gens qui
+estoient riches et aisés et en leur pays et à merveilles bien garnis
+d'avoir et de gens. A eux se combati en champ et par l'aide de Dieu et de
+saincte églyse laquelle il deffendoit, luy avint si grant honneur lui les
+desconfist et prist en champ de bataille et les emmena avecques soy en
+chetivoison. Si les tint en prison tant qu'il luy pleut et luy jurèrent en
+la parfin qu'il cesseroient des maux qu'il avoient acoustumé à faire. Bons
+hostaiges donnèrent, atant furent délivres.
+
+
+XXVII.
+
+ANNEE: 1166.
+
+_Coment le desloyal conte Guillaume de Chalon persécuta l'églyse Saint-Père
+de Cligny, et en fist grant occision par les Brebançons. Et coment le roy
+en prist la vengence, car il deshérita le conte et fist pendre les
+homicides à hautes fourches._
+
+
+Après ceste noble vengence avint en Bourgongne un des plus cruels fais et
+des plus horribles à oïr qui oncques avint en la terre des crestiens. Car
+le desloyal conte de Chalon osa Dieu tenter à ce qu'il prist durement à
+assaillir et à grever la noble églyse Saint-Père de Cligny; trop assembla
+grant peuple d'une manière de gent que l'en appelle Brebançons. C'est une
+gent qui Dieu ne croit né aime, né congnoistre veut la voye de vérité. Par
+la force de ces desloyalles gens alla rober la devant dicte églyse de
+Cligny. Le convent de léans yssit contre icelluy tirant sans lance et sans
+escu et sans armes fors seullement des armes de Dieu, c'est des ornemens de
+la saincte églyse, à tous les sanctuaries et les croix et les textes des
+sainctes évangiles, et avec eux estoit grant plenté du peuple de la ville
+et du pays d'environ.
+
+Quant celle excommuniée tourbe de Brebançons vit les moynes venir contre
+eux ainsi appareilliés, si leur coururent sus et les despouillèrent tous
+des sains vestemens, en la manière de bestes sauvages et de loups enragiés
+qui cuerrent à quelque viande qu'il trouvent quant la fain les destrainct;
+ainsi coururent celle gent excommeniée aux barons et aux bourgeois et en
+occirent bien largement jusques à cinq cens ou plus. La renommée de ceste
+félonnie qui oncques mais n'avoit esté oïe jusques adont s'espandi par
+diverses contrées et vint jusques en France au roy Loys. Et tantost comme
+il oït, si fu tout esmeu de pitié et de compassion, pour la honte de Dieu
+et de saincte églyse, de prendre vengence de ceste orgueilleuse cruauté. Et
+tantost bani[725] ses osts et se hasta d'aller contre le cruel tirant pour
+le destruire.
+
+ Note 725: _Bani._ Fit crier le ban de.
+
+Quant le desloyal sceut la venue du roy et de son ost si ne l'osa attendre,
+mais laissa sa terre comme fuitif. Et si comme le roy passoit par la
+province de la terre de Cligny à tout son ost, les femmes et les
+bourgeoises qui demourées estoient vefves de leurs seigneurs par celle
+guerre, les valetons et les fillettes qui chéus estoient orphelins luy
+venoient à l'encontre et luy chéoient tous aux piés plourans et crians à
+haux cris et luy monstroient leur perte et leur dommaige et luy prioient
+qu'il eust pitié et mercy d'eux et mist conseil en leur affaire qui ainsi
+alloit malement. Tant luy disrent illec qu'il menèrent le roy et tout son
+ost jusques à plourer et les encouragèrent plus de destruire celle
+excommeniée gent. Né ce ne fu pas merveille; car tu véisses illec les
+petits orphelins qui encores alaitoient et pendoient aux mamelles des
+mères, et véisses les pucelles orphelines et desconfortées des soulas de
+leur pères que ces desloyalles gens avoient occis, crier et plourer trop
+douloureusement. Tu n'oysses pas Dieu tonnant tant estoit l'air rempli de
+pleurs et de cris et de braieries de petits enfans. Que dirai-je plus? Le
+roy tout eschaufé d'acomplir son propos s'en entra en la terre de cest
+excommunié le conte de Chaalon et sans nul empeschement et sans nul
+destourbier prist le mont Saint-Vincent et puis Chaalons, et toute la terre
+à ce tirant, et en bailla la moitié au duc de Bourgongne et l'autre au
+conte de Nevers. Des desloyaux Brebençons fist grant justice: car autant
+que il en peut prendre né tenir en fist-il pendre aux fourches tout
+incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir;
+mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu
+avec les autres en vengence de saincte églyse. Après ceste noble vengence
+s'en retourna le roy en France.
+
+
+XXVIII.
+
+ANNEE: 1166.
+
+_Coment le roy defendi l'abbaïe de Vezelay contre le conte de Nevers et
+contre les bourgeois de Vezelay, hommes de l'abbaïe qui estoient allés
+contre l'églyse. Et coment il ot un fils de la royne Ale sa femme, qui ot
+nom Phelippe Dieudonné._
+
+
+Ainsi délivra l'églyse de Vezelay des bourgeois mesme de la ville qui par
+grant orgueil se rebellèrent contre l'abbé de léans qui est leur droit
+seigneur. Commune firent contre luy et le guerroièrent moult longuement, et
+assaillirent l'églyse et l'abbaye à armes; et s'estoient entre jurés que
+jamais jour de leur vie n'obeyroient à celle églyse. Et tout ce firent par
+le conseil au conte de Nevers qui trop estoit mal adversaire à celle
+églyse. L'abbé et les moines garnirent les tours du moustier pour eux
+défendre des grans assaux que les orgueilleux bourgeois leur faisoient et
+se misrent dedens, car il ne povoient à eux durer: car les bourgeois qui
+trop éoient leur seigneurie les assailloient trop durement et tiroient
+asprement contre eux d'arcs et d'arbalestres. Et si longuement les tindrent
+enclos par leur grant effort que le pain leur faillit et qu'il ne vivoient
+sé de char non. A ce furent menés que une partie des moynes faisoit le guet
+par nuyt et l'autre partie lassée de deffendre se dormoit tant comme elle
+avoit de loisir. Grant pièce furent ainsi en telle détresse. Et quant
+l'abbé vit que ces desloyaux bourgeois ne se refrenoient de riens de leur
+félonnie, ains ne faisoient sé enforcier non plus, et eux plus assaillir,
+si eut conseil et conduit par ses amis: en repost s'en yssi et s'en alla au
+roy Loys qui lors estoit à Corbie. Sa complaincte fist de ses bourgeois
+mesme qui conspiracion avoient faicte contre luy et assis l'avoient en sa
+maison mesme et luy faisoient tant de griefs comme il povoient. Quant le
+roy en fu certain par l'abbé et par autres, si envoya l'évesque de Lengres
+au conte de Nevers qui celle machinacion maintenoit. Et luy manda qu'il
+fist la commune despécier. Mais le duc qui estoit orgueilleux mist arrières
+le commandement du roy né n'en tint compte, car les bourgeois de Vezelay ne
+desvoya né ne destourba de riens de leur folle emprise.
+
+Et quant le roy vit ce, si assembla son ost, tout entalenté de vengier
+l'églyse et le despit que le conte faisoit de contredire son mandement. Si
+chevaucha par grant desdaing contre le conte. Le conte qui sceut sa venue
+luy manda tantost par l'évesque d'Ausseurre qu'il se contendroit à sa
+volenté de la commune deffaire. Après ce mandement vint encontre le roy
+jusques à Moret et luy jura et promist que jamais en sa vie à la commune ne
+s'assentiroit, ains la deffendroit à son povoir. Après la fiance et la
+seurté qu'il eut prise du conte, départit ses osts et s'en ala jusques à
+Ausseurre. Là furent mandés les bourgeois de Vezelay et jurèrent devant le
+roy que tousjours mais se contendroient à la volenté du roy et de l'abbé
+Poinçon et ceux qui après luy seroient et qu'il despéceroient leur commune
+né jamais ne la restabliroient. Et pour l'amende de cest outraige donnèrent
+à l'abbé, par le commendement du roy, soixante mille soubs. Et ainsi fu la
+paix d'eux et de l'abbé faicte et réformée. Ne scay quans jours après avint
+que le conte Guillaume de Nevers recommença à assaillir celle églyse et à
+contrallier pour aucunes coustumes qu'il clamoit à tort sur celle églyse
+que l'abbé li nioit; pourquoy il avint que la paour de Dieu oubliée leur
+soustrait-il leur viande. Et quant les moynes se virent en tel point qu'il
+n'avoient que mengier, il s'en allèrent tous à Paris, aux piés du roy à
+pleurs et à larmes se gettèrent et se complaignirent des tors et des griefs
+que le conte leur faisoit. Et le roy pour la pitié qu'il en eut contraignit
+le conte par force à tenir ferme paix et seure à l'églyse de Vezelay.
+
+Pour tels biens et euvres de miséricorde que le roy fist par plusieurs fois
+à celle églyse et aux autres dont il souffrit et endura mainte guerre, luy
+donna Dieu digne guerdon de tant de bonnes œuvres comme il avoit faictes en
+ce monde.
+
+Ce fut un biau fils qu'il engendra par la volenté de Nostre-Seigneur en la
+royne Ale sa femme, qui fu appellé Phelippe Dieudonné. Car par les mérites
+du père le donna Dieu au royaume de France[726]. Et ce fu cil Phelippe qui
+tant fu saige et vigoreux qu'il se deffendist de ses ennemis et conquist
+Normandie, Anjou et Poictou et Auvergne, sur le roy Henry et Richart son
+fils et les chassa en Angleterre.
+
+ Note 726: C'est ici que s'arrête le texte du dernier continuateur
+ d'Aimoin. Il finit en donnant le nom des trois parrains et des trois
+ marraines du Philippe-Auguste. Les voici: Hugues, Hervée et Eudes,
+ abbés de St-Germain, de St-Victor et de Ste-Geneviève; Constance,
+ sœur du roi Louis, et deux veuves de Paris. «Duæ viduæ Parisienses
+ matrinæ exstiterunt.» Ce fait m'a paru curieux.
+
+De cestuy Phelippe parlera dès ore mais l'ystoire. Et si n'entrelaissera
+pas l'ystoire à parler du père jusques à ce point qu'il trespassa de ce
+siècle. Car puis que l'enfant Phelippe fu né, régna-il longuement jusques à
+tant qu'il fu couronné en la cité de Rains. Mais à son couronnement ne fu
+pas le père, car il estoit jà malade et féru de paralisie, si comme
+l'histoire dira ci-après plus plainement.
+
+
+
+_Ci fine l'istoire du roy Loys, fils au gros roy Loys._
+
+
+
+
+
+
+
+
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+Paulin Paris
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@@ -0,0 +1,13496 @@
+Project Gutenberg's Les grandes chroniques de France (3/6), by Paulin Paris
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les grandes chroniques de France (3/6)
+ selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
+
+Author: Paulin Paris
+
+Release Date: March 21, 2011 [EBook #35643]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+DE
+FRANCE.
+
+
+
+PARIS. Imprimerie de Béthune et Plon,
+Rue de Vaugirard, 36.
+
+
+LES
+GRANDES CHRONIQUES
+DE FRANCE,
+selon que elles sont conservées
+en l'Église de Saint-Denis
+EN FRANCE.
+
+
+PUBLIÉES PAR M. PAULIN PARIS,
+De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.
+
+
+
+TOME TROISIÈME.
+
+
+PARIS.
+TECHENER, LIBRAIRE,
+12, PLACE DU LOUVRE.
+
+1837.
+
+
+CI COMENCENT LES GESTES
+
+L'EMPEREUR CHARLES-LE-CHAUF.
+
+* * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEES: 842/851.
+
+
+_Coment ses frères se combatirent à luy, et coment il furent desconfis et
+fuirent. Et puis coment il pacifièrent ensemble et partirent l'empir; et
+coment Lothaire fu moine et trespassa en religion, et coment un de ses
+frères fu déceu, et de maintes autres choses._
+
+
+[1]Après la mort l'empereur Loys,[2] (qui par son nom fu appelé
+Loys-le-Débonnaire et fu fils Charlemaine-le-Grant,) deux de ses fils,
+Lothaire et Loys, assemblèrent grant ost de toutes pars de leur royaumes
+contre Charles-le-Chauf, leur frère, qui estoit roy de France. (Voir est
+qu'il n'estoit leur frère que de père, car il fu fils de la dernière femme
+qui eut nom Judith.) Moult avoient sur luy grant envie pour ce qu'il avoit
+à sa part le plus noble des royaumes. Tant assemblèrent de gens que il
+aplouvoient de toutes pars ensi comme langoustes[3].
+
+ Note 1: On trouve le texte latin de ce commencement dans un
+ _Epitome gestorum regum Franciæ_, conservé par deux manuscrits;
+ l'un de l'abbaye de Saint-Victor, coté aujourd'hui n° 287; f° 188:
+ l'autre de Saint-Germain, coté n° 646; f° 1. (Voy. aussi le tome
+ VII des Historiens de France, p. 255.)
+
+ Note 2: Tout ce que j'ai mis entre parenthèses appartient uniquement
+ au traducteur.
+
+ Note 3: _Langoustes_, sauterelles.
+
+Et quant Charles sceut ce, il manda ses barons, et leur demanda quel
+conseil il y voudroient mettre. Et il luy respondirent d'un cuer et d'une
+volenté qu'en nulle manière il ne souffreroient qu'il entrassent en leur
+contrées né ès terres du royaume. Moult le roy rit de si belle response et
+moult les en mercia. Son ost appareilla et alla encontre les ennemis, qui
+jà estoient en l'archeveschié de Rains[4], et estoient venus en une ville
+qui a nom Fontenay[5]. Si grant ost avoient et si merveilleux qu'il
+habondoient de toutes pars, ainsi comme la gravelle de la mer: droitement
+la veille de l'Ascension.
+
+ Note 4: L'_Epitome_ dit la même chose, _In parochiâ Remensi_. C'est
+ une erreur dont la source est peut-être dans la bévue d'un scribe qui
+ aura lu: _In pago antistitis Remensis_, au lieu de _In pago
+ Antissiodorensi_.
+
+ Note 5: _Fontenay_ est-il le bourg actuel de _Fontenay près Vezelay_,
+ à trois lieues d'Avallon, ou le village de _Fontenailles_, à cinq
+ lieues d'Auxerre? L'abbé Lebeuf, dans une dissertation consacrée à la
+ bataille de Fontenay, est pour ce dernier endroit.
+
+Et quant ce vint à l'endemain, jour meisme de la feste, les osts des deux
+roys s'appareillèrent pour combattre. Car il cuidèrent l'ost Charles
+dépourveu et désarmé trouver pour la solennité du jour si très-hault. Et
+sans faille si estoit. Si leur coururent sus soudainement par l'atisement
+du diable, et les commencièrent forment[6] à escrier de toutes pars. Et les
+François toutevoies s'armèrent au plustost qu'il peurent, et les reçurent
+hardiement à quelque meschief. [7]Longuement et asprement se combatirent
+d'une part et d'autre. Et tant en eut d'occis de chacune partie, que
+mémoire d'homme ne recorde mie qu'il y eut oncques en France si grant
+occision de chrestiens. A la parfin si comme Diex le voult, eurent François
+victoire de leurs ennemis. (De cette occision eschappa Lothaire et Loys son
+frère,) et s'en fu Lothaire jusques à Ais-la-Chapelle. [8]Et le roy Charles
+rappareilla son ost, et les suivi jusques à Ais et chassa hors de la ville.
+Et cil prit sa femme et ses enfans et s'en fui tousjours devant lui
+jusques à Lyons, et puis jusques à Vienne. Là se rappareilla et receut ses
+gens et Loys son frère. D'une part et d'autre estoient les osts. Mais avant
+qu'il assemblassent derechief à bataille, coururent tant messages d'une
+part et d'autre qu'il firent assembler les trois frères à parlement, en une
+isle du Rosne[9]. A ce s'accordèrent à la parfin que tout l'empire seroit
+divisé en trois parties, et se tiendroit chascun appaiés de sa partie.
+Lothaire s'en retourna à la souveraine France[10], qui est le royaume
+d'Austrasie, et Loys en la sienne partie, et Charles retourna en France.
+
+ Note 6: _Forment_, fortement.
+
+ Note 7: Les deux phrases suivantes sont dans le texte des _Annales
+ Fuldenses_, dont l'auteur, moine de Fulde, étoit attaché au roi de
+ Germanie Louis, frère du Charles-le-Chauve. Ces annales embrassent
+ les années 714 à 882. (Voyez _Historiens de France_, tome VII,
+ page 159.)
+
+ Note 8: _Adonis archiepiscopi Viennensis Chronicon_.
+
+ Note 9: _Adon_ dit de la Seine: «In insulam quamdam Sequanæ
+ conveniunt.» Mais la phrase précédente semble donner raison à notre
+ traducteur.
+
+ Note 10: _Souveraine._ Supérieure.
+
+(Mais aucunes chroniques en cet endroit dient que Lothaire eut si grand
+dueil et tel doleur de ce qu'il fu desconfit, que quant il s'en fuit en son
+païs, il fit crier partout la loy des païens par desespérance, et guerpi la
+loy chrestienne; et pour ce que la gent du païs désiroient ce qu'il leur
+commanda, nommèrent-il le royaume de son nom et laissèrent les noms des
+anciens rois; et l'appelèrent Loheraine, qui vaut autant à dire comme le
+royaume de Lohier. Mais cette sentence est moult contraire à celle qui
+après vient. Car il dit:[11])
+
+ Note 11: On n'a pas conservé ces anciennes chroniques; je pense que
+ c'étoit plutôt quelque _chanson de geste_ fondée sur les démêlés du
+ fils de Lothaire avec le pape.
+
+Quant il fu retourné en son païs, il envoia son fils Loys, à qui il avoit
+donné le royaume de Lombardie, à Rome par son oncle Dreue, l'évesque de
+Mez. Et l'apostole Serges le receut et le couronna empereur, et fu salué du
+peuple comme empereur Auguste. Lors senti Lothaire que maladie le
+seurprenoit, pour ce départi son royaume à ses trois fils. A Charles le
+maindre donna Provence et une partie de Bourgogne: A Lothaire le moien, son
+siége et la terre toute qui y appartenoit, et à Loys qui jà estoit couronné
+empereur, toute Italie. Après, quant il eut ainsi toute sa terre donnée et
+départie à ses fils, il déguerpit le royaume temporel et le siècle, et
+vesti les draps de religion en l'abbaïe de Prume[12]. Et peu de temps après
+trespassa de ce siècle en l'an de l'Incarnation huit cent cinquante-cinq,
+de son empire trente et trois. En l'églyse de Saint-Sauveur l'enterrèrent
+honorablement les trois frères.
+
+ Note 12: _Prume._ «In Prumiæ monasterium.» A douze lieues de Trèves,
+ dans la forêt des Ardennes.
+
+_Incidence_. En ce temps mouru Bernard, archevesque[13] de Vienne. Après
+luy fu un autre qui avoit nom Aglimaire. En ce temps fu aussi archevesque
+de Lyon un autre qui avoit nom Emulons. En ce temps mouru le pape Grégoire.
+Après luy fu Serges; après, Léon; après, Benoist. En ce temps fu occis
+Segatz, le duc de Bonivent, par sa gent. Et ceux meismes qui l'occirent
+firent venir les Sarrasins et les reçurent en la cité de Bonivent. Entour
+huit ans après la mort l'empereur Lothaire, mouru Charles, le plus jeune
+des frères[14], et fu ensépulturé en l'églyse Notre-Dame de Lyon. Son
+royaume prirent les deux frères Lothaire et Loys. Si eut l'empereur Loys
+Bourgogne en sa partie, et Lothaire Provence[15]. Loys assembla ost contre
+les Sarrasins qui estoient entrés à Bonivent. A eux se combati et occit
+Amalmathar, leur seigneur, et reçut la cité. Par mauvais conseil fut déceu
+le roy Lothaire, son frère, du mariage de deux femmes, dont presque toute
+saincte Eglyse fu émue contre luy; pour ce cas furent dampnés par la
+sentence l'apostoile deux archevesques, Teugaudes, archevesque de Trèves,
+et Gonter, archevesque de Couloigne. Pour ce cas fu assemblé le concile des
+prélats par le commandement le roy Charles-le-Chauf, son oncle, qui bon
+conseil li looit, sé il le voulust avoir creu. Mais pour nul ammonestement
+ne voult laissier son propos, ains mut et s'en alla par Lombardie droict à
+Bonivent à l'empereur Loys, son frère. A cette voie s'accorda bien le roy
+Charles-le-Chauf, pour ce qu'il avoit espérance qu'il se refrainist de sa
+mauvaise volonté par le chatiement et l'ammonestement l'apostoile; mais à
+ce ne s'accordoient pas plusieurs des prélats de France, ains le
+contredirent, tant comme il purent, ceulx qui estoient mus par le
+Sainct-Esprit et qui se doubtoient que esclandres né périls ne venist à
+saincte Eglyse de cette chose. Car il avoient doubte de ce qui après en
+avint, que l'apostoile ne fist sa volonté par prières, et que commune
+erreur n'en fut espandue en saincte Eglyse. Toutevoies vint, si comme il
+avoit proposé: à l'apostoile s'en alla et impétra ce qu'il voult. [16]De
+Rome se départi bault et liez, et vint jusques à la cité de Luques, et là
+fu malade d'une fièvre, et là meisme prit une maladie à tout sa gent si
+grant et si crueuse qu'il les véoit mourir devant lui à gratis monciaux, né
+oncques pour ce ne se avertit né ne voult entendre la vengeance né le
+jugement de nostre Seigneur. De Luques s'en parti et vint à Plaisance, en
+la huitiesme ide du mois d'aoust. Là demoura jusques dimanche après. Et
+entour heure de nonnes, devint ainsi comme hors du sens. L'endemain perdi
+la parole du tout, et puis mouru entour la seconde heure du jour. Un peu de
+sa gent qui estoient demourés de cette pestilence, pristrent le corps et
+l'enterrèrent en ung moustier près de la cité.
+
+ Note 13: _Archevesque._ «Episcopus.»
+
+ Note 14: _Des frères_, c'est-à-dire des fils de ce Lothaire.
+
+ Note 15: Le texte d'Adon est ici mal traduit. «Accepit autem
+ (Ludovicus) partem transjurensis Burgundiæ, simul et Provinciam.
+ Reliquam partem Lotharius sibi retinuit.»
+
+ Note 16: A compter d'ici, notre chronique est traduite des Annales de
+ St-Bertin, année 869.
+
+
+II.
+
+ANNEE: 869.
+
+_Coment Charles-le-Chauf receut message qu'il n'entrast au royaume qui ot
+esté Lothaire son frère, jusques après ce qu'il fu parti: et coment les
+prélats le reçurent à seigneur en la cité de Mez. Et des constitutions qui
+furent là establies._
+
+
+En ce temps-là estoit le roy Charles-le-Chauf en la cité de Senlis, il et
+la royne Judith[17]. Là avoient fait grans aumosnes, et avoient donné et
+départi assez de leurs trésors aux églyses et aux lieux de religion; et les
+rendirent par telle manière à Notre-Seigneur par cui don il les avoient
+receus. De Senlis se départi et s'en alla à Atigny. Là vinrent à luy les
+messages d'aucuns évesques et d'aucuns barons du royaume Lothaire qui mort
+estoit, et luy mandoient qu'il n'allast en avant, et qu'il n'entrast au
+royaume que Lothaire avoit tenu, jusques à tant que le roy Loys son frère
+fust retourné d'un ost qu'il avoit fait sur les Wandres. Et quant il seroit
+venu et qu'il séjourneroit en son palais d'Angelenham, si envoyast à luy
+ses messages et luy mandast et le lieu et le temps qu'il assembleroient
+pour traictier de la partision du royaume sans faille. Voir est qu'il avoit
+jà ostoié par deux ans sur les Wandres, et plusieurs fois s'estoit jà à
+eux combattu, mais pou ou noient y avoit gaigné; et refurent plusieurs qui
+luy mandèrent qu'il venist jusques à Mez, et il se hasteroient de venir
+contre luy en la voie, ou il vendroient à li en la cité. Loys s'appensa et
+vit bien que c'estoit le meilleur conseil. A la voie se mit et alla jusques
+à Verdun. Là rencontra plusieurs prélats du royaume Lothaire, Haston
+l'évesque de Mez,[18] et Franque l'évesque de Tongres, et mains autres. Et
+quant il furent en la cité, il assemblèrent en l'églyse Sainct-Estienne, et
+puis furent les paroles qui s'ensuivent récitées en la présence le roy
+Charles, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante-neuf. Alors commença à
+parler l'évesque de Mez, Avancien avoit à nom, devant tous les prélats et
+le peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, bien savez tous, et si est
+chose seue en plusieurs règnes, les griefs que nous avons souffers pour nos
+causes communément et pour nos droits soustenir, au temps de nostre prince
+soubs qui nous avons été jusques à ore. Et si savez bien la douleur et
+l'angoisse que nous avons en cuer de la honteuse mort qui lui est advenue.
+Or n'y a donc autre conseil à nous qui sommes sans prince et sans chief
+terrien, mais que nous convertissions nos cuers en jeusnes et oroisons, et
+prions à celui qui tient en son poing les règnes et les roys, et ordonne du
+tout en sa volonté, qu'il nous doingt roy selon son cuer, qui nous gouverne
+en droict et en justice, et nous sauve et défende, et nous fasse tels que
+nous soions tous d'un cuer et d'une volenté à luy aimer et luy obéir en
+Dieu. Pour ce donques que cil fait la volonté de ceux qui le doubtent, et
+oi leur prière, a-il esleu droit hoir et successeur de ce royaume, à qui
+nous sommes soubmis de nostre volenté et pour nostre profit, c'est à savoir
+le roy Charles qui ici est présent; il nous est advis que nous luy devons
+rendre grace de ses bénéfices, que nous ne soions vers luy encolpés du vice
+d'ingratitude pour ce qu'il nous donne prince et gouverneur qui nous garde
+et défende longuement au profit de la saincte Eglyse, et nous doint vivre
+soubs luy en paix et en concorde en son service, à l'onneur et à la louange
+de celuy qui vit et règne sans fin. Et sé il lui plaict et il nous semble
+que ce soit bien, nous oïrons de sa bouche qu'il en voudra dire et répondre
+à nous et au peuple qui ci est assemblé.» Adonc parla le roy Charles aux
+prélats et au peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, tout ainsi comme ces
+honorables évesques ont tous ensemble parlé par la bouche d'un seul, et ont
+monstré certainement votre volenté et votre commune concordance, à ce que
+vous m'avez appelé par élection au profit du règne et de vous; sachiez
+certainement que devant toutes choses je regarderai l'onneur et le
+cultivement de Dieu et des églyses par l'aide de luy meisme et, après, de
+chascun de vous, d'après la dignité de son ordre et l'estat de sa personne,
+et les honoreray et sauveray de mon pouvoir, et tendray amour, et garderay
+à chascun les drois et les lois, selon la coustume du païs: en telle
+manière que obédience et honneurs roiaux me soient portés de chascun de
+vous selon son estat et conseil et aide, pour vous et pour le roiaume
+deffendre, sé mestier en estoit; ainsi comme nos devanciers l'ont fait par
+droict et par raison à ceux qui ont régné pardevant moy.»
+
+ Note 17: _Judith_. Il faut lire _Ermentrude_.
+
+ Note 18: «Il falloit traduire: _Haton l'évesque de Verdun, et Arnoul
+ l'évesque de Toul. De là, venant à Mez, il y trouva Advencien,
+ l'évesque de la ville, et Francon, l'évesque de Tongres_.» (Note de
+ dom Bouquet.)
+
+Après le roy, parla Hincmaris, archevesque de Rains, et dit en telle
+manière par le commandement Avancien[19], évesque de la cité, et des
+évesques autres de la province de Trèves, comme Haston l'évesque de Verdun,
+et Arnoult l'évesque de Toul et mains autres qui présens estoient. «Pour
+ce,» dist-il, «qu'il ne semble à aucuns que ce soit desraison et
+présomption sé nous et nos honorables frères et évesques de nostre province
+de Rains, nous entremettons des causes et de l'ordonnance de cet
+archeveschié, sachent tous que nous ne le faisons pas contre les drois des
+canons, pour ce que l'églyse de Rains et celle de Trèves sont sereurs et
+comprovinciaux en cette région de Belge, si comme l'auctorité de saincte
+Églyse le monstre et l'ancienne coustume le preuve. Et pour ce doivent-il
+garder à communs accors les establissemens des anciens pères et de sains,
+et doit estre gardé entre l'archeveschié de Trèves et celluy de Rains la
+condition de ce privilège, que celluy qui le premier est ordonné est tenu
+pour le premier ordonné, et la divine loy establie de Dieu le dict ainsi.
+_Quant tu trépasseras par le champ de ton amy, tu cueildras les espis, et
+pour les mangier les frotteras en ta main, mais tu n'en cueildras nul à
+faucille._ La moisson c'est le peuple, si comme nostre Seigneur vous
+monstre en l'Evangile; la moisson doncques de mon amy, c'est le peuple
+d'autres provinces. Tu frotteras ces espis en trespassant, c'est admonester
+le peuple en ung corps de saincte Églyse à la volenté de nostre Seigneur;
+doncques pouvons-nous passer en la province en admonestant le peuple à bien
+faire, sans tort faire à nullui; né ne mettons la faucille de jugement au
+peuple d'autre province. Autre raison: car les honorables évesques et
+nostre frère de cette province nous commandèrent et admonestèrent ce à
+faire en charité, pour ce qu'il n'avoient pas de provincial et vouldrent
+que nous ordennissons de leurs causes ainsi comme des nostres propres.
+Est-il ainsi,» dict-il, «seigneurs évesques?» Et il respondirent que oil.
+Et il dict après: «Or nous povons doncques avertir qu'il plaict à nostre
+Seigneur que nostre prince et nostre roy, qui cy est présent, à qui nous
+sommes soubmis de nostre volenté, pour nous et nos églyses, est ci venu
+pour nous et nous pour luy en la dernière partie du royaume que il tient.
+Pour ce doncques que son père Loys, le puissant empereur et de saincte
+mémoire, fu couronné à empereur à Rains par la main du pape Estienne,
+pardevant l'autel Nostre-Dame, et fu puis déposé par la traïson du peuple
+et des barons et des mauvais évesques, et puis fu restabli devant le corps
+sainct Denys en France, et couronné de reschief en ceste églyse devant cest
+autel de sainct Estienne, par la main des évesques, si comme nous veismes
+qui y estions présens; et d'autre part, si comme nous trouvons ès
+histoires, que quant ces anciens roys conquéroient les royaumes, il se
+faisoient couronner des couronnes de chascun royaume. Il nous semble, sé il
+vous plaisoit, que avenante chose seroit qu'il fust et couronné et enoingt
+de la saincte onction, par la main d'évesque, au nom et au titre du royaume
+où il est appelé; et s'il vous plaict qu'il soit ainsi fait, si vous y
+accordez communément et le prononciez de vostre bouche.» Après ces paroles
+s'escrièrent tous que ainsi fust fait. Lors leur dict après: Rendons graces
+à Dieu et chantons: _Te Deum laudamus_. Après ce fu couronné et sacré
+devant l'autel sainct Estienne. Si départit atant le concile.
+
+ Note 19: _Par le commandement._ «Jubente et postulante.»
+ (An. S.-Bert.)
+
+
+III.
+
+ANNEE: 869.
+
+_Du mandement Loys à Charles son frère, et de la response. Et d'une
+incidence. Des griefs et du dommage que les Sarrasins firent au roy Loys au
+retour de Bonivent. Et puis de Rollant, archevesque d'Arle, et puis des
+Normans, et de la mort la royne Hermantrude et du mandement l'apostoile à
+Charles-le-Chauf._
+
+
+De Mez se départit le roy et s'en ala à Floringues[20]: et quant il eut là
+ordonné ce que bon luy sembla, il s'en ala chascier[21] en la forest
+d'Ardennes. Entre ces choses advint que son frère Loys fit paix aux
+Wandres[22], sous une condition dont l'histoire ne parle mie. Pour celle
+paix confirmer y envoya ses fils et aucuns marchis de sa terre; car il
+demoura malade en la cité de Ragenbourg[23]. Au roy Charles manda par ses
+messages les convenances qui estoient entre eux deux et de sa partie du
+royaume Lothaire, et le roy Charles luy remanda responses souffisans à ce
+qu'il lui avoit mandé.
+
+ Note 20: _Floringues_, aujourd'hui _Floringhem_, dans le département
+ du Pas-de-Calais, arrondissement de Saint-Pol-sur-Ternoise, canton
+ d'Heuchin. Latinè: _Florinkengas_.
+
+ Note 21: _Chascier_. «Autumnali venatione exercitandum.»
+
+ Note 22: _Wandres_. «Pacem, sub quadam conditione, apud Winidos
+ procuravit obtinere.» Plus loin, l'annaliste de St-Bertin ajoute à ce
+ nom: «Qui in regionibus Saxonum sunt.»
+
+ Note 23: _Ragenbourg_. «Ragenisburg.» C'est Ratisbonne.
+
+_Incidence._ En ce temps advint en Grèce que Basile occit par traïson
+l'empereur Michiel, et cil avoit celluy Michiel accompagnié en l'empire.
+Couronner se fit et gouverna l'empire tout seul. L'un de ces princes qui
+Patrice avoit nom[24] envoïa à Barrain à tout trois cens nefs pour aider au
+roy Loys contre Sarrasins. Si requeroit par iceluy prince meisme qu'il luy
+onnast sa fille en mariage[25] pour espouse. Mais il ne la luy envoïa pas,
+pour ne sai quelle discorde qui fu entre luy et le prince, dont il avint
+qu'il s'en retourna à Corinthe à toute sa navie. En ce que l'empereur Loys
+s'en retournoit de sa contrée de Bonnivent, les Sarrasins qu'il avoit
+assiégiés en la cité de Barre issirent hors et se férirent en la queue de
+son ost soudainement et tollirent bien jusques à deux mille chevaux: dessus
+montèrent et firent d'eux-meismes deux batailles, puis s'en allèrent en
+l'églyse Saint-Michiel de Mont-Gargan. Les clers et les pèlerins, qui là
+estoient venus pour adourer, robèrent et tollirent tout quanqu'il avoient,
+et puis s'en retournèrent chargiés de dépouilles. De cette aventure furent
+l'apostoile et l'empereur moult courrouciés.
+
+ Note 24: _Patrice avoit nom._ C'est-à-dire étoit revêtu du titre de
+ patrice. «Patricium suum ad Bairam cum CCCC (vel CCC) navibus
+ miserat.» _Bairam_, c'est _Bari_, dans le royaume de Naples.
+
+ Note 25: _Qu'il luy donnast sa fille en mariage._ Le latin dit plus
+ clairement que le patrice demandoit de conduire à son maître la
+ princesse qui lui avoit été fiancée auparavant. «Et filiam Hludowici,
+ a se desponsatam, susciperet.»
+
+_Incidence._ Loys, l'un des fils le roy Loys de Germanie, se combati en ce
+temps contre les Wandres, à l'aide des Saisnes: grande occision y eut d'une
+partie et d'autre, mais toutevoies il eut victoire à la parfin à grand
+dommage de sa gent et à tant s'en retourna.
+
+_Incidence._ Rolland, archevesque d'Arles, empétra en ce temps vers
+l'empereur et l'empereris Engeberge, l'abbaïe de Sainct-Césaire, en l'isle
+de Camarie[26]; mais ce ne fu pas sans grans dons et sans grant service:
+moult estoit cette abbaïe riche et de grande possession. En icelle isle
+souloient avoir ung port les Sarrasins; pourquoi y pouvoient légièrement
+arriver. Un chastel y fit cest archevesque de terre tant seulement, et
+quant il oï dire que Sarrasins venoient, il se mit follement dedans; car il
+n'estoit né fort né garni pour luy sauver. Les Sarrasins vindrent là, de sa
+gent occirent plus de trois cens, et au dernier le prindrent et le menèrent
+tout loié en leur nefs, puis le mistrent à rançon qui fu tauxée à cent
+cinquante livres d'argent et à cent et cinquante manteaux, et à cent et
+cinquante espées, et à cent et cinquante présens sans les dons qu'il leur
+donna d'autre part. Si avint qu'ainsi mourut en les nefs avant qu'il
+fussent délivrés et que la rançon fust paiée; et les Sarrasins qui le
+virent, findrent[27] qu'il ne povoient plus illec demourer, et hastèrent
+forment ceux qui de la rançon paier s'entremestoient, s'il vouloient
+recevoir leur seigneur. Et quant elle fu toute paiée sans nul deffaut, il
+prirent le corps de l'archevesque tout revestu en épiscopaux garnemens si
+comme il l'avoient pris, et l'assistrent en une charrette, et puis
+l'emportèrent hors des nefs entre bras ainsi comme par honneur. Lors
+vinrent entour luy ceux qui l'amoient, et quant il cuidèrent parler à luy
+et faire joie si le trouvèrent mort. Lors l'emportèrent en terre à grans
+pleurs et le mistrent en terre en ung tombel que luy-meisme avoit fait
+appareiller pour luy. En ce temps fit Salmon, duc de Bretaigne[28], paix
+aux Normans qui estoient sur le fleuve de Loire, et fit cueillir à ses
+Bretons tout le vin qui estoit en sa partie d'Anjou[29]. L'abbé Hue et le
+comte Geoffroy[30] se combatirent aux Normans, qui habitoient sur le fleuve
+de Loire, et en occidrent entour soixante. En cette bataille prindrent ung
+moine apostate (c'est-à-dire renoié de la foy), qui la foy crestienne avoit
+déguerpie et s'estoit mis avec les Normans. Et pour ce qu'il faisoit aux
+crestiens moult de mal tant comme il povoit, luy firent-il couper la teste.
+[31]En ceste tempeste vinrent les Normans la seconde fois jusques à Paris,
+l'abbaïe de Sainct-Germain robèrent et boutèrent le feu dedans le cellier,
+et puis retournèrent tous chargiés des despoilles de ce qu'il avoient tolli
+et robé. En ce temps commanda le roy Charles aux Manceaux et aux
+Tourangiaus et à ceux qui habitoient delà le fleuve de Saine qu'il
+fermassent les cités et fissent forteresses contre les assaulx des Normans;
+et quand les Normans oïrent ce dire, il mandèrent à la gent du païs qu'il
+leur donnassent une grande somme d'argent, de vins, de fourment et de
+bestes, s'il vouloient avoir paix et trèves avec eux.
+
+ Note 26: _Camarie._ La _Camargue_, sur le Rhône.
+
+ Note 27: _Findrent._ Feignirent.
+
+ Note 28: _Duc de Bretaigne._ L'annaliste de Metz l'appelle _roi des
+ Bretons_, et il a raison. (_Note de dom Bouquet_.)
+
+ Note 29: _En sa partie d'Anjou._ «Et vinum partis suæ de pago
+ Andegavensi cum Britonibus suis collegit.» C'est-à-dire: Et il put
+ récolter, cette année, le vin des vignes plantées du côté de la Loire
+ qui appartenoit au territoire d'Angers, et par conséquent à ses
+ états. M. Guizot a rendu cette phrase ainsi: _Et il récolta le vin
+ des territoires qui lui appartenoient au pays d'Angers_.» La
+ traduction du chroniqueur de Saint-Denis est moins mauvaise.
+
+ Note 30: Le latin ajoute: «Cum Transsequanis.» C'est-à-dire: avec
+ ceux qui habitoient au-delà de la Seine ou jusqu'à la Loire.
+
+ Note 31: _En ceste tempeste, etc._ Cette phrase ne se trouve que dans
+ le manuscrit du roi des _Annales de Saint-Bertin_. On voit que les
+ Normands tenoient beaucoup aux celliers et aux vendanges.
+
+En la ville de Dussy[32] estoit le roy Charles, quant il oï nouvelles par
+certains messages de la mort Hermentrude, sa femme, en l'abbaïe de
+Sainct-Denys en France; et léans meisme fu elle mise en sépulture. Lors
+manda le roy à Theuberge, qui femme eut esté le roy Lothaire, qu'elle luy
+envoiast sa fille[33] Richeut par Boson, le fils au comte Bivin, qui frère
+estoit à ceste Richeut. (Une pièce de temps) la tint sans épouser, ainsi
+comme concubine; (mais il l'espousa puis, si comme l'histoire le dira
+ci-après). A celui Boson, son frère, donna l'abbaïe Sainct-Morize et toutes
+les appartenances, et s'en ala à Ais-la-Chapelle, et mena avec luy cette
+Richeut, et se hasta moult d'aler pour recevoir le remenant des hommages du
+royaume Lothaire, si comme il l'avoit mandé; et fit assavoir à tous qu'il
+seroit à Gondouville[34] dedans la feste Sainct-Martin pour recevoir ceux
+qui à lui devoient venir de Provence et de la parfonde Bourgoigne[35]: et
+quant il fu à Ais nul ne vint à luy qu'il n'eust d'abord receu[36]. De là
+se départit et s'en ala à Gondouville en son palais comme il l'avoit
+ordonné.
+
+ Note 32: _Dussy._ C'est _Douzy_, bourg de Champagne, près de Mouzon,
+ et sur la rivière du Cher.
+
+ Note 33: _Sa fille._ Le latin ne dit pas cela; mais la phrase est
+ obscure. «Exequente Bosone filio Bwni quondam comitis hoc missaticum
+ apud matrem et materteram suam Theutbergam Lotharii regis relictam,
+ sororem ipsius Bosonis nomine Richildem mox sibi adduci fecit, et in
+ concubinam accepit.» Je crois voir ici que pendant l'absence de
+ Boson, chargé de la mission d'annoncer à Theutherge la mort
+ d'Hirmantrude, Charles avoit fait venir près de lui Richilde, soeur de
+ Boson, et l'avoit retenue en concubinage.
+
+ Note 34: _Gondouville._ «Gundulfi-villa.» C'est _Gondreville_, dans
+ le pays Messin, à une lieue de Toul. Ce palais étoit situé sur la
+ rive droite de la Moselle.
+
+ Note 35: _De la parfonde Bourgogne._ «Et de superioribus partibus
+ Burgundiæ.»
+
+ Note 36: _Qu'il n'eust d'abord receu._ C'est-à-dire: Dont il n'eut
+ obtenu précédemment la soumission. «Nullum obtinuit quem ante non
+ habuit.»
+
+Avant qu'il partist receut les messages l'apostoile Adrien. Ces messages
+estoient deux évesques, l'un avoit nom Paul et l'autre Léon, et ne venoient
+pas au roy tant seulement, mais aux princes et aux prélas du royaume. La
+forme du mandement estoit telle que nul mortel ne fust si hardi qu'il
+entrast au royaume qui jadis ot été Lothaire, et qui par droict devoit
+venir en la main son fils espirituel, né qui osast né troubler né molester
+les hommes du royaume, ne fortraire par promesses et par dons: et sé nul le
+fesoit autrement, ce qu'il feroit ne seroit pas tant seulement anéanti par
+son auctorité, ains seroit celuy qui ce feroit excommunié et dessevré de la
+compagnie de saincte Églyse; et sé aucun des évesques se consentoit à luy
+en taisant, si ne seroit plus appelé prestre né pasteur, mais bergier loué;
+et pour ce, ne luy appartiendroit-il des brebris garder, par conséquent né
+de la dignité de pasteur. Avec les messages et pour ceste besoigne meisme
+vint ung autre message[37] qui avoit nom Boderas. Quand les messages
+l'apostoile s'en furent partis, le roy Charles s'aperceut bien que ceux luy
+avoient menti qui luy avoient fait entendant par faus messagiers que le roy
+Loys, son frère, estoit ainsi comme à la mort. Lors se partit de
+Gondouville, et s'en ala ès parties d'Elisse[38], pour recevoir en amour et
+en concorde Hue, le fils Geuffroy, et Bernart, son fils[39]. De là s'en
+retourna pour yverner à Ais-la-Chapelle, et tant y demoura que la Nativité
+fu passée, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante et dix.[40]
+
+ Note 37: _Un autre message._ Le latin ajoute: «Missus Hludowici
+ imperatoris venit.»
+
+ Note 38: _D'Elisse._ «In Elisacias partes.» Vers l'Alsace.
+
+ Note 39: _Son fils._ «Bernardi filium.» Bernard, fils de Bernard.
+
+ Note 40: La plupart des auteurs du IXème siècle commencent l'année à
+ Noël, comme notre annaliste de Saint-Bertin.
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 870.
+
+_Coment Charles-le-Chauf espousa la royne Richeut, et de la pais aux
+Normans, et du débat entre Charles-le-Chauf et Loys, son frère, pour la
+partition du royaume Lothaire, et d'autres choses._
+
+
+[41]D'Ais-la-Chapelle se parti le roy Charles et s'en retourna en France,
+et vint en la cité de Noion. Là tint parlement à un prince des Normans qui
+avoit nom Roric. Ci fu la fin telle qu'il le receust en amour et en
+alliance. Après espousa Richeut, de qui nous avons devant parlé, qu'il
+avoit tenue sans mariage. De là retourna à Ais-la-Chapelle. Là oï telles
+nouvelles dont il ne se donnoit de garde; car Loys, son frère, roi de
+Germanie, luy manda par ses messages s'il ne s'en issoit tantost de la
+ville d'Ais et de tout le royaume qui avoit esté Lothaire, son frère, et
+s'il ne le rendoit en paix ès mains des princes du royaume ainsi comme il
+le tenoient au jour qu'il trespassa, bien sceut-il qu'il viendroit sur luy
+à armes et qu'il auroit à luy bataille. Tant allèrent les messages d'une
+part et d'autre, que la besoigne à ce menèrent que sermens furent faicts
+des deux parties. De tenir les convenances jura par le roy l'un des
+messages, et dit ainsi: «Je jure pour le roy Charles, mon seigneur, qu'il
+se consent à ce que son frère le roy Loys ait une telle partie du royaume
+Lothaire, leur frère, comme luy-meisme aura; et qu'il soit si loyaument
+parti et si justement comme ceux le sauroient partir qui par l'accort des
+deux parties y seront mis; et que ce soit sans barat et sans decevance, sé
+son frère le roy Loys luy veult garder autelle fermeté et autelle loyaulté
+comme il luy promet tant comme il vivra.» Quant ces convenances furent
+ainsi affermées par sermens d'une partie et d'autre, le roy Charles se
+partit d'Ais et s'en retourna en France, et s'en vint à Compiègne; là
+célébra la Résurrection.
+
+ Note 41: _Annal. S.-Bertini, anno 870._
+
+(Au moys de may qui après vint s'en ala à Atigny[42]). Là viendrent à luy
+les messagiers Loys son frère, qu'il eut envoiés pour partir le royaume;
+mais il ne vouldrent pas tenir les convenances qui devant avoient este
+jurées, si estoient plus fiers et plus hautains pour la prospérité de leur
+seigneur, pour ce qu'il avoit pris, tant par barat comme par armes, le
+prince des Wandres qui longuement avoit à luy guerroié et mains dommages
+luy avoit fais. En moult de manières fu cette partition devisée et mandée
+aux deux parties par divers messages; n'accorder ne se pouvoient. A la
+parfin fut ainsi atiré que le roy Charles leur manda que il et Loys son
+frère assemblassent paisiblement au royaume qui devoit être parti, et
+fussent faictes loyales parties selon les convenances et les sermens qui
+avoient esté fais, par le regart des preudes hommes qui à ce faire fussent
+mis par les parties. Entre ces choses fu assemblé ung conseil d'évesques de
+dix provinces. Là fu accusé de plusieurs cas Haimart l'évesque de Loon et
+meismement de deux choses de ce qu'il ne vouloit obéir au roy Charles comme
+à son prince, né à l'archevesque de Rains comme à son prélat. Mais
+toutesvoies fu-il contraint à ces deux choses: son libelle escripvit et le
+rendit en plein conseil. Si contenoit cette sentence: «Je, Haimart, évesque
+de Loon, regehis et cognois que je dois être et serai désormais obédient et
+féable au roy Charles, selon mon estat, si comme évesque doit être par
+droit à son prince terrien et à son roy; et si promets aussi que je ferai
+obédience à mon pouvoir à l'archevesque de Rains, telle comme je lui dois
+faire selon les droits et les canons et les décrets des anciens pères, à
+mon sens et à mon pouvoir.» Et quant il eut ce dict, il mist sa
+subscription en son libelle.
+
+ Note 42: Cette précieuse parenthèse n'est pas traduite des Annales de
+ Saint-Bertin, et ne se trouve que dans le continuateur d'Aimoin. Ce
+ fut effectivement dans le palais d'Attigny qu'Hincmar de Reims obtint
+ la condamnation d'Hincmar de Laon.
+
+Charlemaine le fils le roy Charles, qui estoit nommé abbé de plusieurs
+abbaïes, faisoit moult de griefs et de dommages à son père; et pour ce
+perdit-il les abbaïes qu'il tenoit et fu mis en prison à Senlis. (En ce
+temps tenoient les princes lays aucunes abbaïes.) Entre ces choses envoia
+le roy Charles ses messages[43] à Loys son frère, Eudes l'évesque de
+Beauvais, et deux comtes Hardoin et Odon; et luy manda qu'il assemblassent
+paisiblement pour partir le royaume Lothaire. Après, s'en ala à une ville
+qui a nom Pontigon[44], là retournèrent à luy les messages qu'il eust
+envoiés à Loys, son frère, et luy nuncièrent la responce qu'il luy mandoit,
+qui telle estoit qu'il venist jusques à Haristalle, et il viendroit d'autre
+part jusques à Marne[45]; et au milieu de ces deux lieux assembleroient à
+parlement; et amenast chacun tant seulement quatre évesques et dix
+conseillers et trente que vassaux que chevaliers[46]. Ainsi fu la chose
+créantée. Le roy Loys mut et s'en vint à Flamereshem en la contrée de
+Ribuarie[47]; là luy advint telle adventure qu'il chaï d'un solier qui
+estoit viel et pourri luy et aucuns de sa gent. Blessé fu en sa jambe, mais
+assez tost fu gari si comme il luy sembloit. (Il se hasta ung peu trop, car
+la bleceure ne fu pas bien esteinte, si comme nous le dirons ci-après.) A
+Ais-la-Chapelle s'en alla. Le roy Charles se rapproucha d'autre part au
+lieu déterminé, et tant coururent messages d'une partie et d'une autre que
+les deux roys assemblèrent là où il estoit dévisé en la cinquième kalende
+d'aoust. Là départirent le royaume paisiblement selon les convenances
+devant dictes.
+
+ Note 43: Le latin ajoute: «Ad Franconofurt.»
+
+ Note 44: _Pontigon_, aujourd'hui _Pontion_.
+
+ Note 45: _Marne._ Mersen.
+
+ Note 46: _Que vassaus que chevaliers._ Je ne crois pas qu'il y eût de
+ différence bien sensible avant le XIVe siècle entre ces deux mots.
+ Aussi le latin dit-il _officiers ministériels et chevaliers_. «Inter
+ ministeriales et vassalos.»
+
+ Note: 47: _En la contrée de Ribuarie._ «In pago Ribuario.»
+
+Ci-après sont nommés les cités et les villes de la partie du roy Loys:
+Coloigne, Trèves, Utrehect, Strahasbourt, Baille[48], et maintes autres
+villes et cités qui pas ne sont à nommer pour eschiver la confusion; et
+pour ce que les noms sont en langue tioise on ne les peut pas assigner
+proprement en françois[49]. En celle partie furent adjoutées les deux
+parties de Frise qui estoient du royaume Lothaire. Et par dessus cette
+division luy fu encore donnée la cité de Mez, l'abbaïe Saint-Père et
+Saint-Martin et toutes les villes et les appartenances de cette contrée; et
+si luy fu donnée pour le bien de paix et de charité une partie des Ardennes
+tant comme le fleuve qui a nom Urcha en depart jusque à tant qu'elle cheï
+en Meuse.
+
+ Note 48: _Baille._ Basle.
+
+ Note 49: En voici la liste exactement copiée du latin: «Coloniam,
+ Treviris, Utrecht, Strasburg, Basulam, Abbatiam Suestre (_Susteren_,
+ dans le duché de Jullers), Berch (_Berge_, près Ruremonde), Niu
+ monasterium (_Nussa_, près Cologne), Castellum (_Kessel_, sur la
+ Meuse), Indam (_Cornelismunster_, près d'Aix-la-Chapelle),
+ Sancti-Maximini (près de Trèves), Ephterniacum (_Esternach_), Horream
+ (_Oeren_, dans Trèves), Sancti-Gangulfi, Faverniacum (_Favernay_, en
+ Franche-Comté), Polemniacum (_Poligny_, en Comté), Luxoium (_Luxem_
+ _Baume_, dans les Vosges), Luteram (_Lure_, diocèse de Besançon),
+ Balmau, Offonis-villam (_Vellefaux_, diocèse de Besançon),
+ Meyeni-monasterium (_Moyen-Moustier_, dans les Vosges), Eboresheim
+ (dans l'Alsace), Homowa (dans Strasbourg), Masonis-monasterium
+ (_Maesmunster_, en Alsace), Hombroch, Sancti-Stephani, Strasburg,
+ Sancti-Deodati (_Saint-Dyé_), Bodonis monasterium (_Bon-Moustier_,
+ dans les Vosges), Stivagium (_Estival_), Romerici montem
+ (_Remiremont_), Morbach (en Alsace), Sancti-Gregorii (_id._),
+ Mauri-monasterium (_id._), Erenstein (_id._), Sancti-Ursi in Salodoro
+ (_Soleure_), Grandivellem (_Grantfel_, diocèse de Basle),
+ Allam-Petram (près _Moyen-Moustier_), Lustenam (?), Vallem Clusæ
+ (_Vaucluse_, diocèse de Besançon), Castellum-Carnonis
+ (_Chatel-Challon_), Heribodesheim (?), Abbatiam de Aquis,
+ Hoenchirche, Aughtchirche, comitatum Testebrant, Batua (_Batavia_),
+ Harluarias (dans le duché de Gueldres), Masau subterior de ista
+ parte, et Masau superior, quod de illa parte est; Liugas (_Liège_),
+ quod de ista parte est, Districtum Aquense (_Aix_), Districtum
+ Trectis (_Maestricht_). In Ripuarias, comitatus V, Megenensium,
+ Bedagowa, Nitachowa, Sarachowa subterior, Blesitchowa, Selm,
+ Albechowa, Suentisium, Calmontis, Sarachowa superior, Odornense quod
+ Bernardus habuit, Solocense, Basiniacum, Elischowe, Warasch,
+ Scudingum, Emaus, Busalchowa. In Elisatia, Comitatus duo; de Frisia
+ duos partes de regno quod Lotharius habuit.... Civitatem cum Abbatia
+ S.-Petri et S.-Martini, et comitati Moslensi, cum omnibus villis in
+ eo consistentibus tam dominicatis quam et vassalorum. De Arduenna,
+ sicut flumen Urta surgit inter Bislam et Tumbus, decurrit in Mosam et
+ sicut recta via pergit in Bedensi. Exupto quod de Condrusio est, ad
+ partem Orientis, trans Urtiun, et Abbatias Prumiem et Stabelan, et
+ omnibus villis dominicalis et vassalorum.»
+
+Ci-après sont nommées les cités et les bonnes villes de la partie le roy
+Charles: Lyon sur le Rhosne, Besançon, Vienne, Tongres, Tol, Verdun,
+Cambray, et moult d'autres villes et cités qui pas ne sont à nommer[50]. Le
+lendemain que ces parties ainsi furent devisées, les frères revindrent
+arrière ensemble, congié prindrent l'un à l'autre, et se départirent en
+paix et en amour. Le roy Loys retourna à Ais-la-Chapelle, le roy Charles en
+France, et commanda que la reyne Richeut, sa femme, fust admenée encontre
+luy. A Saint-Quentin en Vermandois vint, et puis ensemble à Senlis, et puis
+à Compiègne. Là se déporta tout le mois de septembre en gibier et en
+chasse. De la partie du royaume Lothaire qu'il eut receu fit sa volenté et
+en donna et départi à sa volenté.
+
+ Note 50: Voici les autres noms: «Vivarias, Vatiam, Montem-Falconis,
+ Sancti-Michaelis, Gildini-monasterium, S.-Mariæ in Bisantione,
+ S.-Martini in eodem loco, S.-Augentil, S.-Marcelli; S.-Laurentii
+ Leudensi, Sennonem, Abbatiam Niellam, Molburium, Laubias,
+ S.-Gaugerici, S.-Salvii, Crispinno, Fossas, Marilias, Honulficurt,
+ S.-Servatii, Maalinas, Ledi, Sunniacum, Autonium, Condatum,
+ Mesrebecchi, Tidivinni, Lutosa, Calmontis, S.-Mariac in Desmant,
+ Echa, Andana, Wasloi, Altummontem, Comitatus Texandrum. In Bracbanto,
+ Comitatus quatuor Cameracensim, Hainoum, Lomensem. In Hasbanio,
+ Comitatus quatuor, Masau superiur, Masau subterrior, Liugas quod
+ pertinet ad Veosutum; Scarponense, Viridunense, Dulmense, Arlon,
+ Waurense, Comitatus duo, Mosminse, Castricium, Condrust. De Arduennâ
+ sicut flumen Urta surget inter Bislanc et Tumbas, ac decurrit ex hac
+ parte in Mosam, et sicut recta via ex hac parte Occidentis pergit in
+ Bedensi. Tollense, aliud Odornense quod Tremarus habuit; Barrense,
+ Portense, Salmoringum, Lugdunense, Viennense, Vivarias, Ucericium. De
+ Frisiâ tertiam partem.»
+
+
+V.
+
+ANNEE: 870.
+
+_Des messages l'apostoile Adrien au roy Loys qu'il rendist le royaume
+Lothaire à son nepveu Loys. Du contens le roy Loys, coment il envoya joyaux
+à l'Eglyse de Rome et coment il prit Vienne._
+
+
+Le roy Loys qui à Ais fu retourné, n'estoit pas encore bien guary de la
+bleceure de sa jambe qu'il prist quant il chaï du solier, si comme
+l'istoire ci devant conte, pour ce qu'il ne povoit pas bien endurer les
+cures des physiciens. Et pour ce que la bleceure se tournoit à pueur et à
+pourreture se fist-il tranchier toute la maladie[51], si en demeura plus
+longuement en la ville qu'il ne cuida, car il acoucha du tout au lit et fu
+aussi comme prest de la mort. En ce temps viendrent les messages de
+l'apostoile à Ais, et de Loys l'empereur. Les messages l'apostoile furent
+Johan et Pierre, cardinaulx de l'Églyse de Rome; les messages à l'empereur
+furent l'évesque Vibode et li quens Bernart. Tel mandement apportoient au
+roy Loys que de rien ne s'entreméist du royaume Lothaire son nepveu, qui
+par droict devoit escheoir à l'empereur Loys son frère. Assez briesvement
+leur rendit responce et congié, et puis si les envoia au roy Charles son
+frère. Quand il fu guari de sa maladie et il put chevauchier, il se partit
+et s'en alla à Renebourg[52]. Restice[53] le roy des Wandres qu'il tenoit
+en prison[54] fit traire hors, et luy fit les yeux sachier, et puis
+commanda qu'il fust tondu en une abbaïe. Après manda à ses fils Charlon et
+Loys qu'il venissent à luy. Mais il ne y vouldrent pas venir, car il
+sentoient bien qu'il avoit meilleure volenté à Charlemaine son frère que
+vers eulx. De Renebourg se partit et s'en alla à Frenquefort vers le
+commencement du caresme pour tenir le parlement pour le contens apaisier de
+luy et de ses fils. Allèrent tant messages d'une part et d'autre que trève
+fut donnée jusques au moys de may, que le père les assura qu'il n'auroient
+par luy nul mal, et il promistrent d'autre part qu'il ne feroient nul mal
+au royaume si comme il avoient commencié. Quant ce feust accordé et le
+parlement feust fini, le roy se départi de Franquefort et s'en alla à
+Renebourg.
+
+ Note 51: _La maladie_. C'est-à-dire: _La chair pourrie_.
+
+ Note 52: _Renebourg._ Ratisbonne.
+
+ Note 53: _Restice_ ou _Ratislas_, prince de Moravie; le même qui
+ demanda à l'empereur Michel saints Cyrille et Methodius, pour prêcher
+ l'évangile à ses peuples.
+
+ Note 54: _En prison._ Le latin ajoute: «A Carlomanno per dolum
+ nepotis ipsius Restitii captum.»
+
+Tout le mois de septembre se déporta le roy Charles en chasse de bois et
+puis s'en vinst à Saint-Denis en France, pour célébrer la solennité des
+glorieux martyrs. Le jour mesme, si comme on chante la messe, vindrent à
+luy les messages à l'apostoile Adrien et ceux meismes qui au roy Loys
+avoient esté; épistres luy apportaient à luy et aux évesques de son
+royaume, qui contenoient moult espouventablement qu'il n'entrast au royaume
+qui eut esté Lothaire son nepveu, car il appartenoit par droict héritage à
+l'empereur Loys, qui son frère avoit esté. Au roy ne pleurent pas moult ces
+nouvelles, ains porta moult griefs ce mandement. Tant luy prièrent les
+messages et autres bonnes gens, qu'il osta Carlemaine, son fils, de prison
+de Senlis et il luy commanda qu'il demourast avec soy. Les messages fit
+conduire jusques à Rains et commanda que ses amis et son conseil feussent
+là assemblés; et quand il lu là venu, il demoura entour huit jours, et aux
+messages donna congié de repartir. Mais il envoïa avec eulx ses propres
+messages à l'apostoile Adrien, Ansegesile l'abbé de Saint-Michel, et un
+autre lay qui Liethart avoit nom. Par eulx envoia dons et offrandes à
+l'autel de Saint-Pierre de Rome et des vestemens d'or et des couronnes d'or
+à pierres précieuses. Luy-meisme alla avec les messages jusques à Lyon. Là
+se départi de luy Charlemaine, son fils, sans son sceu, car il s'enfuit par
+nuit et s'en alla au royaume de Belge. Grans tourbes de larrons et de
+robeurs assembla, et fit par le pays si grant destruction et si grand
+cruaulté qu'il n'est nul qui croire le peust, fors ceux qui ce virent et
+souffrirent. Moult en fu dolent son père quand il le sceut, et dist: «Las!
+quelle engendréure je ai faite, quand cil est larron qui peust estre
+coronné de deux roïaumes! Pourquoi emble-il? Ne fust tout sien, s'il
+vousist?» Mais pourtant ne voult-il pas retourner né laissier la voie qu'il
+avoit entreprise, ains s'en alla à Vienne où Berte la femme Girart[55]
+estoit, et assist la cité le plustost qu'il péust. Cil Girart n'éstoit pas
+dedans, ains estoit ailleurs en ung fort chastel. Moult fu le pays d'entour
+gasté et destruit pour ce siège. Tant fist le roy par sens et par engin,
+qu'il mist discension entre ceux qui la cité gardoient, si que une grande
+partie se tinst à luy. Mais quand Berte aperçut cette chose, elle manda
+Girart son seigneur. Puis qu'il fust venu ne voult-il pas tenir la cité
+contre le roy, ains la rendi maintenant, et le roy rentra liez et joyeux,
+et célébra en la ville la Nativité Nostre-Seigneur.
+
+ Note 55: _La femme Girart._ Berte étoit femme de Girard de
+ Roussillon, si fameux dans nos anciens romans. Ce siége de Vienne a
+ beaucoup exalté l'imagination des poètes françois. Il forme le noeud
+ de la chanson de geste de _Gerard de Vianne_; il en est fait
+ également mention dans celle de _Gerard de Roussillon_.--«La
+ Chronique de Vezelay place à tort la mort de Girard en 847, et celle
+ de Berte en 844.» _(D. Bouquet.)_
+
+[56]Quant le roy eust ainsi la cité receue, il contraint Girart à ce qu'il
+luy rendroit les chastiaux d'entour et les livreroit à ceux que le roy y
+vouldroit envoier; et de ce luy donna bons ostages[57]; trois nefs luy
+bailla, et luy souffrit qu'il s'en allast parmi le fleuve du Rosne, luy et
+Berte sa femme, et leurs gens et leurs biens meubles. La cité bailla à
+garder à Boson le frère la royne sa femme. De là se parti pour aller en
+France, par Auxerre et par Sens retourna et s'en vinst droict à l'églyse
+Saint-Denys. Quand Charlemaine son fils oy dire qu'il venoit, il s'en alla
+à Maison luy et toute sa route: les chastiaux, les villes et le pays tout
+dégasta. Après ce envoïa à son père quatre messages faussement et par
+coverture, et luy manda que volentiers vendroit à luy à mercy et amendroit
+vers Dieu et vers luy quanqu'il avoit meffait; mais tant seulement eust
+merci de ceux qui avec luy estoient, né pour ce ne se voult oncques tenir
+de mal faire. Le roy retint deux de ses messages et avec les autres deux
+envoïa Gaulin, abbé de Saint-Germain, et le conte Baudouin qui serourge
+estoit Charlemaine meisme. Par ces deux manda que seurement povoit-il venir
+sé il vouloit. Lors faingni par tricherie et luy manda qu'il viendroit à
+luy, et envoïa de rechief autres messages pour requerre ce qui ne pouvoit
+estre; et, tandis, s'éloingna du pays et s'en ala vers la cité de Toul. A
+ses barons le roy requit jugement de ceulx qui son fils luy avoient ainsi
+soustraict et aliéné (qui estoit diacre de sainte Églyse), et qui si grand
+tourment et destruction avoient faict en son royaume. Lors furent jugés et
+condempnés à recevoir mort; et après commanda le roy que leurs terres et
+leurs fiefs fussent pris et saisis en sa main. Après ce ordonna coment son
+fils et tous malfaiteurs qui avec luy estoient au royaume, feussent pris et
+chastiés. Si ne se tint pas tant seulement au jugement des pairs et des
+barons, ains voult et requist qu'il feussent jugiés des prélats. Jugiés
+furent et excommuniés selon la sentence de l'apostoile, qui commanda que
+nul n'eut à eulx participation, n'en boire, n'en mangier, n'en nulle autre
+chose, si comme il est contenu en l'épistre selon les saints canons qu'il
+envoièrent à tous les prélas. Et meismement de son fils Charlon requist-il
+jugement à tous les prélas de cette province[58] comme celui qui feust
+diacre et eust fait serment à son père par deux fois dont il étoit parjure,
+et avoit fait tant de tourmens en son royaume et telles desloyautés contre
+son père. [59]En France retourna le roy vers le caresme; à Saint-Denis s'en
+vint vers Pasques fleuries, et là célébra la résurrection. Après la feste
+dut mouvoir à Saint-Morise pour aler encontre l'empereris qui ainsi lui
+avoit mandé par ses messages; mais pour ce qu'il entendi certainement
+qu'elle avoit pris jour de parlement à Loys son frère, le roy de Germanie,
+à Trente, ne voult-il pas aller, ains retourna à Senlis[60]. Là vint à luy
+Allard le message son frère le roy Loys, qui luy mandoit qu'il venist à luy
+au parlement en la cité du Traict, et il viendroit d'autre part à
+Renebourg[61] tantost coment il auroit envoié Charles son fils contre les
+Wandres. Mais le roy Charles voulut ordonner l'estat de Loys son fils. Si
+commanda que Boson frère à sa femme Richeut la royne, feust chambellan et
+maistre sur tous les huissiers; et luy donna l'onneur et la terre Girart le
+conte de Bourges. Bernart le marchis envoia en Aquitaine et luy bailla la
+cure et l'ordonnance de tout le royaume. Avant, luy feist faire seremens,
+et puis luy octroia Carcassonne, Arles-le-Blanc et Thoulouse.[62]
+
+ Note 56: _Annal. S.-Bertin. Anno 871._
+
+ Note 57: _Bons ostages._ C'est Girard qui donna ces ôtages au roi.
+ «A Gerardo sibi obsides dari jussit.»
+
+ Note 58: _De cette province._ De la province du diocèse de Sens, dans
+ lequel étoit situé le diaconat de Carloman.
+
+ Note 59: Ici le traducteur de Saint-Denis, guidé par le continuateur
+ d'Aimoin, a omis le récit des derniers événemens de l'année 871, tel
+ que le donnoient les Annales de Saint-Bertin. Il nous transporte à
+ l'année 872. Dans le texte des Annales, Charles, après avoir tenu un
+ plait, placit, ou parlement à Servais, vient célébrer la fête de Noël
+ à Compiègne. De Compiègne, il se rend au monastère de Saint-Lambert,
+ puis revient à Compiègne, et de là, comme dans la Chronique de
+ Saint-Denis, à Saint-Denis.
+
+ Note 60: _Senlis_. _Silvacum_ a été pris ici pour Silvanectum.
+ Quelques-uns pensent que _Silvacum_ est _Ville-en-Selve_, dans la
+ montagne de Reims; mais on s'accorde plutôt à le reconnoître dans
+ _Servais_, proche de _La Fère_ et à six lieues de Laon.
+
+ Note 61: _A Renebourg._ Le latin ajoute _Aquis_: c'est-à-dire: _Il
+ reviendroit d'Aix à Ratisbonne_.
+
+ Note 62: Cette dernière phrase est mal entendue. Le latin dit qu'avec
+ Boson, Charles envoya en Aquitaine Bernard et un autre marquis
+ également nommé Bernard, et qu'il confia à Boson l'administration du
+ royaume; qu'au comte de Toulouse Bernard il céda, après avoir reçu
+ ses sermens, Carcassonne et Rasez: «Eum (Bosonem) cum Bernardo,
+ itemquo cum alio Bernardo markione, in Aquitaniam misit, et
+ dispositionem ipsius regni et commisit. Bernardo autem Tholosæ
+ comiti, poat præstita sacramenta, Carcasonem et Rhedas concedens, ad
+ Tholosam remisit.» Ce premier Bernard étoit fils de Bernard, duc de
+ Septimanie, et étoit lui-même comte d'Auvergne. En 879, il devint
+ marquis de Gothie.
+
+
+VI.
+
+ANNEES: 872/873.
+
+_Coment le roy Loys rendit à l'empereris Angeberge sa partie du royaume
+Lothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien à l'empereur Basile de
+Constantinoble; et coment Loys fu couronné; et coment Charlemaine le fils
+Charles-le-Chauf eut les yeux crevés._
+
+
+En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys
+qu'il venissent à luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et
+son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa présence, il
+feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il
+n'y eut né foy né loyauté, d'une part né d'aultre. Après les requist qu'il
+ostoiassent avec Charlemaine leur frère sur les Wandres; mais oncques
+accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour
+luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses
+ennemis à si grant ost comme il put rassembler. Après ce, mut au lieu et au
+jour qu'il eust pris à l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit
+sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reçue encontre la partie du roy
+Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la
+volenté et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui à luy estoient
+rendus et soubmis; dont fu lié par divers sermens dont l'un estoit jà
+menti. Car le serment qu'il eust faict à l'empereris Angeberge fust tout
+contraire à celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frère et aux
+barons du royaume. Après manda l'empereris au roy Charles qu'il venist
+parler à elle à Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mandé
+devant.
+
+Là ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui
+avoient esté entre luy et le roy Loys son frère; mais il y envoia messages
+qui riens ne firent né nulle certaineté ne luy apportèrent.
+
+En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople
+à l'empereur Basile et à ses deux fils Léon et Constentin pour la besoigne
+que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce proposé et ordonné.
+Ses messages furent Estienne, évesque de Néphese, Donez, évesque
+d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'églyse de Rome. Et si fu avecques eulx
+Anastaise qui garde estoit des armoires et des écrins du palais[64]. Si
+estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; là fu grand concile
+assemblé et fu appelé le huitiesme concile général. Là fu accordé le
+contens et le schisme apaisié qui devant eust esté de la promotion[65]
+Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassié et excomenié et
+Ignace ordenné[66]. En ce concile feust aussi ordenné les images adourer
+tout autrement que les anciens pères n'en avoient senti; dont les Grecs
+contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant à aucunes choses
+s'accordèrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome,
+qui à eulx s'accordoit des images adourer.
+
+ Note 63: _D'Oiste._ D'Ostie.
+
+ Note 64: C'étoit le célèbre _Anastase le bibliothécaire_, auteur de
+ l'histoire ecclésiastique et du _Liber pontificalis_.
+
+ Note 65: _Promotion._ Il faut lire _déposition_.--_Foucin_, Photius.
+
+ Note 66: _Ordenné._ C'est-à-dire _restitué_.
+
+A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain
+fu couronné par la main Adrien l'apostoile, en l'églyse Saint-Père. Et
+quant la messe fu chantée, l'apostoile le mena meisme à grand compagnie de
+chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne
+avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son
+orgueil. Pour eulx tous envoièrent à l'empereur Loys le comte Ginise[67] et
+firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et
+qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourné. Mais elle ne tint guères ce
+commandement, ains s'en ala après luy assez tost après ce. Si eust envoié
+avant à Charles, le roy de France, l'évesque Guinbode, pour grace et amour
+impétrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit esté faict
+entre luy et Loys, son frère le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au
+roi cil message: il estoit lors alé en Bourgoigne pour aucunes besoignes.
+Là oït nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart
+le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se départi et vint à Atigny, là tint
+parlement ès kalendes de septembre. Et quant il eust là demouré pour
+aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au
+mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala
+Avau-Terre[70] en la cité du Traict. Là furent à parlement à luy les deux
+grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se
+départi en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit à contens et à
+discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De
+là s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y étoit alé, mais
+par terre. Par Atigny[71] s'en vint à Soissons, en l'abbaïe Saint-Marc
+célébra la Nativité Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce siècle
+l'apostoile Adrien. Après luy fu en siège Johan, diacre de l'églyse de
+Rome.
+
+ Note 67: Le latin est ici mal entendu...«In loco illius inbergæ
+ filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut
+ missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.»
+
+ Note 68: _Pontliaire._ «Ad Pontem-liudi.» ou _Lieupont_, en
+ Bourgogne.
+
+ Note 69: _Vitel._ «Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi,
+ Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus.» Il est bien
+ difficile aujourd'hui de distinguer ces trois _Bernards_.... Mais le
+ surnom de la victime étoit sans doute _le viaus_.
+
+ Note 70: _En Avau-Terre._ Comme nous disons: _Dans les Pays-Bas_.
+
+ Note 71: _Attigny._ Le latin dit: _Gundulfi-villam_.
+
+[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de
+France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et
+tribulations qui avoient esté faictes à sainte Églyse au royaume de France
+et aux autres régions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent
+recommanciés par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus
+avoit le roy compilées et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns
+sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult
+estoient profitables à garder la paix de saincte Églyse et du royaume, et
+avoit moult estroitement commandé que elles feussent moult fermement
+gardées et tenues. Après ce, fist assembler les évesques en la cité de
+Senlis, où ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le
+desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent à faire de tels
+cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposèrent de
+tous les degrés de saincte Églyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas
+excommenié. Après ce fait se pourpensèrent les desloyaus ennemis de la
+paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour
+ce qu'il ne portoit mes né nom né habit de clerc, de tant povoit-il plus
+légièrement monter à nom et en pouvoir de roy. Alors commencièrent à
+assembler et à faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et
+à traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais
+d'autres régions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire
+hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu
+convenable à ce faire. Et après, se il apercevoient que il se voulust tenir
+de mal faire, il le couronneroient à roy par dessus son père. Ainsi eust
+été fait par adventure sé le conseil n'y eut esté mis: car il fu mestier
+qu'il fust traict hors de prison et mené avant par les évesques qui pas ne
+l'avoient jugié, et fust atiré que la sentence par quoi il avoit esté jugié
+à mort fust relaschiée et assouagiée, par quoi il peust avoir temps de se
+repentir; en telle manière toutes-voies qu'il n'eust povoir né licence de
+faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et
+amené devant tous, ceux qui là furent commencièrent à crier que il eust les
+iex crevés. Pour ce que tous ceux qui pensoient à mal faire pour couverture
+de li feussent du tout hors de leur espérance et que saincte Églyse et le
+royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust troublée
+pour luy.
+
+ Note 72: _Annal. S.-Bertini, anno 873._
+
+En ce temps vint à Franquefort Loys le roy de Germanie. Là meisme célébra
+la Nativité de Nostre-Seigneur avant qu'il s'en partit. Après y tint
+parlement entour les kalendes février, et manda à ses deux fils Charlon et
+Loys qu'il y feussent, et à tous les hommes feutables qui avoient esté du
+royaume Lothaire. Et tandis comme il demeuroit, advint une merveilleuse
+adventure, car le diable prist semblance du bon ange et vinst à Charlon
+l'un des fils du roy Loys, et li dist que Diex s'estoit courroucié à son
+père et de ce qu'il le vouloit occire pour la raison de Charlemaine son
+frère, et que il[73] li devoit tollir le royaume et à luy donner. Charlon
+qui moult fust épouvanté de cette advision, se leva tout effraié et s'en
+fust en ung moustier qui près estoit de la maison où il gisoit; si ne fut
+pas merveille s'il fut éspoenté, car il y a telle différence entre l'ange
+Dieu et du deable, quant il faint semblance et clarté du bon ange, que cil
+qui a veue la vision de l'ange Dieu demoure en joie et en bonne espérance,
+et cil qui a veue la vision du mauvais ange demoure en paour et en
+tristèce. Le deable le suivit et entra au moustier après li, et li dist:
+«Pourquoi as-tu paour? né pourquoi me fuis-tu? Tu pues bien savoir, sé je
+ne venisse de par Dieu pour toy annoncier ce qui adviendra par temps, que
+je n'osasse pas entrer après toy en ce moustier qui est la maison de Dieu.»
+Tant li dist de telles paroles et de semblables que il prit communion, de
+la main du deable, que Dieu li envoioit par luy, si comme il disoit; et
+tantost comme il l'eut receue, le deable li entra au corps. Tantost vint à
+son père qui séoit au milieu de son parlement avec ses aisnés fils et ses
+barons et ses prélas. Lors le prist le deable à tourmenter et dist devant
+tous qu'il vouloit guerpir le siècle, et que jamais à sa femme n'abiteroit.
+Lors traict l'espée et la lessa cheoir à terre, et quant il voult descendre
+le baudré, le deable le commença trop fort à tourmenter, et lors saillirent
+avant les évesques et les barons et le tindrent à force. De ce fu le père
+moult ému et tous ceulx qui là estoient. En l'églyse le menèrent, et
+tantost se revesti l'archevesque Luiberz pour la messe chanter, et quand ce
+vint au point de l'évangile, il commença à crier à haute voix: _Ve, ve,
+ve,_ et toujours cria ainsi continuellement jusques à tant que la messe
+fust chantée. Le père qui moult étoit dolent le lessa aux évesques et à ses
+autres amis et commanda qu'il fust mené par les sains lieux des martyrs et
+des confesseurs, que par leurs mérites et par leurs dessertes sé il
+plaisoit à Dieu peust estre ramené en son sens. Si se pensa qu'il le
+envoieroit à l'églyse Saint-Père de Rome; mais il entrelessa cette voie
+pour aucunes autres besoignes.
+
+ Note 73: _Il._ Dieu.
+
+
+VII.
+
+ANNEES: 873/874.
+
+_Coment Charles-le-Chauf assit les Normans en la cité d'Angiers. De la paix
+que le roy Loys fit aux Wandres pour Charlemaine son fils aidier, et coment
+Charles-le-Chauf fit venir à merci les Normans, qui avoient assiégé Angiers
+et de maintes autres choses._
+
+
+En ce temps repaira l'empereur Loys en la cité de Capue. Si estoit jà mort
+Lambert-le-Chauve[74]. Et estoit venu à grant ost un patrice de l'empereur
+des Grecs en la cité d'Ydronte[75], pour aider à ceulx de Bonivent, qui luy
+promirent qu'il li rendroient une somme d'avoir pour le treuage que il
+soloient devant ce rendre aux empereurs qui estoient roys de France. Lors
+manda l'empereur Loys à l'apostoile Jehan qu'il venist à luy en la cité de
+Capue[76], si que par luy fust à luy réconcilié son compère[77] Adelgise.
+Si tendoit à ce l'empereur que son serment fust sauvé par la présence
+l'apostoile (car il avoit juré qu'il prendroit à force cil Adelgise avant
+qu'il partist du siège, né oncques prendre ne le polt).
+
+ Note 74: _Lambert-le-Chauve._ C'étoit le lieutenant d'Adalgise, duc
+ de Bénévent.
+
+ Note 75: _Idronte._ Latiné: _Hydrontus_. C'est _Otrante_.
+
+ Note 76: _Capue._ Le latin porte: _In Campaniam_.
+
+ Note 77: _Son compère._ Le compère du pape.
+
+Charles le roy de France assembla son ost en ce contemple[78] et commanda
+qu'il s'en alast tout droict vers Bretaigne. Pour ce le fist que il ne
+vouloit pas que les Normans, qui avoient assis la cité d'Angiers,
+s'aperceussent qu'il alast sur eulx, car tost s'en fussent fui en tel lieu
+où il ne les peust pas contraindre. Puis qu'il fust meu en cette besoingne
+vint à luy un message qui luy conta que son frère Loys le roi de Germanie
+avoit fait par quoi Charlemaine estoit eschappé de Saint-Père de Corbie où
+il estoit en prison, et s'estoit à luy accompagné en son contraire et en sa
+nuisance par le consentement de deux faux moines et de sa gent meismes. De
+ce fu le roy moult courroucié; mais pour ce ne laissa-il pas la besoigne
+que il avoit emprise; ains s'en ala à Angiers et assit les Normans qui jà
+avoient destruit maintes cités et maint chastel et maintes églyses, et
+abbaïes si destruites et arses qu'il avoient tout rasé à terre. D'autre
+part estoit Salemon le duc de Bretaigne[79], et li et son ost estoient
+logiés sur un fleuve qui est appelé Maene. Et tandis comme le roy Charles
+estoit à ce siège, le duc Salemon envoia à lui Bigon son fils, à grant
+compagnie des plus nobles hommes de Bretagne, au roy se recommanda et luy
+jura feauté devant tous les barons. Et le roy tint le siège devant la cité
+si longuement et si asprement, qu'il les dompta et les contraint si que les
+plus grans vindrent à lui à merci. Tel serement qu'il leur demanda firent,
+tels ostages laissèrent comme il voult et tant comme il en demanda, et à
+telle condiction que il istroient tous de la cité en un jour, et que jamais
+en son royaume mal ne feroient né ne consentiroient à faire. Au derrenier
+luy requistrent qu'il souffrist qu'il habitassent en une isle de Loire,
+jusques au moys de février, et que il eussent marchié de viandes. Et après
+ce mois ceulx qui crestiens estoient et qui la crestienneté vouldroient
+tenir vraiment et loyaument, viendroient à luy, et ceulx qui encore
+estoient païens et voudroient estre crestiens fussent baptisés à sa
+volenté. Et ceulx qui la crestienneté refuseroient se partissent du
+royaume, né jamais pour mal faire n'y retourneroient, si comme il avoient
+juré. A ce s'accorda le roy et leur octroia cette requeste. Quant ils orent
+la cité vidiée, le roy et les prélats et le peuple entrèrent enz à grant
+dévotion. Les corps sains St. Aubin et St. Lucin, qui avoient esté repos en
+terre pour la paour des Normans, remistrent en leurs fiertres
+honorablement. Des Normans prit le roy tous ostages, puis se partit du pays
+et s'en ala droict au Mans, du Mans à Evreux et puis à Neufchastel[80]; de
+là s'en tourna vers la cité d'Amiens, de là s'en ala à une ville qui a nom
+Audrieu[81]. Si estoit jà la saison entour les kalendes de novembre. En
+chaces le roy se déporta un peu de temps, puis s'en vint à Soissons. La
+Nativité Nostre-Seigneur célébra en l'abbaïe Saint-Marc.
+
+ Note 78: _En ce contemple._ Dans ces entrefaites; dans ce temps-là
+ même.
+
+ Note 79: Le latin dit: «Ultrâ Meduenam fluvium in _auxilio_
+ residente.»
+
+ Note 80: _A Neufchatel._ «_Castellum novum apud Pistas._» C'est
+ aujourd'hui Pitres, au confluent de l'Andelle et de la Seine, à peu
+ de distance du _Pont-de-l'Arche_.
+
+ Note 81: _Audrieu._ «_Audriacam-villam_.» C'est _Orreville_, près de
+ Doullens, sur les bords de la rivière d'Autie.
+
+[82]En cette année, qui estoit celle de l'Incarnation huit cent
+soixante-quatorze, fu l'hiver si lonc et si fort de gelées et de nois, que
+nul homme qui lors vesquit n'avoit oncques veu si fort. Entour la
+Purification tint le roy parlement à Saint-Quentin en Vermandois. Les
+jeunes de la quarantaine fit en l'églyse Saint-Denis et léans meisme
+célébra la Résurrection. Vers le moys de juing tint général parlement dans
+la ville de Ducy. Là meisme receut les dons et les présens qu'on luy avoit
+accoutumez à faire ainsi comme chacun an. De là se parti et s'en ala à
+Compiègne. En cet esté fu si très-grant la sécheresse qu'il ne fu pas foin
+et blé. [83]En ce point, advint que Rodulphe ung prince des Normans, qui
+tant de maux avoit fait au royaume Charles et qui à luy ne voult pacifier
+si comme l'istoire à la dessus conté, fu occis au royaume de Loys son
+frère, et plus de cinquante Normans qui avec luy estoient. Cette nouvelle
+fu apportée au roy Charles qui pas n'en fu courroucié.
+
+ Note 82: _Annal. S.-Bertini, anno 874._
+
+ Note 83: _En ce point._ Ce qui suit est placé dans les Annales de
+ Saint-Bertin, à l'année précédente, et immédiatement avant le récit
+ de la levée du siège d'Angers par les Normands. C'est dans cette
+ ville que Charles-le-Chauve apprit la mort de Rodolphe ou Raoul.
+
+_Incidence._--En ce temps s'espandit planté de langoustes par Allemagne,
+par France, par Espagne, si que cette pestilence put estre comparée à une
+des plaies d'Egypte. Au roy Loys de Germanie, qui son parlement devoit
+tenir en la cité de Mez, vint un message à grant haste et li dist: «Que
+s'il ne se hastoit de secourre Charlemaine son fils, en la cité de Marc[84]
+contre les Wandres, jamais ne le verroit.» Tantost après ces nouvelles s'en
+vint à Renebourg; mais avant qu'il se partit livra-il Charlemaine
+l'Aveugle, fils le roy Charles son frère, à Lambert l'archevesque de
+Mayence, et li manda qu'il luy fist donner sa soustenance en l'abbaïe
+Saint-Aubin, qui est en la cité meisme; et par ce monstra-il bien qu'il li
+desplaisoit les maux que cil Charles, qui son neveu estoit, avoit fait aux
+églyses et au peuple, et contre son père meismes tant comme il pot régner
+né avoir pouvoir de roy. Quant il fu venu à Renebourg, il envoia ses
+messages aux Wandres et fit paix à eulx au plus honorablement que il pot,
+pour son fils oster de péril. Les messages d'une gent qui sont appelés
+Behemes[85] mist en prison pour ce qu'il estoient à luy venus par tricherie
+comme messagiers, et ainsi comme pour luy et sa gent espier.
+
+ Note 84: Marc. «_Monachia._» C'est Munich.
+
+ Note 85: _Behemes._ Bohémiens.
+
+[86]_Incidence._--Au roy Charles de France vindrent diverses nouvelles
+de Salemon, duc de Bretaigne. Les uns disoient qu'il estoit mort et les
+autres qu'il estoit malade; mais les plus vraies estoient de sa mort en la
+manière que nous tous dirons. La vérité si est que il estoit haï des plus
+nobles hommes de Bretaigne, Pascuitan et Urfan[87], et d'aucuns François à
+qui il avoit fait vilainies et griefs. Ceulx et mains autres le pristrent
+ung jour en chassant, luy et son fils Bigon. Son fils pristrent et le
+mistrent en prison; mais Salemon eschapa et s'en fuit en une ville qui en
+leur langue est appelée Pancheron[88], et s'enfouist en un moustier pour
+soy garantir. Pris fu de ses hommes meisme et livré à Fulcoart et aux
+autres François. Les iex li crevèrent et lendemain fu trouvé mort. Si
+semble que ce fust vengeance de Dieu pour punir sa grant desloyauté, car il
+avoit chacié Héripone, son droit seigneur, jusques dans un moustier et
+l'avoit occis dessus l'autel meisme.
+
+ Note 86: _Annal. S.-Bertini, anno 874._
+
+ Note 87: _Pasquitan et Urfan._ Comtes de Vannes et de Rennes.
+
+ Note 88: C'étoit un lieu du comté de _Poher_, dans le duché de Rohan.
+
+En ce temps envoia Loys le roy de Germanie message au roy de France
+Charles, son frère. Ce message fu Charles son fils meisme et autres
+messagers avec luy, et li mandoit que volentiers auroit à luy parlement sur
+le fleuve de Muese[89]. Le roy Charles le receut volentiers, et fu pris
+jour de parlement en lieu déterminé. Mais puis qu'il fu meu luy convint-il
+demorer; car une maladie le prit en cette voie, qu'on appelle flux. Et pour
+ce refu pris un autre jour ès kalendes de décembre, sur ce fleuve de Muese,
+en une ville qui a nom Haristalle. (Au jour du parlement assemblèrent les
+deux frères. Des besoignes du parlement se taist l'istoire et pour ce nous
+en convient taire.) Au retour se mist le roy Charles, et s'en vint à
+Saint-Quentin en Vermandois et puis par Compiègne. Là célébra la Nativité
+Nostre-Seigneur, et le roy Loys fit cette feste meisme à Ais-la-Chapelle.
+De Ais se parti pour tenir parlement à Franquefort qui siet par delà le
+Rin. [90]Et le roy Charles s'en vint au commencement du Caresme en l'abbaïe
+de Saint-Denis en France. Laiens meisme célébra la solempnité de la
+Résurrection. La royne Richeut, qui laiens estoit avec luy, accoucha
+droictement le mercredi devant Pasques par nuict; mais l'enfant mouru
+tantost comme il fu baptisé. Laiens accompli la royne les jours de sa
+gésine[91], et le roy s'en parti après la feste et s'en ala à Bar[92].
+Après retourna à Saint-Denys aux Lethaines des Rovoisons[93]: puis s'en
+parti et s'en ala à Compiègne la vigile de Pentecoste. Lors tint parlement
+Loys de Germanie à Tribures[94], droictement en may. Et pour ce qu'il ne
+put parfaire ce qu'il cuida, il rassigna parlement là meisme au moys
+d'aoust. Vers le moys d'aoust s'en ala le roy Charles vers Ardennes, à une
+ville qui a nom Ducy. Là oï certaines nouvelles de la mort Loys son nepveu,
+l'empereur d'Ytalie. Pour cette raison mut tantost et s'en ala à Ponty[95]
+et commanda à tous ceulx qui estoient ses feutables et de son conseil qu'il
+venissent à luy. De là s'en ala à Langres et attendi ceulx qu'il béoit
+amener avec luy en Ytalie. La royne Richeut envoia à Senlis[96] par la cité
+de Rains. Son fils Loys envoia en cette partie du royaume qu'il avoit reçue
+comme Loys son frère, après la mort Lothaire son neveu. Aux kalendes de
+septembre mut et s'en ala par Saint-Morise de Chablies; après passa les
+mons de Montjeu et entra ès plaines de Lombardie.
+
+ Note 89: _De Muese._ Il falloit _de Moselle_.
+
+ Note 90: _Annal. S.-Bertini, anno 875._
+
+ Note 91: _Les jours de sa gesine._ Le temps du repos qui suit
+ l'enfantement. Le latin dit: «Illaque, dies purificationis post
+ parturitionem expectante.»
+
+ Note 92: _Bar._ Erreur: le latin dit: «Ad Basivum perrexit.» C'est
+ _Baisieux_, à deux lieues de Corbie et de Buissy.
+
+ Note 93: _Rovoisons._ Rogations.
+
+ Note 94: _Tribures._ Maison royale entre Mayence et Oppeinheim, sur
+ les bords du Rhin.
+
+ Note 95:_Ponty._ Pontyon.
+
+ Note 96: _A Senlis._ C'est-à-dire à _Servais_.
+
+
+VIII.
+
+ANNEES: 875/876.
+
+_Coment Charles-le-Chauf vint en Lombardie, et coment le roy Loys son frère
+envoia ses fils contre luy et entra en sa terre. Coment Charles-le-Chauf fu
+couronné à empereur de Rome, et du concile des prélas en la cité de Mez en
+la présence l'empereur._
+
+
+Bien sceut Loys le roy de Germanie les nouvelles de la mort de Loys
+l'empereur d'Ytalie son neveu, et que le roy de France Charles son frère
+estoit jà là meu pour cette chose. Tantost envoia Charlon son fils contre
+luy. Et le roy Charles aussi ala encontre, quant il sceut qu'il venoit;
+mais cil qui pas ne l'osa attendre s'enfui. De ce fu le père moult
+courroucié né pour ce ne voult pas la besoigne entrelaissier. Ains envoia
+Charlemaine son autre fils à grant gent. Le roy Charles, qui plus grant
+force que li avoit, vint encontre à bataille; mais Charlemaine, qui bien
+sceut qu'il n'avoit pas pouvoir à son oncle, requist paix. Foy et serment
+donnèrent l'un à l'autre et puis cil s'en retourna. Quant le roy Loys de
+Germanie sceut qu'il n'avoient rien fait contre leur oncle, il meisme prit
+son fils et son ost et s'en vint devant Attigny. Si le fist par le conseil
+Enguerran qui chambellan avoit esté au roy Charles, mais par la royne
+Richeut eut été getté de court; (et ce fit-il par mal de luy[97] que il
+véoit bien que le roy n'estoit pas au pays et qu'elle estoit seule
+demourée.) Lors manda la royne les plus grans hommes du royaume son
+seigneur, et leur fist jurer qu'il iroient contre le roy Loys. Le serement
+firent, mais il ne le gardèrent pas comme faux et mauvais. Car il meisme
+gastèrent le royaume qu'il avoient juré à garder. Après que le roy Loys ot
+ainsi adomagié le royaume Charles son frère, tandis comme il n'estoit pas
+au pays, par l'aide et le conseil des plus grans hommes du royaume meisme,
+il s'en ala à Attigny et fit la feste de la Nativité; puis s'en ala par la
+cité de Trèves à Franquefort et amena avec luy aucuns des barons du royaume
+Charles son frère, qui à luy s'estoient joint et alié. Là demoura tout le
+Caresme jusques après la résurrection. Avant qu'il s'en partist oï
+certaines nouvelles de la mort la royne Ermentrus[98] sa femme, qui estoit
+trespassée à Renebourg. Le roy Charles, qui en Lombardie estoit, manda les
+barons d'Ytalie qu'il venissent à luy, mains vindrent et aucuns non. A Rome
+s'en ala par le commandement l'apostoile Jehan qui mandé l'avoit, moult le
+receut honorablement quant il fu là venu, en la seizième kalende de janvier
+de l'Incarnation huit cent soixante-seize: [99]moult biaux présens et
+riches offrit à l'autel Saint-Père, et l'apostoile Jehan li mist sur le
+chief la couronne impériale, et fu appelé Auguste et empereur des Romains.
+De Rome se parti et s'en ala à Pavie. Là tint parlement et ordenna de ses
+besoignes. Boson, le frère Richeut sa femme l'empereris, fist duc et garde
+de la terre, et li lessa tels gens comme il requist et telle compagnie.
+Lors se parti l'empereur, les mons passa et s'en vint à Saint-Morise de
+Chablies. Si se hasta moult de retourner, pour faire la feste de la
+Résurrection en l'églyse de Saint-Denys en France, et l'empereris Richeut,
+qui en la cité de Senlis[100] demouroit, ala encontre luy tantost comme
+elle en oï nouvelles. Si passa parmi Rains et Chalons, parmi Langres et
+Besançon, jusques à une ville qui a nom Warnifontène[101]. Avec l'empereris
+retourna par les cités devant dites à Compiègne; de là s'en vint à
+Saint-Denis pour faire les festes de la Résurrection. Lors manda les
+messages l'apostoile Jehan, c'est à savoir Jehan de Touscane et Jean
+d'Arete, et Ansegise de Sane[102]. Par leur conseil et par l'autorité
+l'apostoile ordenna ung concile général de prélas en la marche de Lorraine,
+en une ville qui a nom Pontigon. Cil Boson dont nous avons parlé que
+l'empereur avoit laissié en Ytalie pour la garde, et qui frère estoit sa
+femme, espousa Ermangart la fille l'empereur Loys. Puis que l'empereur
+Charles s'en feut retourné en France, par le conseil Evrat le fils
+Bérangier, en laquelle garde la demoiselle demouroit, sans le sceu
+l'empereur[103].
+
+ Note 97: _Par mal de luy._ Par la haine qu'il portoit à la reine.
+
+ Note 98: _Ermentrus._ Le latin la nomme _Emma_.--_Renebourg_,
+ Ratisbonne.
+
+ Note 99: _Annal. S. Bertini, anno 876._
+
+ Note 100: _Senlis._ Lisez _Servais_.
+
+ Note 101: _Warnifontem._ «Warnaril-fontana.»
+
+ Note 102: _Sane._ Le latin porte _Senonensem_; Sens.
+
+ Note 103: Le latin porte: «Par le conseil de Béranger, fils
+ d'Evrard,» et ajoute: «_Iniquo conludio_ in matrimonium sumpsit.»
+
+Quant le terme du concile approcha, l'empereur Charles et les messages
+l'apostoile murent et s'en alèrent par Rains et par Chaalons, et quant tous
+furent rassemblés, prélas et autres personnes, et il furent revestis des
+aornemens de saincte Églyse, et tapis et carpites[4] furent estendus et le
+tiexte des Évangiles fust mis sus ung leutrin, droict devant le siège où
+l'empereur devoit seoir, en plein senne[5], il entra au concile vestu de
+draps à or, à la guise de France, luy et les messagiers l'apostoile Jehan.
+Lors commencièrent une anthienne _Exaudi nos Domine_. Après fu chanté le
+_Te Deum_ et le _Gloria_, et dit à la fin l'oraison l'évesque Jehan de
+Toscane. Atant s'assit l'empereur et tous les prélats. Lors se dreça cil
+Jehan message l'apostoile en plein concile, et commença à lire les épistres
+l'apostoile que il envoioit au concile. Après en lut une autre de la
+primacie Ansegise l'archevesque de Sens, qui contenoit telle sentence:
+«Qu'il eut pouvoir d'assembler concile et de faire autres semblables choses
+par toute la France et Allemagne toutes les fois que mestier en seroit, par
+l'auctorité l'apostoile, et que les décrès du siège de l'apostole fussent
+manifestés par luy, et ce que l'en feroit fu par luy mandé à la cour de
+Rome; et plus, que s'il avenoit que l'on eust mestier de conseil sur aucun
+grief cas, si que il convenist que l'apostoile en ordennast ou donnast
+sentence, que par luy fust la besoigne requise et rapportée. Lors
+requistrent les prélas que l'en leur laissast lire la lettre ainsi que elle
+estoit envoiée. A ce ne s'accorda pas l'empereur, ains leur demanda qu'il
+respondroient au mandement l'apostoile? Et il respondirent que volentiers
+obéiroient au mandement, mais que les droicts et les privilèges de leurs
+éveschiés, qui estoient donnés selon les canons, leur feussent gardés.
+Moult s'efforça de rechief l'empereur et les messages à ce qu'il
+respondissent simplement et absolument à ce que l'apostoile mandoit de la
+primacie en l'églyse; mais oncques autre response que la première n'en
+porent avoir; fors que tant que Frotaire l'archevesque de Bordiaus
+respondit par flaterie ce qu'il cuidoit qui deust plaire à l'empereur, pour
+ce qu'il estoit venu de Bordiaus à Poitiers et de Poitiers à Borges, contre
+les droits des canons, par le déport et par l'assentement du prince. Lors
+s'esmu l'empereur et dict que l'apostoile avoit donné son pouvoir à
+Ansegise au concile et que il tendroit son commandement. Lors prit
+l'épistre tout enroulée luy et le message et la baillèrent à Ansegise, et
+luy fit apporter une chaire, et la fit mestre par dessus tous les évesques
+du royaume de cà les mons, de lès Jehan de Toscane message l'apostole qui
+séoit de lès luy; et commanda à Ansegise qu'il passast tout oultre par
+dessus tous les autres qui avant devoient séoir par ordre, et séist en la
+chaire. Lors commencia à crier devant tous l'archevesque de Rains, que
+c'estoit contre les rieules[106] et contre les droicts des saints canons;
+mais toutes-voies demoura l'empereur en son propos. Après ce, requistrent
+les prélas de rechief qu'il eussent l'exemplaire de l'épistre qui à eulx
+estoit envoiée; né oncques avoir ne la porent, et en telle manière se
+départi le concile sans rien plus faire en cette journée.
+
+ Note 104: _Tapis et carpites._ Les _carpites_ ou _carpetes_ étoient
+ des tapis de pieds. (Voyez Ducange au mot _Carpetta_.) Le latin
+ porte: «_Domo ac sedilibus palliis protensis._»
+
+ Note 105: _Senne._ Synode, assemblée solennelle. (Suite du chapitre
+ VIII.)
+
+ Note 106: _Rieules._ Règles.
+
+En la dixième kalende de ce moys meisme assemblèrent les prélas. En ce
+concile furent leues les épistres que l'apostoile envoioit aux lais, et si
+fu leue la manière coment l'empereur fu esleu et la confirmation des prélas
+du royaume d'Ytalie, et les chapistres qu'il establi et qu'il fist
+confermer à tous et qu'il commanda à confermer aux évesques de cà les mons:
+et atant départi le concile à cette journée.
+
+En la cinquième nonne de juillet[107], s'assemblèrent de rechief les prélas
+sans l'empereur. Là ot contens et plainctes des prestres des diverses
+paroisses qui se plaignoient aux messages l'apostoile d'aucuns griefs: et
+atant départi le concile sans plus faire à cette journée.
+
+ Note 107: _Juillet._ Le latin dit: _Juin_.
+
+En la quatrième nonne du meisme moys, assemblèrent les prélas, si fu lors
+l'empereur présent. Là meisme oï les messages Loys son frère, le roy de
+Germanie, Gilebert l'archevesque de Couloigne, et deux contes Adalart et
+Maingaut. De par leur seigneur requéroient partie du règne l'empereur Loys
+le fils Lothaire, qui par droict héritage luy aferoit, ensi comme
+luy-meisme l'avoit créanté par son serement. Lors commença Jehan le Toscan
+à lire l'épistre l'apostoile Jehan qu'il envoioit aux évesques du royaume
+Loys, si en bailla l'exemplaire à Gilebert l'archevesque de Couloigne, et
+li commanda que il l'aportast aux évesques à qui elle estoit envoiée: et
+atant départi le concile à cette journée.
+
+En la sixième yde de juing[108], assemblèrent les évesques derechief; et
+entour l'eure de nonne vint le message l'apostoile Léon, évesque et nepveu
+l'apostoile, et ung autre qui Pierre avoit nom. Si apportoient épistres à
+l'empereur et à l'empereris et salut aux évesques. Atant se départi le
+concile en cette journée.
+
+ Note 108: _Juin._ Le latin dit: _Juillet_.
+
+En la cinquième yde de juing assemblèrent les prélas. Là fut lue l'épistre
+de la dampnation de Georges, l'évesque de Formose[109], et tous ceulx qui à
+luy se consentoient. Là furent présentées à l'empereur de par l'apostoile
+et entre les autres ung sceptre et ung baston d'or, et à l'empereris draps
+de soie et ung fermail à pierres précieuses. Atant départi le concile à
+cette journée.
+
+ Note 109: _De Georges, l'évesque de Formose._ Il falloit: _De
+ l'évêque Formose_. Le latin porte: «Lecta est Apostoli epistola de
+ damnatione Formosi episcopi, Gregorii Nomenclatoris et consentientium
+ eis.»
+
+
+IX.
+
+ANNEE: 876.
+
+_Coment le concile assembla de rechief, et coment les causes des églyses
+furent débatues. Coment aucuns des Normans furent baptisiés qui puis
+retournèrent à la mescréandise. De la mort le roy Loys de Germanie. Des
+ormans qui se mistrent en Saine atout cent barges._
+
+
+Le jour devant la première yde de juing rassembla le concile; mais avant
+qu'il fust commencié i envoia l'empereur les messages l'apostoile pour
+parler aux archevesques et aux évesques, pour eulx reprendre de ce qu'il
+n'estoient pas venus le jour, si comme il leur avoit mandé; mais il
+respondirent si raisonnablement que l'en s'en dust tenir apaié. De rechief
+fut leue l'épistre l'apostoile de l'archevesque Ansegise, par le
+commandement l'empereur: et la lut Jehan le Toscan, l'un des messages
+l'apostoile. Si fu demandé de rechief aux prélas nouvelle responce, et il
+respondirent que volentiers obéiroient, selon la rieule des canons, ainsi
+comme leurs ancesseurs avoient obéis aux siens. Lors fu leur responce plus
+légièrement receue que elle n'avoit esté devant, en la présence de
+l'empereur. Après ce, fu parlé et disputé par devant les messages
+l'apostoile de la clameur des prestres des diverses paroisses. Après ce,
+refu oïe la cause et la complaincte Frotaire l'archevesque de Bordeaux, de
+ce qu'il ne pouvoit demourer en sa cité, pour le grief que les Sarrasins li
+faisoient. Pour ce requieroit qu'il peust venir à l'archeveschié de Borges;
+mais sa requeste fut contredite de tous les évesques. Lors commandèrent les
+messages l'apostoile qu'il assemblassent tous de rechief en la dix-septième
+kalende d'aoust, bon matin; et quant il furent assemblés à cette journée si
+vint l'empereur au concile, entour l'eure de nonne, couronné et appareillé
+à la guise de Griex; et si l'amenoient les messages l'apostoile qui
+estoient vestus à la guise de Rome, et le conduisirent jusques au milieu
+des évesques qui estoient aussi revestus en aornemens de saincte Églyse. Si
+avoient leurs mitres en leurs chiefs et leurs croces en leurs mains. Lors
+fu chantée cette anthienne _Exaudi nos Domine_, à tout vers, et le
+_Gloria_. Après le _Kyriel_ dist l'oraison l'évesque Léon, et quant tous
+furent assis, Jehan l'évesque d'Arete, message l'apostoile, lut devant tous
+un libelle dont la sentence estoit sans raison et sans auctorité. Après, se
+leva Hues l'évesque de Beauvais, et lut une cédule que les messagiers
+l'apostoile, et Ansegise, archevesque de Sens, et il meisme avoient faicte
+et dictée sans l'assentement du concile; dans laquelle aucuns chapistres
+estoient contenus qui entre eulx-meismes estoient contraires et
+discordables. Et pour ce ne feurent pas là mis qu'il n'avoient né raison né
+auctorité. De rechief fu mené question de la primacie en l'églyse
+l'archevesque de Sens, et quant l'empereur et les messages l'apostoile en
+eurent assez parlé et discuté entre les prélas, si n'en fut-il plus que il
+en ot esté à la première journée du concile. Adonc se levèrent Pierre
+l'archevesque de Forosimpre[110], et Jehan le Toscan; en la chambre le
+roy s'en alèrent et amenèrent l'empereris toute couronnée, en estant se
+tint de lès l'empereur. Lors se levèrent tous les prélas en estant en leur
+ordre, Léon l'archevesque et le Touscan Jehan commencèrent leurs loenges et
+graces à Dieu que l'évesque Léon accomplit par une oraison. Si se départit
+le concile atant. Aux messages l'apostole l'empereur donna dons et présens,
+congié pristrent atant et retournèrent à Rome. Avec eulx envoia l'empereur
+en message Ansegise l'archevesque de Sens, et Algaires l'archevesque
+d'Ostun.
+
+ Note 110: _Forosimpre._ Le latin porte: _Forum Sempronii_. C'est
+ aujourd'hui _Fossombrone_, dans le duché d'Urbin.
+
+_Incidence._--Entre ces choses fit l'abbé Hues baptiser aucuns Normans qui
+puis furent amenés à l'empereur qui leur fist donner dons. Atant
+retournèrent à leur gent et puis repristrent leur mescréandise et
+vesquirent païens comme devant. En la quinte kalende d'aoust se parti
+l'empereur de Pontigon et retourna en France par Chalons. Là demoura
+jusques aux ydes d'aoust pour une maladie qui le prist. En la dix-septième
+kalende de septembre, vint à Rains et de Rains droict à Senlis; deux
+messages l'apostoile qui estoient demourés, Jehan l'évesque d'Arete et
+Jehan le Touscan, et l'évesque Hues de Beauvais envoia en message à Loys
+son frère le roy de Germanie. Ces trois n'envoia par tant seulement, ains y
+envoia ses fils et autres princes du royaume. Mais après qu'il furent mus,
+vindrent nouvelles à l'empereur que son frère Loys, à qui il envoioit ses
+messages, estoit trespassé en son palais de Franquefort, en la cinquième
+kalende de septembre, et estoit ensépulturé en l'églyse Saint-Nazaire.
+Tantost se parti l'empereur de Carisy et s'en ala à Satenai[111]. Ses
+messages envoia aux barons du royaume, et s'appensa qu'il iroit tandis en
+la cité de Mez pour eulx attendre là et récevoir. De propos changea et s'en
+ala à Ais-la-Chapelle et mena avec soi les deux messages l'apostoile. De
+Ais s'en ala à Couloigne. Assez fit-on de mal en cette voie; car ceulx qui
+avec li estoient tolloient quoi qu'ils trouvoient, sans nul regart de
+pitié.
+
+ Note 111: _Satanacum._ Stenay.
+
+_Incidence._--En ce temps vindrent Normans en France par mer et entrèrent
+en Saine à tout cent barges. Ces nouvelles furent contées à l'empereur en
+la cité de Couloigne; mais oncques pour ce ne laissa à faire ce qu'il avoit
+en propos.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 876.
+
+_De Loys le neveu Charles-le-Chauf et des juises[112] qu'il fist de trente
+hommes pour savoir sé son oncle avoit droict. Et coment Charles le cuida
+seurprendre. Et coment il et sa gent feurent desconfits. Et coment la reyne
+Richeut s'enfuit et enfanta en la voie, et coment les Normans entrèrent de
+rechief en Saine à navires._
+
+ Note 112: _Juises._ Jugemens. Et mieux ici: Epreuves judiciaires. Le
+ latin dit: «Hludowicus, Hludowici regis filius, decem homines aqua
+ calida, et decem ferro calido, et decem aqua frigida ad judicium
+ misit coram eis qui cum illo erant.»
+
+Loys, le neyeu Charles l'empereur, qui fils ot été le roy Loys de Germanie
+son frère, estoit de là le Rhin à grant ost de Saisnes et de Thoringiens. A
+Charles l'empereur son oncle envoia messages; s'amour et sa volenté bonne
+requeroit, mais il ne la pouvoit avoir. Lors se doubta moult et cil qui
+avec luy estoient: jeusnes et oroisons firent et chantèrent lethanies dont
+la gent l'empereur ne se faisoient sé gaber non. Un juise de trente hommes
+fit faire pour savoir quel droict son oncle avoit au royaume son père. Le
+juise de dix fut par eaue boulante, et le juise des autres dix par fers
+chaus, et le tiers juise des autres dix par eaue froide. Lors prièrent tous
+à Dieu que il voulust faire démonstrance sé son oncle devoit rien plus
+avoir au royaume, par droict, que son père luy avoit laissié, pour raison
+de la partie qui de Lothaire leur frère leur estoit eschue. Après cette
+prière furent trouvés les trente hommes tous sains et haitiés. Par ce fu
+certain qu'il avoit droict et son oncle tort. Lors passa entre le Rin luy
+et sa gent à un chastel qui a nom Andrenac: Et quant l'empereur sceut ce,
+si manda à l'abbé Hildouin et à l'évesque Francone qu'il emmenassent
+Richeut l'empereris à Haristalle. Son ost assembla et chevaucha sur le
+rivage du Rin contre Loys son nepveu; mais toutes voies se pourpensa-il et
+li manda qu'il envoiast de ceulx de son conseil et il enverroit aussi de
+ceulx des siens pour traitier de paix. De ce fu Loys moult lié et moult
+asseuré quand il sceut que son oncle ne viendroit pas sur luy à armes. (Ce
+qu'ils firent de la besoigne à cette assemblée ne parle pas l'istoire.)
+
+Mais quant ce vint après, ès nonnes d'octobre, l'empereur devisa ses
+batailles et vint par nuit à bannières levées, par une haulte voie et
+estroite qui moult estoit et fors et griève à trespasser; sur son nepveu et
+sur sa gent se cuida embattre soudainement; car il les cuida trouver
+despourvus. Ainsi chevaucha toute nuit jusques à tant qu'il vint à une
+ville qui a nom Andrenac. Moult furent las et travaillés les hommes et les
+chevaux pour la grieté de la voie et pour la pluie qui toute la nuit estoit
+cheue sur eulx. Mais autrement ala la besoigne qu'il ne cuida. Car son
+nepveu en fu tout pourveu[113] et luy fu dit que il venoit sus luy à grand
+ost et bien appareillié: et cil tantost ordenna et mist en conroi tant de
+gens comme il pot avoir et se traict d'autre part là où il les cuida plus
+attendre seurement. Sus li courut l'empereur et sa gent, et ceulx se
+deffendirent si bien et si fortement que les premières batailles des gens
+l'empereur fuirent et resortirent arrières jusques soubs luy et soubs sa
+bataille. Lors tournèrent tous communément en fuite si que l'empereur
+eschappa et s'en fuit à peu de gens. Si feurent là plusieurs empeschiés qui
+bien fussent eschappés sé il fussent vuis; mais il portoient les choses à
+l'empereur et les harnois de l'ost et cuidèrent suivre les autres; mais
+quand ce vint à l'entrée des voies qui estoient hautes et estroites, si fut
+la presse si grant que le passage fut du tout estoupé[114]. (Là se
+retornèrent et se contrestèrent tant comme il peurent.) Si furent occis en
+cette foute le conte Renier et le conte Geromme, et mains autres. Si furent
+pris en cette place, et dans un bois près d'ilec, l'evesque Othulphe et
+l'abbé Gaulin, le conte Aledrans, le conte Bernart et le conte Ebroin et
+mains autres grans hommes. Là ravirent et prindrent les gens Loys[115]
+viandes, harnais et quanque les marchans de l'ost portoient. Si fu là
+accomplie la prophétie qui dit: «honte et male avanture sera à ceulx qui
+proie feront, car il meismes seront proié.» Et ainsi en advint-il. Car tout
+quanque les proieurs de l'ost l'empereur avoient proié, et il-meismes
+feurent proie de leurs ennemis. Les autres qui pas ne furent pris furent
+robés par les vilains du pays, si que il demeurèrent tres-tous nus, et qu'il
+convenoit qu'il fussent torchés de fain pour couvrir leur natures; mais
+toutevoies ne les tuèrent-il pas. Quand ma dame Richeut l'empereris oï
+nouvelles de cette desconfiture et de la fuite l'empereur, sé elle eut
+grant paour ce ne fu pas de merveille. Par nuit, endroit les coqs chantans,
+se mit à la fuite si grosse comme elle estoit, et tant se travailla qu'elle
+enfanta un enfant en cette voie. Et quant il fu né elle le fit porter
+devant elle en fuyant jusques à tant qu'elle vint à Atigny[116]. Après
+cette desconfiture vint l'empereur à Saint-Lembert de Liège. A luy vindrent
+abbé Hildouin et l'évesque Francone, qui l'empereris avoient conduite à
+Haristalle, et furent avecques luy jusques à tant qu'il vint à Atigny après
+l'empereris. De là s'en ala à Duzy puis retorna à Atigny, et là tint le
+parlement entour la feste Saint-Martin[117]. Et Loys qui eut eue victoire
+de son oncle[118] se partit d'Andrenac et s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là
+démoura trois jours, et puis s'en ala à Conflans[119] encontre Charles son
+frère qui revenoit parler à luy. Et quand il eurent ensemble parlé, Charles
+s'en retourna en Allemagne par la cité de Mez. Et Loys passa oultre le Rin.
+Mais Charlemaine leur frère ne vint pas à eulx né à l'empereur leur oncle
+qui mandé l'avoit; si fut pour ce qu'il estoit encore empeschié pour la
+guerre qu'il menoit contre les Wandres. L'empereur envoia en ce contemple
+le conte Conrart et autres princes aux Normans, qui par navires estoient
+entrés en Saine, et leur dict que il fissent à eulx telle paix ou trèves
+comme il pourroient, et puis retournassent à luy au parlement pour nuncier
+ce qu'il auroient faict. Lors s'en ala à Saumouci pour tenir son parlement.
+Là vindrent à luy ses hommes de la partie du royaume Lothaire son frère,
+qui estoient eschappés de la desconfiture d'Andrenac. Volentiers les receut
+et leur donna dons et bénéfices. Aux uns donna petites abbaïes, si comme
+elles estoient tout entières, et aus autres petits bénéfices de l'abbaïe
+Marcienne[120] qu'il avoit devisée et démembrée. Et après ordonna et
+commenda que le fleuve de Saine feust bien gardé à plenté de bonnes gens de
+çà et de là, pour les Normans qui y devoient entrer à galies. Après ces
+choses s'en vint à Verzeny[121]. La fu si durement malade qu'il cuida
+mourir, et tant y demeura que la Nativité fust passée en l'an de
+l'Incarnation huit cent soixante dix-sept[122]. Et quant il fu trespassé de
+sa maladie et guari, si s'en ala à Compiègne. Avant qu'il s'en partist, le
+fils que l'empereris eut enfanté en la fuite avant qu'elle peust venir à
+Atigny[123], fu mort. Charles estoit nommé; si l'avoit levé de fons Boson
+son oncle, qui frère estoit l'empereris sa mère. A Saint-Denys fu le corps
+porté et enterré en l'églyse.
+
+ Note 113: _Tout pourveu._ Plusieurs manuscrits portent _accointié_.
+ J'ai préféré la leçon du n°6, Suppl. franç.
+
+ Note 114: La phrase précédente a été mal rendue. Voici le latin:
+ «Multi autem qui effugere poterant impediti sunt, quoniam omnes Sagmæ
+ imperatoris et aliorum qui cum eo erant, sed et mercatores ac scuta
+ vendentes, imperatorem et hostem sequebantur, et in angusto itinere
+ fugientibus viam clauserunt.»
+
+ Note 115: _Les gens Loys._ Le latin porte: _Hostis Hludowici_. On
+ voit qu'ici le mot _hostis_ à le sens du mot françois _ost_.
+
+ Note 116: _A Atigny._ Ce n'est certainement pas Attigny. Les textes
+ latins portent: _Antennacum_. Valois écrit que c'est encore
+ _Andernach;_ l'abbé Leboeuf reconnoît plutôt ici _Antenais_, petit
+ village situé dans le diocèse de Reims, entre Hautvillers et
+ Chatillon. Cette dernière opinion paroît plus vraisemblable, si l'on
+ songe qu'_Andernacum_, nommé plus bas, ne peut être l'endroit où
+ s'étoit réfugiée l'impératrice.
+
+ Note 117 Toute cette phrase est inexactement traduite. «Inde Duciacum
+ adiit, usque ad Antennacum rediit, et placitum suum in Salmontiaco,
+ quindecimo die post missam S. Martini condixit.» Il s'agit ici de
+ _Samoucy_, près de Laon.
+
+ Note 118: _De son oncle._ Il falloit: _De son frère_. Le latin dit:
+ «Hludowicus Hludowici quondam regis filius.»
+
+ Note 119: _Conflans._ «Ad Confluentes.» Sans doute _Coblentz_.
+
+ Note 120 _Marcienne._ «De abbatiâ Marcianus.» C'est _Marchiennes_.
+
+ Note 121: _Verzeny_ «Virzinniacum villam.» C'est évidemment
+ _Verzenay_, dans la montagne de Reims, à une lieue de _Saint-Basle_
+ ou _Verzy_, et à trois lieues d'_Antenay_.
+
+ Note 122: _Annal. S.-Bertini, anno 877._
+
+ Note 123: _Atigny._ Il faudroit encore: _Antenay_.
+
+
+XI.
+
+ANNEE: 877.
+
+_Coment l'apostole Jehan manda à l'empereur Charles-le-Chauf qu'il
+secourust et défendist l'églyse de Rome, si comme il y estoit tenu. Et puis
+coment Charles passa les mons et mena la royne Richeut, et coment il
+retourna et oï dire que Charles son nepveu venoit sur luy: et de sa mort._
+
+
+Tout le caresme demoura l'empereur à Compiègne et y célébra la
+Résurrection. Avant qu'il s'en partist vindrent à cour les messages
+l'apostoile Jehan. Si estoient deux évesques et avoient ambedeux nom
+Pierres. Par eulx lui mandoit l'apostoile et par bouche et par lettres
+qu'il visitast l'églyse de Rome, et qu'il la délivrast et deffendist des
+païens si comme il l'avoit promis par son serement. Es kalendes de may fist
+assembler concile à Compiègne des évesques de la province de Rains et des
+autres provinces. Si fist dédier l'églyse (de Saint-Cornille) qu'il avoit
+fondée en son propre palais, en présence des prélats et des messages
+l'apostoile. Là meisme fist-il parlement des barons et fu ordenné coment
+Loys son fils gouverneroit le royaume par le conseil des barons, jusques à
+tant qu'il fust retourné de Rome, et coment il recevroit le treu de l'une
+des parties du royaume de France, qui estoit accoustumé à rendre, avant la
+mort le roy Lothaire, et du royaume de Bourgogne. Ce treu si estoit cueilly
+sur toutes manières de gens, sur gens lais et sur prestres, et sur des
+églyses. Des uns plus, des autres moins, selon que il estoient. La somme de
+ce treu se montoit à cinq mille livres d'argent à poids[124], et ce treu
+payoient en Neustrie et évesques et autres gens, par convenant fait aus
+Normans qui par Saine estoient entrés.
+
+ Note 124: Ce passage précieux des Annales Bertiniennes n'est pas ici
+ complètement traduit. Le voici: «Quomodo tributum de parte regni
+ Franciæ quam ante mortem Lotharii habuit, sed et de Burgundiâ
+ exigeretur, disposuit. Scilicet ut de mansis indominicatis solidus
+ unus: de uno quoque manso ingenuli quatuor denarii de censu dominico,
+ et quatuor de facultate mansuarii. Et unusquisque episcopus de
+ presbyteris suæ parochiæ, secundùm quod unicuique possibile erat, à
+ quo plurimùm quinque solidos, à quo minimum quatuor denarios,
+ episcopi de singulis presbyteris acciperent, et missis dominicis
+ redderent. Sed et de thesauris ecclesiarum, prout quantitas loci
+ extitit, ad idem tributum exsolvendum acceptum fuit. Summa vero
+ tributi fuerunt quinque millia libræ argenti, ad pensam.»
+
+Ces choses ainsi ordennées, l'empereur se parti de Compiègne et s'en ala à
+Soissons, et de Soissons à Rains, puis à Chalons et puis à Lengres. Lors se
+mistrent à la voie, il et l'empereris, à grand plenté de sommiers tous
+troussés d'or et d'argent et d'autres richesses. Les mons passa. Quant il
+fu ès plaines de Lombardie si encontra l'évesque Algaire, qu'il avoit
+envoié à l'apostoile Jehan pour estre au concile que il devoit tenir à
+Rome. L'exemplaire du concile luy bailla pour grand don, et l'empereur le
+receut liement, car sa confirmation y estoit contenue. Si estoit telle la
+sentence que la promotion et l'élection qui avoit esté faicte l'an devant à
+Rome de l'empereur Charles, roy de France, estoit ferme et estable à tous
+les jours de sa vie. Si estoit loié et de tel lien que sé aucun de quelque
+estat, de quelque ordre, de quelque profession qu'il feust, vouloit
+encontre aller, si estoit-il escomenié et tenu en excommuniement jusques à
+satisfaction. Tous ceulx qui ce pourchaceroient et qui seroient du conseil,
+sé il estoient clers, qu'il soient déposés de leurs ordres; et sé il
+estoient lays, que il fussent excommeniés perpétuellement. Et pour ce que
+le concile qui eut esté célébré à Pontigone[125] l'an devant, n'avoit rien
+profitié, fu-il establi que cil fust ferme et estable. Après luy nuncia
+l'évesque Algaire que l'apostoile luy venoit encontre et devoit estre à luy
+à la cité de Pavie. Tantost y envoia l'empereur Odoaire, notaire du secont
+escrin, pour procurer et pour appareiller les nécessités l'apostoile; avec
+luy furent le conte Goirant, Pepin et Heribert; et puis se hasta d'aller
+encontre luy. Si l'encontra à Verziaux[126]. Moult honorablement le receut;
+et puis alèrent jusqu'à Pavie. Là vindrent nouvelles certaines que
+Charlemaine, son neveu, venoit sur luy à grant plenté de gens. Pour ces
+nouvelles laissièrent Pavie et s'en alèrent à Tardonne[127]. Là feut sacrée
+à empereris ma dame Richeut, par la main l'apostoile. Et tantost comme ce
+feut fait, elle prist les trésors et s'enfui hastivement arrière en
+Morienne[128]. Et l'empereur demoura là une pièce avec l'apostoile pour
+atendre les barons du royaume, le conte Huon[129] et Boson, et Bernart le
+conte d'Auvergne, et Bernart le marchis de Gothie; à tous avoit-il mandé
+que il venissent après luy; mais pour noient les attendoit, car il avoient
+jà faicte conspiration contre luy et s'estoient tournés et aliés aux autres
+barons du royaume, fors aucuns et les évesques tant seulement. Et quant il
+sceut ce il pensa que sé il venoient il viendroient plus à son dommage qu'à
+son profit. Et quant il sceut d'autre partie que Charlemaine son neveu
+venoit sur luy et se approchoit jà durement, il s'en parti de l'apostoile
+et s'en ala hastivement après madame Richeut l'empereris, et l'apostoile
+Jehan s'en retourna isnelement vers Rome. Si emporta une croix de fin or et
+de pierres précieuses de grant pois où le crucefiement nostre Seigneur
+estoit pourtraict, que l'empereur envoioit par luy à l'églyse Saint-Père.
+
+ Note 125: _Pontigone._ Ponthion, à deux lieues de Vitry-le-François.
+
+ Note 126: _Verziaux._ Verceilles.
+
+ Note 127: _Tardonne._ «Turdunam.» C'est _Tortone_.
+
+ Note 128: Le latin est moins dur pour _Richeut_ ou _Richilde_. «Mox
+ retrorsum fugam arripuit, cum thesauro, versas Moriennam.» Ce fut
+ sans doute du consentement de son époux qu'elle agit ainsi.
+
+ Note 129: _Le comte Huon._ «Hugonem abbatem.»
+
+Et quant Charlemaine oï dire d'autre part, par un message qui lui menti,
+que l'empereur et l'apostoile venoient sus luy à grand gent, il s'enfui
+arrière isnellement par cette meisme voie qu'il estoit venu, et ainsi
+départirent à cette fois les uns et les autres sans bataille, par la
+volenté du Seigneur.
+
+En ce retour que l'empereur faisoit luy prit une fièvre. De luy estoit
+moult privé et moult acointié un juif qui Sedechias avoitnom. Une poudre
+luy envoia pour boire et luy fist accroire que il guariroit par cette
+poudre. Cil en but, mais elle fu plus cause de sa mort que de sa santé. Car
+tantost comme il eut bu le venin dont elle estoit faicte et confite, il fu
+si abattu qu'il convint que ses gens l'emportassent entre bras. En telle
+manière passa les mons de Montcenis jusques à un lieu qui est appelé Brios.
+A l'empereris Richeut qui estoit à Morienne manda qu'elle venist à luy, et
+elle si fist. Toujours engregea sa maladie et fu mort en onze jours qu'il
+ot beu le venin, le jour devant la seconde nonne d'octobre; ses gens
+fendirent le corps et ostèrent les entrailles, et quant il l'orent bien
+lavé si l'enoindrent de basme et d'autres oingnemens aromatiques, et puis
+le mistrent en un escrin pour le porter en l'églyse Saint-Denis en France,
+où il avoit esleue sa sépulture. Mais pour ce qu'il commença si durement à
+flairer qu'il ne le pussent pas longuement porter pour la flaireur qui
+toujours croissoit, si l'enterrèrent en la cité de Verziaux, en l'églyse
+Saint-Eusèbe le martyr. Là fu le corps sept ans entiers, puis fu-il porté
+en l'églyse Saint-Denis de France, où il avoit tousjours désiré à gésir
+pour une advision qui advint laiens, dont nous parlerons ci-après[130]. Et
+Charlemaine son neveu, qui d'autre part s'en fu fui en son pays, si comme
+vous l'avez oy, cheï en une maladie ainsi comment il s'enfuyoit et convint
+qu'il feust porté jusqu'en son pays en littière. En langor fu un an entier
+et fu en tel point qu'il cuida qu'il dust mourir de cette maladie.
+
+ Note 130: Cette dernière phrase me paraît une interpolation faite
+ pour ôter les doutes que pouvoit exciter le récit de la vision de
+ Charles-le-Chauve. Aimoin et le manuscrit du roi portent bien:
+ «Sepelierunt eum in Basilicâ B. Eusebii martyris in civitate
+ Vercellis, ubi requievit annis septem. Post hæc autem, per visionem
+ delatum est corpus ejus in Franciam, et honorificè sepultum in
+ basilicâ beati Dionysii martyris Parisius.» Mais les manuscrits de
+ l'abbaye de Saint-Bertin et de Saint-Germain-des-Prés, n° 646, sont
+ bien plus croyables: «Coeperunt ferre versus monasterium sancti
+ Dyonisii, ubi sepeiiri se postulaverat. Quem pro foetore non valentes
+ portare, miserunt eum in tonnâ interius exteriusque picatâ, quam
+ coriis involverunt, quod nihil ad tollendum foetorem profecit. Unde ad
+ cellam monachorum Lugdunensis episcopii, quæ Nantoadis (Nantua)
+ dicitur, vix pervenientes, illud corpus cum ipsâ tonnâ terræ
+ mandaverunt.»
+
+
+XII.
+
+ANNEE: 877.
+
+[131]_De l'avision qui advint en l'églyse Saint-Denys par nuit à un moine
+qui gardeit le cuer, et à un clerc de Saint-Quentin en Vermandois, tout en
+une nuit._
+
+ Note 131: Dom Bouquet a placé ce chapitre après le suivant, en dépit
+ de tous les manuscrits, par la seule raison que tel étoit l'ordre que
+ lui donnent les mêmes manuscrits, dans les titres de chapitres.--J'ai
+ revu cette légende sur le latin du manuscrit de Saint-Germain,
+ n° 646. Elle s'y trouve à la suite de _la vision de
+ Charles-le-Chauve_, f° 1, v°, 1re colonne.
+
+(En cet endroit voulons retraire la vision que nous ayons promise.) Sept
+ans après que le corps eut géut à Verziaux, en l'églyse Saint-Eusèbe, il
+s'apparut par la volenté nostre Seigneur, à un moine de Saint-Denys en
+France qui par nuit gardoit l'églyse, ainsi comme l'on fait laiens et par
+coustume en toutes saisons. Ce moine qui preud'homme estoit avoit nom
+Archangis. Lors luy dit qu'il estoit l'empereur Charles-le-Chauf. Si
+l'avoit notre sire là envoié, et que sa volenté estoit telle que cette
+chose fust manifestée à Loys son fils et aux prélas et aux barons. Et dist
+après que moult desplaisoit à Dieu et aux glorieux martyrs saint Denys et à
+ses compaignons, et à tous les autres martyrs confesseurs qui laiens
+reposent, de ce que son corps n'estoit laiens ensépulturé et mis
+honorablement en l'églyse des glorieux martirs que il avoit tant amée et
+honorée en sa vie, et donné villes et possessions et ornemens d'or et de
+pierres précieuses et ornemens de soie, si comme nous dirons après. «Va
+donc,» dist-il, «si leur di que il aportent mon corps dans cette églyse et
+le mettent devant l'autel de la Trinité.» Tout et en telle manière comme
+cette advision advint à Saint-Denys à ce moine dont nous avons parlé, en
+cette nuit et en cette heure meisme advint à Saint-Quentin en Vermandois
+à ung clerc qui par nuit gardoit l'églyse; si avoit nom Alfons. Et quand le
+moine oï que il avoit compaignon en cette révélation, si en fust moult liés
+et plus hardiment mist la chose avant. Lors s'en alèrent ensemble au roy et
+aux barons et tesmoignèrent la vision selon le commandement que il avoient.
+Et quant le roy Loys son fils et les barons oïrent cette chose, si
+mandèrent les évesques et les abbés et meismement l'abbé Gautier de
+Saint-Denis; là s'en alèrent où le corps gisoit, les os et la poudre
+pristrent, car il avoit jà là géu sept ans, et l'en aportèrent en l'églyse
+Saint-Denys et le mistrent honorablement en sépulture au cuer des moines
+devant l'autel de la Trinité.
+
+
+XIII.
+
+ANNEEE: 877.
+
+[132]_De l'avision qu'il vit; et coment il fu ravy en esprit ès tourmens
+d'enfer, si comme il meisme raconte; et coment l'esprit retourna puis au
+corps; si lui advint tout ce, avant qu'il trespassast._
+
+ Note 132: _Visio K. Calvi._ (Manuscrit de Saint-Germain, n° 646,
+ f° 1, r°, 1re colonne.)
+
+En cet endroit nous convient retraire les grans dons et les grans bénéfices
+qu'il fist à l'églyse en son vivant pour l'onneur et l'amour des glorieux
+martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que
+nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son
+amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons
+pas oublier, jà soit que nous la déussions avoir mise en l'ordre des faits
+de sa vie. Si parle par première personne, comme cil à qui l'avision
+advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence
+ainsi:[133]
+
+ Note 133: Cette légende commence effectivement ainsi: «Ego Karolus
+ gratuito Dei dono, etc.»
+
+«Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des
+Romains, empereur de France, après le service des matines de la Nativité
+nostre Seigneur, s'estoit couchié pour reposer. En ce point qu'il se deust
+endormir descendit à luy une voix moult horriblement, si luy dist: «Ton
+esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera mené en tel lieu où il
+verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son
+à advenir; mais après un peu de heure retournera au corps.» Tantost fu ravy
+son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose très-blanche. Si tenoit un
+luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous véons au
+ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist
+cette chose blanche: «Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce
+de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer.» Et quant
+il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel
+resplendissant, et le mena en très-parfondes vallées de feu qui estoient
+plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de
+plomb et de cire. En ces puis trouva les évesques, les patriarches et les
+prélats qui furent du temps son père et ses aïeulx. Lors leur demanda en
+grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui
+répondirent: «Nous feumes,» distrent-il, «évesques ton père et tes aïeulx,
+et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le
+peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes
+et émouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous à ces tourmens d'enfer et
+nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront
+les évesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx.» Et
+endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse,
+estoient des deables tous noirs qui avoloient à grans cros de fer ardens,
+et s'efforçoient moult durement de sachier et de traire à eulx le fil que
+il tenoit. Mais il ressortissoient et chéoient arrière, né adeser[135] ne
+le pouvoient pour la grande clarté qu'il rendoit. Lors li couroient par
+derrière et le vouloient sachier à cros et tresbuchier ès puis ardent,
+quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les
+espaulles et le sachia fortement après li. Lors montèrent une haulte
+montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et
+fleuves tous boillans de toutes manières de métaux. En ces tourmens
+estoient ames sans nombre des princes son père et ses frères, qui estoient
+plungiés dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton,
+l'autre jusques au nombril. Lors luy commencièrent à dire en criant et en
+hurlant: «Charles pour ce que nous amasmes à faire omicides et guerres et
+rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton père, de tes frères et
+du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les
+tourmens de plusieurs métaulx.» Tandis comme il entendoit en grant paour et
+en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrière luy
+ames qui très-horriblement crioient: «Puissans puissamment sueffrent
+tourmens.» Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer
+plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et là cognut-il
+aucuns des princes son père, ses frères et ses soeurs meismes, qui luy
+commencièrent à crier: «Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes, pour nostre
+malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux
+que nous donnions au roy et à toy meisme par desloyauté et par convoitise.»
+Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gémissemens, il vit
+accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de
+pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui
+le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui
+si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmontés et
+estains par la clarté; et le commença forment à sachier après luy.
+
+ Note 134: _Un luissel_, etc., ou peloton. «Tenuitque in manu suâ
+ glomerem lineum clarissimè emittentem jubar luminis, sicut solent
+ facere cometæ quando apparent.»
+
+ Note 135: _Adeser._ Atteindre. «Contingere.»
+
+Lors descendirent en une vallée merveilleusement grande, qui en une partie
+stoit obscure et ténébreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en
+une partie, de soy estoit resplendissant et si délicieuse que il n'est nul
+qui le put conter né retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et
+vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors
+eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre
+plungié en ces tourmens par grans géans noirs et orribles qui embrasoient
+ces fournaises de cette vallée de diverses manières de feus. Et tandis
+comme il estoit en si grant paour, il vit, à la clarté du feu qui du fil
+issoit et ses iex enluminoit, un point de lumière resplandir de l'un des
+costés de cette vallée, et deux fontaines courans, dont l'une estoit
+merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clère et froide; si
+estoient illec deux tonneaux. Lors regarda à la clarté du fil et vit sur le
+tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son père dedans l'iaue bouillante
+jusques au gros des cuisses. Lors li dit son père moult tourmenté et
+aggravé: «Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit
+retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donné graces de çà venir
+pour ce que tu voies pour quels péchiés moy et les autres souffrent tels
+tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis
+mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tiède et attrempée: et cette
+grace me fait nostre Seigneur par la prière saint Pere, saint Denys et
+saint Remy, par lesquels trois notre royale lignée a régné jusques ci: et
+sé tu me veulx aider toy et mes évesques et mes abbés et tous les ordres de
+saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en
+aumosnes, je seray tost délivré de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire
+mon frère et Loys sont jà délivrés de ces tourmens par les mérites saint
+Père et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis.» Après ce, luy dist
+qu'il regardast à senestre. Et quand il fu tourné si vit deux grans tonnes
+plains d'iaue boullant. «Ceulx,» dit-il, «te sont appareillés, sé tu ne
+t'amendes et sé tu ne fais pénitence de tes douloureux péchiés.» Lors
+eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel
+mésaise, si luy dist: «Viens après moy à la deuxième partie de la
+délicieuse vallée de paradis.» Et quant il l'eut là mené si vist Lothaire
+son oncle, qui séoit en grant clarté avec les autres roys, sur ung topase
+merveilleusement grant et estoit couronné d'une précieuse couronne, et son
+fils Loys qui delez luy séoit aussi couronné. Et quant il vit Charles, si
+li dist: «Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers après moy en
+l'empire des Romains, viens près de moy, je sais bien que tu es venu par
+les tourmens d'enfer où ton père et mes frères sont tourmentés; mais il
+sera tost délivré par la miséricorde de nostre Seigneur de ses paines,
+ainsi comme nous sommes par les mérites saint Père et les prières saint
+Denys et saint Remy, à qui nostre Seigneur a donné grant pouvoir d'apostre
+sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient
+notre lignée et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire
+sera assez tost délivré et osté de ses mains et que tu vivras désormais
+assez peu de jours.» Et lors se retourna Loys et luy dist: «L'empire des
+Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de
+ma fille.»
+
+Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il véist devant luy Loys l'enfant:
+et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: «Tel est cet enfant comme
+cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur
+dict: A tel est le royaume des cieus. Atant,» luy dist Lothaire, «rends li
+maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main.» Lors
+deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de
+tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi
+comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Après ce
+repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travaillié.[136]
+
+ Note 136: Ces deux visions ne sont imprimées que dans les chroniques
+ de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique,
+ et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la
+ seconde, du moins, fut imaginée pour Charles-le-Gros et non pas
+ Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la
+ supposition probable qu'elle ne fut rédigée que sur la fin du Xème
+ siècle, elle n'en est pas moins antérieure à la légende de saint
+ Patrice, et doit par conséquent faire remonter avant elle le dogme
+ obscurément expliqué du Purgatoire. Sous le point de vue littéraire,
+ on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible épopée de Dante;
+ tous les élémens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve:
+ la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens,
+ le caractère de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est
+ donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la
+ _Divina Comedia_, mais comme l'immortelle création d'un génie
+ vigoureux, implacable et mélancolique.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE: 877.
+
+_Des grans terres et possessions que il donna à l'abbaïe de Saint-Denys et
+à plusieurs autres abbaïes._
+
+
+[137]Moult fu cet empereur Charles-Le-Chauf large aumosnier aus povres et
+aus églyses, et moult les acrut et mouteplia de rentes et d'autres
+bénéfices; et sur toutes les autres celle de Saint-Denis en France où il
+repose corporellement. Tant donna laiens joiaux et saintuaires, rentes et
+possessions confirmées par ses chartres, que ce n'est se merveilles non.
+[138]Après ama moult celle de Saint-Cornille à Compiègne, car il la fonda
+en son propre palais et li donna rentes et possessions assez et
+saintuaires. Moult ama la ville de Compiègne et la fit ceindre de fossés en
+lonc, et la fit appeler et intituler Carnopole de son nom, aussi comme
+l'empereur Constantin ot jadis faict Constantinoble. La ville de Reuil
+donna à l'églyse de Saint-Denys[139] et toutes les appartenances; (et
+establit que sur les rentes de cette ville feussent pris les despens de
+sept lampes qui arderoient continuelement et en toutes saisons devant
+l'autel de la Trinité. La première establit pour l'ame de l'empereur Loys
+son père; la seconde pour l'ame l'empereris Judith sa mère; la tierce pour
+luy; la quarte pour la royne Hermentrus sa première femme; la quinte pour
+la royne Richeut sa présente femme; la sixième pour toute sa lignée
+présente et trespassée; et la septième pour Boson et pour Gui et pour tous
+ses amis familiers. Après establi quinze cierges au réfectoir à mettre sur
+les tables en yver, pour ce que le couvent va trop tard aucunes fois à
+collacion pour le service qui pas ne peut estre accompli par jour et
+meismement aus grandes festes. Après donna neuf lieues de Saine en ung
+tenant et tout continuellement. Si commence au-dessus de Saint-Clout au ru
+de Sèvres et dure jusques au ru de Chambric au-dessus de
+Saint-Germain-en-Laye, si entièrement et si franchement que nul n'a né
+pêcherie, né justice haute né basse, né au cours né en l'yaue né ès rivages
+en quelque terre que ce soit, fors l'abbé et le couvent de Saint-Denys, qui
+aussi franchement la tient que les roys de France l'ont toujours tenue.
+Pour ce qu'il avoit pris de l'or, de l'argent et des richesses pour ses
+guerres maintenir contre ses frères, que les anciens rois et les princes
+avoient laiens jadis offert par grande dévotion, volt-il donner aussi comme
+en retour la foire du Landit, qui par tout le monde est renommée: et la fit
+venir à Saint-Denys en France, tout ainsi comme Charles-le-Grant son aïeul
+l'avoit apportée à Ais-la-Chapelle quant il ot apporté les reliques
+d'outremer. Et tout avec autel pardon et autele franchise comme elle avoit
+là où elle fu premièrement establie. Si donna avec, l'un des sains clous
+dont nostre Seigneur fu attachié en la croix parmi les piés, et grande
+partie des espines de la sainte couronne, et le dextre bras saint Siméon
+dont il receut nostre Sauveur au jour de la Purification, quant il fu
+offert au temple. Si donna-il un riche autel portrais de marbre pourfire
+tout carré qui sied sur quatre petits pieds, et mit au front devant le bras
+saint Jacques l'apostoile frère nostre Seigneur. En la dextre partie
+enclost le bras saint Estienne le martyr, et au senestre costé le bras
+saint Vincent. Et pour la rayson de ces trois saintuaires qui dedans sont
+scellés et enclos, fu-il appelé l'autel de la Trinité. Si est assis sur
+l'autel manuel au cuer du couvent, et est chascun jour chantée dessus la
+messe matinel. Après donna laiens le hanap Salomon qui est d'or pur et
+d'esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvré que dans tous
+les royaumes du monde ne fu oncques oeuvre si soubtille. Avec ce donna
+laiens une grant croix de fin or, qui est divisée en quatre parties et est
+aornée de grand plenté de fines pierres précieuses, et aux quatre chiefs de
+cette croix sont scellées et encloses soubtilement precieuses reliques des
+corps sains, en chasses soubtilement ouvrées. Avec ce donna un autre grand
+vaissel d'éleutre, si est aorné au milieu et tout à l'entour de grand
+plenté de sardeines et de granes. Avec ce donna ung merveilleusement riche
+joïel, si riche et si précieux que à peine le pourroit-on aprisier, tout
+fait de saphirs et de rubis et d'émeraudes et d'autres manières de pierres
+enchassées en or. Si est joint par trois ordres l'une sur l'autre, et est
+mis sur le maistre-autel aux grans festes et est assis sur un siège
+précieux. C'est à savoir: un vaissel de pur argent par dedans et par
+dehors, soubtilement ouvré et couvert de bandes d'or aorné de grans saphirs
+et fins, de grosses esmeraudes et de gros perles, et dedans ce vaissel est
+scellé le bras saint Apollinaire le martir, qui fu le premier archevesque
+de Ravenne et disciple saint Père. Avec ce donna cinq paires de tiextes
+d'évangile soubtilement ouvrés d'or et de pierres précieuses; et si rendit
+aux martirs sa grant couronne impériale, qui est pendue aux grans festes
+devant le maistre-autel avec les couronnes des autres roys. Et si doit
+chascun savoir que tous les roys de France doivent laiens rendre et offrir
+aus martirs leurs couronnes dont il sont couronnés au royaume, ou envoier
+quant il trespassent, car elle sont leur par droict. Et celle églyse est
+aornée de draps de soie, de pailles d'or et d'argent et de pierres
+précieuses, si est-elle garnie d'autres plus précieux aornemens; car elle
+est raemplie et saoulée de précieux corps sains, martirs, confesseurs et
+vierges, qui laiens reposent corporellement, dignement et honorablement.
+Premièrement, le corps monseigneur saint Denys l'ariopagite, martir et
+apostre de France, et de ses deux compaignons saint Ruth et saint
+Eleuthère. Après, le corps saint Ypolite le martir et de sainte Concorde sa
+nourrice, et le corps de monseigneur saint Eustace le martir, le corps
+monseigneur saint Fremin le martir, le premier archevesque d'Amiens; et le
+corps madame sainte Osmanne, et trois des dix mille vierges qui furent
+martirisées à Couloigne; sainte Senubaire, sainte Seconde et saint
+Panefrède, et sont toutes trois ensemble en une chapelle, et en leur propre
+oratoire. Après, l'un des Innocens que le roy Hérode fit décoller, en ung
+bercelet de palmes, et l'un des compagnons monseigneur saint Morise, et
+sont mis tous en une chasse. Après gist le corps saint Peregrin le martir,
+premier évesque d'Aucierre, qui fu laiens apporté par grant miracle. Après
+gist le corps saint Ylaire de Poietiers le glorieux confesseur, et le corps
+saint Patrocle le martir tout ensemble en une chasse. Après gist le corps
+monseigneur saint Cucuphas le martir, tout à par soy en une chasse. Après
+gist le corps monseigneur saint Eugène le martyr, le premier archevesque de
+Tholète qui fu des disciples monseigneur saint Denys. Après gist le corps
+du glorieux confesseur saint Hylier, qui fu évesque de Gaiète en Espagne.
+Après gist le corps saint Denis confesseur, qui fu archevesque de Corinthe
+en Grèce. Tous ces corps sains glorieux gisent laiens au chevet de l'églyse
+en propres oratoires et en propres chasses, tous par ordre. Bien est laiens
+escrit coment chascun de ces sains corps fu laiens apporté, et par qui et
+en quel temps; mais trop fust longue chose que tout ce feust ci
+escript.)[140]
+
+ Note 137: On trouve le latin de cette première phrase après le récit
+ de la bataille de Fontenay, dans le manuscrit 646 de
+ Saint-Germain (f°1er, recto, colonne 1re).
+
+ Note 138: Ex fragmente historiæ Franciæ. (Historiens de France,
+ tome VII, page 215.)
+
+ Note 139: Ce don est constaté par l'épitaphe de Charles-le-Chauve,
+ rédigée au XIIIème siècle comme le monument funéraire sur lequel on
+ la lisoit à Saint-Denis. La voici:
+
+ Imperio Carolus Calvus regnoque politus
+ Gallorum jacet hac sub brevitate situs,
+ Plurima cum villis, cum clavo cumque corona,
+ Ecclesiæ vivus huic dedit ille bona:
+ Multis ablatis, nobis fuit hic reparator;
+ Sequani fluvii Ruoliique dator.
+
+ Note 140: Charles-le-Chauve est celui de tous les descendans de
+ Charles-Martel et de Charlemagne dont les poètes ont le plus
+ fréquemment confondu les _gestes_ avec l'histoire de ces deux héros.
+ Tout à la fin du grand poème des _Lohérains_, on lit les vers
+ suivans, qui semblent le résumé des traditions populaires le plus en
+ vogue avant le XIIème siècle:
+
+ De cheste dame[*] ke jou ci vous devis,
+ Karles li Cauf en fu premiers naïs,
+ Chil fu frans rois rices et poestis,
+ Et sainte église ama moult et chéri;
+ Trésor n'ama, ki fust en serre mis.
+ Les marchéans fist cerchier le païs;
+ Tout si tresor furent abandon mis;
+ Dix foires fist en France le païs,
+ L'une est à Bar et deus mist à Prouvis,
+ La tierce à Troies et la quarte à Senlis,
+ Et troi en Flandres, la neuviesme au lendi,
+ Et la disiesme remist-il à Laigni.
+ Ce savent bien li marchéant de Fris,
+ Icil d'Artois, de Flandres le païs,
+ De Vermendois, et chil de Cambresis,
+ De Rains, de Cartres, et ausi de Paris;
+ Chil de Provence en resont bien apris.
+
+ (Msc. du Roi, n° 9654, 3. _A_.)
+ Note *: _Berte aux grans piés._
+
+
+_Cy fénissent les fais Charles-le-Chauf._
+
+
+
+
+CI COMMENCENT LES GESTES LE
+ROY LOYS-LE-BAUBE ET DES
+AUTRES ROYS APRÈS
+JUSQUE AU GROS
+ROY LOYS.
+
+* * * * *
+
+
+
+
+I.
+
+ANNEES: 877/878.
+
+_Coment le roy Loys, qui fut appelé le Baube, donna aux barons ce qui leur
+plaisoit, pour acquerre leur grace. Et coment l'empereris Richeut luy
+apporta l'espée et le ceptre son père, et coment il fu couronné; coment il
+passa en Berry contre les Normans; de l'apostoile qui en France vint et fit
+concile des prélas._
+
+
+[141]A Loys le fils Charles-le-Chauf, qui Loys-le-Baube fu appelé, vint la
+nouvelle la mort son père à Andreville[142] où il estoit. Lors au plus tost
+qu'il put manda les barons. A ceux que il put se réconcilia et atrait à
+s'amour par promesses et par dons. Aux uns donna contées, aux autres
+villes, et aux autres abbaïes, et fist à chascun selon son pooir, selon ce
+que il requeroit. Lors mut d'Andreville et par Carisi s'en ala droit à
+Compiègne. Moult se hastoit pour ce qu'il peust venir à tems à la sépulture
+son père, qui devoit estre mis à Saint-Denys, si comme il cuidoit. Mais
+quant il scéut que il estoit ensépulturé en Lombardie, en la cité de
+Verziaus, et il eut entendu que les plus grans hommes du royaume et contes
+et abbés s'estoient jà tournés contre luy avant qu'il mourust, pour ce
+qu'il donnoit les honneurs et les contées aus uns et là où il li plaisoit
+sans leur assentiment, il retourna à Compiègne.
+
+ Note 141: _Annales Bertinianæ, anno 877._
+
+ Note 142: _Andreville._ «_Audriaca-villa_.» Aujourd'hui _Orreville_,
+ près de Doullens.
+
+Les barons et ceulx qui s'en retournoient avec Richeut l'empereris en
+France, faisoient moult de maulx et dégastoient tout le pays devant eus,
+jusques à tant que il vindrent à l'abbaïe qui est apelée
+Vegnon-Moustier[143]. Lors pristrent un parlement à Moymer en Champaigne.
+Leur messages envoièrent à Loys et il leur envoia aussi les siens, et tant
+alèrent messages d'une part et d'autre que la besoigne fu ainsi ordennée
+que Richeut l'empereris et les barons vendroient à lui à Compiègne, et que
+le parlement qui fu pris à Moymer seroit mis à Chaene en Cosse-Selve[144].
+A Compiègne vint donc ma dame Richeut et les barons droit à la feste
+Saint-Martin, et lui aportèrent le mandement que son père avoit fait au lit
+de la mort: que il lui laissoit le royaume de France et l'en revestoit par
+l'espée qui estoit appelée l'espée Saiut-Père[145]; et si luy envoioit une
+couronne et les royaux garnemens, puis un ceptre d'or à pierres précieuses.
+Puis alèrent tant messages entre Loys et les barons que il s'accordèrent
+tous et évesques et abbés à son couronnement; et il leur donna les honneurs
+du royaume selon ce qu'il requéroient par raison.--Lors fu couronné à Rains
+par les mains l'arcevesque Haimar,[146] par le consentement des barons et
+des prélas qui se mistrent en sa deffense et en sa garde, et luy jurèrent
+que il luy seroient loial selon leur povoir, en ayde et en conseil, au
+profist de luy et du royaume: et les vavasseurs se recommandèrent aussi à
+luy et luy jurèrent féauté et loiauté. (Mais, pour ce que l'istoire parle
+souvent des abbaïes du royaume, pourroient aucuns cuidier que ce fussent
+moines ou gens de religion; mais nous cuidons miex que ce fussent barons ou
+grans hommes séculiers à qui l'en les donnast à temps et à vie. Si estoit
+mauvaise coustume et contre Dieu que autre gent tenissent les biens de
+religion que ceulx qui la riule et l'abit en avoient; né le service
+Nostre-Seigneur ne povoit estre bien fait né les ordres bien gardés en
+telle manière. Sans faille, l'istoire ne parole pas plainement qu'il fust
+ainsi; mais assea le donne à entendre.) Le couronnement du roy Loys fu l'an
+de l'Incarnation Nostre-Seigneur D.CCC et LXXVIII[147]. La Nativité nostre
+Seigneur célébra à Saint-Maart delez Soissons. De là se parti et s'en ala à
+Andreville, et la feste de la Résurrection célébra à Saint-Denis en France.
+Puis s'en ala outre Saine pour trois raisons, à la prière Hue l'abbé: la
+première fu pour luy aidier contre les Normans; et la seconde fu pour ce
+que les fils Godefroy avoient saisi le chastel et les honneurs le fils le
+conte Audon[148], et la tierce si put estre pour ce que Haymes, le fils
+Bernard, avoit prinse la cité d'Evreux, et faisoit moult de maulx au pays
+d'entour; car il proioit et roboit tout quanqu'il trouvoit, à la guise des
+Normans. Jusques à Tours ala le roy: là fu si durement malade que l'en
+cuidoit qu'il déust mourir; mais la mercy nostre Seigneur l'allégea de
+cette maladie. Lors vint à luy Godefroy par le conseil de ses amis qui
+moult le tindrent court de ce faire, et amena avec luy ses deux fils: au
+roy rendirent ses chasteaux qu'il avoient saisis et les appartenances; par
+tel condition que il les tenissent après par son don et par sa voulenté.
+Après ces choses Godefroy converti grant partie de Bretons et les mena à la
+féauté le roy; mais après firent-il comme Bretons.
+
+ Note 143: _Vegnon-Moustier._ «Usquè ad Avennacum monasterium
+ pervenerunt, et conventum suum ad montem Witmari condixerunt.» Au
+ lieu de _Vegnon-Moustier_, il faut lire _Avenay_, petite ville de
+ Champagne aujourd'hui célébre par ses vins et autrefois par son
+ abbaye de filles, de l'ordre de saint Benoît. Plus bas, par
+ _montem Witmari_, que notre chroniqueur traduit _Moiemer_, il faut
+ entendre le _Mont-Aimé_, près Vertus, à quatre lieues d'Avenay.
+
+ Note 144: _Chaene-en-Cosse-Selve._ «Ad Casnum in Cotiâ.» C'est
+ aujourd'hui, suivant Dom Bouquet, _Chesne-Herbelot_, à la sortie de
+ la forêt de _Cuise_, aujourd'hui _de Compiègne_.
+
+ Note 145: _L'espée Saint-Père._ «Per spatam quem vocatur S. Petri.»
+ Le ménestrel du comte de Poitiers a rendu ce passage des Annales de
+ Saint-Bertin d'une manière plus intéressante: « A Compiègne, vint à
+ luy Richeut, »la fame Charles son père, plourant et dolente outre
+ mesure, et si li dist: Dous amis, je t'aport, par le commandement de
+ ton père, son royaume que il te donna devant sa mort et l'espée qui
+ est apelée de Saint-Pierre, par laquelle il te revesti du royaume
+ devant moi et devant maints autres, etc.»
+ (Manuscrit du roi 9633, f° 63.)
+
+ Note 146: _Haimar._ Hincmar.
+
+ Note 147: _Annales Bertinianæ, anno 878._ C'est à ce couronnement si
+ vivement contesté et dont les historiens nous ont vaguement indiqué
+ les circonstances, que doit se rapporter la branche de la _Chanson de
+ geste_ de Guillaume au court nez, intitulée: _Le coronement Loys_.
+ Elle débute par un morceau de haute poésie qu'on nous saura gré de
+ reproduire ici:
+
+ Quant Diex fist primes nonante et neuf reaumes
+ Lou premiers rois que Diex tramist en France
+ Coronés fu par anuncion d'angles;
+ Por ce, dit l'en, totes terres l'appendent:
+ Que li appent Baviere et Alemaigne,
+ Tote Borgoigne, Loheraigne et Toscane,
+ Poitou, Gascoigne dusqu'aus marches d'Espaigne.
+
+ Cela sent assez bien, à mon avis, l'époque Carlovingienne; mais
+ continuons:
+
+ Rois qui de France porte coronne d'or
+ Preudons doit estre et hardis de son cors.
+ Bien doit mener cent mille hommes en ost,
+ Parmi les pors, en Espagne la fort.
+ S'il en trueve home qui li face nul tort,
+ Tant le demaine que l'ait ou pris ou mort,
+ Et devant lui face gesir le cors.
+ Sé ce ne fait, France a perdu son los,
+ Ce dit la geste, coronnés est à tort.
+
+ Li coronemens le roy Loois, manusc. du roi, n° 7535.
+
+ Note 148: Ce Godefroi étoit fils de Roricon, comte du Mans, et frère
+ de abbé Gozlin.
+
+En ce temps avint que l'apostole Jehan fu moult durement esmeu contre deux
+contes, Lambert et Albert, qui avoient ses cités et ses villes proiées et
+robées. Si puissamment comme il put les escomenia: de Rome s'en issi et
+emporta moult de précieuses reliques, Formose l'évesque de Portue enmena
+avec luy, en mer se mist et vint à navie jusques à Alle-le-Blanc. Si arriva
+droitement le jour de Penthecouste. Lors envoia ses messages au prince
+Boson, et cil lui envoia gens pour luy conduire jusques à Lyons sur le
+Rosne. De là manda au roy Loys de France que il luy venist à l'encontre là
+où il pourroit miex, à son aisement. Et le roy envoia à l'encontre de luy
+aucuns de ses évesques, et luy requist qu'il venist jusques à Troies, et
+commanda que les évesques du royaume luy administrassent leurs despens.
+Encontre luy vint à Troies ès kalendes de septembre; car il n'i put plus
+tost aler pour sa maladie. Lors assembla grant concile de tous les évesques
+du royaume et de la province de Belge. En ce concile fist relire
+l'escommeniement dont il avoit escommenié à Rome Lambert et Albert: à
+Formose et Grégoire requist et à tous les prélas leur assentement en cest
+escommeniement, et les prélas lui requistrent que ainsi comme il avoit ce
+fait réciter par escript, ainsi leur ottroiast-il à avoir, si que il
+peussent mieux et plus certainement prononcier leur assentement. Ainsi leur
+ottroia l'apostole, et, le lendemain, quant le concile fu assemblé,
+baillèrent leur escript à l'apostole qui contenoit telle sentence:
+
+«Syre père apostole Jehan, de la sainte Eglyse de Rome, nous évesques de
+France et de Belge, fils sergens et disciples de votre auctorité, nous nous
+dolons pur grant compassion et plorons pour les plaies et les griefs que
+les mauvais menistres et fils du déable ont fait à notre mère et maistresse
+de toutes les églyses, l'Eglyse de Rome, et soustenons nostre jugement, et
+nous consentons de cuer et de bouche et de voix à la sentence que vous avez
+donnée sur eulx et sur leurs aydes, selon les drois des canons qui furent
+establis et donnés par nos ancesseurs; et nous qui sommes sacrez par le
+Saint-Esprit à l'ordre de prebstre et à la dignité d'évesque, les férons et
+tresperçons du glaive du Saint-Esprit qui est la parole de Dieu. C'est à
+savoir que, ainsi comme vous les avez dégetés de saincte Eglyse, nous les
+en dégettons. Et ceulx qui à satisfacion vouldront venir, qui seront absous
+de vostre auctorité, et par vous seront receus en saincte Eglyse selonc les
+canons, nous tendrons pour absous et pour fils de saincte Eglyse. Tout
+aussi comme il avint jadis des plaies d'Egypte selon ce que nous trouvons
+en la saincte Escripture, que il n'y avoit maison où il ne y eust un mort,
+né nul n'y avoit qui sceust l'autre conseillier, pource que chascun avoit
+assez à plourer en sa maison; ainsi est-il de nous évesques, que chascun a
+assez à plourer en son églyse; et, pour ce, nous tous vous supplions
+humblement que vous nous secourez de vostre auctorité, et vous requérons
+que vous establissiez et confermez un chapitre pourquoy nous en soions si
+fors et si garnis par l'auctorité de l'Eglyse de Rome que nous nous
+puissions vigoureusement deffendre contre les parjures maufaiteurs qui
+tollent et détruisent les biens de nos églyses, et qui despisent les
+sentences et les dignitez des évesques; selon ce que dist saint Pol
+l'apostre, que tel gent soient livrés au déable, mais que il soient
+touteffois saufs au jour du juise[149] Jeshu-Crist.» Cette sentence fist
+l'apostole Jehan escripre avec la sentence de l'escommeniement, et voult
+que tous les évesques y méissent leur subscripcion. Après commanda que les
+canons du concile de Sardique feussent leus devant tous, et les décrets
+l'apostole Léon qui parolent des évesques qui remuent leurs sièges; et les
+canons du concile d'Auffrique qui deffendent les transmutations des
+évesques qui pas ne doivent estre, né que l'en doive de rechief baptisier
+né de rechief ordener; et ce fut fait pour l'arcevesque Frotaire qui de
+Bordeaux s'en estoit alé à Poitiers et de Poitiers à Bourges.
+
+ Note 149: _Juise._ Jugement. Cette fin est une citation de la
+ première épître de saint Paul aux Corinthiens: «Traditus Sathane
+ spiritu salvus fiat in die Domini nostri Jesu-Christi.»
+
+
+II.
+
+ANNEE: 878.
+
+_Coment l'apostole refusa la royne à couronner; et coment il et les prélas
+assemblèrent à Troies. Du débat entre Haimar et Adenofle, de l'éveschié de
+Loon; du mariage de la fille Boson au fils le roy. Coment l'apostole s'en
+revint, et du parlement des deus rois Loys._
+
+
+Après ces choses couronna l'apostole le roy Loys; et le roy le semont à
+mengier avec lui et sa femme: richement le fist de viandes servir et de
+vins, puis se départi l'apostole et s'en ala à Troies. Puis lui requist le
+roy par ses messages que il voulsist couronner sa femme à royne; mais il ne
+le voult faire[150]. Lors vindrent avant deux évesques Frotaire et
+Aldagaire, et aportèrent à l'apostole un commandement, devant tous les
+évesques, de l'empereur Charles-le-Chauf, par quoy il revestoit Loys son
+fils du royaume de France: et luy requéroient, de par le roy Loys, qu'il
+affermast ce précept par son privilège. Lors traist avant l'apostole
+l'exemplaire ainsi comme[151] d'un commandement fait par l'empereur
+Charles, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à l'Eglyse de Rome, qu'il
+peust tollir, ainsi comme par droit, à l'abbé Goslin et retenir à soy. Si
+cuidoit-on que ce eust esté fait et pourchassié par le conseil de ces deux
+évesques et d'autres conseilleurs. Et au roy Loys dist l'apostole sé il
+vouloit que il méist son privilège sur son commandement, que il confermast
+avant le précept de son père. Comme ceste chose eut esté baillée et
+pourchasciée par malice et non mie selon raison, ainsi vint-elle au
+derrenier à noient.
+
+ Note 150: _Il ne le voult faire._ Parce que Louis-le-Bègue avoit
+ répudié sa première femme Ansgarde, alors vivante. Le pape, en
+ s'opposant dans cette occasion au voeu du roi dont il alloit implorer
+ la protection, montra certes une fermeté vraiment apostolique. L'abbe
+ Vély toutefois a bien eu le courage de considérer le refus du
+ souverain pontife comme l'effet probable d'une odieuse intrigue.
+ (Voyez tome 2, p. 135 de son _Histoire de France_.)
+
+ Note 151: _Ainsi comme._ C'est-à-dire: _Simulé, prétendu.--D'un
+ commandement_. D'un don.
+
+En ce mois meisme que fu ce fait, le roy vint à Troies et ala à l'ostel
+l'apostole par le conseil des barons; à luy parla bien privéement et puis
+alèrent ensemble là où les évesques estoient assemblez delez l'ostel
+l'apostole. Là furent escommeniés Hues le fils Lothaire et Haymes et tous
+ceulx de leur complot, pour ce qu'il faisoient force et outrage à aucuns
+des évesques par le consentement le roy Loys. Lors dist l'apostole que
+Adenofle, qui par s'auctorité avoit esté ordené évesque, tenist son siège,
+et son office d'évesque, et Haymar chantast messe sé il vouloit et eust
+partie de l'éveschié de Laon. Lors se traist avant Adenofle et requist à
+l'apostole que il l'assousist de l'éveschié, pour ce que il estoit trop
+foible desoremais à porter si grant fais et qu'il vouloit entrer en
+religion. Mais il ne put ce empétrer, ains luy fu commandé et par le
+commandement le roy et des évesques qui sa partie soustenoient que il féist
+office d'évesque, et que il tenist son siège. Et quand les évesques de la
+partie Haymar eurent oy que l'apostole eut dit qu'il chantâst messe sé il
+vouloit, et que le roy se consentent à ce que il eust des biens de
+l'éveschié, cils et les autres évesques des autres provinces et régions,
+sans que l'en le cuidast mie, emmenèrent Haymar tout revestu comme prebstre
+en la présence de l'apostole et sans son commandement, et puis le menèrent
+chantant jusques à l'églyse et lui faisoient donner bénéicon au peuple. A
+tant se départi le concile.
+
+L'endemain Boson semonst le roy et sa femme avec luy; et le roy y ala et y
+mena aucuns de ses conseilleurs, moult le fist bien servir de diverses
+viandes et de divers vins. Là fu fait un mariage de la fille Boson et de
+Carlemaine le fils le roy; et le roy, par ceulx de son conseil, départi les
+terres et les honneurs de Bernart le marchis de Gothie, à Thierry le
+chamberlent et à Bernart le comte d'Auvergne.
+
+De Troies se parti l'apostole Jehan, et s'en ala à Chaalons, puis à
+Morienne. Après passa les mons de Mont-Cenis, et eut convoy de Boson et de
+sa femme jusques ès plains de Lombardie, et s'en retourna à Rome. Le roy se
+départi de Troies et s'en ala à Compiègne; là oy nouvelles des messages
+qu'il avoit envoies à Loys son cousin, et ce qu'il avoient fait de la
+besoingne. Si les avoit là envoiés pour traitier de paix entre luy et son
+cousin. De Compiègne mut à tout une grant partie de son conseil, et s'en
+ala à Haristale. D'autre part vint Loys son cousin ès kalendes de novembre
+et assemblèrent en une cité qui a nom Marsne[152]. Là fu paix confermée
+entr'eux deux, et puis mistrent un autre parlement d'assembler à la
+Purification Nostre-Seigneur. Lors vint le roy Loys, le fils l'empereur
+Charles-le-Chauf à Gondolville, et le roy Loys, le fils le roy Loys de
+Germanie, revint d'autre part près de cette ville où il pot plus aisiément
+demourer; et puis après assemblèrent à parlement. Là furent ordenées les
+choses qui cy s'ensuivent, par le consentement de leurs loyaux barons.
+
+ Note 152: _Marsne._ Mersen.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 879.
+
+_Des convenances et de l'accort qui fu entre les deus roys. Et coment il fu
+traitié en chascune jornée, au profit des deus roiaumes; tout n'en fust-il
+après tenu, par la dnsloiauté le roy Loys de Germanie._
+
+C'est la convencion et l'accors entre les deux glorieux roys Loys le fils
+Charles-le-Chauf, et Loys le fils le roy de Germanie, qui fu faite ès
+kalendes de novembre, en un lieu qui est appelé Furones[153], par le commun
+accord et par l'assentement des barons des deux royaumes, en l'an de grâce
+D. CCCC et LXXIX[154].
+
+ Note 153: _Furones._ Aujourd'hui _Foron_, à peu de distance
+ d'Aix-la-Chapelle.
+
+ Note 154: 879. Le latin dit: 878.
+
+Lors commença à parler le roy de Germanie et dist ainsi: «Comme le règne
+Lothaire fu parti entre l'empereur Charles et nostre père le roy Loys,
+ainsi voulons-nous qu'il le soit et que les parties soient établies. Et sé
+aucuns de nos princes et de nos gens ont riens prins né saisi du royaume
+vostre père, nous voulons qu'il le laissent à vostre commandement. Et pour
+ce que partison ne fu faite oncques de notre part du royaume d'Italie, que
+le roy Loys tint; ce que chascun en tient, si le tiengne orendroit encore
+en ceste manière; jusques à tant que nous puissions assembler encore une
+autre fois par la voulenté Nostre-Seigneur, et déterminer miex par bon
+conseil ce que drois et raison sera. Et pource que on ne peut orendroit
+faire nulle raison de notre partie du royaume d'Italie, sachent tous que
+nous en avons requis notre droit et requérons à l'ayde de Dieu.» Ce fu
+ainsi establi en la première journée.
+
+Le secont jour refu ainsi parlé: «Pour ce que la fermeté de notre amour et
+de notre conjonction ne puet pas estre maintenant confermée, pour aucunes
+causes qui l'empeschent maintenant, jusques à ce parlement que nous
+mettrons, telle amistié soit faite entre nous, par la grace de
+Nostre-Seigneur, de bon cuer et de bonne confience et de foy entérine, si
+que nul de nous né de nostre conseil ne soustraie né forconseille riens qui
+soit à l'onneur né à la prospérité de nous né de nos roiaumes.»
+
+Au tiers jour fu ainsi ordené, que sé païens ou faux chrestiens envaïssent
+leur roiaumes, que l'un aideroit à l'autre quant mestier en seroit, de
+quanque il pourroit par soy ou par ses gens. «Et s'il avenoit,» dist Loys
+fils de l'empereur, «que je vesquisse plus que vous, je aideray Loys vostre
+fils, qui encore est petis et jeune, et les autres que Dieu vous peut
+encore donner, si que il peussent leurs terres gouverner.»
+
+Le quart jour fu ainsi gouverné et ordené: «Que sé aucuns murmureurs et
+envieux, qui tousjours portent envie à bien et à paix, s'efforçoient de
+semer tençons et discordes entre nous pour troubler nous et nos roiaumes,
+que nul de nous ne les reçoive né ne voie voulentiers, s'il n'est ainsi que
+il le voulsist monstrer raisonnablement par devant nous deux, et par devant
+nos gens. Et s'il ne vouloit le faire, que il n'eust priveté né société à
+nul de nous. Et que nous le getissons hors comme traytre et faux semeur de
+discorde entre les frères, si que à l'exemple de luy nul ne soit si hardi
+que il ose aporter tels mensonges.»
+
+La quinte journée fu ainsi atirée. Et dist Loys le fils l'empereur Charles:
+« Or convient que nous envoions nos messages aux deux glorieux roys Charles
+et Charlemaine, qui leur feront assavoir le parlement que nous avons mis à
+la huitiesme yde de février et qui leur prient de par nous qu'ils viennent
+là. Et sé il viennent, si comme nous désirons, que nous les accompaignons
+avec nous à la voulenté de Nostre-Seigneur, et au commun profit de saincte
+Eglyse et du peuple chrestien que nous avons à gouverner. Si que nous
+soions une chose en luy qui est seul et que nous voulons et disons et nous
+façons une chose, selon les apostres, c'est que en nous n'ait né tençons né
+discorde. Et s'il avenoit que il n'y vousissent venir, pour ce ne lairons
+nous mie que nous n'y venons si comme il est ordené, et que nous ne façons
+selon la voulenté Dieu, si comme nous avons devisé. Et sé il n'estoit ainsi
+par aventure et que autre nécessité avenist que l'en ne peust autrement
+eschiver, par quoy nous ne puissions ce faire, et s'il avenoist qu'il fust
+ainsi; que l'un féist resavoir à l'autre le terme du parlement qui seroit
+de nouvel prins. Et que il soit ainsi que nostre amour soit né muée né
+changée né amenuisiée jusques à tant que Diex vueille que elle soit du tout
+confermée. Et si ordenons des choses des églyses, des éveschiez et des
+abbayes où que ce soit de nos deulx roiaumes, si comme les évesques et les
+abbés les tiengnent paisiblement. Et sé aucun les prenoit né saisissoit en
+quelque royaume que ce soit et fust contre raison, que elles fussent
+rendues selon droit.»
+
+La sixiesme journée fu ainsi ordenée: «Pour la paix des roiaumes, pour ce
+que il pevent aucunes fois estre troublés par aucuns hommes vagues et qui
+riens qui maux soient ne redoubtent à faire, nous voulons que en quel lieu
+que ce soit que tel gent vendront, que il ne puissent fuyr né eschever la
+justice de ce qu'il aront fait. Et que nul de nous ne les tiengne né ne
+reçoive à autre chose fors en tant comme il le tendra, pour amener à rendre
+raison et à faire amende selon son fait. Et s'il définoit de venir avant,
+cil en cui roiaume il s'enfuyra le fera chacier et prendre, jusques il soit
+amené avant pour raison rendre; ou il soit du tout bani et essilié des deux
+roiaumes. Si voulons que cil qui par leur meffait auront perdue la
+prospérité de leurs choses et de leurs héritages, que il soient jugiés
+selon les anciens drois de nos ancesseurs. Et s'il en y a nul qui die que
+il ait à tort perdue la prospérité de ses choses, viengne avant en nostre
+présence et recuèvre ses choses, sé droit les lui donne.»
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 879.
+
+_Du département des deus rois, et de la mort Loys le roy de France qui fu
+appelé le Baube. De l'abbé Gozlin et du conte Corral, et du roy de Germanie
+coment il vint en France; et coment il s'en retourna sans riens faire._
+
+
+[155]Après ces choses ainsi devisées, se départirent les deux roys Loys; le
+fils le roy Loys de Germanie retourna en sa terre, et Loys le fils Charles
+s'en ala par Ardenne et fist la feste de la Nativité à une ville qui a nom
+Longlaire[156]: un peu de temps y demora et s'emparti après la Chandeleur,
+et vint à Compiègne[157]. De là mut à Ostun, pour aller sur le marchis
+Bernart[158] qui contre luy s'estoit révélé. Jusques à Troies s'en ala, si
+luy convint là demourer pour une maladie qui le prist, et cuidoit-on qu'il
+eust esté empoisonné. Et quand il senti que la maladie lui engregoit et
+qu'il ne pouvoit avant aler, si manda son fils Loys; quant venu fu, si le
+livra especiaument en la garde de Bernart le conte d'Auvergne[159]. Pour ce
+envoia tantost son fils et celuy Bernart en qui garde il l'avoit livré à
+l'abbé Huon, à Boson, Tierri[160] et ses autres amis qui là estoient, en la
+cité d'Ostun. Et leur commanda qu'il saisissent la conté et la livrassent à
+Bernart[161] à qui il l'avoit donnée. Lors se parti de Troies à quelque
+grief et retourna à Compiègne par l'abbaye du Juerre[162]. Et quant il
+senti qu'il ne pourroit eschapper de cette maladie, il envoia à Loys son
+fils s'espée, sa couronne et son sceptre et ses autres royaux aornemens,
+par Huede, l'évesque de Beauvais, et par le conte Auboin; et manda à ceux
+qui avec luy estoient que il le féissent sacrer et couronner. Et quant ce
+vint en la quarte yde d'avril, droitement le vendredy de crois aourée, vers
+le vespre, il trespassa de ce siècle, entour celle heure que Jesu-Crist
+rendi son esprit à Dieu le père. L'endemain, que il fu la vegille de
+Pasques, il fu mis en sépulture, en l'églyse Nostre-Dame. Quant l'évesque
+Huede et le conte Auboin sceurent que il fust mort, il baillèrent ce qu'il
+portoient à Thierry, le chamberlen, et retournèrent isnellement[163]
+arrières. Et quant ceus qui avec l'enfant estoient sceurent que le roy fust
+trespassé, il mandèrent aux barons de ceste France par deçà, que il
+venissent encontre eulx, à Meaux, et là traiteroient ensemble qu'il
+feroient. Là furent faites unes convenances entre Thierry et Boson, dont
+l'abbé Hues fu jugieur: que il auroit la conté d'Auxerre, et Thierry auroit
+en eschange les abbayes de ce pays. L'abbé Gozelin à qui il souvenoit bien
+des ennuis et des griefs que ceus lui avoient fait qui envie lui portoient,
+se pourpensa coment il s'en pourroit vengier; car il ly sembla qu'il estoit
+temps et point de le faire. Si se mist en voie, pour ce que il se fioit
+moult en l'amour et en la familiarité Loys, roy de Germanie, et de la royne
+et des barons du pays, que il eut acquise tant comme il demoura entour eulx
+quant il fu prins en la bataille d'Andrenaque et là mené en prison. Mais,
+avant, s'en ala à Corrat, le conte de Paris, et tant luy dist et tant luy
+donna et d'unes et d'autres, et tant luy promist d'onneurs et de
+seigneuries, sé il pouvoit ce faire à quoy il béoit, qu'il le crut et
+s'accompaigna à luy, et luy monstra engin et voie par quoy il sembloit que
+il peust ce faire. Et avant que ceulx qui avec le roy estoient fussent
+venus à Meaux, se hasta-il d'envoier aux évesques et aux abbés et aux
+puissans hommes du roiaume; et soubz telle couverture leur mandoit que
+puisque le roy estoit mors il traitassent ensemble de la paix et du proffit
+du roiaume Loys qui mort estoit. Quant ceus qui venir y vouldrent furent
+assemblés, si leur loèrent qu'il[164] appelassent au roiaume Loys, le roy
+de Germanie, et ce scéussent-il, sé il faisoient ce, qu'il leur donroit les
+terres et les honneurs que il ne peurent oncques avoir jusques à ce temps.
+Par convoitise et par desloiauté s'i accordèrent-il et mandèrent au roy
+Loys de Germanie et à sa femme par leur messages, qu'il venissent jusques à
+Mez et là leur amenroient tous les évesques et les abbés et les haus hommes
+du roiaume de France. Lors se mistrent en voie à aler encontre luy, robant
+et gastant tout le païs devant eus, selon la rivière d'Aisne, jusques à
+tant qu'il vindrent à Verdun[165]. Et endementiers, fu le roi Loys de
+Germanie venu à Mez. Lors luy mandèrent de rechief que il venist jusques à
+Verdun pour ce qu'il peussent plus aisiément luy mener le peuple du
+roiaume. Lors s'aprocha jusques à Verdun: en cette voie firent ses gens
+tant de maulx de toltes et de rapines, que plus n'en osassent pas faire nul
+paien né nul tirant.
+
+ Note 155: _Annal. Bertinianæ, anno 879._
+
+ Note 156: _Longlaire._ Aujourd'hui _Glare_, dans le diocèse de Liège.
+
+ Note 157: _Compiègne._ Il falloit _Pontigon_ (Ponthion).
+
+ Note 158: _Le marchis Bernart._ Fils d'un autre Bernard et de
+ Blichilde, fille du comte du Mans Roricon. Il avoit reçu le titre de
+ marquis de Gothie, en 865, et en avoit été dépossédé dans le synode
+ de Troyes, en 878. (Note de dom Bouquet.)
+
+ Note 159: _Bernart, le comte d'Auvergne._ Fils de Bernard, duc de
+ Septimanie, père de Gaillaume-le-Pieux. Il avoit succédé à Bernard,
+ fils de Blichilde, dans le marquisat de Gothie, en 875. Il mourut en
+ 886.
+
+ Note 160: _Huon, Boson, Thierri._ Hugues, fils du comte Conrad, mort
+ en 886. Boson, duc de Provence, frère de Richilde. Thierry,
+ chambellan de Louis-le-Bègue, comte d'Autun.
+
+ Note 161: _Bernart._ Le latin dit avec raison: _Thierri_.
+
+ Note 162: _Juerre._ Aujourd'hui _Jouarre_; c'étoit une abbaye de
+ l'ordre de saint Benoît, sous l'invocation de la Ste-Vierge.
+
+ Note 163: _Isnellement._ Promptement.
+
+ Note 164: _Furent assemblés._ Le lieu de la réunion fut le confluent
+ du _Tairin_ et de l'_Oise_, auprès de Creil. «Ubi Thara Isaram
+ influit.»
+
+ Note 165: _A Verdun._ Le latin dit: depuis _Servais_. «Per Silvacum
+ et secus Axonam.... usquè ad Viridunum.»
+
+Et quant Hues, Beuves[166] et Tierri sorent ce que Gozlin et Corrat et cil
+de leur partie aloient pourchassant, il envoièrent tantost à Verdun Gautier
+l'évesque d'Orléans, le conte Goirant et le conte Anchier; et luy
+mandèrent, sé il vouloit, qu'il preist cette partie du roiaume Lothaire que
+l'empereur Charles-le-Chauf avoit eue en partie contre le roy Loys, son
+frère, et à tant retournast en son pays; et voulsist que l'autre partie du
+roiaume que l'empereur Charles tint par droit d'héritage demourast à ses
+nepveus.
+
+ Note 166: _Beuves._ Ou plutôt _Boson_. Cependant le n° 646
+ Saint-Germain porte: _Beuvo_.
+
+De ceste offre se tint bien apaié le roy Loys, et la reçut moult
+volontiers; l'abbé Gozlin et Corrat et ceus de leur complot réusa[167] et
+estrangea de soy, et se mist en possession de la partie du roiaume qui
+offerte luy fust.
+
+ Note 167: _Reusa._ Rejeta.
+
+Atant retourna en son palais de Francquefort. Mais moult fu la royne sa
+femme courroucée de ce qu'il n'en avoit plus fait, et dist que s'il fust
+avant alé il eust eu tout le roiaume de France. Si refurent à grant mésaise
+Gozlin et Corrat de ce que le roy les avoit ainsi réusés de soy, eulx et
+leurs compaingnons. A la royne s'en alèrent, et se complaintrent de ce
+qu'il estoient ainsi déçus. Et la royne envoia messages à leur compaignons,
+si dit ainsi, comme de par le roy, pour eulx conforter, et un autre message
+aussi comme pour ostage. A tant retournèrent l'abbé Gozlin, Corrat et ses
+compaignons; tout ravissoient et tolloient quanqu'il povoient trouver
+devant eus, et distrent qu'il ne demourroit pas que le roy ne venist en
+France à grant ost; mais que il n'y povoit pas venir maintenant; car
+nouvelles luy estoient venues que Charlemaine, son frère, estoit chéu en
+paralisie, et estoit ainsi comme à la mort. Et voir estoit qu'il estoit jà
+mort, et que un sien fils de bast[168] qui avoit nom Arnoul s'estoit jà mis
+en saisine de cette partie du royaume, et pour ce estoit là le roy alé
+hastivement. Et sans faille tout ce estoit voir. Et quand il eut la chose
+apaisée il retourna à sa femme.
+
+ Note 168: _De bast._ Le même sens que noire mot _bastard_ qui en est
+ dérive.
+
+
+_Cy fine l'istoire de Loys-le-Baube, fils de Charles-le-Chauf, empereur._
+
+
+
+
+CI PARLE DE LOYS ET DE
+CARLEMAINE, FILS AU
+ROY LOYS-LE-BAUBE.
+
+* * * * *
+
+V.
+
+ANNEES: 880/881.
+
+L'abbé Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans
+le roy Loys scéurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa
+femme devoient venir en France. Tantost envoièrent aucuns des évesques
+avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrières en
+Gastinois, et les firent là sacrer et couronner à roys.
+
+Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parlé pria
+tant et amonesta les évesques du pays que il le couronnèrent à roy. Si le
+firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit à donner
+villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme
+qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] sé la fille au roy d'Ytalie et
+la femme à l'empereur de Grèce ne faisoit son mary roy.
+
+ Note 169: _Ne querroit._ Ne pourroit. Je crois ce mot formé du latin
+ _queo_ ou même _nequeo_, duquel on aura plus tard séparé la négation.
+ --La femme de Boson étoit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II,
+ qui d'abord avoit été mariée à Constantin, fils de l'empereur Basile.
+
+En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus
+jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son père.
+
+ Note 170: _Hues._ Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade.
+ Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons
+passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint.
+Mais avant qu'il eust passé les mons de Mont-Jeu, alèrent parler à luy Loys
+et Carlemaine les deulx frères qui roys estoient de France. Après
+retournèrent, et cil s'en ala outre.
+
+Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive
+de Loire, et estoient venus avant par terre et dégastoient tout le pays.
+Maintenant assemblèrent leur ost et murent le jour de la fesle
+Saint-Andrieu. Si trouvèrent les Normans, tout maintenant leur coururent
+sus, moult en occistrent, moult en noièrent en la rivière de Vienne[171],
+et les deus roys retournèrent à grant victoire.
+
+ Note 171: _Vienne._ Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant
+ ici la petite rivière de Vigene qui se jette dans la Saône à peu de
+ distance Pontoeillier, aujourd'hui département de la Côte-d'Or. En ce
+ cas là, les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: «Nortmanni
+ qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in
+ Vencenna fluvio immerserunt.» Le mot _fluvio_ ne pouvoit s'appliquer
+ à une aussi petite rivière.
+
+[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et
+murent d'Aix-la-Chapelle à grant ost pour venir en France, et vindrent
+jusques à Duizi. Encontre luy alèrent Gozlin, Corrat, et maint autre de
+leurs compaingnons. Sy s'estoient jà mains retirés de leur compaingnie.
+Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques à Atigny, et puis jusques à
+Erchury[173], et plus avant encore à Ribemont. Et quant il vit que Gozlin
+et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne
+pourroit venir à chief de son propos; si ferma amistié avec les deux roys,
+ses cousins, et prisrent parlement ensemble à Gondolvile, au moys de
+juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son
+chemin les Normans, sa gent ordena et se combati à eus, et occist grant
+partie par la voulenté Nostre-Seigneur. Et sé il luy chéy bien en cette
+bataille, il luy meschéy d'autre part; car les Normans luy firent grant
+dommage de sa gent en Sassoingne.
+
+ Note 172: _Annal. Bertinianæ, anno 880._
+
+ Note 173: _Erchury_ ou _Ecri_, le même endroit où se croisèrent les
+ barons françois, en 1198, à la suite d'un tournoi. Voyez ce que j'en
+ ai dit dans les notes de mon édition de Villehardouin.
+
+Après cette victoire que les deus roys eurent eue des Normans, s'en alèrent
+à Amiens; là départirent le royaume de leur père au mielx et au plus
+loyaument que les preudommes de leur conseil le sceurent deviser. Si furent
+teles les parties que Loys, qui ainsné estoit, aroit de France ce qui
+estoit demouré au royaume son père, et toute Neustrie qui ore est appelée
+Normandie, et toutes les marches; et Carlemaine auroit Bourgoigne et
+Aquitaine et toutes leurs marches: et feroient les barons hommage à celuy
+en quel royaume leur terres seroient. Après s'en alèrent droit à Compiègne,
+et firent là ensemble la feste de la Résurrection. Après passèrent par
+Rains et par Chalons, et s'en alèrent droit à Gondolvile, au parlement
+qu'il orent prins au roy Loys, au moys de juing. A ce parlement ne pot
+venir le roy Loys pour maladie qui le print, mais il envoia ses messages,
+et Charle qui venu estoit de Lombardie vint à ce parlement. Là fu accordé
+par commun accort que Loys et Carlemaine son frère prendroient les gens le
+roy Loys de Germanie, que il avoit pour luy envoiés à ce parlement, et s'en
+iroient à Atigny, sur Hues le fils le jeune Lothaire. Et quant il furent
+là, pour ce qu'il ne trouvèrent plus Huon, il coururent sus Tybout son
+serourge[174]. Moult occistrent de sa gent et le chascièrent en fuye. Leurs
+terres garnirent contre les Normans[175] et establirent bonnes gardes en
+leurs royaumes, et puis assemblèrent leurs osts; les gens le roy Loys de
+Germanie prisrent et s'en alèrent parmy Bourgoigne contre Boson. Quant il
+furent partis de Troies, si devoit aler en leur ayde le roy Charle à tout
+son ost. En leur voie jetèrent hors du chastel de Mascon le chastelain de
+Boson, et le chastel et la contrée donnèrent à Bernart, par seurnom
+Plante-Peleuse.
+
+ Note 174: _Serourge._ Beau-frère. Le latin porte: _Sororium_.
+
+ Note 175: _Les Normans._ Le latin ajoute: «In Ganto residentes.»
+
+Lors chevauchèrent ensemble les deus roys, et Charle leur cousin, qui jà
+estoit venu, et s'en alèrent assiéger la cité de Vienne que Boson tenoit,
+qui dedans avoit laissié sa femme et grant partie de sa gent, et s'en
+estoit fuy aux montaignes. Et Charle s'en parti tantost qu'il orent fait
+entr'eus ne say quels seremens, et si estoit-il venu pour tenir le siège
+avecques eus. En Lombardie s'en ala et puis à Rome, et fist tant vers
+l'apostole Jehan qu'il fu couronné à empereur, le jour de Noël.
+
+[176]Au siège devant Vienne demoura le roy Carlemaine et sa gent pour
+prendre vengement de la malice Boson. Et le roy Loys son frère prist sa
+gent et retourna en une partie de son royaume contre les Normans qui tout
+dégastoient devant eulx, et jà avoient prinse et destruite l'abbaye
+Saint-Père de Corbie, et la cité d'Amiens. A eus se combati et en occist la
+plus grande partie, et les autres chaça. Et quant il ot eue celle victoire
+par l'ayde de Nostre-Seigneur, il et son ost s'en retournèrent fuyant, et
+si n'estoit nul qui le chassast: et, en ce, fu appertement monstré que la
+victoire qu'il avoit eue des paiens n'estoit pas faite par homme, mais par
+la vertu Nostre-Seigneur. Après ce retournèrent les Normans en une autre
+partie de son royaume: et il assembla tant de gent comme il pot avoir et
+ala contre eus en un lieu que l'istoire nomme Stromus[177]. Par le conseil
+d'aucuns de ses gens fist là drécier un chastel de fust; mais il fu au
+profist et à la deffense de ses ennemis, plus que de luy né de sa gent; car
+il ne pot trouver qui le voulsist deffendre né garder. De là se parti
+atant, et s'en ala à Compiègne; là célébra la Nativité et Résurrection.
+
+ Note 176: _Annal. Bertinianæ, anno 881._
+
+ Note 177: _Stroms._ J'ignore la position de ce lieu, que le manuscrit
+ 646 de St-Germain écrit _Scortius_.
+
+[178]Avant qu'il s'en partist, oï nouvelles que le roy Loys, son cousin,
+fils le roy Loys de Germanie[179] qui noient profitablement vivoit au
+royaume et à saincte Eglise, estoit mors. A luy vindrent les barons de la
+partie du royaume qui ot esté Lothaire, et se vouldrent rendre à luy, en
+telle manière que il leur consentist à avoir ce que son père et son aïeul
+Charles-le-Chauf en avoit tenu; mais il n'ot pas conseil de les recevoir,
+pour le serement qui entre luy et Charle avoit esté fait. Son ost assembla,
+le conte Thierry fist chevetain, oultre Loire[180] s'en ala contre les
+Normans; et puis jusques à Tours aussi, comme pour recevoir en son ayde les
+princes et la gent de Bretaingne contre les Normans. Tandis que il
+demouroit là le prist une maladie, en une litière se fist couchier et
+porter jusques à l'églyse Saint-Denis; mors fu laiens et ensépulturé avec
+les autres roys qui laiens gisent, et si comme l'istoire dist, il fu plains
+de toutes ordures et de toutes vanitez[181]: et ces choses avindrent au
+moys d'aoust.
+
+ Note 178: _Annal. Bertinianæ, anno 882._
+
+ Note 179: Ce qui met tant d'obscurité dans l'histoire de ces
+ temps-là, c'est la ressemblance des noms et leur peu de variété.
+ Ainsi, maintenant, il faut distinguer deux Charles, deux Carlemaine
+ et deux Louis, tous fils de deux Louis. Le premier, Louis-le-Bègue
+ fils de Charles-le-Chauve; le second, Louis, fils de
+ Louis-le-Débonnaire.
+
+ Note 180: _Loire._ Il falloit ici, comme dans le latin, _Seine_.
+
+ Note 181: Le manuscrit de Saint-Germain 646 n'a pas supprimé, comme
+ celui que Duchesne et dom Bouquet ont suivi, cette flétrissure du roi
+ Louis III. «Vir plenus omnibus immundiciis et vanitatibus, infirmatus
+ est corpore, etc.» Le ménestrel du comte de Poitiers raconte
+ autrement sa mort: «Il avint une autre fois à ce chaitif roy Loys que
+ ainsi come si baron le menoient à force à Tours contre les Normans
+ qui la terre dégastoient, il et si grant paour que la mort l'emprist,
+ et l'en convint rapporter en litière, etc.» (Manusc. du roi, n° 9633,
+ f° 64.)
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 882.
+
+_Coment Carlemaine retourna du siège, après la mort son frère, pour aler
+contre les Normans. Coment il leur rendi treu en pacifiant à eus. Coment il
+furent desconfis devant Paris, par la vertu saint Germain. Coment il
+gastèrent Laonnois et coment le roy Carlemaine les desconfist._
+
+
+Tout maintenant que le roy Loys fu mort et enterré, les barons du royaume
+mandèrent à Carlemaine qui devant Vienne tenoit siège, que il s'en venist
+hastivement et laissast une partie de sa gent contre Boson; car son frère
+estoit mort; et il estoient jà tous appareilliés pour ostoier contre les
+Normans qui avoient prins la cité de Trèves et de Couloingne; et les
+églyses et les abbayes, qui ès cités et entour estoient, avoient arses et
+destruites, et l'églyse Saint-Lambert du Liège[182]: et de là s'en estoient
+alés à Aix-la-Chapelle, et avoient gastées les églyses de l'éveschié de
+Tongres et d'Amiens et de Cambray et une partie de l'arceveschié de Rains,
+et jà estoient venus jusques à Mez. Et s'estoit à eus combatu Wales,
+l'évesque de Mez; et estoit issu hors à bataille contre eus, tous armé luy
+et sa gent; tout fust-ce contre l'office et la dignité d'évesque. Mais
+besoing l'avoit contraint à ce; occis avoit esté et sa gent desconfite et
+chaciée. Après ce luy mandèrent les barons qu'il venist liement, et que il
+estoient tous appareilliés de le recevoir à seigneur, et de eus mettre en
+sa seigneurie. Ainsi le fist comme il le mandèrent. Et peu de temps après
+qu'il fust parti du siège de Vienne et qu'il s'apareilloit d'aler contre
+les Normans, droitement au moys de septembre, luy vindrent nouvelles par
+certains messages que il avoient la cité prinse, et que Richart qui frère
+estoit Boson en avoit mené sa femme et sa fille en la contrée d'Ostun.
+
+ Note 182: _Du Liège._ Le latin ajoute: _Et Promiæ_.
+
+En ce temps issi Hastingues et les Normans dessus le fleuve de Loire, et
+s'en alèrent sur la Marine. Et quant Charles, le roy d'Austrasie[183], fust
+venu à tout son ost contre les Normans, et il fu aucques près de leur
+forteresse, si luy failly le cuer et fist paix à eus, par le conseil
+d'aucuns de sa gent: meisme en tele manière que Godefroi qui sire estoit de
+celle gent recevroit baptesme, il et ses Normans, et auroit Frise et toutes
+les honneurs que Roric avoit devant tenues. Et par dessus tout ce donna-il
+grant somme d'or et d'argent que il avoit prins et tollu el trésor
+Saint-Estienne de Mez et aux autres églyses, à Sigefrois et Curmones et à
+leur compaingnons: et plus grant lascheté de cuer fist-il encore, à
+souffrir que il démourassent là meisme, à la nuisance du royaume son cousin
+et du sien meisme. Quar cil Sigifrois assist puis la cité de Paris à tout
+quarante mille Normans. Mais cil Gozlin de quoy l'istoire a dessus parlé,
+qui évesque estoit de celle cité et abbé de Saint-Germain, et le conte Eude
+qui puis fu roy de France, la deffendirent si bien, par les mérites
+Nostre-Dame Saincte-Marie, et par les suffrages Saint-Germain qui leur
+furent en ayde, que oncques prendre ne la purent, ains s'en partirent
+atant. En ce comtemple, prinstrent les moines le corps sainct Germain qui
+jusques alors avoit esté en la cité, et l'en enportèrent en l'abbaye[184],
+et les Normans dégastèrent tout, et essillèrent et ordoièrent toute
+l'églyse; mais par les mérites des glorieux confesseurs en y eut assez de
+mors, et les autres s'en alèrent mal et confus à grant paour. Et de ce fu
+le conte Eude merveilleusement lié, qui bien vit et apperçut les grans
+miracles que le glorieux confesseur fist à ce siège. Dont il fu si devot
+vers luy après, que il fist faire un riche vaisel d'or et de pierres
+précieuses, où son glorieux corps repose encore jusques au jour d'huy.
+
+ Note 183: _Le roy d'Austrasie._ Le latin dit: «Nomine imperator.»
+ C'est Charles-le-Gros.
+
+ Note 184: Il falloit d'après le latin: «Les moines _déposèrent_ le
+ corps de saint Germain dans le monastère du saint Pontife, situé dans
+ la ville de Paris.»
+
+A Hues le fils le jeune Lothaire abandonna Charle les trésors et les
+richesses de l'églyse de Mez, contre le droit des canons qui dient que on
+les doit garder à l'évesque qui aprez doit venir.
+
+Engeberge, la femme Loys l'empereur d'Ytalie, que l'empereur avoit envoyé
+en Allemaingne, envoia-il à Rome à l'apostole Jehan, qui ce mandé luy avoit
+par Liétart, l'évesque de Verziaus. Ainsi se départi des Normans et ala en
+la cité de Garmaise pour tenir parlement ès kalendes de novembre. A ce
+parlement vint l'abbé Hues, et requist au roy Charle que il rendist à
+Carlemaine, si comme il luy avoit promis, celle partie du royaume que Loys
+son frère avoit reçue ainsi comme en garde. Au départir n'emporta-il nulle
+certaineté de sa requeste; mais moult fu grant dommage au royaume que cil
+Hues n'estoit pas présent; quar Carlemaine n'ot pas force de gent par où il
+peust contrester aux Normans, pour ce meismement que aucuns des barons se
+retrayrent, quant il luy durent aydier. Et pour ce en prisrent-il hardement
+d'aler jusques à la cité de Laon; car il n'estoit qui les contredéist. Ce
+qu'il trouvèrent entour prisrent et ardirent, et ordenèrent qu'il iroient
+par Rains et puis par Soissons, et par Noyon s'en retourneroient à Laon. Et
+puis après quant il auroient la cité prinse si prendroient tout le royaume.
+En ce point que Halmar, l'arcevesque de Rains, oy ces nouvelles, moult ot
+grant paour: car tous ses hommes deffensables estoient lors avec le roy
+Carlemaine. Par nuit se leva comme cil qui moult estoit malade, si prist le
+corps saint Remy et les aournemens de l'églyse de Rains, et se fit porter
+en une chaière porteresse, si comme sa maladie le désiroit, oultre le
+fleuve de Marne en une ville qui a nom Esparnay. Les chanoines et les
+moines s'enfuyrent çà et là où il purent. Et les Normans firent ce qu'il
+avoient devisé, et vindrent jusques aux portes de Rains: ce qu'il
+trouvèrent dehors les portes robèrent, et aucunes petites villes d'entour
+mistrent en feu et en flambe. Mais oncques dedans la cité n'entrèrent, tout
+ne fust-elle oncques défendue; car la vertu de Dieu et la mérite des corps
+sains qui dedans estoient la deffendirent. Carlemaine le roy des Frans qui
+oy dire que les Normans venoient et qu'il fesoient tant de maux, lors
+s'appareilla et ala contre eus à tant de gens comme il pot assembler;
+forment se combati et en occist grant partie de ceulx qui les proies
+enmenoient à leurs compaingnons vers la cité de Rains, et les autres fist
+flatir et noier en la rivière d'Aisne; les proies qu'il enmenoient
+rescoust, la plus grant partie et la plus fort se mist en une ville qui a
+nom Avaulx[185]. Ceulx ne pouvoient sa gent assaillir sans grant péril pour
+le lieu qui fors estoit, et pour ce se retraystrent. Quant ce vint vers le
+vespre, il se hebergèrent aux villes voisines, et quand les Normans virent
+que il fu anuitié et que la lune fu levée, il issirent de cette ville et
+s'en retournèrent arrière, par celle voix meisme qu'il estoient venus.[186]
+
+ Note 185: _Avaux._ Aujourd'hui sur l'emplacement d'_Ecry_ ou
+ _Erchery_.
+
+ Note 186: Ici s'arrête le manuscrit d'abord trouvé dans l'abbaye de
+ St-Bertin, et qui a fait surnommer _Annales de Saint-Bertin_ la
+ chronique qui y étoit renfermée. Il est certain que le nom et la
+ patrie des auteurs de ces annales sont également incertains. Depuis,
+ on a retrouvé le même texte dans d'autres manuscrits et au milieu
+ d'autres monumens historiques. Il avoit même été déjà publié avec
+ quelques additions importantes, à la suite de la compilation dite
+ d'Aimoin, sous le titre de continuation de ce dernier. Ce qui suit
+ est emprunté à la chronique désignée sous le nom de _continuateur
+ d'Aimoin_. On pourroit aussi bien l'appeler le continuateur des
+ _Annales de Saint-Bertin_.
+
+En celle tempeste meisme que Hastingues et ses Normans se foursenoient
+ainsi, maint corps sains furent ostés de leurs propres lieux et raportés en
+France. Saint Amand fu porté à divers lieux, et au darrain il fu mis à
+Saint-Germain-des-Prés dessoubz Paris, où il repose encore jusques au jour
+d'uy. Et fu aporté lors avec le corps saint Agofroy son frère, et le corps
+saint Thurion, arciprestre de l'églyse de Dol en Bretaigne.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 884.
+
+_De la mort le roy Carlemaine et de son fils Loys-Fai-noient. Coment
+appelèrent en aide l'empereur Charle les barons, contre les Normans, et
+coment il revindrent en France. De la mort Loys-le-Fai-noient. Coment les
+barons couronnèrent le roy Eudes pour l'enfant garder qui fu appelé le roy
+Charles-le-Simple._
+
+
+(Mort fu le roy Carlemaine; mais comment né quant il mourut ne parole pas
+l'istoire, et pour ce nous en convient taire.) [187]Après luy régna son
+fils qui par surnom fu appelé Fai-noient. Sy fu ainsi surnommé ou pour ce
+qu'il ne fit nule chose que l'on doive mettre en mémoire ou pour ce que il
+traist une nonnain de l'abbaye de Chiêle et l'espousa par mariage, si comme
+aucuns disoient; que c'est l'un des grans pechiés que nul homme puisse
+faire.
+
+ Note 187: L'histoire de ce roi _Louis Fai-noient_ est entièrement
+ fausse; on doit supposer que par l'effet d'une transposition on aura
+ mis sur le compte d'un fils de Carloman qui mourut sans enfans, ce
+ qui se rapportoit soit à son frère, soit à son père.
+
+Au temps de ce Loys retournèrent les Danois en France, qui au royaume
+avoient fait moult de maulx au temps son père Carlemaine, [188]qui à eus
+avoit fait accort en telle manière que il leur deust rendre, chascun an,
+douze mille besans d'argent, par telle condicion que il tenissent paix au
+royaume douze ans. Mais il ne tindrent pas celle condicion, car tantost
+comme il sorent que Carlemaine fust mors, il retournèrent à grant ost, et
+disoient qu'il n'avoient faitte nulle paix aux François, mais au roy tant
+seulement. Grans dolours et grans persécutions firent lors au royaume; et
+pour paour d'eulx s'enfuyrent les gens de religion à tous les corps sains
+là où il cuidoient estre plus asseur. Lors appelèrent en leur ayde ceulx de
+France et d'Austrasie l'empereur Charle qui fils ot esté le roy Loys de
+Germanie. Les Normans assist en un fort lieu; à la parfin fist paix à eulx
+en telle manière que Godefrois, le roy de celle gent, seroit baptisié et
+aroit à femme Gille la fille le roy Lothaire, et qu'il tendroit la duchée
+de Frise. Baptisié fu, et le tint sur fons l'empereur meismes. Un autre roy
+des Normans qui Sigefrois avoit nom fist issir de son royaume par dons
+qu'il luy donna[189]; et puis revint au royaume de France par la
+mauvaistié qu'il sentoit au roy Loys Fai-noient. [190]Et plus grant dolour
+y eust que devant, sé ne fust Hues qui par France estoit appelé abbé, qui
+les chastoia et défoula durement; car il se combati à eulx à pou de gent,
+et estoient multitude sans nombre, et en fist si grant occision que à
+paines en demoura-il un seul pour porter aux autres la nouvelle de leur
+confusion. Par celle desconfiture furent les Danois si chastoiés et si
+humiliés que il se tindrent en paix une pièce. Un pou après mourut cil
+Hues, et pou de temps après fu mors ce roy Loys que l'istoire appelle
+_Fai-noient_. Un petit fils laissa qui estoit alaitant en bersueil qui
+estoit appellé Charles-le-Simple[191]. (Cil Charles-le-Simple fu mort ou
+chastel de Péronne en prison si comme nous dirons cy après.) Et quant les
+barons virent qu'il n'avoit pas aage à terre tenir, si se conseillièrent
+que il feroient; car il avoient oy dire que les Normans devoient revenir en
+France. De Robert, le conte d'Anjou, estoient demourés deux fils; cil
+Robers estoit descendu du lignage de la gent de Saissoingne, et l'avoient
+les Normans occis. De ces deulx frères avoit nom l'ainsné Eudes et l'autre
+Robert, ainsi comme le père. L'ainsné des deus eslurent les barons de
+France et de Bourgoingne et d'Aquitaine, et jà soit ce qu'il[192] en alast
+moult encontre, pour l'enfant garder et pour le royaume gouverner. A roy le
+sacra et enoint Gautier, l'arcevesque de Sens. Tant comme il régna fu moult
+débonnaire, viguereusement governa le roiaume; bien nourri l'enfant et
+toujours fu loial vers luy. Mors fu, dont ce fust dommage. Si reçut le
+roiaume Charles, qui puis fu appelé le Simple. En son temps vindrent
+Normans de rechief et entrèrent par devers Bourgoingne jusques à
+St-Florentin. Et Richart, le duc de Bourgoingne, assembla son ost et leur
+ala à l'encontre en la contrée de Tonnoire; grant multitude en occist et le
+remenant s'enfuy.
+
+ Note 188: Ce qui suit est traduit des _Annales_ dites _de Metz_, anno
+ 884. (Voy. _Historiens de France_, tome VIII, page 65.)
+
+ Note 189: Tout ce qui précède se rapporte à l'année 882, et a déjà
+ été raconté. C'est toujours Louis III, frère de Carloman, dont la vie
+ et la mort sont confondues avec celles de Carloman.
+
+ Note 190: _Aimoini Continuatio, lib. V, cap. 41._
+
+ Note 191: Charles-le-Simple étoit le troisième fils de
+ Louis-le-Bègue.
+
+ Note 192: _Qu'il._ C'est-à-dire: _Lui Eudes_.
+
+_Incidence._ En ce temps fu mouvement et croulléis de terre près de la cité
+de Sens au terroir de Sainte-Coulombe, en la quinte ide de janvier.
+
+
+
+
+CI COMMENCENT LES GESTES LE
+ROI CHARLE-LE-SIMPLE.
+
+
+ANNEE: 898.
+
+_Ci commence l'istoire de Rollo qui puis fu appelé Robert, et des ducs de
+Normandie qui de luy descendirent._
+
+
+([193]Grant temps avant, estoient en France venus les Normans par maintes
+fois, si comme l'istoire a devisé en plusieurs lieux: si avoient fait moult
+de maulx au royaume et en l'empire, et dura cette dolour par fois plus de
+XL ans. Mais au temps de ce roy Charles-le-Simple fu la grant persécution
+au royaume et en l'empire; car les Normans retournèrent à si grant force et
+à telle multitude qu'il ne povoient estre nombrés.) Par mer vindrent et
+arrivèrent en Neustrie par grant navire. [194]Francques, l'archevesque de
+Rouen, qui bien sceut que telle gent venoit, regarda l'estat de la cité et
+les murs qui estoient decheus et abatus, si pensa que c'estoit plus seur
+d'acquerre leur paix et leur amour en aucune manière que leur mautalent: à
+eulx s'en ala et fist tant qu'il ot leur bonne volenté. Tantost vindrent et
+amenèrent leur navie par Seine jusques aux murs de la cité. Sagement
+regardèrent le siège de la cité et la contrée d'environ, et virent que le
+lieu leur estoit moult profitable par mer et par terre. Pour ce
+establirent, tout d'un accort, que ce fust le siège et le chief de toute la
+contrée. Si esleurent un d'eulx, qui avoit nom Rollo, et le firent prince
+et seigneur sor eulx tous. [195]Quant Rollo se vit souverain de toute sa
+gent, si se prist à pourpenser comment il pourroit destruire la cite de
+Paris et confondre et estaindre crestienté. [196]En trois parties divisa sa
+navie par trois grant rivières qui chéent en la mer, si comme par Seine,
+par Loire et par Gironde. Ainsi s'espandirent par toute France, si n'estoit
+nul qui appertement leur osast contrester. Le jour de la saint Jehan
+prinstrent et ardirent la cité de Nantes et martirièrent l'évesque Guimard
+dessus l'autel qui sa messe chantoit. Lors vindrent plus avant et
+s'espandirent par tout le pays; la cité d'Angiers embrasèrent et puis
+assistrent la cité de Tours, mais à celle fois fu garantie par les prières
+monsieur saint Martin. Son corps avoient porté, un peu avant que ce
+avenist, en la cité, et les païens ardirent l'abbaye qui estoit delez la
+ville: et s'enfuyrent les moines et les clercs. Et puis fu le corps
+monsieur saint Martin porté en la cité d'Aucuerre. Aussi fu destruit et
+abattu en Acquitaine le palais Charlemaine qui estoit en un lieu appelé
+Cassinoge[197].
+
+ Note 193: Les chapitres qui suivent immédiatement ne sont numérotés
+ dans aucuns manuscrits. Je me suis surtout réglé dans l'ordre que
+ j'ai suivi sur la belle leçon exécutée pour Charles V, et cotée
+ aujourd'hui n° 8,395.
+
+ Note 194: _Willelmi Gemeticensis monachi historia Normanorum_,
+ lib. 2, cap. 9. Ou cette intervention de l'archevêque Francon doit
+ être reportée à trente années au-delà, ou bien ce fut un autre
+ archevêque de Rouen, sans doute Jean, qui conclut avec Rollon
+ l'arrangement dont parle ici Guillaume de Jumiéges. Wace raconte la
+ même chose. (Vers 1158 et suivans.)
+
+ Note 195: _Will. Gemet. hist., lib. 2, cap. 10._
+
+ Note 196: _Ex fragmento historiæ Franciæ_. Ce fragment est inséré
+ dans le tome VIII des _historiens de France_, page 300.
+
+ Note 197: _Cassinoge._ Ou Chasseneuil, palais de nos rois dont nous
+ avons déjà parlé.
+
+Quant Rollo et les Danois orent ainsi tout le pays destruit, si entrèrent
+en leurs nefs et s'en alèrent par la rivière de Saine et passèrent par
+Auvergne et en la parfonde Bourgoingne, et détruisent tout lu pays jusques
+à Clermont en Auvergne. Après, retournèrent par la province de Sens et
+vindrent jusques en l'abbaye Saint-Benoît-de-Flory; mais deulx jours avant
+qu'il venist là, soient bien les moines que il devoient venir; lors
+prisrent le corps monsieur saint Beneoist et l'emportèrent en la cité
+d'Orléans et le reposèrent en l'églyse de Saint-Agnan jusques à tant que
+ceste pestilence fust passée. En l'abbaye vint Rollo et sa gent: les moines
+qu'il trouvèrent laiens et aucuns sergens de l'églyse occirent, le moustier
+robèrent et puis ardirent tout.
+
+
+
+ANNEE: 898.
+
+_Coment S. Beneoit se apparut au conte Sigillophes et luy dist que il
+allast hardiement sus les Normans. Et coment S. Beneoit le conduisoit parmi
+la presse des batailles. Et coment il ot victoire._
+
+En celle nuit meisme apparut saint Beneoist à un conte qui avoit nom
+Sigillophes qui estoit advoué de l'églyse et luy dist ainsi: «Haa! conte,
+coment es-tu plain de si grant couardise et de mauvaistié que tu n'as pas
+deffendue l'abbaye de Flory dont tu dois être deffendeur et advoué, et dont
+les sergens Nostre-Seigneur que les païens ont occis gisent à terre sans
+sépulture?» Et le conte luy demanda: «Sire, qui es-tu?--Je suis,» dit-il,
+«Beneoît qui des parties de Bonivent voult estre ça translaté, et ay laissé
+mon propre lieu de Montcassin pour cest lieu de Flory, pour ce que la
+lumière et la discipline de religion resplandist en toute France pour la
+présence de mon corps. Liève dont sus tantost, et soies fors et hardis, et
+enchasse les paiens qui mon moustier ont ars et mes moines occis, et sont
+ainsi eschappés dont ce est grant honte.» Et le conte respondi: «Sire,
+comment pui-je ce faire que tu me commandes, et rescourre les proies de tes
+ennemis quant je n'ay pas temps d'assembler gens?» Et le saint père luy
+dist: «Ne te chaut sé tu as peu de chevaliers, mais prens tant seulement
+ceulx que tu as avec toy et ton escu, si enchauce les paiens et n'aies
+nulle paour, car je seray avecque toy et te deffendray; et saches que tu
+retourneras vainqueur et auras très-bonne et grant victoire.» Lors
+s'esveilla le conte et commença à penser en soy meisme de celle avision.
+Tantost se leva et s'arma et suivit les paiens à tant de gens comme il pot
+assembler; en eulx se feri hardiement et leur rescoust la proie et les
+prisonniers qu'il enmenoient; et retourna à grant joie luy et sa gent sans
+nul mal. Après s'en ala en l'abbaye et fist enterrer par grant dévotion le
+corps des moines qui occis estoient.
+
+Ceste novelle vint au roy Charles, coment le conte Sigillophes avoit
+rescous la proie aux Normans à peu de gent, et estoit retourné à grant joie
+sain et haitié. Mander le fist le roy, et quant il fu devant luy, si luy
+compta tout ainsi comme il avoit fait; si en appela Dieu à tesmoing que à
+celle heure qu'il se combatoit, messire saint Beneoist monta sur son cheval
+et le gouverna et tint parmi le frain, tant comme la bataille dura, et
+tournoioit l'escu contre ses ennemis et le ramena sain et haitié, luy et
+tous les siens. Le roy fu moult liés de ces nouvelles et glorifia moult
+nostre Seigneur, puis ala à l'abbaïe Saint-Beneoist-de-Flory: grant deuil
+fit quant il vit la destruction de celuy lieu; si largement y donna de ses
+biens que le moustier fust presque tout restoré dedans un an. Une petite
+chapelle estoit fondée au chastel en l'onneur saint Père qui oncques du feu
+ne fu bruslée né mal mise.
+
+En cel an meisme, oient conseil les moines qui revenus estoient, que il
+rapporteraient le corps monsieur saint Beneoist en une nef parmy Loire, de
+la cité d'Orléans où il avoit esté porté, et le remestroient arrière au
+moustier, en son propre lieu qui pas n'avoit esté ars par la volonté nostre
+Seigneur. Au commencement des Avans establirent lieu et temps de ce faire.
+Lors furent assemblés évesques et abbés et s'en alèrent à Orléans pour
+apporter le saint trésor. En une nef le mistrent qui tantost s'esmut sans
+ayde et sans gouvernement de nul homme, et s'en ala fendant contremont
+Loire, dès Orléans jusques prez de l'églyse Saint-Beneoist; si fu le jour
+que ce avint devant les nonnes de décembre. Et quant la nef vint au port
+desous l'abbaïe, grand nombre d'évesques, d'abbés, de moines et de peuple
+coururent au devant, qui tous chantoient: «Bien soit venu qui vient au nom
+de nostre Seigneur!»
+
+Si avint en celle journée merveilleux miracle; que tous les arbres qui
+estoient restraint par la grant gelée et par la grant froidure que il
+faisoit comme en celle saison, florirent, et porriers, pommiers, haies et
+buissons qui fleurs doivent porter. Le corps saint reçurent devotement et
+le mirent en l'églyse Saint-Pierre; et quant il orent le service célébré,
+si se départirent à grant joie.
+
+
+§.
+
+ANNEE: 898.
+
+_Coment Rollo assist la cité de Chartres. Et coment Richart duc de
+Bourgogne et l'ost des François et le conte de Poitiers vinrent sur luy et
+destruirent moult de ses gens, tant qu'il s'en fui._
+
+
+[198]En ce point envoya le roy Charles Franques, l'archevesque de Rouen, à
+Rollo, le tyran, pour demander trèves de trois mois. Données furent, mais à
+la fin des trèves recommença le tyran à destruire tout le pays ainsi comme
+devant. [199]Par Estampes s'en ala jusques à Chartres; forment commença à
+estreindre la cité et assaillir. Et tandis comme il estoit en ce point,
+vint sur luy Richart le duc de Bourgoigne et l'ost des François et Ebalus
+le conte de Poitiers. Rollo et les siens les reçurent hardiement, et
+fièrement se combatirent d'ambedeulx pars, quant Asselins, évesque de la
+cité, issi hors soudainement à tant de gent comme il pot avoir, si portoit
+en sa main la chemise Notre-Dame. Si les assaillirent par derrière, et
+moult en firent grant occision. Et quant Rollo vit que luy et sa gent
+estoient à si grant méchief, si aima mieux à fuyr et à donner lieu à ses
+ennemis, que soy combatre en tel péril; si s'en fuy tant plus par sens que
+par paour. Une partie de son ost s'en fu sur une montaigne devant les
+François qui les enchasçoient; et Ebalus le conte de Poitiers, qui tard
+estoit venu, les acceint[200] quant il furent sur la montaigne, si que il
+ne s'en peussent fuir né eschapper. Quant ce vint vers la mienuit, les
+Normans descendirent et s'enfuyrent parmi l'ost. Lors cuida le conte Ebalus
+que Rollo fust couru sur eulx; si eut moult grant paour et se bouta en la
+maison d'un foulon et reposa là toute nuit. Au matin s'apperçurent les
+François que les Normans estoient eschappés, des esperons brochèrent après.
+Quant il les eurent trouvés, il ne s'osèrent embatre à eulx, car il avoient
+fait entour eulx un parc et une forteresse d'arbres et de charrettes et
+d'autres choses, si qu'il ne povoient pas venir à eulx sans grant péril.
+Lors s'en retournèrent atant, et les Normans, qui eschappés furent,
+s'enfuyrent à leur seigneur. [201]Moult fu Rollo courroucié et forcené pour
+la mort de sa gent: son ost assembla et les exorta moult à prendre
+vengeance de leurs compaignons et à dégaster tout le pays. Que vous
+compteroit-on plus? Ainsi comme des lous affamés se férirent les païens au
+peuple crestien, les églyses ardoirent, le peuple menèrent en chetivoison
+et les femmes aussi; partout estoit pleurs et cris et lamentations.
+
+ Note 198: _Willelmi Gemeticensis chronicon, lib. II, c. 15._ Le
+ traducteur de Saint-Denis abrège le récit original.
+
+ Note 199: _Id. id., c. 16._
+
+ Note 200: _Acceint_, entoura.
+
+ Note 201: _Willelm. Gemet., liv. II, c. 17._
+
+
+§.
+
+ANNEES: 911/912.
+
+_Coment Rollo receut baptesme, et fu son parrin Robert le duc
+d'Aquitaine, et luy mist son nom et eut à femme Gille la fille
+du roy de France._
+
+
+Quant François virent que France estoit tournée à tel dolour, si s'en
+allèrent au roy et se complainstrent tous d'une voix de luy-meisme, que le
+peuple crestien et toute France estoit en telle persécucion par son deffaut
+et par sa paresse; moult fu le roy esmeu pour ces paroles. Tantost envoia
+Francques, l'archevesque de Rouen, à Rollo, et luy manda que sé il et sa
+gent vouloient recevoir le baptesme loyaument, il luy donneroit Gillette sa
+fille par mariage et toute la terre de la rivière d'Epte, jusques en
+Bretaingne. Au tirant s'en ala l'archevesque Francques et luy compta ce que
+le roy luy mandoit et moult luy amollia et luy chastoya son cuer, car il
+estoit paravant son acointe moult grandement. Et, si comme Dieu l'avoit
+ordonné, Rollo reçut liement ce mandement, par le conseil de sa gent, et
+prist jour de parlement, au roy à Saint-Cler-sur-Epte[202]; si donna trèves
+de trois mois, et convenança que dedens ce terme il feroit au roy ferme
+paix. Au jour et au lieu nommé vindrent d'une part et d'autre, si fust le
+roy deça la rivière d'Epte et le conte Robert qu'il eut avec luy amené; et
+Rollo et sa gent refurent par delà de la rivière. Tant allèrent messaiges
+entre deulx que paix fu faicte selon les convenances qui orent esté mises.
+
+ Note 202: _Saint-Cler-sur-Epte_, aujourd'hui bourg du département de
+ Seine-et-Oise, ancien Vexin, à sept lieues de Mantes.
+
+Toute la terre de Neustrie luy donna le roy et Gillette sa fille par
+mariage et, par-dessus, toute Bretaingne; et commanda le roy aux deulx
+princes de cette contrée, Berengier et Alain, qu'il entrassent en son
+hommage. Tout le pays jusques à la mer estoit tourné en gastine[203]; si
+que nul n'estoit qui osast terre labourer, et estoient les haies et les
+buissons par tout creus, par la longue persécution et pour les continues
+assaux des païens. Après ces choses ainsi faictes retourna le roy en France
+et envoia à Rollo Robert, le conte de Poitiers. Quant Rollo fu venu à
+Rouen, l'arcevesque Franque appareilla les fons pour le baptisier. Robert,
+le duc d'Aquitaine, le leva de fons: son nom luy mist et fu appelé Robert.
+
+ Note 203: _Gastine_, désert.
+
+Puis que Rollo fu baptisié, il honora moult sainte églyse et crut moult
+dévotement en la foi crestienne. Tous les sept premiers jours qu'il demoura
+en aubes, donna chascun jour grans dons aux églyses: le premier jour donna
+grant terre à l'églyse Notre-Dame de Rouen; le second jour à Notre-Dame de
+Baieux; au tiers jour à l'églyse Notre-Dame d'Evreux; au quart jour à
+l'églyse de Saint-Michel-en-Péril-de-Mer; au cinquiesme jour à l'églyse
+Saint-Père et Saint-Oyen qui sont en la cité; au sixiesme jour, à l'églyse
+St-Père et St-Acadie-de-Jumèges; et au septiesme jour donna Berneval et
+toutes les appartenances à l'églyse Saint-Denis le martire, l'apostre de
+France.
+
+Au huitiesme jour qu'il ot les armes mises jus, il commença à donner à ses
+princes et à ses chevaliers la terre qu'il avoit conquise: et quant les
+païens virent que leur sire estoit crestien, il guerpirent les idoles et
+coururent au saint baptesme d'un cuer et d'une volenté; et le conte Robert
+d'Aquitaine retourna en France lié et joiant, quant il ot accompli la
+besoingne pour quoy il estoit alé. Et le duc Robert, nouvellement converti,
+fist grant appareil comme pour espouser la fille du roy, si l'espousa à la
+loy crestienne en l'an de l'Incarnation neuf cent et douze. Après establi
+ses lois et ses drois par toute Normandie et fu la terre si seure et si
+bien gardée qu'il n'estoit nul qui rien y osast méfaire. [204]Une pièce de
+temps vesquit Gillette, la duchesse, avec son seigneur; morte fu sans hoir,
+et le duc Robert reprist, après mort, une dame qui ot nom Pompée[205] que
+il avoit avant laissée. De celle avoit un fils qui Guillaume avoit nom;
+vaillant et sage et bien entechié[206]. Le duc Robert qui moult estoit jà
+affoibloié des travaux et des batailles ou il avoit toute sa force
+dégastée, se pourpensa et ot délibération à qui il pourroit sa terre
+délaissier. Lors assembla tous ses barons et les deulx princes de
+Bretaingne, Alain et Berengier. Son fils Guillaume, qui moult estoit beaux
+et avenant, fist venir devant tous et leur commanda que il le préissent à
+seigneur et le féissent prince de toute Normandie qui, jusques à ce temps,
+estoit appelée Neustrie, et leur dist en telle manière: «A moi appartient
+que je le vous livre pour seigneur et à vous que vous luy portez foi et
+loiauté.» Quant il ot ce dit, si parla à eulx moult doulcement et les
+enseigna moult de paroles et commanda que chacun luy feist hommage en sa
+présence. Après ces choses vesquit environ cinq ans et mouru vieux et
+debrisié.
+
+ Note 204: _Willelmi Gemet., lib. II, c. 22._
+
+ Note 205: _Pompée_, latinè, _Poppa_. Rollo l'avoit eue pour maîtresse
+ avant d'épouser la princesse Gilette. Le roman de Rou dit de _Poppa_:
+
+
+ Liquens Berengiers ot une fille mult bele,
+ Pope l'apele l'en, mult est gente pucele....
+ Rou l'en a fait sa mie, qui mult l'a désirée;
+ D'ele fu né Wiliam, qui ot nom Lunge-Espée.
+
+ (_Vers_ 1340.)
+
+ Note 206: _Entechié._ Instruit, morigéné.
+
+
+§.
+
+ANNEE: 923.
+
+_Coment Hebert le conte de Vermendois prist par traïson, en semblance
+d'amour, le roy Charle-le-Simple et le mist en prison._
+
+
+_Incidence._ [207]Es kalendes de février furent vues en l'air compaignies
+ainsi comme de gens armés: et sembloit que l'une chassast l'autre parmy
+l'air; et fu signe et demonstrance des choses qui puis avindrent au
+royaume; car en cel an meisme fu si grand dissencion entre le roy et les
+barons que pour ces guerres meismes y ot faicte mainte occision, mais à la
+parfin cessèrent ces guerres par la voulenté Nostre-Seigneur. Au tiers an
+après, mourut Richart, le duc de Bourgoingne, et fu enseveli en l'abbaye
+Saincte-Colombe de lez la Cité de Sens, en l'oratoire Saint-Simphorien le
+martir.
+
+ Note 207: _Chronicon Lugonis Floriacensis monachi. A° 918._
+
+[208]Entour un an après la mort le duc Richart, mut contens entre le roy
+Charle-le-Simple et le prince Robert dont l'istoire a dessus parlé, qui
+frère eut esté le roy Heudes. La cause de la guerre fu pour ce que Robert
+disoit que il n'avoit pas eu partie du royaume qui lui estoit eschéue du
+descendement de son père; un pou du royaume saisi par force; et pour ce
+qu'il semblast que il peust encore mieux faire et par auctorité d'aucune
+seigneurie, fist-il tant vers aucuns des évesques, en partie par losangerie
+et en partie par don et en partie par menace, que il le couronnèrent, et de
+ceptre et de couronne. Puis assembla son ost et vint à bataille contre le
+roy à Soissons, mais en celle bataille le occirent les barons de la partie
+le roy. Si ne furent pas sa gent si esbahis qu'il ne se combatisseut
+forment et longuement puis encore qu'il furent certains de sa mort; mais
+quant le roy s'en retournoit de celle bataille, si luy vint à l'encontre
+Hebers, le conte de Vermandois; homs étoit le plus desloiaux de tous les
+desloiaux; au roy parla faulcement en semblance d'amour, et le pria de
+herbergier au chastel de Péronne. Le roy, qui par simplesse ne pensoit à
+nul mal, si le crut et fist sa requeste; et quant le desloyaux Judas le
+tint en sa forteresse, si le prist et le mist en fort prison. Tout ce
+fist-il pour ce que Robert, qui en la bataille avoit esté occis, avoit sa
+serour à femme; et de celle fu né Hugues-le-Grand.
+
+ Note 208: _Hugo Floriac. A° 922._
+
+
+I.
+
+ANNEE: 923.
+
+_Ci comence du roy Raoul, coment il fu coroné à roy et vertueusement
+governa le roïaume._
+
+
+Quant Charle-le-Simple fu ainsi emprisonné par trahison, si demoura l'estat
+du royaume moult périlleusement. Lors s'accorda que un sien filleul, qui
+avoit nom Raoul et eut esté fils Richart, le duc de Bourgoingne, fust
+couronné. A ce s'accorda Hugues-le-Grant et les autres barons de France. Si
+fu cil Raoul couronné à Soissons. Grant pièce de temps demoura Charle en
+prison. Maint mal et maint grief y souffri, et à la parfin mouru-il et fu
+enseveli en l'églyse Saint-Foursin. Son fils Loys, que il avoit eue de
+Algine, la fille au roy d'Angleterre, s'enfui à son aioul, car il se
+doubtoit moult que autelle meschéance ne l'y avenist comme à son père; et
+si sembloit que il feust plus seurement oultre-mer en estrange région que
+en son propre royaume et entre ses gens meisimes. Vingt-sept ans régna
+Charle-le-Simple. [209]Au temps du roy Raoul moult vindrent paiens en
+Bourgoingne; grant partie du pays dégastèrent; François et Bourguignons
+alèrent encontre, et fu celle bataille en un lieu qui a nom Kallos li
+mons[210]. Mais moult y eut occis de crestiens; toutes voies eurent-il
+victoire. (Le roy Raoul gouverna le royaume douze ans noblement et
+vertueusement; et deffendi sainte Eglyse, et voult que le povre eust aussi
+audience, en requérant son droit, comme le riche.) [211]Dessoubs ce Raoul
+eut Hues-le-Grant le nom d'abbé, après son père le conte Robert, et tint
+l'abbaye de Saint-Germain: et furent laiens, en son temps, trois déans: le
+premier eut nom Armaire, le second Gobert et le tiers Albon. En ce temps
+morut le roy Raoul. Enseveli fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens.
+
+ Note 209: _Ex chronico Hugonis Floriacensis, anno 926._
+
+ Note 210: _Kallos li mons._ Hugues de Fleury dit: _In monte Chalo_,
+ et le continuateur d'Aimoin: _Kalomonte_.
+
+ Note 211: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 42._
+
+
+II.
+
+ANNEEs: 931/933.
+
+_Des bones meurs Guillaume, duc de Normandie; et coment il eut victoire sur
+tous ceulx qui le vouloient grever._
+
+
+[212]Après la mort Rollo, qui en baptesme fu appelé Robert, tint la duché
+de Normandie son fils Guillaume, dont l'istoire a fait là dessus mencion.
+La foy crestienne gardoit de tout son pouvoir loiaument; moult lui avoit
+Dieu donné de graces, car il estoit grant et bien fourmé, beau de face, les
+ieus vairs et clairs. Débonnaire estoit et de ferme volenté à ses amis, et
+à ses ennemis horrible et fier comme un lyon: en bataille fors comme un
+géant, si n'apétiçoit pas entour lui sa seigneurie, ains la croissoit de
+toutes pars: et pour ce conçurent maint des barons de France hayne et envie
+contre luy. En ce temps se vouldrent soustraire de son fié et de sa
+seigneurie les deulx princes de Bretaingne Alain et Berengier, qui au temps
+le roy Robert, son père, luy avoient fait hommage, et se vouldrent monstrer
+amis du royaume de France[213]; mais le duc entra tantost en Bretaingne; le
+pays dégasta, et abati les forteresses. Tant mena Alain qui estoit
+principal de cette félonie, qu'il le chasça en Angleterre, et Bérengier
+fist vers luy paix.
+
+ Note 212: _Willelmi Gemetie, lib. III, cap. 1._
+
+ Note 213: _Et se vouldrent monstrer amis._ Dom Bouquet a lu: _Et se
+ vodrent mettre nu à nu de sor le roiaume de France._ Je pense que
+ j'ai reproduit le véritable texte de la traduction; mais cette
+ traduction est mauvaise. Il falloit: Et se disposent à faire la
+ guerre au roi de France. «_Regi Francorum ulterius disponentes
+ militare_.»
+
+[214]Après ce lui sourdi autre guerre de ses gens meismes; car Riulphe,
+l'un de ses princes, le cuida chascier de Normandie. Grant gens assembla,
+le fleuve de Seine trespassa soudainement, et dedens la cité de Rouen
+assist le duc Guillaume qui dedens estoit à peu de gens, comme cil qui pas
+ne s'en prenoit garde. Si pensoit à ce le traître qu'il l'occiroit et se
+mettroit en saisine de la terre. [215]Et quant le duc se vit ainsi
+entreprins des siens meismes, il se commença à pourpenser quel conseil il
+pourroit prendre qui fust à son honneur et à sa sauveté, et par quoy il
+chastoyast les siens de telle présomption. En la fin issi hors par
+l'enticement Bothone[216] un sien amy qui assez luy disoit de laides
+paroles pour luy encouragier. A tout trois cens chevaliers armés courut sus
+ses ennemis; parmy les tentes se feri et fist d'eulx moult grant occision.
+Et les autres s'enfuyrent et se rependirent parmi les bois et là où il se
+peurent le miex sauver. Et Riulphe, qui vit la desconfiture de sa gent, se
+mist avec ceulx qui fuyoient et eschappa en telle manière. Après la
+bataille nombra le duc sa gent et trouva qu'il n'en y avoit nuls perdus. Le
+lieu où telle desconfiture fu est encore aujourd'huy appelé _Le Pré de la
+bataille_[217].
+
+ Note 214: _Villelm. Gemet., lib. III, c. 2._ Ce Riulphe étoit comte
+ de Cotentin.--Wace, vers 2120:
+
+ Riouf fu uns Normanz qui mult se fist doter,
+ Quens fu et sage et pros, bien sout mal en arrier;
+ Quais fu de Costentin entre Vire et la mer.
+
+ Note 215: _Id.--c. 3._
+
+ Note 216: _Bothone. «A quodam Bothone procuratore suo indecenter
+ lacessitus._ Les poètes françois Wace et Beneoît de Sainte-More
+ entrent dans d'autres détails sur _Bothon_. Il étoit, dit Beneoît,
+ comte du Bessin, et fut le _maître_ du jeune Guillaume Longue-Epée.
+ Beneoît ne cite que les reproches de Bernart le Danois, mais Wace
+ nous a conservé ceux de Boton:
+
+ Willame, dist Boton, tu dis grant avillance,
+ Encore n'as feru né d'espée né de lance,
+ Et jà t'en veille fuir, mult as dit grant enfance....
+ Cuars es, dist Boton, par le cors saint Fiacre, etc.
+ (Vers 2175.)
+
+ Note 217: _Le pré de la bataille._ M. Le Prévost, dans les notes du
+ roman de Rou, a remarqué que jusqu'à la fin du XVIIIème siècle on
+ avoit continué de désigner sous ce nom le boulevard occidental de
+ Rouen.
+
+Au retourner de celle bataille, luy vint un message de Fescanp qui luy dist
+qu'il avoit un nouvel fils d'une noble dame qui avoit nom Sporte, qu'il
+avoit espousée. Moult fu lié de ces nouvelles; tantôt manda à Herie,
+l'évesque de Baieux, que il le baptisast ès sains fons et que il luy méist
+nom Richart. L'évesque, qui moult en fu lié, fist son commandement et puis
+envoia l'enfant pour nourrir à Fescanp.
+
+Pour les victoires que le duc avoit de ses ennemis, estoit jà la renommée
+de luy espandue par diverses régions, si que les contes et les barons du
+royaume venoient de diverses parties et hantoient sa court; et il les
+honoroit tant et donnoit de si beaux dons que quant il se partoient de lui
+il s'en alloient en grant liesce. De la renommée de luy furent si esmeus le
+duc Hues et Guillaume le conte de Poitiers, et le conte Herbert, que il
+vindrent à luy en la forest de Lyons, où il se déduisoit en chasces de
+bestes sauvages moult lyement; à grant appareil les reçut tant comme il
+vouldrent demourer avec luy. Souvent disputèrent de moult de besoingnes et
+de maintes ordenances de choses temporeles. Entre ces choses et ces paroles
+luy requist Guillaume le conte de Poitiers une sienne seur qui avoit nom
+Gellot par mariage; et le duc luy octroia volentiers par le conseil
+Hues-le-Grant. Là meisme l'espousa à grant feste et puis l'enmena en son
+pays.
+
+Pour la noblesse du duc et pour sa grant renommée desiroit moult aussi le
+conte Herbert que il eust à faire à luy et que hoirs ississent de luy qui
+fussent de son lignage. Tant parla le duc Hues de ceste besoingne, que le
+conte Herbert luy donna sa fille, et le duc Guillaume la prist et l'espousa
+et puis la mena à Rouen à grant compaingnie de sa gent.
+
+
+_Ci fine du roy Raoul et du bon duc Guillaume de Normendie._
+
+
+
+
+CI COMENCENT LES GESTES
+DU ROY LOYS, FILS
+CHARLE-LE-SIMPLE.
+
+* * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEE: 936.
+
+_Coment le duc Guillaume de Normandie et les barons de France envoièrent en
+Angleterre querre Loys, le fils Charle-le-Simple; et coment il fu coroné en
+la cité de Laon._
+
+
+(En ce temps n'avoit en France point de roy, car le roy Loys et la royne
+Algine, sa mère, s'en estoient fuys au roy d'Angleterre, son père.) [218]Et
+Hues-le-Grant et les autres barons de France envoyèrent Guillaume,
+l'arcevesque de Sens, en Angleterre à la royne Algine, qui femme avoit esté
+au roy Charle-le-Simple, et à Loys, son fils; et luy mandèrent que
+seurement s'en retournassent en France, elle et Loys son fils, et il luy
+feroient serement de loiauté et luy donneroient ostage. [219]Et le roy
+Elphetains d'Angleterre qui jà avoit oïe la renommée du duc Guillaume, si
+luy envoia ses messages, à tous grans présens et luy pria moult que il
+restablisist, par l'accort aux barons, son nepveu Loys au royaume. Et puis
+si luy prioit après, que il pardonnast son mautalent à Alain, le Breton,
+pour l'amour de luy. Les prières le roy reçut le duc moult voulentiers; à
+Alain pardonna son mautalent, et luy donna congié de retourner en son pays.
+
+ Note 218: _Hugonis monachi Floriacensis Chronicon, anno 936._
+
+ Note 219: _Historia Willelmi Gemetic., lib. III, c. 4._
+
+Quant l'enfant Loys fu retourné en France, le duc Guillaume et le duc
+Hues-le-Grant et les autres barons du roiaume le firent couronne
+solempnelement en la cité de Loon.
+
+[220]_Incidence._--Au second an après le seizième jour des kalendes de
+mars, furent vues compaignies toutes rouges parmi l'air; et commencèrent au
+cos chantant; et durèrent jusques au jour. Le neuviesme jour de devant les
+kalendes d'avril, les Hongres, qui estoient encore païens, vindrent en
+France et commencèrent à dégaster Bourgoingne et Aquitaine.
+
+ Note 220: _Hug. monach. Floriac. Chron., anno 937._
+
+Le roy Loys n'eut pas régné plus de cinq ans, quant les barons de France se
+tournèrent contre luy. En celle année fu si grant famine que l'on vendoit
+un septier de fourment XXIIII souls; [221]et quant le roy Loys vit qu'il ne
+povoit durer ainsi, il manda au roy Henry d'oultre le Rin que moult
+voulentiers aroit à luy parlement et volentiers aroit à luy amour et
+alliance. Et il luy remanda[222] que en nulle manière il ne feroit cette
+chose sans la voulenté et sans l'assentement Guillaume, duc de Normandie.
+Et quant le roy oy ceste chose, il s'en ala au duc et luy requist conseil
+et ayde vers ses barons, et le duc le reçut honorablement comme roy et
+comme son lige seigneur et luy promist conseil et ayde vers ses barons.
+Ensemble demourèrent ne scay quans jours. Un chevalier qui Tigris avoit nom
+envoyèrent, tandis, au roy Loys d'oultre le Rin; et puis se mirent après à
+grant gent, et, pour celle besoingne, appelèrent avec eulx deulx princes de
+France, le duc Hues et le comte Herbert.
+
+ Note 221: _Willelmi Gemet., lib. III, cap. 5._
+
+ Note 222: _Il lui remanda._ Le roi de Germanie lui manda.
+
+Lors s'assemblèrent les deulx roys sur le fleuve de Meuse et se logèrent
+l'un çà et l'autre là: et le duc Guillaume traveilla tant pour les deulx
+parties, que les deulx roys fermèrent amour et alliance l'un vers l'autre
+tout en la manière que il le devisa. A tant se départirent; si s'en
+retourna le roy Loys en France, et moult mercya le duc Guillaume de ce que
+il avoit fait pour luy.
+
+[223]En son retour encontra le roy un message qui à luy venoit battant; qui
+lui compta que la royne Engeberge avoit eu un fils. Moult en fu le roy lié.
+Le duc pria, qui estoit encore avec luy, que il le levast des sains fons et
+luy méist nom Lothaire; le duc luy octroia et moult en fu lié. Ensemble
+s'en alèrent à Loon; là fu l'enfant baptisié. Du roy se parti le duc et
+s'en ala à Rouen. Tout le clergié de la cité yssirent hors contre luy, et
+chantoient: _Bien vingne qui vient au nom de Nostre-Seigneur!_ et le
+menèrent ainsi chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là fist ses
+oroisons dévotement, et de là retourna en son palais.
+
+ Note 223: _Willelm. Gemet., lib. III, c. 6._
+
+
+II.
+
+ANNEE: 941.
+
+_Coment le duc Guillaume voua être moine, et coment il establi Richart,
+son fils, duc de Normandie._
+
+[224]_Incidence._ En ce temps avint que deux sains hommes religieux se
+départirent du Cambresis, d'une ville qui a nom Hapre. Si avoit nom l'un
+Baudouyn et l'autre Godoin, et pour mener vie solitaire s'en alèrent à
+Jumèges et commencèrent à coper haies et buissons à grant traveil de leurs
+corps, et aplanèrent la terre pour faire habitacion. Si estoit cil lieu
+près de l'abbaye de Jumèges, qui au temps de lors estoit gastée et
+détruicte et sans habitacion pour les guerres qui orent esté au temps de la
+persécucion. Lors avint que le duc Guillaume, qui lors chasçoit en la
+forest, les trouva et leur enquist de quel pays il estoient là venus et
+quel édifice c'estoit: car il estoient près de l'abbaye, si comme j'ai dit;
+et les preudhommes lui comptèrent leur besoingne que il venoient à faire,
+et luy offrirent du pain d'orge et de l'eaue en charité: et le duc
+Guillaume ne le voult prendre, ains en eut desdaing pour la vilté du pain
+d'orge et de l'eaue; et s'en parti le duc Guillaume et entra en la forest.
+Tantost trouva un grant porc et l'escria[225]. Le porc qui estoit grant et
+fort se retourna vers luy; et le duc, qui pas ne le redoubta, le reçut à
+l'espée; si avint que la hante de l'espée brisa et le porc luy courut sus
+et le débrisa et défoula malement, le duc touteffois sailly sus, et se
+pourpensa à chief de pièce[226] que ce estoit pour le despit qu'il avoit eu
+pour la charité des deulx preudhommes. Arrière retourna, leur requist la
+charité que il avoit devant refusée, et promist à Dieu qu'il restoreroit le
+lieu de Jumèges. Ouvriers y fist mettre pour le lieu nettoier et pour
+copper arbres et buissons. L'églyse de Saint-Père, qui estoit descheue,
+fist noblement rappareiller et recovrir: le cloistre et tous les offices
+rappareilla et garni. Tandis[227], ses messages envoia à Gelot, sa serour,
+la contesse de Poitiers, et luy manda que elle luy envoyast un nombre de
+moines preudhommes religieux, pour mettre en celuy lieu; et la contesse,
+qui moult fu liée et curieuse de ceste besoingne, luy envoia douze moines
+et leur abbé, qui Martin avoit nom; si les prist du couvent Saint-Cyprien
+de Poitiers. Au duc vindrent en la cité de Rouen; liement les reçut et les
+mena en l'abbaye et donna à l'abbé et le lieu et l'abbaye en la ville, et
+promist et voua à Dieu qu'il seroit moine en ce meisme lieu. Et eust
+tantost parfait son veu sé l'abbé ne l'en eust destourbé pour ce que son
+fils Richart estoit encore enfant: si se doubtoit que le pays ne feust
+troublé par aucuns pervers hommes, par le deffaut de l'enfant. Et
+touteffois fist-il tant vers l'abbé que il emporta une coulle et
+estamine et les mist en son escrin, fermant à une petite clef d'argent
+qu'il portoit à sa ceinture; dont, retourna à Rouen moult dolent qu'il ne
+pouvoit faire ce que l'abbé luy avoit deffendu.
+
+ Note 224: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 7._
+
+ Note 225: _Et l'escria._ C'est-à-dire le fit lever, fit mettre les
+ chiens à sa poursuite. Le latin dit: «Quem festinè insequi coepit.»
+
+ Note 226: _A chief de pièce._ A la fin. Au bout du compte.
+
+ Note 227: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 8._
+
+Tantost après fist assembler un parlement des princes de Normandie et de
+Bretaingne; et quant il furent tous assemblés, si descouvri son cuer. De ce
+furent tous si esbahis qu'il ne sorent que respondre; au darrenier, quant
+il furent revenus à eulx-meismes, si commencèrent tous ensemble à crier
+tretous: «Très-débonnaire sire, pourquoy nous veulx-tu si soudainement
+laissier; né cui laisseras-tu ta terre et ta seigneurie?» Lors respondi le
+duc: «Je ay,» dit-il, un fils qui a nom Richart; si vous prie tous que sé
+oncques m'amastes, que vous le me monstrez maintenant et que vous le
+retenez à seigneur au lieu de moy; car ce que j'ay promis à Dieu de bouche,
+je veux ce acomplir par fait.» A sa volenté s'accordèrent, tristes et
+dolens, puisqu'il le convenoit faire. Tantost fu envoyé messages à Fescamp
+pour l'enfant amener. Si luy fist chacun hommage, quant il fu venu, en la
+présence du père humblement; et le père l'envoya à Baieux en la garde
+Bethon, le prince des chevaliers, pour apprendre la langue danoise, pour ce
+qu'il sceust donner appertement response aux siens et aux estrangers. Si
+avons ces choses racomptées de l'abbaye de Jumèges, pour monstrer le saint
+propos et la dévotion que le duc Guillaume avoit au lieu.
+
+[228]_Incidence._ En ce temps avint que Suènes, le roy de Danemarche,
+chasça Aigrolde, son père, du royaume; et cil qui eut oy parler du povoir
+et de la valeur le duc Guillaume, s'en vint en Normandie par mer, à tout
+soissante nefs garnies de bonnes gens armées. Et le duc le reçut bonnement
+et luy donna la contrée de Coustance jusques à tant que son ost fu creu, si
+qu'il peust recouvrer le royaume qu'il avoit perdu.
+
+ Note 228: _Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 10._
+
+
+III.
+
+ANNEE: 943.
+
+_Coment le bon duc Guillaume fu traï et martirié par Arnoul, le desloyal
+conte de Flandres._
+
+
+[229]Arnoul, conte de Flandres, qui estoit homme plain de trayson et de
+boisdie[230], faisoit en ce temps moult de tors et de griefs à ses voisins.
+Par son orgueil et par sa convoitise, au conte Herlouyn tolly le chastel de
+Monstereuil. Cil Herlouyn avoit espérance que Hues-le-Grant, qui ses sires
+estoit, ly deust aydier; mais quand il vit qu'il n'avoit de luy nul
+secours, il s'en ala au duc Guillaume et le pria en plourant qu'il le
+secourust contre le conte de Flandres, qui à tort le deshéritoit. Et le duc
+assembla son ost, mist le siège devant le chastel, à force le prist et le
+rendi au conte Herlouyn, et puis s'en retourna à Rouen. En ce temps
+trespassa Franques l'arcevesque de la cité: si fu après luy un autre qui
+Guimars avoit nom.
+
+ Note 229: _Id. id. c. 9._
+
+ Note 230: _Boisdie._ Fraude.
+
+[231]Tant fu couroucié le conte Arnoul de Flandres pour ce chastel encontre
+le duc Guillaume qu'il commença à traitier de sa mort entre luy et aucuns
+des barons de France, et s'allièrent par serrement contre luy; et le
+desloyaus traytre qui par trayson véoit à faire ce qu'il avoit en propos,
+manda au duc que moult volentiers aroit à luy amour et alliance; et que,
+pour l'amour de luy, pardonneroit à Herloyn son mautalent, et que sé ne
+fust pour aucunes maladies qu'il avoit, il alast à sa cour meisme; et pour
+ce luy prioit que il luy nominast un lieu où il peust aler et avoir à luy
+parlement seur ceste besoingne. Et le duc, qui en toute manière désiroit à
+prendre l'abit de moinage et à entrer en religion, et qu'il peust tout
+avant laissier la terre, luy assena à Péquegni[231], sur l'eaue de Somme.
+Là vindrent de deulx parties. Si fu l'ost du duc d'une partie de l'eaue, et
+l'autre de l'autre. En my l'eaue estoit une ille; là s'assemblèrent les
+deulx princes et s'entrebaisèrent, puis s'assistrent pour traitier de la
+besoingne pourquoy il devoient estre venus; et Arnoul, qui la trayson Judas
+avoit au cuer, detint longuement le duc en truffes. A la parfin, après
+plusieurs baisiers et plusieurs seremens de paix et d'amour se départirent.
+Si estoit jà vers le soleil couchant. Ainsi comme le duc dut entrer en sa
+nef et trespassoit le flum, Heris, Basox, Robert et Riulphes, cil quatre
+fils de Deable, le commencèrent à huchier que il retournast, car leur sire
+avoit oublié à parler à luy d'un secret moult profitable. Quant le duc fu
+retourné et il eut mis le pied hors de la nef, il sachèrent les espées et
+martirièrent l'innocent, né ne pot avoir nul secours de sa gent pour l'eaue
+qui estoit trop profonde, et il n'avoit nul vaissel. Le corps du saint
+homme laissèrent, et tournèrent en fuie. Et Bérengier et Alain commencèrent
+à crier, quant il virent occire leur seigneur né secourre ne le povoient. A
+chief de pièce pristrent le corps et le dépoillèrent; la petite clef
+d'argent trouvèrent pendant à la ceinture qui le trésor gardoit, c'est
+assavoir la coulle et l'estamine dont il eust esté vestu en l'abbaye de
+Jumèges, sé il fust retourné vif. En une bière mistrent le corps et
+remportèrent à Rouen à grans pleurs et à grans cris. Encontre vint le
+peuple et le clergié à pleurs et à soupirs, et l'emportèrent à l'églyse
+Nostre-Dame. Si envoyèrent tantost querre l'enfant Richart à Baieux pour ce
+qu'il feust à l'enterrement de son père. Là renouvelèrent les barons leur
+serement à l'enfant et le baillèrent en la garde de Bernard le danois, et
+vouldrent qu'il feust gardé dedens les murs de la cité.
+
+ Note 231: _Willelm. Gemet. hist., c. 11._
+
+ Note 232: _Pecquegny_, ou Piquigny, sur la Somme, en Picardie, à
+ trois lieues d'Amiens.--_Willelmi Gemet., lib. III, c. 12._
+
+Mort fu le glorieux duc Guillaume, par seurnom Longue espée, en la
+seiziesme kalende de janvier, en l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur neuf
+cent quarante-trois.
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 944.
+
+_Coment le roy Loys tint en prison Richart, fils le bon duc Guillaume. Et
+coment il fu porté hors de prison dedens un faiscel de herbe._
+
+
+[233]Après la mort le duc Guillaume, qui fu sacrefié par les mains des
+traytres en pure innocence, ainsy comme un aigneau, Richart, son fils,
+demoura pour la terre tenir. Enfant estoit bel et gracieux et bien morigené
+de souveraine noblesse; et selon la manière son père demonstroit oudeur de
+vertus ainsi comme le rameau qui est esrachié de l'arbre aromatique est
+doux et fleurant. Et jà commençoit à venir à si grant perfection de valleur
+et de sens, que ce que il povoit entendre de sens et de bien selon tel âge,
+il retenoit en son cuer sans oublier. [234]Et quant les barons de France
+oyrent parler de la démesurée trayson Arnould, conte de Flandres, et de la
+mort le duc Guillaume, en y eut qui en furent dolens, et aucuns qui
+estoient parçonniers de la trayson et qui avant ce faisoient semblans qu'il
+fussent ses amis, descouvrirent leurs cuers et monstrèrent appertement le
+mal qu'il avoient conçus. Le roy meisme cuida que grans honneurs luy
+feussent escheus; au plutost qu'il peut s'en ala à Rouen ainsi comme pour
+conseil prendre aux Normans de la vengeance du duc Guillaume. Si ne prenoit
+or pas garde aux bénéfices et aux honneurs que le duc luy avoit faites, né
+à la foy entérine que il luy avoit toujours portée. Anlech, Rodulphe et
+Bernart, qui estoient tuteurs de l'enfant et gardes de la duchée, le
+reçurent à grant honneur comme il afferoit à si grand roy et se mistrent à
+luy et à sa volenté pour la fiance de leur petit seigneur. Et le roy, qui
+vit la terre belle et plantureuse et plaine de bois et de rivière, fu meus
+par convoitise et leur commença teles choses à promettre qu'il n'avoit
+talent de tenir, et ce meismement que il béoit à retenir pour soy meismes.
+Lors commanda que l'enfant Richart fust amené devant luy; moult le vit bel
+et avenant et de noblesse fournie, et voult qu'il fust nourri en son palais
+et que on luy quist autres nobles enfans pour luy faire compaingnie.
+Maintenant, courut la nouvelle par toute la cité que le roy vouloit à
+l'enfant sa terre tollir et qu'il l'avoit jà détenu en prison.
+
+ Note 233: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 1._
+
+ Note 234: _Id.--id., c. 2._
+
+Tout maintenant s'armèrent les bourgeois et la chevalerie et coururent
+parmi la cité tout foursenés, les espées et les glaives ès poins, et
+vouloient jà entrer au palais pour le occire. Moult eut le roy grant paour
+quant il vit ce. Par le conseil de Bernart le danois, prit l'enfant entre
+ses bras et vint à l'encontre eulx; et quant il virent leur seigneur que le
+roy tenoït, si se tindrent en paix; et le roy, qui volt du tout leurs cuers
+apaisier, rendit à l'enfant sa terre et son héritage, sauf son droit et son
+hommage et le reçut en grande foy et en loiauté, et promist aux bourgeois
+que il leur rendroit bien introduit et bien aprins de la doctrine du
+palais.
+
+[235]Quant ces choses furent ainsi apaisiées, le roy retourna en France,
+mais moult porta griefment la villenie que les Normans luy eurent faite, et
+enmena l'enfant avec luy, c'est assavoir Richart, ainsi comme pour prendre
+vengeance de la mort de son père. Et le traytre Arnoul, conte de Flandres,
+se doubla moult que le roy ne courrust sur luy pour la félonie qu'il avoit
+faitte. Avant envoya par ses messages dix livres d'or, puis vint à court et
+se voult en telle manière escuser devant le roy et luy dist qu'il n'avoit
+coupes en la mort le duc Guillaume, et promist que il banniroit hors la
+contée de Flandres les homicides qui ce avoient fait, sé le roy luy
+commandoit; puis si dist au roy que il luy déust ramembrer des dommages et
+des reproches que les Normans luy avoient faits jadis à luy et à son père;
+et pour ce, luy disoit-il, qu'il feust du tout hors du soupeçon et que plus
+grant dommage ne luy avenist, le meilleur conseil estoit que l'enfant
+Richart eust les jarès cuis et que il feust gardé à tousjours en prison, et
+que les Normans feussent si forment constrains et agrevés de toltes et de
+tailles que il leur convenist vuidier France par force et retourner en leur
+pays. Le roy qui feust aveuglé par les dons du trayteur et par les
+mauvaises paroles qu'il luy amonesta, le délivra du crime dont il déust
+estre pendu, et destourna son mautalent sur l'enfant qui rien ne luy avoit
+meffait, à l'exemple de Pilate qui Barrabas, le larron, laissa aler et
+Jésus-Crist condempna à mort. Lorsque ce fu fait, estoit le roy à Loon; et
+quant l'enfant fu venu de chascier et de jouer, le roy le prist forment à
+menacier et à laidengier, et l'appela fils de putain[236], et luy dist que
+sé il ne se chastioit, il luy feroit cuire les jarès et l'osteroit de tous
+honneurs; et après commanda que il fust bien gardé si que il ne peust
+eschapper.
+
+ Note 235: _Id.--id., c. 3._
+
+ Note 236: Ces mots sont, comme on le voit, anciens dans noire langue.
+ «Meretricis filium ultrò virum alienum rapientis eum vocavit.»
+
+[237]Quant Omons, le maistre de l'enfant, eut oy les dures paroles et la
+cruelle sentence du roy, il pensa bien en son cuer ce qu'il en pouvoit
+avenir. Moult fu dolant et manda aux Normans, par un message, que le roy
+avoit mis leur seigneur en estroite prison. Quant il oyrent ce, si firent
+crier par tout Normandie que chascun jeunast trois jours et que sainte
+Eglyse féist continuel oroison à Dieu, que il leur sauvast leur seigneur.
+
+ Note 237: _Willelmi Gemet. hist., lib. 4, c. 4._
+
+Tandis, parlèrent ensemble Omons, le maistre de l'enfant, et Yvons, le père
+Guillaume de Bellesme, et conseillèrent à l'enfant Richart qu'il se
+couchast en son list comme s'il fust forment malade et si durement que l'on
+cuidast qu'il deust mourir. L'enfant, qui fu sage, le fist ainsi et
+faignist que il fust si malade comme jusques à la mort. Les gardes qui ce
+virent ne firent pas grant force de luy garder, mais s'en alèrent l'un çà,
+l'autre là où il avoient à faire. Si avint ainsi que en my la mayson où
+l'enfant gisoit avoit un faiscel d'herbe; et Omons prist l'enfant et le lia
+dedens, et puis troussa sus son col comme s'il portast l'herbe à l'ostel
+pour les chevaux: ainsi s'en ala hors des murs, jusques à son ostel et luy
+avint si bien que le roy mangeoit à celle heure, et la gent de la cité
+communément. Si que il paroit trop pou de gens parmy les voies. Tantost
+prist l'enfant et monta sur un cheval et s'enfuy jusques à Coucy. L'enfant
+livra en garde au chastelain. Toute nuit chevaucha jusques au matin qu'il
+vint à Senlis. Moult s'émerveilla le conte Bernart, quant il le vist si
+matin, et luy demanda coment son nepveu Richart le faisoit. Moult fu lié
+quant Omons luy eut la besoingne comptée. Tantost s'en alèrent à
+Hues-le-Grant; la besoingne luy discovrirent et prinstrent de luy le
+serement que il l'ayderoit à délivrer l'enfant. Grant gent assemblèrent et
+s'en alèrent à Coucy et en ramenèrent l'enfant à Senlis, à grant joie.
+
+
+V.
+
+ANNEE: 944.
+
+_Coment le roy, par l'enortement le conte Arnoul, guerroya Normandie, et
+coment Bernart le Danois l'apaisa, et obligea la bonne cité de Rouen à sa
+volonté._
+
+
+[238]Lors fu le roy moult dolent quant il sceut que l'enfant fu ainsi
+soustrait. A Hues-le-Grant manda par ses messages et luy amonesta par sa
+foy que il luy rendist l'enfant; et il luy manda que il ne le tenoit mie,
+ains estoit en la garde de Bernart, son oncle, le conte de Senlis. Bien
+sceut le roy que il ne luy seroit point rendu. Tantost manda Arnoul, le
+conte de Flandres, qu'il venist à luy. De ceste besoingne parlèrent, et
+quant il furent ensemble au darrenier, dist le conte Arnoul: «Nous savons
+bien que le conte Hues-le-Grant a longuement esté de la partie aux Normans
+et pour ce le convient attraire et aveugler par promesse. Ottroies luy
+doncques la duchée de Normandie, dès le fleuve de Seine jusques à la mer,
+et retiens à toy la cité de Rouen, si que celle perverse gent vuident
+France par force quant il n'aront où fuyr né où il puissent habiter né il
+n'aront de luy né secours né ayde.»
+
+ Note 238: _Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 5._
+
+Le roy crut Arnoul le trayteur et manda Hugues-le-Grant qu'il venist à luy
+parler à la Croix delez-Compiègne[239]; et quant Hues-le-Grant oy parler et
+disputer de donner cités et contrées, sy fu tantost aveuglé, et volt miex
+mentir son serement pour la convoitise de terre et de richesce que garder
+sa foy et sa loiauté vers l'enfant Richart son ami. Avant qu'il se
+départissent, jurèrent l'un et l'autre d'une part et d'autre la guerre
+contre les Normans et assemblèrent leur ost. Le roy entra en Caux et
+Hues-le-Grant en la cité de Baieux et commencèrent à desgaster la contrée
+par embrasement et par rapines. Quant Bernart le Danois vit ce, tantost
+envoya au roy message par le conseil Bernart le conte de Senlis, en telles
+paroles: «Très-puissant roy, pourquoy desgate-tu ainsy le pays, quant la
+cité de Rouen est en ta volenté? Prends débonnairement le service des
+Normans, pour ce que tu puisses eschiver en lieu et en temps le péril de
+tes ennemis, par leur ayde.»
+
+ Note 239: _A la croix deles Compiègne._ «Ad villam quæ dicitur
+ _Crux_, juxtà Compendium.» Beneoit de Sainte-More nomme ce lieu
+ _La Croix sus Getiezmer_. (Vers 14,416.)
+
+[240]De cette parole que les messaiges luy apportèrent fu le roy moult lié;
+à sa gent manda qu'il se tenissent de la terre dommagier, et puis s'en ala
+à Rouen au plutost qu'il peust. Jusques aux portes alèrent à l'encontre le
+clergié et le peuple, chantant: «Bien viengne cil qui vient au nom de
+Nostre-Seigneur.» Au mangier s'assist le roy et le servoit Bernart le
+Danois, et quant il vit que le roy estoit aucques lié, si commença à parler
+en telle manière: «Très-noble roy, moult nous est grand honneur creue au
+jour duy, car nous avons esté jusques cy soubs la seigneurie au duc et nous
+sommes orendroit royal. Or tiengne Bernart le conte de Senlis son nepveu
+Richart, et nous soyons soubs toy longuement et te servons comme seigneur.
+Mauvais conseil te donna qui te loa à esmouvoir contre la noble chevalerie
+des Normans; où fu si fors et si puissans hommes que tu ne peusse
+espouventer par leur vertu? Saches que sont tous en ton commandement et
+qu'il désirent tous à chevauchier avecques toy en tes besoingnes de bon
+cuer et de bonne volenté. Si s'émerveillent moult, comment tu as armé
+Hugues-le-Grant ton ennemy, de vingt mille hommes, celui meisme qui
+tousjours eut à toy contens et guerre.»
+
+ Note 240: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 6._
+
+Par ces parolles et par autres semblables fu le roy apaié; et manda à
+Hues-le-Grant que il issist tantost de Normandie; et luy manda telles
+parolles, que foie chose estoit de donner si grant povoir à aucuns sur la
+gent dont il se peust aydier à son besoing et dont il peust user par droit
+sans contredit. Moult fu Hues-le-Grant couroucié de ce mandement, mais
+toutesfois s'en issi-il tantost de Normandie et commanda à sa gent qu'il se
+tenissent de rapines. Après un pou, se parti le roy de Rouen et fist un
+prévost en la cité, qui avoit nom Raoul et du seurnom la Torte, qui de par
+luy receut les rentes et détermina les causes et les besoingnes. Si
+mauvaisement se contint qu'il estoit plus cruel que les paiens. Tous les
+moustiers et les églyses qui avoient esté arses au temps de persécucion
+abattoit jusques aux fondemens et faisoit porter la pierre pour
+rappareiller les murs de Rouen. Le moustier de Nostre-Dame de Jumèges
+abatty, et l'eust tout abattu sé ne fust un clerc, Climent avoit nom, qui
+en racheta deulx tours par déniers qu'il donna aux ouvriers. Les deux tours
+demourèrent en estat jusques au temps l'archevesque Robert, qui celle
+abbaye restora. Et quant le roy eut ainsi faite sa volenté si s'en retourna
+à Loon.
+
+
+VI.
+
+ANNEES: 944/945.
+
+_Coment le conte Bernart le Danois et le roy Agrolde de Danemarche
+prindrent le roy._
+
+
+[241]Moult se doubta Bernart le Danois que le roy ne retournast avec
+Hues-le-Grant, et qu'il ne feist plus grief aux Normans que devant. Pour ce
+manda Agrolde le roy de Danemarche, qui encore demouroit à Cherbourch, que
+il assemblast sa gent et la chevalerie de Costentin et de Baieux, et les
+envoyast par terre; et il appareillast ses nefs et entrast en Normandie par
+devers la mer et destruisist tout devant luy; si que il convenist que le
+roy venist à luy à parlement; et ainsi pourroit vengier la mort le duc
+Guillaume, son amy. Cil le fist volentiers: sa navie appareilla et entra en
+la terre, par devers la marine. Tost fu la nouvelle sceue en France que les
+Normans estoient retournés et qu'il avoient jà pris les pors et la marine à
+grant multitude de nefs. Bernart le Danois et Raoul la Torte mandèrent au
+roy ceste besoingne, et le roy assembla grant ost et s'en ala au plutost
+qu'il peust à Rouen. Au roy Agrolde manda que il venist à luy à parlement
+au gué qui est appelé Herluin, pour dire la raison pour quoy il dégastoit
+ainsi son royaume. Moult plut ceste chose au roy paien, car il avoit grant
+talent de vengier la mort du duc Guillaume. Quant il furent assemblés, si
+disputèrent longuement de ce que le duc Guillaume avoit ainsi esté mort; et
+un Danois regarda le conte Herlouyn, qui estoit sire du chastel, par quoy
+le duc avoit esté occis; d'une lance le feri parmi le corps et le jeta mort
+à la terre. Et Lambert, son frère et autres si coururent sus au Danois, et
+les paiens les reçurent fièrement. Là eut grant bataille et fort; si en
+occirent les Danois dix-huit des plus grans et des plus nobles, car il
+estoient garnis et appensés[242] de mal faire, et le roy ne s'en prenoit
+garde. Là eut faite grant occision de notre gent. Le roy meisme eut esté
+prins; mais il monta seur un isnel[243] cheval, et, ainsi qu'il s'enfuyoit,
+il chéy ès mains d'un chevalier. Moult le proia en promettant grans dons,
+sé il le sauvoit des mains à ses ennemis; et le chevalier, qui pitié en
+eut, l'envoia repostement en une isle. Et quant Bernart le Danois seut ce,
+par ceulx qui luy rapportèrent, il envoia querre le chevalier et le mist en
+prison. A la parfin recongnut-il coment il voloit sauver le roy par les
+promesses que il luy faisoit; pris fu le roy et mené en prison à Rouen par
+le commandement Bernart le Danois.
+
+ Note 241: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 7._
+
+ Note 242: _Garnis et appensés de._ Préparés par de longues réflexions
+ à....
+
+ Note 243: _Isnel._ Prompt. Comme l'allemand _snell_.
+
+[244]Moult fu dolente la royne Engelberge quant elle sceut ceste
+meschéance. Au roy Henry d'oultre Rin, son père, s'en ala et luy requist
+qu'il assemblast son ost et asségeast la cité de Rouen, et délivrast son
+seigneur de prison. Et il respondi que ce estoit à bon droit, pour ce que
+il n'avoit pas gardé la foy et le serement qu'il avoit au duc Guillaume;
+ains l'avoit brisié quant il avoit mis son fils Richart en prison. Lors
+dist à sa fille qu'elle luy aidast par ses gens, car il avoit assez à faire
+de ses propres besoingnes. Ainsi s'en retourna la royne Engelberge sans
+rien faire. Lors s'en ala à Hues-le-Grant et luy proia moult humblement
+qu'il méist paine à la délivrance de son seigneur; et Hues-le-Grant ala à
+Bernart le conte de Senlis et l'envoia parler aux Normans pour prendre jour
+de parlement à Saint-Cler-sur-Epte.
+
+ Note 244: _Willelmi Gemeticensis historia, lib. IV, c. 8._
+
+Quant assemblés furent, si parlèrent longuement de la délivrance du roy. Au
+darrenier dist Hues: «Rendez-nous notre roy et prenez son fils en ostage en
+telle manière que nous assenblons cy une autre fois et que nous affermons
+ensemble paix et alliance.» A ce s'accordèrent les Normans et reçurent les
+ostages, c'est assavoir Lothaire, le fils le roy, et deulx évesques,
+Hildric, l'évesque de Beauvais, et Guy, l'évesque de Senlis. Ces choses
+ainsi faites, le roy s'en ala à Loon et les Normans s'en retournèrent à
+Rouen.
+
+[245]Un pou après, les Normans assemblèrent grant ost et ramenèrent de
+Senlis l'enfant Richart, leur seigneur. Au terme qui fu mis assembla le roy
+les prélas de France et Hues-le-Grant, et s'en vint à grant gent sur l'eaue
+d'Epte. D'autre part, revinrent les Normans et amenèrent l'enfant Richart.
+Tant alèrent messages d'une part et d'autre, que paix et alliance furent
+fermées; à tant retourna le roy à Loon, et Richart et sa gent à Rouen.
+
+ Note 245: _Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 9._
+
+[246]Raoul la Torte, que le roy avoit fait prévost de la cité, le
+[247]commença malement à traictier luy et sa gent; constraindre les vouloit
+à ce que il n'eussent chascun jour que vingt-deux deniers pour toutes
+choses. Et le duc, qui moult en fu couroucié, le chaça hors de la cité, et
+cil s'en ala à son fils qui estoit évesque de Paris. D'ilecque en avant eut
+le duc Richart et tint la terre de Normandie; et le roy Aigrold s'en
+retourna en Danemarche, et fist paix à Suène, son fils, qui du royaume
+l'avoit chacié.
+
+ Note 246: _Id.--id., c. 10._
+
+ Note 247: _Le._ C'est-à-dire: _Richard_.
+
+Hues-le-Grant, qui bien véoit que le duc Richart proufitoit et amendoit en
+sens et en force, fist tant, par l'assentement Bernart, son oncle, le conte
+de Senlis, qu'il lui affia[248] sa fille, qui avoit nom Emma.
+
+ Note 248: _Luy affia._ Lui fiança, ou seulement lui promit. Wace
+ emploie la même expression:
+
+ Li dus out deus enfés d'une dame enorée,
+ Un fils et une fille, mes la fille est poisnée;
+ Ne pooit por l'aage estre encor mariée,
+ Mès li dus l'_afia_ ke li seroit donnée
+ Dès qu'ele porroit estre par raison mariée.
+
+ (Vers 3871 et suiv.)
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 946.
+
+_Coment Othon, le roy d'oultre le Rhin, tint à grant ost sur les Normans
+par le conseil le roy et Arnoul le conte de Flandres. Coment il assailli la
+cité de Rouen, et coment il perdi son nepveu. Et coment il s'enfui._
+
+
+Ceste chose espoventa moult le roy et plusieurs des barons de France, et
+meismement le conte Arnoul de Flandres, homme plain de grant trayson et de
+tricherie. Le roy regarda que ces deulx ducs, qui ensemble estoient joins
+par affineté, le povoient moult grever; et pour ce envoya Arnoul, conte de
+Flandres, par son conseil meisme à Othon, le roy d'outre le Rin, et luy
+mandoit que s'il abatoit Hues-le-Grant du tout en tout, il luy rendroit
+toute la terre de Normandie en sa main, et luy rendroit le royaume de
+Loraine (que les hoirs de France tenoient au temps de lors.) Et cil, qui
+moult fu lié quant il oy la promesse qu'il avoit tousjours désirée,
+assembla son ost comme il put plus et si grant comme il convenoit à tel
+besoingne. Les osts le roy Loys et les gens au conte de Flandres assembla
+avec les siens et courut à grant force sur la terre Hues-le-Grant; et quant
+il eust tout gasté ce que il trouva dehors les murs des chasteaux, il
+retourna en Normandie.
+
+Un sien nepveu envoia devant la grant chevalerie, pour espouvanter la cité;
+si cuida que les Normans, qui dedens se tenoient, ne fussent de nulle
+prestesse; aux portes commença forment à assaillir, et ceux dedens
+ouvrirent soudainement les portes et leur coururent sus. Le nepveu le roy
+Othon occistrent dessus le pont et tant des aultres qu'il en eschappa
+petit. Après vint le roy Othon et le conte Amoul à toute leur gent; [249]et
+quant le roy Othon vist que la cité estoit si fort, et il eut d'autre part
+oy la mort de son nepveu et la desconfiture de sa gent, si commença à
+conscillier sa gent privéement dedens l'abbaye Saint-Oyen[250], coment il
+livreroit au roy le conte Arnoul, et puis à ordonner coment il s'en
+pourroit plus surement retourner. Mais quant le conte Arnoul apperçu que il
+béoit ce à faire, si fist trousser son harnois à mienuit et se mist à la
+fuyte, luy et sa gent; si que les aultres, qui pas ne le savoient, avoient
+grant paour de la freinte[251] de leurs chevaux.
+
+ Note 249: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 11._
+
+ Note 250: L'église de Saint-Ouen étoit alors dans le faubourg, comme
+ le remarque Guillaume de Jumièges. «Cum suis clam coepit consultare
+ infrà ecclesiam sancti Petri sanctique Audoeni, quæ in suburbio sita
+ est civitatis.»
+
+ Note 251: _Freinte._ Le hennissement.
+
+Au matin sceurent les deulx roys que le traytre s'en estoit alé. Tantost
+firent trousser leurs harnois et s'en alèrent, sans plus faire, par là
+meisme où il estoient venus et laissèrent le siège. Et les Normans issirent
+hors et s'appareillèrent et les enchauscièrent longuement, et assez en
+occistrent et pristrent. Celle fin dut bien avenir à celle besoingne qui
+par le conseil Arnoul le traystre fu commencée.
+
+[252]Hues-le-Grant, qui moult fu dolent de sa terre qui estoit gastée,
+assist la cité de Poitiers. Tandis comme il tenoit le siège, leva un
+estorbeillon, et commença à espartir et à tonner si forment et venter, que
+ses paveillons furent desrompus d'amont jusque aval; et paour luy prist si
+grant, luy et tout son ost, qu'il leur sembloit qu'il ne peussent eschapper
+de ce pays: tantost tournèrent tous en fuye. Tout ce fist Nostre-Seigneur
+par le mérite saint Hilayre, qui est garde et deffendeur de la cité, (jà
+soit ce que son corps ne gise pas dedens. Mais qui vouldra son corps
+aourer, si voist à St-Denys, en France, où il repose honourablement[253]).
+
+ Note 252: Notre traducteur quitte ici Guillaume de Jumièges et passe
+ au texte de Hugues, moine de Floury. (Voy. _Historiens de France_,
+ tome VIII, p. 323.)
+
+ Note 253: On voit que c'est ici le moine de Saint-Denis qui croit
+ devoir ajouter un mot au récit de Hugues, moine de Fleury.--_Voist_,
+ aille.
+
+_Incidence._ En ce temps plut sanc sur les ouvriers des champs.
+
+
+_Ci fénist l'istoire du roy Loys._
+
+
+
+
+
+
+CI COMENCENT LES GESTES LE
+ROY LOTHAIRE, FILS
+LE ROY LOYS.
+
+
+* * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEE: 960.
+
+_Coment Lothaire, l'ainsné fils le roy Loys, fu couronné à Rains. Après,
+coment Thibaut, le conte de Chartres, accusa faussement le duc Richart de
+Normandie envers la royne Engeberge._
+
+
+[254] En celle année meisme que ces choses avindrent mourut le roy Loys.
+Enterré fu en l'églyse Saint-Remy de Rains. Tout le cours de sa vie se
+démena en angoisses et en tribulution. Deulx fils eut de la royne
+Engeberge, la sereur Othon qui puis fu empereur: Lothaire et Charles. Cil
+Charles mena sa vie en privées besoingnes. Lothaire, l'ainsné, couronnèrent
+les barons à Rains devant les ydes de novembre.
+
+ Note 254: _Ex chronico Hugonis monachi Floriacensis, anno 954._
+
+En celle année mourut Gillebert, le duc de Bourgoingne; la duchée laissa à
+Othon, le fils Hues-le-Grant; car cil Hues avoit sa fille espousée.
+
+Bien sentit Hues-le-Grant que la fin de son temps approchoit. Les princes
+de sa duchée manda et par leur conseil livra Hues, l'ainsné de ses fils, au
+duc Richart de Normandie. De ce siècle trespassa vieux et plain de jour ès
+kalendes de juingnet. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys, en France. Trois
+fils eut de sa femme, la fille Othon, roy de Saissoingne, Hues, l'ainsné,
+Othon et Henry; cil Hues fu fait duc de France, Othon duc de Bourgoingne,
+si comme nous avons dit, et Henry, son frère, refu duc après sa mort.
+
+_Incidence._--En ce temps mut contens entre Ensegise, l'évesque de Troies,
+et le conte Robert. Au derrenier le geta, le conte Robert, de la cité et
+l'évesque s'en ala en Sassoingne à l'empereur Othon. Grant plenté amena des
+Sesnes et assist la cité de Troies et le conte Robert. Du siège se
+despartirent les Sesnes et alèrent en proie vers la cité de Sens; mais
+l'archevesque Archambaut et le vieus conte Renart leur furent au-devant à
+grant gens à un lieu qui a nom Villers et les occistrent et Herpon leur
+prince. Cil Herpon s'estoit vanté qu'il ardroit les églyses et les villes
+qui sont sus la rivière de Venene[255], et qu'il ficheroit sa lance en la
+porte St-Lyon; mais il fu tout autrement, car il et sa gent furent prins et
+presque tous occis; son corps firent porter[256] en son pays en Ardenne;
+car sa mère, Warna, l'avoit ainsi devisé. L'archevesque Archambault et le
+vieus conte Renart le plainstrent et regrettèrent assez, tout fust-il par
+eulx occis, pour ce qu'il estoit leur cousin. Et quant Brunon (compains
+estoit de Herpon), un autre duc, vit qu'il fu occis et sa gent desconfite,
+si se leva du siège et s'en retourna en son pays.
+
+ Note 255: _Venene_, _la Vaine_, rivière qui se perd dans l'Yonne,
+ justement à l'entrée de la ville de Sens.
+
+ Note 256: _Firent porter_. Le latin attribue ce transport aux
+ serviteurs de Herpon. «Reportatus est in patriam suam Ardennam à
+ servis suis.»
+
+[257]En ce temps commença le conte Thibaut de Chartres à guerroier le duc
+Richart de Normandie; et prit sa terre à gaster et à proier. Mais le duc ne
+se souffri pas[258] longuement que il ne chastoiast sa présompcion; et
+quant le conte veit qu'il ne pouvoit venir à chief par luy d'omme si
+puissant, si se tirast à la royne Engeberge et luy commença à dire
+mauvaises paroles et fausses du duc, et luy fist entendre que jà le roy
+Lothaire, son fils, ne tendroit son royaume en paix tant comme il vesquit;
+dont ce seroit le souverain conseil que elle féist tant en toutes manières
+que si grant ennemi feust chacié du royaume ou occis. La royne, qui feust
+déçue, cuida qu'il déist voir. Tantost manda à Bruns l'archevesque de
+Couloingne et duc, son frère, qu'il aydast Lothaire, son nepveu, à garder
+et à deffendre son royaume; et s'il pouvoient en nulle manière, qu'il
+préissent Richart, duc de Normandie, car c'estoit le plus grant et le plus
+fort ennemi du royaume. L'archevesque Bruns envoia tantost un évesque au
+duc et luy manda qu'il ne laissast mie qu'il ne venist à luy à parlement en
+Amienois, car il vouloit mettre paix entre luy et Lothaire le roy; et
+feist, sé il pouvoit, que le royaume feust en sa pourvéance, et le duc qui
+n'y pensa à nul mal pensa que ce fust voir. Tantost vint, et quant il fust
+meus, deulx chevaliers luy vindrent au-devant qui estoient de la mesnie au
+conte Thibaut de Chartres, desquels l'un luy demanda: «Noble duc, où
+vas-tu? Veulx-tu estre duc de Normandie, ou estre pasteur de brebis hors de
+ton pays?» Et le duc leur demanda à qui il estoient chevaliers; et l'un des
+chevaliers luy dist: «Que te chaut à qui nous soions? tu scés bien que nous
+ne sommes pas à toy.» Lors s'averti le duc et se pensa qu'il estoient
+envoiés de qui que ce feust ou venus de leur volonté pour son bien et pour
+le avertir. Honorablement les salua. Au départir donna à un une
+armille[259] de fin or de quatre livres pesant; à l'aultre donna une moult
+riche espée dont le pommel et l'enheudeure[260] estoient de fin or de ce
+pois meisme. D'ilecques s'en retourna à Rouen et l'archevesque Bruns se
+retourna à Couloingne, mas et confus de ce que sa trayson estoit ainsi
+découverte.
+
+ Note 257: _Willelm. Gemetic. historia, lib. IV, c. 13._
+
+ Note 258: _Ne se souffri pas_. Ne patienta pas.
+
+ Note 259: _Une armille_. Un collier ou un bracelet. Plusieurs
+ manuscrits, et entre les autres le numéro 6 Suppl. franç., portent:
+ _Un fermeillet_.
+
+ Note 260 L'_enheudeure_. La poignée.
+
+
+II.
+
+ANNEE: 962.
+
+_Coment le roy Lothaire et sa mère, par le conseil du conte Thibaut, se
+pourpensèrent de trayson et de desloiauté contre le duc Richart de
+Normandie._
+
+
+[261]Bien vit le roy Lothaire et la royne sa mère que celle desloiauté, qui
+contre le duc Richart avoit été pourparlée, estoit à noient venue; pour ce,
+se pourpensa d'une autre manière de desloiauté par l'énortement et par le
+conseil le conte Thibaut de Chartres, et manda au duc telles paroles:
+«O tu, jusques à quant atendras-tu à moy rendre le service que tu me dois?
+Ne scés-tu bien que je suis roy de France, et que tu me dois hommage et
+services? N'auroient grant joie mes ennemis et les tiens sé guerre mouvoit
+entre moy et toy? Regarde doncques et mets jus de ton cuer toute manière de
+haines et de discordes et viens encontre moy hastivement, si que nous
+fermons entre nous alliance et amour à tousjours mais, et s'esjoïsse le roy
+du service de si grant duc, et le duc de la seigneurie de si grant roy.» Et
+le duc luy remanda que volentiers viendroit à luy et qu'il feroit sa
+volenté.
+
+ Note 261: _Willelm. Gemet. historia, lib._ IV, c. 14.
+
+Quant le roy oï ce, si fu moult lié; lors manda les ennemis Richart, c'est
+assavoir le conte Baudouyn de Flandres, Geffroy le conte d'Angiers et
+Thibaut le conte de Chartres, et vint à tous ces trois contes sur la
+rivière de Eaune[262], là où il dévoient assembler; et le duc fu d'autre
+part de l'eaue avec sa gent. Toutesfois s'apensa-il et envoia aucuns de ses
+plus privés oultre l'eaue en l'ost le roy pour savoir coment il se
+contenoient. Si s'apperçurent tantost que cil trois ducs s'appareilloient
+pour courre contre le duc; tantost s'en retournèrent et luy distrent et
+loèrent qu'il s'en retournast isnellement, car il estoit traïs et que ses
+ennemis s'appareilloient efforciement de courre sus luy et sus sa gent.
+Lors assembla les siens entour luy et deffendi un pou le passage de l'eaue
+contre ses ennemis. Toutesfois, pour ce qu'il se doubla de la force du roy,
+s'en retrait et s'en retourna à Rouen.
+
+ Note 262: _Eaune_, rivière qui se jette dans la Béthune et dans
+ l'Arques, à peu de distance du Dieppe.
+
+[263]Le roy, qui vit que son project estoit anéanty, s'en retourna à Loon
+ainsi comme tout desvé. Ne demoura pas granment qu'il assembla grant ost de
+Bourgoingne et de France, si entra en Normandie et assist la cité d'Evreux;
+et toutesfois la prist-il par la trayson Gillebert Machel. Au conte Thibaut
+la livra en garde pour destraindre le pays d'environ. Et quant il s'en fu
+parti et mis el retour, le duc Richart le suivist et gasta toute la contrée
+de Dunois et celle de Chartres. Et quant il eut ainsi gasté la terre au
+conte Thibaut, si s'en retourna en Normandie. Et le conte Thibaut rassembla
+son ost et assist un chastel qui a nom Hermeville; si séoit en la terre du
+duc; et le duc, qui estoit sage et pourveu, trespassa par nuit la rivière
+de Seine et vint au matin soudainement sur ses ennemis. En leur ost se feri
+et occist de la gent le conte Thibaut six cent quarante personnes; et les
+autres s'enfuirent que navrés que blessiés et se repostrent en bois et en
+valées, là où il porent mieus. Le conte meisme eschappa à paines, et
+s'enfuy reponnant à pou de gens, mas et confus, jusques à Chartres. Et si
+comme Nostre-Seigneur rent à chascun sa desserte, luy avindrent deulx
+autres meschiefs avecques celle perte, car en celuy meisme jour fu son fils
+mort et la cité de Chartres arse. Et le duc, qui repaira[264] au champ de
+la bataille, eut moult grant pitié de ceulx que il vit occis, et commanda
+qu'il fussent enterrés et les navrés fussent portés à Rouen au plus souef
+que l'en pourroit et livrés aux mires. Ainsi fu fait; et quant il furent
+garis, il les en renvoya sains et haitiés au conte Thibaut.
+
+ Note 263: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 15._
+
+ Note 264: _Repaira._ Resta, fit séjour.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 962.
+
+_Coment le duc Richart envoia querre secours contre le roy à Héralt, roy de
+Danemarche, lequel luy envoia grant plenté de gens d'armes qui ardirent et
+destruirent grant partie de France._
+
+
+[265]Bien véoit le duc les maies volentés que le roy avoit à luy et les
+agais que il luy bastissoit par les conseils et par le pourchas le conte
+Thibaut, et d'autre part les barons de France forcenés contre luy, ainsi
+comme tous d'un accort: si ne sceut que faire s'il ne quéroit secours
+d'aucuns gens.
+
+ Note 265: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 16._
+
+Pour ceste chose envoya ses messages à Héralt, le roy de Danemarche, et luy
+prioit que il le secourust et que il luy envoyast si grant plenté de gent
+que il peust donner et abatre l'orgueil des François. Le roy receust les
+messages liement et leur donna dons; et remanda au duc qu'il luy envoleroit
+secours prochainement. Bien luy tint son convenant; car il appareilla
+tantost grant navie et bien garnie de jeune bachelerie et de toutes
+manières d'armeures. De leur pays se départirent et singlèrent tant par mer
+qu'il arrivèrent là où Saine chiet en la mer.
+
+Moult fu lié le duc quant il sceut leur venue. A l'encontre leur alla et
+vint avec eulx contre mont Saine jusques à Gondolfosse[266]. Là
+s'arrestèrent jusques à tant qu'il oient ordené comment il dégasteroient
+France.
+
+ Note 266: _Gondolfosse._ Aujourd'hui _Gefosse_, lieu situé entre
+ Vernon et Bonnières, sur la Seine. En latin: _Givoldi fossa_ et
+ _Ginoldi fossa_. Le roman de Rou:
+
+ A Guiefosse alèrent, illau se herbergèrent....
+
+ (Vers 4916.)
+
+De leurs nefs issirent à grant tumulte et à grant noise: par le pays
+s'espandirent et ardirent et destruirent quanqu'il trouvèrent avant eulx.
+Les hommes et les femmes traynoient enchayennés; les villes et les cités
+roboient; les chasteaux et les forteresses trébucheoient et metoient en
+gastines. Partout oïssiés crier et braire communément; et quant la terre le
+conte Thibaut feust gastée, si entrèrent après en la terre le roy; et ce
+qu'il ravissoient vendoient-il aux Normans et leur donnoient pour petit de
+prix; mais en la terre de Normandie ne faisoient-il nul mal.
+
+
+IV.
+
+ANNEES: 962/991.
+
+_Coment le roy Lothaire ala à amendement au duc Richart de Normandie, et
+coment il fermèrent pais et aliance ensemble._
+
+
+[267]Tandis comme ces persécutions se faisoient au royaume de France, les
+prélas s'assemblèrent et furent en concile à Loon. En la parfin envoyèrent
+l'évesque de Chartres au duc Richart pour enquerre la raison de quoy si
+grant cruauté venoit de si bon crestien et de si débonnaire prince; et
+quant l'évesque eut entendu que c'estoit pour la cruauté le roy et pour la
+desloyauté du conte Thibaut qui luy avoit osté la cité d'Evreux, si demanda
+trièves des païens et les eut, de telle manière que dedans le terme des
+trièves le prélat amenroit le roy en aucun lieu déterminé pour faire
+amendement au duc de quanque il avoit mespris vers luy.
+
+ Note 267: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 17._
+
+Bien sceust le conte Thibaut la nouvelle de ceste besoingne et que le roy
+requeroit paix au duc. Si se doubta moult que le fais et la paine de toute
+la desloiauté n'eschéist sur luy. Au duc envoya un moine et luy manda que
+moult se repentoit de ce qu'il avoit oncques vers luy mespris et que moult
+volentiers vendrait à sa court et luy rendroit la cité d'Evreux. Moult fu
+le duc lié de ce mandement: puis luy manda qu'il venist à luy seurement; et
+il vint à sa court et lui rendi sa cité. Ensemble fermèrent paix et amour;
+et luy donna le duc grans dons au départir. Quant le terme du parlement
+approcha, que les prélas durent amener le roy à Gondolfosse, le duc fist
+faire grans loges en l'ost des païens. Là descendi le roy et les prélas et
+les barons. Au duc amenda toutes les mesprisons dont il s'estoit mesfait
+vers luy, et donnèrent les uns aux autres serement de paix et d'alliances
+à tousjours mais. Et ces choses ainsi profitablement faites, se départirent
+d'une part et d'autre. Et le duc converti plusieurs des païens à la foy
+crestienne, puis les envoya en Espaingne sur les Sarrazius, où il
+destruirent dis-huit cités[268].
+
+ Note 268: Le texte de cette dernière phrase est mal traduit. «Alios
+ in paganismo permanere disponentes, ad Hispanias transmisit. Ubi
+ plurima bella perpetrantes, decem et octo diruerunt urbes.» Waco n'a
+ pas commis ce contre-sens.
+
+[269]En ce temps morut Emma la duchesse, sans nul hoir, qui eut esté fille
+Hues-le-Grant. Après un pou de temps espousa le duc une moult noble dame de
+la gent de Saissoingne qui avoit nom Gunor. En celle engendra trois fils:
+Richart, Robert et Mangier; et deux autres fils et trois filles: la
+première, qui eut nom Emma, espousa puis Aldelrede, le roy d'Engleterre. De
+celle issirent deux fils, Counars et Alurés[270]. La seconde, qui eut nom
+Helduys, espousa Geffroy, le conte de Bretaingne. De celle issirent OEudes
+et Alain, qui puis furent ducs; et la tierce, qui eut nom Maheut, fu
+espousée au conte Heudon, dont l'istoire parlera cy-après[271]. [272]Cil
+vaillant duc Richart mouteplioit tousjours en bonnes oeuvres et restoroit et
+édifioit églyses. A Fescanp fonda une églyse de grant beauté et de
+merveilleuse grandeur en l'honneur de la sainte Trinité et l'ournaet garni
+de riches aournemens; et celle de Saint-Oyen restora, qui est en la cité de
+Rouen, et celle aussi de Saint-Michel, qui est au Péril-de-Mer[273], et
+establi laiens un couvent de moines pour servir Nostre-Seigneur.
+
+ Note 269: _Willelm. Gemet. hist., lib. 4, cap. 18._
+
+ Note 270: _Counars et Alurés._ Le latin dit: «Edwardum et Alvredum,
+ Godwini longo post tempore dolis interremptum.»
+
+ Note 271: _Ci-après._ Guillaume de Jumièges dit: «Mathildis de quâ
+ sermo in posteris orietur.» Ce qui semble différent.
+
+ Note 272: Ici notre auteur traduit la chronique d'Ademar de
+ Chabanois, dont on trouve un extrait dans le tome 8 des Historiens de
+ France, p. 235.
+
+ Note 273: _Au péril de mer._ Adémar do Chabanois fait sur ce nom la
+ remarque suivante qui rappelle la topographie des romans de la Table
+ ronde: _Et in ea Normannia quæ anteà vocabatur Marcha Franciæ et
+ Britanniæ, monasterium Sancti-Michaelis, etc_.
+
+[274]En ce temps mourut Hues, l'archevesque de Rouen. Après luy fu Robert,
+qui fu fils le duc Richart[275].
+
+ Note 274: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19._ (Voy. Historiens
+ de France, tome X, p. 184.)
+
+ Note 275: Et de _Gunnor_.
+
+ Li secuns fu à lettres mis:
+ Robert ot nun, bien fu apris;
+ Arcevesque fu de Ruen
+ Emprès l'arcevesque Huen.
+
+ (Wace. Vers 5408.)
+
+[276]Ne demoura puis granment que le roy Lothaire assembla grans osts et
+voult à soi retraire le roïaume Lothaire qui au temps le roy Loys son père
+eut esté soustrait au royaume. Jusques à Ais-la-Chapelle ala où l'empereur
+Othes et sa femme estoient. Lors, si les surprist que il s'embati sur eulx
+au palais, à celle heure que il se devoient asseoir au mangier. Au palais
+entra sans contredit de nulluy. L'empereur et sa gent et sa femme vuidèrent
+le palais et s'enfuyrent; et cil burent et mangièrent ce qu'il y avoit
+appureillié; et Lothaire et sa gent robèrent le palais et toute la
+province; puis s'en retourna en France sans suite de ses ennemis et sans
+contredit.
+
+ Note 276: _Ex chronico Hugonis Floriacensis._ (Histoire de France,
+ tome 8, p. 323.)
+
+L'empereur Othes, qui moult fu dolens de ce que Lothaire l'eut ainsi
+surprins, rassembla ses osts. En France entra et vint devant la cité de
+Paris. Devant la cité fu occis un sien neveu et maint autre de sa geut. Les
+forbours de la cité ardirent et gastèrent. Vanté s'estoit l'empereur Othes
+que il ficheroit sa lance en la porte de Paris; et le roy Lothaire se
+pourchaça[278] et appela en son ayde Hues-le-Grant, qui duc estoit de
+France, et Henry, le duc de Bourgoingne. Sur Othes et sur sa gent
+coururent; et la gent Othes ne les purent souffrir, si se mistrent à la
+fuite et cil les enchascèrent jusques à Soissons et par force les firent
+flatir en la rivière d'Aigne. Et pour ce que du royaume ne savoient pas les
+gués, se noïèrent, et plus en y eut de noïés que d'occis, si que la rivière
+redonda par-dessus les rives pour la plenté des corps noïés; et pour ce ne
+laissa pas Lothaire à eulx chascier; ains les enchauça continuelment trois
+jours et trois nuis jusques à une rivière qui court de lez Argonne[272] et
+moult en y eut d'occis en celle chace. A tant retourna le roy à grant
+victoire, et l'empereur Othes s'enfuy à grant confusion; né puis ne fu si
+hardi que retournast en France, ains s'accorda au roy et fist paix, en
+celle année meisme, en la cité de Rains. Et luy dona le roy en bénéfice le
+roiaume Lothaire, contre la volenté Hues-le-Grant et Henry, le duc de
+Bourgoingne, et de tous les barons; et ce fu une chose qui trop durement
+courouça les barons de France.
+
+ Note 277: _Se pourchaça._ Se donna du mouvement, se mit en quête. De
+ même dans _Garin Le Loherain_, tomc 1er, p. 180:
+
+ «Sire, dist-il, entendez envers mi:
+ _Porchasciés_ s'est Fromons, ce m'est avis;
+ Il a tant fait que il a feme prins.»
+
+ Note 278: Hugues de Fleury dit: «Usque ad fluvium quod fluit juxta
+ _Ardennam_ sive _Argonnam_.»
+
+[279]En ce temps fu Gautier, doyen de l'abbaïe St-Germain, dessoubs Hues le
+duc de France. Après luy fu un autre qui avoit nom Auberis; mais
+Hues-le-Grant, qui tendoit à plus grant chose, laissa l'abbaïe qui moult
+estoit jà dommagiée et venue à néant, en temporalité et en spiritualité,
+par le deffaut de pasteur et de gouverneur. Et le vaillant Galles la prist
+après en cure, par la prière du roy Lothaire et le duc Hues meisme qui
+moult de biens y fist.
+
+ Note 279: _Aimoini continuatio, lib. V, c. 44._
+
+Maladie prist le roy Lothaire au lit; acoucha et trespassa de ce siècle
+vieux et plain de jours, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur neuf cent
+quatrevins-six. En l'abbaïe St-Remy de Rains fu mis, et fu mors au
+trentième an de son règne et gouverna le royaume bien et viguereusement.
+
+
+§.
+
+_Du roy Loys, fils de Lothaire._
+
+
+Après le roy Lothaire fu le roy Loys couronné. Jeune estoit d'aage. Luy
+régna neuf ans. Mors fu sans hoir en l'an de l'Incarnation neuf cent neuf
+vingt et sept. Enseveli fu en l'églyse Saint-Cornille de Compiengne. (De
+luy né de ses fais ne parole pas l'istoire, ains s'en taist atant; et pour
+ce, nous en convient taire.)
+
+
+§.
+
+_De Charles, frère au roy Lothaire._
+
+
+Après le roy Loys vint au royaume Charles, le frère Lothaire, dont
+l'istoire a dessus parlé, qui menoit sa vie en privées choses. Recouvrer
+cuida la lignée de ses ancesseurs pour ce que son nepveu le roy Loys estoit
+mort sans hoir; mais faire ne le pot, pour la force Hues Cappet qui en
+celle année meisme se rebella contre luy. Et la raison si estoit pour ce
+qu'il[280] avoit espousée la fille Herbert, le conte de Troies. Grant ost
+assembla et assist la bonne cité de Laon où Charles et sa femme estoient;
+et il issi hors contre luy à tout son ost, et ardi et craventa leur
+herberges. Quant le duc vit qu'il ne le porroit ainsi seurmonter, si fist
+tant qu'il trait à son accort l'évesque de la cité de Laon qui avoit nom
+Asselins et qui du conseil Charles estoit. Une nuit que Charles et sa gent
+se dormoient, ouvri les portes de la cité et reçu dedens Hues-le-Grant et
+sa gent, pris fu et lié Charles et sa femme et mené en prison en la cité
+d'Orléans. L'istoire ne l'appelle pas roy, pour ce qu'il n'avoit oncques
+esté couronné.
+
+ Note 280: _Pour ce qu'il._ Pour ce que Charles avoit épousé, etc.
+
+Par la force le duc Hues tant demoura en prison en la tour d'Orléans, que
+sa femme eut deulx enfans: Loys et Charles, et deulx filles: Ermengart et
+Gerberge. Ermengart fu mariée à Aubert, conte de Namur. (Puis que le duc
+Hues vit que les hoirs et la lignée le grant Charlemaines fu destruite et
+ainsi comme faillie et que il n'eut mais nulluy qui le contredéist,) si se
+fist couronner en la cité de Rains.
+
+
+_Ci faut la génération du grant empereur et roy Charlemaines._
+
+
+[281]Cy faut la lignée du grant roy Charlemaines et descent à la lignée et
+aux hoirs Hues-le-Grant, que l'en nomme Cappet, qui duc estoit de France au
+temps de lors. Mais puis fu elle recouvrée[282] au temps le bon roy
+Phelippe-Dieudonné. Car il espousa, tout appenséement pour la lignée
+Charles-le-Grant recouvrer[283], la royne Ysabelle, qui fu fille le conte
+Baudouin de Henaut. Et cil Baudouin fu descendu de madame Ermangart, qui fu
+fille Charles, le conte que le roy Hues Cappet fist tenir en prison à
+Orléans, si comme l'istoire a là-dessus compté[284]: dont l'en puet dire
+certainement que le vaillant roy Loys, fils le bon roy Phelippe, qui mort
+fu à Monpencier au retour d'Avignon, fu du lignage le grant roy
+Charlemaines; et fu en lui recouvrée la lignée Charlemaines, et son fils
+aussi le saint hom qui fu mort au siège devant Thunes, et cil roy Phelippe,
+qui maintenant règne et tous les autres qui de luy descendront, sé la
+lignée ne deffaut, dont Diex et messire Saint-Denys la gart[285]!
+
+ Note 281: Ce préambule et le chapitre entier de Hugues Capet sont
+ omis dans le manuscrit de Charles V, n° 8395.
+
+ Note 282: _Puis fu-elle recouvrée._ Plus tard, la lignée de
+ Charlemagne rentra-t-elle en possession de la couronne.
+
+ Note 283: _Tout appenséement pour, etc._ Précisément dans l'intention
+ de faire rentrer la couronne dans la famille de Charlemagne.
+
+ Note 284: Le texte suivi par don Brial est, dans cette circonstance,
+ fautif.
+
+ Note 285: On voit par ces dernières paroles que c'est au roi
+ Philippe-le-Hardi qu'il faut reporter la plus ancienne traduction de
+ nos chroniques.
+
+
+
+
+CI COMMENCENT LES FAIS
+DU ROY HUES CAPPET.
+
+* * * * *
+
+
+§.
+
+ANNEE: 995.
+
+_Coment fist guerre à Arnoul, conte de Flandres; et coment à tort fist
+dégrader l'archevesque de Rains. Coment le pape escomenia tous ceux qui
+l'avoient dégradé; coment il fu remis en son siège, et de la mort le roy
+Hues._
+
+(En la nouvelleté que le roy Hues fu couronné, en la manière que vous avez
+oï),[286] ne luy voult obéïr Arnoul, le conte de Flandres. Dont le roy
+assembla grant ost et ala contre luy, et luy tolly tout Artois et tous les
+chasteaux et forteresses qui estoient sur une eaue qui a nom Lys. Lors fu
+le conte Arnoul moult dolent pour son dommage et pour la male volenté du
+roy. Au duc Richart de Normandie s'en ala et luy pria moult qu'il
+pourchassast sa paix vers le roy et vers les barons de France. Et le franc
+duc, (qui pas ne prenoit garde à la desloiauté du conte, par cui trayson
+meisme son père avoit esté occis), s'en ala au roy à parlement, et fist
+tant vers luy que il pardonna au conte son mautalent et luy rendi sa terre.
+
+ Note 286: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19._
+
+[287]En ce temps estoit archevesque de Rains un preudhomme qui avoit nom
+Arnoul. Frère avoit esté le roy Lothaire de bast[288]. Moult luy portoit le
+roy grant envie, pour ce qu'il estoit du lignage le grant roy Charlemaines,
+et le vouloit du tout esteindre et anéantir. Pour luy dégrader fist
+assembler un concile en la cité de Rains; et fist semondre Seguin,
+l'archevesque de Sens et tous ses évesques. En ce concile fist abatre et
+deposer l'archevesque Arnoul par mautalent de son frère Charlon que il
+tenoit en prison; et disoit que un bastart ne devoit mie estre en telle
+prelacion. En prison le fist mettre avec Charles, son frère, en la cité
+d'Orléans. En lieu de luy fist mettre et ordener au siège un moine qui
+avoit nom Gerbers. Cil Gerbers estoit grant clers et philosophe et avoit
+esté maistre à Robert, le fils le roy Hues; mais à la déjection de Arnoul
+et à la promocion de Gerbers ne se voult oncques accorder le vaillant
+Seguin, archevesque de Sens; tout l'eust le roy commandé, qui forment les
+contraingnoit à ce qu'il s'accordassent à sa volenté: mais les autres
+s'accordèrent à ce, qui plus doubtèrent un roy terrien que le souverain roy
+des roys. Mais l'archevesque Seguin, qui plus doubtoit Dieu que homme, en
+reprist le roy devant tous et le contredist tant comme il peust. De ce fu
+le roy si durement courroucé qu'il le fist jeter hors de l'églyse
+Nostre-Dame vilainnement. Trois ans demoura Arnoul desgradé. A la parfin fu
+ceste chose annonciée à l'apostole, qui moult le porta grief. Tous les
+évesques qui avoient Arnoul desgradé escommenia et qui avoient Gerbers
+ordené. Et envoia l'abbé Léon à Seguin, l'archevesque de Sens, et luy manda
+qu'il assemblast un concile en la cité de Rains et rappelast, sans demeure,
+Arnoul et le restablist en son siège. Quant le conseil fu assemblé à Rains,
+Seguin, l'archevesque, fist le commandement de l'apostole; et fu l'appelé
+Arnoul de prison et restabli en son siège. Et Gerbers, qui bien entendi
+qu'il avoit receu contre droit l'archeveschié, s'en repenti moult et
+forment disputa contre l'abbé Léon messagier à l'apostole. La disputoison
+d'eulx, qui moult est profitable, trouveras escripte ès fais des apostoles
+de Rome. Après fu ce Gerbers esleu à l'archeveschié de Ravennes, par
+l'empereur Othes et le peuple de la cité. Par plusieurs ans tint
+l'archeveschié, jusques à tant que l'apostole mourut; lors requist le
+peuple de Rome que il leur fust donné et ainsi fu-il apostole.
+
+ Note 287: _Ex Orderici Vitalis ecclesiastica historia, lib. 1._
+ (Voyez Historiens de France, tome X, p. 234.) Le même texte se trouve
+ dans la continuation d'Aimoin, lib. V, c. 45.
+
+ Note 288: _De bast._ C'est-à-dire _bâtard_, quoiqu'en aient cru les
+ éditeurs du 10ème volume des Historiens de France. Dom Bouquet, comme
+ on sait, n'a poursuivi son excellent travail que jusqu'au milieu du
+ 9ème volume. Ses successeurs, moins habiles que lui, sont, jusqu'au
+ 12ème, doms Haudiquier frères, Housseau, Précieux et Poirier.
+
+L'an de l'Incarnation de Nostre-Seigneur neuf cens quatre-vins dix-huit
+mouru le roy Hues. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys avec les autres
+roys. Poi plus d'un an gouverna le roiaume de France[289].
+
+ Note 289: Ces dates sont inexactes. Hugues Capet fu couronné en 987,
+ et mourut le 24 octobre 996.
+
+
+
+
+CI COMMENCE L'ISTOIRE
+DU BON ROY
+ROBERT.
+
+* * * * *
+
+
+
+
+I.
+
+ANNEE: 998.
+
+_Coment le roy Robert fu preudhome et bien morigené et bon clerc. Et coment
+il fit plusieurs nobles sequences de l'églyse. Après, coment Melun fu livré
+par traïson, et coment il fu recouvré par le roy._
+
+
+[290]Auprès le roy Hues, gouverna le roïaume son fils, le roy Robert qui,
+au temps, son père meisme, avoit esté couronné. Moult fu cil roy débonnaire
+et attrempé, et l'un des mieux entechiés de tous les roys et des mieux
+morigenés; preudom et loial, et moult aima sainte églyse. Bon cler fu et
+merveilleux trouverre de beaux dis en sequences et en respons que l'en
+chante en sainte églyse, comme la sequence du Saint-Esperit: _Sancti
+Spiritûs adsit nobis gracia_; et le respons de la vigile de Noël: _O Judæa
+et Jherusalem!_ et ce respons des martyrs: _O Constancia martirum!_[291] et
+ce respons de Saint-Père: _Cornelius Centurio_.
+
+ Note 290: _Ex chronicâ regum Francorum._ Des fragmens de cette
+ chronique renfermée dans le manuscrit du roi, fonds de Colbert
+ n° 1320, ont été données dans le tome X des Historiens de France,
+ p. 301.
+
+ Note 291: La chronique de St-Bertin s'exprime ainsi: «Ipse habuit
+ uxorem reginam nomine Constantiam quæ semel rogavit eum ut aliquid in
+ ejus memoriam faceret. Composuit igitur _R. O Constantia martyrum!_
+ Quod regina propter vocabulum _Constantia_, suo nomine credidit esse
+ factum.»
+ (Hist. de France, tome X, page 299.)
+
+Le jour de la feste Saint-Père un jour estoit à Rome: présens estoient
+l'apostoile et les cardinaulx. Et le roy s'en ala à l'autel et mist dessus
+une escro[292] ou cil respons estoit escript et noté; si l'avoit
+nouvellement trouvé. Si cuidèrent tous qu'il eust fait une grant offrande;
+et quant il y gardèrent si n'y trouvèrent autre chose. Et tout fust-il
+grant cler, si fu il bon roy et vertueusement gouverna le roiaume et mist
+soubs pié et plaissa[293] ses rebelles.
+
+ Note 292: _Escro._ Billet, papier, rollet. La formule la plus commune
+ des mandats, dans le moyen-âge, commence ainsi: _Baillés escroe de
+ telle somme à, etc._
+
+ Note 293: _Plaissa._ Maltraita.
+
+[294]En sa nouvelleté avint que tandis comme Bouchart, le conte de Melun,
+estoit à sa court, Gautier, un sien chevalier, et sa femme, en cuy garde le
+chastel estoit demouré, le livra au conte Hues[295] par grans dons que il
+luy donna. Au roy s'en complaint le conte Bouchart, et le roy manda tantost
+au conte Hues, que il rendist au conte Bouchart son chastel que il luy
+avoit mauvaisement soustrait. Cil qui se fia en la force du chastel pour la
+rivière de Saine qui cueurt tout autour, remanda au roy que jà tant comme
+il vivroit ne se rendroit né à luy né à autre.
+
+ Note 294: _Willelmi Gemet. hist., lib. V, c. 14._
+
+ Note 295: Hues, comte de Troyes.
+
+De ceste response fu le roy moult couroucié. Au duc Richart de Normandie
+manda qu'il venist à luy pour telle besoingne, et il y vint moult liement à
+grant force de gent. Le chastel assist d'une part et le roy d'autre.
+Drecier firent les engins et assaillirent forment et par jour et par nuit.
+Si virent ceulx dedens que il ne le pouvoient longuement tenir contre la
+force le roy: si orent conseil que il le rendroient sauves leurs vies.
+Ainsi ouvrirent les portes et reçurent le roy et le duc dedens. Gautier,
+qui le chastel avoit tray, livrèrent; et le roy le fist tantost pendre, luy
+et sa femme, et puis rendi le chastel au conte Bouchart. Atant prist le duc
+congié de retourner en son pays, et le roy le mercia moult de son secours.
+
+[296]_Incidence._--En celle année, qui fu neuf cent nonante et neuf,
+commença Seguin, le vaillant archevesque de Sens, à restorer l'abbaïe
+Saint-Pierre-de-Melun et y mist un abbé qui avoit nom Gautier. En ce temps
+mouru le vieux Reinart, conte de Sens, qui maint mal avoit fait. Enseveli
+fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens. Après luy tint la conté son fils
+Fromont. Espousée avoit la fille Régnault, le conte de Rains[297].
+
+ Note 296: _Chronicon Hugonis Floriacencis._ (Historiens de France,
+ tome X, f° 220.)
+
+ Note 297: _Comte de Rains._ Quel pouvoit être ce Regnault, comte de
+ Reims, mentionné par Hugues de Fleury? C'est la première fois qu'il
+ est parlé d'un comte laïe de cette ville, et c'est sans doute une
+ erreur.
+
+[298]_Incidence._--En cel an trespassa Seguin, le honorable archevesque de
+Sens, qui fu l'an de l'Incarnation mil. Après sa mort fu l'églyse vaquante
+un an. Tout le peuple de la cité requéroit que le archediacre Leuthaire
+fust ordené. Cil Leuthaire estoit moult noble home de lignage et noblement
+aourné de meurs, mais plusieurs estoient contraires à luy, pour ce qu'il
+béoient à la dignité; et meismement le conte Fromont, fils le vieus
+Raihart, qui descendu estoit et né de mauvaise racine, contredisoit sa
+promocion pour un sien fils qui Brun avoit nom, dont il béoit à faire
+archevesque. Mais autrement avint si comme Dieu le volt; car quant tous les
+évesques furent assemblés, il jetèrent jus toute paour terrienne, et par la
+volenté de l'apostole, ordenèrent l'archediacre Leuthaire.
+
+ Note 298: _Hug. Flor. chronicon, anno 1000._
+
+
+II.
+
+ANNEE: 996.
+
+_Du duc Richart de Normandie; coment il ordena son fils Richart duc après
+lui, et coment il mouru._
+
+
+[299]Le duc Richart de Normandie, lesquieux tesches sont exemple de bonne
+vie, estoit jà moult desbrisié. Tant amoit paix que tous ceux que il savoit
+en contens, il ramenoit en concorde ou par luy ou par ses messages.
+Débonnaire père estoit à toutes gens de religion, au clergié prest aydeur.
+Humilité essauçoit et abaissoit orgueil; les povres soustenoit, les veuves
+et les orphelins nourrissoit et deffendoit.
+
+ Note 299: _Willelm. Gemetic. hist., lib. IV, cap. 19._
+
+Quant il senti qu'il affoibloioit, si appela, une heure, le conte Raoul,
+son frère, et luy demanda conseil coment il ordoneroit de sa terre. Cil fu
+moult esbahi quant le duc luy parla de telle chose; mais toutefois luy
+conseilla qu'il ordenast du commun estat du pays. Ses nobles homs manda, et
+fist devant tous venir son fils Richart et parla en telle manière: «Mes
+chevaliers et mes compaingnons, je ay esté vostre sire jusques au jour
+d'uy; mais puisque Nostre-Seigneur me vuelt à soy appeler, il me convient
+de vous partir. Pour ce, vous prie sé vous oncques m'aimastes, que vous
+obéissiez à mon fils, et que vous luy soyez loyaux ainsi comme vous avez
+tousjours esté vers moy, car vous ne me povez plus avoir à seigneur.» Quant
+il eut ainsi parlé en plourant, toute la sale fu remplie de cris et de
+gémissemens, et quant ce fu passé si s'accordèrent à sa volenté: l'enfant
+Richart reçurent à seigneur et luy firent feauté et hommage, et le duc
+acoucha du tout, pour la maladie qui l'engregeoit. De ce siècle trespassa
+plain de jours et rendi son esprit, entre les paroles d'oroison.
+
+(De son fils Richart peut-on moult de bien dire. A son père retraioit en
+graces et en vertus et en toutes bonnes tesches; et si ne fait pas moins à
+loer du père en victoire et en discipline de chevalerie.) [300]En armes fu
+moult esprouvé noblement, et sagement conduisoit ses osts en bataille et
+gouvernoit, et tousjours acoustumément avoit victoire de ses ennemis. Et
+tout fust-il ainsi abandonné aux choses temporels et au tumulte du siècle,
+si estoit-il ferme et entier en la foy crestienne et envers ceux qui Dieu
+servoient humbles et dévots; si que plusieurs églyses et abbaïes
+mouteplioit en son temps, soubs luy et soubs sa seigneurie.
+
+ Note 300: _Id., lib. V, cap. 17._
+
+[301]Un frère avoit le duc Richart qui Guillaume avoit nom; si luy avoit
+donné la conté de Hiemes[302], mais il ne volt à luy obéir par aucuns
+mauvais amonestemens, et se vouloit soustraire de son hommage. De ce le
+chastia le duc aucunes fois par ses messages, mais amander ne se voult. A
+la parfin le fist prendre et mettre en prison; touteffois eschappa-il en
+derrenier par une corde que un sien chevalier luy pourchaça, et puis se
+mist à la fuite. Par jour se reponnoit, qu'il ne fust apperçeu, et par nuit
+fuioit tant comme il povoit.
+
+ Note 301: _Id., lib. V, cap. 3._
+
+ Note 302: _Hiemes._ C'est le comté d'_Hiesmes_, ainsi nommé du bourg
+ d'_Exmes_ ou _Hiesmes_, à trois ligues d'Argenton. La chronique
+ latine, dont plusieurs fragmens sont transcrits dans les _Historiens
+ de France_, tome X, page 302, porte ici et plus bas: _Comitatum
+ d'Eu_. Guillaume de Jumièges écrit d'abord ici: _Oximensem
+ comitatum_; et plus bas: _Ocensem comitatum_. Wace de même distingue
+ le _premier fief de Guillaume_,
+
+ A Willealme a _Vuismes donné_.
+ (Vers 6123.)
+
+ du second, le _conté d'Ou_.
+
+Touteffois se pourpensa-il que il assouageroit la débonnaireté de son
+frère, et que mieux luy valoit qu'il se meist en sa mercy que requérir la
+débonnaireté d'aucun roy ou d'aucun conte qui au derrenier luy vaudroit
+petit. En ce propos demoura et s'en ala à son frère qu'il trouva chasçant
+en un bois. A ses piés se laissa cheoir et luy requist mercy, en pleurant,
+quant il luy eut compté coment il estoit eschappé de prison. Et le duc le
+leva de terre, et tantost luy pardonna son mautalent et luy donna la
+contée[303], et l'aima puis tousjours comme son frère, et luy donna à femme
+Elveline, une noble pucelle, fille d'un haut homme qui avoit nom Turchel.
+De celle femme eut trois fils: Robert, qui sa contée tint après luy, et
+Guillaume, conte de Soissons, et Hues, qui fu puis évesque de Lisieus.
+
+ Note 303: _La contée._ Le mot est laissé en blanc. C'est l'_Ocensum
+ comitatum_ de Guillaume de Jumièges.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 1002.
+
+_Coment Edelred, le roy d'Angleterre, envoia grans gens d'armes en navie
+pour destruire Normandie, coment les Normans les mirent tous à mort._
+
+
+[304]_Incidence._--En ce temps avint que Edelred le roy d'Angleterre qui la
+seur du duc avoit espousée assembla grant navie et l'envoia sur le duc
+Richart pour soy vengier d'aucuns contens qu'il avoit à luy. En celle
+besoingne eslut les meilleurs de tout son règne et leur commanda qu'il
+destruisissent toute la Normandie avant eulx sans néant espargnier, fors
+que seulement l'églyse Saint-Michiel au Péril-de-Mer, car à si saint lieu
+n'à si religieux ne doit nul s'adresser pour mal faire. Et leur commanda
+que quant il aroient toute Normandie arse et destruite que il préissent le
+duc Richart de Normandie et luy amenassent les mains liées darrière le dos.
+Eux se partirent d'Angleterre et arrivèrent en Normandie au rivage de
+Saine; de leur nefs issirent et boutèrent le feu ès villes et es hameaux
+dessus la marine. Ceste nouvelle vint à Nigel, un prince de Costentin: lors
+assembla la chevalerie et les gens de pié du pays; sur les Anglois
+coururent et firent d'eulx si grant occision que il n'en demoura que un
+tout seul qui aux autres racompta leur meschéance. Cil s'en estoit fuy et
+se tenoit loing de la bataille; et quant il vit la dolour et l'occision de
+leur gent, si s'en fuy à ceulx qui leur nefs gardoient et leur compta la
+mortalité de leur gent; et ceulx s'assemblèrent tous en trois des meilleurs
+nefs et des plus fors et se traistrent en un rigort de mer[305] à grant
+paour de leur vie, leurs voiles tendirent et s'en fuirent arrière en
+Angleterre; et quant le roy Edelred les vit, si leur demanda tantôt le duc
+Richart; et il luy respondirent qu'il n'avoient oncques le duc veu, mais il
+s'estoient combattus à leur grant malavanture à la gent d'une contrée si
+fort et si cruel qu'il avoient tous ses chevaliers occis; et quant le roy
+Edelred oï ces nouvelles, il eut grant honte et s'apperçu lors de sa folie.
+
+ Note 304: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 4._
+
+ Note 305: _Rigort de mer._ Golfe, anse. «_In sinum maris_ ne
+ conferentes.»
+
+[306]Bien véoit Geoffroy, le conte de Bretaingne, la valeur du duc Richart
+et coment il s'accroissoit tousjours en force et en richesse: si se pensa
+que plus fors et plus seur en seroit s'il avoit l'amour et l'alliance de si
+grant prince par aucune affinité. Par le conseil de sa gent, issi de
+Bretaingne et s'en vint à sa court moult noblement; et le duc le reçut
+moult honnorablement et le retint avec luy par aucuns jours; et quant il
+vit que le duc l'eut si noblement receu, si demanda en mariage une sienne
+sereur qui avoit nom Hadvis. Moult estoit belle et honneste et sage. Et le
+duc luy octroïa moult volentiers, par le conseil de sa gent. Là meisme
+l'espousa-il à grant solempnité. Après les nopces se parti le conte à grant
+dons et retourna en son pays liément. En ceste dame engendra, puis, deux
+fils: Huedes et Alains, qui puis furent hoirs de sa terre.
+
+ Note 306: _Willelm. Gemet., lib. V, c. 5._
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 1011.
+
+_Du descort qui fu entre le duc Richart de Normandie et Huedes, le conte de
+Chartres. Et coment le roy Robert les mist en pais._
+
+
+[307]En ce temps espousa Huedes, le conte de Chartres, Maheut, une des
+sereurs du duc Richart, et luy donna en douaire la moitié du chastel de
+Dreux qui siet sur la rivière d'Avre[308]. Si avint que celle dame mouru
+sans hoirs. Après sa mort volt le duc reprendre celle terre qu'il luy avoit
+donnée en douaire; mais le conte Huedes qui moult estoit malicieux ne luy
+voult laissier le chastel de Dreux, et le duc assembla son ost et s'en vint
+sur la rivière d'Avre. Là fonda un chastel qui a nom Tillierres[309]; moult
+le fist bien garnir et prist la garnison en la terre le conte Thibaut.
+Après le livra en la garde le conte Noel de Coustance, et Raoul de
+Thoen[310] et Rogier son fils; lors s'en départi et renvoya chascun en son
+pays. Et le conte appareilla son ost et appella en son ayde le conte Huedes
+du Mans et Galleran, le conte de Meulent; ainsi chevauchèrent toute nuit.
+Au matin vindrent leurs coursiers à toutes leurs armes devant le chastel de
+Tillières; et quant les barons qui dedens estoient les apperçurent, si
+gardèrent les entrées du chastel de leur gent meisme, et puis issirent hors
+contre eulx et les desconfirent en bataille en pou d'eures; si que il en y
+eut d'occis la plus grant partie; et les autres s'en fuyrent là où il
+porent mieux; le conte Huedes et le conte Galleran s'en fuyrent et se
+mirent au chastel de Dreux; mais le cheval sur quoy le conte Huedes estoit
+chay mors; et le conte s'en fui tout à pie jusques à un parc de brebis et
+despouilla le hautbert de son dos et le couvri en un champ, au royon[311]
+d'une charrue: et puis vesti le mantel d'un bergier et portoit les cloies
+du parc, d'un lieu en autre, sor ses épaules pour soy plus desguyser, qu'il
+ne fust apperçu de ses ennemis; et disoit aux Normans qui enchausceoient
+les fuyans que il se hastassent, car cil n'estoient pas loing d'eulx. Quant
+il furent oultrepassé, il prist un bergier pour soy conduire parmy les
+bois. Au tiers jour vint au Mans à quelques paines, les piés et les jambes
+escorchiés d'espines et des chardons.
+
+ Note 307: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 10._
+
+ Note 308: Notre traducteur n'est pas exact ici; Guillaume de Jumièges
+ ne dit pas que Dreux fût situé sur la rivière d'_Avre_, mais que le
+ duc de Normandie donna, avec la moitié du château de Dreux les
+ terrains qui touchoient au fleuve d'Avre. «Cui dux medietatem
+ Dorcasini castri dedit dotis nomine, cum terrâ super Arvæ fluvium
+ adjacente.» L'Arve se jette dans l'Eure, à une lieue au-dessous de
+ Dreux, et il s'agit ici sans doute des terrains renfermés entre
+ l'Eure et l'Avre; peut-être tout l'ancien Thimerais.
+
+ Note 309: _Tilliers_ ou _Tillières_, situé sur la rivière d'Avre, à
+ une lieue de Verneuil.
+
+ Note 310: _Thoen_ ou _Tony_, nom d'une famille ancienne dont le fief
+ seigneurial étoit _Tony_, près de Gaillon.
+
+ Note 311: _Au royon._ Au sillon. «Sub telluris sulco.»
+
+[312]Quant le duc Richart vit que le conte Huedes estoit si esmeu contre
+luy, et monté en telle forcennerie que il s'efforçoit en toutes manières de
+luy tollir terre, si envoya ses messages à deux roys païens pour querre
+secours: à Olau le roy de Noronce[313] et Lacman le roy de Souabe. Les roys
+reçurent volentiers les messages et leur donnèrent beaux dons, et mandèrent
+au duc par eulx meismes qu'il vendroient prochainement à grant gent, si
+comme il firent: car il arrivèrent en Bretatngne à grant navie; et les
+barons s'assemblèrent de toutes pars et cuidèrent les païens surprendre et
+despourveus; mais ceulx qui bien seurent leur venue si s'appensèrent d'une
+nouvelle malice; si firent fosses parfondes et larges par dessoubs et
+estroites par dessus, parmy les champs où les Bretons devoient venir; et
+ceulx qui vindrent isnellement sur eulx que il cuidoient avoir surpris
+chéyrent en ces fosses et tant en y eut d'occis que pou en eschappa de
+celle bataille. Et les païens passèrent plus avant et assistrent la cité de
+Dol et la pristrent et ardirent; et occirent Salemon, avoué[314] du lieu.
+
+ Note 312: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 11._
+
+ Note 313: _Noronce._ «Olaum scilicet Noricorum (rex).» Olaüs, roi de
+ Norwège.
+
+ Note 314: _Avoué._ Gouverneur, commandant.
+
+Après ceste destruccion se retrairent en leurs nefs et singlèrent tant
+qu'il vinrent là endroit où la rivière de Saine chiet en la mer. Contre
+mont nagièrent jusques à Rouen et le duc Richart les reçut liément.
+
+[315]De la persécucion que les païens eurent faite en Bretaingae fu le roy
+Robert moult couroucié; et quant il fu certain que le duc Richart les avoit
+mandés pour destruire le conte Huedes de Chartres si se doubta moult que il
+ne s'espandissent par France. Tous ses barons manda à Coldres, et si manda
+aussi le duc Richart et Huedes le conte de Chartres. La cause de la
+discencion entendi et fist tant qu'il s'accordèrent à paix, en telle
+manière que le conte Huedes rendroit le chastel de Dreux et le duc aroit la
+terre qui siet sor la rivière d'Avre; et que le chastel de Tillières
+demourroit en ce point en la main le duc et de ses hoirs. Ainsi fu faite la
+paix. Et le duc s'en retourna lié et joyeux à ses deus roys. Largement les
+soudoia, si retournèrent en leur pays, tout appareilliés de retourner à son
+mandement. Mais ains que Olau, le roy de Noronce, s'en retournast,
+guerpi-il la fausse créance des ydoles, il et une partie de sa gent, par la
+prédication Robert, l'archevesque de Rouen, et fu baptisié par la main
+d'iceluy Robert, et retourna en son pays moult lié pour la foi crestienne
+qu'il avoit receu; puis la garda moult fermement tousjours. De sa gent
+meisme fa puis traïs et martirié pour sa foy, et resplandist encore par
+vertus et par miracles au pays de celle gent. (Et garissent les gens du
+païs de vilaines maladies quant il le requièrent. Et est un autel fondé en
+l'onnor de luy en l'églyse des Frères meneurs de Paris)[316].
+
+ Note 315: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 12._
+
+ Note 316: Cette parenthèse, qui n'est pas traduite du latin, se
+ trouve dans un petit nombre de manuscrits. L'église des
+ Frères-Mineurs ou Cordeliers a été détruite vers 1792; elle étoit
+ placée tout prés de l'école actuelle de Médecine.
+
+
+V.
+
+ANNEE: 1026.
+
+_Coment le duc Richart prist à femme la fille le conte Geofroi de
+Bretaingne, et eut trois fils de cette dame; et coment Richart, son fils,
+fu duc après luy._
+
+
+[317]Le duc, qui encore n'avoit esté espousé, desiroit moult avoir hoir
+pour sa terre tenir. Au conte Geofroy de Bretaingne demanda une sienne
+fille; Judith avoit nom; moult estoit belle dame et bien morigénée; et le
+conte, qui moult en fu lié, luy amena jusques au mont Saint-Michiel. De
+celle dame eut puis trois fils: Richart, Robert et Guillaume. Cil Guillaume
+fu puis moine à Fescamp. Et si eut trois filles: la première eut nom Alis;
+celle espousa Renaus, le conte de Bourgoingne, et en eut deux fils: Guy et
+Guillaume. Et l'autre eut Baudouyn, le conte de Flandres. Et la tierce
+mouru pucelle. Ce conte Geofroy de Bretaingne vint en ce temps à Rome en
+pélerinage: toute sa terre et ses deux fils, Huedes et Alain, laissa en la
+garde le duc Richart. Mort fu si comme il s'en retournoit.
+
+ Note 317: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 13._
+
+[318]En ce temps espousa le conte Renaus de Bourgogne[319], une fille du
+duc qui eut nom Adeline. Long-temps après avint que le conte Huedes de
+Chaalons prist par trayson Josselin et le conte Renaus et Berart. Le duc
+Richart, qui ce seut, manda au conte Huedes qu'il délivrast son gendre pour
+l'amour de luy; mais cil ne le voult faire, ains commanda moult
+orgueilleusement qu'il fust plus estroitement gardé que devant. Ces paroles
+furent rapportées au duc. Tantost manda à son fils Richart qu'il
+appareillast grant ost et entrast en la terre le conte de Chaalons pour
+venchier[320] ceste honte. Cil le fist ainsi et assist le chastel de
+Milmande[321], ceulx du chastel se tindrent et ceulx du dehors assaillirent
+si fort qu'il prinstrent le chastel et ardirent femmes et enfans, et
+quanqu'il avoit dedens: puis s'en alèrent à Chaalons et dégastèrent devant
+eux la terre le conte Huon; et quant il vit qu'il ne pouroit durer, il
+meisme prist une sele chevaleresse[322] et vint devant Richart l'enfant en
+priarit mercy humblement de son mesfait. Lors rendi le conte Renaut et
+donna bons ostages qu'il iroit à Rouen au duc Richart pour faire l'amende à
+sa volenté. Ainsi retourna l'enfant Richart au duc son père.
+
+ Note 318: _Id.--id., c. 16._
+
+ Note 319: _Renaus de Bourgogne._ «Rainaldus trans Saona fluvium
+ Burgundionum comes.»
+
+ Note 320: _Venchier._ Venger. Nous gardons encore le mot revanche.
+
+ Note 321: _Milmande._ Wace écrit _Mismande_, et Guillaume de Jumièges
+ _Milinandum_ ou _Milbiandum_. On n'a pas bien reconnu ce lieu, jusqu'à
+ présent.»
+
+ Note 322: _Une sele chevaleresse._ Une selle de cheval. «Equestrem
+ sellam ferens humeris.»
+
+[323]Au duc Richart, où tant avoit de graces et de bien, approchoit le
+terme de sa fin. Quant il senti que sa maladie luy croissoit, il manda
+Robert, l'archevesque de Rouen, et tous les nobles hommes de Normandie; et
+leur dist qu'il ne povoit pas vivre longuement. Lors commencèrent tous à
+plourer. Au derrenier appela son fils Richart et le fist duc de Normandie,
+par le conseil de ses barons. A son fils Robert donna la conté d'Eu[324],
+en telle manière qu'il en fist hommage à son fils Richart, comme à son lige
+seigneur: et quant il eut ordené de son testament et d'autres besoingnes
+temporels, si trespassa de ce siècle, en l'au de l'Incarnacion mil
+vingt-six ans.
+
+ Note 323: _Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 17._
+
+ Note 324: _D'Eu_ ou mieux d'_Hiesmes_. «Robertum comitatûs _Oximensi_
+ præfecit.»
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 1026.
+
+_Coment les Bourguignons ne vouldrent recevoir à seigneur le roy Robert, et
+coment par force d'armes il les soubmist. Coment il ferma le chastel de
+Montfort et d'Espernon; et coment Thibaut File-estoupe ferma le chastel de
+Montlhery._
+
+
+[325]En ce temps mouru Henry, le duc de Bourgoingne. Toute sa terre laissa
+au roy Robert, mais les Bourguignons ne le vouldrent pas recevoir à
+seigneur; ains reçurent le conte de Nevers, qui avoit nom Landry, en la
+cité d'Aucère, ainsi comme avoué contre le roy. Et le roy appela en son
+aide Richart, le duc de Normandie, qui à luy vint à grant ost. Son ost
+assembla d'autre part et assist la cité d'Aucère longuement; et tant i
+séist que ceulx dedens luy rendirent par force la cité et la contrée et
+Landry à sa volenté. Après mist le siège devant le chastel d'Avalon, et si
+longuement y séist qu'il affama le chastel; et convint que ceulx dedens luy
+rendissent la forteresse, et qu'il fussent obéissans à sa volenté. Atant
+retourna en France et le duc en Normandie.
+
+ Note 325: _Chronicon Hugonis Floriacensis, anno 1002._
+
+[326]En ce temps mouru Fromont, le conte de Sens. Après fu quens son fils
+Renart, le plus desloiaux de tous les desloiaux. Si grant persécucion fist
+aux églyses, que si grant ne fu oïe puis le temps des païens. Pour ce grief
+que les églyses souffroient, l'archevesque Leuthaire estoit en si grant
+angoisse de cuer qu'il ne savoit qu'il péust devenir. Mais touteffois
+estoit-il en oroisons et en vigiles et prioit la divine pitié que elle luy
+envoiast secours. Dedens la cité estoit le conte Renart aiant garnison de
+sa gent et la tenoit à force contre le roy et contre l'archevesque. Mais
+touteffois la prist l'archevesque par le conseil Renaut l'évesque de Paris
+et tantost la livra au roy Robert. Le conte Renart eschappa et s'enfui tout
+nu. Fromont, son fils[327], et les autres chevaliers de la garnison
+s'enfuyrent en la tour et la tindrent tant comme il porent contre le roy,
+et le roy la fist assaillir par meisme jour. En la parfin la prist, et
+prist tous ceulx qui dedens estoient. Fromont, le fils le conte Renart,
+envoïa en prison à Orléans, et là mourut.
+
+ Note 326: _Id.--id., anno 1005._
+
+ Note 327: _Son fils._ Le latin dit: _Son frère_.
+
+[328]En ce temps fu faite banie de la seigneurie de Saint-Denis.[329]Cil
+roy Robert ferma le chastel de Montfort et d'Esparnon. Une dame de Nogent
+eut espousée; de celle eut deulx fils, Simon et Amaury, et cil Simon fu père
+Amaury de Montfort et Berte la contesse d'Anjou; et cil Amaury fu père
+Simon le conte de Montfort et la contesse de Meullent. Et madame la
+contesse d'Anjou eut un fils qui eut nom Fouques, conte fu d'Anjou et puis
+roy de Jhérusalem. Cil Fouques fu père Baudouin et Amaury, qui ambedeulx
+furent roys de Jhérusalem l'un après l'autre. Et de cestui Fouques issi
+aussi Geffroy, le conte d'Anjou, et la femme Thierry, le conte de Flandres.
+Et cil Geffroy fu père le roy Henry d'Angleterre. Et sa suer, la contesse
+de Flandres, eut deux fils: Philippe, le conte de Flandres, et Mathieu, le
+conte de Bouloingne, et une dame qui fu femme Hues d'Oisy.
+
+ Note 328 Par _banie_, je crois qu'il faut entendre suppression,
+ extinction de la souveraineté qu'affectoient encore, en certains cas,
+ les rois de France et les seigneurs voisins de l'abbaye de
+ Saint-Denis. Le continuateur d'Aimoin, qui semble avoir ici copié le
+ texte original de notre traduction, pourroit faire soupçonner d'une
+ légère infidélité cette dernière. Il porte: «In tempore regis Roberti
+ _Bema_ fuit de dominio Sancti-Germani.» Mais qu'est-ce que _Bema_?
+
+ Note 329: Le tome X des Historiens de France n'a pas donné le texte
+ latin des passages suivans ni ces passages eux-mêmes. La raison qu'en
+ donnent les éditeurs est que les faits n'appartenoient plus au règne
+ de Robert. (Voy. pour le latin la continuation d'Aimoin, lib. V,
+ c. 46.) Au reste, le texte latin du continuateur d'Aimoin et du
+ chroniqueur anonyme a sans doute été tronqué dans cet endroit. Ce
+ doit être un seigneur nommé Amaury, qui, _au temps du roi Robert_,
+ auroit fortifié _Montfort_, auroit épousé une dame de Nogent, etc.
+
+Au temps le roy Robert, ferma le chastel de Montlhery un sien forestier qui
+avoit nom Thibaut File-estoupe. Cil eut un fils qui avoit nom Guy. Cil Guy
+espousa la dame de La Ferté et de Gomez. De cette dame eut deux fils: Mille
+de Bray et Guy le Rouge, et cinc dames, la contesse de Reiteste et
+Bonnevoisine de Pons: Elysabel, femme de Jocelin de Courtenay, et la dame
+de Puisat et la dame de Saint-Valery.
+
+Cil Mille de Bray engendra Guy Troussel (qui puis s'en a fui d'Antioche et
+laissa en la cité le bonne chevalerie assiégée des Sarrasins), et si
+engendra Thibaut La Bouffe et Millon, que Thibaut de Creci estrangla en
+trayson, et Renaut, l'évesque de Troies, et la mère Simon de Broies, et la
+mère Simon de Dampierre, et la mère Hues de Plancy, et la mère Mille Crecy,
+et la mère Salon, le visconte de Sens; et Guy engendra Hugues de Crecy, et
+Biotte, la mère le visconte de Gastinois, et la mère Ymbert de Beaujeu, et
+la femme Anseau de Gallande et Biétris, contesse de Pierrefons.
+
+Au temps le roy Robert, fonda le chastel de Courtenay, Haston, le fils d'un
+gastelier du chastel Renart, chevalier fu par son sens et par son
+avoir[330]. Une grant dame espousa dont il engendra Jocelin de Courtenay,
+et cil Jocelin espousa la fille le conte Gieffroy-Foirole. De celle dame
+eut deulx fils[331] Guy et Renart, le conte de Joingny. Icil Jocelin, après
+la mort de celle première dame, espousa Ysabelle, la fille Millon de
+Montlhery. En celle engendra Millon de Courtenay, et Jocelin, le conte
+d'Edesse, et Gieffroy Capalu. Cil Mille de Courtenay engendra trois fils de
+la sereur le conte de Nevers: Guillaume, Jocelin et Renaut. Cil Renaut
+engendra la femme Pierre, le frère le roy et la femme Avalon de Selgny.
+
+ Note 330: _Gastelier._ Pâtissier. Le latin se contente d'ajouter:
+ _Militari honore se fecit sublimari._
+
+ Note 331: Ici notre traducteur passe un degré: «Filiam comitis
+ Gaufridi Foerolem ex quâ genuit unam filiam quæ duos filios habuit.»
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 1026.
+
+_Coment le roy Robert donna plusieurs dons et privilèges et franchises à
+l'abbaïe de Saint-Denis. Après coment il trespassa._
+
+
+[332]De ce roy Robert peut l'en moult de bien dire. Grant amour, grant
+affeccion avoit à sainte églyse et à tous les sains de paradis,
+[333]meismement aux glorieux martirs Saint-Denys et à ses compaingnons que
+il tenoit à patrons et à deffendeurs du roïaume, si comme il pert aux
+chartres de ses dons et des franchises qu'il donna à l'églyse, si comme
+nous dirons ci-après. A un corps saint qui léans gist, et a nom saint
+Ypolite, avoit merveilleusement grant dévocion et grant amour. Jà n'éust si
+grant besoing pour quoy il fust au pays qu'il ne venist à sa feste, qui est
+au mois d'aoust, deulx jours devant l'assompcion Nostre-Daine. Pour ce que
+la feste fust encore plus solempnel, pour la présence de si grant homme,
+estoit en my le couvent, et tenoit cuer avec le chantre tout revestu d'une
+riche chappe de pourpre que il avoit fait faire pour soy proprement; et
+tenoit en sa main le royal ceptre, et alloit par my le cuer de renc en
+renc, chantant et exortant son couvent à chanter comme cil qui ardemment
+amoit Dieu et sainte églyse. Si s'esjoïssoit avec les esjoïssans et
+chantoit avec les chantans et par grant melodie de voyes faisoit prières
+aux oreilles du souverain juge, de cuer et de bouche, et ainsi estoit
+adés[334], jusques à tant que la messe estoit chantée.
+
+ Note 332 Cette phrase se retrouve dans toutes les chroniques
+ anciennes.
+
+ Note 333: A compter de là, notre traducteur suit, non pas les
+ paroles, mais le sens du _Liber de reliquiis ecclesiæ
+ Sancti-Dionysii_, publié par Duchesne, tome IV, p. 146. Le passage
+ auquel se rapporte notre traduction est transcrit dans le tome X des
+ Historiens de France, p. 380.
+
+ Note 334: _Adés._ Toujours.
+
+Maintes belles chartres donna à l'églyse; la première, si fu que il
+l'affranchi de maintes mauvaises coustumes, que ses sergens alevoient en la
+ville et dehors[335]. Et si donna sa court et son palais que les autres
+roys avoient tousjours eus léans, et y venoient tenir leur court aux festes
+solempnels, comme à Noël et à l'Epiphanie et à Pasques et à la Pentecouste;
+et de ce les franchi si que nuls roys ne puet né ne doit jamais i tenir
+court, pour ce que le couvent soit en paix et qu'il puisse mieux entendre à
+Dieu, faire prier pour le roy et pour l'estat du royaume; [336]et voult que
+l'églyse fust absoulte du grief de tous ses voisins et meismement de
+Bouchart à la Barbe qui lors tenoit un chastel en fié de l'églyse en une
+île de Saine, de par sa femme, et sa femme d'un sien mary qu'elle eut eu
+devant, qui avoit nom Hues Basset. Moult genoit cil Bouchart l'églyse et
+ses hommes. Au roy s'en complaint l'abbé Vivien, qui l'églyse gouvernoit
+pour le temps de lors. Amonesté fu que il se cessast de ces griefs; et pour
+ce que cesser ne se volt, le roy, par le conseil de ses palatins[337],
+commanda que le chastel feust abatu; et pour ce que le roy savoit bien que
+cil Bouchart estoit esmeu contre l'églyse, il ordonna pour bien de paix,
+par la volenté de l'abbé et du couvent, et permist qu'il fermast une
+forteresse à trois miles de Saint-Denis[338] qu'il appelent Montmorency de
+lez la fontaine Saint-Walery; par tel condicion que cil Bouchart et tous
+ceux qui, après luy, seroient seigneur de celle forteresse, feroient
+hommage à l'églyse du fié qu'il tenoit de par sa femme en la devant dite
+isle, et au chastel de l'églyse et aux autres lieux. Et, avec tout ce, fu
+adjousté que les fiévés[339] qui demourroient à Montmorency se metroient en
+ostage en la court l'abbé deux fois en l'an: à Pasques et à la feste
+St-Denys; né en nulle manière ne requerroient congié d'issir hors de laens
+jusques à tant qu'il eussent respondu et rendu raison des choses de
+l'églyse qui avoient esté soustraites, aménuisiées ou prises par Bouchart
+ou par ses hommes, et qu'il auroient faite plenière satisfacion, selon
+droit, au martir saint Denys de toutes ces choses, à la volenté de l'abbé
+et du couvent. Et quiconque seroit trouvé en meffait vers l'églyse, et
+s'enfuyroit après pour garantie à Montmorency, dedens les quarante jours
+que Bouchart ou ceus qui après luy seront, seroit amonesté de par l'abbé
+pour la justice de ce fait, il en ainenra le maufaiteur par devant l'abbé,
+en sa court, pour justicier, par devant luy. Et se le maufaiteur ne se
+veult ottroier aux condicions nommées, Bouchart ou ses successeurs le
+boutera hors de toute sa seigneurie et le doivent avoir comme ennemy de
+l'églyse jusques à tant qu'il s'abandonnera à justice de l'abbé. Toutes ces
+condicions jura Bouchart pour luy et pour tous ceulx qui après luy
+vendroient, en la présence du roy et des barons.
+
+ Note 335: Voyez la charte dont il s'agit, Hist. de France, tome X,
+ p. 581.
+
+ Note 336: _Ex chronicâ anonymâ._ Voyez Histor. de France, tome X
+ p. 303. Voyez aussi pour les détails l'autre charte de Robert,
+ reproduite dans le même volume, p. 593.
+
+ Note 337: Plusieurs manuscrits ont au lieu de ces derniers mots: _De
+ son plaisir_.
+
+ Note 338: _De Saint-Denis._ La charte dit: «Tribus leugis a castello
+ Sancti-Dionysii.» Ce château étoit Montjoie, et ce que l'on ignore
+ communément, c'est que ce château de Montjoie a été l'occasion du cri
+ de guerre de nos vieux rois de France: _Montjoie Saint-Denis!_
+
+ Note 339: _Les fiévés._ Ceux qui relevoient du fief.
+
+Après, conferma la chartre du roy Dagobert, fondeur de l'églyse, qui
+commence au dessoubs de Mont-martre, au lieu proprement où le martir fu
+décolé, et dure jusques à la voie commune qui mène à Louvres, que quanques
+est contenu dedens celle enceinte est au pouvoir et au droit de l'églyse en
+toutes justices et en tous cas, soit en voies communes et privées. Maintes
+autres belles chartres donna à l'églyse qui ne sont pas cy nommées.
+
+De ce siècle trespassa ce glorieux roy, en l'an de l'Incarnacion mil et
+trente et un; et fu ensépulturé au cimetière des roys, c'est l'églyse
+Saint-Denys qu'il avoit tant amée et honorée.
+
+[340]_Incidence._--Par l'enticement des fils au deable, commença contens
+entre le jeune duc Richart et son frère Robert, qui, pour luy grever, se
+mist au chastel de Falaise. Et le duc assembla son ost et assist le
+chastel, longuement y fist assaillir; mais à la parfin firent-il paix
+ensemble, et revint le conte Robert à sa subjeccion. A tant se despartirent
+en bonne paix, et le duc Richart desparti son ost et retourna à Rouen, et
+assez tost après mourut-il et plusieurs autres de sa gent, et cuida l'en,
+certainement, que il fussent empoisonnés. Un petit fils eut qui avoit nom
+Nicolas; à lettres fu mis en enfance, et fu puis moine de Saint-Oen de
+Rouen et gouverna l'abbaïe glorieusement plus de cinquante ans après la
+mort l'abbé Herfast.
+
+ Note 340: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 2._
+
+[341]La duchée tint après le duc Robert. Jà soit ce qu'il fust fier et
+couragieux vers les rebelles et vers ses ennemis, si estoit-il doulx et
+humble vers l'églyse et vers ses ministres.
+
+ Note 341: _Id.--id., c. 3._
+
+
+_Ci fine l'istoire du bon roy Robert_
+
+
+
+
+CI COMMENCENT LES GESTES
+DU ROY HENRI.
+
+
+
+* * * * *
+
+
+
+
+I.
+
+ANNEE: 1031.
+
+_Coment la royne Constance voult déshireter Henri, son ainsné fils, du
+roïaume, et voult faire roy de Robert, son mainsné fils. Et coment le roy
+Henri humelia l'orgueil de sa mère et de tous les traitres._
+
+
+[342]Des hoirs Robert, roy de France, estoit l'ainsné Henri. La royne
+Constance, qui pas ne l'amoit comme mère ains le haioit comme marastre,
+s'efforçoit en toutes manières de luy deshireter de la couronne, et de
+couronner en lieu de luy Robert, son frère, duc de Bourgoingne. Pour ce,
+s'enfui-il au duc Robert de Normandie, et luy requist, par la foy que il
+luy devoit, que il fust en s'aide, envers sa mère, qui deshireter le
+vouloit. Et le duc le reçut moult honorablement et luy donna de beaux dons;
+et pou de temps après, luy donna armes et chevaux et l'envoia à son oncle
+Mangier, le conte de Corbueil, et luy manda que il commençast et
+contrainsist tous ceulx de son païs qu'il verroit qui seraient rebelles à
+venir à l'hommage de Henri, leur seigneur. Il meisme mist bonne garnison de
+chevaliers par tous les chasteaux de France qui près de luy estoient; et
+ceulx qui à l'hommage le roy ne voloient venir, contrainst et humilia si
+que par force les y convint venir pour faire sa volenté.
+
+ Note 342: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 7._
+
+(Ainsi parolent une manière de croniques; et si, n'est-ce pas chose
+contraire à ce que un autre dit, qui ainsi parole: Que)[343] la royne
+Constance eut du roy Robert trois fils et une fille. Le ainsné fu cil
+Henri, le second Robert et le tiers Hues, qui fu puis évesque d'Aucère; et
+la fille eut nom Adelinde, qui fu puis femme Regnault, le conte de Nevers.
+(Et puis si dient, en continuant la matière)[344], après que le roy Robert
+fu mort, que la royne Constance prist et saisi grant partie du royaume,
+comme Senlis, Sens et le chastel de Béthizy et de Melun, le Puisat[345],
+Dammartin, Poissy et mains autres chasteaux et cités. Et tant avoit jà fait
+qu'elle avoit à elle alié maint baron de France et de Bourgoingne qui
+avoient laissié et adossé le roy Henri, leur droit seigneur; et
+espéciaument Huedes, le conte de Champaingne, à qui elle avoit donné une
+partie de la cité de Sens; si béoit en toutes manières à faire couronner
+son mainsné fils, Robert, le duc de Bourgoingne. Et le roy Henri, qui
+estoit chevalereux, vit que sa mère le vouloit ainsi deshireter, que par
+elle, que par ses aides. Si assembla son ost et fist tant que par ses armes
+et par sens, il abati l'orgueil de sa mère, et seurmonta tous et humilia
+ceulx qui estoient contre luy. Et la première de ses batailles si fu contre
+su mère, et fu le chastel de Poissy le premier qu'il recouvra. Après assist
+le Puisat, et puis Meaux, et puis Melun et tous les autres aussi. Et quant
+la mère vit la force et la vigueur de luy, si luy fu tart que elle se fust
+accordée: à luy fist si bonne paix qui tant comme elle vesqui puis luy
+porta foy et loïauté. Tantost après courut le roy sur Huedes, conte de
+Champaingne, et luy tolli le chastel de Gournay et la moitié de Sens, que
+sa mère luy avoit donnée, et le renvoïa arrière en sa seigneurie. Et après
+courut sus Baudouyn, conte de Flandres[346], et assist longuement aucuns de
+ses plus fors chasteaux; et à la parfin les prist-il et les abatti.
+
+ Note 343: Cette seconde chronique est entrée dans la continuation
+ d'Aimoin et dans le texte d'Hugues de Fleury. Voyez _Aimoni, lib. V,
+ c. 47_.
+
+ Note 344: _Hug. Floriac. chronicon, anno 1031._ (Voyez Historiens de
+ France, tome XI, p. 158.)
+
+ Note 345: _Le Puisat._ Latinè: _Pateolum_. Le _Puiset_, entre Étampes
+ et Orléans.
+
+ Note 346: Le texte d'Hugues de Fleury est ici mal rendu. Celui-ci dit
+ que le roi, de concert avec le marquis de Flandres Baudouin, renversa
+ Merville, château de Hugues Bardoul, et qu'après un siège de deux
+ ans, il entra dans le château de _Petuera_. «Post hæc verò, cum
+ _marchione_ Flandrensium Balduino, Hugonis Bardulfi castellum
+ Merisvillam evertit; et Petueram castrum, biennali obsidione
+ conclusum, suam redegit in potestatem.»
+
+[347]En ce temps avint que Huedes, le conte de Champaingne, dont nous avons
+parlé, assembla grant ost et grant orgueil contre les Allemans et les
+Lorrains. Bataille y eut grant et périlleuse. En la parfin fu-il desconfi
+et fu occis en fuyant devant la cité de Troies. Deux fils avoit: Thibaut,
+Estienne. Thibaut, l'ainsné, eut Chartres et Tours, et son frère Troies et
+Meaux.
+
+ Note 347: _Hug. Flor., anno 1037._
+
+Assez tost après commencèrent cil deux frères à mouvoir guerre contre le
+roy Henri, et le roy se combati premier contre Estienne, le mainsné, et le
+desconfi et chaça assez légièrement, et prist, en celle bataille, le conte
+Raoul. Après vainqui Galleran de Meulant[348] et saisi toute sa terre.
+Après ces choses, le roy esmeut Geffroy, le conte d'Anjou, à guerroier
+contre Thibaut, l'ainsné des fils le conte Huedes de Champaingne. La cité
+de Tours assist, par l'assentement le roy; et le conte Thibaut vint là à
+tout son povoir; et le conte Geffroy ala contre luy à grant force, et se
+combati à luy et le prist à la parfin, et sept cent soixante chevaliers; et
+assez tost après prist la cité de Tours.
+
+ Note 348: _Meulant._ _Medandicum_ ou _Meldanticum_.
+
+En ce temps fonda le roy Henri l'églyse de Saint-Martin-des-Champs de lez
+Paris: et Geffroy, le conte d'Anjou, en fonda une autre[349] de la
+Sainte-Trinité au chastel de Vendosme.
+
+ Note 349: _Une autre._ Hugues de Fleury dit: _Coenobium_.
+
+
+II.
+
+ANNEES: 1031/1035.
+
+_Coment le duc Robert de Normandie ala au saint voïage d'outremer, et
+coment il mouru au retourner._
+
+
+(Robert, le duc de Normandie, dont l'istoire a dessus parlé, homme plain de
+bonnes graces et de toutes bonnes meurs, ne forlignoit pas de la lignée
+dont il estoit descendu, ainsi s'efforçoit plus et plus d'ensuivre les
+nobles fais de ses ancesseurs; moult estoit renommé par victoires et par
+oeuvres de miséricorde. Mais pour ce que n'est pas notre entencion de
+retraire les fais des Normans, fors par incidences et là où elles
+s'afferront, ne voulons-nous pas tous ces fais descrire; car trop y aroit à
+faire. Mais touteffois en donnons nous aucunes choses qui touchent en notre
+matière, au plus briefment que nous porrons.)
+
+[350]Au temps que Suènes, le roy de Danemarche, chaça Adelred, roy
+d'Angleterre, hors du pays, s'en vint cil fuitis en Normandie au duc
+Robert, (la cui sereur il avoit eu à femme,) et amena ses deulx fils avec
+luy, Edouard et Alvret. En pou de temps après s'en repaira et laissa ses
+deulx fils en la garde le duc Robert leur oncle. Et le duc les garda moult
+honorablement et les ama autant comme ses fils, et moult avoit grant
+compassion et grant pitié de leur essil. Pour ce manda au roy Suènes, qui
+le royaume d'Angleterre tenoit lors, que bien estoit temps désoremais qu'il
+eust pitié de ses nepveux, et que il leur rendist leurs terres pour l'amour
+de luy; mais il ne voult oïr ses prières, ains s'en retournèrent les
+messages sans rien faire. De ce fu le duc moult couroucié et moult honteux.
+Tous ses princes manda tantost et fist appareillier grant navie de tous les
+pors de Normandie, et les nefs aempli de bonne chevalerie et de gens toute
+esleue, et fist tout assembler à Fescamp sur le rivage de la mer. Lors
+s'espandirent en mer et furent boutés par tempeste qui les mena jusques à
+une isle qui a nom Giersé. Et croy que ce fu fait par la divine ordenance,
+pour le roy Edouart qui avoit à régner; que Dieu ne vouloit pas qu'il
+regnast par effusion de sanc. Longuement demourèrent en celle isle, dont le
+duc meisme fu si couroucié qu'il se tourmentoit tout de dolour et de
+tristesse; et puis qu'il vit qu'il ne pourroit passer en Angleterre, si
+fist la navie retourner droict au mont Saint-Michiel. [351]L'une partie de
+la navie livra à Rabel, un très bon chevalier, et luy commanda à passer et
+destruire Angleterre[352] par feu et par occision.
+
+ Note 350: _Willelm. Gemet. hist., lib. IV, c. 10._
+
+ Note 351: _Id.--id., c. 11._
+
+ Note 352: _Angleterre._ Le latin dit: _Britanniam_, et, par ce mot,
+ il falloit entendre la Petite-Bretagne.
+
+[353]En ces entrefaites, vindrent les messages Chanut qui tenoit le royaume
+d'Angleterre, et mandoit au duc qu'il estoit tout prest de rendre à ses
+nepveux la moitié du royaume d'Angleterre, qu'il avoit convenancié, car il
+estoit grevé de maladie. Et le duc fist tantost mander la partie de sa
+navie qu'il avoit envoiée, si ne voult pas mouvoir en Angleterre si comme
+il avoit commencié, jusques à tant qu'il fust retourné d'oultre-mer où il
+désiroit moult à aler sur toutes riens, pour visiter le saint sépulcre et
+les sains lieux de Jhérusalem. Robert, l'archevesque de Rouen, et tous ses
+barons manda, et leur découvri ce qu'il proposoit à faire. De ce furent
+tous esbahis et se doubtèrent moult que le pays ne fust troublé, pour le
+deffaut de sa présence. Guillaume, son fils, fit venir devant tous et les
+pria qu'il le receussent à seigneur pour luy et le tinssent désormais pour
+duc de Normandie. Touteffois, pour ce que faire le convenoit,
+accomplirent-il sa volenté; mais moult furent réconfortés de ce que
+l'enfant leur demouroit, tout fust-il encore tendre et de jeune aage. Ainsi
+le reçurent à seigneur et luy firent hommage.
+
+ Note 353: _Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 12._
+
+Quant le duc eut ainsi tout ordené si connue il le désiroit, il livra son
+fils en la garde de bons tuteurs et de sages, jusques à tant qu'il fust en
+aage de terre tenir. A tant prist congié à toute sa gent à grans pleurs et
+à grands gémissemens, et mut en son voïage à moult noble compaingnie. Moult
+faisoit grant aumosnes et larges, chascun jour, aux povres notre Seigneur;
+les orphelins et les veuves estoient relevés de ses richesses. Tant erra
+par mer et par terre qu'il vint à Jhérusalem[354]. Qui pourroit racompter
+les larmes dont il lava le saint sépulcre par quatre jours continuels et
+les grans offrandes d'or et d'argent qu'il y offri? Et quant il eut visité
+les sains lieux de Jhérusalem, si se mist au retour et revint jusque à la
+cité de Nice. Là meisme le prist une maladie dont il acoucha au lit de la
+mort, et trespassa de ce siècle à la joie de paradis, si comme l'en cuide,
+plain de bonnes euvres; et sa sépulture fust en l'églyse de Nostre-Dame
+dedens les murs de la cité, en l'an de l'Incarnation mil et trente-cinq.
+
+ Note 354: _Id.--id., c. 13._
+
+
+III.
+
+ANNEE: 1035.
+
+_Coment pluseurs guerres et occisions sourdirent en Normandie, et
+deboutèrent l'enfant Guillaume de la duchée._
+
+
+(Puisque nous avons descripte la fin et la mendre partie des fais le grant
+duc Robert de Normandie, avenant chose est doncques que nous racomptions
+aucunes choses par incidence des fais le duc Guillaume, son fils, qui fu
+appelé Guillaume le Bastart: coment il eschiva les las et les agais de ses
+ennemis, et coment il les dompta tous et mist soubs piés.)[355] Si come
+vous avez oï demoura jeune et orphelin; mais toujours croissoit et amendoit
+en bonnes moeurs par l'enseignement de ceux qui en garde l'avoient. A son
+commencement le faillirent pluseurs et se tournèrent contre luy, et
+s'abandonnerent à toutes rapines et à si grans dissencions que maint
+milliers d'ommes en furent occis; [356]comme Hue de Monfort contre Gauchier
+de Ferrières, dont l'un et l'autre en furent occis; et le conte Gillebert
+refu occis en traïson par Raoul de Gaci[357]; et Turor, le maistre le duc
+meisme, refu aussi occis par traïson par les eschis[358] du pays.
+
+ Note 355: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 1._
+
+ Note 356: _Id.--id., c. 2._
+
+ Note 357: Le latin est ici fort abrégé: «Gillebertus, comes Ocensis,
+ filius Godefridi comitis, callidus et fortis tutor Willelmi pueri sed
+ domini, quodam mane dum equitans loqueretur cum compatre suo
+ Wascelino de ponte Erchenfredi, nil mali suspicans, occiditur cum
+ Fulcoio filio Geroii. Hoc vero malum, dolosis hortatibus Rodulphi de
+ Waceio filii Roberti archiepiscopi factum est, per manus crudeles
+ Odonis Grossi et Roberti filii Geroii.»
+
+ Note 358: _Les eschis._ Les bannis.
+
+Partout frémissoient guerre et dissencions et occisions: si ne doubtoient à
+faire nul mal, pour ce jeune duc qui encore estoit en enfance. Et à ce, se
+print garde Rogier Tohins, home estrait et descendu de mauvaise racine[359]
+qui, au temps que le duc meut à aller oultre mer, estoit alé en Espaingne
+où il fist mainte proesce sor les Sarrazins, (car il estoit home fier et
+orgueilleux et preux aux armes.) Moult eut grant despit de ce que
+Guillaume, l'enfant, estoit entré en la duchée après la mort de son père,
+et dist que bastart ne devoit pas être héritier, né avoir né commandement
+né seigneurie seur luy né seur les autres barons de Normandie. Et sans
+faille, le duc Robert l'avoit engendré en une pucelle qui avoit nom
+Herleve[360], fille de Fulbert, son chamberlent; ainsi estoit despis le
+jeune duc Guillaume de tous les nobles homes du pays, et meismement[361] de
+ceulx qui estoient descendus de la lignié de Richart. Si commença guerre
+contre luy Rogier Tohins, par l'ayde que il avoit des nobles homes du pays.
+Mais par une chose fu desavancié. Car il tenoit en despit tous ses voisins
+et leur tolloit et gastoit leurs terres, et meismement la terre d'un sien
+voisin Honfroy de Vielles; mais cil ne le souffri pas longuement, ains
+envoya contre luy Rogier de Beaumont, son fils, et sa meisnie et sa gent.
+Et quant Rogier Tohins le vist venir si ne le prisa noient, ains se combati
+à luy, et fu occis en la bataille et ses deux fils, Elinard et Herbers.
+Robert de Grant-Mesnil, qui là fu, reçut une grant plaie mortelle dont il
+mouru trois jours après. [362]Et Rogier de Beaumont, qui ot eu victoire,
+rendi graces à Dieu, et tant de temps comme il vesquit puis, s'estudia à
+mener bonne vie et à faire bonnes euvres; et fonda une abbaïe de son propre
+demaine qui est appelée Préaux et si se maintint bien et loiaument envers
+le duc Guillaume et envers tous homes.
+
+ Note 359: Contre l'avis des éditeurs du 11ème volume des Historiens
+ de France, je pense que le traducteur de Saint-Denis s'est ici
+ trompé, et qu'il auroit fallu lire: «_De stirpe Malahulci_.» De la
+ race des Malehout, peut-être la même que celle des _Malaterra_.
+
+ Note 360: _Herleve._ Plus connue sous le nom d'_Harlote_ ou
+ _Arlette_. Wace la fait fille d'un bourgeois de Falaise:
+
+ A Faleize out li dus hanté...
+ Une meschine i ot amée
+ Arlot ot non, de Burgeis née
+ Meschine ert encore et pucele. (Vers 7991.)
+
+ Note 361: _Meismement._ Surtout. De _Maximè_.
+
+ Note 362: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 4._
+
+Tandis, croissoit et amandoit le duc Guillaume en sens et en forces. Si
+s'averti coment sa terre estoit gastée et troublée par ses barons meismes.
+Lors manda tous ses barons et ses princes et les atrait à amour tant comme
+il pot, et les pria et commanda qu'il ne féissent, l'un à l'autre, chose
+qui fust contraire à raison. Par le conseil de ses barons fit garde et
+tuteur de soy et prince de sa chevalerie Raoul de Gaci et pluseurs de
+nobles homes qui bien et loiaument luy obéirent volentiers et luy aidèrent
+à plaissier ses ennemis.
+
+
+IV.
+
+ANNEES: 1044/1049.
+
+_Coment le jeune duc Guillaume recouvra sa duchée par l'aide du roy de
+France. Et coment ses traitres furent desconfis et occis en bataille._
+
+
+Mais les fils au deable, qui tousjours s'esjoïssent des guerres et des
+dissencions[363], s'en alèrent en ce point au roy Henri et tant l'esmurent
+par leur desloiauté contre le duc Guillaume,[364] qu'il dist que il ne
+seroit en bonne paix de cuer, tant, comme le chasteau de Tillières
+demourroit en ce point. Si ne regardoit or pas à l'onneur né à la
+courtoisie que son père luy avoit jadis faite. Lors s'accordèrent les
+princes de Normandie qui vers leur seigneur estoit loïaus, que l'on
+s'accordast à la volenté le roy pour eschiver le contens et la guerre. A ce
+s'accordèrent que le roy requerroit, dont il se repentirent puis.
+
+ Note 363: Guillaume de Jumièges ajoute ici, après avoir parlé des
+ auteurs de ces menées: «Quos nominatim litteris exprimerem, si
+ inexorabilia corum odia declinare nollem.» Cette réticence est
+ curieuse, et doit nous laisser penser que fréquemment l'obscurilé
+ dans les noms propres, chez les historiens du 11ème siècle, a été
+ calculée.
+
+ Note 364: _Willelm. Gemet. hist. lib. VII, c. 5._
+
+Mais quant Gillebert Crespin, à qui le duc Robert avoit baillié le chastel
+en garde, vit qu'il avoient ce esgardé que le chasteau fust rendu au roy,
+il entra ens et le tint contre le roy, tout appareillié du deffendre. Là
+vint le roy, mais moult fu courroucié de ce que le chasteau luy fu véé.
+Arrière s'en retraist et assembla grant gent de Normandie et de France, et
+assist le chastel moult efforciément; mais le duc proia tant Gillebert
+Crespin que il convint qu'il le rendist au roy. Ce fist-il triste et
+dolent, et maintenant que le chasteau fu rendu, fu le feu bouté et esprins
+partout et fu ars en la présence de tous ceux qui là estoient.
+
+De là se parti le roy, et assez tost après entra en la contée d'Auge[365]
+et ardi une ville le duc, qui avoit nom Argenthom[366]. Au retour se mist;
+par celle voie meime qu'il estoit alé vint droit au chasteau de Tillières
+et assez tost le restora et le garni moult bien de gent: et si avoit-il dit
+qu'il ne seroit restoré de ça un an. [367]Le duc Guillamne s'apperceu bien
+du péril qui est en nourrir et essaucier felon et traiteur; car Guy, le
+fils Renaut le conte de Bourgoingoe, le traïst en la parfin; si avoit esté
+nourri en enfance avec luy, et luy avoit-il donné le chastel de Brioc[368],
+pour ce qu'il le peust mieux lier à luy en amour et en loiauté; et tant
+fist par sa malice que il perverti plusieurs des plus nobles hommes de
+Normandie et les assembla contre le duc, leur droit seigneur. De ceste
+alliance fu parçonnier Nigel de Coustances; si estoit au service le duc et
+alié à luy par serement.
+
+ Note 365: _D'Auge._ Le latin porte: _Oximensem comitatum_, et Wace,
+ _Wismes_. C'est _Exmes_, capitale au pays d'Auge (Pagus Oximensis).
+ Variantes, _Huiges_, _Eu_.
+
+ Note 366: _Argenthom._ Latinè: _Argentomum_. C'est _Argenton_, près
+ d'_Exmes_.
+
+ Note 367: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 17._
+
+ Note 368: _Brioc._ Variantes: _Brionne_. Wace dit aussi:
+
+ Et quant il l'ot fet chevalier
+ Li donna Briunne et Vernon
+ Et altres terres envirun.
+ (Vers 8765.)
+
+ Cepedant Guillaume de Jumièges nomme ce lieu: _Castrum Brioci_; mais
+ la mention de la _Rille_, que nous allons trouver tout-à-heure,
+ prouve qu'il s'agit bien ici de _Brionne_.
+
+Le duc, qui sagement regarda que les siens meismes l'avoient traï et du
+tout guerpi, et chascun jour s'efforçoient de s'aider de ses villes
+meismes, se doubta moult qu'il ne fust osté de sa seigneurie par force, et
+que les traiteurs ne féissent seigneur de celuy qui telle envie luy
+portoit. Henri, le roy de France, requist par nécessité, et le pria, comme
+à son seigneur, que il luy aidast contre ses ennemis; et le roy, à qui il
+souvint des bénéfices que son père luy avoit fais, assembla ses osts, en la
+contée d'Uisme entra et vint jusques à Valdune[369]. Là trouva les ennemis
+le duc, qui estoient trente mille par nombre; et le roy n'avoit avec luy
+fors environ trois mille chevaliers. Le duc revint d'autre part à tout son
+effort; sur les traiteurs coururent hardiement, et en pou d'eures en firent
+si grant occision que ceulx qui ne furent occis au champ, s'enfuyrent et
+furent noïés en l'eau d'Olne[370]. Beneureuse fu celle bataille où tant de
+traiteurs furent occis, et tant de chasteaux et de forteresses trébuchèrent
+en un jour.
+
+ Note 369: _Valdune_, dans le pays d'_Uimes_, ou _Hiesmes_. On ne
+ retrouve plus sur les cartes le nom de Valdunes; heureusement Wace,
+ qui connaissoit parfaitement cette partie de Normandie, nous en donne
+ exactement la position:
+
+ Valedumes est en Oismeis
+ Entre Argences et Cingueleis;
+ De Caun i puet-l'en cunter
+ Treis leugs el mein cuider.
+
+ Note 370: _Olne._ L'Orne.
+
+De celle bataille eschappa cil Guy, qui celle traïson avoit bastie, et se
+feri au chastel de Brioc; mais le roy et le duc allèrent après et
+assistrent le chastel et garnirent les deulx rivages d'une eaue qui a nom
+Risle. Quant Guy vit qu'il avoient ainsi les rivages garnis et que c'estoit
+noient de vouloir eschapper, et d'autre part il sot que le chastel estoit
+jà à l'afamer, si fist requerre pardon de son méfait, et le duc eut pitié
+de luy, par le conseil de sa gent. Le chastel prist en sa main et luy
+commenda qu'il demourast en sa maison avec sa propre mesnie tant seulement.
+Lors furent hors de leurs espérances tous ceulx qui contre luy s'estoient
+tournés; et meismement quant il virent que partie des chasteaux où il
+avoient leur refuge furent abatus et l'autre partie fust garnie en la main
+le duc. Lors vindrent à luy en mercy, et luy obéirent comme à leur
+seigneur. Puis que les chasteaux et les forteresses furent ainsi abatues,
+ne fu plus nul si hardi qui s'osast croler contre le duc. Si eut le duc
+ceste victoire (par le roy Henri,) en l'an de l'Incarnacion mil quarante
+sept.
+
+_Incidence._--[371]En ce temps tenoit la contée de Montrueil Guillaume
+Guerlant. Descendu estoit de la lignée le grant Richart. Un jour s'en vint
+à luy un chevalier qui avoit nom Robert Bigot, et luy dist qu'il estoit
+povre et qu'il ne se povoit chevir en ce pays; et puis luy demanda congié
+d'aler en Puille où il auroit sa vie plus honorablement. Et le conte luy
+dist: «Qui te fait ce faire?» Et cil respondi: «La povreté que je suefre.»
+Et le conte respondi: «Sé tu me veulx croire, tu demourras en cest pays,
+car tu verras tel temps dedens quatre-vingt jours en Normandie que tu
+pourras ravir et prendre quanque tu vouldras, que mestier te sera sans nul
+contredist.» Le chevalier le crut et demoura en telle manière. Ne demoura
+pas puis longuement qu'il fu de l'hostel le duc et eut s'amour et
+s'accointance, par un sien cousin qui avoit nom Ricnart. Un jour parloit le
+duc privéement; si avint que entre les autres paroles luy dist le chevalier
+ce que le conte Guillaume luy avoit dit. Mander le fist le duc maintenant,
+et luy demanda pourquoi il avoit dit teles paroles. Cil ne le pot noier né
+esclairier l'entencion de sa parole; et le duc luy dist tout couroucié:
+«As-tu donc pourchacié et fait par quoy Normandie soit par toi troublée, et
+que je sois deshérité par ton pourchas, qui proméis au chevalier
+souffraiteux tant de proie et de rapines? Ainsi ne sera pas sé Dieu plaist;
+ains aurons paix pardurable par le d'on de notre créateur. Si te commande
+que tu vuide tantost Normandie et que tu ne sois si hardi que tu retournes
+tant comme je vive.» Et cil s'en parti tantost et s'en ala honteusement en
+Puille à un sien escuier; et le duc donna la contée de Montrueil à son
+frère Robert. Ainsi humilia le duc ses orgueilleux parens qui luy venoient
+de par son père; et ceulx qui luy appartenoient de par sa mère, qui humbles
+estoient et débonnaires, essauçoit et élévoit.
+
+ Note 371: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 19._
+
+
+V.
+
+ANNEE: 1054.
+
+_Coment le roy, par l'enticement des envieus, guerroia Normandie, et coment
+ses gens furent desconfis et occis par les Normans._
+
+
+[372]Puis que les Normans orent conquist Neustrie, ne fust un jour que les
+François ne leur portassent envie. Les roys esmouvoient encontre eulx et
+leur faisoient entendre que il tenoient les terres que il avoient tollues à
+leur ancesseurs. Par les paroles d'envieux fu le roy Henri si meu contre le
+duc Guillaume, qu'il entra en Normandie à deulx paires d'osts: l'une de
+fors chevaliers esleus envoia par devers Caux et la livra en conduit à
+Huedes, son frère; l'autre mena il meisme en la contée d'Evreux, et en fist
+chevetain Geffroy Martel. Le duc, qui vit ainsi son païs destruire, fu
+moult dolent. Une partie de ses chevaliers envoia contre ceulx qui estoient
+entrés en Caux, et il meisme prist l'autre et vint là où le roy estoit.
+Ceulx qui en Caux furent envoies vindrent à Mortemer[373], là où les
+François estoient. Là les trouvèrent où il ardoient tout et roboient et
+honnissoient les femmes à force. Ensemble se combatirent d'ambedeulx pars
+moult cruellement, et dura la bataille dès le matin jusques à nonne, sans
+cesser, et trop en y eut d'occis d'une part et d'autre. Mais à la parfin,
+les François, qui sans raison destruisoient le païs, furent desconfis (tout
+ainsi comme le champion est plutost vaincu quant il se combast pour
+mauvaise cause, que celuy qui se combast pour la bonne.)[374]
+
+ Note 372: _Will. Gemet. hist., lib. VII, c. 24._
+
+ Note 373: _Mortemer-sur-Eaulne_, entre Aumale et Neufchatel.
+
+ Note 374: Notre bon traducteur, que les rodomontades de l'historien
+ normand impatientent, se permet de rappeler la seule raison qui lui
+ semble plausible de l'infériorité de courage des François, dans cette
+ circonstance.
+
+Moult fil le duc lié de ces nouvelles et pour ce qu'il vouloit le roy
+espouvanter, envoia-il un message près des herberges sur une haulte
+montaigne. Quant il fu nuit, haultement commença à crier; et ceus qui
+faisoient le gait s'en allèrent celle part, et luy demandèrent pourquoy il
+crioit et qui il estoit. «Je ay nom,» dist-il, «Raoul de Toene, et vous
+apporte dures nouvelles. Allez à Mortemer, et menez chars et charettes, et
+rapportez les corps de vos amis qui là sont occis. François estoient venus
+pour esprouver la chevalerie des Normans, mais il l'ont trouvée plus grant
+qu'il ne voulsissent. Huedes, le chevetain, s'en est fui, et Guy, le conte
+de Poitou, y est prins et tous les autres y sont mors et prins ou eschappés
+par grant fuyte. Si rendez ces nouvelles au roy de par le duc de
+Normandie[375].» Et quant le roy sot la vérité, si ne voult pas aler avant,
+mais s'en retourna tout dolent de la perte de sa gent[376]. Et le duc
+restora le chastel de Breteuil encontre le chastel de Tillière, que le roy
+luy avoit tollu, qui ne vault pas moins de celuy. Bien le fist garnir et
+puis le bailla à garder à Guillaume, le fils Hosbert.
+
+ Note 375: Wace, contre son habitude, a abrégé ici le texte précieux
+ de Guillaume de Jumièges:
+
+ Là u li Reis fu hebergiés
+ Fist un home tost enveier,
+ Ne sai varlet u esquier;
+ En un arbre le fist munter
+ Et tute nuit en haut crier:
+ --François! François! levez! levez!
+ Tenés vos veies, trop dormés:
+ Alés vos amis enterrer
+ Ki sunt ocis à Mortemer.
+ (Vers 10073.)
+
+ Note 376: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 25._
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 1089.
+
+_Coment le chevetain des souldoiers Normans, qui estoient en Puille, tolli
+par force une chièvre de la goule d'un lion, et geta le lion par la queue
+par-dessus les murs du palais._
+
+
+[377]_Incidence._--En ce temps que les Normans estoient en Puille
+souldoiers entour Wilmache, le duc de Salerne, estoit leur chevetain
+Toustain Scitel; homme estoit renommé de maintes grandes proesses. Entre
+les autres hardiesces dont il avoit faites pluseurs en fist-il une dont il
+estoit trop renommé. Une fois vist-il un lyon qui tenoit une chièvre en sa
+goule; vers luy courut et la luy arracha à force; et puis le prist parmy la
+queue en ce point que il estoit encore tout forcené de sa proie, et le jeta
+par-dessus les murs du palais, ainsi comme il fust un mastin.
+
+ Note 377: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 30._
+
+Tant le haoient les Lombars par envie que il désiroient sa mort. Une fois
+le menèrent en un désert où un grant dragon habitoit et grant multitude
+d'autres serpens, et quant il y fu, si tournèrent tous en fuyte. Toustain,
+qui pas ne savoit la traïson, s'émerveilla moult quant il les vit fuir, et
+demanda à son escuier que ce estoit. A tant vint le dragon sur luy
+soudainement, et luy lança feu et flamme parmy la goule, si que luy ardi
+son escu en un moment et puis engoula la tête de son cheval. Et Toustain
+sacha l'espée[378] et le féri si durement qu'il l'occist; mais il fu si
+envenimé de son flair qu'il ne vesqui que trois jours après. Quant il fu
+mors les Normans firent deulx princes, Ranulphes et Richart; et en venjance
+de la mort Toustain, se combattirent contre les Lombars et firent d'eulx
+grant occasion.
+
+ Note 378: _Sacha._ Tira.
+
+[379]Moult avoit le roy Henri grant désirier de vengier la honte et le
+dommage que le duc Guillaume luy avoit faite. Grant ost rassembla de
+rechief et appela en son aide Geffroy, e conte d'Anjou, et puis s'en vint
+en Normandie. La contée d'Uisme trespassa et celle de Baieux; au derrenier,
+se mist au retour, et s'en vint par l'eaue de Dive; oultre passa l'une
+partie de son ost, et l'autre partie s'arresta par deçà né passer ne pot,
+pour la mer qui jà estoit montée. Le duc survint à grant ost et couru sus à
+ceulx qui par delà estoient demourés. Pluseurs en occist et prist en la
+présence le roy, qui aidier ne leur povoit. Toutefois s'apensa-il que il
+avoit tort vers luy, et qu'il estoit esmeu contre luy sans raison par
+l'enticement de deulx envieux. Enseurquetout, il regarda la valeur et la
+proesse du duc et qu'il luy chéoit bien en toutes choses; si désira moult
+à avoir s'amour et s'acointance. Si bonne paix firent ensemble que oncques
+puis n'y eut sé bien non, et luy rendi le roy le chastel de Tillière que il
+luy avoit tollu.
+
+ Note 379: _Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 28._
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 1050.
+
+_Coment un abbé et son couvent, de la cité de Radibonne, en Bavière,
+affermèrent au peuple d'un homme mort que il trouvèrent au fondement de
+leur églyse, que c'estoit le corps Monsieur saint Denis, pour essaucier
+leur lieu._
+
+
+(En ce temps tenoient l'empereur de Rome et le roy de France Henri grant
+amour et grant affinité ensemble: car le roy Henri avoit une sienne niepce
+par mariage.) [380]Si avint ainsi que le roy Henri envoia ses messages à
+l'empereur pour aucune besoingne avoir, si comme il est de coustume entre
+les roys et les empereurs. En Bavière estoit l'empereur, en une cité qui a
+nom Radibonne; et tout le peuple du pays, les barons et les prélas estoient
+assemblés pour aucune erreur qui estoit espandue par le païs: si vous
+comperons coment.
+
+ Note 380: Cela est pris du livre intitulé: _De detectione corporum
+ S.S. Dionysii, Rustici et Eleutherii_. (Voyez les _Historiens de
+ France_, tome XI, p. 469.)
+
+En ceste cité il est une abbaïe fondée de Saint-Ermantrus. Si avint que
+l'abbé de léans faisoit un fondement pour maçonner en l'églyse qui moult
+estoit vielle et ancienne, ains comme sé elle déust cheoir. Dedens
+trouvèrent le corps d'un homme tout entier. Tantost cheyrent en ténèbres
+d'ignorance et oublièrent la paour de Nostre-Seigneur, pour ce que il
+vouloient essaucier leur lieu; et affermèrent au peuple qu'il avoient
+trouvé le corps saint Denys aréopagite. Tost fu ceste nouvelle par le pays
+espandue: l'évesque meisme de la cité manda les autres évesques voisins, et
+leur demanda conseil de ceste chose, et leur dist à la parfin que c'estoit
+sa volenté que tel corps qui ainsi avoit esté trouvé fust levé
+solempnellement et mis entre les corps sains. A ce s'accordèrent tous, et
+asséna l'évesque le jour de celle élévation, et les pria qu'il revenissent
+tous à celuy jour.
+
+Endementres, furent plusieurs de divers ordres qui amonestèrent l'évesque
+qu'il priast l'empereur qu'il voulsist estre à ce jour. Et l'empereur, qui
+pas ne cuidoit que ce fust vérité, se fléchit toutefois à leurs prières et
+leur promist que il y seroit. Endementres assembla le peuple et les prélas
+de diverses régions. En la parfin, vint l'empereur et l'apostole Léon, qui
+nouvellement estoit ordené. En ce point, vindrent les messages le roy Henri
+à la court de l'empereur. Moult s'emerveillèrent quant il virent l'apostole
+et les barons et les prélas et tout le peuple assemblés: et demandèrent
+sagement pourquoy ce estoit. Et quant il sceurent la vérité, si n'en firent
+nul semblant, ains se présentèrent devant l'empereur pour dénoncier la
+besoingne pourquoy il estoient venus. L'empereur les escouta volentiers, et
+quant il s'en fu conseillié, si leur donna response souffisant à leur
+oppinion.
+
+Lors cuida qu'il demandoient congié de retourner en leur païs; mais avant,
+descouvrirent ce qu'il avoient en leurs cuers conceu devant l'empereur, et,
+en la présence de tous, parlèrent en telle manière: «Très puissant
+empereur, tu scés bien que cil n'est pas establi en son propos qui a double
+courage[381]; et comme cil vice fait à blasmer en personne de petit estat,
+moult doit mieux estre damné en prince, en empereur et en roy; car ainsi
+comme aucun esleu en grant dignité resplandist plus s'il est enluminié de
+vérité, ainsi cil meisme qui est en tel état fait plus à dampner et à
+despiser, s'il s'abandonne à péchié; et ce voulons manifester pour ce que
+nous avons ainsi commencié à parler. Tu as maintenant promis que tu
+garderas loïauté et amitié générale envers notre roy; mais il semble que tu
+face jà contre luy et contre ce que tu as promis, car nous avons entendu
+que cil peuple, qui ci est assemblé de divers lieux, est pour ce venu que
+tu veus lever et metre en révérence avec les sains martirs la charoingne
+d'un homme mort que l'en a trouvé en terre; et plus, que l'en le veult
+lever pour le corps saint Denys l'aréopagite. Si tu veulx bien savoir et
+enquerre la vérité de ceste chose que nul ne devroit né penser né dire né
+faire, car la sentence des plus grans clers qui soient en France conferme
+que l'en treuve ès gestes le roy Dagoubert, qui fonda l'églyse, que il
+scella le corps saint Denys et de ses deux compaingnons en chasces dont
+l'entrée ferme à trois paires de serreures que l'en puet encore veoir
+jusques au jour d'uy; et les mist darrière l'autel en une croute voutée à
+chiment qui est si fort et si estroite que nul n'y puet entrer fors par une
+petite entrée; et plus encore, que par-dessus est un tabernacle hault et
+pesans d'or fin et de pierres précieuses, où le saint clou et la sainte
+couronne sont honnestement gardées jusques au jour duy; et sé le corps
+saint Denys doncques est si diligemment gardé et a tousjours esté, comment
+le eust su nul larron embler? Après comme tu dois savoir que il soit
+apostre de France, et la couronne et le roiaume a tousjours esté gardé et
+deffendu par les prières de si grant patron, nous nous esmerveillons coment
+tu t'es si légièrement assenti à croire ceste erreur, tu qui recongnois de
+parole que tu es joins à nostre roy en amistié et en charité, pour laquelle
+chose il nous semble que tu ayes courage et propos de grever et de faire
+moleste au roiaume de France, quant tu accordes que celle charoingne d'home
+mort soit levée pour le corps saint Denys l'aréopagite, au moins, jusques à
+tant que tu ayes fait savoir à nostre seigneur le roy de France, ton amy,
+que il fasse enquerre loiaument, savoir non sé il a en France le corps
+saint Denys; et sé tu oïs dire certainement que il ne soit là, si pourras
+faire ce que tu as commencié; et sé tu le fais autrement, nous cuidons que
+moult de maux en doivent venir.»
+
+ Note 381: _Courage._ Manière de penser. _Courage_ étoit autrefois
+ synonyme de _coeur_.
+
+Après ce que les messages orent ainsi parlé et l'empereur les eut
+diligemment escoutés, si leur respondi que il s'en conseilleroit à
+l'apostole et aux barons. Après le conseil leur respondi que leur sentence
+estoit bonne et selon raison. A tant s'en partirent les messages et s'en
+retournèrent en France.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE: 1050.
+
+_Coment ceste erreur fu estainte et prouvée du contraire à Saint-Denis, en
+France, par le démonstrement des glorieux martyrs Monsieur saint Denis et
+ses compaignons, en la présence le roy, et les barons, et les prélas et le
+peuple._
+
+
+Quant il furent retournés et il eurent au roy rendu response de la
+besoingne pourquoy il estoient là alés, si luy comptèrent après, tout par
+ordre, coment ceste chose estoit alée. Et le roy, qui moult estoit en
+grande cure de ceste chose, manda, à jour nommé, les barons et les prélas
+du royaume et les assembla, et meismement Huon, abbé de Saint-Denys. Et
+quant il furent assemblés, le roy leur compta la besoingne à grant pleurs
+et grant larmes, si comme les messages luy avoient rapporté, et leur
+demanda conseil de ceste chose.
+
+Lors trouvèrent en leur conseil que ceste erreur ne pouvoit estre esteinte
+sé ce n'estoit par la démonstrance du corps; et que l'abbé mandast par tout
+et signifiast, par lettre, le jour que ce serait fait; et que tous ceulx
+fussent présens à qui les lettres seroient portées; et que il ne laissast,
+en nulle manière, que il ne feist savoir le jour à ceulx qui ceste erreur
+avoit esmeue, pour ce que, sé il n'y estoient pas, la derrennière erreur ne
+fust pire que la première; à tant se despartirent tous. Mais l'abbé leur
+pria avant, que il venissent quant il leur feroit assavoir le jour. Et
+l'abbé repaira à Saint-Denys, et raconta au couvent de léans ceste chose à
+grant plours et à grant larmes; et les frères, qui doubtoient le commun
+péril, estoient à grant mésaise et chanceloient entre paour et espérance,
+et touteffois furent-il relevés et confortés par la grace de celuy en qui
+l'espérance des bien-créans est toute mise jus, et se mistrent en la
+disposition de Nostre-Seigneur, et s'abandonnèrent moult efforciement à
+vigilles et à oroisons communes et privées. Et l'abbé envoya, tandis, ses
+lettres près et loing, et si n'oublia pas à envoyer à ceulx de la cité de
+Radibonne, par qui celle erreur estoit commenciée, et assigna le jour au
+cinquiesme des ides de juing.
+
+Quant le couvent eut longuement esté en oroisons, en vigilles, en jeunes et
+autres pénitences par quoy la divine pitié a mercy de pécheurs, et le jour
+que fu mis approcha, si commencèrent à venir de toutes pars évesques, abbés
+et prestres et clers, moines, contes et barons; et, du menu peuple, hommes
+et femmes sans nombre, de diverses contrées; et si y vint Huedes, le frère
+le roy, que le roy y envois, et, avec luy, plusieurs gens de court; et si
+luy commanda que il luy sceust raconter certainement en quelle manière le
+créateur de toutes choses vouldroit révéler aux siens ce qu'il désirent. Si
+n'y voult pas venir, car il se sentoit à si grant pécheur, ce disoit, que
+il n'estoit pas digne de regarder de yeux du corps les reliques de si
+précieux martyr; mais touteffois créoit fermement et loiaument que la
+divine debonnaireté seroit là présente par oeuvres; et si envoia une pourpre
+vermeille pour envelopper les précieuses reliques[382]. Quant ce vint après
+l'office des matines, que tout le couvent eut esté toute nuit en oroison,
+et les évesques et les abbés furent présens, il ostèrent l'escrin de
+l'entrée de la fort voute, à grant révérence, et fu apportée devant tous
+scellée et forment et fermement, par merveilleux art, selon l'ancienne
+coustume des orfèvres qui jadis furent. Descellée fu à grant peine en la
+présence de tous, et furent trouvés entièrement les os du corps du précieux
+martyr, enveloppés en un drap de soie si viel et si pourri, que il
+s'anientissoit et devenoit poudre entre les mains de ceulx qui le
+manioient, ainsi comme fait toille d'araignées. Tous furent maintenant
+remplis de si grant odeur, que il disoient que nulle espice né nulle odeur
+aromatique ne povoit si souef flairier. Lors furent maintenant remplis de
+si grant léesse qu'il commencèrent à chanter graces et louanges à
+Nostre-Seigneur, et en grans larmes et en grans sangloux entremellés,
+assemblèrent les pièces du viel paile et la poudre de vestement Monsieur
+saint Denys et ses compaingnons; et les os qui par l'abbé Hues de léans
+estoient traittés dévotement enveloppèrent au riche paile que le roy y eut
+envoié. Lors commencèrent les évesques à crier au peuple la vérité si comme
+il l'avoient trouvée: adoncques la joie fu si grant au peuple que nul ne le
+pourroit dire. Un pou en loing de l'églyse portèrent les reliques en
+procession pour esmouvoir la dévocion du peuple. Huedes, le frère du roy,
+retourna au roy à Paris, et luy compta tout, par ordre, si comme il avoit
+esté. Et le roy, qui fu lié oultre mesure, vint en ce jour meisme à pié, et
+tout nus piés par grant dévocion, et vint jusques à l'églyse moult
+humblement, pour honorer son glorieux seigneur. Après, offri un riche drap
+de soie et puis prist congié de retourner. Les reliques portèrent à
+procession à grant multitude de peuple, devant et darrière, et puis
+asseirent la chasse sur l'autel. Ainsi demoura vingt jours entiers, pour la
+multitude du peuple; car chascun jour venoient nouvelles de diverses
+régions, et tant comme il demoura ainsi, fu gardé, par jour et par nuit,
+des deux parties du couvent, l'une après l'autre. Si fu ainsi laissié tout
+apensement, jusques à tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent
+savoir la certaineté par eux ou par autruy.
+
+ Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit dû faire remonter
+ l'_oriflamme_ au don de cette _pourpre vermeille_, et je ne comprends
+ pas comment aucun de ceux qui ont parlé de ce fameux étendard ne
+ s'est arrêté au récit de cette première ouverture de la chasse de
+ Saint-Denis.
+
+Après les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme
+il estoit devant, à la loange de celuy qui vit et règne sans fin.
+
+
+IX.
+
+ANNEE: 1050.
+
+_Des noms des barons et des prélas qui la furent présens._
+
+
+Si ne doit-on pas entrelaissier que l'en ne mette les noms d'aucuns qui là
+furent, à la mémoire de ceux qui à venir seront.
+
+Des prélas furent cils: Guy, archevesque de Sens; Robert, archevesque de
+Cantorbie; Imbert, évesque de Paris; Elinant, évesque de Laon; Baudouyn,
+évesque de Noyon; Gautier, évesque de Meaux; Frolans, évesque de Senlis. Si
+amena chascun avec soy vaillans personnes et clers et lays. Des abbés
+furent cils: premier, l'abbé Hues de Saint-Denys; Aubert, abbé de
+Nermoustier; Jehan, abbé de Fescamp; Landry, abbé de
+Saint-Pierre-de-Chartres; Robert, abbé de Saint-Pierre-de-Fossés; Raoul,
+abbé de Saint-Remy de Rains. Si fu celui un des messages qui afferma devant
+l'empereur que saint Denys l'aréopagite estoit en France, et si y fu
+Geffroy, abbé de Coulons, et tous ces abbés avoient amené preud'homes et
+religieux. Des barons furent cils présens: Huedes, le frère le roy;
+Gautier, le conte de Pontis; Girart, conte du Corbueil; Yves, conte de
+Beaumont; Galerant, conte de Meulant, et maint autres nobles hommes, sans
+le grant nombre des simples chevaliers.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 1051.
+
+_Coment le roy espousa la fille au roy de Roussie, dame de sainte vie. Et
+coment la cite de Paris fu arse, et coment le roy fist couronner Phelippe
+son fils ainsné. Après, de la mort le roy Henri._
+
+
+[383]De la niepce Henri, l'empereur d'Allemaingne, que le roy eut espousée,
+eut le roy une fille qui assez tost fu morte; la mère meisme ne vesqui puis
+longuement; et le roy, qui pas ne voult estre sans femme, envoia Gautier,
+évesque de Meaux, au roy de Roussie, et luy manda qu'il luy envoiast une
+sienne fille qui avoit nom Anne; et cil le fist moult volentiers. Et quant
+elle fu venue, le roy manda ses barons et l'espousa moult solempnellement.
+Et la dame, qui sainte vie menoit, pensoit plus aux choses spirituelles qui
+à venir sont que elle ne faisoit aux temporelles, en espérance qu'elle en
+receust le loier en la vie perdurable. Une églyse fonda en la cité de
+Senlis, en l'onneur de saint Vincent.
+
+ Note 383: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._
+
+Beneureusement et glorieusement vesqui le roy avec ele long-temps, et
+engendra en ele trois vaillans fils: Phelippe, Robert et Hues, qui fu
+appelé Hues-le-Grant, et fu père Raoul, conte de Vermandois.
+
+En ce temps fu arse la cité de Paris, et avecques, en tour ce temps, fu
+famine trop grant qui dura bien sept ans. Phelippe, l'ainsné des trois
+frères, fu oint et sacré au vivant de son père, et par son commandement;
+car il estoit jà viel et débrisié; ce fu en l'an de l'Incarnation mil
+soixante-dix. Eu l'an après morut Henri et fu enseveli en l'églyse
+Saint-Denys avec son père et son aïeul et son bisaïeul, et les autres roys
+qui laiens gisent. Cil roy Henri fu moult vaillant et moult courageux en
+armes.
+
+
+
+_Ci finent les fais au bon roy Henri._
+
+
+
+
+CI PARLE DU PREMIER
+ROY PHELIPPE.
+
+* * * * *
+
+
+I.
+
+ANNEES: 1080/1095.
+
+_Coment il saisi la contée de Vauquessin, et coment il ferma le chastel de
+Montmelian. Et coment le duc Guillaume de Normandie passa en Angleterre et
+occist le roy et saisi le roiaume. Et coment le pape Urbain fist croiserie
+pour aler oultre-mer._
+
+
+[384]Le roy Phelippe, qui fu le premier des roys qui par ce nom fust
+appelé, vesqui en son temps moult en paix[385], et moult luy fu fortune
+débonnaire. Femme prist qui Berthe fu appelée, fille le conte de Hollande
+et sereur le conte Robert de Flandres. De celle eut une fille et un fils.
+La fille eut nom Constance et le fils Loys. Puis fu-elle espousée à
+Buiaumont, le prince d'Antioche. Le roy, qui véoit bien que son pouvoir et
+sa seigneurie estoit moult amenuisiée, ce luy estoit avis, par le défaut de
+ses ancesseurs, désiroit moult à mouteploier. En ce temps, estoit conte de
+Bourges un vaillant chevalier qui Harpin avoit nom. Cil Harpin, si comme
+aucunes escriptures dient, se croisa à la première croiserie de Perron
+l'Hermite, qui fu en ce temps, et ala oultre-mer à la première muete; la
+contée de Bourges vendit au roy Phelippe soixante mil sols[386].
+
+ Note 384: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47._
+
+ Note 385: _Moult en paix._ Cela n'est pas dans le texte d'Aimoin, qui
+ se contente de donner à Philippe l'épithète de _Magnificus_.
+
+ Note 386: Harpin, comte ou vicomte de Bourges, a été célébré dans les
+ chansons de geste du treizième siècle. Celle de Lion le fait père du
+ héros principal, et, suivant elle, Harpin auroit été dépouillé de son
+ fief en punition d'un meurtre commis sous les yeux du roi de France.
+ Plus tard son fils Lion seroit revenu à Bourges et auroit été reconnu
+ comme le légitime héritier des domaines de son père. (Voyez le
+ manuscrit du Roi, fonds de Sorbonne, n° 450.)
+
+Après ce, avint que guerre mut entre Geffroy-le-Barbu, conte d'Anjou, et
+Fouques Rechin, son frère, qui conte estoit de Gastinois. Si estoit la
+cause telle que Fouques se plaingnoit de ce que son frère luy avoit donné
+trop petite partie de terre. Au roy Phelippe ala et luy promist que il luy
+lairoit toute la contée de Gastinois, mais que il ne luy nuisist de la
+guerre que il pensoit à mouvoir contre son frère. Et le roy se conseilla
+sur ce, puis luy octroya volentiers. Lors vint Fouques à bataille contre
+son frère et eut de luy victoire par l'aide des Angevins et des Torainois,
+et le prist et le tint en sa prison jusques à la fin de sa vie; mais en
+celle bataille eut assez occision de barons et d'autres gens. Après celle
+victoire laissa au roy la contée de Gastinois, si comme il luy avoit
+promis; mais les riches hommes et les chevaliers du païs ne vouldrent faire
+hommage, jusques à tant qu'il eut juré, comme roy, que il tendroit les
+anciennes coustumes du païs.
+
+Ne scay quans ans après, si comme convoitise et malice croissent toujours,
+le roy saisi et prist la contée de Vouquesin et la tint en sa seigneurie;
+et ferma lors le chastel de Montmelian[387], contre le conte Huon de
+Dampmartin. (Mais cy endroit doit chascun savoir que ceste contée de
+Vouquesin muet[388] des fiés de Saint-Denys en France, et quiconque la
+tient, il en doit l'ommage à l'abbé de laiens. Et le service du fié si est
+tel que il doit porter ès batailles et ès osts l'oriflamme Monsieur saint
+Denis, toutes les fois que le roy ostoie; et le roy la doit venir querre en
+l'églyse par grant dévotion et prendre congié aux martyrs avant qu'il
+meuve. Et quant il part de l'églyse, il s'en doit aler tout droit là où il
+muet, sans tourner né çà né là en autre besoingrie[389].)
+
+ Note 387: _Montmelian._ D'après ce texte, le château de Montmelian
+ devoit être entre le Vexin et le comté do Dammartin en Goële. Cette
+ position est encore attestée par le rapprochement de deux passages du
+ roman de _Garin-le-Loherain_. Dans le premier, Fromont citant un don
+ que lui fit le roi:
+
+ Jà fust uns jor que m'éustes covent,
+ Quant vous chaciez devant _Montmelian_,
+ En la forêt qui à celui appent,
+ Quant à Begon donnas en chasement
+ La ducheté de Gascongne la grant.... etc.
+ (Tom. 1, p. 123.)
+
+ Et plus loin, Fromont revenant sur lu même point:
+
+ Vous savez bien l'emperères jadis
+ M'ot en covent quant il fu à Senlis,
+ Quant à Bégon la Gascongne rendit..., etc. (Id., p. 149.)
+
+ Il existe encore aujourd'hui, au-dessous des forêts d'Ermenonville et
+ de Chantilly, un petit bois de _Montmelian_, près d'un hameau nommé
+ Notre-Dame de Montmelian. C'est là qu'étoit le château fermé par le
+ roi Phillippe Ier.
+
+ Note 388: _Muet_ est mouvante.
+
+ Note 389: De là l'opinion à tort soutenue par Ducange et autres
+ savans illustres, que nos rois auroient adopté l'oriflamme de
+ Saint-Denis seulement depuis la réunion du Vexin à la couronne.
+ Mais ce passage bien compris, et la charte de Louis-le-Gros sur
+ laquelle on s'est appuyé, prouvent justement le contraire. Voyez
+ une note de _Garin-le-Loherain_, tome 2, page 121. Voyez aussi le
+ précieux ouvrage de M. Rey sur le _Drapeau et les insignes de la
+ monarchie françoise_. Paris, 1836.
+
+_Incidence._--Sept jours devant les kalendes de may, apparurent comètes au
+ciel, près de cinq jours, et donnoient grant clarté contre occident.
+
+En cest an meisme, avint que Guillaume, duc de Normandie, passa en
+Angleterre; (le roy occist) et saisi le roiaume.
+
+En cest an meisme, osta le roy Phelippe les chanoines lui estoient à
+Saint-Martin-des-Champs, delez Paris, ainsi comme par divine inspiration,
+pour ce qu'il vivoient déshonnestement et faisoient mauvaisement le
+service. L'églyse donna à Saint-Pierre-de-Clugny et fist laiens venir les
+moines de l'abbaïe, au temps l'abbé Huon.
+
+[390]En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil quatre vingt et quinze,
+vint en France le pape Urbain; homme estoit plain de bonnes meurs et de
+grant dévocion. Son concile assembla en la contée de Clermont en Auvergne.
+Et quant le concile fu assemblé qui fu de trois cent et vint, que évesque
+que abbés, il se leva au concile et commença à parler comme cil qui estoit
+bien enparlé et de parfonde loquence. Lors les commença à enseigner et
+amonester comment il se devoient maintenir et gouverner eulx et le peuple
+de leur éveschié et de leurs diocèses par les provinces. Lors descendi en
+plourant sur la povre terre d'oultre-mer où nostre Sauveur avoit esté mort
+et vif et crucifié pour nos péchiés, que la gent sarrazine destruisoient,
+si comme il avoit oï dire certainement; si amonestoit, à grans soupirs, le
+peuple et les barons que elle fust secourue.
+
+ Note 390: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 48._
+
+Sa parole, qui volentiers fu reçue ès cuers des bons crestiens par la vertu
+u Saint-Esperit, fist grant fruit: car le très-vaillant Aimars, évesque du
+Pui, se croisa tantost, embrasé de l'amour Nostre-Seigneur, comme cil qui
+tant bien fist et tant fust sage et preux en secourre et en aidier en toute
+manière la chevalerie de la crestienté; si comme il est apparent, ès fais
+que le barnage[391] de France fist en celle voie.
+
+ Note 391: _Barnage._ Baronnage.
+
+Après luy, se croisèrent les haulx hommes Hues-le-Grant[392], frère le roy
+Phelippe; Raymont, le conte de saint Gile; Estienne, le conte de Blois;
+Robert, conte de Flandres; Paiens de Kaneleu[393], Rogier de Rosoy et maint
+autres princes du roiaume de France, outre chevalerie et gens de pié sans
+nombre. Par la renommée de ceste croiserie, se croisèrent maint autres
+nobles et princes en autres régions.
+
+ Note 392 _Hues-le-Grant._ «Hugo magnus.» Cette finale du nom de
+ plusieurs membres de la famille capetienne ne doit-elle pas être
+ considérée comme analogue à celle des Charles de la seconde race.
+ _Carlomannus_ ou _Carlomagnus_, _Hugomagnus_, etc.
+
+ Note 393: _Paiens de Kaneleu._ Le latin du continuateur ne porte pas
+ ce nom ni le suivant.
+
+En Sezile Buiaumons, le prince de Puille qui fu fils Robert Guichart,
+estrait de la nacion des Normans; et le vaillant Tancrès, ses niés et maint
+autres vaillans chevaliers de celle contrée; en Lorraine, le vaillant
+Godefroy de Bouillon, Baudouyn et Eustace, ses frères, et maint autres
+nobles princes de celle région. Et Nostre-Seigneur, qui vit leur intention
+et leur bonne volenté, leur donna si grans graces que, après tant de paines
+et de travaux que il souffrirent pour l'amour de Nostre-Seigneur,
+prinstrent-il la grant cité de Nice et la noble cité d'Antioche, et puis
+après la sainte cité de Jhérusalem et aultres plusieurs cités et chasteaux
+sans nombre; et délivrèrent le saint sépulcre des paiens et de leurs
+ordures, et les occistrent et destruirent, et orent tousjours victoire par
+la vertu du Saint-Esperit. Et quant il orent ainsi esploicté, aucuns
+retournèrent en leurs contrées et aucuns démourèrent au pays pour la terre
+et le peuple deffendre, si comme Godeffroy de Bouillon, qui puis fu roy de
+Jhérusalem, Baudouin et Eustace ses frères et maint autres barons.
+
+
+II.
+
+ANNEES: 1100/1101.
+
+_Coment le roy Phelippe refusa la royne Berthe sa femme et la mist en
+prison. Et coment l'apostole l'escomenia et son roiaume. Et de Loys, son
+fils, coment il deffendi viguereusement le roiaume contre le roy
+d'Angleterre._
+
+
+(Atant nous tairons de ceste matière qui pas n'appartient à nostre propos;
+si parlerons du roy Phelippe et de son fils Loys qui, avec son père,
+gouverna le roiaume, ains qu'il fust couronné jusques à ce qu'il alast de
+vie à mort: et puis se fist couronner et régna tout seul; comme roy fier et
+vertueux, si comme nous racompterons en ses propres fais.)
+
+[394]Grant temps après refusa le roy Phelippe la royne Berthe, sa femme,
+par l'amonestement du deable; du tout se retrait d'ele et la mist en un
+fort chastel qui a nom Montrueil sur la mer, dont il l'avoit, devant ce,
+douée, et s'abandonna à la luxure et avoultire, qui parestoit trop honteuse
+chose à si hault homme. A Foulques Rechin, conte d'Angiers, tolli-il
+Bertrade sa première femme; par plusieurs ans fu avec ele en avoultire et
+la dame eut trois enfans de luy, deux fils et une fille. Les deux fils
+furent Phelippe et Floire, et la fille fu puis contesse de Triple.
+Longuement vesqui ainsi en avoultire, né oster ne s'en vouloit pour nul
+amonnestement; mais l'apostoile, qui vouloit pourveoir au salut de s'ame,
+et qui se doubtoit que Dieu ne l'en méist à raison par son deffaut, au jour
+du jugement, escoménia luy et son roiaume; et le roy qui toutefois douta la
+sentence par la grace que Nostre-Seigneur lui fist, laissa celle dame qu'il
+avoit longuement tenue es avoultire, et reprist la royne Berthe, sa loyale
+espouse. [395]Le damoiseau Loys, qui encore estoit en l'aage de douze ans
+ou de treize ans, estoit tant beau et tant doulx et tant preux et tant bien
+affaitié en toutes choses et plain de bonnes meurs, et tant amandoit
+toujours en proesce et en courage que il donnoit bonne exemple de soy, aux
+barons et au peuple, de son roiaume maintenir et gouverner, et des églyses
+deffendre merveilleusement. Dont tous ceulx qui bien et paix aimoient en
+estoient en grant désirier.
+
+ Note 394: _Aimoini continuatio, lib. V, cap. 49._
+
+ Note 395: A compter d'ici commence la traduction de la _Vita Ludovici
+ regis Philippi filii_, par le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger.
+
+Icil noble damoiseau s'accoustumoit à amer et à honnorer l'églyse de
+Saint-Denys de France, selon la coustume de France ancienne et de
+long-temps; et selon ce que ses ancesseurs la maintindrent, il la maintint
+tousjours à grant chierté et à grant révérence, pour l'onneur des martyrs
+desquels il estoit soustenu et aidié en ceste mortelle vie et par quelles
+prières il attendoit à estre secouru quant à l'ame, après la mort; et si
+pensoit à estre moine de léans, sé ce fust que estre péust. Mais tandis
+comme il estoit encore en l'aage de douze ou de treize ans, se penoit-il
+moult de venir à valeur et à proesce de grant homme, non pas à chacier né à
+autres jeux enfantins à qui tel aage s'abandonne légièrement; ains
+apprenoit et usoit des armes par qui l'on vient à proesce et à valeur; et,
+sans faille, faire luy convenoit par force, sé il ne voulsist perdre son
+roiaume par mauvaiseté et par paresse; car les plus grans et les plus
+puissans des barons du roiaume le commencièrent à assaillir: et meismement
+le puissant et le couragieux roy d'Angleterre, fils Guillaume, duc de
+Normandie, qui Angleterre conquist et fust appelé Guillaume le bastart. Et
+pour ce que il commença à estre assailli si jeune, fu il preux, par les
+grans besoingnes qui luy sourdoient de toutes pars: car vertu et proesce
+croit par us et par travail endurer, et en devient on sage et pourveus aux
+grant besoingnes, et en vient-on souvent à grans emprises. Et par ce
+s'enfuit paresse et oisiveté, qui trop font de maus à ceus qui les
+maintiennent; car ainsi comme dit le sage: «Oisiveté et paresse
+admenistrent nourrissement aux vices.»
+
+Cil roy Guillaume d'Angleterre estoit chevalier merveilleus aux armes et
+sur tous hommes estoit convoiteux et désirant d'acquerre los et renommée.
+Quant il eut deshireté son ainsné frère, Robert, le duc de Normandie, de
+toute la duchée, si comme elle s'estent, après ce qu'il s'en fust alé
+oultre-mer, si se commença à approchier des marches du roiaume de France et
+à assaillir le noble damoisel Loys, en toutes les manières qu'il povoit.
+Semblablement et dessemblablement guerroioient l'un l'autre: semblablement
+en ce que l'un né l'autre ne se tenoit maté né vaincu; dessemblablement en
+ce que le roy Guillaume estoit fort et aduré et parcréur d'aage, comblé
+d'avoir et large despendeur, et que merveilleusement savoit atraire à luy
+chevaliers et soudoiers; et que le jouvenceau Loys estoit povre d'avoir et
+jeune d'aage, et se gardoit de grever le roiaume que son père tenoit encore
+en sa main: et si, osoit maintenir guerre et contrester à si puissant homme
+et si riche, par proesce de chevalerie et par hardement de cuer tant
+seulement. Dont véissiez le noble damoisel chevauchier par le païs, à tant
+de chevaliers comme il povoit avoir, une heure ès marches de Berri, autre
+heure ès marches d'Auvergne: né jà, pour ce, ne le véist on moins tost en
+Vauquessin, quant mestier en estoit. Et assembloit souvent au roy Guillaume
+d'Angleterre, à trois cens chevaliers ou à cinq cens ou à moins, encontre
+dix mille chevaliers. Si avenoit souvent selon la doubteuse avanture de
+bataille, que il desconfisoit ses ennemis et tel fois qu'il restoit
+desconfi. Et en tels poingnéis prenoit-on souvent des plus nobles barons,
+d'une part et d'autre. Une heure en prist, le damoiseau Loys, des plus
+nobles que le roy d'Angleterre eust, comme le noble conte Simon, Gilebert,
+seigneur de l'Aigle, qui, à ce temps estoit le plus prisié chevalier de
+toute Normandie et Angleterre[396], et Paiens, le seigneur de Gisors, à qui
+le roy d'Angleterre ferma lors premièrement le chastel de Gisors[397], et
+d'autre part reprist, le roy d Angleterre, des plus vaillans chevaliers de
+France, comme le vaillant conte Mathieu de Beaumont, le noble conte Simon
+de Montfort[398], et Paiens, le seigneur de Montjay. Mais l'angoisse et la
+destresse d'avoir, pour les soubdoiers paier, fist tost venir à raençon les
+prisonniers au roy Anglais; mais les prisonniers de France ne peurent pas
+estre si tost délivrés; ains furent en prison longuement, n'oncques par
+mille raençon n'en porent eschapper jusques à tant qu'il eurent fait
+hommage au roy d'Angleterre et qu'il eurent juré sur sains qu'il luy
+seroient en aide à leur povoir contre le roy et contre le roiaume de
+France.
+
+ Note 396: _Gilebert de Laigle_ est honorablement mentionné par le
+ poète Geoffroi Gaimard. Voyez les fragmens de ce poète, publiés par
+ M. Fr. Michel. (Rouen, 1830, p. 56.) Il étoit à côté du roi Guillaume
+ le Roux, quand celui-ci fu mortellement frappé par Tyrrel, à la
+ chasse.
+
+ Note 397: Le sens est ici mal rendu; c'est _Paiens_ que Suger indique
+ comme ayant fermé ce chateau: «Paganum de Gisortio, qui castrum idem
+ primo munivit.»
+
+ Note 398: Simon Ier, fils d'_Amauri_ Ier, celui qui fortifia
+ _Montfort-l'Amauri_.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 1106.
+
+_Coment le roy Guillaume d'Angleterre, desiroit à avoir le roiaume de
+France, et coment il grevoit povres gens et l'Églyse, et ravissoit leurs
+biens; et coment il fu occis soudainement d'une saiete, par la divine
+vengeance._
+
+
+Lors disoit-on que cil roy Guillaume d'Angleterre, qui trop estoit fier et
+orgueilleux, béoit à avoir le roiaume de France. Car le noble damoiseau
+Loys estoit tout seul demouré droit hoir du roy Phelippe et de la royne
+Berthe, qui sereur estoit Robert, le conte de Flandres. Si avoit-il deulx
+autres fils, Phelippe et Floire, de Bertrade, la contesse d'Angiers, qu'il
+avoit louguement maintenue par-dessus sa femme espousée; mais nul ne
+s'attendoit que nul en deust régner, pour ce qu'il estoient nés en
+avoultire, sé il avenist par ayanture que le noble Loys mourut. A ce
+s'atendoit le roy Guillaume, si comme l'on cuidoit. Mais pour ce que ce
+n'est pas droit né chose naturele que François soient en la subjeccion
+d'Anglois, ains est droit que Anglois soient en la subjeccion
+françoise[399], avint tout autrement qu'il ne cuidoit; si luy tolli
+s'espérance la fin de la guerre. Car celle guerre eut jà duré trois ans et
+plus; et le roy Guillaume vit qu'il n'en pourroit venir à chief, né par ses
+Anglois né par ses Normans, si comme il cuidoit premièrement, né par les
+François meisme qu'il avoit à luy alié par serement et par fiance. Si
+laissa la guerre tout de son gré, et passa en Angleterre.
+
+ Note 399: Notre traducteur commet ici un contre-sens qui n'est
+ peut-être pas complètement involontaire. Suger dit: «Parce qu'il
+ n'est pas permis que les François soient soumis aux Anglois, ni même
+ les Anglois aux François.» _Quia nec fas nec naturale est Francos
+ Anglis, imò Anglos Francis subjici, etc._
+
+Après ce avint, un jour qu'il chaçoit en une forest qui avoit nom
+Neuveselve, que il fu soudainement occis d'une saiete, si que pluseurs
+cuidèrent qu'il eust esté occis par la divine vengeance et à bon droit, car
+il guerroioit povres, gens cruellement et essilloit les églyses et trop
+angoisseusement ravissoit leurs biens quant les prélas mouroient. Ce cas fu
+mis de pluseurs gens sur un hault homme d'Angleterre qui avoit nom Gautier
+Thirel; mais il jura puis, sur sains, devant pluseurs, non pas pour ce
+qu'il en doubtast rien, comme cil qui coupe n'y avoit[400], que oncques,
+celuy jour que le roy avoit esté occis, n'avoit-il esté en la forest, celle
+part, né veu ne l'avoit en celle journée. Dont il est bien apparissant que
+la cruauté de si puissant homme fu abatue et chastoiée par la divine
+puissance; en manière que cil qui les autres travailloit à tort fu
+travaillié sans fin, et cil qui tout convoitoit fu du tout despouillié. A
+Dieu tant seulement qui desceint les baudrès[2] des roys quant il luy
+plaist sont soubmis les roys et les roiaumes.
+
+ Note 400: La traduction est obscure et incomplète. Ici Suger se met
+ en scène, et dit avoir lui-même entendu Gautier Tirrel jurer de son
+ innocence. «Quem cum nec timeret nec speraret, jurejurando sæpius
+ audivimus, et quasi sacrosanctum asserere, etc.» Mais, ce témoignage
+ de Suger ne me satisfait pas complètement; lu désir de fonder une
+ onjecture édifiante y paroît trop. D'ailleurs tous les historiens
+ anglois s'accordent à accuser de la mort du roi, non pas la
+ vengeance, mais la maladresse de Geoffroi Tirrel. (Voyez Orderic
+ Vital, Gaimar, Wace; Eadmer et les autres.).
+
+ Note 401: _Les baudrés._ Aujourd'hui _baudriers_, du latin
+ _baltheum_, dont se sert Suger. De même dans Garin le Loherain:
+
+ Aubris fu biaus, eschevis et molés,
+ Gros par espaules, graisles par le _baudré_.
+ (T. I, p. 85.)
+
+Après ce roy Guillaume, vint au roiaume son mendre frère, Henri, qui tant
+fu sage et puissant: sa grant valeur et son grant sens fu puis sceu et
+cogneu, comme nous dirons cy-après. Si avint ainsi qu'il fu roy
+d'Angleterre, pour ce que son aisné frère, le vaillant Robert, estoit au
+temps de lors au grant ost des nobles barons qui estoient meus au saint
+sépulcre. Et pour ce que nous n'avons pas en propos de retraire les fais
+des Anglois, fors de tant comme il appartient à nostre matière, nous en
+convient taire, jusques à tant que l'istoire en fera mencion.
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 1106.
+
+_Coment le noble jouvencel Loys amoit les églyses et les povres, et
+combatoit noblement pour metre pais entre les barons qui guerroioient les
+uns les autres._
+
+
+Loys, le noble jouvenceau, estoit jà grant et parcréu; et de tant comme il
+estoit tenu à simple de pluseurs[402], de tant se penoit-il plus de
+pourveoir le profit des églyses; et comme courageux et defendeur du siècle
+et du règne de son père, se traveilloit pour la paix du clergié, et des
+gaigneurs et des povres gens: car la paix et le repos avoient jà esté si
+longuement en desaccoustumance au roiaume de France, et tant avoient-il
+esté troublés, que nul ne savoit mais que estoit joie né paix.
+
+ Note 402: Suger dit: «Ludovicus itaque famosus juveuis, jocundus,
+ gratus et benevolus (quo etiam à quibusdam simplex reputebatur), etc.
+
+Si avint en ce temps que entre l'abbé Adam de Saint-Denys et Bouchart, le
+seigneur de Montmorency, sourdi contens pour aucunes besoingnes et
+coustumes de leurs terres qui ensemble marchissoient. Et à ce montèrent les
+paroles que cil Bouchart rompi son hommage, et s'entredeffièrent et
+s'entrecoururent sus, à armes et à bataille, et ardi l'un à l'autre sa
+terre. Mais ceste nouvelle vint tantost au vaillant roy Loys qui moult en
+eut grant desdaing. Cestui Bouchart fist tantost semondre de droit par
+devant le roy Phelippe, son père, à Poissy le chastel. Cil se défailli du
+tout de droit oïr et de obéir au jugement; et s'emparti de court ainsi. Né,
+pour ce, ne fu-il pas retenu, car ce n'est pas coustume en France; mais il
+apprist, assez tost après, quelle paine doit porter le subgiet orgueilleux
+vers son seigneur. Semondre fist ses osts Loys et ala sur luy à armes, et
+sur ses aides; c'est sur le conte Mathieu de Beaumont et sur Droon, le
+seigneur de Moncy[403], qui estoient ses jurés de ceste entreprise, et
+chevaliers merveilleux. En la terre Bouchart entra premièrement et gasta
+tout par feu et par glaive, fors son chastel. Si mist le siège entour, que
+de ses propres gens que des gens Robert, son oncle, le conte de Flandres;
+et, tant le destraint qu'il vint à luy à mercy, et se mist sur luy, hault
+et bas, de toute la querelle.
+
+ Note 403: _Moncy._ «Monciacensem.» C'est aujourd'hui
+ _Mouchy-le-chatel_, village de Picardie (département de l'Oise), à 4
+ lieues de Beauvais.
+
+Après, rassailli de guerre, Droon de Moncy, pour ce meisme et pour autres
+griefs qu'il faisoit à l'églyse Saint-Pierre de Beauvais. Devant son
+chastel vint à grant plenté de chevaliers et d'arbalestriers. Cil Droon
+issi hors et assembla ses gens assez près de son chastel; mais cil qui le
+règne deffendoit le fist assez tost flatir ens[404] parmy les portes, luy
+et sa gent. Mais ce ne fu pas sans luy, car il les suivoit au dos de si
+près qu'il se féri en eulx de vive force jusques au milieu dn chastel,
+comme preux et hardi. Maint grans cops y feri le preux Loys et maint en
+reçut, n'oncques issir n'en daigna jusques à tant que il eust tout le
+chastel ars, jusques à la maistre tour. Si esloit de si grant cuer et de si
+fière proesce qu'oncques ne daigna eschiver le grant embrasement du
+chastel, tout fust-ce grant péril à luy et à son ost. Et tant y souffri
+qu'il luy prist un grant enroueure qui longuement luy dura. En telle
+manière les soubmist et humilia à la volenté Nostre-Seigneur à qui la cause
+de la guerre estoit.
+
+ Note 404: _Flatir ens._ Se précipiter au travers.
+
+En ces entrefaites mut contens entre Huon, le seigneur de Clermont qui home
+estoit simple et sans malice, et Mathieu, le conte de Beaumont; pour ce que
+le conte Mathieu, qui sa fille avoit espousée, luy tolloit à force la
+moitié du chastel de Lusarches; car l'autre moitié tenoit-il pour raison de
+sa femme. Si l'avoit tout saisi et bien garni; au damoisel Loys s'en ala
+clamer et s'en laissa chéoir à ses piés. En pleurant fist sa complainte par
+telles paroles: «Sire, ayés pitié de moy qui suis vielx et desbrisié: si me
+secourrés contre mon gendre qui me veult deshireter. Si vueil mieux que
+vous ayés toute ma terre de qui je la tiens, que mon gendre l'ayt.» Grant
+pitié eut de luy le deffendeur du règne, et luy promist son ayde: et ainsi
+le renvoia tout asseuré de sa promesse.
+
+Tantost manda au conte Mathieu que il revestist Huon de sa partie du
+chastel; puis les adjourna ambedeulx à sa court. Mais le conte Mathieu
+refusa tout né, à sa court ne daigna venir né contremander. Et le damoisel
+assembla son ost et ala assaillir le chastel qu'il avoit garni contre son
+seigneur. Tant y assailli par armes et par feu et par engin qu'il le prist
+à force. La tour garni de chevaliers et la rendi à Huon, si comme il l'i
+avoit promis. De là se parti et ala assiéger un chastel le conte, qui a nom
+Chambely[405]. Ses engins fist entour drecier; mais autrement avint de ce
+siége qu'il ne cuida. Une nuit eut fait clair tems et seri; si avint que le
+temps se couvri soudainement et commença un fort temps de tonnoire et de
+pluye si horrible que le plus des gens de l'ost estoient en désespérance de
+leur vie et cuidoient bien mourir. Quant ce vint vers le jour que le noble
+Loys se dormoit en son paveillon, plusieurs s'appareillèrent, pour le fort
+temps, à despartir de l'ost. Si fu bouté le feu en l'une des parties des
+loges, par desloiauté et par traïson, et pour ce que c'est signe de
+despartir ost du siége. Si avint ainsi que le ost s'estormi et issirent des
+tentes folement et confusément, et commencièrent à fuyr comme ceulx qui
+cuidoient estre pris pour la tumulte et pour la noise; et se mistrent à la
+fuite. De ce fu moult esbabi le damoiseau Loys, et demanda que ce estoit.
+Lors s'arma et sailli au destrier, et couru après l'ost pour faire
+retourner; mais pour chose qu'il sceust né dire né faire, ne les pot metre
+au retour, pour ce, meismement, qu'il estoient tous espandus et espartis çà
+et là. Lors assembla tant de gens comme il pot avoir, et pour les autres
+garantir qui s'en fuioient se mist il pour mur et pour deffense contre ses
+ennemis qui luy coururent sus. Souvent y feri et souvent y fu feru; bien et
+seurement s'en porent fuyr ceulx à qui il estoit deffense; mais assez en y
+eut de pris de ceulx qui estoient loing de luy et s'en fuyoient espandus
+par troupeaux. La furent pris cil Hue de Clermont, le plus haus home et le
+plus puissant, et Guy de Senlis, Heloyn de Paris, sans les autres, que
+chevaliers que sergens, qui pas n'estoient de grant nom, et des gens à pié
+dont il n'est nul compte.
+
+ Note 405: _Chambely._ C'est Chambly, en Beauvaisis, à une lieue de
+ Beaumont, et à six de Senlis: aujourd'hui petite ville du département
+ de l'Oise.
+
+Moult fu le gentil damoiseau embrasé de grant yre. A Paris retourna, et de
+tant luy engroissa plus le cuer de fierté et d'ogueil, comme il n'avoit pas
+appris à receveoir telle honte et tel meschéance. A Paris ne demoura guères
+pour séjourner; mais pour sa honte vengier assembla gens de toutes pars,
+trois fois tant qu'il n'avoit fait devant; et souvent disoit en son cuer
+que c'estoit greigneur honneur de mourir en proesce que honteusement vivre.
+Ceste assemblée sceut le conte Mathieu, par ses amis de la court; si se
+doubta moult, comme cil qui sage homme estoit, que la meschéançe que son
+sire avoit eue ne retournast sur luy. Lors prist de ses privés amis et leur
+pria de parler de la paix par moult grant doulceur, et par, moult grant
+blandissement; et moult se pena d'amollier le cuer et l'ire du noble
+damoisel. Et se purgeoit en telle manière que par luy né par son pourchas
+ne luy estoit telle meschéance avenue, sé par aventure non. Et coment qu'il
+fust avenu, il s'en mettoit du tout à sa volenté et à son esgart.
+
+Mais avant qu'il s'en voulsist de rien amollier en eut maintes prières, que
+du roy Phelippe, son père, que d'autruy; mais touteffois, à la parfin,
+refrena son mautalent, et si fut à tart et à envis: le tort qu'il avoit
+fait luy fist amender et rendre ce qu'il pot rendre, de ce qu'il avoit
+dommagié; et luy fist rendre les prisons, et après fist la paix de luy et
+de Huon de Clermont, son seigneur, et luy fist rendre sa partie du chastel
+de Lusarches qu'il luy vouloit tollir.
+
+
+V.
+
+ANNEE: 1102.
+
+_Coment il deffendi les églyses contre Eblon, le conte de Rouci, et son
+fils, qui les persécutoit; et coment il les contraint par glaive et
+occisions à faire satisfactions._
+
+
+En ce meisme temps estoit en grant tribulacion l'églyse de Nostre-Dame de
+Rains, par la cruauté Eblon, le conte de Roucy, et de sou fils Guichart qui
+souvent la grevoit et couroit sus; et non mie tant seulement à ele, mais
+aux autres églyses qui estoient soubz ele: et si estoit-il si bon chevalier
+de sa main et si entreprenant que il ala aucune fois à ost banie[406] en
+Espaigne contre les Sarrazins; ce que nul ne déust oser entreprendre sé il
+ne fust roy ou empereur. Maintes clameurs et maintes plaintes en avoient
+esté faites aucunes fois devant le roy Phelippe où il ne mettoit pas grant
+conseil; mais tant ala puis la besoingne que ceste clameur vint bien deulx
+fois ou trois jusques à son fils Loys; et tantost, comme il fu certain des
+griefs que cil tirant faisoit aux églyses, il assembla un ost de bien cinc
+cens[407] chevaliers, des meilleurs que il pot trouver au royaume son père.
+A Rains s'en ala hastivement, où il avoit esté attendu deulx mois, pour
+prendre vengeance de la bonte et du dommage que le tirant avoit fait aux
+églyses. Lors entra en sa terre où il mist tout en feu et en flambe, et la
+sienne et celle à ses aydes, et à proier quanqu'il trouvèrent. Si furent
+robés qui les autres souloient rober, pris et tourmentés qui les autres
+souloient tourmenter. Moult y souffri travail le noble jouvenceau, car tant
+avoit en luy et en ses chevaliers vigueur et proesce, que oncques tant
+comme il y furent ne séjournèrent jour, s'il ne fust vendredi ou diemenche,
+qu'il ne tourmentassent leurs ennemis, ou par assaut de navie[408] ou de
+lancier ou de traire, ou par courre sur leurs terres. Si n'estoit mie celle
+guerre tant seulement contre celuy Eblon, ains estoit aussi contre les
+autres barons du pays. Si leur faisoit grant secours la force des
+chevaliers de Lorraine qui leur aydoient pour ce qu'il estoient de leur
+parenté. Entre ces choses y eut parlé de paix en plusieurs manières: si fu
+plus légièrement accordée, de la partie au jouvencel de France, pour ce
+qu'il avoit ailleurs maint grans afaires qui requeroient sa présence. Au
+tirant commanda qu'il féist paix et satisfaction aux églyses; et il si fist
+et asseura par bons hostages. Ainsi abati et defoula celuy Eblon, et si
+ardi et gasta sa terre. Et ce que luy requeroit et demandoit du
+Nuef-chastel[409] mist en sa souffrance jusques à un autre jour.
+
+ Note 406: _A ost banie_, et non pas _banié_, comme on lit dans le
+ texte de dom Brial. A armée convoquée.
+
+ Note 407: _Cinc cens._ Le latin dit: _sept cents_.
+
+ Note 408: _De navie._ Il y a dans le latin _manuali congressione_, et
+ l'auteur aura lu _navali_ au lieu de _manuali_. La rédaction du temps
+ de Philippe-le-Bel traduit mieux: _d'envaïr_. (Msc. 8396. 2.)
+
+ Note 409: _Nuef-chastel._ Château situé sur l'Aisne, aujourd'hui
+ chef-lieu d'un canton duquel dépend Rouci. _Sic transit gloria
+ mundi._
+
+Un autel[410] ost de chevaliers assembla une autre fois pour secourre
+l'église d'Orléans, contre Lion, le seigneur de Meun, qui home estoit
+l'évesque, et si tolloit à l'églyse la greigneur partie de ce chastel
+meisme et la seigneurie d'un autre. En pou de temps le mata et abati, car
+il mist siége devant le chastel et l'enclost dedens, luy et tous ceulx qui
+en son ayde estoient; et prist le chastel par vive force. Mais cil se féri
+en l'églyse du chastel qui près estoit de sa maison, et se pensoit là à
+deffendre; mais ne li valu, car par la force d'armes et par le feu qui
+laiens fu bouté, il fu mors et estaint; et non pas luy tant seulement, mais
+jusques à soixante personnes qui, par la force du feu, trébuchèrent de la
+tour en haut et furent recueillis et tresperciés au fer des lances. Et
+ainsi fenirent leurs vie, et descendirent leurs ame en enfer comme ceulx
+qui généraument estoient escomeniés de leur évesque.
+
+ Note 410: _Autel._ Semblable.
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 1104.
+
+_Coment un cruel tyrant appellé Thomas de Malle, qui tenoit le chastel de
+Montagu, fu assis laiens; et coment il issi par nuit et vint au noble Loys
+qui fu deceu par son conseil, tant qu'il li restabli son chastel._
+
+
+En Loonois est un chastel qui a nom Montagu[411]. Fondé est de grant
+ancienneté et fors de grant manière, car il est assis sor une haute roche
+ronde de toutes pars. Ce chastel tenoit en ce point, par raison de mariage,
+Thomas de Malle, home desloiaus oultre mesure, et que Dieu et tout le monde
+haioit pour sa grant cruauté. Si le redoubtoient toutes les gens du pays
+environ, comme lyon enragié et le haioient de haine mortelle, et chascun
+jour ne faisoit s'empirer non pour la force de son chastel. Si avint que
+Enguerrant de Boves, qui son père estoit, le béoit à geter hors du chastel,
+pour la desloiauté dont tout le monde se plaingnoit. Si estoit cil
+Enguerrant, plain de grant valour et de grant renommée en son temps. Entre
+luy et Eblon, le conte de Roucy, qui en ceste emprise se mist, assemblèrent
+tant de gens comme il porent avoir, par prière ou aultrement, et dévisèrent
+à assiéger le chastel et le tyrant dedans, et à aceindre de fors palis; et
+béoient à tenir leur siége si longuement qu'il feust dedens affamé et pris
+par force et tenu en prison toute sa vie. Et si béoient à abatre le chastel
+sé il le pouvoient prendre: ainsi le firent comme il avoient devisé. Et
+quant le desloiaux se vit assis et les bretesches de fust entour le
+chastel, si eut moult grant paour et s'en issi par nuit, avant que les
+deulx chiefs de la cloisture fussent joins ensemble. Au plutost qu'il pot
+s'en ala au roy Loys, et fist tant, par don et par promesse, que il
+corrompi ses conseillers et qu'il luy promist son aide, comme cil qui
+encore estoit flechissable, que par meurs que par aage. Tantost assembla un
+ost de huit cens chevaliers, sans autres gent, et chevaucha celle part
+hastivement. Quant les barons qui tenoient le siège soient que il
+approchoit, si envoièrent messages contre luy, et luy mandèrent en priant
+et en requérant, comme à leur seigneur, en toutes manières, que il se
+souffrist et que il ne les levast pas du siège, car il leur feroit trop
+grant honte; et que, pour un trayteur et desloial homme, ne perdist pas
+l'amour et le service d'eulx et de tant preud'hommes comme il avoient en
+leur ost: et bien scéust-il que luy-meisme y pourroit avoir grant honte et
+plus grant dommage que eus, sé le trayteur eschappoit ou sé il remanoit au
+pays. Et quant il virent qu'il ne le pourraient fléchir de son propos né
+par blandir né par menacier, si se levèrent du siège pour ce qu'il se
+doubtèrent à mesprendre vers luy; et se trairent arrière, eulx et leurs
+gens, entalentés de retourner au siège, sitost quant il s'en seroit
+retourné. Et ainsi souffrirent à faire sa volonté sans contredit, tout leur
+genast-il moult. En telle manière se retrairent arrière tous courouciés. Et
+le sire du règne leur destruist et despeça tous leurs chasteaux et leurs
+forteresses et tout leur autre appareil, et délivra le chastel, en telle
+manière, du siége et le garni assez richement d'armes et de viandes. Et
+quant les barons qui, par honneur et par paour de luy, s'estoient partis du
+siège, virent qu'il ne les avoit de rien espargnés, si en eurent grant
+despit et grant dueil; adont s'entredirent, ainsi comme par aatine[412],
+qu'il ne le déporteroient plus né de rien ne le seigneuriroient, et le
+menacèrent moult durement. Et sitost comme il le virent partir, si issirent
+de leurs herberges et chevauchèrent après luy, tous armés, à bataille
+rangiée et ordenée, et bien monstroient semblant qu'il voulsissent
+assembler à luy; mais un ruissel, qui entre les deulx osts couroit,
+destournoit celle assemblée, parquoy les uns ne pouvoient légièrement venir
+aux autres pour assembler. En telle manière furent les deulx osts deulx
+jours, et menaçoient les uns les autres, et tant que un chevalier trop fort
+gabeur[413], qui estoit de l'autre part, s'en vint à l'ost des François et
+leur fist entendant que sans faille ceulx de là assembleroient à eulx, tout
+entalentés de prendre vengeance de la honte et du tort que il leur avoient
+faite, aux fers des lances et aux espées tranchans; et pour ce que il
+savoit ce, estoit il venu par devers eulx pour sa partie deffendre et pour
+aidier sou droit seigneur. Assez tost fu ceste nouvelle espandue parmy
+l'ost des François; dont véissiez chevaliers liés et esbaudis, eulx armer
+et appareiller de toutes beautés d'armeures, hyaumes lacier, chevaux covrir
+et très-noblement acesmer[414], et faire très-grant semblant de requerre
+leurs adversaires, si tres-tost comme il poroient trouver passage pour
+trespasser le ru. Et se hastèrent tant d'aler qu'il trouvèrent passage
+ainsi comme par aatine l'un de l'autre; et disoient entre eulx que mieulx
+valoit qu'il assemblassent avant, qu'il attendissent tant qu'il fussent
+assaillis. Et quant ce virent les barons de l'autre part, c'est assavoir
+Enguerrant de Boves et Eblon, le conte de Roucy, et le conte Andris de
+Rameru, Hue-le-Blanc de la Ferté, Robert de Capi[415] et les autres sages
+homes de leur ost, et il orent apperçu la hardiesse et la contenance du
+seigneur du règne et de sa gent, si s'émerveillèrent moult et esbahirent.
+Adont se conseillèrent et trouvèrent en leur conseil que mieulx leur valoit
+honnorer leur seigneur par soy retraire, que follement assembler à luy à
+bataille dont il leur pouvoit assez légièrement meschéoir. Lors s'en
+vindrent à luy à paix et l'honnorèrent moult et luy firent ilecques meisme
+fiances et seureté d'amour et d'alliance et luy offrirent leurs corps et
+leurs choses, abandonnéement à tous besoings et contre tous homes; et atant
+se despartirent en bonne paix.
+
+ Note 411: _Montagu._ Ce château étoit entre Laon et Neufchatel; il
+ fut détruit en 1441, par ordre de Charles VII. Thomas de Marle
+ l'avoit eu en dot de sa seconde femme et cousine, fille de _Roger de
+ Montaigu_.
+
+ Note 412: _Aatine._ Défi, irritation, colère.
+
+ Note 413: _Trop fort gabeur._ Suger dit: «Un jongleur, preu
+ chevalier.» Quidam joculator, probus miles.»
+
+ Note 414: _Acesmer._ Orner.
+
+ Note 415: _De Capi._ _De Capiaco._ C'est _Chépoix_, en Picardie, non
+ loin de _Breteuil_.
+
+Après ce, ne demoura pas moult que cil Thomas de Malle perdi, tout
+ensemble, et le chastel et le mariage qu'il avoit corrompu et conchié par
+affinité de lignage: car la dame par cui il tenoit le chastel fu de luy
+desseurée par l'esgart de sainte églyse.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 1104.
+
+_Coment le chastel de Montlehéry eschéi en la main du roy par mariage,
+lequel avoit moult grevé le roy et le royaume._
+
+
+Par teles emprises et par teles proesses dont le noble Loys venoit si bien
+à chief, montoit en pris et amendoit de jour en jour le noble damoiseau; et
+pour son règne accroistre et amender se penoit par grant pourvéance de
+soubsmettre et humilier ceulx qui se révéloient contre luy et qui
+esmouvoient les guerres et les contens par le royaume; et abatoit ou
+prenoit leurs chasteaux par quoy il cuidoient la terre essillier, et grever
+les povres gens. Dont il avint que Gautier[416] Troussel, le fils Millon de
+Montlehéry, qui moult avoit grevé le royaume par maintes fois, prist moult
+à affebloier et deffaillir par griefs maladies, après qu'il se fu retourné
+du saint sépulcre, pour le travail de la longue voie où il fist
+mauvaisement son preu et s'onneur: car il s'en embla de la cité d'Antioche
+pour paour de Corbaran et des Sarrasins qui entour estoient, par dessus les
+murs s'en issi, et laissa l'ost enclos dedens la cité[417]. Quant il se vit
+ainsi affebloier, si se doubta que par deffault de luy ne fust une sienne
+fille deshéritée qu'il avoit. Pour ce, la donna-il, par mariage, à un fils
+de bast[418] le roy Phelippe, que il avoit engendré en la contesse
+d'Angiers, et ce fist-il par la volenté et par le pourchas le roy meisme et
+son fils Loys qui moult convoitoit à avoir le chastel; et pour ce que
+messire Loys peust mieulx lier à luy son frère en paix et en amour, lui
+donna-il, par dessus ce, le chastel de Meun[419], et s'acorda à la prière
+du père.
+
+ Note 416: _Gautier Troussel._ Il falloil _Guy_, comme dans le latin,
+ et d'après la généalogie donnée à la fin du règne de Robert.
+ M. Guizot le nomme _Guy de Truxel_, bien que la position de cette
+ seigneurie de _Truxel_ dût l'embarrasser. _Troussel_ étoit un
+ sobriquet.
+
+ Note 417: Les historiens du siége d'Antioche ont rappelé la honte de
+ Guy Troussel. (Voyez entre les autres Tudebode, collection de
+ Duchesne tome IV, p. 796.)
+
+ Note 418: _De bast._ Bâtard.
+
+ Note 419 _Meun._ Il falloit _Mantes_. _Castrum Meduntense_.
+
+Et quant il eut ainsi receu en garde le chastel de Montlehéry, si en furent
+moult liés tous ceulx du pays d'entour, ainsi comme qui leur eust traite la
+boise[420] de l'oeil qui trop les destrainsist, ou ainsi comme qui leur eust
+desbarré les huis d'une fort tour où il fussent en estroite prison. Et bien
+tesmoingnoit le roy Phelippe à son fils Loys, devant tous, que trop l'avoit
+cil chastel lassé et grévé par plusieurs fois. Et puis luy disoit: «Beau
+fils Loys, garde bien celle tour qui tant de fois m'a traveillié et en cui
+combattre et essilier sui presque tout envielli, et par laquelle desloiauté
+je ne péus oncques avoir bonne paix né bonne santé. Laquelle desloiauté
+faisoit des preud'hommes et des loiaux, traytres et mauvais; car laiens
+s'attropeloient et de près et de loing les traytres et les desloiaux; né en
+tout le royaume n'estoient maux fais né traysons, sans leur assentement né
+sans leur ayde; si que du chastel de Corbeil qui est mi voie de Montlehéry,
+à destre jusques à Chasteaufort, estoit Paris et la terre si atainte, et si
+grant confusion entre ceulx de Paris et ceulx d'Orlenois, que les uns ne
+povoient aler dans la terre de l'autre pour marchéandise né pour autre
+chose, sans la volenté à ces trayteurs, se n'estoit à trop grant force de
+gent.»
+
+ Note 420: _La boise._ Le fétu de paille. «Festucam.»
+
+Teles paroles disoit le roy à son fils, et l'amonestoit de bien garder la
+tour et le chastel qui pour ce mariage estoit venue en sa main; dont tout
+le pays estoit en paix et en repos et pouvoient les Parisiens et les
+Orlénois repairier ensemble si comme il désiroient.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE: 1104.
+
+_Coment le seigneur de Montlehéry et son lignage se vouldrent retourner en
+leur desloiauté acoustumée et assaillirent Montlehéry. Et coment le conte
+Gui de Rochefort, qui estoit sénéchal de France, le secourut._
+
+
+En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort, à grant renommée
+et à grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si
+estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe
+belle feste, pour ce que moult avoit esté son famillier et son ami, avant
+qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son sénéchal avoit esté. Et lors le
+retindrent à leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour
+tenir les affaires du règne; et luy rendirent la sénéchaussée, pour ce,
+meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de
+Montlehéry, et que, par ce, acquéissent paix et services de sa contée, qui
+à eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et
+des autres prochains chasteaux. Et tant moutéplia puis, en eulx, amour et
+familiarité, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy
+Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent
+ensemble, il furent desseurés par lignage qui fu trouvé en eulx. En telle
+manière dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son
+fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les
+besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues
+de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit;
+mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours à luy la saveur qu'il a
+prise en sa nouveleté[422], ainsi le sire de Montlehéry et son lignage[423]
+retournèrent à leur acoustumée traïson et à leur desloiauté; et
+pourchacièrent, par traïson et par [424]les deulx frères Gallandois qui
+lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de
+Troies, le mendre frère Gui Troussel, vint à sa mère, la vicontesse, à
+grant compaingnie de chevaliers, et vint à ce chastel où il fu liement
+receu. Lors, parla à Gui Troussel[426] et luy commença à retraire, en
+plourant, les biens et les honneurs que son père luy avoit fais, la grant
+noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiauté qu'il avoient
+tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria à genoulx
+de parfaire ce qu'il avoit piéçà commencié. Par teles paroles et par tels
+humiliemens, les fléchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent
+aux armes et alèrent à la tour, tous armés, pour assaillir ceulx qui la
+gardoient de par le roy. Lors commença l'assaut fors et périlleux, aux
+espées et aux lances, à feu et à grant pieus agus et à grosses pierres, si
+qu'il effondrèrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrèrent
+à mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille
+Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du règne, devoit espouser; et
+quant cil conte Gui, qui sénéchaux estoit le roy, sçeut ces nouvelles, si
+mut là, à tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit
+fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux
+gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha
+hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la
+povoient prendre né ceulx dedens surmonter les aperceurent venir dès les
+montaingnes; lors se trairent arrière et guerpirent l'assaut comme ceulx
+qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du règne ne venist sor eulx
+despourveuement. Lors commencèrent à pourpenser lequel feroient, ou de fuyr
+ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeusé,
+fist à soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant
+conseil parla à eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys,
+et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les
+leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si
+s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa traïson
+traite à fin. Mais quant le noble Loys oï ces nouvelles, si vint au chastel
+isnellement. Si fu moult couroucié, quant il eut la vérité sceue, de ce que
+il n'ot trouvé les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il
+les péust avoir tenus. Et à ceulx qui remés furent tint la paix que le
+conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jurée à tenir; et pour ce
+qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la
+forteresse du chastel, sans la tour[427].
+
+ Note 421: _Rochefort._ Aujourd'hui petite ville à dix lieues de
+ Paris, vers Chartres. Il reste quelques débris du vieux château de
+ Guy-le-Rouge.--_Chateaufort_ est à cinq lieues de Paris. On voit
+ encore deux des tours des anciennes fortifications.
+
+ Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'épître d'Horace
+ _ad Lollium_ et non pas _de Arte poëtica_, comme le disent dom Brial
+ et M. Guizot.
+
+ «Quo semel est imbuta recens servabit odorem
+ «Testa diù.
+
+ Note 423: _Le sire de Montlehéry._ C'est je crois une faute. Il
+ s'agit ici des habitans de Montlehéry. Suger dit seulement: _Viri de
+ Monte-Leherii_, et c'est à eux que Miles va s'adresser
+ tout-à-l'heure, non pas à Gui Troussel, qui sans doute n'étoit pas
+ dans le château.
+
+ Note 424: _Gallandois._ Les frères de _Garlande_.
+
+ Note 425: _Coment_, etc. C'est-à-dire: De manière à ce que, etc., ou:
+ Ils firent tant que, etc.
+
+ Note 426: _A Guy Troussel._ Cela est ajouté, et mal à propos.
+
+ Note 427: _Sans la tour._ Cette tour chancelante, noire et
+ sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIème
+ siècle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la
+ royauté.
+
+
+IX.
+
+ANNEE: 1106.
+
+_Coment Buiaumont, le prince d'Antioche, et Robert Guichart son père,
+eurent, tout en un jour, victoire sur l'empereur d'Allemaigne et l'empereur
+de Grèce. Et coment cil Buiaumont eut à femme Constance, la seur le noble
+Loys._
+
+
+En ce temps vint en France Buiaumont, le noble prince d'Antioche. A celuy
+espéciaument fu rendue la forteresse et la seigneurie de la noble cité
+d'Antioche, au temps que le grant siège y fu mis de celle très-puissant
+baronnie de France et d'autres terres, que Pierre le hermite esmut. Cil
+Buiaumont estoit adont un des plus nobles et des plus puissans barons de la
+terre d'Orient, de cui proesce il estoit grant renommée par tout le monde,
+meismement par un merveilleux fait qu'il fist en sa vie, qui ne pot estre
+fait sans la divine aide; dont il fu grant parole démenée néis entre les
+Sarrazins. Si le vous compterons briefment.
+
+Cil puissant prince Buiaumont et son père Robert Guichart avoient une fois
+assise la cité de Duras, dont la grant richesse de Thessalle[428] né le
+grant trésor de Constantinoble né la force de toute Grèce ne les peurent
+oncques par force lever de ce siège où il sistrent longuement. Si avint que
+les messages le pape Alexandre passèrent la mer et alèrent jusques à eulx,
+et leur requistrent et semondrent en la charité Nostre-Seigneur et par
+l'ommage qu'il devoient à saint Pierre de Rome et à son vicaire, que il
+secourussent à l'églyse de Rome et l'apostoile que l'empereur de Rome avoit
+assis dedens la tour de Crescence; et les prièrent humblement et par
+l'ommage que il avoient à l'églyse de Rome, qu'il ne laissassent pas
+périllier l'églyse de Rome né son vicaire, qui en grant péril estoit sé il
+n'estoit secouru.
+
+ Note 428: _De Thessale._ Suger dit: _Thessalonicenses Gazæ_.
+
+En grant doubte furent cil deus riches princes de ces nouvelles; lequel il
+feroient avant ou s'il lairoient ce grant siège qui tant leur avoit cousté
+ou il ne peussent jamais recouvrer sé à grant paine non, né à ce venir
+qu'il en estoient jà; ou sé il nostre saint père de Rome laisseraient
+périllier et asservir, pour le siège maintenir. Si comme il orent grant
+pièce demouré sur ceste affaire terminer, si prisrent un trop haut conseil;
+ce fu qu'il feroient et l'un et l'autre, et le siège maintenir et secourre
+l'apostoile. Ainsi le firent et remest Buiaumont au siège; et Robert
+Guichart, son père, passa la mer en Pouille et tantost comme il fu armé,
+assembla à grant plenté de chevaliers, que de Puille que de Sezille que de
+Kalabre que de terre de Labour, et de sergens à riches armes, et puis
+chevaucha hardiement vers la cité de Rome. Et vint une aventure dont tout
+le monde se doit esmerveillier; que tantost comme l'empereur des Griex
+sceut que Robert Guichart se fu parti du siège devant Duras, si assembla
+merveilleux ost de Griex, et vint contre Buiaumont à bataille, et par mer
+et par terre, pour le lever du siège. Si avint que luy et son père se
+combattirent tout en un jour aux deulx empereurs: Robert Guichart à
+l'empereur d'Allemaingne, et son fils Buiaumont à l'empereur de Grèce: et
+orent ambedeulx victoire des deulx empereurs, par l'aide
+Nostre-Seigueur[429].
+
+ Note 429: Ce récit de la double victoire des princes Normans sur les
+ deux empereurs semble avoir été emprunté par Suger à _l'Historia
+ Sicula_ éditée par Muratori, et dont M. Champollion vient de publier
+ une très-ancienne traduction. (Voy. la suite de l'_Istoire de li
+ Normant_, _par Aimé moine du Mont-Cassin_. Paris, 1835, page 308 et
+ suiv.) Seulement Suger a eu tort de nommer le pape Alexandre II;
+ c'est Grégoire VII que Robert Guiscart fit sortir de la tour de
+ Crescence, en 1084.
+
+La raison pourquoi cil Buiaumont estoit venu en France, c'estoit pour
+demander à femme la gentille dame Constance, la sereur le noble Loys, qui
+moult estoit belle et vaillant et sage, et bien enseingnée sor toutes
+autres damoiselles. Et pour ce, en toutes manières, essaya s'il la porroit
+avoir. De si grant renommée et de si grant noblesse estoit le royaume de
+France et cil qui sire en devoit estre, que néis[430] les Sarrazins avoient
+grant paour de ce mariage. Sans seigneur estoit la dame et avoit refusé le
+conte Huon de Troies, et n'avoit cuer de se marier. Et tout ce savoit bien
+le prince Buiaumont qui tant fist, touteffois, que par dons que par
+promesses que par proières, que la dame luy fu ottroiée du roy Phelippe et
+de Loys, son fils. Et ce fu fait en la cité de Chartres par devant mains
+barons du règne, que arcevesques que évesques que princes que abbés. Et si
+fu présent aux espousailles dans Bruns, évesque de Seigne[431] qui, de par
+l'apostoile, estoit légat en France. Si estoit venu avec le prince
+Buiaumont pour prescier la voie du saint sépulcre. Et de ce tint il grant
+concile à Poitiers, et là eut traitié de plusieurs establissemens, et
+meismement de la terre d'oultre-mer. Et tant firent-il et le prince
+Buiaumont qu'il encouragièrent maint preud'hommes d'aler en ce voiage. En
+celle compaingnie s'en retournèrent en leur pays le légat et cil Buiaumont
+et madame Constance, sa femme, à grant joie et à grant compaingnie de
+chevaliers de France et d'ailleurs, qui pour eulx avoient emprise la voie.
+
+ Note 430: _Néis._ Même.
+
+ Note 431: _Seigne_, Seigni. _Dans_, «Dominus.»
+
+De celuy prince Buiaumont eut puis la dame deulx fils: Jehan et Buiaumont;
+mais cil Jehan morut en Puille, ains qu'il fust chevalier, et cil Buiaumont
+qui fu prince d'Antioche après son père et chevalier merveilleux eut un
+jour desconfi les Sarrasins: si comme il les enchaussoit, luy centiesme de
+chevaliers tant seulement, si fu entrepris par leurs agais, comme cil qui
+follement les enchaussoit et plus qu'il ne déust se fioit en sa proesce. Là
+luy fu le chief copé, et tous ses chevaliers pris et mors; et ainsi perdi
+Antioche, et Puille et la vie.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 1107.
+
+_Coment l'apostole Pascase se conseilla au roy Phelippe et à son fils,
+contre l'empereur Henri, qui contrainst son père à metre jus tous les
+aournemens royaux; et persécutoit saincte églyse._
+
+
+Au second an que le prince Buiaumont s'en fu retourné et eut enmenée madame
+Constance, sa femme, si comme vous avez oï, avint que l'apostole Paschaise
+s'en vint vers les parties d'Occident à grand compaingnie de ses hommes,
+que cardinaux que évesques que sages hommes de Rome, pour soy conseillier
+au roy Phelippe et à Loys son fils et à l'églyse de France, d'une nouvelle
+querelle, d'endroit une manière de revesteure[432], de quoy l'empereur de
+Rome le travailloit et le béoit encore plus à travailler et luy et l'églyse
+de Rome. Bien faisoit à croire, car il estoit homme sans pitié et sans
+amour, et vers luy et vers tous autres hommes; et si cruel et si desloiaux
+que il avoit déshérité son père meisme et tenu en sa propre prison, et
+contraint à ce qu'il luy fist rendre ses roiaux aournemens à force, c'est
+assavoir: la couronne et le septre et la lance saint Maurice; et que il ne
+tendroit rien en propre de son héritage. Et pour ce que l'apostole et tous
+ses consaulx se doubtoient de sa desloiauté et de la convoitise des Romains
+qui, partout, sont ardens et convoiteux, leur fu-il avis que plus seure
+chose seroit d'eulx conseillier au roy Phelippe et à Loys son fils et à
+l'églyse de France, que à ceulx de la cité de Rome. Droit à Clugny s'en
+vint, et de là à la Charité-sur-Loire. Là dédia et sacra l'églyse d'iceluy
+priouré, à grant compaingnie d'évesques et d'autre clergie, et y furent
+plusieurs barons de France, et le conte Guy de Rochefort, séneschaux de
+France, qui, de la part le roy Philippe et Loys, son fils, y fu envoié; et
+de par eulx, luy offri et abandonna le roiaume à sa volenté, comme à leur
+père spirituel[433]. Et à ce dediement fu un cler le roy, qui Sugier avoit
+nom[434]: (moine estoit de Saint-Denis en France, et puis fu-il abbé de
+léans et fist tant de bien au roiaume et à l'églyse; car il eut tout le
+roiaume en sa garde, au temps que le roy Loys, fils Loys-le-Gros et père au
+roy Phelippe, fu oultre-mer; et ce fust cil meisme qui fist ceste istoire
+si certainement comme cil qui, tousjours, fu nourri au palais et au service
+le roy.) Là estoit alé, si comme nous l'avons dit, contre l'évesque de
+Paris, Galon, qui l'églyse de Saint-Denis avoit traite en cause pour une
+grant querelle qu'il clamoit sur elle. Et cil Sugier allégua, devant
+l'apostole meisme, pour l'églyse, et deffendi sa querelle par droit et par
+appertes raisons.
+
+ Note 432: Suger dit: «_Super.... novis investituroe ecclesiasticoe
+ querelis_.»
+
+ Note 433: Le sens du latin est moins large: «_Missus occurrit, ut ei,
+ tanquam patri spirituali, per totum regnum, ejus beneplacito,
+ deserviret._»
+
+ Note 434: Suger dit seulement: «_Cui consecrationi et nos ipsi
+ interfuimus._»
+
+De la Charité se parti l'apostole et s'en ala à Saint-Martin de Tours. Là,
+chanta la messe solempnellement, le jour de la mi-caresme, et porta mitre
+sur son chief[435], à la guise de Rome. De là desparti et s'en ala
+droitement à Saint-Denis en France, humblement et dévotement ainsi comme à
+l'églyse Saint-Pierre de Rome. Là fu assez haultement et honorablement
+receu, comme si haute personne. Mais un exemple merveilleux et remembrable
+laissa aux Romains et à ceulx qui à venir estoient; car de chose
+quelconque, né or né argent né garnement de pierres précieuses qui en ceste
+abbaïe fust, dont l'en se doubtoit moult, ne daigna regarder, par semblant
+de convoitise: tant seulement devant les corps sains se coucha et estendi
+devotement, tout dégoutant de larmes, comme cil qui tout s'offroit de corps
+en sacrefice à Dieu et à ses sains; et prioit à l'abbé et au couvent que
+aucune partie de vestement entaint de son sanc luy fu donnée et ottroiée;
+et disoit telles paroles: «Ne vous doit pas déplaire sé vous rendez aucunes
+parties petites des vestemens de celuy que nous vous envoiasmes jadis en
+France, de nos grés et sans murmure, pour estre apostre de France.» Là luy
+vindrent à l'encontre à grant joie, le roy Phelippe et son fils Loys, et
+s'inclinèrent dévotement à ses piés, en la manière que les roys seulent
+faire devant le sépulcre et l'autel Saint-Pierre, les couronnes ostées et
+les chiefs enclins. Et l'apostole les prist par les mains, comme les dévos
+fils des apostoles, et les fist ambesdeulx séoir devant luy.
+
+ Note 435: _La mitre._ «Frygium.» C'est la _Thiare_, et non pas la
+ mitre que tous les évêques de France portoient. Suger affecte deux
+ fois de rappeler que la coiffure pontificale ne différoit de cette
+ des prélats françois qu'en raison de la différence de la _mode_ en
+ deçà et au-delà des monts.
+
+Après parla à eulx, comme sage et par grant familiarité, de l'estat de
+sainte églyse, et les pria moult qu'il aidassent à saint Pierre et à son
+vicaire, si comme les roys de France leurs devanciers avoient fait, comme
+les roys Pepin et Charles-le-Grant et Loys, son fils, et les autres qui
+après vindrent; et qu'il contrastassent aux ennemis de sainte églyse et
+meismement à l'empereur Henri.
+
+Moult volentiers reçurent ces paroles, et luy offrirent et promistrent leur
+conseil et leur aide, par tous lieux et contre tous hommes mortels, et luy
+abandonnèrent tout le roiaume à sa volenté. Après, luy baillèrent grant
+compaingnie d'archevesques et d'évesques, et l'abbé Adam de Saint-Denis,
+pour aler à l'encontre des messages de l'empereur Henri, qui à Chaalons
+devoient venir à luy.
+
+
+XI.
+
+ANNEE: 1107.
+
+_Des messages l'empereur Henri et de leur légation à l'apostole. Après, de
+la réponse l'apostole aux messages; et coment les messages l'empereur
+s'empartirent à mautalent._
+
+
+Quant l'apostole eut jà demouré à Chaalons, ne sçai quans jours, si
+vindrent les messages l'empereur Henri, et pristrent leur hostel à
+Saint-Mange[436], dehors de la cité, et laissèrent illecques Almaubert, le
+chancelier, par cui conseil l'empereur ouvroit le plus. Et tous les autres
+vindrent à la court de l'apostole à grant compaingnie et à grant bobant; et
+arneischiés et atournés à merveilles orgueilleusement de lorains[437] et
+d'autres appareils. Ces messages furent l'archevesque de Trèves, l'évesque
+d'Antatense,[438] l'évesque de Moustier[439] et plusieurs contes, tous
+d'Allemaingne; et avec eulx, le duc Welphons, devant qui l'en portoit une
+espée toute nue. Si estoient à merveille corsus, gros et gras, curieux et
+noiseux en paroles. Si sembloit mieux que eulx tous fussent venus pour
+tencier et pour menacier, que pour besoingne desrenier[440] par mesure et
+par raison. L'archevesque de Trèves conta leur parole; home sage et amesuré
+et qui savoit bien langue françoise. Sagement conta la besoingne pourquoy
+il estoient là envoié de par l'empereur; et de par luy, aporta à l'apostole
+et à toute la court salus et services, sauve la droiture de l'empire. Après
+commença la parole si comme ele luy eut esté enchargiée.
+
+ Note 436: _Saint-Mange_ ou _Saint-Memmie_, faubourg de Châlons. De là
+ les noms propres de _Mangin_, _Mangeart_ et _Magineau_ si communs en
+ Champagne.
+
+ Note 437: _Lorains._ Harnois de chevaux.
+
+ Note 438: _Antatense._ Halberstadt.
+
+ Note 439: _Moustier._ Munster.
+
+ Note 440: _Desrenier._ Exposer par raisons. Discuter.
+
+Lors commença à parler en tele manière: «Cogneue chose est que ce
+appartient à l'empire dès le temps à nos ancesseurs et nos sains pères, qui
+ont esté au lieu monsieur Saint-Père, au siège de Rome, si comme dès le
+temps le grant Grégoire et les autres après jusques à ore, que en toutes
+élections soit gardé et tenu cil ordre: que ainçois que l'élection soit
+espandue né magnifestée, qu'il soit fait assavoir à l'empereur; et sé il
+voit que la personne soit convenable à ce, l'en doit prendre de luy
+asseurement et ottroy. Après ce, doit estre mené en la congrégacion des
+évesques et du clergié où il doit estre esleu selon les sains canons, et à
+la requeste du peuple, et par l'élection du clergié, et par l'assentement
+de l'empereur. Et puis quant il sera sacré franchement, non pas par
+simonie, si doit estre ramené à l'empereur pour revestir-le du régale, si
+comme de l'anel et de la croce, et pour luy faire hommage et féauté; et si
+n'est mie merveilles, car autrement ne se peust-il saisir de chastel né de
+cité né des marches né d'autres dignités qui soient de l'empire, et sé
+monsieur l'apostole se veult ainsi souffrir, si tienne sainte églyse en
+paix et en prospérité à l'onneur de Dieu, et de ses droitures telles comme
+il doit avoir en l'empire et au règne.»
+
+A ce respondi l'apostole sagement, par la parole l'évesque de Plaisance qui
+parla en telle manière: «Sainte églyse, qui est rachetée et franchie du
+précieux sanc Nostre-Seigneur Jésus-Christ, ne convient mie de rechief
+ramener à servage, en ce que elle ne puisse eslire prélat, sans le conseil
+de l'empereur et que elle se mette en servitude; mise arrière et oubliée la
+précieuse mort de Jésus-Christ, par cui elle fu franchie de toutes
+subjeccions et de tous servages. Que ce serait jà avenu sé il convenoit
+qu'il fust par luy revestu de la croce et de l'anel, comme ces choses
+appartiennent à l'autel plus que à luy qui d'eulx se veult saisir et
+entremettre contre Dieu; et plus, que ses mains, qui sont sacrées au corps
+et au sanc Nostre-Seigneur proprement, sé par ce lien les convenoit
+sousmettre aux mains qui sont soilliées et ensanglantées et pecheresses de
+glaive et de bataille; par teles mesprison abaisseroit trop ses ordres et
+sa sainte unction.»
+
+Quant les messages oïrent ceste response, si commencèrent à frémyr de
+mautalent et dire contre l'apostole; et en manière de Tyois[441] noisier et
+faire grant tumulte: et s'il osassent, il eussent dict et faicte violence à
+luy et à sa gent; si dirent à la parfin: «Ne sera or pas ci terminée ceste
+querelle, mais à Rome aux espées tranchans.» Si s'en partirent à tant.
+
+ Note 441: _Tyois._ Allemands.
+
+Tout maintenant envoia l'apostole aucuns sages hommes et esprouvés, à
+Almaubert, le chancelier, pour le prier et requerre que ses messages
+fussent oïs et qu'il se penassent d'abaissier ce couroux et de mettre paix
+au règne et à l'empire; et quant les messages qui ces paroles oïrent les
+lui eurent portées, si s'en partirent, et tantost l'apostole s'en ala à
+Troies et là assembla un grant concile qu'il avoit fait semondre grant
+pièce devant. Après ce concile retourna à Rome en prospérité, à grant amour
+et à grant grace des François, qui moult l'avoient servi et honnoré; et à
+grant paour et à grant haine des Tyois qui moult l'avoient grevé et
+traveillié.
+
+
+XII.
+
+ANNEE: 1111.
+
+_Coment l'empereur assembla grant ost et entra en la cité de Rome, comme
+ami, faintement. Et coment il prist l'apostole en chantant sa messe et les
+cardinaux, et comme icel tirant et anemi desloyal mist main à l'apostole et
+le traitta vilainement._
+
+
+Entour un an après ce que l'apostole s'en fust retourné, assembla
+l'empereur un merveilleux ost, bien de trente mil chevaliers, et chevaucha
+à Rome par grant force et par grant cruauté, comme cil qui en celle voie ne
+s'esjoïssoit fors que quant il véoit occision et sanc espandre. Quant il fu
+là venu, si faint son cuer par grant traïson et par grant guile, et fist
+semblant paisible, né oncques ne parla de la querelle de revesteure qu'il
+clamoit devant seur l'apostoile, et commença à promettre à faire moult de
+bien à l'églyse et à la cité; et puis si blandi moult et pria que on le
+laissast entrer en la cité, car autrement n'i pouvoit-il entrer. Et le
+desloiaux qui ne béoit fors à la traïson, ne doubta pas à décevoir le
+souverain du monde et toute saincte églyse, et le roi des rois à qui la
+querelle estoit toute.
+
+Taudis, s'espandi la renommée par la cité que l'empereur vouloit clamer
+quitte cette grant querelle qu'il clamoit sur l'apostole, qui si estoit
+contraire à Dieu et à saincte églyse. Lors commencièrent tous à faire plus
+grant joie que nul ne pourroit cuider; et le clergié et les chevaliers de
+Rome s'efforcièrent tous comment il le pourroient plus honorablement
+recevoir. L'apostole et les cardinaux montèrent à grant compagnie
+d'évesques et de prélas, tous couvers leurs chevaux de blanches couvertures
+et tous parés et acesmés de riches aournemens, et luy alèrent à l'encontre
+et grant suite de peuple de Rome. Adonc, prist l'apostole aucuns de ses
+cardinaux et les envoia devant soy pour prendre le serement de l'empereur
+qu'il rendroit paix à l'églyse Saint-Père, et à son vicaire et à la cité,
+et qu'il clamoit quitte tout le contens de celle revesteure. Ainsi
+s'entrencontrèrent l'apostole et l'empereur en un lieu que l'en dit la
+Monjoie de Rome, et de ce lieu voit-on l'églyse des apostres. Et ilecques
+de rechief furent fais cil seremens, et après ce le jura tierce fois, et
+porche de l'églyse, de sa main nue et une partie de ses plus hauts barons.
+Lors fu mené jusques à l'églyse des apostres à grant procession du clergié,
+assés plus noblement et à plus grant joie que Rome ne fist jadis de la
+victoire d'Afrique.
+
+Tous rendoient loanges à Dieu: et crioient cil Allemans en leur Tyois, si
+espouventablement et si hault, qu'il sembloit qu'il déussent les cieux
+trespercer. Là fu couronné solempnellement, par les mains de l'apostole,
+selon la manière des anciens empereurs. Après se revesti l'apostole pour la
+messe chanter; et quant ce vint en ce point qu'il eut sacré le vrai corps
+Dieu et son précieux sanc, si en coménia l'empereur d'une partie en
+alliance de paix et d'amour pardurable, et en plege et en ostage de tenir
+les convenances qu'il avoit vers saincte églyse. Quant l'apostole eut la
+messe chantée, et ains que il fust du tout devestu, avint que les Tyois
+descouvrirent la desmésurée traïson que il avoient jusques à ce point
+célée; et traisrent, comme forcenés, les espées, et coururent sus aux
+Romains qui, en ce lieu et en ce point, estoient désarmés; et commencièrent
+haultement à crier à haulte voix que tout le clergié de Rome, et cardinaux
+et évesques, fussent prins et destranchiés.
+
+Après, firent une desverie à qui nul forfait ne se prent, né nul outrage ne
+se puet comparer: car il pristrent l'apostole et mirent la main au vicaire
+Nostre-Seigneur et de saint Père. Tantost fu la cité esmeue et troublée et
+plaine de dolour et d'angoisses plus que l'en ne pourroit dire. Et lors
+primes apperçurent la traïson des Tyois, mais ce fu trop tart. Lors
+commencèrent les uns à courre aux armes, et les autres à fuir comme gent
+seurprise et esbahie; mais il ne porent si légièrement fuir à l'assaut de
+leur ennemis qui, soudainement, les avoient seurpris et desceus, qu'il n'y
+en eust assez de blessiés. Et touteffois montèrent-il sor les trefs[442] du
+porche de l'églyse qu'il firent verser et trébuchier sor ceulx qui les
+chaçoient, et, par ce firent-il d'eulx leur deffence. L'empereur, qui de
+son desloial fait et de s'orde conscience estoit forment espouvanté, issi
+hastivement de la cité et emmena avec luy la plus merveilleuse proie qui
+oneques-mais eust esté faicte, contre crestiens né ailleurs: ce fu le corps
+de l'apostole meisme, et tant des cardinaux et des évesques comme il peust
+tenir aux poins, et se mist dedens la cité Chastelle[443] qui trop estoit
+fort de grant siège naturel et de grant forteresse. Laiens fist despoillier
+et laidement traictier les cardinaux et les évesques; puis fist une si
+très-grant cruauté que néis du dire est-ce grant félonnie; car il mist main
+el Crist dame-Dieu, et le despoilla orgueilleusement de sa chappe et de sa
+mitre et de tous les autres aournemens qui à sa dignité appartenoient; et
+après ce, lui fist moult d'ennuis et de honte: né oncques, né luy né les
+siens ne voult laissier aler, jusques à tant qu'il les eust contrains à ce
+que il le quitteroient de la convenance dont le contens estoit, et qu'il en
+eurent fait privilège. Un autre privilège leur estordist[444] aussi à
+force, qu'il avoit devant ce quassé, par le jugement de l'églyse, au grant
+concile qu'il tint de trois cens évesques et de plus. Ce fu que l'empereur
+le revestiroit, d'ore en avant, des devant dictes choses. Et sé aucun
+demande pourquoy l'apostole le fist ainsi laschement, sache-il que saincte
+églyse estoit en langueur par deffaut de pasteur et de collatéraux, et que
+le tirant qui l'avoit ramenée à servitude la tenoit en sa main comme sienne
+propre, pour ce que nul n'estoit qui l'osast contredire. Après ces choses,
+quant l'apostole eut reformé l'estat de saincte églyse au mieux qu'il pot,
+et mise paix quelle que ce fu, si s'en fui en un désert, et fist un
+hermitage; là eust demouré le remenant de sa vie, sé saincte églyse et la
+force des Romains ne l'eussent contraint de revenir à son siège. Mais
+Nostre-Seigneur Jésus-Christ, qui saincte églyse racheta de son précieux
+sanc, ne le laissa pas longuement défouler, né ne volt souffrir que
+l'empereur s'esjoïst longuement du grief et de l'outrage qu'il eut fait;
+car ceulx qui de noient n'estoient tenus à l'empire par foy et par serement
+né autrement, pristrent sur eulx la besoingne. Par le conseil et par l'aide
+le noble damoisel de France, assemblèrent un grant concile en son règne, et
+par le commun jugement de saincte églyse, escommenièrent l'empereur et le
+férirent du glaive saint Père, puis s'en retournèrent vers le règne
+d'Allemaingne, et pourchacièrent tant qu'il esmeurent contre luy grant
+partie de ce règne, et le plus des barons du païs et ceulx qui à luy se
+tenoient. Et déposèrent Richart le Roux, évesque de Moustier, né oncques ne
+finèrent jusques à ce qu'il eurent à leur povoir destruit et deshérité ses
+aideurs, en vengeance de sa pesme vie et de la desloiauté par quoy il
+guerroia saincte églyse. Et par son péchié fu l'empire transporté en autrui
+main, par le droit jugement Nostre-Seigneur. Après son décès, furent ses
+hoirs déshérités par son péchié, et vint pu la main Lohier le duc de
+Saissoingne, un chevalier merveilleux et moult prudomme et fort deffendeur
+de l'empire, qui, après ce qu'il eut soubmis à l'empire Puille et Kalabre
+et Lombardie et Campaigne jusques à la mer Adrienne et tout dégasté devant
+soy, voiant le roy Rogier qui de Puille s'estoit fait roy par force, s'en
+revint en son règne à grant victoire, et puis morut. Ces fais et autres que
+ses gens firent mistrent en istoire leurs maistres et les istoriographes;
+et nous, dès ore mais, retournerons aux fais des François qui sont de
+nostre propos.
+
+ Note 442: _Trefs._ Les poutres.
+
+ Note 443: _Chastelle._ Le château Saint-Ange.
+
+ Note 444: _Estordist._ Arracha. _Qu'il avoit;_ que le pape avoit.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE: 1107.
+
+_Coment Huc de Ponponne, chastelain de Gornay-sur-Marne, ravist chevaus à
+marchéans au chemin le roy et mena en son chastel. Et coment le sire du
+règne l'asségia séant à grant ost et coment il le prist à moult grant
+paine._
+
+
+Le conte Guy de Rochefort, duquel l'istoire a parlé dessus, se forcenoit
+tout de couroux et de mautalent, pour ce que le mariage de sa fille et du
+damoisel Loys de France avoit esté despécié, en la présence l'apostole,
+pour la raison du lignage qui prouvé y fu par l'engin et par le pourchas de
+ses ennemis qui envie luy portoient; et la rancune qu'il en avoit en son
+cuer reçu béoit bien à monstrer par envie contre eulx, en lieu et en temps;
+et nonpourquant le devant dit sire ne le béoit mie à oster de son service
+pour le mariage qui despécié estoit. Tant qu'il avint que les Gallandois
+s'i entremeslèrent qui l'amour et la familiarité d'eulx deux despécièrent
+et i semèrent discorde. Si sourdi une ochoison qui au seigneur du règne
+donna matière de guerroier; si fu pour ce que un chevalier merveilleux, qui
+avoit nom Hues de Ponponne, et estoit chastelain de Gournay sur la
+Marne[445], eut une fois pris chevaux à marchéans au chemin le roy et mené
+en son chastel. Mais le sire du règne qui, pour ceste outrage, estoit
+forcené, assembla son ost hastivement et ala assiéger ce chastel au plutost
+qu'il pot, pour que il ne péust estre garni de viandes né d'autre
+garnison[446]. Devant ce chastel estoit une isle merveilleusement belle et
+délitable qui, à ceux de la ville, donnoit trop grant aaisement de leurs
+bestes pasturer, et grant déduit et grant esbatement pour la beauté de la
+rivière et pour le grant déduit de la riche praerie. Si amande moult le
+lieu ce qu'il est enclos de la parfonde rivière, qui grant seureté leur
+donne. De ceste isle prendre et saisir se péna moult l'avoué du règne; et
+si tost qu'il eut sa navie appareilliée, si fist une partie de ses
+chevaliers et moult de ses gens à pié despoillier tous nus, pour passer
+plus légièrement et plus tost relever et saillir sus, s'il avenist que il
+chéissent: les uns fist passer à noe[447], et les autres à cheval parmy les
+parfons flos, jaçoit que ce fu trop périlleuse chose, et il meisme passa
+avec eulx, monté sur son destrier pour donner à sa gent cuer et hardement.
+Lors commença à envahir l'isle en telle manière. Mais ceulx du chastel qui
+s'estoient garnis au mieux qu'il povoient leur deffendoient moult forment
+la terre dessus les haultes rives où il estoient assemblés; et à ceux qui
+estoient ès flos et en la navie lançoient menu et souvent grosses pierres
+et lances et pieus agus, par quoi il les firent guenchir et réuser de la
+rive. Mais tost se rallièrent les royaus et retournèrent sus de rechief aux
+chastelains par grant force, tous encouragiés de bien faire. Dont firent
+traire leurs arbalestriers et leurs archiers, et les chastelains se
+combattaient de maintenant, si comme il povoient mieux venir à eulx. Et les
+roiaux de la navie, qui leurs haubers avoient vestus et leurs heaumes
+laciés, les rassailloient vertueusement à guise de galios[448]; et tant
+dura les assaus, que les royaus qui avant avoient esté réusés, firent
+ressortir par force ceulx du chastel, et par vertu et par proesce qui n'a
+pas appris à avoir honte né deshonneur, conquistrent et pourpristrent celle
+isle, et leurs ennemis firent flatir par vive force en leur chastel. Mais
+quant le sire du règne et les royaus virent que ceulx du chastel ne se
+rendroient pas ainsi (et il eut jà tenu le siège ne sais quans jours), si
+ne pot plus souffrir, comme cil à qui le lonc siège ennuioit inoult. Lors
+fist son ost assembler et armer, et puis fist assaillir le chastel qui trop
+estoit fors et de parfons fossés et de glant haut et fort, d'eaue bruiante
+et parfonde qui au pié luy courroit; et par ce estoit-il tel que, à bien
+près, n'avoit-il garde[449] d'escu né de lance. Et tout ainsi, passa parmy
+le ruissel qui près des fossés estoit où il eut de l'eaue jusques au
+braier[450], tout atalenté d'aler jusques au fossé et d'assaillir au
+glant[451] et sa gent après luy. Lors leur commanda à assaillir fièrement,
+et eulx si firent par grant force, à moult grant grévance et à moult grant
+meschief.
+
+ Note 445: _Gournay_, à trois lieues et demie de Parie. C'est
+ aujourd'hui un petit bourg.
+
+ Note 446: Celle aventure de Hue de Pomponne a contribué beaucoup à
+ justifier les déclamations que nos écrivains modernes se font une
+ religion politique de répéter contre l'ancienne baronnie françoise.
+ Tous les chevaliers, du Xème au XVème siècle, sont ainsi devenus des
+ détrousseurs de passans, des voleurs de grands chemins. Mais si telle
+ avoit été la coutume des seigneurs châtelains, Suger n'auroit pas
+ remarqué la grande colère de Louis-le-Gros contre Hue de Pomponne et
+ la guerre qui en fut la conséquence. Nous conviendrons volontiers que
+ la lutte une fois déclarée entre barons, les routes dévoient être
+ moins assurées qu'au milieu d'une paix complète. Tant que Hue du
+ Puiset, Bouchard de Montmorency ou Guy de Rochefort soutinrent la
+ guerre contre Louis VI, les bourgeois et les artisans du voisinage
+ durent tomber souvent victimes des dissensions qu'ils n'avoient pas
+ allumées. Mais il y a loin de là à l'usage chevaleresque du
+ _détrousser les passans_ ou de les _épier sur les grandes routes_: en
+ un mot, les _Mandrin_ étoient dans le moyen-âge tout aussi rares, et
+ les _Cartouche_ plus sévèrement punis qui de nos jours.
+
+ Note 447: _Noe_. Nage.
+
+ Note 448: _De galios._ De pirates. Suger dit: _Piratarum more_. J'ai
+ déjà remarqué ailleurs cette expression, à laquelle on ne trouve pas
+ la même acception dans le glossaire de Ducange.
+
+ Note 449: _N'avoit-il garde._ N'avoit-il besoin, pour se défendre.
+ _N'avoir garde_ étoit toujours pris dans le même sens.
+
+ Note 450: _Braier._ La ceinture. «Usquè ad baltheum.» Dom Brial a eu
+ tort d'expliquer ce mot par celui de _braies_.--_Atalenté_, désireux.
+
+ Note 451: _Glant_, partie supérieure des murs. On ne trouve guères le
+ mot de _glandis_ avec ce sens ailleurs que dans Suger.
+
+D'autre part furent ceulx du chastel qui hardiement et vigoureusement se
+misrent avant et s'abandonnèrent moult à eulx deffendre, si que il
+n'espargnoient à nulluy, néis au seigneur du règne; et vindrent à armes à
+l'assault contre leurs ennemis, si qu'il les firent ressortir, et le plus
+d'eulx trébuchier ès fossés, si qu'il délivrèrent et rendirent à leur
+bataille tout le ru[452] dont il estoient enclos de celle part. Si avint
+ore ainsi, à celle fois, que ceulx du chastel en eurent l'onneur et la
+victoire, et les royaus la honte et le dommage, si le convint ainsi
+souffrir. Lors fist le sire du règne les engins appareiller, et en fist un
+à trois estages, et le fist drecier plus haut que le chasteau n'estoit et
+au plus haut mist archiers et arbalestriers qui véoient tout l'estre et le
+couvine du chastel, et deffendoient à ceulx dedens l'aler et le venir parmi
+les rues. Si avint que ceulx dedens qui sans repos et sans entrelaissier
+estoient constraint et engoissiés par eulx, ne s'osoient apparoir à leur
+deffenses; mais se deffendoient en terraces et sousterrains sagement, et
+faisoieut traire en agait à leurs archiers et à leurs arbalestriers aux
+royaus qui estoient au premier estage de l'engin, et plusieurs en
+occioient.
+
+ Note 452: _Le ru._ Le ruisseau.
+
+Près de cel engin[453] avoit un pont de fust qui s'estendoit d'en hault et
+s'abaissoit un petit sur le glant, si qu'il donnoit légière entrée à passer
+oultre à ceulx qui, par le pont, voulsissent assaillir la ville. Mais
+encontre ce, refirent ceulx du chastel un trébuchet et apoiaux de fust,
+l'un un petit loing de l'autre, si que le pont et ceulx qui dessus
+montassent chéissent de dessus le glant ès fosses que ceulx du chastel
+avoient faites, années de fors pieus agus et ferrés, et bien couvertes
+d'estrain et de paille, que elle ne fussent apperceues; si que ceulx qui là
+chéissent mourussent de tel mort, à giant hachiée.
+
+ Note 453: _Près de cel engin_, ou plutôt _sur cette engin;_ le latin
+ dit: «Hærebat machinæ eminenti pons ligneus.»
+
+En ce point estoit le conte Guy en grant pourchas de gent assembler et
+requerrait d'ayde et parens et cousins et seigneurs pour secourre ceulx qui
+au chastel estoient asségiés. Et tant se pourchasça que, entre les autres
+aides, eut tant fait vers le conte Thibault de Champaingne qui estoit conte
+du palais et homme si puissant et si riche et si merveilleux chevalier, que
+il l'eut asseuré d'aidier à jour nommé et hastivement, et luy eut promis
+que il lèveroit le siège du chastel et délivreroit ceulx qui estoient
+dedens enclos, qui jà estoient en tel point que la vitaille leur alloit
+moult apetissant. Et le conte Guy fu entredeulx ententis à proier et à
+ardoir le règne, pour le seigneur faire lever du siège. Au jour nommé que
+le conte Thibaut deust venir pour le siège lever, eut le sire du règne fait
+mander son arrière ban, et les gens voisines semonses[454], car il n'eut
+pas loisir de mander loing souldoiers. Et à tant de gens comme il pot lors
+avoir issi de ses herberges fervestu et apparcillié luy et les siens, hardi
+et courageux, et remembrant en son cuer de haulte prouesce; et vint liement
+contre ceulx que il ooit contre luy venir. Mais avant envoia contre eulx
+tel qui luy séut noncier leur estre et leur affaire; et luy, tandis, manda
+ses barons; si les amonesta de bien faire, et commença à rengier et à
+ordener ses batailles, chevaliers et sergens, arbalestriers et archiers et
+sergens à glaives, et ordena chascun à son droit et en sou lieu. Après
+chevauchièrent tous rangiés contre leurs ennemis qui, contre eulx,
+appareilliés venoient; et si tost comme il les choisirent, si firent sonner
+trompes et buisines parquoy les chevaliers et les chevaux s'esbaudirent et
+pristrent hardement. Dont laissièrent chevaux aler et s'entreférirent des
+fers des lances. Là, peust-on véoir grant bruit et grant esclatéis de
+glaives. Si fu moult grand l'estour à l'assembler et fort et pesant
+d'ambedeulx pars; mais les Briois[455] ne peurent pas longuement endurer
+les royaus qui estoient fors et adurés de continuelles guerres; et cil qui
+n'avoient appris sé repos non et séjour se desconfirent et tournèrent les
+dos; et les royaus les assailloient vertueusement aux roides lances et aux
+brans fourbis dont il leur donnoient de grans cops et les faisoient
+trébuchier des destriers comme cil qui sur toutes choses desiroient la
+victoire. Né oncques ne cessèrent, né cil à pié né ceulx à cheval, jusques
+à tant que il les eurent tous tournés à desconfiture.
+
+ Note 454: _semonces_, Averties.
+
+ Note 455: _Les Briois._ Les gens de Thibaut, comte de Brie.
+
+Le conte Thibaut, qui à desconfiture estoit tourné, voult mieulx estre le
+premier de la fuyte que le derrenier. Si s'entourna fuyant à force de
+cheval, et laissa son ost tout desbareté et s'en ala en sa terre à grant
+perte et à grant confusion. Moult y eut occis de gens par devers les
+barons, et plus de navrés et de pris. Après celle victoire retourna le sire
+du règne liement à ses herberges. Ceulx du chastel bouta hors et le prist
+en sa main et le bailla à garder aux Gallandois.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE: 1107.
+
+_Coment le noble sire du règne courut sus un chastelain Hombaus par nom,
+pour la plainte qu'il ooit de luy. Et coment il prist luy et son chastel
+appelé Sainte-Sevère. Et coment il le mist en prison en la tour de
+Estampes._
+
+
+En ce temps avint que le noble sire du règne fu moult prié et requis de
+plusieurs que il alast sor un chevalier qui Hombaus avoit nom. Si tenoit le
+chastel de Saincte-Sevère[456] et siet en ceste terre de Bourges par devers
+Limozin, pour luy constraindre et chastoier des tors et des oultrages qu'il
+faisoit aux gens du pays dont il avoit oïes les clameurs et les plaintes
+plusieurs fois; ou s'il ne le povoit constraindre de venir à droit, au
+moins qu'il le déshéritast, par droit, de son chastel qui estoit de moult
+grant noblesse. Et moult estoit à ce temps renommé de grant chevalerie
+et moult bien garni de bonne gent à pié et à cheval; et, d'ancienneté y
+avoit toujours eu bons chevaliers.
+
+ Note 456: _Sainte-Sevère_, aujourd'hui petite ville du département de
+ l'Indre, sur la rivière d'Indre, à trois lieues de La Châtre.
+
+Là mut à aler par les prières que il eut eues, et non mie à moult grant
+ost. Si comme il fu entré en ces marches et il approcha de ce chastel, le
+chastelain Hombaus qui moult estoit hault homme et de grant pourvoiance,
+luy vint à l'encontre à grant chevalerie, et fist fremer et bien garnir de
+fors barres et de gros pieux un ru par où les François devoient passer, car
+il ne pouvoient eschever ce pas né passer par ailleurs: et il meisme se
+mist à l'encontre du pas, à toute sa gent; ainsi furent sor le pas
+assemblés d'une part et d'autre part et se doubtoient à passer d'ambedeulx
+pars. Si avint ainsi que le sire du règne vit un de ceulx de là qui, devant
+tous les autres, estoit hors issu des lices contre sa gent. Lors hurta le
+destrier par grant desdaing et sacha l'espée, l'escu avant, la lance au
+poing. Si comme il estoit tout armé, et voiant tous ses barons, ala
+assembler à celuy, comme cil qui sor tous les autres estoit fier et
+courageux: si le féri si noblement de la lance que il l'abati jus du
+destrier; et non mie seulement celuy, mais un autre, (comme je treuve
+vraiement escript,) si que il en abati deux en un seul poindre et les fit
+baingnier au gué jusques au heaume; et ne s'en tint pas à tant, ains se
+feri tout maintenant parmy le pas où le premier estoit passé, et s'adressa
+vers ses ennemis qui tous estoient esbahis de ce que luy voioient faire.
+Lors les assailli fièrement à s'espée tranchant si qu'il en fist plusieurs
+réuser et resortir. Et les François, qui ce regardoient, prirent cuer par
+son bien faire; adont tressaillirent le ru qui mieux mieux et se ferirent
+en leurs ennemis trop aigrement et les convoièrent chassant aux roides
+lances, jusques en leur chastel.
+
+Renommée, qui tost vole, s'espandi par le chaslel et par le pays que le
+sire du règne et les siens estoient venus ce chastel prendre, et si ne s'en
+partiroient jusques à tant qu'il fust pris et ceulx dedens pendus et les
+yeulx sachiés, et tout le chastet ars et destruit. Moult eurent grant paour
+ceulx du chastel et de toute la contrée, de ceste nouvelle. Si eut cil
+chastelain tel conseil que il rendi soy et le chastel et toute sa terre, en
+la manière et à la volenté du sire du règne. Et ainsi s'en retourna à
+victoire et enmena avec soy ce chastelain et le mist en prison en la tour
+d'Estampes.
+
+
+XV.
+
+ANNEE: 1108.
+
+_Coment le roy Phelippe trespassa, et coment son noble fils Loys le fist
+enterrer en l'abbaye Saint-Benoist-sur-Loire, où il avoit élu sépulture._
+
+
+Autresi comme le damoisel amendoit et croissoit de jour en jour de valeur
+et de proesce, aussi defailloit et descroissoit de jour en jour le roy
+Phelippe, son père, comme cil qui, oncques puis qu'il eut prise et ravie la
+contesse d'Angiers et maintenue pardessus sa loiale épouse, ne fist chose
+qui soit digne de mémoire; et tant avoit esté espris de l'amour de ceste
+dame, avant que il la laissast, que il n'avoit nulle autre cure, fors
+d'acomplir son délit, né du roiaume gouverner ne s'entremetoit-il de rien.
+Par une seule personne estoit le roiaume gouverné et conforté, ce estoit
+l'atendue et l'abaiance du noble damoisel Loys, qui après luy devoit
+règner, car à luy s'atendoit toute la menue gent du roiaume.
+
+Le roy Phelippe, qui moult estoit affebloié, acoucha du tout au lit, à
+Melun-sur-Saine, et mourut (en l'an soixante de son aage et de
+l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent six,[457]) en la présence son fils
+Loys. Aux obsèques fuient présens Gales, l'évesque de Paris, l'évesque de
+Senlis, l'évesque d'Orléans et l'abbé Adam de Saint-Denis et maint autres
+religieux preud'hommes. Le corps du roy portèrent en l'églyse Nostre-Dame.
+Là veillé fu toute nuit à grand luminaire. L'en demain le fist atourner son
+noble fils Loys richement, et mettre en une litière couverte de riches dras
+de soie, si comme il convient à tel prince, et puis le chargea aux cols de
+ses maistres sergens; et ainsi atourné le fist porter en l'abbaïe
+Saint-Benoist-sur-Loire où il avoit esleu sa sépulture. Et tous jours,
+comme bon fils, aloit après, une heure à pié, autre heure à cheval,
+plourant et demenant grand dueil, avec tant de barons comme il avoit avec
+luy. Si fu tous jours de si grant noblesse et de si grant franchise de
+cuer, mesmement envers son père, que onques, en toute sa vie, troubler né
+courouscier ne le voult, néis pour le desseurement de sa mère pour la
+contesse d'Angiers; né boisier né fortraire le royaume par mauvais engin,
+si comme seulent faire, aucunes fois, aucuns jouvenciaux.
+
+ Note 457: Il falloit: _mil cent et huit_.
+
+Quant il fu là venu et sa compaingnie, si le fist enterrer devant le
+maistre autel, au mieulx et au plus noblement que il pot deviser. Ainsi
+comme ceulx disoient que luy avoient oï dire en son vivant, il ne vouloit
+pas être enterré en la sépulture de ses ancesseurs les roys de France qui
+ainsi comme par nature et par droit doivent gésir en l'églyse Saint-Denis
+en France. Pour ce disoit par humilité que il n'en estoit pas digne. Et
+pour ce qu'il n'avoit pas fait à celle églyse né aux autres, tant de biens
+comme il deust, pour ce ne devoit pas être mis entre tant de nobles roys et
+empereurs comme il en gist léans.
+
+
+_Ci fine l'istoire du roy Phelippe, premier du nom._
+
+
+
+
+CI COMMENCE L'ISTOIRE
+DU GROS ROY
+LOYS.
+
+* * * * *
+
+
+
+
+I.
+
+ANNEE: 1108.
+
+_Coment les prélas et les barons assemblèrent à Orléans pour le coroner, et
+coment les messages de Rains vindrent pour contredire le coronement, mais
+ce fu trop tart._
+
+
+Le noble damoiseau Loys qui, en sa jouvente, avoit desservi l'amour et la
+grace de sainte églyse par la grant cure et par la grant peine qu'il avoit
+mise en luy deffendre; et aussi comme il avoit soustenue la cause des
+povres et des orphelins et domté et plaissié par ses vertus les tyrans et
+les ennemis du règne, autressi, par la volenlé de Dieu, fu-il appelé à la
+hautesce et à la seigneurie du royaume, par le commun accort et désirier
+des preud'hommes et des bonnes gens. Et moult volentiers en eust esté
+forsmis et bouté arrière, sé il peust estre par le pourchas et par l'engin
+aux félons trayteurs qui le royaume béoient à troubler; mais par le commun
+esgart aux preud'hommes et mesmement le sage Yvon, l'évesque de Chartres,
+fu ordené que contre l'engin et la force aux malfaiteurs du royaume,
+s'assembleroient à Orléans pour le couronner hastivement. Là fu semons
+Daimbert l'archevesque de Sens et les evesques de sa province, c'est
+assavoir: Gales, l'évesque de Paris; Manessier, l'évesque de Meux; Jehans,
+l'évesque d'Orléans; Guyon, l'évesque de Chartres; Hues, l'évesque de
+Nevers, et cil d'Aucerre droitement. Le jour de l'Invencion sainct Étienne,
+au mois d'aoust, furent assembles en la cité d'Orléans; là fu sacré et
+couronne à roy (par la main Daimbert, l'archevesque de Sens;) la couronne
+luy mistrent au chief et luy cindrent l'espée de justice, à prendre
+vengeance des malfaiteurs du règne, et du revestement du septre et des
+autres aournemens, à la deffense de saincte églyse, du clergié et des
+povres gens, par la voix et par la requeste du clergié et du commun peuple.
+
+Encore n'estoit pas l'archevesque devestu des vestemens où il eut la messe
+chantée, quant les messages de la ville de Rains seurvindrent qui portèrent
+lettres de contradiction, parquoy il eussent destourbé le couronnement le
+roy, se il féussent à temps venu: et disoient que la droiture du
+couronnement au roy de France appartient à l'églyse de Rains tant
+seulement, et ceste seigneurie et ce privilège en avoit dès le temps le
+fort roy Clodovée que sainct Remy baptisa, et ceste droiture vouloit
+tousjours avoir franchement et sans nulle fraccion; et sé nul l'en vouloit
+faire tort et de rien contredire, si fust escommenié pardurablement. Et par
+ceste achoison cuidèrent faire la paix de Dam Raoul lor arcevesque à cui le
+roy estoit couroucié durement, pour ce que, sans son assententent, avoit
+esté esleu et mis au siège l'arcevesque: et béoit à ce que, sé il n'en
+peussent faire paix né accort, que, par ce, luy contredéissent et
+destourbassent au couronnement. Mais, pour ce qu'il vindrent trop tart,
+furent illec taisans et mués, et s'en retournèrent courouciés de leur
+faute; né de rien qu'il éussent dit né fait ne reportèrent à leur seigneur
+chose où il éust nul profict.
+
+
+II.
+
+ANNEE: 1108.
+
+_Coment Gui Troussel et Hues de Crecy, son fils, pristrent le conte de
+Corbueil, son frère, pour ce que il ne leur vouloit aidier de la guerre
+contre le roy. Et coment le roy le délivra et prist le chasteau._
+
+
+Loys, le roy de France, par la grace de Dieu, ne pot pas oublier ne
+désacoustumer ce qu'il avoit tous jours apris et acoustumé en enfance;
+c'est à soustenir les églyses et deffendre les povres gens et à garder et
+maintenir le roiaume en paix sé il péust estre. Mais tant y avoit de
+destourbiers et d'ennemis que trop estoit fort chose à faire. Entre les
+autres fu Gui le Roux[458], et son fils Hues de Crecy qui jeune bacheler
+estoit et preux aux armes; mais moult estoit sage et malicieux à mal faire,
+comme à proier et à rober et à ardoir et à troubler le roiaume. Et, pour la
+honte de son cuer esclairier, et pour la honte du chastel de Gournay que il
+avoit perdu, ne cessoit du roy et du règne assaillir et troubler, si que
+néis au conte Odon de Corbueil, qui son frère estait, ne voult-il pas
+espargner, pour ce que il ne luy vouloit aidier de sa guerre contre le roy.
+Si avint que il le gaita un jour que il estoit alé chascier privément, si
+ne cuidoit avoir garde de nulluy; si le prist et le mist en fors buies[459]
+en prison, en la Ferté-Baudouin[460]; et pour cest oultrage désacoustumé,
+les barons et les chevaliers de la chastellerie de Corbueil, qui
+d'ancienneté est renommée de grant noblesse et de grant chevalerie[461],
+furent moult courouciés. Au roy s'en alèrent clamer et luy distrent que le
+conte estoit pris en telle manière, et la cause pour quoy; et moult le
+prièrent que il y méist hastif conseil; et le roy leur promist s'aide, dont
+il furent moult liés, et dès lors commencièrent à traitier coment il
+porroient leur seigneur délivrer. Et tant pourchascièrent puis, que ne sçay
+lesquels de la Ferté-Baudouin parlèrent à eulx, et leur jurèrent sur sains
+que il les recevroient et les mettroient privément dedens le chastel. Cil
+chastel n'appartenoit par nul héritage à celuy Gui; ains le tenoit ainsi
+comme à force et par tolte, par la raison du mariage la contesse Aalis[462]
+que il avoit eue à femme. Si avint que le roy vint là à privée mesnie des
+gens de sa court, pour ce que il ne fust pas apperceu. Si fu avant envoié
+Anseaux de Gallande qui sénéchaux estoit le roy et chevalier preux et
+hardi, soy quarantiesme d'hommes armés, à l'une des portes où le plais
+estoit mis d'eulx recevoir dedens; il et sa compaingnie furent dedens
+receus; mais ceulx du chastel qui, à celle heure, séoient encore à leurs
+feus et fabloient ensemble, oïrent soudainement la frainte des chevaux et
+le murmure des chevaliers; si s'émerveillèrent moult que ce estoit, et
+issirent hors encontre eulx; et ceci avint ainsi comme après sousper en
+droite heure de couchier. Si estoit le meschief trop grant à ceulx de
+dehors, pour ce que la voie estoit trop étroite pour les huis qui estoient
+encontre mis, et qui ne laissoient aler né venir délivrément ceulx qui
+entrés estoient dedens la ville. Et, pour ce, ceulx dedens les heurtoient
+de leurs huis et de leurs portes, et donnoient de grans cops comme ceulx
+qui bien estoient garnis de leurs armes et qui bien savoient les estres du
+chastel. Au derrenier, les forains, pour l'oscurté de la noire nuit et pour
+la meschéance de l'estroit lieu, ne porent longuement souffrir; ains
+retournèrent à leurs portes, fors que Anseaux, qui trop estoit bon
+chevalier et seur, qui pas n'y pot à temps venir, pour ce qu'il entendoit à
+deffendre ses compaingnons, comme chevalier preux et vaillant: pris fu et
+retenu et emprisonné en la tour, avec le conte de Corbueil. Si eurent, ces
+deux, moult grant paour l'un de la mort, et l'autre de deshéritement. Quant
+ceste nouvelle fu au roy comptée, qui moult se hastoit de venir pour ceulx
+qui eschapés estoient, si luy pesa de la demourée qu'il avoit faite pour
+l'oscurté de la nuit attendre. Tantost sailli sor son destrier par grant
+desdaing, et vint jusques à la porte du chastel à espérons brochant; à
+force cuida ens entrer pour aidier aux siens; mais il la trouva bien fermée
+et barrée et en fu durement reusé[463] par ceulx dedens qui grant planté de
+quarreaux et de lances et de pierres luy lançoient. Mais moult orent grant
+paour les frères et les amis au sénéchal qui pris estoit. Tous vindrent
+auprès le roy et luy commencièrent à crier mercy moult durement, par telles
+paroles: «Gentil roy, aies mercy de nous en tel point, car saches-tu que
+cil desloial escommenié Hues de Crecy, homme traitre et désirant d'espandre
+sanc humain comme homicide, puet ça venir; et sé il puet ens entrer et
+nostre frère tenir aux poings, il n'en prendroit nulle raençon, ains le
+pendra ou le fera mourir de male mort.» Pour paour de ceste chose, assist
+le roy le chastel et le fist fortement enclorre et estouper les entrées de
+toutes les portes: et ceint et avironna la ville de cinq bretesches bien
+garnies de bons sergens, et ainsi mettoit grant cure et grant entente de
+son corps et de son royaume à prendre le chastel et à ses hommes délivrer
+qui laiens estoient en prison. Mais Hues de Crecy, qui avant eut grant joie
+des deux prisons, eut moult grant paour de perdre le chastel et les
+prisons, quant il sceut que le roy l'eut ainsi assegié; et, pour ce, fu en
+grant angoisse et en grant paine coment il peust entrer dedens; et, en
+maintes semblances se mist comme cil qui en maintes manières s'en déguisa,
+une fois à pié et l'autre à cheval, une fois en manière de Jugleresse et de
+meschine de vie[464]. Un jour avint qu'il eut mise toute s'entencion à
+parfaire ce à quoy il béoit, quant il fu apperceu de ceulx de l'ost; et
+quant il vit que il fu cognéu, si monta au destrier qui appareillié lui fu,
+et tourna en fuye; car bien savoit que là ne povoit durer; et entre les
+autres qui l'aperçurent fu Guillaume (de Gallande), frère au sénéchal qui
+pris estoit, un chevalier bien afaitié et preux aux armes, qui devant tous
+les autres le chaçoit de volenté de cuer et par isnelleté de cheval, tout
+entalenté de luy retenir se il péust. Si retourna vers luy souvent, la
+lance abaissée; mais pour ce que il avoit paour de ceulx qui après luy
+venoient, n'i osoit pas faire longue demeure, ains reprenoit la fuite, et
+s'en retournoit atant fuyant. Mais bien affichoit en son cuer que sé il
+osast tant demourer que il peust à luy assembler, que il montrast la
+hardiesce de son cuer, ou par victoire, ou par soy abandonner à péril de
+mort. Et par maintes fois luy avint que il ne povoit eschiver les villes
+que il trouvoit en sa voie[465], né eschapper de l'enchaux de ses ennemis
+qui au dos le suivoient, sé ne fust par guille et par barat[466]; car il
+fainst que il fust Guillaume le Gallandois et Guillaume Huon, et crioit à
+haulte voix, par le roy, que il le prissent et arrestassent comme son
+mortel ennemy. En telle manière eschappa et escharni, par son barat, tous
+ceulx qui le suivoient. Mais oncques le roy, né pour ce né pour autre
+chose, ne volt le siège entrelaissier, ains prist à destraindre plus et
+plus les assiégés et à assaillir le chastel; né oncques ceulx dedens ne
+fini d'angoissier en toutes manières, tant que il eust le chastel pris par
+force et que le bourg fust pris par une partie de ceulx dedens meismes. Et
+quant les chevaliers qui en la garnison estoient oïrent la tumulte aval, si
+apperceurent bien que la ville estoit prise. Lors s'enfuirent grant erre
+pour leurs vies garantir, vers la tour; et quant il furent dedens enclos,
+si ne se peurent pas bien deffendre né couvrir né hors issir, jusques à
+tant que pluseurs en furent navrés et les aucuns occis; et au derrenier fu
+le remenant à ce mené que il abandonnèrent leur corps et leur avoir à la
+mercy le roy, et non mie sans le conseil leur seigneur. En telle manière le
+débonnaire roy et le desloyaux Hues délivrèrent les prisons. Si eut le roy
+son sénéchal, et les Gallandois leur frère et les Corbueillois leur
+seigneur, par la vigueur et par le sens le roy. Une partie des chevaliers
+ui dedens furent pris déshérita et leur tolli leur biens; l'autre partie
+tint en longue prison et destroite où il les fist pourrir[467] longuement
+et tout pour les autres espouvanter qu'il ne féissent autel. Par celle
+victoire que le roy eut contre la cuidance de ses ennemis, enobly et
+enlumina le commencement de sa couronne, à la louange de celuy qui règne et
+régnera sans fin.
+
+ Note 458: Suger dit en effet: _Guido Rubeus_. Mais le père de Hues de
+ Crecy étoit _Gui Troussel_, dont on a déjà parlé, et non pas Gui de
+ Rochefort.
+
+ Note 459: _Buies._ Chaînes.
+
+ Note 460: Sur la marge du manuscrit 8395, Charles V, qui l'avoit fait
+ exécuter, a écrit de sa propre main ici: _Aalez_. C'est qu'en effet
+ _La Ferté_ _Baudouin_ est le même lieu que _La Ferté Aalès_ ou
+ _Aalis_, que nous écrivons à tort aujourd'hui _Aleps_. C'est une
+ petite ville à quatre lieues d'Etampes. Remarquons que cette
+ correction de Charles V justifie complètement Adrien de Valois, qui
+ avoit seulement soupçonné l'identité de _La Ferté Baudouin_ et de
+ _La Ferté Alais_.
+
+ Note 461: Le texte latin n'est pas exactement rendu. Sugper dit qu'un
+ grand nombre de vieux et illustres guerriers assiègeoient le château
+ de Corbeil. «Oppidani Curboilenses multi (oppugnabat enim castellum
+ veterana militum multorum nobilitas).»
+
+ Note 462: Voilà la raison du nom qui a prévalu.
+
+ Note 463: _Reusé._ Repoussé.
+
+ Note 464: La traduction n'est pas satisfaisante: «Et quomodo castrum
+ ingredi posset, modò eques, modò pedes, multiformi joculatoris et
+ meretricis mentito simulachro, machinatur.»
+
+ Note 465: _Les villes._ «Ut villas in viâ sitas... evadere non
+ posset.»
+
+ Note 466: _Par guille et par barat._ Par fraude et tromperie. «Nisi,
+ cum simulatâ fraude seipsum Garlendensem Guillelmum fallendo,
+ Guillelmum autem Hugonem se sequentem conclamaret.»
+
+ Note 467: _Pourrir._ «Quosdam diuturni carceris maceratione, ut
+ terreret con similes, aflligens durissimè puniri instituit.»
+
+
+III.
+
+ANNEE: 1109.
+
+_Du grant roy Henry d'Angleterre, et des prophécies Mellin; et du contens
+des deus roys pour le chastel de Gisors. Après, du parlement et des barons
+de France qui là vindrent. Et coment les François requistrent les Normans
+et les Anglois._
+
+
+En ce termine avint que le fort roy d'Angleterre Henry, qui si fu renommé
+et de guerre et de paix, vint ès parties de Normandie. Cil par puissance et
+par hautesse, estoit renommé à bien près par tout le monde, et si fu cil
+dont Mellin le merveilleux devin parla, qui les merveilleuses avantures
+d'Angleterre dont le monde parle tant vit par prophécie; et retraist
+merveilleusement maintes manières d'estranges paroles à la louange de celuy
+Henry, maint ans avant qu'il feust né et tout despourveuement, en la
+manière que les sains prophètes souloient parler, qui annonçoient
+dépourvuement ce que le Saint-Esprit leur enseignoit. Or, oez doncques les
+merveilles que il dit de ce roy Henry: «Un roy[468] de justice naistra, à
+cui cry les tours de France et les dragons des isles trembleront. A son
+temps sera l'or estrait du lis et de l'ortie, et l'argent décourra des
+ungles des chevaulx[469]; les crespis vestiront diverses toisons, car
+l'abit de par dehors monstrera l'estre dedens; les piés aux abaians seront
+destranchiés; les bestes sauvages seront en paix, et l'umanité des souples
+se deuldra[470]; la fourme des marchandises sera fendue et la moienneté
+sera roonde[471]. Le ravissement des escoufles[472] périra, et les dens des
+loux reboucheront. Les chaiaulx[473] aux lyons seront mués en poissons de
+mer, l'aigle signera sur le mont aux Arabiens[474].»
+
+ Note 468: _Un roy._ Le latin dit: _Leo_.
+
+ Note 469: _Des chevaulx._ «Mugientium.»
+
+ Note 470: Notre traducteur a rendu sans comprendre. «Humanitas
+ supplicium dolebit.»
+
+ Note 471: Cela n'est pas clair, même dans le texte latin. «Findetur
+ forma commercii, dimidium rotondum erit.»
+
+ Note 472: _Escoufles._ Milans.
+
+ Note 473: _Chaiaux._ Latinè: _Catuli_.
+
+ Note 474: «Aquila ejus super montes Aravium nidificabit.» Ce qu'on
+ rendroit peut-être mieux par: _L'aigle posera son aire sur les
+ monts._
+
+Toute ceste ancienne prophécie et ce merveilleux devinement s'accordent à
+la noblesse de ce roy, si que néis une toute seule sillabe né une toute
+seule lettre ne s'en discorde; par ce que il dit en la fin de ces paroles,
+d'endroit les chaiaulx de lyon, nous fait à entendre les fils et la fille
+de ce roy Henry qu'il appelle lyon qui en la mer périllèrent, et furent
+dévourés et mengiés des poissons.
+
+Quant ce roy Henry eut receu le royaulme d'Angleterre après son frère le
+roy Guillaume, et il eut mis en paix la terre par le conseil aus preudes
+hommes, et il eut juré à tenir les loix et les coustumes anciennes que
+ceulx de devant luy y avoient mises, pour acquerre la bonne voulenté des
+barons et des gens de la terre; si passa la mer par decà et arriva en
+Normandie, et par la force le roy de France mist toute la terre en paix, et
+concorde entre les discordans, et mist loix et establissemens, et aux gens
+du pays promist à traire les yeulx et à pendre aux fourches sé l'ung ostoit
+ou roboit à l'autre ainsi comme il faisoient devant; et bien leur rendit ce
+que il avoit promis, quant il forfaisoient; et pour ce fu la terre en bonne
+paix; et convint paix tenir aux Normans qui avant ne savoient que paix
+fust; et ceste chose leur mouvoit des Danois dont il estoient extrais; et
+pour ce fu acomplie la prophécie Mellin que nous avons avant touchié, qui
+dit que le ravissement des escoufles périroit et les dens des loups
+reboucheroient: car gentil né villain n'osa oncques tollir né embler né
+rober en son temps; et pour ce qu'il dit après que au cry et à la voix du
+lion de justice les tors de France et les dragons des ysles
+trembleront[475], quar nul des barons d'Angleterre n'osa sonner né dire mot
+en tout le temps qu'il régna. Et ce que il dist après que l'or seroit
+extraict du lis et de l'ortie, c'est-à-dire des religieus, qui sont
+comparés au lis, pour odeur de bonnes oeuvres, et de l'ortie[476], c'est des
+gens séculiers qui poingnent par leur malice; car ainsi comme il proffitoit
+à tous, ainsi estoit-il de tous servi. Si est plus seure chose d'avoir un
+seul seigneur qui les deffende de tous[477]; et l'argent decourroit les
+ongles aux jumens, c'est à entendre pour la paix et la seurté qui estoit au
+pays. Si estoient les labours fais et la terre bien labourée; et
+habondoient les granches de blés et de biens; et la plenté des granches
+faisoit la plenté de l'argent ès escrins et ès trésors.
+
+ Note 475: Le traducteur passe la première partite de l'explication
+ latine: «Huc accedit quod ferè omnes turres ot quæcumque fortissima
+ castra Normanniæ, quæ pars est Galliæ, aut eversum iri fecit, aut....
+ propriæ voluntati subjugavit.»
+
+ Note 476: «Aurum ex lilio, quod ut ex Religiosis boni odoris, et ex
+ urtica, quod est ex sæcularibus pungentibus, ab eo extorquebatur.»
+
+ Note 477: Le latin, qui résume parfaitement le système de nos
+ gouvernemens modernes, est encore ici mal rendu: «Tutius est enim
+ unum, ut omnes deffendat, ab omnibus habere, quam non habendo, per
+ unum omnes deperire.»
+
+Si advint que ce roy Henry tollit à Payen le chasteau de Gisors et par
+losanges et par menaces. Si est ce chasteau à merveilles fort que de siège
+que d'autre garnison, et est ès marches de France et de Normandie, et court
+entre deux la rivière d'Epte qui est droicte borne qui jadis fut mise entre
+les François et les Danois au temps le duc Rollo, etdonne apperte entrée
+aux Normans de venir en France, et aux François[478] d'entrer en Normandie.
+Si n'appartenoit pas moins par siège de lieu au roy de France que au roy
+d'Angleterre; et par droit en deust estre aussi saisi le roy Loys comme le
+roy Henry.
+
+ Note 478: _Et aux François_. Il falloit: _Et empêche les François_,
+ comme dans Suger.
+
+Si advint que pour la requeste de ce chasteau sourdit soudainement guerre
+entre les deux roys. Et envoya le roy Loys messagiers au roy Henry qu'il
+lui rendist cellui chasteau ou qu'il l'abatist. Et quant il vit qu'il n'en
+vouloit rien faire, si luy nomma lieu et jour de parlement pour les trèves
+qui failloient. Et y eut tandis entre eulx maintes parolles semées de
+discorde par les felons qui tousjours ont de coustume de mesler les preudes
+hommes. Et jasoit ce qu'il ne fussent point encores moult entremeslés, si
+se penoit chascun de plus orgueilleusement venir au parlement. De la partie
+au roy de France s'assemblèrent mains barons, entre lesquels vint Robert,
+conte de Flandres, à tout près de quatre mille chevaliers, et Thibaut, le
+conte palaisin de Champaigne et le conte de Nevers et le duc de Bourgogne
+et mains autres barons. Et si y furent mains archevesques et évesques.
+
+Et quant le jour du parlement approcha, si s'en allèrent au lieu à grant
+chevalerie, et passèrent parmy la terre au conte de Meulant qui estoit en
+la partie au roy anglois et l'ardirent et confondirent toute. Et ainsi
+l'eut en grand despit le roy d'Angleterre: et s'en allèrent au lieu assigné
+où le parlement devoit estre qui est appellé Planches[479] sur une eaue. Et
+en ce lieu est un chasteau mauvaisement adventuré et de malle fortune, car
+les anciens du pays tesmoingnent que nul n'y assemble qui paix y puisse
+faire sé ce n'est moult par grant adventure.
+
+ Note 479: _Planches sur une eau._ Suger dit: _Plancas Nimpheoli._
+ C'est _Néaufle_, près de la rive occidentale de l'Epte, à une petite
+ lieue de Gisors.
+
+Sur celle rivière où il n'avoit nul gué où nul peust passer se logèrent les
+osts d'une part l'un, et d'aultre part l'autre. Par grant conseil furent
+esleus les plus haus hommes et les plus sages de France qui au roy anglois
+furent envoyés et passèrent par dessus ung pont qui près d'illec estoit et
+estoit si foible et de si grant vieillesse qu'il croulloit. Si estoit
+merveille que ceulx qui par dessus passoient à haste ne trébuchoient aval.
+
+Quant là furent venus ceulx qui la parolle du roy devoient porter, pour la
+querelle dont le contens estoit, l'un commença à parler sans le roy saluer,
+moult saigement par la bouche de tous[480], et dit en telle manière.
+
+ Note 480: _Par la bouche de tous._ Suger dit: _ore comitum;_
+ c'est-à-dire à peu près, il me semble, _au nom des pairs de France_,
+ juges entre les deux rois. Ce passage est important. Pour le mot
+ _insalutato rege_, dom Brial propose de corriger: _Salutato_. «Vix
+ enim credibile est,» ajoute-t-il, «adeò incomptos fuisse mores
+ illorum temporum, ut regem orator nulla prævia salutatione, ausus
+ fuerit alloqui.» Cette observation n'est pas judicieuse. L'usage
+ parfaitement établi étoit alors que les envoyés du roi de France près
+ d'un vassal rebelle ne le saluassent pas et lui tinssent de la part
+ de leur maître les plus insolens discours du monde. Tous les romans
+ de chevalerie composés à cette époque en font foi. Dans ce temps-là,
+ le _salut_ étoit un acte de sincère et loyale amitié, il avoit pour
+ but d'appeler la protection de Dieu sur celui auquel on l'adressoit.
+ Comment donc deux ennemis se seroient-ils mutuellement salués?
+
+«Cogneue chose est, sire roy, que quant vous éustes receue la duché de
+Normandie de la main du roy de France, comme celle qui est de son propre
+fief, que entre les aultres choses et par dessus toutes les aultres
+convenances fust ce espéciallement fait, accordé et juré du chasteau de
+Bray et de Gisors, que par quelque marché ou convenance qu'il advenist, le
+quelque soit de vous deux eust de l'ung de ces deux chasteaux la saisine,
+et que dedens les quarante jours qu'il l'aurait receu, il seroit tenu à
+abattre le chasteau pour l'attirement des convenances qui avoient esté
+jurées. Et pour ce que vous ne l'avez ainsi fait, veut le roy de France et
+commande que vous le faciez. Et ce que vous ne luy avez fait veut que vous
+luy amendiez par convenable loy. Et comme roy et loy convegnent une mesme
+seigneurie, grant deshonneur est au roy quant il trespasse loy. Et s'aucun
+des vostres est tel qu'il l'ose nyer né dire contre, nous sommes près du
+prouver et de l'attendre par loi de bataille et par le tesmoingnage de deux
+barons ou de trois.»
+
+Après ces paroles s'en retournèrent les messagiers. Mais il n'estoient
+encores guères que retournés quant ne scay combien de Normans vindrent
+devant le roy de France et commencèrent vergongneusement à nier ces
+convenances et à dire quanqu'il peurent pour malmetre et laidir la cause,
+et requéroient que la querelle fust menée par droit; mais ne requéroient
+aultre chose que la besongne délayer et mettre en respit, si que la vérité
+ne fust descouverte et manifestée à tant de barons et de preudes hommes
+qu'il avoit là assemblés. Avec ces messagiers furent autres envoyés au roy
+anglois de par le roy de France, qui offrirent au dernier celle querelle
+par loy de bataille, par la main Robert, conte de Flandres, qui depuis fut
+roy de Jhérusalem[481]; si estoit merveilleux chevalier et moult noble aux
+armes.
+
+ Note 481: Le latin est mal rendu: «Robertum Hyerosolimitanum,
+ palaestritam egregium.» Robert II ne fut jamais roi de Jérusalem.
+
+Quant le roy anglois et ses gens eurent oye celle offre, il ne
+l'ottroyèrent né ne contredirent en aucune manière; et les messages furent
+retournés pour dire ce qu'il avoient trouvé. Si renvoya tantost arrières le
+roy Loys, comme cellui qui moult estoit courageux et hardy, grant et
+vertueux de corsage; et partoit un tel jou[482] au roy anglois, qu'il
+abattist le chastel, ou il se combattist à lui cors à cors, pour la foy
+deffendre qu'il avoit vers luy faussée et mentie comme son homme lige. Et
+si luy dist et fist dire par dessus que à celui devoit estre la paine et le
+travail de la bataille à qui la gloire et le mérite devoit estre de la
+victoire. Et disoit: «Traient soy arrière vos gens du rivage du fleuve tant
+que nous puissons passer, afin que le lieu seur donne à chascun plus
+seurté: ou, sé mieulx lui plaist, donne chascun de nous hostaiges des plus
+haulx barons de son ost de combatre corps à corps sans avoir ayde de ses
+gens. Et se tirent arrière vos gens seulement tant que nous soyons passés,
+car aultrement nous ne pourrions passer l'un à l'autre.» Si en y eut aucuns
+de nostre ost qui par seule ventance crioientet disoient que la bataille
+des deux roys fust sur le pont qui à paine se soustenoit, tant estoit viel
+et croullant. Et ce mesme requéroit et vouloit le roy Loys par la légèreté
+et la hardiesse de son cuer.
+
+ Note 482: _Partoit un tel jou._ Ancienne façon de parler que Dom
+ Brial n'a pas comprise. Elle est empruntée aux _Jeux-partis_,
+ chansons dialoguées dans lesquelles on soutenoit deux manières de
+ résoudre la même question. _Partir un jeu_, c'étoit précisément
+ _poser un dilemme_.
+
+A ce respondi le roy Henry: «Je ne prens mie la chose si en gros que je
+perde pour telles parolles mon chasteau qui tant me vault et qui si bien
+siet, et me mette en telle adventure.» Toutes ces choses refusa et debouta
+et dist encore: «Quant je verray que je me doive deffendre du roy de France
+je ne l'eschiveray pas, comme cil qu'il offre et qui ne peut ores advenir,
+pour le grief du lieu.»
+
+Pour ceste responce du roy Henry furent moult esmeus les François, si qu'il
+coururent aux armes et le roy d'aultre part et aussi les Normans d'aultre.
+Et commencièrent à courre l'ung à l'autre jusques aux deux fleuves qui
+l'ost départoient. Si que ce tant seullement qu'il ne peurent passer le
+fleuve destourna grant dommaige et grant occision qui à ce jour fust
+advenue. Et quant la nuit approcha si s'en départirent et s'en allèrent les
+Anglois à Gisors et les François à Chaumont. Mais si tres-tost comme le jour
+parut les François qui pas n'oublièrent la honte du jour de devant, et pour
+l'ardeur de chevalerie dont il estoient esprins, s'armèrent et montèrent
+sur leurs coursiers et s'en allèrent devant Gisors et se pénèrent moult de
+monstrer aux fers des lances lesquels valent mieulx et de combien sont
+mieulx prisés les adurés d'armes[483] de ceulx qui ont apris le repos. Car
+les Normans qui alors issirent contre eulx furent arrière reboutés parmi la
+porte moult honteusement.
+
+ Note 483: _Les adurés d'armes._ Les guerriers vieillis sous le
+ harnois. L'expression de Suger est moins pittoresque. «Quantum
+ præstent multo marte exercitati, longâ pace solutis.»
+
+En ceste manière commença la guerre entre les deux roys qui dura près de
+deux ans. Si en fu le roy anglois plus grévé que celluy de France pour ce
+qu'il luy convenoit garnir les marches de Normandie de grant plenté de
+chevaliers et de sergens, pour la terre deffendre. Et le roy Loys ardoit
+tandis la terre et la destruisoit, et gastoit tout le pays sans
+entrelaissier; et par l'ayde des Flamens et des Pohiers[484], et des
+Voquessinois et des aultres contrées qui marchissoient à la Normandie[485].
+Si avint depuis que Guillaume fils au roy Henry fist hommaige au roy Loys,
+et le roy luy augmenta son fief de cellui chasteau, par paix et par amour
+espécial; et par raison de ce revindrent depuis en leur ancienne amour.
+Mais avant que ce peust estre y eut mains mors et destruis qui coulpe n'y
+avoient[486].
+
+ Note 484: _Pohiers._ C'est-à-dire des habitans de Ponthieu. Suger
+ dit: «Flandrensium, Pontivorum, Vilcassinorum et aliorum
+ collimitantium.....» Voilà le sens du mot Pohier bien déterminé.
+
+ Note 485: Le manuscrit du roi, n° 8305.5-5 ajoute ici: _Et quant li
+ rois Henris vit qu'il ne la porroit deffendre, si eut conseil qu'il
+ la laissast à Guillaume son fils. Si avint, etc._ Cela n'est pas dans
+ le latin, comme Dam Brial l'a remarqué.
+
+ Note 486: Cette réflexion du traducteur vaut mieux que celle de
+ Suger: «Quod antequam fieret, mirabilis ejusdem contentionis
+ occasione, et execrabilis hominum perditio mirabili punita est
+ ultione.»
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 1109.
+
+_Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en traïson en son chastel.
+Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitres
+dedens, et coment illec furent justiciés._
+
+
+Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis fermé
+ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appellé la Roche
+Guyon, en si haulte entrée et ferme que à peine peut-on voir jusques au
+soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premièrement
+fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave à la
+semblance d'une maison, qui avoit esté faicte par destinée, si comme les
+anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient
+anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entrée, ainsi
+comme par un petit huisset[488].
+
+ Note 487: Le latin dit: _Horridum et ignobile castrum_.
+
+ Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques
+ de Suger, qui ne manque guère de citer les poètes anciens quand
+ l'occasion ou le prétexte s'en présente. «Antrum, ut putatur,
+ fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit
+ Lucanus:
+
+ «............. Nam quamvis Thessalas vates
+ Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc,
+ Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.»
+
+Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux
+armes. Si avoit laissée et mise jus toute la traïson de ses prédécesseurs,
+comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prétendoit à vivre sans
+tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu
+longuement. Mais par l'euvre et la traïson du félon des félons fut
+désavancié; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume
+avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres
+que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy
+cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit
+surprendre en son chasteau par traïson, si comme il fist depuis. Il advint
+ung dimenche au soir, si comme il avoit gardé son point, qu'il entra en une
+églyse à grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amenés avec luy tous
+armés de haubers dessous les chappes[490]. Celle églyse où ceulx entrèrent
+avec les premiers qui là alloient pour Dieu prier estoit bien près de la
+maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenchée estoit. Et le traitre si
+armé comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer
+et toutesvoyes regardoit par où il pourroit entrer à celluy Guyon, tant
+qu'il apparceut un huys par où celluy Guyon venoit en l'églyse. Si
+s'adressa incontinent vers luy et entra dedens à force luy et sa desloyalle
+compaignie. Si tost comme il furent dedens sachièrent les espées et courut
+ce traitre à icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui
+garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist.
+
+ Note 489: _Serourge._ C'est une faute; il falloit _gendre_.
+
+ Note 490: _Dessous les chappes._ «Loricatus sed cappatus.» La _cappa_
+ est ici un manteau.
+
+Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist
+par les cheveux comme esbahie et se prist à esgratigner et à despécier son
+visaige comme femme hors du sens. Après couru à son mary sans paour de mort
+et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups
+des espées et commença à crier en telle manière: «Moy,» dist elle «très
+desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur.» Les
+coups et les plaies que les traitres donnoient à son mary recevoit
+elle-mesme, et disoit: «Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait à ces gens?
+dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son
+seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes
+tous enragiés et hors du sens.» Et les traitres la prisrent par les cheveux
+et l'arrachèrent de dessus son mary toute navrée et detrenchiée de glaives,
+et la laissèrent toute enverse ainsi comme morte. Après, retournèrent à son
+seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle
+mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent léans trouver escervellèrent à
+la roche.
+
+Quant il curent ce fait, si cerchèrent partout leans s'il trouveroient plus
+nullui. Lors leva la tête la povre dame qui à une part gisoit toute
+estendue; et quant elle congneut son seigneur qui jà estoit mort et gisoit
+tout despécié parmi la salle, si s'efforça tant pour la seue[491] amour
+qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint à luy si despéciée comme elle estoit
+tout rampant à guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commença
+à baiser ainsi comme sé il eust esté vif. Et à ploureuse chançon luy
+commença à rendre ses obsèques en telle manière: «Mon chier amy, mon chier
+espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la
+merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou
+parce que vous aviez délaissée et mise jus la félonnie et la desloyauté
+vostre père et vostre ayeul et vostre besayeul?» Autant dist seulement et
+puis chéi pasmée comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust
+despartir, tant estoient touilliez en leur sang.
+
+ Note 491: _Seue._ Sienne; de _sua_.
+
+Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut gettés et habandonnés comme
+porceaux et se fu saoullé de sang humain à guise de beste sauvage, si se
+refrena atant. Adont commença à regarder et à louer le chasteau plus qu'il
+n'avoit oncques mais fait, et à remirer le siège et la force de la Roche et
+se conseilloit à luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les
+François et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella
+les nais[492] du pays et leur promist à faire moult de biens s'il luy
+vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui
+dedens voulsist entrer avec luy.
+
+ Note 492: _Nais._ Natifs.
+
+Assez tost fut oïe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain
+espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent
+tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le
+roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la
+forteresse, assemblèrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et
+s'en allèrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir né ens
+entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les
+Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de
+sergens et de gens à pié au pié de la Roche: et quant il eurent ce fait, si
+mandèrent la besongne au roy Loys et luy mandèrent qu'il leur mandast sa
+volenté qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent
+fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut jà sis devant le
+chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se
+croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il
+apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla à
+aucuns des barons de l'ost et leur commença à promettre moult grans dons en
+telle manière qu'il fissent paix à luy et que il demourast au chastel par
+aucune manière de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au
+service le roy de France. Mais il refusèrent du tout en tout ses parolles
+et ses promesses et luy reprochèrent sa desloyalle traïson et que tantost
+en seroit vengence prinse.
+
+Quant il oï ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il
+vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurté tant qu'il
+s'en fust allé, il leur livreroit le chasteau. Asseuré fu par serment de ce
+et luy jurèrent plusieurs; mais peu y eut de François qui jurassent ce.
+Pourloignée fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et
+pour veoir où il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain
+que les jurés entrèrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de
+l'ost les uns après et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en
+telle manière qu'il furent presque tous léans. Lors commencièrent à crier
+les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre à mort, où
+il mourroient avecques eulx comme consentens de leur traïson. Lors
+commencièrent les jurés à contrester moult durement pour leurs sermens
+acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent
+sus, les espées traites, et commencièrent à occire et à despécer les
+traitres, si que à plusieurs chéoient les entrailles hors; et parmi les
+fenestres de la salle furent plusieurs gettés tous vifs contre val tout
+hérissés de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux
+poinctes des espées et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme sé
+la terre les refusast à recevoir. Du maistre traitre firent désacoustumée
+vengeance pour sa desmesurée traïson; car il luy tirèrent des entrailles le
+cuer gros et enflé de traïson et de desloyaulté, et l'enhastèrent[494] en
+une perche et puis le mistrent en ung lieu où il fu depuis mains jours pour
+démonstrer sa mortelle traïson. Les charoingnes de luy et d'une partie de
+ses compaignons prindrent, et les lièrent sur cloyes et puis les gettèrent
+en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques
+à Rouen et que ilec fust démonstrée la vengeance de leur mortelle traïson,
+et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoiée, d'une desmesurée
+pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495].
+
+ Note 493: _Pourloignée_, etc. On retarda le moment de la sortie du
+ traitre, sous prétexte de la nécessite de déterminer le lieu de son
+ refuge.
+
+ Note 494: _L'enhastèrent._ L'embrochèrent.
+
+ Note 495: «Et qui Franciam momentaneo foetore foedaverant, mortui
+ Normanniam deinceps, tanquam natale solum, foedare non desistant.»
+ Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que
+ M. Guizot: «Et afin aussi que ces _criminels_, qui vivans avoient un
+ moment souillé la France de _leur présence corrompue_, morts en
+ infectassent _à tout jamais_ la Normandie, _comme la terre natale de
+ telles gens_.»
+
+
+V.
+
+ANNEE: 1109.
+
+_Coment Phelippe, frère le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, se
+révéla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist au
+chastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplanta
+Montlehéry qu'il cuidoit avoir._
+
+
+Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la
+mauvaistié et par la perversité du monde. De celle mauvaistié estoit
+entachié Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frère de bast du roy
+Loys, de par son père le roy Phelippe, qui l'avoit engendré en icelle
+contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse.
+Et luy avoit le roy donné la seigneurie du chasteau de Montlehéry et de
+Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son
+père le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy
+Phelippe mist arrière tous les bénéfices qu'il avoit receus du roy son
+père, et se prist à rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car
+Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et
+hault homme et puissant, et son frère Fouques, le conte d'Angiers, qui
+depuis fu roy de Jhérusalem, et sa mère, la contesse, qui à merveille
+estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui
+tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises,
+qu'elle avoit si déceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la
+servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volenté, comme
+celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose
+souslevoit moult la mère et le fils et toute leur lignée et les mettoit en
+vaine espérance; c'estoit sé il mésavenist au roy Loys par aucun
+trébuchement, si que l'autre frère Phelippe fust appelle au royaulme
+gouverner, et ainsi fust toute leur progénie appellée à la dignité du
+royaulme de France.
+
+ Note 496: _Meun-sur-Loire._ Le latin dit _Meduntensis_, Mantes.
+
+Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist à
+court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains
+refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. Né pas ne se tenoit,
+tandis, de praer[497], né de tollir aux bonnes gens né d'assaillir les
+églyses. De ce fu le roy moult couroucié. Et jà soit ce qu'il le fist
+envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiéger au
+chasteau de Meun. Si luy avoit jà mandé celluy Phelippe et les siens moult
+orgueilleusement qu'il le feroient lever du siège à force et qu'il
+n'entreroit jà en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent
+tous avant et se destournèrent contre sa venue: et le roy entra dedens
+délivréement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques à la
+tour et l'assiégea. Et quant il eut commencé à dresser les engins et ceulx
+de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous
+désespérés de leurs vies. Et quant il eut forment le siège tenu, si se
+rendirent à sa mercy.
+
+ Note 497: _Praer._ Piller; de _prædari_.
+
+Entredeux advint que la contesse sa mère et le conte Amaury de Montfort,
+pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehéry, en
+donnèrent la seigneurie à Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy
+et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidèrent faire un
+tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la
+force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frère, et par
+la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges
+qu'il li povoient faire chascun jour jusques à la cité de Paris, si que
+néis ne poroit il aller en nule manière jusques à Dreues.
+
+Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espousée, si s'en alla
+hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien
+sceut ce complot, fut là venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes
+manières s'en estoit hasté. Ceulx de la terre manda et attira à luy par
+espérance de sa débonnaireté et de sa franchise, et pour ce mesmement que
+il avoient espérance que il les mist hors la cruaulté de celluy Huon et du
+servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult.
+Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre à grans assaux, Huon
+pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais,
+tandis, advint que Hues fu conchié[498] par ung trop beau barat; que Milles
+de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amené par conseil. Aux pieds du
+roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par
+héritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil
+qu'il ne revestit nulluy de son héritage; mais luy rendist comme le sien
+par descendue de son père, par telle convenance que tousjours mais féist de
+son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose.
+
+ Note 498: _Conchié._ Dupé, trompé.
+
+Le roy, qui à toutes gens vouloit faire droit, oï sa prière. Adont manda
+les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur
+seigneur; et par ce présent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient
+avant eus. Tantost mandèrent à Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou
+sé non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne
+tendroient né foy né serment. Quant Hue oï ce, si fut moult esbahi; tantost
+s'en fouyt et se tint moult à guery et eschappé quant il n'y perdi fors que
+les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps;
+et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue
+honte du deshéritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre
+harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chacié et dégetté laydement,
+quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle
+orgueilleusement.
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 1110.
+
+_Coment Hue du Puisat deshérita le conte de Chartres, et coment le roj li
+aida, et de la plainte de celui Huon au roy de par les églyses, et coment
+le roy fist garnir le chastel de Thouri._
+
+
+Ainsi comme le mauvais arbre retrait à la racine et à l'écorce dont il est
+issu, ainsi faisoit Hue du Puisat, homme cruel et desloyal et entachié de
+la mauvaistié et de la traïson de ses antécesseurs et de la sienne propre.
+Qui, après ce qu'il eust receu la seigneurie de Puisat, après Guyon, son
+oncle et son père mesme[499], qui trop desmésuréement fu orgueilleux,
+reprist aussi les armes, au commencement de la voye du sépulcre, et se
+pénoit en toutes manières de retraire à la malice son père, si que ceulx à
+qui son père avoit fait honte et dommaige si leur en faisoit-il encore
+plus. Et ce le mettoit en trop grant orgueil de ce qu'il avoit trop fait de
+maulx aux abbayes et aux povres églyses; et n'estoit nul qui l'osast
+contredire. Mais à la parfin tresbucha-il par son orgueil si comme vous
+orrez cy-après.
+
+ Note 499: «Hugues du Puiset, dont il s'agit ici, étoit petit-fils
+ d'Evrard, par Hugues le vieux, son père, le même qui sur la fin de
+ l'année 1092 fit emprisonner Yves de Chartres son évêque, et qui en
+ partant en 1106 pour la terre sainte, laissa la régie de ses terres à
+ Gui son frère. Celui-ci étant mort vers l'an 1108, eut pour
+ successeur Hugues, son neveu, dans la châtellenie du Puiset et la
+ vicomté de Chartres. Le lignage d'outremer nous apprend que Evrard et
+ Hugues le vieux devinrent successivement comtes de Jaffa.»
+ (Note de dom Brial.)
+
+A ce fu son orgueil mené que ne craignoit né le roy des cieulx né le roy de
+France. Si assailli de guerre la noble contesse de Chartres et son fils
+Thibaut, qui moult estoit jeune d'aage et preux aux armes; et leur roba,
+ardi et gasta leurs terres jusques à Chartres; et la contesse et son fils
+se deffendoient de luy au mieulx qu'il povoient, mais lentement et
+laschement, né oncques n'osèrent approcher de Puisat pour fourfaire de plus
+près que huit lieues ou de plus, car de trop grant hardiesse et de trop
+grant fierté estoit ycelluy Hue au temps de lors et si craint que plusieurs
+le servoient qui bien peu l'amoient et lui aidoient à sa guerre maintenir
+là où il voulsist. Et quant la contesse et le conte Thibaut virent qu'il ne
+pourroient longuement durer contre lui, si s'en allèrent au roy et luy
+commença la contesse à prier et requerra moult humblement qu'il la voulsist
+secourre et luy représenta et mist devant les services qu'elle luy avoit
+aultres fois fais, par quoy il estoit tenu de luy ayder. Après luy compta
+illec mesmes mains grans dommaiges et maintes grans hontes que ycellui Hue
+et son père, son ayeul et son besayeul, avoient fait aucunes fois au
+royaulme. Et parla la saige dame en telle manière:
+
+«Remembrez vous, sire, de la honte que l'ayeul de Hue fist jadis à vostre
+père Phelippe contre son serment et contre la loy de son hommaige qu'il
+rompit; pour quoy vostre père ala assiéger le Puisat son chasteau, pour
+celle honte venger et pour aultres tors qu'il luy avoit fais; dont il le
+fist lever à force trop laydement. Et par la force de son desloyal lignaige
+et l'emprise qu'il avoit contre luy faicte chacèrent luy et son ost jusques
+à Orléans et pridrent en celle desconfiture le conte de Nevers et Lancelin
+de Baugenci, et avecques ceulx plus de cent de ses chevaliers; et fist
+encore plus grant et plus desmesurée honte qui oncques mais n'avoit esté
+oïe; car il emprisonna aucuns des évesques et leur fist assez de laidure et
+de honte.» Après disoit la dame, en reprochant, pourquoy ce chasteau avoit
+esté fermé premièrement enmy la terre aux sains[500], par la royne
+Constance, pour estre garde et défence de celle terre. Si n'estoit pas fait
+né fondé d'ancien temps; et coment icelluy l'avoit retenu tout à luy, de
+quoi il ne servoit de rien fors que de faire honte et laidure à luy et aux
+siens. «Or maintenant, s'il vous plaist, pourrez venger là vostre honte et
+celle de votre père pour ce que les Chartains et les Blesois et les Dunois
+par la cui force il souloit guerroyer luy sont du tout faillis, entalentés
+de luy nuyre et de le déshériter et d'abattre le chasteau. Et sé vous,
+sire, vos tors, vos hontes et les aultrui dont il a bien desservy à estre
+puny et chastié ne voulez amender, si voullez les tors et les travaux qu'il
+a fais aux églyses en la terre aux Sains et les déshéritemens qu'il a fais
+aux vefves, aux orphelins et à ceulx qui à lui marchissent prenre sur vous
+et en faictes comme de vous.» Par telles plaintes et par aultres fu le roy
+si esmeu qu'il respondi qu'il se conseilleroit.
+
+ Note 500: «In medio terræ sanctorum.» Suger.
+
+Après ce, fist le roy assembler ung parlement à Melun: là vindrent mains
+archevesques et clers et maintes gens de religion auxquels iceluy Hue avoit
+biens et possessions ravi et dévoré comme loup enragié, et destruisoit
+encores tous les jours. Tous chéirent aux piés du roy et luy crièrent mercy
+à une voix, si comme il gisoient à ses piés contre son gré, car moult le
+grevoit qu'il ne se levoient, et luy prioient qu'il mist à mesure et
+délivrast leurs provendes[501] de la terre de Beauce que il tenoient
+franchement par le don de ses prédécesseurs. Et puis luy supplioient en
+plourant qu'il délivrast la terre de ses povres provaires et les ramenast
+en franchise que icelluy tirant avoit amenés en servage, et qu'il reformast
+en sa première franchise la partie de l'églyse que luy et les aultres roys
+sont tenus à deffendre. De bonne volenté receut le roy leurs prières et
+tantost comme le parlement fu départi et l'archevesque de Sens, l'évesque
+d'Orléans et le vaillant Yves, évesque de Chartres s'en furent partis, si
+envoya le roy le moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abbé, au
+chasteau de Thoury en Beaulce qui est de celle églyse mesme, et que celuy
+Sugier tenoit lors en sa main et luy commanda qu'il fist ce chasteau bien
+garnir et enforcer et bien garder, que icelluy Hue ne l'ardist, tandis
+comme il le feroit semondre pour venir à sa court. Car par ce chasteau
+tendoit à assaillir le chasteau de Puisat ainsi comme son père avoit jadis
+fait.
+
+ Note 501: _Provendes_ ou prébendes. Bénéfices ecclésiastiques.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 1110.
+
+_Coment le roy assiégea le chasteau de Puisat, et puis du merveilleus
+assaut d'ambedeus pars. Et coment le chastel fu pris par force, et Hue
+emprisonné en la tour de Chasteau-Landon, et le chastel abattu._
+
+
+Quant le chasteau de Thoury fu bien garni et le roy eut fait juger Hue de
+Puisat pour son deffault, car il ne daingna venir à sa semonce, si meut à
+grant ost et vint jusques à Thoury. Le chasteau de Puisat fist requerre à
+celluy Huon dont il estoit forclos par droit jugement. Et quant il vit
+qu'il n'en feroit rien si se hasta du chasteau assiéger, et les sergens
+dont il y avoit grant plenté aussi. Là péust-on véoir fier assault et
+périlleux lancéis d'arcs et d'arbalestres d'une part et d'aultre qui
+chéoient aussi espessement comme pluye, et les escus perçoient
+soudainement; si faisoient saillir les estincelles des clers heaulmes des
+grands coups que il s'entredonnoient. Et si comme les royaulx les eurent
+rebouttés par force dedens la porte du chasteau, et les enclos furent
+montés aux deffenses, si véissiez merveilleus assaux et périlleux aux plus
+hardis gens du monde de saiettes et de quarreaux et de gros fusts et grans
+lancéis de pieux agus. Et ceux de dedens lançoient sur les royaulx et par
+force les firent reuser. Mais assés recouvrèrent cuer et force et se
+couvrirent des escus et des huys et de quanqu'il povoient trouver. Et ainsi
+recommencèrent l'assault à la porte périlleux et fort. Et firent les
+royaulx amener charrios tous chargés de busche sèche et bien ointe de sain
+et de gresse pour le feu boutter dedens et eulx ardoir. Et ainsi les
+empoindrent à la porte et pour ce mesmement qu'il leur fissent deffence
+pour les grans coups recevoir pour les grans monceaux de busche qui dessus
+estoient. Et tandis comme les uns entendoient à alumer et les aultres à
+estaindre par grant contens, vint le conte Thibaut qui pas n'avoit oublié
+les hontes et les domaiges que il avoit eus par luy. Si se hastoit moult
+d'assaillir le chasteau par ses bacheliers et par ses sergens de celle part
+que l'en vient devers Chartres. Et tandis comme il hastoit ses gens de
+monter contre mont le pendant des fossés, si ne garda l'euvre qu'il les vit
+tresbucher contreval à trop grant meschief au parfont du fossé et se doubta
+moult qu'il ne fussent mors ou occis; car les chevaliers qui par dedens
+avironnoient la deffence du chasteau sur les grans destriers venoient
+jusques aux murs et feroient ceulx qui montoient amont les fossés et les
+faisoient tresbuchier jusques au font des fossés. Et jà estoient les
+royaulx presque tous mas et faillis et ceux de dedens avoient jà presque
+tout laissé l'assault et fait retraire, quant la divine puissance, à qui la
+cause estoit et la vengence vouloit du tout traire à soy, suscita et esmeut
+l'esperit d'un chanu prouvaire du pays qui avecques la communaulté de ses
+paroisses estoit venu en l'ost, à qui Dieu donna faire, contre toute
+opinion, ce que le conte Thibaut armé et toutes ses gens ne peurent faire.
+Isnellement alla celluy prestre montant jusques à la suef[502], une escu
+devant son pis dont il estoit couvert et mussé. Là commença à despecer
+petit à petit la cloison et mettre jus; et quant il vit qu'il faisoit ce si
+légèrement si commença à appeller ceulx qui emmy le champ estoient encore
+tous armés, à la cloison despecer; et luy coururent aider à bonnes haches
+trenchans et commencèrent à dérompre et à despecer tout; et advint une
+grant merveille ainsi comme il advint jadis à Jhérico qui fu droit signe de
+jugement Nostre-Seigneur; car ainsi comme sé tres-tous les murs fussent
+chéus à un seul coup entrèrent dedens et l'ost du roy et les gens du conte;
+dont il advint qu'il y eut moult grant plenté de ceux dedens mal mis et
+blécés et entreprins, pour ce qu'il ne peurent eschiver la force de leurs
+ennemis qui de toutes pars accouroient; et les aultres et Hue mesme qui
+virent qu'il n'estoient pas bien asseur, dedens la forteresse des murs se
+férirent en une tour de bois qui séoit dessus la mote. Et quant il
+apperceut la force des gens qui de toutes pars acouroient à la tour et
+lançoient dars et quarreaux, si se doubta moult et se rendi tantost et fui
+pris et tous les siens et mis en bonnes prisons.
+
+ Note 502: _Suef._ Palissade. De _Sepes_.
+
+Et quant le roy eut eu celle victoire et il eut mis en prison mains haus
+hommes et riches, si habandonna l'avoir de la ville et fist bouter le feu
+partout et ardoir tout le chasteau. Mais il commanda touteffois que la tour
+demourast en estant, jusques à un terme qu'il mist: pour ce le fist qu'il
+oï dire que le conte Thibaut tendoit à acroistre et eslargir ses marches
+pour un chasteau qu'il vouloit fermer en la chastellenie du Puisat, en une
+ville qui a nom Alonne[503]. Si avoit jà oublié et mis arrière le grant
+bénéfice que le roy luy avoit fait. Car jà n'eust peu advenir né attaindre
+là où il estoit de sa besongne sé par lui n'eust esté. Du tout en tout luy
+deffendoit le roy à fermer ce chasteau; et le conte luy offroit à
+desrainier par droit de bataille par la main de Andry de Baudemont le
+maistre de sa terre[504], que le roy luy avoit eu ce en convenance. Et le
+roy encontre ce offroit à deffendre par gaige de bataille là où il voudroit
+par la main Anseaux de Gallande son séneschal que oncques ne luy avoit eu
+ce en convenance. Si demandèrent ces deux barons maintes cours à faire
+celle bataille, mais oncques n'en peurent nulle trouver.
+
+ Note 503: _Alonne._ Aujourd'hui petit village de Beauce, au diocèse
+ de Chartres.
+
+ Note 504: _Le maistre de sa terre._ «Terræ suæ procuratorem.»
+
+Après ce que le chasteau fut abattu et Hue emprisonné en la tour du
+chasteau Landon, le conte Thibaut ne voulut pus la besongne atant laisser,
+ains esmut grant guerre contre le roy par l'aide du roy Henry d'Angleterre
+son oncle et de ses aultres parens. Et commença à gaster sa terre et à
+fortraire ses barons par dons et par promesses; et du pis qu'il povoit
+faisoit et pourchacioit à luy et à son royaume. Et le roy d'aultre part qui
+tousjours fu preux et vigoureux aux armes luy recouroit sus et luy gastoit
+et habandonnoit sa terre par l'aide de ses aultres barons et mesmement par
+l'aide de Robert le conte de Flandres son oncle, un merveilleux chevalier
+et renommé d'armes entre Crestiens et Sarrasins, dès le commencement de la
+voye du saint sépulcre.
+
+
+VIII
+
+ANNEE: 1111.
+
+_Coment le conte Thibaut commença guerre contre le roy, et coment le roy
+lui mist le siège à Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de lès
+Laigni, et coment le conte ralia à luy les riches hommes contre le roy._
+
+
+Un jour avint que le roy eut mené son ost devant la cité de Meaulx sus le
+conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors à bataille ordonnée. Et
+le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsené
+de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la
+cité, et luy et les siens; né pas tant ne les redoubta qu'il ne les
+chassast à force de cheval très parmy les pons, et le conte Robert de
+Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si ès
+brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui
+de leur gré s'i gettoient et laissoient chiéoir, tant craignoient les cous
+des espées. Merveille vous semblast se vous véissiés le roy demener,
+l'espée au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis
+vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy véissiés
+faire les assaus et les envaïes en guise de géant et soy efforcier de
+passer parmy tous ses ennemis et là où il avoit greigneur péril et plus
+grant presse, et vouloit prendre la ville à force malgré tous ses ennemis.
+Et si eust-il fait sans doubte sé ses ennemis ne se fussent dedens reboutés
+et les portes fermées. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa
+louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne à tout son ost.
+En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut;
+assés tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent
+fuiant jusques à un pont qui est assés près de celle place, si en y eut de
+tels qui pas ne se doubtèrent à mettre en plus grant péril pour l'entrée du
+pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en
+plus grant péril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se
+mettoient ès flos de la parfonde rivière où il périlloient et noyoient et
+gettoient leurs armes et défouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient
+que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble
+monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il
+s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que
+ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les
+derniers. Si estoit l'entrée du pont açainte d'un fossé qui leur donnoit
+grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les
+estraignoient ne povoient entrer sé non les uns après les autres. Si estoit
+à leur domaige, car plusieurs s'efforçoient d'entrer sur le pont. Et ceulx
+qui en aucune manière y povoient entier trébuchoiont pour la presse des
+royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme à
+aultre faire. Et le roy qui à sa bataille les chaçoit à espérons
+destraignoit à l'espée ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au
+flot de Marne à la force du cheval. Et ainsi comme les désarmés flotoient
+légèrement pardessus l'eau, ainsi les armés afondoient, pour la pesanteur
+des armes, et en y eut il assez de noyés; et pluseurs en y eut qui après la
+première fois qu'il furent plungé furent retrais[507] avant qu'il eussent
+trois fois plungé. Par telles manières d'assaux et de poignéis destraignoit
+le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit,
+en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme
+sa paresse et sa présence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit
+trop la paresse et la mauvaistié de ses hommes auxquels peu se fioit, prist
+à fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia à luy
+par une espérance où il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il
+se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au
+roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et
+Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un
+quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir à Paris. Par telle
+ochoison enlaça il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espousé la
+ousine germaine le roy qui avoit esté fille Hue-le-Grant son oncle. Plus
+fist-il, que par angoisse et par détresse mist son proufit avant son
+honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte
+de Vermendois[509] à Millon le seigneur de Montlehéry, celluy à qui le roy
+rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour
+et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris à Orléans, et
+mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le
+destourbier aux trespassans qui jadis y avoit esté; et après ce qu'il eut à
+soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crécy et le seigneur de
+Chasteaufort, adont par-eut il si estoupé Paris et Estampois et si grans
+guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu à l'antre se par
+bonne chevalerie ne fust gardée et deffendue la voye. Et puis que le conte
+Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent délivre pas[510]
+de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par decà le fleuve
+de Saine, et Mile de Montlehéry par delà, adont fu trop laidement la voye
+tollue, et au païs le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui
+aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orléannois que les Chartrains
+et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de
+Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se
+deffendoit au fer et à la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur
+faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens
+qu'il avoit. Si n'estoient pas espargnés à son nuisement les trésors
+d'Angleterre né les richesses de Normandie, car le noble roy Henry
+d'Angleterre se pénoit de le grever de toute sa force et sa terre
+destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy né pour tous
+es aultres, né ne s'esmoioit né que la mer feroit, sé tous les fleuves la
+menaçoient à soustraire et à tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines.
+
+ Note 505: _Enchanteller._ Mettre l'escu en chantel; c'est-à-dire le
+ relever sur le côté gauche. En terme de blason, on place encore
+ _l'ecu en chantel_. C'est le même mot que l'italien _canto_, côté.
+ --Les éditions imprimées, toujours horriblement fautives, et celle de
+ dom Bouquet ont mis _chanceller l'escu_.
+
+ Note 506: _Hector._ Dans le moyen-âge, Hector étoit bien plus renommé
+ qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le siège de Troyes par
+ Darès que par Homère.
+
+ Note 507: Suger dit: «Loricati pondere suo semel mersi, antè trinam
+ demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum
+ opprobrium, si talis esset occasio, referentes.»
+
+ Note 508: _Huon._ Il fallolt _Raoul_, qui espousa Mathilde, fille
+ d'Hugues-le-Grand, lequel étoit frère de Philippe Ier.
+
+ Note 509: C'est la leçon de la plupart des mss. du texte de Suger.
+ Mais il eut fallu préférer celle qui porte _sororem suam_.
+
+ Note 510: _Délivre pas._ Chemin libre.
+
+ Note 511: _Plaissoit._ Ne s'infligeoit de plaies.
+
+
+IX.
+
+ANNEES: 1111/1112.
+
+_Coment Hue du Puisat fu hors de prison, en espérance d'avoir le chastel de
+Corbueil, et coment cil Hue referma le Puisat, coment il assiégea le
+chastel de Thory, et coment le roy le secouru._
+
+
+En ce point avint que le conte Eudes de Corbueil morut qui avoit esté fils
+à l'orgueilleux Bouchart, conte de Corbueil[512] qui en son temps fu
+maistre des desloyaulx et des excommuniés. (Duquel Bouchart l'abbé Sugier
+de Saint-Denys racompte qui escript ceste histoire), que à un jour qu'il
+eut pris guerre et bataille contre le roy et qu'il fu armé de toutes
+armeures sur son destrier, ne daigna prendre son glaive de la main à l'un
+des siens qui la luy tendoit, ains dit à sa femme la contesse qui devant
+luy estoit, par vantance et par boban: «Gentile contesse, baillez ça mon
+glaive liement, car le conte qui de vostre main le prent le vous rendra huy
+en ce jour roy couronné.» Mais aultrement luy avint si comme Dieu l'avoit
+ordonné: car il ne put ce jour passer, ains fu feru à mort d'une lance, par
+la main le conte Estienne qui devers le roy estoit; et par ce coup fist le
+royaume demorer en paix, et luy et sa guerre descendre au puis d'enfer.
+
+ Note 512: _Bouchart_, sire de Montmorenci; le moine de Saint-Denis ne
+ pardonne pas à Bouchart ses démêlés avec l'abbaye. Suger, qui traite
+ indignement Eudes, dit seulement de Bouchart: «Qui tumultuosus, miræ
+ magnanimitatis, caput sceleratorum.» Ce mélange d'éloges excessifs et
+ d'injures grossières est familier à Suger.
+
+Quant le conte Eudes[513] fu ainsi mort, le conte Thibaut et sa mère se
+prisrent forment à entremettre, et par promesses et par dons, par Huon et
+par Millon, coment il pourroient ce chasteau traire à leur partie, car il
+leur estoit bien advis que sé il povoient ce faire, qu'il auroient le roy
+du tout mis au dessoubz et tollu le cuer et la vertu de soy deffendre. Mais
+le roy et les siens qui ceulx béoient reuser du tout, mettoient grans
+paines et grans despens à ce qu'il en fussent saisis. Mais il ne peurent
+sans le sceu et sans le sens d'icelluy Huon qui neveu estoit du conte et
+s'en faisoit hoir.
+
+ Note 513: Suger ajouta: _Filio_, son fils.
+
+Pour ceste chose mettre à fin fu jourpris et assigné à Moissi[514] une
+ville qui est à l'évesque de Paris. Si fu trait Hue de la prison de la tour
+de Chasteau Landon. Et si comme le conseil du roy fu sur la partie qui luy
+aydoit et sur celle qui luy nuysoit, pour ce convint faire ce que l'en put
+non mie ce que l'en voult. Et fu à ce mené que Hue quitta le chasteau de
+Corbueil dont il se faisoit hoir et donna bons hostages et quittance de
+toltes et de tailles et de tous efforcemens d'églyses et d'abbayes; et
+après, qu'il ne refermeroit le Puisat sans la volenté le roy. Atant se
+départi le roy. Si fu plus deceu et engigné par tricherie et par
+desloyaulté que par art.
+
+ Note 514: _Moissiacum._ Mousseaux. Suger eut grande part à ce traité,
+ à la conclusion duquel il ne dit pas que le roi ait assisté.
+
+Ne demoura pas après moult longuement que celluy Hue, combien qu'il eust
+fait le serment nouvellement, pour la longue prison où il avoit esté entra
+en grant ire, ainsi comme le chien qui longuement a esté enchainé. Et la
+forcennerie qu'il avoit conceue béoit bien à descouvrir et mettre à euvre
+sa desloyaulté accoutumée. Car il fist paix et aliances aux ennemis le roy;
+c'est assavoir: au conte Thibaut qui son ennemy estoit et au roy Henry
+d'Angleterre. Et tantost comme il sceut que le roy devoit aller en Flandres
+pour aucunes besongnes, assembla tant de gens comme il put avoir pour
+refermer le Puisat. Et tantost comme il sceut que le roy fu meu là où il
+devoit aller, il mut d'aultre part à sa gent qu'il avoit privéement
+assemblée et vint un samedi matin par devant le chastel abattu où il avoit
+un marchié que le roy y avoit establi, par l'ottroy, et par l'assentement
+d'icelluy Huon. Mais il ne l'avoit fait que par traïson si comme il apparut
+après: car tous ceulx qu'il povoit illec trouver, entre ceulx qu'il scavoit
+qui plus riches estoient prenoit et mettoit, en estroicte prison et
+soudainement comme forcenné tolloit et roboit quanqu'il encontroit. D'illec
+s'en alla vers le chasteau de Thoury, une ville qui est de Saint-Denys, qui
+bien estoit jà garnie, entre luy et le conte Thibaut, pour tout abattre et
+destruire. Mais deux jours ou trois avant qu'il y vint, avoit prié
+humblement Sugier qui ce chasteau tenoit (et qui ceste histoire escript,)
+qu'il allast au roy prier pour luy. Et ce faisoit il par traïson, car il
+pensoit bien qu'il péust assez légèrement entrer dedens sé celluy qui en
+estoit garde n'estoit présent. Et celluy qui cuida qu'il le priast de bonne
+volenté s'i accorda et partit à aller au roy. Devant ce chasteau vint Hue
+et le conte Thibaut à moult grans gens. Mais ceulx qui pour la partie Dieu
+et Saint-Denys défendre estoient jà venus en la ville, avoient bien garni
+les creniaux et leur deffence et leur deffendoient hardiement l'entrée. Et
+celluy Sugier qui au roy s'en alloit rencontra en Corbeillois qui jà savoit
+bien celle nouvelle de Normandie où elle luy avoit esté comptée. Et si tost
+comme il sceut pour quoy celluy y alloit, si s'en rist moult et gaba de sa
+simplesse[515] et luy descouvri lors par grant desdain la desloyaulté de
+celluy Huon, et l'envoya tantost arrière pour la ville secourir, tandis
+comme il assembleroit ses osts au chemin Estampois. Sugier qui retouinoit
+estoit en moult grant paour que la ville ne fust prise avant qu'il y venist
+et regardoit souvent à une bretesche qui en la tour estoit par quoy il eust
+bien sceu la prise de la ville; et estoit celle bretesche veue de moult
+loing. Et pour ce que les ennemis du roy avoient tout le pays d'entour robé
+et roboient encore chascun jour, ne put Sugier mener avec luy nul de ceulx
+qui encontre luy[516] venoient; dont il avint que de tant comme il estoient
+moins, de tant estoient il plus seurement et moins tost eussent esté
+apperceus. Ainsi chevauchièrent jusques vers le soleil couchant qu'il
+approchièrent de Thoury. Si avoient forment ce jour assailli la ville les
+ennemis du roy. Mais, là Dieu mercy, n'y avoient riens meffait fors que
+eulx lasser. Et s'estoient trais en sus de la ville un petit, et ceulx[517]
+se tirèrent vers la ville comme s'il fussent de leurs gens, et quant il
+virent lieu et point, si se férirent parmy eulx: et ceulx du chasteau qui
+bien les avoient apperceus leur ouvrirent une porte et ceulx se férirent
+dedens par l'ayde de Dieu et de saint Denys.
+
+ Note 515: Suger dit: _Simplicitatem nostram derisit_.
+
+ Note 516: _Encontre lui._ Vers lui.
+
+ Note 517: Suger ici ne parle que de lui seul.
+
+Lors furent moult alégés et réconfortés ceulx dedens de leur venue, et
+gaboient le séjour et le repos de ceulx de dehors et leur disoient de grans
+hontes et de grans reproches par quoy il les rappelloient à l'assault,
+contre la volenté de Sugier qui moult les en blasmoit et reprenoit. Peu de
+ceulx dedens et mains de ceulx dehors y eut de navrés à celluy assault,
+dont les uns se pasmoient et deffailloient pour la douleur de leurs playes
+et estoient emportés en litière; et les aultres estoient mis à une part
+jusques au tiers jour à mourir et à habandonner aux morseures des loups et
+des chiens. Et n'estoient pas bien encore retournés au Puisat quant
+Guillaume le Gallendois vint à tout une partie des plus nobles de la mesnie
+le voy, à riches armeures et à destriers courans, qui moult désiroient
+qu'il les trouvassent au siége de la ville, pour monstrer leur prouesse. Et
+le roy les suivit par matin: lié et désirant s'appareilla, ainsi comme seur
+de victoire. Si se merveillèrent durement ses ennemis quant il sceurent la
+nouvelle de sa venue et coment il avoit sceue leur emprise et leur traïson
+qu'il cuidoient si bien avoir cellée, et coment il avoit entrelaissée la
+voye de Flandres et estoit acouru si tost au secours de la ville. Et pour
+ce qu'il n'en osoient aultre chose faire, si entendirent au chasteau de
+Puisat fermer et restorer. Et le roy assembloit tandis son ost, si comme il
+povoit, et attendoit comme celluy que guerres destraignoient en pluseurs
+lieux. Et quant ce vint à un mardi matin qu'il eut ses osts amenés, si
+ordenna ses batailles et mist en chascune chevetains et connestables, et
+ordenna archiers et arbalestriers et mist chascun en son lieu. Ainsi
+approucha du chasteau pié à pié qui encores n'estoit pas parfait. Et pour
+ce vint ainsi à batailles ordonnées, que il avoit oï dire que le conte
+Thibaut s'estoit vanté qu'il se combatroit à luy en champ. Et par sa grant
+hardiesse descendit à pié, armé de toutes pièces, et commanda à ses
+chevaliers à oster les chevaulx. Et ceulx qu'il avoit fait descendre
+admonestoit et semonnoit chascun de bien faire, et disoit à chascun: «Or y
+parra[518] qui chevalier sera au jour d'huy.»
+
+ Note 518: _Or y parra._ «Or va paroître.» On retrouve cette phrase
+ d'encouragement dans toutes les anciennes _chansons de geste_.
+
+
+X.
+
+ANNEE: 1112.
+
+_Coment le roy assailli le chastel de Puisat, et coment les gens le roy
+furent desconfis par leur folie. Des merveilleuses proesses le roy, et
+coment il les secouru tout seul et rescoust assez de sa gent, et coment il
+rassembla son ost._
+
+
+Quant ses ennemis virent le roy ainsi venir, si le redoubtèrent moult né
+n'osèrent contre luy yssir hors de l'açaincte du chastel, ains devisèrent
+leur batailles par sens, jasoit qu'il le fissent moult couardement, et les
+mirent dedens un vieux fossé d'un chastel abattu et les firent illec
+attendre, pour ce que quant les batailles le roy s'efforceraient de monter
+le fossé qu'il les fissent légèrement reuser, et les conroys ordonnés
+percer, et après, légièrement branler et ressortir. Si leur en advint
+presque ainsi comme il avoient devisé. Car à la première assemblée que les
+chevaliers du roy les eurent gettés du fossé par merveilleuse hardiesse,
+dont il en y eut assez de blessés et d'occis, si les commencèrent à suivre
+confusément et sans conroy et çà et là, et trop laidement à laidir et à
+demener. Lors advint que Raoul de Baugency, merveilleux chevalier et saige,
+eust mussé en une partie du chasteau la plus grant partie de leur ost que
+les royaulx ne povoient appercevoir, pour une haulte églyse et pour
+l'oscureté des maisons où il s'estoient mussés. Et quant il vit ces gens
+fouyr et yssir parmy la porte du chasteau tous desconfis (si escria son
+ensaingne: _Baugency, Baugency!_ deux mos moult hault), et se mist
+droictement en son agait tout frès contre les chevaliers du roy et leur
+courut sus moult efforcément. Et les royaulx qui les desconfis chacoient
+tous à pié, chargés d'armeures, ne peurent pas de léger souffrir les
+conroys ordonnés de leur ennemis qui leur couroient tous sus, mais
+tournèrent les dos parmy le fossé et le roy après, tout à pié. Mais avant
+eurent féru mains grans coups sur leur ennemis. Si apperceurent bien, mais
+ce fut trop tart, combien vault mieulx sens et pourvéance que folle
+hardiesse; car s'il les eussent attendus au champ ordonné il les eussent
+sousmis à leur volenté. Et si comme il s'en fuioient ainsi confusément, si
+furent tous esbahis comme ceulx qui ne povoient avoir leur destriers né ne
+sçavoient qu'il devoient faire. Mais le roy sur lequel tout l'affaire
+pendoit retourna premier et fu monté sur un destrier non mie le sien
+propre, mais sur un aultre que on luy avoit amené. Lors commença fièrement
+à donner estal[519] à ceulx qui le chaçoient, et rappelloit ses chevaliers
+qui fuioient et semonnoit chascun par son nom, ceulx mesmement qu'il
+sentoit les plus hardis, et leur crioit qu'il retournassent à la bataille.
+Et luy qui estoit entre les conroys de ses ennemis le brant d'acier tout nu
+au poing dont il férit celluy jour mains roides coups et pesans, aidoit et
+secouroit de toute sa vertu à ceulx qu'il povoit, et ceulx qui fuioient se
+pénoit de faire retourner sur leur ennemis. Et plus qu'il n'appartient à
+haultesse de roy se combatoit tout seul contre ses ennemis comme chevalier
+preux et esleu et non mie comme roy qui doit estre avironné de grans routes
+de chevaliers, mais tout seul sans ayde de nulluy fors de Dieu. Tant comme
+le cheval rendre povoit se plungeoit ès grans flos de ses ennemis, né de ce
+ne doubtoit nul que il fust ainsi, car ses gens estoient si tournés à
+desconfiture que nul n'i prenoit garde de soy. Et si comme il estoit en
+celle angoisse et en celle paine de son ost faire retourner dont il ne
+povoit à chief venir, comme celluy qui seul estoit et sans ayde, si luy
+recreut[520] son destrier soubs luy. Mais à ce besoing luy vint son escuier
+qui luy amena le sien propre et il saillit sus isnellement ainsi comme s'il
+fust frès, et retourna à peu de gens qui luy furent demourés, et s'adressa
+vers ses ennemis, son enseigne devant luy, que un chevalier portoit[521].
+
+ Note 519: _Donner estal._ Proprement _accorder le champ_, soutenir
+ l'attaque.
+
+ Note 520: _Recreut._ Manqua, défaillit.
+
+ Note 521: Suger dit qu'il la portoit lui-même: _Vexillum præferens_.
+
+Lors se férirent entre eulx, tout fussent-il peu de gens et par
+merveilleuse prouesse. Et si arrestèrent et prisrent des plus cointes de
+leur adversaires et firent leur ennemis ressortir, si qu'il ne peurent né
+n'osèrent avant aller, ainsi come s'il eussent trouvées les bones Artu[522]
+ou la grant mer qui leur fust au devant venue. Tout ainsi les firent-il
+ressortir pour la venue du roy et pour sa fière vertu. Et ainçois qu'il
+fussent retournés au Puisat leur furent venus au secours plus de cinq cens
+chevaliers de Normandie; et s'il fussent plus tost venus, bien péust estre
+qu'il eussent fait plus grant dommaige à l'ost de France.
+
+ Note 522: _es bones Artu._ Suger: _Ac si Gades Herculis offendant_.
+ Les bones Arlu, sont les colonnes d'Hercule, et l'on peut trouver ici
+ la preuve de ce que j'ai avancé ailleurs (Histoire des Manuscrits
+ François, tome Ier), que le personnage d'_Artus_ avoit été souvent
+ confondu avec celui d'Hercule.
+
+En telle manière fu l'ost du roy desconfit en celle journée. Dont l'une
+partie s'enfouy à Orléans et l'autre à Estampes et l'autre à Peviers[523].
+Et le roy qui moult estoit las et débattu de celle journée s'en vint à
+Thoury à tant peu de gens comme il luy estoit demouré. Si ne fu de rien
+esperdu de sa perte, mais en fu plus fier, à la guise du thoreau qui se est
+combattu, à qui sa fièreté double quant il a esté deffoullé et dégetté du
+fouc[524] aux vaches par les aultres thoreaux. Ainsi prist-il force et
+vigueur de soy-mesmes, et moult désiroit à courre sus ses ennemis aux fers
+de lances tranchans, tout seur d'avoir victoire. Adont manda et rassembla
+ses gens et moult les reconforta pour les ramener à prouesse par parolles
+et par promesses; et leur disoit que leur desconfiture avoit esté par
+follie et par mauvaise pourvéance, né ne povoit estre, si comme il leur
+disoit, que aucunes fois ne meschéist aux preudommes qui guerre
+maintenoient. Et de tant comme il avoient esté plus défoullés par leur
+orgueil de leur ennemis, de tant se devoient-il plus travailler de leur
+honte vengier, en lieu et en tems, aux roules lances et aux espieus
+trenchans.
+
+ Note 523: _Peviers._ Pithiviers.
+
+ Note 524: _Fouc._ Troupeau.
+
+
+XI.
+
+ANNEE: 1112.
+
+_Coment le conte Thibaut referma le Puisat par l'aide des Normans, et
+coment le conte issi hors à bataille contre le roy et coment il fu
+desconfi; et coment le conte cria merci au roy et fit fin de la guerre._
+
+
+Endementres que les François et les Normans entendoient à refermer le
+chasteau de Puisat, assembla le roy ses osts. Si estoit avec le conte
+Thibaut et avec l'ost des Normans, Miles de Montlehéry et Hue de Crecy et
+Guy de Rochefort ses frères qui bien estoient treize cens chevaliers à
+belles armes. Si mirent presque toute la semaine à refermer le Puisat et
+moult menaçoient le roy de mettre le siège devant Thoury. Pour ce le roy ne
+se fléchissoit, né pour leurs menaces ne laissoit de leur faire en toutes
+manières du pis que il povoit et s'efforçoil de leur nuire et par nuit et
+par jour et de les destourber, que il ne quéissent[525] loing vitailles.
+
+ Note 525: _Quéissent._ Cherchassent.
+
+Et quant le chasteau fu presque refait où il avoient mis toute la semaine,
+et une partie des Normans s'en fu rallée en son pays, si demoura le conte
+Thibaut à moult grant ost. Et le roy qui toutes ses gens avoit assemblés
+chevaucha à grant force vers le Puisat. Ses ennemis encontra qui lors
+furent issus contre luy à bataille; et le roy et ses gens s'assemblèrent à
+eulx et en vengeance de la laidure qu'il leur avoient devant faicte les
+menèrent battant jusques au chasteau. Par vive force les firent flatir ens
+la porte. Et le roy les enclouyt dedens et mist autour bonne garnison de
+chevaliers esleus afin qu'il ne peussent issir; et prist une ancienne motte
+qui estoit près du chasteau ainsi comme à un ject de pierre, si avoit esté
+à ses ancesseurs; et dressa en assez peu de temps un chasteau dessus à
+grant paine et à grant travail que il leur convint souffrir pour les
+archiers et les arbalestriers et les fondeurs de ceulx dedens qui tiroient
+et fondoient seurement. Moult y avoit périlleux estrif et aux uns et aux
+aultres, car l'une partie et l'autre mettoit grant cure et grant contens à
+avoir l'honneur et la victoire. Et les chevaliers du roy qui moult estoient
+en esmay d'eulx vengier des griefs que ceulx dedens leur avoient fais
+aucuneffois ne finèrent oneques jusques à tant qu'il eurent bien garnye
+leur forteresse de riches armeures et fière chevalerie: seurs et certains
+que tantost comme le roy s'en seroit parti il leur convendroit deffendre
+hardiment, où il seroient tous occis par les cruelles armes de leurs
+ennemis.
+
+Après ce, retourna le roy à Thoury, pour recouvrer illec sa force. Et
+d'illec amenoit et conduisoit la vitaille à ceulx qui estoient demourés en
+la garnison de la motte; une fois à peu de gens et privéement, et aucunes
+fois appertement et à force, parmy tous ses ennemis: si n'estoit mie sans
+grant péril, et pour ce que ceux du chasteau les destraignoient, car le
+lieu estoit près, et les menaçoient à mettre le siège entour. Et le roy
+esmeut ses herberges et les amena plus près. Ce fut à Janville[526] qui est
+ainsi comme à une petite lieue du Puisat. Et fist la tour clorre et ceindre
+de fors pieus agus. Et si comme l'ost se fu logié par dehors, le conte
+Thibaut qui de partout avoit ses gens semons et assemblés vint sur eux à
+grant force de gens, que des siens que des Normans, et leur courut sus
+soudainement; et les trouva auques[527] désarmés et désappareillés, tout
+entallentés d'eux découper ou faire lever du siège. Et le roy leur saillit
+sus tout armé, luy et ses gens. Lors commença la bataille aux champs et le
+poignéis fier et aigre des lances et des espées d'une part et d'autre. Si
+entendoient plus à avoir victoire que à leur vies sauver, comme ceulx qui
+de riens ne s'espargnoient et qui mieulx amoient à mourir en chump que
+faillir à victoire. Nul ne vous pourroit compter la fierté des uns et des
+aultres qui bien fu celluy jour veue en l'estour où l'en povoit véoir grans
+prouesses et merveilleuses hardiesses. Si n'estoit pas le jeu à droit
+parti, car le conte Thibaut avoit bien trois tans que le roy; dont il avoit
+assis les chevaliers du roy dedens la ville. Et le roy qui à moult petite
+compaignie estoit issu ne daigna fouir né ressortir pour paour de ses gens.
+Si n'avoit avec luy fors que Raoul le conte de Vermendois son cousin, et
+Droon de Mons[528] et ne scay quels autres trois nobles hommes; ains ama
+mieux souffrir les durs assaux de ses ennemis qu'il véoit venir à grans
+flotes, que rentrer en la ille pour paour et pour couardise. Et si comme le
+conte Thibaut fu venu jusques devant les tentes du conte de Vermendois en
+espérance de le détrenchier s'il éust pu, si luy saillit au devant le conte
+Raoul moult hardiment, et par ramposnes commença à dire que oncques mais
+les Briois, jusques à ce jour, n'avoient osé emprendre hardiesse contre les
+Vermendois, (et que mieux leur venist à faire leur fromages qui sont de
+grant los). Lors luy courut sus de si grant vertu comme il put trouver au
+destrier, entalenté de soy vengier du tort et de la honte qu'il luy avoit
+faicte. Si commença si haut à crier son enseingne que les chevaliers de la
+bataille le roy l'oïrent. Lors reprindrent cuer et se rallièrent ensemble
+et leur coururent sus et tant les destraignirent au brant d'acier et aux
+roides lances qu'il les firent tous tourner en fuite. Et ainsi les menèrent
+fuiant et chassant jusques au Puisat, et moult en occirent et prisrent. Et
+les aultres qui eschapper purent que il avoient travaillés et demenés par
+les boues enfermèrent en leur chasteau. Et ainsi avint, selon la doubteuse
+fortune de bataille, que ceux qui cuidoient estre vainqueurs furent
+vaincus, doulans et mats de leur occis et de leur prisons[529] et de leurs
+aultres dommaiges.
+
+ Note 526: _Janville._ Aujourd'hui petite ville à onze lieues de
+ Chartres, entre Toury et le Puiset.
+
+ Note 527: _Auquel._ Presque.
+
+ Note 528: _Mons._ Le latin dit: _Montiacensis; Monchy_.
+
+ Note 529: _Prisons._ Prisonniers.
+
+Quant le roy eut du tout eue la victoire de ses ennemis, le conte Thibaut
+qui du tout deffailloit et tournoit à declin ainsi comme celuy qui commence
+à chéoir de la roe de fortune, pour ce qu'il véoit de jour en jour croistre
+la force du roy, et les barons du royaume prendre en grief et en desdaing
+ce que il avoit prins guerre contre le roy son seigneur, si eut occasion de
+laisser la guerre après les grans pertes que luy et les siens avoient
+receues, et mesmement de celle qu'il avoit receue le jour devant.
+
+Adont envoya ses messages au roy et si luy pria moult humblement qu'il
+l'asseurast et que il l'en laissast aller seurement jusques à Chartres sa
+cité. Et le roy qui trop estoit doux et débonnaire receut ses prières
+oultre ce que nul n'eust osé cuider, et si luy desconseilloient le plus de
+ses gens et luy disoient qu'il ne laissast pas ainsi aller né eschapper son
+ennemy qu'il tenoit jà ainsi comme prins, et mais n'avoit nulle viande; que
+il ne luy fist une aultre fois tel domage. Ainsi s'en alla le conte
+Thibaut, et laissa le chasteau et Hue en la volenté le roy. Et ce qu'il
+avoit commencé par bon commencement fina par mauvais définement. Et le roy
+vint du tout au desore,[530] par la volenté de Nostre-Seigneur et ne
+déshérita pas tant seullement celluy Hue, mais abatti le chasteau du Puisat
+et tous les murs; et tout le lieu rasa comme sé la divine malédiction
+l'eust interdit et asorbi[531].
+
+ Note 530: _Au desore._ Au-dessus.
+
+ Note 531: _Asorbi._ Absorbé.
+
+
+XII.
+
+ANNEES: 1113/1114.
+
+_Coment ceus qui se tenoient au roy d'Angleterre et au conte Thibaut furent
+déshérités. Et coment le roy mut sur Thomas de Malle. Et coment il restora
+les villes aus églyses. Et coment fist pendre les traictres. De Haimon de
+Germegni qu'il fist venir à merci._
+
+
+Long-temps après ce que celuy Hue fu revenu en l'amour et en la grace le
+roy, par moult d'ostaiges et de sermens qu'il luy eut fais, il se rebella
+contre luy de rechief et, pour ce, fu-il du roy de rechief assiégé et de
+rechief deshérité. Mais avant eut-il les costés tresperciés d'une roide
+lance, par la main Anseau le Gallendois[532] un merveilleux chevalier et
+séneschal de France. Né oncques ne voulut désaprendre son acoustumée
+traïson; tant que la voye d'oultre-mer où il mourut mist fin en sa vie.
+
+ Note 532: C'est un contre-sens. Suger, au contraire, dit que ce fut
+ Anseau de Garlande qui fut percé de la lance du Hue du Puiset.
+
+Après ces guerres et ces contens qui tant avoient duré, mains barons et
+mains hommes de religion misrent grant paine à mettre paix entre le conte
+Thibaut et le roy d'Angleterre d'une part, et le roy de France de l'autre.
+Si avint que par le jugement de Dieu, ceux qui contre leur seigneur et
+contre le royaulme de France s'estoient tournés et aliés au roy
+d'Angleterre et au conte Thibaut furent tous destruis par la guerre et
+perdirent leurs querelles qu'il cuidoient recouvrer; comme Lancelin, le
+conte de Dampmartin, perdit la querelle qu'il clamoit sur la cité de
+Beauvais[533], et pour ne scay quelles raisons; Payen de Montjay sur le
+chasteau de Livry[534] que le roy d'Angleterre luy avoit fermé à ses
+deniers, dont il fu tout esragié de duel; et Milles de Montlehéry le
+mariage de luy et de la seur Raoul le conte de Vermendois, dont il fu tout
+esragié de duel, par la raison de ne scay quel lignage qui trouvé y fu. Né
+oncques n'eut tant d'onneur né de joye de l'assemblement comme il eut de la
+honte et de l'ire du dessevrement. Si fu fait celluy jugement par preudes
+hommes et discrès; et fu pris ès loix et ès décrès qui dient que les
+obligacions et les aliemens qui sont fais contre paix soient du tout
+ramenés à néant.
+
+ Note 533: _Sur la cité de Beauvais._ Suger dit: Sur la _conduite_ de
+ Beauvais. «Querelam Belvacensis conductûs.» C'étoit ou le droit de
+ conduire dans l'armée du roi les communes, ou celui de délivrer les
+ sauf-conduits dont avoient besoin les personnes qui voyageoient dans
+ le Beauvoisis. On sait que _conduire_ quelqu'un signifioit autrefois
+ lui _servir de sauf-conduit_.
+
+ Note 534: _Livry_ est un petit village sur la route de Meaux et à
+ égale distance de Paris et de Ville-Parisis. Près de Livry sont les
+ ruines d'un vieux château, sans doute celui que réclamoit Payen de
+ Montjay. Quant à _Montjay_, aujourd'hui surnommé _La Tour_, il est
+ situé au-dessous de Ville-Parisis.
+
+En ce temps régnoit celluy Thomas de Malle dont l'ystoire à cy dessus
+parlé, homme très desloyal et fol et traitre oultre mesure, qui moult greva
+et assaillit la contrée de Noonois et d'Aminois et de Rancien[535]. Tandis
+comme le roy estoit à ses guerres ententif, si cruellement avoit ses
+contrées destruites et mal menées que né au clergié né à l'églyse
+n'espargnoit-il pas, pour paour de la vengence de Dieu, comme celluy qui
+tout roboit et destruisoit. Si que à l'abbaye Saint-Jéhan de Laon avoit
+tollu deux bonnes villes, Crécy et Nogent[536], et les fist fermer de grans
+fossés et de grans tours, ainsi comme se elles eussent esté siennes
+propres; et en avoit fait fosse à dragons et repaire à larrons. Et avec ce
+destruisoit et roboit toutes les contrées d'environ. Pour les cruaultés
+qu'il faisoit fist l'églyse de France un concilie à Biauvais, en la
+présence Cuene, évesque Prenestin[537] et légat de la court de Rome. Et
+pour les plaintes des églyses et des extorsions de femmes veuves et des
+orphelins le férit du glaive de saincte églyse, c'est de la sentence
+d'excommuniement général, et luy desceint le baudré de chevalerie, combien
+qu'il ne fust pas présent; et par le jugement de tous, le desmist de tout
+honneur comme excommunié et comme ennemy commun de la crestienté. Par les
+prières de ce grant concilie assembla le roy son ost et s'en alla sur luy.
+Et moult y eut de clergié et de prélas du royaume à qui le roy estoit moult
+dévost et fu tousjours, tant comme il vesqui. Son chemin adressa droit à
+Crécy et l'assiégea et le prist, et la fort tour du chasteau conquist aussi
+légèrement comme le bordel[538] d'un vilain; ses ennemis destruist tous
+sans en avoir mercy, comme ceulx qui sans mercy estoient. Et quant il eut
+fait de ce chasteau à sa volenté et tout destruit, si s'en parti. Mais il
+n'eust pas sa volenté accomplie s'il n'en eust fait autant de l'autre qui a
+nom Nogent. Si s'en y alla tout droit, et si comme il approchoit du
+chasteau, si luy fu dit que dedens estoit ces excommuniés dignes d'estre au
+pui d'enfer sans fin, qui pour occasion du roy avoient la commune de Laon
+despeciée et brisiée[539] et les bourgeois pris et occis, pour ce qu'il
+aidoient loyaulment à leur évesque, et la noble églyse de Notre-Dame arse
+et maintes autres avec, et l'évesque Gauldri martirié et le corps tout nu
+getté aux champs pour habandonner aux oyseaux. Mais avant, luy
+détrenchèrent le doy à tout l'aneau, et en déshéritement du roy avoient sa
+tour assise et prise.
+
+ Note 535: _Noonois, Aminois et Rancien._ Ce sont les contrées de
+ Noyon, d'Amiens et de _Rains_ ou Reims. Mais Suger, au lieu de
+ _Noonois_, met _Laudunensis_, Laonois.
+
+ Note 536: _Nogent._ «Novigentium.» C'est _Nouvion-l'Abbesse_, à cinq
+ lieues de Laon, et près de Marle et Crécy.
+
+ Note 537: _Prenestin._ De Preneste.
+
+ Note 538: _Bordel._ Grange ou chaumière. Suger dit: «Ac si rusticanum
+ tugurinum.»
+
+ Note 539: Il y a ici faute du traducteur, qui auroit dû mettre: _Qui
+ pour occasion de la suppression de la commune par le roi._
+ «_Occasione jussu vestro amissæ communiæ._»
+
+Et quant ces choses furent au roy contées, si fu doublement encouragié et
+eschauffé d'ire. Lors envahi ce chasteau, les bailes[540] desrompi et prist
+le chasteau et tous ceux qui dedens estoient. Tous ceux qui coulpes ou
+consentement n'avoient des desloyaux espargna et laissa aller tous quittes;
+et les desloyaux homicides et tous ceulx de leur complot pendi à haultes
+fourches et habandonna leur corps aux escoufles[541] et aux corbeaux. Et
+par ceste justice aprist que desservent ceux qui mettent main ès Crist[542]
+Nostre-Seigneur.
+
+ Note 540: _Les bailes._ Les pieux (bajuli) serrés qui servoient de
+ barrières.
+
+ Note 541: _Escoufles._ Milans.
+
+ Note 542: _Crist._ Consacré à.
+
+Quant il eut ces chasteaux abattus et rendus à l'églyse de
+Saint-Jéhan-de-Laon à qui il les avoient tollus, si s'en vint à
+Beauvais[543] et assiégea la cité qui lors estoit à un Adam, un desloyal
+tirant qui les églyses et le pays d'illec entour guerroioit et faisoit
+moult de maulx, et y fist tenir le siège près de deux ans. Et au derrenier
+la prist et l'abatti jusques aux fondemens et ceulx de dedens pendi. Et
+pour ceste raison rendit paix et seureté au pays, et celluy desloyal
+deshérita de celle seigneurie qu'il avoit en la cité.
+
+ Note 543: _Beauvais._ Erreur: il falloit Amiens.
+
+En ce temps vint au roy un moult saige homme et bien parlant des parties de
+Bourgoigne[544]; Allart Guillebaut avoit nom. Et moult saigement fist une
+complainte devant le roy d'un noble homme qui avoit nom Haymon-Noire-Vache,
+qui estoit sire de Bourbon, et un sien nepveu qui avoit nom Archambault
+deshéritoit et refusoit à faire droit. Si estoit son droit nepveu, fils de
+son ainsné frère. Pour ce luy supplioit icelluy Guillebault qu'il fist
+faire droit à son oncle et l'abaissast des oultraiges et des forfais qu'il
+faisoit non pas à luy tant seulement, mais aux povres et aux églyses, et
+que par le jugement aux barons déterminast de ceste querelle et rendist à
+chascun droit. Le roy pour l'amour de justice et pour la pitié des églyses
+et des povres gens, et pour ce mesmement qu'il se doubtoit que aucune
+guerre ne sourdist pour occasion de ce dont les povres gens fussent grévés
+et essillés, fist semondre celluy Haymon Noire-Vache à droit par devant
+luy. Mais celluy n'y osa venir pour ce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort
+de celle querelle. Mais le roy qui pas ne laissa pour despens né pour
+travail de la longue voye, fist semondre son ost et s'en alla en
+Bourgogne[545] droit au chasteau de celluy Haymon qui Germegny[546] avoit
+nom. Si estoit celluy chasteau de grant force et moult bien garni. Le roy
+le fist forment assaillir. Et celluy Haymon qui forment fu désespéré de sa
+personne et de son chasteau, vit bien qu'il ne se pourroit longuement
+deffendre contre la force du roy. Lors trouva en luy-mesme ceste voye que
+il s'en vint au roy; à ses pieds se laissa cheoir et longuement y fu en luy
+priant humblement qu'il eust de luy mercy et luy rendit le chasteau et son
+corps à sa volenté. Et de tant comme il s'estoit plus orgueilleusement
+deffendu, de tant se humilia plus. Le roy retint le chasteau en sa main et
+Haymon ramena en France et par le jugement de sa court rendit à chascun son
+droit et mist paix entre l'oncle et le nepveu. Telles chevauchées fist
+maintes fois en ces parties pour mettre les églyses et les povres gens en
+paix; et pour ce les avons entrelaissées qu'elles ne tournassent à ennuy sé
+elles eussent esté toutes racomptées.
+
+ Note 544: _Bourgoigne._ Il falloit _Berry_.
+
+ Note 545: _En Bourgogne._ «Ad partes Bituricensium.»
+
+ Note 546: _Germegny_, ou Germigny, aujourd'hui village de
+ Bourbonnois.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE: 1118.
+
+
+_Coment la guerre des deux roys recommença et coment le roy se défendi
+vertueusement, et du conte Thibaut et du roy d'Angleterre, et coment le roy
+prist une ville qui a nom Le Gué Nichaise, et coment le roy prist Malassis,
+que le roy d'Angleterre avoit fermé._
+
+
+Ainsi comme il est escript de Julius César et de Pompée, que Julius ne put
+souffrir seigneur par dessus lui, né Pompée pareil, né ne peut nule poesté
+compaignon souffrir en sa seigneurie; pour ce, Loys le roy de France par
+celle haultesse dont il avoit tousjours esté par dessus Henry, le roy
+d'Angleterre et duc de Normandie, estoit de luy et devoit estre tousjours
+comme de son homme fievé, et de plus grant seigneurie par droit que celluy
+Henry. D'aultre part, celluy Henry, pour la grant noblesse de son règne et
+pour les grans trésors dont il avoit tant, ne daignoit né ne povoit
+souffrir qu'il eust mendre seigneurie que le roy Loys; mais s'efforçoit en
+toutes manières de le troubler de guerre et de l'assaillir pour sa
+seigneurie et son honneur abaisser, par l'aide le conte Thibaut, son
+nepveu, et des autres ennemis du roy. Adont commença entre eulx deux la
+guerre qui jà y avoit esté. De celle guerre estoit le conte Thibaut contre
+le roy Loys son lige seigneur; si estoit la raison pourquoy le conte
+Thibaut et le roy Henry estoient bien ensemble et d'un accort, pour la
+duchié de Normandie et la conté de Chartres qui ensemble marchissent. Lors
+commencèrent à assaillir le roy en la plus prochaine marche. Et pour le
+enir plus de court envoyèrent le conte Estienne de Moretueil[547], qui
+frère estoit à l'ung et nepveu à l'autre, en Brie à tout grant ost, pour ce
+que trop se doubtoient que le roy ne saisist celle terre par le deffaut du
+conte Thibaut. Et le roy qui emmy eux estoit enclos, se deffendoit par
+force au fer de lance et de l'espée, et couroit souvent en leurs terres,
+une fois en Normandie et une aultre fois vers Chartres. Et aucune fois
+avenoit qu'il se combatoit à eulx comme celluy qui de rien ne les
+épargnoit. Et par ce démonstroit à tout le monde la noblesse et la fiereté
+de son cuer, mais trop bien estoit çainte et avironnée la terre de
+Normandie, pour les fors chasteaux que les rois d'Angleterre et les ducs
+des Normans y avoient fermés nouvellement, et, d'autre part, pour les grans
+fleuves courans où l'en ne pouvoit trouver passaige. Et le roy Loys qui
+tout ce scavoit bien, tachoit moult durement à passer et à entrer en celle
+terre. Là s'en alla à assés peu de gens, pour plus privéement faire ce
+qu'il avoit en propos; vers celle marche se tira et envoya avant soy aucuns
+de ses gens, les haubers vestus dessous les chappes[548] et les espées
+çaintes, et descendirent au commun chemin ainsi comme sé feussent passans,
+vers une ville qui a nom le gué Nicaise: si est çainte et avironnée de
+l'eaue d'Epte, et donne entrée et passage aux François d'entrer en celle
+terre. Si donne, le lieu et le siège de celle ville, grant seureté à ceux
+qui dedens sont, et par dehors bien en loing deffent le pays et le passage.
+Quant les gens le roy furent venus et entrés, si gettèrent jus les chappes
+et tirèrent les espées et coururent sus à ceulx du lieu qui jà se estoient
+presque apperceus et avoient leur armes prises et deffendoient
+viguereusement leur ville, et par force les avoient presque hors jettés,
+quant il virent le roy descendre moult périlleusement du pendant d'un
+tertre; si se hastoit moult durement de faire secours à ses gens qui jà
+estoient las et presque tous conquis. Et quant il fu venu, si prist la
+ville et l'églyse qui bien estoit garnie d'une forte porte, si ne fu pas
+sans grant perte de ses gens. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre
+estoit près de là à grant ost, si comme il avoit tousjours accoustumé et
+comme celluy qui bien le povoit faire, si manda ses barons et moult les
+requist et pria qu'ils venissent. Tautost se mist à la voye le conte
+Baudouin de Flandres, jeune chevalier pieux et hardi aux armes, et le conte
+Foucques d'Angiers après luy, et puis les autres barons du royaume après
+luy; et tous ensemble rompirent les clostures de Normandie. Et tandis comme
+une partie des gens le roy entendoient à fermer et garnir la ville, les
+autres entrèrent en la terre qui estoit garnie et remplie de biens, pour la
+longue paix où il avoient esté longuement; tout robèrent et confondirent
+tout, et mettoient tout à feu et à flambe et assez près du roy d'Angleterre
+et de tout son ost. Et entre deux, s'appareilla moult le roy d'Angleterre
+de fermer un chasteau près d'illec. Et quant le roy Loys eut le sien fermé
+et garny de ses chevaliers, si s'en partit atant. Et le roy d'Angleterre
+ferma le sien près d'un mont qui illec estoit et fut appellé Malassis. En
+celle entencion le fist que quant il auroit dedans sa garnison mise de
+chevaliers, d'archiers et d'arbalestriers, que il rencontrast ceus de la
+garnison le roy de France et rescousist les proyes et les viandes qu'ils
+prendroient par la terre, et leur deffendissent à dégaster le pays. Mais le
+roy de France qui taschoit à mener à fin ce qu'il cuidoit faire, luy rendit
+incontinent ses souldées. Car si tost comme il eut ses osts assemblés,
+revint hastivement devant ce chasteau à une matinée, et le fist assaillir
+par grant vertu, et y eut grans coups donnés et receus d'une part et
+d'autre. A la parfin fu pris par force; et puis l'abatti et craventa, et
+dépeça tout quanques le roy anglois y avoit fait faire.
+
+ Note 547: _Moretueil._ Mortain.
+
+ Note 548: _Chappes_ ou cappes, manteaux. Orderic Vital dit que
+ _Vadum Nigasii_ s'appeloit vulgairement _Vani_. C'est aujourd'hui
+ _Gasny_, sur la rive occidentale de l'Epte, à une demi-lieue de
+ Laroche-Guyon.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE: 1118.
+
+_Coment le roy Henry deschéi de sa bonne fortune, et coment le roy Loys
+entra en Normandie et fu desconfi par sa male prévoyance; et coment il
+rassembla ses osts pour soy vengier et retorna pour gaster Normandie, et
+s'en retorna par Chartres en dégastant la terre le conte Thibaut._
+
+
+Fortune, la puissant, qui tost abat celluy qu'elle a monté, et quant elle
+veult monte eu hault celluy qui oncques n'y fut, ouvra en telle manière au
+roy Henry d'Angleterre. Après ce qu'il eut eu tous honneurs et toutes
+bonnes prospérités, commença à dévaler du sommet de la roe de fortune où il
+avoit longuement esté, et à decheoir par la muableté de cest monde; car le
+roy l'assailli par-deçà, de guerre aigre et fellonneuse; et par devers
+Pontif[549] le conte de Flandres, et par devers le Mans Foucques, le conte
+d'Angiers, qui tous l'assaillirent de tous leurs pouvoirs. Né ceulx ne
+l'assaillirent mie qui dehors de sa terre estoient tant seullement; mais
+ses hommes mesmes, si comme Hue de Gournay, le conte d'Eu et le conte
+d'Aubemalle, et mains autres qui trop durement luy coururent sus. Et
+par-dessus encore tout ce estoit-il en presse d'un aultre mal. Car ses
+chambellains mêmes et ses autres privés sergens le haioient moult durement
+de trop mortelle hayne, dont il estoit eu telle paour et en tel effroy,
+qu'il en changeoit souvent son lit, et pour crainte d'eux faisoit chacune
+nuit gesir devant luy moult de gens armés, et son escu et son espée faisoit
+ettre chascune nuyt au chevet de son lit.
+
+ Note 549: _Pontif._ Ponthieu.
+
+Entre ses familliers sergens en y eut un qui Hue avoit nom. A merveilles
+estoit bien de luy et de son conseil, si comme il cuidoit et se fioit moult
+en luy comme en celluy à qui il avoit fait moult de bien et qui pour sa
+grant amour estoit moult enrichi et renommé et puissant entre les aultres
+de sa cour. Si fu ataint et convaincu de desloyalle trahison dont il fu
+damné à perdre les yeux et les génitoires, jà soit ce qu'il eust deservi la
+hart[550] on pis encore.
+
+ Note 550: _La hart ou pis encore._ Notre traducteur ajoute les
+ derniers mots, pour n'avoir pas bien rendu ceux de Suger: «Cum
+ laqueum suffocantem meruisset.»
+
+Pour paour de ces choses et de semblables estoit le roy si estonné qu'il
+n'estoit asseur[551] en nul lieu. Mais ainsi comme homme de grant sens et
+de grant pourvéance, alloit tousjours l'espée çainte, néis en sa salle et à
+l'issue de son hostel, né ne vouloit souffrir que nul de ses loyaulx
+sergens issist de son hostel sans espée.
+
+ Note 551: _Asseur,_ assuré. On n'en faisoit qu'un seul mot, mais on
+ l'entendoit _à sûr_.
+
+En ce temps avint que Enguerrant de Chaumont[552], riche homme et chevalier
+de grant prouesse, s'en alla au chasteau d'Andeli à grant compaignie de
+chevaliers; et par la traïson d'aucuns de léans le prist et le garnit
+richement par l'ayde du roy Loys. Et par la force de ce chasteau
+juscitioit-il toute la terre d'environ et metoit du tout à sa volenté. Si
+s'estent celle contrée dès le fleuve d'Epte jusques au fleuve d'Andelle et
+jusques au pont Saint-Pierre[553]; et par la force et par l'ayde d'aucuns
+plus riches hommes de luy, couroit souvent en plain champ à bataille contre
+le roy Henry et par plusieurs fois le chassa et desconfist. Et d'aultre
+part, devers le Mans, si comme le roy Henry eut un jour proposé à secourre
+ses gens qui estoient assiégés en la tour d'Allencon, entre luy et le conte
+Thibaut, si fu desconfi par Foucques le conte d'Angiers en telle manière
+qu'il perdit en celle journée le chasteau et la tour et moult de ses gens
+par grant meschéance. Mais après ce qu'il eut ainsi esté défoullé par
+long-temps et par teles aventures et presque tout décheu, et la divine
+puissance l'eut ainsi flaellé et chascié, si eut pitié de luy toutefois
+comme celluy qui moult estoit libéral aumosnier et riche. Si avint que
+l'adversité et la tribulacion où il avoit longuement esté luy tourna en
+prospérité soudainement, pour ce que le conte Baudouin de Flandres qui
+moult l'avoit grevé et par plusieurs fois enchacié et couru en sa terre fu
+un jour devant un chasteau qu'il avoit assis. Là fu soudainement féru en la
+face d'une lance; si n'en tint conte pource que le coup de la playe estoit
+petit; dont il avint que pour occasion de ce coup morut avant ses jours et
+ainsi fist fin de toutes guerres. Et celluy Enguerrant de Chaumont dont
+nous avons dessus parlé, chevalier merveilleux et entreprenant qui durement
+l'avoit grevé et sa terre gastée, estoit un jour entré en la terre
+Nostre-Dame-de-Rouen pour rober et pour destruire; si avint que une maladie
+le prist soudainement, dont il morut: mais avant fu longuement destraint et
+angoissié. Et jà soit ce que ce fust à tart, si aprist-il quel honneur l'en
+doit porter à la royne des cieulx. Le conte mesme Foucques d'Angiers qui au
+roy de France s'estoit allié et asseuré par bons hostaiges brisa sa foy par
+sa convoitise et par son avarice. Et sans son conseil donna sa fille, comme
+tricheur et desloyal, à Guillaume le fils du roy Henry; et parce mariage
+s'accorda à luy et laissa à aydier au roy de France.
+
+ Note 552: _Chaumont._ En Normandie; à quelques lieues de Gisors et
+ de Gasni.
+
+ Note 553: C'est le Vexin normand.
+
+Tandis comme ce advint estoit le roy Loys moult ententif d'assaillir
+Normandie dont il avoit conquis grant partie et plaissié devant soy, comme
+celluy qui souvent y couroit à peu de gens et aucunes fois à plus; et petit
+redoubtoit le roy d'Angleterre et sa force. Un jour l'eut fait espier que
+il couroit parmy sa terre, sans point de pourvéance de soy et des siens. Et
+celluy qui grant plenté de bonnes gens avoit assemblé luy envoya à
+l'encontre grant plenté de bons chevaliers tous ordennés en conroy, et si
+en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennées de sergens et
+de gens à pié. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne
+daigna oncques faire nul conroy de ses gens né nul appareil de bataille;
+ains se féri en eulx follement et confusément; mais ce fu vaillamment et
+par grant fièreté. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier
+assemblèrent à ceulx de delà. Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et
+Guy de Clermont qui chacièrent du champ de bataille les Normans qui moult
+estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur
+l'eschièle des gens de pié armés. Mais les François qui les devoient suivie
+chevauchièrent après confusément et sans conroy et s'embatirent follement
+sur eux et sur leur grans conroys ordonnés. Dont il avint qu'il ne les
+peurent souffrir, ains tournèrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult
+se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place
+si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustumé de soy
+esbaudir et reconforter en adversité, secouroit souvent la gent qu'il véoit
+souvent chacer, et retournoit souvent arrière la lance au poing contre ses
+ennemis; et assez des siens rescout en celle journée par sa proesse et par
+sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques à Andely au plus honnorablement
+qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour
+furent trop esgarées. Trop fu courroucié de ceste meschéance qui ainsi lui
+fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554]
+ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast
+jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschéance qui par eux
+luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidèrent; car lors
+s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fierté si comme il
+est coustume à preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se
+doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et
+de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts
+qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il
+se combatroit à luy à jour nommé emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se
+hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'éust juré sur sains. Et si tost comme
+il eut ses osts assemblés, si entra en Normandie gastant et destruiant tout
+le pays où il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis
+s'en alla à Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de
+temps, toute sa volenté faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit
+en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui où il peust sa honte
+vengier.
+
+ Note 554: _Et pour ce que._ Et aussi par la crainte que, etc.
+
+Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy où il peust son cuer esclarier,
+si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en
+venist par luy. Devant la cité de Chartres s'en vint et commença forment à
+assaillir et commanda à bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et
+eust esté fait quant le clergié et les bourgois yssirent hors, la chemise
+Nostre-Dame devant eux, et luy commencièrent à crier mercy à pleurs et à
+larmes, qu'il ne souffrist que la noble églyse de Nostre-Dame et sa cité
+fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie né ne vengast pas
+aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui pitié en
+eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, oï leur prières et commanda
+à Charlon le conte de Flandres qu'il féist ses gens retraire en sus. Ce
+fist-il pour l'amour et pour la révérence à la haulte royne des cieulx. A
+tant retourna en France luy et ses gens, né oncques pour ce ne cessa à
+prendre vengeance là où il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en
+Normandie.
+
+
+XV.
+
+ANNEE: 1118.
+
+_Coment l'apostole Paschase[555] s'en fui de Rome et s'en vint en France;
+et coment le roy ala encontre luy à Vézelai, quant il oï nouvelles de sa
+mort. Après luy fu au siège Guy, archevesque de Vienne, que les Romains
+receurent honorablement, et déposèrent Bardin, que l'empereur y avoit mis
+à force._
+
+ Note 555: _Paschase._ Il falloit _Gelase_.
+
+
+En ce temps trespassa le pape Paschase; en son lieu fu assis par saincte
+élection Jehan de Gaiete, chancelier de l'églyse de Rome[556]; mais quant
+il vit qu'il ne povoit souffrir les enchaux et les griefs de Bardin,
+l'archevesque de Bracque[557], que l'empereur y avoit mis ainsi comme par
+force contre raison, par la desloyauté des Romains qui tant est accoustumée
+à prendre[558]; si laissa son siège et s'en fouyt en France, sous la garde
+et sous la deffence au noble roy Loys, si comme ses antécesseurs souloient
+faire jadis. De laquelle déjection le roy eut grant compassion. Par navie
+vint jusques à l'isle de Magalonne[559], comme celluy que grant povreté
+destraignoit. Celle terre si est une petite ysle et estroicte et ne
+contient que une petite cité tant seullement qui souffist à l'évesque et à
+son clergié et à leur petite mesnie. Et touteffois, est-elle enclose de
+murs pour les assaux des Sarrasins qui par mer courent. Le roy, qui jà
+savoit sa venue, envoya contre luy pour luy et pour son royaulme deffendre
+et le luy offrit à sa volenté faire. Les messages qui là furent envoyés luy
+apportèrent jour et lieu certain à Vezelay et que là s'entretrouveroient et
+parleroient ensemble; et quant le jour approcha et le roy fu jà parti, on
+luy apporta nouvelles qu'il estoit trespassé et mort d'une maladie que on
+ppelle podagre[560]. Aux obsèques de luy assemblèrent mains prélas et mains
+hommes de religion. Là fu Guy, archevesque de Vienne, moult hault homme et
+noble descendu de la lignée des empereurs et assez plus de noble saincteté
+et de bonne vie. Dont il advint que le soir de devant luy fut monstrée une
+advision bien démonstrant ce qui après avint; mais il n'apperceut oncques
+la segnifiance jusques atant que la chose luy fust avenue. Si luy estoit
+avis que une très-noble personne qui venoit au-devant de luy, lui bailloit
+à garder la lune mussée soubs un mantel, afin que la cause de saincte
+églyse ne périllast par le defaut du pape. Et un petit après fu esleu à
+l'églyse de Rome; et par ce apperçut appertement la vérité de l'avision. Et
+quant il fu esleu à si grant hautesse, si commença moult noblement et moult
+humblement à traicter et ordonner des droitures de sainte églyse. Pour
+l'amour et pour le service du gentil roy Loys et de la royne sa mère[561]
+pourveoit-il plus ententivement aux besongnes des églyses de France. En la
+cité de Rains vint et illec tint grant concile; d'illec alla à l'encontre
+des messagiers l'empereur Henry en la marche[562] vers Mouson, pour mettre
+paix en saincte églyse, si comme il cuidoit et désiroit, mais il ne put
+pour le défault d'eulx: si les excommunia et interdist en plain concile des
+François et des Lorrains. Après ce qu'il eut esté servi et honnouré et
+enrichi moult des églyses, si s'en retourna à Rome; là fu receu du clergié
+et des Romains moult honnorablement. Et dès ce jour en avant commença à
+amenistrer moult ententivement la dignité qu'il avoit receue plus que nul
+de ses prédécesseurs. N'avoit encore guères demouré au siège, quant les
+Romains, pour la libéralité et la noblesse qu'il véoient eu luy, prisrent
+damp Bardin, que l'empereur avoit fait pape aussi comme par force, si avoit
+mis son siège en la cité de Sutre[563] et faisoit prendre le clergié et
+l'autre menu peuple qui alloit aux apostres en pélerinage, et les faisoit
+aller à son pié et encliner aussi comme s'il fust droit pape. Et quant il
+l'eurent ainsi pris, si le montèrent sur un chamel qui est beste tortue et
+boçue, ainsi comme il estoit tortueux antipape et antecrit, et le firent
+seoir le visage devers la queue et couvrir et vestir de peaulx de chièvres
+toutes sanglantes; et ainsi paré et atourné, le menèrent tout le chemin
+royal pour luy faire plus de honte, en vengeance de la honte de saincte
+églyse et de l'esclandre qu'elle avoit receue par luy. Et puis par le
+commandement le pape Calixte le condampnèrent en perdurable prison ès
+montaignes de la Campaigne, près de l'abbaye Saint-Benoist du Mont de
+Cassin. En remembrance de ceste vengeance, afin que les aultres s'en
+gardassent, le firent paindre en la chambre du palais dessoubs les piés
+l'apostole, ainsi comme s'il le deffoulast. Ainsi remest en paix saincte
+églyse et l'apostole Calixte en son siège où il se contenoit assez
+noblement et viguereusement, comme celluy qui par grant vertu domptoit les
+robeurs de Lombardie et de Puille et les refrenoit de leur oultraiges; et,
+comme droicte lumière clere, resplendissoit sur le mont pour les aultres
+enluminer et nom mie occultement soubs le muid, aussi comme dit l'évangile.
+Au tems de ce preudhomme recouvra l'églyse de Rome maintes choses et
+maintes rentes qu'elle avoit perdues, ça en arrière.
+
+ Note 556: Lequel prit le nom de Gelase II.
+
+ Note 557: «Bracarensis archiepiscopus.» Braga, en Portugal. M. Guizot
+ traduit ici fort mal _Prague_.
+
+ Note 558: Le manuscrit de Charles V porte: «_Qui tant est looice et
+ acoustumée à prendre._» Ce qui n'a pas beaucoup de sens. Suger porte:
+ «Cum... populi romani conductitia infestatione, intolerabiliter
+ fatigaretur.»
+
+ Note 559: L'_île de Magalonne_, près de Montpellier.
+
+ Note 560: _Podagre._ Goutte.
+
+ Note 561: _Sa mère._ Il falloit _sa nièce_.
+
+ Note 562: _En la marche._ In marchiam. Vers la frontière.
+
+ Note 563: _Sutre_ ou _Sutri_, dans la Toscane.
+
+
+XVI.
+
+ANNEES: 1121/1122.
+
+_Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys, à l'apostole, et
+coment cil Sugier fu esleu à abbé du couvent, tandis comme il estoit en
+celle voie; et coment puis il retraist le prioré d'Argentueil à l'églyse._
+
+
+En ce termine envoya le roy ses messages à l'apostole de Rome pour les
+besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste
+histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et
+honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et
+les autres messagiers furent à l'apostole, si le trouvèrent en Puille en
+une cité qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt à belle chière, en
+l'onneur et en la révérence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers
+les eust lonctems retenus en sa compaignie, sé ne fust pour l'amour de
+saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abbé de
+Saint-Germain-des-Prés qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons
+qui moult se hastoient de retourner.
+
+ Note 564: _Vitonde._ Bitonto.
+
+Et quant il eurent faictes leur besongnes à leur volenté, si se mirent au
+retour. Si n'eurent pas faictes trois journées quant un messagier les
+encontra qui à Sugier estoit envoyé de par le convent de Saint-Denys, qui
+luy noncia la mort de l'abbé Adam et l'élection que le convent avoit faicte
+de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus
+religieus moynes de léans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient
+allés au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son
+ottroy; et coment le roy s'estoit courroucié et pour ce les avoit mis en
+prison en la tour d'Orléans.
+
+ Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: «Sed quia inconsulto
+ rege factum fuerat.»
+
+Lors commença damp Sugier à faire grant duel pour l'amour de son père
+espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant mésayse
+pour deux choses: l'une fu pour sçavoir s'il recevroit celle dignité contre
+la volenté du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui
+l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui
+l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler
+l'églyse qui nourry l'avoit dès les mamelles sa mère, et laisseroit gésir
+en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient esté mal menés.
+Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer à envoyer
+aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller à luy de ceste besongne,
+si vint soudainement à luy un clerc romain moult noble homme et moult son
+acointe qui ce qu'il prétendoit à faire par ses gens à grans despens,
+receupt à faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Après envoya au roy un
+de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin
+de ceste besongne qui confusément estoit commenciée; car il ne se
+présentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui
+courroucié estoit. Ainsi chevaucha troublé et desconforté, comme cellui qui
+estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin.
+
+Si avint si bien que ne scay quans jours après revindrent les messages à
+rencontre de luy, qui luy apportèrent nouvelles de la paix du roy et de la
+délivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'élection. Mais
+lors en estoit le roy liés, et là[566] luy estoit venu à l'enconre avec
+l'archevesque de Bourges et l'évesque de Senlis, et pluseurs autres prélas.
+Là le receupt en grant amour et en grant révérence le convent; et fu
+ordonné prestre le samedi après: c'est assavoir le samedi devant la
+my-caresme, et le dimanche après fu sacré abbé devant l'autel des corps
+saints. En pièce[567] ne seroient extrais les biens espirituels et
+temporels que il fist à l'églyse: coment il se retrait et recouvra les
+rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prioré
+d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu ès choses
+temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy
+Loys fu oultre-mer; et coment il réforma léans l'ordre et la religion, et
+coment elle y fu bien gardée; et mains autres biens qui en pièce ne
+seroient racomptés. L'an après son ordonnement mut à Rome pour visiter
+l'apostole, et pour le regracier de tous ses bénéfices, car tousjours, à
+Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles
+d'aultruy. Quant il fu là venu, si fut moult noblement receu de l'apostole
+et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en
+partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du
+Latren, qui fu de troi cens évesques et de plus. Et là fu faite la paix de
+luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez
+oï ci-dessus. Et quant il eut visité les sains lieux, si comme
+Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent,
+Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France.
+
+ Note 566: _Là._ A Saint-Denis. Notre traducteur abrège sagement dans
+ tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger
+ raconte des bienfaits de son administration.
+
+ Note 567: _En pièce._ En un sommaire.
+
+ Note 568: _Macy._ Mathieu.
+
+Depuis avint que l'apostole le manda pour le plus honnourer; si comme il fu
+parti et fu allé jusques à Lucques, une cité de Touscane, il oï la nouvelle
+de la mort de l'apostole. Et pour ce qu'il doubtoit la convoitise des
+Romains, se mist au retour sans plus aller avant. Après l'apostole Calixte,
+fu mis au siège Honnouré, et fu pris et esleu en l'églyse d'Oiste, dont il
+estoit évesque; homme de grant sens et de très-haut conseil et fier. Et
+quant il eut puis apris la droiture de l'églyse Saint-Denys, en droit la
+prioré d'Argentueil, qui moult estoit lors blasmée et diffamée de mauvaise
+conversacion, et il eut leue la chartre du don des anciens roys, comme de
+Pepin, de Charles-le-Grant et de Loys, si la restora et conferma par
+l'ottroy de toute la court à l'abbaye de Saint-Denis. Mais avant,
+par-dessus tout ce, en eut-il aultre tesmoignage de Dam Macie, l'évesque
+d'Albe,[569] son légat, et de l'évesque de Paris et de Chartres; et
+mesmement de Regnault, l'archevesque de Rains, et de mains aultres.
+
+ Note 569: «Mathæi Albanensis episcopi.»
+
+
+XVII.
+
+ANNEE: 1124.
+
+_Coment l'empereur Henri assembla un ost merveilleus pour la haine qu'il
+avoit au roy; et coment les barons ordenèrent leur bataille au palais
+meisme avant que il ississent hors._
+
+
+A nostre matière nous convient retourner que nous avons un peu
+entrelaissiée, qui parle du gros roy Loys, qui tant valut de soy, et qui
+tant souffri de travail et de paine, pour son règne deffendre des griefs
+assaux qui luy sourdirent en son temps. Né nul qui ores vive ne pourroit
+sçavoir de come grant cuer et de come grant valleur et come chevallier fier
+il fu, s'il n'avoit oï ses fais.
+
+Si avint, quant l'apostole Calixte fu mort[570], que l'empereur n'oblia pas
+la longue hayne qn'il avoit conceue contre luy[571] de long-temps, pour ce
+que il avoit esté excommunié et interdit en son règne, au grant concile que
+l'apostole Calixte avoit tenu en la cité de Rains, si comme l'hystoire a
+dessus dit. Mais assembla un merveilleux ost de toutes les parties qu'il
+put oncques avoir, comme Allemans, Lorrains, Baviers, Saissongnois, et de
+ceus de Suabe, jà soit ce que pluseurs des barons de ces contrées fussent
+mal de luy. Et combien qu'il fist semblant d'ostoyer ailleurs, si
+tachoit-il à mettre le siège devant la cité de Rains, par le conseil et par
+l'ayde de Henry, le roy d'Angleterre, la fille duquel il avoit espousée. Et
+avoit l'empereur proposé à tenir si longuement le siège devant la cité,
+qu'elle fust prise; et puis à ardoir et destruire tout le pays entour, pour
+ce que l'apostole qui excommunié l'avoit, avoit sis et séjourné dedens.
+Tout celle affaire fu faite assavoir au roy Loys, par ses privés amis qu'il
+avoit à la cour l'empereur. Et tantost comme il sceut ce, il fist escripre
+ses briefs et les envoya à ses barons et à ses haux hommes, par quoy il les
+semonnoit de venir en sa présence et leur mandoit la raison pour quoy.
+
+
+ Note 570: Suger dit: «Ante Calixti decessum.»
+
+ Note 571: _Luy._ Le roi.
+
+Et pour ce qu'il sçavoit bien que Saint-Denys estoit, après Dieu, espécial
+deffendeur des roys et du règne, si comme il avoit oï dire à pluseurs et
+esprouvé en soy-mesme plusieurs fois, si s'en vint à son églyse et le
+commença à déprier de tout son cuer qu'il deffendist et gardast sa personne
+et son royaume, et contrestast à ses ennemis. Et si comme il avoit toujours
+accoustumé que sé aucun royaume osast assaillir le royaume de France de
+guerre, ou venir sur luy, que celluy martir Saint-Denys et ses compagnons
+sont mis hors de la fort voulte où il gisent et sont mis ensemble sur
+l'autel; ainsi fu lors fait humblement et dévotement en la présence le roy.
+
+Adont prist l'enseigne Saint-Denys que l'en appelle l'oriflambe, sur
+l'autel dévotement, qui appartient à la conté de Vouquessin[572] que le roy
+tient en fief de Saint-Denys, comme de son lige seigneur. Après mut à peu
+de gens contre ses ennemis, pour son règne pourveoir, et manda par grant
+banissement,[573] que toute France le suyvist à grant effort. Grant
+desdain[574] et grant despit eut toute la baronnie de France quant elle oï
+la désaccoustumée hardiesse de cette gent barbarine. Adont s'esmeurent tous
+communément de toutes les parties du royaume, encouragiés d'un cuer et
+d'une volenté de contrester à leur ennemis. Et quant il furent tous venus
+à Rains avec le roy qui jà y estoit pour attendre ses osts qui de toutes
+pars venoient, si assembla si très grant peuple de chevaliers, de sergens
+et de gens à pié que ce fu merveilles. Né nul ne pourroit compter né dire
+le peuple qui là fu. La terre pourprenoient et couvroient, et non mie tant
+seulement sur les rivières, mais en plains et en vallées, en manière de
+langoustes. Des destriers courans et des clers heaulmes né de l'autre riche
+appareil ne faisons nous aucune mencion. Car il n'est nul homme vivant qui
+discerner le vous péust, tant vindrent-il richement appareillés pour le roy
+leur seigneur ayder et pour son règne deffendre. Mais tant vous en peut-on
+bien dire que dedens une sepmaine toute entière que le roy séjourna en la
+cité de Rains où il attendoit ses ennemis, fu tel l'ordonnement et
+l'atirement de nos barons qu'il disoient entre eulx: «Chevauchons hardiment
+contre eulx, qu'il ne s'en puissent aler sans chièrement comparoir ce qu'il
+ont orgueilleusement osé entreprendre contre France, la dame des terres.
+Droit est qu'il sentent et esprouvent la desserte de leur orgueil non mie
+en notre terre, mais en la leur mesme qui de tousjours est subgiete à
+France et souvent a esté domptée par la force des roys de France et des
+François. Ce que il taschent à nous faire couvertement et en larrecin, que
+nous leur rendons aux fers des lances appertement devant tous.» Mais
+encontre ce disoit l'autre partie des plus saiges barons que on attendist
+encore tant qu'il fussent entrés ès marches du royaume; et lors quant il ne
+sauroient où eulx mettre né fouir si leur courroient sus et les
+détrencheroient cruellement et sans mercy, comme Sarrasins et mescréans. Et
+leur charongnes toutes nues habandonneroient aux bestes et aux corbeaux
+sans avoir sépulture, en remembrance de leur reproche et de leur perdurable
+honte.
+
+ Note 572: _Qui appartient._ C'est seulement le droit de _porter_
+ cette enseigne de Saint-Denis dans les armées du roi de France,
+ qu'avoient les comtes de Vexin, et auquel Louis-le-Gros consentit à
+ succéder, quand le Vexin fut réuni à la couronne. Il ne faut donc pas
+ croire que l'oriflamme ait jamais été la bannière particulière du
+ comté de Vexin; et la preuve, c'est que son cri fut toujours
+ _Montjoie!_ château bâti sur la butte de St-Denis.
+
+ Note 573: _Bannissement._ Convocation de ban et arrière-ban.
+
+ Note 574: _Desdain._ Indignation.
+
+Après commencièrent à ordenner leur batailles au palais mesme, par devant
+le roy, et coment il iroient et coment seroient au premier conroy. Et ainsi
+ordonnèrent que ceulx de la contrée de Rains et de Chaalons que l'en
+estimoit bien à soissante mille ou plus, que à pié que à cheval, feroient
+la première bataille; et ceulx de Laonnois et de Soissonnois que l'en ne
+prisoit pas moins feroient la seconde; et la tierce ceulx d'Orléannois et
+d'Estampois et de Paris et ceulx de la terre de Saint-Denys et de la
+contrée d'entour qui tous estoient près de mourir et de la contrée
+deffendre aux espées trenchans, et qui plus y estoient tenus que aultres.
+Le roy conduist la quarte[575] de ceulx d'entour Paris, et s'en fist
+ducteur et chevetain le roy mesme pour les conduire et guider. Et dit
+ainsi: «Avec ceulx,» dist il, «qui sont mes nourris et je le leur, me
+combatray-je par l'ayde de Dieu et de Saint-Denys, mon seigneur après Dieu.
+Car je scay bien qu'il ne me lairoient mie en champ, né mort né vif, entre
+mes ennemis.»
+
+ Note 575: _La quarte._ Suger compte les Parisiens dans la troisième
+ bataille.
+
+Après ceulx fist la quinte[576] bataille le conte Thibaut de Champaigne,
+avec son oncle le noble conte Huon de Troyes qui avec le roy Henry
+d'Angleterre maintenoit la guerre contre le roy Loys, et touteffois
+estoit-il là venu[577] pour la besongne du royaume contre les estranges
+nacions. Et le duc d'Acquittaine[578] et le conte de Nevers la sixiesme, et
+ceulx furent establis en l'avangarde. Après ceulx revint Raoul, le noble
+conte de Vermendois qui estoit cousin le roy et moult estoit renommé et
+prisé en armes[579]. Moult amena noble chevalérie de la terre Saint-Quentin
+appareilliée de toutes manières d'armeures; et à celluy fu livré le dextre
+costé des batailles, et aux Poictevins[580] le senestre. Après cestuy
+revint le noble conte de Flandres à tout dix mille chevaliers combatans, et
+à celluy fu l'arrière garde commandée. Et eust amené trois fois autant de
+gens qu'il fist, s'il l'éust plus tost sceu. D'autre part vint le duc
+Guillaume d'Aquitaine et le noble duc de Bretaigne; et Foucques le conte
+d'Anjou qui tant estoit renommé et prisié aux armes; et à peu qu'il ne
+mouroient tous de duel de ce qu'il n'avoient eu temps de leurs gens
+assembler, car le petit terme et la longue voye leur avoit ce tollu à
+faire.
+
+ Note 576: _La quinte._ La quatrième de Suger.
+
+ Note 577: _Estoit-il là venu._ «Sur l'adjuration des François.»--Ex
+ adjuratione Franciæ. (Suger.)
+
+ Note 578: Le latin dit _de Bourgoigne_.
+
+ Note 579: C'est celui dont les poètes ont exalté la gloire, l'audace
+ et la malheureuse fin dans la chanson de geste de _Raoul de Cambrai_.
+
+ Note 580: _Poictevins._ Il falloit _Pohiers_, ceux du Ponthieu.
+ «Pontivos et Ambianenses et Belvacenses in sinistre constitui
+ approbavit.»
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE: 1124.
+
+_Coment les barons firent forteresces des chars et des charettes de l'ost,
+et coment l'empereur et tous les Allemans s'enfuirent quant il sceurent
+leur hardiesce et leur atirement. Et coment le roy anglois fu seur François
+en ce point, et coment il fu chacié par la chevalerie du Vouquessin._
+
+
+Après ce fu ordonné et atiré par grant conseil et par grant pourvéance de
+nos barons que desoresmais en quelque lieu que ce fust, mais que le lieu
+fust convenable, il assembleroient aux Allemans; et que les charrios et les
+charrettes qui amèneroient le vin et l'eaue à nos gens lassés et navrés
+seroient atirés et mis en ront ainsi comme en un parc, en lieu de chasteau
+et de forteresse, affin que ceulx qui viendroient de la bataille las et
+navrés refroidissent illec leur playes et raffrechissent leur corps et
+estanchaissent leur soif en buvant vin ou eaue ou qui mieulx leur plairoit;
+et après ce raffrechissement retournassent tantost en l'estour leurs
+compagnons ayder et conquerre la victoire.
+
+Tantost fu sceu et espandu ce noble atirement qui tant faisoit à redoubler
+à leur ennemis, et le fier appareil que le roy avoit fait pour son règne
+deffendre; tant que la renommée en vint à l'empereur qui par faulte de cuer
+se retira en sa terre, luy et ses grans osts, quant il sceut ceste nouvelle
+et fist semblant d'aller ailleurs pour sa honte couvrir. Et aima mieulx
+avoir honte et déshonneur par deffaut de soy et se garentir, que sa
+personne et son empire mettre en péril né soy habandonner à la vengeance
+des François qui plus désiroient la guerre que la paix.
+
+Quant François sceurent qu'il leur furent ainsi eschappés, si furent moult
+courrouciés, si que à grant paine furent détenus, par les prières aux
+évesques et aux archevesques, qu'il n'entrassent en l'empire pour ce que
+les povres gens n'en fussent destruis.
+
+Quant François s'en furent retournés en leurs pays, à la victoire[581] qui
+autant valut ou plus comme s'il les eussent desconfis ou gettés de la
+place, le roy qui tout voloit de joye s'en vint à ses seigneurs et vengeurs
+Saint-Denys et ses compaignons, en rendant grâces à Dieu et à eulx de
+l'onneur qu'il luy avoient fait. Et la couronne son père qu'il avoit tenue
+jusques à ce jour à tort leur rendit incontinent humblement et dévotement.
+Car bien sachent tous que la couronne aux roys de France est leur par
+droit, après leur décès, et qui tort leur en fait il mesprent et mesfait
+envers eulx. Les corps des martyrs qui sur l'autel estoient et avoient
+tousjours esté, tant comme il avoit esté à celluy ost, à grant luminaire et
+à grans chans porta le roy à ses espaulles, moult dévotement, à grant
+plenté de larmes; et leur donna grans dons et grans présens, que en terre
+que en autres choses, en guerdon de cest honneur et de mains autres qu'il
+avoit eues par eulx. Et l'empereur d'Allemaigne qui receut celle honte, dès
+ce jour en après, chéu en grant viltance, né oncques puis ne fina de
+déchéoir et de venir à déclin et fina honteusement sa vie dedens l'an
+mesme. Et par ce apparu la sentence vraye des anciens qui dit que nul, né
+povre né riche, né villain né gentil qui l'églyse ou le règne vueille
+troubler, n'istra de l'an, sé par occasion de luy convient mettre hors le
+corps des glorieus sains[582].
+
+ Note 581: _A la victoire._ Avec la victoire.
+
+ Note 582: On voit, et j'en demande pardon à Suger, que nous sommes au
+ temps de la relation du pseudonyme Turpin, _de vitâ Caroli magni_.
+
+D'aultre part le roy d'Angleterre qui bien sçavoit tout l'atirement et la
+traïson de l'empereur, et pour ce mesmement que la guerre d'entre luy et le
+conte Thibaut qu'il avoient emprise contre le roy long-temps devant
+n'estoit pas encore finée, assembla son ost quant il sceut le règne vuide
+du roy et de la chevalerie, et s'en vint vers les marches du royaume à
+moult grant ost. Bien les cuida prendre et mettre à destruction par le
+deffault du roy et des barons; mais fièrement fu fait ressortir et reculer
+arrière par un tout seul baron du royaulme; ce fu le bon conte Amaury de
+Montfort le bon chevalier et prouvé en bataille, et par la prouesse des
+Vouquessinois qui pas n'estoient en celluy ost[583], mais estoient demeurés
+pour le royaume garder. Arrière retourna né au royaume ne fist sé petit
+non. Et pour ce merveilleux fait ne firent oncques François, grant temps
+devant, chose où il eussent plus grant honneur, dont France fust mieux
+renommée. Car en un mesme temps eut victoire de l'empereur d'Allemaigne et
+du roy d'Angleterre, jà soit ce qu'il ne fust pas présent, et par ce
+décheut moult et abaissa l'orgueil des ennemis du royaume et en fu la terre
+plus en paix. Long-temps après ce, les ennemis du royaume à qui la renommée
+de ces nobles fais estoit venue vindrent à son amour, et firent paix à luy
+pluseurs, de leur volenté mesme.
+
+ Note 583: _Qui pas n'estoient._ Suger ne dit pas cela. «Et
+ strenuitate Vilcassinensis exercitùs repulsus, aut parum aut nihil
+ proficiens, vana spe frustratus retrocessit.»
+
+
+XIX.
+
+ANNEES: 1124/1126.
+
+_Coment l'évesque de Clermont se plaint au roy du conte d'Auvergne, coment
+le roy conduisit là ses osts, et prist la cité de Clermont et la rendi à
+l'évesque. Et coment cil méféist de rechief, et coment le roy rassembla
+plus grant ost et prist le chastel de Montferrant, et coment le conte luy
+donna ostages de sa volenté faire._
+
+
+En ce temps avint que l'évesque de Clermont en Auvergne fu contraint à
+issir de sa terre par les Auvergnas qui de viel et de nouvel ont ceste
+tesche[584] qu'il sont orgueilleux. Moult estoit celluy évesque saige homme
+et honnorable et fort deffenseur de saincte églyse. Quant il ne put en
+avant aller, il s'en fouy en France ainsi comme tout déshérité. Au roy
+monstra sa complainte tout en plourant et se plaignit du conte d'Auvergne
+qui sa cité luy avoit tollue et la grant églyse de l'éveschié saisie et
+garnie, par la malice d'un sien doyen. Pour ce luy prioit, tout estendu
+devant ses piés, dont il luy grevoit moult, que il luy ramenast à franchise
+son églyse qui estoit tournée en telle servitude, et mist à mesure par sa
+force le tirant desmesuré. Et le roy qui tousjours avoit accoustumé à
+deffendre les églyses emprist dévotement la besongne de l'églyse, jà soit
+ce que il ne peust estre sans grant ost et sans grant travail. Et quant il
+vit que ce tirant ne se vouloit chastier, né par mandement né par lettres,
+si partit à grant ost et s'en alla droit à Bourges. Là s'assemblèrent les
+barons du royaume fors que[585] le conte d'Anjou. Là vint le duc de
+Bretaigne et le conte de Nevers, et les autres barons à moult grant
+chevalerie.
+
+ Note 584: _Tesche_. coutume. Suger cite à ce propos le vers de
+ Lucain:
+
+ «Avernique ausi Latio se fingere fratres.»
+
+ Note 585: _Fors que._ Cela n'est pas dans Suger, qui nomme au
+ contraire Foulques d'Anjou le premier des barons qui se réunirent à
+ Bourges à l'armée du roi.
+
+Quant il furent tous assemblés, si chevauchèrent vers Auvergne, tout
+entallentés de prendre vengence des forfais de sainte églyse. Et ainsi
+entrèrent en la terre de leur ennemis tout destruiant devant eulx. Et si
+comme il approchoient de Clermont, les Auvergnas laissièrent tous les
+chasteaux des montaignes et se misrent en la cité pour ce qu'il l'avoient
+trop bien garnie. Et les François qui de leur folie et simplesse se
+gabèrent, laissièrent à asseoir la cité, pour ce qu'il ne perdissent les
+chasteaux dont les citoiens gastassent tandis les viandes[586]. Lors
+tornèrent à un chasteau qui Pons a nom et siet sur l'eau de Hylerin[587].
+Entour se logèrent et pourprisrent les plains et les haus tertres et
+sembloit qu'il voulsissent aller au ciel, pour ce qu'il montoient les
+montagnes et les puis[588] agus où les bonnes villes estoient. Si ardoient,
+roboient et prenoient tout à force et amenoient les proyes en l'ost et non
+mie tant seulement les bestes, mais les hommes bestiaux de la terre[589].
+Après drescièrent les engins pour la tour prendre et abattre. Et quant les
+perrierres et les mangonneaux lancèrent, si commença l'assaut fort et
+périlleux; et tant y eut de trait getté que ceulx de dedens se rendirent eu
+la mercy du roy. Ceulx qui la cité tenoient furent moult espoventés de
+celle nouvelle comme ceulx qui autant ou pis s'attendoient à avoir; si s'en
+fouirent et laissièrent la cité en la main du roy. Et il rendi tantost
+l'églyse à Dieu, et au clergié leur droit, et à l'évesque sa cité. Après
+fist la paix de luy et du conte si qu'il l'asseura par bons hostages. Et
+atant retourna le roy en France.
+
+ Note 586: Cela est mal rendu. Il falloit: Pour laisser les citoyens
+ de Clermont consumer leurs provisions, tandis qu'ils seroient occupés
+ au siège des châteaux.
+
+ Note 587: _Pons_, etc. C'est _Pont du Chasteau_, sur l'_Allier_, à
+ quelques lieues de Clermont.
+
+ Note 588: _Puis._ Tertres, pics.
+
+ Note 589: Il falloit: _Les hommes gardiens des bestes._
+
+Entour cinq ans après, avint par la desloyaulté des contes et des Auvergnas
+qui par nature sont de cuer légier et faux qu'il revelèrent de rechief et
+prisrent contens contre le devant dit évesque et contre l'églyse. Et pour
+ce luy convint de rechief aller au roy pour soy complaindre du conte. Et le
+roy qui eut grant despit de ce qu'il s'estoit travaillié en vain, assembla
+plus grant ost que devant et entra à grant force en Auvergne. Jà estoit le
+roy en ce temps moult pesant pour la pesanteur de son corps et par la
+grossesse de luy. Et sé un autre riche ou povre eust esté aussi pesant
+comme il estoit et eust peu aussi bien demourer comme il demourast, s'il
+eust voulu, en nulle manière n'eust chevauchié à tel travail. Contre le
+désloement[590] de ses barons et de ses amis emprist-il celle voye. Mais il
+avoit un cuer si fier, si courageux et si entreprenant de grans choses que
+la chaleur du mois d'aoust et de juignet que les jeunes chevaliers
+redoubtoient il souffroit trop légèrement par semblant. Et à aucuns trespas
+de marois le convenoit porter et soustenir entre bras par ses sergens.
+
+ Note 590: _Desloement._ Conseil contraire. _Desloer_, c'est
+ déconseiller.
+
+En celle ost qu'il mena à celle fois estoit Charles le conte de Flandres et
+le conte de Bretaigne et Foucques le conte d'Anjou et l'ost des Normans
+tributaires au roy d'Angleterre, et mains autres barons du royaume qui
+eussent pu souffire à Espaigne conquerre. A tout son riche barnage passa le
+roy les griefs passaiges de la terre d'Auvergne et les fors chasteaux que
+il trouvèrent, tant qu'il vindrent à Clermont. Et quant il eut fait
+assiéger Montferrant, un fort chasteau qui est près de la cité, les
+chevaliers et ceulx de la garnison qui le chasteau devoient deffendre
+s'esbahirent tous du merveilleux ost du royaume de France qui moult estoit
+différent du leur, et furent tous esperdus de la clarté des heaulmes, des
+escus et de l'autre noble atour qu'il virent resplendir contre le soleil;
+si que par fine paour n'osèrent tenir le baile dehors le chastel; ains se
+férirent tous en la tour et en l'açainte d'environ, à grant paine, si comme
+il povoient mieulx. Tant fu getté le feu par les maistres des engins ès
+maisons de la garnison qu'il eurent laissiées que tout fu ars et ramené en
+cendre fors que la tour et le baile d'environ; et convint que l'ost se
+retirast arrière à ses héberges pour le feu, qui soudainement esprist et
+embrasa toute la ville, jusques au lendemain que le feu fu estaint. Et
+quant vint au lendemain le roy ordonna une affaire dont ceulx de dehors
+furent liés et ceulx de dedens courrouciés. Car une partie de l'ost du roy,
+qui plus près de la tour estoit assise, estoit assaillie trop souvent et
+par jour et par nuit de grans lancéis de dars et de quarreaux que ceulx de
+dedens lançoient; si que il convenoit assiduement mettre garnison de gens
+d'armes entre deux et par dessus tout ce les convenoit-il encore couvrir de
+leur escus. Pour ce manda le roy au preux conte Amaury de Montfort qu'il
+leur bastist un agait de bons chevaliers en aucun lieu près d'illec, de
+leur saillie, si que s'il s'en issoient par adventure il ne peussent pas
+rentrer dedens sans dommaige de leur gens. Et le preux conte Amaury qui
+autre chose ne queroit fois soy mesler à eulx s'arma privéement en sa tente
+et ne sçay quans de ses chevaliers. Et se mirent avant le jour en un agait
+où il attendirent tant que ceulx du chastel ississent pour hordoyer en
+l'ost si comme il souloient. Adont saillit de son agait le conte Amaury sur
+un destrier courant comme cerf en lande, et, ainsi comme le lyon sault à sa
+proye, les surprinst, tandis comme ceulx de l'ost les faisoient à eulx
+entendre, une partie en prist et tantost les envoya au roy. Et quant il
+furent devant luy, prièrent moult que il les prist à rençon telle comme il
+luy plairoit. Mais il n'en voulut rien faire et commanda que on leur
+coppast les poings, et ainsi amoignonnés que on les renvoyast arrières à
+leur compaignons au chasteau. Quant il les virent ainsi atournés, si en
+furent moult esbahis, né oncques puis n'osèrent issir né faire assallie.
+
+Et quant ce lu fait et que presque toute Auvergne obéissoit au roy sans
+contredit, que par force que par la demeure qu'il avoit faite, si advint
+que le duc Guillaume d'Aquitaine survint à tout l'ost des Auvergnas. Et
+quant il fu monté sur une haulte montaigne pour véoir l'ost de France et
+pour soy loger, et il le vit si grant et les trefs et les pavillons tendus
+parmy les grans plaines, si se merveilla moult dont si grant ost venoit et
+se repentit moult durement de ce qu'il estoit venu ayder aux Auvergnas. Ses
+messagiers envoya tantost au roy pour paix requerre. Et quant il furent en
+la présence du roy leur seigneur si parlèrent ainsi: «Sire roy, nostre sire
+le duc d'Aquitaine te salue moult, comme celuy qui veult ton salut et ton
+honneur et ta vie; et te mande par nous telles parolles: N'ait pas desdaing
+ta haultesse de prendre le service au duc Guillaume d'Aquitaine et de luy
+garder sa droicture; car aussi comme elle requiert service aussi
+requiert-elle droicture et seigneurie. Sé le conte de Clermont qui de moy
+tient la conté d'Auvergne que je tiens de vous a riens mesprins vers vostre
+court, moy qui suys son seigneur le doy présenter en vostre court et
+advouer par devant vous. Né ce ne refusasmes-nous oncques à faire, et
+encore le vous offronsnous et requérons que vous ne le refusez. Et affin
+que vous ne soyez en doubte que nous ne le façons ainsi, nous sommes près
+de livrer bons ostaiges et souffisans: et sé les pers et les barons du
+royaume jugent que on le doie ensi faire, si soit fait[591], si esgarderons
+et attendrons vostre plaisir.» Et sur ce se conseilla le roy à ses barons
+qui à droit le conseillèrent que il avoit à en prendre foy et seureté de
+bons ostaiges. Le roy le fist ainsi par le conseil des barons; et par ce
+mist paix en la terre et aux églyses. Et mist un jour de parlement à
+Orléans où le duc devoit estre pour faire ce qu'il avoit promis et ce que
+les Auvergnas avoient refusé jusques alors. Et atant s'en retourna en
+France.
+
+ Note 591: _Si soit fait._ Les termes de Suger sont clairs et sans
+ doute rappeloient une formule de la cour des pairs. «Si sic
+ judicaverint regni optimates, fiat; sin aliter, sicut.» N'est-ce pas
+ là notre _soit fait ainsi qu'il est requis?_ Et viendra-t-on encore
+ soutenir que la cour des pairs date seulement de Philippe-Auguste?
+ Certes, d'après notre texte, elle est même antérieure à
+ Louis-le-Gros; ce n'est pas un prince aussi inquiet de son autorité
+ que l'on doit soupçonner d'avoir tant fait pour le gouvernement
+ féodal.
+
+
+XX.
+
+ANNEES: 1126/1127.
+
+_Coment Charles, le conte de Flandres, fu murtri en l'églyse de Bruges par
+les parens au prévot de l'églyse; et coment le roy vint là et les prist et
+pendi aux fourches._
+
+
+L'un des plus nobles fais que le roy fist oncques avons cy proposé à mettre
+brievement, jà soit ce qu'il conviegne grant loysir au traire, pour la
+merveilleuse aventure qui avint. Il avint que le noble conte Charles qui fu
+fils de la seur à l'aieule du roy Loys receut la conté de Flandres après la
+mort le conte Baudouin, fils le conte Robert[592] qui fu roy de Jhérusalem
+(si luy escheut par ne sçay quel lignage dont estoit tenu vers le conte
+Baudouin qui morut sans hoir de son corps, si comme il nous est avis).
+
+ Note 592: Voy. plus haut, note 481.
+
+Quant il eut la conté receue, si se contint moult bien et moult noblement
+et droicturièrement, comme celuy qui bien deffendoit les églyses et estoit
+large aumosnier et droit justicier. Si avoit fait semondre à sa court ne
+scay quans riches hommes, riches mais orgueilleux et de bas lignage qui sa
+seigneurie blasmoient et avoient en despit par leur orgueil; et disoient
+qu'il avoit saisi à tort la conté comme celluy qui droit hoir n'estoit pas.
+A sa semonse ne daignoient venir, ains l'espioient et se pénoient de le
+prendre en tel point qu'il le péussent occire. Et cil estoit le prévost de
+Bruges qui prévost estoit de l'églyse, et son lignage qui tous estoient
+estrais de vilains serfs et de ligniée fausse et desloyale. Si advint que
+celuy noble conte Charles estoit venu à Bruges. Si se leva au matin pour
+aller à l'églyse Dieu prier, tenant un livre d'oroison en sa main. Et ainsi
+comme il estoit estendu en oroison dessus le pavement, si avint que
+Bouchart neveu au devant dit prévost et desloyal meurtrier et plusieurs
+autres de ce desloyal lignage et compaignons de la traïson vindrent à
+l'églyse où il avoit fait espier le conte, et vint par derrière si comme le
+conte estoit acoudé et à genoulx sur le pavement; avant le toucha un petit
+d'une espée trenchant et acérée toute nue, qu'il eut traite privéement pour
+ce que le conte dressast un petit la teste et estendist le col, pour luy
+mieulx assener. Et si comme le conte dressast la teste, le traitre qui son
+coup avoit entendu lui fist au premier coup voller la teste. Et ainsi le
+meurtrier occist son seigneur si comme il parloit à Dieu en oroison. Et les
+autres qui compaignons estoient de la traïson et du meurtre s'esjoyssoient
+et glorifioient en son sang espandre et en lui despécier. Et pour ce qu'il
+estoient venus à chief de leur forsennerie démenoient grant joye, car leur
+iniquité mesmes les avoit aveuglés. Et plus encore faisoient les
+desloyaulx: car tous les chastelains et les nobles barons le conte qu'il
+povoient encontrer occioient-il et faisoient mourir de mort trop cruelle;
+et mesmement ceulx qu'il trouvoient désarmés et desgarnis.
+
+Quant les murtriers se furent saoullés de sanc humain espandre, si
+revindrent au conte et l'enterrèrent dedens l'églyse mesme, pour ce qu'il
+ne fust plus honnorablement enterré né ploré, et que pour sa noblesse et sa
+glorieuse mort le menu peuple qui tout s'en enrageoit, ne fust encore plus
+encouragié de luy vengier; et ainsi firent saincte églyse fosse et repaire
+de larrons et garnirent l'églyse et la maison du conte qui au moustier
+tenoit, et tirèrent et amenèrent tant de garnison et de vitaille comme il
+peurent pour eux garnir et deffendre, et pour la terre mettre souz eux par
+force et par orgueil. Les barons de Flandres, qui ceste traïson n'avoient
+de riens consentie, firent moult grant duel quant il sceurent ce
+merveilleux et horrible fait, et luy rendirent son obsèque de pleurs et de
+larmes. Après, le mandèrent au roy qui jà le sçavoit bien par renommée qui
+en maintes contrées l'avoit jà espandue. Et quant le roy le sceut, si fu
+moult esmeu pour l'amour de pitié et de justice et pour l'affinité du
+lignage que le conte avoit à luy: et pour prendre vengence de si mortelle
+traïson s'en entra en Flandres; né oncques pour parece né pour la guerre
+qu'il avoit au roy d'Angleterre et au conte Thibaut n'en laissa. Et tout
+premièrement fist conte de Flandres Guillaume qui avoit esté fils au conte
+Robert de Normandie et qui depuis fu roy de Jhérusalem; car elle[593] lui
+appartenoit par droit de héritage, après la mort d'icelluy Charles qui
+ainsi fu murtri comme vous avez oï; et quant il fu venu à Bruges par moult
+sauvage terre et estrange, il assiégea les traitres en l'églyse et en la
+tour qu'il avoient garnie et leur tolli toutes vitailles fors celles qui
+estoient en leur garnison qui jà estoient malmises et corrompues par la
+vengeance Nostre-Seigneur.
+
+ Note 593: _Elle._ La comté de Flandres. Les droits de Guillaume,
+ d'ailleurs contestés par Thierry d'Alsace, étoient fondés sur
+ l'alliance de son grand oncle Guillaume-le-Conquérant avec Mathilde
+ de Flandres, fille de Baudouin V.
+
+Et quant il les eut jà destrains et justiciés, il laissièrent l'églyse et
+retindrent la tour pour eulx garantir. Un peu après commencièrent à se
+désespérer de leurs vies. Lors avint que le desloyal Bouchart s'en fouit et
+eschappa de léans par le consentement de ses compaignons; en talent[594]
+avoit de fouir hors du pays, mais il ne put pour son desloyal peché qui
+l'encombroit. Et en la fin se mist-il en la fermeté d'un sien famillier où
+il fu entreprins par le commandement du roy: prins fu et amené devant luy
+et lors lui fu quise[595] une chétive manière de mort pour sa lasse vie
+finer. Ce fu que il eust les yeux trais et la face toute despéciée, et fust
+tout trespercié de fleiches et de dars et si fust encore lié tout envers
+sur une haulte roe et habandonné aux corbeaux et aux aultres oyseaux; et
+ainsi fina sa doulente vie. Et au dernier, pour vengeance de luy, fu getté
+en un lieu puant et ort, né oncques n'eut aultre sépulture. Un aultre
+traitre, qui chief estoit de celle traïson, et Bertoux avoit nom, s'en
+voulut aussi fouyr; et touteffois combien qu'il allast par le pays à sa
+volenté, retourna-il au dernier par sa male aventure; et disoit teles
+paroles par orgueil: «Qui suys-je né qui me osera prendre né que ay-je
+forfait pour quoy on me doye prendre?» Touteffois fu-il prins par les siens
+mesmes et présenté au roy, et fu incontinent jugié de telle mort comme il
+avoit desservie. Pendu fu à une haulte fourche et un mastin en près luy: en
+telle manière que le mastin li desmachoit et demangeoit tout le visiage;
+toutes les fois que l'en feroit le chien, il se aïroit et s'en prenoit à
+luy et le dérompoit tout. Et aucune fois avenoit, ce qui est honte à dire,
+qu'il le conchioit tout. Ainsi morut le desloyal. Les aultres, qu'il avoit
+assiégés dedens la tour, contraignit par maintes angoisses tant qu'il les
+prist et les fist getter jus de la haulte tour l'un après l'aultre, voyant
+toute leur parenté; et tous se rompirent les cols et espandirent les
+cervelles. Un en y eut de ce complot qui avoit nom Ysaac, qui se bouta en
+une abbaye et se fist tondre comme moyne; mais tantost qu'il fu sceu il en
+fu trais hors et pendu à une fourche.
+
+ Note 594: _Talent._ Désir.
+
+ Note 595: _Quise._ Cherchée.
+
+Quant le roy eut ainsi fait justice des murtriers, il s'en alla à Ypre le
+chastel, contre Guillaume le bastard qui ceste traïson avoit pourparlée et
+bastie, pour prendre vengeance de luy comme des aultres; et celluy
+Guillaume avoit jà tant fait qu'il avoit alié et atraict à luy par menaces
+et par losenges ceulx de Bruges. Et si comme le roy approcha d'Ypre, celluy
+Guillaume vint contre luy à trois cens chevaliers, les heaulmes vestus.
+Adont se mist une partie des gens le roy en conroy et se tournèrent vers
+les gens Guillaume et l'autre partie se fery au chasteau par une des
+portes; et ainsi le prindrent et furent les gens de Guillaume desconfis et
+prins et menés devant le roy. Et pour ce qu'il avoit tendu à avoir la conté
+de Flandres par traïson et par murtre, aussi en fu-il déshérité et bouté
+hors par jugement droicturier. Par ces manières de vengeance fu Flandres
+toute lavée et ainsi comme baptizée. Et quant le roy eut ainsi mis en la
+conté de Flandres Guillaume le Normant, si comme vous avez oï, si s'en
+retourna en France.
+
+
+XXI.
+
+ANNEE: 1130.
+
+_Coment le roy alla assegier Thomas de Malle au chasteau de Couci, et
+coment le conte Raoul de Vermendois le navra à mort, et coment le desloyal
+escommenié mourut sans recongnoistre son Sauveur. Et puis, coment le roy
+prist le chasteau de Livri sus le conte Amaury de Montfort._
+
+
+Une aultre vengeance auques[596] semblable à ceste fist une aultre fois le
+roy, dont Dieu luy sceut bon gré, si comme nous cuidons, quant il destruist
+et attainst soudainement, ainsi comme un tison fumant, un desloyal, Thomas
+de Malle, qui l'églyse de Dieu grevoit et destruisoit de tout son povoir né
+ne craignoit né Dieu né homme.
+
+ Note 596: _Auques._ Presque.
+
+Par maintes grans plaintes que le roy eut de luy plusieurs fois, fu meu
+d'aller à Laon pour vengier les églyses du cruel tirant. Là luy fu
+conseillié et loé des évesques et des barons du royaume et mesmement du
+conte Raoul de Vermendois, qui après le roy estoit le plus puissant de
+celle contrée, qu'il mist le siège entour le chasteau de Coucy. Et si comme
+le roy chevauchoit vers ce chasteau, si luy vindrent à l'encontre les
+espies qu'il avoit devant envoyés pour espier de quelle part le chasteau
+estoit plus légier à assiéger, qui pour voir luy firent entendant que ne
+povoitestre assiégé sé ce n'estoit de trop loing. Lors luy commencièrent
+plusieurs à desloer et à prendre aultre conseil[597]; et il leur respondit
+selon la noblesse de son cuer: «A Laon, dist-il, est ce conseil remés; car
+pour mort né pour vie ne peut estre le conseil changié qui là nous a esté
+donné: trop en seroit abaissié nostre honneur sé pour un excommenié nous en
+retournions vaincus.» Itant respondit et puis se mist en la voie, jà soit
+ce qu'il fust jà moult pesant et moult chargié de chair. Parmy forets et
+parmy désers sans chemin et sans voie (qui estoient estouppées par ceux de
+la partie d'icelluy Thomas) se mist, et tant erra deçà et delà qu'il
+approcha du chasteau à grant travail de luy et de tout son ost. Et quant il
+en fu bien près, on vint noncier au conte Raoul que l'en avoit basti un
+grant agait de l'autre part du chemin pour l'ost du roy destourber et
+desconfire. Tantost s'arma le conte et s'en alla celle part luy et un peu
+de ses chevaliers, par une voye couverte et occulte. Avant envoya de ses
+chevaliers et il les suivit tantost à pointe d'esperon; et quant il fu là
+si trouva jà cellui Thomas chéu et abattu. Tantost luy couru sus l'espée
+traicte et le navra à mort, et tantost l'eust occis s'il n'eust esté
+destourbé. Prins fu et à mort navré présenté au roy, et par le conseil de
+tous et des royaulx et des siens mesmes fu emporté à Laon. Le jour après
+habandonna le roy sa terre[598] et fist rompre ses estans, et par tant
+voulut espargner au pays et à la terre dont il tenoit le seigneur. Et quant
+il[599] fu amené à Laon, si ne voulut accorder, né par menacier, né par
+blandir né sermoner qu'il voulsist rendre les marchéans qu'il avoit prins
+au conduit du roy et mis en prison par trop fière traïson; et quant il eut
+fait venir sa femme par l'ottroy du roy, si faisoit le desloyal plus grant
+semblant d'estre dolant et courroucié de ce qu'il luy demandoit les
+marchéans que de ce qu'il se mouroit. Et quant il approcha de la mort, pour
+la douleur de ses playes qui par trop le destraignoient, si luy
+conseillèrent plusieurs qu'il se fist confesser et qu'il receust son
+Sauveur, lequel moult envis leur ottroya; et tout ainsi comme le précieux
+corps de Jhésuchrist fu apporté dedens la chambre où le chétif gisoit, si
+advint, ainsi comme sé Nostre-Seigneur Jhésucrist ne voulsist entrer au
+corps de ce chétif vaissel, si tost comme le felon leva le chief, tantost
+cheut arrière le col brisé tout mort; et ainsi rendi l'esperit sans
+recevoir le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.
+
+ Note 597: Cette traduction est embarrassée. Suger est plus net:
+ «Festinante autem rege ad castrum, quum qui missi fuerant opportunum
+ explorare accessum, importunum omnino et inaccessibile renunciassent,
+ et à multis angariaretur, juxta audita, consilium mutare debere; rex
+ ipsa indignatus animositate: _Lauduni_, inquil, etc.»
+
+ Note 598: Le texte de Suger offre ici quelques difficultés.
+ «Publicata terra plana ejus, ruptisque stagnis, quia dominum terræ
+ habebat terræ parcens, etc.» M. Guizot traduit: «Les champs qu'il
+ possédoit furent vendus au profit du fisc, on rompit ses étangs,
+ etc.» Ne seroit-ce pas plutôt: _Ce que Thomas possédoit dans la
+ plaine fut confisqué?_ Et quant aux étangs, ne s'agiroit-il pas des
+ eaux que Thomas aurait fait couler de la rivière dans les plaines,
+ pour embarrasser la marche du roi?
+
+ Note 599: _Il._ Thomas de Marle.
+
+Le roy, qui plus ne voulut déchacier né le mort né sa terre, osta les
+marchéans de la main à la dame et de ses fils, et prist grant partie de ses
+trésors; et mist paix au pays et aux églyses par la mort au tirant, et puis
+retourna à Paris.
+
+Une aultre fois avint que un grant contens sourdi entre le roy et Amaury de
+Montfort, par la hayne Estienne le Gallendois, pour la raison de la
+séneschaucie de France; et combien que le conte eust grant ayde et grant
+secours du roy Henry d'Angleterre et du conte Thibaut, si ne laissa-il
+aincques qu'il n'allast assiéger le chasteau de Livry; et tant y fist
+lancier pierres et mangonneaux, qu'il le prist par force et l'abattit à
+terre jusques aux fondemens. Là eut le conte Raoul de Vermendois l'ueil
+crevé d'un quarreau, à un assault où il se portoit moult vaillamment; et
+tant les mena par force de guerre, qu'il lui quittèrent la séneschaucie et
+l'éritaige qui y appartenoit.
+
+En celle guerre meisme fut le roy durement navré d'un quarreau, parmy la
+cuisse; comme celuy qui tousjours fu prest et alègre de sa main à courre
+sus ses ennemis; et combien qu'il fust trop durement blessié si s'en
+déportoit-il moult bien, et par trop grant vigueur souffroit et prisoit peu
+sa playe.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE: 1130.
+
+_Du descort de l'églyse de Rome par l'eslection de deux apostoles; desquels
+l'un, qui Innocent fu appelé, s'en vint en France, et le roy le reçut
+honnorablement, et à l'exemple de luy, l'empereur et plusieurs autres
+princes. Et coment il célébra la Résurrection à Saint-Denys._
+
+
+En ce point avint que l'églyse de Rome fu en grant trouble par un descort
+qui sourdi entre les cardinaux. Car il avint que l'apostole Honnoré
+trespassa de ce siècle; et les plus saiges et les plus preudommes de la
+court de Rome s'accordèrent à ce qu'il s'assembleroient à Saint-Marc et non
+mie ailleurs; et pour oster toute noise et tout trouble esliroient et
+feroient commune élection, si comme il est de coustume en l'églyse de Rome.
+Et ces preudommes estoient ceux qui plus privés et plus familliers avoient
+esté de l'apostole. Et avant que son trespassement fust publié né manifesté
+esleurent une honorable personne: ce fu Grégoire, diacre cardinal de
+l'églyse de Rome. Et les autres qui la partie Pierre Léon soustenoient
+s'assemblèrent ailleurs[600] et les aultres semondrent d'assembler avec
+eux, par le commun accord qu'il avoient entre eulx mis. Et quant il
+sceurent le décès du pape, si esleurent Pierre Léon, un prestre cardinal,
+par l'assentement du plus des cardinaulx, des évesques et des haux hommes
+de Rome. Et ainsi par ce cisme qui entre eux sourdit decoppèrent la robe
+sans cousture de Nostre-Seigneur Jhésucrist et firent partison de saincte
+églyse qui est une mesme chose en Dieu.
+
+ Note 600: _Ailleurs._ Suger dit au contraire que ce fut dans
+ Saint-Marc, suivant la convention précédente. «Apud S. Marcum pro
+ pacto alios imitantes, convenerant.»
+
+Et tandis comme chascun se deffendoit, les uns admonestoient les aultres et
+enlaçoieut, et les autres excommunioient comme ceux qui jugement
+n'attendoient fors le leur. Quant le devant dit Grégoire, qui Innocent fu
+appellé, vit que la partie Pierre Léon surmontoit la sienne, par la force
+de son grant lignage et par l'ayde des Romains, si ordonna à issir de la
+cité, pour ce qu'il peust mieulx avoir ayde à conquerre la seigneurie de
+tout le monde après Dieu. Et ainsi s'en vint par navie vers la terre de
+France pour avoir ayde et refuge au noble royaume de France. Avant envoya
+ses messages au roy Loys et lui requist son ayde et secours et à sa
+personne et à l'églyse de Rome. Et le roy, qui tousjours fu ententif et
+dévost à saincte églyse deffendre, assembla tantost un concile d'évesques,
+d'archevesques, d'abbés et d'autres religieux. Là enchercha et enquist de
+la personne et de l'élection; car maintes fois avient que l'élection de
+l'églyse de Rome est moins ordonnéement faite qu'elle ne devroit, pour le
+tumulte et le triboul des Romains. Et lors le roy, par le conseil du
+concile, s'assenti à l'élection et promist à la maintenir et deffendre.
+
+Quant ce fu fait si envoya à luy ses messages à l'abbaye de Clugny et par
+eux luy offri soy, son royaume et son conseil. Et quant il sceut qu'il
+approchoit, si luy alla à l'encontre jusques à Saint-Julien-sur-Loire[601],
+avec luy, sa femme et ses enfans. Et quant il vint à luy, si luy alla au
+pié, son chef dénué[602] qui tant de fois avoit esté couronné et s'enclina
+aussi doulcement comme il eust fait au sépulcre Saint-Pierre duquel il
+estoit vicaire, et luy promist de rechief soy et son règne et son conseil,
+de bon cuer et de loyal.
+
+ Note 601: _Saint-Julien._ Il falloit: _Saint-Benoît_, avec Suger.
+
+ Note 602: _Denué._ Découvert.
+
+A l'exemple de luy vint aussi à l'encontre de luy jusques à Chartres le roy
+d'Angleterre. Lequel enclin à ses piés luy offrit aussi son service et son
+règne. Ainsi s'en alla jusques en Lorraine visitant l'églyse de France. Au
+Liège luy vint à l'encontre l'empereur Henry à grant tourbe d'archevesques,
+d'évesques, d'abbés et de barons d'Allemaigne, et descendi humblement
+devant la grant églyse et luy vint à l'encontre tout à pie parmy la saincte
+procession en guise de varlet. En l'une des mains tenoit une verge ainsi
+comme pour le deffendre, et en l'autre main tenoit le frain du blanc cheval
+sur quoy l'apostole séoit; et ainsi le mena et conduit comme son seigneur.
+Et puis qu'il fu descendu le porta en soustenant tant comme la procession
+dura, et pour ce manifesta aux privés et aux estranges la haultesse qui en
+luy estoit.
+
+Après ce, quant l'apostole eut confermée paix entre l'églyse de Rome et
+l'empire, si luy pleut à retourner en France et tenir court en l'églyse
+Saint-Denys, comme en sa propre fille, à la Pasque qui approchoit. Là fu
+receu à procession deux jours devant la cène et moult fist-on grant joye de
+sa venue. Léans célébra la sollennité de Pasques.
+
+Mais cy voulons-nous racompter coment et en quelle manière il vint à
+l'églyse. Entour luy estoient ceulx de sa privée mesnie, comme chambellans,
+clercs et chapellains qui l'eurent appareillé à la guise de Rome et luy
+avoient mis au chief sa mitre avironnée d'un cercle d'or, et l'avoient
+vestu d'un moult riche ornement. Et ainsi paré l'amenèrent sur un cheval
+couvert d'une couverture blanche et vindrent chevauchant deux à deux devant
+luy aussi comme à procession. Et les barons fievés de l'églyse et les
+chastellains le menoient et conduisoient à pié, comme noble sergent, parmy
+le frain, et les autres alloient à pié devant qui gettoient grans poignées
+d'argent et grant plenté de monnoye, pour la grant tourbe du peuple
+departir. Le chemin resplendissoit tout de parement et de draps de soye et
+de pailes qui estoient pourtendus aux lances et aux perches que on avoit
+fichées en terre: avec la chevalerie et le grant peuple qui là assembla y
+acouru la synagogue des Juifs de Paris; et apportèrent avec eux leurs
+rolles où les dix commandemens de la loy sont escris. Et quant il les vit,
+si dist de la pitié qu'il eut d'eux telles parolles: «Dieu tout puissant,
+oste de vos cuers par vous sa pitié la couverture qui goutte ne laisse
+véoir[603].» Ainsi s'en vint en l'églyse des corps sains qui resplendissoit
+toutes de couronnes d'or et d'autres riches paremens. Et lors en
+remembrance et en signifiance du vray aignel, célébra le sacrement du vray
+corps Nostre-Seigneur. Quant la messe et le service furent chantés, si
+allèrent mengier et furent les tables mises parmy le cloistre. Là furent
+servis de divers mez largement et moult honnorablement, pour l'onneur de
+luy et de la haulte feste. Trois jours après le jour de Pasques se départi
+de l'églyse, à grant grace et à grant promesses de son conseil et de son
+ayde. Ainsi s'en alla par Paris visitant les églyses de France et relevant
+sa disete et sa povreté de leur trésors et de leur richesses. Et quant il
+eut esté et visité là par terre tant comme il voulut, si luy pleut à
+demourer à Compiègne.
+
+ Note 603: Voici un exemple de tolérance et de charité qui ne pourroit
+ être aujourd'hui surpassé. «Ab ore ejus hanc misericordiæ et pietatis
+ obtinet supplicationem: _auferat Deus omnipotens velamen à cordibus
+ vestris!_»
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE: 1131.
+
+_Coment Phelippe, l'ainsné fils le roy, fu mort à Paris par un pourcel. Et
+coment le roy fist coroner son autre fils Loys a Rains. Après, de la
+pesanteur le roy et de la fierté de son cuer. Après, coment il destruist le
+chastel de Saint-Briçon, pour la roberie du seigneur._
+
+
+En ce point avint une meschéance qui oncques n'avoit esté oïe au royaume de
+France. Phelippe l'ainsné fils du roy chevauchoit un jour en une rue dehors
+les murs de Paris avec sa compaingnie. Si luy vint à l'encontre un déable
+de porc, par quoy son cheval s'eschauffa par dure destinée; chéoir le fist
+sur une dure roche si que tout fu défoulé et acoré[604], du pié du cheval.
+Si fu trop grant douleur, car il estoit damoyseau de trop grant beaulté et
+entachié de toutes bonnes meurs, confort et espérance aux bons et crainte
+et paour aux mauvais. Pour ceste meschéance fu toute la cité et tous ceux
+qui là estoient ainsi comme mors et abattus.
+
+ Note 604: _Acoré._ C'est-à-dire il eut le coeur brisé.
+
+A ce jour que ce avint avoit le roy son père semont ses osts pour ostoier.
+Tous crioient et urloient pour la douleur qu'il avoient du tendre damoysel;
+lors le prirent ceux qui près estoient, et estoit jà près que tout mort, et
+l'emportèrent en la plus prochaine maison d'illec; si morut ainsi comme à
+la mienuyt. Le deul et la douleur que le père et la mère et les barons
+menoient ne pourroit nul racompter né retraire. Porté fu en l'églyse
+Saint-Denys en la sépulture aux roys, à grant compaignie d'archevesques,
+d'évesques et de barons. Et fu enterré comme roy moult honnorablement en la
+sénestre partie de l'autel de la Trinité. Et son père qui trop estoit de
+grant sens et de grant confort, après le grant deul qu'il avoit eu, receupt
+le conseil et le confort de ses amis; après luy conseillèrent ses privés
+amys qu'il fist couronner et enoindre de saincte onction Loys son beau fils
+et le fist en son vivant compaignon de son règne, pour plus plaissier ses
+ennemis et abaissier les envieux et mesmement pour la foiblesse de son
+corps qui tant avoit esté péné et travaillié et débrisié pour les longues
+guerres, dont il estoit si malade devenu que ses privés amis estoient en
+grant doubte de le perdre soudainement. Au conseil de ses amis ouvra le
+roy, à Rains fist assembler ses barons; son fils Loys et sa femme la royne
+mena en ce général concile que pape Innocent y avoit fait assembler. Là
+fist son fils enoindre et couronner, et sembla bien à aucuns que son povoir
+et sa seigneurie en deust accroistre et multiplier, pour ce que il receut
+illec la bénédiction de tant d'archevesques et d'évesques que de France que
+d'Espaigne que de Lorraine que d'Angleterre.
+
+Après ce que le roy fu presque allégié du deul de son fils mort, pour la
+joye du vif, et il s'en fu revenu à Paris, le pape Innocent esleut à
+demourer en la cité d'Aucerre pour faire illec son estaige et sa demeure.
+Mais après ce eut occasion de retourner à Rome, pour le conduit l'empereur
+Lothaire qui luy avoit promis qu'il le conduiroit à Rome à force et qu'il
+déposeroit Pierre Léon.
+
+Et quant il furent là allés ensemble et il eut couronné l'empereur, si ne
+peut oncques avoir paix durant la vie dudit pape Léon pour le contredit de
+Romains. Mais quant il fu mort si revint saincte églyse en paix, après les
+grans adversités et les grans tribulacions qu'elle avoit si longuement
+souffert qui trop longuement l'avoient travailliée et dégastée. Et
+l'apostole qui longuement avoit esté travaillié, séist en son siège qu'il
+amenda moult et ennobli, par mérite d'office et par honnesteté de bonne
+vie.
+
+Jà estoit le roy Loys moult affoibly et débrisié pour la pesanteur et pour
+le fais de son corps, et pour les grans travaus qu'il avoit longuement
+souffers et pour les longues guerres qu'il avoit menées; et défailloit jà
+moult du corps et non mie de cuer. Car de si grant noblesse et de si grant
+cuer estoit en l'aage de soixante ans, que pour rien il ne souffrist chose
+qui luy tournast à déshonneur né au déshéritement de son règne. Et sé la
+grosseur et la pesanteur ne l'eust empeschié, assez plus légièrement eust
+surmonté ses ennemis. Et pour ce qu'il se sentoit agregié[605] se
+plaignoit-il souvent, et disoit telles parolles: «Las comme sommes de fèble
+nature et chétive qui oncques ne povons avoir nul scavoir et povoir
+ensemble. Sé je eusse sceu en ma jeunesse ce que je scay et peusse ores
+ainsi comme je povois lors, je conquisse grans terres et grans règnes[606]»
+
+ Note 605: _Agrégié._ Appesanti.
+
+ Note 606: On retrouve ici le proverbe: _Si jeunesse savoit et
+ vieillesse pouvoit._ «Si enim juvenis scissem, aut modo senex
+ possem.»
+
+En celle mesme foiblesse, où il gisoit presque du tout au lit, se
+maintenoit-il si fièrement et si vertueusement qu'il contrestoit au roy
+d'Angleterre et au conte Thibaut qui toute sa vie le guerroièrent, et à
+tous ses aultres ennemis: si que tous ceux qui le véoient et oyoient parler
+de ses merveilleux fais louoient sa grant valleur et sa grant noblesse de
+cuer et ploroient la foiblesse de son corps. En celle mesme angoisse et si
+blessié comme il estoit en la cuisse que à paine se povoit il porter, alla
+contre le conte Thibaut au chasteau de Bonneval[607], qu'il fist ardoir,
+fors que le cloistre aux moynes qu'il commanda à garder. Après il destruist
+aussi Chasteau-Renart[608] qui mouvoit aussi du conte Thibaut. Et ce
+fist-il faire par ses gens et par ses barons, car il n'y povoit estre
+présent pour sa maladie.
+
+ Note 607: _Bonneval._ Aujourd'hui ville du diocèse de Chartres, à
+ quatre lieues de Chateaudun.
+
+ Note 608: _Chasteau-Renart_, dans le Gâtinois, à quatre lieues de
+ Montargis.
+
+Après ce un peu de temps, mena-il le dernier ost qu'il put oncques mener à
+St-Briçon-sur-Loire[609]. Le chasteau ardit et destruist et prinst la tour
+et le seigneur pour sa roberie et pour ce qu'il brisoit les chemins et
+desroboit les marchéans. Si comme il fu retourné de cest ost, luy prist une
+maladie au neuf chasteau de Montrichier[610] et une menoison[611] forte
+dont il estoit coustumier. Et celluy qui trop estoit de hault conseil et de
+grant pourvéance commença à mettre conseil en soy-mesme pour son ame, car
+souvent estoit en oroison. Et une seule chose désiroit en son cuer,
+c'estoit qu'il péust estre apporté aux glorieux martirs Saint-Denys et ses
+compaignons, ses maistres et ses seigneurs; car son intencion estoit qu'il
+se desmist en leur présence de la couronne et du règne et des royaulx
+garnemens, et prist l'abit Saint-Benoist et devinst moyne de léans. Si
+peuvent regarder ceulx qui seullent blasmer la povreté de religion[612]
+coment les archevesques et les évesques s'en fuient à la deffence et à la
+seurté de religion qui meine et conduit ceulx qui tenir la veullent à la
+vie perdurable[613].
+
+ Note 609: _Saint-Briçon_ ou _Saint-Brisson_, village du Gâtinois, à
+ une lieue de Gyen.
+
+ Note 610: _Montrichier._ Montrichard; ou peut-être _Trechier_,
+ village du Vendomois. Suger l'appelle _Monstrecherius_.
+
+ Note 611: _Menoison._ Dyssenterie, diarrhée.
+
+ Note 612: _Religion._ Etat monastique.
+
+ Note 613 La phrase de Suger n'est pas rendue: «Videant qui monasticæ
+ paupertati derogant, quomodò non solum archiepiscopi, sed et ipsi
+ reges, transitoriæ vitam æternam præferentes, ad singularem monastici
+ ordinis tutelam securissimè confugiunt.»
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE: 1137.
+
+_De la confession le roy et coment il s'appareilla à son trespassement. Et
+puis après, parle de ses lez. Et coment il se maintint vertueusement en sa
+glorieuse confession, au recevoir son Sauveur._
+
+
+En ceste manière estoit le roy troublé de jour en jour, et buvoit tant de
+manières de beuverages et de poudres par les phisiciens et par les mires
+que trop le travailloient si que c'estoit merveille comme il le povoit
+souffrir. Car néis les sains et les vertueux ne l'eussent peu endurer. Et
+entre ces angoisses et ces destresses estoit-il moult doulx et amiable à
+tous par sa débonnaire nature, comme celuy qui à tous faisoit beau samblant
+et les recevoit tout aussi comme s'il ne sentist nul mal.
+
+Et quant il se senti si attaint et si affoibly de celle maladie, si eut
+desdaing de mourir vilement et soudainement ainsi comme mains hommes font.
+Si assembla les religieux hommes de son royaulme, archevesques, évesques,
+abbés et mains aultres prélas de saincte églyse et leur requist à estre
+confés pour la révérence de la divinité et pour l'amour aux sains angles,
+tout en appert, mise arrière toute honte et toute vergoigne. Et se voulut
+garnir du corps et du précieux sang Jhésucrist. Et si comme il se hastoient
+de ce faire, le roy se leva soudainement et s'appareilla et vesti, et yssi
+de la chambre où il gisoit, dont il se merveillèrent tous. Et vint moult
+doulcement contre le précieux corps Jhésucrist, voyans tous clercs et lays,
+et se desvesti du règne en confessant et en régéhyssant que mauvaisement
+l'avoit gouverné. Et après revesti son fils Loys de l'annel, et luy
+commanda illec et le conjura, sur sa foy et sur son serment, qu'il gardast
+et deffendist de son povoir toute sa vie saincte églyse et luy gardast sa
+roicture, et deffendist les povres gens et les orphelins et gardast à
+chacun son droit. Et qu'il ne prist nul homme en sa court s'il ne
+forfaisoit illec présentement[614].
+
+ Note 614: «Neminem in curiâ suâ capere, si non præsentialiter ibidem
+ delinquat.»
+
+Après départi tout son trésor aux églyses et aux povres gens, et toute sa
+vaissellemente d'or et d'argent et toutes ses coutes pointes et son riche
+atour de ses garde-robes et tout son meuble et quanqu'il avoit, pour
+l'amour de Dieu; né oncques rien n'y laissa, né ses riches manteaux né ses
+riches garnemens jusques à la chemise, qu'il ne départist. En ses lais
+qu'il faisoit ainsi, n'oublia pas ses seigneurs les martirs glorieux et ses
+compaignons; mais leur donna sa riche chappelle, c'est assavoir son
+précieux texte d'or et de pierres précieuses[615], un encensier d'or de
+quarante onces, et les chandelliers de fin or, du poids de cent et soixante
+onces, et une précieuse jacinte qui avoit esté à son ayolle la royne de
+Roussie qu'il bailla de sa propre main à l'abbé Sugier qui là estoit
+présent et luy commanda qu'elle fust mise et assise en la précieuse
+couronne des saintes espines. Ces choses envoya à l'églyse par celluy
+Sugier qui son clerc estoit et l'avoit nourri; et promist qu'il iroit là au
+plus tost qu'il pourrait.
+
+ Note 615: «Textum preciosissimum auro et gemmis.» J'ai déjà dit que
+ le mot _texte_ s'appliquoit à tous les livres saints recouverts de
+ lames d'ivoire ou de métal.
+
+Et quant il se fu ainsi déchargié de tout quanqu'il avoit au monde, comme
+celluy qui de la grace de Dieu estoit enluminé, si s'agenouilla
+très-dévotement devant son Sauveur que celluy qui présentement avoit la
+messe chantée lui avoit apporté à procession. Et quant il se fu agenouillé,
+si commença à dire parolle de vray confession comme vray crestien de cuer
+et de corps, et dit telles parolles non mie comme lay mais comme tres
+saige devin[616] en regehissant sa créance.
+
+ Note 616: «Non tanqam illitteratus, sed tanquam litteratissimus
+ theologus erumpit» (Suger.)--_Regehissant_, confessant.
+
+«Je pécheur Loys, regehis de vray cuer et croy en Dieu le Père, le Fis et
+le Saint Esperit, en trois personnes un seul Dieu, et Nostre-Seigneur
+Jhésucrist croy fils de Dieu le père, égal en toutes choses à luy, qui pour
+le salut des ames descendi du ciel, par l'ordonnement de Dieu le père et
+s'enombra au sacré ventre de la vierge Marie, où il prist vraye chair et
+vraye forme d'homme, et qui en celle chair mesme mourut selon l'umanité, en
+la sainte vraye croix, pour les hommes délivrer de la mort d'enfer, qui fu
+au sépulcre mis dont il ressuscita au tiers jour; et monta ès cieulx où il
+siet à la dextre de Dieu le père et qui vendra au grant jugement, au
+dernier jour du siècle, jugier les mors et les vifs: yceste précieuse
+hostie du vray corps de Dieu croy-je estre ycetui précieux corps qu'il
+prist au ventre de la vierge Marie, et qu'il donna à ses disciples en la
+cène, pour quoi il fissent une mesme chose en luy, et qu'il vesquissent en
+luy. Et croy icelui vin ce mesme sang glorieux qui de son costé decourut en
+la vraye croix sans nul doubte, et le confesse de cuer et de bouche: et par
+ce hault viaticque croy-je que mon ame sera garnie et deffendue, quant elle
+sera issue de mon corps, de la puissance des deables.»
+
+
+XXV.
+
+ANNEE: 1137.
+
+_Coment il s'en vint à quelque paine à Saint-Denys pour graces rendre aux
+martirs. Et puis, coment il envoia son fils Loys en Aquitaine pour espouser
+la fille le duc qui mort estoit, et pour la terre saisir. Et puis parle de
+son glorieux trespassement et de sa sépulture._
+
+
+Après ce qu'il eut ainsi dictée la confession devant tous qui moult se
+merveilloient de sa repentance, et il eut receu son Sauveur, si s'en
+retourna en la chambre où il gisoit et fu ainsi comme s'il retournast à
+garison; et se coucha sur une coute de lin et eut mis jus tout boban et
+tout orgueil séculier. Et quant il apperceut que l'abbé Sugier, (qui
+tousjours avoit esté son nourry), pleuroit de si grant si petit et si
+humble[617], se tourna devers luy, et luy dist: «Beau chier amy, ne plourés
+mie pour moy; mais faites feste de ce que la miséricorde Nostre-Seigneur
+m'a donné povoir, si comme vous povez véoir, de me appareiller contre sa
+venue.» Après ce allégea un petit et puis s'en vint si comme il put à
+Meleun; moult eut grans tourbes de gens après luy qui le suivoient et qui
+contre luy venoient des villes, des chasteaux et des charrues, qui
+courroient à luy emmy les champs et plouroient tendrement pour l'amour
+qu'il avoient à luy et pour la paix que il leur avoit tousjours gardée et
+tenue; et s'en vint à Saint-Denys pour visiter les glorieux martyrs à grant
+dévocion. Là fu receu du couvent et presque de tous ceulx de la terre qui
+là s'estoient assemblés contre sa venue; moult débonnairement le receurent
+tous, comme le débonnaire deffendeur de l'églyse et du royaume: devant les
+corps saints descendit dévotement et leur rendi graces et mercy, en
+plourant, des biens et des honneurs et des victoires qu'il avoit tousjours
+eues, et leur prioit que désoresmais il eussent le royaume en leur
+pourvéance. Et si comme il fu départi de l'églyse et il fu venu à
+Bethisy[618], si vindrent à luy les messagiers au duc Guillaume
+d'Acquitaine, qui luy noncièrent que le duc estoit mort en pellerinage en
+la voye de saint Jacques, et avant qu'il se mist au chemin il avoit
+laissiée sa terre à une sienne fille à marier qui avoit nom Alienor. Lors
+se conseilla à ses princes et receut la terre et la fille et la promist à
+donner à Loys son fils. Dont commença à faire appareil et à envoyer là, et
+fist semondre jusques à cinq cens chevaliers et plus, tous les meilleurs
+de son royaume et fist d'eulx seigneur et connestable le noble conte
+Thibaut, et son cousin le vaillant conte Raoul de Vermendois et l'abbé
+Sugier de Saint-Denis ettous ceulx de son conseil où il se fioit le plus.
+Et les baisa tous et son fils Loys; et luy dist au départir telles
+parolles: «Beau très-chier fils, la dextre de Dieu, par qui les roys
+règnent, vous ait en sa sainte garde! car sé je vous perdoye et ceux qui
+avec vous sont par aucune meschéance, je ne priseroie rien né moy né chose
+qui soit au royaulme.» Grant plenté de ses trésors luy fist livrer
+entrevoyes, affin qu'il n'eussent raison de rien tollir né de rappiner aux
+bonnes gens et qu'il ne fist de ses amis ses ennemis. Tout ce luy commanda
+à faire et que la chevalerie qu'il luy avoit baillée vesquit du sien toute
+la voye. Atant se misrent au chemin et passèrent parmy Limosin; et quant il
+furent ès marches de Bourdeaux, si tendirent leurs pavillons devant la
+cité, si que le fleuve de Gironde estoit entre eulx deux, et furent illec
+tant qu'il passèrent à nefs jusques à la cité. Là attendirent jusques au
+dimenche que les barons de Gascongne et de Poictou furent assemblés.
+
+ Note 617: «Cumque eum de tanto tantillum, et de tam alto tam humilem,
+ humano more, me deflere conspiceretur....»
+
+ Note 618: _Bethisy_, en Picardie, à deux lieues du Crépy. On
+ reconnoît encore les restes de l'ancien château.
+
+Quant il furent venus, le jeune Loys espousa la demoiselle Alienor en leur
+présence et la fist couronner de la couronne du royaulme de France; après
+s'en retournèrent par la terre de Saintes en destruisant leur ennemis et
+ceux qu'il trouvèrent; ainsi vindrent jusques à Poitiers à la joye de tous
+ceux de la terre. Grant chaleur faisoit en ce temps, pour quoy il furent
+plus retardés de venir.
+
+Le roy Loys, qui à Paris estoit, commença moult à empirier et du tout à
+deffaillir de sa maladie qui le rassailli pour la grant chaleur qu'il
+faisoit, né oncques pour la maladie ne fu moins pourveu de soy. Car tantost
+comme il se sentit ainsi agrégié, il manda Estienne, l'évesque de Paris, et
+Gildon, l'abbé de Saint-Victor, à qui il se confessoit plus privéement et
+le plus souvent pour ce qu'il avoit l'abbaye fondée et faicte dès les
+fondemens. Adont se confessa de rechief et regarni l'issue de sa vie pour
+recevoir le vray corps Jhésucrist. Après commanda que il fust porté à
+l'églyse des martirs, pour rendre son veu qu'il avoit voué et de cuer et de
+bouche; mais pour ce que sa maladie luy agrégea si durement, il accomplit
+son veu de cuer et de volenté. Lors commanda à estendre un tapis par terre
+et espandre par-dessus cendre en croix, et puis fu couché dessus par les
+mains de ses gens qui se occioient de deul. Après seigna et garny son front
+et son pis du signe de la saincte croix; et ainsi rendi l'ame à son
+Créateur dignement et sainctement, après qu'il eut régné trente ans et de
+son aage entour soixante ans; le premier jour d'aoust trespassa en l'an de
+l'Incarnacion mil cent trente-sept.
+
+Quant le corps de luy fu lavé et ensevely honnestement, si comme il
+appartenoit à tel prince, si le misrent en riches dras de soye et
+l'emportèrent en l'églyse Saint-Denys pour l'enterrer. Si y avoit jà devant
+esleu sa sépulture. Si avint une chose qui pas ne fait à oublier: car
+celluy noble roy dont nous parlons avoit maintes fois tenu parolles de la
+sépulture aux roys, quant il parloit privéement à ses gens et souloit dire
+entre ses autres parolles que celluy seroit beneuré qui pourroit avoir
+sépulture entre l'autel de la Trinité et l'autel des Martirs et des autres
+corps sains qui léans sont; car par la prière aux pelerins et aux passans
+auroit de léger pardon de ses péchés; et pour ces parolles leur
+monstroit-il la volenté de son cuer et désiroit à estre illec enterré. Et
+avant que l'abbé Sugier allast avec son fils Loys en Acquitaine, avoit-il
+jà pourveu où il gerroit, entre luy et le prieur Hervy de celle églyse, et
+c'estoit devant l'autel de la Trinité contre la sépulture
+Charles-le-Chauve, l'autel entre deux. Mais celluy lieu fu si estroit et fu
+trouvé si encombré de la sépulture du roy Charles, que ce ne put estre fait
+qu'il avoit proposé à faire, car il n'est né droit né coustume de remuer né
+desherbergier les roys né les empereurs de là où il ont esleues leur
+sépultures.
+
+Après ce firent essaier, oultre la cuidance de tous, où il avoit convoitié
+à estre mis, si comme il avoient plusieurs fois entendu à ses parolles: et
+cuidoient bien que celluy lieu fust empeschié d'aucun roy ou d'aucun hault
+prince. Mais ceulx qui cerchèrent trouvèrent autant de lieu vuyde, né plus
+né moins comme il convenoit, aussi comme sé l'en l'eust proprement fait
+pour luy. Là fu mis et enterré dévotement à grans oroisons et à grans
+obsèques, où il attend la compagnie de la commune résurrection des sains.
+Et de tant est-il plus prochain en esperit en la compaignie des sains,
+comme il est plus près en terre de corps des martirs, en attente d'avoir
+leur ayde; duquel l'ame dévote par les mérites aux sains peut estre mise en
+la joye de paradis, pour le mérite de la passion Jhésucrist qui mist son
+ame et son corps en la croix pour le salut du siècle, et qui vit et règne
+sans fin par tous les siècles des siècles. Amen.
+
+
+
+
+_Ci fenist la via et les fais du gros roy Loys._
+
+
+
+
+CI COMENCENT LES FAIS LE
+ROY LOYS, PÈRE AU
+ROY PHELIPPE.
+
+* * * * *
+
+
+
+
+I.
+
+ANNEE: 1137.
+
+_Coment le jeune roy Loys vint d'Aquitaine à Paris pour ordener le royaume
+et sainte églyse, après le décès de son père. Et coment tout le royaume se
+tint bien apayé de luy._
+
+
+[619]Dès ores mais, puis que nous nous sommes acquittés de retraire en
+françois la vie et les fais du bon roy Loys-le-Gros, qui tante paine
+souffri en son temps et tantes batailles fourni contre ses ennemis, et tant
+de durs assaux souffri pour son règne deffendre, si nous convient entendre
+à poursuivre les fais de son bon fils le roy Loys, celuy qui, par la divine
+inspiration, fonda l'abbaye de Saint-Port, qui ores est appellée
+Barbéel[620], où il repose corporellement.
+
+ Note 619: Les _Chroniques de Saint-Denis_ présentent, pour la vie de
+ Louis-le-Jeune, le texte traduit du latin des _Gesta Ludovici regis,
+ filii Ludovici Grossi_, que je crois pouvoir attribuer à Suger,
+ contre l'opinion de dom Brial, des auteurs de l'histoire littéraire
+ et de M. Guizot. Les passages évidemment écrits après la mort de
+ Suger peuvent être considérés comme autant d'interpolations.
+
+ Note 620: L'abbaye de _Barbeaux_ fut construite en 1164, non pas sur
+ l'emplacement de _Saint-Port_, mais à trois lieues au-dessus.
+ Louis VII, qui d'abord avoit choisi _Saint-Port_, en 1147, consentit
+ ensuite à la translation de l'abbaye bénédictine à Barbelle ou
+ Barbeaux. L'auteur de ses _Gestes_ dit que le mausolée de Louis VII
+ étoit _mirifici operis_; il fut brisé dans le temps des guerres de
+ religion. Le cardinal de Furstemberg l'avoit fait rétablir dans le
+ XVIIème siècle; mais sans doute il fut de nouveau brisé en 1792.
+
+Atant commencerons l'istoire qui dit ainsi, que le jeune roy Loys, qui au
+temps son père eut esté couronné, si comme l'istoire a ci-dessus compté,
+sceust assez tost par plusieurs messagiers le trespassement de son père;
+après que il eut oï ces nouvelles et il eut garnie la duché d'Acquitaine
+par le conseil de ses barons, si se hasta de revenir vers son royaume pour
+désavancier les roberies et les guerres qui légièrement soulent sourdre ès
+deviemens des roys; et s'en vint hastivement jusques à Orléans. Là appaisa
+l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musars de la cité qui pour la raison
+de la commune faisoient semblant de soy reveler et descier contre la
+couronne. Mais moult en y eut de ceux qui chier le comparèrent. D'Orléans
+s'en vint à Paris, qui est siège royal; car là souloient les anciens faire
+leur assemblées et leur parlemens, pour traicter de l'ordonnance du royaume
+et de l'églyse, si comme l'en trouve ès anciennes histoires. Et ce nouveau
+roy le fist ainsi, selon ce que le temps et son nouvel aage le
+requerroient. Tout le royaume se tenoit à bien payé de ce qu'il avoient tel
+remanant de son bon seigneur le bon roy Loys-le-Gros, et tel qui les
+preudhommes soustendroit et norriroit, et les mauvais felons abattroit et
+destruiroit; et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant délit de
+ce qu'il avoient droit hoir, pour le royaume gouverner de quoy paix et
+honneur leur venoit, quant il regardoient l'empire de Rome et le royaume
+des Anglois qui pour deffaut de droit hoir avoient receu moult grant
+dommaige et maint grant destourbier et qui estoient ainsi comme decheus de
+leur noble estat, au temps de lors. Car vérité fu que après la mort
+l'empereur Henry qui morut sans hoir, vint un grant contens en la grant
+court qui fut tenue à Mayence, où il eut, si comme l'en tesmoigne, près de
+soixante mille hommes que chevaliers que autres[621]. Par ce que Ferry le
+duc d'Allemaigne qui nepveu estoit à l'empereur Henry voulut avoir le règne
+et l'empire après son oncle. Mais l'archevesque de Mayence et celluy de
+Coulongne et la plus grant partie des princes du royaume le refusèrent du
+tout, et se tournèrent à Lohier le duc de Saissongne et le couronnèrent à
+Ays-la-Chappelle par l'accord du clergié et du peuple. Mais ce ne fu pas
+sans grant dommaige et sans grans maulx qui après en avindrent. Car celluy
+Ferry et un sien frère qui Conras avoit nom, qui après Lohier fu depuis
+saisi du règne par l'ayde de leurs parens, maintes roueries et maintes
+batailles firent en la terre d'icelluy Lohier, pour l'envie de ce que il
+avoit esté esleu. Si fu atourné à celluy Lohier à grant los et grant
+honneur de ce qu'il fu esleu au royaume d'Allemaigne gouverner, combien
+qu'il n'y eust nul droit par raison de héritaige; si le tint-il et deffendi
+noblement, et non mie celluy tant seullement, mais le royaume de Lombardie
+et la couronne de l'empire qu'il receupt à Rome par la main du pape
+Innocent; jà soit ce que les Romains en allassent à l'encontre de tout leur
+povoir. Après passa par force par la province de Cappes[622] et de Bonivent
+jusques en Puille qu'il conquist par force d'armes, et chassa Siculle[623]
+le roy de la terre, et se saisit de la cité de Bar et de toute la terre
+d'environ. Depuis avint, si comme il s'en retournoit de celle guerre à
+grant victoire, qu'il morut de la mort commune qui nulluy n'espargne. Si fu
+son cors porté en Sassoingne son pays dont il estoit sire et duc; et par
+ces travaux qu'il souffrit pour honneur conquerre mist-il si noble fin en
+sa vie[624]. Né moins maleureusement n'avint-il pas au royaume
+d'Angleterre. Car après le décès du roy Henry qui fu si fier homme et de
+grant renommée qui trespassa sans hoir masle, le conte Estienne de
+Bouloigne son nepveu et frère au conte Thibault entra soudainement au
+royaume d'Angleterre né oncques ne se prist garde à ce que le conte
+d'Angiers avoit eu à femme la fille celluy Henry son oncle et enfans en
+avoit eus et avoit esté emperière; ains parmi tout ce se fist couronner à
+roy d'Angleterre. Ceste manière de discort qui sourdit en la terre pour
+l'envie et par l'aatine[625] des princes et des barons du règne et pour la
+malice des habitans du pays empira si durement celle terre qui tant avoit
+esté riche et habondant, par roberies et par occisions, que plus du tiers
+du royaume fu gasté et destruit. Icelle manière de péril et de meschéance
+estoit grant soulas aux François, quant il véoient que les gens de ces deux
+royaumes souffroient ces maulx et ces angoisses par deffault de droit hoir,
+et il estoient en paix et en joye pour ce que Dieu leur avoit donné lignée
+et tel remanant de leur bon seigneur.
+
+ Note 621: _Que chevaliers que autres gens._ J'ai suivi la leçon du
+ manuscrit de Philippe-le-Bel, n° 8396. Les leçons postérieures
+ rendent exactement le texte latin, dont le sens est ridicule:
+ _Feruntur fuisse sexaginta millia militum, exceptis personis aliis et
+ multitudine populari._
+
+ Note 622: _Cappes._ Capoue.
+
+ Note 623: Le latin dit: Le roi Sicilien: _Siculoque fugato rege._
+ C'étoit Roger.
+
+ Note 624: Cette incidence sur Lothaire est déjà racontée de même par
+ Suger dans la vie de Louis-le-Gros. (Voyez-en la traduction, vie de
+ Philippe I, ch. XIII.)
+
+ Note 625: _L'aatine_, l'ambition.
+
+[626]Atant repairerons à dire ce que nous avons proposé à dire des fais
+cestuy Loys selon l'ystoire, qui dit ainsi qu'il estoit de l'aage entour
+quatorze ans ou de quinze et croissoit chascun jour en sens et en proesce
+par la grace Nostre-Seigneur.
+
+ Note 626: _Gesta Ludovici junioris._ § 11. Ces gestes reviennent,
+ comme on le voit, au temps de la vie de Louis-le-Gros. Suger en avoit
+ agi de même en commençant l'histoire du père.
+
+
+II.
+
+ANNEES: 1137/1145.
+
+_Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la croiserie
+de la sainte terre. Et coment il prist la croix et à l'exemple de luy la
+prisrent plusieurs barons et prélas, et mains autres._
+
+
+En ce termine avint que le duc Guillaume d'Aquitaine alla en voyage à
+monseigneur Saint-Jacques, et si comme Dieu voult mourut au chemin. Icelluy
+Guillaume duc d'Aquitaine n'avoit de tous hoirs que deux filles dont l'une
+avoit nom Aliénor et la mainsnée Aalis. Et pour ce que la duchié estoit
+demourée sans hoir masle, la tint le roy en sa main; et l'ainsnée des
+filles qui avoit nom Aliénor espousa par mariage, si comme l'ystoire a
+dessus dit. Et l'autre mainsnée qui Aalis avoit nom donna par mariage au
+conte Raoul de Vermendois. De celle Aliénor eut le roy une fille qui Marie
+eut nom et depuis fu contesse de Champaigne. Et ne demoura pas longuement
+après que Gauchier, le sire de Monjai, se prist à reveler contre le roy par
+son orgueil et commença à travaillier et à assaillir les gens de sa terre.
+Mais ce fu par sa meschéance; car le roy assembla son ost et assiégea
+Monjai et le prist en peu de temps et abatti tout, et destruit jusques en
+terre la forteresse qu'il trouva[627].
+
+ Note 627: Le latin des _Gesta_ ajoute: _Excepta magna turri_. Ce
+ village se nomme aujourd'hui _Montjai-la-Tour_.
+
+En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la
+terre d'oultre-mer[628], au royaume de Jhérusalem; car les Turs s'esmeurent
+à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom Roches[629] qui
+estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fu pas sans grant perte et sans
+grant dommaige et occision de leur gens. Et pour la prise de celle cité
+s'enorgueillirent à merveilles et menacièrent à occire tous les crestiens
+de celle contrée. La nouvelle de celle douleur vint en France jusques au
+roy Loys. Et pour l'amour du saint Esperit dont il estoit inspiré eut moult
+grant douleur de ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour
+ceste besongne assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de
+Vezelay. Là fist venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant
+partie des barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et
+prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la saincte terre de
+promission où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il fu en ce
+monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la rédemption de son
+peuple.
+
+ Note 628: _Gesta Lud. jun.,_ § 3.
+
+ Note 629: _Roches._ Latinè: _Rohes_. C'est _Edesse_.
+
+Lors se croisa le roy tout le premier et après luy la royne Aliénor sa
+femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si se
+croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de Saint-Gille,
+Thierry le conte de Flandres, Henry fils le conte Thibault de Blois qui
+lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault son frère, le conte de
+Tonnoire, le conte Robert frère du roy, Yves le conte de Soissons,
+Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente[630];
+Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy de Rencon, Hue de
+Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault de Montargis, Ytier de Toucy,
+Ganchier de Monjay, Erard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers de
+Buglies[631], Anseau du Tresnel, Garin son frère, Guillaume le Bouteiller,
+Guillaume Agillons de Trie, et pluseurs autres chevaliers et merveilles de
+menues gens. Des prélas se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy
+évesque de Lengres, Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de
+Saint-Père-le-Vif-de-Sens, Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe et maintes
+autres personnes de saincte églyse.
+
+ Note 630: _Garente._ L'Historia qloriosa regin Ludovici VII dit
+ _Garennæ_, au lieu du _Guarentiæ_ des _Gesta_. C'est _Varennes_.
+
+ Note 631: _De Buglies._ Sans doute _De Bueil_.
+
+En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son nepveu
+Ferry duc de Saissongne qui depuis fu empereur, quant il oïrent la
+mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa le conte de
+Morienne, oncle du roy Loys, et pluseurs autres nobles barons de grant
+renommée.
+
+Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honnorable abbé de Vezelay fonda une
+églyse en l'onneur de saincte croix au lieu de celle saincte prédicacion,
+pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le roy et les barons
+avoient illec prise, tout droit au pendant du tertre, entre Ecuen et
+Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis monstré mains appers
+miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques
+à l'autre et oultre jusques à la Penthecouste, ains qu'il meust
+oultre-mer[632].
+
+ Note 632: Une chose que l'on n'a pas encore remarquée et qui pourtant
+ méritoit de l'être, c'est qu'à compter du chapitre suivant jusqu'au
+ retour de Louis VII en France, _les Chroniques de St-Denis_ copient
+ littéralement l'ancien texte françois des _Histoires d'outre mer_ par
+ Guillaume de Tyr. Celles-ci avoient été répandues en France, à peu
+ près dans le même temps, c'est-à-dire vers 1200, en latin et en
+ françois. Quant au compilateur des _Gesta Lud. jun._, il n'a pas
+ transcrit le texte latin assez correct de Guillaume de Tyr, mais il a
+ calqué sur le texte françois une traduction latine remplie de
+ gallicismes et d'incorrections grammaticales.
+
+Tandis, avint que les bourgois de Sens se courroucièrent à Hébert, abbé de
+Saint-Pierre-le-Vif, pour ce qu'il avoit fait despecier leur commune, et
+pour ce fait le firent mourir de cruelle mort. En vengence de ce fait fist
+le roy tresbuchier de la tour une partie des homicides et l'autre partie
+descoller à Paris.
+
+
+III.
+
+ANNEE: 1146.
+
+_De la muete qui fu faite outre mer sur les mescréans, dont il firent moult
+petit._
+
+
+[633]En l'an de l'Incarnacion mil cent quarante-six, la sepmaine après la
+Penthecouste, meut le roy et se mist au chemin à grant compaignie de prélas
+et de barons[634]. En ce point mesme meut l'empereur Conrat de sa terre à
+grant chevalerie, si comme il avoient accordé ensemble[635]. Mais
+Nostre-Seigneur qui bien voit cler en toutes besoignes, ne voult pas
+prendre en gré leur pellerinage, si comme il apparut à la veue du siècle.
+Et, non pour ce, tous ceulx qui bonne entencion avoient en cest affaire ne
+perdirent oncques rien de leur service quant aux ames; mais l'estat de la
+terre d'oultre-mer pour quoy il se murent n'amenda oncques guères pour leur
+muete, si comme vous orrez cy après.
+
+ Note 633: _Gesta Lud. jun.,_ § 4.
+
+ Note 634: Notre traducteur n'ajoute pas ici, comme les _Gesta_, une
+ phrase relative à l'oriflamme: «Venit rex, ut moris est, ad ecclesiam
+ B. Dyonisii, à martyribus licentiam accepturus: et ibi post
+ celebrationem missarum, baculum peregrinationis et vexillum
+ B. Dyonisii, quod _Oriflambe_ gallicè dicitur, valdè reverenter
+ accepit, sicut moris est antiquorum regum, quando debent ad bella
+ procedere, vel votum peregrinationis adimplere.»
+
+ Ce passage peut encore appuyer l'antiquité de l'oriflamme; et notre
+ traducteur l'a omis sans doute pour ne pas rappeler que l'oriflamme
+ avoit pu conduire les François dans une guerre désastreuse.
+
+ Note 635: _Guillaume de Tyr_, _liv._ XVI, § 19.
+
+[636]Ces deux grans seigneurs devisèrent qu'il n'iroient mie ensemble pour
+ce qu'il avoient trop grant plenté de gens, car grant contens pourroit
+sourdre en leur osts et ne pourroient mie assés trouver viandes aux hommes
+et aux chevaulx. Pour ce voulurent que les uns allassent devant les autres.
+Tous s'adressèrent vers une terre qui a nom Bavière et passèrent la
+Dinoe[637] qui est moult grant eaue et courant, à senestre la laissèrent et
+puis descendirent en Ostriche; d'illec entrèrent en Hongrie. Le roy de la
+terre les receut moult honnestement, grant honneur leur fist et maint bel
+présent leur envoya. Après s'en allèrent oultre et passèrent parmy
+Pannonnie où monseigneur saint Martin fu né. Si entrèrent en Bulgrie, Rippe
+laissèrent à senestre. Tant allèrent qu'il allèrent par deux terres de quoy
+chascune a nom Trace. Deux cités moult renommées passèrent; l'une si à nom
+Finepople et l'autre Andrenoble[638].
+
+ Note 636: Tout ce qui suit, jusqu'à la fin du XXIème chapitre, n'a
+ été publié ni en latin ni en françois, dans les _Historiens de
+ France_. Dont Brial a remis le soin de combler cette lacune aux
+ éditeurs des _Historiens des Croisades_, dont le premier volume,
+ confié par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à la
+ judicieuse érudition de M. le comte Arthur Beugnot, est en ce moment
+ sous presse. Pour la comparaison du texte latin avec notre
+ traduction, nous allons donc suivre maintenant l'édition que Duchesne
+ a donnée des _Gesta Ludovici junioris_, t. 4, p. 390 et suiv.
+
+ Note 637: _La Dinoe._ Le Danube.
+
+ Note 638: Philippopolis et Andrinople.
+
+Après mains travaux et maintes journées qu'il eurent faictes par estranges
+terres, vindrent à la riche cité de Constantinoble. Là séjournèrent ne scay
+quans jours, pour ce qu'il estoient las et se garnirent des choses qui leur
+failloient, à l'empereur Manuel parlèrent de maintes choses assez
+privéement. Après ce jour passèrent le bras Saint-George qui divise les
+deux parties du monde Europe et Aise. Lors entrèrent en Bithinie qui est la
+première partie d'Aise, toutes les compagnies ensemble se logièrent devant
+la cité de Calcidoine. C'est une moult ancienne cité où jadis fu l'un des
+quatre grans conciles; là furent assemblés six cens trente-cinq prélas, au
+temps de Marcien empereur et de Léon pape de Rome. En ce concile fu dampnée
+l'érésie d'un abbé qui avoit nom Eutices, car il disoit que Jésucrist
+n'avoit que une seule nature; mais la foy crestienne est telle qu'il fu
+vrayement Dieu et homme.
+
+[639]Le soudant du Coine[640] qui moult estoit puissant en Turquie avoit
+assez oï parler avant de ces haulx princes et moult en fu en grant esmay.
+Bien savoit que s'il ne s'en prenoit garde grant dommaige pourroit avenir à
+ses hommes et à sa terre. Pour ce si tost comme il put envoya par toutes
+les parties d'Orient, et manda que tous ceux qui armes pourroient porter
+venissent à luy. Luy-mesme cerchoit[641] les cités et les chasteaux, ce qui
+estoit cheu ès forteresses faisoit redrescier et les fossés réparer,
+nouvelles trenchiées faire. Tous ceulx du pays prenoit et mettoit chascun
+jour en ses oeuvres; trop se doubtoit et ce n'estoit pas de merveille. Car
+une renommée couroit moult grant par tout le pays que si grant plenté de
+gens venoient avecques ces deux grans princes que là où il se logeoient sur
+une grant eaue courant, tantost tarissoit si qu'elle ne povoit pas souffire
+au boire des chevaulx et des hommes. Bien disoit-on que à paine les
+pourroit paistre un grant royaume de toutes les viandes qui là croissoient.
+Vray est que de telles choses en seult-on dire plus qu'il n'en est. Mais la
+vérité estoit, si comme tesmoignèrent les preud'hommes qui furent là, que
+seullement en l'ost de l'empereur Conrat avoit bien soixante-dix mille
+hommes à haubers et à chevaus, sans les gens à pié et sans les autres à
+cheval qui estoient plus légièrement armés. En l'ost le roy de France en
+avoit autant et trop bonnes gens; de ceulx de pié n'est nul nombre, car par
+là où il passoient estoit toute la terre couverte. Bien sembloit qu'il
+deussent toutes les terres conquerre que les mescréans tenoient jusques à
+la fin du monde. Et sans faille si eussent-il pu sé pour ce non[642] que
+Nostre-Seigneur, ou pour leur orgueil ou pour les autres péchiés qui en
+eulx estoient, ne voulut mie prendre en gré leurs services né souffrir
+qu'il fissent chose qui honnorable fust à la veue du siècle. Nous ne savons
+pour quoy ce fu; mais bien scavons qu'il le fist à droit.
+
+ Note 639: _Gesta Lud. jun._, § 5.
+
+ Note 640: _Du Coine._ On traduisoit toujours ainsi le nom du
+ territoire d'_Iconium_.
+
+ Note 641: _Cerchoit._ Parcouroit. Le latin dit: _Circuibat_.
+
+ Note 642: _Sé pour ce non._ Si non pour ce.
+
+
+IV.
+
+ANNEE: 1146.
+
+_Coment l'empereur, quant il fu oultre mer, fu tray de ses ducteurs, et
+mené ès destrois où il n'avoit point de vitaille._
+
+
+[643]Quant l'empereur Conrat eut passé celle mer que on appelle le bras
+Saint-George, si voulut aller par soy, et fist ses batailles à la guise de
+son pays. Chevetaines[644] mist en chascune des plus haux hommes qu'il
+avoit; à senestre laissa la terre de Galacie et de Plaphagonne et deux
+terres de quoy chascune a nom Ponthe: à dextre mist Frige et Lide et Aise
+la petite et il s'en vindrent de lez Nichomède et passèrent la bonne cité
+de Nice et puis entrèrent en une terre qui a nom Lichaonne dont la
+meilleure cité est Icoine. Il alloient par un adresse[645] et avoient
+laissié le grant chemin. Le soudan du Coine qui avoit assemblé grant plenté
+de Turs attendoit coment il peust avoir temps et lieu coment il
+empescheroit ces grans compaignies de crestiens qui par sa terre passoient,
+car tous les roys et les grans hommes de la loy payenne estoient esmeus et
+tous effrenés de ces grans gens qui venoient. Bien leur avoit-on mandé de
+maintes parties que sé il passoient délivréement parmy ces terres il
+avoient povoir de destruire tous les hommes et conquerre tous les pays; si
+que en peu de temps toute la terre d'Orient seroit de crestiens. Par ceste
+paour estoient venus en l'ayde du soudan les Turs des contrées des deux
+Hermenies, de Capadoce, de Ysaure[646], de Silice et de Mede. Tant y avoit
+de gens qui estoient si bien garnis de chevaux et d'armes que le soudant
+emprinst hardiment qu'il pourroit assembler front à front à tous les
+crestiens qui venoient.
+
+ Note 643: _Gesta Lud. jun._, § 6.--_Guillaume de Tyr,
+ liv._ XVI, § 20.
+
+ Note 644: _Chevetaines._ Aujourd'hui: capitaines.
+
+ Note 645: _Adresse._ Route de traverse. Le latin dit: _Inconsultè
+ ibant_.
+
+ Note 646: _Ysaure_. Partie de la Cilicie.
+
+L'empereur Conrat avoit demandé et prié à l'empereur de Constantinoble que
+luy baillast de ses gens qui luy enseignassent les meilleures voyes et les
+plus courtes. Si luy en bailla. Mais ceulx qui conduire les devoient
+estoient de moult grant desloyaulté. Car si tost comme il entrèrent en la
+terre aux Turs il vindrent aux chevetaines qui menoient les compaignies de
+l'ost et leur dirent qu'il ne fissent chargier viandes que jusques à un
+certain nombre de jours; et bien leur promisrent fermement que dedens ce
+temps il les aroient menés en tel pays où il trouveroient grant plenté de
+toutes viandes qui mestier aroient à hommes et à chevaux. Ceux les creurent
+et firent chargier viandes selon la mesue que ceux avoient dicte sur
+chevaux et sur charrettes. Mais les Gréjois desloyaux qui de tous jours
+heent notre gent, ce ne scay-je s'il le firent par le commandement de leur
+seigneur ou pour ce qu'il prisrent avoir des Turs pour ce faire, menèrent
+l'ost de l'empereur par les plus aspres voyes et par les plus grans
+destrois. Si les embatirent en tels lieux où les Turs leur povoient plus
+légièrement faire mal. Car les pas[647] estoient si fors et si périlleux
+qu'il estoient là ainsi comme enclos et enserrés.
+
+ Note 647: _Les pas_. Les passages.
+
+
+V.
+
+ANNEE: 1146.
+
+_Coment les conduiseurs l'empereur, quant il l'eurent mené ès desers,
+s'enfuirent par nuit. Et lors s'apperçut l'empereur qu'il l'avoient trahy._
+
+
+[648]Bien s'apperceut l'empereur que ceulx qui guier[649] les devoient ne
+le faisoient mie en bonne foy, car le nombre des jours estoit jà passé
+dedens lequel il les devoient avoir mené en terre plentureuse et il n'i
+estoient pas venus: pour ce les fist mander devant soy et leur demanda,
+voyans ses barons, pour quoy c'estoit qu'il luy avoient menti du terme
+qu'il luy avoient nommé. Il respondirent par malice qu'il cuidoient que
+l'ost deust plus tost errer[650] et faire plus grans journées qu'il ne
+faisoit. Mais moult luy jurèrent sans faille que dedens trois jours
+seroient à la cité du Coine qui estoit si plentureuse que rien ne leur
+fauldroit qu'il voulsissent avoir.
+
+ Note 648: _Gesta Lud. jun._, § 7.--_Guillaume de Tyr, liv._XVI, § 21.
+
+ Note 649: _Guier_. Conduire.
+
+ Note 650: _Errer_. Marcher.
+
+L'empereur qui estoit simple homme ne s'apperceut pas de leur desloyaulté,
+mais les creut et dist qu'il attendroit encore ces trois jours pour savoir
+s'il disoient vray. La nuyt entour le prime somme quant ces bonnes gens se
+dormoient pour la lasseté, les traitres de l'ost se partirent tout
+coiement. L'en demain quant il fu ajourné il voulurent mouvoir pour aller
+si comme il souloient; mais ceulx qui guider les devoient ne se misrent mie
+devant. Les chevetaines se merveillèrent et les firent querre; mais il ne
+les peurent trouver. Lors s'apperceurent de la traïson et vinrent à
+l'empereur. La chose luy comptèrent si comme elle estoit: ceulx qui par
+malice avoient ainsi guerpi l'ost ne se tindrent pas apayés du mal qu'il
+avoient fait, ainçois en voulurent plus faire, car il vindrent tout droit à
+l'ost du roy de France qui chevauchoit après, non mie guères loing d'illec,
+et disrent au roy qu'il avoient l'empereur bien et sauvement conduit
+jusques à la cité du Coine qu'il avoit prinse par force et vaincu tous les
+Turs qui contre luy se misrent et trop grant richesses y avoient gaignées.
+Ce luy firent entendant pour celle entencion qu'il vouloient mener le roy
+celle mesme voye où l'empereur s'estoit embatu périlleusement, car sé les
+François eussent sceu le meschief de l'empereur et de ses gens il luy
+fussent couru aidier hastivement, et ce n'eussent pas voulu les traitres.
+Bien peut estre qu'il luy mentirent pour ce que sé le roy eust sceu la
+vérité de la desloyauté qu'il avoient faite il les eust tantost pendu
+parmy les gorges.
+
+[651]Quant l'empereur vit qu'il estoit ainsi deceu et qu'il n'avoit en tout
+son ost homme qui luy sceust enseigner la droicte voye, il manda ses barons
+et leur demanda conseil qu'il feroit. Il ne s'acordèrent pas tous à une
+voye, car une partie s'accorda qu'il s'en retournassent la voye qu'il
+estoient venus jusques à tant qu'il peusseut trouver viandes qui du tout
+estoient faillies aux hommes et aux chevaux; les autres vouloient que on
+allast avant, car il avoient espérance que plus tost peussent trouver
+viandes en passer avant, que en retourner.
+
+ Note 651: _Gesta Lud. jun._, § 8.
+
+[652]Tandis comme il estoient en ce contens et en doubte, que il ne
+scavoient que faire, aucunes gens de leur ost qui s'estoient esloignés en
+coste d'eux et puis revenus arrière leur firent assavoir que assez près
+d'illec estoient assemblés grant plenté de Turs qui estoient tous armés.
+Bien est voir que les Grecs qui fouys s'en estoient les menèrent au pis
+qu'il peurent à leur escient, car il les embatirent en un désert où il
+n'avoit oncques esté aré ne semé, et il les deussent avoir mené par
+Licaonne qu'il avoient laissiée à destre, et adont eussent trouvé la voye
+plus petite et terre guaingnable et plentureuse de bonne viandes, mais il
+les avoient mis ès désers de Capadoce pour eux esloigner du Coine. L'en
+disoit communément, et je croy qu'il fu voir, que ces Gréjois avoient ce
+fait par la volenté et par le commandement l'empereur Manuel qui pas ne
+voulut que les gens l'empereur d'Allemaigne venissent à bon chief de leur
+emprise; car les Gréjois ont toujours envie sur eux né ne vouldroient pas
+que leur povoir creust né amendast, car trop ont grant desdaing de ce que
+l'empereur d'Allemaigne se clame empereur des Romains ainsi comme le leur,
+pour ce que il dient que l'empereur de Constantinoble doit avoir tout seul
+la seigneurie sus tout le monde.
+
+ Note 652: _Guill. de Tyr, lib._ XVI, § 22.
+
+
+VI.
+
+ANNEE: 1146.
+
+_Coment les Turs qui estoient assés près de l'ost l'empereur muciés li
+corurent sus et trouvèrent son ost las et défaillans, par defaute de
+vitaille; et fu en telle desconfiture demené que il ne li remest de son
+grant ost que la dixiesme partie que tout ne fust mors que pris._
+
+
+Tandis comme l'ost l'empereur estoit à si grant mésaise, car il estoient
+esgaré premièrement des voyes, après il estoient las et débrisiés de
+longuement venir par vaus et par tertres roides et périlleux, et si avoient
+fain et soif trop grant et les chevaux leur failloient du long travail et
+par la faulte des viandes. Les Turcs qui bien seurent leur couvine[653]
+parlèrent entre eux. Si comme les chevetaines l'avoient devisé il vindrent
+soudainement à grant routes et se férirent en l'ost de l'empereur qui garde
+ne s'en prenoit, ains estoient encores ses gens parmy les tentes. Ceux
+avoient leurs chevaux bien séjournés comme ceux à qui rien ne failloit, si
+les trouvèrent fors et isneaux, et il furent légièrement armés, car la plus
+part ne portoit que leur arcs et leur saiectes. Quant il se férirent en
+l'ost, moult grant noise firent et glatissoient comme chiens et faisoient
+sonner tabours et timbres. La gent l'empereur estoit pesamment armée de
+haubers et de chausces, d'escus et de heaumes, leur chevaus estoient
+maigres et las et mors de fain, si que les Turs les approuchoient pour
+traire de près puis s'en retournoient arrière. Ceulx n'avoient povoir de
+les ensuivir, pour ce les avironnèrent de toutes pars et tiroient contre
+eux et navroient chevaux et hommes. Quant les nostres poingnoient contre
+eux il se appareilloient tantost et s'en fuioient arrière; et quant il se
+retournoient vers leurs pavillons, les Turs leur estoient tantost aux
+talons tous ensemble.
+
+ Note 653: _Couvine._ Position, état.
+
+En telle manière dura toute jour celluy assault et trop y eurent grant
+perte les crestiens. Les Turs n'y eurent oncques né perte né dommaige.
+Grant chose avoit esté de l'ost de l'empereur jusques à ce jour, moult y
+avoit haulx princes et riches hommes et bons chevaliers; mais par la
+volenté Nostre-Seigneur ou par sa souffrance fu lors si amenuisiée et sa
+grant valleur abattue que sans tenir point de proffit à la crestienté
+d'outre mer pour qui il estoient venus furent illec presque tous dégastés.
+Car si comme il dirent, ceulx qui en eschappèrent de soixante-dix mille
+chevaulx et à haubers et de si grant compaignie de gens à pié comme il y
+avoit n'en eschappa mie par tout la dixiesme partie. Les uns morurent de
+fain et les autres d'armes. Assez en prisrent leur ennemis tous vifs qu'il
+emmenèrent liés. Toutesvoies l'empereur eschappa et aucuns de ses barons;
+à moult grant paine s'en retournèrent arrière vers la cité de Nique.
+
+Les Sarrasins furent moult liés de la victoire qu'il eurent: assez
+gaignèrent dedens les tentes aux Thiois, comme or et argent, robes,
+chevaulx et armes. Tous enrichis s'en retournèrent dedens leurs
+forteresses. Leurs espies envoyèrent par toute celle terre et contre
+attendirent l'ost du roy de France de qui il avoient oï dire qu'il venoit
+après et n'estoit guères loing. Bien leur sembloit que puisqu'il estoient
+venus à chief des gens l'empereur qui plus riche et plus grant povoir avoit
+que le roy de France, que légièrement pourroient destruire les François, et
+il leur en advint presque si comme il cuidoient. A celle grant desconfiture
+n'avoit pas esté le soudant du Coine, ainsois y fu chevetaine à celle
+desconfiture un moult puissant Turc qui Pharamon avoit nom. Ceste chose
+avint l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur, mil cent quarante-six, au mois
+de novembre.
+
+
+VII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment l'empereur se desconforta moult de sa perte, et retorna en arrière
+li et ses gens, et laissa le roy de France; et coment il vint à
+Constantinoble._
+
+
+[654]Quant le roy de France qui après venoit se fu trais en Bithinie et il
+eut avironné un regort[655] de mer qui est près de la cité de Nichomédie,
+il prist conseil à sa gent quel chemin il tendroit. Lors commença-l'en à
+dire une nouvelle par l'ost que l'empereur avoit esté desconfit et perdue
+sa gent et s'en fuioit tapissant par bois et par montaignes à petite
+compaignie. Premièrement pour ce que on ne sçavoit mie qui teles nouvelles
+avoit apportées ne sçavoit-on sé c'estoit voir ou non. Mais ne demoura
+guères après qu'il en sceurent la vérité. Car Ferry le duc de Souave un
+jeune homme et de trop grant affaire qui nepveu estoit de l'empereur de son
+ainsné frère et qui, après son oncle, fu empereur sage et viguereus, s'en
+vint en l'ost du roy de France: car l'empereur après celle grant
+desconfiture l'envoyoit parler au roy pour prendre un parlement entre eux
+deux, si qu'il se conseillassent qu'il pourroient faire. Voir est que le
+conseil eust mieux valu avant; mais encore avoit l'empereur son corps à
+garantir et le demourant de ses hommes. Pour ce vouloit avoir du roy de
+France qui son amy estoit conseil et ayde; et icelluy Ferry conta bien,
+quant il vint, la honte et le dommaige que les Turs leur avoient fait.
+
+ Note 654: _Gesta Lud. jun._, § 9.--_Guill. de Tyr_, § 23.
+
+ Note 655: _Regort._ Petit gouffre. «Et cum quasi quemdam gurgitem
+ maris, qui est propè civitatem Nicomediæ, circuisset.»
+
+Quant le roy et les barons de France l'oïrent, grant deul en eurent et
+grant pitié. Le roy, pour reconforter l'empereur, prist avec luy de ses
+plus saiges barons, chevaliers et sergens mena assez et s'en issi, et vint
+là où l'empereur estoit logié, si comme le duc Ferry le mena, car ce
+n'estoit pas loing.
+
+Quant ces deux haux hommes s'entrevirent, de bon cuer se saluèrent et
+baissèrent l'un l'autre. Le roy le reconforta de celle meschéance: finance
+et gens luy promist tout à sa volenté et luy promist bons services et
+loyale compagnie. Longuement parlèrent seul à seul entre eux deux et puis
+firent venir leur barons: accordés furent à ce qu'il s'en iroient ensemble
+pour accomplir à leur povoir la besongne Nostre-Seigneur qu'il avoient
+emprise. Et assez y eut des gens l'empereur qui disrent qu'il avoient perdu
+ce qu'il avoient apporté pour despendre; pour ce ne povoient aller en
+avant. Sans faille moult les avoit espouvantés le peril de la guerre où il
+avoient esté et le long travail qui pas n'estoit encore finé. Si ne
+regardèrent oncques au pellerinaige qu'il avoient fait né à leur seigneur
+qu'il laissoient, ainsois s'en retournèrent en Constantinoble.
+
+[656]Ces deux haux hommes s'esmeurent à tout leur ost et ne tindrent mie la
+voye où il estoit mescheu à l'empereur; ains la laissièrent à senestre et
+s'adrescièrent vers Aise la mineure et tindrent leur voye vers la mer. Si
+eschevèrent vers senestre la terre de Philadelphe; après vindrent à la cité
+de Smirne, d'illec entrèrent en la cité d'Ephèse, qui moult est honnorée
+pour ce que monseigneur saint Jehan l'évangéliste y habita, prescha et
+mouru; encore y appert sa sépulture.
+
+ Note 656: _Gesta Lud. jun._, § 10.
+
+L'empereur s'appensa lors que on le tenoit au plus haut homme du monde, et
+moult estoit meu honnorablement de sa terre; et ores n'avoit guères de gens
+avec luy; ainsois estoit au dangier[657] des François, né ne povoit rien sé
+par eux non: pour ce, luy fu avis qu'il luy estoit honte d'aller ainsi.
+Aucunes aultres raisons espoir[658] y eut; mais il commanda que ses gens
+s'en retournassent arrière par terre; et il se mit en mer à petite
+compaignie et s'en vint à Constantinoble. L'empereur le receut plus
+honnorablement qu'il n'avoit fait devant, et fist séjourner en la cite luy
+et ses barons jusques au nouveau temps. Car il y avoit entre eulx
+acointance que on appelle affinité de par leur femmes, qui estoient filles
+au viel Bérenger, le conte de Lucembourc, qui estoit un grant prince au
+royaume d'Allemaigne. Pour ce luy fist plus belle chière. Et par la prière
+l'emperière, luy donna à luy et à ses barons riches joyaux.
+
+ Note 657: _Au dangier._ Sous la domination. «In subjectione.»
+
+ Note 658: _Espoir._ Peut-être.
+
+
+VIII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment le roy de France et les François se assemblèrent aux Turs et les
+desconfirent._
+
+[659]Puis que le roy de France vit que l'empereur se partoit, à ses barons
+prist conseil quel chemin il pourroit tenir. A la demourance de ce jour, en
+la cité d'Ephèse, un des barons de France qui moult estoit bon chevalier,
+le conte Guis de Ponty[660] accoucha malade tant qu'il y mourut; et fu
+enterré en une des esles de la maistre églyse. Le roy se parti de la ville
+à tout son ost et s'adressa vers la terre d'Orient. Quant il eurent
+chevauchié ne sçay quans jours, il vindrent aux gués de Menandre, où la
+plenté des cignes est[661]. Là se logièrent pour ce qu'il y avoit belles
+praries. Les François avoient moult désirré, toute celle voye, coment il
+pourroient trouver les Sarrasins; ce jour en trouvèrent grant plenté de
+l'autre part de l'eaue, si que quant il vouloient abeuvrer leurs chevaux,
+les Turs tiroient espesséement contre eux et leur empeschoient l'eaue. Mais
+nos chevaliers furent moult angoisseux de passer de l'autre part du fleuve
+pour avenir à leur ennemis; tant cerchièrent qu'il trouvèrent un gué que
+ceux de la terre mesme ne savoient pas; lors se férirent dedens à grans
+routes et fières. Les François en eurent le meilleur, car il en occirent
+assez. Grant plenté en prisrent de vifs et le demourant s'en fouy. Ceux qui
+desconfis les avoient s'en vindrent par leur pavillons, trop y trouvèrent
+de richesses de diverses manières de draps de soye, beaux vaisseaux d'or et
+d'argent et pierres précieuses. Tous chargiés passèrent l'eaue. Grant joye
+firent celle nuyt pour la première victoire que Dieu leur avoit donnée. Le
+lendemain quant il fu jour, se partirent d'illec et vindrent à la
+Lice[662], qui est une ville de celle terre. Lors prisrent viandes tant
+comme il en avoit mestier, car c'estoit leur coustume, si se remisrent à la
+voye.
+
+ Note 659: _Gesta Lud. jun., § 11.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 24._
+
+ Note 660: _Guis de Ponty_ ou de Ponthieu. «Guido _miles_ de Pontivo.»
+
+ Note 661: «Ad vada Meandri pervenerunt, ubi copia cygnorum omni
+ tempore reperitur. Propter quod dicitur:
+
+ «Ad vada Meandri concinit albus olor.»
+
+ Ce vers est le second de la septième Héroïde d'Ovide.
+
+ Note 662: «Ad civitatem quæ vocatur _la Liche_.» C'est _Laodicée_,
+ sur le _Lycus_.
+
+
+IX.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment, par la mauvaise ordenance de l'ost, et par l'agait des Turs,
+furent François desconfis._
+
+
+[663]Une montaigne moult haulte et moult droicte estoit encontre eux, par
+la voie où il s'estoient adresciés. La coustume de l'ost estoit que un des
+grans barons de la compaignie faisoit chascun jour l'avant garde et l'un
+des autres l'arrière garde; et leur bailloit-on assez chevaliers en leur
+batailles, si prenoient conseil aux autres barons en quelle place il
+feroient logier l'ost. Celluy jour dont je vous parle faisoit l'avant-garde
+l'un des plus haux hommes de Poictou, qui avoit nom Geuffroy de Rancon[664]
+et portoit la bannière du roy. Devisié estoit et accordé qu'il
+demoureroient ce soir et tendroient lenrs pavillons au sommet du tertre.
+
+ Note 663: _Gesta Lud. jun., § 13.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 25._
+
+ Note 664: Ou de _Rancogne_. «De Ranconio.» Une bonne famille
+ françoise de ce nom existe encore. L'addition des _Gesta_ est encore
+ ici précieuse: «Gerebat regis banneriam quam præcedebat, prout moris
+ est, vexillum Beati Dyonisii quod gallicè dicitur _Oriflambe_.» Voilà
+ bien ici la mention précise de deux bannières, celle du roi et celle
+ de Saint-Denis.
+
+Quant celluy Geuffroy fut monté en haut, à tous les gens qu'il menoit, avis
+luy fu que la journée fu trop petite et qu'il y avoit encore assez du jour
+à venir; ceux qui le conduisoient par le pays luy firent entendant que un
+petit oultre avoit plus belle place et meilleur lieu, pour logier l'ost que
+sur le tertre. Celluy les creut et se hasta d'aller là où il disoient.
+L'arrière garde cuida, si comme il avoient devisé, que on se deust loger en
+haut et que c'estoit près, si ne se hastèrent mie, ains commencièrent à
+aller bellement.
+
+Les Turs, qui tousjours estoient près et espioient nos gens pour sçavoir
+s'il leur pourroient mal faire, virent que ces deux grosses batailles
+estoient loing à loing par la voye, et entre deux, et sur la montaigne
+n'avoit sé gent désarmée non. Tantost cogneurent leur avantaige; en ce se
+fièrent moult que les voyes estoient roides et estroites: si que c'estoit
+griefve chose de mettre nos gens ensemble. Pour ce les Turs férirent
+isnellement des esperons et sourprirent le sommet du tertre, si que les
+derniers de l'ost n'eussent pu venir aux premiers sé non parmy eux.
+
+Lors commencièrent à courre à nostre gent et à traire moult espesséement
+des arcs turcois et puis venoient jusques à eulx aux haches et aux espées.
+Moult trouvèrent les nos à grant meschief pour ce que l'ost estoit ainsi
+parti et divisié. Tant avoit de sommiers en ces voyes estroictes et
+d'aultres destourbiers que les preud'hommes et les bons chevaliers qui
+deffendre se vouloient et venir aux Turs ne povoient venir à eux. Assez y
+eut lors à celle venue de nos gens occis, mais au dernier se commencièrent
+à traire ensemble les plus preux et les plus hardis des François et
+s'entreadmonestoient de bien faire et bien disoient que Turs estoient
+mauvaises gens en bataille, et n'avoit guères que il le prouvèrent bien
+quant il les desconfirent légièrement en plaine terre. Lors se deffendirent
+vigoureusement et avec eux se rallièrent moult des autres si comme il
+povoient percier. Les Turs parloient en leur langaige et s'entreforçoient
+de bien faire et ramentevoient entre eux que il n'avoit guères qu'il
+avoient desconfis l'empereur en bataille, qui plus grant seigneur estoit et
+plus avoit gent que le roy de France.
+
+[665]En ceste manière dura longuement la bataille fière et aspre. Les
+preud'hommes se tindrent et se deffendirent durement tant comme il peurent.
+Assez occirent et navrèrent de leur ennemis; mais les Turs estoient si
+grant plenté de gens que quant les blessés et les navrés se tiroient
+arrière, tantost revenoient les frès en leur places. Les nostres n'avoient
+de quoy il peussent faire tels changes, si ne peurent plus endurer mais
+furent desconfis. Trop en y eut de mors, mais plus encore en emmenèrent de
+pris en liens. En celle place furent occis ou pris, ne sçay pas bien le
+quel, quatre trop bons chevaliers et trop haux hommes dont le povoir de
+France fu moult affoibli: le conte de Garenne, Gaucher de Monjay, Evrart de
+Breteuil et Ithier de Maignac. Des aultres y eut assez qui pour le service
+Jhésucrist moururent en ce jour honnorablement et glorieusement à Dieu. A
+nulluy ne doivent desplaire les choses que Nostre-Seigneur fait, car toutes
+ses euvres sont bonnes et droictes; mais selon le jugement des hommes ce fu
+merveille comme Nostre-Seigneur ce souffri que les François qui sont les
+gens au monde qui mieux le croient et plus l'honorent furent ainsi destruis
+par les ennemis de la foy.
+
+ Note 665: _Gesta Lud. jun., § 13._
+
+
+X.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment, après celle meschéance, les François s'assemblèrent au miex qu'il
+purent, et vindrent à Satelie. Et coment le roy se mist en mer, et vint
+vers la cité de Antioche._
+
+[666]A celle desconfiture n'avoit nul esté de l'avant-garde; ainsois
+avoient tendus leurs pavillons et se reposoient. Voir est que quant il
+virent tant demourer après eux l'arrière-garde, grant souspeçon eurent et
+grant paour qu'il n'eussent aucun encombrier. Le roy Loys avoit esté en
+celle bataille. Mais quant ses gens commencièrent trop à apetisser entour
+luy et que les Turs les menoient à leur volenté, ne sçay quels chevaliers
+de France y eut qui prisient le roy par le frain de son cheval et le
+tirèrent hors de la presse, et sur le sommet d'un haut tertre qui estoit
+illec près le menèrent. Là se tindrent à moult petite compaignie jusques à
+tant qu'il fust anuité. Mais quant la nuyt fu noire et obscure, il dirent
+qu'il ne demoureroient pas là jusques atant qu'il fust jour; ainsois
+convenoit qu'il s'en allassent et tenissent aucune voye où qu'elle les
+menast. Merveilles estoit le roy à grant meschief et en périlleux estat,
+car ses ennemis estoient de toutes pars, et il avoit ses gens perdues, et
+nul qui avec luy fust ne sçavoit quelle part tourner. Toutes voies
+Nostre-Seigneur envoya son conseil au preud'homme; car il n'avoient guères
+avallé de la montaigne quant il virent bien près les feux que ses gens
+faisoient où l'avant-garde s'estoit logiée; bien cogneurent que c'estoit
+les leurs, si se tirèrent vers eux. Mais autres cronicques[667] dient que
+le roy demoura tout seul sur la montaigne, si avoit assez de ses ennemis
+entour luy qui forment l'assailloient et ne scavoient mie que ce fust le
+roy et il se deffendoit tout à pié moult fièrement, si estoit jà ainsi
+comme noire nuit. Lors se traist sous un arbre qui sur la montaigne estoit
+et monta dessus et se deffendi ainsi de l'espée moult longuement et moult
+fièrement. Toutesvoies les Turs se doubtèrent que secours ne venist de
+l'avant-garde, et pour la nuit mesme si se départirent.
+
+
+ Note 666: _Guillaume de Tyr, liv. XVI, § 26._
+
+ Note 667: Celle d'Odon de Deuil, lib. VII.--La fin de cet alinéa
+ n'est pas dans _Guillaume de Tyr_.
+
+[668]Quant les chevaliers de l'avant-garde virent leur seigneur venir et il
+sceurent certainement la mésaventure si doloureuse qui estoit advenue, si
+commencièrent à faire trop grant deul, si ne povoient recevoir nul confort.
+Car il n'y avoit guères celluy qui n'eust perdu aucuns de ses amis; il
+estoient en grant aventure et n'entendoient sé à plourer non. Et sé les
+Turs l'eussent sceu, légièrement les eussent pu tous occire ou prendre.
+L'en ne les povoit tenir qu'il n'allassent huchant[669] l'un son père,
+l'autre son frère, son cousin, son oncle, chascun ce que il avoit perdu.
+Aucuns en recouvrèrent de ceulx qui eschappés s'en estoient et avoient
+quises répostailles telles comme il peurent en buissons et en caves[670],
+de ceux y eut moult petit envers le nombre des perdus. Ceste chose avint en
+l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur Jhésucrist, mil cent quarante-six, au
+mois de janvier.
+
+ Note 668: _Gesta Lud. jun., § 14._
+
+ Note 669: _Huchant._ Le latin dit _ululantes_, et sans doute le
+ manuscrit original des Chroniques de Saint-Denis portoit _hulant_.
+
+ Note 670: _En buissons et en caves._ «Per dumos et latebras.»
+
+Dès ce jour en avant commencièrent toutes viandes à faillir en cet ost si
+que né homme né cheval ne se scavoient de quoy soustenir, nulle manière de
+marchandise ne venoit en leur ost, car il ne trouvèrent nulles gens. Le
+grant péril estoit encore de ce que nul qui là fust n'avoit oncques mais
+esté en la terre né il ne scavoient où tourner: une heure alloient à destre
+et l'autre heure à senestre comme gent esgarée. Au dernier si comme il
+pleut à Nostre-Seigneur il passèrent tant de haultes montaignes et de
+parfondes vallées que par grans travaux vindrent à la cité de Satelie.
+Oncques de Turs n'eurent assaut né encombrier dont il se merveillèrent
+trop.
+
+Satelie est une cité de Griffons qui est à l'empereur de Constantinoble et
+siet au rivage de la mer[671]: moult y a bonne terre et plentureuse entour
+elle qui cultiver la pourroit; mais à ceux du pays elle ne fait nul bien,
+car les Turs qui sont herbergiés emprès la cité en bonnes forteresses les
+tiennent si de court qu'il ne peuvent entendre à gaigner ou labourer les
+terres. Dedens la cité treuve-l'en assez quanques mestier est, car il y a
+belles fontaines et beaux jardins et arbres qui portent toutes manières de
+fruit, et beaux lieux et délitables, et de vins y apportent assez les
+marchéans par la mer si que il n'y a chierté de rien. Néantmoins elle ne
+péust durer sé elle ne rendoit chascun an aux Turs grant treuage. Les
+Gregeois l'appellent Atalie, dont la montaigne qui est d'illec dure dès le
+mont de l'Issodonne jusques en l'isle de près Cypre, et est appellée en
+Grèce Atalique; mais nos François luy misrent nom le Gouffre de
+Satelie[672] et ainsi la clame l'on ores communément[673]. Le roy, quant il
+eut séjourné une pièce laissa en la ville sa gent à pié. Ses chevaliers et
+ses barons prist avec luy et se mist en mer et laissèrent Ysaure et
+Sécille[674] à senestre, à dextre mist l'isle de Cypre. Bon vent eurent si
+qu'il ne demourèrent guères qu'il arrivèrent au port Saint-Syméon. C'est là
+où le fleuve du Far[675] qui par Antioche court, chiet en la mer, delés une
+ancienne cité qui a nom Seleuce près d'Antioche à dix milles.
+
+ Note 671: Satalie, autrefois _Attalée_, sur la Méditerranée et à
+ l'extrémité du golfe de Satalie.
+
+ Note 672: Toute celle phrase si mal rendue n'est intelligible que
+ dans le texte latin de Guillaume de Tyr: «Hanc nostri idiomatis Græci
+ non habentes peritiam corrupto vocabulo Sataliam appellant. Undè et
+ totus ille maris sinus, à promontorio Lissidona usquè in insulam
+ Cyprum, _Attalicus_ dicitur qui vulgari appellatione _Colphus_
+ Sataliæ nuncupatur.»
+
+ Note 673: _Gesta Lud. jun., § 15._
+
+ Note 674: _Sécille._ _Cilicie._
+
+ Note 675: _Farci fluvius_, traduisent ridiculement les _Gesta. Fauces
+ Orontis_, dit très-bien le latin de _Guillaume de Tyr_.
+
+
+XI.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment le prince d'Antioche reçut le roy de France et ses gens en sa cité,
+moult honnorablement, et puis le voult traïr._
+
+
+[676]Raimons le prince d'Antioche oï la nouvelle que le roy Loys de France
+estoit arrivé en sa terre et près de luy: grant joye en eut, car il avoit
+moult désirée sa venue. Il prist avec luy des greigneurs barons de sa terre
+et belle compaignie d'aultres gens et luy alla au devant: grant joye luy
+fist et grant honneur, dedens la cité d'Antioche le mena luy et toute sa
+gent. Le clergié et le peuple de la ville le receurent à procession moult
+honnorablement et liement. Le prince se péna de faire quanqu'il cuida qui
+deust plaire au roy. En France mesme quant il oï dire qu'il estoit croisié
+luy avoit-il envoié grans présens et riches joyaulx pour ce qu'il avoit
+espérance que par l'ayde des François il deust conquerre cités et chasteaux
+sur ses ennemis et croistre bien en loing la puissance de la cité
+d'Antioche, bien cuidoit estre seur que la royne de France Alienor luy
+deust aydier et mettre son seigneur en telle volenté; cuar ele venoit en
+celui pélerinage, et estoit niepce le prince, fille de son frère ainsné le
+conte Guillaume de Poictiers. De tous les barons de France qui avec le roy
+estoient venus n'en y eut oncques nul à qui le conte ne fist grant honneur;
+et donna grans dons à chascun selon ce qu'il estoit. Par les hostels les
+alloit veoir, de parolles s'acointa à chascun moult honnorablement et
+débonnairement. Tant se fioit en l'ayde du roy qu'il luy fu jà advis que
+les cités de Halape, Césaire et les autres forteresses aux Turs qui près de
+luy estoient venissent légièrement en sa main. Sans faille ce peust bien
+estre advenu qu'il pensoit, sé le roy eust eu volenté de ce enprendre, car
+les Turs avoient grant paour de sa venue, si qu'il ne pensoient mie à tenir
+contre luy leurs forteresses, ainsois avoient certain propos de tout
+laissier et de fouyr s'il adressoit celle part.
+
+ Note 676: _Guill. de Tyr, liv, XVI., § 27._
+
+Le prince qui la volenté le roy avoit essaiée par plusieurs fois privéement
+n'y trouvoit mie ce qu'il voulsist. Un jour vint à luy devant ses barons et
+luy fist les requestes au mieulx qu'il sceut. Maintes raisons luy monstra
+que s'il vouloit à ce entendre, moult feroit grant proffit à son ame et
+acquerroit la louenge du siècle, et la crestienté accroistroit de trop
+grant chose. Le roy se conseilla et puis luy respondi qu'il estoit voué au
+sépulcre, et que mesmement pour là aller s'estoit-il croisié et que depuis
+qu'il estoit parti de son pays il avoit eu mains encombriers, pour ce
+n'avoit talent de prendre nulles guerres jusques atant qu'il eust son
+pellerinage parfait; et après ce, il orroit volentiers parler le prince et
+les autres barons de la terre de Surie, et par leur conseil feroit à son
+pouvoir le profit de la besongne Nostre-Seigneur.
+
+Quant le prince oï qu'il ne feroit rien vers luy de ce qu'il pensoit, trop
+le prist à mal. Et tant comme il put pourchassa contre le roy et de le
+courroucier se péna en toutes manières, si que la royne sa femme mist-il en
+tel point qu'elle le voulut laissier et se départir de luy. Maintes gens
+firent assavoir au roy que le prince luy pourchassoit mal. Tantost eut
+conseil à ses hommes celéement et par leur accord s'en yssi de nuit de la
+cité d'Antioche si que ne le sceurent pas tous; dont n'eut mie telle
+procession au départir comme il avoit eu à l'entrée. Assez y eut gens qui
+dirent par la terre[677] que le roy n'avoit pas fait son honneur de s'en
+partir ainsi du pays.
+
+ Note 677: L'auteur des _Gesta_ ajoute: _Nec immerito_. Et Guillaume
+ de Tyr semble pencher pour cette opinion défavorable. Nos chroniques
+ ont jugé convenable de passer ce que dit d'Alienor Guillaume de Tyr:
+ «Uxorem enim in idipsum consentientem, quæ una erat de fatuis
+ mulieribus, aut violenter, aut occultis machinationibus, ab eo rapere
+ proposuit. Erat... mulier imprudens, et contra dignitatem regiam
+ legem negligens maritalem, tori conjugalis fidem oblita.»
+ (Lib. XVI, c. 27.)
+
+
+XII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment l'empereur d'Alemaigne s'en parti de Constantinoble, li et son ost
+qui remés li fu, et ala parfaire son pélerinage en la sainte cité de
+Jherusalem._
+
+
+[678]Conrat l'empereur d'Allemaigne avoit séjourné tout l'iver en la cité
+de Constantinoble et l'empereur Manuel luy avoit assez fait mains
+compaignies et mains honneurs, si comme il afferoit à si haut homme. Quant
+le nouveau tems fu venu, l'empereur Conrat eut volenté de parfaire son
+pellerinage et d'aller en Jhérusalem. L'empereur Manuel luy fist
+appareiller la navie telle comme elle avoit mestier à luy et à ses gens;
+grant plenté de riches dons luy envoya au départir. Il entra en mer et les
+barons avec luy qui demourés estoient. Si eurent bon vent si que il ne
+demoura guères qu'il arrivèrent au port d'Acre. En la ville séjournèrent un
+peu, et puis montèrent ès chevaux et vindrent en Jhérusalem. Le roy
+Baudouin et le patriarche Foucher luy vindrent au devant à grant compaignie
+de chevaliers, de barons et de bourgeois. Les clercs furent revestus et le
+menèrent à procession dedens la cité, le peuple le receut à grant joye.
+
+ Note 678: _Gesta Lud. jun., § 16.--Guill. de Tyr., lib. XVI, § 28._
+
+En celle saison mesme arriva au port d'Acre un vaillant homme du royaume de
+France bon crestien et de grant cuer, conte de Tholouse; Alphons avoit nom,
+fils le bon conte Raymont qui fu si bon prince et fist de si grans euvres
+au premier ost des barons quant il prisdrent Antioche et Jhérusalem. Moult
+avoit-on cestui attendu longuement en la terre de Surie. Car il avoient
+espérance qu'il leur deust tenir grant lieu contre les ennemis de la foy.
+De soy estoit-il saige et de grant emprise; mais encore l'honnouroit-on
+plus en la terre de Surie pour son père que pour luy. Grans biens eust fait
+au pays, mais trop tost fu désavancié: car quant il vint d'Acre pour aller
+en Jhérusalem pour véoir le sépulcre et les autres sains lieux, et vint en
+la cité de Césaire qui siet en la marine, illecques un fils du déable, l'en
+ne scet qui ce fu né pour quoy il le fist, mais il l'empoisonna de venin
+qu'il mist en sa viande. Tantost fu mort le preudomme; grant deul en firent
+riches et povres par toute Surie.
+
+
+XIII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment le roy de France vint en Jhérusalem pour son voiage acomplir. Et
+coment il firent une assemblée en la cité de Acre, pour traitier du preu de
+la crestienté._
+
+
+[679]En la cité de Jhérusalem vint la nouvelle que le roy de France estoit
+parti d'Antioche et s'en venoit tout droit vers la terre de Triple. Le roy
+de Jhérusalem eut conseil à ses barons et envoya contre luy le patriarche
+Foucher, pour luy prier et requerre que sans demourance se tirast vers la
+saincte cité où l'empereur d'Allemaigne et le roy Baudouin l'attendoient.
+Sans faille il s'attendoient et se doubtoient que le prince d'Antioche ne
+s'accordast à luy et le fist retourner vers la sienne terre, ou que le
+conte de Triple qui son cousin estoit ne le fist demourer en son pays. La
+terre qui oultre mer estoit que les crestiens tenoient à ce jour estoit
+toute partie en quatre baronnies. La première estoit devers midi, c'estoit
+le royaume de Jhérusalem qui commençoit d'un ruisseau qui est entre Gibelet
+et Barut[680]; ce sont deux cités de la terre de Fenice qui sient en la
+marine: et finist ès désers qui sont oultre le Daron, si comme l'en va vers
+Egypte. Je appelle le royaume baronnie, pour ce qu'il estoit ainsi petit.
+La seconde baronnie estoit devers Bise, c'estoit la conté de Triple, et
+commencoit au ruisseau que je vous ay dit[681], et duroit jusques à un
+autre ruisseau qui est entre Marlenée[682] et Valenie, ce sont deux cités
+près de la marine. La tierce estoit la terre d'Antioche qui commençoit de
+ce dernier russel et duroit vers soleil couchant jusques à la cité de Tarse
+en Sécile[683]: la quarte baronnie estoit la conté de Roches qui commençoit
+d'une forest que l'en appelle Marris et duroit devers Orient oultre le
+fleuve d'Eufratte jusques en Payennie. Ces quatre princes estoient grans
+hommes et puissans.
+
+ Note 679: _Gesta Lud. jun._, § 17.--_Guill. de Tyr., lib._ XVI, § 29.
+
+ Note 680: Les anciennes villes de _Biblos_ et _Beryte_.
+
+ Note 681: L'ancien _Tamyras_.
+
+ Note 682: _Marlenée._ Les Gesta disent _Marnelia_, et Guillaume de
+ Tyr _Maraclea_; ce doit être _Margat_. L'ancienne _Marathus-Valenie_,
+ l'ancienne _Balanca_.
+
+ Note 683: _Secile._ Cilicie.--_Roches._ Edesse.
+
+Quant il oïrent parler premièrement de la venue l'empereur d'Allemaigne et
+du roy de France, chascun d'eux eut grant espérance que par la venue d'eux
+peust bouter ses ennemis les Turs arrières, et les termes de son povoir
+mettre bien avant; car n'y avoit celluy d'eux tous qui n'eust en sa marche
+bien près de Turs et bonnes cités et fortes que désiroient moult à
+conquerre s'il eussent peu. Et pour ce estoient tous en grant suspens pour
+eux accroistre; et chascun avoit envoyé lettres et riches joyaux à ces deux
+grans princes et aux barons mesmes pour les attraire vers soy. Le roy
+Baudouin cuidoit avoir meilleur droit en ce que le roy de France venist
+vers luy que les autres n'avoient, car il estoit parti de son pays pour
+visiter les sains lieux de Jhérusalem, d'autre part l'empereur estoit jà là
+qui l'attendoit. Si estoit droit doncques que le roy deust plus tost aller
+là que demourer ailleurs pour son pellerinage parfaire, et prendre conseil
+entre luy et l'empereur des besongnes de la crestienté. Toutes voies pour
+ce qu'il se doubtoit que les autres barons ne le receussent, envoya-il à
+luy le patriarche, si comme je vous ay dit, qui luy monstra moult bien par
+maintes raisons qu'il devoit mieux aller en Jhérusalem qu'ailleurs. Le roy
+le creut et s'en alla sans demourance jusques en Jhérusalem. Là le
+receut-on à moult grant feste: tous ceux de la ville luy yssirent hors à
+l'encontre et mesmement les clers à toutes les processions.
+
+Le roy et les autres barons le menèrent par les sains lieux qu'il avoit
+moult désiré à véoir.
+
+Quant il eut faites ses oroisons, à son hostel le menèrent qui fu riche et
+habandonné. La court fu plenière et habondant de toutes choses[684]. Le
+lendemain prindrent conseil l'empereur, le roy de France et le roy de
+Surie, le patriarche et les autres qui là estoient, des affaires de la
+terre, coment il seroient menés. Et par la volenté de tous fu accordé que
+l'en prist un jour qu'il assemblassent tous en la cité d'Acre et
+regardassent tous en quelle manière il pourroient mieux faire le preu de la
+crestienté. Le jour vint, si s'assemblèrent tous les grans hommes qui venir
+y peurent.
+
+ Note 684: _Gesta Lud. jun._, § 18.
+
+
+XIV.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Des noms de ceulx qui furent à ceste assemblée en Acre, pour faire la
+besoigne Nostre-Seigneur._
+
+
+[685]Conrat l'empereur d'Allemaigne fu à ce parlement et messire Othes son
+frère qui preux estoit et clerc, et évesque de Frisingue; Estienne évesque
+de Mez en Loheraine; Henry évesque de Toul frère le conte Thierry de
+Flandres; Theodins qui né estoit de Thiesche terre, évesque de Port[686],
+qui par le commandement l'apostole estoit légat en l'ost l'empereur. Des
+princes de l'empire y fu Henry duc d'Ostrice frère l'empereur et un autre
+duc qui avoit nom Guelphes, riche homme et puissant; Ferry le duc de Souave
+nepveu de l'empereur, fils de son frère ainsné qui fu empereur, et bien
+gouverna l'empire par sens et par vigueur; Hernault le marquis de Véronne
+et Bertous de Andes qui puis fu duc de Bavière; Guillaume le marquis de
+Montferrat serourge l'empereur; le conte de Blandras qui avoit la seur au
+marquis Guillaume espousée; ambeduis estoient haulx hommes de Lombardie.
+Tous furent avec l'empereur, des autres y eut assez.
+
+ Note 685: _Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 1.
+
+ Note 686: _De Port._ «Portuensis.»--_Tiesche._ Allemande.
+
+De l'autre part fu Loys le roy de France, et Geuffroy l'évesque de Lengres,
+Arnoul évesque de Lisieux, Guillaume de Florence prestre cardinal de
+l'églyse de Rome, au titre Sainte Chrysogone, légat du pape en l'ost du roy
+de France; le conte Robert du Perche qui estoit frère le roy; Henry le fils
+du viel conte Thibaut de Champaigne, jeune homme vaillant et large et de
+grant cuer, et avoit à femme la contesse Marie fille le roy de France. Avec
+eux estoit le conte Thierry de Flandres, riche prince et puissant, serourge
+estoit le roy Baudouin. Si estoit là Yves de Neesle en l'éveschié de Noyon,
+un home biaus et saige; mains autres preudomes eut du royaume de France que
+l'on ne peut mie tous nommer. De la terre d'outre mer fu le roy Baudoin et
+sa mère la bonne dame, saige et vigoreuse et de bonne contenance. Évesques
+y avoit assez; il y fu Fouchier le patriarche de Jhérusalem, Baudouin
+archevesque de Césaire, Robert archevesque de Nazareth, Roger évesque
+d'Acre, Bernard évesque de Saiette, Guillaume évesque de Baruth, Adan
+évesque de Belinas[687], Girard évesque de Bethleem, Robert maistre du
+temple, Raymont maistre de l'ospital.
+
+ Note 687: _Belinas._ L'ancienne _Panéas_.
+
+Des barons y furent Manassier, le connestable le roy Baudouin, Elinans de
+Tabarie, Gérard de Saiette, Gaultier de Césaire, Payen sire de la terre
+outre le fleuve Jourdain, Hunfrois de Thoron, Guillaume de Baruth. Assez en
+y eut d'autres qui tous estoient assemblés dedens la cité d'Acre pour
+prendre conseil en quelle partie on pourroit mieux faire la besongne
+Nostre-Seigneur de affébloier ses ennemis et de croistre le povoir des
+crestiens.
+
+
+XV.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment le conseil fu pour aler assegier la cité de Damas._
+
+
+[688]Maintes paroles y eut dites en ce conseil et pluseurs raisons
+monstrées, pour mener l'ost des crestiens en diverses parties. Mais au
+dernier s'accordèrent tous à une chose et fu ferme le conseil à ce que on
+iroit assegier la cité de Damas. Le ban fu crié que à un jour qui fu mis
+venissent tous appareillés, chascun selon son povoir, en la cité de
+Tabarie. Ce fu en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent
+quarante-sept, le quinzième jour de may. Ces haulx hommes qui venus
+estoient en pellerinage et les autres du royaume de Jhérusalem, et tous à
+cheval et à pié, vindrent en la cité de Tabarie[689] qui est appellée en
+l'évangile Césaire Phelippe. La vraye croix fu là apportée, si comme il
+estoit de coustume au temps de lors, car elle alloit la première ès grans
+besongnes. Illec parlèrent les grans hommes à ceux de la terre qui bien
+sçavoient l'estre du païs et mesmement la situation de la cité de Damas.
+Ceux donnèrent conseil aux barons que on mist peine que les jardins de
+Damas fussent premièrement pris, car il ataignoient une grande partie de la
+ville et moult y a grant forteresse où les Turs de la ville se fioient
+trop. Bien sembloit estre voir que sé l'en povoit les jardins prendre, la
+cité ne se tendroit pas longuement. Le lendemain il murent tous ensemble et
+passèrent le mont de Libane qui est moult renommé en l'Escripture, et si
+est entre ces deux cités Belinas et Damas. Et quant il furent descendus de
+celle montaigne il vindrent jusques à une ville qui a nom Daire. Illec se
+logièrent tous ensemble. Moult fu beau l'ost à veoir, car il y avoit grant
+plenté de pavillons tous neufs et de maintes manières. Près estoient de la
+cité de Damas à quatre lieues ou à cinq, si qu'il povoient véoir tout
+plainement la ville. Les Turs mesmes qui dedens estoient montoient ès murs
+et sur les tours, pour regarder l'ost dont il avoient trop grant paour.
+
+ Note 688: _Gesta Lud. jun._, § 19.--_Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 2.
+
+ Note 689: Il falloit ajouter avec le _Guill. de Tyr_ latin: _Et de là
+ à Panéas qui est_, etc.
+
+
+XVI.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de Damas par les
+jardins, dont il orent moult à faire._
+
+
+[690]Damas est la greigneur cité d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui
+est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit: Le
+chief de Surie Damas un sergent d'Abraham la fonda qui estoit appellé
+Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de quoy la terre
+est are[691], stérile et brehaigne, sé ce n'est tant comme les
+gaigneurs[692] la font fertille et plentureuse, par un fleuve qui descent
+de la montaigne qu'il mènent par conduis et par chaneaus, là où mestier
+est, devers la partie d'orient. Ès deux rives de ce fleuve croist moult
+grant plenté d'arbres qui portent fruit de toutes manières. Si comme il fu
+jour et l'ost des crestiens fu armé ainsi comme il estoit devisé, de toutes
+leur gens ne firent que trois batailles. Le roy d'oultre mer avoit la
+première, pour ce que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins
+estranges qui y estoient venus. La seconde fist le roy de France pour
+secourre, sé mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L'arrière
+garde fist l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière
+s'en allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part
+dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent bien
+quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si espés que ce
+sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin clos de murs
+de terre: car en ce pays n'a mie plenté de pierres. Les sentiers y sont
+moult estrois d'un vergier à autre; mais il y a une commune voye qui va à
+la cité où va à paine un homme atout son cheval chargié de fruit. De celle
+part est la cité trop forte pour les murs de pierres dont il y a tant et
+pour les ruisseaux qui cueurent par tres-tous les jardins et pour les
+estroictes voyes qui sont bien clouses deçà et delà. Accordé fu que par là
+s'en iroit tout l'ost vers la cité pour deux choses: l'une ce fu que sé les
+jardins estoient pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise;
+l'autre si fu qu'il y avoit là grant plenté du fruis tous meurs par les
+arbres qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part
+couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour les
+chevaux.
+
+ Note 690: _Gesta Ludov. jun._, § 20.--_Guill. de Tyr, liv._XVII, § 3.
+
+ Note 691: _Are._ Aride.
+
+ Note 692: _Gaigneurs._ «Agricolæ.»
+
+[693]Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins:
+mais trop y eut grant force à aller par là; car derrière les murs de terre,
+deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turs qui ne finoient de
+traire par archières qu'il avoient faictes espesséement, et à ceux ne
+povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux qui se mettoient
+appertement en la voye contre eux et leur deffendoient le pas, car tous
+ceux qui povoient armes porter s'estoient mis hors et deffendoient à leur
+povoir que nos gens ne guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en
+lieux bonnes tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient
+fait faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir
+leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers qui
+grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces tournelles,
+on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à grant meschief:
+souvent les feroit-on de glaives par les archières des murs de terre qui
+estoient deçà et delà. Assez en occirent en celle manière et hommes et
+chevaux, si que maintes fois se repentirent les barons de ce que il avoient
+empris asseoir la ville, de celle part.
+
+ Note 693: _Gesta Lud. jun._, § 21.
+
+
+XVII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment les nos gaignièrent les jardins et le fleuve à grant paine et
+chacièrent les Tiers dedens la cité._
+
+
+[694]Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien
+virent qu'il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville, sans
+trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et
+commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turs qu'il
+trouvèrent dedens la closture de ces mars sourprisrent, si qu'il ne les
+laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en occirent assez et
+mains en retindrent pris. Ainsi le firent les nostres ne sçay en quans
+lieux.
+
+ Note 694: _Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 4.
+
+Quant les Turs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les
+nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop furent
+espovantés; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins laissièrent et s'en
+fouirent à grans routes dedens la cité. Lors allèrent les nostres tout à
+bandon[695] parmi les sentiers; mais les Turs s'estoient bien pensés que
+les nostres auroient mestier de venir au fleuve pour abeuvrer eux-mesmes et
+leurs chevaux: et pour ce, si tost comme il s'apperceurent que la cité
+seroit assiégée de celle partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve
+d'archiers et d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder
+que les nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy
+Baudouin eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au
+fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il approchèrent,
+bien leur fu contredicte l'eaue et furent par force les nostres reboutés
+arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner l'eaue; aux Turs
+assemblèrent et fu l'assault aspre et fier; mais les nostres furent
+reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à tout sa bataille et
+attendoit pour secourre aux premiers quant mestier en seroit et qu'il
+seroient las. L'empereur, qui venoit derrière, demanda pourquoi il estoient
+arrestés; et l'en luy dist que la première bataille s'estoit assemblée aux
+Turs qu'il avoient trouvé hors de la ville.
+
+ Note 695: _A bandon._ A qui mieux mieux.
+
+Quant les Thiois qui peu scevent de tous atiremens d'armes et sont une gens
+qui rien ne peuvent souffrir[696] oïrent ce, tantost se désordonnèrent et
+coururent tous à desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy
+de France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu'il vindrent aux
+poignéis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et misrent
+les escus devant eux, et tindrent les longues espées, asprement coururent
+sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister et ne demoura guères
+qu'il laissièrent l'eaue et se misrent dedens la ville[697]. L'empereur
+fist à celle venue un coup de quoy l'on doit à tousjours mais parler; car
+un Turc le tenoit moult de près qui estoit armé de haubert. L'empereur fu à
+pié et tenoit en sa main une moult bonne espée. Il féri le Turc entre le
+col et la senestre espaule, si que le coup descendi parmi le pis au destre
+costé. La pièce chéi qui emporta le col et la teste et le senestre bras.
+Les Turcs qui ce virent ne s'arrestèrent plus illec, ainçois s'en fouirent
+en la ville. Quant il racomptèrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il
+n'y eut si hardi qui n'eust paour, si que tous furent désespérés qu'il ne
+se peussent tenir contre telles gens.
+
+ Note 696: Le traducteur transforme en reproche une observation de
+ Guillaume de Tyr qui n'avoit pas ce caractère: «Imperator... tam ipse
+ quam sui de equis descendentes et facti pedites (sicut mos est
+ Theutonicis, in summis necessitatibus, bellica tractare negotia).»
+
+ Note 697: _Gesta Ludov. jun._, § 22.
+
+
+XVIII.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment l'ost fu délogié des jardins par le conseil d'aucuns princes
+desloyaux et traitres de Surie qui firent entendant qu'il prendroient la
+cité de l'autre part, dont elle n'avoit garde de assaut._
+
+
+[698]Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaignés tout à délivre[699].
+Lors tendirent leur pavillons entour la cité. Grant doutance eurent les
+Sarrasins en toutes manières; si montèrent sus les murs et regardèrent
+l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logié. Bien se pensèrent que si
+grans gens avoient bien povoir de conquerre leur ville. Paour eurent moult
+grant qu'il ne fissent aucune saillie soudainement par quoy il entrassent
+dedens et les occissent tous. Pour ce prisrent conseil entre eux et fu
+accordé que par toutes les rues de la ville de celle partie où le siège
+estoit, l'en mist de bonnes barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce
+le firent que sé les nostres se mettoient dedens, tandis comme il
+entendroient à copper les barres, que les Turs s'en peussent aller par les
+portes et mener à sauveté leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il
+n'eussent mie couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il
+estoient à meschief, quant il s'atournoient jà à fouir[700]. Assez estoit
+légière chose de faire si grant fait que de prendre la cité de Damas, sé
+Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les péchés de la crestienté
+et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose à faire et
+acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la malice au déable
+qui cueurt tousjours et est preste à mal destourba celle haute besongne.
+Mains Sarrasins y avoit jà qui avoient troussé toutes les choses qu'il
+prétendoient à emporter quant il s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la
+cité se pourpensèrent que des barons de la terre y avoit mains qui estoient
+de trop grant convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui
+là estoient assemblés ne vaincroient-il mie par bataille, pour ce voulurent
+essayer à vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si envoyèrent à ces gens
+leur avoir qui est moult grant et leur promisrent et bien leur asseurèrent
+que ainsi le feroient comme il leur promettoient, s'il povoient tant faire
+que le siège se partist d'illec. Bien est voir que ces barons furent de la
+terre de Surie; mais leur lignaiges né leur noms né les terres que il
+tenoient ne nomme pas l'ystoire[701], espoir, pour ce qu'il y avoit encore
+de leur hoirs qui pour rien ne l'eussent souffert. Ces barons qui avoient
+empris le mestier Judas de pourchascier la traïson contre Nostre-Seigneur
+vindrent à l'empereur et au roy de France et au roy de Jhérusalem qui moult
+les créoient et leur disrent que ce n'avoit pas esté bon conseil d'assiéger
+la cité par devers les jardins, car elle y estoit plus forte à prendre que
+de nulle autre partie: pour ce disrent qu'il requeroient à ces grans
+seigneurs et leur louoient en bonne foy que avant qu'il gastassent là leurs
+peines et perdissent leur temps, il feroient l'ost remuer et asseoir la
+cité en ce costé qui estoit tout droit contre celluy qu'il avoient assis.
+Car, si comme il disoient, ès parties de la ville qui sont contre Orient et
+contre Midi n'avoit né jardin né arbre qui destourber les péust à venir là;
+le fleuve n'y couroit mie qui fust fort à gaigner. Les murs estoient illec
+bas et fèbles, si qu'il n'y convenoit jà engins à drecier, ainsois pourroit
+bien estre pris de venue.
+
+ Note 698: _Guillaume de Tyr, liv._ XVII, § 5.
+
+ Note 699: _A delivre._ Sans réserve aucune.
+
+ Note 700: _Gesta Lud. jun._, § XXIII.
+
+ Note 701: C'est-à-dire: Guillaume de Tyr.
+
+Quant les princes et les autres barons les oïrent ainsi parler, bien
+cuidièrent qu'il le déissent en bonne foy et en bonne entencion. Si les
+creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et
+suivissent les barons qu'il leur nommèrent. Les traitres se misrent devant;
+tout l'ost menèrent près de la ville jusques à tant qu'il furent en la
+partie de quoy il scavoient de vray qu'elle n'avoit garde d'assaut et où
+l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si qu'il ne pourroient
+illec longuement demourer. Là demourèrent les barons et les princes et
+firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent guères demouré en celle place
+qu'il s'apperceurent certainement que trahis estoient et que par grant
+malice les avoit-on fait illec venir: car il avoient perdu le fleuve de
+quoy si grant plenté de gens ne se povoient passer; et aussi les fruis des
+jardins dont il avoient assez aise et délit.
+
+
+XIX.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment l'ost des Crestiens, vilainement traï, laissa le siège de Damas
+pour la grant souffraite qu'il orent de vivres._
+
+
+[702]Viande commença du tout à faillir en l'ost, si que tous en eurent
+grant souffrete et mesmement les pélerins des estranges terres: car il n'en
+povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement garnis pour ce
+que on leur avoit fait entendant que la cité seroit prise où il en
+trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en nulle manière, ce
+disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guères chargier de viandes. Quant il
+se virent en tel point que toutes choses leur failloient qui mestier leur
+avoient, trop furent courroucés et esbahis, né ne s'entremirent oncques
+d'assaillir la ville, car ce eust esté paine perdue, et aussi de retourner
+en la place où il se logièrent premièrement n'eust pas esté légière chose:
+car si tost comme il furent partis, les Turs issirent hors hastivement
+illec et tant y firent de barres de fors bois espès et longs, où il misrent
+si grant plenté d'archiers et d'arbalestriers que ce eust esté plus légière
+chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du demourer en la
+place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car il ne povoient avoir
+né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent ensemble le roy de France et
+l'empereur, et disrent que ceux de la terre en la foy desquels et en la
+loyauté il avoient mis leur corps et leur hommes pour la besongne
+Jhésucrist, les avoient trahis très desloyaument et les avoient amenés en
+ce lieu où il ne povoient faire le profit de crestienté né leur honneur.
+Pour ce s'accordèrent tous qu'il s'en retournassent d'illec el bien se
+gardassent désormais de traïson.
+
+ Note 702: _Gesta Lud. jun., § XXIV.--Guill. de Tyr., liv. XVII, § 6._
+
+En telle manière s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus
+puissans de crestienté qui riens n'y firent à celle fois qui fust
+profitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à
+desplaire à ces grans hommes les besongues de la saincte terre né riens ne
+vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient tout en appert
+aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre les cités; car néis
+les Turs y valoient mieux qu'il ne faisoient. Jusques au temps que celle
+chose fust ainsi avenue demouroient volentiers les gens de France et assez
+légièrement au royaume de Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais.
+Mais depuis ce temps ne peurent estre si d'accord à ceux du pays comme il
+estoient devant; et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en
+retournoient-il au plus tost qu'il povoient.
+
+
+XX.
+
+ANNEE: 1147.
+
+_Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite; et coment
+toute la baronie fu mal encoragié vers ceux de Surie, qui ceste grant
+félonnie avoient pourchacié._
+
+
+[703]Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux
+saiges hommes qui avoient esté a celle besongne pour savoir certainement
+coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et pourparlée. Celluy
+mesmes qui ceste hystoire fist[704] le demanda pluseurs fois à maintes gens
+du pays: diverses raisons en rendoit-on. Les uns disoient que le conte de
+Flandres fu plus achoisonné[705] de ceste chose que nul autre, non pas pour
+ce qu'il en sceust rien né qu'il consentist la traïson, car si tost comme
+il vit que les jardins de Damas estoient gaingnées et le fleuve pris par
+force, bien luy fu avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors
+vint à l'empereur et au roy de France et au roy Baudouin et leur pria moult
+doucement qu'il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise
+et conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui
+bien s'i accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit et
+loyaument et bien guerroierait leur ennemis.
+
+ Note 703: _Gesta Lud. jun., § XXV.--Guill. de Tyr., lib. XVII, § 7._
+
+ Note 704: C'est-à-dire: Guillaume de Tyr, dont on reproduit
+ exactement le sommaire. «Memini me frequenter interrogasse et sæpius
+ prudente-viros.... ut compertum historiæ mandarem præsenti, quænam
+ tanti mali causa fuerit.... Quorumdam erat opinio quod comitis
+ Flandrens sium factum quoddam occasionem præstiterat huic malo....»
+
+ (Will. Tyr., lib. XVII, c. 7.)
+
+ Note 705: _Achoisonné._ Inculpé, soupçonné.
+
+Quant les barons de Surie l'oïrent dire, grans courroux en eurent et grant
+desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son pays et
+estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle manière l'un
+des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. Mieux leur sembloit,
+sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine, que l'un d'eux la déust
+avoir. Car il sont tousjours en contens et en plais aux Sarrasins et, quant
+les autres barons retournent en leurs pays, il ne se meuvent, car il n'ont
+riens ailleurs. Et pour ce qu'il leur sembloit que celluy voulsist tollir
+le fruit de leur travail, plus bel leur estoit que les Turs la tenissent
+encore qu'elle fust donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber
+s'accordèrent à la traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont
+d'Antioche qui trop estoit malicieux, puis que le roy de France se fu parti
+de luy par mal, ne cessa de pourchascier à son povoir coment luy rendroit
+ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons de Surie qui
+estoient ses acointes et leur pria de cuer qu'il missent toute la paine
+qu'il pourroient à destourber la louenge et le pris du roy, si qu'il ne
+fist chose qui honnorable fust. Par sa prière avoient-il ce pourchascié.
+
+Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par
+grant avoir que les Turs donnèrent aux barons fu celle desloyauté faicte.
+
+[706]Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si
+grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le royaume
+de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces grans hommes
+s'en furent partis si fu assigné un grant parlement où assemblèrent tous
+les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne chose seroit qu'il
+fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust honnouré et par quoy l'en
+parlast d'eux à tousjours mais en bien. Illec fu ramentu que la cité
+d'Escalonne estoit encore au povoir des mescréans, qui séoit au milieu du
+royaume, si que sé l'en la vouloit assiéger, de toutes pars pourroient
+venir viandes en l'ost pour quoy ce seroit légère chose de prendre la
+ville, qui longuement ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu
+parlé entre eux de celle chose. Mais rien n'en fu accordé pour ce qu'il y
+avoit destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiéger cités en
+Surie. Si n'estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de France
+et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la terre, quant il
+véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes avoient trahi, et le
+commun proffit destourbé et empeschié, si comme il apparut devant Damas. Il
+sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist rien faire de sa besongne par ses
+gens, et se départist le parlement ains que nulle riens y eut empris.
+
+ Note 706: _Gesta Lud. jun._, § 26.
+
+
+XXI.
+
+ANNEE: 1150.
+
+_Coment l'empereur d'Allemaigne s'en parti tantost de Jhérusalem, et s'en
+ala en son païs; et le roy de France, quant il ot là séjourné un an, s'en
+vint en France._
+
+
+[707]L'empereur Conrat vit que l'afaire de la terre d'oultre mer estoit en
+tel point que ne povoient pas bien estre les barons d'un accord de faire né
+d'emprendre chose qui vaulsist, si que les preud'hommes disoient que
+c'estoit hayne de Dieu; et il avoit assez à faire d'entendre à gouverner
+son empire. Pour ce fist appareiller sa navie, et prist congié de ceux qui
+demouroient et s'en entra ès nefs et s'en revint en son pays. Mais ne
+vesqui-il mie plus de deux ans ou de trois, ainsois mourut en la cité de
+Paembert[708] et enterré moult honnorablement en la maistre églyse de
+l'éveschié. Moult fu bon prince, piteux et débonnaire, grant de corps, fort
+et biau chevalier, bon et hardy, bien entéchié de toutes choses. Ferry son
+nepveu duc de Souave de qui vous oïstes dire qu'il estoit allé en ce
+pellerinage avec son oncle, fu empereur après luy. Jeune homme estoit, mais
+de trop grant manière fu saige et vigoreux.
+
+ Note 707: _Gesta Lud. jun., § 27.--Guill. de Tyr, liv._ XVII, § 8.
+
+ Note 708: _Paembert._ Les _Gesta_ écrivent: _Paembort_. C'est
+ _Bamberg_, en Franconie.
+
+[709]Le roy Loys de France quant il eut demouré en la terre un an entier et
+ce vint au terme que on appelle au pays le passaige de mars, si fu en
+Jhérusalem le jour de Pasques et sa femme et ses barons. Puis prist congié
+au roy Baudouin, au patriarche et aux autres de la terre[710]. Les nefs
+furent appareillées et il entrèrent ens, sans destourbier s'en vindrent en
+France. Après ce que il fu revenu ne demoura pas longuement que la royne
+Aliénor se délivra d'une fille qui eut nom Aalis.
+
+ Note 709: Ici, l'édition des _Historiens de France_, tome XII,
+ p. 201, termine la lacune qu'elle a laissée dans le texte des
+ _Chroniques de Saint-Denis_.
+
+ Note 710: A compter de là, nos chroniques quittent Guillaume de Tyr
+ et reviennent à l'_Historia gloriosi regis Ludovici VII.--Hist. de
+ France, t. XII_, page 127.
+
+
+XXII.
+
+ANNEE: 1150.
+
+_Coment le roy aida Henry, fils le conte d'Angiers, à conquerre
+Normandie, et cil li en fist hommaige; et coment il se révéla contre luy._
+
+
+Après ce que le roy Loys fu repairié de la voye de la terre d'oultre mer ne
+demoura pas moult que Jouffroy le conte d'Anjou et Henry son fils qui
+depuis fu roy d'Angleterre vindrent devant le roy de France et firent leur
+complainte du roy Estienne d'Angleterre, et luy monstrèrent que il leur
+tolloit par sa force le duchié de Normandie et le royaume d'Angleterre. Et
+le roy qui vouloit tenir à droit tous ceux qui soubs luy estoient si comme
+il appartient à dignité de roy, et garder à chascun sa droicture, manda ses
+osts et entra en Normandie et la prist et puis la rendit à Henry le fils au
+conte d'Angiers et puis le receut à homme lige de celle terre mesme. Et
+celluy Henry, pour ceste bonté et ceste ayde que le roy luy avoit faicte,
+luy donna par ottroy de son père le Vouquessin Normant qui est entre
+Epte[711] et Andelle tout quittement. En celle terre sont ces chasteaux et
+forteresses: Gisors, Néauffle, Estrepagny, Dangu, Gamaches, Haracheville,
+Chasteauneuf, Baudemont, Bray, Tornay[712], Bucaille, Nogent sur Andelle.
+
+ Note 711: «Inter _Itam_ et Andelam.» C'est bien l'Epte, et non pas
+ l'_Iton_, comme a traduit sans réflexion M. Guizot.
+
+ Note 712: _Tornay._ L'_Hist. glor. regis Lud._ porte _Tornucium_.
+ C'est donc plutôt _Tourny_, aujourd'hui village à trois lieues des
+ Andelys, que _Gournay_, d'après la leçon préférée par dom Brial.
+
+Par ceste manière que vous avez oï restora et rendi le roy Loys Normandie
+au tricheur Henry, né pas n'apperceut la tricherie et la desloyauté qu'il
+luy basti depuis et pourchassa. Car l'ystoire racompte qu'il se contint
+vers luy selon le proverbe au villain qui dit que quant plus on essauce
+felon et desloyal de tant plus s'enorgueillist.
+
+En ceste manière ouvra celluy Henry vers le roy Loys son seigneur qui duc
+de Normandie l'avoit fait; et comme orgueilleux et rebelle refusa à faire
+et prendre droit en sa court. Le roy qui ceste chose prist en grief et en
+eut grant desdaing s'en alla à grant ost au chasteau de Vernon et le prist;
+puis en tolli un autre qui a nom le Neuf-Marché. Au derrenier quant celluy
+tricheur Henry vit qu'il ne pourvoit durer, si se tourna à mercy en la
+manière de tricherie de Regnart; et faignit vraye humilité affin qu'il
+peust recouvrer ce qu'il avoit perdu: et promettoit faulsement que jamais,
+jour qu'il vesquist, ne dresseroit la teste vers son seigneur. Et le roy
+qui tousjours fu doux et débonnaire luy monstra lors mesme sa grant
+débonnaireté, car il luy rendit les deux chasteaux qu'il luy avoit tolu.
+
+
+XXIII.
+
+ANNEE: 1152/1154.
+
+_Coment le roy fu desparti d'Aliénor, sa femme, pour cause de lignage, et
+coment il espousa une autre qui eut nom Constance, fille l'empereur
+d'Espagne._
+
+
+Après ce avint que je ne scay quels gens du lignage le roy vindrent à luy
+et luy firent entendant, si comme voir estoit, qu'il y avoit lignage entre
+luy et la royne Aliénor et que près estoient du monstrer par serment. Et
+quant le roy oï ce, il respondi que contre Dieu né contre saincte églyse ne
+la vouloit-il pas tenir à femme. Et pour ceste chose enquerre fist le roy
+assembler au chasteau de Baugency le mardi devant Pasques-flouries Huon
+l'archevesque de Sens, et fu en celle assemblée Sances l'archevesque de
+Rains et Hues celluy de Rouen et celluy de Bourdeaux et plusieurs de leurs
+évesques et des barons de France grant partie.
+
+Lors se tirèrent avant grant partie de ceux qui le lignage vouloient
+prouver, et firent le serment les cousins et les parens et dirent que le
+roy et la royne estoient bien prochains parens; et ainsi furent départis
+l'un de l'autre. Si avint après ceste séparacion que la royne Aliénor s'en
+alloit en sa terre en Aquitaine; si la prist à femme le duc de Normandie
+Henry qui depuis fu roy d'Angleterre. Et le roy Loys maria ses deux filles
+que il avoit eues de la royne Aliénor; l'ainsnée qui Marie avoit nom donna
+au conte Henry de Champaigne, et la mainsnée qui avoit nom Alaïs à son
+frère le conte Thibaut de Blois.
+
+Le roy qui selon la divine loy vouloit vivre qui commande que l'en prègne
+femme selon la droicte ordonnance de saincte églyse et soient ambedeus une
+mesme char, prist en espouse la fille l'empereur d'Espaigne, en espérance
+d'avoir hoir masle qui après son décès gouvernast le royaume de France.
+Celle dame qui Constance avoit nom envoya querre par Huon l'archevesque de
+Sens. Quant il l'eut amenée, si l'oignit et couronna et elle et le roy en
+la cité d'Orléans.
+
+Après un peu de temps qu'il eurent esté ensemble conceupt la royne et
+enfanta une belle fille qui fu appellée Marguerite, et depuis fu donnée en
+mariage par l'atirement de la court de Rome à Henry le fils le roy
+d'Angleterre et luy donna le roy Vouquessin le Normant que le roy Henry son
+père luy avoit donné quittement, si comme l'ystoire a dessus devisé.
+
+En ce temps donna Geuffroy de Gien une sienne fille par mariage à Estienne
+de Sanserre, et ce fist-il par grant conseil, car il cuida bien qu'il le
+deust deffendre du conte de Nevers, et avec la damoyselle luy donna Gien.
+Et Hervieus fils de celluy Geuffroy vit que son père donnoit et mettoit en
+aultrui main le chasteau qui sien devoit estre par héritage: si y mist
+garde et deffence. Son père qui tout ce ne prisa riens, en revestit
+Estienne de Sanserre et le mist en saisine et possession du chasteau.
+Celluy Hervieus s'en alla au roy et se plaignit de son père qui ainsi le
+deshéritoit. Après se complaignit de Estienne de Sanserre qui contre luy et
+en son deshéritement avoit receu le chasteau et le tenoit contre son gré.
+Le roy qui tousjours ama et soustint droit et justice ne voulut pas
+souffrir que celluy Hervieus fust ainsi deshérité. Ses osts assembla et
+chevaucha vers ce chasteau que celluy Estienne avoit trop bien garni de
+chevaliers. Mais son corps avoit destourné[713]. Et le roy assiégea ce
+chasteau et le fist assaillir à ses gens; assez tost le prist et le rendit
+à Hervieus qui sien le disoit estre: atant s'en retourna le roy.
+
+ Note 713: «Sed selpsum absentaverat.»
+
+
+XXIV.
+
+ANNEE: 1160.
+
+_Coment la royne mourut de enfant. Et coment le roy espousa la fille le
+conte Thibaut de Blois._
+
+
+En la royne Constance engendra le roy Loys une fille. En traveillant de
+cest enfant morut la dame par grant meschéance; pour la mort de laquelle le
+roy fu en grant tristesse. Après ce que le roy eut un peu mis son deul en
+oubli, luy conseillèrent les barons et les prélas qu'il se remariast, car
+il n'est né droit né raison que le roy soit sans compagnie de loyalle
+espouse. Le roy s'i accorda, car il regardoit en son cuer ce que
+l'Escripture dit: que mieux vaut mariage que ardoir au feu de luxure[714].
+Et pour ce qu'il doubtoit sur toutes riens qu'il ne demourast sans hoir
+masle, il prist à femme la fille au conte Thibaut de Blois qui avoit nom
+Ale. Celuy noble conte Thibaut estoit jà trespassé de ce siècle, et
+stoient de luy demourés quatre fils et cinq filles, Henry le conte de
+Troyes, Thibaut le conte de Blois, Estienne le conte de Sancerre, Guillaume
+l'archevesque de Rains[715]; la duchesse de Bourgongne, la contesse de Bar,
+la femme Guillaume Gouet qui avoit esté duchesse de Puille et la contesse
+du Perche[716]. Et la dernière avoit nom Ale que dame Dieu essaulsa et luy
+donna seigneurie sur toutes les autres, qui avant avoit esté dessoubs
+eux[717], pour ce qu'elle estoit la plus jeune. Et elle fu telle qu'elle
+faisoit à louer par dessus toutes les autres: car elle estoit de trop grant
+sens et belle et plaisant et trop[718] bien faite de corps, et plaine de
+grant chasteté. Et pour ce qu'elle fu si gracieuse et plaine de tant de
+vertus desservi-elle estre essauciée en tel honneur. Ainsi fu ceste
+vaillant damoiselle jointe par mariage au roy Loys, et l'espousa[719] Hues
+l'archevesque de Sens le jour de la Saint-Berthélemy en l'églyse
+Nostre-Dame de Paris et couronna le roy ce jour avec elle.
+
+ Note 714: Saint Paul, épit. 1er aux Corinthiens, c. VII. «_Melius est
+ nubere quam uri._»
+
+ Note 715: Le texte latin de l'_Historia gloria reg. Lud._ porte
+ _Senonensis_; et cela, comme l'a judicieusement remarqué dom Brial,
+ prouve que ce morceau historique fut composé avant l'année 1176,
+ époque de la translation de Guillaume _aux blanches mains_ au siège
+ de Reims.
+
+ Note 716: Les quatre filles de Thibaut-le-Grand, comte de Blois et
+ palatin de Champagne, furent: 1° _Marie_, femme d'Eudes II, duc de
+ Bourgogne; 2° Agnès, femme de Rainaud II, duc de Bar; 3° Isabelle,
+ femme d'abord de Roger, duc de Pouille, puis de Guillaume Gouet,
+ quatrième du nom, seigneur de Montmirail et de tout le territoire
+ nommé de lui et de ses ancêtres le _Perche-Gouet_; 4° Mathilde, femme
+ de Rotron III, comte de Perche.
+
+ Note 717: «Quæ subjecta anteà ipsis fuerat.» L'auteur latin n'ajoute
+ pas le reste de la phrase, mais ne diroit-on pas que l'histoire de la
+ reine Alix de Champagne a donné la première idée du charmant conte de
+ _Cendrillon?_
+
+ Note 718: _Trop_ a toujours un sens analogue à notre _extrêmement_.
+
+ Note 719: C'est-à-dire _la maria_.
+
+Par convoitise du monde qui croist tousjours monta contens entre Névelon de
+Pierrefons et Dreue de Mello qui les deux filles Dreue de Mons[720] avoient
+espousées. Car Névelon de Pierrefons tollissoit à Dreue de Mello la moitié
+de Mons qui sienne devoit estre par le mariage de sa femme; pour ce s'en
+vint celluy Dreue parler au roy du tort que celluy Névelon luy faisoit et
+luy pria et requist comme à son seigneur qu'il luy fist amender celluy
+outrage. Le roy qui tousjours vouloit ceux qui soubs luy estoient fors et
+fèbles, povres et riches tenir à droit, oï sa prière. Ses osts assembla et
+chevaucha contre Mons et le prist à force; la tour et le baille fist
+abattre et la moitié du chasteau rendit à Dreue de Mello qui estoit de son
+droit héritage. Ne demoura pas moult après que celluy Névelon mourut. Le
+roy donna sa femme par mariage à Enguerran de Trie et l'autre partie du
+chasteau donna avec la dame.
+
+ Note 720: «_De Monceio._» De _Moncy_.
+
+
+XXV.
+
+ANNEE: 1162.
+
+_Coment descort fu meu à Rome après la mort l'apostole, en eslisant un
+autre pape._
+
+
+En ce temps sourdit en l'églyse de Rome un discort trop lait et trop
+villain. Il avint après le décès du pape qui lors estoit que les cardinaux
+s'assemblèrent d'un cuer et d'une volenté, et esleurent par bon accord
+Alixandre le tiers, un moult preud'homme et de haute vie. D'autre part les
+clers Othovien[721] tant seullement firent élection de sa personne
+desconvenable et contre tout droit, sans l'accord et sans le sceu des
+cardinaux et des évesques; car tous les cardinaux s'assentoient[722] d'un
+cuer et d'une volenté au pape Alixandre. Si estoit celluy Othovien plain
+d'orgueil et de boban et convoiteux des choses terriennes. Et bien y
+apparut quant il osa envahir et emprendre la dignité du siège saint Pierre,
+outre l'élection des cardinaux. Et pour celle discorde s'en vint en France,
+comme en son refuge, celluy honnorable pappe Alixandre (car plus n'a
+l'églyse de Rome lieu où elle puisse fouir pour avoir garentise, au temps
+de tribulacion). Premièrement s'en vint à Montpelier. Et quant le roy sceut
+sa venue si se conseilla qu'il avoit à faire; et par l'ordonnance de son
+conseil envoya à luy l'abbé Thibaut de Saint Germain des Prés.
+
+ Note 721: C'est-à-dire: Les clers d'Octavien.
+
+ Note 722: Le latin ajoute: _Duobus exceptis_.
+
+Quant il eut faicte le besongne le roy pour quoy il estoit allé là, congié
+prist au pape et s'en retourna par Clermont. Là prist une maladie moult
+griesve. Jusques à l'abbaye de Vézelay s'en vint à quelque peine, si malade
+comme il estoit, pour ce qu'il ne devoit pas en tel point en estrange terre
+demourer. Et trois jours devant la feste Marie Magdalène dont l'églyse est
+fondée vint là. En celle églyse avoit esté nourry d'enfance et y avoit pris
+l'abit de religion, et là de celle maladie mourut. Après luy fu esleu Hue
+en abbé de Saint Germain des Prés. Ces choses avindrent en l'an de
+l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent soixante-deux. Le devant dit pape
+Alixandre s'aprocha de France et le receupt le roy Loys et tout le royaume
+de France à seigneur et à pasteur de saincte églyse. Et par l'exemple du
+roy Loys et du royaume de France le receurent[723] à grant honneur, comme
+maistre et pasteur de sainte églyse, mains autres princes comme l'empereur
+de Constantinoble et d'Espaigne, le roy de Jhérusalem, le roy d'Angleterre,
+le roy de Hongrie et le roy de Sécille et tous les roys crestiens, fors
+seullement l'empereur Ferry d'Allemaigne qui, selon l'acoustumée
+desloyauté, se contenoit comme forcenné. Tousjours maintint celluy Othovien
+contre les canons et contre tout droit, et luy obéit comme à apostole; et
+plus, comme desloyaus et excommunié, mist en siège, après la mort de celluy
+Othovien, damp Guy de Crémone, l'un des deus cardinaux qui à l'élection de
+celluy Othovien s'estoit accordé secrètement contre droit. Par
+l'ennortement de ces deux[724] s'en alla l'empereur à Rome à grant effort
+de gens pour la cité gaster et destruire. Mais trop grant perte receut de
+ses gens, non mie par la force des Romains mais par la vengence
+Nostre-Seigneur, sans ayde de nul homme mortel.
+
+ Note 723: Ce mot doit avoir ici le sens de _recognurent_.
+
+ Note 724: Notre traducteur se néglige dans tous ces passages. Il
+ falloit: _De celui Guy_.
+
+Escoutez grant merveille. Il avint que Nostre-Seigneur estendi sa main sur
+l'ost de ce desloyal tirant, par la corrupcion de l'air, de grans pluyes et
+grans eaues qu'il espandit sur eux: par quoy trop grant multitude de
+peuple, que de chevaliers que d'autres gens, du glaive de Dieu furent férus
+et finirent leur chétive vie. Entre lesquels Conrat le fils l'empereur et
+Regnaut archevesque de Coulongne moururent. Si fu le corps de luy despecié
+et boully et sallé et puis porté et mis en sépulture en la cité de
+Coulongne. L'empereur pour la paour qu'il eut de ceste mortalité laissa le
+siège et s'en vint fuiant jusques en Touscane: en chemin se mist parmi
+Lombardie, mais ceux de la terre luy firent assez de honte et le chacièrent
+de leur pays. Et ainsi s'en alla fuiant jusques en Frise. De là se partit à
+bien petite compaignie ainsi comme en larrecin et passa les mons si comme
+il peut. Si très-durement fu celluy desloyal espoventé et esbahy de la
+grant multitude de gens qu'il perdit en cest ost, que de barons que
+d'évesques que d'autre menu peuple, qu'il n'y osa plus arrester; mais s'en
+vint fuiant en Allemagne.
+
+
+XXVI.
+
+ANNEE: 1163.
+
+_Coment le roy Loys ala à ost sus le conte de Clermont et son fils et
+autres tyrans qui persecutoient les églyses et les povres et les pélerins;
+et coment le roy les desconfist et prist._
+
+
+Il advint en ce tems que le conte de Clermont en Auvergne et Guillaume le
+conte du Puy son nepveu et le viconte de Polignac avoient acoustumé à
+demener leur vie en rapine et en roberies, comme ceux qui roboient les
+églyses et les pélerins et essilloient les povres gens. Les griefs et les
+maux que ces desloyaux faisoient ne peuvent plus souffrir l'évesque de
+Clermont en Auvergne né celluy du Puy, et pour ce qu'il ne povoient
+contraster à eux né à leur force eurent conseil qu'il s'en vendroient
+clamer au roy Loys. A luy s'en vindrent tout droit et luy prièrent pour
+Dieu qu'il mist conseil à amender les maux que ces tirans faisoient à Dieu
+et à saincte églyse.
+
+Et le doux roy débonnaire, quant il eut oï la complainte des desloiautés
+que ces tirans faisoient, assembla son ost hastivement et chevaucha en ces
+parties tout encouragié de venger la honte et le dommage de saincte églyse.
+Si estoit trop griefve ceste chose de prendre guerre contre tels gens qui
+estoient riches et aisés et en leur pays et à merveilles bien garnis
+d'avoir et de gens. A eux se combati en champ et par l'aide de Dieu et de
+saincte églyse laquelle il deffendoit, luy avint si grant honneur lui les
+desconfist et prist en champ de bataille et les emmena avecques soy en
+chetivoison. Si les tint en prison tant qu'il luy pleut et luy jurèrent en
+la parfin qu'il cesseroient des maux qu'il avoient acoustumé à faire. Bons
+hostaiges donnèrent, atant furent délivres.
+
+
+XXVII.
+
+ANNEE: 1166.
+
+_Coment le desloyal conte Guillaume de Chalon persécuta l'églyse Saint-Père
+de Cligny, et en fist grant occision par les Brebançons. Et coment le roy
+en prist la vengence, car il deshérita le conte et fist pendre les
+homicides à hautes fourches._
+
+
+Après ceste noble vengence avint en Bourgongne un des plus cruels fais et
+des plus horribles à oïr qui oncques avint en la terre des crestiens. Car
+le desloyal conte de Chalon osa Dieu tenter à ce qu'il prist durement à
+assaillir et à grever la noble églyse Saint-Père de Cligny; trop assembla
+grant peuple d'une manière de gent que l'en appelle Brebançons. C'est une
+gent qui Dieu ne croit né aime, né congnoistre veut la voye de vérité. Par
+la force de ces desloyalles gens alla rober la devant dicte églyse de
+Cligny. Le convent de léans yssit contre icelluy tirant sans lance et sans
+escu et sans armes fors seullement des armes de Dieu, c'est des ornemens de
+la saincte églyse, à tous les sanctuaries et les croix et les textes des
+sainctes évangiles, et avec eux estoit grant plenté du peuple de la ville
+et du pays d'environ.
+
+Quant celle excommuniée tourbe de Brebançons vit les moynes venir contre
+eux ainsi appareilliés, si leur coururent sus et les despouillèrent tous
+des sains vestemens, en la manière de bestes sauvages et de loups enragiés
+qui cuerrent à quelque viande qu'il trouvent quant la fain les destrainct;
+ainsi coururent celle gent excommeniée aux barons et aux bourgeois et en
+occirent bien largement jusques à cinq cens ou plus. La renommée de ceste
+félonnie qui oncques mais n'avoit esté oïe jusques adont s'espandi par
+diverses contrées et vint jusques en France au roy Loys. Et tantost comme
+il oït, si fu tout esmeu de pitié et de compassion, pour la honte de Dieu
+et de saincte églyse, de prendre vengence de ceste orgueilleuse cruauté. Et
+tantost bani[725] ses osts et se hasta d'aller contre le cruel tirant pour
+le destruire.
+
+ Note 725: _Bani._ Fit crier le ban de.
+
+Quant le desloyal sceut la venue du roy et de son ost si ne l'osa attendre,
+mais laissa sa terre comme fuitif. Et si comme le roy passoit par la
+province de la terre de Cligny à tout son ost, les femmes et les
+bourgeoises qui demourées estoient vefves de leurs seigneurs par celle
+guerre, les valetons et les fillettes qui chéus estoient orphelins luy
+venoient à l'encontre et luy chéoient tous aux piés plourans et crians à
+haux cris et luy monstroient leur perte et leur dommaige et luy prioient
+qu'il eust pitié et mercy d'eux et mist conseil en leur affaire qui ainsi
+alloit malement. Tant luy disrent illec qu'il menèrent le roy et tout son
+ost jusques à plourer et les encouragèrent plus de destruire celle
+excommeniée gent. Né ce ne fu pas merveille; car tu véisses illec les
+petits orphelins qui encores alaitoient et pendoient aux mamelles des
+mères, et véisses les pucelles orphelines et desconfortées des soulas de
+leur pères que ces desloyalles gens avoient occis, crier et plourer trop
+douloureusement. Tu n'oysses pas Dieu tonnant tant estoit l'air rempli de
+pleurs et de cris et de braieries de petits enfans. Que dirai-je plus? Le
+roy tout eschaufé d'acomplir son propos s'en entra en la terre de cest
+excommunié le conte de Chaalon et sans nul empeschement et sans nul
+destourbier prist le mont Saint-Vincent et puis Chaalons, et toute la terre
+à ce tirant, et en bailla la moitié au duc de Bourgongne et l'autre au
+conte de Nevers. Des desloyaux Brebençons fist grant justice: car autant
+que il en peut prendre né tenir en fist-il pendre aux fourches tout
+incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir;
+mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu
+avec les autres en vengence de saincte églyse. Après ceste noble vengence
+s'en retourna le roy en France.
+
+
+XXVIII.
+
+ANNEE: 1166.
+
+_Coment le roy defendi l'abbaïe de Vezelay contre le conte de Nevers et
+contre les bourgeois de Vezelay, hommes de l'abbaïe qui estoient allés
+contre l'églyse. Et coment il ot un fils de la royne Ale sa femme, qui ot
+nom Phelippe Dieudonné._
+
+
+Ainsi délivra l'églyse de Vezelay des bourgeois mesme de la ville qui par
+grant orgueil se rebellèrent contre l'abbé de léans qui est leur droit
+seigneur. Commune firent contre luy et le guerroièrent moult longuement, et
+assaillirent l'églyse et l'abbaye à armes; et s'estoient entre jurés que
+jamais jour de leur vie n'obeyroient à celle églyse. Et tout ce firent par
+le conseil au conte de Nevers qui trop estoit mal adversaire à celle
+églyse. L'abbé et les moines garnirent les tours du moustier pour eux
+défendre des grans assaux que les orgueilleux bourgeois leur faisoient et
+se misrent dedens, car il ne povoient à eux durer: car les bourgeois qui
+trop éoient leur seigneurie les assailloient trop durement et tiroient
+asprement contre eux d'arcs et d'arbalestres. Et si longuement les tindrent
+enclos par leur grant effort que le pain leur faillit et qu'il ne vivoient
+sé de char non. A ce furent menés que une partie des moynes faisoit le guet
+par nuyt et l'autre partie lassée de deffendre se dormoit tant comme elle
+avoit de loisir. Grant pièce furent ainsi en telle détresse. Et quant
+l'abbé vit que ces desloyaux bourgeois ne se refrenoient de riens de leur
+félonnie, ains ne faisoient sé enforcier non plus, et eux plus assaillir,
+si eut conseil et conduit par ses amis: en repost s'en yssi et s'en alla au
+roy Loys qui lors estoit à Corbie. Sa complaincte fist de ses bourgeois
+mesme qui conspiracion avoient faicte contre luy et assis l'avoient en sa
+maison mesme et luy faisoient tant de griefs comme il povoient. Quant le
+roy en fu certain par l'abbé et par autres, si envoya l'évesque de Lengres
+au conte de Nevers qui celle machinacion maintenoit. Et luy manda qu'il
+fist la commune despécier. Mais le duc qui estoit orgueilleux mist arrières
+le commandement du roy né n'en tint compte, car les bourgeois de Vezelay ne
+desvoya né ne destourba de riens de leur folle emprise.
+
+Et quant le roy vit ce, si assembla son ost, tout entalenté de vengier
+l'églyse et le despit que le conte faisoit de contredire son mandement. Si
+chevaucha par grant desdaing contre le conte. Le conte qui sceut sa venue
+luy manda tantost par l'évesque d'Ausseurre qu'il se contendroit à sa
+volenté de la commune deffaire. Après ce mandement vint encontre le roy
+jusques à Moret et luy jura et promist que jamais en sa vie à la commune ne
+s'assentiroit, ains la deffendroit à son povoir. Après la fiance et la
+seurté qu'il eut prise du conte, départit ses osts et s'en ala jusques à
+Ausseurre. Là furent mandés les bourgeois de Vezelay et jurèrent devant le
+roy que tousjours mais se contendroient à la volenté du roy et de l'abbé
+Poinçon et ceux qui après luy seroient et qu'il despéceroient leur commune
+né jamais ne la restabliroient. Et pour l'amende de cest outraige donnèrent
+à l'abbé, par le commendement du roy, soixante mille soubs. Et ainsi fu la
+paix d'eux et de l'abbé faicte et réformée. Ne scay quans jours après avint
+que le conte Guillaume de Nevers recommença à assaillir celle églyse et à
+contrallier pour aucunes coustumes qu'il clamoit à tort sur celle églyse
+que l'abbé li nioit; pourquoy il avint que la paour de Dieu oubliée leur
+soustrait-il leur viande. Et quant les moynes se virent en tel point qu'il
+n'avoient que mengier, il s'en allèrent tous à Paris, aux piés du roy à
+pleurs et à larmes se gettèrent et se complaignirent des tors et des griefs
+que le conte leur faisoit. Et le roy pour la pitié qu'il en eut contraignit
+le conte par force à tenir ferme paix et seure à l'églyse de Vezelay.
+
+Pour tels biens et euvres de miséricorde que le roy fist par plusieurs fois
+à celle églyse et aux autres dont il souffrit et endura mainte guerre, luy
+donna Dieu digne guerdon de tant de bonnes oeuvres comme il avoit faictes en
+ce monde.
+
+Ce fut un biau fils qu'il engendra par la volenté de Nostre-Seigneur en la
+royne Ale sa femme, qui fu appellé Phelippe Dieudonné. Car par les mérites
+du père le donna Dieu au royaume de France[726]. Et ce fu cil Phelippe qui
+tant fu saige et vigoreux qu'il se deffendist de ses ennemis et conquist
+Normandie, Anjou et Poictou et Auvergne, sur le roy Henry et Richart son
+fils et les chassa en Angleterre.
+
+ Note 726: C'est ici que s'arrête le texte du dernier continuateur
+ d'Aimoin. Il finit en donnant le nom des trois parrains et des trois
+ marraines du Philippe-Auguste. Les voici: Hugues, Hervée et Eudes,
+ abbés de St-Germain, de St-Victor et de Ste-Geneviève; Constance,
+ soeur du roi Louis, et deux veuves de Paris. «Duæ viduæ Parisienses
+ matrinæ exstiterunt.» Ce fait m'a paru curieux.
+
+De cestuy Phelippe parlera dès ore mais l'ystoire. Et si n'entrelaissera
+pas l'ystoire à parler du père jusques à ce point qu'il trespassa de ce
+siècle. Car puis que l'enfant Phelippe fu né, régna-il longuement jusques à
+tant qu'il fu couronné en la cité de Rains. Mais à son couronnement ne fu
+pas le père, car il estoit jà malade et féru de paralisie, si comme
+l'histoire dira ci-après plus plainement.
+
+
+
+_Ci fine l'istoire du roy Loys, fils au gros roy Loys._
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (3/6), by
+Paulin Paris
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<html>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Les grandes chroniques de France par Paulin Paris.</title>
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+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Les grandes chroniques de France (3/6), by Paulin Paris
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les grandes chroniques de France (3/6)
+ selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
+
+Author: Paulin Paris
+
+Release Date: March 21, 2011 [EBook #35643]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<br>
+<br>
+<h3>HISTOIRE</h3>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>FRANCE.</h1>
+<br><br>
+<p class="mid">PARIS. Imprimerie de Béthune et Plon,<br>
+Rue de Vaugirard, 36.</p>
+<br><br><br>
+<h5>LES</h5>
+<h2>GRANDES CHRONIQUES</h2>
+<h1>DE FRANCE,</h1>
+<h4>selon que elles sont conservées<br>
+en l'Église de Saint-Denis<br>
+EN FRANCE.</h4>
+<br>
+<h3>PUBLIÉES PAR M. PAULIN PARIS,</h3>
+<h5>De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.</h5>
+<br>
+<br>
+<h3>TOME TROISIÈME.</h3>
+<br><br>
+<p class="mid">PARIS.<br>
+TECHENER, LIBRAIRE,<br>
+12, PLACE DU LOUVRE.<br>
+1837.</p>
+<br>
+<br>CI COMENCENT LES GESTES<br>
+L'EMPEREUR CHARLES-LE-CHAUF.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+I.<br>
+<br>
+ANNEES: 842/851.<br>
+<br>
+<br>
+<i>Coment ses frères se combatirent à luy, et coment il furent desconfis et<br>
+fuirent. Et puis coment il pacifièrent ensemble et partirent l'empir; et<br>
+coment Lothaire fu moine et trespassa en religion, et coment un de ses<br>
+frères fu déceu, et de maintes autres choses.</i><br>
+<br>
+<br>
+[1]Après la mort l'empereur Loys,[2] (qui par son nom fu appelé<br>
+Loys-le-Débonnaire et fu fils Charlemaine-le-Grant,) deux de ses fils,<br>
+Lothaire et Loys, assemblèrent grant ost de toutes pars de leur royaumes<br>
+contre Charles-le-Chauf, leur frère, qui estoit roy de France. (Voir est<br>
+qu'il n'estoit leur frère que de père, car il fu fils de la dernière femme<br>
+qui eut nom Judith.) Moult avoient sur luy grant envie pour ce qu'il avoit<br>
+à sa part le plus noble des royaumes. Tant assemblèrent de gens que il<br>
+aplouvoient de toutes pars ensi comme langoustes[3].<br>
+<br>
+Note 1: On trouve le texte latin de ce commencement dans un <i>Epitome<br>
+gestorum regum Franciæ</i>, conservé par deux manuscrits; l'un de<br>
+l'abbaye de Saint-Victor, coté aujourd'hui n° 287; f° 188: l'autre de<br>
+Saint-Germain, coté n° 646; f° 1. (Voy. aussi le tome VII des<br>
+Historiens de France, p. 255.)<br>
+<br>
+ Note 2: Tout ce que j'ai mis entre parenthèses appartient uniquement<br>
+ au traducteur.<br>
+ <br>
+ Note 3: <i>Langoustes</i>, sauterelles.<br>
+<br>
+Et quant Charles sceut ce, il manda ses barons, et leur demanda quel<br>
+conseil il y voudroient mettre. Et il luy respondirent d'un cuer et d'une<br>
+volenté qu'en nulle manière il ne souffreroient qu'il entrassent en leur<br>
+contrées né ès terres du royaume. Moult le roy rit de si belle response et<br>
+moult les en mercia. Son ost appareilla et alla encontre les ennemis, qui<br>
+jà estoient en l'archeveschié de Rains[4], et estoient venus en une ville<br>
+qui a nom Fontenay[5]. Si grant ost avoient et si merveilleux qu'il<br>
+habondoient de toutes pars, ainsi comme la gravelle de la mer: droitement<br>
+la veille de l'Ascension.<br>
+<br>
+ Note 4: L'<i>Epitome</i> dit la même chose, <i>In parochiâ Remensi</i>. C'est<br>
+ une erreur dont la source est peut-être dans la bévue d'un scribe qui<br>
+ aura lu: <i>In pago antistitis Remensis</i>, au lieu de <i>In pago<br>
+ Antissiodorensi</i>.<br>
+ <br>
+ Note 5: <i>Fontenay</i> est-il le bourg actuel de <i>Fontenay près Vezelay</i>,<br>
+ à trois lieues d'Avallon, ou le village de <i>Fontenailles</i>, à cinq<br>
+ lieues d'Auxerre? L'abbé Lebeuf, dans une dissertation consacrée à la<br>
+ bataille de Fontenay, est pour ce dernier endroit.<br>
+<br>
+Et quant ce vint à l'endemain, jour meisme de la feste, les osts des deux<br>
+roys s'appareillèrent pour combattre. Car il cuidèrent l'ost Charles<br>
+dépourveu et désarmé trouver pour la solennité du jour si très-hault. Et<br>
+sans faille si estoit. Si leur coururent sus soudainement par l'atisement<br>
+du diable, et les commencièrent forment[6] à escrier de toutes pars. Et les<br>
+François toutevoies s'armèrent au plustost qu'il peurent, et les reçurent<br>
+hardiement à quelque meschief. [7]Longuement et asprement se combatirent<br>
+d'une part et d'autre. Et tant en eut d'occis de chacune partie, que<br>
+mémoire d'homme ne recorde mie qu'il y eut oncques en France si grant<br>
+occision de chrestiens. A la parfin si comme Diex le voult, eurent François<br>
+victoire de leurs ennemis. (De cette occision eschappa Lothaire et Loys son<br>
+frère,) et s'en fu Lothaire jusques à Ais-la-Chapelle. [8]Et le roy Charles<br>
+rappareilla son ost, et les suivi jusques à Ais et chassa hors de la ville.<br>
+Et cil prit sa femme et ses enfans et s'en fui tousjours devant lui<br>
+jusques à Lyons, et puis jusques à Vienne. Là se rappareilla et receut ses<br>
+gens et Loys son frère. D'une part et d'autre estoient les osts. Mais avant<br>
+qu'il assemblassent derechief à bataille, coururent tant messages d'une<br>
+part et d'autre qu'il firent assembler les trois frères à parlement, en une<br>
+isle du Rosne[9]. A ce s'accordèrent à la parfin que tout l'empire seroit<br>
+divisé en trois parties, et se tiendroit chascun appaiés de sa partie.<br>
+Lothaire s'en retourna à la souveraine France[10], qui est le royaume<br>
+d'Austrasie, et Loys en la sienne partie, et Charles retourna en France.<br>
+<br>
+ Note 6: <i>Forment</i>, fortement.<br>
+ <br>
+ Note 7: Les deux phrases suivantes sont dans le texte des <i>Annales<br>
+ Fuldenses</i>, dont l'auteur, moine de Fulde, étoit attaché au roi de<br>
+ Germanie Louis, frère du Charles-le-Chauve. Ces annales embrassent<br>
+ les années 714 à 882. (Voyez <i>Historiens de France</i>, tome VII,<br>
+ page 159.)<br>
+ <br>
+ Note 8: <i>Adonis archiepiscopi Viennensis Chronicon</i>.<br>
+ <br>
+ Note 9: <i>Adon</i> dit de la Seine: &laquo;In insulam quamdam Sequanæ<br>
+ conveniunt.&raquo; Mais la phrase précédente semble donner raison à notre<br>
+ traducteur.<br>
+ <br>
+ Note 10: <i>Souveraine.</i> Supérieure.<br>
+<br>
+(Mais aucunes chroniques en cet endroit dient que Lothaire eut si grand<br>
+dueil et tel doleur de ce qu'il fu desconfit, que quant il s'en fuit en son<br>
+païs, il fit crier partout la loy des païens par desespérance, et guerpi la<br>
+loy chrestienne; et pour ce que la gent du païs désiroient ce qu'il leur<br>
+commanda, nommèrent-il le royaume de son nom et laissèrent les noms des<br>
+anciens rois; et l'appelèrent Loheraine, qui vaut autant à dire comme le<br>
+royaume de Lohier. Mais cette sentence est moult contraire à celle qui<br>
+après vient. Car il dit:[11])<br>
+<br>
+ Note 11: On n'a pas conservé ces anciennes chroniques; je pense que<br>
+ c'étoit plutôt quelque <i>chanson de geste</i> fondée sur les démêlés du<br>
+ fils de Lothaire avec le pape.<br>
+<br>
+Quant il fu retourné en son païs, il envoia son fils Loys, à qui il avoit<br>
+donné le royaume de Lombardie, à Rome par son oncle Dreue, l'évesque de<br>
+Mez. Et l'apostole Serges le receut et le couronna empereur, et fu salué du<br>
+peuple comme empereur Auguste. Lors senti Lothaire que maladie le<br>
+seurprenoit, pour ce départi son royaume à ses trois fils. A Charles le<br>
+maindre donna Provence et une partie de Bourgogne: A Lothaire le moien, son<br>
+siége et la terre toute qui y appartenoit, et à Loys qui jà estoit couronné<br>
+empereur, toute Italie. Après, quant il eut ainsi toute sa terre donnée et<br>
+départie à ses fils, il déguerpit le royaume temporel et le siècle, et<br>
+vesti les draps de religion en l'abbaïe de Prume[12]. Et peu de temps après<br>
+trespassa de ce siècle en l'an de l'Incarnation huit cent cinquante-cinq,<br>
+de son empire trente et trois. En l'églyse de Saint-Sauveur l'enterrèrent<br>
+honorablement les trois frères.<br>
+<br>
+ Note 12: <i>Prume.</i> &laquo;In Prumiæ monasterium.&raquo; A douze lieues de Trèves,<br>
+ dans la forêt des Ardennes.<br>
+<br>
+<i>Incidence</i>. En ce temps mouru Bernard, archevesque[13] de Vienne. Après<br>
+luy fu un autre qui avoit nom Aglimaire. En ce temps fu aussi archevesque<br>
+de Lyon un autre qui avoit nom Emulons. En ce temps mouru le pape Grégoire.<br>
+Après luy fu Serges; après, Léon; après, Benoist. En ce temps fu occis<br>
+Segatz, le duc de Bonivent, par sa gent. Et ceux meismes qui l'occirent<br>
+firent venir les Sarrasins et les reçurent en la cité de Bonivent. Entour<br>
+huit ans après la mort l'empereur Lothaire, mouru Charles, le plus jeune<br>
+des frères[14], et fu ensépulturé en l'églyse Notre-Dame de Lyon. Son<br>
+royaume prirent les deux frères Lothaire et Loys. Si eut l'empereur Loys<br>
+Bourgogne en sa partie, et Lothaire Provence[15]. Loys assembla ost contre<br>
+les Sarrasins qui estoient entrés à Bonivent. A eux se combati et occit<br>
+Amalmathar, leur seigneur, et reçut la cité. Par mauvais conseil fut déceu<br>
+le roy Lothaire, son frère, du mariage de deux femmes, dont presque toute<br>
+saincte Eglyse fu émue contre luy; pour ce cas furent dampnés par la<br>
+sentence l'apostoile deux archevesques, Teugaudes, archevesque de Trèves,<br>
+et Gonter, archevesque de Couloigne. Pour ce cas fu assemblé le concile des<br>
+prélats par le commandement le roy Charles-le-Chauf, son oncle, qui bon<br>
+conseil li looit, sé il le voulust avoir creu. Mais pour nul ammonestement<br>
+ne voult laissier son propos, ains mut et s'en alla par Lombardie droict à<br>
+Bonivent à l'empereur Loys, son frère. A cette voie s'accorda bien le roy<br>
+Charles-le-Chauf, pour ce qu'il avoit espérance qu'il se refrainist de sa<br>
+mauvaise volonté par le chatiement et l'ammonestement l'apostoile; mais à<br>
+ce ne s'accordoient pas plusieurs des prélats de France, ains le<br>
+contredirent, tant comme il purent, ceulx qui estoient mus par le<br>
+Sainct-Esprit et qui se doubtoient que esclandres né périls ne venist à<br>
+saincte Eglyse de cette chose. Car il avoient doubte de ce qui après en<br>
+avint, que l'apostoile ne fist sa volonté par prières, et que commune<br>
+erreur n'en fut espandue en saincte Eglyse. Toutevoies vint, si comme il<br>
+avoit proposé: à l'apostoile s'en alla et impétra ce qu'il voult. [16]De<br>
+Rome se départi bault et liez, et vint jusques à la cité de Luques, et là<br>
+fu malade d'une fièvre, et là meisme prit une maladie à tout sa gent si<br>
+grant et si crueuse qu'il les véoit mourir devant lui à gratis monciaux, né<br>
+oncques pour ce ne se avertit né ne voult entendre la vengeance né le<br>
+jugement de nostre Seigneur. De Luques s'en parti et vint à Plaisance, en<br>
+la huitiesme ide du mois d'aoust. Là demoura jusques dimanche après. Et<br>
+entour heure de nonnes, devint ainsi comme hors du sens. L'endemain perdi<br>
+la parole du tout, et puis mouru entour la seconde heure du jour. Un peu de<br>
+sa gent qui estoient demourés de cette pestilence, pristrent le corps et<br>
+l'enterrèrent en ung moustier près de la cité.<br>
+<br>
+ Note 13: <i>Archevesque.</i> &laquo;Episcopus.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 14: <i>Des frères</i>, c'est-à-dire des fils de ce Lothaire.<br>
+ <br>
+ Note 15: Le texte d'Adon est ici mal traduit. &laquo;Accepit autem<br>
+ (Ludovicus) partem transjurensis Burgundiæ, simul et Provinciam.<br>
+ Reliquam partem Lotharius sibi retinuit.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 16: A compter d'ici, notre chronique est traduite des Annales de<br>
+ St-Bertin, année 869.<br>
+<br>
+<br>
+II.<br>
+<br>
+ANNEE: 869.<br>
+<br>
+<i>Coment Charles-le-Chauf receut message qu'il n'entrast au royaume qui ot<br>
+esté Lothaire son frère, jusques après ce qu'il fu parti: et coment les<br>
+prélats le reçurent à seigneur en la cité de Mez. Et des constitutions qui<br>
+furent là establies.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce temps-là estoit le roy Charles-le-Chauf en la cité de Senlis, il et<br>
+la royne Judith[17]. Là avoient fait grans aumosnes, et avoient donné et<br>
+départi assez de leurs trésors aux églyses et aux lieux de religion; et les<br>
+rendirent par telle manière à Notre-Seigneur par cui don il les avoient<br>
+receus. De Senlis se départi et s'en alla à Atigny. Là vinrent à luy les<br>
+messages d'aucuns évesques et d'aucuns barons du royaume Lothaire qui mort<br>
+estoit, et luy mandoient qu'il n'allast en avant, et qu'il n'entrast au<br>
+royaume que Lothaire avoit tenu, jusques à tant que le roy Loys son frère<br>
+fust retourné d'un ost qu'il avoit fait sur les Wandres. Et quant il seroit<br>
+venu et qu'il séjourneroit en son palais d'Angelenham, si envoyast à luy<br>
+ses messages et luy mandast et le lieu et le temps qu'il assembleroient<br>
+pour traictier de la partision du royaume sans faille. Voir est qu'il avoit<br>
+jà ostoié par deux ans sur les Wandres, et plusieurs fois s'estoit jà à<br>
+eux combattu, mais pou ou noient y avoit gaigné; et refurent plusieurs qui<br>
+luy mandèrent qu'il venist jusques à Mez, et il se hasteroient de venir<br>
+contre luy en la voie, ou il vendroient à li en la cité. Loys s'appensa et<br>
+vit bien que c'estoit le meilleur conseil. A la voie se mit et alla jusques<br>
+à Verdun. Là rencontra plusieurs prélats du royaume Lothaire, Haston<br>
+l'évesque de Mez,[18] et Franque l'évesque de Tongres, et mains autres. Et<br>
+quant il furent en la cité, il assemblèrent en l'églyse Sainct-Estienne, et<br>
+puis furent les paroles qui s'ensuivent récitées en la présence le roy<br>
+Charles, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante-neuf. Alors commença à<br>
+parler l'évesque de Mez, Avancien avoit à nom, devant tous les prélats et<br>
+le peuple, et dict ainsi: &laquo;Biaux seigneurs, bien savez tous, et si est<br>
+chose seue en plusieurs règnes, les griefs que nous avons souffers pour nos<br>
+causes communément et pour nos droits soustenir, au temps de nostre prince<br>
+soubs qui nous avons été jusques à ore. Et si savez bien la douleur et<br>
+l'angoisse que nous avons en cuer de la honteuse mort qui lui est advenue.<br>
+Or n'y a donc autre conseil à nous qui sommes sans prince et sans chief<br>
+terrien, mais que nous convertissions nos cuers en jeusnes et oroisons, et<br>
+prions à celui qui tient en son poing les règnes et les roys, et ordonne du<br>
+tout en sa volonté, qu'il nous doingt roy selon son cuer, qui nous gouverne<br>
+en droict et en justice, et nous sauve et défende, et nous fasse tels que<br>
+nous soions tous d'un cuer et d'une volenté à luy aimer et luy obéir en<br>
+Dieu. Pour ce donques que cil fait la volonté de ceux qui le doubtent, et<br>
+oi leur prière, a-il esleu droit hoir et successeur de ce royaume, à qui<br>
+nous sommes soubmis de nostre volenté et pour nostre profit, c'est à savoir<br>
+le roy Charles qui ici est présent; il nous est advis que nous luy devons<br>
+rendre grace de ses bénéfices, que nous ne soions vers luy encolpés du vice<br>
+d'ingratitude pour ce qu'il nous donne prince et gouverneur qui nous garde<br>
+et défende longuement au profit de la saincte Eglyse, et nous doint vivre<br>
+soubs luy en paix et en concorde en son service, à l'onneur et à la louange<br>
+de celuy qui vit et règne sans fin. Et sé il lui plaict et il nous semble<br>
+que ce soit bien, nous oïrons de sa bouche qu'il en voudra dire et répondre<br>
+à nous et au peuple qui ci est assemblé.&raquo; Adonc parla le roy Charles aux<br>
+prélats et au peuple, et dict ainsi: &laquo;Biaux seigneurs, tout ainsi comme ces<br>
+honorables évesques ont tous ensemble parlé par la bouche d'un seul, et ont<br>
+monstré certainement votre volenté et votre commune concordance, à ce que<br>
+vous m'avez appelé par élection au profit du règne et de vous; sachiez<br>
+certainement que devant toutes choses je regarderai l'onneur et le<br>
+cultivement de Dieu et des églyses par l'aide de luy meisme et, après, de<br>
+chascun de vous, d'après la dignité de son ordre et l'estat de sa personne,<br>
+et les honoreray et sauveray de mon pouvoir, et tendray amour, et garderay<br>
+à chascun les drois et les lois, selon la coustume du païs: en telle<br>
+manière que obédience et honneurs roiaux me soient portés de chascun de<br>
+vous selon son estat et conseil et aide, pour vous et pour le roiaume<br>
+deffendre, sé mestier en estoit; ainsi comme nos devanciers l'ont fait par<br>
+droict et par raison à ceux qui ont régné pardevant moy.&raquo;<br>
+<br>
+ Note 17: <i>Judith</i>. Il faut lire <i>Ermentrude</i>.<br>
+ <br>
+ Note 18: &laquo;Il falloit traduire: <i>Haton l'évesque de Verdun, et Arnoul<br>
+ l'évesque de Toul. De là, venant à Mez, il y trouva Advencien,<br>
+ l'évesque de la ville, et Francon, l'évesque de Tongres</i>.&raquo; (Note de<br>
+ dom Bouquet.)<br>
+<br>
+Après le roy, parla Hincmaris, archevesque de Rains, et dit en telle<br>
+manière par le commandement Avancien[19], évesque de la cité, et des<br>
+évesques autres de la province de Trèves, comme Haston l'évesque de Verdun,<br>
+et Arnoult l'évesque de Toul et mains autres qui présens estoient. &laquo;Pour<br>
+ce,&raquo; dist-il, &laquo;qu'il ne semble à aucuns que ce soit desraison et<br>
+présomption sé nous et nos honorables frères et évesques de nostre province<br>
+de Rains, nous entremettons des causes et de l'ordonnance de cet<br>
+archeveschié, sachent tous que nous ne le faisons pas contre les drois des<br>
+canons, pour ce que l'églyse de Rains et celle de Trèves sont sereurs et<br>
+comprovinciaux en cette région de Belge, si comme l'auctorité de saincte<br>
+Églyse le monstre et l'ancienne coustume le preuve. Et pour ce doivent-il<br>
+garder à communs accors les establissemens des anciens pères et de sains,<br>
+et doit estre gardé entre l'archeveschié de Trèves et celluy de Rains la<br>
+condition de ce privilège, que celluy qui le premier est ordonné est tenu<br>
+pour le premier ordonné, et la divine loy establie de Dieu le dict ainsi.<br>
+<i>Quant tu trépasseras par le champ de ton amy, tu cueildras les espis, et<br>
+pour les mangier les frotteras en ta main, mais tu n'en cueildras nul à<br>
+faucille.</i> La moisson c'est le peuple, si comme nostre Seigneur vous<br>
+monstre en l'Evangile; la moisson doncques de mon amy, c'est le peuple<br>
+d'autres provinces. Tu frotteras ces espis en trespassant, c'est admonester<br>
+le peuple en ung corps de saincte Églyse à la volenté de nostre Seigneur;<br>
+doncques pouvons-nous passer en la province en admonestant le peuple à bien<br>
+faire, sans tort faire à nullui; né ne mettons la faucille de jugement au<br>
+peuple d'autre province. Autre raison: car les honorables évesques et<br>
+nostre frère de cette province nous commandèrent et admonestèrent ce à<br>
+faire en charité, pour ce qu'il n'avoient pas de provincial et vouldrent<br>
+que nous ordennissons de leurs causes ainsi comme des nostres propres.<br>
+Est-il ainsi,&raquo; dict-il, &laquo;seigneurs évesques?&raquo; Et il respondirent que oil.<br>
+Et il dict après: &laquo;Or nous povons doncques avertir qu'il plaict à nostre<br>
+Seigneur que nostre prince et nostre roy, qui cy est présent, à qui nous<br>
+sommes soubmis de nostre volenté, pour nous et nos églyses, est ci venu<br>
+pour nous et nous pour luy en la dernière partie du royaume que il tient.<br>
+Pour ce doncques que son père Loys, le puissant empereur et de saincte<br>
+mémoire, fu couronné à empereur à Rains par la main du pape Estienne,<br>
+pardevant l'autel Nostre-Dame, et fu puis déposé par la traïson du peuple<br>
+et des barons et des mauvais évesques, et puis fu restabli devant le corps<br>
+sainct Denys en France, et couronné de reschief en ceste églyse devant cest<br>
+autel de sainct Estienne, par la main des évesques, si comme nous veismes<br>
+qui y estions présens; et d'autre part, si comme nous trouvons ès<br>
+histoires, que quant ces anciens roys conquéroient les royaumes, il se<br>
+faisoient couronner des couronnes de chascun royaume. Il nous semble, sé il<br>
+vous plaisoit, que avenante chose seroit qu'il fust et couronné et enoingt<br>
+de la saincte onction, par la main d'évesque, au nom et au titre du royaume<br>
+où il est appelé; et s'il vous plaict qu'il soit ainsi fait, si vous y<br>
+accordez communément et le prononciez de vostre bouche.&raquo; Après ces paroles<br>
+s'escrièrent tous que ainsi fust fait. Lors leur dict après: Rendons graces<br>
+à Dieu et chantons: <i>Te Deum laudamus</i>. Après ce fu couronné et sacré<br>
+devant l'autel sainct Estienne. Si départit atant le concile.<br>
+<br>
+ Note 19: <i>Par le commandement.</i> &laquo;Jubente et postulante.&raquo;<br>
+ (An. S.-Bert.)<br>
+<br>
+<br>
+III.<br>
+<br>
+ANNEE: 869.<br>
+<br>
+<i>Du mandement Loys à Charles son frère, et de la response. Et d'une<br>
+incidence. Des griefs et du dommage que les Sarrasins firent au roy Loys au<br>
+retour de Bonivent. Et puis de Rollant, archevesque d'Arle, et puis des<br>
+Normans, et de la mort la royne Hermantrude et du mandement l'apostoile à<br>
+Charles-le-Chauf.</i><br>
+<br>
+<br>
+De Mez se départit le roy et s'en ala à Floringues[20]: et quant il eut là<br>
+ordonné ce que bon luy sembla, il s'en ala chascier[21] en la forest<br>
+d'Ardennes. Entre ces choses advint que son frère Loys fit paix aux<br>
+Wandres[22], sous une condition dont l'histoire ne parle mie. Pour celle<br>
+paix confirmer y envoya ses fils et aucuns marchis de sa terre; car il<br>
+demoura malade en la cité de Ragenbourg[23]. Au roy Charles manda par ses<br>
+messages les convenances qui estoient entre eux deux et de sa partie du<br>
+royaume Lothaire, et le roy Charles luy remanda responses souffisans à ce<br>
+qu'il lui avoit mandé.<br>
+<br>
+ Note 20: <i>Floringues</i>, aujourd'hui <i>Floringhem</i>, dans le département<br>
+ du Pas-de-Calais, arrondissement de Saint-Pol-sur-Ternoise, canton<br>
+ d'Heuchin. Latinè: <i>Florinkengas</i>.<br>
+ <br>
+ Note 21: <i>Chascier</i>. &laquo;Autumnali venatione exercitandum.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 22: <i>Wandres</i>. &laquo;Pacem, sub quadam conditione, apud Winidos<br>
+ procuravit obtinere.&raquo; Plus loin, l'annaliste de St-Bertin ajoute à ce<br>
+ nom: &laquo;Qui in regionibus Saxonum sunt.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 23: <i>Ragenbourg</i>. &laquo;Ragenisburg.&raquo; C'est Ratisbonne.<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i> En ce temps advint en Grèce que Basile occit par traïson<br>
+l'empereur Michiel, et cil avoit celluy Michiel accompagnié en l'empire.<br>
+Couronner se fit et gouverna l'empire tout seul. L'un de ces princes qui<br>
+Patrice avoit nom[24] envoïa à Barrain à tout trois cens nefs pour aider au<br>
+roy Loys contre Sarrasins. Si requeroit par iceluy prince meisme qu'il luy<br>
+onnast sa fille en mariage[25] pour espouse. Mais il ne la luy envoïa pas,<br>
+pour ne sai quelle discorde qui fu entre luy et le prince, dont il avint<br>
+qu'il s'en retourna à Corinthe à toute sa navie. En ce que l'empereur Loys<br>
+s'en retournoit de sa contrée de Bonnivent, les Sarrasins qu'il avoit<br>
+assiégiés en la cité de Barre issirent hors et se férirent en la queue de<br>
+son ost soudainement et tollirent bien jusques à deux mille chevaux: dessus<br>
+montèrent et firent d'eux-meismes deux batailles, puis s'en allèrent en<br>
+l'églyse Saint-Michiel de Mont-Gargan. Les clers et les pèlerins, qui là<br>
+estoient venus pour adourer, robèrent et tollirent tout quanqu'il avoient,<br>
+et puis s'en retournèrent chargiés de dépouilles. De cette aventure furent<br>
+l'apostoile et l'empereur moult courrouciés.<br>
+<br>
+ Note 24: <i>Patrice avoit nom.</i> C'est-à-dire étoit revêtu du titre de<br>
+ patrice. &laquo;Patricium suum ad Bairam cum CCCC (vel CCC) navibus<br>
+ miserat.&raquo; <i>Bairam</i>, c'est <i>Bari</i>, dans le royaume de Naples.<br>
+ <br>
+ Note 25: <i>Qu'il luy donnast sa fille en mariage.</i> Le latin dit plus<br>
+ clairement que le patrice demandoit de conduire à son maître la<br>
+ princesse qui lui avoit été fiancée auparavant. &laquo;Et filiam Hludowici,<br>
+ a se desponsatam, susciperet.&raquo;<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i> Loys, l'un des fils le roy Loys de Germanie, se combati en ce<br>
+temps contre les Wandres, à l'aide des Saisnes: grande occision y eut d'une<br>
+partie et d'autre, mais toutevoies il eut victoire à la parfin à grand<br>
+dommage de sa gent et à tant s'en retourna.<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i> Rolland, archevesque d'Arles, empétra en ce temps vers<br>
+l'empereur et l'empereris Engeberge, l'abbaïe de Sainct-Césaire, en l'isle<br>
+de Camarie[26]; mais ce ne fu pas sans grans dons et sans grant service:<br>
+moult estoit cette abbaïe riche et de grande possession. En icelle isle<br>
+souloient avoir ung port les Sarrasins; pourquoi y pouvoient légièrement<br>
+arriver. Un chastel y fit cest archevesque de terre tant seulement, et<br>
+quant il oï dire que Sarrasins venoient, il se mit follement dedans; car il<br>
+n'estoit né fort né garni pour luy sauver. Les Sarrasins vindrent là, de sa<br>
+gent occirent plus de trois cens, et au dernier le prindrent et le menèrent<br>
+tout loié en leur nefs, puis le mistrent à rançon qui fu tauxée à cent<br>
+cinquante livres d'argent et à cent et cinquante manteaux, et à cent et<br>
+cinquante espées, et à cent et cinquante présens sans les dons qu'il leur<br>
+donna d'autre part. Si avint qu'ainsi mourut en les nefs avant qu'il<br>
+fussent délivrés et que la rançon fust paiée; et les Sarrasins qui le<br>
+virent, findrent[27] qu'il ne povoient plus illec demourer, et hastèrent<br>
+forment ceux qui de la rançon paier s'entremestoient, s'il vouloient<br>
+recevoir leur seigneur. Et quant elle fu toute paiée sans nul deffaut, il<br>
+prirent le corps de l'archevesque tout revestu en épiscopaux garnemens si<br>
+comme il l'avoient pris, et l'assistrent en une charrette, et puis<br>
+l'emportèrent hors des nefs entre bras ainsi comme par honneur. Lors<br>
+vinrent entour luy ceux qui l'amoient, et quant il cuidèrent parler à luy<br>
+et faire joie si le trouvèrent mort. Lors l'emportèrent en terre à grans<br>
+pleurs et le mistrent en terre en ung tombel que luy-meisme avoit fait<br>
+appareiller pour luy. En ce temps fit Salmon, duc de Bretaigne[28], paix<br>
+aux Normans qui estoient sur le fleuve de Loire, et fit cueillir à ses<br>
+Bretons tout le vin qui estoit en sa partie d'Anjou[29]. L'abbé Hue et le<br>
+comte Geoffroy[30] se combatirent aux Normans, qui habitoient sur le fleuve<br>
+de Loire, et en occidrent entour soixante. En cette bataille prindrent ung<br>
+moine apostate (c'est-à-dire renoié de la foy), qui la foy crestienne avoit<br>
+déguerpie et s'estoit mis avec les Normans. Et pour ce qu'il faisoit aux<br>
+crestiens moult de mal tant comme il povoit, luy firent-il couper la teste.<br>
+[31]En ceste tempeste vinrent les Normans la seconde fois jusques à Paris,<br>
+l'abbaïe de Sainct-Germain robèrent et boutèrent le feu dedans le cellier,<br>
+et puis retournèrent tous chargiés des despoilles de ce qu'il avoient tolli<br>
+et robé. En ce temps commanda le roy Charles aux Manceaux et aux<br>
+Tourangiaus et à ceux qui habitoient delà le fleuve de Saine qu'il<br>
+fermassent les cités et fissent forteresses contre les assaulx des Normans;<br>
+et quand les Normans oïrent ce dire, il mandèrent à la gent du païs qu'il<br>
+leur donnassent une grande somme d'argent, de vins, de fourment et de<br>
+bestes, s'il vouloient avoir paix et trèves avec eux.<br>
+<br>
+ Note 26: <i>Camarie.</i> La <i>Camargue</i>, sur le Rhône.<br>
+ <br>
+ Note 27: <i>Findrent.</i> Feignirent.<br>
+ <br>
+ Note 28: <i>Duc de Bretaigne.</i> L'annaliste de Metz l'appelle <i>roi des<br>
+ Bretons</i>, et il a raison. (<i>Note de dom Bouquet</i>.)<br>
+ <br>
+ Note 29: <i>En sa partie d'Anjou.</i> &laquo;Et vinum partis suæ de pago<br>
+ Andegavensi cum Britonibus suis collegit.&raquo; C'est-à-dire: Et il put<br>
+ récolter, cette année, le vin des vignes plantées du côté de la Loire<br>
+ qui appartenoit au territoire d'Angers, et par conséquent à ses<br>
+ états. M. Guizot a rendu cette phrase ainsi: <i>Et il récolta le vin<br>
+ des territoires qui lui appartenoient au pays d'Angers</i>. La<br>
+ traduction du chroniqueur de Saint-Denis est moins mauvaise.<br>
+ <br>
+ Note 30: Le latin ajoute: &laquo;Cum Transsequanis.&raquo; C'est-à-dire: avec<br>
+ ceux qui habitoient au-delà de la Seine ou jusqu'à la Loire.<br>
+ <br>
+ Note 31: <i>En ceste tempeste, etc.</i> Cette phrase ne se trouve que dans<br>
+ le manuscrit du roi des <i>Annales de Saint-Bertin</i>. On voit que les<br>
+ Normands tenoient beaucoup aux celliers et aux vendanges.<br>
+<br>
+En la ville de Dussy[32] estoit le roy Charles, quant il oï nouvelles par<br>
+certains messages de la mort Hermentrude, sa femme, en l'abbaïe de<br>
+Sainct-Denys en France; et léans meisme fu elle mise en sépulture. Lors<br>
+manda le roy à Theuberge, qui femme eut esté le roy Lothaire, qu'elle luy<br>
+envoiast sa fille[33] Richeut par Boson, le fils au comte Bivin, qui frère<br>
+estoit à ceste Richeut. (Une pièce de temps) la tint sans épouser, ainsi<br>
+comme concubine; (mais il l'espousa puis, si comme l'histoire le dira<br>
+ci-après). A celui Boson, son frère, donna l'abbaïe Sainct-Morize et toutes<br>
+les appartenances, et s'en ala à Ais-la-Chapelle, et mena avec luy cette<br>
+Richeut, et se hasta moult d'aler pour recevoir le remenant des hommages du<br>
+royaume Lothaire, si comme il l'avoit mandé; et fit assavoir à tous qu'il<br>
+seroit à Gondouville[34] dedans la feste Sainct-Martin pour recevoir ceux<br>
+qui à lui devoient venir de Provence et de la parfonde Bourgoigne[35]: et<br>
+quant il fu à Ais nul ne vint à luy qu'il n'eust d'abord receu[36]. De là<br>
+se départit et s'en ala à Gondouville en son palais comme il l'avoit<br>
+ordonné.<br>
+<br>
+ Note 32: <i>Dussy.</i> C'est <i>Douzy</i>, bourg de Champagne, près de Mouzon,<br>
+ et sur la rivière du Cher.<br>
+ <br>
+ Note 33: <i>Sa fille.</i> Le latin ne dit pas cela; mais la phrase est<br>
+ obscure. &laquo;Exequente Bosone filio Bwni quondam comitis hoc missaticum<br>
+ apud matrem et materteram suam Theutbergam Lotharii regis relictam,<br>
+ sororem ipsius Bosonis nomine Richildem mox sibi adduci fecit, et in<br>
+ concubinam accepit.&raquo; Je crois voir ici que pendant l'absence de<br>
+ Boson, chargé de la mission d'annoncer à Theutherge la mort<br>
+ d'Hirmantrude, Charles avoit fait venir près de lui Richilde, sœur de<br>
+ Boson, et l'avoit retenue en concubinage.<br>
+ <br>
+ Note 34: <i>Gondouville.</i> &laquo;Gundulfi-villa.&raquo; C'est <i>Gondreville</i>, dans<br>
+ le pays Messin, à une lieue de Toul. Ce palais étoit situé sur la<br>
+ rive droite de la Moselle.<br>
+ <br>
+ Note 35: <i>De la parfonde Bourgogne.</i> &laquo;Et de superioribus partibus<br>
+ Burgundiæ.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 36: <i>Qu'il n'eust d'abord receu.</i> C'est-à-dire: Dont il n'eut<br>
+ obtenu précédemment la soumission. &laquo;Nullum obtinuit quem ante non<br>
+ habuit.&raquo;<br>
+<br>
+Avant qu'il partist receut les messages l'apostoile Adrien. Ces messages<br>
+estoient deux évesques, l'un avoit nom Paul et l'autre Léon, et ne venoient<br>
+pas au roy tant seulement, mais aux princes et aux prélas du royaume. La<br>
+forme du mandement estoit telle que nul mortel ne fust si hardi qu'il<br>
+entrast au royaume qui jadis ot été Lothaire, et qui par droict devoit<br>
+venir en la main son fils espirituel, né qui osast né troubler né molester<br>
+les hommes du royaume, ne fortraire par promesses et par dons: et sé nul le<br>
+fesoit autrement, ce qu'il feroit ne seroit pas tant seulement anéanti par<br>
+son auctorité, ains seroit celuy qui ce feroit excommunié et dessevré de la<br>
+compagnie de saincte Églyse; et sé aucun des évesques se consentoit à luy<br>
+en taisant, si ne seroit plus appelé prestre né pasteur, mais bergier loué;<br>
+et pour ce, ne luy appartiendroit-il des brebris garder, par conséquent né<br>
+de la dignité de pasteur. Avec les messages et pour ceste besoigne meisme<br>
+vint ung autre message[37] qui avoit nom Boderas. Quand les messages<br>
+l'apostoile s'en furent partis, le roy Charles s'aperceut bien que ceux luy<br>
+avoient menti qui luy avoient fait entendant par faus messagiers que le roy<br>
+Loys, son frère, estoit ainsi comme à la mort. Lors se partit de<br>
+Gondouville, et s'en ala ès parties d'Elisse[38], pour recevoir en amour et<br>
+en concorde Hue, le fils Geuffroy, et Bernart, son fils[39]. De là s'en<br>
+retourna pour yverner à Ais-la-Chapelle, et tant y demoura que la Nativité<br>
+fu passée, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante et dix.[40]<br>
+<br>
+ Note 37: <i>Un autre message.</i> Le latin ajoute: &laquo;Missus Hludowici<br>
+ imperatoris venit.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 38: <i>D'Elisse.</i> &laquo;In Elisacias partes.&raquo; Vers l'Alsace.<br>
+ <br>
+ Note 39: <i>Son fils.</i> &laquo;Bernardi filium.&raquo; Bernard, fils de Bernard.<br>
+ <br>
+ Note 40: La plupart des auteurs du IXème siècle commencent l'année à<br>
+ Noël, comme notre annaliste de Saint-Bertin.<br>
+<br>
+<br>
+IV.<br>
+<br>
+ANNEE: 870.<br>
+<br>
+<i>Coment Charles-le-Chauf espousa la royne Richeut, et de la pais aux<br>
+Normans, et du débat entre Charles-le-Chauf et Loys, son frère, pour la<br>
+partition du royaume Lothaire, et d'autres choses.</i><br>
+<br>
+<br>
+[41]D'Ais-la-Chapelle se parti le roy Charles et s'en retourna en France,<br>
+et vint en la cité de Noion. Là tint parlement à un prince des Normans qui<br>
+avoit nom Roric. Ci fu la fin telle qu'il le receust en amour et en<br>
+alliance. Après espousa Richeut, de qui nous avons devant parlé, qu'il<br>
+avoit tenue sans mariage. De là retourna à Ais-la-Chapelle. Là oï telles<br>
+nouvelles dont il ne se donnoit de garde; car Loys, son frère, roi de<br>
+Germanie, luy manda par ses messages s'il ne s'en issoit tantost de la<br>
+ville d'Ais et de tout le royaume qui avoit esté Lothaire, son frère, et<br>
+s'il ne le rendoit en paix ès mains des princes du royaume ainsi comme il<br>
+le tenoient au jour qu'il trespassa, bien sceut-il qu'il viendroit sur luy<br>
+à armes et qu'il auroit à luy bataille. Tant allèrent les messages d'une<br>
+part et d'autre, que la besoigne à ce menèrent que sermens furent faicts<br>
+des deux parties. De tenir les convenances jura par le roy l'un des<br>
+messages, et dit ainsi: &laquo;Je jure pour le roy Charles, mon seigneur, qu'il<br>
+se consent à ce que son frère le roy Loys ait une telle partie du royaume<br>
+Lothaire, leur frère, comme luy-meisme aura; et qu'il soit si loyaument<br>
+parti et si justement comme ceux le sauroient partir qui par l'accort des<br>
+deux parties y seront mis; et que ce soit sans barat et sans decevance, sé<br>
+son frère le roy Loys luy veult garder autelle fermeté et autelle loyaulté<br>
+comme il luy promet tant comme il vivra.&raquo; Quant ces convenances furent<br>
+ainsi affermées par sermens d'une partie et d'autre, le roy Charles se<br>
+partit d'Ais et s'en retourna en France, et s'en vint à Compiègne; là<br>
+célébra la Résurrection.<br>
+<br>
+ Note 41: <i>Annal. S.-Bertini, anno 870.</i><br>
+<br>
+(Au moys de may qui après vint s'en ala à Atigny[42]). Là viendrent à luy<br>
+les messagiers Loys son frère, qu'il eut envoiés pour partir le royaume;<br>
+mais il ne vouldrent pas tenir les convenances qui devant avoient este<br>
+jurées, si estoient plus fiers et plus hautains pour la prospérité de leur<br>
+seigneur, pour ce qu'il avoit pris, tant par barat comme par armes, le<br>
+prince des Wandres qui longuement avoit à luy guerroié et mains dommages<br>
+luy avoit fais. En moult de manières fu cette partition devisée et mandée<br>
+aux deux parties par divers messages; n'accorder ne se pouvoient. A la<br>
+parfin fut ainsi atiré que le roy Charles leur manda que il et Loys son<br>
+frère assemblassent paisiblement au royaume qui devoit être parti, et<br>
+fussent faictes loyales parties selon les convenances et les sermens qui<br>
+avoient esté fais, par le regart des preudes hommes qui à ce faire fussent<br>
+mis par les parties. Entre ces choses fu assemblé ung conseil d'évesques de<br>
+dix provinces. Là fu accusé de plusieurs cas Haimart l'évesque de Loon et<br>
+meismement de deux choses de ce qu'il ne vouloit obéir au roy Charles comme<br>
+à son prince, né à l'archevesque de Rains comme à son prélat. Mais<br>
+toutesvoies fu-il contraint à ces deux choses: son libelle escripvit et le<br>
+rendit en plein conseil. Si contenoit cette sentence: &laquo;Je, Haimart, évesque<br>
+de Loon, regehis et cognois que je dois être et serai désormais obédient et<br>
+féable au roy Charles, selon mon estat, si comme évesque doit être par<br>
+droit à son prince terrien et à son roy; et si promets aussi que je ferai<br>
+obédience à mon pouvoir à l'archevesque de Rains, telle comme je lui dois<br>
+faire selon les droits et les canons et les décrets des anciens pères, à<br>
+mon sens et à mon pouvoir.&raquo; Et quant il eut ce dict, il mist sa<br>
+subscription en son libelle.<br>
+<br>
+ Note 42: Cette précieuse parenthèse n'est pas traduite des Annales de<br>
+ Saint-Bertin, et ne se trouve que dans le continuateur d'Aimoin. Ce<br>
+ fut effectivement dans le palais d'Attigny qu'Hincmar de Reims obtint<br>
+ la condamnation d'Hincmar de Laon.<br>
+<br>
+Charlemaine le fils le roy Charles, qui estoit nommé abbé de plusieurs<br>
+abbaïes, faisoit moult de griefs et de dommages à son père; et pour ce<br>
+perdit-il les abbaïes qu'il tenoit et fu mis en prison à Senlis. (En ce<br>
+temps tenoient les princes lays aucunes abbaïes.) Entre ces choses envoia<br>
+le roy Charles ses messages[43] à Loys son frère, Eudes l'évesque de<br>
+Beauvais, et deux comtes Hardoin et Odon; et luy manda qu'il assemblassent<br>
+paisiblement pour partir le royaume Lothaire. Après, s'en ala à une ville<br>
+qui a nom Pontigon[44], là retournèrent à luy les messages qu'il eust<br>
+envoiés à Loys, son frère, et luy nuncièrent la responce qu'il luy mandoit,<br>
+qui telle estoit qu'il venist jusques à Haristalle, et il viendroit d'autre<br>
+part jusques à Marne[45]; et au milieu de ces deux lieux assembleroient à<br>
+parlement; et amenast chacun tant seulement quatre évesques et dix<br>
+conseillers et trente que vassaux que chevaliers[46]. Ainsi fu la chose<br>
+créantée. Le roy Loys mut et s'en vint à Flamereshem en la contrée de<br>
+Ribuarie[47]; là luy advint telle adventure qu'il chaï d'un solier qui<br>
+estoit viel et pourri luy et aucuns de sa gent. Blessé fu en sa jambe, mais<br>
+assez tost fu gari si comme il luy sembloit. (Il se hasta ung peu trop, car<br>
+la bleceure ne fu pas bien esteinte, si comme nous le dirons ci-après.) A<br>
+Ais-la-Chapelle s'en alla. Le roy Charles se rapproucha d'autre part au<br>
+lieu déterminé, et tant coururent messages d'une partie et d'une autre que<br>
+les deux roys assemblèrent là où il estoit dévisé en la cinquième kalende<br>
+d'aoust. Là départirent le royaume paisiblement selon les convenances<br>
+devant dictes.<br>
+<br>
+ Note 43: Le latin ajoute: &laquo;Ad Franconofurt.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 44: <i>Pontigon</i>, aujourd'hui <i>Pontion</i>.<br>
+ <br>
+ Note 45: <i>Marne.</i> Mersen.<br>
+ <br>
+ Note 46: <i>Que vassaus que chevaliers.</i> Je ne crois pas qu'il y eût de<br>
+ différence bien sensible avant le XIV&circ;e siècle entre ces deux mots.<br>
+ Aussi le latin dit-il <i>officiers ministériels et chevaliers</i>. &laquo;Inter<br>
+ ministeriales et vassalos.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note: 47: <i>En la contrée de Ribuarie.</i> &laquo;In pago Ribuario.&raquo;<br>
+<br>
+Ci-après sont nommés les cités et les villes de la partie du roy Loys:<br>
+Coloigne, Trèves, Utrehect, Strahasbourt, Baille[48], et maintes autres<br>
+villes et cités qui pas ne sont à nommer pour eschiver la confusion; et<br>
+pour ce que les noms sont en langue tioise on ne les peut pas assigner<br>
+proprement en françois[49]. En celle partie furent adjoutées les deux<br>
+parties de Frise qui estoient du royaume Lothaire. Et par dessus cette<br>
+division luy fu encore donnée la cité de Mez, l'abbaïe Saint-Père et<br>
+Saint-Martin et toutes les villes et les appartenances de cette contrée; et<br>
+si luy fu donnée pour le bien de paix et de charité une partie des Ardennes<br>
+tant comme le fleuve qui a nom Urcha en depart jusque à tant qu'elle cheï<br>
+en Meuse.<br>
+<br>
+ Note 48: <i>Baille.</i> Basle.<br>
+ <br>
+ Note 49: En voici la liste exactement copiée du latin: &laquo;Coloniam,<br>
+ Treviris, Utrecht, Strasburg, Basulam, Abbatiam Suestre (<i>Susteren</i>,<br>
+ dans le duché de Jullers), Berch (<i>Berge</i>, près Ruremonde), Niu<br>
+ monasterium (<i>Nussa</i>, près Cologne), Castellum (<i>Kessel</i>, sur la<br>
+ Meuse), Indam (<i>Cornelismunster</i>, près d'Aix-la-Chapelle),<br>
+ Sancti-Maximini (près de Trèves), Ephterniacum (<i>Esternach</i>), Horream<br>
+ (<i>Oeren</i>, dans Trèves), Sancti-Gangulfi, Faverniacum (<i>Favernay</i>, en<br>
+ Franche-Comté), Polemniacum (<i>Poligny</i>, en Comté), Luxoium (<i>Luxem<br>
+ Baume</i>, dans les Vosges), Luteram (<i>Lure</i>, diocèse de Besançon),<br>
+ Balmau, Offonis-villam (<i>Vellefaux</i>, diocèse de Besançon),<br>
+ Meyeni-monasterium (<i>Moyen-Moustier</i>, dans les Vosges), Eboresheim<br>
+ (dans l'Alsace), Homowa (dans Strasbourg), Masonis-monasterium<br>
+ (<i>Maesmunster</i>, en Alsace), Hombroch, Sancti-Stephani, Strasburg,<br>
+ Sancti-Deodati (<i>Saint-Dyé</i>), Bodonis monasterium (<i>Bon-Moustier</i>,<br>
+ dans les Vosges), Stivagium (<i>Estival</i>), Romerici montem<br>
+ (<i>Remiremont</i>), Morbach (en Alsace), Sancti-Gregorii (<i>id.</i>),<br>
+ Mauri-monasterium (<i>id.</i>), Erenstein (<i>id.</i>), Sancti-Ursi in Salodoro<br>
+ (<i>Soleure</i>), Grandivellem (<i>Grantfel</i>, diocèse de Basle),<br>
+ Allam-Petram (près <i>Moyen-Moustier</i>), Lustenam (?), Vallem Clusæ<br>
+ (<i>Vaucluse</i>, diocèse de Besançon), Castellum-Carnonis<br>
+ (<i>Chatel-Challon</i>), Heribodesheim (?), Abbatiam de Aquis,<br>
+ Hoenchirche, Aughtchirche, comitatum Testebrant, Batua (<i>Batavia</i>),<br>
+ Harluarias (dans le duché de Gueldres), Masau subterior de ista<br>
+ parte, et Masau superior, quod de illa parte est; Liugas (<i>Liège</i>),<br>
+ quod de ista parte est, Districtum Aquense (<i>Aix</i>), Districtum<br>
+ Trectis (<i>Maestricht</i>). In Ripuarias, comitatus V, Megenensium,<br>
+ Bedagowa, Nitachowa, Sarachowa subterior, Blesitchowa, Selm,<br>
+ Albechowa, Suentisium, Calmontis, Sarachowa superior, Odornense quod<br>
+ Bernardus habuit, Solocense, Basiniacum, Elischowe, Warasch,<br>
+ Scudingum, Emaus, Busalchowa. In Elisatia, Comitatus duo; de Frisia<br>
+ duos partes de regno quod Lotharius habuit.... Civitatem cum Abbatia<br>
+ S.-Petri et S.-Martini, et comitati Moslensi, cum omnibus villis in<br>
+ eo consistentibus tam dominicatis quam et vassalorum. De Arduenna,<br>
+ sicut flumen Urta surgit inter Bislam et Tumbus, decurrit in Mosam et<br>
+ sicut recta via pergit in Bedensi. Exupto quod de Condrusio est, ad<br>
+ partem Orientis, trans Urtiun, et Abbatias Prumiem et Stabelan, et<br>
+ omnibus villis dominicalis et vassalorum.&raquo;<br>
+<br>
+Ci-après sont nommées les cités et les bonnes villes de la partie le roy<br>
+Charles: Lyon sur le Rhosne, Besançon, Vienne, Tongres, Tol, Verdun,<br>
+Cambray, et moult d'autres villes et cités qui pas ne sont à nommer[50]. Le<br>
+lendemain que ces parties ainsi furent devisées, les frères revindrent<br>
+arrière ensemble, congié prindrent l'un à l'autre, et se départirent en<br>
+paix et en amour. Le roy Loys retourna à Ais-la-Chapelle, le roy Charles en<br>
+France, et commanda que la reyne Richeut, sa femme, fust admenée encontre<br>
+luy. A Saint-Quentin en Vermandois vint, et puis ensemble à Senlis, et puis<br>
+à Compiègne. Là se déporta tout le mois de septembre en gibier et en<br>
+chasse. De la partie du royaume Lothaire qu'il eut receu fit sa volenté et<br>
+en donna et départi à sa volenté.<br>
+<br>
+ Note 50: Voici les autres noms: &laquo;Vivarias, Vatiam, Montem-Falconis,<br>
+ Sancti-Michaelis, Gildini-monasterium, S.-Mariæ in Bisantione,<br>
+ S.-Martini in eodem loco, S.-Augentil, S.-Marcelli; S.-Laurentii<br>
+ Leudensi, Sennonem, Abbatiam Niellam, Molburium, Laubias,<br>
+ S.-Gaugerici, S.-Salvii, Crispinno, Fossas, Marilias, Honulficurt,<br>
+ S.-Servatii, Maalinas, Ledi, Sunniacum, Autonium, Condatum,<br>
+ Mesrebecchi, Tidivinni, Lutosa, Calmontis, S.-Mariac in Desmant,<br>
+ Echa, Andana, Wasloi, Altummontem, Comitatus Texandrum. In Bracbanto,<br>
+ Comitatus quatuor Cameracensim, Hainoum, Lomensem. In Hasbanio,<br>
+ Comitatus quatuor, Masau superiur, Masau subterrior, Liugas quod<br>
+ pertinet ad Veosutum; Scarponense, Viridunense, Dulmense, Arlon,<br>
+ Waurense, Comitatus duo, Mosminse, Castricium, Condrust. De Arduennâ<br>
+ sicut flumen Urta surget inter Bislanc et Tumbas, ac decurrit ex hac<br>
+ parte in Mosam, et sicut recta via ex hac parte Occidentis pergit in<br>
+ Bedensi. Tollense, aliud Odornense quod Tremarus habuit; Barrense,<br>
+ Portense, Salmoringum, Lugdunense, Viennense, Vivarias, Ucericium. De<br>
+ Frisiâ tertiam partem.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+V.<br>
+<br>
+ANNEE: 870.<br>
+<br>
+<i>Des messages l'apostoile Adrien au roy Loys qu'il rendist le royaume<br>
+Lothaire à son nepveu Loys. Du contens le roy Loys, coment il envoya joyaux<br>
+à l'Eglyse de Rome et coment il prit Vienne.</i><br>
+<br>
+<br>
+Le roy Loys qui à Ais fu retourné, n'estoit pas encore bien guary de la<br>
+bleceure de sa jambe qu'il prist quant il chaï du solier, si comme<br>
+l'istoire ci devant conte, pour ce qu'il ne povoit pas bien endurer les<br>
+cures des physiciens. Et pour ce que la bleceure se tournoit à pueur et à<br>
+pourreture se fist-il tranchier toute la maladie[51], si en demeura plus<br>
+longuement en la ville qu'il ne cuida, car il acoucha du tout au lit et fu<br>
+aussi comme prest de la mort. En ce temps viendrent les messages de<br>
+l'apostoile à Ais, et de Loys l'empereur. Les messages l'apostoile furent<br>
+Johan et Pierre, cardinaulx de l'Églyse de Rome; les messages à l'empereur<br>
+furent l'évesque Vibode et li quens Bernart. Tel mandement apportoient au<br>
+roy Loys que de rien ne s'entreméist du royaume Lothaire son nepveu, qui<br>
+par droict devoit escheoir à l'empereur Loys son frère. Assez briesvement<br>
+leur rendit responce et congié, et puis si les envoia au roy Charles son<br>
+frère. Quand il fu guari de sa maladie et il put chevauchier, il se partit<br>
+et s'en alla à Renebourg[52]. Restice[53] le roy des Wandres qu'il tenoit<br>
+en prison[54] fit traire hors, et luy fit les yeux sachier, et puis<br>
+commanda qu'il fust tondu en une abbaïe. Après manda à ses fils Charlon et<br>
+Loys qu'il venissent à luy. Mais il ne y vouldrent pas venir, car il<br>
+sentoient bien qu'il avoit meilleure volenté à Charlemaine son frère que<br>
+vers eulx. De Renebourg se partit et s'en alla à Frenquefort vers le<br>
+commencement du caresme pour tenir le parlement pour le contens apaisier de<br>
+luy et de ses fils. Allèrent tant messages d'une part et d'autre que trève<br>
+fut donnée jusques au moys de may, que le père les assura qu'il n'auroient<br>
+par luy nul mal, et il promistrent d'autre part qu'il ne feroient nul mal<br>
+au royaume si comme il avoient commencié. Quant ce feust accordé et le<br>
+parlement feust fini, le roy se départi de Franquefort et s'en alla à<br>
+Renebourg.<br>
+<br>
+ Note 51: <i>La maladie</i>. C'est-à-dire: <i>La chair pourrie</i>.<br>
+ <br>
+ Note 52: <i>Renebourg.</i> Ratisbonne.<br>
+ <br>
+ Note 53: <i>Restice</i> ou <i>Ratislas</i>, prince de Moravie; le même qui<br>
+ demanda à l'empereur Michel saints Cyrille et Methodius, pour prêcher<br>
+ l'évangile à ses peuples.<br>
+ <br>
+ Note 54: <i>En prison.</i> Le latin ajoute: &laquo;A Carlomanno per dolum<br>
+ nepotis ipsius Restitii captum.&raquo;<br>
+<br>
+Tout le mois de septembre se déporta le roy Charles en chasse de bois et<br>
+puis s'en vinst à Saint-Denis en France, pour célébrer la solennité des<br>
+glorieux martyrs. Le jour mesme, si comme on chante la messe, vindrent à<br>
+luy les messages à l'apostoile Adrien et ceux meismes qui au roy Loys<br>
+avoient esté; épistres luy apportaient à luy et aux évesques de son<br>
+royaume, qui contenoient moult espouventablement qu'il n'entrast au royaume<br>
+qui eut esté Lothaire son nepveu, car il appartenoit par droict héritage à<br>
+l'empereur Loys, qui son frère avoit esté. Au roy ne pleurent pas moult ces<br>
+nouvelles, ains porta moult griefs ce mandement. Tant luy prièrent les<br>
+messages et autres bonnes gens, qu'il osta Carlemaine, son fils, de prison<br>
+de Senlis et il luy commanda qu'il demourast avec soy. Les messages fit<br>
+conduire jusques à Rains et commanda que ses amis et son conseil feussent<br>
+là assemblés; et quand il lu là venu, il demoura entour huit jours, et aux<br>
+messages donna congié de repartir. Mais il envoïa avec eulx ses propres<br>
+messages à l'apostoile Adrien, Ansegesile l'abbé de Saint-Michel, et un<br>
+autre lay qui Liethart avoit nom. Par eulx envoia dons et offrandes à<br>
+l'autel de Saint-Pierre de Rome et des vestemens d'or et des couronnes d'or<br>
+à pierres précieuses. Luy-meisme alla avec les messages jusques à Lyon. Là<br>
+se départi de luy Charlemaine, son fils, sans son sceu, car il s'enfuit par<br>
+nuit et s'en alla au royaume de Belge. Grans tourbes de larrons et de<br>
+robeurs assembla, et fit par le pays si grant destruction et si grand<br>
+cruaulté qu'il n'est nul qui croire le peust, fors ceux qui ce virent et<br>
+souffrirent. Moult en fu dolent son père quand il le sceut, et dist: &laquo;Las!<br>
+quelle engendréure je ai faite, quand cil est larron qui peust estre<br>
+coronné de deux roïaumes! Pourquoi emble-il? Ne fust tout sien, s'il<br>
+vousist?&raquo; Mais pourtant ne voult-il pas retourner né laissier la voie qu'il<br>
+avoit entreprise, ains s'en alla à Vienne où Berte la femme Girart[55]<br>
+estoit, et assist la cité le plustost qu'il péust. Cil Girart n'éstoit pas<br>
+dedans, ains estoit ailleurs en ung fort chastel. Moult fu le pays d'entour<br>
+gasté et destruit pour ce siège. Tant fist le roy par sens et par engin,<br>
+qu'il mist discension entre ceux qui la cité gardoient, si que une grande<br>
+partie se tinst à luy. Mais quand Berte aperçut cette chose, elle manda<br>
+Girart son seigneur. Puis qu'il fust venu ne voult-il pas tenir la cité<br>
+contre le roy, ains la rendi maintenant, et le roy rentra liez et joyeux,<br>
+et célébra en la ville la Nativité Nostre-Seigneur.<br>
+<br>
+ Note 55: <i>La femme Girart.</i> Berte étoit femme de Girard de<br>
+ Roussillon, si fameux dans nos anciens romans. Ce siége de Vienne a<br>
+ beaucoup exalté l'imagination des poètes françois. Il forme le nœud<br>
+ de la chanson de geste de <i>Gerard de Vianne</i>; il en est fait<br>
+ également mention dans celle de <i>Gerard de Roussillon</i>.--&laquo;La<br>
+ Chronique de Vezelay place à tort la mort de Girard en 847, et celle<br>
+ de Berte en 844.&raquo; <i>(D. Bouquet.)</i><br>
+<br>
+[56]Quant le roy eust ainsi la cité receue, il contraint Girart à ce qu'il<br>
+luy rendroit les chastiaux d'entour et les livreroit à ceux que le roy y<br>
+vouldroit envoier; et de ce luy donna bons ostages[57]; trois nefs luy<br>
+bailla, et luy souffrit qu'il s'en allast parmi le fleuve du Rosne, luy et<br>
+Berte sa femme, et leurs gens et leurs biens meubles. La cité bailla à<br>
+garder à Boson le frère la royne sa femme. De là se parti pour aller en<br>
+France, par Auxerre et par Sens retourna et s'en vinst droict à l'églyse<br>
+Saint-Denys. Quand Charlemaine son fils oy dire qu'il venoit, il s'en alla<br>
+à Maison luy et toute sa route: les chastiaux, les villes et le pays tout<br>
+dégasta. Après ce envoïa à son père quatre messages faussement et par<br>
+coverture, et luy manda que volentiers vendroit à luy à mercy et amendroit<br>
+vers Dieu et vers luy quanqu'il avoit meffait; mais tant seulement eust<br>
+merci de ceux qui avec luy estoient, né pour ce ne se voult oncques tenir<br>
+de mal faire. Le roy retint deux de ses messages et avec les autres deux<br>
+envoïa Gaulin, abbé de Saint-Germain, et le conte Baudouin qui serourge<br>
+estoit Charlemaine meisme. Par ces deux manda que seurement povoit-il venir<br>
+sé il vouloit. Lors faingni par tricherie et luy manda qu'il viendroit à<br>
+luy, et envoïa de rechief autres messages pour requerre ce qui ne pouvoit<br>
+estre; et, tandis, s'éloingna du pays et s'en ala vers la cité de Toul. A<br>
+ses barons le roy requit jugement de ceulx qui son fils luy avoient ainsi<br>
+soustraict et aliéné (qui estoit diacre de sainte Églyse), et qui si grand<br>
+tourment et destruction avoient faict en son royaume. Lors furent jugés et<br>
+condempnés à recevoir mort; et après commanda le roy que leurs terres et<br>
+leurs fiefs fussent pris et saisis en sa main. Après ce ordonna coment son<br>
+fils et tous malfaiteurs qui avec luy estoient au royaume, feussent pris et<br>
+chastiés. Si ne se tint pas tant seulement au jugement des pairs et des<br>
+barons, ains voult et requist qu'il feussent jugiés des prélats. Jugiés<br>
+furent et excommuniés selon la sentence de l'apostoile, qui commanda que<br>
+nul n'eut à eulx participation, n'en boire, n'en mangier, n'en nulle autre<br>
+chose, si comme il est contenu en l'épistre selon les saints canons qu'il<br>
+envoièrent à tous les prélas. Et meismement de son fils Charlon requist-il<br>
+jugement à tous les prélas de cette province[58] comme celui qui feust<br>
+diacre et eust fait serment à son père par deux fois dont il étoit parjure,<br>
+et avoit fait tant de tourmens en son royaume et telles desloyautés contre<br>
+son père. [59]En France retourna le roy vers le caresme; à Saint-Denis s'en<br>
+vint vers Pasques fleuries, et là célébra la résurrection. Après la feste<br>
+dut mouvoir à Saint-Morise pour aler encontre l'empereris qui ainsi lui<br>
+avoit mandé par ses messages; mais pour ce qu'il entendi certainement<br>
+qu'elle avoit pris jour de parlement à Loys son frère, le roy de Germanie,<br>
+à Trente, ne voult-il pas aller, ains retourna à Senlis[60]. Là vint à luy<br>
+Allard le message son frère le roy Loys, qui luy mandoit qu'il venist à luy<br>
+au parlement en la cité du Traict, et il viendroit d'autre part à<br>
+Renebourg[61] tantost coment il auroit envoié Charles son fils contre les<br>
+Wandres. Mais le roy Charles voulut ordonner l'estat de Loys son fils. Si<br>
+commanda que Boson frère à sa femme Richeut la royne, feust chambellan et<br>
+maistre sur tous les huissiers; et luy donna l'onneur et la terre Girart le<br>
+conte de Bourges. Bernart le marchis envoia en Aquitaine et luy bailla la<br>
+cure et l'ordonnance de tout le royaume. Avant, luy feist faire seremens,<br>
+et puis luy octroia Carcassonne, Arles-le-Blanc et Thoulouse.[62]<br>
+<br>
+ Note 56: <i>Annal. S.-Bertin. Anno 871.</i><br>
+ <br>
+ Note 57: <i>Bons ostages.</i> C'est Girard qui donna ces ôtages au roi.<br>
+ &laquo;A Gerardo sibi obsides dari jussit.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 58: <i>De cette province.</i> De la province du diocèse de Sens, dans<br>
+ lequel étoit situé le diaconat de Carloman.<br>
+ <br>
+ Note 59: Ici le traducteur de Saint-Denis, guidé par le continuateur<br>
+ d'Aimoin, a omis le récit des derniers événemens de l'année 871, tel<br>
+ que le donnoient les Annales de Saint-Bertin. Il nous transporte à<br>
+ l'année 872. Dans le texte des Annales, Charles, après avoir tenu un<br>
+ plait, placit, ou parlement à Servais, vient célébrer la fête de Noël<br>
+ à Compiègne. De Compiègne, il se rend au monastère de Saint-Lambert,<br>
+ puis revient à Compiègne, et de là, comme dans la Chronique de<br>
+ Saint-Denis, à Saint-Denis.<br>
+ <br>
+ Note 60: <i>Senlis</i>. <i>Silvacum</i> a été pris ici pour Silvanectum.<br>
+ Quelques-uns pensent que <i>Silvacum</i> est <i>Ville-en-Selve</i>, dans la<br>
+ montagne de Reims; mais on s'accorde plutôt à le reconnoître dans<br>
+ <i>Servais</i>, proche de <i>La Fère</i> et à six lieues de Laon.<br>
+ <br>
+ Note 61: <i>A Renebourg.</i> Le latin ajoute <i>Aquis</i>: c'est-à-dire: <i>Il<br>
+ reviendroit d'Aix à Ratisbonne</i>.<br>
+ <br>
+ Note 62: Cette dernière phrase est mal entendue. Le latin dit qu'avec<br>
+ Boson, Charles envoya en Aquitaine Bernard et un autre marquis<br>
+ également nommé Bernard, et qu'il confia à Boson l'administration du<br>
+ royaume; qu'au comte de Toulouse Bernard il céda, après avoir reçu<br>
+ ses sermens, Carcassonne et Rasez: &laquo;Eum (Bosonem) cum Bernardo,<br>
+ itemquo cum alio Bernardo markione, in Aquitaniam misit, et<br>
+ dispositionem ipsius regni et commisit. Bernardo autem Tholosæ<br>
+ comiti, poat præstita sacramenta, Carcasonem et Rhedas concedens, ad<br>
+ Tholosam remisit.&raquo; Ce premier Bernard étoit fils de Bernard, duc de<br>
+ Septimanie, et étoit lui-même comte d'Auvergne. En 879, il devint<br>
+ marquis de Gothie.<br>
+<br>
+<br>
+VI.<br>
+<br>
+ANNEES: 872/873.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Loys rendit à l'empereris Angeberge sa partie du royaume<br>
+Lothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien à l'empereur Basile de<br>
+Constantinoble; et coment Loys fu couronné; et coment Charlemaine le fils<br>
+Charles-le-Chauf eut les yeux crevés.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys<br>
+qu'il venissent à luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et<br>
+son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa présence, il<br>
+feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il<br>
+n'y eut né foy né loyauté, d'une part né d'aultre. Après les requist qu'il<br>
+ostoiassent avec Charlemaine leur frère sur les Wandres; mais oncques<br>
+accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour<br>
+luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses<br>
+ennemis à si grant ost comme il put rassembler. Après ce, mut au lieu et au<br>
+jour qu'il eust pris à l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit<br>
+sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reçue encontre la partie du roy<br>
+Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la<br>
+volenté et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui à luy estoient<br>
+rendus et soubmis; dont fu lié par divers sermens dont l'un estoit jà<br>
+menti. Car le serment qu'il eust faict à l'empereris Angeberge fust tout<br>
+contraire à celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frère et aux<br>
+barons du royaume. Après manda l'empereris au roy Charles qu'il venist<br>
+parler à elle à Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mandé<br>
+devant.<br>
+<br>
+Là ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui<br>
+avoient esté entre luy et le roy Loys son frère; mais il y envoia messages<br>
+qui riens ne firent né nulle certaineté ne luy apportèrent.<br>
+<br>
+En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople<br>
+à l'empereur Basile et à ses deux fils Léon et Constentin pour la besoigne<br>
+que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce proposé et ordonné.<br>
+Ses messages furent Estienne, évesque de Néphese, Donez, évesque<br>
+d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'églyse de Rome. Et si fu avecques eulx<br>
+Anastaise qui garde estoit des armoires et des écrins du palais[64]. Si<br>
+estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; là fu grand concile<br>
+assemblé et fu appelé le huitiesme concile général. Là fu accordé le<br>
+contens et le schisme apaisié qui devant eust esté de la promotion[65]<br>
+Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassié et excomenié et<br>
+Ignace ordenné[66]. En ce concile feust aussi ordenné les images adourer<br>
+tout autrement que les anciens pères n'en avoient senti; dont les Grecs<br>
+contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant à aucunes choses<br>
+s'accordèrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome,<br>
+qui à eulx s'accordoit des images adourer.<br>
+<br>
+ Note 63: <i>D'Oiste.</i> D'Ostie.<br>
+ <br>
+ Note 64: C'étoit le célèbre <i>Anastase le bibliothécaire</i>, auteur de<br>
+ l'histoire ecclésiastique et du <i>Liber pontificalis</i>.<br>
+ <br>
+ Note 65: <i>Promotion.</i> Il faut lire <i>déposition</i>.--<i>Foucin</i>, Photius.<br>
+ <br>
+ Note 66: <i>Ordenné.</i> C'est-à-dire <i>restitué</i>.<br>
+<br>
+A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain<br>
+fu couronné par la main Adrien l'apostoile, en l'églyse Saint-Père. Et<br>
+quant la messe fu chantée, l'apostoile le mena meisme à grand compagnie de<br>
+chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne<br>
+avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son<br>
+orgueil. Pour eulx tous envoièrent à l'empereur Loys le comte Ginise[67] et<br>
+firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et<br>
+qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourné. Mais elle ne tint guères ce<br>
+commandement, ains s'en ala après luy assez tost après ce. Si eust envoié<br>
+avant à Charles, le roy de France, l'évesque Guinbode, pour grace et amour<br>
+impétrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit esté faict<br>
+entre luy et Loys, son frère le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au<br>
+roi cil message: il estoit lors alé en Bourgoigne pour aucunes besoignes.<br>
+Là oït nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart<br>
+le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se départi et vint à Atigny, là tint<br>
+parlement ès kalendes de septembre. Et quant il eust là demouré pour<br>
+aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au<br>
+mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala<br>
+Avau-Terre[70] en la cité du Traict. Là furent à parlement à luy les deux<br>
+grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se<br>
+départi en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit à contens et à<br>
+discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De<br>
+là s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y étoit alé, mais<br>
+par terre. Par Atigny[71] s'en vint à Soissons, en l'abbaïe Saint-Marc<br>
+célébra la Nativité Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce siècle<br>
+l'apostoile Adrien. Après luy fu en siège Johan, diacre de l'églyse de<br>
+Rome.<br>
+<br>
+ Note 67: Le latin est ici mal entendu... &laquo;In loco illius inbergæ<br>
+ filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut<br>
+ missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 68: <i>Pontliaire.</i> &laquo;Ad Pontem-liudi.&raquo; ou <i>Lieupont</i>, en<br>
+ Bourgogne.<br>
+ <br>
+ Note 69: <i>Vitel.</i> &laquo;Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi,<br>
+ Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus.&raquo; Il est bien<br>
+ difficile aujourd'hui de distinguer ces trois <i>Bernards</i>.... Mais le<br>
+ surnom de la victime étoit sans doute <i>le viaus</i>.<br>
+ <br>
+ Note 70: <i>En Avau-Terre.</i> Comme nous disons: <i>Dans les Pays-Bas</i>.<br>
+ <br>
+ Note 71: <i>Attigny.</i> Le latin dit: <i>Gundulfi-villam</i>.<br>
+<br>
+[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de<br>
+France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et<br>
+tribulations qui avoient esté faictes à sainte Églyse au royaume de France<br>
+et aux autres régions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent<br>
+recommanciés par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus<br>
+avoit le roy compilées et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns<br>
+sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult<br>
+estoient profitables à garder la paix de saincte Églyse et du royaume, et<br>
+avoit moult estroitement commandé que elles feussent moult fermement<br>
+gardées et tenues. Après ce, fist assembler les évesques en la cité de<br>
+Senlis, où ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le<br>
+desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent à faire de tels<br>
+cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposèrent de<br>
+tous les degrés de saincte Églyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas<br>
+excommenié. Après ce fait se pourpensèrent les desloyaus ennemis de la<br>
+paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour<br>
+ce qu'il ne portoit mes né nom né habit de clerc, de tant povoit-il plus<br>
+légièrement monter à nom et en pouvoir de roy. Alors commencièrent à<br>
+assembler et à faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et<br>
+à traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais<br>
+d'autres régions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire<br>
+hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu<br>
+convenable à ce faire. Et après, se il apercevoient que il se voulust tenir<br>
+de mal faire, il le couronneroient à roy par dessus son père. Ainsi eust<br>
+été fait par adventure sé le conseil n'y eut esté mis: car il fu mestier<br>
+qu'il fust traict hors de prison et mené avant par les évesques qui pas ne<br>
+l'avoient jugié, et fust atiré que la sentence par quoi il avoit esté jugié<br>
+à mort fust relaschiée et assouagiée, par quoi il peust avoir temps de se<br>
+repentir; en telle manière toutes-voies qu'il n'eust povoir né licence de<br>
+faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et<br>
+amené devant tous, ceux qui là furent commencièrent à crier que il eust les<br>
+iex crevés. Pour ce que tous ceux qui pensoient à mal faire pour couverture<br>
+de li feussent du tout hors de leur espérance et que saincte Églyse et le<br>
+royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust troublée<br>
+pour luy.<br>
+<br>
+ Note 72: <i>Annal. S.-Bertini, anno 873.</i><br>
+<br>
+En ce temps vint à Franquefort Loys le roy de Germanie. Là meisme célébra<br>
+la Nativité de Nostre-Seigneur avant qu'il s'en partit. Après y tint<br>
+parlement entour les kalendes février, et manda à ses deux fils Charlon et<br>
+Loys qu'il y feussent, et à tous les hommes feutables qui avoient esté du<br>
+royaume Lothaire. Et tandis comme il demeuroit, advint une merveilleuse<br>
+adventure, car le diable prist semblance du bon ange et vinst à Charlon<br>
+l'un des fils du roy Loys, et li dist que Diex s'estoit courroucié à son<br>
+père et de ce qu'il le vouloit occire pour la raison de Charlemaine son<br>
+frère, et que il[73] li devoit tollir le royaume et à luy donner. Charlon<br>
+qui moult fust épouvanté de cette advision, se leva tout effraié et s'en<br>
+fust en ung moustier qui près estoit de la maison où il gisoit; si ne fut<br>
+pas merveille s'il fut éspoenté, car il y a telle différence entre l'ange<br>
+Dieu et du deable, quant il faint semblance et clarté du bon ange, que cil<br>
+qui a veue la vision de l'ange Dieu demoure en joie et en bonne espérance,<br>
+et cil qui a veue la vision du mauvais ange demoure en paour et en<br>
+tristèce. Le deable le suivit et entra au moustier après li, et li dist:<br>
+&laquo;Pourquoi as-tu paour? né pourquoi me fuis-tu? Tu pues bien savoir, sé je<br>
+ne venisse de par Dieu pour toy annoncier ce qui adviendra par temps, que<br>
+je n'osasse pas entrer après toy en ce moustier qui est la maison de Dieu.&raquo;<br>
+Tant li dist de telles paroles et de semblables que il prit communion, de<br>
+la main du deable, que Dieu li envoioit par luy, si comme il disoit; et<br>
+tantost comme il l'eut receue, le deable li entra au corps. Tantost vint à<br>
+son père qui séoit au milieu de son parlement avec ses aisnés fils et ses<br>
+barons et ses prélas. Lors le prist le deable à tourmenter et dist devant<br>
+tous qu'il vouloit guerpir le siècle, et que jamais à sa femme n'abiteroit.<br>
+Lors traict l'espée et la lessa cheoir à terre, et quant il voult descendre<br>
+le baudré, le deable le commença trop fort à tourmenter, et lors saillirent<br>
+avant les évesques et les barons et le tindrent à force. De ce fu le père<br>
+moult ému et tous ceulx qui là estoient. En l'églyse le menèrent, et<br>
+tantost se revesti l'archevesque Luiberz pour la messe chanter, et quand ce<br>
+vint au point de l'évangile, il commença à crier à haute voix: <i>Ve, ve,<br>
+ve,</i> et toujours cria ainsi continuellement jusques à tant que la messe<br>
+fust chantée. Le père qui moult étoit dolent le lessa aux évesques et à ses<br>
+autres amis et commanda qu'il fust mené par les sains lieux des martyrs et<br>
+des confesseurs, que par leurs mérites et par leurs dessertes sé il<br>
+plaisoit à Dieu peust estre ramené en son sens. Si se pensa qu'il le<br>
+envoieroit à l'églyse Saint-Père de Rome; mais il entrelessa cette voie<br>
+pour aucunes autres besoignes.<br>
+<br>
+ Note 73: <i>Il.</i> Dieu.<br>
+<br>
+<br>
+VII.<br>
+<br>
+ANNEES: 873/874.<br>
+<br>
+<i>Coment Charles-le-Chauf assit les Normans en la cité d'Angiers. De la paix<br>
+que le roy Loys fit aux Wandres pour Charlemaine son fils aidier, et coment<br>
+Charles-le-Chauf fit venir à merci les Normans, qui avoient assiégé Angiers<br>
+et de maintes autres choses.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce temps repaira l'empereur Loys en la cité de Capue. Si estoit jà mort<br>
+Lambert-le-Chauve[74]. Et estoit venu à grant ost un patrice de l'empereur<br>
+des Grecs en la cité d'Ydronte[75], pour aider à ceulx de Bonivent, qui luy<br>
+promirent qu'il li rendroient une somme d'avoir pour le treuage que il<br>
+soloient devant ce rendre aux empereurs qui estoient roys de France. Lors<br>
+manda l'empereur Loys à l'apostoile Jehan qu'il venist à luy en la cité de<br>
+Capue[76], si que par luy fust à luy réconcilié son compère[77] Adelgise.<br>
+Si tendoit à ce l'empereur que son serment fust sauvé par la présence<br>
+l'apostoile (car il avoit juré qu'il prendroit à force cil Adelgise avant<br>
+qu'il partist du siège, né oncques prendre ne le polt).<br>
+<br>
+ Note 74: <i>Lambert-le-Chauve.</i> C'étoit le lieutenant d'Adalgise, duc<br>
+ de Bénévent.<br>
+ <br>
+ Note 75: <i>Idronte.</i> Latiné: <i>Hydrontus</i>. C'est <i>Otrante</i>.<br>
+ <br>
+ Note 76: <i>Capue.</i> Le latin porte: <i>In Campaniam</i>.<br>
+ <br>
+ Note 77: <i>Son compère.</i> Le compère du pape.<br>
+<br>
+Charles le roy de France assembla son ost en ce contemple[78] et commanda<br>
+qu'il s'en alast tout droict vers Bretaigne. Pour ce le fist que il ne<br>
+vouloit pas que les Normans, qui avoient assis la cité d'Angiers,<br>
+s'aperceussent qu'il alast sur eulx, car tost s'en fussent fui en tel lieu<br>
+où il ne les peust pas contraindre. Puis qu'il fust meu en cette besoingne<br>
+vint à luy un message qui luy conta que son frère Loys le roi de Germanie<br>
+avoit fait par quoi Charlemaine estoit eschappé de Saint-Père de Corbie où<br>
+il estoit en prison, et s'estoit à luy accompagné en son contraire et en sa<br>
+nuisance par le consentement de deux faux moines et de sa gent meismes. De<br>
+ce fu le roy moult courroucié; mais pour ce ne laissa-il pas la besoigne<br>
+que il avoit emprise; ains s'en ala à Angiers et assit les Normans qui jà<br>
+avoient destruit maintes cités et maint chastel et maintes églyses, et<br>
+abbaïes si destruites et arses qu'il avoient tout rasé à terre. D'autre<br>
+part estoit Salemon le duc de Bretaigne[79], et li et son ost estoient<br>
+logiés sur un fleuve qui est appelé Maene. Et tandis comme le roy Charles<br>
+estoit à ce siège, le duc Salemon envoia à lui Bigon son fils, à grant<br>
+compagnie des plus nobles hommes de Bretagne, au roy se recommanda et luy<br>
+jura feauté devant tous les barons. Et le roy tint le siège devant la cité<br>
+si longuement et si asprement, qu'il les dompta et les contraint si que les<br>
+plus grans vindrent à lui à merci. Tel serement qu'il leur demanda firent,<br>
+tels ostages laissèrent comme il voult et tant comme il en demanda, et à<br>
+telle condiction que il istroient tous de la cité en un jour, et que jamais<br>
+en son royaume mal ne feroient né ne consentiroient à faire. Au derrenier<br>
+luy requistrent qu'il souffrist qu'il habitassent en une isle de Loire,<br>
+jusques au moys de février, et que il eussent marchié de viandes. Et après<br>
+ce mois ceulx qui crestiens estoient et qui la crestienneté vouldroient<br>
+tenir vraiment et loyaument, viendroient à luy, et ceulx qui encore<br>
+estoient païens et voudroient estre crestiens fussent baptisés à sa<br>
+volenté. Et ceulx qui la crestienneté refuseroient se partissent du<br>
+royaume, né jamais pour mal faire n'y retourneroient, si comme il avoient<br>
+juré. A ce s'accorda le roy et leur octroia cette requeste. Quant ils orent<br>
+la cité vidiée, le roy et les prélats et le peuple entrèrent enz à grant<br>
+dévotion. Les corps sains St. Aubin et St. Lucin, qui avoient esté repos en<br>
+terre pour la paour des Normans, remistrent en leurs fiertres<br>
+honorablement. Des Normans prit le roy tous ostages, puis se partit du pays<br>
+et s'en ala droict au Mans, du Mans à Evreux et puis à Neufchastel[80]; de<br>
+là s'en tourna vers la cité d'Amiens, de là s'en ala à une ville qui a nom<br>
+Audrieu[81]. Si estoit jà la saison entour les kalendes de novembre. En<br>
+chaces le roy se déporta un peu de temps, puis s'en vint à Soissons. La<br>
+Nativité Nostre-Seigneur célébra en l'abbaïe Saint-Marc.<br>
+<br>
+ Note 78: <i>En ce contemple.</i> Dans ces entrefaites; dans ce temps-là<br>
+ même.<br>
+ <br>
+ Note 79: Le latin dit: &laquo;Ultrâ Meduenam fluvium in <i>auxilio</i><br>
+ residente.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 80: <i>A Neufchatel.</i> &laquo;<i>Castellum novum apud Pistas.</i>&raquo; C'est<br>
+ aujourd'hui Pitres, au confluent de l'Andelle et de la Seine, à peu<br>
+ de distance du <i>Pont-de-l'Arche</i>.<br>
+ <br>
+ Note 81: <i>Audrieu.</i> &laquo;<i>Audriacam-villam</i>.&raquo; C'est <i>Orreville</i>, près de<br>
+ Doullens, sur les bords de la rivière d'Autie.<br>
+<br>
+[82]En cette année, qui estoit celle de l'Incarnation huit cent<br>
+soixante-quatorze, fu l'hiver si lonc et si fort de gelées et de nois, que<br>
+nul homme qui lors vesquit n'avoit oncques veu si fort. Entour la<br>
+Purification tint le roy parlement à Saint-Quentin en Vermandois. Les<br>
+jeunes de la quarantaine fit en l'églyse Saint-Denis et léans meisme<br>
+célébra la Résurrection. Vers le moys de juing tint général parlement dans<br>
+la ville de Ducy. Là meisme receut les dons et les présens qu'on luy avoit<br>
+accoutumez à faire ainsi comme chacun an. De là se parti et s'en ala à<br>
+Compiègne. En cet esté fu si très-grant la sécheresse qu'il ne fu pas foin<br>
+et blé. [83]En ce point, advint que Rodulphe ung prince des Normans, qui<br>
+tant de maux avoit fait au royaume Charles et qui à luy ne voult pacifier<br>
+si comme l'istoire à la dessus conté, fu occis au royaume de Loys son<br>
+frère, et plus de cinquante Normans qui avec luy estoient. Cette nouvelle<br>
+fu apportée au roy Charles qui pas n'en fu courroucié.<br>
+<br>
+ Note 82: <i>Annal. S.-Bertini, anno 874.</i><br>
+ <br>
+ Note 83: <i>En ce point.</i> Ce qui suit est placé dans les Annales de<br>
+ Saint-Bertin, à l'année précédente, et immédiatement avant le récit<br>
+ de la levée du siège d'Angers par les Normands. C'est dans cette<br>
+ ville que Charles-le-Chauve apprit la mort de Rodolphe ou Raoul.<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i>--En ce temps s'espandit planté de langoustes par Allemagne,<br>
+par France, par Espagne, si que cette pestilence put estre comparée à une<br>
+des plaies d'Egypte. Au roy Loys de Germanie, qui son parlement devoit<br>
+tenir en la cité de Mez, vint un message à grant haste et li dist: &laquo;Que<br>
+s'il ne se hastoit de secourre Charlemaine son fils, en la cité de Marc[84]<br>
+contre les Wandres, jamais ne le verroit.&raquo; Tantost après ces nouvelles s'en<br>
+vint à Renebourg; mais avant qu'il se partit livra-il Charlemaine<br>
+l'Aveugle, fils le roy Charles son frère, à Lambert l'archevesque de<br>
+Mayence, et li manda qu'il luy fist donner sa soustenance en l'abbaïe<br>
+Saint-Aubin, qui est en la cité meisme; et par ce monstra-il bien qu'il li<br>
+desplaisoit les maux que cil Charles, qui son neveu estoit, avoit fait aux<br>
+églyses et au peuple, et contre son père meismes tant comme il pot régner<br>
+né avoir pouvoir de roy. Quant il fu venu à Renebourg, il envoia ses<br>
+messages aux Wandres et fit paix à eulx au plus honorablement que il pot,<br>
+pour son fils oster de péril. Les messages d'une gent qui sont appelés<br>
+Behemes[85] mist en prison pour ce qu'il estoient à luy venus par tricherie<br>
+comme messagiers, et ainsi comme pour luy et sa gent espier.<br>
+<br>
+ Note 84: Marc. &laquo;<i>Monachia.</i>&raquo; C'est Munich.<br>
+ <br>
+ Note 85: <i>Behemes.</i> Bohémiens.<br>
+<br>
+[86]<i>Incidence</i>--Au roy Charles de France vindrent diverses nouvelles<br>
+de Salemon, duc de Bretaigne. Les uns disoient qu'il estoit mort et les<br>
+autres qu'il estoit malade; mais les plus vraies estoient de sa mort en la<br>
+manière que nous tous dirons. La vérité si est que il estoit haï des plus<br>
+nobles hommes de Bretaigne, Pascuitan et Urfan[87], et d'aucuns François à<br>
+qui il avoit fait vilainies et griefs. Ceulx et mains autres le pristrent<br>
+ung jour en chassant, luy et son fils Bigon. Son fils pristrent et le<br>
+mistrent en prison; mais Salemon eschapa et s'en fuit en une ville qui en<br>
+leur langue est appelée Pancheron[88], et s'enfouist en un moustier pour<br>
+soy garantir. Pris fu de ses hommes meisme et livré à Fulcoart et aux<br>
+autres François. Les iex li crevèrent et lendemain fu trouvé mort. Si<br>
+semble que ce fust vengeance de Dieu pour punir sa grant desloyauté, car il<br>
+avoit chacié Héripone, son droit seigneur, jusques dans un moustier et<br>
+l'avoit occis dessus l'autel meisme.<br>
+<br>
+ Note 86: <i>Annal. S.-Bertini, anno 874.</i><br>
+ <br>
+ Note 87: <i>Pasquitan et Urfan.</i> Comtes de Vannes et de Rennes.<br>
+ <br>
+ Note 88: C'étoit un lieu du comté de <i>Poher</i>, dans le duché de Rohan.<br>
+<br>
+En ce temps envoia Loys le roy de Germanie message au roy de France<br>
+Charles, son frère. Ce message fu Charles son fils meisme et autres<br>
+messagers avec luy, et li mandoit que volentiers auroit à luy parlement sur<br>
+le fleuve de Muese[89]. Le roy Charles le receut volentiers, et fu pris<br>
+jour de parlement en lieu déterminé. Mais puis qu'il fu meu luy convint-il<br>
+demorer; car une maladie le prit en cette voie, qu'on appelle flux. Et pour<br>
+ce refu pris un autre jour ès kalendes de décembre, sur ce fleuve de Muese,<br>
+en une ville qui a nom Haristalle. (Au jour du parlement assemblèrent les<br>
+deux frères. Des besoignes du parlement se taist l'istoire et pour ce nous<br>
+en convient taire.) Au retour se mist le roy Charles, et s'en vint à<br>
+Saint-Quentin en Vermandois et puis par Compiègne. Là célébra la Nativité<br>
+Nostre-Seigneur, et le roy Loys fit cette feste meisme à Ais-la-Chapelle.<br>
+De Ais se parti pour tenir parlement à Franquefort qui siet par delà le<br>
+Rin. [90]Et le roy Charles s'en vint au commencement du Caresme en l'abbaïe<br>
+de Saint-Denis en France. Laiens meisme célébra la solempnité de la<br>
+Résurrection. La royne Richeut, qui laiens estoit avec luy, accoucha<br>
+droictement le mercredi devant Pasques par nuict; mais l'enfant mouru<br>
+tantost comme il fu baptisé. Laiens accompli la royne les jours de sa<br>
+gésine[91], et le roy s'en parti après la feste et s'en ala à Bar[92].<br>
+Après retourna à Saint-Denys aux Lethaines des Rovoisons[93]: puis s'en<br>
+parti et s'en ala à Compiègne la vigile de Pentecoste. Lors tint parlement<br>
+Loys de Germanie à Tribures[94], droictement en may. Et pour ce qu'il ne<br>
+put parfaire ce qu'il cuida, il rassigna parlement là meisme au moys<br>
+d'aoust. Vers le moys d'aoust s'en ala le roy Charles vers Ardennes, à une<br>
+ville qui a nom Ducy. Là oï certaines nouvelles de la mort Loys son nepveu,<br>
+l'empereur d'Ytalie. Pour cette raison mut tantost et s'en ala à Ponty[95]<br>
+et commanda à tous ceulx qui estoient ses feutables et de son conseil qu'il<br>
+venissent à luy. De là s'en ala à Langres et attendi ceulx qu'il béoit<br>
+amener avec luy en Ytalie. La royne Richeut envoia à Senlis[96] par la cité<br>
+de Rains. Son fils Loys envoia en cette partie du royaume qu'il avoit reçue<br>
+comme Loys son frère, après la mort Lothaire son neveu. Aux kalendes de<br>
+septembre mut et s'en ala par Saint-Morise de Chablies; après passa les<br>
+mons de Montjeu et entra ès plaines de Lombardie.<br>
+<br>
+ Note 89: <i>De Muese.</i> Il falloit <i>de Moselle</i>.<br>
+ <br>
+ Note 90: <i>Annal. S.-Bertini, anno 875.</i><br>
+ <br>
+ Note 91: <i>Les jours de sa gesine.</i> Le temps du repos qui suit<br>
+ l'enfantement. Le latin dit: &laquo;Illaque, dies purificationis post<br>
+ parturitionem expectante.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 92: <i>Bar.</i> Erreur: le latin dit: &laquo;Ad Basivum perrexit.&raquo; C'est<br>
+ <i>Baisieux</i>, à deux lieues de Corbie et de Buissy.<br>
+ <br>
+ Note 93: <i>Rovoisons.</i> Rogations.<br>
+ <br>
+ Note 94: <i>Tribures.</i> Maison royale entre Mayence et Oppeinheim, sur<br>
+ les bords du Rhin.<br>
+ <br>
+ Note 95:<i>Ponty.</i> Pontyon.<br>
+ <br>
+ Note 96: <i>A Senlis.</i> C'est-à-dire à <i>Servais</i>.<br>
+<br>
+<br>
+VIII.<br>
+<br>
+ANNEES: 875/876.<br>
+<br>
+<i>Coment Charles-le-Chauf vint en Lombardie, et coment le roy Loys son frère<br>
+envoia ses fils contre luy et entra en sa terre. Coment Charles-le-Chauf fu<br>
+couronné à empereur de Rome, et du concile des prélas en la cité de Mez en<br>
+la présence l'empereur.</i><br>
+<br>
+<br>
+Bien sceut Loys le roy de Germanie les nouvelles de la mort de Loys<br>
+l'empereur d'Ytalie son neveu, et que le roy de France Charles son frère<br>
+estoit jà là meu pour cette chose. Tantost envoia Charlon son fils contre<br>
+luy. Et le roy Charles aussi ala encontre, quant il sceut qu'il venoit;<br>
+mais cil qui pas ne l'osa attendre s'enfui. De ce fu le père moult<br>
+courroucié né pour ce ne voult pas la besoigne entrelaissier. Ains envoia<br>
+Charlemaine son autre fils à grant gent. Le roy Charles, qui plus grant<br>
+force que li avoit, vint encontre à bataille; mais Charlemaine, qui bien<br>
+sceut qu'il n'avoit pas pouvoir à son oncle, requist paix. Foy et serment<br>
+donnèrent l'un à l'autre et puis cil s'en retourna. Quant le roy Loys de<br>
+Germanie sceut qu'il n'avoient rien fait contre leur oncle, il meisme prit<br>
+son fils et son ost et s'en vint devant Attigny. Si le fist par le conseil<br>
+Enguerran qui chambellan avoit esté au roy Charles, mais par la royne<br>
+Richeut eut été getté de court; (et ce fit-il par mal de luy[97] que il<br>
+véoit bien que le roy n'estoit pas au pays et qu'elle estoit seule<br>
+demourée.) Lors manda la royne les plus grans hommes du royaume son<br>
+seigneur, et leur fist jurer qu'il iroient contre le roy Loys. Le serement<br>
+firent, mais il ne le gardèrent pas comme faux et mauvais. Car il meisme<br>
+gastèrent le royaume qu'il avoient juré à garder. Après que le roy Loys ot<br>
+ainsi adomagié le royaume Charles son frère, tandis comme il n'estoit pas<br>
+au pays, par l'aide et le conseil des plus grans hommes du royaume meisme,<br>
+il s'en ala à Attigny et fit la feste de la Nativité; puis s'en ala par la<br>
+cité de Trèves à Franquefort et amena avec luy aucuns des barons du royaume<br>
+Charles son frère, qui à luy s'estoient joint et alié. Là demoura tout le<br>
+Caresme jusques après la résurrection. Avant qu'il s'en partist oï<br>
+certaines nouvelles de la mort la royne Ermentrus[98] sa femme, qui estoit<br>
+trespassée à Renebourg. Le roy Charles, qui en Lombardie estoit, manda les<br>
+barons d'Ytalie qu'il venissent à luy, mains vindrent et aucuns non. A Rome<br>
+s'en ala par le commandement l'apostoile Jehan qui mandé l'avoit, moult le<br>
+receut honorablement quant il fu là venu, en la seizième kalende de janvier<br>
+de l'Incarnation huit cent soixante-seize: [99]moult biaux présens et<br>
+riches offrit à l'autel Saint-Père, et l'apostoile Jehan li mist sur le<br>
+chief la couronne impériale, et fu appelé Auguste et empereur des Romains.<br>
+De Rome se parti et s'en ala à Pavie. Là tint parlement et ordenna de ses<br>
+besoignes. Boson, le frère Richeut sa femme l'empereris, fist duc et garde<br>
+de la terre, et li lessa tels gens comme il requist et telle compagnie.<br>
+Lors se parti l'empereur, les mons passa et s'en vint à Saint-Morise de<br>
+Chablies. Si se hasta moult de retourner, pour faire la feste de la<br>
+Résurrection en l'églyse de Saint-Denys en France, et l'empereris Richeut,<br>
+qui en la cité de Senlis[100] demouroit, ala encontre luy tantost comme<br>
+elle en oï nouvelles. Si passa parmi Rains et Chalons, parmi Langres et<br>
+Besançon, jusques à une ville qui a nom Warnifontène[101]. Avec l'empereris<br>
+retourna par les cités devant dites à Compiègne; de là s'en vint à<br>
+Saint-Denis pour faire les festes de la Résurrection. Lors manda les<br>
+messages l'apostoile Jehan, c'est à savoir Jehan de Touscane et Jean<br>
+d'Arete, et Ansegise de Sane[102]. Par leur conseil et par l'autorité<br>
+l'apostoile ordenna ung concile général de prélas en la marche de Lorraine,<br>
+en une ville qui a nom Pontigon. Cil Boson dont nous avons parlé que<br>
+l'empereur avoit laissié en Ytalie pour la garde, et qui frère estoit sa<br>
+femme, espousa Ermangart la fille l'empereur Loys. Puis que l'empereur<br>
+Charles s'en feut retourné en France, par le conseil Evrat le fils<br>
+Bérangier, en laquelle garde la demoiselle demouroit, sans le sceu<br>
+l'empereur[103].<br>
+<br>
+ Note 97: <i>Par mal de luy.</i> Par la haine qu'il portoit à la reine.<br>
+ <br>
+ Note 98: <i>Ermentrus.</i> Le latin la nomme <i>Emma</i>.--<i>Renebourg</i>,<br>
+ Ratisbonne.<br>
+ <br>
+ Note 99: <i>Annal. S. Bertini, anno 876.</i><br>
+ <br>
+ Note 100: <i>Senlis.</i> Lisez <i>Servais</i>.<br>
+ <br>
+ Note 101: <i>Warnifontem.</i> &laquo;Warnaril-fontana.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 102: <i>Sane.</i> Le latin porte <i>Senonensem</i>; Sens.<br>
+ <br>
+ Note 103: Le latin porte: &laquo;Par le conseil de Béranger, fils<br>
+ d'Evrard,&raquo; et ajoute: &laquo;<i>Iniquo conludio</i> in matrimonium sumpsit.&raquo;<br>
+<br>
+Quant le terme du concile approcha, l'empereur Charles et les messages<br>
+l'apostoile murent et s'en alèrent par Rains et par Chaalons, et quant tous<br>
+furent rassemblés, prélas et autres personnes, et il furent revestis des<br>
+aornemens de saincte Églyse, et tapis et carpites[4] furent estendus et le<br>
+tiexte des Évangiles fust mis sus ung leutrin, droict devant le siège où<br>
+l'empereur devoit seoir, en plein senne[5], il entra au concile vestu de<br>
+draps à or, à la guise de France, luy et les messagiers l'apostoile Jehan.<br>
+Lors commencièrent une anthienne <i>Exaudi nos Domine</i>. Après fu chanté le<br>
+<i>Te Deum</i> et le <i>Gloria</i>, et dit à la fin l'oraison l'évesque Jehan de<br>
+Toscane. Atant s'assit l'empereur et tous les prélats. Lors se dreça cil<br>
+Jehan message l'apostoile en plein concile, et commença à lire les épistres<br>
+l'apostoile que il envoioit au concile. Après en lut une autre de la<br>
+primacie Ansegise l'archevesque de Sens, qui contenoit telle sentence:<br>
+&laquo;Qu'il eut pouvoir d'assembler concile et de faire autres semblables choses<br>
+par toute la France et Allemagne toutes les fois que mestier en seroit, par<br>
+l'auctorité l'apostoile, et que les décrès du siège de l'apostole fussent<br>
+manifestés par luy, et ce que l'en feroit fu par luy mandé à la cour de<br>
+Rome; et plus, que s'il avenoit que l'on eust mestier de conseil sur aucun<br>
+grief cas, si que il convenist que l'apostoile en ordennast ou donnast<br>
+sentence, que par luy fust la besoigne requise et rapportée. Lors<br>
+requistrent les prélas que l'en leur laissast lire la lettre ainsi que elle<br>
+estoit envoiée. A ce ne s'accorda pas l'empereur, ains leur demanda qu'il<br>
+respondroient au mandement l'apostoile? Et il respondirent que volentiers<br>
+obéiroient au mandement, mais que les droicts et les privilèges de leurs<br>
+éveschiés, qui estoient donnés selon les canons, leur feussent gardés.<br>
+Moult s'efforça de rechief l'empereur et les messages à ce qu'il<br>
+respondissent simplement et absolument à ce que l'apostoile mandoit de la<br>
+primacie en l'églyse; mais oncques autre response que la première n'en<br>
+porent avoir; fors que tant que Frotaire l'archevesque de Bordiaus<br>
+respondit par flaterie ce qu'il cuidoit qui deust plaire à l'empereur, pour<br>
+ce qu'il estoit venu de Bordiaus à Poitiers et de Poitiers à Borges, contre<br>
+les droits des canons, par le déport et par l'assentement du prince. Lors<br>
+s'esmu l'empereur et dict que l'apostoile avoit donné son pouvoir à<br>
+Ansegise au concile et que il tendroit son commandement. Lors prit<br>
+l'épistre tout enroulée luy et le message et la baillèrent à Ansegise, et<br>
+luy fit apporter une chaire, et la fit mestre par dessus tous les évesques<br>
+du royaume de cà les mons, de lès Jehan de Toscane message l'apostole qui<br>
+séoit de lès luy; et commanda à Ansegise qu'il passast tout oultre par<br>
+dessus tous les autres qui avant devoient séoir par ordre, et séist en la<br>
+chaire. Lors commencia à crier devant tous l'archevesque de Rains, que<br>
+c'estoit contre les rieules[106] et contre les droicts des saints canons;<br>
+mais toutes-voies demoura l'empereur en son propos. Après ce, requistrent<br>
+les prélas de rechief qu'il eussent l'exemplaire de l'épistre qui à eulx<br>
+estoit envoiée; né oncques avoir ne la porent, et en telle manière se<br>
+départi le concile sans rien plus faire en cette journée.<br>
+<br>
+ Note 104: <i>Tapis et carpites.</i> Les <i>carpites</i> ou <i>carpetes</i> étoient<br>
+ des tapis de pieds. (Voyez Ducange au mot <i>Carpetta</i>.) Le latin<br>
+ porte: &laquo;<i>Domo ac sedilibus palliis protensis.</i>&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 105: <i>Senne.</i> Synode, assemblée solennelle. (Suite du chapitre<br>
+ VIII.)<br>
+ <br>
+ Note 106: <i>Rieules.</i> Règles.<br>
+<br>
+En la dixième kalende de ce moys meisme assemblèrent les prélas. En ce<br>
+concile furent leues les épistres que l'apostoile envoioit aux lais, et si<br>
+fu leue la manière coment l'empereur fu esleu et la confirmation des prélas<br>
+du royaume d'Ytalie, et les chapistres qu'il establi et qu'il fist<br>
+confermer à tous et qu'il commanda à confermer aux évesques de cà les mons:<br>
+et atant départi le concile à cette journée.<br>
+<br>
+En la cinquième nonne de juillet[107], s'assemblèrent de rechief les prélas<br>
+sans l'empereur. Là ot contens et plainctes des prestres des diverses<br>
+paroisses qui se plaignoient aux messages l'apostoile d'aucuns griefs: et<br>
+atant départi le concile sans plus faire à cette journée.<br>
+<br>
+ Note 107: <i>Juillet.</i> Le latin dit: <i>Juin</i>.<br>
+<br>
+En la quatrième nonne du meisme moys, assemblèrent les prélas, si fu lors<br>
+l'empereur présent. Là meisme oï les messages Loys son frère, le roy de<br>
+Germanie, Gilebert l'archevesque de Couloigne, et deux contes Adalart et<br>
+Maingaut. De par leur seigneur requéroient partie du règne l'empereur Loys<br>
+le fils Lothaire, qui par droict héritage luy aferoit, ensi comme<br>
+luy-meisme l'avoit créanté par son serement. Lors commença Jehan le Toscan<br>
+à lire l'épistre l'apostoile Jehan qu'il envoioit aux évesques du royaume<br>
+Loys, si en bailla l'exemplaire à Gilebert l'archevesque de Couloigne, et<br>
+li commanda que il l'aportast aux évesques à qui elle estoit envoiée: et<br>
+atant départi le concile à cette journée.<br>
+<br>
+En la sixième yde de juing[108], assemblèrent les évesques derechief; et<br>
+entour l'eure de nonne vint le message l'apostoile Léon, évesque et nepveu<br>
+l'apostoile, et ung autre qui Pierre avoit nom. Si apportoient épistres à<br>
+l'empereur et à l'empereris et salut aux évesques. Atant se départi le<br>
+concile en cette journée.<br>
+<br>
+ Note 108: <i>Juin.</i> Le latin dit: <i>Juillet</i>.<br>
+<br>
+En la cinquième yde de juing assemblèrent les prélas. Là fut lue l'épistre<br>
+de la dampnation de Georges, l'évesque de Formose[109], et tous ceulx qui à<br>
+luy se consentoient. Là furent présentées à l'empereur de par l'apostoile<br>
+et entre les autres ung sceptre et ung baston d'or, et à l'empereris draps<br>
+de soie et ung fermail à pierres précieuses. Atant départi le concile à<br>
+cette journée.<br>
+<br>
+ Note 109: <i>De Georges, l'évesque de Formose.</i> Il falloit: <i>De<br>
+ l'évêque Formose</i>. Le latin porte: &laquo;Lecta est Apostoli epistola de<br>
+ damnatione Formosi episcopi, Gregorii Nomenclatoris et consentientium<br>
+ eis.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+IX.<br>
+<br>
+ANNEE: 876.<br>
+<br>
+<i>Coment le concile assembla de rechief, et coment les causes des églyses<br>
+furent débatues. Coment aucuns des Normans furent baptisiés qui puis<br>
+retournèrent à la mescréandise. De la mort le roy Loys de Germanie. Des<br>
+ormans qui se mistrent en Saine atout cent barges.</i><br>
+<br>
+<br>
+Le jour devant la première yde de juing rassembla le concile; mais avant<br>
+qu'il fust commencié i envoia l'empereur les messages l'apostoile pour<br>
+parler aux archevesques et aux évesques, pour eulx reprendre de ce qu'il<br>
+n'estoient pas venus le jour, si comme il leur avoit mandé; mais il<br>
+respondirent si raisonnablement que l'en s'en dust tenir apaié. De rechief<br>
+fut leue l'épistre l'apostoile de l'archevesque Ansegise, par le<br>
+commandement l'empereur: et la lut Jehan le Toscan, l'un des messages<br>
+l'apostoile. Si fu demandé de rechief aux prélas nouvelle responce, et il<br>
+respondirent que volentiers obéiroient, selon la rieule des canons, ainsi<br>
+comme leurs ancesseurs avoient obéis aux siens. Lors fu leur responce plus<br>
+légièrement receue que elle n'avoit esté devant, en la présence de<br>
+l'empereur. Après ce, fu parlé et disputé par devant les messages<br>
+l'apostoile de la clameur des prestres des diverses paroisses. Après ce,<br>
+refu oïe la cause et la complaincte Frotaire l'archevesque de Bordeaux, de<br>
+ce qu'il ne pouvoit demourer en sa cité, pour le grief que les Sarrasins li<br>
+faisoient. Pour ce requieroit qu'il peust venir à l'archeveschié de Borges;<br>
+mais sa requeste fut contredite de tous les évesques. Lors commandèrent les<br>
+messages l'apostoile qu'il assemblassent tous de rechief en la dix-septième<br>
+kalende d'aoust, bon matin; et quant il furent assemblés à cette journée si<br>
+vint l'empereur au concile, entour l'eure de nonne, couronné et appareillé<br>
+à la guise de Griex; et si l'amenoient les messages l'apostoile qui<br>
+estoient vestus à la guise de Rome, et le conduisirent jusques au milieu<br>
+des évesques qui estoient aussi revestus en aornemens de saincte Églyse. Si<br>
+avoient leurs mitres en leurs chiefs et leurs croces en leurs mains. Lors<br>
+fu chantée cette anthienne <i>Exaudi nos Domine</i>, à tout vers, et le<br>
+<i>Gloria</i>. Après le <i>Kyriel</i> dist l'oraison l'évesque Léon, et quant tous<br>
+furent assis, Jehan l'évesque d'Arete, message l'apostoile, lut devant tous<br>
+un libelle dont la sentence estoit sans raison et sans auctorité. Après, se<br>
+leva Hues l'évesque de Beauvais, et lut une cédule que les messagiers<br>
+l'apostoile, et Ansegise, archevesque de Sens, et il meisme avoient faicte<br>
+et dictée sans l'assentement du concile; dans laquelle aucuns chapistres<br>
+estoient contenus qui entre eulx-meismes estoient contraires et<br>
+discordables. Et pour ce ne feurent pas là mis qu'il n'avoient né raison né<br>
+auctorité. De rechief fu mené question de la primacie en l'églyse<br>
+l'archevesque de Sens, et quant l'empereur et les messages l'apostoile en<br>
+eurent assez parlé et discuté entre les prélas, si n'en fut-il plus que il<br>
+en ot esté à la première journée du concile. Adonc se levèrent Pierre<br>
+l'archevesque de Forosimpre[110], et Jehan le Toscan; en la chambre le<br>
+roy s'en alèrent et amenèrent l'empereris toute couronnée, en estant se<br>
+tint de lès l'empereur. Lors se levèrent tous les prélas en estant en leur<br>
+ordre, Léon l'archevesque et le Touscan Jehan commencèrent leurs loenges et<br>
+graces à Dieu que l'évesque Léon accomplit par une oraison. Si se départit<br>
+le concile atant. Aux messages l'apostole l'empereur donna dons et présens,<br>
+congié pristrent atant et retournèrent à Rome. Avec eulx envoia l'empereur<br>
+en message Ansegise l'archevesque de Sens, et Algaires l'archevesque<br>
+d'Ostun.<br>
+<br>
+ Note 110: <i>Forosimpre.</i> Le latin porte: <i>Forum Sempronii</i>. C'est<br>
+ aujourd'hui <i>Fossombrone</i>, dans le duché d'Urbin.<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i>--Entre ces choses fit l'abbé Hues baptiser aucuns Normans qui<br>
+puis furent amenés à l'empereur qui leur fist donner dons. Atant<br>
+retournèrent à leur gent et puis repristrent leur mescréandise et<br>
+vesquirent païens comme devant. En la quinte kalende d'aoust se parti<br>
+l'empereur de Pontigon et retourna en France par Chalons. Là demoura<br>
+jusques aux ydes d'aoust pour une maladie qui le prist. En la dix-septième<br>
+kalende de septembre, vint à Rains et de Rains droict à Senlis; deux<br>
+messages l'apostoile qui estoient demourés, Jehan l'évesque d'Arete et<br>
+Jehan le Touscan, et l'évesque Hues de Beauvais envoia en message à Loys<br>
+son frère le roy de Germanie. Ces trois n'envoia par tant seulement, ains y<br>
+envoia ses fils et autres princes du royaume. Mais après qu'il furent mus,<br>
+vindrent nouvelles à l'empereur que son frère Loys, à qui il envoioit ses<br>
+messages, estoit trespassé en son palais de Franquefort, en la cinquième<br>
+kalende de septembre, et estoit ensépulturé en l'églyse Saint-Nazaire.<br>
+Tantost se parti l'empereur de Carisy et s'en ala à Satenai[111]. Ses<br>
+messages envoia aux barons du royaume, et s'appensa qu'il iroit tandis en<br>
+la cité de Mez pour eulx attendre là et récevoir. De propos changea et s'en<br>
+ala à Ais-la-Chapelle et mena avec soi les deux messages l'apostoile. De<br>
+Ais s'en ala à Couloigne. Assez fit-on de mal en cette voie; car ceulx qui<br>
+avec li estoient tolloient quoi qu'ils trouvoient, sans nul regart de<br>
+pitié.<br>
+<br>
+ Note 111: <i>Satanacum.</i> Stenay.<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i>--En ce temps vindrent Normans en France par mer et entrèrent<br>
+en Saine à tout cent barges. Ces nouvelles furent contées à l'empereur en<br>
+la cité de Couloigne; mais oncques pour ce ne laissa à faire ce qu'il avoit<br>
+en propos.<br>
+<br>
+<br>
+X.<br>
+<br>
+ANNEE: 876.<br>
+<br>
+<i>De Loys le neveu Charles-le-Chauf et des juises[112] qu'il fist de trente<br>
+hommes pour savoir sé son oncle avoit droict. Et coment Charles le cuida<br>
+seurprendre. Et coment il et sa gent feurent desconfits. Et coment la reyne<br>
+Richeut s'enfuit et enfanta en la voie, et coment les Normans entrèrent de<br>
+rechief en Saine à navires.</i><br>
+<br>
+ Note 112: <i>Juises.</i> Jugemens. Et mieux ici: Epreuves judiciaires. Le<br>
+ latin dit: &laquo;Hludowicus, Hludowici regis filius, decem homines aqua<br>
+ calida, et decem ferro calido, et decem aqua frigida ad judicium<br>
+ misit coram eis qui cum illo erant.&raquo;<br>
+<br>
+Loys, le neyeu Charles l'empereur, qui fils ot été le roy Loys de Germanie<br>
+son frère, estoit de là le Rhin à grant ost de Saisnes et de Thoringiens. A<br>
+Charles l'empereur son oncle envoia messages; s'amour et sa volenté bonne<br>
+requeroit, mais il ne la pouvoit avoir. Lors se doubta moult et cil qui<br>
+avec luy estoient: jeusnes et oroisons firent et chantèrent lethanies dont<br>
+la gent l'empereur ne se faisoient sé gaber non. Un juise de trente hommes<br>
+fit faire pour savoir quel droict son oncle avoit au royaume son père. Le<br>
+juise de dix fut par eaue boulante, et le juise des autres dix par fers<br>
+chaus, et le tiers juise des autres dix par eaue froide. Lors prièrent tous<br>
+à Dieu que il voulust faire démonstrance sé son oncle devoit rien plus<br>
+avoir au royaume, par droict, que son père luy avoit laissié, pour raison<br>
+de la partie qui de Lothaire leur frère leur estoit eschue. Après cette<br>
+prière furent trouvés les trente hommes tous sains et haitiés. Par ce fu<br>
+certain qu'il avoit droict et son oncle tort. Lors passa entre le Rin luy<br>
+et sa gent à un chastel qui a nom Andrenac: Et quant l'empereur sceut ce,<br>
+si manda à l'abbé Hildouin et à l'évesque Francone qu'il emmenassent<br>
+Richeut l'empereris à Haristalle. Son ost assembla et chevaucha sur le<br>
+rivage du Rin contre Loys son nepveu; mais toutes voies se pourpensa-il et<br>
+li manda qu'il envoiast de ceulx de son conseil et il enverroit aussi de<br>
+ceulx des siens pour traitier de paix. De ce fu Loys moult lié et moult<br>
+asseuré quand il sceut que son oncle ne viendroit pas sur luy à armes. (Ce<br>
+qu'ils firent de la besoigne à cette assemblée ne parle pas l'istoire.)<br>
+<br>
+Mais quant ce vint après, ès nonnes d'octobre, l'empereur devisa ses<br>
+batailles et vint par nuit à bannières levées, par une haulte voie et<br>
+estroite qui moult estoit et fors et griève à trespasser; sur son nepveu et<br>
+sur sa gent se cuida embattre soudainement; car il les cuida trouver<br>
+despourvus. Ainsi chevaucha toute nuit jusques à tant qu'il vint à une<br>
+ville qui a nom Andrenac. Moult furent las et travaillés les hommes et les<br>
+chevaux pour la grieté de la voie et pour la pluie qui toute la nuit estoit<br>
+cheue sur eulx. Mais autrement ala la besoigne qu'il ne cuida. Car son<br>
+nepveu en fu tout pourveu[113] et luy fu dit que il venoit sus luy à grand<br>
+ost et bien appareillié: et cil tantost ordenna et mist en conroi tant de<br>
+gens comme il pot avoir et se traict d'autre part là où il les cuida plus<br>
+attendre seurement. Sus li courut l'empereur et sa gent, et ceulx se<br>
+deffendirent si bien et si fortement que les premières batailles des gens<br>
+l'empereur fuirent et resortirent arrières jusques soubs luy et soubs sa<br>
+bataille. Lors tournèrent tous communément en fuite si que l'empereur<br>
+eschappa et s'en fuit à peu de gens. Si feurent là plusieurs empeschiés qui<br>
+bien fussent eschappés sé il fussent vuis; mais il portoient les choses à<br>
+l'empereur et les harnois de l'ost et cuidèrent suivre les autres; mais<br>
+quand ce vint à l'entrée des voies qui estoient hautes et estroites, si fut<br>
+la presse si grant que le passage fut du tout estoupé[114]. (Là se<br>
+retornèrent et se contrestèrent tant comme il peurent.) Si furent occis en<br>
+cette foute le conte Renier et le conte Geromme, et mains autres. Si furent<br>
+pris en cette place, et dans un bois près d'ilec, l'evesque Othulphe et<br>
+l'abbé Gaulin, le conte Aledrans, le conte Bernart et le conte Ebroin et<br>
+mains autres grans hommes. Là ravirent et prindrent les gens Loys[115]<br>
+viandes, harnais et quanque les marchans de l'ost portoient. Si fu là<br>
+accomplie la prophétie qui dit: &laquo;honte et male avanture sera à ceulx qui<br>
+proie feront, car il meismes seront proié.&raquo; Et ainsi en advint-il. Car tout<br>
+quanque les proieurs de l'ost l'empereur avoient proié, et il-meismes<br>
+feurent proie de leurs ennemis. Les autres qui pas ne furent pris furent<br>
+robés par les vilains du pays, si que il demeurèrent tres-tous nus, et qu'il<br>
+convenoit qu'il fussent torchés de fain pour couvrir leur natures; mais<br>
+toutevoies ne les tuèrent-il pas. Quand ma dame Richeut l'empereris oï<br>
+nouvelles de cette desconfiture et de la fuite l'empereur, sé elle eut<br>
+grant paour ce ne fu pas de merveille. Par nuit, endroit les coqs chantans,<br>
+se mit à la fuite si grosse comme elle estoit, et tant se travailla qu'elle<br>
+enfanta un enfant en cette voie. Et quant il fu né elle le fit porter<br>
+devant elle en fuyant jusques à tant qu'elle vint à Atigny[116]. Après<br>
+cette desconfiture vint l'empereur à Saint-Lembert de Liège. A luy vindrent<br>
+abbé Hildouin et l'évesque Francone, qui l'empereris avoient conduite à<br>
+Haristalle, et furent avecques luy jusques à tant qu'il vint à Atigny après<br>
+l'empereris. De là s'en ala à Duzy puis retorna à Atigny, et là tint le<br>
+parlement entour la feste Saint-Martin[117]. Et Loys qui eut eue victoire<br>
+de son oncle[118] se partit d'Andrenac et s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là<br>
+démoura trois jours, et puis s'en ala à Conflans[119] encontre Charles son<br>
+frère qui revenoit parler à luy. Et quand il eurent ensemble parlé, Charles<br>
+s'en retourna en Allemagne par la cité de Mez. Et Loys passa oultre le Rin.<br>
+Mais Charlemaine leur frère ne vint pas à eulx né à l'empereur leur oncle<br>
+qui mandé l'avoit; si fut pour ce qu'il estoit encore empeschié pour la<br>
+guerre qu'il menoit contre les Wandres. L'empereur envoia en ce contemple<br>
+le conte Conrart et autres princes aux Normans, qui par navires estoient<br>
+entrés en Saine, et leur dict que il fissent à eulx telle paix ou trèves<br>
+comme il pourroient, et puis retournassent à luy au parlement pour nuncier<br>
+ce qu'il auroient faict. Lors s'en ala à Saumouci pour tenir son parlement.<br>
+Là vindrent à luy ses hommes de la partie du royaume Lothaire son frère,<br>
+qui estoient eschappés de la desconfiture d'Andrenac. Volentiers les receut<br>
+et leur donna dons et bénéfices. Aux uns donna petites abbaïes, si comme<br>
+elles estoient tout entières, et aus autres petits bénéfices de l'abbaïe<br>
+Marcienne[120] qu'il avoit devisée et démembrée. Et après ordonna et<br>
+commenda que le fleuve de Saine feust bien gardé à plenté de bonnes gens de<br>
+çà et de là, pour les Normans qui y devoient entrer à galies. Après ces<br>
+choses s'en vint à Verzeny[121]. La fu si durement malade qu'il cuida<br>
+mourir, et tant y demeura que la Nativité fust passée en l'an de<br>
+l'Incarnation huit cent soixante dix-sept[122]. Et quant il fu trespassé de<br>
+sa maladie et guari, si s'en ala à Compiègne. Avant qu'il s'en partist, le<br>
+fils que l'empereris eut enfanté en la fuite avant qu'elle peust venir à<br>
+Atigny[123], fu mort. Charles estoit nommé; si l'avoit levé de fons Boson<br>
+son oncle, qui frère estoit l'empereris sa mère. A Saint-Denys fu le corps<br>
+porté et enterré en l'églyse.<br>
+<br>
+ Note 113: <i>Tout pourveu.</i> Plusieurs manuscrits portent <i>accointié</i>.<br>
+ J'ai préféré la leçon du n°6, Suppl. franç.<br>
+ <br>
+ Note 114: La phrase précédente a été mal rendue. Voici le latin:<br>
+ &laquo;Multi autem qui effugere poterant impediti sunt, quoniam omnes Sagmæ<br>
+ imperatoris et aliorum qui cum eo erant, sed et mercatores ac scuta<br>
+ vendentes, imperatorem et hostem sequebantur, et in angusto itinere<br>
+ fugientibus viam clauserunt.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 115: <i>Les gens Loys.</i> Le latin porte: <i>Hostis Hludowici</i>. On<br>
+ voit qu'ici le mot <i>hostis</i> à le sens du mot françois <i>ost</i>.<br>
+ <br>
+ Note 116: <i>A Atigny.</i> Ce n'est certainement pas Attigny. Les textes<br>
+ latins portent: <i>Antennacum</i>. Valois écrit que c'est encore<br>
+ <i>Andernach;</i> l'abbé Lebœuf reconnoît plutôt ici <i>Antenais</i>, petit<br>
+ village situé dans le diocèse de Reims, entre Hautvillers et<br>
+ Chatillon. Cette dernière opinion paroît plus vraisemblable, si l'on<br>
+ songe qu'<i>Andernacum</i>, nommé plus bas, ne peut être l'endroit où<br>
+ s'étoit réfugiée l'impératrice.<br>
+ <br>
+ Note 117 Toute cette phrase est inexactement traduite. &laquo;Inde Duciacum<br>
+ adiit, usque ad Antennacum rediit, et placitum suum in Salmontiaco,<br>
+ quindecimo die post missam S. Martini condixit.&raquo; Il s'agit ici de<br>
+ <i>Samoucy</i>, près de Laon.<br>
+ <br>
+ Note 118: <i>De son oncle.</i> Il falloit: <i>De son frère</i>. Le latin dit:<br>
+ &laquo;Hludowicus Hludowici quondam regis filius.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 119: <i>Conflans.</i> &laquo;Ad Confluentes.&raquo; Sans doute <i>Coblentz</i>.<br>
+ <br>
+ Note 120 <i>Marcienne.</i> &laquo;De abbatiâ Marcianus.&raquo; C'est <i>Marchiennes</i>.<br>
+ <br>
+ Note 121: <i>Verzeny</i> &laquo;Virzinniacum villam.&raquo; C'est évidemment<br>
+ <i>Verzenay</i>, dans la montagne de Reims, à une lieue de <i>Saint-Basle</i><br>
+ ou <i>Verzy</i>, et à trois lieues d'<i>Antenay</i>.<br>
+ <br>
+ Note 122: <i>Annal. S.-Bertini, anno 877.</i><br>
+ <br>
+ Note 123: <i>Atigny.</i> Il faudroit encore: <i>Antenay</i>.<br>
+<br>
+<br>
+XI.<br>
+<br>
+ANNEE: 877.<br>
+<br>
+<i>Coment l'apostole Jehan manda à l'empereur Charles-le-Chauf qu'il<br>
+secourust et défendist l'églyse de Rome, si comme il y estoit tenu. Et puis<br>
+coment Charles passa les mons et mena la royne Richeut, et coment il<br>
+retourna et oï dire que Charles son nepveu venoit sur luy: et de sa mort.</i><br>
+<br>
+<br>
+Tout le caresme demoura l'empereur à Compiègne et y célébra la<br>
+Résurrection. Avant qu'il s'en partist vindrent à cour les messages<br>
+l'apostoile Jehan. Si estoient deux évesques et avoient ambedeux nom<br>
+Pierres. Par eulx lui mandoit l'apostoile et par bouche et par lettres<br>
+qu'il visitast l'églyse de Rome, et qu'il la délivrast et deffendist des<br>
+païens si comme il l'avoit promis par son serement. Es kalendes de may fist<br>
+assembler concile à Compiègne des évesques de la province de Rains et des<br>
+autres provinces. Si fist dédier l'églyse (de Saint-Cornille) qu'il avoit<br>
+fondée en son propre palais, en présence des prélats et des messages<br>
+l'apostoile. Là meisme fist-il parlement des barons et fu ordenné coment<br>
+Loys son fils gouverneroit le royaume par le conseil des barons, jusques à<br>
+tant qu'il fust retourné de Rome, et coment il recevroit le treu de l'une<br>
+des parties du royaume de France, qui estoit accoustumé à rendre, avant la<br>
+mort le roy Lothaire, et du royaume de Bourgogne. Ce treu si estoit cueilly<br>
+sur toutes manières de gens, sur gens lais et sur prestres, et sur des<br>
+églyses. Des uns plus, des autres moins, selon que il estoient. La somme de<br>
+ce treu se montoit à cinq mille livres d'argent à poids[124], et ce treu<br>
+payoient en Neustrie et évesques et autres gens, par convenant fait aus<br>
+Normans qui par Saine estoient entrés.<br>
+<br>
+ Note 124: Ce passage précieux des Annales Bertiniennes n'est pas ici<br>
+ complètement traduit. Le voici: &laquo;Quomodo tributum de parte regni<br>
+ Franciæ quam ante mortem Lotharii habuit, sed et de Burgundiâ<br>
+ exigeretur, disposuit. Scilicet ut de mansis indominicatis solidus<br>
+ unus: de uno quoque manso ingenuli quatuor denarii de censu dominico,<br>
+ et quatuor de facultate mansuarii. Et unusquisque episcopus de<br>
+ presbyteris suæ parochiæ, secundùm quod unicuique possibile erat, à<br>
+ quo plurimùm quinque solidos, à quo minimum quatuor denarios,<br>
+ episcopi de singulis presbyteris acciperent, et missis dominicis<br>
+ redderent. Sed et de thesauris ecclesiarum, prout quantitas loci<br>
+ extitit, ad idem tributum exsolvendum acceptum fuit. Summa vero<br>
+ tributi fuerunt quinque millia libræ argenti, ad pensam.&raquo;<br>
+<br>
+Ces choses ainsi ordennées, l'empereur se parti de Compiègne et s'en ala à<br>
+Soissons, et de Soissons à Rains, puis à Chalons et puis à Lengres. Lors se<br>
+mistrent à la voie, il et l'empereris, à grand plenté de sommiers tous<br>
+troussés d'or et d'argent et d'autres richesses. Les mons passa. Quant il<br>
+fu ès plaines de Lombardie si encontra l'évesque Algaire, qu'il avoit<br>
+envoié à l'apostoile Jehan pour estre au concile que il devoit tenir à<br>
+Rome. L'exemplaire du concile luy bailla pour grand don, et l'empereur le<br>
+receut liement, car sa confirmation y estoit contenue. Si estoit telle la<br>
+sentence que la promotion et l'élection qui avoit esté faicte l'an devant à<br>
+Rome de l'empereur Charles, roy de France, estoit ferme et estable à tous<br>
+les jours de sa vie. Si estoit loié et de tel lien que sé aucun de quelque<br>
+estat, de quelque ordre, de quelque profession qu'il feust, vouloit<br>
+encontre aller, si estoit-il escomenié et tenu en excommuniement jusques à<br>
+satisfaction. Tous ceulx qui ce pourchaceroient et qui seroient du conseil,<br>
+sé il estoient clers, qu'il soient déposés de leurs ordres; et sé il<br>
+estoient lays, que il fussent excommeniés perpétuellement. Et pour ce que<br>
+le concile qui eut esté célébré à Pontigone[125] l'an devant, n'avoit rien<br>
+profitié, fu-il establi que cil fust ferme et estable. Après luy nuncia<br>
+l'évesque Algaire que l'apostoile luy venoit encontre et devoit estre à luy<br>
+à la cité de Pavie. Tantost y envoia l'empereur Odoaire, notaire du secont<br>
+escrin, pour procurer et pour appareiller les nécessités l'apostoile; avec<br>
+luy furent le conte Goirant, Pepin et Heribert; et puis se hasta d'aller<br>
+encontre luy. Si l'encontra à Verziaux[126]. Moult honorablement le receut;<br>
+et puis alèrent jusqu'à Pavie. Là vindrent nouvelles certaines que<br>
+Charlemaine, son neveu, venoit sur luy à grant plenté de gens. Pour ces<br>
+nouvelles laissièrent Pavie et s'en alèrent à Tardonne[127]. Là feut sacrée<br>
+à empereris ma dame Richeut, par la main l'apostoile. Et tantost comme ce<br>
+feut fait, elle prist les trésors et s'enfui hastivement arrière en<br>
+Morienne[128]. Et l'empereur demoura là une pièce avec l'apostoile pour<br>
+atendre les barons du royaume, le conte Huon[129] et Boson, et Bernart le<br>
+conte d'Auvergne, et Bernart le marchis de Gothie; à tous avoit-il mandé<br>
+que il venissent après luy; mais pour noient les attendoit, car il avoient<br>
+jà faicte conspiration contre luy et s'estoient tournés et aliés aux autres<br>
+barons du royaume, fors aucuns et les évesques tant seulement. Et quant il<br>
+sceut ce il pensa que sé il venoient il viendroient plus à son dommage qu'à<br>
+son profit. Et quant il sceut d'autre partie que Charlemaine son neveu<br>
+venoit sur luy et se approchoit jà durement, il s'en parti de l'apostoile<br>
+et s'en ala hastivement après madame Richeut l'empereris, et l'apostoile<br>
+Jehan s'en retourna isnelement vers Rome. Si emporta une croix de fin or et<br>
+de pierres précieuses de grant pois où le crucefiement nostre Seigneur<br>
+estoit pourtraict, que l'empereur envoioit par luy à l'églyse Saint-Père.<br>
+<br>
+ Note 125: <i>Pontigone.</i> Ponthion, à deux lieues de Vitry-le-François.<br>
+ <br>
+ Note 126: <i>Verziaux.</i> Verceilles.<br>
+ <br>
+ Note 127: <i>Tardonne.</i> &laquo;Turdunam.&raquo; C'est <i>Tortone</i>.<br>
+ <br>
+ Note 128: Le latin est moins dur pour <i>Richeut</i> ou <i>Richilde</i>. &laquo;Mox<br>
+ retrorsum fugam arripuit, cum thesauro, versas Moriennam.&raquo; Ce fut<br>
+ sans doute du consentement de son époux qu'elle agit ainsi.<br>
+ <br>
+ Note 129: <i>Le comte Huon.</i> &laquo;Hugonem abbatem.&raquo;<br>
+<br>
+Et quant Charlemaine oï dire d'autre part, par un message qui lui menti,<br>
+que l'empereur et l'apostoile venoient sus luy à grand gent, il s'enfui<br>
+arrière isnellement par cette meisme voie qu'il estoit venu, et ainsi<br>
+départirent à cette fois les uns et les autres sans bataille, par la<br>
+volenté du Seigneur.<br>
+<br>
+En ce retour que l'empereur faisoit luy prit une fièvre. De luy estoit<br>
+moult privé et moult acointié un juif qui Sedechias avoitnom. Une poudre<br>
+luy envoia pour boire et luy fist accroire que il guariroit par cette<br>
+poudre. Cil en but, mais elle fu plus cause de sa mort que de sa santé. Car<br>
+tantost comme il eut bu le venin dont elle estoit faicte et confite, il fu<br>
+si abattu qu'il convint que ses gens l'emportassent entre bras. En telle<br>
+manière passa les mons de Montcenis jusques à un lieu qui est appelé Brios.<br>
+A l'empereris Richeut qui estoit à Morienne manda qu'elle venist à luy, et<br>
+elle si fist. Toujours engregea sa maladie et fu mort en onze jours qu'il<br>
+ot beu le venin, le jour devant la seconde nonne d'octobre; ses gens<br>
+fendirent le corps et ostèrent les entrailles, et quant il l'orent bien<br>
+lavé si l'enoindrent de basme et d'autres oingnemens aromatiques, et puis<br>
+le mistrent en un escrin pour le porter en l'églyse Saint-Denis en France,<br>
+où il avoit esleue sa sépulture. Mais pour ce qu'il commença si durement à<br>
+flairer qu'il ne le pussent pas longuement porter pour la flaireur qui<br>
+toujours croissoit, si l'enterrèrent en la cité de Verziaux, en l'églyse<br>
+Saint-Eusèbe le martyr. Là fu le corps sept ans entiers, puis fu-il porté<br>
+en l'églyse Saint-Denis de France, où il avoit tousjours désiré à gésir<br>
+pour une advision qui advint laiens, dont nous parlerons ci-après[130]. Et<br>
+Charlemaine son neveu, qui d'autre part s'en fu fui en son pays, si comme<br>
+vous l'avez oy, cheï en une maladie ainsi comment il s'enfuyoit et convint<br>
+qu'il feust porté jusqu'en son pays en littière. En langor fu un an entier<br>
+et fu en tel point qu'il cuida qu'il dust mourir de cette maladie.<br>
+<br>
+ Note 130: Cette dernière phrase me paraît une interpolation faite<br>
+ pour ôter les doutes que pouvoit exciter le récit de la vision de<br>
+ Charles-le-Chauve. Aimoin et le manuscrit du roi portent bien:<br>
+ &laquo;Sepelierunt eum in Basilicâ B. Eusebii martyris in civitate<br>
+ Vercellis, ubi requievit annis septem. Post hæc autem, per visionem<br>
+ delatum est corpus ejus in Franciam, et honorificè sepultum in<br>
+ basilicâ beati Dionysii martyris Parisius.&raquo; Mais les manuscrits de<br>
+ l'abbaye de Saint-Bertin et de Saint-Germain-des-Prés, n° 646, sont<br>
+ bien plus croyables: &laquo;Cœperunt ferre versus monasterium sancti<br>
+ Dyonisii, ubi sepeiiri se postulaverat. Quem pro fœtore non valentes<br>
+ portare, miserunt eum in tonnâ interius exteriusque picatâ, quam<br>
+ coriis involverunt, quod nihil ad tollendum fœtorem profecit. Unde ad<br>
+ cellam monachorum Lugdunensis episcopii, quæ Nantoadis (Nantua)<br>
+ dicitur, vix pervenientes, illud corpus cum ipsâ tonnâ terræ<br>
+ mandaverunt.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+XII.<br>
+<br>
+ANNEE: 877.<br>
+<br>
+[131]<i>De l'avision qui advint en l'églyse Saint-Denys par nuit à un moine<br>
+qui gardeit le cuer, et à un clerc de Saint-Quentin en Vermandois, tout en<br>
+une nuit.</i><br>
+<br>
+ Note 131: Dom Bouquet a placé ce chapitre après le suivant, en dépit<br>
+ de tous les manuscrits, par la seule raison que tel étoit l'ordre que<br>
+ lui donnent les mêmes manuscrits, dans les titres de chapitres.--J'ai<br>
+ revu cette légende sur le latin du manuscrit de Saint-Germain,<br>
+ n° 646. Elle s'y trouve à la suite de <i>la vision de<br>
+ Charles-le-Chauve</i>, f° 1, v°, 1re colonne.<br>
+<br>
+(En cet endroit voulons retraire la vision que nous ayons promise.) Sept<br>
+ans après que le corps eut géut à Verziaux, en l'églyse Saint-Eusèbe, il<br>
+s'apparut par la volenté nostre Seigneur, à un moine de Saint-Denys en<br>
+France qui par nuit gardoit l'églyse, ainsi comme l'on fait laiens et par<br>
+coustume en toutes saisons. Ce moine qui preud'homme estoit avoit nom<br>
+Archangis. Lors luy dit qu'il estoit l'empereur Charles-le-Chauf. Si<br>
+l'avoit notre sire là envoié, et que sa volenté estoit telle que cette<br>
+chose fust manifestée à Loys son fils et aux prélas et aux barons. Et dist<br>
+après que moult desplaisoit à Dieu et aux glorieux martyrs saint Denys et à<br>
+ses compaignons, et à tous les autres martyrs confesseurs qui laiens<br>
+reposent, de ce que son corps n'estoit laiens ensépulturé et mis<br>
+honorablement en l'églyse des glorieux martirs que il avoit tant amée et<br>
+honorée en sa vie, et donné villes et possessions et ornemens d'or et de<br>
+pierres précieuses et ornemens de soie, si comme nous dirons après. &laquo;Va<br>
+donc,&raquo; dist-il, &laquo;si leur di que il aportent mon corps dans cette églyse et<br>
+le mettent devant l'autel de la Trinité.&raquo; Tout et en telle manière comme<br>
+cette advision advint à Saint-Denys à ce moine dont nous avons parlé, en<br>
+cette nuit et en cette heure meisme advint à Saint-Quentin en Vermandois<br>
+à ung clerc qui par nuit gardoit l'églyse; si avoit nom Alfons. Et quand le<br>
+moine oï que il avoit compaignon en cette révélation, si en fust moult liés<br>
+et plus hardiment mist la chose avant. Lors s'en alèrent ensemble au roy et<br>
+aux barons et tesmoignèrent la vision selon le commandement que il avoient.<br>
+Et quant le roy Loys son fils et les barons oïrent cette chose, si<br>
+mandèrent les évesques et les abbés et meismement l'abbé Gautier de<br>
+Saint-Denis; là s'en alèrent où le corps gisoit, les os et la poudre<br>
+pristrent, car il avoit jà là géu sept ans, et l'en aportèrent en l'églyse<br>
+Saint-Denys et le mistrent honorablement en sépulture au cuer des moines<br>
+devant l'autel de la Trinité.<br>
+<br>
+<br>
+XIII.<br>
+<br>
+ANNEEE: 877.<br>
+<br>
+[132]<i>De l'avision qu'il vit; et coment il fu ravy en esprit ès tourmens<br>
+d'enfer, si comme il meisme raconte; et coment l'esprit retourna puis au<br>
+corps; si lui advint tout ce, avant qu'il trespassast.</i><br>
+<br>
+ Note 132: <i>Visio K. Calvi.</i> (Manuscrit de Saint-Germain, n° 646,<br>
+ f° 1, r°, 1re colonne.)<br>
+<br>
+En cet endroit nous convient retraire les grans dons et les grans bénéfices<br>
+qu'il fist à l'églyse en son vivant pour l'onneur et l'amour des glorieux<br>
+martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que<br>
+nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son<br>
+amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons<br>
+pas oublier, jà soit que nous la déussions avoir mise en l'ordre des faits<br>
+de sa vie. Si parle par première personne, comme cil à qui l'avision<br>
+advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence<br>
+ainsi:[133]<br>
+<br>
+ Note 133: Cette légende commence effectivement ainsi: &laquo;Ego Karolus<br>
+ gratuito Dei dono, etc.&raquo;<br>
+<br>
+&laquo;Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des<br>
+Romains, empereur de France, après le service des matines de la Nativité<br>
+nostre Seigneur, s'estoit couchié pour reposer. En ce point qu'il se deust<br>
+endormir descendit à luy une voix moult horriblement, si luy dist: Ton<br>
+esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera mené en tel lieu où il<br>
+verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son<br>
+à advenir; mais après un peu de heure retournera au corps.&raquo; Tantost fu ravy<br>
+son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose très-blanche. Si tenoit un<br>
+luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous véons au<br>
+ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist<br>
+cette chose blanche: &laquo;Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce<br>
+de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer.&raquo; Et quant<br>
+il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel<br>
+resplendissant, et le mena en très-parfondes vallées de feu qui estoient<br>
+plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de<br>
+plomb et de cire. En ces puis trouva les évesques, les patriarches et les<br>
+prélats qui furent du temps son père et ses aïeulx. Lors leur demanda en<br>
+grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui<br>
+répondirent: &laquo;Nous feumes,&raquo; distrent-il, &laquo;évesques ton père et tes aïeulx,<br>
+et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le<br>
+peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes<br>
+et émouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous à ces tourmens d'enfer et<br>
+nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront<br>
+les évesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx.&raquo; Et<br>
+endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse,<br>
+estoient des deables tous noirs qui avoloient à grans cros de fer ardens,<br>
+et s'efforçoient moult durement de sachier et de traire à eulx le fil que<br>
+il tenoit. Mais il ressortissoient et chéoient arrière, né adeser[135] ne<br>
+le pouvoient pour la grande clarté qu'il rendoit. Lors li couroient par<br>
+derrière et le vouloient sachier à cros et tresbuchier ès puis ardent,<br>
+quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les<br>
+espaulles et le sachia fortement après li. Lors montèrent une haulte<br>
+montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et<br>
+fleuves tous boillans de toutes manières de métaux. En ces tourmens<br>
+estoient ames sans nombre des princes son père et ses frères, qui estoient<br>
+plungiés dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton,<br>
+l'autre jusques au nombril. Lors luy commencièrent à dire en criant et en<br>
+hurlant: &laquo;Charles pour ce que nous amasmes à faire omicides et guerres et<br>
+rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton père, de tes frères et<br>
+du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les<br>
+tourmens de plusieurs métaulx.&raquo; Tandis comme il entendoit en grant paour et<br>
+en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrière luy<br>
+ames qui très-horriblement crioient: &laquo;Puissans puissamment sueffrent<br>
+tourmens.&raquo; Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer<br>
+plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et là cognut-il<br>
+aucuns des princes son père, ses frères et ses sœurs meismes, qui luy<br>
+commencièrent à crier: &laquo;Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes,pour nostre<br>
+malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux<br>
+que nous donnions au roy et à toy meisme par desloyauté et par convoitise.&raquo;<br>
+Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gémissemens, il vit<br>
+accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de<br>
+pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui<br>
+le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui<br>
+si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmontés et<br>
+estains par la clarté; et le commença forment à sachier après luy.<br>
+<br>
+ Note 134: <i>Un luissel</i>, etc., ou peloton. &laquo;Tenuitque in manu suâ<br>
+ glomerem lineum clarissimè emittentem jubar luminis, sicut solent<br>
+ facere cometæ quando apparent.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 135: <i>Adeser.</i> Atteindre. &laquo;Contingere.&raquo;<br>
+<br>
+Lors descendirent en une vallée merveilleusement grande, qui en une partie<br>
+stoit obscure et ténébreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en<br>
+une partie, de soy estoit resplendissant et si délicieuse que il n'est nul<br>
+qui le put conter né retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et<br>
+vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors<br>
+eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre<br>
+plungié en ces tourmens par grans géans noirs et orribles qui embrasoient<br>
+ces fournaises de cette vallée de diverses manières de feus. Et tandis<br>
+comme il estoit en si grant paour, il vit, à la clarté du feu qui du fil<br>
+issoit et ses iex enluminoit, un point de lumière resplandir de l'un des<br>
+costés de cette vallée, et deux fontaines courans, dont l'une estoit<br>
+merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clère et froide; si<br>
+estoient illec deux tonneaux. Lors regarda à la clarté du fil et vit sur le<br>
+tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son père dedans l'iaue bouillante<br>
+jusques au gros des cuisses. Lors li dit son père moult tourmenté et<br>
+aggravé: &laquo;Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit<br>
+retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donné graces de çà venir<br>
+pour ce que tu voies pour quels péchiés moy et les autres souffrent tels<br>
+tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis<br>
+mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tiède et attrempée: et cette<br>
+grace me fait nostre Seigneur par la prière saint Pere, saint Denys et<br>
+saint Remy, par lesquels trois notre royale lignée a régné jusques ci: et<br>
+sé tu me veulx aider toy et mes évesques et mes abbés et tous les ordres de<br>
+saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en<br>
+aumosnes, je seray tost délivré de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire<br>
+mon frère et Loys sont jà délivrés de ces tourmens par les mérites saint<br>
+Père et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis.&raquo; Après ce, luy dist<br>
+qu'il regardast à senestre. Et quand il fu tourné si vit deux grans tonnes<br>
+plains d'iaue boullant. &laquo;Ceulx,&raquo; dit-il, &laquo;te sont appareillés, sé tu ne<br>
+t'amendes et sé tu ne fais pénitence de tes douloureux péchiés.&raquo; Lors<br>
+eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel<br>
+mésaise, si luy dist: &laquo;Viens après moy à la deuxième partie de la<br>
+délicieuse vallée de paradis.&raquo; Et quant il l'eut là mené si vist Lothaire<br>
+son oncle, qui séoit en grant clarté avec les autres roys, sur ung topase<br>
+merveilleusement grant et estoit couronné d'une précieuse couronne, et son<br>
+fils Loys qui delez luy séoit aussi couronné. Et quant il vit Charles, si<br>
+li dist: &laquo;Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers après moy en<br>
+l'empire des Romains, viens près de moy, je sais bien que tu es venu par<br>
+les tourmens d'enfer où ton père et mes frères sont tourmentés; mais il<br>
+sera tost délivré par la miséricorde de nostre Seigneur de ses paines,<br>
+ainsi comme nous sommes par les mérites saint Père et les prières saint<br>
+Denys et saint Remy, à qui nostre Seigneur a donné grant pouvoir d'apostre<br>
+sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient<br>
+notre lignée et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire<br>
+sera assez tost délivré et osté de ses mains et que tu vivras désormais<br>
+assez peu de jours.&raquo; Et lors se retourna Loys et luy dist: &laquo;L'empire des<br>
+Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de<br>
+ma fille.&raquo;<br>
+<br>
+Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il véist devant luy Loys l'enfant:<br>
+et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: &laquo;Tel est cet enfant comme<br>
+cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur<br>
+dict: A tel est le royaume des cieus. Atant,&raquo; luy dist Lothaire, &laquo;rends li<br>
+maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main.&raquo; Lors<br>
+deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de<br>
+tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi<br>
+comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Après ce<br>
+repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travaillié.[136]<br>
+<br>
+ Note 136: Ces deux visions ne sont imprimées que dans les chroniques<br>
+ de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique,<br>
+ et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la<br>
+ seconde, du moins, fut imaginée pour Charles-le-Gros et non pas<br>
+ Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la<br>
+ supposition probable qu'elle ne fut rédigée que sur la fin du Xème<br>
+ siècle, elle n'en est pas moins antérieure à la légende de saint<br>
+ Patrice, et doit par conséquent faire remonter avant elle le dogme<br>
+ obscurément expliqué du Purgatoire. Sous le point de vue littéraire,<br>
+ on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible épopée de Dante;<br>
+ tous les élémens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve:<br>
+ la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens,<br>
+ le caractère de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est<br>
+ donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la<br>
+ <i>Divina Comedia</i>, mais comme l'immortelle création d'un génie<br>
+ vigoureux, implacable et mélancolique.<br>
+<br>
+<br>
+XIV.<br>
+<br>
+ANNEE: 877.<br>
+<br>
+<i>Des grans terres et possessions que il donna à l'abbaïe de Saint-Denys et<br>
+à plusieurs autres abbaïes.</i><br>
+<br>
+<br>
+[137]Moult fu cet empereur Charles-Le-Chauf large aumosnier aus povres et<br>
+aus églyses, et moult les acrut et mouteplia de rentes et d'autres<br>
+bénéfices; et sur toutes les autres celle de Saint-Denis en France où il<br>
+repose corporellement. Tant donna laiens joiaux et saintuaires, rentes et<br>
+possessions confirmées par ses chartres, que ce n'est se merveilles non.<br>
+[138]Après ama moult celle de Saint-Cornille à Compiègne, car il la fonda<br>
+en son propre palais et li donna rentes et possessions assez et<br>
+saintuaires. Moult ama la ville de Compiègne et la fit ceindre de fossés en<br>
+lonc, et la fit appeler et intituler Carnopole de son nom, aussi comme<br>
+l'empereur Constantin ot jadis faict Constantinoble. La ville de Reuil<br>
+donna à l'églyse de Saint-Denys[139] et toutes les appartenances; (et<br>
+establit que sur les rentes de cette ville feussent pris les despens de<br>
+sept lampes qui arderoient continuelement et en toutes saisons devant<br>
+l'autel de la Trinité. La première establit pour l'ame de l'empereur Loys<br>
+son père; la seconde pour l'ame l'empereris Judith sa mère; la tierce pour<br>
+luy; la quarte pour la royne Hermentrus sa première femme; la quinte pour<br>
+la royne Richeut sa présente femme; la sixième pour toute sa lignée<br>
+présente et trespassée; et la septième pour Boson et pour Gui et pour tous<br>
+ses amis familiers. Après establi quinze cierges au réfectoir à mettre sur<br>
+les tables en yver, pour ce que le couvent va trop tard aucunes fois à<br>
+collacion pour le service qui pas ne peut estre accompli par jour et<br>
+meismement aus grandes festes. Après donna neuf lieues de Saine en ung<br>
+tenant et tout continuellement. Si commence au-dessus de Saint-Clout au ru<br>
+de Sèvres et dure jusques au ru de Chambric au-dessus de<br>
+Saint-Germain-en-Laye, si entièrement et si franchement que nul n'a né<br>
+pêcherie, né justice haute né basse, né au cours né en l'yaue né ès rivages<br>
+en quelque terre que ce soit, fors l'abbé et le couvent de Saint-Denys, qui<br>
+aussi franchement la tient que les roys de France l'ont toujours tenue.<br>
+Pour ce qu'il avoit pris de l'or, de l'argent et des richesses pour ses<br>
+guerres maintenir contre ses frères, que les anciens rois et les princes<br>
+avoient laiens jadis offert par grande dévotion, volt-il donner aussi comme<br>
+en retour la foire du Landit, qui par tout le monde est renommée: et la fit<br>
+venir à Saint-Denys en France, tout ainsi comme Charles-le-Grant son aïeul<br>
+l'avoit apportée à Ais-la-Chapelle quant il ot apporté les reliques<br>
+d'outremer. Et tout avec autel pardon et autele franchise comme elle avoit<br>
+là où elle fu premièrement establie. Si donna avec, l'un des sains clous<br>
+dont nostre Seigneur fu attachié en la croix parmi les piés, et grande<br>
+partie des espines de la sainte couronne, et le dextre bras saint Siméon<br>
+dont il receut nostre Sauveur au jour de la Purification, quant il fu<br>
+offert au temple. Si donna-il un riche autel portrais de marbre pourfire<br>
+tout carré qui sied sur quatre petits pieds, et mit au front devant le bras<br>
+saint Jacques l'apostoile frère nostre Seigneur. En la dextre partie<br>
+enclost le bras saint Estienne le martyr, et au senestre costé le bras<br>
+saint Vincent. Et pour la rayson de ces trois saintuaires qui dedans sont<br>
+scellés et enclos, fu-il appelé l'autel de la Trinité. Si est assis sur<br>
+l'autel manuel au cuer du couvent, et est chascun jour chantée dessus la<br>
+messe matinel. Après donna laiens le hanap Salomon qui est d'or pur et<br>
+d'esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvré que dans tous<br>
+les royaumes du monde ne fu oncques œuvre si soubtille. Avec ce donna<br>
+laiens une grant croix de fin or, qui est divisée en quatre parties et est<br>
+aornée de grand plenté de fines pierres précieuses, et aux quatre chiefs de<br>
+cette croix sont scellées et encloses soubtilement precieuses reliques des<br>
+corps sains, en chasses soubtilement ouvrées. Avec ce donna un autre grand<br>
+vaissel d'éleutre, si est aorné au milieu et tout à l'entour de grand<br>
+plenté de sardeines et de granes. Avec ce donna ung merveilleusement riche<br>
+joïel, si riche et si précieux que à peine le pourroit-on aprisier, tout<br>
+fait de saphirs et de rubis et d'émeraudes et d'autres manières de pierres<br>
+enchassées en or. Si est joint par trois ordres l'une sur l'autre, et est<br>
+mis sur le maistre-autel aux grans festes et est assis sur un siège<br>
+précieux. C'est à savoir: un vaissel de pur argent par dedans et par<br>
+dehors, soubtilement ouvré et couvert de bandes d'or aorné de grans saphirs<br>
+et fins, de grosses esmeraudes et de gros perles, et dedans ce vaissel est<br>
+scellé le bras saint Apollinaire le martir, qui fu le premier archevesque<br>
+de Ravenne et disciple saint Père. Avec ce donna cinq paires de tiextes<br>
+d'évangile soubtilement ouvrés d'or et de pierres précieuses; et si rendit<br>
+aux martirs sa grant couronne impériale, qui est pendue aux grans festes<br>
+devant le maistre-autel avec les couronnes des autres roys. Et si doit<br>
+chascun savoir que tous les roys de France doivent laiens rendre et offrir<br>
+aus martirs leurs couronnes dont il sont couronnés au royaume, ou envoier<br>
+quant il trespassent, car elle sont leur par droict. Et celle églyse est<br>
+aornée de draps de soie, de pailles d'or et d'argent et de pierres<br>
+précieuses, si est-elle garnie d'autres plus précieux aornemens; car elle<br>
+est raemplie et saoulée de précieux corps sains, martirs, confesseurs et<br>
+vierges, qui laiens reposent corporellement, dignement et honorablement.<br>
+Premièrement, le corps monseigneur saint Denys l'ariopagite, martir et<br>
+apostre de France, et de ses deux compaignons saint Ruth et saint<br>
+Eleuthère. Après, le corps saint Ypolite le martir et de sainte Concorde sa<br>
+nourrice, et le corps de monseigneur saint Eustace le martir, le corps<br>
+monseigneur saint Fremin le martir, le premier archevesque d'Amiens; et le<br>
+corps madame sainte Osmanne, et trois des dix mille vierges qui furent<br>
+martirisées à Couloigne; sainte Senubaire, sainte Seconde et saint<br>
+Panefrède, et sont toutes trois ensemble en une chapelle, et en leur propre<br>
+oratoire. Après, l'un des Innocens que le roy Hérode fit décoller, en ung<br>
+bercelet de palmes, et l'un des compagnons monseigneur saint Morise, et<br>
+sont mis tous en une chasse. Après gist le corps saint Peregrin le martir,<br>
+premier évesque d'Aucierre, qui fu laiens apporté par grant miracle. Après<br>
+gist le corps saint Ylaire de Poietiers le glorieux confesseur, et le corps<br>
+saint Patrocle le martir tout ensemble en une chasse. Après gist le corps<br>
+monseigneur saint Cucuphas le martir, tout à par soy en une chasse. Après<br>
+gist le corps monseigneur saint Eugène le martyr, le premier archevesque de<br>
+Tholète qui fu des disciples monseigneur saint Denys. Après gist le corps<br>
+du glorieux confesseur saint Hylier, qui fu évesque de Gaiète en Espagne.<br>
+Après gist le corps saint Denis confesseur, qui fu archevesque de Corinthe<br>
+en Grèce. Tous ces corps sains glorieux gisent laiens au chevet de l'églyse<br>
+en propres oratoires et en propres chasses, tous par ordre. Bien est laiens<br>
+escrit coment chascun de ces sains corps fu laiens apporté, et par qui et<br>
+en quel temps; mais trop fust longue chose que tout ce feust ci<br>
+escript.)[140]<br>
+<br>
+ Note 137: On trouve le latin de cette première phrase après le récit<br>
+ de la bataille de Fontenay, dans le manuscrit 646 de<br>
+ Saint-Germain (f° 1er, recto, colonne 1re).<br>
+ <br>
+ Note 138: Ex fragmente historiæ Franciæ. (Historiens de France,<br>
+ tome VII, page 215.)<br>
+ <br>
+ Note 139: Ce don est constaté par l'épitaphe de Charles-le-Chauve,<br>
+ rédigée au XIIIème siècle comme le monument funéraire sur lequel on<br>
+ la lisoit à Saint-Denis. La voici:<br>
+ <br>
+ Imperio Carolus Calvus regnoque politus<br>
+ Gallorum jacet hac sub brevitate situs,<br>
+ Plurima cum villis, cum clavo cumque corona,<br>
+ Ecclesiæ vivus huic dedit ille bona:<br>
+ Multis ablatis, nobis fuit hic reparator;<br>
+ Sequani fluvii Ruoliique dator.<br>
+ <br>
+ Note 140: Charles-le-Chauve est celui de tous les descendans de<br>
+ Charles-Martel et de Charlemagne dont les poètes ont le plus<br>
+ fréquemment confondu les <i>gestes</i> avec l'histoire de ces deux héros.<br>
+ Tout à la fin du grand poème des <i>Lohérains</i>, on lit les vers<br>
+ suivans, qui semblent le résumé des traditions populaires le plus en<br>
+ vogue avant le XIIème siècle:<br>
+ <br>
+ De cheste dame[*] ke jou ci vous devis,<br>
+ Karles li Cauf en fu premiers naïs,<br>
+ Chil fu frans rois rices et poestis,<br>
+ Et sainte église ama moult et chéri;<br>
+ Trésor n'ama, ki fust en serre mis.<br>
+ Les marchéans fist cerchier le païs;<br>
+ Tout si tresor furent abandon mis;<br>
+ Dix foires fist en France le païs,<br>
+ L'une est à Bar et deus mist à Prouvis,<br>
+ La tierce à Troies et la quarte à Senlis,<br>
+ Et troi en Flandres, la neuviesme au lendi,<br>
+ Et la disiesme remist-il à Laigni.<br>
+ Ce savent bien li marchéant de Fris,<br>
+ Icil d'Artois, de Flandres le païs,<br>
+ De Vermendois, et chil de Cambresis,<br>
+ De Rains, de Cartres, et ausi de Paris;<br>
+ Chil de Provence en resont bien apris.<br>
+ <br>
+ (Msc. du Roi, n° 9654, 3. <i>A</i>.)<br>
+ Note *: <i>Berte aux grans piés.</i><br>
+<br>
+<br>
+<i>Cy fénissent les fais Charles-le-Chauf.</i><br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+CI COMMENCENT LES GESTES LE<br>
+ROY LOYS-LE-BAUBE ET DES<br>
+AUTRES ROYS APRÈS<br>
+JUSQUE AU GROS<br>
+ROY LOYS.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+
+I.<br>
+<br>
+ANNEES: 877/878.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Loys, qui fut appelé le Baube, donna aux barons ce qui leur<br>
+plaisoit, pour acquerre leur grace. Et coment l'empereris Richeut luy<br>
+apporta l'espée et le ceptre son père, et coment il fu couronné; coment il<br>
+passa en Berry contre les Normans; de l'apostoile qui en France vint et fit<br>
+concile des prélas.</i><br>
+<br>
+<br>
+[141]A Loys le fils Charles-le-Chauf, qui Loys-le-Baube fu appelé, vint la<br>
+nouvelle la mort son père à Andreville[142] où il estoit. Lors au plus tost<br>
+qu'il put manda les barons. A ceux que il put se réconcilia et atrait à<br>
+s'amour par promesses et par dons. Aux uns donna contées, aux autres<br>
+villes, et aux autres abbaïes, et fist à chascun selon son pooir, selon ce<br>
+que il requeroit. Lors mut d'Andreville et par Carisi s'en ala droit à<br>
+Compiègne. Moult se hastoit pour ce qu'il peust venir à tems à la sépulture<br>
+son père, qui devoit estre mis à Saint-Denys, si comme il cuidoit. Mais<br>
+quant il scéut que il estoit ensépulturé en Lombardie, en la cité de<br>
+Verziaus, et il eut entendu que les plus grans hommes du royaume et contes<br>
+et abbés s'estoient jà tournés contre luy avant qu'il mourust, pour ce<br>
+qu'il donnoit les honneurs et les contées aus uns et là où il li plaisoit<br>
+sans leur assentiment, il retourna à Compiègne.<br>
+<br>
+ Note 141: <i>Annales Bertinianæ, anno 877.</i><br>
+ <br>
+ Note 142: <i>Andreville.</i> &laquo;<i>Audriaca-villa</i>.&raquo; Aujourd'hui <i>Orreville</i>,<br>
+ près de Doullens.<br>
+<br>
+Les barons et ceulx qui s'en retournoient avec Richeut l'empereris en<br>
+France, faisoient moult de maulx et dégastoient tout le pays devant eus,<br>
+jusques à tant que il vindrent à l'abbaïe qui est apelée<br>
+Vegnon-Moustier[143]. Lors pristrent un parlement à Moymer en Champaigne.<br>
+Leur messages envoièrent à Loys et il leur envoia aussi les siens, et tant<br>
+alèrent messages d'une part et d'autre que la besoigne fu ainsi ordennée<br>
+que Richeut l'empereris et les barons vendroient à lui à Compiègne, et que<br>
+le parlement qui fu pris à Moymer seroit mis à Chaene en Cosse-Selve[144].<br>
+A Compiègne vint donc ma dame Richeut et les barons droit à la feste<br>
+Saint-Martin, et lui aportèrent le mandement que son père avoit fait au lit<br>
+de la mort: que il lui laissoit le royaume de France et l'en revestoit par<br>
+l'espée qui estoit appelée l'espée Saiut-Père[145]; et si luy envoioit une<br>
+couronne et les royaux garnemens, puis un ceptre d'or à pierres précieuses.<br>
+Puis alèrent tant messages entre Loys et les barons que il s'accordèrent<br>
+tous et évesques et abbés à son couronnement; et il leur donna les honneurs<br>
+du royaume selon ce qu'il requéroient par raison.--Lors fu couronné à Rains<br>
+par les mains l'arcevesque Haimar,[146] par le consentement des barons et<br>
+des prélas qui se mistrent en sa deffense et en sa garde, et luy jurèrent<br>
+que il luy seroient loial selon leur povoir, en ayde et en conseil, au<br>
+profist de luy et du royaume: et les vavasseurs se recommandèrent aussi à<br>
+luy et luy jurèrent féauté et loiauté. (Mais, pour ce que l'istoire parle<br>
+souvent des abbaïes du royaume, pourroient aucuns cuidier que ce fussent<br>
+moines ou gens de religion; mais nous cuidons miex que ce fussent barons ou<br>
+grans hommes séculiers à qui l'en les donnast à temps et à vie. Si estoit<br>
+mauvaise coustume et contre Dieu que autre gent tenissent les biens de<br>
+religion que ceulx qui la riule et l'abit en avoient; né le service<br>
+Nostre-Seigneur ne povoit estre bien fait né les ordres bien gardés en<br>
+telle manière. Sans faille, l'istoire ne parole pas plainement qu'il fust<br>
+ainsi; mais assea le donne à entendre.) Le couronnement du roy Loys fu l'an<br>
+de l'Incarnation Nostre-Seigneur D.CCC et LXXVIII[147]. La Nativité nostre<br>
+Seigneur célébra à Saint-Maart delez Soissons. De là se parti et s'en ala à<br>
+Andreville, et la feste de la Résurrection célébra à Saint-Denis en France.<br>
+Puis s'en ala outre Saine pour trois raisons, à la prière Hue l'abbé: la<br>
+première fu pour luy aidier contre les Normans; et la seconde fu pour ce<br>
+que les fils Godefroy avoient saisi le chastel et les honneurs le fils le<br>
+conte Audon[148], et la tierce si put estre pour ce que Haymes, le fils<br>
+Bernard, avoit prinse la cité d'Evreux, et faisoit moult de maulx au pays<br>
+d'entour; car il proioit et roboit tout quanqu'il trouvoit, à la guise des<br>
+Normans. Jusques à Tours ala le roy: là fu si durement malade que l'en<br>
+cuidoit qu'il déust mourir; mais la mercy nostre Seigneur l'allégea de<br>
+cette maladie. Lors vint à luy Godefroy par le conseil de ses amis qui<br>
+moult le tindrent court de ce faire, et amena avec luy ses deux fils: au<br>
+roy rendirent ses chasteaux qu'il avoient saisis et les appartenances; par<br>
+tel condition que il les tenissent après par son don et par sa voulenté.<br>
+Après ces choses Godefroy converti grant partie de Bretons et les mena à la<br>
+féauté le roy; mais après firent-il comme Bretons.<br>
+<br>
+ Note 143: <i>Vegnon-Moustier.</i> &laquo;Usquè ad Avennacum monasterium<br>
+ pervenerunt, et conventum suum ad montem Witmari condixerunt.&raquo; Au<br>
+ lieu de <i>Vegnon-Moustier</i>, il faut lire <i>Avenay</i>, petite ville de<br>
+ Champagne aujourd'hui célébre par ses vins et autrefois par son<br>
+ abbaye de filles, de l'ordre de saint Benoît. Plus bas, par<br>
+ <i>montem Witmari</i>, que notre chroniqueur traduit <i>Moiemer</i>, il faut<br>
+ entendre le <i>Mont-Aimé</i>, près Vertus, à quatre lieues d'Avenay.<br>
+ <br>
+ Note 144: <i>Chaene-en-Cosse-Selve.</i> &laquo;Ad Casnum in Cotiâ.&raquo; C'est<br>
+ aujourd'hui, suivant Dom Bouquet, <i>Chesne-Herbelot</i>, à la sortie de<br>
+ la forêt de <i>Cuise</i>, aujourd'hui <i>de Compiègne</i>.<br>
+ <br>
+ Note 145: <i>L'espée Saint-Père.</i> &laquo;Per spatam quem vocatur S. Petri.&raquo;<br>
+ Le ménestrel du comte de Poitiers a rendu ce passage des Annales de<br>
+ Saint-Bertin d'une manière plus intéressante: &laquo;A Compiègne, vint à<br>
+ luy Richeut,&raquo; la fame Charles son père, plourant et dolente outre<br>
+ mesure, et si li dist: Dous amis, je t'aport, par le commandement de<br>
+ ton père, son royaume que il te donna devant sa mort et l'espée qui<br>
+ est apelée de Saint-Pierre, par laquelle il te revesti du royaume<br>
+ devant moi et devant maints autres, etc.&raquo;<br>
+ (Manuscrit du roi 9633, f° 63.)<br>
+ <br>
+ Note 146: <i>Haimar.</i> Hincmar.<br>
+ <br>
+ Note 147: <i>Annales Bertinianæ, anno 878.</i> C'est à ce couronnement si<br>
+ vivement contesté et dont les historiens nous ont vaguement indiqué<br>
+ les circonstances, que doit se rapporter la branche de la <i>Chanson de<br>
+ geste</i> de Guillaume au court nez, intitulée: <i>Le coronement Loys</i>.<br>
+ Elle débute par un morceau de haute poésie qu'on nous saura gré de<br>
+ reproduire ici:<br>
+ <br>
+ Quant Diex fist primes nonante et neuf reaumes<br>
+ Lou premiers rois que Diex tramist en France<br>
+ Coronés fu par anuncion d'angles;<br>
+ Por ce, dit l'en, totes terres l'appendent:<br>
+ Que li appent Baviere et Alemaigne,<br>
+ Tote Borgoigne, Loheraigne et Toscane,<br>
+ Poitou, Gascoigne dusqu'aus marches d'Espaigne.<br>
+<br>
+ Cela sent assez bien, à mon avis, l'époque Carlovingienne; mais<br>
+ continuons:<br>
+ <br>
+ Rois qui de France porte coronne d'or<br>
+ Preudons doit estre et hardis de son cors.<br>
+ Bien doit mener cent mille hommes en ost,<br>
+ Parmi les pors, en Espagne la fort.<br>
+ S'il en trueve home qui li face nul tort,<br>
+ Tant le demaine que l'ait ou pris ou mort,<br>
+ Et devant lui face gesir le cors.<br>
+ Sé ce ne fait, France a perdu son los,<br>
+ Ce dit la geste, coronnés est à tort.<br>
+ <br>
+ Li coronemens le roy Loois, manusc. du roi, n° 7535.<br>
+ <br>
+ Note 148: Ce Godefroi étoit fils de Roricon, comte du Mans, et frère<br>
+ de abbé Gozlin.<br>
+<br>
+En ce temps avint que l'apostole Jehan fu moult durement esmeu contre deux<br>
+contes, Lambert et Albert, qui avoient ses cités et ses villes proiées et<br>
+robées. Si puissamment comme il put les escomenia: de Rome s'en issi et<br>
+emporta moult de précieuses reliques, Formose l'évesque de Portue enmena<br>
+avec luy, en mer se mist et vint à navie jusques à Alle-le-Blanc. Si arriva<br>
+droitement le jour de Penthecouste. Lors envoia ses messages au prince<br>
+Boson, et cil lui envoia gens pour luy conduire jusques à Lyons sur le<br>
+Rosne. De là manda au roy Loys de France que il luy venist à l'encontre là<br>
+où il pourroit miex, à son aisement. Et le roy envoia à l'encontre de luy<br>
+aucuns de ses évesques, et luy requist qu'il venist jusques à Troies, et<br>
+commanda que les évesques du royaume luy administrassent leurs despens.<br>
+Encontre luy vint à Troies ès kalendes de septembre; car il n'i put plus<br>
+tost aler pour sa maladie. Lors assembla grant concile de tous les évesques<br>
+du royaume et de la province de Belge. En ce concile fist relire<br>
+l'escommeniement dont il avoit escommenié à Rome Lambert et Albert: à<br>
+Formose et Grégoire requist et à tous les prélas leur assentement en cest<br>
+escommeniement, et les prélas lui requistrent que ainsi comme il avoit ce<br>
+fait réciter par escript, ainsi leur ottroiast-il à avoir, si que il<br>
+peussent mieux et plus certainement prononcier leur assentement. Ainsi leur<br>
+ottroia l'apostole, et, le lendemain, quant le concile fu assemblé,<br>
+baillèrent leur escript à l'apostole qui contenoit telle sentence:<br>
+<br>
+&laquo;Syre père apostole Jehan, de la sainte Eglyse de Rome, nous évesques de<br>
+France et de Belge, fils sergens et disciples de votre auctorité, nous nous<br>
+dolons pur grant compassion et plorons pour les plaies et les griefs que<br>
+les mauvais menistres et fils du déable ont fait à notre mère et maistresse<br>
+de toutes les églyses, l'Eglyse de Rome, et soustenons nostre jugement, et<br>
+nous consentons de cuer et de bouche et de voix à la sentence que vous avez<br>
+donnée sur eulx et sur leurs aydes, selon les drois des canons qui furent<br>
+establis et donnés par nos ancesseurs; et nous qui sommes sacrez par le<br>
+Saint-Esprit à l'ordre de prebstre et à la dignité d'évesque, les férons et<br>
+tresperçons du glaive du Saint-Esprit qui est la parole de Dieu. C'est à<br>
+savoir que, ainsi comme vous les avez dégetés de saincte Eglyse, nous les<br>
+en dégettons. Et ceulx qui à satisfacion vouldront venir, qui seront absous<br>
+de vostre auctorité, et par vous seront receus en saincte Eglyse selonc les<br>
+canons, nous tendrons pour absous et pour fils de saincte Eglyse. Tout<br>
+aussi comme il avint jadis des plaies d'Egypte selon ce que nous trouvons<br>
+en la saincte Escripture, que il n'y avoit maison où il ne y eust un mort,<br>
+né nul n'y avoit qui sceust l'autre conseillier, pource que chascun avoit<br>
+assez à plourer en sa maison; ainsi est-il de nous évesques, que chascun a<br>
+assez à plourer en son églyse; et, pour ce, nous tous vous supplions<br>
+humblement que vous nous secourez de vostre auctorité, et vous requérons<br>
+que vous establissiez et confermez un chapitre pourquoy nous en soions si<br>
+fors et si garnis par l'auctorité de l'Eglyse de Rome que nous nous<br>
+puissions vigoureusement deffendre contre les parjures maufaiteurs qui<br>
+tollent et détruisent les biens de nos églyses, et qui despisent les<br>
+sentences et les dignitez des évesques; selon ce que dist saint Pol<br>
+l'apostre, que tel gent soient livrés au déable, mais que il soient<br>
+touteffois saufs au jour du juise[149] Jeshu-Crist.&raquo; Cette sentence fist<br>
+l'apostole Jehan escripre avec la sentence de l'escommeniement, et voult<br>
+que tous les évesques y méissent leur subscripcion. Après commanda que les<br>
+canons du concile de Sardique feussent leus devant tous, et les décrets<br>
+l'apostole Léon qui parolent des évesques qui remuent leurs sièges; et les<br>
+canons du concile d'Auffrique qui deffendent les transmutations des<br>
+évesques qui pas ne doivent estre, né que l'en doive de rechief baptisier<br>
+né de rechief ordener; et ce fut fait pour l'arcevesque Frotaire qui de<br>
+Bordeaux s'en estoit alé à Poitiers et de Poitiers à Bourges.<br>
+<br>
+ Note 149: <i>Juise.</i> Jugement. Cette fin est une citation de la<br>
+ première épître de saint Paul aux Corinthiens: &laquo;Traditus Sathane<br>
+ spiritu salvus fiat in die Domini nostri Jesu-Christi.&raquo;<br>
+ <br>
+<br>
+II.<br>
+<br>
+ANNEE: 878.<br>
+<br>
+<i>Coment l'apostole refusa la royne à couronner; et coment il et les prélas<br>
+assemblèrent à Troies. Du débat entre Haimar et Adenofle, de l'éveschié de<br>
+Loon; du mariage de la fille Boson au fils le roy. Coment l'apostole s'en<br>
+revint, et du parlement des deus rois Loys.</i><br>
+<br>
+<br>
+Après ces choses couronna l'apostole le roy Loys; et le roy le semont à<br>
+mengier avec lui et sa femme: richement le fist de viandes servir et de<br>
+vins, puis se départi l'apostole et s'en ala à Troies. Puis lui requist le<br>
+roy par ses messages que il voulsist couronner sa femme à royne; mais il ne<br>
+le voult faire[150]. Lors vindrent avant deux évesques Frotaire et<br>
+Aldagaire, et aportèrent à l'apostole un commandement, devant tous les<br>
+évesques, de l'empereur Charles-le-Chauf, par quoy il revestoit Loys son<br>
+fils du royaume de France: et luy requéroient, de par le roy Loys, qu'il<br>
+affermast ce précept par son privilège. Lors traist avant l'apostole<br>
+l'exemplaire ainsi comme[151] d'un commandement fait par l'empereur<br>
+Charles, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à l'Eglyse de Rome, qu'il<br>
+peust tollir, ainsi comme par droit, à l'abbé Goslin et retenir à soy. Si<br>
+cuidoit-on que ce eust esté fait et pourchassié par le conseil de ces deux<br>
+évesques et d'autres conseilleurs. Et au roy Loys dist l'apostole sé il<br>
+vouloit que il méist son privilège sur son commandement, que il confermast<br>
+avant le précept de son père. Comme ceste chose eut esté baillée et<br>
+pourchasciée par malice et non mie selon raison, ainsi vint-elle au<br>
+derrenier à noient.<br>
+<br>
+ Note 150: <i>Il ne le voult faire.</i> Parce que Louis-le-Bègue avoit<br>
+ répudié sa première femme Ansgarde, alors vivante. Le pape, en<br>
+ s'opposant dans cette occasion au vœu du roi dont il alloit implorer<br>
+ la protection, montra certes une fermeté vraiment apostolique. L'abbe<br>
+ Vély toutefois a bien eu le courage de considérer le refus du<br>
+ souverain pontife comme l'effet probable d'une odieuse intrigue.<br>
+ (Voyez tome 2, p. 135 de son <i>Histoire de France</i>.)<br>
+ <br>
+ Note 151: <i>Ainsi comme.</i> C'est-à-dire: <i>Simulé, prétendu.--D'un<br>
+ commandement</i>. D'un don.<br>
+<br>
+En ce mois meisme que fu ce fait, le roy vint à Troies et ala à l'ostel<br>
+l'apostole par le conseil des barons; à luy parla bien privéement et puis<br>
+alèrent ensemble là où les évesques estoient assemblez delez l'ostel<br>
+l'apostole. Là furent escommeniés Hues le fils Lothaire et Haymes et tous<br>
+ceulx de leur complot, pour ce qu'il faisoient force et outrage à aucuns<br>
+des évesques par le consentement le roy Loys. Lors dist l'apostole que<br>
+Adenofle, qui par s'auctorité avoit esté ordené évesque, tenist son siège,<br>
+et son office d'évesque, et Haymar chantast messe sé il vouloit et eust<br>
+partie de l'éveschié de Laon. Lors se traist avant Adenofle et requist à<br>
+l'apostole que il l'assousist de l'éveschié, pour ce que il estoit trop<br>
+foible desoremais à porter si grant fais et qu'il vouloit entrer en<br>
+religion. Mais il ne put ce empétrer, ains luy fu commandé et par le<br>
+commandement le roy et des évesques qui sa partie soustenoient que il féist<br>
+office d'évesque, et que il tenist son siège. Et quand les évesques de la<br>
+partie Haymar eurent oy que l'apostole eut dit qu'il chantâst messe sé il<br>
+vouloit, et que le roy se consentent à ce que il eust des biens de<br>
+l'éveschié, cils et les autres évesques des autres provinces et régions,<br>
+sans que l'en le cuidast mie, emmenèrent Haymar tout revestu comme prebstre<br>
+en la présence de l'apostole et sans son commandement, et puis le menèrent<br>
+chantant jusques à l'églyse et lui faisoient donner bénéicon au peuple. A<br>
+tant se départi le concile.<br>
+<br>
+L'endemain Boson semonst le roy et sa femme avec luy; et le roy y ala et y<br>
+mena aucuns de ses conseilleurs, moult le fist bien servir de diverses<br>
+viandes et de divers vins. Là fu fait un mariage de la fille Boson et de<br>
+Carlemaine le fils le roy; et le roy, par ceulx de son conseil, départi les<br>
+terres et les honneurs de Bernart le marchis de Gothie, à Thierry le<br>
+chamberlent et à Bernart le comte d'Auvergne.<br>
+<br>
+De Troies se parti l'apostole Jehan, et s'en ala à Chaalons, puis à<br>
+Morienne. Après passa les mons de Mont-Cenis, et eut convoy de Boson et de<br>
+sa femme jusques ès plains de Lombardie, et s'en retourna à Rome. Le roy se<br>
+départi de Troies et s'en ala à Compiègne; là oy nouvelles des messages<br>
+qu'il avoit envoies à Loys son cousin, et ce qu'il avoient fait de la<br>
+besoingne. Si les avoit là envoiés pour traitier de paix entre luy et son<br>
+cousin. De Compiègne mut à tout une grant partie de son conseil, et s'en<br>
+ala à Haristale. D'autre part vint Loys son cousin ès kalendes de novembre<br>
+et assemblèrent en une cité qui a nom Marsne[152]. Là fu paix confermée<br>
+entr'eux deux, et puis mistrent un autre parlement d'assembler à la<br>
+Purification Nostre-Seigneur. Lors vint le roy Loys, le fils l'empereur<br>
+Charles-le-Chauf à Gondolville, et le roy Loys, le fils le roy Loys de<br>
+Germanie, revint d'autre part près de cette ville où il pot plus aisiément<br>
+demourer; et puis après assemblèrent à parlement. Là furent ordenées les<br>
+choses qui cy s'ensuivent, par le consentement de leurs loyaux barons.<br>
+<br>
+ Note 152: <i>Marsne.</i> Mersen.<br>
+<br>
+<br>
+III.<br>
+<br>
+ANNEE: 879.<br>
+<br>
+<i>Des convenances et de l'accort qui fu entre les deus roys. Et coment il fu<br>
+traitié en chascune jornée, au profit des deus roiaumes; tout n'en fust-il<br>
+après tenu, par la dnsloiauté le roy Loys de Germanie.</i><br>
+<br>
+C'est la convencion et l'accors entre les deux glorieux roys Loys le fils<br>
+Charles-le-Chauf, et Loys le fils le roy de Germanie, qui fu faite ès<br>
+kalendes de novembre, en un lieu qui est appelé Furones[153], par le commun<br>
+accord et par l'assentement des barons des deux royaumes, en l'an de grâce<br>
+D. CCCC et LXXIX[154].<br>
+<br>
+ Note 153: <i>Furones.</i> Aujourd'hui <i>Foron</i>, à peu de distance<br>
+ d'Aix-la-Chapelle.<br>
+ <br>
+ Note 154: 879. Le latin dit: 878.<br>
+<br>
+Lors commença à parler le roy de Germanie et dist ainsi: &laquo;Comme le règne<br>
+Lothaire fu parti entre l'empereur Charles et nostre père le roy Loys,<br>
+ainsi voulons-nous qu'il le soit et que les parties soient établies. Et sé<br>
+aucuns de nos princes et de nos gens ont riens prins né saisi du royaume<br>
+vostre père, nous voulons qu'il le laissent à vostre commandement. Et pour<br>
+ce que partison ne fu faite oncques de notre part du royaume d'Italie, que<br>
+le roy Loys tint; ce que chascun en tient, si le tiengne orendroit encore<br>
+en ceste manière; jusques à tant que nous puissions assembler encore une<br>
+autre fois par la voulenté Nostre-Seigneur, et déterminer miex par bon<br>
+conseil ce que drois et raison sera. Et pource que on ne peut orendroit<br>
+faire nulle raison de notre partie du royaume d'Italie, sachent tous que<br>
+nous en avons requis notre droit et requérons à l'ayde de Dieu.&raquo; Ce fu<br>
+ainsi establi en la première journée.<br>
+<br>
+Le secont jour refu ainsi parlé: &laquo;Pour ce que la fermeté de notre amour et<br>
+de notre conjonction ne puet pas estre maintenant confermée, pour aucunes<br>
+causes qui l'empeschent maintenant, jusques à ce parlement que nous<br>
+mettrons, telle amistié soit faite entre nous, par la grace de<br>
+Nostre-Seigneur, de bon cuer et de bonne confience et de foy entérine, si<br>
+que nul de nous né de nostre conseil ne soustraie né forconseille riens qui<br>
+soit à l'onneur né à la prospérité de nous né de nos roiaumes.&raquo;<br>
+<br>
+Au tiers jour fu ainsi ordené, que sé païens ou faux chrestiens envaïssent<br>
+leur roiaumes, que l'un aideroit à l'autre quant mestier en seroit, de<br>
+quanque il pourroit par soy ou par ses gens. &laquo;Et s'il avenoit,&raquo; dist Loys<br>
+fils de l'empereur, &laquo;que je vesquisse plus que vous, je aideray Loys vostre<br>
+fils, qui encore est petis et jeune, et les autres que Dieu vous peut<br>
+encore donner, si que il peussent leurs terres gouverner.&raquo;<br>
+<br>
+Le quart jour fu ainsi gouverné et ordené: &laquo;Que sé aucuns murmureurs et<br>
+envieux, qui tousjours portent envie à bien et à paix, s'efforçoient de<br>
+semer tençons et discordes entre nous pour troubler nous et nos roiaumes,<br>
+que nul de nous ne les reçoive né ne voie voulentiers, s'il n'est ainsi que<br>
+il le voulsist monstrer raisonnablement par devant nous deux, et par devant<br>
+nos gens. Et s'il ne vouloit le faire, que il n'eust priveté né société à<br>
+nul de nous. Et que nous le getissons hors comme traytre et faux semeur de<br>
+discorde entre les frères, si que à l'exemple de luy nul ne soit si hardi<br>
+que il ose aporter tels mensonges.&raquo;<br>
+<br>
+La quinte journée fu ainsi atirée. Et dist Loys le fils l'empereur Charles:<br>
+&laquo;Or convient que nous envoions nos messages aux deux glorieux roys Charles<br>
+et Charlemaine, qui leur feront assavoir le parlement que nous avons mis à<br>
+la huitiesme yde de février et qui leur prient de par nous qu'ils viennent<br>
+là. Et sé il viennent, si comme nous désirons, que nous les accompaignons<br>
+avec nous à la voulenté de Nostre-Seigneur, et au commun profit de saincte<br>
+Eglyse et du peuple chrestien que nous avons à gouverner. Si que nous<br>
+soions une chose en luy qui est seul et que nous voulons et disons et nous<br>
+façons une chose, selon les apostres, c'est que en nous n'ait né tençons né<br>
+discorde. Et s'il avenoit que il n'y vousissent venir, pour ce ne lairons<br>
+nous mie que nous n'y venons si comme il est ordené, et que nous ne façons<br>
+selon la voulenté Dieu, si comme nous avons devisé. Et sé il n'estoit ainsi<br>
+par aventure et que autre nécessité avenist que l'en ne peust autrement<br>
+eschiver, par quoy nous ne puissions ce faire, et s'il avenoist qu'il fust<br>
+ainsi; que l'un féist resavoir à l'autre le terme du parlement qui seroit<br>
+de nouvel prins. Et que il soit ainsi que nostre amour soit né muée né<br>
+changée né amenuisiée jusques à tant que Diex vueille que elle soit du tout<br>
+confermée. Et si ordenons des choses des églyses, des éveschiez et des<br>
+abbayes où que ce soit de nos deulx roiaumes, si comme les évesques et les<br>
+abbés les tiengnent paisiblement. Et sé aucun les prenoit né saisissoit en<br>
+quelque royaume que ce soit et fust contre raison, que elles fussent<br>
+rendues selon droit.&raquo;<br>
+<br>
+La sixiesme journée fu ainsi ordenée: &laquo;Pour la paix des roiaumes, pour ce<br>
+que il pevent aucunes fois estre troublés par aucuns hommes vagues et qui<br>
+riens qui maux soient ne redoubtent à faire, nous voulons que en quel lieu<br>
+que ce soit que tel gent vendront, que il ne puissent fuyr né eschever la<br>
+justice de ce qu'il aront fait. Et que nul de nous ne les tiengne né ne<br>
+reçoive à autre chose fors en tant comme il le tendra, pour amener à rendre<br>
+raison et à faire amende selon son fait. Et s'il définoit de venir avant,<br>
+cil en cui roiaume il s'enfuyra le fera chacier et prendre, jusques il soit<br>
+amené avant pour raison rendre; ou il soit du tout bani et essilié des deux<br>
+roiaumes. Si voulons que cil qui par leur meffait auront perdue la<br>
+prospérité de leurs choses et de leurs héritages, que il soient jugiés<br>
+selon les anciens drois de nos ancesseurs. Et s'il en y a nul qui die que<br>
+il ait à tort perdue la prospérité de ses choses, viengne avant en nostre<br>
+présence et recuèvre ses choses, sé droit les lui donne.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+IV.<br>
+<br>
+ANNEE: 879.<br>
+<br>
+<i>Du département des deus rois, et de la mort Loys le roy de France qui fu<br>
+appelé le Baube. De l'abbé Gozlin et du conte Corral, et du roy de Germanie<br>
+coment il vint en France; et coment il s'en retourna sans riens faire.</i><br>
+<br>
+<br>
+[155]Après ces choses ainsi devisées, se départirent les deux roys Loys; le<br>
+fils le roy Loys de Germanie retourna en sa terre, et Loys le fils Charles<br>
+s'en ala par Ardenne et fist la feste de la Nativité à une ville qui a nom<br>
+Longlaire[156]: un peu de temps y demora et s'emparti après la Chandeleur,<br>
+et vint à Compiègne[157]. De là mut à Ostun, pour aller sur le marchis<br>
+Bernart[158] qui contre luy s'estoit révélé. Jusques à Troies s'en ala, si<br>
+luy convint là demourer pour une maladie qui le prist, et cuidoit-on qu'il<br>
+eust esté empoisonné. Et quand il senti que la maladie lui engregoit et<br>
+qu'il ne pouvoit avant aler, si manda son fils Loys; quant venu fu, si le<br>
+livra especiaument en la garde de Bernart le conte d'Auvergne[159]. Pour ce<br>
+envoia tantost son fils et celuy Bernart en qui garde il l'avoit livré à<br>
+l'abbé Huon, à Boson, Tierri[160] et ses autres amis qui là estoient, en la<br>
+cité d'Ostun. Et leur commanda qu'il saisissent la conté et la livrassent à<br>
+Bernart[161] à qui il l'avoit donnée. Lors se parti de Troies à quelque<br>
+grief et retourna à Compiègne par l'abbaye du Juerre[162]. Et quant il<br>
+senti qu'il ne pourroit eschapper de cette maladie, il envoia à Loys son<br>
+fils s'espée, sa couronne et son sceptre et ses autres royaux aornemens,<br>
+par Huede, l'évesque de Beauvais, et par le conte Auboin; et manda à ceux<br>
+qui avec luy estoient que il le féissent sacrer et couronner. Et quant ce<br>
+vint en la quarte yde d'avril, droitement le vendredy de crois aourée, vers<br>
+le vespre, il trespassa de ce siècle, entour celle heure que Jesu-Crist<br>
+rendi son esprit à Dieu le père. L'endemain, que il fu la vegille de<br>
+Pasques, il fu mis en sépulture, en l'églyse Nostre-Dame. Quant l'évesque<br>
+Huede et le conte Auboin sceurent que il fust mort, il baillèrent ce qu'il<br>
+portoient à Thierry, le chamberlen, et retournèrent isnellement[163]<br>
+arrières. Et quant ceus qui avec l'enfant estoient sceurent que le roy fust<br>
+trespassé, il mandèrent aux barons de ceste France par deçà, que il<br>
+venissent encontre eulx, à Meaux, et là traiteroient ensemble qu'il<br>
+feroient. Là furent faites unes convenances entre Thierry et Boson, dont<br>
+l'abbé Hues fu jugieur: que il auroit la conté d'Auxerre, et Thierry auroit<br>
+en eschange les abbayes de ce pays. L'abbé Gozelin à qui il souvenoit bien<br>
+des ennuis et des griefs que ceus lui avoient fait qui envie lui portoient,<br>
+se pourpensa coment il s'en pourroit vengier; car il ly sembla qu'il estoit<br>
+temps et point de le faire. Si se mist en voie, pour ce que il se fioit<br>
+moult en l'amour et en la familiarité Loys, roy de Germanie, et de la royne<br>
+et des barons du pays, que il eut acquise tant comme il demoura entour eulx<br>
+quant il fu prins en la bataille d'Andrenaque et là mené en prison. Mais,<br>
+avant, s'en ala à Corrat, le conte de Paris, et tant luy dist et tant luy<br>
+donna et d'unes et d'autres, et tant luy promist d'onneurs et de<br>
+seigneuries, sé il pouvoit ce faire à quoy il béoit, qu'il le crut et<br>
+s'accompaigna à luy, et luy monstra engin et voie par quoy il sembloit que<br>
+il peust ce faire. Et avant que ceulx qui avec le roy estoient fussent<br>
+venus à Meaux, se hasta-il d'envoier aux évesques et aux abbés et aux<br>
+puissans hommes du roiaume; et soubz telle couverture leur mandoit que<br>
+puisque le roy estoit mors il traitassent ensemble de la paix et du proffit<br>
+du roiaume Loys qui mort estoit. Quant ceus qui venir y vouldrent furent<br>
+assemblés, si leur loèrent qu'il[164] appelassent au roiaume Loys, le roy<br>
+de Germanie, et ce scéussent-il, sé il faisoient ce, qu'il leur donroit les<br>
+terres et les honneurs que il ne peurent oncques avoir jusques à ce temps.<br>
+Par convoitise et par desloiauté s'i accordèrent-il et mandèrent au roy<br>
+Loys de Germanie et à sa femme par leur messages, qu'il venissent jusques à<br>
+Mez et là leur amenroient tous les évesques et les abbés et les haus hommes<br>
+du roiaume de France. Lors se mistrent en voie à aler encontre luy, robant<br>
+et gastant tout le païs devant eus, selon la rivière d'Aisne, jusques à<br>
+tant qu'il vindrent à Verdun[165]. Et endementiers, fu le roi Loys de<br>
+Germanie venu à Mez. Lors luy mandèrent de rechief que il venist jusques à<br>
+Verdun pour ce qu'il peussent plus aisiément luy mener le peuple du<br>
+roiaume. Lors s'aprocha jusques à Verdun: en cette voie firent ses gens<br>
+tant de maulx de toltes et de rapines, que plus n'en osassent pas faire nul<br>
+paien né nul tirant.<br>
+<br>
+ Note 155: <i>Annal. Bertinianæ, anno 879.</i><br>
+ <br>
+ Note 156: <i>Longlaire.</i> Aujourd'hui <i>Glare</i>, dans le diocèse de Liège.<br>
+ <br>
+ Note 157: <i>Compiègne.</i> Il falloit <i>Pontigon</i> (Ponthion).<br>
+ <br>
+ Note 158: <i>Le marchis Bernart.</i> Fils d'un autre Bernard et de<br>
+ Blichilde, fille du comte du Mans Roricon. Il avoit reçu le titre de<br>
+ marquis de Gothie, en 865, et en avoit été dépossédé dans le synode<br>
+ de Troyes, en 878. (Note de dom Bouquet.)<br>
+ <br>
+ Note 159: <i>Bernart, le comte d'Auvergne.</i> Fils de Bernard, duc de<br>
+ Septimanie, père de Gaillaume-le-Pieux. Il avoit succédé à Bernard,<br>
+ fils de Blichilde, dans le marquisat de Gothie, en 875. Il mourut en<br>
+ 886.<br>
+ <br>
+ Note 160: <i>Huon, Boson, Thierri.</i> Hugues, fils du comte Conrad, mort<br>
+ en 886. Boson, duc de Provence, frère de Richilde. Thierry,<br>
+ chambellan de Louis-le-Bègue, comte d'Autun.<br>
+ <br>
+ Note 161: <i>Bernart.</i> Le latin dit avec raison: <i>Thierri</i>.<br>
+ <br>
+ Note 162: <i>Juerre.</i> Aujourd'hui <i>Jouarre</i>; c'étoit une abbaye de<br>
+ l'ordre de saint Benoît, sous l'invocation de la Ste-Vierge.<br>
+ <br>
+ Note 163: <i>Isnellement.</i> Promptement.<br>
+ <br>
+ Note 164: <i>Furent assemblés.</i> Le lieu de la réunion fut le confluent<br>
+ du <i>Tairin</i> et de l'<i>Oise</i>, auprès de Creil. &laquo;Ubi Thara Isaram<br>
+ influit.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 165: <i>A Verdun.</i> Le latin dit: depuis <i>Servais</i>. &laquo;Per Silvacum<br>
+ et secus Axonam.... usquè ad Viridunum.&raquo;<br>
+<br>
+Et quant Hues, Beuves[166] et Tierri sorent ce que Gozlin et Corrat et cil<br>
+de leur partie aloient pourchassant, il envoièrent tantost à Verdun Gautier<br>
+l'évesque d'Orléans, le conte Goirant et le conte Anchier; et luy<br>
+mandèrent, sé il vouloit, qu'il preist cette partie du roiaume Lothaire que<br>
+l'empereur Charles-le-Chauf avoit eue en partie contre le roy Loys, son<br>
+frère, et à tant retournast en son pays; et voulsist que l'autre partie du<br>
+roiaume que l'empereur Charles tint par droit d'héritage demourast à ses<br>
+nepveus.<br>
+<br>
+ Note 166: <i>Beuves.</i> Ou plutôt <i>Boson</i>. Cependant le n° 646<br>
+ Saint-Germain porte: <i>Beuvo</i>.<br>
+<br>
+De ceste offre se tint bien apaié le roy Loys, et la reçut moult<br>
+volontiers; l'abbé Gozlin et Corrat et ceus de leur complot réusa[167] et<br>
+estrangea de soy, et se mist en possession de la partie du roiaume qui<br>
+offerte luy fust.<br>
+<br>
+ Note 167: <i>Reusa.</i> Rejeta.<br>
+<br>
+Atant retourna en son palais de Francquefort. Mais moult fu la royne sa<br>
+femme courroucée de ce qu'il n'en avoit plus fait, et dist que s'il fust<br>
+avant alé il eust eu tout le roiaume de France. Si refurent à grant mésaise<br>
+Gozlin et Corrat de ce que le roy les avoit ainsi réusés de soy, eulx et<br>
+leurs compaingnons. A la royne s'en alèrent, et se complaintrent de ce<br>
+qu'il estoient ainsi déçus. Et la royne envoia messages à leur compaignons,<br>
+si dit ainsi, comme de par le roy, pour eulx conforter, et un autre message<br>
+aussi comme pour ostage. A tant retournèrent l'abbé Gozlin, Corrat et ses<br>
+compaignons; tout ravissoient et tolloient quanqu'il povoient trouver<br>
+devant eus, et distrent qu'il ne demourroit pas que le roy ne venist en<br>
+France à grant ost; mais que il n'y povoit pas venir maintenant; car<br>
+nouvelles luy estoient venues que Charlemaine, son frère, estoit chéu en<br>
+paralisie, et estoit ainsi comme à la mort. Et voir estoit qu'il estoit jà<br>
+mort, et que un sien fils de bast[168] qui avoit nom Arnoul s'estoit jà mis<br>
+en saisine de cette partie du royaume, et pour ce estoit là le roy alé<br>
+hastivement. Et sans faille tout ce estoit voir. Et quand il eut la chose<br>
+apaisée il retourna à sa femme.<br>
+<br>
+ Note 168: <i>De bast.</i> Le même sens que noire mot <i>bastard</i> qui en est<br>
+ dérive.<br>
+<br>
+<br>
+<i>Cy fine l'istoire de Loys-le-Baube, fils de Charles-le-Chauf, empereur.</i><br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+CI PARLE DE LOYS ET DE<br>
+CARLEMAINE, FILS AU<br>
+ROY LOYS-LE-BAUBE.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+V.<br>
+<br>
+ANNEES: 880/881.<br>
+<br>
+L'abbé Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans<br>
+le roy Loys scéurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa<br>
+femme devoient venir en France. Tantost envoièrent aucuns des évesques<br>
+avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrières en<br>
+Gastinois, et les firent là sacrer et couronner à roys.<br>
+<br>
+Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parlé pria<br>
+tant et amonesta les évesques du pays que il le couronnèrent à roy. Si le<br>
+firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit à donner<br>
+villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme<br>
+qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] sé la fille au roy d'Ytalie et<br>
+la femme à l'empereur de Grèce ne faisoit son mary roy.<br>
+<br>
+ Note 169: <i>Ne querroit.</i> Ne pourroit. Je crois ce mot formé du latin<br>
+ <i>queo</i> ou même <i>nequeo</i>, duquel on aura plus tard séparé la négation.<br>
+ --La femme de Boson étoit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II,<br>
+ qui d'abord avoit été mariée à Constantin, fils de l'empereur Basile.<br>
+<br>
+En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus<br>
+jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son père.<br>
+<br>
+ Note 170: <i>Hues.</i> Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade.<br>
+ Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons<br>
+passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint.<br>
+Mais avant qu'il eust passé les mons de Mont-Jeu, alèrent parler à luy Loys<br>
+et Carlemaine les deulx frères qui roys estoient de France. Après<br>
+retournèrent, et cil s'en ala outre.<br>
+<br>
+Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive<br>
+de Loire, et estoient venus avant par terre et dégastoient tout le pays.<br>
+Maintenant assemblèrent leur ost et murent le jour de la fesle<br>
+Saint-Andrieu. Si trouvèrent les Normans, tout maintenant leur coururent<br>
+sus, moult en occistrent, moult en noièrent en la rivière de Vienne[171],<br>
+et les deus roys retournèrent à grant victoire.<br>
+<br>
+ Note 171: <i>Vienne.</i> Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant<br>
+ ici la petite rivière de Vigene qui se jette dans la Saône à peu de<br>
+ distance Pontœillier, aujourd'hui département de la Côte-d'Or. En ce<br>
+ cas là, les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: &laquo;Nortmanni<br>
+ qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in<br>
+ Vencenna fluvio immerserunt.&raquo; Le mot <i>fluvio</i> ne pouvoit s'appliquer<br>
+ à une aussi petite rivière.<br>
+<br>
+[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et<br>
+murent d'Aix-la-Chapelle à grant ost pour venir en France, et vindrent<br>
+jusques à Duizi. Encontre luy alèrent Gozlin, Corrat, et maint autre de<br>
+leurs compaingnons. Sy s'estoient jà mains retirés de leur compaingnie.<br>
+Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques à Atigny, et puis jusques à<br>
+Erchury[173], et plus avant encore à Ribemont. Et quant il vit que Gozlin<br>
+et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne<br>
+pourroit venir à chief de son propos; si ferma amistié avec les deux roys,<br>
+ses cousins, et prisrent parlement ensemble à Gondolvile, au moys de<br>
+juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son<br>
+chemin les Normans, sa gent ordena et se combati à eus, et occist grant<br>
+partie par la voulenté Nostre-Seigneur. Et sé il luy chéy bien en cette<br>
+bataille, il luy meschéy d'autre part; car les Normans luy firent grant<br>
+dommage de sa gent en Sassoingne.<br>
+<br>
+ Note 172: <i>Annal. Bertinianæ, anno 880.</i><br>
+ <br>
+ Note 173: <i>Erchury</i> ou <i>Ecri</i>, le même endroit où se croisèrent les<br>
+ barons françois, en 1198, à la suite d'un tournoi. Voyez ce que j'en<br>
+ ai dit dans les notes de mon édition de Villehardouin.<br>
+<br>
+Après cette victoire que les deus roys eurent eue des Normans, s'en alèrent<br>
+à Amiens; là départirent le royaume de leur père au mielx et au plus<br>
+loyaument que les preudommes de leur conseil le sceurent deviser. Si furent<br>
+teles les parties que Loys, qui ainsné estoit, aroit de France ce qui<br>
+estoit demouré au royaume son père, et toute Neustrie qui ore est appelée<br>
+Normandie, et toutes les marches; et Carlemaine auroit Bourgoigne et<br>
+Aquitaine et toutes leurs marches: et feroient les barons hommage à celuy<br>
+en quel royaume leur terres seroient. Après s'en alèrent droit à Compiègne,<br>
+et firent là ensemble la feste de la Résurrection. Après passèrent par<br>
+Rains et par Chalons, et s'en alèrent droit à Gondolvile, au parlement<br>
+qu'il orent prins au roy Loys, au moys de juing. A ce parlement ne pot<br>
+venir le roy Loys pour maladie qui le print, mais il envoia ses messages,<br>
+et Charle qui venu estoit de Lombardie vint à ce parlement. Là fu accordé<br>
+par commun accort que Loys et Carlemaine son frère prendroient les gens le<br>
+roy Loys de Germanie, que il avoit pour luy envoiés à ce parlement, et s'en<br>
+iroient à Atigny, sur Hues le fils le jeune Lothaire. Et quant il furent<br>
+là, pour ce qu'il ne trouvèrent plus Huon, il coururent sus Tybout son<br>
+serourge[174]. Moult occistrent de sa gent et le chascièrent en fuye. Leurs<br>
+terres garnirent contre les Normans[175] et establirent bonnes gardes en<br>
+leurs royaumes, et puis assemblèrent leurs osts; les gens le roy Loys de<br>
+Germanie prisrent et s'en alèrent parmy Bourgoigne contre Boson. Quant il<br>
+furent partis de Troies, si devoit aler en leur ayde le roy Charle à tout<br>
+son ost. En leur voie jetèrent hors du chastel de Mascon le chastelain de<br>
+Boson, et le chastel et la contrée donnèrent à Bernart, par seurnom<br>
+Plante-Peleuse.<br>
+<br>
+ Note 174: <i>Serourge.</i> Beau-frère. Le latin porte: <i>Sororium</i>.<br>
+ <br>
+ Note 175: <i>Les Normans.</i> Le latin ajoute: &laquo;In Ganto residentes.&raquo;<br>
+<br>
+Lors chevauchèrent ensemble les deus roys, et Charle leur cousin, qui jà<br>
+estoit venu, et s'en alèrent assiéger la cité de Vienne que Boson tenoit,<br>
+qui dedans avoit laissié sa femme et grant partie de sa gent, et s'en<br>
+estoit fuy aux montaignes. Et Charle s'en parti tantost qu'il orent fait<br>
+entr'eus ne say quels seremens, et si estoit-il venu pour tenir le siège<br>
+avecques eus. En Lombardie s'en ala et puis à Rome, et fist tant vers<br>
+l'apostole Jehan qu'il fu couronné à empereur, le jour de Noël.<br>
+<br>
+[176]Au siège devant Vienne demoura le roy Carlemaine et sa gent pour<br>
+prendre vengement de la malice Boson. Et le roy Loys son frère prist sa<br>
+gent et retourna en une partie de son royaume contre les Normans qui tout<br>
+dégastoient devant eulx, et jà avoient prinse et destruite l'abbaye<br>
+Saint-Père de Corbie, et la cité d'Amiens. A eus se combati et en occist la<br>
+plus grande partie, et les autres chaça. Et quant il ot eue celle victoire<br>
+par l'ayde de Nostre-Seigneur, il et son ost s'en retournèrent fuyant, et<br>
+si n'estoit nul qui le chassast: et, en ce, fu appertement monstré que la<br>
+victoire qu'il avoit eue des paiens n'estoit pas faite par homme, mais par<br>
+la vertu Nostre-Seigneur. Après ce retournèrent les Normans en une autre<br>
+partie de son royaume: et il assembla tant de gent comme il pot avoir et<br>
+ala contre eus en un lieu que l'istoire nomme Stromus[177]. Par le conseil<br>
+d'aucuns de ses gens fist là drécier un chastel de fust; mais il fu au<br>
+profist et à la deffense de ses ennemis, plus que de luy né de sa gent; car<br>
+il ne pot trouver qui le voulsist deffendre né garder. De là se parti<br>
+atant, et s'en ala à Compiègne; là célébra la Nativité et Résurrection.<br>
+<br>
+ Note 176: <i>Annal. Bertinianæ, anno 881.</i><br>
+ <br>
+ Note 177: <i>Stroms.</i> J'ignore la position de ce lieu, que le manuscrit<br>
+ 646 de St-Germain écrit <i>Scortius</i>.<br>
+ <br>
+[178]Avant qu'il s'en partist, oï nouvelles que le roy Loys, son cousin,<br>
+fils le roy Loys de Germanie[179] qui noient profitablement vivoit au<br>
+royaume et à saincte Eglise, estoit mors. A luy vindrent les barons de la<br>
+partie du royaume qui ot esté Lothaire, et se vouldrent rendre à luy, en<br>
+telle manière que il leur consentist à avoir ce que son père et son aïeul<br>
+Charles-le-Chauf en avoit tenu; mais il n'ot pas conseil de les recevoir,<br>
+pour le serement qui entre luy et Charle avoit esté fait. Son ost assembla,<br>
+le conte Thierry fist chevetain, oultre Loire[180] s'en ala contre les<br>
+Normans; et puis jusques à Tours aussi, comme pour recevoir en son ayde les<br>
+princes et la gent de Bretaingne contre les Normans. Tandis que il<br>
+demouroit là le prist une maladie, en une litière se fist couchier et<br>
+porter jusques à l'églyse Saint-Denis; mors fu laiens et ensépulturé avec<br>
+les autres roys qui laiens gisent, et si comme l'istoire dist, il fu plains<br>
+de toutes ordures et de toutes vanitez[181]: et ces choses avindrent au<br>
+moys d'aoust.<br>
+<br>
+ Note 178: <i>Annal. Bertinianæ, anno 882.</i><br>
+ <br>
+ Note 179: Ce qui met tant d'obscurité dans l'histoire de ces<br>
+ temps-là, c'est la ressemblance des noms et leur peu de variété.<br>
+ Ainsi, maintenant, il faut distinguer deux Charles, deux Carlemaine<br>
+ et deux Louis, tous fils de deux Louis. Le premier, Louis-le-Bègue<br>
+ fils de Charles-le-Chauve; le second, Louis, fils de<br>
+ Louis-le-Débonnaire.<br>
+ <br>
+ Note 180: <i>Loire.</i> Il falloit ici, comme dans le latin, <i>Seine</i>.<br>
+ <br>
+ Note 181: Le manuscrit de Saint-Germain 646 n'a pas supprimé, comme<br>
+ celui que Duchesne et dom Bouquet ont suivi, cette flétrissure du roi<br>
+ Louis III. &laquo;Vir plenus omnibus immundiciis et vanitatibus, infirmatus<br>
+ est corpore, etc.&raquo; Le ménestrel du comte de Poitiers raconte<br>
+ autrement sa mort: &laquo;Il avint une autre fois à ce chaitif roy Loys que<br>
+ ainsi come si baron le menoient à force à Tours contre les Normans<br>
+ qui la terre dégastoient, il et si grant paour que la mort l'emprist,<br>
+ et l'en convint rapporter en litière, etc.&raquo; (Manusc. du roi, n° 9633,<br>
+ f° 64.)<br>
+<br>
+<br>
+VI.<br>
+<br>
+ANNEE: 882.<br>
+<br>
+<i>Coment Carlemaine retourna du siège, après la mort son frère, pour aler<br>
+contre les Normans. Coment il leur rendi treu en pacifiant à eus. Coment il<br>
+furent desconfis devant Paris, par la vertu saint Germain. Coment il<br>
+gastèrent Laonnois et coment le roy Carlemaine les desconfist.</i><br>
+<br>
+<br>
+Tout maintenant que le roy Loys fu mort et enterré, les barons du royaume<br>
+mandèrent à Carlemaine qui devant Vienne tenoit siège, que il s'en venist<br>
+hastivement et laissast une partie de sa gent contre Boson; car son frère<br>
+estoit mort; et il estoient jà tous appareilliés pour ostoier contre les<br>
+Normans qui avoient prins la cité de Trèves et de Couloingne; et les<br>
+églyses et les abbayes, qui ès cités et entour estoient, avoient arses et<br>
+destruites, et l'églyse Saint-Lambert du Liège[182]: et de là s'en estoient<br>
+alés à Aix-la-Chapelle, et avoient gastées les églyses de l'éveschié de<br>
+Tongres et d'Amiens et de Cambray et une partie de l'arceveschié de Rains,<br>
+et jà estoient venus jusques à Mez. Et s'estoit à eus combatu Wales,<br>
+l'évesque de Mez; et estoit issu hors à bataille contre eus, tous armé luy<br>
+et sa gent; tout fust-ce contre l'office et la dignité d'évesque. Mais<br>
+besoing l'avoit contraint à ce; occis avoit esté et sa gent desconfite et<br>
+chaciée. Après ce luy mandèrent les barons qu'il venist liement, et que il<br>
+estoient tous appareilliés de le recevoir à seigneur, et de eus mettre en<br>
+sa seigneurie. Ainsi le fist comme il le mandèrent. Et peu de temps après<br>
+qu'il fust parti du siège de Vienne et qu'il s'apareilloit d'aler contre<br>
+les Normans, droitement au moys de septembre, luy vindrent nouvelles par<br>
+certains messages que il avoient la cité prinse, et que Richart qui frère<br>
+estoit Boson en avoit mené sa femme et sa fille en la contrée d'Ostun.<br>
+<br>
+ Note 182: <i>Du Liège.</i> Le latin ajoute: <i>Et Promiæ</i>.<br>
+<br>
+En ce temps issi Hastingues et les Normans dessus le fleuve de Loire, et<br>
+s'en alèrent sur la Marine. Et quant Charles, le roy d'Austrasie[183], fust<br>
+venu à tout son ost contre les Normans, et il fu aucques près de leur<br>
+forteresse, si luy failly le cuer et fist paix à eus, par le conseil<br>
+d'aucuns de sa gent: meisme en tele manière que Godefroi qui sire estoit de<br>
+celle gent recevroit baptesme, il et ses Normans, et auroit Frise et toutes<br>
+les honneurs que Roric avoit devant tenues. Et par dessus tout ce donna-il<br>
+grant somme d'or et d'argent que il avoit prins et tollu el trésor<br>
+Saint-Estienne de Mez et aux autres églyses, à Sigefrois et Curmones et à<br>
+leur compaingnons: et plus grant lascheté de cuer fist-il encore, à<br>
+souffrir que il démourassent là meisme, à la nuisance du royaume son cousin<br>
+et du sien meisme. Quar cil Sigifrois assist puis la cité de Paris à tout<br>
+quarante mille Normans. Mais cil Gozlin de quoy l'istoire a dessus parlé,<br>
+qui évesque estoit de celle cité et abbé de Saint-Germain, et le conte Eude<br>
+qui puis fu roy de France, la deffendirent si bien, par les mérites<br>
+Nostre-Dame Saincte-Marie, et par les suffrages Saint-Germain qui leur<br>
+furent en ayde, que oncques prendre ne la purent, ains s'en partirent<br>
+atant. En ce comtemple, prinstrent les moines le corps sainct Germain qui<br>
+jusques alors avoit esté en la cité, et l'en enportèrent en l'abbaye[184],<br>
+et les Normans dégastèrent tout, et essillèrent et ordoièrent toute<br>
+l'églyse; mais par les mérites des glorieux confesseurs en y eut assez de<br>
+mors, et les autres s'en alèrent mal et confus à grant paour. Et de ce fu<br>
+le conte Eude merveilleusement lié, qui bien vit et apperçut les grans<br>
+miracles que le glorieux confesseur fist à ce siège. Dont il fu si devot<br>
+vers luy après, que il fist faire un riche vaisel d'or et de pierres<br>
+précieuses, où son glorieux corps repose encore jusques au jour d'huy.<br>
+<br>
+ Note 183: <i>Le roy d'Austrasie.</i> Le latin dit: &laquo;Nomine imperator.&raquo;<br>
+ C'est Charles-le-Gros.<br>
+ <br>
+ Note 184: Il falloit d'après le latin: &laquo;Les moines <i>déposèrent</i> le<br>
+ corps de saint Germain dans le monastère du saint Pontife, situé dans<br>
+ la ville de Paris.&raquo;<br>
+<br>
+A Hues le fils le jeune Lothaire abandonna Charle les trésors et les<br>
+richesses de l'églyse de Mez, contre le droit des canons qui dient que on<br>
+les doit garder à l'évesque qui aprez doit venir.<br>
+<br>
+Engeberge, la femme Loys l'empereur d'Ytalie, que l'empereur avoit envoyé<br>
+en Allemaingne, envoia-il à Rome à l'apostole Jehan, qui ce mandé luy avoit<br>
+par Liétart, l'évesque de Verziaus. Ainsi se départi des Normans et ala en<br>
+la cité de Garmaise pour tenir parlement ès kalendes de novembre. A ce<br>
+parlement vint l'abbé Hues, et requist au roy Charle que il rendist à<br>
+Carlemaine, si comme il luy avoit promis, celle partie du royaume que Loys<br>
+son frère avoit reçue ainsi comme en garde. Au départir n'emporta-il nulle<br>
+certaineté de sa requeste; mais moult fu grant dommage au royaume que cil<br>
+Hues n'estoit pas présent; quar Carlemaine n'ot pas force de gent par où il<br>
+peust contrester aux Normans, pour ce meismement que aucuns des barons se<br>
+retrayrent, quant il luy durent aydier. Et pour ce en prisrent-il hardement<br>
+d'aler jusques à la cité de Laon; car il n'estoit qui les contredéist. Ce<br>
+qu'il trouvèrent entour prisrent et ardirent, et ordenèrent qu'il iroient<br>
+par Rains et puis par Soissons, et par Noyon s'en retourneroient à Laon. Et<br>
+puis après quant il auroient la cité prinse si prendroient tout le royaume.<br>
+En ce point que Halmar, l'arcevesque de Rains, oy ces nouvelles, moult ot<br>
+grant paour: car tous ses hommes deffensables estoient lors avec le roy<br>
+Carlemaine. Par nuit se leva comme cil qui moult estoit malade, si prist le<br>
+corps saint Remy et les aournemens de l'églyse de Rains, et se fit porter<br>
+en une chaière porteresse, si comme sa maladie le désiroit, oultre le<br>
+fleuve de Marne en une ville qui a nom Esparnay. Les chanoines et les<br>
+moines s'enfuyrent çà et là où il purent. Et les Normans firent ce qu'il<br>
+avoient devisé, et vindrent jusques aux portes de Rains: ce qu'il<br>
+trouvèrent dehors les portes robèrent, et aucunes petites villes d'entour<br>
+mistrent en feu et en flambe. Mais oncques dedans la cité n'entrèrent, tout<br>
+ne fust-elle oncques défendue; car la vertu de Dieu et la mérite des corps<br>
+sains qui dedans estoient la deffendirent. Carlemaine le roy des Frans qui<br>
+oy dire que les Normans venoient et qu'il fesoient tant de maux, lors<br>
+s'appareilla et ala contre eus à tant de gens comme il pot assembler;<br>
+forment se combati et en occist grant partie de ceulx qui les proies<br>
+enmenoient à leurs compaingnons vers la cité de Rains, et les autres fist<br>
+flatir et noier en la rivière d'Aisne; les proies qu'il enmenoient<br>
+rescoust, la plus grant partie et la plus fort se mist en une ville qui a<br>
+nom Avaulx[185]. Ceulx ne pouvoient sa gent assaillir sans grant péril pour<br>
+le lieu qui fors estoit, et pour ce se retraystrent. Quant ce vint vers le<br>
+vespre, il se hebergèrent aux villes voisines, et quand les Normans virent<br>
+que il fu anuitié et que la lune fu levée, il issirent de cette ville et<br>
+s'en retournèrent arrière, par celle voix meisme qu'il estoient venus.[186]<br>
+<br>
+ Note 185: <i>Avaux.</i> Aujourd'hui sur l'emplacement d'<i>Ecry</i> ou<br>
+ <i>Erchery</i>.<br>
+ <br>
+ Note 186: Ici s'arrête le manuscrit d'abord trouvé dans l'abbaye de<br>
+ St-Bertin, et qui a fait surnommer <i>Annales de Saint-Bertin</i> la<br>
+ chronique qui y étoit renfermée. Il est certain que le nom et la<br>
+ patrie des auteurs de ces annales sont également incertains. Depuis,<br>
+ on a retrouvé le même texte dans d'autres manuscrits et au milieu<br>
+ d'autres monumens historiques. Il avoit même été déjà publié avec<br>
+ quelques additions importantes, à la suite de la compilation dite<br>
+ d'Aimoin, sous le titre de continuation de ce dernier. Ce qui suit<br>
+ est emprunté à la chronique désignée sous le nom de <i>continuateur<br>
+ d'Aimoin</i>. On pourroit aussi bien l'appeler le continuateur des<br>
+ <i>Annales de Saint-Bertin</i>.<br>
+<br>
+En celle tempeste meisme que Hastingues et ses Normans se foursenoient<br>
+ainsi, maint corps sains furent ostés de leurs propres lieux et raportés en<br>
+France. Saint Amand fu porté à divers lieux, et au darrain il fu mis à<br>
+Saint-Germain-des-Prés dessoubz Paris, où il repose encore jusques au jour<br>
+d'uy. Et fu aporté lors avec le corps saint Agofroy son frère, et le corps<br>
+saint Thurion, arciprestre de l'églyse de Dol en Bretaigne.<br>
+<br>
+<br>
+VII.<br>
+<br>
+ANNEE: 884.<br>
+<br>
+<i>De la mort le roy Carlemaine et de son fils Loys-Fai-noient. Coment<br>
+appelèrent en aide l'empereur Charle les barons, contre les Normans, et<br>
+coment il revindrent en France. De la mort Loys-le-Fai-noient. Coment les<br>
+barons couronnèrent le roy Eudes pour l'enfant garder qui fu appelé le roy<br>
+Charles-le-Simple.</i><br>
+<br>
+<br>
+(Mort fu le roy Carlemaine; mais comment né quant il mourut ne parole pas<br>
+l'istoire, et pour ce nous en convient taire.) [187]Après luy régna son<br>
+fils qui par surnom fu appelé Fai-noient. Sy fu ainsi surnommé ou pour ce<br>
+qu'il ne fit nule chose que l'on doive mettre en mémoire ou pour ce que il<br>
+traist une nonnain de l'abbaye de Chiêle et l'espousa par mariage, si comme<br>
+aucuns disoient; que c'est l'un des grans pechiés que nul homme puisse<br>
+faire.<br>
+<br>
+ Note 187: L'histoire de ce roi <i>Louis Fai-noient</i> est entièrement<br>
+ fausse; on doit supposer que par l'effet d'une transposition on aura<br>
+ mis sur le compte d'un fils de Carloman qui mourut sans enfans, ce<br>
+ qui se rapportoit soit à son frère, soit à son père.<br>
+<br>
+Au temps de ce Loys retournèrent les Danois en France, qui au royaume<br>
+avoient fait moult de maulx au temps son père Carlemaine, [188]qui à eus<br>
+avoit fait accort en telle manière que il leur deust rendre, chascun an,<br>
+douze mille besans d'argent, par telle condicion que il tenissent paix au<br>
+royaume douze ans. Mais il ne tindrent pas celle condicion, car tantost<br>
+comme il sorent que Carlemaine fust mors, il retournèrent à grant ost, et<br>
+disoient qu'il n'avoient faitte nulle paix aux François, mais au roy tant<br>
+seulement. Grans dolours et grans persécutions firent lors au royaume; et<br>
+pour paour d'eulx s'enfuyrent les gens de religion à tous les corps sains<br>
+là où il cuidoient estre plus asseur. Lors appelèrent en leur ayde ceulx de<br>
+France et d'Austrasie l'empereur Charle qui fils ot esté le roy Loys de<br>
+Germanie. Les Normans assist en un fort lieu; à la parfin fist paix à eulx<br>
+en telle manière que Godefrois, le roy de celle gent, seroit baptisié et<br>
+aroit à femme Gille la fille le roy Lothaire, et qu'il tendroit la duchée<br>
+de Frise. Baptisié fu, et le tint sur fons l'empereur meismes. Un autre roy<br>
+des Normans qui Sigefrois avoit nom fist issir de son royaume par dons<br>
+qu'il luy donna[189]; et puis revint au royaume de France par la<br>
+mauvaistié qu'il sentoit au roy Loys Fai-noient. [190]Et plus grant dolour<br>
+y eust que devant, sé ne fust Hues qui par France estoit appelé abbé, qui<br>
+les chastoia et défoula durement; car il se combati à eulx à pou de gent,<br>
+et estoient multitude sans nombre, et en fist si grant occision que à<br>
+paines en demoura-il un seul pour porter aux autres la nouvelle de leur<br>
+confusion. Par celle desconfiture furent les Danois si chastoiés et si<br>
+humiliés que il se tindrent en paix une pièce. Un pou après mourut cil<br>
+Hues, et pou de temps après fu mors ce roy Loys que l'istoire appelle<br>
+<i>Fai-noient</i>. Un petit fils laissa qui estoit alaitant en bersueil qui<br>
+estoit appellé Charles-le-Simple[191]. (Cil Charles-le-Simple fu mort ou<br>
+chastel de Péronne en prison si comme nous dirons cy après.) Et quant les<br>
+barons virent qu'il n'avoit pas aage à terre tenir, si se conseillièrent<br>
+que il feroient; car il avoient oy dire que les Normans devoient revenir en<br>
+France. De Robert, le conte d'Anjou, estoient demourés deux fils; cil<br>
+Robers estoit descendu du lignage de la gent de Saissoingne, et l'avoient<br>
+les Normans occis. De ces deulx frères avoit nom l'ainsné Eudes et l'autre<br>
+Robert, ainsi comme le père. L'ainsné des deus eslurent les barons de<br>
+France et de Bourgoingne et d'Aquitaine, et jà soit ce qu'il[192] en alast<br>
+moult encontre, pour l'enfant garder et pour le royaume gouverner. A roy le<br>
+sacra et enoint Gautier, l'arcevesque de Sens. Tant comme il régna fu moult<br>
+débonnaire, viguereusement governa le roiaume; bien nourri l'enfant et<br>
+toujours fu loial vers luy. Mors fu, dont ce fust dommage. Si reçut le<br>
+roiaume Charles, qui puis fu appelé le Simple. En son temps vindrent<br>
+Normans de rechief et entrèrent par devers Bourgoingne jusques à<br>
+St-Florentin. Et Richart, le duc de Bourgoingne, assembla son ost et leur<br>
+ala à l'encontre en la contrée de Tonnoire; grant multitude en occist et le<br>
+remenant s'enfuy.<br>
+<br>
+ Note 188: Ce qui suit est traduit des <i>Annales</i> dites <i>de Metz</i>, anno<br>
+ 884. (Voy. <i>Historiens de France</i>, tome VIII, page 65.)<br>
+ <br>
+ Note 189: Tout ce qui précède se rapporte à l'année 882, et a déjà<br>
+ été raconté. C'est toujours Louis III, frère de Carloman, dont la vie<br>
+ et la mort sont confondues avec celles de Carloman.<br>
+ <br>
+ Note 190: <i>Aimoini Continuatio, lib. V, cap. 41.</i><br>
+ <br>
+ Note 191: Charles-le-Simple étoit le troisième fils de<br>
+ Louis-le-Bègue.<br>
+ <br>
+ Note 192: <i>Qu'il.</i> C'est-à-dire: <i>Lui Eudes</i>.<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i> En ce temps fu mouvement et croulléis de terre près de la cité<br>
+de Sens au terroir de Sainte-Coulombe, en la quinte ide de janvier.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+CI COMMENCENT LES GESTES LE<br>
+ROI CHARLE-LE-SIMPLE.<br>
+<br>
+§<br>
+<br>
+ANNEE: 898.<br>
+<br>
+<i>Ci commence l'istoire de Rollo qui puis fu appelé Robert, et des ducs de<br>
+Normandie qui de luy descendirent.</i><br>
+<br>
+<br>
+([193]Grant temps avant, estoient en France venus les Normans par maintes<br>
+fois, si comme l'istoire a devisé en plusieurs lieux: si avoient fait moult<br>
+de maulx au royaume et en l'empire, et dura cette dolour par fois plus de<br>
+XL ans. Mais au temps de ce roy Charles-le-Simple fu la grant persécution<br>
+au royaume et en l'empire; car les Normans retournèrent à si grant force et<br>
+à telle multitude qu'il ne povoient estre nombrés.) Par mer vindrent et<br>
+arrivèrent en Neustrie par grant navire. [194]Francques, l'archevesque de<br>
+Rouen, qui bien sceut que telle gent venoit, regarda l'estat de la cité et<br>
+les murs qui estoient decheus et abatus, si pensa que c'estoit plus seur<br>
+d'acquerre leur paix et leur amour en aucune manière que leur mautalent: à<br>
+eulx s'en ala et fist tant qu'il ot leur bonne volenté. Tantost vindrent et<br>
+amenèrent leur navie par Seine jusques aux murs de la cité. Sagement<br>
+regardèrent le siège de la cité et la contrée d'environ, et virent que le<br>
+lieu leur estoit moult profitable par mer et par terre. Pour ce<br>
+establirent, tout d'un accort, que ce fust le siège et le chief de toute la<br>
+contrée. Si esleurent un d'eulx, qui avoit nom Rollo, et le firent prince<br>
+et seigneur sor eulx tous. [195]Quant Rollo se vit souverain de toute sa<br>
+gent, si se prist à pourpenser comment il pourroit destruire la cite de<br>
+Paris et confondre et estaindre crestienté. [196]En trois parties divisa sa<br>
+navie par trois grant rivières qui chéent en la mer, si comme par Seine,<br>
+par Loire et par Gironde. Ainsi s'espandirent par toute France, si n'estoit<br>
+nul qui appertement leur osast contrester. Le jour de la saint Jehan<br>
+prinstrent et ardirent la cité de Nantes et martirièrent l'évesque Guimard<br>
+dessus l'autel qui sa messe chantoit. Lors vindrent plus avant et<br>
+s'espandirent par tout le pays; la cité d'Angiers embrasèrent et puis<br>
+assistrent la cité de Tours, mais à celle fois fu garantie par les prières<br>
+monsieur saint Martin. Son corps avoient porté, un peu avant que ce<br>
+avenist, en la cité, et les païens ardirent l'abbaye qui estoit delez la<br>
+ville: et s'enfuyrent les moines et les clercs. Et puis fu le corps<br>
+monsieur saint Martin porté en la cité d'Aucuerre. Aussi fu destruit et<br>
+abattu en Acquitaine le palais Charlemaine qui estoit en un lieu appelé<br>
+Cassinoge[197].<br>
+<br>
+ Note 193: Les chapitres qui suivent immédiatement ne sont numérotés<br>
+ dans aucuns manuscrits. Je me suis surtout réglé dans l'ordre que<br>
+ j'ai suivi sur la belle leçon exécutée pour Charles V, et cotée<br>
+ aujourd'hui n° 8,395.<br>
+ <br>
+ Note 194: <i>Willelmi Gemeticensis monachi historia Normanorum</i>,<br>
+ lib. 2, cap. 9. Ou cette intervention de l'archevêque Francon doit<br>
+ être reportée à trente années au-delà, ou bien ce fut un autre<br>
+ archevêque de Rouen, sans doute Jean, qui conclut avec Rollon<br>
+ l'arrangement dont parle ici Guillaume de Jumiéges. Wace raconte la<br>
+ même chose. (Vers 1158 et suivans.)<br>
+ <br>
+ Note 195: <i>Will. Gemet. hist., lib. 2, cap. 10.</i><br>
+ <br>
+ Note 196: <i>Ex fragmento historiæ Franciæ</i>. Ce fragment est inséré<br>
+ dans le tome VIII des <i>historiens de France</i>, page 300.<br>
+ <br>
+ Note 197: <i>Cassinoge.</i> Ou Chasseneuil, palais de nos rois dont nous<br>
+ avons déjà parlé.<br>
+<br>
+Quant Rollo et les Danois orent ainsi tout le pays destruit, si entrèrent<br>
+en leurs nefs et s'en alèrent par la rivière de Saine et passèrent par<br>
+Auvergne et en la parfonde Bourgoingne, et détruisent tout lu pays jusques<br>
+à Clermont en Auvergne. Après, retournèrent par la province de Sens et<br>
+vindrent jusques en l'abbaye Saint-Benoît-de-Flory; mais deulx jours avant<br>
+qu'il venist là, soient bien les moines que il devoient venir; lors<br>
+prisrent le corps monsieur saint Beneoist et l'emportèrent en la cité<br>
+d'Orléans et le reposèrent en l'églyse de Saint-Agnan jusques à tant que<br>
+ceste pestilence fust passée. En l'abbaye vint Rollo et sa gent: les moines<br>
+qu'il trouvèrent laiens et aucuns sergens de l'églyse occirent, le moustier<br>
+robèrent et puis ardirent tout.<br>
+<br>
+<br>
+§<br>
+<br>
+ANNEE: 898.<br>
+<br>
+<i>Coment S. Beneoit se apparut au conte Sigillophes et luy dist que il<br>
+allast hardiement sus les Normans. Et coment S. Beneoit le conduisoit parmi<br>
+la presse des batailles. Et coment il ot victoire.</i><br>
+<br>
+En celle nuit meisme apparut saint Beneoist à un conte qui avoit nom<br>
+Sigillophes qui estoit advoué de l'églyse et luy dist ainsi: &laquo;Haa! conte,<br>
+coment es-tu plain de si grant couardise et de mauvaistié que tu n'as pas<br>
+deffendue l'abbaye de Flory dont tu dois être deffendeur et advoué, et dont<br>
+les sergens Nostre-Seigneur que les païens ont occis gisent à terre sans<br>
+sépulture?&raquo; Et le conte luy demanda: &laquo;Sire, qui es-tu?--Je suis,&raquo; dit-il,<br>
+&laquo;Beneoît qui des parties de Bonivent voult estre ça translaté, et ay laissé<br>
+mon propre lieu de Montcassin pour cest lieu de Flory, pour ce que la<br>
+lumière et la discipline de religion resplandist en toute France pour la<br>
+présence de mon corps. Liève dont sus tantost, et soies fors et hardis, et<br>
+enchasse les paiens qui mon moustier ont ars et mes moines occis, et sont<br>
+ainsi eschappés dont ce est grant honte.&raquo; Et le conte respondi: &laquo;Sire,<br>
+comment pui-je ce faire que tu me commandes, et rescourre les proies de tes<br>
+ennemis quant je n'ay pas temps d'assembler gens?&raquo; Et le saint père luy<br>
+dist: &laquo;Ne te chaut sé tu as peu de chevaliers, mais prens tant seulement<br>
+ceulx que tu as avec toy et ton escu, si enchauce les paiens et n'aies<br>
+nulle paour, car je seray avecque toy et te deffendray; et saches que tu<br>
+retourneras vainqueur et auras très-bonne et grant victoire.&raquo; Lors<br>
+s'esveilla le conte et commença à penser en soy meisme de celle avision.<br>
+Tantost se leva et s'arma et suivit les paiens à tant de gens comme il pot<br>
+assembler; en eulx se feri hardiement et leur rescoust la proie et les<br>
+prisonniers qu'il enmenoient; et retourna à grant joie luy et sa gent sans<br>
+nul mal. Après s'en ala en l'abbaye et fist enterrer par grant dévotion le<br>
+corps des moines qui occis estoient.<br>
+<br>
+Ceste novelle vint au roy Charles, coment le conte Sigillophes avoit<br>
+rescous la proie aux Normans à peu de gent, et estoit retourné à grant joie<br>
+sain et haitié. Mander le fist le roy, et quant il fu devant luy, si luy<br>
+compta tout ainsi comme il avoit fait; si en appela Dieu à tesmoing que à<br>
+celle heure qu'il se combatoit, messire saint Beneoist monta sur son cheval<br>
+et le gouverna et tint parmi le frain, tant comme la bataille dura, et<br>
+tournoioit l'escu contre ses ennemis et le ramena sain et haitié, luy et<br>
+tous les siens. Le roy fu moult liés de ces nouvelles et glorifia moult<br>
+nostre Seigneur, puis ala à l'abbaïe Saint-Beneoist-de-Flory: grant deuil<br>
+fit quant il vit la destruction de celuy lieu; si largement y donna de ses<br>
+biens que le moustier fust presque tout restoré dedans un an. Une petite<br>
+chapelle estoit fondée au chastel en l'onneur saint Père qui oncques du feu<br>
+ne fu bruslée né mal mise.<br>
+<br>
+En cel an meisme, oient conseil les moines qui revenus estoient, que il<br>
+rapporteraient le corps monsieur saint Beneoist en une nef parmy Loire, de<br>
+la cité d'Orléans où il avoit esté porté, et le remestroient arrière au<br>
+moustier, en son propre lieu qui pas n'avoit esté ars par la volonté nostre<br>
+Seigneur. Au commencement des Avans establirent lieu et temps de ce faire.<br>
+Lors furent assemblés évesques et abbés et s'en alèrent à Orléans pour<br>
+apporter le saint trésor. En une nef le mistrent qui tantost s'esmut sans<br>
+ayde et sans gouvernement de nul homme, et s'en ala fendant contremont<br>
+Loire, dès Orléans jusques prez de l'églyse Saint-Beneoist; si fu le jour<br>
+que ce avint devant les nonnes de décembre. Et quant la nef vint au port<br>
+desous l'abbaïe, grand nombre d'évesques, d'abbés, de moines et de peuple<br>
+coururent au devant, qui tous chantoient: &laquo;Bien soit venu qui vient au nom<br>
+de nostre Seigneur!&raquo;<br>
+<br>
+Si avint en celle journée merveilleux miracle; que tous les arbres qui<br>
+estoient restraint par la grant gelée et par la grant froidure que il<br>
+faisoit comme en celle saison, florirent, et porriers, pommiers, haies et<br>
+buissons qui fleurs doivent porter. Le corps saint reçurent devotement et<br>
+le mirent en l'églyse Saint-Pierre; et quant il orent le service célébré,<br>
+si se départirent à grant joie.<br>
+<br>
+<br>
+§.<br>
+<br>
+ANNEE: 898.<br>
+<br>
+<i>Coment Rollo assist la cité de Chartres. Et coment Richart duc de<br>
+Bourgogne et l'ost des François et le conte de Poitiers vinrent sur luy et<br>
+destruirent moult de ses gens, tant qu'il s'en fui.</i><br>
+<br>
+<br>
+[198]En ce point envoya le roy Charles Franques, l'archevesque de Rouen, à<br>
+Rollo, le tyran, pour demander trèves de trois mois. Données furent, mais à<br>
+la fin des trèves recommença le tyran à destruire tout le pays ainsi comme<br>
+devant. [199]Par Estampes s'en ala jusques à Chartres; forment commença à<br>
+estreindre la cité et assaillir. Et tandis comme il estoit en ce point,<br>
+vint sur luy Richart le duc de Bourgoigne et l'ost des François et Ebalus<br>
+le conte de Poitiers. Rollo et les siens les reçurent hardiement, et<br>
+fièrement se combatirent d'ambedeulx pars, quant Asselins, évesque de la<br>
+cité, issi hors soudainement à tant de gent comme il pot avoir, si portoit<br>
+en sa main la chemise Notre-Dame. Si les assaillirent par derrière, et<br>
+moult en firent grant occision. Et quant Rollo vit que luy et sa gent<br>
+estoient à si grant méchief, si aima mieux à fuyr et à donner lieu à ses<br>
+ennemis, que soy combatre en tel péril; si s'en fuy tant plus par sens que<br>
+par paour. Une partie de son ost s'en fu sur une montaigne devant les<br>
+François qui les enchasçoient; et Ebalus le conte de Poitiers, qui tard<br>
+estoit venu, les acceint[200] quant il furent sur la montaigne, si que il<br>
+ne s'en peussent fuir né eschapper. Quant ce vint vers la mienuit, les<br>
+Normans descendirent et s'enfuyrent parmi l'ost. Lors cuida le conte Ebalus<br>
+que Rollo fust couru sur eulx; si eut moult grant paour et se bouta en la<br>
+maison d'un foulon et reposa là toute nuit. Au matin s'apperçurent les<br>
+François que les Normans estoient eschappés, des esperons brochèrent après.<br>
+Quant il les eurent trouvés, il ne s'osèrent embatre à eulx, car il avoient<br>
+fait entour eulx un parc et une forteresse d'arbres et de charrettes et<br>
+d'autres choses, si qu'il ne povoient pas venir à eulx sans grant péril.<br>
+Lors s'en retournèrent atant, et les Normans, qui eschappés furent,<br>
+s'enfuyrent à leur seigneur. [201]Moult fu Rollo courroucié et forcené pour<br>
+la mort de sa gent: son ost assembla et les exorta moult à prendre<br>
+vengeance de leurs compaignons et à dégaster tout le pays. Que vous<br>
+compteroit-on plus? Ainsi comme des lous affamés se férirent les païens au<br>
+peuple crestien, les églyses ardoirent, le peuple menèrent en chetivoison<br>
+et les femmes aussi; partout estoit pleurs et cris et lamentations.<br>
+<br>
+ Note 198: <i>Willelmi Gemeticensis chronicon, lib. II, c. 15.</i> Le<br>
+ traducteur de Saint-Denis abrège le récit original.<br>
+ <br>
+ Note 199: <i>Id. id., c. 16.</i><br>
+ <br>
+ Note 200: <i>Acceint</i>, entoura.<br>
+ <br>
+ Note 201: <i>Willelm. Gemet., liv. II, c. 17.</i><br>
+<br>
+<br>
+§.<br>
+<br>
+ANNEES: 911/912.<br>
+<br>
+<i>Coment Rollo receut baptesme, et fu son parrin Robert le duc<br>
+d'Aquitaine, et luy mist son nom et eut à femme Gille la fille<br>
+du roy de France.</i><br>
+<br>
+<br>
+Quant François virent que France estoit tournée à tel dolour, si s'en<br>
+allèrent au roy et se complainstrent tous d'une voix de luy-meisme, que le<br>
+peuple crestien et toute France estoit en telle persécucion par son deffaut<br>
+et par sa paresse; moult fu le roy esmeu pour ces paroles. Tantost envoia<br>
+Francques, l'archevesque de Rouen, à Rollo, et luy manda que sé il et sa<br>
+gent vouloient recevoir le baptesme loyaument, il luy donneroit Gillette sa<br>
+fille par mariage et toute la terre de la rivière d'Epte, jusques en<br>
+Bretaingne. Au tirant s'en ala l'archevesque Francques et luy compta ce que<br>
+le roy luy mandoit et moult luy amollia et luy chastoya son cuer, car il<br>
+estoit paravant son acointe moult grandement. Et, si comme Dieu l'avoit<br>
+ordonné, Rollo reçut liement ce mandement, par le conseil de sa gent, et<br>
+prist jour de parlement, au roy à Saint-Cler-sur-Epte[202]; si donna trèves<br>
+de trois mois, et convenança que dedens ce terme il feroit au roy ferme<br>
+paix. Au jour et au lieu nommé vindrent d'une part et d'autre, si fust le<br>
+roy deça la rivière d'Epte et le conte Robert qu'il eut avec luy amené; et<br>
+Rollo et sa gent refurent par delà de la rivière. Tant allèrent messaiges<br>
+entre deulx que paix fu faicte selon les convenances qui orent esté mises.<br>
+<br>
+ Note 202: <i>Saint-Cler-sur-Epte</i>, aujourd'hui bourg du département de<br>
+ Seine-et-Oise, ancien Vexin, à sept lieues de Mantes.<br>
+<br>
+Toute la terre de Neustrie luy donna le roy et Gillette sa fille par<br>
+mariage et, par-dessus, toute Bretaingne; et commanda le roy aux deulx<br>
+princes de cette contrée, Berengier et Alain, qu'il entrassent en son<br>
+hommage. Tout le pays jusques à la mer estoit tourné en gastine[203]; si<br>
+que nul n'estoit qui osast terre labourer, et estoient les haies et les<br>
+buissons par tout creus, par la longue persécution et pour les continues<br>
+assaux des païens. Après ces choses ainsi faictes retourna le roy en France<br>
+et envoia à Rollo Robert, le conte de Poitiers. Quant Rollo fu venu à<br>
+Rouen, l'arcevesque Franque appareilla les fons pour le baptisier. Robert,<br>
+le duc d'Aquitaine, le leva de fons: son nom luy mist et fu appelé Robert.<br>
+<br>
+ Note 203: <i>Gastine</i>, désert.<br>
+<br>
+Puis que Rollo fu baptisié, il honora moult sainte églyse et crut moult<br>
+dévotement en la foi crestienne. Tous les sept premiers jours qu'il demoura<br>
+en aubes, donna chascun jour grans dons aux églyses: le premier jour donna<br>
+grant terre à l'églyse Notre-Dame de Rouen; le second jour à Notre-Dame de<br>
+Baieux; au tiers jour à l'églyse Notre-Dame d'Evreux; au quart jour à<br>
+l'églyse de Saint-Michel-en-Péril-de-Mer; au cinquiesme jour à l'églyse<br>
+Saint-Père et Saint-Oyen qui sont en la cité; au sixiesme jour, à l'églyse<br>
+St-Père et St-Acadie-de-Jumèges; et au septiesme jour donna Berneval et<br>
+toutes les appartenances à l'églyse Saint-Denis le martire, l'apostre de<br>
+France.<br>
+<br>
+Au huitiesme jour qu'il ot les armes mises jus, il commença à donner à ses<br>
+princes et à ses chevaliers la terre qu'il avoit conquise: et quant les<br>
+païens virent que leur sire estoit crestien, il guerpirent les idoles et<br>
+coururent au saint baptesme d'un cuer et d'une volenté; et le conte Robert<br>
+d'Aquitaine retourna en France lié et joiant, quant il ot accompli la<br>
+besoingne pour quoy il estoit alé. Et le duc Robert, nouvellement converti,<br>
+fist grant appareil comme pour espouser la fille du roy, si l'espousa à la<br>
+loy crestienne en l'an de l'Incarnation neuf cent et douze. Après establi<br>
+ses lois et ses drois par toute Normandie et fu la terre si seure et si<br>
+bien gardée qu'il n'estoit nul qui rien y osast méfaire. [204]Une pièce de<br>
+temps vesquit Gillette, la duchesse, avec son seigneur; morte fu sans hoir,<br>
+et le duc Robert reprist, après mort, une dame qui ot nom Pompée[205] que<br>
+il avoit avant laissée. De celle avoit un fils qui Guillaume avoit nom;<br>
+vaillant et sage et bien entechié[206]. Le duc Robert qui moult estoit jà<br>
+affoibloié des travaux et des batailles ou il avoit toute sa force<br>
+dégastée, se pourpensa et ot délibération à qui il pourroit sa terre<br>
+délaissier. Lors assembla tous ses barons et les deulx princes de<br>
+Bretaingne, Alain et Berengier. Son fils Guillaume, qui moult estoit beaux<br>
+et avenant, fist venir devant tous et leur commanda que il le préissent à<br>
+seigneur et le féissent prince de toute Normandie qui, jusques à ce temps,<br>
+estoit appelée Neustrie, et leur dist en telle manière: &laquo;A moi appartient<br>
+que je le vous livre pour seigneur et à vous que vous luy portez foi et<br>
+loiauté.&raquo; Quant il ot ce dit, si parla à eulx moult doulcement et les<br>
+enseigna moult de paroles et commanda que chacun luy feist hommage en sa<br>
+présence. Après ces choses vesquit environ cinq ans et mouru vieux et<br>
+debrisié.<br>
+<br>
+ Note 204: <i>Willelmi Gemet., lib. II, c. 22.</i><br>
+ <br>
+ Note 205: <i>Pompée</i>, latinè, <i>Poppa</i>. Rollo l'avoit eue pour maîtresse<br>
+ avant d'épouser la princesse Gilette. Le roman de Rou dit de <i>Poppa</i>:<br>
+ <br>
+ <br>
+ Liquens Berengiers ot une fille mult bele,<br>
+ Pope l'apele l'en, mult est gente pucele....<br>
+ Rou l'en a fait sa mie, qui mult l'a désirée;<br>
+ D'ele fu né Wiliam, qui ot nom Lunge-Espée.<br>
+<br>
+ ( <i>Vers</i> 1340.)<br>
+ <br>
+ Note 206: <i>Entechié.</i> Instruit, morigéné.<br>
+<br>
+<br>
+§.<br>
+<br>
+ANNEE: 923.<br>
+<br>
+<i>Coment Hebert le conte de Vermendois prist par traïson, en semblance<br>
+d'amour, le roy Charle-le-Simple et le mist en prison.</i><br>
+<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i> [207]Es kalendes de février furent vues en l'air compaignies<br>
+ainsi comme de gens armés: et sembloit que l'une chassast l'autre parmy<br>
+l'air; et fu signe et demonstrance des choses qui puis avindrent au<br>
+royaume; car en cel an meisme fu si grand dissencion entre le roy et les<br>
+barons que pour ces guerres meismes y ot faicte mainte occision, mais à la<br>
+parfin cessèrent ces guerres par la voulenté Nostre-Seigneur. Au tiers an<br>
+après, mourut Richart, le duc de Bourgoingne, et fu enseveli en l'abbaye<br>
+Saincte-Colombe de lez la Cité de Sens, en l'oratoire Saint-Simphorien le<br>
+martir.<br>
+<br>
+ Note 207: <i>Chronicon Lugonis Floriacensis monachi. A° 918.</i><br>
+<br>
+[208]Entour un an après la mort le duc Richart, mut contens entre le roy<br>
+Charle-le-Simple et le prince Robert dont l'istoire a dessus parlé, qui<br>
+frère eut esté le roy Heudes. La cause de la guerre fu pour ce que Robert<br>
+disoit que il n'avoit pas eu partie du royaume qui lui estoit eschéue du<br>
+descendement de son père; un pou du royaume saisi par force; et pour ce<br>
+qu'il semblast que il peust encore mieux faire et par auctorité d'aucune<br>
+seigneurie, fist-il tant vers aucuns des évesques, en partie par losangerie<br>
+et en partie par don et en partie par menace, que il le couronnèrent, et de<br>
+ceptre et de couronne. Puis assembla son ost et vint à bataille contre le<br>
+roy à Soissons, mais en celle bataille le occirent les barons de la partie<br>
+le roy. Si ne furent pas sa gent si esbahis qu'il ne se combatisseut<br>
+forment et longuement puis encore qu'il furent certains de sa mort; mais<br>
+quant le roy s'en retournoit de celle bataille, si luy vint à l'encontre<br>
+Hebers, le conte de Vermandois; homs étoit le plus desloiaux de tous les<br>
+desloiaux; au roy parla faulcement en semblance d'amour, et le pria de<br>
+herbergier au chastel de Péronne. Le roy, qui par simplesse ne pensoit à<br>
+nul mal, si le crut et fist sa requeste; et quant le desloyaux Judas le<br>
+tint en sa forteresse, si le prist et le mist en fort prison. Tout ce<br>
+fist-il pour ce que Robert, qui en la bataille avoit esté occis, avoit sa<br>
+serour à femme; et de celle fu né Hugues-le-Grand.<br>
+<br>
+ Note 208: <i>Hugo Floriac. A° 922.</i><br>
+<br>
+<br>
+I.<br>
+<br>
+ANNEE: 923.<br>
+<br>
+<i>Ci comence du roy Raoul, coment il fu coroné à roy et vertueusement<br>
+governa le roïaume.</i><br>
+<br>
+<br>
+Quant Charle-le-Simple fu ainsi emprisonné par trahison, si demoura l'estat<br>
+du royaume moult périlleusement. Lors s'accorda que un sien filleul, qui<br>
+avoit nom Raoul et eut esté fils Richart, le duc de Bourgoingne, fust<br>
+couronné. A ce s'accorda Hugues-le-Grant et les autres barons de France. Si<br>
+fu cil Raoul couronné à Soissons. Grant pièce de temps demoura Charle en<br>
+prison. Maint mal et maint grief y souffri, et à la parfin mouru-il et fu<br>
+enseveli en l'églyse Saint-Foursin. Son fils Loys, que il avoit eue de<br>
+Algine, la fille au roy d'Angleterre, s'enfui à son aioul, car il se<br>
+doubtoit moult que autelle meschéance ne l'y avenist comme à son père; et<br>
+si sembloit que il feust plus seurement oultre-mer en estrange région que<br>
+en son propre royaume et entre ses gens meisimes. Vingt-sept ans régna<br>
+Charle-le-Simple. [209]Au temps du roy Raoul moult vindrent paiens en<br>
+Bourgoingne; grant partie du pays dégastèrent; François et Bourguignons<br>
+alèrent encontre, et fu celle bataille en un lieu qui a nom Kallos li<br>
+mons[210]. Mais moult y eut occis de crestiens; toutes voies eurent-il<br>
+victoire. (Le roy Raoul gouverna le royaume douze ans noblement et<br>
+vertueusement; et deffendi sainte Eglyse, et voult que le povre eust aussi<br>
+audience, en requérant son droit, comme le riche.) [211]Dessoubs ce Raoul<br>
+eut Hues-le-Grant le nom d'abbé, après son père le conte Robert, et tint<br>
+l'abbaye de Saint-Germain: et furent laiens, en son temps, trois déans: le<br>
+premier eut nom Armaire, le second Gobert et le tiers Albon. En ce temps<br>
+morut le roy Raoul. Enseveli fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens.<br>
+<br>
+ Note 209: <i>Ex chronico Hugonis Floriacensis, anno 926.</i><br>
+ <br>
+ Note 210: <i>Kallos li mons.</i> Hugues de Fleury dit: <i>In monte Chalo</i>,<br>
+ et le continuateur d'Aimoin: <i>Kalomonte</i>.<br>
+ <br>
+ Note 211: <i>Aimoini continuatio, lib. V, cap. 42.</i><br>
+<br>
+<br>
+II.<br>
+<br>
+ANNEEs: 931/933.<br>
+<br>
+<i>Des bones meurs Guillaume, duc de Normandie; et coment il eut victoire sur<br>
+tous ceulx qui le vouloient grever.</i><br>
+<br>
+<br>
+[212]Après la mort Rollo, qui en baptesme fu appelé Robert, tint la duché<br>
+de Normandie son fils Guillaume, dont l'istoire a fait là dessus mencion.<br>
+La foy crestienne gardoit de tout son pouvoir loiaument; moult lui avoit<br>
+Dieu donné de graces, car il estoit grant et bien fourmé, beau de face, les<br>
+ieus vairs et clairs. Débonnaire estoit et de ferme volenté à ses amis, et<br>
+à ses ennemis horrible et fier comme un lyon: en bataille fors comme un<br>
+géant, si n'apétiçoit pas entour lui sa seigneurie, ains la croissoit de<br>
+toutes pars: et pour ce conçurent maint des barons de France hayne et envie<br>
+contre luy. En ce temps se vouldrent soustraire de son fié et de sa<br>
+seigneurie les deulx princes de Bretaingne Alain et Berengier, qui au temps<br>
+le roy Robert, son père, luy avoient fait hommage, et se vouldrent monstrer<br>
+amis du royaume de France[213]; mais le duc entra tantost en Bretaingne; le<br>
+pays dégasta, et abati les forteresses. Tant mena Alain qui estoit<br>
+principal de cette félonie, qu'il le chasça en Angleterre, et Bérengier<br>
+fist vers luy paix.<br>
+<br>
+ Note 212: <i>Willelmi Gemetie, lib. III, cap. 1.</i><br>
+ <br>
+ Note 213: <i>Et se vouldrent monstrer amis.</i> Dom Bouquet a lu: <i>Et se<br>
+ vodrent mettre nu à nu de sor le roiaume de France.</i> Je pense que<br>
+ j'ai reproduit le véritable texte de la traduction; mais cette<br>
+ traduction est mauvaise. Il falloit: Et se disposent à faire la<br>
+ guerre au roi de France. &laquo;<i>Regi Francorum ulterius disponentes<br>
+ militare</i>.&raquo;<br>
+<br>
+[214]Après ce lui sourdi autre guerre de ses gens meismes; car Riulphe,<br>
+l'un de ses princes, le cuida chascier de Normandie. Grant gens assembla,<br>
+le fleuve de Seine trespassa soudainement, et dedens la cité de Rouen<br>
+assist le duc Guillaume qui dedens estoit à peu de gens, comme cil qui pas<br>
+ne s'en prenoit garde. Si pensoit à ce le traître qu'il l'occiroit et se<br>
+mettroit en saisine de la terre. [215]Et quant le duc se vit ainsi<br>
+entreprins des siens meismes, il se commença à pourpenser quel conseil il<br>
+pourroit prendre qui fust à son honneur et à sa sauveté, et par quoy il<br>
+chastoyast les siens de telle présomption. En la fin issi hors par<br>
+l'enticement Bothone[216] un sien amy qui assez luy disoit de laides<br>
+paroles pour luy encouragier. A tout trois cens chevaliers armés courut sus<br>
+ses ennemis; parmy les tentes se feri et fist d'eulx moult grant occision.<br>
+Et les autres s'enfuyrent et se rependirent parmi les bois et là où il se<br>
+peurent le miex sauver. Et Riulphe, qui vit la desconfiture de sa gent, se<br>
+mist avec ceulx qui fuyoient et eschappa en telle manière. Après la<br>
+bataille nombra le duc sa gent et trouva qu'il n'en y avoit nuls perdus. Le<br>
+lieu où telle desconfiture fu est encore aujourd'huy appelé <i>Le Pré de la<br>
+bataille</i>[217].<br>
+<br>
+ Note 214: <i>Villelm. Gemet., lib. III, c. 2.</i> Ce Riulphe étoit comte<br>
+ de Cotentin.--Wace, vers 2120:<br>
+ <br>
+ Riouf fu uns Normanz qui mult se fist doter,<br>
+ Quens fu et sage et pros, bien sout mal en arrier;<br>
+ Quais fu de Costentin entre Vire et la mer.<br>
+<br>
+ Note 215: <i>Id.-- id.-- c. 3.</i><br>
+ <br>
+ Note 216: Bothone. &laquo;A quodam Bothone procuratore suo indecenter<br>
+ <i>lacessitus.</i> Les poètes françois Wace et Beneoît de Sainte-More<br>
+ entrent dans d'autres détails sur <i>Bothon</i>. Il étoit, dit Beneoît,<br>
+ comte du Bessin, et fut le <i>maître</i> du jeune Guillaume Longue-Epée.<br>
+ Beneoît ne cite que les reproches de Bernart le Danois, mais Wace<br>
+ nous a conservé ceux de Boton:<br>
+ <br>
+ Willame, dist Boton, tu dis grant avillance,<br>
+ Encore n'as feru né d'espée né de lance,<br>
+ Et jà t'en veille fuir, mult as dit grant enfance....<br>
+ Cuars es, dist Boton, par le cors saint Fiacre, etc.<br>
+ (Vers 2175.)<br>
+<br>
+ Note 217: <i>Le pré de la bataille.</i> M. Le Prévost, dans les notes du<br>
+ roman de Rou, a remarqué que jusqu'à la fin du XVIIIème siècle on<br>
+ avoit continué de désigner sous ce nom le boulevard occidental de<br>
+ Rouen.<br>
+<br>
+Au retourner de celle bataille, luy vint un message de Fescanp qui luy dist<br>
+qu'il avoit un nouvel fils d'une noble dame qui avoit nom Sporte, qu'il<br>
+avoit espousée. Moult fu lié de ces nouvelles; tantôt manda à Herie,<br>
+l'évesque de Baieux, que il le baptisast ès sains fons et que il luy méist<br>
+nom Richart. L'évesque, qui moult en fu lié, fist son commandement et puis<br>
+envoia l'enfant pour nourrir à Fescanp.<br>
+<br>
+Pour les victoires que le duc avoit de ses ennemis, estoit jà la renommée<br>
+de luy espandue par diverses régions, si que les contes et les barons du<br>
+royaume venoient de diverses parties et hantoient sa court; et il les<br>
+honoroit tant et donnoit de si beaux dons que quant il se partoient de lui<br>
+il s'en alloient en grant liesce. De la renommée de luy furent si esmeus le<br>
+duc Hues et Guillaume le conte de Poitiers, et le conte Herbert, que il<br>
+vindrent à luy en la forest de Lyons, où il se déduisoit en chasces de<br>
+bestes sauvages moult lyement; à grant appareil les reçut tant comme il<br>
+vouldrent demourer avec luy. Souvent disputèrent de moult de besoingnes et<br>
+de maintes ordenances de choses temporeles. Entre ces choses et ces paroles<br>
+luy requist Guillaume le conte de Poitiers une sienne seur qui avoit nom<br>
+Gellot par mariage; et le duc luy octroia volentiers par le conseil<br>
+Hues-le-Grant. Là meisme l'espousa à grant feste et puis l'enmena en son<br>
+pays.<br>
+<br>
+Pour la noblesse du duc et pour sa grant renommée desiroit moult aussi le<br>
+conte Herbert que il eust à faire à luy et que hoirs ississent de luy qui<br>
+fussent de son lignage. Tant parla le duc Hues de ceste besoingne, que le<br>
+conte Herbert luy donna sa fille, et le duc Guillaume la prist et l'espousa<br>
+et puis la mena à Rouen à grant compaingnie de sa gent.<br>
+<br>
+<br>
+<i>Ci fine du roy Raoul et du bon duc Guillaume de Normendie.</i><br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+CI COMENCENT LES GESTES<br>
+DU ROY LOYS, FILS<br>
+CHARLE-LE-SIMPLE.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+I.<br>
+<br>
+ANNEE: 936.<br>
+<br>
+<i>Coment le duc Guillaume de Normandie et les barons de France envoièrent en<br>
+Angleterre querre Loys, le fils Charle-le-Simple; et coment il fu coroné en<br>
+la cité de Laon.</i><br>
+<br>
+<br>
+(En ce temps n'avoit en France point de roy, car le roy Loys et la royne<br>
+Algine, sa mère, s'en estoient fuys au roy d'Angleterre, son père.) [218]Et<br>
+Hues-le-Grant et les autres barons de France envoyèrent Guillaume,<br>
+l'arcevesque de Sens, en Angleterre à la royne Algine, qui femme avoit esté<br>
+au roy Charle-le-Simple, et à Loys, son fils; et luy mandèrent que<br>
+seurement s'en retournassent en France, elle et Loys son fils, et il luy<br>
+feroient serement de loiauté et luy donneroient ostage. [219]Et le roy<br>
+Elphetains d'Angleterre qui jà avoit oïe la renommée du duc Guillaume, si<br>
+luy envoia ses messages, à tous grans présens et luy pria moult que il<br>
+restablisist, par l'accort aux barons, son nepveu Loys au royaume. Et puis<br>
+si luy prioit après, que il pardonnast son mautalent à Alain, le Breton,<br>
+pour l'amour de luy. Les prières le roy reçut le duc moult voulentiers; à<br>
+Alain pardonna son mautalent, et luy donna congié de retourner en son pays.<br>
+<br>
+ Note 218: <i>Hugonis monachi Floriacensis Chronicon, anno 936.</i><br>
+ <br>
+ Note 219: <i>Historia Willelmi Gemetic., lib. III, c. 4.</i><br>
+<br>
+Quant l'enfant Loys fu retourné en France, le duc Guillaume et le duc<br>
+Hues-le-Grant et les autres barons du roiaume le firent couronne<br>
+solempnelement en la cité de Loon.<br>
+<br>
+[220]<i>Incidence.</i>--Au second an après le seizième jour des kalendes de<br>
+mars, furent vues compaignies toutes rouges parmi l'air; et commencèrent au<br>
+cos chantant; et durèrent jusques au jour. Le neuviesme jour de devant les<br>
+kalendes d'avril, les Hongres, qui estoient encore païens, vindrent en<br>
+France et commencèrent à dégaster Bourgoingne et Aquitaine.<br>
+<br>
+ Note 220: <i>Hug. monach. Floriac. Chron., anno 937.</i><br>
+<br>
+Le roy Loys n'eut pas régné plus de cinq ans, quant les barons de France se<br>
+tournèrent contre luy. En celle année fu si grant famine que l'on vendoit<br>
+un septier de fourment XXIIII souls; [221]et quant le roy Loys vit qu'il ne<br>
+povoit durer ainsi, il manda au roy Henry d'oultre le Rin que moult<br>
+voulentiers aroit à luy parlement et volentiers aroit à luy amour et<br>
+alliance. Et il luy remanda[222] que en nulle manière il ne feroit cette<br>
+chose sans la voulenté et sans l'assentement Guillaume, duc de Normandie.<br>
+Et quant le roy oy ceste chose, il s'en ala au duc et luy requist conseil<br>
+et ayde vers ses barons, et le duc le reçut honorablement comme roy et<br>
+comme son lige seigneur et luy promist conseil et ayde vers ses barons.<br>
+Ensemble demourèrent ne scay quans jours. Un chevalier qui Tigris avoit nom<br>
+envoyèrent, tandis, au roy Loys d'oultre le Rin; et puis se mirent après à<br>
+grant gent, et, pour celle besoingne, appelèrent avec eulx deulx princes de<br>
+France, le duc Hues et le comte Herbert.<br>
+<br>
+ Note 221: <i>Willelmi Gemet., lib. III, cap. 5.</i><br>
+ <br>
+ Note 222: <i>Il lui remanda.</i> Le roi de Germanie lui manda.<br>
+<br>
+Lors s'assemblèrent les deulx roys sur le fleuve de Meuse et se logèrent<br>
+l'un çà et l'autre là: et le duc Guillaume traveilla tant pour les deulx<br>
+parties, que les deulx roys fermèrent amour et alliance l'un vers l'autre<br>
+tout en la manière que il le devisa. A tant se départirent; si s'en<br>
+retourna le roy Loys en France, et moult mercya le duc Guillaume de ce que<br>
+il avoit fait pour luy.<br>
+<br>
+[223]En son retour encontra le roy un message qui à luy venoit battant; qui<br>
+lui compta que la royne Engeberge avoit eu un fils. Moult en fu le roy lié.<br>
+Le duc pria, qui estoit encore avec luy, que il le levast des sains fons et<br>
+luy méist nom Lothaire; le duc luy octroia et moult en fu lié. Ensemble<br>
+s'en alèrent à Loon; là fu l'enfant baptisié. Du roy se parti le duc et<br>
+s'en ala à Rouen. Tout le clergié de la cité yssirent hors contre luy, et<br>
+chantoient: <i>Bien vingne qui vient au nom de Nostre-Seigneur!</i> et le<br>
+menèrent ainsi chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là fist ses<br>
+oroisons dévotement, et de là retourna en son palais.<br>
+<br>
+ Note 223: <i>Willelm. Gemet., lib. III, c. 6.</i><br>
+<br>
+<br>
+II.<br>
+<br>
+ANNEE: 941.<br>
+<br>
+<i>Coment le duc Guillaume voua être moine, et coment il establi Richart,<br>
+son fils, duc de Normandie.</i><br>
+<br>
+[224]<i>Incidence.</i> En ce temps avint que deux sains hommes religieux se<br>
+départirent du Cambresis, d'une ville qui a nom Hapre. Si avoit nom l'un<br>
+Baudouyn et l'autre Godoin, et pour mener vie solitaire s'en alèrent à<br>
+Jumèges et commencèrent à coper haies et buissons à grant traveil de leurs<br>
+corps, et aplanèrent la terre pour faire habitacion. Si estoit cil lieu<br>
+près de l'abbaye de Jumèges, qui au temps de lors estoit gastée et<br>
+détruicte et sans habitacion pour les guerres qui orent esté au temps de la<br>
+persécucion. Lors avint que le duc Guillaume, qui lors chasçoit en la<br>
+forest, les trouva et leur enquist de quel pays il estoient là venus et<br>
+quel édifice c'estoit: car il estoient près de l'abbaye, si comme j'ai dit;<br>
+et les preudhommes lui comptèrent leur besoingne que il venoient à faire,<br>
+et luy offrirent du pain d'orge et de l'eaue en charité: et le duc<br>
+Guillaume ne le voult prendre, ains en eut desdaing pour la vilté du pain<br>
+d'orge et de l'eaue; et s'en parti le duc Guillaume et entra en la forest.<br>
+Tantost trouva un grant porc et l'escria[225]. Le porc qui estoit grant et<br>
+fort se retourna vers luy; et le duc, qui pas ne le redoubta, le reçut à<br>
+l'espée; si avint que la hante de l'espée brisa et le porc luy courut sus<br>
+et le débrisa et défoula malement, le duc touteffois sailly sus, et se<br>
+pourpensa à chief de pièce[226] que ce estoit pour le despit qu'il avoit eu<br>
+pour la charité des deulx preudhommes. Arrière retourna, leur requist la<br>
+charité que il avoit devant refusée, et promist à Dieu qu'il restoreroit le<br>
+lieu de Jumèges. Ouvriers y fist mettre pour le lieu nettoier et pour<br>
+copper arbres et buissons. L'églyse de Saint-Père, qui estoit descheue,<br>
+fist noblement rappareiller et recovrir: le cloistre et tous les offices<br>
+rappareilla et garni. Tandis[227], ses messages envoia à Gelot, sa serour,<br>
+la contesse de Poitiers, et luy manda que elle luy envoyast un nombre de<br>
+moines preudhommes religieux, pour mettre en celuy lieu; et la contesse,<br>
+qui moult fu liée et curieuse de ceste besoingne, luy envoia douze moines<br>
+et leur abbé, qui Martin avoit nom; si les prist du couvent Saint-Cyprien<br>
+de Poitiers. Au duc vindrent en la cité de Rouen; liement les reçut et les<br>
+mena en l'abbaye et donna à l'abbé et le lieu et l'abbaye en la ville, et<br>
+promist et voua à Dieu qu'il seroit moine en ce meisme lieu. Et eust<br>
+tantost parfait son veu sé l'abbé ne l'en eust destourbé pour ce que son<br>
+fils Richart estoit encore enfant: si se doubtoit que le pays ne feust<br>
+troublé par aucuns pervers hommes, par le deffaut de l'enfant. Et<br>
+touteffois fist-il tant vers l'abbé que il emporta une coulle et <br>
+estamine et les mist en son escrin, fermant à une petite clef d'argent<br>
+qu'il portoit à sa ceinture; dont, retourna à Rouen moult dolent qu'il ne<br>
+pouvoit faire ce que l'abbé luy avoit deffendu.<br>
+<br>
+ Note 224: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 7.</i><br>
+ <br>
+ Note 225: <i>Et l'escria.</i> C'est-à-dire le fit lever, fit mettre les<br>
+ chiens à sa poursuite. Le latin dit: &laquo;Quem festinè insequi cœpit.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 226: <i>A chief de pièce.</i> A la fin. Au bout du compte.<br>
+ <br>
+ Note 227: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 8.</i><br>
+<br>
+Tantost après fist assembler un parlement des princes de Normandie et de<br>
+Bretaingne; et quant il furent tous assemblés, si descouvri son cuer. De ce<br>
+furent tous si esbahis qu'il ne sorent que respondre; au darrenier, quant<br>
+il furent revenus à eulx-meismes, si commencèrent tous ensemble à crier<br>
+tretous: &laquo;Très-débonnaire sire, pourquoy nous veulx-tu si soudainement<br>
+laissier; né cui laisseras-tu ta terre et ta seigneurie?&raquo; Lors respondi le<br>
+duc: &laquo;Je ay,&raquo; dit-il, un fils qui a nom Richart; si vous prie tous que sé<br>
+oncques m'amastes, que vous le me monstrez maintenant et que vous le<br>
+retenez à seigneur au lieu de moy; car ce que j'ay promis à Dieu de bouche,<br>
+je veux ce acomplir par fait.&raquo; A sa volenté s'accordèrent, tristes et<br>
+dolens, puisqu'il le convenoit faire. Tantost fu envoyé messages à Fescamp<br>
+pour l'enfant amener. Si luy fist chacun hommage, quant il fu venu, en la<br>
+présence du père humblement; et le père l'envoya à Baieux en la garde<br>
+Bethon, le prince des chevaliers, pour apprendre la langue danoise, pour ce<br>
+qu'il sceust donner appertement response aux siens et aux estrangers. Si<br>
+avons ces choses racomptées de l'abbaye de Jumèges, pour monstrer le saint<br>
+propos et la dévotion que le duc Guillaume avoit au lieu.<br>
+<br>
+[228]<i>Incidence.</i> En ce temps avint que Suènes, le roy de Danemarche,<br>
+chasça Aigrolde, son père, du royaume; et cil qui eut oy parler du povoir<br>
+et de la valeur le duc Guillaume, s'en vint en Normandie par mer, à tout<br>
+soissante nefs garnies de bonnes gens armées. Et le duc le reçut bonnement<br>
+et luy donna la contrée de Coustance jusques à tant que son ost fu creu, si<br>
+qu'il peust recouvrer le royaume qu'il avoit perdu.<br>
+<br>
+ Note 228: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. III, c. 10.</i><br>
+<br>
+<br>
+III.<br>
+<br>
+ANNEE: 943.<br>
+<br>
+<i>Coment le bon duc Guillaume fu traï et martirié par Arnoul, le desloyal<br>
+conte de Flandres.</i><br>
+<br>
+<br>
+[229]Arnoul, conte de Flandres, qui estoit homme plain de trayson et de<br>
+boisdie[230], faisoit en ce temps moult de tors et de griefs à ses voisins.<br>
+Par son orgueil et par sa convoitise, au conte Herlouyn tolly le chastel de<br>
+Monstereuil. Cil Herlouyn avoit espérance que Hues-le-Grant, qui ses sires<br>
+estoit, ly deust aydier; mais quand il vit qu'il n'avoit de luy nul<br>
+secours, il s'en ala au duc Guillaume et le pria en plourant qu'il le<br>
+secourust contre le conte de Flandres, qui à tort le deshéritoit. Et le duc<br>
+assembla son ost, mist le siège devant le chastel, à force le prist et le<br>
+rendi au conte Herlouyn, et puis s'en retourna à Rouen. En ce temps<br>
+trespassa Franques l'arcevesque de la cité: si fu après luy un autre qui<br>
+Guimars avoit nom.<br>
+<br>
+ Note 229: <i>Id. id. c. 9.</i><br>
+ <br>
+ Note 230: <i>Boisdie.</i> Fraude.<br>
+<br>
+[231]Tant fu couroucié le conte Arnoul de Flandres pour ce chastel encontre<br>
+le duc Guillaume qu'il commença à traitier de sa mort entre luy et aucuns<br>
+des barons de France, et s'allièrent par serrement contre luy; et le<br>
+desloyaus traytre qui par trayson véoit à faire ce qu'il avoit en propos,<br>
+manda au duc que moult volentiers aroit à luy amour et alliance; et que,<br>
+pour l'amour de luy, pardonneroit à Herloyn son mautalent, et que sé ne<br>
+fust pour aucunes maladies qu'il avoit, il alast à sa cour meisme; et pour<br>
+ce luy prioit que il luy nominast un lieu où il peust aler et avoir à luy<br>
+parlement seur ceste besoingne. Et le duc, qui en toute manière désiroit à<br>
+prendre l'abit de moinage et à entrer en religion, et qu'il peust tout<br>
+avant laissier la terre, luy assena à Péquegni[231], sur l'eaue de Somme.<br>
+Là vindrent de deulx parties. Si fu l'ost du duc d'une partie de l'eaue, et<br>
+l'autre de l'autre. En my l'eaue estoit une ille; là s'assemblèrent les<br>
+deulx princes et s'entrebaisèrent, puis s'assistrent pour traitier de la<br>
+besoingne pourquoy il devoient estre venus; et Arnoul, qui la trayson Judas<br>
+avoit au cuer, detint longuement le duc en truffes. A la parfin, après<br>
+plusieurs baisiers et plusieurs seremens de paix et d'amour se départirent.<br>
+Si estoit jà vers le soleil couchant. Ainsi comme le duc dut entrer en sa<br>
+nef et trespassoit le flum, Heris, Basox, Robert et Riulphes, cil quatre<br>
+fils de Deable, le commencèrent à huchier que il retournast, car leur sire<br>
+avoit oublié à parler à luy d'un secret moult profitable. Quant le duc fu<br>
+retourné et il eut mis le pied hors de la nef, il sachèrent les espées et<br>
+martirièrent l'innocent, né ne pot avoir nul secours de sa gent pour l'eaue<br>
+qui estoit trop profonde, et il n'avoit nul vaissel. Le corps du saint<br>
+homme laissèrent, et tournèrent en fuie. Et Bérengier et Alain commencèrent<br>
+à crier, quant il virent occire leur seigneur né secourre ne le povoient. A<br>
+chief de pièce pristrent le corps et le dépoillèrent; la petite clef<br>
+d'argent trouvèrent pendant à la ceinture qui le trésor gardoit, c'est<br>
+assavoir la coulle et l'estamine dont il eust esté vestu en l'abbaye de<br>
+Jumèges, sé il fust retourné vif. En une bière mistrent le corps et<br>
+remportèrent à Rouen à grans pleurs et à grans cris. Encontre vint le<br>
+peuple et le clergié à pleurs et à soupirs, et l'emportèrent à l'églyse<br>
+Nostre-Dame. Si envoyèrent tantost querre l'enfant Richart à Baieux pour ce<br>
+qu'il feust à l'enterrement de son père. Là renouvelèrent les barons leur<br>
+serement à l'enfant et le baillèrent en la garde de Bernard le danois, et<br>
+vouldrent qu'il feust gardé dedens les murs de la cité.<br>
+<br>
+ Note 231: <i>Willelm. Gemet. hist., c. 11.</i><br>
+ <br>
+ Note 232: <i>Pecquegny</i>, ou Piquigny, sur la Somme, en Picardie, à<br>
+ trois lieues d'Amiens.--<i>Willelmi Gemet., lib. III, c. 12.</i><br>
+<br>
+Mort fu le glorieux duc Guillaume, par seurnom Longue espée, en la<br>
+seiziesme kalende de janvier, en l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur neuf<br>
+cent quarante-trois.<br>
+<br>
+<br>
+IV.<br>
+<br>
+ANNEE: 944.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Loys tint en prison Richart, fils le bon duc Guillaume. Et<br>
+coment il fu porté hors de prison dedens un faiscel de herbe.</i><br>
+<br>
+<br>
+[233]Après la mort le duc Guillaume, qui fu sacrefié par les mains des<br>
+traytres en pure innocence, ainsy comme un aigneau, Richart, son fils,<br>
+demoura pour la terre tenir. Enfant estoit bel et gracieux et bien morigené<br>
+de souveraine noblesse; et selon la manière son père demonstroit oudeur de<br>
+vertus ainsi comme le rameau qui est esrachié de l'arbre aromatique est<br>
+doux et fleurant. Et jà commençoit à venir à si grant perfection de valleur<br>
+et de sens, que ce que il povoit entendre de sens et de bien selon tel âge,<br>
+il retenoit en son cuer sans oublier. [234]Et quant les barons de France<br>
+oyrent parler de la démesurée trayson Arnould, conte de Flandres, et de la<br>
+mort le duc Guillaume, en y eut qui en furent dolens, et aucuns qui<br>
+estoient parçonniers de la trayson et qui avant ce faisoient semblans qu'il<br>
+fussent ses amis, descouvrirent leurs cuers et monstrèrent appertement le<br>
+mal qu'il avoient conçus. Le roy meisme cuida que grans honneurs luy<br>
+feussent escheus; au plutost qu'il peut s'en ala à Rouen ainsi comme pour<br>
+conseil prendre aux Normans de la vengeance du duc Guillaume. Si ne prenoit<br>
+or pas garde aux bénéfices et aux honneurs que le duc luy avoit faites, né<br>
+à la foy entérine que il luy avoit toujours portée. Anlech, Rodulphe et<br>
+Bernart, qui estoient tuteurs de l'enfant et gardes de la duchée, le<br>
+reçurent à grant honneur comme il afferoit à si grand roy et se mistrent à<br>
+luy et à sa volenté pour la fiance de leur petit seigneur. Et le roy, qui<br>
+vit la terre belle et plantureuse et plaine de bois et de rivière, fu meus<br>
+par convoitise et leur commença teles choses à promettre qu'il n'avoit<br>
+talent de tenir, et ce meismement que il béoit à retenir pour soy meismes.<br>
+Lors commanda que l'enfant Richart fust amené devant luy; moult le vit bel<br>
+et avenant et de noblesse fournie, et voult qu'il fust nourri en son palais<br>
+et que on luy quist autres nobles enfans pour luy faire compaingnie.<br>
+Maintenant, courut la nouvelle par toute la cité que le roy vouloit à<br>
+l'enfant sa terre tollir et qu'il l'avoit jà détenu en prison.<br>
+<br>
+ Note 233: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 1.</i><br>
+ <br>
+ Note 234: <i>Id.--id., c. 2.</i><br>
+<br>
+Tout maintenant s'armèrent les bourgeois et la chevalerie et coururent<br>
+parmi la cité tout foursenés, les espées et les glaives ès poins, et<br>
+vouloient jà entrer au palais pour le occire. Moult eut le roy grant paour<br>
+quant il vit ce. Par le conseil de Bernart le danois, prit l'enfant entre<br>
+ses bras et vint à l'encontre eulx; et quant il virent leur seigneur que le<br>
+roy tenoït, si se tindrent en paix; et le roy, qui volt du tout leurs cuers<br>
+apaisier, rendit à l'enfant sa terre et son héritage, sauf son droit et son<br>
+hommage et le reçut en grande foy et en loiauté, et promist aux bourgeois<br>
+que il leur rendroit bien introduit et bien aprins de la doctrine du<br>
+palais.<br>
+<br>
+[235]Quant ces choses furent ainsi apaisiées, le roy retourna en France,<br>
+mais moult porta griefment la villenie que les Normans luy eurent faite, et<br>
+enmena l'enfant avec luy, c'est assavoir Richart, ainsi comme pour prendre<br>
+vengeance de la mort de son père. Et le traytre Arnoul, conte de Flandres,<br>
+se doubla moult que le roy ne courrust sur luy pour la félonie qu'il avoit<br>
+faitte. Avant envoya par ses messages dix livres d'or, puis vint à court et<br>
+se voult en telle manière escuser devant le roy et luy dist qu'il n'avoit<br>
+coupes en la mort le duc Guillaume, et promist que il banniroit hors la<br>
+contée de Flandres les homicides qui ce avoient fait, sé le roy luy<br>
+commandoit; puis si dist au roy que il luy déust ramembrer des dommages et<br>
+des reproches que les Normans luy avoient faits jadis à luy et à son père;<br>
+et pour ce, luy disoit-il, qu'il feust du tout hors du soupeçon et que plus<br>
+grant dommage ne luy avenist, le meilleur conseil estoit que l'enfant<br>
+Richart eust les jarès cuis et que il feust gardé à tousjours en prison, et<br>
+que les Normans feussent si forment constrains et agrevés de toltes et de<br>
+tailles que il leur convenist vuidier France par force et retourner en leur<br>
+pays. Le roy qui feust aveuglé par les dons du trayteur et par les<br>
+mauvaises paroles qu'il luy amonesta, le délivra du crime dont il déust<br>
+estre pendu, et destourna son mautalent sur l'enfant qui rien ne luy avoit<br>
+meffait, à l'exemple de Pilate qui Barrabas, le larron, laissa aler et<br>
+Jésus-Crist condempna à mort. Lorsque ce fu fait, estoit le roy à Loon; et<br>
+quant l'enfant fu venu de chascier et de jouer, le roy le prist forment à<br>
+menacier et à laidengier, et l'appela fils de putain[236], et luy dist que<br>
+sé il ne se chastioit, il luy feroit cuire les jarès et l'osteroit de tous<br>
+honneurs; et après commanda que il fust bien gardé si que il ne peust<br>
+eschapper.<br>
+<br>
+ Note 235: <i>Id.--id., c. 3.</i><br>
+ <br>
+ Note 236: Ces mots sont, comme on le voit, anciens dans noire langue.<br>
+ &laquo;Meretricis filium ultrò virum alienum rapientis eum vocavit.&raquo;<br>
+<br>
+[237]Quant Omons, le maistre de l'enfant, eut oy les dures paroles et la<br>
+cruelle sentence du roy, il pensa bien en son cuer ce qu'il en pouvoit<br>
+avenir. Moult fu dolant et manda aux Normans, par un message, que le roy<br>
+avoit mis leur seigneur en estroite prison. Quant il oyrent ce, si firent<br>
+crier par tout Normandie que chascun jeunast trois jours et que sainte<br>
+Eglyse féist continuel oroison à Dieu, que il leur sauvast leur seigneur.<br>
+<br>
+ Note 237: <i>Willelmi Gemet. hist., lib. 4, c. 4.</i><br>
+<br>
+Tandis, parlèrent ensemble Omons, le maistre de l'enfant, et Yvons, le père<br>
+Guillaume de Bellesme, et conseillèrent à l'enfant Richart qu'il se<br>
+couchast en son list comme s'il fust forment malade et si durement que l'on<br>
+cuidast qu'il deust mourir. L'enfant, qui fu sage, le fist ainsi et<br>
+faignist que il fust si malade comme jusques à la mort. Les gardes qui ce<br>
+virent ne firent pas grant force de luy garder, mais s'en alèrent l'un çà,<br>
+l'autre là où il avoient à faire. Si avint ainsi que en my la mayson où<br>
+l'enfant gisoit avoit un faiscel d'herbe; et Omons prist l'enfant et le lia<br>
+dedens, et puis troussa sus son col comme s'il portast l'herbe à l'ostel<br>
+pour les chevaux: ainsi s'en ala hors des murs, jusques à son ostel et luy<br>
+avint si bien que le roy mangeoit à celle heure, et la gent de la cité<br>
+communément. Si que il paroit trop pou de gens parmy les voies. Tantost<br>
+prist l'enfant et monta sur un cheval et s'enfuy jusques à Coucy. L'enfant<br>
+livra en garde au chastelain. Toute nuit chevaucha jusques au matin qu'il<br>
+vint à Senlis. Moult s'émerveilla le conte Bernart, quant il le vist si<br>
+matin, et luy demanda coment son nepveu Richart le faisoit. Moult fu lié<br>
+quant Omons luy eut la besoingne comptée. Tantost s'en alèrent à<br>
+Hues-le-Grant; la besoingne luy discovrirent et prinstrent de luy le<br>
+serement que il l'ayderoit à délivrer l'enfant. Grant gent assemblèrent et<br>
+s'en alèrent à Coucy et en ramenèrent l'enfant à Senlis, à grant joie.<br>
+<br>
+<br>
+V.<br>
+<br>
+ANNEE: 944.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy, par l'enortement le conte Arnoul, guerroya Normandie, et<br>
+coment Bernart le Danois l'apaisa, et obligea la bonne cité de Rouen à sa<br>
+volonté.</i><br>
+<br>
+<br>
+[238]Lors fu le roy moult dolent quant il sceut que l'enfant fu ainsi<br>
+soustrait. A Hues-le-Grant manda par ses messages et luy amonesta par sa<br>
+foy que il luy rendist l'enfant; et il luy manda que il ne le tenoit mie,<br>
+ains estoit en la garde de Bernart, son oncle, le conte de Senlis. Bien<br>
+sceut le roy que il ne luy seroit point rendu. Tantost manda Arnoul, le<br>
+conte de Flandres, qu'il venist à luy. De ceste besoingne parlèrent, et<br>
+quant il furent ensemble au darrenier, dist le conte Arnoul: &laquo;Nous savons<br>
+bien que le conte Hues-le-Grant a longuement esté de la partie aux Normans<br>
+et pour ce le convient attraire et aveugler par promesse. Ottroies luy<br>
+doncques la duchée de Normandie, dès le fleuve de Seine jusques à la mer,<br>
+et retiens à toy la cité de Rouen, si que celle perverse gent vuident<br>
+France par force quant il n'aront où fuyr né où il puissent habiter né il<br>
+n'aront de luy né secours né ayde.&raquo;<br>
+<br>
+ Note 238: <i>Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 5.</i><br>
+<br>
+Le roy crut Arnoul le trayteur et manda Hugues-le-Grant qu'il venist à luy<br>
+parler à la Croix delez-Compiègne[239]; et quant Hues-le-Grant oy parler et<br>
+disputer de donner cités et contrées, sy fu tantost aveuglé, et volt miex<br>
+mentir son serement pour la convoitise de terre et de richesce que garder<br>
+sa foy et sa loiauté vers l'enfant Richart son ami. Avant qu'il se<br>
+départissent, jurèrent l'un et l'autre d'une part et d'autre la guerre<br>
+contre les Normans et assemblèrent leur ost. Le roy entra en Caux et<br>
+Hues-le-Grant en la cité de Baieux et commencèrent à desgaster la contrée<br>
+par embrasement et par rapines. Quant Bernart le Danois vit ce, tantost<br>
+envoya au roy message par le conseil Bernart le conte de Senlis, en telles<br>
+paroles: &laquo;Très-puissant roy, pourquoy desgate-tu ainsy le pays, quant la<br>
+cité de Rouen est en ta volenté? Prends débonnairement le service des<br>
+Normans, pour ce que tu puisses eschiver en lieu et en temps le péril de<br>
+tes ennemis, par leur ayde.&raquo;<br>
+<br>
+ Note 239: <i>A la croix deles Compiègne.</i> &laquo;Ad villam quæ dicitur<br>
+ <i>Crux</i>, juxtà Compendium.&raquo; Beneoit de Sainte-More nomme ce lieu<br>
+ <i>La Croix sus Getiezmer</i>. (Vers 14,416.)<br>
+<br>
+[240]De cette parole que les messaiges luy apportèrent fu le roy moult lié;<br>
+à sa gent manda qu'il se tenissent de la terre dommagier, et puis s'en ala<br>
+à Rouen au plutost qu'il peust. Jusques aux portes alèrent à l'encontre le<br>
+clergié et le peuple, chantant: &laquo;Bien viengne cil qui vient au nom de<br>
+Nostre-Seigneur.&raquo; Au mangier s'assist le roy et le servoit Bernart le<br>
+Danois, et quant il vit que le roy estoit aucques lié, si commença à parler<br>
+en telle manière: &laquo;Très-noble roy, moult nous est grand honneur creue au<br>
+jour duy, car nous avons esté jusques cy soubs la seigneurie au duc et nous<br>
+sommes orendroit royal. Or tiengne Bernart le conte de Senlis son nepveu<br>
+Richart, et nous soyons soubs toy longuement et te servons comme seigneur.<br>
+Mauvais conseil te donna qui te loa à esmouvoir contre la noble chevalerie<br>
+des Normans; où fu si fors et si puissans hommes que tu ne peusse<br>
+espouventer par leur vertu? Saches que sont tous en ton commandement et<br>
+qu'il désirent tous à chevauchier avecques toy en tes besoingnes de bon<br>
+cuer et de bonne volenté. Si s'émerveillent moult, comment tu as armé<br>
+Hugues-le-Grant ton ennemy, de vingt mille hommes, celui meisme qui<br>
+tousjours eut à toy contens et guerre.&raquo;<br>
+<br>
+ Note 240: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 6.</i><br>
+<br>
+Par ces parolles et par autres semblables fu le roy apaié; et manda à<br>
+Hues-le-Grant que il issist tantost de Normandie; et luy manda telles<br>
+parolles, que foie chose estoit de donner si grant povoir à aucuns sur la<br>
+gent dont il se peust aydier à son besoing et dont il peust user par droit<br>
+sans contredit. Moult fu Hues-le-Grant couroucié de ce mandement, mais<br>
+toutesfois s'en issi-il tantost de Normandie et commanda à sa gent qu'il se<br>
+tenissent de rapines. Après un pou, se parti le roy de Rouen et fist un<br>
+prévost en la cité, qui avoit nom Raoul et du seurnom la Torte, qui de par<br>
+luy receut les rentes et détermina les causes et les besoingnes. Si<br>
+mauvaisement se contint qu'il estoit plus cruel que les paiens. Tous les<br>
+moustiers et les églyses qui avoient esté arses au temps de persécucion<br>
+abattoit jusques aux fondemens et faisoit porter la pierre pour<br>
+rappareiller les murs de Rouen. Le moustier de Nostre-Dame de Jumèges<br>
+abatty, et l'eust tout abattu sé ne fust un clerc, Climent avoit nom, qui<br>
+en racheta deulx tours par déniers qu'il donna aux ouvriers. Les deux tours<br>
+demourèrent en estat jusques au temps l'archevesque Robert, qui celle<br>
+abbaye restora. Et quant le roy eut ainsi faite sa volenté si s'en retourna<br>
+à Loon.<br>
+<br>
+<br>
+VI.<br>
+<br>
+ANNEES: 944/945.<br>
+<br>
+<i>Coment le conte Bernart le Danois et le roy Agrolde de Danemarche<br>
+prindrent le roy.</i><br>
+<br>
+<br>
+[241]Moult se doubta Bernart le Danois que le roy ne retournast avec<br>
+Hues-le-Grant, et qu'il ne feist plus grief aux Normans que devant. Pour ce<br>
+manda Agrolde le roy de Danemarche, qui encore demouroit à Cherbourch, que<br>
+il assemblast sa gent et la chevalerie de Costentin et de Baieux, et les<br>
+envoyast par terre; et il appareillast ses nefs et entrast en Normandie par<br>
+devers la mer et destruisist tout devant luy; si que il convenist que le<br>
+roy venist à luy à parlement; et ainsi pourroit vengier la mort le duc<br>
+Guillaume, son amy. Cil le fist volentiers: sa navie appareilla et entra en<br>
+la terre, par devers la marine. Tost fu la nouvelle sceue en France que les<br>
+Normans estoient retournés et qu'il avoient jà pris les pors et la marine à<br>
+grant multitude de nefs. Bernart le Danois et Raoul la Torte mandèrent au<br>
+roy ceste besoingne, et le roy assembla grant ost et s'en ala au plutost<br>
+qu'il peust à Rouen. Au roy Agrolde manda que il venist à luy à parlement<br>
+au gué qui est appelé Herluin, pour dire la raison pour quoy il dégastoit<br>
+ainsi son royaume. Moult plut ceste chose au roy paien, car il avoit grant<br>
+talent de vengier la mort du duc Guillaume. Quant il furent assemblés, si<br>
+disputèrent longuement de ce que le duc Guillaume avoit ainsi esté mort; et<br>
+un Danois regarda le conte Herlouyn, qui estoit sire du chastel, par quoy<br>
+le duc avoit esté occis; d'une lance le feri parmi le corps et le jeta mort<br>
+à la terre. Et Lambert, son frère et autres si coururent sus au Danois, et<br>
+les paiens les reçurent fièrement. Là eut grant bataille et fort; si en<br>
+occirent les Danois dix-huit des plus grans et des plus nobles, car il<br>
+estoient garnis et appensés[242] de mal faire, et le roy ne s'en prenoit<br>
+garde. Là eut faite grant occision de notre gent. Le roy meisme eut esté<br>
+prins; mais il monta seur un isnel[243] cheval, et, ainsi qu'il s'enfuyoit,<br>
+il chéy ès mains d'un chevalier. Moult le proia en promettant grans dons,<br>
+sé il le sauvoit des mains à ses ennemis; et le chevalier, qui pitié en<br>
+eut, l'envoia repostement en une isle. Et quant Bernart le Danois seut ce,<br>
+par ceulx qui luy rapportèrent, il envoia querre le chevalier et le mist en<br>
+prison. A la parfin recongnut-il coment il voloit sauver le roy par les<br>
+promesses que il luy faisoit; pris fu le roy et mené en prison à Rouen par<br>
+le commandement Bernart le Danois.<br>
+<br>
+ Note 241: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 7.</i><br>
+ <br>
+ Note 242: <i>Garnis et appensés de.</i> Préparés par de longues réflexions<br>
+ à....<br>
+ <br>
+ Note 243: <i>Isnel.</i> Prompt. Comme l'allemand <i>snell</i>.<br>
+<br>
+[244]Moult fu dolente la royne Engelberge quant elle sceut ceste<br>
+meschéance. Au roy Henry d'oultre Rin, son père, s'en ala et luy requist<br>
+qu'il assemblast son ost et asségeast la cité de Rouen, et délivrast son<br>
+seigneur de prison. Et il respondi que ce estoit à bon droit, pour ce que<br>
+il n'avoit pas gardé la foy et le serement qu'il avoit au duc Guillaume;<br>
+ains l'avoit brisié quant il avoit mis son fils Richart en prison. Lors<br>
+dist à sa fille qu'elle luy aidast par ses gens, car il avoit assez à faire<br>
+de ses propres besoingnes. Ainsi s'en retourna la royne Engelberge sans<br>
+rien faire. Lors s'en ala à Hues-le-Grant et luy proia moult humblement<br>
+qu'il méist paine à la délivrance de son seigneur; et Hues-le-Grant ala à<br>
+Bernart le conte de Senlis et l'envoia parler aux Normans pour prendre jour<br>
+de parlement à Saint-Cler-sur-Epte.<br>
+<br>
+ Note 244: <i>Willelmi Gemeticensis historia, lib. IV, c. 8.</i><br>
+<br>
+Quant assemblés furent, si parlèrent longuement de la délivrance du roy. Au<br>
+darrenier dist Hues: &laquo;Rendez-nous notre roy et prenez son fils en ostage en<br>
+telle manière que nous assenblons cy une autre fois et que nous affermons<br>
+ensemble paix et alliance.&raquo; A ce s'accordèrent les Normans et reçurent les<br>
+ostages, c'est assavoir Lothaire, le fils le roy, et deulx évesques,<br>
+Hildric, l'évesque de Beauvais, et Guy, l'évesque de Senlis. Ces choses<br>
+ainsi faites, le roy s'en ala à Loon et les Normans s'en retournèrent à<br>
+Rouen.<br>
+<br>
+[245]Un pou après, les Normans assemblèrent grant ost et ramenèrent de<br>
+Senlis l'enfant Richart, leur seigneur. Au terme qui fu mis assembla le roy<br>
+les prélas de France et Hues-le-Grant, et s'en vint à grant gent sur l'eaue<br>
+d'Epte. D'autre part, revinrent les Normans et amenèrent l'enfant Richart.<br>
+Tant alèrent messages d'une part et d'autre, que paix et alliance furent<br>
+fermées; à tant retourna le roy à Loon, et Richart et sa gent à Rouen.<br>
+<br>
+ Note 245: <i>Willelmi Gemet. hist., lib. IV, cap. 9.</i><br>
+<br>
+[246]Raoul la Torte, que le roy avoit fait prévost de la cité, le<br>
+[247]commença malement à traictier luy et sa gent; constraindre les vouloit<br>
+à ce que il n'eussent chascun jour que vingt-deux deniers pour toutes<br>
+choses. Et le duc, qui moult en fu couroucié, le chaça hors de la cité, et<br>
+cil s'en ala à son fils qui estoit évesque de Paris. D'ilecque en avant eut<br>
+le duc Richart et tint la terre de Normandie; et le roy Aigrold s'en<br>
+retourna en Danemarche, et fist paix à Suène, son fils, qui du royaume<br>
+l'avoit chacié.<br>
+<br>
+ Note 246: <i>Id.-- id., c. 10.</i><br>
+ <br>
+ Note 247: <i>Le.</i> C'est-à-dire: <i>Richard</i>.<br>
+<br>
+Hues-le-Grant, qui bien véoit que le duc Richart proufitoit et amendoit en<br>
+sens et en force, fist tant, par l'assentement Bernart, son oncle, le conte<br>
+de Senlis, qu'il lui affia[248] sa fille, qui avoit nom Emma.<br>
+<br>
+ Note 248: <i>Luy affia.</i> Lui fiança, ou seulement lui promit. Wace<br>
+ emploie la même expression:<br>
+ <br>
+ Li dus out deus enfés d'une dame enorée,<br>
+ Un fils et une fille, mes la fille est poisnée;<br>
+ Ne pooit por l'aage estre encor mariée,<br>
+ Mès li dus l'afia; ke li seroit donnée<br>
+ Dès qu'ele porroit estre par raison mariée.<br>
+<br>
+ (Vers 3871 et suiv.)<br>
+ <br>
+<br>
+VII.<br>
+<br>
+ANNEE: 946.<br>
+<br>
+<i>Coment Othon, le roy d'oultre le Rhin, tint à grant ost sur les Normans<br>
+par le conseil le roy et Arnoul le conte de Flandres. Coment il assailli la<br>
+cité de Rouen, et coment il perdi son nepveu. Et coment il s'enfui.</i><br>
+<br>
+<br>
+Ceste chose espoventa moult le roy et plusieurs des barons de France, et<br>
+meismement le conte Arnoul de Flandres, homme plain de grant trayson et de<br>
+tricherie. Le roy regarda que ces deulx ducs, qui ensemble estoient joins<br>
+par affineté, le povoient moult grever; et pour ce envoya Arnoul, conte de<br>
+Flandres, par son conseil meisme à Othon, le roy d'outre le Rin, et luy<br>
+mandoit que s'il abatoit Hues-le-Grant du tout en tout, il luy rendroit<br>
+toute la terre de Normandie en sa main, et luy rendroit le royaume de<br>
+Loraine (que les hoirs de France tenoient au temps de lors.) Et cil, qui<br>
+moult fu lié quant il oy la promesse qu'il avoit tousjours désirée,<br>
+assembla son ost comme il put plus et si grant comme il convenoit à tel<br>
+besoingne. Les osts le roy Loys et les gens au conte de Flandres assembla<br>
+avec les siens et courut à grant force sur la terre Hues-le-Grant; et quant<br>
+il eust tout gasté ce que il trouva dehors les murs des chasteaux, il<br>
+retourna en Normandie.<br>
+<br>
+Un sien nepveu envoia devant la grant chevalerie, pour espouvanter la cité;<br>
+si cuida que les Normans, qui dedens se tenoient, ne fussent de nulle<br>
+prestesse; aux portes commença forment à assaillir, et ceux dedens<br>
+ouvrirent soudainement les portes et leur coururent sus. Le nepveu le roy<br>
+Othon occistrent dessus le pont et tant des aultres qu'il en eschappa<br>
+petit. Après vint le roy Othon et le conte Amoul à toute leur gent; [249]et<br>
+quant le roy Othon vist que la cité estoit si fort, et il eut d'autre part<br>
+oy la mort de son nepveu et la desconfiture de sa gent, si commença à<br>
+conscillier sa gent privéement dedens l'abbaye Saint-Oyen[250], coment il<br>
+livreroit au roy le conte Arnoul, et puis à ordonner coment il s'en<br>
+pourroit plus surement retourner. Mais quant le conte Arnoul apperçu que il<br>
+béoit ce à faire, si fist trousser son harnois à mienuit et se mist à la<br>
+fuyte, luy et sa gent; si que les aultres, qui pas ne le savoient, avoient<br>
+grant paour de la freinte[251] de leurs chevaux.<br>
+<br>
+ Note 249: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 11.</i><br>
+ <br>
+ Note 250: L'église de Saint-Ouen étoit alors dans le faubourg, comme<br>
+ le remarque Guillaume de Jumièges. &laquo;Cum suis clam cœpit consultare<br>
+ infrà ecclesiam sancti Petri sanctique Audoeni, quæ in suburbio sita<br>
+ est civitatis.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 251: <i>Freinte.</i> Le hennissement.<br>
+<br>
+Au matin sceurent les deulx roys que le traytre s'en estoit alé. Tantost<br>
+firent trousser leurs harnois et s'en alèrent, sans plus faire, par là<br>
+meisme où il estoient venus et laissèrent le siège. Et les Normans issirent<br>
+hors et s'appareillèrent et les enchauscièrent longuement, et assez en<br>
+occistrent et pristrent. Celle fin dut bien avenir à celle besoingne qui<br>
+par le conseil Arnoul le traystre fu commencée.<br>
+<br>
+[252]Hues-le-Grant, qui moult fu dolent de sa terre qui estoit gastée,<br>
+assist la cité de Poitiers. Tandis comme il tenoit le siège, leva un<br>
+estorbeillon, et commença à espartir et à tonner si forment et venter, que<br>
+ses paveillons furent desrompus d'amont jusque aval; et paour luy prist si<br>
+grant, luy et tout son ost, qu'il leur sembloit qu'il ne peussent eschapper<br>
+de ce pays: tantost tournèrent tous en fuye. Tout ce fist Nostre-Seigneur<br>
+par le mérite saint Hilayre, qui est garde et deffendeur de la cité, (jà<br>
+soit ce que son corps ne gise pas dedens. Mais qui vouldra son corps<br>
+aourer, si voist à St-Denys, en France, où il repose honourablement[253]).<br>
+<br>
+ Note 252: Notre traducteur quitte ici Guillaume de Jumièges et passe<br>
+ au texte de Hugues, moine de Floury. (Voy. <i>Historiens de France</i>,<br>
+ tome VIII, p. 323.)<br>
+ <br>
+ Note 253: On voit que c'est ici le moine de Saint-Denis qui croit<br>
+ devoir ajouter un mot au récit de Hugues, moine de Fleury.--<i>Voist</i>,<br>
+ aille.<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i> En ce temps plut sanc sur les ouvriers des champs.<br>
+<br>
+<br>
+<i>Ci fénist l'istoire du roy Loys.</i><br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+CI COMENCENT LES GESTES LE<br>
+ROY LOTHAIRE, FILS<br>
+LE ROY LOYS.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+I.<br>
+<br>
+ANNEE: 960.<br>
+<br>
+<i>Coment Lothaire, l'ainsné fils le roy Loys, fu couronné à Rains. Après,<br>
+coment Thibaut, le conte de Chartres, accusa faussement le duc Richart de<br>
+Normandie envers la royne Engeberge.</i><br>
+<br>
+<br>
+[254] En celle année meisme que ces choses avindrent mourut le roy Loys.<br>
+Enterré fu en l'églyse Saint-Remy de Rains. Tout le cours de sa vie se<br>
+démena en angoisses et en tribulution. Deulx fils eut de la royne<br>
+Engeberge, la sereur Othon qui puis fu empereur: Lothaire et Charles. Cil<br>
+Charles mena sa vie en privées besoingnes. Lothaire, l'ainsné, couronnèrent<br>
+les barons à Rains devant les ydes de novembre.<br>
+<br>
+ Note 254: <i>Ex chronico Hugonis monachi Floriacensis, anno 954.</i><br>
+<br>
+En celle année mourut Gillebert, le duc de Bourgoingne; la duchée laissa à<br>
+Othon, le fils Hues-le-Grant; car cil Hues avoit sa fille espousée.<br>
+<br>
+Bien sentit Hues-le-Grant que la fin de son temps approchoit. Les princes<br>
+de sa duchée manda et par leur conseil livra Hues, l'ainsné de ses fils, au<br>
+duc Richart de Normandie. De ce siècle trespassa vieux et plain de jour ès<br>
+kalendes de juingnet. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys, en France. Trois<br>
+fils eut de sa femme, la fille Othon, roy de Saissoingne, Hues, l'ainsné,<br>
+Othon et Henry; cil Hues fu fait duc de France, Othon duc de Bourgoingne,<br>
+si comme nous avons dit, et Henry, son frère, refu duc après sa mort.<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i>--En ce temps mut contens entre Ensegise, l'évesque de Troies,<br>
+et le conte Robert. Au derrenier le geta, le conte Robert, de la cité et<br>
+l'évesque s'en ala en Sassoingne à l'empereur Othon. Grant plenté amena des<br>
+Sesnes et assist la cité de Troies et le conte Robert. Du siège se<br>
+despartirent les Sesnes et alèrent en proie vers la cité de Sens; mais<br>
+l'archevesque Archambaut et le vieus conte Renart leur furent au-devant à<br>
+grant gens à un lieu qui a nom Villers et les occistrent et Herpon leur<br>
+prince. Cil Herpon s'estoit vanté qu'il ardroit les églyses et les villes<br>
+qui sont sus la rivière de Venene[255], et qu'il ficheroit sa lance en la<br>
+porte St-Lyon; mais il fu tout autrement, car il et sa gent furent prins et<br>
+presque tous occis; son corps firent porter[256] en son pays en Ardenne;<br>
+car sa mère, Warna, l'avoit ainsi devisé. L'archevesque Archambault et le<br>
+vieus conte Renart le plainstrent et regrettèrent assez, tout fust-il par<br>
+eulx occis, pour ce qu'il estoit leur cousin. Et quant Brunon (compains<br>
+estoit de Herpon), un autre duc, vit qu'il fu occis et sa gent desconfite,<br>
+si se leva du siège et s'en retourna en son pays.<br>
+<br>
+ Note 255: <i>Venene</i>, <i>la Vaine</i>, rivière qui se perd dans l'Yonne,<br>
+ justement à l'entrée de la ville de Sens.<br>
+ <br>
+ Note 256: <i>Firent porter</i>. Le latin attribue ce transport aux<br>
+ serviteurs de Herpon. &laquo;Reportatus est in patriam suam Ardennam à<br>
+ servis suis.&raquo;<br>
+<br>
+[257]En ce temps commença le conte Thibaut de Chartres à guerroier le duc<br>
+Richart de Normandie; et prit sa terre à gaster et à proier. Mais le duc ne<br>
+se souffri pas[258] longuement que il ne chastoiast sa présompcion; et<br>
+quant le conte veit qu'il ne pouvoit venir à chief par luy d'omme si<br>
+puissant, si se tirast à la royne Engeberge et luy commença à dire<br>
+mauvaises paroles et fausses du duc, et luy fist entendre que jà le roy<br>
+Lothaire, son fils, ne tendroit son royaume en paix tant comme il vesquit;<br>
+dont ce seroit le souverain conseil que elle féist tant en toutes manières<br>
+que si grant ennemi feust chacié du royaume ou occis. La royne, qui feust<br>
+déçue, cuida qu'il déist voir. Tantost manda à Bruns l'archevesque de<br>
+Couloingne et duc, son frère, qu'il aydast Lothaire, son nepveu, à garder<br>
+et à deffendre son royaume; et s'il pouvoient en nulle manière, qu'il<br>
+préissent Richart, duc de Normandie, car c'estoit le plus grant et le plus<br>
+fort ennemi du royaume. L'archevesque Bruns envoia tantost un évesque au<br>
+duc et luy manda qu'il ne laissast mie qu'il ne venist à luy à parlement en<br>
+Amienois, car il vouloit mettre paix entre luy et Lothaire le roy; et<br>
+feist, sé il pouvoit, que le royaume feust en sa pourvéance, et le duc qui<br>
+n'y pensa à nul mal pensa que ce fust voir. Tantost vint, et quant il fust<br>
+meus, deulx chevaliers luy vindrent au-devant qui estoient de la mesnie au<br>
+conte Thibaut de Chartres, desquels l'un luy demanda: &laquo;Noble duc, où<br>
+vas-tu? Veulx-tu estre duc de Normandie, ou estre pasteur de brebis hors de<br>
+ton pays?&raquo; Et le duc leur demanda à qui il estoient chevaliers; et l'un des<br>
+chevaliers luy dist: &laquo;Que te chaut à qui nous soions? tu scés bien que nous<br>
+ne sommes pas à toy.&raquo; Lors s'averti le duc et se pensa qu'il estoient<br>
+envoiés de qui que ce feust ou venus de leur volonté pour son bien et pour<br>
+le avertir. Honorablement les salua. Au départir donna à un une<br>
+armille[259] de fin or de quatre livres pesant; à l'aultre donna une moult<br>
+riche espée dont le pommel et l'enheudeure[260] estoient de fin or de ce<br>
+pois meisme. D'ilecques s'en retourna à Rouen et l'archevesque Bruns se<br>
+retourna à Couloingne, mas et confus de ce que sa trayson estoit ainsi<br>
+découverte.<br>
+<br>
+ Note 257: <i>Willelm. Gemetic. historia, lib. IV, c. 13.</i><br>
+ <br>
+ Note 258: <i>Ne se souffri pas</i>. Ne patienta pas.<br>
+ <br>
+ Note 259: <i>Une armille</i>. Un collier ou un bracelet. Plusieurs<br>
+ manuscrits, et entre les autres le numéro 6 Suppl. franç., portent:<br>
+ <i>Un fermeillet</i>.<br>
+ <br>
+ Note 260 L'<i>enheudeure</i>. La poignée.<br>
+<br>
+<br>
+II.<br>
+<br>
+ANNEE: 962.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Lothaire et sa mère, par le conseil du conte Thibaut, se<br>
+pourpensèrent de trayson et de desloiauté contre le duc Richart de<br>
+Normandie.</i><br>
+<br>
+<br>
+[261]Bien vit le roy Lothaire et la royne sa mère que celle desloiauté, qui<br>
+contre le duc Richart avoit été pourparlée, estoit à noient venue; pour ce,<br>
+se pourpensa d'une autre manière de desloiauté par l'énortement et par le<br>
+conseil le conte Thibaut de Chartres, et manda au duc telles paroles:<br>
+&laquo;O tu, jusques à quant atendras-tu à moy rendre le service que tu me dois?<br>
+Ne scés-tu bien que je suis roy de France, et que tu me dois hommage et<br>
+services? N'auroient grant joie mes ennemis et les tiens sé guerre mouvoit<br>
+entre moy et toy? Regarde doncques et mets jus de ton cuer toute manière de<br>
+haines et de discordes et viens encontre moy hastivement, si que nous<br>
+fermons entre nous alliance et amour à tousjours mais, et s'esjoïsse le roy<br>
+du service de si grant duc, et le duc de la seigneurie de si grant roy.&raquo; Et<br>
+le duc luy remanda que volentiers viendroit à luy et qu'il feroit sa<br>
+volenté.<br>
+<br>
+ Note 261: <i>Willelm. Gemet. historia, lib.</i> IV, c. 14.<br>
+<br>
+Quant le roy oï ce, si fu moult lié; lors manda les ennemis Richart, c'est<br>
+assavoir le conte Baudouyn de Flandres, Geffroy le conte d'Angiers et<br>
+Thibaut le conte de Chartres, et vint à tous ces trois contes sur la<br>
+rivière de Eaune[262], là où il dévoient assembler; et le duc fu d'autre<br>
+part de l'eaue avec sa gent. Toutesfois s'apensa-il et envoia aucuns de ses<br>
+plus privés oultre l'eaue en l'ost le roy pour savoir coment il se<br>
+contenoient. Si s'apperçurent tantost que cil trois ducs s'appareilloient<br>
+pour courre contre le duc; tantost s'en retournèrent et luy distrent et<br>
+loèrent qu'il s'en retournast isnellement, car il estoit traïs et que ses<br>
+ennemis s'appareilloient efforciement de courre sus luy et sus sa gent.<br>
+Lors assembla les siens entour luy et deffendi un pou le passage de l'eaue<br>
+contre ses ennemis. Toutesfois, pour ce qu'il se doubla de la force du roy,<br>
+s'en retrait et s'en retourna à Rouen.<br>
+<br>
+ Note 262: <i>Eaune</i>, rivière qui se jette dans la Béthune et dans<br>
+ l'Arques, à peu de distance du Dieppe.<br>
+<br>
+[263]Le roy, qui vit que son project estoit anéanty, s'en retourna à Loon<br>
+ainsi comme tout desvé. Ne demoura pas granment qu'il assembla grant ost de<br>
+Bourgoingne et de France, si entra en Normandie et assist la cité d'Evreux;<br>
+et toutesfois la prist-il par la trayson Gillebert Machel. Au conte Thibaut<br>
+la livra en garde pour destraindre le pays d'environ. Et quant il s'en fu<br>
+parti et mis el retour, le duc Richart le suivist et gasta toute la contrée<br>
+de Dunois et celle de Chartres. Et quant il eut ainsi gasté la terre au<br>
+conte Thibaut, si s'en retourna en Normandie. Et le conte Thibaut rassembla<br>
+son ost et assist un chastel qui a nom Hermeville; si séoit en la terre du<br>
+duc; et le duc, qui estoit sage et pourveu, trespassa par nuit la rivière<br>
+de Seine et vint au matin soudainement sur ses ennemis. En leur ost se feri<br>
+et occist de la gent le conte Thibaut six cent quarante personnes; et les<br>
+autres s'enfuirent que navrés que blessiés et se repostrent en bois et en<br>
+valées, là où il porent mieus. Le conte meisme eschappa à paines, et<br>
+s'enfuy reponnant à pou de gens, mas et confus, jusques à Chartres. Et si<br>
+comme Nostre-Seigneur rent à chascun sa desserte, luy avindrent deulx<br>
+autres meschiefs avecques celle perte, car en celuy meisme jour fu son fils<br>
+mort et la cité de Chartres arse. Et le duc, qui repaira[264] au champ de<br>
+la bataille, eut moult grant pitié de ceulx que il vit occis, et commanda<br>
+qu'il fussent enterrés et les navrés fussent portés à Rouen au plus souef<br>
+que l'en pourroit et livrés aux mires. Ainsi fu fait; et quant il furent<br>
+garis, il les en renvoya sains et haitiés au conte Thibaut.<br>
+<br>
+ Note 263: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 15.</i><br>
+<br>
+ Note 264: <i>Repaira.</i> Resta, fit séjour.<br>
+ <br>
+<br>
+III.<br>
+<br>
+ANNEE: 962.<br>
+<br>
+<i>Coment le duc Richart envoia querre secours contre le roy à Héralt, roy de<br>
+Danemarche, lequel luy envoia grant plenté de gens d'armes qui ardirent et<br>
+destruirent grant partie de France.</i><br>
+<br>
+<br>
+[265]Bien véoit le duc les maies volentés que le roy avoit à luy et les<br>
+agais que il luy bastissoit par les conseils et par le pourchas le conte<br>
+Thibaut, et d'autre part les barons de France forcenés contre luy, ainsi<br>
+comme tous d'un accort: si ne sceut que faire s'il ne quéroit secours<br>
+d'aucuns gens.<br>
+<br>
+ Note 265: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 16.</i><br>
+<br>
+Pour ceste chose envoya ses messages à Héralt, le roy de Danemarche, et luy<br>
+prioit que il le secourust et que il luy envoyast si grant plenté de gent<br>
+que il peust donner et abatre l'orgueil des François. Le roy receust les<br>
+messages liement et leur donna dons; et remanda au duc qu'il luy envoleroit<br>
+secours prochainement. Bien luy tint son convenant; car il appareilla<br>
+tantost grant navie et bien garnie de jeune bachelerie et de toutes<br>
+manières d'armeures. De leur pays se départirent et singlèrent tant par mer<br>
+qu'il arrivèrent là où Saine chiet en la mer.<br>
+<br>
+Moult fu lié le duc quant il sceut leur venue. A l'encontre leur alla et<br>
+vint avec eulx contre mont Saine jusques à Gondolfosse[266]. Là<br>
+s'arrestèrent jusques à tant qu'il oient ordené comment il dégasteroient<br>
+France.<br>
+<br>
+ Note 266: <i>Gondolfosse.</i> Aujourd'hui <i>Gefosse</i>, lieu situé entre<br>
+ Vernon et Bonnières, sur la Seine. En latin: <i>Givoldi fossa</i> et<br>
+ <i>Ginoldi fossa</i>. Le roman de Rou:<br>
+ <br>
+ A Guiefosse alèrent, illau se herbergèrent....<br>
+ <br>
+ (Vers 4916.)<br>
+<br>
+De leurs nefs issirent à grant tumulte et à grant noise: par le pays<br>
+s'espandirent et ardirent et destruirent quanqu'il trouvèrent avant eulx.<br>
+Les hommes et les femmes traynoient enchayennés; les villes et les cités<br>
+roboient; les chasteaux et les forteresses trébucheoient et metoient en<br>
+gastines. Partout oïssiés crier et braire communément; et quant la terre le<br>
+conte Thibaut feust gastée, si entrèrent après en la terre le roy; et ce<br>
+qu'il ravissoient vendoient-il aux Normans et leur donnoient pour petit de<br>
+prix; mais en la terre de Normandie ne faisoient-il nul mal.<br>
+<br>
+<br>
+IV.<br>
+<br>
+ANNEES: 962/991.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Lothaire ala à amendement au duc Richart de Normandie, et<br>
+coment il fermèrent pais et aliance ensemble.</i><br>
+<br>
+<br>
+[267]Tandis comme ces persécutions se faisoient au royaume de France, les<br>
+prélas s'assemblèrent et furent en concile à Loon. En la parfin envoyèrent<br>
+l'évesque de Chartres au duc Richart pour enquerre la raison de quoy si<br>
+grant cruauté venoit de si bon crestien et de si débonnaire prince; et<br>
+quant l'évesque eut entendu que c'estoit pour la cruauté le roy et pour la<br>
+desloyauté du conte Thibaut qui luy avoit osté la cité d'Evreux, si demanda<br>
+trièves des païens et les eut, de telle manière que dedans le terme des<br>
+trièves le prélat amenroit le roy en aucun lieu déterminé pour faire<br>
+amendement au duc de quanque il avoit mespris vers luy.<br>
+<br>
+ Note 267: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 17.</i><br>
+<br>
+Bien sceust le conte Thibaut la nouvelle de ceste besoingne et que le roy<br>
+requeroit paix au duc. Si se doubta moult que le fais et la paine de toute<br>
+la desloiauté n'eschéist sur luy. Au duc envoya un moine et luy manda que<br>
+moult se repentoit de ce qu'il avoit oncques vers luy mespris et que moult<br>
+volentiers vendrait à sa court et luy rendroit la cité d'Evreux. Moult fu<br>
+le duc lié de ce mandement: puis luy manda qu'il venist à luy seurement; et<br>
+il vint à sa court et lui rendi sa cité. Ensemble fermèrent paix et amour;<br>
+et luy donna le duc grans dons au départir. Quant le terme du parlement<br>
+approcha, que les prélas durent amener le roy à Gondolfosse, le duc fist<br>
+faire grans loges en l'ost des païens. Là descendi le roy et les prélas et<br>
+les barons. Au duc amenda toutes les mesprisons dont il s'estoit mesfait<br>
+vers luy, et donnèrent les uns aux autres serement de paix et d'alliances<br>
+à tousjours mais. Et ces choses ainsi profitablement faites, se départirent<br>
+d'une part et d'autre. Et le duc converti plusieurs des païens à la foy<br>
+crestienne, puis les envoya en Espaingne sur les Sarrazius, où il<br>
+destruirent dis-huit cités[268].<br>
+<br>
+ Note 268: Le texte de cette dernière phrase est mal traduit. &laquo;Alios<br>
+ in paganismo permanere disponentes, ad Hispanias transmisit. Ubi<br>
+ plurima bella perpetrantes, decem et octo diruerunt urbes.&raquo; Waco n'a<br>
+ pas commis ce contre-sens.<br>
+ <br>
+[269]En ce temps morut Emma la duchesse, sans nul hoir, qui eut esté fille<br>
+Hues-le-Grant. Après un pou de temps espousa le duc une moult noble dame de<br>
+la gent de Saissoingne qui avoit nom Gunor. En celle engendra trois fils:<br>
+Richart, Robert et Mangier; et deux autres fils et trois filles: la<br>
+première, qui eut nom Emma, espousa puis Aldelrede, le roy d'Engleterre. De<br>
+celle issirent deux fils, Counars et Alurés[270]. La seconde, qui eut nom<br>
+Helduys, espousa Geffroy, le conte de Bretaingne. De celle issirent OEudes<br>
+et Alain, qui puis furent ducs; et la tierce, qui eut nom Maheut, fu<br>
+espousée au conte Heudon, dont l'istoire parlera cy-après[271]. [272]Cil<br>
+vaillant duc Richart mouteplioit tousjours en bonnes œuvres et restoroit et<br>
+édifioit églyses. A Fescanp fonda une églyse de grant beauté et de<br>
+merveilleuse grandeur en l'honneur de la sainte Trinité et l'ournaet garni<br>
+de riches aournemens; et celle de Saint-Oyen restora, qui est en la cité de<br>
+Rouen, et celle aussi de Saint-Michel, qui est au Péril-de-Mer[273], et<br>
+establi laiens un couvent de moines pour servir Nostre-Seigneur.<br>
+<br>
+ Note 269: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. 4, cap. 18.</i><br>
+ <br>
+ Note 270: <i>Counars et Alurés.</i> Le latin dit: &laquo;Edwardum et Alvredum,<br>
+ Godwini longo post tempore dolis interremptum.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 271: <i>Ci-après.</i> Guillaume de Jumièges dit: &laquo;Mathildis de quâ<br>
+ sermo in posteris orietur.&raquo; Ce qui semble différent.<br>
+ <br>
+ Note 272: Ici notre auteur traduit la chronique d'Ademar de<br>
+ Chabanois, dont on trouve un extrait dans le tome 8 des Historiens de<br>
+ France, p. 235.<br>
+ <br>
+ Note 273: <i>Au péril de mer.</i> Adémar do Chabanois fait sur ce nom la<br>
+ remarque suivante qui rappelle la topographie des romans de la Table<br>
+ ronde: <i>Et in ea Normannia quæ anteà vocabatur Marcha Franciæ et<br>
+ Britanniæ, monasterium Sancti-Michaelis, etc</i>.<br>
+<br>
+[274]En ce temps mourut Hues, l'archevesque de Rouen. Après luy fu Robert,<br>
+qui fu fils le duc Richart[275].<br>
+<br>
+ Note 274: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19.</i> (Voy. Historiens<br>
+ de France, tome X, p. 184.)<br>
+ <br>
+ Note 275: Et de <i>Gunnor</i>.<br>
+ <br>
+ Li secuns fu à lettres mis:<br>
+ Robert ot nun, bien fu apris;<br>
+ Arcevesque fu de Ruen<br>
+ Emprès l'arcevesque Huen.<br>
+ <br>
+ (Wace. Vers 5408.)<br>
+ <br>
+[276]Ne demoura puis granment que le roy Lothaire assembla grans osts et<br>
+voult à soi retraire le roïaume Lothaire qui au temps le roy Loys son père<br>
+eut esté soustrait au royaume. Jusques à Ais-la-Chapelle ala où l'empereur<br>
+Othes et sa femme estoient. Lors, si les surprist que il s'embati sur eulx<br>
+au palais, à celle heure que il se devoient asseoir au mangier. Au palais<br>
+entra sans contredit de nulluy. L'empereur et sa gent et sa femme vuidèrent<br>
+le palais et s'enfuyrent; et cil burent et mangièrent ce qu'il y avoit<br>
+appureillié; et Lothaire et sa gent robèrent le palais et toute la<br>
+province; puis s'en retourna en France sans suite de ses ennemis et sans<br>
+contredit.<br>
+<br>
+ Note 276: <i>Ex chronico Hugonis Floriacensis.</i> (Histoire de France,<br>
+ tome 8, p. 323.)<br>
+<br>
+L'empereur Othes, qui moult fu dolens de ce que Lothaire l'eut ainsi<br>
+surprins, rassembla ses osts. En France entra et vint devant la cité de<br>
+Paris. Devant la cité fu occis un sien neveu et maint autre de sa geut. Les<br>
+forbours de la cité ardirent et gastèrent. Vanté s'estoit l'empereur Othes<br>
+que il ficheroit sa lance en la porte de Paris; et le roy Lothaire se<br>
+pourchaça[278] et appela en son ayde Hues-le-Grant, qui duc estoit de<br>
+France, et Henry, le duc de Bourgoingne. Sur Othes et sur sa gent<br>
+coururent; et la gent Othes ne les purent souffrir, si se mistrent à la<br>
+fuite et cil les enchascèrent jusques à Soissons et par force les firent<br>
+flatir en la rivière d'Aigne. Et pour ce que du royaume ne savoient pas les<br>
+gués, se noïèrent, et plus en y eut de noïés que d'occis, si que la rivière<br>
+redonda par-dessus les rives pour la plenté des corps noïés; et pour ce ne<br>
+laissa pas Lothaire à eulx chascier; ains les enchauça continuelment trois<br>
+jours et trois nuis jusques à une rivière qui court de lez Argonne[272] et<br>
+moult en y eut d'occis en celle chace. A tant retourna le roy à grant<br>
+victoire, et l'empereur Othes s'enfuy à grant confusion; né puis ne fu si<br>
+hardi que retournast en France, ains s'accorda au roy et fist paix, en<br>
+celle année meisme, en la cité de Rains. Et luy dona le roy en bénéfice le<br>
+roiaume Lothaire, contre la volenté Hues-le-Grant et Henry, le duc de<br>
+Bourgoingne, et de tous les barons; et ce fu une chose qui trop durement<br>
+courouça les barons de France.<br>
+<br>
+ Note 277: <i>Se pourchaça.</i> Se donna du mouvement, se mit en quête. De<br>
+ même dans <i>Garin Le Loherain</i>, tome 1er, p. 180:<br>
+ <br>
+ &laquo;Sire, dist-il, entendez envers mi:<br>
+ <i>Porchasciés</i> s'est Fromons, ce m'est avis;<br>
+ Il a tant fait que il a feme prins.&raquo;<br>
+<br>
+ Note 278: Hugues de Fleury dit: &laquo;Usque ad fluvium quod fluit juxta<br>
+ <i>Ardennam</i> sive <i>Argonnam</i>.&raquo;<br>
+<br>
+[279]En ce temps fu Gautier, doyen de l'abbaïe St-Germain, dessoubs Hues le<br>
+duc de France. Après luy fu un autre qui avoit nom Auberis; mais<br>
+Hues-le-Grant, qui tendoit à plus grant chose, laissa l'abbaïe qui moult<br>
+estoit jà dommagiée et venue à néant, en temporalité et en spiritualité,<br>
+par le deffaut de pasteur et de gouverneur. Et le vaillant Galles la prist<br>
+après en cure, par la prière du roy Lothaire et le duc Hues meisme qui<br>
+moult de biens y fist.<br>
+<br>
+ Note 279: <i>Aimoini continuatio, lib. V, c. 44.</i><br>
+<br>
+Maladie prist le roy Lothaire au lit; acoucha et trespassa de ce siècle<br>
+vieux et plain de jours, en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur neuf cent<br>
+quatrevins-six. En l'abbaïe St-Remy de Rains fu mis, et fu mors au<br>
+trentième an de son règne et gouverna le royaume bien et viguereusement.<br>
+<br>
+<br>
+§.<br>
+<br>
+<i>Du roy Loys, fils de Lothaire.</i><br>
+<br>
+<br>
+Après le roy Lothaire fu le roy Loys couronné. Jeune estoit d'aage. Luy<br>
+régna neuf ans. Mors fu sans hoir en l'an de l'Incarnation neuf cent neuf<br>
+vingt et sept. Enseveli fu en l'églyse Saint-Cornille de Compiengne. (De<br>
+luy né de ses fais ne parole pas l'istoire, ains s'en taist atant; et pour<br>
+ce, nous en convient taire.)<br>
+<br>
+<br>
+§.<br>
+<br>
+<i>De Charles, frère au roy Lothaire.</i><br>
+<br>
+<br>
+Après le roy Loys vint au royaume Charles, le frère Lothaire, dont<br>
+l'istoire a dessus parlé, qui menoit sa vie en privées choses. Recouvrer<br>
+cuida la lignée de ses ancesseurs pour ce que son nepveu le roy Loys estoit<br>
+mort sans hoir; mais faire ne le pot, pour la force Hues Cappet qui en<br>
+celle année meisme se rebella contre luy. Et la raison si estoit pour ce<br>
+qu'il[280] avoit espousée la fille Herbert, le conte de Troies. Grant ost<br>
+assembla et assist la bonne cité de Laon où Charles et sa femme estoient;<br>
+et il issi hors contre luy à tout son ost, et ardi et craventa leur<br>
+herberges. Quant le duc vit qu'il ne le porroit ainsi seurmonter, si fist<br>
+tant qu'il trait à son accort l'évesque de la cité de Laon qui avoit nom<br>
+Asselins et qui du conseil Charles estoit. Une nuit que Charles et sa gent<br>
+se dormoient, ouvri les portes de la cité et reçu dedens Hues-le-Grant et<br>
+sa gent, pris fu et lié Charles et sa femme et mené en prison en la cité<br>
+d'Orléans. L'istoire ne l'appelle pas roy, pour ce qu'il n'avoit oncques<br>
+esté couronné.<br>
+<br>
+ Note 280: <i>Pour ce qu'il.</i> Pour ce que Charles avoit épousé, etc.<br>
+<br>
+Par la force le duc Hues tant demoura en prison en la tour d'Orléans, que<br>
+sa femme eut deulx enfans: Loys et Charles, et deulx filles: Ermengart et<br>
+Gerberge. Ermengart fu mariée à Aubert, conte de Namur. (Puis que le duc<br>
+Hues vit que les hoirs et la lignée le grant Charlemaines fu destruite et<br>
+ainsi comme faillie et que il n'eut mais nulluy qui le contredéist,) si se<br>
+fist couronner en la cité de Rains.<br>
+<br>
+<br>
+<i>Ci faut la génération du grant empereur et roy Charlemaines.</i><br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+[281]Cy faut la lignée du grant roy Charlemaines et descent à la lignée et<br>
+aux hoirs Hues-le-Grant, que l'en nomme Cappet, qui duc estoit de France au<br>
+temps de lors. Mais puis fu elle recouvrée[282] au temps le bon roy<br>
+Phelippe-Dieudonné. Car il espousa, tout appenséement pour la lignée<br>
+Charles-le-Grant recouvrer[283], la royne Ysabelle, qui fu fille le conte<br>
+Baudouin de Henaut. Et cil Baudouin fu descendu de madame Ermangart, qui fu<br>
+fille Charles, le conte que le roy Hues Cappet fist tenir en prison à<br>
+Orléans, si comme l'istoire a là-dessus compté[284]: dont l'en puet dire<br>
+certainement que le vaillant roy Loys, fils le bon roy Phelippe, qui mort<br>
+fu à Monpencier au retour d'Avignon, fu du lignage le grant roy<br>
+Charlemaines; et fu en lui recouvrée la lignée Charlemaines, et son fils<br>
+aussi le saint hom qui fu mort au siège devant Thunes, et cil roy Phelippe,<br>
+qui maintenant règne et tous les autres qui de luy descendront, sé la<br>
+lignée ne deffaut, dont Diex et messire Saint-Denys la gart[285]!<br>
+<br>
+ Note 281: Ce préambule et le chapitre entier de Hugues Capet sont<br>
+ omis dans le manuscrit de Charles V, n° 8395.<br>
+ <br>
+ Note 282: <i>Puis fu-elle recouvrée.</i> Plus tard, la lignée de<br>
+ Charlemagne rentra-t-elle en possession de la couronne.<br>
+ <br>
+ Note 283: <i>Tout appenséement pour, etc.</i> Précisément dans l'intention<br>
+ de faire rentrer la couronne dans la famille de Charlemagne.<br>
+ <br>
+ Note 284: Le texte suivi par don Brial est, dans cette circonstance,<br>
+ fautif.<br>
+ <br>
+ Note 285: On voit par ces dernières paroles que c'est au roi<br>
+ Philippe-le-Hardi qu'il faut reporter la plus ancienne traduction de<br>
+ nos chroniques.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+CI COMMENCENT LES FAIS<br>
+DU ROY HUES CAPPET.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+§.<br>
+<br>
+ANNEE: 995.<br>
+<br>
+<i>Coment fist guerre à Arnoul, conte de Flandres; et coment à tort fist<br>
+dégrader l'archevesque de Rains. Coment le pape escomenia tous ceux qui<br>
+l'avoient dégradé; coment il fu remis en son siège, et de la mort le roy<br>
+Hues.</i><br>
+<br>
+(En la nouvelleté que le roy Hues fu couronné, en la manière que vous avez<br>
+oï),[286] ne luy voult obéïr Arnoul, le conte de Flandres. Dont le roy<br>
+assembla grant ost et ala contre luy, et luy tolly tout Artois et tous les<br>
+chasteaux et forteresses qui estoient sur une eaue qui a nom Lys. Lors fu<br>
+le conte Arnoul moult dolent pour son dommage et pour la male volenté du<br>
+roy. Au duc Richart de Normandie s'en ala et luy pria moult qu'il<br>
+pourchassast sa paix vers le roy et vers les barons de France. Et le franc<br>
+duc, (qui pas ne prenoit garde à la desloiauté du conte, par cui trayson<br>
+meisme son père avoit esté occis), s'en ala au roy à parlement, et fist<br>
+tant vers luy que il pardonna au conte son mautalent et luy rendi sa terre.<br>
+<br>
+ Note 286: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, cap. 19.</i><br>
+<br>
+[287]En ce temps estoit archevesque de Rains un preudhomme qui avoit nom<br>
+Arnoul. Frère avoit esté le roy Lothaire de bast[288]. Moult luy portoit le<br>
+roy grant envie, pour ce qu'il estoit du lignage le grant roy Charlemaines,<br>
+et le vouloit du tout esteindre et anéantir. Pour luy dégrader fist<br>
+assembler un concile en la cité de Rains; et fist semondre Seguin,<br>
+l'archevesque de Sens et tous ses évesques. En ce concile fist abatre et<br>
+deposer l'archevesque Arnoul par mautalent de son frère Charlon que il<br>
+tenoit en prison; et disoit que un bastart ne devoit mie estre en telle<br>
+prelacion. En prison le fist mettre avec Charles, son frère, en la cité<br>
+d'Orléans. En lieu de luy fist mettre et ordener au siège un moine qui<br>
+avoit nom Gerbers. Cil Gerbers estoit grant clers et philosophe et avoit<br>
+esté maistre à Robert, le fils le roy Hues; mais à la déjection de Arnoul<br>
+et à la promocion de Gerbers ne se voult oncques accorder le vaillant<br>
+Seguin, archevesque de Sens; tout l'eust le roy commandé, qui forment les<br>
+contraingnoit à ce qu'il s'accordassent à sa volenté: mais les autres<br>
+s'accordèrent à ce, qui plus doubtèrent un roy terrien que le souverain roy<br>
+des roys. Mais l'archevesque Seguin, qui plus doubtoit Dieu que homme, en<br>
+reprist le roy devant tous et le contredist tant comme il peust. De ce fu<br>
+le roy si durement courroucé qu'il le fist jeter hors de l'églyse<br>
+Nostre-Dame vilainnement. Trois ans demoura Arnoul desgradé. A la parfin fu<br>
+ceste chose annonciée à l'apostole, qui moult le porta grief. Tous les<br>
+évesques qui avoient Arnoul desgradé escommenia et qui avoient Gerbers<br>
+ordené. Et envoia l'abbé Léon à Seguin, l'archevesque de Sens, et luy manda<br>
+qu'il assemblast un concile en la cité de Rains et rappelast, sans demeure,<br>
+Arnoul et le restablist en son siège. Quant le conseil fu assemblé à Rains,<br>
+Seguin, l'archevesque, fist le commandement de l'apostole; et fu l'appelé<br>
+Arnoul de prison et restabli en son siège. Et Gerbers, qui bien entendi<br>
+qu'il avoit receu contre droit l'archeveschié, s'en repenti moult et<br>
+forment disputa contre l'abbé Léon messagier à l'apostole. La disputoison<br>
+d'eulx, qui moult est profitable, trouveras escripte ès fais des apostoles<br>
+de Rome. Après fu ce Gerbers esleu à l'archeveschié de Ravennes, par<br>
+l'empereur Othes et le peuple de la cité. Par plusieurs ans tint<br>
+l'archeveschié, jusques à tant que l'apostole mourut; lors requist le<br>
+peuple de Rome que il leur fust donné et ainsi fu-il apostole.<br>
+<br>
+ Note 287: <i>Ex Orderici Vitalis ecclesiastica historia, lib. 1.</i><br>
+ (Voyez Historiens de France, tome X, p. 234.) Le même texte se trouve<br>
+ dans la continuation d'Aimoin, lib. V, c. 45.<br>
+ <br>
+ Note 288: <i>De bast.</i> C'est-à-dire <i>bâtard</i>, quoiqu'en aient cru les<br>
+ éditeurs du 10ème volume des Historiens de France. Dom Bouquet, comme<br>
+ on sait, n'a poursuivi son excellent travail que jusqu'au milieu du<br>
+ 9ème volume. Ses successeurs, moins habiles que lui, sont, jusqu'au<br>
+ 12ème, doms Haudiquier frères, Housseau, Précieux et Poirier.<br>
+ <br>
+L'an de l'Incarnation de Nostre-Seigneur neuf cens quatre-vins dix-huit<br>
+mouru le roy Hues. Enseveli fu en l'églyse Saint-Denys avec les autres<br>
+roys. Poi plus d'un an gouverna le roiaume de France[289].<br>
+<br>
+ Note 289: Ces dates sont inexactes. Hugues Capet fu couronné en 987,<br>
+ et mourut le 24 octobre 996.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+CI COMMENCE L'ISTOIRE<br>
+DU BON ROY<br>
+ROBERT.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+I.<br>
+<br>
+ANNEE: 998.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Robert fu preudhome et bien morigené et bon clerc. Et coment<br>
+il fit plusieurs nobles sequences de l'églyse. Après, coment Melun fu livré<br>
+par traïson, et coment il fu recouvré par le roy.</i><br>
+<br>
+<br>
+[290]Auprès le roy Hues, gouverna le roïaume son fils, le roy Robert qui,<br>
+au temps, son père meisme, avoit esté couronné. Moult fu cil roy débonnaire<br>
+et attrempé, et l'un des mieux entechiés de tous les roys et des mieux<br>
+morigenés; preudom et loial, et moult aima sainte églyse. Bon cler fu et<br>
+merveilleux trouverre de beaux dis en sequences et en respons que l'en<br>
+chante en sainte églyse, comme la sequence du Saint-Esperit: <i>Sancti<br>
+Spiritûs adsit nobis gracia</i>; et le respons de la vigile de Noël: <i>O Judæa<br>
+et Jherusalem!</i> et ce respons des martyrs: <i>O Constancia martirum!</i>[291] et<br>
+ce respons de Saint-Père: <i>Cornelius Centurio</i>.<br>
+<br>
+ Note 290: <i>Ex chronicâ regum Francorum.</i> Des fragmens de cette<br>
+ chronique renfermée dans le manuscrit du roi, fonds de Colbert<br>
+ n° 1320, ont été données dans le tome X des Historiens de France,<br>
+ p. 301.<br>
+ <br>
+ Note 291: La chronique de St-Bertin s'exprime ainsi: &laquo;Ipse habuit<br>
+ uxorem reginam nomine Constantiam quæ semel rogavit eum ut aliquid in<br>
+ ejus memoriam faceret. Composuit igitur <i>R. O Constantia martyrum!</i><br>
+ Quod regina propter vocabulum <i>Constantia</i>, suo nomine credidit esse<br>
+ factum.&raquo;<br>
+ (Hist. de France, tome X, page 299.)<br>
+<br>
+Le jour de la feste Saint-Père un jour estoit à Rome: présens estoient<br>
+l'apostoile et les cardinaulx. Et le roy s'en ala à l'autel et mist dessus<br>
+une escro[292] ou cil respons estoit escript et noté; si l'avoit<br>
+nouvellement trouvé. Si cuidèrent tous qu'il eust fait une grant offrande;<br>
+et quant il y gardèrent si n'y trouvèrent autre chose. Et tout fust-il<br>
+grant cler, si fu il bon roy et vertueusement gouverna le roiaume et mist<br>
+soubs pié et plaissa[293] ses rebelles.<br>
+<br>
+ Note 292: <i>Escro.</i> Billet, papier, rollet. La formule la plus commune<br>
+ des mandats, dans le moyen-âge, commence ainsi: <i>Baillés escroe de<br>
+ telle somme à, etc.</i><br>
+ <br>
+ Note 293: <i>Plaissa.</i> Maltraita.<br>
+<br>
+[294]En sa nouvelleté avint que tandis comme Bouchart, le conte de Melun,<br>
+estoit à sa court, Gautier, un sien chevalier, et sa femme, en cuy garde le<br>
+chastel estoit demouré, le livra au conte Hues[295] par grans dons que il<br>
+luy donna. Au roy s'en complaint le conte Bouchart, et le roy manda tantost<br>
+au conte Hues, que il rendist au conte Bouchart son chastel que il luy<br>
+avoit mauvaisement soustrait. Cil qui se fia en la force du chastel pour la<br>
+rivière de Saine qui cueurt tout autour, remanda au roy que jà tant comme<br>
+il vivroit ne se rendroit né à luy né à autre.<br>
+<br>
+ Note 294: <i>Willelmi Gemet. hist., lib. V, c. 14.</i><br>
+ <br>
+ Note 295: Hues, comte de Troyes.<br>
+<br>
+De ceste response fu le roy moult couroucié. Au duc Richart de Normandie<br>
+manda qu'il venist à luy pour telle besoingne, et il y vint moult liement à<br>
+grant force de gent. Le chastel assist d'une part et le roy d'autre.<br>
+Drecier firent les engins et assaillirent forment et par jour et par nuit.<br>
+Si virent ceulx dedens que il ne le pouvoient longuement tenir contre la<br>
+force le roy: si orent conseil que il le rendroient sauves leurs vies.<br>
+Ainsi ouvrirent les portes et reçurent le roy et le duc dedens. Gautier,<br>
+qui le chastel avoit tray, livrèrent; et le roy le fist tantost pendre, luy<br>
+et sa femme, et puis rendi le chastel au conte Bouchart. Atant prist le duc<br>
+congié de retourner en son pays, et le roy le mercia moult de son secours.<br>
+<br>
+[296]<i>Incidence.</i>--En celle année, qui fu neuf cent nonante et neuf,<br>
+commença Seguin, le vaillant archevesque de Sens, à restorer l'abbaïe<br>
+Saint-Pierre-de-Melun et y mist un abbé qui avoit nom Gautier. En ce temps<br>
+mouru le vieux Reinart, conte de Sens, qui maint mal avoit fait. Enseveli<br>
+fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens. Après luy tint la conté son fils<br>
+Fromont. Espousée avoit la fille Régnault, le conte de Rains[297].<br>
+<br>
+ Note 296: <i>Chronicon Hugonis Floriacencis.</i> (Historiens de France,<br>
+ tome X, f° 220.)<br>
+ <br>
+ Note 297: <i>Comte de Rains.</i> Quel pouvoit être ce Regnault, comte de<br>
+ Reims, mentionné par Hugues de Fleury? C'est la première fois qu'il<br>
+ est parlé d'un comte laïe de cette ville, et c'est sans doute une<br>
+ erreur.<br>
+<br>
+[298]<i>Incidence.</i>--En cel an trespassa Seguin, le honorable archevesque de<br>
+Sens, qui fu l'an de l'Incarnation mil. Après sa mort fu l'églyse vaquante<br>
+un an. Tout le peuple de la cité requéroit que le archediacre Leuthaire<br>
+fust ordené. Cil Leuthaire estoit moult noble home de lignage et noblement<br>
+aourné de meurs, mais plusieurs estoient contraires à luy, pour ce qu'il<br>
+béoient à la dignité; et meismement le conte Fromont, fils le vieus<br>
+Raihart, qui descendu estoit et né de mauvaise racine, contredisoit sa<br>
+promocion pour un sien fils qui Brun avoit nom, dont il béoit à faire<br>
+archevesque. Mais autrement avint si comme Dieu le volt; car quant tous les<br>
+évesques furent assemblés, il jetèrent jus toute paour terrienne, et par la<br>
+volenté de l'apostole, ordenèrent l'archediacre Leuthaire.<br>
+<br>
+ Note 298: <i>Hug. Flor. chronicon, anno 1000.</i><br>
+<br>
+<br>
+II.<br>
+<br>
+ANNEE: 996.<br>
+<br>
+<i>Du duc Richart de Normandie; coment il ordena son fils Richart duc après<br>
+lui, et coment il mouru.</i><br>
+<br>
+<br>
+[299]Le duc Richart de Normandie, lesquieux tesches sont exemple de bonne<br>
+vie, estoit jà moult desbrisié. Tant amoit paix que tous ceux que il savoit<br>
+en contens, il ramenoit en concorde ou par luy ou par ses messages.<br>
+Débonnaire père estoit à toutes gens de religion, au clergié prest aydeur.<br>
+Humilité essauçoit et abaissoit orgueil; les povres soustenoit, les veuves<br>
+et les orphelins nourrissoit et deffendoit.<br>
+<br>
+ Note 299: <i>Willelm. Gemetic. hist., lib. IV, cap. 19.</i><br>
+<br>
+Quant il senti qu'il affoibloioit, si appela, une heure, le conte Raoul,<br>
+son frère, et luy demanda conseil coment il ordoneroit de sa terre. Cil fu<br>
+moult esbahi quant le duc luy parla de telle chose; mais toutefois luy<br>
+conseilla qu'il ordenast du commun estat du pays. Ses nobles homs manda, et<br>
+fist devant tous venir son fils Richart et parla en telle manière: &laquo;Mes<br>
+chevaliers et mes compaingnons, je ay esté vostre sire jusques au jour<br>
+d'uy; mais puisque Nostre-Seigneur me vuelt à soy appeler, il me convient<br>
+de vous partir. Pour ce, vous prie sé vous oncques m'aimastes, que vous<br>
+obéissiez à mon fils, et que vous luy soyez loyaux ainsi comme vous avez<br>
+tousjours esté vers moy, car vous ne me povez plus avoir à seigneur.&raquo; Quant<br>
+il eut ainsi parlé en plourant, toute la sale fu remplie de cris et de<br>
+gémissemens, et quant ce fu passé si s'accordèrent à sa volenté: l'enfant<br>
+Richart reçurent à seigneur et luy firent feauté et hommage, et le duc<br>
+acoucha du tout, pour la maladie qui l'engregeoit. De ce siècle trespassa<br>
+plain de jours et rendi son esprit, entre les paroles d'oroison.<br>
+<br>
+(De son fils Richart peut-on moult de bien dire. A son père retraioit en<br>
+graces et en vertus et en toutes bonnes tesches; et si ne fait pas moins à<br>
+loer du père en victoire et en discipline de chevalerie.) [300]En armes fu<br>
+moult esprouvé noblement, et sagement conduisoit ses osts en bataille et<br>
+gouvernoit, et tousjours acoustumément avoit victoire de ses ennemis. Et<br>
+tout fust-il ainsi abandonné aux choses temporels et au tumulte du siècle,<br>
+si estoit-il ferme et entier en la foy crestienne et envers ceux qui Dieu<br>
+servoient humbles et dévots; si que plusieurs églyses et abbaïes<br>
+mouteplioit en son temps, soubs luy et soubs sa seigneurie.<br>
+<br>
+ Note 300: <i>Id., lib. V, cap. 17.</i><br>
+<br>
+[301]Un frère avoit le duc Richart qui Guillaume avoit nom; si luy avoit<br>
+donné la conté de Hiemes[302], mais il ne volt à luy obéir par aucuns<br>
+mauvais amonestemens, et se vouloit soustraire de son hommage. De ce le<br>
+chastia le duc aucunes fois par ses messages, mais amander ne se voult. A<br>
+la parfin le fist prendre et mettre en prison; touteffois eschappa-il en<br>
+derrenier par une corde que un sien chevalier luy pourchaça, et puis se<br>
+mist à la fuite. Par jour se reponnoit, qu'il ne fust apperçeu, et par nuit<br>
+fuioit tant comme il povoit.<br>
+<br>
+ Note 301: <i>Id., lib. V, cap. 3.</i><br>
+ <br>
+ Note 302: <i>Hiemes.</i> C'est le comté d'<i>Hiesmes</i>, ainsi nommé du bourg<br>
+ d'<i>Exmes</i> ou <i>Hiesmes</i>, à trois ligues d'Argenton. La chronique<br>
+ latine, dont plusieurs fragmens sont transcrits dans les <i>Historiens<br>
+ de France</i>, tome X, page 302, porte ici et plus bas: <i>Comitatum<br>
+ d'Eu</i>. Guillaume de Jumièges écrit d'abord ici: <i>Oximensem<br>
+ comitatum</i>; et plus bas: <i>Ocensem comitatum</i>. Wace de même distingue<br>
+ le <i>premier fief de Guillaume</i>,<br>
+ <br>
+ A Willealme a <i>Vuismes donné</i>.<br>
+ (Vers 6123.)<br>
+ du second, le <i>conté d'Ou</i>.<br>
+<br>
+Touteffois se pourpensa-il que il assouageroit la débonnaireté de son<br>
+frère, et que mieux luy valoit qu'il se meist en sa mercy que requérir la<br>
+débonnaireté d'aucun roy ou d'aucun conte qui au derrenier luy vaudroit<br>
+petit. En ce propos demoura et s'en ala à son frère qu'il trouva chasçant<br>
+en un bois. A ses piés se laissa cheoir et luy requist mercy, en pleurant,<br>
+quant il luy eut compté coment il estoit eschappé de prison. Et le duc le<br>
+leva de terre, et tantost luy pardonna son mautalent et luy donna la<br>
+contée[303], et l'aima puis tousjours comme son frère, et luy donna à femme<br>
+Elveline, une noble pucelle, fille d'un haut homme qui avoit nom Turchel.<br>
+De celle femme eut trois fils: Robert, qui sa contée tint après luy, et<br>
+Guillaume, conte de Soissons, et Hues, qui fu puis évesque de Lisieus.<br>
+<br>
+ Note 303: <i>La contée.</i> Le mot est laissé en blanc. C'est l'<i>Ocensum<br>
+ comitatum</i> de Guillaume de Jumièges.<br>
+<br>
+<br>
+III.<br>
+<br>
+ANNEE: 1002.<br>
+<br>
+<i>Coment Edelred, le roy d'Angleterre, envoia grans gens d'armes en navie<br>
+pour destruire Normandie, coment les Normans les mirent tous à mort.</i><br>
+<br>
+<br>
+[304]<i>Incidence.</i>--En ce temps avint que Edelred le roy d'Angleterre qui la<br>
+seur du duc avoit espousée assembla grant navie et l'envoia sur le duc<br>
+Richart pour soy vengier d'aucuns contens qu'il avoit à luy. En celle<br>
+besoingne eslut les meilleurs de tout son règne et leur commanda qu'il<br>
+destruisissent toute la Normandie avant eulx sans néant espargnier, fors<br>
+que seulement l'églyse Saint-Michiel au Péril-de-Mer, car à si saint lieu<br>
+n'à si religieux ne doit nul s'adresser pour mal faire. Et leur commanda<br>
+que quant il aroient toute Normandie arse et destruite que il préissent le<br>
+duc Richart de Normandie et luy amenassent les mains liées darrière le dos.<br>
+Eux se partirent d'Angleterre et arrivèrent en Normandie au rivage de<br>
+Saine; de leur nefs issirent et boutèrent le feu ès villes et es hameaux<br>
+dessus la marine. Ceste nouvelle vint à Nigel, un prince de Costentin: lors<br>
+assembla la chevalerie et les gens de pié du pays; sur les Anglois<br>
+coururent et firent d'eulx si grant occision que il n'en demoura que un<br>
+tout seul qui aux autres racompta leur meschéance. Cil s'en estoit fuy et<br>
+se tenoit loing de la bataille; et quant il vit la dolour et l'occision de<br>
+leur gent, si s'en fuy à ceulx qui leur nefs gardoient et leur compta la<br>
+mortalité de leur gent; et ceulx s'assemblèrent tous en trois des meilleurs<br>
+nefs et des plus fors et se traistrent en un rigort de mer[305] à grant<br>
+paour de leur vie, leurs voiles tendirent et s'en fuirent arrière en<br>
+Angleterre; et quant le roy Edelred les vit, si leur demanda tantôt le duc<br>
+Richart; et il luy respondirent qu'il n'avoient oncques le duc veu, mais il<br>
+s'estoient combattus à leur grant malavanture à la gent d'une contrée si<br>
+fort et si cruel qu'il avoient tous ses chevaliers occis; et quant le roy<br>
+Edelred oï ces nouvelles, il eut grant honte et s'apperçu lors de sa folie.<br>
+<br>
+ Note 304: <i>Willelm. Gemet., lib. V, c. 4.</i><br>
+ <br>
+ Note 305: <i>Rigort de mer.</i> Golfe, anse. &laquo;<i>In sinum maris</i> ne<br>
+ conferentes.&raquo;<br>
+<br>
+[306]Bien véoit Geoffroy, le conte de Bretaingne, la valeur du duc Richart<br>
+et coment il s'accroissoit tousjours en force et en richesse: si se pensa<br>
+que plus fors et plus seur en seroit s'il avoit l'amour et l'alliance de si<br>
+grant prince par aucune affinité. Par le conseil de sa gent, issi de<br>
+Bretaingne et s'en vint à sa court moult noblement; et le duc le reçut<br>
+moult honnorablement et le retint avec luy par aucuns jours; et quant il<br>
+vit que le duc l'eut si noblement receu, si demanda en mariage une sienne<br>
+sereur qui avoit nom Hadvis. Moult estoit belle et honneste et sage. Et le<br>
+duc luy octroïa moult volentiers, par le conseil de sa gent. Là meisme<br>
+l'espousa-il à grant solempnité. Après les nopces se parti le conte à grant<br>
+dons et retourna en son pays liément. En ceste dame engendra, puis, deux<br>
+fils: Huedes et Alains, qui puis furent hoirs de sa terre.<br>
+<br>
+ Note 306: <i>Willelm. Gemet., lib. V, c. 5.</i><br>
+<br>
+<br>
+IV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1011.<br>
+<br>
+<i>Du descort qui fu entre le duc Richart de Normandie et Huedes, le conte de<br>
+Chartres. Et coment le roy Robert les mist en pais.</i><br>
+<br>
+<br>
+[307]En ce temps espousa Huedes, le conte de Chartres, Maheut, une des<br>
+sereurs du duc Richart, et luy donna en douaire la moitié du chastel de<br>
+Dreux qui siet sur la rivière d'Avre[308]. Si avint que celle dame mouru<br>
+sans hoirs. Après sa mort volt le duc reprendre celle terre qu'il luy avoit<br>
+donnée en douaire; mais le conte Huedes qui moult estoit malicieux ne luy<br>
+voult laissier le chastel de Dreux, et le duc assembla son ost et s'en vint<br>
+sur la rivière d'Avre. Là fonda un chastel qui a nom Tillierres[309]; moult<br>
+le fist bien garnir et prist la garnison en la terre le conte Thibaut.<br>
+Après le livra en la garde le conte Noel de Coustance, et Raoul de<br>
+Thoen[310] et Rogier son fils; lors s'en départi et renvoya chascun en son<br>
+pays. Et le conte appareilla son ost et appella en son ayde le conte Huedes<br>
+du Mans et Galleran, le conte de Meulent; ainsi chevauchèrent toute nuit.<br>
+Au matin vindrent leurs coursiers à toutes leurs armes devant le chastel de<br>
+Tillières; et quant les barons qui dedens estoient les apperçurent, si<br>
+gardèrent les entrées du chastel de leur gent meisme, et puis issirent hors<br>
+contre eulx et les desconfirent en bataille en pou d'eures; si que il en y<br>
+eut d'occis la plus grant partie; et les autres s'en fuyrent là où il<br>
+porent mieux; le conte Huedes et le conte Galleran s'en fuyrent et se<br>
+mirent au chastel de Dreux; mais le cheval sur quoy le conte Huedes estoit<br>
+chay mors; et le conte s'en fui tout à pie jusques à un parc de brebis et<br>
+despouilla le hautbert de son dos et le couvri en un champ, au royon[311]<br>
+d'une charrue: et puis vesti le mantel d'un bergier et portoit les cloies<br>
+du parc, d'un lieu en autre, sor ses épaules pour soy plus desguyser, qu'il<br>
+ne fust apperçu de ses ennemis; et disoit aux Normans qui enchausceoient<br>
+les fuyans que il se hastassent, car cil n'estoient pas loing d'eulx. Quant<br>
+il furent oultrepassé, il prist un bergier pour soy conduire parmy les<br>
+bois. Au tiers jour vint au Mans à quelques paines, les piés et les jambes<br>
+escorchiés d'espines et des chardons.<br>
+<br>
+ Note 307: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 10.</i><br>
+ <br>
+ Note 308: Notre traducteur n'est pas exact ici; Guillaume de Jumièges<br>
+ ne dit pas que Dreux fût situé sur la rivière d'<i>Avre</i>, mais que le<br>
+ duc de Normandie donna, avec la moitié du château de Dreux les<br>
+ terrains qui touchoient au fleuve d'Avre. &laquo;Cui dux medietatem<br>
+ Dorcasini castri dedit dotis nomine, cum terrâ super Arvæ fluvium<br>
+ adjacente.&raquo; L'Arve se jette dans l'Eure, à une lieue au-dessous de<br>
+ Dreux, et il s'agit ici sans doute des terrains renfermés entre<br>
+ l'Eure et l'Avre; peut-être tout l'ancien Thimerais.<br>
+ <br>
+ Note 309: <i>Tilliers</i> ou <i>Tillières</i>, situé sur la rivière d'Avre, à<br>
+ une lieue de Verneuil.<br>
+ <br>
+ Note 310: <i>Thoen</i> ou <i>Tony</i>, nom d'une famille ancienne dont le fief<br>
+ seigneurial étoit <i>Tony</i>, près de Gaillon.<br>
+ <br>
+ Note 311: <i>Au royon.</i> Au sillon. &laquo;Sub telluris sulco.&raquo;<br>
+ <br>
+[312]Quant le duc Richart vit que le conte Huedes estoit si esmeu contre<br>
+luy, et monté en telle forcennerie que il s'efforçoit en toutes manières de<br>
+luy tollir terre, si envoya ses messages à deux roys païens pour querre<br>
+secours: à Olau le roy de Noronce[313] et Lacman le roy de Souabe. Les roys<br>
+reçurent volentiers les messages et leur donnèrent beaux dons, et mandèrent<br>
+au duc par eulx meismes qu'il vendroient prochainement à grant gent, si<br>
+comme il firent: car il arrivèrent en Bretatngne à grant navie; et les<br>
+barons s'assemblèrent de toutes pars et cuidèrent les païens surprendre et<br>
+despourveus; mais ceulx qui bien seurent leur venue si s'appensèrent d'une<br>
+nouvelle malice; si firent fosses parfondes et larges par dessoubs et<br>
+estroites par dessus, parmy les champs où les Bretons devoient venir; et<br>
+ceulx qui vindrent isnellement sur eulx que il cuidoient avoir surpris<br>
+chéyrent en ces fosses et tant en y eut d'occis que pou en eschappa de<br>
+celle bataille. Et les païens passèrent plus avant et assistrent la cité de<br>
+Dol et la pristrent et ardirent; et occirent Salemon, avoué[314] du lieu.<br>
+<br>
+ Note 312: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 11.</i><br>
+ <br>
+ Note 313: <i>Noronce.</i> &laquo;Olaum scilicet Noricorum (rex).&raquo; Olaüs, roi de<br>
+ Norwège.<br>
+ <br>
+ Note 314: <i>Avoué.</i> Gouverneur, commandant.<br>
+<br>
+Après ceste destruccion se retrairent en leurs nefs et singlèrent tant<br>
+qu'il vinrent là endroit où la rivière de Saine chiet en la mer. Contre<br>
+mont nagièrent jusques à Rouen et le duc Richart les reçut liément.<br>
+<br>
+[315]De la persécucion que les païens eurent faite en Bretaingae fu le roy<br>
+Robert moult couroucié; et quant il fu certain que le duc Richart les avoit<br>
+mandés pour destruire le conte Huedes de Chartres si se doubta moult que il<br>
+ne s'espandissent par France. Tous ses barons manda à Coldres, et si manda<br>
+aussi le duc Richart et Huedes le conte de Chartres. La cause de la<br>
+discencion entendi et fist tant qu'il s'accordèrent à paix, en telle<br>
+manière que le conte Huedes rendroit le chastel de Dreux et le duc aroit la<br>
+terre qui siet sor la rivière d'Avre; et que le chastel de Tillières<br>
+demourroit en ce point en la main le duc et de ses hoirs. Ainsi fu faite la<br>
+paix. Et le duc s'en retourna lié et joyeux à ses deus roys. Largement les<br>
+soudoia, si retournèrent en leur pays, tout appareilliés de retourner à son<br>
+mandement. Mais ains que Olau, le roy de Noronce, s'en retournast,<br>
+guerpi-il la fausse créance des ydoles, il et une partie de sa gent, par la<br>
+prédication Robert, l'archevesque de Rouen, et fu baptisié par la main<br>
+d'iceluy Robert, et retourna en son pays moult lié pour la foi crestienne<br>
+qu'il avoit receu; puis la garda moult fermement tousjours. De sa gent<br>
+meisme fa puis traïs et martirié pour sa foy, et resplandist encore par<br>
+vertus et par miracles au pays de celle gent. (Et garissent les gens du<br>
+païs de vilaines maladies quant il le requièrent. Et est un autel fondé en<br>
+l'onnor de luy en l'églyse des Frères meneurs de Paris)[316].<br>
+<br>
+ Note 315: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 12.</i><br>
+<br>
+ Note 316: Cette parenthèse, qui n'est pas traduite du latin, se<br>
+ trouve dans un petit nombre de manuscrits. L'église des<br>
+ Frères-Mineurs ou Cordeliers a été détruite vers 1792; elle étoit<br>
+ placée tout prés de l'école actuelle de Médecine.<br>
+<br>
+<br>
+V.<br>
+<br>
+ANNEE: 1026.<br>
+<br>
+<i>Coment le duc Richart prist à femme la fille le conte Geofroi de<br>
+Bretaingne, et eut trois fils de cette dame; et coment Richart, son fils,<br>
+fu duc après luy.</i><br>
+<br>
+<br>
+[317]Le duc, qui encore n'avoit esté espousé, desiroit moult avoir hoir<br>
+pour sa terre tenir. Au conte Geofroy de Bretaingne demanda une sienne<br>
+fille; Judith avoit nom; moult estoit belle dame et bien morigénée; et le<br>
+conte, qui moult en fu lié, luy amena jusques au mont Saint-Michiel. De<br>
+celle dame eut puis trois fils: Richart, Robert et Guillaume. Cil Guillaume<br>
+fu puis moine à Fescamp. Et si eut trois filles: la première eut nom Alis;<br>
+celle espousa Renaus, le conte de Bourgoingne, et en eut deux fils: Guy et<br>
+Guillaume. Et l'autre eut Baudouyn, le conte de Flandres. Et la tierce<br>
+mouru pucelle. Ce conte Geofroy de Bretaingne vint en ce temps à Rome en<br>
+pélerinage: toute sa terre et ses deux fils, Huedes et Alain, laissa en la<br>
+garde le duc Richart. Mort fu si comme il s'en retournoit.<br>
+<br>
+ Note 317: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. V, c. 13.</i><br>
+ <br>
+[318]En ce temps espousa le conte Renaus de Bourgogne[319], une fille du<br>
+duc qui eut nom Adeline. Long-temps après avint que le conte Huedes de<br>
+Chaalons prist par trayson Josselin et le conte Renaus et Berart. Le duc<br>
+Richart, qui ce seut, manda au conte Huedes qu'il délivrast son gendre pour<br>
+l'amour de luy; mais cil ne le voult faire, ains commanda moult<br>
+orgueilleusement qu'il fust plus estroitement gardé que devant. Ces paroles<br>
+furent rapportées au duc. Tantost manda à son fils Richart qu'il<br>
+appareillast grant ost et entrast en la terre le conte de Chaalons pour<br>
+venchier[320] ceste honte. Cil le fist ainsi et assist le chastel de<br>
+Milmande[321], ceulx du chastel se tindrent et ceulx du dehors assaillirent<br>
+si fort qu'il prinstrent le chastel et ardirent femmes et enfans, et<br>
+quanqu'il avoit dedens: puis s'en alèrent à Chaalons et dégastèrent devant<br>
+eux la terre le conte Huon; et quant il vit qu'il ne pouroit durer, il<br>
+meisme prist une sele chevaleresse[322] et vint devant Richart l'enfant en<br>
+priarit mercy humblement de son mesfait. Lors rendi le conte Renaut et<br>
+donna bons ostages qu'il iroit à Rouen au duc Richart pour faire l'amende à<br>
+sa volenté. Ainsi retourna l'enfant Richart au duc son père.<br>
+<br>
+ Note 318: <i>Id.--id., c. 16.</i><br>
+ <br>
+ Note 319: <i>Renaus de Bourgogne.</i> &laquo;Rainaldus trans Saona fluvium<br>
+ Burgundionum comes.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 320: <i>Venchier.</i> Venger. Nous gardons encore le mot revanche.<br>
+ <br>
+ Note 321: <i>Milmande.</i> Wace écrit <i>Mismande</i>, et Guillaume de Jumièges<br>
+ <i>Milinandum</i> ou <i>Milbiandum</i>. On n'a pas bien reconnu ce lieu, jusqu'à<br>
+ présent.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 322: <i>Une sele chevaleresse.</i> Une selle de cheval. &laquo;Equestrem<br>
+ sellam ferens humeris.&raquo;<br>
+<br>
+[323]Au duc Richart, où tant avoit de graces et de bien, approchoit le<br>
+terme de sa fin. Quant il senti que sa maladie luy croissoit, il manda<br>
+Robert, l'archevesque de Rouen, et tous les nobles hommes de Normandie; et<br>
+leur dist qu'il ne povoit pas vivre longuement. Lors commencèrent tous à<br>
+plourer. Au derrenier appela son fils Richart et le fist duc de Normandie,<br>
+par le conseil de ses barons. A son fils Robert donna la conté d'Eu[324],<br>
+en telle manière qu'il en fist hommage à son fils Richart, comme à son lige<br>
+seigneur: et quant il eut ordené de son testament et d'autres besoingnes<br>
+temporels, si trespassa de ce siècle, en l'au de l'Incarnacion mil<br>
+vingt-six ans.<br>
+<br>
+ Note 323: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. V, cap. 17.</i><br>
+<br>
+ Note 324: <i>D'Eu</i> ou mieux d'<i>Hiesmes</i>. &laquo;Robertum comitatûs <i>Oximensi</i><br>
+ præfecit.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+VI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1026.<br>
+<br>
+<i>Coment les Bourguignons ne vouldrent recevoir à seigneur le roy Robert, et<br>
+coment par force d'armes il les soubmist. Coment il ferma le chastel de<br>
+Montfort et d'Espernon; et coment Thibaut File-estoupe ferma le chastel de<br>
+Montlhery.</i><br>
+<br>
+<br>
+[325]En ce temps mouru Henry, le duc de Bourgoingne. Toute sa terre laissa<br>
+au roy Robert, mais les Bourguignons ne le vouldrent pas recevoir à<br>
+seigneur; ains reçurent le conte de Nevers, qui avoit nom Landry, en la<br>
+cité d'Aucère, ainsi comme avoué contre le roy. Et le roy appela en son<br>
+aide Richart, le duc de Normandie, qui à luy vint à grant ost. Son ost<br>
+assembla d'autre part et assist la cité d'Aucère longuement; et tant i<br>
+séist que ceulx dedens luy rendirent par force la cité et la contrée et<br>
+Landry à sa volenté. Après mist le siège devant le chastel d'Avalon, et si<br>
+longuement y séist qu'il affama le chastel; et convint que ceulx dedens luy<br>
+rendissent la forteresse, et qu'il fussent obéissans à sa volenté. Atant<br>
+retourna en France et le duc en Normandie.<br>
+<br>
+ Note 325: <i>Chronicon Hugonis Floriacensis, anno 1002.</i><br>
+ <br>
+[326]En ce temps mouru Fromont, le conte de Sens. Après fu quens son fils<br>
+Renart, le plus desloiaux de tous les desloiaux. Si grant persécucion fist<br>
+aux églyses, que si grant ne fu oïe puis le temps des païens. Pour ce grief<br>
+que les églyses souffroient, l'archevesque Leuthaire estoit en si grant<br>
+angoisse de cuer qu'il ne savoit qu'il péust devenir. Mais touteffois<br>
+estoit-il en oroisons et en vigiles et prioit la divine pitié que elle luy<br>
+envoiast secours. Dedens la cité estoit le conte Renart aiant garnison de<br>
+sa gent et la tenoit à force contre le roy et contre l'archevesque. Mais<br>
+touteffois la prist l'archevesque par le conseil Renaut l'évesque de Paris<br>
+et tantost la livra au roy Robert. Le conte Renart eschappa et s'enfui tout<br>
+nu. Fromont, son fils[327], et les autres chevaliers de la garnison<br>
+s'enfuyrent en la tour et la tindrent tant comme il porent contre le roy,<br>
+et le roy la fist assaillir par meisme jour. En la parfin la prist, et<br>
+prist tous ceulx qui dedens estoient. Fromont, le fils le conte Renart,<br>
+envoïa en prison à Orléans, et là mourut.<br>
+<br>
+ Note 326: <i>Id.--id., anno 1005.</i><br>
+ <br>
+ Note 327: <i>Son fils.</i> Le latin dit: <i>Son frère</i>.<br>
+<br>
+[328]En ce temps fu faite banie de la seigneurie de Saint-Denis.[329]Cil<br>
+roy Robert ferma le chastel de Montfort et d'Esparnon. Une dame de Nogent<br>
+eut espousée; de celle eut deulx fils, Simon et Amaury, et cil Simon fu père<br>
+Amaury de Montfort et Berte la contesse d'Anjou; et cil Amaury fu père<br>
+Simon le conte de Montfort et la contesse de Meullent. Et madame la<br>
+contesse d'Anjou eut un fils qui eut nom Fouques, conte fu d'Anjou et puis<br>
+roy de Jhérusalem. Cil Fouques fu père Baudouin et Amaury, qui ambedeulx<br>
+furent roys de Jhérusalem l'un après l'autre. Et de cestui Fouques issi<br>
+aussi Geffroy, le conte d'Anjou, et la femme Thierry, le conte de Flandres.<br>
+Et cil Geffroy fu père le roy Henry d'Angleterre. Et sa suer, la contesse<br>
+de Flandres, eut deux fils: Philippe, le conte de Flandres, et Mathieu, le<br>
+conte de Bouloingne, et une dame qui fu femme Hues d'Oisy.<br>
+<br>
+ Note 328 Par <i>banie</i>, je crois qu'il faut entendre suppression,<br>
+ extinction de la souveraineté qu'affectoient encore, en certains cas,<br>
+ les rois de France et les seigneurs voisins de l'abbaye de<br>
+ Saint-Denis. Le continuateur d'Aimoin, qui semble avoir ici copié le<br>
+ texte original de notre traduction, pourroit faire soupçonner d'une<br>
+ légère infidélité cette dernière. Il porte: &laquo;In tempore regis Roberti<br>
+ <i>Bema</i> fuit de dominio Sancti-Germani.&raquo; Mais qu'est-ce que <i>Bema</i>?<br>
+ <br>
+ Note 329: Le tome X des Historiens de France n'a pas donné le texte<br>
+ latin des passages suivans ni ces passages eux-mêmes. La raison qu'en<br>
+ donnent les éditeurs est que les faits n'appartenoient plus au règne<br>
+ de Robert. (Voy. pour le latin la continuation d'Aimoin, lib. V,<br>
+ c. 46.) Au reste, le texte latin du continuateur d'Aimoin et du<br>
+ chroniqueur anonyme a sans doute été tronqué dans cet endroit. Ce<br>
+ doit être un seigneur nommé Amaury, qui, <i>au temps du roi Robert</i>,<br>
+ auroit fortifié <i>Montfort</i>, auroit épousé une dame de Nogent, etc.<br>
+<br>
+Au temps le roy Robert, ferma le chastel de Montlhery un sien forestier qui<br>
+avoit nom Thibaut File-estoupe. Cil eut un fils qui avoit nom Guy. Cil Guy<br>
+espousa la dame de La Ferté et de Gomez. De cette dame eut deux fils: Mille<br>
+de Bray et Guy le Rouge, et cinc dames, la contesse de Reiteste et<br>
+Bonnevoisine de Pons: Elysabel, femme de Jocelin de Courtenay, et la dame<br>
+de Puisat et la dame de Saint-Valery.<br>
+<br>
+Cil Mille de Bray engendra Guy Troussel (qui puis s'en a fui d'Antioche et<br>
+laissa en la cité le bonne chevalerie assiégée des Sarrasins), et si<br>
+engendra Thibaut La Bouffe et Millon, que Thibaut de Creci estrangla en<br>
+trayson, et Renaut, l'évesque de Troies, et la mère Simon de Broies, et la<br>
+mère Simon de Dampierre, et la mère Hues de Plancy, et la mère Mille Crecy,<br>
+et la mère Salon, le visconte de Sens; et Guy engendra Hugues de Crecy, et<br>
+Biotte, la mère le visconte de Gastinois, et la mère Ymbert de Beaujeu, et<br>
+la femme Anseau de Gallande et Biétris, contesse de Pierrefons.<br>
+<br>
+Au temps le roy Robert, fonda le chastel de Courtenay, Haston, le fils d'un<br>
+gastelier du chastel Renart, chevalier fu par son sens et par son<br>
+avoir[330]. Une grant dame espousa dont il engendra Jocelin de Courtenay,<br>
+et cil Jocelin espousa la fille le conte Gieffroy-Foirole. De celle dame<br>
+eut deulx fils[331] Guy et Renart, le conte de Joingny. Icil Jocelin, après<br>
+la mort de celle première dame, espousa Ysabelle, la fille Millon de<br>
+Montlhery. En celle engendra Millon de Courtenay, et Jocelin, le conte<br>
+d'Edesse, et Gieffroy Capalu. Cil Mille de Courtenay engendra trois fils de<br>
+la sereur le conte de Nevers: Guillaume, Jocelin et Renaut. Cil Renaut<br>
+engendra la femme Pierre, le frère le roy et la femme Avalon de Selgny.<br>
+<br>
+ Note 330: <i>Gastelier.</i> Pâtissier. Le latin se contente d'ajouter:<br>
+ <i>Militari honore se fecit sublimari.</i><br>
+ <br>
+ Note 331: Ici notre traducteur passe un degré: &laquo;Filiam comitis<br>
+ Gaufridi Fœrolem ex quâ genuit unam filiam quæ duos filios habuit.&raquo;<br>
+ <br>
+<br>
+VII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1026.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Robert donna plusieurs dons et privilèges et franchises à<br>
+l'abbaïe de Saint-Denis. Après coment il trespassa.</i><br>
+<br>
+<br>
+[332]De ce roy Robert peut l'en moult de bien dire. Grant amour, grant<br>
+affeccion avoit à sainte églyse et à tous les sains de paradis,<br>
+[333]meismement aux glorieux martirs Saint-Denys et à ses compaingnons que<br>
+il tenoit à patrons et à deffendeurs du roïaume, si comme il pert aux<br>
+chartres de ses dons et des franchises qu'il donna à l'églyse, si comme<br>
+nous dirons ci-après. A un corps saint qui léans gist, et a nom saint<br>
+Ypolite, avoit merveilleusement grant dévocion et grant amour. Jà n'éust si<br>
+grant besoing pour quoy il fust au pays qu'il ne venist à sa feste, qui est<br>
+au mois d'aoust, deulx jours devant l'assompcion Nostre-Daine. Pour ce que<br>
+la feste fust encore plus solempnel, pour la présence de si grant homme,<br>
+estoit en my le couvent, et tenoit cuer avec le chantre tout revestu d'une<br>
+riche chappe de pourpre que il avoit fait faire pour soy proprement; et<br>
+tenoit en sa main le royal ceptre, et alloit par my le cuer de renc en<br>
+renc, chantant et exortant son couvent à chanter comme cil qui ardemment<br>
+amoit Dieu et sainte églyse. Si s'esjoïssoit avec les esjoïssans et<br>
+chantoit avec les chantans et par grant melodie de voyes faisoit prières<br>
+aux oreilles du souverain juge, de cuer et de bouche, et ainsi estoit<br>
+adés[334], jusques à tant que la messe estoit chantée.<br>
+<br>
+ Note 332 Cette phrase se retrouve dans toutes les chroniques<br>
+ anciennes.<br>
+ <br>
+ Note 333: A compter de là, notre traducteur suit, non pas les<br>
+ paroles, mais le sens du <i>Liber de reliquiis ecclesiæ<br>
+ Sancti-Dionysii</i>, publié par Duchesne, tome IV, p. 146. Le passage<br>
+ auquel se rapporte notre traduction est transcrit dans le tome X des<br>
+ Historiens de France, p. 380.<br>
+ <br>
+ Note 334: <i>Adés.</i> Toujours.<br>
+<br>
+Maintes belles chartres donna à l'églyse; la première, si fu que il<br>
+l'affranchi de maintes mauvaises coustumes, que ses sergens alevoient en la<br>
+ville et dehors[335]. Et si donna sa court et son palais que les autres<br>
+roys avoient tousjours eus léans, et y venoient tenir leur court aux festes<br>
+solempnels, comme à Noël et à l'Epiphanie et à Pasques et à la Pentecouste;<br>
+et de ce les franchi si que nuls roys ne puet né ne doit jamais i tenir<br>
+court, pour ce que le couvent soit en paix et qu'il puisse mieux entendre à<br>
+Dieu, faire prier pour le roy et pour l'estat du royaume; [336]et voult que<br>
+l'églyse fust absoulte du grief de tous ses voisins et meismement de<br>
+Bouchart à la Barbe qui lors tenoit un chastel en fié de l'églyse en une<br>
+île de Saine, de par sa femme, et sa femme d'un sien mary qu'elle eut eu<br>
+devant, qui avoit nom Hues Basset. Moult genoit cil Bouchart l'églyse et<br>
+ses hommes. Au roy s'en complaint l'abbé Vivien, qui l'églyse gouvernoit<br>
+pour le temps de lors. Amonesté fu que il se cessast de ces griefs; et pour<br>
+ce que cesser ne se volt, le roy, par le conseil de ses palatins[337],<br>
+commanda que le chastel feust abatu; et pour ce que le roy savoit bien que<br>
+cil Bouchart estoit esmeu contre l'églyse, il ordonna pour bien de paix,<br>
+par la volenté de l'abbé et du couvent, et permist qu'il fermast une<br>
+forteresse à trois miles de Saint-Denis[338] qu'il appelent Montmorency de<br>
+lez la fontaine Saint-Walery; par tel condicion que cil Bouchart et tous<br>
+ceux qui, après luy, seroient seigneur de celle forteresse, feroient<br>
+hommage à l'églyse du fié qu'il tenoit de par sa femme en la devant dite<br>
+isle, et au chastel de l'églyse et aux autres lieux. Et, avec tout ce, fu<br>
+adjousté que les fiévés[339] qui demourroient à Montmorency se metroient en<br>
+ostage en la court l'abbé deux fois en l'an: à Pasques et à la feste<br>
+St-Denys; né en nulle manière ne requerroient congié d'issir hors de laens<br>
+jusques à tant qu'il eussent respondu et rendu raison des choses de<br>
+l'églyse qui avoient esté soustraites, aménuisiées ou prises par Bouchart<br>
+ou par ses hommes, et qu'il auroient faite plenière satisfacion, selon<br>
+droit, au martir saint Denys de toutes ces choses, à la volenté de l'abbé<br>
+et du couvent. Et quiconque seroit trouvé en meffait vers l'églyse, et<br>
+s'enfuyroit après pour garantie à Montmorency, dedens les quarante jours<br>
+que Bouchart ou ceus qui après luy seront, seroit amonesté de par l'abbé<br>
+pour la justice de ce fait, il en ainenra le maufaiteur par devant l'abbé,<br>
+en sa court, pour justicier, par devant luy. Et se le maufaiteur ne se<br>
+veult ottroier aux condicions nommées, Bouchart ou ses successeurs le<br>
+boutera hors de toute sa seigneurie et le doivent avoir comme ennemy de<br>
+l'églyse jusques à tant qu'il s'abandonnera à justice de l'abbé. Toutes ces<br>
+condicions jura Bouchart pour luy et pour tous ceulx qui après luy<br>
+vendroient, en la présence du roy et des barons.<br>
+<br>
+ Note 335: Voyez la charte dont il s'agit, Hist. de France, tome X,<br>
+ p. 581.<br>
+ <br>
+ Note 336: <i>Ex chronicâ anonymâ.</i> Voyez Histor. de France, tome X<br>
+ p. 303. Voyez aussi pour les détails l'autre charte de Robert,<br>
+ reproduite dans le même volume, p. 593.<br>
+ <br>
+ Note 337: Plusieurs manuscrits ont au lieu de ces derniers mots: <i>De<br>
+ son plaisir</i>.<br>
+ <br>
+ Note 338: <i>De Saint-Denis.</i> La charte dit: &laquo;Tribus leugis a castello<br>
+ Sancti-Dionysii.&raquo; Ce château étoit Montjoie, et ce que l'on ignore<br>
+ communément, c'est que ce château de Montjoie a été l'occasion du cri<br>
+ de guerre de nos vieux rois de France: <i>Montjoie Saint-Denis!</i><br>
+ <br>
+ Note 339: <i>Les fiévés.</i> Ceux qui relevoient du fief.<br>
+<br>
+Après, conferma la chartre du roy Dagobert, fondeur de l'églyse, qui<br>
+commence au dessoubs de Mont-martre, au lieu proprement où le martir fu<br>
+décolé, et dure jusques à la voie commune qui mène à Louvres, que quanques<br>
+est contenu dedens celle enceinte est au pouvoir et au droit de l'églyse en<br>
+toutes justices et en tous cas, soit en voies communes et privées. Maintes<br>
+autres belles chartres donna à l'églyse qui ne sont pas cy nommées.<br>
+<br>
+De ce siècle trespassa ce glorieux roy, en l'an de l'Incarnacion mil et<br>
+trente et un; et fu ensépulturé au cimetière des roys, c'est l'églyse<br>
+Saint-Denys qu'il avoit tant amée et honorée.<br>
+<br>
+[340]<i>Incidence.</i>--Par l'enticement des fils au deable, commença contens<br>
+entre le jeune duc Richart et son frère Robert, qui, pour luy grever, se<br>
+mist au chastel de Falaise. Et le duc assembla son ost et assist le<br>
+chastel, longuement y fist assaillir; mais à la parfin firent-il paix<br>
+ensemble, et revint le conte Robert à sa subjeccion. A tant se despartirent<br>
+en bonne paix, et le duc Richart desparti son ost et retourna à Rouen, et<br>
+assez tost après mourut-il et plusieurs autres de sa gent, et cuida l'en,<br>
+certainement, que il fussent empoisonnés. Un petit fils eut qui avoit nom<br>
+Nicolas; à lettres fu mis en enfance, et fu puis moine de Saint-Oen de<br>
+Rouen et gouverna l'abbaïe glorieusement plus de cinquante ans après la<br>
+mort l'abbé Herfast.<br>
+<br>
+ Note 340: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 2.</i><br>
+<br>
+[341]La duchée tint après le duc Robert. Jà soit ce qu'il fust fier et<br>
+couragieux vers les rebelles et vers ses ennemis, si estoit-il doulx et<br>
+humble vers l'églyse et vers ses ministres.<br>
+<br>
+ Note 341: <i>Id.--id., c. 3.</i><br>
+ <br>
+ <br>
+<i>Ci fine l'istoire du bon roy Robert</i><br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+CI COMMENCENT LES GESTES<br>
+DU ROY HENRI.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+I.<br>
+<br>
+ANNEE: 1031.<br>
+<br>
+<i>Coment la royne Constance voult déshireter Henri, son ainsné fils, du<br>
+roïaume, et voult faire roy de Robert, son mainsné fils. Et coment le roy<br>
+Henri humelia l'orgueil de sa mère et de tous les traitres.</i><br>
+<br>
+<br>
+[342]Des hoirs Robert, roy de France, estoit l'ainsné Henri. La royne<br>
+Constance, qui pas ne l'amoit comme mère ains le haioit comme marastre,<br>
+s'efforçoit en toutes manières de luy deshireter de la couronne, et de<br>
+couronner en lieu de luy Robert, son frère, duc de Bourgoingne. Pour ce,<br>
+s'enfui-il au duc Robert de Normandie, et luy requist, par la foy que il<br>
+luy devoit, que il fust en s'aide, envers sa mère, qui deshireter le<br>
+vouloit. Et le duc le reçut moult honorablement et luy donna de beaux dons;<br>
+et pou de temps après, luy donna armes et chevaux et l'envoia à son oncle<br>
+Mangier, le conte de Corbueil, et luy manda que il commençast et<br>
+contrainsist tous ceulx de son païs qu'il verroit qui seraient rebelles à<br>
+venir à l'hommage de Henri, leur seigneur. Il meisme mist bonne garnison de<br>
+chevaliers par tous les chasteaux de France qui près de luy estoient; et<br>
+ceulx qui à l'hommage le roy ne voloient venir, contrainst et humilia si<br>
+que par force les y convint venir pour faire sa volenté.<br>
+<br>
+ Note 342: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 7.</i><br>
+<br>
+(Ainsi parolent une manière de croniques; et si, n'est-ce pas chose<br>
+contraire à ce que un autre dit, qui ainsi parole: Que)[343] la royne<br>
+Constance eut du roy Robert trois fils et une fille. Le ainsné fu cil<br>
+Henri, le second Robert et le tiers Hues, qui fu puis évesque d'Aucère; et<br>
+la fille eut nom Adelinde, qui fu puis femme Regnault, le conte de Nevers.<br>
+(Et puis si dient, en continuant la matière)[344], après que le roy Robert<br>
+fu mort, que la royne Constance prist et saisi grant partie du royaume,<br>
+comme Senlis, Sens et le chastel de Béthizy et de Melun, le Puisat[345],<br>
+Dammartin, Poissy et mains autres chasteaux et cités. Et tant avoit jà fait<br>
+qu'elle avoit à elle alié maint baron de France et de Bourgoingne qui<br>
+avoient laissié et adossé le roy Henri, leur droit seigneur; et<br>
+espéciaument Huedes, le conte de Champaingne, à qui elle avoit donné une<br>
+partie de la cité de Sens; si béoit en toutes manières à faire couronner<br>
+son mainsné fils, Robert, le duc de Bourgoingne. Et le roy Henri, qui<br>
+estoit chevalereux, vit que sa mère le vouloit ainsi deshireter, que par<br>
+elle, que par ses aides. Si assembla son ost et fist tant que par ses armes<br>
+et par sens, il abati l'orgueil de sa mère, et seurmonta tous et humilia<br>
+ceulx qui estoient contre luy. Et la première de ses batailles si fu contre<br>
+su mère, et fu le chastel de Poissy le premier qu'il recouvra. Après assist<br>
+le Puisat, et puis Meaux, et puis Melun et tous les autres aussi. Et quant<br>
+la mère vit la force et la vigueur de luy, si luy fu tart que elle se fust<br>
+accordée: à luy fist si bonne paix qui tant comme elle vesqui puis luy<br>
+porta foy et loïauté. Tantost après courut le roy sur Huedes, conte de<br>
+Champaingne, et luy tolli le chastel de Gournay et la moitié de Sens, que<br>
+sa mère luy avoit donnée, et le renvoïa arrière en sa seigneurie. Et après<br>
+courut sus Baudouyn, conte de Flandres[346], et assist longuement aucuns de<br>
+ses plus fors chasteaux; et à la parfin les prist-il et les abatti.<br>
+<br>
+ Note 343: Cette seconde chronique est entrée dans la continuation<br>
+ d'Aimoin et dans le texte d'Hugues de Fleury. Voyez <i>Aimoni, lib. V,<br>
+ c. 47</i>.<br>
+ <br>
+ Note 344: <i>Hug. Floriac. chronicon, anno 1031.</i> (Voyez Historiens de<br>
+ France, tome XI, p. 158.)<br>
+ <br>
+ Note 345: <i>Le Puisat.</i> Latinè: <i>Pateolum</i>. Le <i>Puiset</i>, entre Étampes<br>
+ et Orléans.<br>
+ <br>
+ Note 346: Le texte d'Hugues de Fleury est ici mal rendu. Celui-ci dit<br>
+ que le roi, de concert avec le marquis de Flandres Baudouin, renversa<br>
+ Merville, château de Hugues Bardoul, et qu'après un siège de deux<br>
+ ans, il entra dans le château de <i>Petuera</i>. &laquo;Post hæc verò, cum<br>
+ <i>marchione</i> Flandrensium Balduino, Hugonis Bardulfi castellum<br>
+ Merisvillam evertit; et Petueram castrum, biennali obsidione<br>
+ conclusum, suam redegit in potestatem.&raquo;<br>
+<br>
+[347]En ce temps avint que Huedes, le conte de Champaingne, dont nous avons<br>
+parlé, assembla grant ost et grant orgueil contre les Allemans et les<br>
+Lorrains. Bataille y eut grant et périlleuse. En la parfin fu-il desconfi<br>
+et fu occis en fuyant devant la cité de Troies. Deux fils avoit: Thibaut,<br>
+Estienne. Thibaut, l'ainsné, eut Chartres et Tours, et son frère Troies et<br>
+Meaux.<br>
+<br>
+ Note 347: <i>Hug. Flor., anno 1037.</i><br>
+ <br>
+Assez tost après commencèrent cil deux frères à mouvoir guerre contre le<br>
+roy Henri, et le roy se combati premier contre Estienne, le mainsné, et le<br>
+desconfi et chaça assez légièrement, et prist, en celle bataille, le conte<br>
+Raoul. Après vainqui Galleran de Meulant[348] et saisi toute sa terre.<br>
+Après ces choses, le roy esmeut Geffroy, le conte d'Anjou, à guerroier<br>
+contre Thibaut, l'ainsné des fils le conte Huedes de Champaingne. La cité<br>
+de Tours assist, par l'assentement le roy; et le conte Thibaut vint là à<br>
+tout son povoir; et le conte Geffroy ala contre luy à grant force, et se<br>
+combati à luy et le prist à la parfin, et sept cent soixante chevaliers; et<br>
+assez tost après prist la cité de Tours.<br>
+<br>
+ Note 348: <i>Meulant. Medandicum</i> ou <i>Meldanticum</i>.<br>
+<br>
+En ce temps fonda le roy Henri l'églyse de Saint-Martin-des-Champs de lez<br>
+Paris: et Geffroy, le conte d'Anjou, en fonda une autre[349] de la<br>
+Sainte-Trinité au chastel de Vendosme.<br>
+<br>
+ Note 349: <i>Une autre.</i> Hugues de Fleury dit: <i>Cœnobium</i>.<br>
+<br>
+<br>
+II.<br>
+<br>
+ANNEES: 1031/1035.<br>
+<br>
+<i>Coment le duc Robert de Normandie ala au saint voïage d'outremer, et<br>
+coment il mouru au retourner.</i><br>
+<br>
+<br>
+(Robert, le duc de Normandie, dont l'istoire a dessus parlé, homme plain de<br>
+bonnes graces et de toutes bonnes meurs, ne forlignoit pas de la lignée<br>
+dont il estoit descendu, ainsi s'efforçoit plus et plus d'ensuivre les<br>
+nobles fais de ses ancesseurs; moult estoit renommé par victoires et par<br>
+œuvres de miséricorde. Mais pour ce que n'est pas notre entencion de<br>
+retraire les fais des Normans, fors par incidences et là où elles<br>
+s'afferront, ne voulons-nous pas tous ces fais descrire; car trop y aroit à<br>
+faire. Mais touteffois en donnons nous aucunes choses qui touchent en notre<br>
+matière, au plus briefment que nous porrons.)<br>
+<br>
+[350]Au temps que Suènes, le roy de Danemarche, chaça Adelred, roy<br>
+d'Angleterre, hors du pays, s'en vint cil fuitis en Normandie au duc<br>
+Robert, (la cui sereur il avoit eu à femme,) et amena ses deulx fils avec<br>
+luy, Edouard et Alvret. En pou de temps après s'en repaira et laissa ses<br>
+deulx fils en la garde le duc Robert leur oncle. Et le duc les garda moult<br>
+honorablement et les ama autant comme ses fils, et moult avoit grant<br>
+compassion et grant pitié de leur essil. Pour ce manda au roy Suènes, qui<br>
+le royaume d'Angleterre tenoit lors, que bien estoit temps désoremais qu'il<br>
+eust pitié de ses nepveux, et que il leur rendist leurs terres pour l'amour<br>
+de luy; mais il ne voult oïr ses prières, ains s'en retournèrent les<br>
+messages sans rien faire. De ce fu le duc moult couroucié et moult honteux.<br>
+Tous ses princes manda tantost et fist appareillier grant navie de tous les<br>
+pors de Normandie, et les nefs aempli de bonne chevalerie et de gens toute<br>
+esleue, et fist tout assembler à Fescamp sur le rivage de la mer. Lors<br>
+s'espandirent en mer et furent boutés par tempeste qui les mena jusques à<br>
+une isle qui a nom Giersé. Et croy que ce fu fait par la divine ordenance,<br>
+pour le roy Edouart qui avoit à régner; que Dieu ne vouloit pas qu'il<br>
+regnast par effusion de sanc. Longuement demourèrent en celle isle, dont le<br>
+duc meisme fu si couroucié qu'il se tourmentoit tout de dolour et de<br>
+tristesse; et puis qu'il vit qu'il ne pourroit passer en Angleterre, si<br>
+fist la navie retourner droict au mont Saint-Michiel. [351]L'une partie de<br>
+la navie livra à Rabel, un très bon chevalier, et luy commanda à passer et<br>
+destruire Angleterre[352] par feu et par occision.<br>
+<br>
+ Note 350: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. IV, c. 10.</i><br>
+ <br>
+ Note 351: <i>Id.--id., c. 11.</i><br>
+ <br>
+ Note 352: <i>Angleterre.</i> Le latin dit: <i>Britanniam</i>, et, par ce mot,<br>
+ il falloit entendre la Petite-Bretagne.<br>
+ <br>
+[353]En ces entrefaites, vindrent les messages Chanut qui tenoit le royaume<br>
+d'Angleterre, et mandoit au duc qu'il estoit tout prest de rendre à ses<br>
+nepveux la moitié du royaume d'Angleterre, qu'il avoit convenancié, car il<br>
+estoit grevé de maladie. Et le duc fist tantost mander la partie de sa<br>
+navie qu'il avoit envoiée, si ne voult pas mouvoir en Angleterre si comme<br>
+il avoit commencié, jusques à tant qu'il fust retourné d'oultre-mer où il<br>
+désiroit moult à aler sur toutes riens, pour visiter le saint sépulcre et<br>
+les sains lieux de Jhérusalem. Robert, l'archevesque de Rouen, et tous ses<br>
+barons manda, et leur découvri ce qu'il proposoit à faire. De ce furent<br>
+tous esbahis et se doubtèrent moult que le pays ne fust troublé, pour le<br>
+deffaut de sa présence. Guillaume, son fils, fit venir devant tous et les<br>
+pria qu'il le receussent à seigneur pour luy et le tinssent désormais pour<br>
+duc de Normandie. Touteffois, pour ce que faire le convenoit,<br>
+accomplirent-il sa volenté; mais moult furent réconfortés de ce que<br>
+l'enfant leur demouroit, tout fust-il encore tendre et de jeune aage. Ainsi<br>
+le reçurent à seigneur et luy firent hommage.<br>
+<br>
+ Note 353: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VI, cap. 12.</i><br>
+<br>
+Quant le duc eut ainsi tout ordené si connue il le désiroit, il livra son<br>
+fils en la garde de bons tuteurs et de sages, jusques à tant qu'il fust en<br>
+aage de terre tenir. A tant prist congié à toute sa gent à grans pleurs et<br>
+à grands gémissemens, et mut en son voïage à moult noble compaingnie. Moult<br>
+faisoit grant aumosnes et larges, chascun jour, aux povres notre Seigneur;<br>
+les orphelins et les veuves estoient relevés de ses richesses. Tant erra<br>
+par mer et par terre qu'il vint à Jhérusalem[354]. Qui pourroit racompter<br>
+les larmes dont il lava le saint sépulcre par quatre jours continuels et<br>
+les grans offrandes d'or et d'argent qu'il y offri? Et quant il eut visité<br>
+les sains lieux de Jhérusalem, si se mist au retour et revint jusque à la<br>
+cité de Nice. Là meisme le prist une maladie dont il acoucha au lit de la<br>
+mort, et trespassa de ce siècle à la joie de paradis, si comme l'en cuide,<br>
+plain de bonnes euvres; et sa sépulture fust en l'églyse de Nostre-Dame<br>
+dedens les murs de la cité, en l'an de l'Incarnation mil et trente-cinc.<br>
+<br>
+ Note 354: <i>Id.--id., c. 13.</i><br>
+<br>
+<br>
+III.<br>
+<br>
+ANNEE: 1035.<br>
+<br>
+<i>Coment pluseurs guerres et occisions sourdirent en Normandie, et<br>
+deboutèrent l'enfant Guillaume de la duchée.</i><br>
+<br>
+<br>
+(Puisque nous avons descripte la fin et la mendre partie des fais le grant<br>
+duc Robert de Normandie, avenant chose est doncques que nous racomptions<br>
+aucunes choses par incidence des fais le duc Guillaume, son fils, qui fu<br>
+appelé Guillaume le Bastart: coment il eschiva les las et les agais de ses<br>
+ennemis, et coment il les dompta tous et mist soubs piés.)[355] Si come<br>
+vous avez oï demoura jeune et orphelin; mais toujours croissoit et amendoit<br>
+en bonnes mœurs par l'enseignement de ceux qui en garde l'avoient. A son<br>
+commencement le faillirent pluseurs et se tournèrent contre luy, et<br>
+s'abandonnerent à toutes rapines et à si grans dissencions que maint<br>
+milliers d'ommes en furent occis; [356]comme Hue de Monfort contre Gauchier<br>
+de Ferrières, dont l'un et l'autre en furent occis; et le conte Gillebert<br>
+refu occis en traïson par Raoul de Gaci[357]; et Turor, le maistre le duc<br>
+meisme, refu aussi occis par traïson par les eschis[358] du pays.<br>
+<br>
+ Note 355: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 1.</i><br>
+ <br>
+ Note 356: <i>Id.--id., c. 2.</i><br>
+ <br>
+ Note 357: Le latin est ici fort abrégé: &laquo;Gillebertus, comes Ocensis,<br>
+ filius Godefridi comitis, callidus et fortis tutor Willelmi pueri sed<br>
+ domini, quodam mane dum equitans loqueretur cum compatre suo<br>
+ Wascelino de ponte Erchenfredi, nil mali suspicans, occiditur cum<br>
+ Fulcoio filio Geroii. Hoc vero malum, dolosis hortatibus Rodulphi de<br>
+ Waceio filii Roberti archiepiscopi factum est, per manus crudeles<br>
+ Odonis Grossi et Roberti filii Geroii.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 358: <i>Les eschis.</i> Les bannis.<br>
+<br>
+Partout frémissoient guerre et dissencions et occisions: si ne doubtoient à<br>
+faire nul mal, pour ce jeune duc qui encore estoit en enfance. Et à ce, se<br>
+print garde Rogier Tohins, home estrait et descendu de mauvaise racine[359]<br>
+qui, au temps que le duc meut à aller oultre mer, estoit alé en Espaingne<br>
+où il fist mainte proesce sor les Sarrazins, (car il estoit home fier et<br>
+orgueilleux et preux aux armes.) Moult eut grant despit de ce que<br>
+Guillaume, l'enfant, estoit entré en la duchée après la mort de son père,<br>
+et dist que bastart ne devoit pas être héritier, né avoir né commandement<br>
+né seigneurie seur luy né seur les autres barons de Normandie. Et sans<br>
+faille, le duc Robert l'avoit engendré en une pucelle qui avoit nom<br>
+Herleve[360], fille de Fulbert, son chamberlent; ainsi estoit despis le<br>
+jeune duc Guillaume de tous les nobles homes du pays, et meismement[361] de<br>
+ceulx qui estoient descendus de la lignié de Richart. Si commença guerre<br>
+contre luy Rogier Tohins, par l'ayde que il avoit des nobles homes du pays.<br>
+Mais par une chose fu desavancié. Car il tenoit en despit tous ses voisins<br>
+et leur tolloit et gastoit leurs terres, et meismement la terre d'un sien<br>
+voisin Honfroy de Vielles; mais cil ne le souffri pas longuement, ains<br>
+envoya contre luy Rogier de Beaumont, son fils, et sa meisnie et sa gent.<br>
+Et quant Rogier Tohins le vist venir si ne le prisa noient, ains se combati<br>
+à luy, et fu occis en la bataille et ses deux fils, Elinard et Herbers.<br>
+Robert de Grant-Mesnil, qui là fu, reçut une grant plaie mortelle dont il<br>
+mouru trois jours après. [362]Et Rogier de Beaumont, qui ot eu victoire,<br>
+rendi graces à Dieu, et tant de temps comme il vesquit puis, s'estudia à<br>
+mener bonne vie et à faire bonnes euvres; et fonda une abbaïe de son propre<br>
+demaine qui est appelée Préaux et si se maintint bien et loiaument envers<br>
+le duc Guillaume et envers tous homes.<br>
+<br>
+ Note 359: Contre l'avis des éditeurs du 11ème volume des Historiens<br>
+ de France, je pense que le traducteur de Saint-Denis s'est ici<br>
+ trompé, et qu'il auroit fallu lire: &laquo;<i>De stirpe Malahulci</i>.&raquo; De la<br>
+ race des Malehout, peut-être la même que celle des <i>Malaterra</i>.<br>
+ <br>
+ Note 360: <i>Herleve.</i> Plus connue sous le nom d'<i>Harlote</i> ou<br>
+ <i>Arlette</i>. Wace la fait fille d'un bourgeois de Falaise:<br>
+ <br>
+ A Faleize out li dus hanté...<br>
+ Une meschine i ot amée<br>
+ Arlot ot non, de Burgeis née<br>
+ Meschine ert encore et pucele. (Vers 7991.)<br>
+ <br>
+ Note 361: <i>Meismement.</i> Surtout. De <i>Maximè</i>.<br>
+ <br>
+ Note 362: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 4.</i><br>
+ <br>
+Tandis, croissoit et amandoit le duc Guillaume en sens et en forces. Si<br>
+s'averti coment sa terre estoit gastée et troublée par ses barons meismes.<br>
+Lors manda tous ses barons et ses princes et les atrait à amour tant comme<br>
+il pot, et les pria et commanda qu'il ne féissent, l'un à l'autre, chose<br>
+qui fust contraire à raison. Par le conseil de ses barons fit garde et<br>
+tuteur de soy et prince de sa chevalerie Raoul de Gaci et pluseurs de<br>
+nobles homes qui bien et loiaument luy obéirent volentiers et luy aidèrent<br>
+à plaissier ses ennemis.<br>
+<br>
+<br>
+IV.<br>
+<br>
+ANNEES: 1044/1049.<br>
+<br>
+<i>Coment le jeune duc Guillaume recouvra sa duchée par l'aide du roy de<br>
+France. Et coment ses traitres furent desconfis et occis en bataille.</i><br>
+<br>
+<br>
+Mais les fils au deable, qui tousjours s'esjoïssent des guerres et des<br>
+dissencions[363], s'en alèrent en ce point au roy Henri et tant l'esmurent<br>
+par leur desloiauté contre le duc Guillaume,[364] qu'il dist que il ne<br>
+seroit en bonne paix de cuer, tant, comme le chasteau de Tillières<br>
+demourroit en ce point. Si ne regardoit or pas à l'onneur né à la<br>
+courtoisie que son père luy avoit jadis faite. Lors s'accordèrent les<br>
+princes de Normandie qui vers leur seigneur estoit loïaus, que l'on<br>
+s'accordast à la volenté le roy pour eschiver le contens et la guerre. A ce<br>
+s'accordèrent que le roy requerroit, dont il se repentirent puis.<br>
+<br>
+ Note 363: Guillaume de Jumièges ajoute ici, après avoir parlé des<br>
+ auteurs de ces menées: &laquo;Quos nominatim litteris exprimerem, si<br>
+ inexorabilia corum odia declinare nollem.&raquo; Cette réticence est<br>
+ curieuse, et doit nous laisser penser que fréquemment l'obscurilé<br>
+ dans les noms propres, chez les historiens du 11ème siècle, a été<br>
+ calculée.<br>
+ <br>
+ Note 364: <i>Willelm. Gemet. hist. lib. VII, c. 5.</i><br>
+<br>
+Mais quant Gillebert Crespin, à qui le duc Robert avoit baillié le chastel<br>
+en garde, vit qu'il avoient ce esgardé que le chasteau fust rendu au roy,<br>
+il entra ens et le tint contre le roy, tout appareillié du deffendre. Là<br>
+vint le roy, mais moult fu courroucié de ce que le chasteau luy fu véé.<br>
+Arrière s'en retraist et assembla grant gent de Normandie et de France, et<br>
+assist le chastel moult efforciément; mais le duc proia tant Gillebert<br>
+Crespin que il convint qu'il le rendist au roy. Ce fist-il triste et<br>
+dolent, et maintenant que le chasteau fu rendu, fu le feu bouté et esprins<br>
+partout et fu ars en la présence de tous ceux qui là estoient.<br>
+<br>
+De là se parti le roy, et assez tost après entra en la contée d'Auge[365]<br>
+et ardi une ville le duc, qui avoit nom Argenthom[366]. Au retour se mist;<br>
+par celle voie meime qu'il estoit alé vint droit au chasteau de Tillières<br>
+et assez tost le restora et le garni moult bien de gent: et si avoit-il dit<br>
+qu'il ne seroit restoré de ça un an. [367]Le duc Guillamne s'apperceu bien<br>
+du péril qui est en nourrir et essaucier felon et traiteur; car Guy, le<br>
+fils Renaut le conte de Bourgoingoe, le traïst en la parfin; si avoit esté<br>
+nourri en enfance avec luy, et luy avoit-il donné le chastel de Brioc[368],<br>
+pour ce qu'il le peust mieux lier à luy en amour et en loiauté; et tant<br>
+fist par sa malice que il perverti plusieurs des plus nobles hommes de<br>
+Normandie et les assembla contre le duc, leur droit seigneur. De ceste<br>
+alliance fu parçonnier Nigel de Coustances; si estoit au service le duc et<br>
+alié à luy par serement.<br>
+<br>
+ Note 365: <i>D'Auge.</i> Le latin porte: <i>Oximensem comitatum</i>, et Wace,<br>
+ <i>Wismes</i>. C'est <i>Exmes</i>, capitale au pays d'Auge (Pagus Oximensis).<br>
+ Variantes, <i>Huiges</i>, <i>Eu</i>.<br>
+ <br>
+ Note 366: <i>Argenthom.</i> Latinè: <i>Argentomum</i>. C'est <i>Argenton</i>, près<br>
+ d'<i>Exmes</i>.<br>
+ <br>
+ Note 367: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 17.</i><br>
+ <br>
+ Note 368: <i>Brioc.</i> Variantes: <i>Brionne</i>. Wace dit aussi:<br>
+ <br>
+ Et quant il l'ot fet chevalier<br>
+ Li donna Briunne et Vernon<br>
+ Et altres terres envirun.<br>
+ (Vers 8765.)<br>
+<br>
+ Cepedant Guillaume de Jumièges nomme ce lieu: <i>Castrum Brioci&lt;</i>; mais<br>
+ la mention de la <i>Rille</i>, que nous allons trouver tout-à-heure,<br>
+ prouve qu'il s'agit bien ici de <i>Brionne</i>.<br>
+<br>
+Le duc, qui sagement regarda que les siens meismes l'avoient traï et du<br>
+tout guerpi, et chascun jour s'efforçoient de s'aider de ses villes<br>
+meismes, se doubta moult qu'il ne fust osté de sa seigneurie par force, et<br>
+que les traiteurs ne féissent seigneur de celuy qui telle envie luy<br>
+portoit. Henri, le roy de France, requist par nécessité, et le pria, comme<br>
+à son seigneur, que il luy aidast contre ses ennemis; et le roy, à qui il<br>
+souvint des bénéfices que son père luy avoit fais, assembla ses osts, en la<br>
+contée d'Uisme entra et vint jusques à Valdune[369]. Là trouva les ennemis<br>
+le duc, qui estoient trente mille par nombre; et le roy n'avoit avec luy<br>
+fors environ trois mille chevaliers. Le duc revint d'autre part à tout son<br>
+effort; sur les traiteurs coururent hardiement, et en pou d'eures en firent<br>
+si grant occision que ceulx qui ne furent occis au champ, s'enfuyrent et<br>
+furent noïés en l'eau d'Olne[370]. Beneureuse fu celle bataille où tant de<br>
+traiteurs furent occis, et tant de chasteaux et de forteresses trébuchèrent<br>
+en un jour.<br>
+<br>
+ Note 369: <i>Valdune</i>, dans le pays d'<i>Uimes</i>, ou <i>Hiesmes</i>. On ne<br>
+ retrouve plus sur les cartes le nom de Valdunes; heureusement Wace,<br>
+ qui connaissoit parfaitement cette partie de Normandie, nous en donne<br>
+ exactement la position:<br>
+ <br>
+ Valedumes est en Oismeis<br>
+ Entre Argences et Cingueleis;<br>
+ De Caun i puet-l'en cunter<br>
+ Treis leugs el mein cuider.<br>
+<br>
+ Note 370: <i>Olne.</i> L'Orne.<br>
+<br>
+De celle bataille eschappa cil Guy, qui celle traïson avoit bastie, et se<br>
+feri au chastel de Brioc; mais le roy et le duc allèrent après et<br>
+assistrent le chastel et garnirent les deulx rivages d'une eaue qui a nom<br>
+Risle. Quant Guy vit qu'il avoient ainsi les rivages garnis et que c'estoit<br>
+noient de vouloir eschapper, et d'autre part il sot que le chastel estoit<br>
+jà à l'afamer, si fist requerre pardon de son méfait, et le duc eut pitié<br>
+de luy, par le conseil de sa gent. Le chastel prist en sa main et luy<br>
+commenda qu'il demourast en sa maison avec sa propre mesnie tant seulement.<br>
+Lors furent hors de leurs espérances tous ceulx qui contre luy s'estoient<br>
+tournés; et meismement quant il virent que partie des chasteaux où il<br>
+avoient leur refuge furent abatus et l'autre partie fust garnie en la main<br>
+le duc. Lors vindrent à luy en mercy, et luy obéirent comme à leur<br>
+seigneur. Puis que les chasteaux et les forteresses furent ainsi abatues,<br>
+ne fu plus nul si hardi qui s'osast croler contre le duc. Si eut le duc<br>
+ceste victoire (par le roy Henri,) en l'an de l'Incarnacion mil quarante<br>
+sept.<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i>--[371]En ce temps tenoit la contée de Montrueil Guillaume<br>
+Guerlant. Descendu estoit de la lignée le grant Richart. Un jour s'en vint<br>
+à luy un chevalier qui avoit nom Robert Bigot, et luy dist qu'il estoit<br>
+povre et qu'il ne se povoit chevir en ce pays; et puis luy demanda congié<br>
+d'aler en Puille où il auroit sa vie plus honorablement. Et le conte luy<br>
+dist: &laquo;Qui te fait ce faire?&raquo; Et cil respondi: &laquo;La povreté que je suefre.&raquo;<br>
+Et le conte respondi: &laquo;Sé tu me veulx croire, tu demourras en cest pays,<br>
+car tu verras tel temps dedens quatre-vingt jours en Normandie que tu<br>
+pourras ravir et prendre quanque tu vouldras, que mestier te sera sans nul<br>
+contredist.&raquo; Le chevalier le crut et demoura en telle manière. Ne demoura<br>
+pas puis longuement qu'il fu de l'hostel le duc et eut s'amour et<br>
+s'accointance, par un sien cousin qui avoit nom Ricnart. Un jour parloit le<br>
+duc privéement; si avint que entre les autres paroles luy dist le chevalier<br>
+ce que le conte Guillaume luy avoit dit. Mander le fist le duc maintenant,<br>
+et luy demanda pourquoi il avoit dit teles paroles. Cil ne le pot noier né<br>
+esclairier l'entencion de sa parole; et le duc luy dist tout couroucié:<br>
+&laquo;As-tu donc pourchacié et fait par quoy Normandie soit par toi troublée, et<br>
+que je sois deshérité par ton pourchas, qui proméis au chevalier<br>
+souffraiteux tant de proie et de rapines? Ainsi ne sera pas sé Dieu plaist;<br>
+ains aurons paix pardurable par le d'on de notre créateur. Si te commande<br>
+que tu vuide tantost Normandie et que tu ne sois si hardi que tu retournes<br>
+tant comme je vive.&raquo; Et cil s'en parti tantost et s'en ala honteusement en<br>
+Puille à un sien escuier; et le duc donna la contée de Montrueil à son<br>
+frère Robert. Ainsi humilia le duc ses orgueilleux parens qui luy venoient<br>
+de par son père; et ceulx qui luy appartenoient de par sa mère, qui humbles<br>
+estoient et débonnaires, essauçoit et élévoit.<br>
+<br>
+ Note 371: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, cap. 19.</i><br>
+<br>
+<br>
+V.<br>
+<br>
+ANNEE: 1054.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy, par l'enticement des envieus, guerroia Normandie, et coment<br>
+ses gens furent desconfis et occis par les Normans.</i><br>
+<br>
+<br>
+[372]Puis que les Normans orent conquist Neustrie, ne fust un jour que les<br>
+François ne leur portassent envie. Les roys esmouvoient encontre eulx et<br>
+leur faisoient entendre que il tenoient les terres que il avoient tollues à<br>
+leur ancesseurs. Par les paroles d'envieux fu le roy Henri si meu contre le<br>
+duc Guillaume, qu'il entra en Normandie à deulx paires d'osts: l'une de<br>
+fors chevaliers esleus envoia par devers Caux et la livra en conduit à<br>
+Huedes, son frère; l'autre mena il meisme en la contée d'Evreux, et en fist<br>
+chevetain Geffroy Martel. Le duc, qui vit ainsi son païs destruire, fu<br>
+moult dolent. Une partie de ses chevaliers envoia contre ceulx qui estoient<br>
+entrés en Caux, et il meisme prist l'autre et vint là où le roy estoit.<br>
+Ceulx qui en Caux furent envoies vindrent à Mortemer[373], là où les<br>
+François estoient. Là les trouvèrent où il ardoient tout et roboient et<br>
+honnissoient les femmes à force. Ensemble se combatirent d'ambedeulx pars<br>
+moult cruellement, et dura la bataille dès le matin jusques à nonne, sans<br>
+cesser, et trop en y eut d'occis d'une part et d'autre. Mais à la parfin,<br>
+les François, qui sans raison destruisoient le païs, furent desconfis (tout<br>
+ainsi comme le champion est plutost vaincu quant il se combast pour<br>
+mauvaise cause, que celuy qui se combast pour la bonne.)[374]<br>
+<br>
+ Note 372: <i>Will. Gemet. hist., lib. VII, c. 24.</i><br>
+ <br>
+ Note 373: <i>Mortemer-sur-Eaulne</i>, entre Aumale et Neufchatel.<br>
+ <br>
+ Note 374: Notre bon traducteur, que les rodomontades de l'historien<br>
+ normand impatientent, se permet de rappeler la seule raison qui lui<br>
+ semble plausible de l'infériorité de courage des François, dans cette<br>
+ circonstance.<br>
+<br>
+Moult fil le duc lié de ces nouvelles et pour ce qu'il vouloit le roy<br>
+espouvanter, envoia-il un message près des herberges sur une haulte<br>
+montaigne. Quant il fu nuit, haultement commença à crier; et ceus qui<br>
+faisoient le gait s'en allèrent celle part, et luy demandèrent pourquoy il<br>
+crioit et qui il estoit. &laquo;Je ay nom,&raquo; dist-il, &laquo;Raoul de Toene, et vous<br>
+apporte dures nouvelles. Allez à Mortemer, et menez chars et charettes, et<br>
+rapportez les corps de vos amis qui là sont occis. François estoient venus<br>
+pour esprouver la chevalerie des Normans, mais il l'ont trouvée plus grant<br>
+qu'il ne voulsissent. Huedes, le chevetain, s'en est fui, et Guy, le conte<br>
+de Poitou, y est prins et tous les autres y sont mors et prins ou eschappés<br>
+par grant fuyte. Si rendez ces nouvelles au roy de par le duc de<br>
+Normandie[375].&raquo; Et quant le roy sot la vérité, si ne voult pas aler avant,<br>
+mais s'en retourna tout dolent de la perte de sa gent[376]. Et le duc<br>
+restora le chastel de Breteuil encontre le chastel de Tillière, que le roy<br>
+luy avoit tollu, qui ne vault pas moins de celuy. Bien le fist garnir et<br>
+puis le bailla à garder à Guillaume, le fils Hosbert.<br>
+<br>
+ Note 375: Wace, contre son habitude, a abrégé ici le texte précieux<br>
+ de Guillaume de Jumièges:<br>
+ <br>
+ Là u li Reis fu hebergiés<br>
+ Fist un home tost enveier,<br>
+ Ne sai varlet u esquier;<br>
+ En un arbre le fist munter<br>
+ Et tute nuit en haut crier:<br>
+ --François! François! levez! levez!<br>
+ Tenés vos veies, trop dormés:<br>
+ Alés vos amis enterrer<br>
+ Ki sunt ocis à Mortemer.<br>
+ (Vers 10073.)<br>
+<br>
+ Note 376: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 25.</i><br>
+<br>
+<br>
+VI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1089.<br>
+<br>
+<i>Coment le chevetain des souldoiers Normans, qui estoient en Puille, tolli<br>
+par force une chièvre de la goule d'un lion, et geta le lion par la queue<br>
+par-dessus les murs du palais.</i><br>
+<br>
+<br>
+[377]<i>Incidence.</i>--En ce temps que les Normans estoient en Puille<br>
+souldoiers entour Wilmache, le duc de Salerne, estoit leur chevetain<br>
+Toustain Scitel; homme estoit renommé de maintes grandes proesses. Entre<br>
+les autres hardiesces dont il avoit faites pluseurs en fist-il une dont il<br>
+estoit trop renommé. Une fois vist-il un lyon qui tenoit une chièvre en sa<br>
+goule; vers luy courut et la luy arracha à force; et puis le prist parmy la<br>
+queue en ce point que il estoit encore tout forcené de sa proie, et le jeta<br>
+par-dessus les murs du palais, ainsi comme il fust un mastin.<br>
+<br>
+ Note 377: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 30.</i><br>
+<br>
+Tant le haoient les Lombars par envie que il désiroient sa mort. Une fois<br>
+le menèrent en un désert où un grant dragon habitoit et grant multitude<br>
+d'autres serpens, et quant il y fu, si tournèrent tous en fuyte. Toustain,<br>
+qui pas ne savoit la traïson, s'émerveilla moult quant il les vit fuir, et<br>
+demanda à son escuier que ce estoit. A tant vint le dragon sur luy<br>
+soudainement, et luy lança feu et flamme parmy la goule, si que luy ardi<br>
+son escu en un moment et puis engoula la tête de son cheval. Et Toustain<br>
+sacha l'espée[378] et le féri si durement qu'il l'occist; mais il fu si<br>
+envenimé de son flair qu'il ne vesqui que trois jours après. Quant il fu<br>
+mors les Normans firent deulx princes, Ranulphes et Richart; et en venjance<br>
+de la mort Toustain, se combattirent contre les Lombars et firent d'eulx<br>
+grant occasion.<br>
+<br>
+ Note 378: <i>Sacha.</i> Tira.<br>
+<br>
+[379]Moult avoit le roy Henri grant désirier de vengier la honte et le<br>
+dommage que le duc Guillaume luy avoit faite. Grant ost rassembla de<br>
+rechief et appela en son aide Geffroy, e conte d'Anjou, et puis s'en vint<br>
+en Normandie. La contée d'Uisme trespassa et celle de Baieux; au derrenier,<br>
+se mist au retour, et s'en vint par l'eaue de Dive; oultre passa l'une<br>
+partie de son ost, et l'autre partie s'arresta par deçà né passer ne pot,<br>
+pour la mer qui jà estoit montée. Le duc survint à grant ost et couru sus à<br>
+ceulx qui par delà estoient demourés. Pluseurs en occist et prist en la<br>
+présence le roy, qui aidier ne leur povoit. Toutefois s'apensa-il que il<br>
+avoit tort vers luy, et qu'il estoit esmeu contre luy sans raison par<br>
+l'enticement de deulx envieux. Enseurquetout, il regarda la valeur et la<br>
+proesse du duc et qu'il luy chéoit bien en toutes choses; si désira moult<br>
+à avoir s'amour et s'acointance. Si bonne paix firent ensemble que oncques<br>
+puis n'y eut sé bien non, et luy rendi le roy le chastel de Tillière que il<br>
+luy avoit tollu.<br>
+<br>
+ Note 379: <i>Willelm. Gemet. hist., lib. VII, c. 28.</i><br>
+ <br>
+<br>
+VII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1050.<br>
+<br>
+<i>Coment un abbé et son couvent, de la cité de Radibonne, en Bavière,<br>
+affermèrent au peuple d'un homme mort que il trouvèrent au fondement de<br>
+leur églyse, que c'estoit le corps Monsieur saint Denis, pour essaucier<br>
+leur lieu.</i><br>
+<br>
+<br>
+(En ce temps tenoient l'empereur de Rome et le roy de France Henri grant<br>
+amour et grant affinité ensemble: car le roy Henri avoit une sienne niepce<br>
+par mariage.) [380]Si avint ainsi que le roy Henri envoia ses messages à<br>
+l'empereur pour aucune besoingne avoir, si comme il est de coustume entre<br>
+les roys et les empereurs. En Bavière estoit l'empereur, en une cité qui a<br>
+nom Radibonne; et tout le peuple du pays, les barons et les prélas estoient<br>
+assemblés pour aucune erreur qui estoit espandue par le païs: si vous<br>
+comperons coment.<br>
+<br>
+ Note 380: Cela est pris du livre intitulé: <i>De detectione corporum<br>
+ S.S. Dionysii, Rustici et Eleutherii</i>. (Voyez les <i>Historiens de<br>
+ France</i>, tome XI, p. 469.)<br>
+<br>
+En ceste cité il est une abbaïe fondée de Saint-Ermantrus. Si avint que<br>
+l'abbé de léans faisoit un fondement pour maçonner en l'églyse qui moult<br>
+estoit vielle et ancienne, ains comme sé elle déust cheoir. Dedens<br>
+trouvèrent le corps d'un homme tout entier. Tantost cheyrent en ténèbres<br>
+d'ignorance et oublièrent la paour de Nostre-Seigneur, pour ce que il<br>
+vouloient essaucier leur lieu; et affermèrent au peuple qu'il avoient<br>
+trouvé le corps saint Denys aréopagite. Tost fu ceste nouvelle par le pays<br>
+espandue: l'évesque meisme de la cité manda les autres évesques voisins, et<br>
+leur demanda conseil de ceste chose, et leur dist à la parfin que c'estoit<br>
+sa volenté que tel corps qui ainsi avoit esté trouvé fust levé<br>
+solempnellement et mis entre les corps sains. A ce s'accordèrent tous, et<br>
+asséna l'évesque le jour de celle élévation, et les pria qu'il revenissent<br>
+tous à celuy jour.<br>
+<br>
+Endementres, furent plusieurs de divers ordres qui amonestèrent l'évesque<br>
+qu'il priast l'empereur qu'il voulsist estre à ce jour. Et l'empereur, qui<br>
+pas ne cuidoit que ce fust vérité, se fléchit toutefois à leurs prières et<br>
+leur promist que il y seroit. Endementres assembla le peuple et les prélas<br>
+de diverses régions. En la parfin, vint l'empereur et l'apostole Léon, qui<br>
+nouvellement estoit ordené. En ce point, vindrent les messages le roy Henri<br>
+à la court de l'empereur. Moult s'emerveillèrent quant il virent l'apostole<br>
+et les barons et les prélas et tout le peuple assemblés: et demandèrent<br>
+sagement pourquoy ce estoit. Et quant il sceurent la vérité, si n'en firent<br>
+nul semblant, ains se présentèrent devant l'empereur pour dénoncier la<br>
+besoingne pourquoy il estoient venus. L'empereur les escouta volentiers, et<br>
+quant il s'en fu conseillié, si leur donna response souffisant à leur<br>
+oppinion.<br>
+<br>
+Lors cuida qu'il demandoient congié de retourner en leur païs; mais avant,<br>
+descouvrirent ce qu'il avoient en leurs cuers conceu devant l'empereur, et,<br>
+en la présence de tous, parlèrent en telle manière: &laquo;Très puissant<br>
+empereur, tu scés bien que cil n'est pas establi en son propos qui a double<br>
+courage[381]; et comme cil vice fait à blasmer en personne de petit estat,<br>
+moult doit mieux estre damné en prince, en empereur et en roy; car ainsi<br>
+comme aucun esleu en grant dignité resplandist plus s'il est enluminié de<br>
+vérité, ainsi cil meisme qui est en tel état fait plus à dampner et à<br>
+despiser, s'il s'abandonne à péchié; et ce voulons manifester pour ce que<br>
+nous avons ainsi commencié à parler. Tu as maintenant promis que tu<br>
+garderas loïauté et amitié générale envers notre roy; mais il semble que tu<br>
+face jà contre luy et contre ce que tu as promis, car nous avons entendu<br>
+que cil peuple, qui ci est assemblé de divers lieux, est pour ce venu que<br>
+tu veus lever et metre en révérence avec les sains martirs la charoingne<br>
+d'un homme mort que l'en a trouvé en terre; et plus, que l'en le veult<br>
+lever pour le corps saint Denys l'aréopagite. Si tu veulx bien savoir et<br>
+enquerre la vérité de ceste chose que nul ne devroit né penser né dire né<br>
+faire, car la sentence des plus grans clers qui soient en France conferme<br>
+que l'en treuve ès gestes le roy Dagoubert, qui fonda l'églyse, que il<br>
+scella le corps saint Denys et de ses deux compaingnons en chasces dont<br>
+l'entrée ferme à trois paires de serreures que l'en puet encore veoir<br>
+jusques au jour d'uy; et les mist darrière l'autel en une croute voutée à<br>
+chiment qui est si fort et si estroite que nul n'y puet entrer fors par une<br>
+petite entrée; et plus encore, que par-dessus est un tabernacle hault et<br>
+pesans d'or fin et de pierres précieuses, où le saint clou et la sainte<br>
+couronne sont honnestement gardées jusques au jour duy; et sé le corps<br>
+saint Denys doncques est si diligemment gardé et a tousjours esté, comment<br>
+le eust su nul larron embler? Après comme tu dois savoir que il soit<br>
+apostre de France, et la couronne et le roiaume a tousjours esté gardé et<br>
+deffendu par les prières de si grant patron, nous nous esmerveillons coment<br>
+tu t'es si légièrement assenti à croire ceste erreur, tu qui recongnois de<br>
+parole que tu es joins à nostre roy en amistié et en charité, pour laquelle<br>
+chose il nous semble que tu ayes courage et propos de grever et de faire<br>
+moleste au roiaume de France, quant tu accordes que celle charoingne d'home<br>
+mort soit levée pour le corps saint Denys l'aréopagite, au moins, jusques à<br>
+tant que tu ayes fait savoir à nostre seigneur le roy de France, ton amy,<br>
+que il fasse enquerre loiaument, savoir non sé il a en France le corps<br>
+saint Denys; et sé tu oïs dire certainement que il ne soit là, si pourras<br>
+faire ce que tu as commencié; et sé tu le fais autrement, nous cuidons que<br>
+moult de maux en doivent venir.&raquo;<br>
+<br>
+ Note 381: <i>Courage.</i> Manière de penser. <i>Courage</i> étoit autrefois<br>
+ synonyme de <i>cœur</i>.<br>
+<br>
+Après ce que les messages orent ainsi parlé et l'empereur les eut<br>
+diligemment escoutés, si leur respondi que il s'en conseilleroit à<br>
+l'apostole et aux barons. Après le conseil leur respondi que leur sentence<br>
+estoit bonne et selon raison. A tant s'en partirent les messages et s'en<br>
+retournèrent en France.<br>
+<br>
+<br>
+VIII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1050.<br>
+<br>
+<i>Coment ceste erreur fu estainte et prouvée du contraire à Saint-Denis, en<br>
+France, par le démonstrement des glorieux martyrs Monsieur saint Denis et<br>
+ses compaignons, en la présence le roy, et les barons, et les prélas et le<br>
+peuple.</i><br>
+<br>
+<br>
+Quant il furent retournés et il eurent au roy rendu response de la<br>
+besoingne pourquoy il estoient là alés, si luy comptèrent après, tout par<br>
+ordre, coment ceste chose estoit alée. Et le roy, qui moult estoit en<br>
+grande cure de ceste chose, manda, à jour nommé, les barons et les prélas<br>
+du royaume et les assembla, et meismement Huon, abbé de Saint-Denys. Et<br>
+quant il furent assemblés, le roy leur compta la besoingne à grant pleurs<br>
+et grant larmes, si comme les messages luy avoient rapporté, et leur<br>
+demanda conseil de ceste chose.<br>
+<br>
+Lors trouvèrent en leur conseil que ceste erreur ne pouvoit estre esteinte<br>
+sé ce n'estoit par la démonstrance du corps; et que l'abbé mandast par tout<br>
+et signifiast, par lettre, le jour que ce serait fait; et que tous ceulx<br>
+fussent présens à qui les lettres seroient portées; et que il ne laissast,<br>
+en nulle manière, que il ne feist savoir le jour à ceulx qui ceste erreur<br>
+avoit esmeue, pour ce que, sé il n'y estoient pas, la derrennière erreur ne<br>
+fust pire que la première; à tant se despartirent tous. Mais l'abbé leur<br>
+pria avant, que il venissent quant il leur feroit assavoir le jour. Et<br>
+l'abbé repaira à Saint-Denys, et raconta au couvent de léans ceste chose à<br>
+grant plours et à grant larmes; et les frères, qui doubtoient le commun<br>
+péril, estoient à grant mésaise et chanceloient entre paour et espérance,<br>
+et touteffois furent-il relevés et confortés par la grace de celuy en qui<br>
+l'espérance des bien-créans est toute mise jus, et se mistrent en la<br>
+disposition de Nostre-Seigneur, et s'abandonnèrent moult efforciement à<br>
+vigilles et à oroisons communes et privées. Et l'abbé envoya, tandis, ses<br>
+lettres près et loing, et si n'oublia pas à envoyer à ceulx de la cité de<br>
+Radibonne, par qui celle erreur estoit commenciée, et assigna le jour au<br>
+cinquiesme des ides de juing.<br>
+<br>
+Quant le couvent eut longuement esté en oroisons, en vigilles, en jeunes et<br>
+autres pénitences par quoy la divine pitié a mercy de pécheurs, et le jour<br>
+que fu mis approcha, si commencèrent à venir de toutes pars évesques, abbés<br>
+et prestres et clers, moines, contes et barons; et, du menu peuple, hommes<br>
+et femmes sans nombre, de diverses contrées; et si y vint Huedes, le frère<br>
+le roy, que le roy y envois, et, avec luy, plusieurs gens de court; et si<br>
+luy commanda que il luy sceust raconter certainement en quelle manière le<br>
+créateur de toutes choses vouldroit révéler aux siens ce qu'il désirent. Si<br>
+n'y voult pas venir, car il se sentoit à si grant pécheur, ce disoit, que<br>
+il n'estoit pas digne de regarder de yeux du corps les reliques de si<br>
+précieux martyr; mais touteffois créoit fermement et loiaument que la<br>
+divine debonnaireté seroit là présente par œuvres; et si envoia une pourpre<br>
+vermeille pour envelopper les précieuses reliques[382]. Quant ce vint après<br>
+l'office des matines, que tout le couvent eut esté toute nuit en oroison,<br>
+et les évesques et les abbés furent présens, il ostèrent l'escrin de<br>
+l'entrée de la fort voute, à grant révérence, et fu apportée devant tous<br>
+scellée et forment et fermement, par merveilleux art, selon l'ancienne<br>
+coustume des orfèvres qui jadis furent. Descellée fu à grant peine en la<br>
+présence de tous, et furent trouvés entièrement les os du corps du précieux<br>
+martyr, enveloppés en un drap de soie si viel et si pourri, que il<br>
+s'anientissoit et devenoit poudre entre les mains de ceulx qui le<br>
+manioient, ainsi comme fait toille d'araignées. Tous furent maintenant<br>
+remplis de si grant odeur, que il disoient que nulle espice né nulle odeur<br>
+aromatique ne povoit si souef flairier. Lors furent maintenant remplis de<br>
+si grant léesse qu'il commencèrent à chanter graces et louanges à<br>
+Nostre-Seigneur, et en grans larmes et en grans sangloux entremellés,<br>
+assemblèrent les pièces du viel paile et la poudre de vestement Monsieur<br>
+saint Denys et ses compaingnons; et les os qui par l'abbé Hues de léans<br>
+estoient traittés dévotement enveloppèrent au riche paile que le roy y eut<br>
+envoié. Lors commencèrent les évesques à crier au peuple la vérité si comme<br>
+il l'avoient trouvée: adoncques la joie fu si grant au peuple que nul ne le<br>
+pourroit dire. Un pou en loing de l'églyse portèrent les reliques en<br>
+procession pour esmouvoir la dévocion du peuple. Huedes, le frère du roy,<br>
+retourna au roy à Paris, et luy compta tout, par ordre, si comme il avoit<br>
+esté. Et le roy, qui fu lié oultre mesure, vint en ce jour meisme à pié, et<br>
+tout nus piés par grant dévocion, et vint jusques à l'églyse moult<br>
+humblement, pour honorer son glorieux seigneur. Après, offri un riche drap<br>
+de soie et puis prist congié de retourner. Les reliques portèrent à<br>
+procession à grant multitude de peuple, devant et darrière, et puis<br>
+asseirent la chasse sur l'autel. Ainsi demoura vingt jours entiers, pour la<br>
+multitude du peuple; car chascun jour venoient nouvelles de diverses<br>
+régions, et tant comme il demoura ainsi, fu gardé, par jour et par nuit,<br>
+des deux parties du couvent, l'une après l'autre. Si fu ainsi laissié tout<br>
+apensement, jusques à tant que cil qui avoient esmeu celle erreur en porent<br>
+savoir la certaineté par eux ou par autruy.<br>
+<br>
+ Note 382: Suivant toutes les apparences, on auroit dû faire remonter<br>
+ l'<i>oriflamme</i> au don de cette <i>pourpre vermeille</i>, et je ne comprends<br>
+ pas comment aucun de ceux qui ont parlé de ce fameux étendard ne<br>
+ s'est arrêté au récit de cette première ouverture de la chasse de<br>
+ Saint-Denis.<br>
+<br>
+Après les vingt jours fu le vaisseau rassis en son propre lieu, ainsi comme<br>
+il estoit devant, à la loange de celuy qui vit et règne sans fin.<br>
+<br>
+<br>
+IX.<br>
+<br>
+ANNEE: 1050.<br>
+<br>
+<i>Des noms des barons et des prélas qui la furent présens.</i><br>
+<br>
+<br>
+Si ne doit-on pas entrelaissier que l'en ne mette les noms d'aucuns qui là<br>
+furent, à la mémoire de ceux qui à venir seront.<br>
+<br>
+Des prélas furent cils: Guy, archevesque de Sens; Robert, archevesque de<br>
+Cantorbie; Imbert, évesque de Paris; Elinant, évesque de Laon; Baudouyn,<br>
+évesque de Noyon; Gautier, évesque de Meaux; Frolans, évesque de Senlis. Si<br>
+amena chascun avec soy vaillans personnes et clers et lays. Des abbés<br>
+furent cils: premier, l'abbé Hues de Saint-Denys; Aubert, abbé de<br>
+Nermoustier; Jehan, abbé de Fescamp; Landry, abbé de<br>
+Saint-Pierre-de-Chartres; Robert, abbé de Saint-Pierre-de-Fossés; Raoul,<br>
+abbé de Saint-Remy de Rains. Si fu celui un des messages qui afferma devant<br>
+l'empereur que saint Denys l'aréopagite estoit en France, et si y fu<br>
+Geffroy, abbé de Coulons, et tous ces abbés avoient amené preud'homes et<br>
+religieux. Des barons furent cils présens: Huedes, le frère le roy;<br>
+Gautier, le conte de Pontis; Girart, conte du Corbueil; Yves, conte de<br>
+Beaumont; Galerant, conte de Meulant, et maint autres nobles hommes, sans<br>
+le grant nombre des simples chevaliers.<br>
+<br>
+<br>
+X.<br>
+<br>
+ANNEE: 1051.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy espousa la fille au roy de Roussie, dame de sainte vie. Et<br>
+coment la cite de Paris fu arse, et coment le roy fist couronner Phelippe<br>
+son fils ainsné. Après, de la mort le roy Henri.</i><br>
+<br>
+<br>
+[383]De la niepce Henri, l'empereur d'Allemaingne, que le roy eut espousée,<br>
+eut le roy une fille qui assez tost fu morte; la mère meisme ne vesqui puis<br>
+longuement; et le roy, qui pas ne voult estre sans femme, envoia Gautier,<br>
+évesque de Meaux, au roy de Roussie, et luy manda qu'il luy envoiast une<br>
+sienne fille qui avoit nom Anne; et cil le fist moult volentiers. Et quant<br>
+elle fu venue, le roy manda ses barons et l'espousa moult solempnellement.<br>
+Et la dame, qui sainte vie menoit, pensoit plus aux choses spirituelles qui<br>
+à venir sont que elle ne faisoit aux temporelles, en espérance qu'elle en<br>
+receust le loier en la vie perdurable. Une églyse fonda en la cité de<br>
+Senlis, en l'onneur de saint Vincent.<br>
+<br>
+ Note 383: <i>Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47.</i><br>
+<br>
+Beneureusement et glorieusement vesqui le roy avec ele long-temps, et<br>
+engendra en ele trois vaillans fils: Phelippe, Robert et Hues, qui fu<br>
+appelé Hues-le-Grant, et fu père Raoul, conte de Vermandois.<br>
+<br>
+En ce temps fu arse la cité de Paris, et avecques, en tour ce temps, fu<br>
+famine trop grant qui dura bien sept ans. Phelippe, l'ainsné des trois<br>
+frères, fu oint et sacré au vivant de son père, et par son commandement;<br>
+car il estoit jà viel et débrisié; ce fu en l'an de l'Incarnation mil<br>
+soixante-dix. Eu l'an après morut Henri et fu enseveli en l'églyse<br>
+Saint-Denys avec son père et son aïeul et son bisaïeul, et les autres roys<br>
+qui laiens gisent. Cil roy Henri fu moult vaillant et moult courageux en<br>
+armes.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<i>Ci finent les fais au bon roy Henri.</i><br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+CI PARLE DU PREMIER<br>
+ROY PHELIPPE.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+I.<br>
+<br>
+ANNEES: 1080/1095.<br>
+<br>
+<i>Coment il saisi la contée de Vauquessin, et coment il ferma le chastel de<br>
+Montmelian. Et coment le duc Guillaume de Normandie passa en Angleterre et<br>
+occist le roy et saisi le roiaume. Et coment le pape Urbain fist croiserie<br>
+pour aler oultre-mer.</i><br>
+<br>
+<br>
+[384]Le roy Phelippe, qui fu le premier des roys qui par ce nom fust<br>
+appelé, vesqui en son temps moult en paix[385], et moult luy fu fortune<br>
+débonnaire. Femme prist qui Berthe fu appelée, fille le conte de Hollande<br>
+et sereur le conte Robert de Flandres. De celle eut une fille et un fils.<br>
+La fille eut nom Constance et le fils Loys. Puis fu-elle espousée à<br>
+Buiaumont, le prince d'Antioche. Le roy, qui véoit bien que son pouvoir et<br>
+sa seigneurie estoit moult amenuisiée, ce luy estoit avis, par le défaut de<br>
+ses ancesseurs, désiroit moult à mouteploier. En ce temps, estoit conte de<br>
+Bourges un vaillant chevalier qui Harpin avoit nom. Cil Harpin, si comme<br>
+aucunes escriptures dient, se croisa à la première croiserie de Perron<br>
+l'Hermite, qui fu en ce temps, et ala oultre-mer à la première muete; la<br>
+contée de Bourges vendit au roy Phelippe soixante mil sols[386].<br>
+<br>
+ Note 384: <i>Aimoini continuatio, lib. V, cap. 47.</i><br>
+ <br>
+ Note 385: <i>Moult en paix.</i> Cela n'est pas dans le texte d'Aimoin, qui<br>
+ se contente de donner à Philippe l'épithète de <i>Magnificus</i>.<br>
+ <br>
+ Note 386: Harpin, comte ou vicomte de Bourges, a été célébré dans les<br>
+ chansons de geste du treizième siècle. Celle de Lion le fait père du<br>
+ héros principal, et, suivant elle, Harpin auroit été dépouillé de son<br>
+ fief en punition d'un meurtre commis sous les yeux du roi de France.<br>
+ Plus tard son fils Lion seroit revenu à Bourges et auroit été reconnu<br>
+ comme le légitime héritier des domaines de son père. (Voyez le<br>
+ manuscrit du Roi, fonds de Sorbonne, n° 450.)<br>
+ <br>
+Après ce, avint que guerre mut entre Geffroy-le-Barbu, conte d'Anjou, et<br>
+Fouques Rechin, son frère, qui conte estoit de Gastinois. Si estoit la<br>
+cause telle que Fouques se plaingnoit de ce que son frère luy avoit donné<br>
+trop petite partie de terre. Au roy Phelippe ala et luy promist que il luy<br>
+lairoit toute la contée de Gastinois, mais que il ne luy nuisist de la<br>
+guerre que il pensoit à mouvoir contre son frère. Et le roy se conseilla<br>
+sur ce, puis luy octroya volentiers. Lors vint Fouques à bataille contre<br>
+son frère et eut de luy victoire par l'aide des Angevins et des Torainois,<br>
+et le prist et le tint en sa prison jusques à la fin de sa vie; mais en<br>
+celle bataille eut assez occision de barons et d'autres gens. Après celle<br>
+victoire laissa au roy la contée de Gastinois, si comme il luy avoit<br>
+promis; mais les riches hommes et les chevaliers du païs ne vouldrent faire<br>
+hommage, jusques à tant qu'il eut juré, comme roy, que il tendroit les<br>
+anciennes coustumes du païs.<br>
+<br>
+Ne scay quans ans après, si comme convoitise et malice croissent toujours,<br>
+le roy saisi et prist la contée de Vouquesin et la tint en sa seigneurie;<br>
+et ferma lors le chastel de Montmelian[387], contre le conte Huon de<br>
+Dampmartin. (Mais cy endroit doit chascun savoir que ceste contée de<br>
+Vouquesin muet[388] des fiés de Saint-Denys en France, et quiconque la<br>
+tient, il en doit l'ommage à l'abbé de laiens. Et le service du fié si est<br>
+tel que il doit porter ès batailles et ès osts l'oriflamme Monsieur saint<br>
+Denis, toutes les fois que le roy ostoie; et le roy la doit venir querre en<br>
+l'églyse par grant dévotion et prendre congié aux martyrs avant qu'il<br>
+meuve. Et quant il part de l'églyse, il s'en doit aler tout droit là où il<br>
+muet, sans tourner né çà né là en autre besoingrie[389].)<br>
+<br>
+ Note 387: <i>Montmelian.</i> D'après ce texte, le château de Montmelian<br>
+ devoit être entre le Vexin et le comté do Dammartin en Goële. Cette<br>
+ position est encore attestée par le rapprochement de deux passages du<br>
+ roman de <i>Garin-le-Loherain</i>. Dans le premier, Fromont citant un don<br>
+ que lui fit le roi:<br>
+ <br>
+ Jà fust uns jor que m'éustes covent,<br>
+ Quant vous chaciez devant <i>Montmelian</i>,<br>
+ En la forêt qui à celui appent,<br>
+ Quant à Begon donnas en chasement<br>
+ La ducheté de Gascongne la grant.... etc.<br>
+ (Tom. 1, p. 123.)<br>
+ <br>
+ Et plus loin, Fromont revenant sur lu même point:<br>
+ <br>
+ Vous savez bien l'emperères jadis<br>
+ M'ot en covent quant il fu à Senlis,<br>
+ Quant à Bégon la Gascongne rendit..., etc. (Id., p. 149.)<br>
+ <br>
+ Il existe encore aujourd'hui, au-dessous des forêts d'Ermenonville et<br>
+ de Chantilly, un petit bois de <i>Montmelian</i>, près d'un hameau nommé<br>
+ Notre-Dame de Montmelian. C'est là qu'étoit le château fermé par le<br>
+ roi Phillippe Ier.<br>
+ <br>
+ Note 388: <i>Muet</i> est mouvante.<br>
+ <br>
+ Note 389: De là l'opinion à tort soutenue par Ducange et autres<br>
+ savans illustres, que nos rois auroient adopté<br>
+ l'oriflamme de Saint-Denis seulement depuis la réunion du Vexin à la<br>
+ couronne. Mais ce passage bien compris, et la charte de Louis-le-Gros<br>
+ sur laquelle on s'est appuyé, prouvent justement le contraire. Voyez<br>
+ une note de <i>Garin-le-Loherain</i>, tome 2, page 121. Voyez aussi le<br>
+ précieux ouvrage de M. Rey sur le <i>Drapeau et les insignes de la<br>
+ monarchie françoise</i>. Paris, 1836.<br>
+<br>
+<i>Incidence.</i>--Sept jours devant les kalendes de may, apparurent comètes au<br>
+ciel, près de cinq jours, et donnoient grant clarté contre occident.<br>
+<br>
+En cest an meisme, avint que Guillaume, duc de Normandie, passa en<br>
+Angleterre; (le roy occist) et saisi le roiaume.<br>
+<br>
+En cest an meisme, osta le roy Phelippe les chanoines lui estoient à<br>
+Saint-Martin-des-Champs, delez Paris, ainsi comme par divine inspiration,<br>
+pour ce qu'il vivoient déshonnestement et faisoient mauvaisement le<br>
+service. L'églyse donna à Saint-Pierre-de-Clugny et fist laiens venir les<br>
+moines de l'abbaïe, au temps l'abbé Huon.<br>
+<br>
+[390]En l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur mil quatre vingt et quinze,<br>
+vint en France le pape Urbain; homme estoit plain de bonnes meurs et de<br>
+grant dévocion. Son concile assembla en la contée de Clermont en Auvergne.<br>
+Et quant le concile fu assemblé qui fu de trois cent et vint, que évesque<br>
+que abbés, il se leva au concile et commença à parler comme cil qui estoit<br>
+bien enparlé et de parfonde loquence. Lors les commença à enseigner et<br>
+amonester comment il se devoient maintenir et gouverner eulx et le peuple<br>
+de leur éveschié et de leurs diocèses par les provinces. Lors descendi en<br>
+plourant sur la povre terre d'oultre-mer où nostre Sauveur avoit esté mort<br>
+et vif et crucifié pour nos péchiés, que la gent sarrazine destruisoient,<br>
+si comme il avoit oï dire certainement; si amonestoit, à grans soupirs, le<br>
+peuple et les barons que elle fust secourue.<br>
+<br>
+ Note 390: <i>Aimoini continuatio, lib. V, cap. 48.</i><br>
+<br>
+Sa parole, qui volentiers fu reçue ès cuers des bons crestiens par la vertu <br>
+u Saint-Esperit, fist grant fruit: car le très-vaillant Aimars, évesque du<br>
+Pui, se croisa tantost, embrasé de l'amour Nostre-Seigneur, comme cil qui<br>
+tant bien fist et tant fust sage et preux en secourre et en aidier en toute<br>
+manière la chevalerie de la crestienté; si comme il est apparent, ès fais<br>
+que le barnage[391] de France fist en celle voie.<br>
+<br>
+ Note 391: <i>Barnage.</i> Baronnage.<br>
+<br>
+Après luy, se croisèrent les haulx hommes Hues-le-Grant[392], frère le roy<br>
+Phelippe; Raymont, le conte de saint Gile; Estienne, le conte de Blois;<br>
+Robert, conte de Flandres; Paiens de Kaneleu[393], Rogier de Rosoy et maint<br>
+autres princes du roiaume de France, outre chevalerie et gens de pié sans<br>
+nombre. Par la renommée de ceste croiserie, se croisèrent maint autres<br>
+nobles et princes en autres régions.<br>
+<br>
+ Note 392 <i>Hues-le-Grant.</i> &laquo;Hugo magnus.&raquo; Cette finale du nom de<br>
+ plusieurs membres de la famille capetienne ne doit-elle pas être<br>
+ considérée comme analogue à celle des Charles de la seconde race.<br>
+ <i>Carlomannus</i> ou <i>Carlomagnus</i>, <i>Hugomagnus</i>, etc.<br>
+ <br>
+ Note 393: <i>Paiens de Kaneleu.</i> Le latin du continuateur ne porte pas<br>
+ ce nom ni le suivant.<br>
+<br>
+En Sezile Buiaumons, le prince de Puille qui fu fils Robert Guichart,<br>
+estrait de la nacion des Normans; et le vaillant Tancrès, ses niés et maint<br>
+autres vaillans chevaliers de celle contrée; en Lorraine, le vaillant<br>
+Godefroy de Bouillon, Baudouyn et Eustace, ses frères, et maint autres<br>
+nobles princes de celle région. Et Nostre-Seigneur, qui vit leur intention<br>
+et leur bonne volenté, leur donna si grans graces que, après tant de paines<br>
+et de travaux que il souffrirent pour l'amour de Nostre-Seigneur,<br>
+prinstrent-il la grant cité de Nice et la noble cité d'Antioche, et puis<br>
+après la sainte cité de Jhérusalem et aultres plusieurs cités et chasteaux<br>
+sans nombre; et délivrèrent le saint sépulcre des paiens et de leurs<br>
+ordures, et les occistrent et destruirent, et orent tousjours victoire par<br>
+la vertu du Saint-Esperit. Et quant il orent ainsi esploicté, aucuns<br>
+retournèrent en leurs contrées et aucuns démourèrent au pays pour la terre<br>
+et le peuple deffendre, si comme Godeffroy de Bouillon, qui puis fu roy de<br>
+Jhérusalem, Baudouin et Eustace ses frères et maint autres barons.<br>
+<br>
+<br>
+II.<br>
+<br>
+ANNEES: 1100/1101.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Phelippe refusa la royne Berthe sa femme et la mist en<br>
+prison. Et coment l'apostole l'escomenia et son roiaume. Et de Loys, son<br>
+fils, coment il deffendi viguereusement le roiaume contre le roy<br>
+d'Angleterre.</i><br>
+<br>
+<br>
+(Atant nous tairons de ceste matière qui pas n'appartient à nostre propos;<br>
+si parlerons du roy Phelippe et de son fils Loys qui, avec son père,<br>
+gouverna le roiaume, ains qu'il fust couronné jusques à ce qu'il alast de<br>
+vie à mort: et puis se fist couronner et régna tout seul; comme roy fier et<br>
+vertueux, si comme nous racompterons en ses propres fais.)<br>
+<br>
+[394]Grant temps après refusa le roy Phelippe la royne Berthe, sa femme,<br>
+par l'amonestement du deable; du tout se retrait d'ele et la mist en un<br>
+fort chastel qui a nom Montrueil sur la mer, dont il l'avoit, devant ce,<br>
+douée, et s'abandonna à la luxure et avoultire, qui parestoit trop honteuse<br>
+chose à si hault homme. A Foulques Rechin, conte d'Angiers, tolli-il<br>
+Bertrade sa première femme; par plusieurs ans fu avec ele en avoultire et<br>
+la dame eut trois enfans de luy, deux fils et une fille. Les deux fils<br>
+furent Phelippe et Floire, et la fille fu puis contesse de Triple.<br>
+Longuement vesqui ainsi en avoultire, né oster ne s'en vouloit pour nul<br>
+amonnestement; mais l'apostoile, qui vouloit pourveoir au salut de s'ame,<br>
+et qui se doubtoit que Dieu ne l'en méist à raison par son deffaut, au jour<br>
+du jugement, escoménia luy et son roiaume; et le roy qui toutefois douta la<br>
+sentence par la grace que Nostre-Seigneur lui fist, laissa celle dame qu'il<br>
+avoit longuement tenue es avoultire, et reprist la royne Berthe, sa loyale<br>
+espouse. [395]Le damoiseau Loys, qui encore estoit en l'aage de douze ans<br>
+ou de treize ans, estoit tant beau et tant doulx et tant preux et tant bien<br>
+affaitié en toutes choses et plain de bonnes meurs, et tant amandoit<br>
+toujours en proesce et en courage que il donnoit bonne exemple de soy, aux<br>
+barons et au peuple, de son roiaume maintenir et gouverner, et des églyses<br>
+deffendre merveilleusement. Dont tous ceulx qui bien et paix aimoient en<br>
+estoient en grant désirier.<br>
+<br>
+ Note 394: <i>Aimoini continuatio, lib. V, cap. 49.</i><br>
+ <br>
+ Note 395: A compter d'ici commence la traduction de la <i>Vita Ludovici<br>
+ regis Philippi filii</i>, par le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger.<br>
+<br>
+Icil noble damoiseau s'accoustumoit à amer et à honnorer l'églyse de<br>
+Saint-Denys de France, selon la coustume de France ancienne et de<br>
+long-temps; et selon ce que ses ancesseurs la maintindrent, il la maintint<br>
+tousjours à grant chierté et à grant révérence, pour l'onneur des martyrs<br>
+desquels il estoit soustenu et aidié en ceste mortelle vie et par quelles<br>
+prières il attendoit à estre secouru quant à l'ame, après la mort; et si<br>
+pensoit à estre moine de léans, sé ce fust que estre péust. Mais tandis<br>
+comme il estoit encore en l'aage de douze ou de treize ans, se penoit-il<br>
+moult de venir à valeur et à proesce de grant homme, non pas à chacier né à<br>
+autres jeux enfantins à qui tel aage s'abandonne légièrement; ains<br>
+apprenoit et usoit des armes par qui l'on vient à proesce et à valeur; et,<br>
+sans faille, faire luy convenoit par force, sé il ne voulsist perdre son<br>
+roiaume par mauvaiseté et par paresse; car les plus grans et les plus<br>
+puissans des barons du roiaume le commencièrent à assaillir: et meismement<br>
+le puissant et le couragieux roy d'Angleterre, fils Guillaume, duc de<br>
+Normandie, qui Angleterre conquist et fust appelé Guillaume le bastart. Et<br>
+pour ce que il commença à estre assailli si jeune, fu il preux, par les<br>
+grans besoingnes qui luy sourdoient de toutes pars: car vertu et proesce<br>
+croit par us et par travail endurer, et en devient on sage et pourveus aux<br>
+grant besoingnes, et en vient-on souvent à grans emprises. Et par ce<br>
+s'enfuit paresse et oisiveté, qui trop font de maus à ceus qui les<br>
+maintiennent; car ainsi comme dit le sage: &laquo;Oisiveté et paresse<br>
+admenistrent nourrissement aux vices.&raquo;<br>
+<br>
+Cil roy Guillaume d'Angleterre estoit chevalier merveilleus aux armes et<br>
+sur tous hommes estoit convoiteux et désirant d'acquerre los et renommée.<br>
+Quant il eut deshireté son ainsné frère, Robert, le duc de Normandie, de<br>
+toute la duchée, si comme elle s'estent, après ce qu'il s'en fust alé<br>
+oultre-mer, si se commença à approchier des marches du roiaume de France et<br>
+à assaillir le noble damoisel Loys, en toutes les manières qu'il povoit.<br>
+Semblablement et dessemblablement guerroioient l'un l'autre: semblablement<br>
+en ce que l'un né l'autre ne se tenoit maté né vaincu; dessemblablement en<br>
+ce que le roy Guillaume estoit fort et aduré et parcréur d'aage, comblé<br>
+d'avoir et large despendeur, et que merveilleusement savoit atraire à luy<br>
+chevaliers et soudoiers; et que le jouvenceau Loys estoit povre d'avoir et<br>
+jeune d'aage, et se gardoit de grever le roiaume que son père tenoit encore<br>
+en sa main: et si, osoit maintenir guerre et contrester à si puissant homme<br>
+et si riche, par proesce de chevalerie et par hardement de cuer tant<br>
+seulement. Dont véissiez le noble damoisel chevauchier par le païs, à tant<br>
+de chevaliers comme il povoit avoir, une heure ès marches de Berri, autre<br>
+heure ès marches d'Auvergne: né jà, pour ce, ne le véist on moins tost en<br>
+Vauquessin, quant mestier en estoit. Et assembloit souvent au roy Guillaume<br>
+d'Angleterre, à trois cens chevaliers ou à cinq cens ou à moins, encontre<br>
+dix mille chevaliers. Si avenoit souvent selon la doubteuse avanture de<br>
+bataille, que il desconfisoit ses ennemis et tel fois qu'il restoit<br>
+desconfi. Et en tels poingnéis prenoit-on souvent des plus nobles barons,<br>
+d'une part et d'autre. Une heure en prist, le damoiseau Loys, des plus<br>
+nobles que le roy d'Angleterre eust, comme le noble conte Simon, Gilebert,<br>
+seigneur de l'Aigle, qui, à ce temps estoit le plus prisié chevalier de<br>
+toute Normandie et Angleterre[396], et Paiens, le seigneur de Gisors, à qui<br>
+le roy d'Angleterre ferma lors premièrement le chastel de Gisors[397], et<br>
+d'autre part reprist, le roy d Angleterre, des plus vaillans chevaliers de<br>
+France, comme le vaillant conte Mathieu de Beaumont, le noble conte Simon<br>
+de Montfort[398], et Paiens, le seigneur de Montjay. Mais l'angoisse et la<br>
+destresse d'avoir, pour les soubdoiers paier, fist tost venir à raençon les<br>
+prisonniers au roy Anglais; mais les prisonniers de France ne peurent pas<br>
+estre si tost délivrés; ains furent en prison longuement, n'oncques par<br>
+mille raençon n'en porent eschapper jusques à tant qu'il eurent fait<br>
+hommage au roy d'Angleterre et qu'il eurent juré sur sains qu'il luy<br>
+seroient en aide à leur povoir contre le roy et contre le roiaume de<br>
+France.<br>
+<br>
+ Note 396: <i>Gilebert de Laigle</i> est honorablement mentionné par le<br>
+ poète Geoffroi Gaimard. Voyez les fragmens de ce poète, publiés par<br>
+ M. Fr. Michel. (Rouen, 1830, p. 56.) Il étoit à côté du roi Guillaume<br>
+ le Roux, quand celui-ci fu mortellement frappé par Tyrrel, à la<br>
+ chasse.<br>
+ <br>
+ Note 397: Le sens est ici mal rendu; c'est <i>Paiens</i> que Suger indique<br>
+ comme ayant fermé ce chateau: &laquo;Paganum de Gisortio, qui castrum idem<br>
+ primo munivit.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 398: Simon Ier, fils d'<i>Amauri</i> Ier, celui qui fortifia<br>
+ <i>Montfort-l'Amauri</i>.<br>
+ <br>
+<br>
+III.<br>
+<br>
+ANNEE: 1106.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Guillaume d'Angleterre, desiroit à avoir le roiaume de<br>
+France, et coment il grevoit povres gens et l'Églyse, et ravissoit leurs<br>
+biens; et coment il fu occis soudainement d'une saiete, par la divine<br>
+vengeance.</i><br>
+<br>
+<br>
+Lors disoit-on que cil roy Guillaume d'Angleterre, qui trop estoit fier et<br>
+orgueilleux, béoit à avoir le roiaume de France. Car le noble damoiseau<br>
+Loys estoit tout seul demouré droit hoir du roy Phelippe et de la royne<br>
+Berthe, qui sereur estoit Robert, le conte de Flandres. Si avoit-il deulx<br>
+autres fils, Phelippe et Floire, de Bertrade, la contesse d'Angiers, qu'il<br>
+avoit louguement maintenue par-dessus sa femme espousée; mais nul ne<br>
+s'attendoit que nul en deust régner, pour ce qu'il estoient nés en<br>
+avoultire, sé il avenist par ayanture que le noble Loys mourut. A ce<br>
+s'atendoit le roy Guillaume, si comme l'on cuidoit. Mais pour ce que ce<br>
+n'est pas droit né chose naturele que François soient en la subjeccion<br>
+d'Anglois, ains est droit que Anglois soient en la subjeccion<br>
+françoise[399], avint tout autrement qu'il ne cuidoit; si luy tolli<br>
+s'espérance la fin de la guerre. Car celle guerre eut jà duré trois ans et<br>
+plus; et le roy Guillaume vit qu'il n'en pourroit venir à chief, né par ses<br>
+Anglois né par ses Normans, si comme il cuidoit premièrement, né par les<br>
+François meisme qu'il avoit à luy alié par serement et par fiance. Si<br>
+laissa la guerre tout de son gré, et passa en Angleterre.<br>
+<br>
+ Note 399: Notre traducteur commet ici un contre-sens qui n'est<br>
+ peut-être pas complètement involontaire. Suger dit: &laquo;Parce qu'il<br>
+ n'est pas permis que les François soient soumis aux Anglois, ni même<br>
+ les Anglois aux François.&raquo; <i>Quia nec fas nec naturale est Francos<br>
+ Anglis, imò Anglos Francis subjici, etc.</i><br>
+<br>
+Après ce avint, un jour qu'il chaçoit en une forest qui avoit nom<br>
+Neuveselve, que il fu soudainement occis d'une saiete, si que pluseurs<br>
+cuidèrent qu'il eust esté occis par la divine vengeance et à bon droit, car<br>
+il guerroioit povres, gens cruellement et essilloit les églyses et trop<br>
+angoisseusement ravissoit leurs biens quant les prélas mouroient. Ce cas fu<br>
+mis de pluseurs gens sur un hault homme d'Angleterre qui avoit nom Gautier<br>
+Thirel; mais il jura puis, sur sains, devant pluseurs, non pas pour ce<br>
+qu'il en doubtast rien, comme cil qui coupe n'y avoit[400], que oncques,<br>
+celuy jour que le roy avoit esté occis, n'avoit-il esté en la forest, celle<br>
+part, né veu ne l'avoit en celle journée. Dont il est bien apparissant que<br>
+la cruauté de si puissant homme fu abatue et chastoiée par la divine<br>
+puissance; en manière que cil qui les autres travailloit à tort fu<br>
+travaillié sans fin, et cil qui tout convoitoit fu du tout despouillié. A<br>
+Dieu tant seulement qui desceint les baudrès[2] des roys quant il luy<br>
+plaist sont soubmis les roys et les roiaumes.<br>
+<br>
+ Note 400: La traduction est obscure et incomplète. Ici Suger se met<br>
+ en scène, et dit avoir lui-même entendu Gautier Tirrel jurer de son<br>
+ innocence. &laquo;Quem cum nec timeret nec speraret, jurejurando sæpius<br>
+ audivimus, et quasi sacrosanctum asserere, etc.&raquo; Mais, ce témoignage<br>
+ de Suger ne me satisfait pas complètement; lu désir de fonder une <br>
+ onjecture édifiante y paroît trop. D'ailleurs tous les historiens<br>
+ anglois s'accordent à accuser de la mort du roi, non pas la<br>
+ vengeance, mais la maladresse de Geoffroi Tirrel. (Voyez Orderic<br>
+ Vital, Gaimar, Wace; Eadmer et les autres.).<br>
+ <br>
+ Note 401: <i>Les baudrés.</i> Aujourd'hui <i>baudriers</i>, du latin<br>
+ <i>baltheum</i>, dont se sert Suger. De même dans Garin le Loherain:<br>
+ <br>
+ Aubris fu biaus, eschevis et molés,<br>
+ Gros par espaules, graisles par le <i>baudré</i>.<br>
+ (T. I, p. 85.)<br>
+<br>
+Après ce roy Guillaume, vint au roiaume son mendre frère, Henri, qui tant<br>
+fu sage et puissant: sa grant valeur et son grant sens fu puis sceu et<br>
+cogneu, comme nous dirons cy-après. Si avint ainsi qu'il fu roy<br>
+d'Angleterre, pour ce que son aisné frère, le vaillant Robert, estoit au<br>
+temps de lors au grant ost des nobles barons qui estoient meus au saint<br>
+sépulcre. Et pour ce que nous n'avons pas en propos de retraire les fais<br>
+des Anglois, fors de tant comme il appartient à nostre matière, nous en<br>
+convient taire, jusques à tant que l'istoire en fera mencion.<br>
+<br>
+<br>
+IV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1106.<br>
+<br>
+<i>Coment le noble jouvencel Loys amoit les églyses et les povres, et<br>
+combatoit noblement pour metre pais entre les barons qui guerroioient les<br>
+uns les autres.</i><br>
+<br>
+<br>
+Loys, le noble jouvenceau, estoit jà grant et parcréu; et de tant comme il<br>
+estoit tenu à simple de pluseurs[402], de tant se penoit-il plus de<br>
+pourveoir le profit des églyses; et comme courageux et defendeur du siècle<br>
+et du règne de son père, se traveilloit pour la paix du clergié, et des<br>
+gaigneurs et des povres gens: car la paix et le repos avoient jà esté si<br>
+longuement en desaccoustumance au roiaume de France, et tant avoient-il<br>
+esté troublés, que nul ne savoit mais que estoit joie né paix.<br>
+<br>
+ Note 402: Suger dit: &laquo;Ludovicus itaque famosus juveuis, jocundus,<br>
+ gratus et benevolus (quo etiam à quibusdam simplex reputebatur), etc.<br>
+<br>
+Si avint en ce temps que entre l'abbé Adam de Saint-Denys et Bouchart, le<br>
+seigneur de Montmorency, sourdi contens pour aucunes besoingnes et<br>
+coustumes de leurs terres qui ensemble marchissoient. Et à ce montèrent les<br>
+paroles que cil Bouchart rompi son hommage, et s'entredeffièrent et<br>
+s'entrecoururent sus, à armes et à bataille, et ardi l'un à l'autre sa<br>
+terre. Mais ceste nouvelle vint tantost au vaillant roy Loys qui moult en<br>
+eut grant desdaing. Cestui Bouchart fist tantost semondre de droit par<br>
+devant le roy Phelippe, son père, à Poissy le chastel. Cil se défailli du<br>
+tout de droit oïr et de obéir au jugement; et s'emparti de court ainsi. Né,<br>
+pour ce, ne fu-il pas retenu, car ce n'est pas coustume en France; mais il<br>
+apprist, assez tost après, quelle paine doit porter le subgiet orgueilleux<br>
+vers son seigneur. Semondre fist ses osts Loys et ala sur luy à armes, et<br>
+sur ses aides; c'est sur le conte Mathieu de Beaumont et sur Droon, le<br>
+seigneur de Moncy[403], qui estoient ses jurés de ceste entreprise, et<br>
+chevaliers merveilleux. En la terre Bouchart entra premièrement et gasta<br>
+tout par feu et par glaive, fors son chastel. Si mist le siège entour, que<br>
+de ses propres gens que des gens Robert, son oncle, le conte de Flandres;<br>
+et, tant le destraint qu'il vint à luy à mercy, et se mist sur luy, hault<br>
+et bas, de toute la querelle.<br>
+<br>
+ Note 403: <i>Moncy.</i> &laquo;Monciacensem.&raquo; C'est aujourd'hui<br>
+ <i>Mouchy-le-chatel</i>, village de Picardie (département de l'Oise), à 4<br>
+ lieues de Beauvais.<br>
+<br>
+Après, rassailli de guerre, Droon de Moncy, pour ce meisme et pour autres<br>
+griefs qu'il faisoit à l'églyse Saint-Pierre de Beauvais. Devant son<br>
+chastel vint à grant plenté de chevaliers et d'arbalestriers. Cil Droon<br>
+issi hors et assembla ses gens assez près de son chastel; mais cil qui le<br>
+règne deffendoit le fist assez tost flatir ens[404] parmy les portes, luy<br>
+et sa gent. Mais ce ne fu pas sans luy, car il les suivoit au dos de si<br>
+près qu'il se féri en eulx de vive force jusques au milieu dn chastel,<br>
+comme preux et hardi. Maint grans cops y feri le preux Loys et maint en<br>
+reçut, n'oncques issir n'en daigna jusques à tant que il eust tout le<br>
+chastel ars, jusques à la maistre tour. Si esloit de si grant cuer et de si<br>
+fière proesce qu'oncques ne daigna eschiver le grant embrasement du<br>
+chastel, tout fust-ce grant péril à luy et à son ost. Et tant y souffri<br>
+qu'il luy prist un grant enroueure qui longuement luy dura. En telle<br>
+manière les soubmist et humilia à la volenté Nostre-Seigneur à qui la cause<br>
+de la guerre estoit.<br>
+<br>
+ Note 404: <i>Flatir ens.</i> Se précipiter au travers.<br>
+<br>
+En ces entrefaites mut contens entre Huon, le seigneur de Clermont qui home<br>
+estoit simple et sans malice, et Mathieu, le conte de Beaumont; pour ce que<br>
+le conte Mathieu, qui sa fille avoit espousée, luy tolloit à force la<br>
+moitié du chastel de Lusarches; car l'autre moitié tenoit-il pour raison de<br>
+sa femme. Si l'avoit tout saisi et bien garni; au damoisel Loys s'en ala<br>
+clamer et s'en laissa chéoir à ses piés. En pleurant fist sa complainte par<br>
+telles paroles: &laquo;Sire, ayés pitié de moy qui suis vielx et desbrisié: si me<br>
+secourrés contre mon gendre qui me veult deshireter. Si vueil mieux que<br>
+vous ayés toute ma terre de qui je la tiens, que mon gendre l'ayt.&raquo; Grant<br>
+pitié eut de luy le deffendeur du règne, et luy promist son ayde: et ainsi<br>
+le renvoia tout asseuré de sa promesse.<br>
+<br>
+Tantost manda au conte Mathieu que il revestist Huon de sa partie du<br>
+chastel; puis les adjourna ambedeulx à sa court. Mais le conte Mathieu<br>
+refusa tout né, à sa court ne daigna venir né contremander. Et le damoisel<br>
+assembla son ost et ala assaillir le chastel qu'il avoit garni contre son<br>
+seigneur. Tant y assailli par armes et par feu et par engin qu'il le prist<br>
+à force. La tour garni de chevaliers et la rendi à Huon, si comme il l'i<br>
+avoit promis. De là se parti et ala assiéger un chastel le conte, qui a nom<br>
+Chambely[405]. Ses engins fist entour drecier; mais autrement avint de ce<br>
+siége qu'il ne cuida. Une nuit eut fait clair tems et seri; si avint que le<br>
+temps se couvri soudainement et commença un fort temps de tonnoire et de<br>
+pluye si horrible que le plus des gens de l'ost estoient en désespérance de<br>
+leur vie et cuidoient bien mourir. Quant ce vint vers le jour que le noble<br>
+Loys se dormoit en son paveillon, plusieurs s'appareillèrent, pour le fort<br>
+temps, à despartir de l'ost. Si fu bouté le feu en l'une des parties des<br>
+loges, par desloiauté et par traïson, et pour ce que c'est signe de<br>
+despartir ost du siége. Si avint ainsi que le ost s'estormi et issirent des<br>
+tentes folement et confusément, et commencièrent à fuyr comme ceulx qui<br>
+cuidoient estre pris pour la tumulte et pour la noise; et se mistrent à la<br>
+fuite. De ce fu moult esbabi le damoiseau Loys, et demanda que ce estoit.<br>
+Lors s'arma et sailli au destrier, et couru après l'ost pour faire<br>
+retourner; mais pour chose qu'il sceust né dire né faire, ne les pot metre<br>
+au retour, pour ce, meismement, qu'il estoient tous espandus et espartis çà<br>
+et là. Lors assembla tant de gens comme il pot avoir, et pour les autres<br>
+garantir qui s'en fuioient se mist il pour mur et pour deffense contre ses<br>
+ennemis qui luy coururent sus. Souvent y feri et souvent y fu feru; bien et<br>
+seurement s'en porent fuyr ceulx à qui il estoit deffense; mais assez en y<br>
+eut de pris de ceulx qui estoient loing de luy et s'en fuyoient espandus<br>
+par troupeaux. La furent pris cil Hue de Clermont, le plus haus home et le<br>
+plus puissant, et Guy de Senlis, Heloyn de Paris, sans les autres, que<br>
+chevaliers que sergens, qui pas n'estoient de grant nom, et des gens à pié<br>
+dont il n'est nul compte.<br>
+<br>
+ Note 405: <i>Chambely.</i> C'est Chambly, en Beauvaisis, à une lieue de<br>
+ Beaumont, et à six de Senlis: aujourd'hui petite ville du département<br>
+ de l'Oise.<br>
+<br>
+Moult fu le gentil damoiseau embrasé de grant yre. A Paris retourna, et de<br>
+tant luy engroissa plus le cuer de fierté et d'ogueil, comme il n'avoit pas<br>
+appris à receveoir telle honte et tel meschéance. A Paris ne demoura guères<br>
+pour séjourner; mais pour sa honte vengier assembla gens de toutes pars,<br>
+trois fois tant qu'il n'avoit fait devant; et souvent disoit en son cuer<br>
+que c'estoit greigneur honneur de mourir en proesce que honteusement vivre.<br>
+Ceste assemblée sceut le conte Mathieu, par ses amis de la court; si se<br>
+doubta moult, comme cil qui sage homme estoit, que la meschéançe que son<br>
+sire avoit eue ne retournast sur luy. Lors prist de ses privés amis et leur<br>
+pria de parler de la paix par moult grant doulceur, et par, moult grant<br>
+blandissement; et moult se pena d'amollier le cuer et l'ire du noble<br>
+damoisel. Et se purgeoit en telle manière que par luy né par son pourchas<br>
+ne luy estoit telle meschéance avenue, sé par aventure non. Et coment qu'il<br>
+fust avenu, il s'en mettoit du tout à sa volenté et à son esgart.<br>
+<br>
+Mais avant qu'il s'en voulsist de rien amollier en eut maintes prières, que<br>
+du roy Phelippe, son père, que d'autruy; mais touteffois, à la parfin,<br>
+refrena son mautalent, et si fut à tart et à envis: le tort qu'il avoit<br>
+fait luy fist amender et rendre ce qu'il pot rendre, de ce qu'il avoit<br>
+dommagié; et luy fist rendre les prisons, et après fist la paix de luy et<br>
+de Huon de Clermont, son seigneur, et luy fist rendre sa partie du chastel<br>
+de Lusarches qu'il luy vouloit tollir.<br>
+<br>
+<br>
+V.<br>
+<br>
+ANNEE: 1102.<br>
+<br>
+<i>Coment il deffendi les églyses contre Eblon, le conte de Rouci, et son<br>
+fils, qui les persécutoit; et coment il les contraint par glaive et<br>
+occisions à faire satisfactions.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce meisme temps estoit en grant tribulacion l'églyse de Nostre-Dame de<br>
+Rains, par la cruauté Eblon, le conte de Roucy, et de sou fils Guichart qui<br>
+souvent la grevoit et couroit sus; et non mie tant seulement à ele, mais<br>
+aux autres églyses qui estoient soubz ele: et si estoit-il si bon chevalier<br>
+de sa main et si entreprenant que il ala aucune fois à ost banie[406] en<br>
+Espaigne contre les Sarrazins; ce que nul ne déust oser entreprendre sé il<br>
+ne fust roy ou empereur. Maintes clameurs et maintes plaintes en avoient<br>
+esté faites aucunes fois devant le roy Phelippe où il ne mettoit pas grant<br>
+conseil; mais tant ala puis la besoingne que ceste clameur vint bien deulx<br>
+fois ou trois jusques à son fils Loys; et tantost, comme il fu certain des<br>
+griefs que cil tirant faisoit aux églyses, il assembla un ost de bien cinc<br>
+cens[407] chevaliers, des meilleurs que il pot trouver au royaume son père.<br>
+A Rains s'en ala hastivement, où il avoit esté attendu deulx mois, pour<br>
+prendre vengeance de la bonte et du dommage que le tirant avoit fait aux<br>
+églyses. Lors entra en sa terre où il mist tout en feu et en flambe, et la<br>
+sienne et celle à ses aydes, et à proier quanqu'il trouvèrent. Si furent<br>
+robés qui les autres souloient rober, pris et tourmentés qui les autres<br>
+souloient tourmenter. Moult y souffri travail le noble jouvenceau, car tant<br>
+avoit en luy et en ses chevaliers vigueur et proesce, que oncques tant<br>
+comme il y furent ne séjournèrent jour, s'il ne fust vendredi ou diemenche,<br>
+qu'il ne tourmentassent leurs ennemis, ou par assaut de navie[408] ou de<br>
+lancier ou de traire, ou par courre sur leurs terres. Si n'estoit mie celle<br>
+guerre tant seulement contre celuy Eblon, ains estoit aussi contre les<br>
+autres barons du pays. Si leur faisoit grant secours la force des<br>
+chevaliers de Lorraine qui leur aydoient pour ce qu'il estoient de leur<br>
+parenté. Entre ces choses y eut parlé de paix en plusieurs manières: si fu<br>
+plus légièrement accordée, de la partie au jouvencel de France, pour ce<br>
+qu'il avoit ailleurs maint grans afaires qui requeroient sa présence. Au<br>
+tirant commanda qu'il féist paix et satisfaction aux églyses; et il si fist<br>
+et asseura par bons hostages. Ainsi abati et defoula celuy Eblon, et si<br>
+ardi et gasta sa terre. Et ce que luy requeroit et demandoit du<br>
+Nuef-chastel[409] mist en sa souffrance jusques à un autre jour.<br>
+<br>
+ Note 406: <i>A ost banie</i>, et non pas <i>banié</i>, comme on lit dans le<br>
+ texte de dom Brial. A armée convoquée.<br>
+ <br>
+ Note 407: <i>Cinc cens.</i> Le latin dit: <i>sept cents</i>.<br>
+ <br>
+ Note 408: <i>De navie.</i> Il y a dans le latin <i>manuali congressione</i>, et<br>
+ l'auteur aura lu <i>navali</i> au lieu de <i>manuali</i>. La rédaction du temps<br>
+ de Philippe-le-Bel traduit mieux: <i>d'envaïr</i>. (Msc. 8396. 2.)<br>
+ <br>
+ Note 409: <i>Nuef-chastel.</i> Château situé sur l'Aisne, aujourd'hui<br>
+ chef-lieu d'un canton duquel dépend Rouci. <i>Sic transit gloria<br>
+ mundi.</i><br>
+<br>
+Un autel[410] ost de chevaliers assembla une autre fois pour secourre<br>
+l'église d'Orléans, contre Lion, le seigneur de Meun, qui home estoit<br>
+l'évesque, et si tolloit à l'églyse la greigneur partie de ce chastel<br>
+meisme et la seigneurie d'un autre. En pou de temps le mata et abati, car<br>
+il mist siége devant le chastel et l'enclost dedens, luy et tous ceulx qui<br>
+en son ayde estoient; et prist le chastel par vive force. Mais cil se féri<br>
+en l'églyse du chastel qui près estoit de sa maison, et se pensoit là à<br>
+deffendre; mais ne li valu, car par la force d'armes et par le feu qui<br>
+laiens fu bouté, il fu mors et estaint; et non pas luy tant seulement, mais<br>
+jusques à soixante personnes qui, par la force du feu, trébuchèrent de la<br>
+tour en haut et furent recueillis et tresperciés au fer des lances. Et<br>
+ainsi fenirent leurs vie, et descendirent leurs ame en enfer comme ceulx<br>
+qui généraument estoient escomeniés de leur évesque.<br>
+<br>
+ Note 410: <i>Autel.</i> Semblable.<br>
+<br>
+<br>
+VI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1104.<br>
+<br>
+<i>Coment un cruel tyrant appellé Thomas de Malle, qui tenoit le chastel de<br>
+Montagu, fu assis laiens; et coment il issi par nuit et vint au noble Loys<br>
+qui fu deceu par son conseil, tant qu'il li restabli son chastel.</i><br>
+<br>
+<br>
+En Loonois est un chastel qui a nom Montagu[411]. Fondé est de grant<br>
+ancienneté et fors de grant manière, car il est assis sor une haute roche<br>
+ronde de toutes pars. Ce chastel tenoit en ce point, par raison de mariage,<br>
+Thomas de Malle, home desloiaus oultre mesure, et que Dieu et tout le monde<br>
+haioit pour sa grant cruauté. Si le redoubtoient toutes les gens du pays<br>
+environ, comme lyon enragié et le haioient de haine mortelle, et chascun<br>
+jour ne faisoit s'empirer non pour la force de son chastel. Si avint que<br>
+Enguerrant de Boves, qui son père estoit, le béoit à geter hors du chastel,<br>
+pour la desloiauté dont tout le monde se plaingnoit. Si estoit cil<br>
+Enguerrant, plain de grant valour et de grant renommée en son temps. Entre<br>
+luy et Eblon, le conte de Roucy, qui en ceste emprise se mist, assemblèrent<br>
+tant de gens comme il porent avoir, par prière ou aultrement, et dévisèrent<br>
+à assiéger le chastel et le tyrant dedans, et à aceindre de fors palis; et<br>
+béoient à tenir leur siége si longuement qu'il feust dedens affamé et pris<br>
+par force et tenu en prison toute sa vie. Et si béoient à abatre le chastel<br>
+sé il le pouvoient prendre: ainsi le firent comme il avoient devisé. Et<br>
+quant le desloiaux se vit assis et les bretesches de fust entour le<br>
+chastel, si eut moult grant paour et s'en issi par nuit, avant que les<br>
+deulx chiefs de la cloisture fussent joins ensemble. Au plutost qu'il pot<br>
+s'en ala au roy Loys, et fist tant, par don et par promesse, que il<br>
+corrompi ses conseillers et qu'il luy promist son aide, comme cil qui<br>
+encore estoit flechissable, que par meurs que par aage. Tantost assembla un<br>
+ost de huit cens chevaliers, sans autres gent, et chevaucha celle part<br>
+hastivement. Quant les barons qui tenoient le siège soient que il<br>
+approchoit, si envoièrent messages contre luy, et luy mandèrent en priant<br>
+et en requérant, comme à leur seigneur, en toutes manières, que il se<br>
+souffrist et que il ne les levast pas du siège, car il leur feroit trop<br>
+grant honte; et que, pour un trayteur et desloial homme, ne perdist pas<br>
+l'amour et le service d'eulx et de tant preud'hommes comme il avoient en<br>
+leur ost: et bien scéust-il que luy-meisme y pourroit avoir grant honte et<br>
+plus grant dommage que eus, sé le trayteur eschappoit ou sé il remanoit au<br>
+pays. Et quant il virent qu'il ne le pourraient fléchir de son propos né<br>
+par blandir né par menacier, si se levèrent du siège pour ce qu'il se<br>
+doubtèrent à mesprendre vers luy; et se trairent arrière, eulx et leurs<br>
+gens, entalentés de retourner au siège, sitost quant il s'en seroit<br>
+retourné. Et ainsi souffrirent à faire sa volonté sans contredit, tout leur<br>
+genast-il moult. En telle manière se retrairent arrière tous courouciés. Et<br>
+le sire du règne leur destruist et despeça tous leurs chasteaux et leurs<br>
+forteresses et tout leur autre appareil, et délivra le chastel, en telle<br>
+manière, du siége et le garni assez richement d'armes et de viandes. Et<br>
+quant les barons qui, par honneur et par paour de luy, s'estoient partis du<br>
+siège, virent qu'il ne les avoit de rien espargnés, si en eurent grant<br>
+despit et grant dueil; adont s'entredirent, ainsi comme par aatine[412],<br>
+qu'il ne le déporteroient plus né de rien ne le seigneuriroient, et le<br>
+menacèrent moult durement. Et sitost comme il le virent partir, si issirent<br>
+de leurs herberges et chevauchèrent après luy, tous armés, à bataille<br>
+rangiée et ordenée, et bien monstroient semblant qu'il voulsissent<br>
+assembler à luy; mais un ruissel, qui entre les deulx osts couroit,<br>
+destournoit celle assemblée, parquoy les uns ne pouvoient légièrement venir<br>
+aux autres pour assembler. En telle manière furent les deulx osts deulx<br>
+jours, et menaçoient les uns les autres, et tant que un chevalier trop fort<br>
+gabeur[413], qui estoit de l'autre part, s'en vint à l'ost des François et<br>
+leur fist entendant que sans faille ceulx de là assembleroient à eulx, tout<br>
+entalentés de prendre vengeance de la honte et du tort que il leur avoient<br>
+faite, aux fers des lances et aux espées tranchans; et pour ce que il<br>
+savoit ce, estoit il venu par devers eulx pour sa partie deffendre et pour<br>
+aidier sou droit seigneur. Assez tost fu ceste nouvelle espandue parmy<br>
+l'ost des François; dont véissiez chevaliers liés et esbaudis, eulx armer<br>
+et appareiller de toutes beautés d'armeures, hyaumes lacier, chevaux covrir<br>
+et très-noblement acesmer[414], et faire très-grant semblant de requerre<br>
+leurs adversaires, si tres-tost comme il poroient trouver passage pour<br>
+trespasser le ru. Et se hastèrent tant d'aler qu'il trouvèrent passage<br>
+ainsi comme par aatine l'un de l'autre; et disoient entre eulx que mieulx<br>
+valoit qu'il assemblassent avant, qu'il attendissent tant qu'il fussent<br>
+assaillis. Et quant ce virent les barons de l'autre part, c'est assavoir<br>
+Enguerrant de Boves et Eblon, le conte de Roucy, et le conte Andris de<br>
+Rameru, Hue-le-Blanc de la Ferté, Robert de Capi[415] et les autres sages<br>
+homes de leur ost, et il orent apperçu la hardiesse et la contenance du<br>
+seigneur du règne et de sa gent, si s'émerveillèrent moult et esbahirent.<br>
+Adont se conseillèrent et trouvèrent en leur conseil que mieulx leur valoit<br>
+honnorer leur seigneur par soy retraire, que follement assembler à luy à<br>
+bataille dont il leur pouvoit assez légièrement meschéoir. Lors s'en<br>
+vindrent à luy à paix et l'honnorèrent moult et luy firent ilecques meisme<br>
+fiances et seureté d'amour et d'alliance et luy offrirent leurs corps et<br>
+leurs choses, abandonnéement à tous besoings et contre tous homes; et atant<br>
+se despartirent en bonne paix.<br>
+<br>
+ Note 411: <i>Montagu.</i> Ce château étoit entre Laon et Neufchatel; il<br>
+ fut détruit en 1441, par ordre de Charles VII. Thomas de Marle<br>
+ l'avoit eu en dot de sa seconde femme et cousine, fille de <i>Roger de<br>
+ Montaigu</i>.<br>
+ <br>
+ Note 412: <i>Aatine.</i> Défi, irritation, colère.<br>
+ <br>
+ Note 413: <i>Trop fort gabeur.</i> Suger dit: &laquo;Un jongleur, preu<br>
+ chevalier.&raquo; Quidam joculator, probus miles.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 414: <i>Acesmer.</i> Orner.<br>
+ <br>
+ Note 415: <i>De Capi. De Capiaco.</i> C'est <i>Chépoix</i>, en Picardie, non<br>
+ loin de <i>Breteuil</i>.<br>
+<br>
+Après ce, ne demoura pas moult que cil Thomas de Malle perdi, tout<br>
+ensemble, et le chastel et le mariage qu'il avoit corrompu et conchié par<br>
+affinité de lignage: car la dame par cui il tenoit le chastel fu de luy<br>
+desseurée par l'esgart de sainte églyse.<br>
+<br>
+<br>
+VII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1104.<br>
+<br>
+<i>Coment le chastel de Montlehéry eschéi en la main du roy par mariage,<br>
+lequel avoit moult grevé le roy et le royaume.</i><br>
+<br>
+<br>
+Par teles emprises et par teles proesses dont le noble Loys venoit si bien<br>
+à chief, montoit en pris et amendoit de jour en jour le noble damoiseau; et<br>
+pour son règne accroistre et amender se penoit par grant pourvéance de<br>
+soubsmettre et humilier ceulx qui se révéloient contre luy et qui<br>
+esmouvoient les guerres et les contens par le royaume; et abatoit ou<br>
+prenoit leurs chasteaux par quoy il cuidoient la terre essillier, et grever<br>
+les povres gens. Dont il avint que Gautier[416] Troussel, le fils Millon de<br>
+Montlehéry, qui moult avoit grevé le royaume par maintes fois, prist moult<br>
+à affebloier et deffaillir par griefs maladies, après qu'il se fu retourné<br>
+du saint sépulcre, pour le travail de la longue voie où il fist<br>
+mauvaisement son preu et s'onneur: car il s'en embla de la cité d'Antioche<br>
+pour paour de Corbaran et des Sarrasins qui entour estoient, par dessus les<br>
+murs s'en issi, et laissa l'ost enclos dedens la cité[417]. Quant il se vit<br>
+ainsi affebloier, si se doubta que par deffault de luy ne fust une sienne<br>
+fille deshéritée qu'il avoit. Pour ce, la donna-il, par mariage, à un fils<br>
+de bast[418] le roy Phelippe, que il avoit engendré en la contesse<br>
+d'Angiers, et ce fist-il par la volenté et par le pourchas le roy meisme et<br>
+son fils Loys qui moult convoitoit à avoir le chastel; et pour ce que<br>
+messire Loys peust mieulx lier à luy son frère en paix et en amour, lui<br>
+donna-il, par dessus ce, le chastel de Meun[419], et s'acorda à la prière<br>
+du père.<br>
+<br>
+ Note 416: <i>Gautier Troussel.</i> Il falloil <i>Guy</i>, comme dans le latin,<br>
+ et d'après la généalogie donnée à la fin du règne de Robert.<br>
+ M. Guizot le nomme <i>Guy de Truxel</i>, bien que la position de cette<br>
+ seigneurie de <i>Truxel</i> dût l'embarrasser. <i>Troussel</i> étoit un<br>
+ sobriquet.<br>
+ <br>
+ Note 417: Les historiens du siége d'Antioche ont rappelé la honte de<br>
+ Guy Troussel. (Voyez entre les autres Tudebode, collection de<br>
+ Duchesne tome IV, p. 796.)<br>
+ <br>
+ Note 418: <i>De bast.</i> Bâtard.<br>
+ <br>
+ Note 419 <i>Meun.</i> Il falloit <i>Mantes</i>. <i>Castrum Meduntense</i>.<br>
+<br>
+Et quant il eut ainsi receu en garde le chastel de Montlehéry, si en furent<br>
+moult liés tous ceulx du pays d'entour, ainsi comme qui leur eust traite la<br>
+boise[420] de l'œil qui trop les destrainsist, ou ainsi comme qui leur eust<br>
+desbarré les huis d'une fort tour où il fussent en estroite prison. Et bien<br>
+tesmoingnoit le roy Phelippe à son fils Loys, devant tous, que trop l'avoit<br>
+cil chastel lassé et grévé par plusieurs fois. Et puis luy disoit: &laquo;Beau<br>
+fils Loys, garde bien celle tour qui tant de fois m'a traveillié et en cui<br>
+combattre et essilier sui presque tout envielli, et par laquelle desloiauté<br>
+je ne péus oncques avoir bonne paix né bonne santé. Laquelle desloiauté<br>
+faisoit des preud'hommes et des loiaux, traytres et mauvais; car laiens<br>
+s'attropeloient et de près et de loing les traytres et les desloiaux; né en<br>
+tout le royaume n'estoient maux fais né traysons, sans leur assentement né<br>
+sans leur ayde; si que du chastel de Corbeil qui est mi voie de Montlehéry,<br>
+à destre jusques à Chasteaufort, estoit Paris et la terre si atainte, et si<br>
+grant confusion entre ceulx de Paris et ceulx d'Orlenois, que les uns ne<br>
+povoient aler dans la terre de l'autre pour marchéandise né pour autre<br>
+chose, sans la volenté à ces trayteurs, se n'estoit à trop grant force de<br>
+gent.&raquo;<br>
+<br>
+ Note 420: <i>La boise.</i> Le fétu de paille. &laquo;Festucam.&raquo;<br>
+<br>
+Teles paroles disoit le roy à son fils, et l'amonestoit de bien garder la<br>
+tour et le chastel qui pour ce mariage estoit venue en sa main; dont tout<br>
+le pays estoit en paix et en repos et pouvoient les Parisiens et les<br>
+Orlénois repairier ensemble si comme il désiroient.<br>
+<br>
+<br>
+VIII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1104.<br>
+<br>
+<i>Coment le seigneur de Montlehéry et son lignage se vouldrent retourner en<br>
+leur desloiauté acoustumée et assaillirent Montlehéry. Et coment le conte<br>
+Gui de Rochefort, qui estoit sénéchal de France, le secourut.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce temps revint d'oultre-mer le conte Gui de Rochefort, à grant renommée<br>
+et à grans richesses. Sage homme estoit et de grant chevalerie; et si<br>
+estoit oncle le devant dit Gautier Troussel. Moult luy fist le roy Phelippe<br>
+belle feste, pour ce que moult avoit esté son famillier et son ami, avant<br>
+qu'il allast oultre-mer, comme cil qui son sénéchal avoit esté. Et lors le<br>
+retindrent à leur service le roy Phelippe et mesme Loys, son fils, pour<br>
+tenir les affaires du règne; et luy rendirent la sénéchaussée, pour ce,<br>
+meismement, qu'il peussent plus en paix tenir le devant dit chastel de<br>
+Montlehéry, et que, par ce, acquéissent paix et services de sa contée, qui<br>
+à eulx marchissoit; c'est assavoir de Rochefort,[421] de Chasteaufort et<br>
+des autres prochains chasteaux. Et tant moutéplia puis, en eulx, amour et<br>
+familiarité, que Loys, sire du roiaume, dut espouser la fille de celuy<br>
+Guion, qui lors n'estoit pas encore en aage. Mais avant qu'il parvenissent<br>
+ensemble, il furent desseurés par lignage qui fu trouvé en eulx. En telle<br>
+manière dura celle amour entre eulx bien trois ans, si que le roy et son<br>
+fils se fioient du tout en luy et s'atendoient en luy de toutes les<br>
+besoingnes du roiaume. Et cil conte Gui et un sien fils qui avoit nom Hues<br>
+de Crecy entendoient loiaument aux besoingnes du roiaume et au proffit;<br>
+mais ainsi comme le vieux pot retient tousjours à luy la saveur qu'il a<br>
+prise en sa nouveleté[422], ainsi le sire de Montlehéry et son lignage[423]<br>
+retournèrent à leur acoustumée traïson et à leur desloiauté; et<br>
+pourchacièrent, par traïson et par [424]les deulx frères Gallandois qui<br>
+lors estoient mal du roy et de son fils, coment Miles[425], le viconte de<br>
+Troies, le mendre frère Gui Troussel, vint à sa mère, la vicontesse, à<br>
+grant compaingnie de chevaliers, et vint à ce chastel où il fu liement<br>
+receu. Lors, parla à Gui Troussel[426] et luy commença à retraire, en<br>
+plourant, les biens et les honneurs que son père luy avoit fais, la grant<br>
+noblesse et le grant sens de leur lignage et la loiauté qu'il avoient<br>
+tousjours eue. Et moult le mercia de son rappellement, et le pria à genoulx<br>
+de parfaire ce qu'il avoit piéçà commencié. Par teles paroles et par tels<br>
+humiliemens, les fléchit et les mena si que tous ceulx de laiens coururent<br>
+aux armes et alèrent à la tour, tous armés, pour assaillir ceulx qui la<br>
+gardoient de par le roy. Lors commença l'assaut fors et périlleux, aux<br>
+espées et aux lances, à feu et à grant pieus agus et à grosses pierres, si<br>
+qu'il effondrèrent le mur devant la tour en plusieurs lieux, et navrèrent<br>
+à mort plusieurs qui la deffendoient. Et lors estoit en celle tour la fille<br>
+Gui, le conte de Rochefort, que Loys, le sire du règne, devoit espouser; et<br>
+quant cil conte Gui, qui sénéchaux estoit le roy, sçeut ces nouvelles, si<br>
+mut là, à tant de chevaliers qu'il pot avoir, comme cil qui trop estoit<br>
+fors et couragieux, et envoia messages isnellement aux chevaliers et aux<br>
+gens d'environ, pour dire qu'il venissent hastivement, et ainsi approcha<br>
+hardiement le chastel. Ceulx qui la tour assailloient et qui encore ne la<br>
+povoient prendre né ceulx dedens surmonter les aperceurent venir dès les<br>
+montaingnes; lors se trairent arrière et guerpirent l'assaut comme ceulx<br>
+qui la mort doubtoient, et que le deffendeur du règne ne venist sor eulx<br>
+despourveuement. Lors commencèrent à pourpenser lequel feroient, ou de fuyr<br>
+ou de l'attendre. Adont, vint le conte Gui, et connue sage et bien apeusé,<br>
+fist à soy venir les Gallandois qui estoient au chastel, et par grant<br>
+conseil parla à eulx et fist la paix d'eulx et du roy et de son fils Loys,<br>
+et puis la fist affermer par serement. Et ainsi fist retraire ceulx et les<br>
+leurs de leur emprise; et quant Miles vit que cil luy furent faillis, si<br>
+s'enfui hastivement, grant dueil menant de ce que il n'avoit sa traïson<br>
+traite à fin. Mais quant le noble Loys oï ces nouvelles, si vint au chastel<br>
+isnellement. Si fu moult couroucié, quant il eut la vérité sceue, de ce que<br>
+il n'ot trouvé les traiteurs; que il les eusttous pendus aux fourches s'il<br>
+les péust avoir tenus. Et à ceulx qui remés furent tint la paix que le<br>
+conte Gui avoit faite, pour ce qu'il l'avoit jurée à tenir; et pour ce<br>
+qu'il ne peussent autretel faire une autrefois, fist-il abattre toute la<br>
+forteresse du chastel, sans la tour[427].<br>
+<br>
+ Note 421: <i>Rochefort.</i> Aujourd'hui petite ville à dix lieues de<br>
+ Paris, vers Chartres. Il reste quelques débris du vieux château de<br>
+ Guy-le-Rouge.--<i>Chateaufort</i> est à cinq lieues de Paris. On voit<br>
+ encore deux des tours des anciennes fortifications.<br>
+ <br>
+ Note 422: Ce passage est la traduction d'un vers de l'épître d'Horace<br>
+ <i>ad Lollium</i> et non pas <i>de Arte poëtica</i>, comme le disent dom Brial<br>
+ et M. Guizot.<br>
+ <br>
+ &laquo;Quo semel est imbuta recens servabit odorem &raquo;<br>
+ Testa diù.<br>
+ <br>
+ Note 423: <i>Le sire de Montlehéry.</i> C'est je crois une faute. Il<br>
+ s'agit ici des habitans de Montlehéry. Suger dit seulement: <i>Viri de<br>
+ Monte-Leherii</i>, et c'est à eux que Miles va s'adresser<br>
+ tout-à-l'heure, non pas à Gui Troussel, qui sans doute n'étoit pas<br>
+ dans le château.<br>
+ <br>
+ Note 424: <i>Gallandois.</i> Les frères de <i>Garlande</i>.<br>
+ <br>
+ Note 425: <i>Coment</i>, etc. C'est-à-dire: De manière à ce que, etc., ou:<br>
+ Ils firent tant que, etc.<br>
+ <br>
+ Note 426: <i>A Guy Troussel.</i> Cela est ajouté, et mal à propos.<br>
+ <br>
+ Note 427: <i>Sans la tour.</i> Cette tour chancelante, noire et<br>
+ sourcilleuse, subsiste toujours et nous rappelle encore le XIIème<br>
+ siècle et les guerres du baronnage de l'Ile de France avec la<br>
+ royauté.<br>
+<br>
+<br>
+IX.<br>
+<br>
+ANNEE: 1106.<br>
+<br>
+<i>Coment Buiaumont, le prince d'Antioche, et Robert Guichart son père,<br>
+eurent, tout en un jour, victoire sur l'empereur d'Allemaigne et l'empereur<br>
+de Grèce. Et coment cil Buiaumont eut à femme Constance, la seur le noble<br>
+Loys.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce temps vint en France Buiaumont, le noble prince d'Antioche. A celuy<br>
+espéciaument fu rendue la forteresse et la seigneurie de la noble cité<br>
+d'Antioche, au temps que le grant siège y fu mis de celle très-puissant<br>
+baronnie de France et d'autres terres, que Pierre le hermite esmut. Cil<br>
+Buiaumont estoit adont un des plus nobles et des plus puissans barons de la<br>
+terre d'Orient, de cui proesce il estoit grant renommée par tout le monde,<br>
+meismement par un merveilleux fait qu'il fist en sa vie, qui ne pot estre<br>
+fait sans la divine aide; dont il fu grant parole démenée néis entre les<br>
+Sarrazins. Si le vous compterons briefment.<br>
+<br>
+Cil puissant prince Buiaumont et son père Robert Guichart avoient une fois<br>
+assise la cité de Duras, dont la grant richesse de Thessalle[428] né le<br>
+grant trésor de Constantinoble né la force de toute Grèce ne les peurent<br>
+oncques par force lever de ce siège où il sistrent longuement. Si avint que<br>
+les messages le pape Alexandre passèrent la mer et alèrent jusques à eulx,<br>
+et leur requistrent et semondrent en la charité Nostre-Seigneur et par<br>
+l'ommage qu'il devoient à saint Pierre de Rome et à son vicaire, que il<br>
+secourussent à l'églyse de Rome et l'apostoile que l'empereur de Rome avoit<br>
+assis dedens la tour de Crescence; et les prièrent humblement et par<br>
+l'ommage que il avoient à l'églyse de Rome, qu'il ne laissassent pas<br>
+périllier l'églyse de Rome né son vicaire, qui en grant péril estoit sé il<br>
+n'estoit secouru.<br>
+<br>
+ Note 428: <i>De Thessale.</i> Suger dit: <i>Thessalonicenses Gazæ</i>.<br>
+<br>
+En grant doubte furent cil deus riches princes de ces nouvelles; lequel il<br>
+feroient avant ou s'il lairoient ce grant siège qui tant leur avoit cousté<br>
+ou il ne peussent jamais recouvrer sé à grant paine non, né à ce venir<br>
+qu'il en estoient jà; ou sé il nostre saint père de Rome laisseraient<br>
+périllier et asservir, pour le siège maintenir. Si comme il orent grant<br>
+pièce demouré sur ceste affaire terminer, si prisrent un trop haut conseil;<br>
+ce fu qu'il feroient et l'un et l'autre, et le siège maintenir et secourre<br>
+l'apostoile. Ainsi le firent et remest Buiaumont au siège; et Robert<br>
+Guichart, son père, passa la mer en Pouille et tantost comme il fu armé,<br>
+assembla à grant plenté de chevaliers, que de Puille que de Sezille que de<br>
+Kalabre que de terre de Labour, et de sergens à riches armes, et puis<br>
+chevaucha hardiement vers la cité de Rome. Et vint une aventure dont tout<br>
+le monde se doit esmerveillier; que tantost comme l'empereur des Griex<br>
+sceut que Robert Guichart se fu parti du siège devant Duras, si assembla<br>
+merveilleux ost de Griex, et vint contre Buiaumont à bataille, et par mer<br>
+et par terre, pour le lever du siège. Si avint que luy et son père se<br>
+combattirent tout en un jour aux deulx empereurs: Robert Guichart à<br>
+l'empereur d'Allemaingne, et son fils Buiaumont à l'empereur de Grèce: et<br>
+orent ambedeulx victoire des deulx empereurs, par l'aide<br>
+Nostre-Seigueur[429].<br>
+<br>
+ Note 429: Ce récit de la double victoire des princes Normans sur les<br>
+ deux empereurs semble avoir été emprunté par Suger à <i>l'Historia<br>
+ Sicula</i> éditée par Muratori, et dont M. Champollion vient de publier<br>
+ une très-ancienne traduction. (Voy. la suite de l'<i>Istoire de li<br>
+ Normant</i>, <i>par Aimé moine du Mont-Cassin</i>. Paris, 1835, page 308 et<br>
+ suiv.) Seulement Suger a eu tort de nommer le pape Alexandre II;<br>
+ c'est Grégoire VII que Robert Guiscart fit sortir de la tour de<br>
+ Crescence, en 1084.<br>
+<br>
+La raison pourquoi cil Buiaumont estoit venu en France, c'estoit pour<br>
+demander à femme la gentille dame Constance, la sereur le noble Loys, qui<br>
+moult estoit belle et vaillant et sage, et bien enseingnée sor toutes<br>
+autres damoiselles. Et pour ce, en toutes manières, essaya s'il la porroit<br>
+avoir. De si grant renommée et de si grant noblesse estoit le royaume de<br>
+France et cil qui sire en devoit estre, que néis[430] les Sarrazins avoient<br>
+grant paour de ce mariage. Sans seigneur estoit la dame et avoit refusé le<br>
+conte Huon de Troies, et n'avoit cuer de se marier. Et tout ce savoit bien<br>
+le prince Buiaumont qui tant fist, touteffois, que par dons que par<br>
+promesses que par proières, que la dame luy fu ottroiée du roy Phelippe et<br>
+de Loys, son fils. Et ce fu fait en la cité de Chartres par devant mains<br>
+barons du règne, que arcevesques que évesques que princes que abbés. Et si<br>
+fu présent aux espousailles dans Bruns, évesque de Seigne[431] qui, de par<br>
+l'apostoile, estoit légat en France. Si estoit venu avec le prince<br>
+Buiaumont pour prescier la voie du saint sépulcre. Et de ce tint il grant<br>
+concile à Poitiers, et là eut traitié de plusieurs establissemens, et<br>
+meismement de la terre d'oultre-mer. Et tant firent-il et le prince<br>
+Buiaumont qu'il encouragièrent maint preud'hommes d'aler en ce voiage. En<br>
+celle compaingnie s'en retournèrent en leur pays le légat et cil Buiaumont<br>
+et madame Constance, sa femme, à grant joie et à grant compaingnie de<br>
+chevaliers de France et d'ailleurs, qui pour eulx avoient emprise la voie.<br>
+<br>
+ Note 430: <i>Néis.</i> Même.<br>
+ <br>
+ Note 431: <i>Seigne</i>, Seigni. <i>Dans</i>, &laquo;Dominus.&raquo;<br>
+<br>
+De celuy prince Buiaumont eut puis la dame deulx fils: Jehan et Buiaumont;<br>
+mais cil Jehan morut en Puille, ains qu'il fust chevalier, et cil Buiaumont<br>
+qui fu prince d'Antioche après son père et chevalier merveilleux eut un<br>
+jour desconfi les Sarrasins: si comme il les enchaussoit, luy centiesme de<br>
+chevaliers tant seulement, si fu entrepris par leurs agais, comme cil qui<br>
+follement les enchaussoit et plus qu'il ne déust se fioit en sa proesce. Là<br>
+luy fu le chief copé, et tous ses chevaliers pris et mors; et ainsi perdi<br>
+Antioche, et Puille et la vie.<br>
+<br>
+<br>
+X.<br>
+<br>
+ANNEE: 1107.<br>
+<br>
+<i>Coment l'apostole Pascase se conseilla au roy Phelippe et à son fils,<br>
+contre l'empereur Henri, qui contrainst son père à metre jus tous les<br>
+aournemens royaux; et persécutoit saincte églyse.</i><br>
+<br>
+<br>
+Au second an que le prince Buiaumont s'en fu retourné et eut enmenée madame<br>
+Constance, sa femme, si comme vous avez oï, avint que l'apostole Paschaise<br>
+s'en vint vers les parties d'Occident à grand compaingnie de ses hommes,<br>
+que cardinaux que évesques que sages hommes de Rome, pour soy conseillier<br>
+au roy Phelippe et à Loys son fils et à l'églyse de France, d'une nouvelle<br>
+querelle, d'endroit une manière de revesteure[432], de quoy l'empereur de<br>
+Rome le travailloit et le béoit encore plus à travailler et luy et l'églyse<br>
+de Rome. Bien faisoit à croire, car il estoit homme sans pitié et sans<br>
+amour, et vers luy et vers tous autres hommes; et si cruel et si desloiaux<br>
+que il avoit déshérité son père meisme et tenu en sa propre prison, et<br>
+contraint à ce qu'il luy fist rendre ses roiaux aournemens à force, c'est<br>
+assavoir: la couronne et le septre et la lance saint Maurice; et que il ne<br>
+tendroit rien en propre de son héritage. Et pour ce que l'apostole et tous<br>
+ses consaulx se doubtoient de sa desloiauté et de la convoitise des Romains<br>
+qui, partout, sont ardens et convoiteux, leur fu-il avis que plus seure<br>
+chose seroit d'eulx conseillier au roy Phelippe et à Loys son fils et à<br>
+l'églyse de France, que à ceulx de la cité de Rome. Droit à Clugny s'en<br>
+vint, et de là à la Charité-sur-Loire. Là dédia et sacra l'églyse d'iceluy<br>
+priouré, à grant compaingnie d'évesques et d'autre clergie, et y furent<br>
+plusieurs barons de France, et le conte Guy de Rochefort, séneschaux de<br>
+France, qui, de la part le roy Philippe et Loys, son fils, y fu envoié; et<br>
+de par eulx, luy offri et abandonna le roiaume à sa volenté, comme à leur<br>
+père spirituel[433]. Et à ce dediement fu un cler le roy, qui Sugier avoit<br>
+nom[434]: (moine estoit de Saint-Denis en France, et puis fu-il abbé de<br>
+léans et fist tant de bien au roiaume et à l'églyse; car il eut tout le<br>
+roiaume en sa garde, au temps que le roy Loys, fils Loys-le-Gros et père au<br>
+roy Phelippe, fu oultre-mer; et ce fust cil meisme qui fist ceste istoire<br>
+si certainement comme cil qui, tousjours, fu nourri au palais et au service<br>
+le roy.) Là estoit alé, si comme nous l'avons dit, contre l'évesque de<br>
+Paris, Galon, qui l'églyse de Saint-Denis avoit traite en cause pour une<br>
+grant querelle qu'il clamoit sur elle. Et cil Sugier allégua, devant<br>
+l'apostole meisme, pour l'églyse, et deffendi sa querelle par droit et par<br>
+appertes raisons.<br>
+<br>
+ Note 432: Suger dit: &laquo;<i>Super.... novis investiturœ ecclesiasticœ<br>
+ querelis</i>.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 433: Le sens du latin est moins large: &laquo;<i>Missus occurrit, ut ei,<br>
+ tanquam patri spirituali, per totum regnum, ejus beneplacito,<br>
+ deserviret.</i>&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 434: Suger dit seulement: &laquo;<i>Cui consecrationi et nos ipsi<br>
+ interfuimus.</i>&raquo;<br>
+<br>
+De la Charité se parti l'apostole et s'en ala à Saint-Martin de Tours. Là,<br>
+chanta la messe solempnellement, le jour de la mi-caresme, et porta mitre<br>
+sur son chief[435], à la guise de Rome. De là desparti et s'en ala<br>
+droitement à Saint-Denis en France, humblement et dévotement ainsi comme à <br>
+l'églyse Saint-Pierre de Rome. Là fu assez haultement et honorablement<br>
+receu, comme si haute personne. Mais un exemple merveilleux et remembrable<br>
+laissa aux Romains et à ceulx qui à venir estoient; car de chose<br>
+quelconque, né or né argent né garnement de pierres précieuses qui en ceste<br>
+abbaïe fust, dont l'en se doubtoit moult, ne daigna regarder, par semblant<br>
+de convoitise: tant seulement devant les corps sains se coucha et estendi<br>
+devotement, tout dégoutant de larmes, comme cil qui tout s'offroit de corps<br>
+en sacrefice à Dieu et à ses sains; et prioit à l'abbé et au couvent que<br>
+aucune partie de vestement entaint de son sanc luy fu donnée et ottroiée;<br>
+et disoit telles paroles: &laquo;Ne vous doit pas déplaire sé vous rendez aucunes<br>
+parties petites des vestemens de celuy que nous vous envoiasmes jadis en<br>
+France, de nos grés et sans murmure, pour estre apostre de France.&raquo; Là luy<br>
+vindrent à l'encontre à grant joie, le roy Phelippe et son fils Loys, et<br>
+s'inclinèrent dévotement à ses piés, en la manière que les roys seulent<br>
+faire devant le sépulcre et l'autel Saint-Pierre, les couronnes ostées et<br>
+les chiefs enclins. Et l'apostole les prist par les mains, comme les dévos<br>
+fils des apostoles, et les fist ambesdeulx séoir devant luy.<br>
+<br>
+ Note 435: <i>La mitre.</i> &laquo;Frygium.&raquo; C'est la <i>Thiare</i>, et non pas la<br>
+ mitre que tous les évêques de France portoient. Suger affecte deux<br>
+ fois de rappeler que la coiffure pontificale ne différoit de cette<br>
+ des prélats françois qu'en raison de la différence de la <i>mode</i> en<br>
+ deçà et au-delà des monts.<br>
+<br>
+Après parla à eulx, comme sage et par grant familiarité, de l'estat de<br>
+sainte églyse, et les pria moult qu'il aidassent à saint Pierre et à son<br>
+vicaire, si comme les roys de France leurs devanciers avoient fait, comme<br>
+les roys Pepin et Charles-le-Grant et Loys, son fils, et les autres qui<br>
+après vindrent; et qu'il contrastassent aux ennemis de sainte églyse et<br>
+meismement à l'empereur Henri.<br>
+<br>
+Moult volentiers reçurent ces paroles, et luy offrirent et promistrent leur<br>
+conseil et leur aide, par tous lieux et contre tous hommes mortels, et luy<br>
+abandonnèrent tout le roiaume à sa volenté. Après, luy baillèrent grant<br>
+compaingnie d'archevesques et d'évesques, et l'abbé Adam de Saint-Denis,<br>
+pour aler à l'encontre des messages de l'empereur Henri, qui à Chaalons<br>
+devoient venir à luy.<br>
+<br>
+<br>
+XI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1107.<br>
+<br>
+<i>Des messages l'empereur Henri et de leur légation à l'apostole. Après, de<br>
+la réponse l'apostole aux messages; et coment les messages l'empereur<br>
+s'empartirent à mautalent.</i><br>
+<br>
+<br>
+Quant l'apostole eut jà demouré à Chaalons, ne sçai quans jours, si<br>
+vindrent les messages l'empereur Henri, et pristrent leur hostel à<br>
+Saint-Mange[436], dehors de la cité, et laissèrent illecques Almaubert, le<br>
+chancelier, par cui conseil l'empereur ouvroit le plus. Et tous les autres<br>
+vindrent à la court de l'apostole à grant compaingnie et à grant bobant; et<br>
+arneischiés et atournés à merveilles orgueilleusement de lorains[437] et<br>
+d'autres appareils. Ces messages furent l'archevesque de Trèves, l'évesque<br>
+d'Antatense,[438] l'évesque de Moustier[439] et plusieurs contes, tous<br>
+d'Allemaingne; et avec eulx, le duc Welphons, devant qui l'en portoit une<br>
+espée toute nue. Si estoient à merveille corsus, gros et gras, curieux et<br>
+noiseux en paroles. Si sembloit mieux que eulx tous fussent venus pour<br>
+tencier et pour menacier, que pour besoingne desrenier[440] par mesure et<br>
+par raison. L'archevesque de Trèves conta leur parole; home sage et amesuré<br>
+et qui savoit bien langue françoise. Sagement conta la besoingne pourquoy<br>
+il estoient là envoié de par l'empereur; et de par luy, aporta à l'apostole<br>
+et à toute la court salus et services, sauve la droiture de l'empire. Après<br>
+commença la parole si comme ele luy eut esté enchargiée.<br>
+<br>
+ Note 436: <i>Saint-Mange</i> ou <i>Saint-Memmie</i>, faubourg de Châlons. De là<br>
+ les noms propres de <i>Mangin</i>, <i>Mangeart</i> et <i>Magineau</i> si communs en<br>
+ Champagne.<br>
+ <br>
+ Note 437: <i>Lorains.</i> Harnois de chevaux.<br>
+ <br>
+ Note 438: <i>Antatense.</i> Halberstadt.<br>
+ <br>
+ Note 439: <i>Moustier.</i> Munster.<br>
+ <br>
+ Note 440: <i>Desrenier.</i> Exposer par raisons. Discuter.<br>
+<br>
+Lors commença à parler en tele manière: &laquo;Cogneue chose est que ce<br>
+appartient à l'empire dès le temps à nos ancesseurs et nos sains pères, qui<br>
+ont esté au lieu monsieur Saint-Père, au siège de Rome, si comme dès le<br>
+temps le grant Grégoire et les autres après jusques à ore, que en toutes<br>
+élections soit gardé et tenu cil ordre: que ainçois que l'élection soit<br>
+espandue né magnifestée, qu'il soit fait assavoir à l'empereur; et sé il<br>
+voit que la personne soit convenable à ce, l'en doit prendre de luy<br>
+asseurement et ottroy. Après ce, doit estre mené en la congrégacion des<br>
+évesques et du clergié où il doit estre esleu selon les sains canons, et à<br>
+la requeste du peuple, et par l'élection du clergié, et par l'assentement<br>
+de l'empereur. Et puis quant il sera sacré franchement, non pas par<br>
+simonie, si doit estre ramené à l'empereur pour revestir-le du régale, si<br>
+comme de l'anel et de la croce, et pour luy faire hommage et féauté; et si<br>
+n'est mie merveilles, car autrement ne se peust-il saisir de chastel né de<br>
+cité né des marches né d'autres dignités qui soient de l'empire, et sé<br>
+monsieur l'apostole se veult ainsi souffrir, si tienne sainte églyse en<br>
+paix et en prospérité à l'onneur de Dieu, et de ses droitures telles comme<br>
+il doit avoir en l'empire et au règne.&raquo;<br>
+<br>
+A ce respondi l'apostole sagement, par la parole l'évesque de Plaisance qui<br>
+parla en telle manière: &laquo;Sainte églyse, qui est rachetée et franchie du<br>
+précieux sanc Nostre-Seigneur Jésus-Christ, ne convient mie de rechief<br>
+ramener à servage, en ce que elle ne puisse eslire prélat, sans le conseil<br>
+de l'empereur et que elle se mette en servitude; mise arrière et oubliée la<br>
+précieuse mort de Jésus-Christ, par cui elle fu franchie de toutes<br>
+subjeccions et de tous servages. Que ce serait jà avenu sé il convenoit<br>
+qu'il fust par luy revestu de la croce et de l'anel, comme ces choses<br>
+appartiennent à l'autel plus que à luy qui d'eulx se veult saisir et<br>
+entremettre contre Dieu; et plus, que ses mains, qui sont sacrées au corps<br>
+et au sanc Nostre-Seigneur proprement, sé par ce lien les convenoit<br>
+sousmettre aux mains qui sont soilliées et ensanglantées et pecheresses de<br>
+glaive et de bataille; par teles mesprison abaisseroit trop ses ordres et<br>
+sa sainte unction.&raquo;<br>
+<br>
+Quant les messages oïrent ceste response, si commencèrent à frémyr de<br>
+mautalent et dire contre l'apostole; et en manière de Tyois[441] noisier et<br>
+faire grant tumulte: et s'il osassent, il eussent dict et faicte violence à<br>
+luy et à sa gent; si dirent à la parfin: &laquo;Ne sera or pas ci terminée ceste<br>
+querelle, mais à Rome aux espées tranchans.&raquo; Si s'en partirent à tant.<br>
+<br>
+ Note 441: <i>Tyois.</i> Allemands.<br>
+<br>
+Tout maintenant envoia l'apostole aucuns sages hommes et esprouvés, à<br>
+Almaubert, le chancelier, pour le prier et requerre que ses messages<br>
+fussent oïs et qu'il se penassent d'abaissier ce couroux et de mettre paix<br>
+au règne et à l'empire; et quant les messages qui ces paroles oïrent les<br>
+lui eurent portées, si s'en partirent, et tantost l'apostole s'en ala à<br>
+Troies et là assembla un grant concile qu'il avoit fait semondre grant<br>
+pièce devant. Après ce concile retourna à Rome en prospérité, à grant amour<br>
+et à grant grace des François, qui moult l'avoient servi et honnoré; et à<br>
+grant paour et à grant haine des Tyois qui moult l'avoient grevé et<br>
+traveillié.<br>
+<br>
+<br>
+XII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1111.<br>
+<br>
+<i>Coment l'empereur assembla grant ost et entra en la cité de Rome, comme<br>
+ami, faintement. Et coment il prist l'apostole en chantant sa messe et les<br>
+cardinaux, et comme icel tirant et anemi desloyal mist main à l'apostole et<br>
+le traitta vilainement.</i><br>
+<br>
+<br>
+Entour un an après ce que l'apostole s'en fust retourné, assembla<br>
+l'empereur un merveilleux ost, bien de trente mil chevaliers, et chevaucha<br>
+à Rome par grant force et par grant cruauté, comme cil qui en celle voie ne<br>
+s'esjoïssoit fors que quant il véoit occision et sanc espandre. Quant il fu<br>
+là venu, si faint son cuer par grant traïson et par grant guile, et fist<br>
+semblant paisible, né oncques ne parla de la querelle de revesteure qu'il<br>
+clamoit devant seur l'apostoile, et commença à promettre à faire moult de<br>
+bien à l'églyse et à la cité; et puis si blandi moult et pria que on le<br>
+laissast entrer en la cité, car autrement n'i pouvoit-il entrer. Et le<br>
+desloiaux qui ne béoit fors à la traïson, ne doubta pas à décevoir le<br>
+souverain du monde et toute saincte églyse, et le roi des rois à qui la<br>
+querelle estoit toute.<br>
+<br>
+Taudis, s'espandi la renommée par la cité que l'empereur vouloit clamer<br>
+quitte cette grant querelle qu'il clamoit sur l'apostole, qui si estoit<br>
+contraire à Dieu et à saincte églyse. Lors commencièrent tous à faire plus<br>
+grant joie que nul ne pourroit cuider; et le clergié et les chevaliers de<br>
+Rome s'efforcièrent tous comment il le pourroient plus honorablement<br>
+recevoir. L'apostole et les cardinaux montèrent à grant compagnie<br>
+d'évesques et de prélas, tous couvers leurs chevaux de blanches couvertures<br>
+et tous parés et acesmés de riches aournemens, et luy alèrent à l'encontre<br>
+et grant suite de peuple de Rome. Adonc, prist l'apostole aucuns de ses<br>
+cardinaux et les envoia devant soy pour prendre le serement de l'empereur<br>
+qu'il rendroit paix à l'églyse Saint-Père, et à son vicaire et à la cité,<br>
+et qu'il clamoit quitte tout le contens de celle revesteure. Ainsi<br>
+s'entrencontrèrent l'apostole et l'empereur en un lieu que l'en dit la<br>
+Monjoie de Rome, et de ce lieu voit-on l'églyse des apostres. Et ilecques<br>
+de rechief furent fais cil seremens, et après ce le jura tierce fois, et<br>
+porche de l'églyse, de sa main nue et une partie de ses plus hauts barons.<br>
+Lors fu mené jusques à l'églyse des apostres à grant procession du clergié,<br>
+assés plus noblement et à plus grant joie que Rome ne fist jadis de la<br>
+victoire d'Afrique.<br>
+<br>
+Tous rendoient loanges à Dieu: et crioient cil Allemans en leur Tyois, si<br>
+espouventablement et si hault, qu'il sembloit qu'il déussent les cieux<br>
+trespercer. Là fu couronné solempnellement, par les mains de l'apostole,<br>
+selon la manière des anciens empereurs. Après se revesti l'apostole pour la<br>
+messe chanter; et quant ce vint en ce point qu'il eut sacré le vrai corps<br>
+Dieu et son précieux sanc, si en coménia l'empereur d'une partie en<br>
+alliance de paix et d'amour pardurable, et en plege et en ostage de tenir<br>
+les convenances qu'il avoit vers saincte églyse. Quant l'apostole eut la<br>
+messe chantée, et ains que il fust du tout devestu, avint que les Tyois<br>
+descouvrirent la desmésurée traïson que il avoient jusques à ce point<br>
+célée; et traisrent, comme forcenés, les espées, et coururent sus aux<br>
+Romains qui, en ce lieu et en ce point, estoient désarmés; et commencièrent<br>
+haultement à crier à haulte voix que tout le clergié de Rome, et cardinaux<br>
+et évesques, fussent prins et destranchiés.<br>
+<br>
+Après, firent une desverie à qui nul forfait ne se prent, né nul outrage ne<br>
+se puet comparer: car il pristrent l'apostole et mirent la main au vicaire<br>
+Nostre-Seigneur et de saint Père. Tantost fu la cité esmeue et troublée et<br>
+plaine de dolour et d'angoisses plus que l'en ne pourroit dire. Et lors<br>
+primes apperçurent la traïson des Tyois, mais ce fu trop tart. Lors<br>
+commencèrent les uns à courre aux armes, et les autres à fuir comme gent<br>
+seurprise et esbahie; mais il ne porent si légièrement fuir à l'assaut de<br>
+leur ennemis qui, soudainement, les avoient seurpris et desceus, qu'il n'y<br>
+en eust assez de blessiés. Et touteffois montèrent-il sor les trefs[442] du<br>
+porche de l'églyse qu'il firent verser et trébuchier sor ceulx qui les<br>
+chaçoient, et, par ce firent-il d'eulx leur deffence. L'empereur, qui de<br>
+son desloial fait et de s'orde conscience estoit forment espouvanté, issi<br>
+hastivement de la cité et emmena avec luy la plus merveilleuse proie qui<br>
+oneques-mais eust esté faicte, contre crestiens né ailleurs: ce fu le corps<br>
+de l'apostole meisme, et tant des cardinaux et des évesques comme il peust<br>
+tenir aux poins, et se mist dedens la cité Chastelle[443] qui trop estoit<br>
+fort de grant siège naturel et de grant forteresse. Laiens fist despoillier<br>
+et laidement traictier les cardinaux et les évesques; puis fist une si<br>
+très-grant cruauté que néis du dire est-ce grant félonnie; car il mist main<br>
+el Crist dame-Dieu, et le despoilla orgueilleusement de sa chappe et de sa<br>
+mitre et de tous les autres aournemens qui à sa dignité appartenoient; et<br>
+après ce, lui fist moult d'ennuis et de honte: né oncques, né luy né les<br>
+siens ne voult laissier aler, jusques à tant qu'il les eust contrains à ce<br>
+que il le quitteroient de la convenance dont le contens estoit, et qu'il en<br>
+eurent fait privilège. Un autre privilège leur estordist[444] aussi à<br>
+force, qu'il avoit devant ce quassé, par le jugement de l'églyse, au grant<br>
+concile qu'il tint de trois cens évesques et de plus. Ce fu que l'empereur<br>
+le revestiroit, d'ore en avant, des devant dictes choses. Et sé aucun<br>
+demande pourquoy l'apostole le fist ainsi laschement, sache-il que saincte<br>
+églyse estoit en langueur par deffaut de pasteur et de collatéraux, et que<br>
+le tirant qui l'avoit ramenée à servitude la tenoit en sa main comme sienne<br>
+propre, pour ce que nul n'estoit qui l'osast contredire. Après ces choses,<br>
+quant l'apostole eut reformé l'estat de saincte églyse au mieux qu'il pot,<br>
+et mise paix quelle que ce fu, si s'en fui en un désert, et fist un<br>
+hermitage; là eust demouré le remenant de sa vie, sé saincte églyse et la<br>
+force des Romains ne l'eussent contraint de revenir à son siège. Mais<br>
+Nostre-Seigneur Jésus-Christ, qui saincte églyse racheta de son précieux<br>
+sanc, ne le laissa pas longuement défouler, né ne volt souffrir que<br>
+l'empereur s'esjoïst longuement du grief et de l'outrage qu'il eut fait;<br>
+car ceulx qui de noient n'estoient tenus à l'empire par foy et par serement<br>
+né autrement, pristrent sur eulx la besoingne. Par le conseil et par l'aide<br>
+le noble damoisel de France, assemblèrent un grant concile en son règne, et<br>
+par le commun jugement de saincte églyse, escommenièrent l'empereur et le<br>
+férirent du glaive saint Père, puis s'en retournèrent vers le règne<br>
+d'Allemaingne, et pourchacièrent tant qu'il esmeurent contre luy grant<br>
+partie de ce règne, et le plus des barons du païs et ceulx qui à luy se<br>
+tenoient. Et déposèrent Richart le Roux, évesque de Moustier, né oncques ne<br>
+finèrent jusques à ce qu'il eurent à leur povoir destruit et deshérité ses<br>
+aideurs, en vengeance de sa pesme vie et de la desloiauté par quoy il<br>
+guerroia saincte églyse. Et par son péchié fu l'empire transporté en autrui<br>
+main, par le droit jugement Nostre-Seigneur. Après son décès, furent ses<br>
+hoirs déshérités par son péchié, et vint pu la main Lohier le duc de<br>
+Saissoingne, un chevalier merveilleux et moult prudomme et fort deffendeur<br>
+de l'empire, qui, après ce qu'il eut soubmis à l'empire Puille et Kalabre<br>
+et Lombardie et Campaigne jusques à la mer Adrienne et tout dégasté devant<br>
+soy, voiant le roy Rogier qui de Puille s'estoit fait roy par force, s'en<br>
+revint en son règne à grant victoire, et puis morut. Ces fais et autres que<br>
+ses gens firent mistrent en istoire leurs maistres et les istoriographes;<br>
+et nous, dès ore mais, retournerons aux fais des François qui sont de<br>
+nostre propos.<br>
+<br>
+ Note 442: <i>Trefs.</i> Les poutres.<br>
+ <br>
+ Note 443: <i>Chastelle.</i> Le château Saint-Ange.<br>
+ <br>
+ Note 444: <i>Estordist.</i> Arracha. <i>Qu'il avoit;</i> que le pape avoit.<br>
+<br>
+<br>
+XIII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1107.<br>
+<br>
+<i>Coment Huc de Ponponne, chastelain de Gornay-sur-Marne, ravist chevaus à<br>
+marchéans au chemin le roy et mena en son chastel. Et coment le sire du<br>
+règne l'asségia séant à grant ost et coment il le prist à moult grant<br>
+paine.</i><br>
+<br>
+<br>
+Le conte Guy de Rochefort, duquel l'istoire a parlé dessus, se forcenoit<br>
+tout de couroux et de mautalent, pour ce que le mariage de sa fille et du<br>
+damoisel Loys de France avoit esté despécié, en la présence l'apostole,<br>
+pour la raison du lignage qui prouvé y fu par l'engin et par le pourchas de<br>
+ses ennemis qui envie luy portoient; et la rancune qu'il en avoit en son<br>
+cuer reçu béoit bien à monstrer par envie contre eulx, en lieu et en temps;<br>
+et nonpourquant le devant dit sire ne le béoit mie à oster de son service<br>
+pour le mariage qui despécié estoit. Tant qu'il avint que les Gallandois<br>
+s'i entremeslèrent qui l'amour et la familiarité d'eulx deux despécièrent<br>
+et i semèrent discorde. Si sourdi une ochoison qui au seigneur du règne<br>
+donna matière de guerroier; si fu pour ce que un chevalier merveilleux, qui<br>
+avoit nom Hues de Ponponne, et estoit chastelain de Gournay sur la<br>
+Marne[445], eut une fois pris chevaux à marchéans au chemin le roy et mené<br>
+en son chastel. Mais le sire du règne qui, pour ceste outrage, estoit<br>
+forcené, assembla son ost hastivement et ala assiéger ce chastel au plutost<br>
+qu'il pot, pour que il ne péust estre garni de viandes né d'autre<br>
+garnison[446]. Devant ce chastel estoit une isle merveilleusement belle et<br>
+délitable qui, à ceux de la ville, donnoit trop grant aaisement de leurs<br>
+bestes pasturer, et grant déduit et grant esbatement pour la beauté de la<br>
+rivière et pour le grant déduit de la riche praerie. Si amande moult le<br>
+lieu ce qu'il est enclos de la parfonde rivière, qui grant seureté leur<br>
+donne. De ceste isle prendre et saisir se péna moult l'avoué du règne; et<br>
+si tost qu'il eut sa navie appareilliée, si fist une partie de ses<br>
+chevaliers et moult de ses gens à pié despoillier tous nus, pour passer<br>
+plus légièrement et plus tost relever et saillir sus, s'il avenist que il<br>
+chéissent: les uns fist passer à noe[447], et les autres à cheval parmy les<br>
+parfons flos, jaçoit que ce fu trop périlleuse chose, et il meisme passa<br>
+avec eulx, monté sur son destrier pour donner à sa gent cuer et hardement.<br>
+Lors commença à envahir l'isle en telle manière. Mais ceulx du chastel qui<br>
+s'estoient garnis au mieux qu'il povoient leur deffendoient moult forment<br>
+la terre dessus les haultes rives où il estoient assemblés; et à ceux qui<br>
+estoient ès flos et en la navie lançoient menu et souvent grosses pierres<br>
+et lances et pieus agus, par quoi il les firent guenchir et réuser de la<br>
+rive. Mais tost se rallièrent les royaus et retournèrent sus de rechief aux<br>
+chastelains par grant force, tous encouragiés de bien faire. Dont firent<br>
+traire leurs arbalestriers et leurs archiers, et les chastelains se<br>
+combattaient de maintenant, si comme il povoient mieux venir à eulx. Et les<br>
+roiaux de la navie, qui leurs haubers avoient vestus et leurs heaumes<br>
+laciés, les rassailloient vertueusement à guise de galios[448]; et tant<br>
+dura les assaus, que les royaus qui avant avoient esté réusés, firent<br>
+ressortir par force ceulx du chastel, et par vertu et par proesce qui n'a<br>
+pas appris à avoir honte né deshonneur, conquistrent et pourpristrent celle<br>
+isle, et leurs ennemis firent flatir par vive force en leur chastel. Mais<br>
+quant le sire du règne et les royaus virent que ceulx du chastel ne se<br>
+rendroient pas ainsi (et il eut jà tenu le siège ne sais quans jours), si<br>
+ne pot plus souffrir, comme cil à qui le lonc siège ennuioit inoult. Lors<br>
+fist son ost assembler et armer, et puis fist assaillir le chastel qui trop<br>
+estoit fors et de parfons fossés et de glant haut et fort, d'eaue bruiante<br>
+et parfonde qui au pié luy courroit; et par ce estoit-il tel que, à bien<br>
+près, n'avoit-il garde[449] d'escu né de lance. Et tout ainsi, passa parmy<br>
+le ruissel qui près des fossés estoit où il eut de l'eaue jusques au<br>
+braier[450], tout atalenté d'aler jusques au fossé et d'assaillir au<br>
+glant[451] et sa gent après luy. Lors leur commanda à assaillir fièrement,<br>
+et eulx si firent par grant force, à moult grant grévance et à moult grant<br>
+meschief.<br>
+<br>
+ Note 445: <i>Gournay</i>, à trois lieues et demie de Parie. C'est<br>
+ aujourd'hui un petit bourg.<br>
+ <br>
+ Note 446: Celle aventure de Hue de Pomponne a contribué beaucoup à<br>
+ justifier les déclamations que nos écrivains modernes se font une<br>
+ religion politique de répéter contre l'ancienne baronnie françoise.<br>
+ Tous les chevaliers, du Xème au XVème siècle, sont ainsi devenus des<br>
+ détrousseurs de passans, des voleurs de grands chemins. Mais si telle<br>
+ avoit été la coutume des seigneurs châtelains, Suger n'auroit pas<br>
+ remarqué la grande colère de Louis-le-Gros contre Hue de Pomponne et<br>
+ la guerre qui en fut la conséquence. Nous conviendrons volontiers que<br>
+ la lutte une fois déclarée entre barons, les routes dévoient être<br>
+ moins assurées qu'au milieu d'une paix complète. Tant que Hue du<br>
+ Puiset, Bouchard de Montmorency ou Guy de Rochefort soutinrent la<br>
+ guerre contre Louis VI, les bourgeois et les artisans du voisinage<br>
+ durent tomber souvent victimes des dissensions qu'ils n'avoient pas<br>
+ allumées. Mais il y a loin de là à l'usage chevaleresque du<br>
+ <i>détrousser les passans</i> ou de les <i>épier sur les grandes routes</i>: en<br>
+ un mot, les <i>Mandrin</i> étoient dans le moyen-âge tout aussi rares, et<br>
+ les <i>Cartouche</i> plus sévèrement punis qui de nos jours.<br>
+ <br>
+ Note 447: <i>Noe</i>. Nage.<br>
+ <br>
+ Note 448: <i>De galios.</i> De pirates. Suger dit: <i>Piratarum more</i>. J'ai<br>
+ déjà remarqué ailleurs cette expression, à laquelle on ne trouve pas<br>
+ la même acception dans le glossaire de Ducange.<br>
+ <br>
+ Note 449: <i>N'avoit-il garde.</i> N'avoit-il besoin, pour se défendre.<br>
+ <i>N'avoir garde</i> étoit toujours pris dans le même sens.<br>
+ <br>
+ Note 450: <i>Braier.</i> La ceinture. &laquo;Usquè ad baltheum.&raquo; Dom Brial a eu<br>
+ tort d'expliquer ce mot par celui de <i>braies</i>.--<i>Atalenté</i>, désireux.<br>
+ <br>
+ Note 451: <i>Glant</i>, partie supérieure des murs. On ne trouve guères le<br>
+ mot de <i>glandis</i> avec ce sens ailleurs que dans Suger.<br>
+<br>
+D'autre part furent ceulx du chastel qui hardiement et vigoureusement se<br>
+misrent avant et s'abandonnèrent moult à eulx deffendre, si que il<br>
+n'espargnoient à nulluy, néis au seigneur du règne; et vindrent à armes à<br>
+l'assault contre leurs ennemis, si qu'il les firent ressortir, et le plus<br>
+d'eulx trébuchier ès fossés, si qu'il délivrèrent et rendirent à leur<br>
+bataille tout le ru[452] dont il estoient enclos de celle part. Si avint<br>
+ore ainsi, à celle fois, que ceulx du chastel en eurent l'onneur et la<br>
+victoire, et les royaus la honte et le dommage, si le convint ainsi<br>
+souffrir. Lors fist le sire du règne les engins appareiller, et en fist un<br>
+à trois estages, et le fist drecier plus haut que le chasteau n'estoit et<br>
+au plus haut mist archiers et arbalestriers qui véoient tout l'estre et le<br>
+couvine du chastel, et deffendoient à ceulx dedens l'aler et le venir parmi<br>
+les rues. Si avint que ceulx dedens qui sans repos et sans entrelaissier<br>
+estoient constraint et engoissiés par eulx, ne s'osoient apparoir à leur<br>
+deffenses; mais se deffendoient en terraces et sousterrains sagement, et<br>
+faisoieut traire en agait à leurs archiers et à leurs arbalestriers aux<br>
+royaus qui estoient au premier estage de l'engin, et plusieurs en<br>
+occioient.<br>
+<br>
+ Note 452: <i>Le ru.</i> Le ruisseau.<br>
+<br>
+Près de cel engin[453] avoit un pont de fust qui s'estendoit d'en hault et<br>
+s'abaissoit un petit sur le glant, si qu'il donnoit légière entrée à passer<br>
+oultre à ceulx qui, par le pont, voulsissent assaillir la ville. Mais<br>
+encontre ce, refirent ceulx du chastel un trébuchet et apoiaux de fust,<br>
+l'un un petit loing de l'autre, si que le pont et ceulx qui dessus<br>
+montassent chéissent de dessus le glant ès fosses que ceulx du chastel<br>
+avoient faites, années de fors pieus agus et ferrés, et bien couvertes<br>
+d'estrain et de paille, que elle ne fussent apperceues; si que ceulx qui là<br>
+chéissent mourussent de tel mort, à giant hachiée.<br>
+<br>
+ Note 453: <i>Près de cel engin</i>, ou plutôt <i>sur cette engin;</i> le latin<br>
+ dit: &laquo;Hærebat machinæ eminenti pons ligneus.&raquo;<br>
+<br>
+En ce point estoit le conte Guy en grant pourchas de gent assembler et<br>
+requerrait d'ayde et parens et cousins et seigneurs pour secourre ceulx qui<br>
+au chastel estoient asségiés. Et tant se pourchasça que, entre les autres<br>
+aides, eut tant fait vers le conte Thibault de Champaingne qui estoit conte<br>
+du palais et homme si puissant et si riche et si merveilleux chevalier, que<br>
+il l'eut asseuré d'aidier à jour nommé et hastivement, et luy eut promis<br>
+que il lèveroit le siège du chastel et délivreroit ceulx qui estoient<br>
+dedens enclos, qui jà estoient en tel point que la vitaille leur alloit<br>
+moult apetissant. Et le conte Guy fu entredeulx ententis à proier et à<br>
+ardoir le règne, pour le seigneur faire lever du siège. Au jour nommé que<br>
+le conte Thibaut deust venir pour le siège lever, eut le sire du règne fait<br>
+mander son arrière ban, et les gens voisines semonses[454], car il n'eut<br>
+pas loisir de mander loing souldoiers. Et à tant de gens comme il pot lors<br>
+avoir issi de ses herberges fervestu et apparcillié luy et les siens, hardi<br>
+et courageux, et remembrant en son cuer de haulte prouesce; et vint liement<br>
+contre ceulx que il ooit contre luy venir. Mais avant envoia contre eulx<br>
+tel qui luy séut noncier leur estre et leur affaire; et luy, tandis, manda<br>
+ses barons; si les amonesta de bien faire, et commença à rengier et à<br>
+ordener ses batailles, chevaliers et sergens, arbalestriers et archiers et<br>
+sergens à glaives, et ordena chascun à son droit et en sou lieu. Après<br>
+chevauchièrent tous rangiés contre leurs ennemis qui, contre eulx,<br>
+appareilliés venoient; et si tost comme il les choisirent, si firent sonner<br>
+trompes et buisines parquoy les chevaliers et les chevaux s'esbaudirent et<br>
+pristrent hardement. Dont laissièrent chevaux aler et s'entreférirent des<br>
+fers des lances. Là, peust-on véoir grant bruit et grant esclatéis de<br>
+glaives. Si fu moult grand l'estour à l'assembler et fort et pesant<br>
+d'ambedeulx pars; mais les Briois[455] ne peurent pas longuement endurer<br>
+les royaus qui estoient fors et adurés de continuelles guerres; et cil qui<br>
+n'avoient appris sé repos non et séjour se desconfirent et tournèrent les<br>
+dos; et les royaus les assailloient vertueusement aux roides lances et aux<br>
+brans fourbis dont il leur donnoient de grans cops et les faisoient<br>
+trébuchier des destriers comme cil qui sur toutes choses desiroient la<br>
+victoire. Né oncques ne cessèrent, né cil à pié né ceulx à cheval, jusques<br>
+à tant que il les eurent tous tournés à desconfiture.<br>
+<br>
+ Note 454: <i>semonces</i>, Averties.<br>
+ <br>
+ Note 455: <i>Les Briois.</i> Les gens de Thibaut, comte de Brie.<br>
+<br>
+Le conte Thibaut, qui à desconfiture estoit tourné, voult mieulx estre le<br>
+premier de la fuyte que le derrenier. Si s'entourna fuyant à force de<br>
+cheval, et laissa son ost tout desbareté et s'en ala en sa terre à grant<br>
+perte et à grant confusion. Moult y eut occis de gens par devers les<br>
+barons, et plus de navrés et de pris. Après celle victoire retourna le sire<br>
+du règne liement à ses herberges. Ceulx du chastel bouta hors et le prist<br>
+en sa main et le bailla à garder aux Gallandois.<br>
+<br>
+<br>
+XIV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1107.<br>
+<br>
+<i>Coment le noble sire du règne courut sus un chastelain Hombaus par nom,<br>
+pour la plainte qu'il ooit de luy. Et coment il prist luy et son chastel<br>
+appelé Sainte-Sevère. Et coment il le mist en prison en la tour de<br>
+Estampes.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce temps avint que le noble sire du règne fu moult prié et requis de<br>
+plusieurs que il alast sor un chevalier qui Hombaus avoit nom. Si tenoit le<br>
+chastel de Saincte-Sevère[456] et siet en ceste terre de Bourges par devers<br>
+Limozin, pour luy constraindre et chastoier des tors et des oultrages qu'il<br>
+faisoit aux gens du pays dont il avoit oïes les clameurs et les plaintes<br>
+plusieurs fois; ou s'il ne le povoit constraindre de venir à droit, au<br>
+moins qu'il le déshéritast, par droit, de son chastel qui estoit de moult<br>
+grant noblesse. Et moult estoit à ce temps renommé de grant chevalerie<br>
+et moult bien garni de bonne gent à pié et à cheval; et, d'ancienneté y<br>
+avoit toujours eu bons chevaliers.<br>
+<br>
+ Note 456: <i>Sainte-Sevère</i>, aujourd'hui petite ville du département de<br>
+ l'Indre, sur la rivière d'Indre, à trois lieues de La Châtre.<br>
+<br>
+Là mut à aler par les prières que il eut eues, et non mie à moult grant<br>
+ost. Si comme il fu entré en ces marches et il approcha de ce chastel, le<br>
+chastelain Hombaus qui moult estoit hault homme et de grant pourvoiance,<br>
+luy vint à l'encontre à grant chevalerie, et fist fremer et bien garnir de<br>
+fors barres et de gros pieux un ru par où les François devoient passer, car<br>
+il ne pouvoient eschever ce pas né passer par ailleurs: et il meisme se<br>
+mist à l'encontre du pas, à toute sa gent; ainsi furent sor le pas<br>
+assemblés d'une part et d'autre part et se doubtoient à passer d'ambedeulx<br>
+pars. Si avint ainsi que le sire du règne vit un de ceulx de là qui, devant<br>
+tous les autres, estoit hors issu des lices contre sa gent. Lors hurta le<br>
+destrier par grant desdaing et sacha l'espée, l'escu avant, la lance au<br>
+poing. Si comme il estoit tout armé, et voiant tous ses barons, ala<br>
+assembler à celuy, comme cil qui sor tous les autres estoit fier et<br>
+courageux: si le féri si noblement de la lance que il l'abati jus du<br>
+destrier; et non mie seulement celuy, mais un autre, (comme je treuve<br>
+vraiement escript,) si que il en abati deux en un seul poindre et les fit<br>
+baingnier au gué jusques au heaume; et ne s'en tint pas à tant, ains se<br>
+feri tout maintenant parmy le pas où le premier estoit passé, et s'adressa<br>
+vers ses ennemis qui tous estoient esbahis de ce que luy voioient faire.<br>
+Lors les assailli fièrement à s'espée tranchant si qu'il en fist plusieurs<br>
+réuser et resortir. Et les François, qui ce regardoient, prirent cuer par<br>
+son bien faire; adont tressaillirent le ru qui mieux mieux et se ferirent<br>
+en leurs ennemis trop aigrement et les convoièrent chassant aux roides<br>
+lances, jusques en leur chastel.<br>
+<br>
+Renommée, qui tost vole, s'espandi par le chaslel et par le pays que le<br>
+sire du règne et les siens estoient venus ce chastel prendre, et si ne s'en<br>
+partiroient jusques à tant qu'il fust pris et ceulx dedens pendus et les<br>
+yeulx sachiés, et tout le chastet ars et destruit. Moult eurent grant paour<br>
+ceulx du chastel et de toute la contrée, de ceste nouvelle. Si eut cil<br>
+chastelain tel conseil que il rendi soy et le chastel et toute sa terre, en<br>
+la manière et à la volenté du sire du règne. Et ainsi s'en retourna à<br>
+victoire et enmena avec soy ce chastelain et le mist en prison en la tour<br>
+d'Estampes.<br>
+<br>
+<br>
+XV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1108.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Phelippe trespassa, et coment son noble fils Loys le fist<br>
+enterrer en l'abbaye Saint-Benoist-sur-Loire, où il avoit élu sépulture.</i><br>
+<br>
+<br>
+Autresi comme le damoisel amendoit et croissoit de jour en jour de valeur<br>
+et de proesce, aussi defailloit et descroissoit de jour en jour le roy<br>
+Phelippe, son père, comme cil qui, oncques puis qu'il eut prise et ravie la<br>
+contesse d'Angiers et maintenue pardessus sa loiale épouse, ne fist chose<br>
+qui soit digne de mémoire; et tant avoit esté espris de l'amour de ceste<br>
+dame, avant que il la laissast, que il n'avoit nulle autre cure, fors<br>
+d'acomplir son délit, né du roiaume gouverner ne s'entremetoit-il de rien.<br>
+Par une seule personne estoit le roiaume gouverné et conforté, ce estoit<br>
+l'atendue et l'abaiance du noble damoisel Loys, qui après luy devoit<br>
+règner, car à luy s'atendoit toute la menue gent du roiaume.<br>
+<br>
+Le roy Phelippe, qui moult estoit affebloié, acoucha du tout au lit, à<br>
+Melun-sur-Saine, et mourut (en l'an soixante de son aage et de<br>
+l'Incarnation Nostre-Seigneur mil cent six,[457]) en la présence son fils<br>
+Loys. Aux obsèques fuient présens Gales, l'évesque de Paris, l'évesque de<br>
+Senlis, l'évesque d'Orléans et l'abbé Adam de Saint-Denis et maint autres<br>
+religieux preud'hommes. Le corps du roy portèrent en l'églyse Nostre-Dame.<br>
+Là veillé fu toute nuit à grand luminaire. L'en demain le fist atourner son<br>
+noble fils Loys richement, et mettre en une litière couverte de riches dras<br>
+de soie, si comme il convient à tel prince, et puis le chargea aux cols de<br>
+ses maistres sergens; et ainsi atourné le fist porter en l'abbaïe<br>
+Saint-Benoist-sur-Loire où il avoit esleu sa sépulture. Et tous jours,<br>
+comme bon fils, aloit après, une heure à pié, autre heure à cheval,<br>
+plourant et demenant grand dueil, avec tant de barons comme il avoit avec<br>
+luy. Si fu tous jours de si grant noblesse et de si grant franchise de<br>
+cuer, mesmement envers son père, que onques, en toute sa vie, troubler né<br>
+courouscier ne le voult, néis pour le desseurement de sa mère pour la<br>
+contesse d'Angiers; né boisier né fortraire le royaume par mauvais engin,<br>
+si comme seulent faire, aucunes fois, aucuns jouvenciaux.<br>
+<br>
+ Note 457: Il falloit: <i>mil cent et huit</i>.<br>
+<br>
+Quant il fu là venu et sa compaingnie, si le fist enterrer devant le<br>
+maistre autel, au mieulx et au plus noblement que il pot deviser. Ainsi<br>
+comme ceulx disoient que luy avoient oï dire en son vivant, il ne vouloit<br>
+pas être enterré en la sépulture de ses ancesseurs les roys de France qui<br>
+ainsi comme par nature et par droit doivent gésir en l'églyse Saint-Denis<br>
+en France. Pour ce disoit par humilité que il n'en estoit pas digne. Et<br>
+pour ce qu'il n'avoit pas fait à celle églyse né aux autres, tant de biens<br>
+comme il deust, pour ce ne devoit pas être mis entre tant de nobles roys et<br>
+empereurs comme il en gist léans.<br>
+<br>
+<br>
+<i>Ci fine l'istoire du roy Phelippe, premier du nom.</i><br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+CI COMMENCE L'ISTOIRE<br>
+DU GROS ROY<br>
+LOYS.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+I.<br>
+<br>
+ANNEE: 1108.<br>
+<br>
+<i>Coment les prélas et les barons assemblèrent à Orléans pour le coroner, et<br>
+coment les messages de Rains vindrent pour contredire le coronement, mais<br>
+ce fu trop tart.</i><br>
+<br>
+<br>
+Le noble damoiseau Loys qui, en sa jouvente, avoit desservi l'amour et la<br>
+grace de sainte églyse par la grant cure et par la grant peine qu'il avoit<br>
+mise en luy deffendre; et aussi comme il avoit soustenue la cause des<br>
+povres et des orphelins et domté et plaissié par ses vertus les tyrans et<br>
+les ennemis du règne, autressi, par la volenlé de Dieu, fu-il appelé à la<br>
+hautesce et à la seigneurie du royaume, par le commun accort et désirier<br>
+des preud'hommes et des bonnes gens. Et moult volentiers en eust esté<br>
+forsmis et bouté arrière, sé il peust estre par le pourchas et par l'engin<br>
+aux félons trayteurs qui le royaume béoient à troubler; mais par le commun<br>
+esgart aux preud'hommes et mesmement le sage Yvon, l'évesque de Chartres,<br>
+fu ordené que contre l'engin et la force aux malfaiteurs du royaume,<br>
+s'assembleroient à Orléans pour le couronner hastivement. Là fu semons<br>
+Daimbert l'archevesque de Sens et les evesques de sa province, c'est<br>
+assavoir: Gales, l'évesque de Paris; Manessier, l'évesque de Meux; Jehans,<br>
+l'évesque d'Orléans; Guyon, l'évesque de Chartres; Hues, l'évesque de<br>
+Nevers, et cil d'Aucerre droitement. Le jour de l'Invencion sainct Étienne,<br>
+au mois d'aoust, furent assembles en la cité d'Orléans; là fu sacré et<br>
+couronne à roy (par la main Daimbert, l'archevesque de Sens;) la couronne<br>
+luy mistrent au chief et luy cindrent l'espée de justice, à prendre<br>
+vengeance des malfaiteurs du règne, et du revestement du septre et des<br>
+autres aournemens, à la deffense de saincte églyse, du clergié et des<br>
+povres gens, par la voix et par la requeste du clergié et du commun peuple.<br>
+<br>
+Encore n'estoit pas l'archevesque devestu des vestemens où il eut la messe<br>
+chantée, quant les messages de la ville de Rains seurvindrent qui portèrent<br>
+lettres de contradiction, parquoy il eussent destourbé le couronnement le<br>
+roy, se il féussent à temps venu: et disoient que la droiture du<br>
+couronnement au roy de France appartient à l'églyse de Rains tant<br>
+seulement, et ceste seigneurie et ce privilège en avoit dès le temps le<br>
+fort roy Clodovée que sainct Remy baptisa, et ceste droiture vouloit<br>
+tousjours avoir franchement et sans nulle fraccion; et sé nul l'en vouloit<br>
+faire tort et de rien contredire, si fust escommenié pardurablement. Et par<br>
+ceste achoison cuidèrent faire la paix de Dam Raoul lor arcevesque à cui le<br>
+roy estoit couroucié durement, pour ce que, sans son assententent, avoit<br>
+esté esleu et mis au siège l'arcevesque: et béoit à ce que, sé il n'en<br>
+peussent faire paix né accort, que, par ce, luy contredéissent et<br>
+destourbassent au couronnement. Mais, pour ce qu'il vindrent trop tart,<br>
+furent illec taisans et mués, et s'en retournèrent courouciés de leur<br>
+faute; né de rien qu'il éussent dit né fait ne reportèrent à leur seigneur<br>
+chose où il éust nul profict.<br>
+<br>
+<br>
+II.<br>
+<br>
+ANNEE: 1108.<br>
+<br>
+<i>Coment Gui Troussel et Hues de Crecy, son fils, pristrent le conte de<br>
+Corbueil, son frère, pour ce que il ne leur vouloit aidier de la guerre<br>
+contre le roy. Et coment le roy le délivra et prist le chasteau.</i><br>
+<br>
+<br>
+Loys, le roy de France, par la grace de Dieu, ne pot pas oublier ne<br>
+désacoustumer ce qu'il avoit tous jours apris et acoustumé en enfance;<br>
+c'est à soustenir les églyses et deffendre les povres gens et à garder et<br>
+maintenir le roiaume en paix sé il péust estre. Mais tant y avoit de<br>
+destourbiers et d'ennemis que trop estoit fort chose à faire. Entre les<br>
+autres fu Gui le Roux[458], et son fils Hues de Crecy qui jeune bacheler<br>
+estoit et preux aux armes; mais moult estoit sage et malicieux à mal faire,<br>
+comme à proier et à rober et à ardoir et à troubler le roiaume. Et, pour la<br>
+honte de son cuer esclairier, et pour la honte du chastel de Gournay que il<br>
+avoit perdu, ne cessoit du roy et du règne assaillir et troubler, si que<br>
+néis au conte Odon de Corbueil, qui son frère estait, ne voult-il pas<br>
+espargner, pour ce que il ne luy vouloit aidier de sa guerre contre le roy.<br>
+Si avint que il le gaita un jour que il estoit alé chascier privément, si<br>
+ne cuidoit avoir garde de nulluy; si le prist et le mist en fors buies[459]<br>
+en prison, en la Ferté-Baudouin[460]; et pour cest oultrage désacoustumé,<br>
+les barons et les chevaliers de la chastellerie de Corbueil, qui<br>
+d'ancienneté est renommée de grant noblesse et de grant chevalerie[461],<br>
+furent moult courouciés. Au roy s'en alèrent clamer et luy distrent que le<br>
+conte estoit pris en telle manière, et la cause pour quoy; et moult le<br>
+prièrent que il y méist hastif conseil; et le roy leur promist s'aide, dont<br>
+il furent moult liés, et dès lors commencièrent à traitier coment il<br>
+porroient leur seigneur délivrer. Et tant pourchascièrent puis, que ne sçay<br>
+lesquels de la Ferté-Baudouin parlèrent à eulx, et leur jurèrent sur sains<br>
+que il les recevroient et les mettroient privément dedens le chastel. Cil<br>
+chastel n'appartenoit par nul héritage à celuy Gui; ains le tenoit ainsi<br>
+comme à force et par tolte, par la raison du mariage la contesse Aalis[462]<br>
+que il avoit eue à femme. Si avint que le roy vint là à privée mesnie des<br>
+gens de sa court, pour ce que il ne fust pas apperceu. Si fu avant envoié<br>
+Anseaux de Gallande qui sénéchaux estoit le roy et chevalier preux et<br>
+hardi, soy quarantiesme d'hommes armés, à l'une des portes où le plais<br>
+estoit mis d'eulx recevoir dedens; il et sa compaingnie furent dedens<br>
+receus; mais ceulx du chastel qui, à celle heure, séoient encore à leurs<br>
+feus et fabloient ensemble, oïrent soudainement la frainte des chevaux et<br>
+le murmure des chevaliers; si s'émerveillèrent moult que ce estoit, et<br>
+issirent hors encontre eulx; et ceci avint ainsi comme après sousper en<br>
+droite heure de couchier. Si estoit le meschief trop grant à ceulx de<br>
+dehors, pour ce que la voie estoit trop étroite pour les huis qui estoient<br>
+encontre mis, et qui ne laissoient aler né venir délivrément ceulx qui<br>
+entrés estoient dedens la ville. Et, pour ce, ceulx dedens les heurtoient<br>
+de leurs huis et de leurs portes, et donnoient de grans cops comme ceulx<br>
+qui bien estoient garnis de leurs armes et qui bien savoient les estres du<br>
+chastel. Au derrenier, les forains, pour l'oscurté de la noire nuit et pour<br>
+la meschéance de l'estroit lieu, ne porent longuement souffrir; ains<br>
+retournèrent à leurs portes, fors que Anseaux, qui trop estoit bon<br>
+chevalier et seur, qui pas n'y pot à temps venir, pour ce qu'il entendoit à<br>
+deffendre ses compaingnons, comme chevalier preux et vaillant: pris fu et<br>
+retenu et emprisonné en la tour, avec le conte de Corbueil. Si eurent, ces<br>
+deux, moult grant paour l'un de la mort, et l'autre de deshéritement. Quant<br>
+ceste nouvelle fu au roy comptée, qui moult se hastoit de venir pour ceulx<br>
+qui eschapés estoient, si luy pesa de la demourée qu'il avoit faite pour<br>
+l'oscurté de la nuit attendre. Tantost sailli sor son destrier par grant<br>
+desdaing, et vint jusques à la porte du chastel à espérons brochant; à<br>
+force cuida ens entrer pour aidier aux siens; mais il la trouva bien fermée<br>
+et barrée et en fu durement reusé[463] par ceulx dedens qui grant planté de<br>
+quarreaux et de lances et de pierres luy lançoient. Mais moult orent grant<br>
+paour les frères et les amis au sénéchal qui pris estoit. Tous vindrent<br>
+auprès le roy et luy commencièrent à crier mercy moult durement, par telles<br>
+paroles: &laquo;Gentil roy, aies mercy de nous en tel point, car saches-tu que<br>
+cil desloial escommenié Hues de Crecy, homme traitre et désirant d'espandre<br>
+sanc humain comme homicide, puet ça venir; et sé il puet ens entrer et<br>
+nostre frère tenir aux poings, il n'en prendroit nulle raençon, ains le<br>
+pendra ou le fera mourir de male mort.&raquo; Pour paour de ceste chose, assist<br>
+le roy le chastel et le fist fortement enclorre et estouper les entrées de<br>
+toutes les portes: et ceint et avironna la ville de cinq bretesches bien<br>
+garnies de bons sergens, et ainsi mettoit grant cure et grant entente de<br>
+son corps et de son royaume à prendre le chastel et à ses hommes délivrer<br>
+qui laiens estoient en prison. Mais Hues de Crecy, qui avant eut grant joie<br>
+des deux prisons, eut moult grant paour de perdre le chastel et les<br>
+prisons, quant il sceut que le roy l'eut ainsi assegié; et, pour ce, fu en<br>
+grant angoisse et en grant paine coment il peust entrer dedens; et, en<br>
+maintes semblances se mist comme cil qui en maintes manières s'en déguisa,<br>
+une fois à pié et l'autre à cheval, une fois en manière de Jugleresse et de<br>
+meschine de vie[464]. Un jour avint qu'il eut mise toute s'entencion à<br>
+parfaire ce à quoy il béoit, quant il fu apperceu de ceulx de l'ost; et<br>
+quant il vit que il fu cognéu, si monta au destrier qui appareillié lui fu,<br>
+et tourna en fuye; car bien savoit que là ne povoit durer; et entre les<br>
+autres qui l'aperçurent fu Guillaume (de Gallande), frère au sénéchal qui<br>
+pris estoit, un chevalier bien afaitié et preux aux armes, qui devant tous<br>
+les autres le chaçoit de volenté de cuer et par isnelleté de cheval, tout<br>
+entalenté de luy retenir se il péust. Si retourna vers luy souvent, la<br>
+lance abaissée; mais pour ce que il avoit paour de ceulx qui après luy<br>
+venoient, n'i osoit pas faire longue demeure, ains reprenoit la fuite, et<br>
+s'en retournoit atant fuyant. Mais bien affichoit en son cuer que sé il<br>
+osast tant demourer que il peust à luy assembler, que il montrast la<br>
+hardiesce de son cuer, ou par victoire, ou par soy abandonner à péril de<br>
+mort. Et par maintes fois luy avint que il ne povoit eschiver les villes<br>
+que il trouvoit en sa voie[465], né eschapper de l'enchaux de ses ennemis<br>
+qui au dos le suivoient, sé ne fust par guille et par barat[466]; car il<br>
+fainst que il fust Guillaume le Gallandois et Guillaume Huon, et crioit à<br>
+haulte voix, par le roy, que il le prissent et arrestassent comme son<br>
+mortel ennemy. En telle manière eschappa et escharni, par son barat, tous<br>
+ceulx qui le suivoient. Mais oncques le roy, né pour ce né pour autre<br>
+chose, ne volt le siège entrelaissier, ains prist à destraindre plus et<br>
+plus les assiégés et à assaillir le chastel; né oncques ceulx dedens ne<br>
+fini d'angoissier en toutes manières, tant que il eust le chastel pris par<br>
+force et que le bourg fust pris par une partie de ceulx dedens meismes. Et<br>
+quant les chevaliers qui en la garnison estoient oïrent la tumulte aval, si<br>
+apperceurent bien que la ville estoit prise. Lors s'enfuirent grant erre<br>
+pour leurs vies garantir, vers la tour; et quant il furent dedens enclos,<br>
+si ne se peurent pas bien deffendre né couvrir né hors issir, jusques à<br>
+tant que pluseurs en furent navrés et les aucuns occis; et au derrenier fu<br>
+le remenant à ce mené que il abandonnèrent leur corps et leur avoir à la<br>
+mercy le roy, et non mie sans le conseil leur seigneur. En telle manière le<br>
+débonnaire roy et le desloyaux Hues délivrèrent les prisons. Si eut le roy<br>
+son sénéchal, et les Gallandois leur frère et les Corbueillois leur<br>
+seigneur, par la vigueur et par le sens le roy. Une partie des chevaliers <br>
+ui dedens furent pris déshérita et leur tolli leur biens; l'autre partie<br>
+tint en longue prison et destroite où il les fist pourrir[467] longuement<br>
+et tout pour les autres espouvanter qu'il ne féissent autel. Par celle<br>
+victoire que le roy eut contre la cuidance de ses ennemis, enobly et<br>
+enlumina le commencement de sa couronne, à la louange de celuy qui règne et<br>
+régnera sans fin.<br>
+<br>
+ Note 458: Suger dit en effet: <i>Guido Rubeus</i>. Mais le père de Hues de<br>
+ Crecy étoit <i>Gui Troussel</i>, dont on a déjà parlé, et non pas Gui de<br>
+ Rochefort.<br>
+ <br>
+ Note 459: <i>Buies.</i> Chaînes.<br>
+ <br>
+ Note 460: Sur la marge du manuscrit 8395, Charles V, qui l'avoit fait<br>
+ exécuter, a écrit de sa propre main ici: <i>Aalez</i>. C'est qu'en effet<br>
+ <i>La Ferté Baudouin</i> est le même lieu que <i>La Ferté Aalès</i> ou<br>
+ <i>Aalis</i>, que nous écrivons à tort aujourd'hui <i>Aleps</i>. C'est une<br>
+ petite ville à quatre lieues d'Etampes. Remarquons que cette<br>
+ correction de Charles V justifie complètement Adrien de Valois, qui<br>
+ avoit seulement soupçonné l'identité de <i>La Ferté Baudouin</i> et de<br>
+ <i>La Ferté Alais</i>.<br>
+ <br>
+ Note 461: Le texte latin n'est pas exactement rendu. Sugper dit qu'un<br>
+ grand nombre de vieux et illustres guerriers assiègeoient le château<br>
+ de Corbeil. &laquo;Oppidani Curboilenses multi (oppugnabat enim castellum<br>
+ veterana militum multorum nobilitas).&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 462: Voilà la raison du nom qui a prévalu.<br>
+ <br>
+ Note 463: <i>Reusé.</i> Repoussé.<br>
+ <br>
+ Note 464: La traduction n'est pas satisfaisante: &laquo;Et quomodo castrum<br>
+ ingredi posset, modò eques, modò pedes, multiformi joculatoris et<br>
+ meretricis mentito simulachro, machinatur.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 465: <i>Les villes.</i> &laquo;Ut villas in viâ sitas... evadere non<br>
+ posset.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 466: <i>Par guille et par barat.</i> Par fraude et tromperie. &laquo;Nisi,<br>
+ cum simulatâ fraude seipsum Garlendensem Guillelmum fallendo,<br>
+ Guillelmum autem Hugonem se sequentem conclamaret.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 467: <i>Pourrir.</i> &laquo;Quosdam diuturni carceris maceratione, ut<br>
+ terreret con similes, aflligens durissimè puniri instituit.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+III.<br>
+<br>
+ANNEE: 1109.<br>
+<br>
+<i>Du grant roy Henry d'Angleterre, et des prophécies Mellin; et du contens<br>
+des deus roys pour le chastel de Gisors. Après, du parlement et des barons<br>
+de France qui là vindrent. Et coment les François requistrent les Normans<br>
+et les Anglois.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce termine avint que le fort roy d'Angleterre Henry, qui si fu renommé<br>
+et de guerre et de paix, vint ès parties de Normandie. Cil par puissance et<br>
+par hautesse, estoit renommé à bien près par tout le monde, et si fu cil<br>
+dont Mellin le merveilleux devin parla, qui les merveilleuses avantures<br>
+d'Angleterre dont le monde parle tant vit par prophécie; et retraist<br>
+merveilleusement maintes manières d'estranges paroles à la louange de celuy<br>
+Henry, maint ans avant qu'il feust né et tout despourveuement, en la<br>
+manière que les sains prophètes souloient parler, qui annonçoient<br>
+dépourvuement ce que le Saint-Esprit leur enseignoit. Or, oez doncques les<br>
+merveilles que il dit de ce roy Henry: &laquo;Un roy[468] de justice naistra, à<br>
+cui cry les tours de France et les dragons des isles trembleront. A son<br>
+temps sera l'or estrait du lis et de l'ortie, et l'argent décourra des<br>
+ungles des chevaulx[469]; les crespis vestiront diverses toisons, car<br>
+l'abit de par dehors monstrera l'estre dedens; les piés aux abaians seront<br>
+destranchiés; les bestes sauvages seront en paix, et l'umanité des souples<br>
+se deuldra[470]; la fourme des marchandises sera fendue et la moienneté<br>
+sera roonde[471]. Le ravissement des escoufles[472] périra, et les dens des<br>
+loux reboucheront. Les chaiaulx[473] aux lyons seront mués en poissons de<br>
+mer, l'aigle signera sur le mont aux Arabiens[474].&raquo;<br>
+<br>
+ Note 468: <i>Un roy.</i> Le latin dit: <i>Leo</i>.<br>
+ <br>
+ Note 469: <i>Des chevaulx.</i> &laquo;Mugientium.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 470: Notre traducteur a rendu sans comprendre. &laquo;Humanitas<br>
+ supplicium dolebit.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 471: Cela n'est pas clair, même dans le texte latin. &laquo;Findetur<br>
+ forma commercii, dimidium rotondum erit.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 472: <i>Escoufles.</i> Milans.<br>
+ <br>
+ Note 473: <i>Chaiaux.</i> Latinè: <i>Catuli</i>.<br>
+ <br>
+ Note 474: &laquo;Aquila ejus super montes Aravium nidificabit.&raquo; Ce qu'on<br>
+ rendroit peut-être mieux par: <i>L'aigle posera son aire sur les<br>
+ monts.</i><br>
+ <br>
+Toute ceste ancienne prophécie et ce merveilleux devinement s'accordent à<br>
+la noblesse de ce roy, si que néis une toute seule sillabe né une toute<br>
+seule lettre ne s'en discorde; par ce que il dit en la fin de ces paroles,<br>
+d'endroit les chaiaulx de lyon, nous fait à entendre les fils et la fille<br>
+de ce roy Henry qu'il appelle lyon qui en la mer périllèrent, et furent<br>
+dévourés et mengiés des poissons.<br>
+<br>
+Quant ce roy Henry eut receu le royaulme d'Angleterre après son frère le<br>
+roy Guillaume, et il eut mis en paix la terre par le conseil aus preudes<br>
+hommes, et il eut juré à tenir les loix et les coustumes anciennes que<br>
+ceulx de devant luy y avoient mises, pour acquerre la bonne voulenté des<br>
+barons et des gens de la terre; si passa la mer par decà et arriva en<br>
+Normandie, et par la force le roy de France mist toute la terre en paix, et<br>
+concorde entre les discordans, et mist loix et establissemens, et aux gens<br>
+du pays promist à traire les yeulx et à pendre aux fourches sé l'ung ostoit<br>
+ou roboit à l'autre ainsi comme il faisoient devant; et bien leur rendit ce<br>
+que il avoit promis, quant il forfaisoient; et pour ce fu la terre en bonne<br>
+paix; et convint paix tenir aux Normans qui avant ne savoient que paix<br>
+fust; et ceste chose leur mouvoit des Danois dont il estoient extrais; et<br>
+pour ce fu acomplie la prophécie Mellin que nous avons avant touchié, qui<br>
+dit que le ravissement des escoufles périroit et les dens des loups<br>
+reboucheroient: car gentil né villain n'osa oncques tollir né embler né<br>
+rober en son temps; et pour ce qu'il dit après que au cry et à la voix du<br>
+lion de justice les tors de France et les dragons des ysles<br>
+trembleront[475], quar nul des barons d'Angleterre n'osa sonner né dire mot<br>
+en tout le temps qu'il régna. Et ce que il dist après que l'or seroit<br>
+extraict du lis et de l'ortie, c'est-à-dire des religieus, qui sont<br>
+comparés au lis, pour odeur de bonnes œuvres, et de l'ortie[476], c'est des<br>
+gens séculiers qui poingnent par leur malice; car ainsi comme il proffitoit<br>
+à tous, ainsi estoit-il de tous servi. Si est plus seure chose d'avoir un<br>
+seul seigneur qui les deffende de tous[477]; et l'argent decourroit les<br>
+ongles aux jumens, c'est à entendre pour la paix et la seurté qui estoit au<br>
+pays. Si estoient les labours fais et la terre bien labourée; et<br>
+habondoient les granches de blés et de biens; et la plenté des granches<br>
+faisoit la plenté de l'argent ès escrins et ès trésors.<br>
+<br>
+ Note 475: Le traducteur passe la première partite de l'explication<br>
+ latine: &laquo;Huc accedit quod ferè omnes turres ot quæcumque fortissima<br>
+ castra Normanniæ, quæ pars est Galliæ, aut eversum iri fecit, aut....<br>
+ propriæ voluntati subjugavit.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 476: &laquo;Aurum ex lilio, quod ut ex Religiosis boni odoris, et ex<br>
+ urtica, quod est ex sæcularibus pungentibus, ab eo extorquebatur.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 477: Le latin, qui résume parfaitement le système de nos<br>
+ gouvernemens modernes, est encore ici mal rendu: &laquo;Tutius est enim<br>
+ unum, ut omnes deffendat, ab omnibus habere, quam non habendo, per<br>
+ unum omnes deperire.&raquo;<br>
+<br>
+Si advint que ce roy Henry tollit à Payen le chasteau de Gisors et par<br>
+losanges et par menaces. Si est ce chasteau à merveilles fort que de siège<br>
+que d'autre garnison, et est ès marches de France et de Normandie, et court<br>
+entre deux la rivière d'Epte qui est droicte borne qui jadis fut mise entre<br>
+les François et les Danois au temps le duc Rollo, etdonne apperte entrée<br>
+aux Normans de venir en France, et aux François[478] d'entrer en Normandie.<br>
+Si n'appartenoit pas moins par siège de lieu au roy de France que au roy<br>
+d'Angleterre; et par droit en deust estre aussi saisi le roy Loys comme le<br>
+roy Henry.<br>
+<br>
+ Note 478: <i>Et aux François</i>. Il falloit: <i>Et empêche les François</i>,<br>
+ comme dans Suger.<br>
+<br>
+Si advint que pour la requeste de ce chasteau sourdit soudainement guerre<br>
+entre les deux roys. Et envoya le roy Loys messagiers au roy Henry qu'il<br>
+lui rendist cellui chasteau ou qu'il l'abatist. Et quant il vit qu'il n'en<br>
+vouloit rien faire, si luy nomma lieu et jour de parlement pour les trèves<br>
+qui failloient. Et y eut tandis entre eulx maintes parolles semées de<br>
+discorde par les felons qui tousjours ont de coustume de mesler les preudes<br>
+hommes. Et jasoit ce qu'il ne fussent point encores moult entremeslés, si<br>
+se penoit chascun de plus orgueilleusement venir au parlement. De la partie<br>
+au roy de France s'assemblèrent mains barons, entre lesquels vint Robert,<br>
+conte de Flandres, à tout près de quatre mille chevaliers, et Thibaut, le<br>
+conte palaisin de Champaigne et le conte de Nevers et le duc de Bourgogne<br>
+et mains autres barons. Et si y furent mains archevesques et évesques.<br>
+<br>
+Et quant le jour du parlement approcha, si s'en allèrent au lieu à grant<br>
+chevalerie, et passèrent parmy la terre au conte de Meulant qui estoit en<br>
+la partie au roy anglois et l'ardirent et confondirent toute. Et ainsi<br>
+l'eut en grand despit le roy d'Angleterre: et s'en allèrent au lieu assigné<br>
+où le parlement devoit estre qui est appellé Planches[479] sur une eaue. Et<br>
+en ce lieu est un chasteau mauvaisement adventuré et de malle fortune, car<br>
+les anciens du pays tesmoingnent que nul n'y assemble qui paix y puisse<br>
+faire sé ce n'est moult par grant adventure.<br>
+<br>
+ Note 479: <i>Planches sur une eau.</i> Suger dit: <i>Plancas Nimpheoli.</i><br>
+ C'est <i>Néaufle</i>, près de la rive occidentale de l'Epte, à une petite<br>
+ lieue de Gisors.<br>
+<br>
+Sur celle rivière où il n'avoit nul gué où nul peust passer se logèrent les<br>
+osts d'une part l'un, et d'aultre part l'autre. Par grant conseil furent<br>
+esleus les plus haus hommes et les plus sages de France qui au roy anglois<br>
+furent envoyés et passèrent par dessus ung pont qui près d'illec estoit et<br>
+estoit si foible et de si grant vieillesse qu'il croulloit. Si estoit<br>
+merveille que ceulx qui par dessus passoient à haste ne trébuchoient aval.<br>
+<br>
+Quant là furent venus ceulx qui la parolle du roy devoient porter, pour la<br>
+querelle dont le contens estoit, l'un commença à parler sans le roy saluer,<br>
+moult saigement par la bouche de tous[480], et dit en telle manière.<br>
+<br>
+ Note 480: <i>Par la bouche de tous.</i> Suger dit: <i>ore comitum;</i><br>
+ c'est-à-dire à peu près, il me semble, <i>au nom des pairs de France</i>,<br>
+ juges entre les deux rois. Ce passage est important. Pour le mot<br>
+ <i>insalutato rege</i>, dom Brial propose de corriger: <i>Salutato</i>. &laquo;Vix<br>
+ enim credibile est,&raquo; ajoute-t-il, &laquo;adeò incomptos fuisse mores<br>
+ illorum temporum, ut regem orator nulla prævia salutatione, ausus<br>
+ fuerit alloqui.&raquo; Cette observation n'est pas judicieuse. L'usage<br>
+ parfaitement établi étoit alors que les envoyés du roi de France près<br>
+ d'un vassal rebelle ne le saluassent pas et lui tinssent de la part<br>
+ de leur maître les plus insolens discours du monde. Tous les romans<br>
+ de chevalerie composés à cette époque en font foi. Dans ce temps-là,<br>
+ le <i>salut</i> étoit un acte de sincère et loyale amitié, il avoit pour<br>
+ but d'appeler la protection de Dieu sur celui auquel on l'adressoit.<br>
+ Comment donc deux ennemis se seroient-ils mutuellement salués?<br>
+<br>
+&laquo;Cogneue chose est, sire roy, que quant vous éustes receue la duché de<br>
+Normandie de la main du roy de France, comme celle qui est de son propre<br>
+fief, que entre les aultres choses et par dessus toutes les aultres<br>
+convenances fust ce espéciallement fait, accordé et juré du chasteau de<br>
+Bray et de Gisors, que par quelque marché ou convenance qu'il advenist, le<br>
+quelque soit de vous deux eust de l'ung de ces deux chasteaux la saisine,<br>
+et que dedens les quarante jours qu'il l'aurait receu, il seroit tenu à<br>
+abattre le chasteau pour l'attirement des convenances qui avoient esté<br>
+jurées. Et pour ce que vous ne l'avez ainsi fait, veut le roy de France et<br>
+commande que vous le faciez. Et ce que vous ne luy avez fait veut que vous<br>
+luy amendiez par convenable loy. Et comme roy et loy convegnent une mesme<br>
+seigneurie, grant deshonneur est au roy quant il trespasse loy. Et s'aucun<br>
+des vostres est tel qu'il l'ose nyer né dire contre, nous sommes près du<br>
+prouver et de l'attendre par loi de bataille et par le tesmoingnage de deux<br>
+barons ou de trois.&raquo;<br>
+<br>
+Après ces paroles s'en retournèrent les messagiers. Mais il n'estoient<br>
+encores guères que retournés quant ne scay combien de Normans vindrent<br>
+devant le roy de France et commencèrent vergongneusement à nier ces<br>
+convenances et à dire quanqu'il peurent pour malmetre et laidir la cause,<br>
+et requéroient que la querelle fust menée par droit; mais ne requéroient<br>
+aultre chose que la besongne délayer et mettre en respit, si que la vérité<br>
+ne fust descouverte et manifestée à tant de barons et de preudes hommes<br>
+qu'il avoit là assemblés. Avec ces messagiers furent autres envoyés au roy<br>
+anglois de par le roy de France, qui offrirent au dernier celle querelle<br>
+par loy de bataille, par la main Robert, conte de Flandres, qui depuis fut<br>
+roy de Jhérusalem[481]; si estoit merveilleux chevalier et moult noble aux<br>
+armes.<br>
+<br>
+ Note 481: Le latin est mal rendu: &laquo;Robertum Hyerosolimitanum,<br>
+ palaestritam egregium.&raquo; Robert II ne fut jamais roi de Jérusalem.<br>
+<br>
+Quant le roy anglois et ses gens eurent oye celle offre, il ne<br>
+l'ottroyèrent né ne contredirent en aucune manière; et les messages furent<br>
+retournés pour dire ce qu'il avoient trouvé. Si renvoya tantost arrières le<br>
+roy Loys, comme cellui qui moult estoit courageux et hardy, grant et<br>
+vertueux de corsage; et partoit un tel jou[482] au roy anglois, qu'il<br>
+abattist le chastel, ou il se combattist à lui cors à cors, pour la foy<br>
+deffendre qu'il avoit vers luy faussée et mentie comme son homme lige. Et<br>
+si luy dist et fist dire par dessus que à celui devoit estre la paine et le<br>
+travail de la bataille à qui la gloire et le mérite devoit estre de la<br>
+victoire. Et disoit: &laquo;Traient soy arrière vos gens du rivage du fleuve tant<br>
+que nous puissons passer, afin que le lieu seur donne à chascun plus<br>
+seurté: ou, sé mieulx lui plaist, donne chascun de nous hostaiges des plus<br>
+haulx barons de son ost de combatre corps à corps sans avoir ayde de ses<br>
+gens. Et se tirent arrière vos gens seulement tant que nous soyons passés,<br>
+car aultrement nous ne pourrions passer l'un à l'autre.&raquo; Si en y eut aucuns<br>
+de nostre ost qui par seule ventance crioientet disoient que la bataille<br>
+des deux roys fust sur le pont qui à paine se soustenoit, tant estoit viel<br>
+et croullant. Et ce mesme requéroit et vouloit le roy Loys par la légèreté<br>
+et la hardiesse de son cuer.<br>
+<br>
+ Note 482: <i>Partoit un tel jou.</i> Ancienne façon de parler que Dom<br>
+ Brial n'a pas comprise. Elle est empruntée aux <i>Jeux-partis</i>,<br>
+ chansons dialoguées dans lesquelles on soutenoit deux manières de<br>
+ résoudre la même question. <i>Partir un jeu</i>, c'étoit précisément<br>
+ <i>poser un dilemme</i>.<br>
+<br>
+A ce respondi le roy Henry: &laquo;Je ne prens mie la chose si en gros que je<br>
+perde pour telles parolles mon chasteau qui tant me vault et qui si bien<br>
+siet, et me mette en telle adventure.&raquo; Toutes ces choses refusa et debouta<br>
+et dist encore: &laquo;Quant je verray que je me doive deffendre du roy de France<br>
+je ne l'eschiveray pas, comme cil qu'il offre et qui ne peut ores advenir,<br>
+pour le grief du lieu.&raquo;<br>
+<br>
+Pour ceste responce du roy Henry furent moult esmeus les François, si qu'il<br>
+coururent aux armes et le roy d'aultre part et aussi les Normans d'aultre.<br>
+Et commencièrent à courre l'ung à l'autre jusques aux deux fleuves qui<br>
+l'ost départoient. Si que ce tant seullement qu'il ne peurent passer le<br>
+fleuve destourna grant dommaige et grant occision qui à ce jour fust<br>
+advenue. Et quant la nuit approcha si s'en départirent et s'en allèrent les<br>
+Anglois à Gisors et les François à Chaumont. Mais si tres-tost comme le jour<br>
+parut les François qui pas n'oublièrent la honte du jour de devant, et pour<br>
+l'ardeur de chevalerie dont il estoient esprins, s'armèrent et montèrent<br>
+sur leurs coursiers et s'en allèrent devant Gisors et se pénèrent moult de<br>
+monstrer aux fers des lances lesquels valent mieulx et de combien sont<br>
+mieulx prisés les adurés d'armes[483] de ceulx qui ont apris le repos. Car<br>
+les Normans qui alors issirent contre eulx furent arrière reboutés parmi la<br>
+porte moult honteusement.<br>
+<br>
+ Note 483: <i>Les adurés d'armes.</i> Les guerriers vieillis sous le<br>
+ harnois. L'expression de Suger est moins pittoresque. &laquo;Quantum<br>
+ præstent multo marte exercitati, longâ pace solutis.&raquo;<br>
+<br>
+En ceste manière commença la guerre entre les deux roys qui dura près de<br>
+deux ans. Si en fu le roy anglois plus grévé que celluy de France pour ce<br>
+qu'il luy convenoit garnir les marches de Normandie de grant plenté de<br>
+chevaliers et de sergens, pour la terre deffendre. Et le roy Loys ardoit<br>
+tandis la terre et la destruisoit, et gastoit tout le pays sans<br>
+entrelaissier; et par l'ayde des Flamens et des Pohiers[484], et des<br>
+Voquessinois et des aultres contrées qui marchissoient à la Normandie[485].<br>
+Si avint depuis que Guillaume fils au roy Henry fist hommaige au roy Loys,<br>
+et le roy luy augmenta son fief de cellui chasteau, par paix et par amour<br>
+espécial; et par raison de ce revindrent depuis en leur ancienne amour.<br>
+Mais avant que ce peust estre y eut mains mors et destruis qui coulpe n'y<br>
+avoient[486].<br>
+<br>
+ Note 484: <i>Pohiers.</i> C'est-à-dire des habitans de Ponthieu. Suger<br>
+ dit: &laquo;Flandrensium, Pontivorum, Vilcassinorum et aliorum<br>
+ collimitantium.....&raquo; Voilà le sens du mot Pohier bien déterminé.<br>
+ <br>
+ Note 485: Le manuscrit du roi, n° 8305.5-5 ajoute ici: <i>Et quant li<br>
+ rois Henris vit qu'il ne la porroit deffendre, si eut conseil qu'il<br>
+ la laissast à Guillaume son fils. Si avint, etc.</i> Cela n'est pas dans<br>
+ le latin, comme Dam Brial l'a remarqué.<br>
+ <br>
+ Note 486: Cette réflexion du traducteur vaut mieux que celle de<br>
+ Suger: &laquo;Quod antequam fieret, mirabilis ejusdem contentionis<br>
+ occasione, et execrabilis hominum perditio mirabili punita est<br>
+ ultione.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+IV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1109.<br>
+<br>
+<i>Coment Guy, sire de la Roche Guyon, fu murtri en traïson en son chastel.<br>
+Et coment les barons de Vouquessin prisrent le chastel et les traitres<br>
+dedens, et coment illec furent justiciés.</i><br>
+<br>
+<br>
+Sur le rivage de Saine est ung tertre merveilleux sur cui fu jadis fermé<br>
+ung chasteau trop fort et trop orgueilleux[487], et est appellé la Roche<br>
+Guyon, en si haulte entrée et ferme que à peine peut-on voir jusques au<br>
+soumet du tertre. Le sens de celluy qui le chasteau compassa premièrement<br>
+fist au pendant du tertre et au trenchant de la roche une cave à la<br>
+semblance d'une maison, qui avoit esté faicte par destinée, si comme les<br>
+anciens disoient, et illec, si comme les fables dient, souloient<br>
+anciennement prendre les respons de Appolin par une petite entrée, ainsi<br>
+comme par un petit huisset[488].<br>
+<br>
+ Note 487: Le latin dit: <i>Horridum et ignobile castrum</i>.<br>
+ <br>
+ Note 488: Notre traducteur est ici la dupe des souvenirs classiques<br>
+ de Suger, qui ne manque guère de citer les poètes anciens quand<br>
+ l'occasion ou le prétexte s'en présente. &laquo;Antrum, ut putatur,<br>
+ fatidicum in quo Apollinis oracula sumantur, aut de quo dicit<br>
+ Lucanus:<br>
+ <br>
+ &laquo;............. Nam quamvis Thessalas vates<br>
+ Vim faciat fatis, dubium est quid traxerit illuc,<br>
+ Aspiciat Stygias, an quod descenderit umbras.&raquo;<br>
+<br>
+Le sire de ce chasteau avoit nom Guy, jeune bachelier estoit et preux aux<br>
+armes. Si avoit laissée et mise jus toute la traïson de ses prédécesseurs,<br>
+comme cellui qui honnestement et comme preud'homme prétendoit à vivre sans<br>
+tollir et sans embler. Et si eust-il fait par adventure s'il eust vescu<br>
+longuement. Mais par l'euvre et la traïson du félon des félons fut<br>
+désavancié; si vous diray coment. Il avoit un serourge[489] qui Guillaume<br>
+avoit nom, Normant estoit de nation et l'un des plus desloyaux traictres<br>
+que l'on sceust; moult estoit son amy et son famillier si comme celluy Guy<br>
+cuidoit; mais il estoit moult aultrement. Car celuy traitre le cuidoit<br>
+surprendre en son chasteau par traïson, si comme il fist depuis. Il advint<br>
+ung dimenche au soir, si comme il avoit gardé son point, qu'il entra en une<br>
+églyse à grant compagnie d'autres traitres qu'il avoit amenés avec luy tous<br>
+armés de haubers dessous les chappes[490]. Celle églyse où ceulx entrèrent<br>
+avec les premiers qui là alloient pour Dieu prier estoit bien près de la<br>
+maison d'icelluy Guyon par la Roche qui trenchée estoit. Et le traitre si<br>
+armé comme il estoit sous sa chappe faisoit aucunesfois semblant d'aourer<br>
+et toutesvoyes regardoit par où il pourroit entrer à celluy Guyon, tant<br>
+qu'il apparceut un huys par où celluy Guyon venoit en l'églyse. Si<br>
+s'adressa incontinent vers luy et entra dedens à force luy et sa desloyalle<br>
+compaignie. Si tost comme il furent dedens sachièrent les espées et courut<br>
+ce traitre à icelluy Guyon et frappe et refrappe forment sur celluy qui<br>
+garde ne cuidoit avoir de nullui et l'occist.<br>
+<br>
+ Note 489: <i>Serourge.</i> C'est une faute; il falloit <i>gendre</i>.<br>
+ <br>
+ Note 490: <i>Dessous les chappes.</i> &laquo;Loricatus sed cappatus.&raquo; La <i>cappa</i><br>
+ est ici un manteau.<br>
+<br>
+Et quant sa femme, qui tant estoit preude et saige, vit ce, si se traist<br>
+par les cheveux comme esbahie et se prist à esgratigner et à despécier son<br>
+visaige comme femme hors du sens. Après couru à son mary sans paour de mort<br>
+et sur luy se laissa cheoir et le couvrit de soy-mesme encontre les coups<br>
+des espées et commença à crier en telle manière: &laquo;Moy,&raquo; dist elle &laquo;très<br>
+desloyal murtrier occis, qui l'ay desservi et laisse monseigneur.&raquo; Les<br>
+coups et les plaies que les traitres donnoient à son mary recevoit<br>
+elle-mesme, et disoit: &laquo;Doulx amy, doulx espoux, que as-tu fait à ces gens?<br>
+dont n'estiez-vous pas bons amis ensemble, comme gendre doit estre vers son<br>
+seigneur, et sire vers son gendre? Quelle forsennerie est-ce? Vous estes<br>
+tous enragiés et hors du sens.&raquo; Et les traitres la prisrent par les cheveux<br>
+et l'arrachèrent de dessus son mary toute navrée et detrenchiée de glaives,<br>
+et la laissèrent toute enverse ainsi comme morte. Après, retournèrent à son<br>
+seigneur et le occirent tout incontinent et le firent mourir de cruelle<br>
+mort; et aussi tous les enfans qu'il peurent léans trouver escervellèrent à<br>
+la roche.<br>
+<br>
+Quant il curent ce fait, si cerchèrent partout leans s'il trouveroient plus<br>
+nullui. Lors leva la tête la povre dame qui à une part gisoit toute<br>
+estendue; et quant elle congneut son seigneur qui jà estoit mort et gisoit<br>
+tout despécié parmi la salle, si s'efforça tant pour la seue[491] amour<br>
+qu'elle avoit vers luy, qu'elle vint à luy si despéciée comme elle estoit<br>
+tout rampant à guise de serpent: et si sanglant comme il estoit le commença<br>
+à baiser ainsi comme sé il eust esté vif. Et à ploureuse chançon luy<br>
+commença à rendre ses obsèques en telle manière: &laquo;Mon chier amy, mon chier<br>
+espoux, qu'est-ce que je voy de vous? avez-vous ce desservi par la<br>
+merveilleuse continence que vous meniez avec moy et en ma compaignie, ou<br>
+parce que vous aviez délaissée et mise jus la félonnie et la desloyauté<br>
+vostre père et vostre ayeul et vostre besayeul?&raquo; Autant dist seulement et<br>
+puis chéi pasmée comme morte. Si n'estoit nul qui l'un de l'autre sceust<br>
+despartir, tant estoient touilliez en leur sang.<br>
+<br>
+ Note 491: <i>Seue.</i> Sienne; de <i>sua</i>.<br>
+<br>
+Au dernier, quant le desloyal murtrier les eut gettés et habandonnés comme<br>
+porceaux et se fu saoullé de sang humain à guise de beste sauvage, si se<br>
+refrena atant. Adont commença à regarder et à louer le chasteau plus qu'il<br>
+n'avoit oncques mais fait, et à remirer le siège et la force de la Roche et<br>
+se conseilloit à luy-mesme coment il pourroit grever et espoventer les<br>
+François et les Normans. Son chief mist hors par une fenestre et appella<br>
+les nais[492] du pays et leur promist à faire moult de biens s'il luy<br>
+vouloient faire hommaige et luy tenir foy. Mais oncques n'y eut nul qui<br>
+dedens voulsist entrer avec luy.<br>
+<br>
+ Note 492: <i>Nais.</i> Natifs.<br>
+<br>
+Assez tost fut oïe la nouvelle de cest horrible fait, et le lendemain<br>
+espandue par tout Vouquessin, dont les barons et chevaliers du pays furent<br>
+tous esmeus de ire et de mautalent; et pour ce qu'il se doubtoient que le<br>
+roy Henry d'Angleterre ne fist secours aux traitres et se garnist de la<br>
+forteresse, assemblèrent chevaliers et sergens chascun selon son pouvoir et<br>
+s'en allèrent devant la Roche hastivement, que nul n'en peust issir né ens<br>
+entrer. Et le chemin devers Normandie garnirent de leur autre ost pour les<br>
+Normans que il ne leur envoiassent secours, et mirent grant garnison de<br>
+sergens et de gens à pié au pié de la Roche: et quant il eurent ce fait, si<br>
+mandèrent la besongne au roy Loys et luy mandèrent qu'il leur mandast sa<br>
+volenté qu'il feroient des traitres. Et le roy leur manda qu'il fussent<br>
+fais mourir de laide et villaine mort. Quant l'ost eut jà sis devant le<br>
+chasteau ne scay quans jours, et le traitre vit qu'il ne faisoient se<br>
+croistre non de jour en jour, si se doubta moult et mesmement quant il<br>
+apperceut l'orrible cas qu'il avoit fait. Lors fist tant qu'il parla à<br>
+aucuns des barons de l'ost et leur commença à promettre moult grans dons en<br>
+telle manière qu'il fissent paix à luy et que il demourast au chastel par<br>
+aucune manière de paix, et tousjours mais seroit en leur service et au<br>
+service le roy de France. Mais il refusèrent du tout en tout ses parolles<br>
+et ses promesses et luy reprochèrent sa desloyalle traïson et que tantost<br>
+en seroit vengence prinse.<br>
+<br>
+Quant il oï ce, si fu tout abattu et vaincu de paour et leur dist que s'il<br>
+vouloient luy assigner terre en aucun lieu et luy donner seurté tant qu'il<br>
+s'en fust allé, il leur livreroit le chasteau. Asseuré fu par serment de ce<br>
+et luy jurèrent plusieurs; mais peu y eut de François qui jurassent ce.<br>
+Pourloignée fu l'issue du traitre pour l'achoison de la terre asseoir et<br>
+pour veoir où il la pourroient trouver[493]. Et quant ce vint au lendemain<br>
+que les jurés entrèrent au chastel, si les suivirent plusieurs de ceulx de<br>
+l'ost les uns après et les aultres par tropeaux; et tant y en entra en<br>
+telle manière qu'il furent presque tous léans. Lors commencièrent à crier<br>
+les derniers qu'il leur livrassent les murtriers pour les mettre à mort, où<br>
+il mourroient avecques eulx comme consentens de leur traïson. Lors<br>
+commencièrent les jurés à contrester moult durement pour leurs sermens<br>
+acquitter. Mais ceulx qui bien avoient la force sur eulx leur coururent<br>
+sus, les espées traites, et commencièrent à occire et à despécer les<br>
+traitres, si que à plusieurs chéoient les entrailles hors; et parmi les<br>
+fenestres de la salle furent plusieurs gettés tous vifs contre val tout<br>
+hérissés de pilles et de sayettes, et furent receus de ceulx d'aval aux<br>
+poinctes des espées et de lances agues et detenus en l'air, ainsi comme sé<br>
+la terre les refusast à recevoir. Du maistre traitre firent désacoustumée<br>
+vengeance pour sa desmesurée traïson; car il luy tirèrent des entrailles le<br>
+cuer gros et enflé de traïson et de desloyaulté, et l'enhastèrent[494] en<br>
+une perche et puis le mistrent en ung lieu où il fu depuis mains jours pour<br>
+démonstrer sa mortelle traïson. Les charoingnes de luy et d'une partie de<br>
+ses compaignons prindrent, et les lièrent sur cloyes et puis les gettèrent<br>
+en Saine. Pour ce le firent qu'il s'en allassent contreval flottant jusques<br>
+à Rouen et que ilec fust démonstrée la vengeance de leur mortelle traïson,<br>
+et que ceulx qui France avoient un peu de temps ordoiée, d'une desmesurée<br>
+pueur conchiassent Normandie leur naturel pays[495].<br>
+<br>
+ Note 493: <i>Pourloignée</i>, etc. On retarda le moment de la sortie du<br>
+ traitre, sous prétexte de la nécessite de déterminer le lieu de son<br>
+ refuge.<br>
+ <br>
+ Note 494: <i>L'enhastèrent.</i> L'embrochèrent.<br>
+ <br>
+ Note 495: &laquo;Et qui Franciam momentaneo fœtore fœdaverant, mortui<br>
+ Normanniam deinceps, tanquam natale solum, fœdare non desistant.&raquo;<br>
+ Notre traducteur a rendu ce passage au moins aussi bien que<br>
+ M. Guizot: &laquo;Et afin aussi que ces <i>criminels</i>, qui vivans avoient un<br>
+ moment souillé la France de <i>leur présence corrompue</i>, morts en<br>
+ infectassent <i>à tout jamais</i> la Normandie, <i>comme la terre natale de<br>
+ telles gens</i>.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+V.<br>
+<br>
+ANNEE: 1109.<br>
+<br>
+<i>Coment Phelippe, frère le roy de bast, fils la contesse d'Angiers, se<br>
+révéla contre luy par la force de son lignage; et coment il l'assist au<br>
+chastel de Meung, et coment il se rendi et coment le roy luy sousplanta<br>
+Montlehéry qu'il cuidoit avoir.</i><br>
+<br>
+<br>
+Souvent advient que pour bien faire est, encontre, mal rendu par la<br>
+mauvaistié et par la perversité du monde. De celle mauvaistié estoit<br>
+entachié Phelippe le fils de la contesse d'Angiers, frère de bast du roy<br>
+Loys, de par son père le roy Phelippe, qui l'avoit engendré en icelle<br>
+contesse qu'il avoit longuement maintenue par-dessus sa loyalle espouse.<br>
+Et luy avoit le roy donné la seigneurie du chasteau de Montlehéry et de<br>
+Meun-sur-Loire[496], qui sont au cuer du royaume, par la requeste de son<br>
+père le roy Phelippe qu'il ne voulut oncques en rien courroucer. Celluy<br>
+Phelippe mist arrière tous les bénéfices qu'il avoit receus du roy son<br>
+père, et se prist à rebeller contre luy par la fiance de son lignage; car<br>
+Amaury de Montfort estoit son oncle qui trop estoit noble chevalier et<br>
+hault homme et puissant, et son frère Fouques, le conte d'Angiers, qui<br>
+depuis fu roy de Jhérusalem, et sa mère, la contesse, qui à merveille<br>
+estoit vaillante et saige, et assez plus puissante que nul de ceulx, et qui<br>
+tant avoit fait par l'art et par l'engin dont telles femmes sont aprises,<br>
+qu'elle avoit si déceu son premier seigneur, le conte d'Angiers, qu'il la<br>
+servoit et n'osoit contredire chose qui fust contre sa volenté, comme<br>
+celluy qui estoit ensorcelle, si comme l'en disoit. Une seule chose<br>
+souslevoit moult la mère et le fils et toute leur lignée et les mettoit en<br>
+vaine espérance; c'estoit sé il mésavenist au roy Loys par aucun<br>
+trébuchement, si que l'autre frère Phelippe fust appelle au royaulme<br>
+gouverner, et ainsi fust toute leur progénie appellée à la dignité du<br>
+royaulme de France.<br>
+<br>
+ Note 496: <i>Meun-sur-Loire.</i> Le latin dit <i>Meduntensis</i>, Mantes.<br>
+<br>
+Plusieurs fois fut semons celluy Phelippe de par le roy qu'il venist à<br>
+court pour faire ce qu'il devoit; mais oncques venir ne daingna, ains<br>
+refusa moult orgueilleusement le jugement de la court. Né pas ne se tenoit,<br>
+tandis, de praer[497], né de tollir aux bonnes gens né d'assaillir les<br>
+églyses. De ce fu le roy moult couroucié. Et jà soit ce qu'il le fist<br>
+envis, il assembla grans gens et s'en alla hastivement l'assiéger au<br>
+chasteau de Meun. Si luy avoit jà mandé celluy Phelippe et les siens moult<br>
+orgueilleusement qu'il le feroient lever du siège à force et qu'il<br>
+n'entreroit jà en la ville; mais de ce mentirent-il, car il s'en yssirent<br>
+tous avant et se destournèrent contre sa venue: et le roy entra dedens<br>
+délivréement et chevaucha avec sa compagnie parmy le chasteau jusques à la<br>
+tour et l'assiégea. Et quant il eut commencé à dresser les engins et ceulx<br>
+de la tour l'apperceurent, si eurent moult grant paour et furent tous<br>
+désespérés de leurs vies. Et quant il eut forment le siège tenu, si se<br>
+rendirent à sa mercy.<br>
+<br>
+ Note 497: <i>Praer.</i> Piller; de <i>prædari</i>.<br>
+<br>
+Entredeux advint que la contesse sa mère et le conte Amaury de Montfort,<br>
+pour la paour qu'il avoient de perdre l'autre chasteau de Montlehéry, en<br>
+donnèrent la seigneurie à Huon de Crecy, par un mariage qu'il firent de luy<br>
+et de la fille le conte Amaury de Montfort. Et par ce cuidèrent faire un<br>
+tel encombrement au roy que la voye de Normandie lui fust tollue, par la<br>
+force de celluy Huon et par la force Guyon de Rochefort, son frère, et par<br>
+la force le conte Amaury de Montfort, sans aultres griefs et dommaiges<br>
+qu'il li povoient faire chascun jour jusques à la cité de Paris, si que<br>
+néis ne poroit il aller en nule manière jusques à Dreues.<br>
+<br>
+Tantost comme celluy Hues de Crecy eut sa femme espousée, si s'en alla<br>
+hastivement pour soy mettre en saisine du chasteau. Mais le roy, qui bien<br>
+sceut ce complot, fut là venu aussi tost ou plus comme celluy qui en toutes<br>
+manières s'en estoit hasté. Ceulx de la terre manda et attira à luy par<br>
+espérance de sa débonnaireté et de sa franchise, et pour ce mesmement que<br>
+il avoient espérance que il les mist hors la cruaulté de celluy Huon et du<br>
+servage qu'il leur convenoit dessous luy souffrir qu'il redoubtoient moult.<br>
+Ainsi furent ne scay quans jours l'un contre l'autre à grans assaux, Huon<br>
+pour avoir le chasteau et la forteresse, et le roy pour contredire. Mais,<br>
+tandis, advint que Hues fu conchié[498] par ung trop beau barat; que Milles<br>
+de Bray, le fils au grain Millon, fu illec amené par conseil. Aux pieds du<br>
+roy se mist et luy pria que celluy chastel, qui sien devoit estre par<br>
+héritage, luy fust rendu; et prioit moult doulcement le roy et son conseil<br>
+qu'il ne revestit nulluy de son héritage; mais luy rendist comme le sien<br>
+par descendue de son père, par telle convenance que tousjours mais féist de<br>
+son chasteau et de luy comme de son serf et de la sienne chose.<br>
+<br>
+ Note 498: <i>Conchié.</i> Dupé, trompé.<br>
+<br>
+Le roy, qui à toutes gens vouloit faire droit, oï sa prière. Adont manda<br>
+les bourgois de la ville par-devant luy et leur offry Millon, leur<br>
+seigneur; et par ce présent les appaisa de tous les courroux qu'il avoient<br>
+avant eus. Tantost mandèrent à Huon qu'il s'en issist hors du chasteau ou<br>
+sé non sceut-il qu'il mourroit, car encontre leur seigneur naturel ne<br>
+tendroient né foy né serment. Quant Hue oï ce, si fut moult esbahi; tantost<br>
+s'en fouyt et se tint moult à guery et eschappé quant il n'y perdi fors que<br>
+les siennes choses, comme celluy qui grant paour avoit de perdre le corps;<br>
+et pour la petite joye qu'il avoit eue du mariage souffrit-il puis longue<br>
+honte du deshéritement et du mariage que de sa chevalerie et de son aultre<br>
+harnois. Et apperceut au dernier, comme hors chacié et dégetté laydement,<br>
+quelle honte dessert celluy qui contre son seigneur revelle<br>
+orgueilleusement.<br>
+<br>
+<br>
+VI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1110.<br>
+<br>
+<i>Coment Hue du Puisat deshérita le conte de Chartres, et coment le roj li<br>
+aida, et de la plainte de celui Huon au roy de par les églyses, et coment<br>
+le roy fist garnir le chastel de Thouri.</i><br>
+<br>
+<br>
+Ainsi comme le mauvais arbre retrait à la racine et à l'écorce dont il est<br>
+issu, ainsi faisoit Hue du Puisat, homme cruel et desloyal et entachié de<br>
+la mauvaistié et de la traïson de ses antécesseurs et de la sienne propre.<br>
+Qui, après ce qu'il eust receu la seigneurie de Puisat, après Guyon, son<br>
+oncle et son père mesme[499], qui trop desmésuréement fu orgueilleux,<br>
+reprist aussi les armes, au commencement de la voye du sépulcre, et se<br>
+pénoit en toutes manières de retraire à la malice son père, si que ceulx à<br>
+qui son père avoit fait honte et dommaige si leur en faisoit-il encore<br>
+plus. Et ce le mettoit en trop grant orgueil de ce qu'il avoit trop fait de<br>
+maulx aux abbayes et aux povres églyses; et n'estoit nul qui l'osast<br>
+contredire. Mais à la parfin tresbucha-il par son orgueil si comme vous<br>
+orrez cy-après.<br>
+<br>
+ Note 499: &laquo;Hugues du Puiset, dont il s'agit ici, étoit petit-fils<br>
+ d'Evrard, par Hugues le vieux, son père, le même qui sur la fin de<br>
+ l'année 1092 fit emprisonner Yves de Chartres son évêque, et qui en<br>
+ partant en 1106 pour la terre sainte, laissa la régie de ses terres à<br>
+ Gui son frère. Celui-ci étant mort vers l'an 1108, eut pour<br>
+ successeur Hugues, son neveu, dans la châtellenie du Puiset et la<br>
+ vicomté de Chartres. Le lignage d'outremer nous apprend que Evrard et<br>
+ Hugues le vieux devinrent successivement comtes de Jaffa.&raquo;<br>
+ (Note de dom Brial.)<br>
+<br>
+A ce fu son orgueil mené que ne craignoit né le roy des cieulx né le roy de<br>
+France. Si assailli de guerre la noble contesse de Chartres et son fils<br>
+Thibaut, qui moult estoit jeune d'aage et preux aux armes; et leur roba,<br>
+ardi et gasta leurs terres jusques à Chartres; et la contesse et son fils<br>
+se deffendoient de luy au mieulx qu'il povoient, mais lentement et<br>
+laschement, né oncques n'osèrent approcher de Puisat pour fourfaire de plus<br>
+près que huit lieues ou de plus, car de trop grant hardiesse et de trop<br>
+grant fierté estoit ycelluy Hue au temps de lors et si craint que plusieurs<br>
+le servoient qui bien peu l'amoient et lui aidoient à sa guerre maintenir<br>
+là où il voulsist. Et quant la contesse et le conte Thibaut virent qu'il ne<br>
+pourroient longuement durer contre lui, si s'en allèrent au roy et luy<br>
+commença la contesse à prier et requerra moult humblement qu'il la voulsist<br>
+secourre et luy représenta et mist devant les services qu'elle luy avoit<br>
+aultres fois fais, par quoy il estoit tenu de luy ayder. Après luy compta<br>
+illec mesmes mains grans dommaiges et maintes grans hontes que ycellui Hue<br>
+et son père, son ayeul et son besayeul, avoient fait aucunes fois au<br>
+royaulme. Et parla la saige dame en telle manière:<br>
+<br>
+&laquo;Remembrez vous, sire, de la honte que l'ayeul de Hue fist jadis à vostre<br>
+père Phelippe contre son serment et contre la loy de son hommaige qu'il<br>
+rompit; pour quoy vostre père ala assiéger le Puisat son chasteau, pour<br>
+celle honte venger et pour aultres tors qu'il luy avoit fais; dont il le<br>
+fist lever à force trop laydement. Et par la force de son desloyal lignaige<br>
+et l'emprise qu'il avoit contre luy faicte chacèrent luy et son ost jusques<br>
+à Orléans et pridrent en celle desconfiture le conte de Nevers et Lancelin<br>
+de Baugenci, et avecques ceulx plus de cent de ses chevaliers; et fist<br>
+encore plus grant et plus desmesurée honte qui oncques mais n'avoit esté<br>
+oïe; car il emprisonna aucuns des évesques et leur fist assez de laidure et<br>
+de honte.&raquo; Après disoit la dame, en reprochant, pourquoy ce chasteau avoit<br>
+esté fermé premièrement enmy la terre aux sains[500], par la royne<br>
+Constance, pour estre garde et défence de celle terre. Si n'estoit pas fait<br>
+né fondé d'ancien temps; et coment icelluy l'avoit retenu tout à luy, de<br>
+quoi il ne servoit de rien fors que de faire honte et laidure à luy et aux<br>
+siens. &laquo;Or maintenant, s'il vous plaist, pourrez venger là vostre honte et<br>
+celle de votre père pour ce que les Chartains et les Blesois et les Dunois<br>
+par la cui force il souloit guerroyer luy sont du tout faillis, entalentés<br>
+de luy nuyre et de le déshériter et d'abattre le chasteau. Et sé vous,<br>
+sire, vos tors, vos hontes et les aultrui dont il a bien desservy à estre<br>
+puny et chastié ne voulez amender, si voullez les tors et les travaux qu'il<br>
+a fais aux églyses en la terre aux Sains et les déshéritemens qu'il a fais<br>
+aux vefves, aux orphelins et à ceulx qui à lui marchissent prenre sur vous<br>
+et en faictes comme de vous.&raquo; Par telles plaintes et par aultres fu le roy<br>
+si esmeu qu'il respondi qu'il se conseilleroit.<br>
+<br>
+ Note 500: &laquo;In medio terræ sanctorum.&raquo; Suger.<br>
+<br>
+Après ce, fist le roy assembler ung parlement à Melun: là vindrent mains<br>
+archevesques et clers et maintes gens de religion auxquels iceluy Hue avoit<br>
+biens et possessions ravi et dévoré comme loup enragié, et destruisoit<br>
+encores tous les jours. Tous chéirent aux piés du roy et luy crièrent mercy<br>
+à une voix, si comme il gisoient à ses piés contre son gré, car moult le<br>
+grevoit qu'il ne se levoient, et luy prioient qu'il mist à mesure et<br>
+délivrast leurs provendes[501] de la terre de Beauce que il tenoient<br>
+franchement par le don de ses prédécesseurs. Et puis luy supplioient en<br>
+plourant qu'il délivrast la terre de ses povres provaires et les ramenast<br>
+en franchise que icelluy tirant avoit amenés en servage, et qu'il reformast<br>
+en sa première franchise la partie de l'églyse que luy et les aultres roys<br>
+sont tenus à deffendre. De bonne volenté receut le roy leurs prières et<br>
+tantost comme le parlement fu départi et l'archevesque de Sens, l'évesque<br>
+d'Orléans et le vaillant Yves, évesque de Chartres s'en furent partis, si<br>
+envoya le roy le moyne Sugier de Saint-Denys, qui depuis fu abbé, au<br>
+chasteau de Thoury en Beaulce qui est de celle églyse mesme, et que celuy<br>
+Sugier tenoit lors en sa main et luy commanda qu'il fist ce chasteau bien<br>
+garnir et enforcer et bien garder, que icelluy Hue ne l'ardist, tandis<br>
+comme il le feroit semondre pour venir à sa court. Car par ce chasteau<br>
+tendoit à assaillir le chasteau de Puisat ainsi comme son père avoit jadis<br>
+fait.<br>
+<br>
+ Note 501: <i>Provendes</i> ou prébendes. Bénéfices ecclésiastiques.<br>
+<br>
+<br>
+VII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1110.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy assiégea le chasteau de Puisat, et puis du merveilleus<br>
+assaut d'ambedeus pars. Et coment le chastel fu pris par force, et Hue<br>
+emprisonné en la tour de Chasteau-Landon, et le chastel abattu.</i><br>
+<br>
+<br>
+Quant le chasteau de Thoury fu bien garni et le roy eut fait juger Hue de<br>
+Puisat pour son deffault, car il ne daingna venir à sa semonce, si meut à<br>
+grant ost et vint jusques à Thoury. Le chasteau de Puisat fist requerre à<br>
+celluy Huon dont il estoit forclos par droit jugement. Et quant il vit<br>
+qu'il n'en feroit rien si se hasta du chasteau assiéger, et les sergens<br>
+dont il y avoit grant plenté aussi. Là péust-on véoir fier assault et<br>
+périlleux lancéis d'arcs et d'arbalestres d'une part et d'aultre qui<br>
+chéoient aussi espessement comme pluye, et les escus perçoient<br>
+soudainement; si faisoient saillir les estincelles des clers heaulmes des<br>
+grands coups que il s'entredonnoient. Et si comme les royaulx les eurent<br>
+rebouttés par force dedens la porte du chasteau, et les enclos furent<br>
+montés aux deffenses, si véissiez merveilleus assaux et périlleux aux plus<br>
+hardis gens du monde de saiettes et de quarreaux et de gros fusts et grans<br>
+lancéis de pieux agus. Et ceux de dedens lançoient sur les royaulx et par<br>
+force les firent reuser. Mais assés recouvrèrent cuer et force et se<br>
+couvrirent des escus et des huys et de quanqu'il povoient trouver. Et ainsi<br>
+recommencèrent l'assault à la porte périlleux et fort. Et firent les<br>
+royaulx amener charrios tous chargés de busche sèche et bien ointe de sain<br>
+et de gresse pour le feu boutter dedens et eulx ardoir. Et ainsi les<br>
+empoindrent à la porte et pour ce mesmement qu'il leur fissent deffence<br>
+pour les grans coups recevoir pour les grans monceaux de busche qui dessus<br>
+estoient. Et tandis comme les uns entendoient à alumer et les aultres à<br>
+estaindre par grant contens, vint le conte Thibaut qui pas n'avoit oublié<br>
+les hontes et les domaiges que il avoit eus par luy. Si se hastoit moult<br>
+d'assaillir le chasteau par ses bacheliers et par ses sergens de celle part<br>
+que l'en vient devers Chartres. Et tandis comme il hastoit ses gens de<br>
+monter contre mont le pendant des fossés, si ne garda l'euvre qu'il les vit<br>
+tresbucher contreval à trop grant meschief au parfont du fossé et se doubta<br>
+moult qu'il ne fussent mors ou occis; car les chevaliers qui par dedens<br>
+avironnoient la deffence du chasteau sur les grans destriers venoient<br>
+jusques aux murs et feroient ceulx qui montoient amont les fossés et les<br>
+faisoient tresbuchier jusques au font des fossés. Et jà estoient les<br>
+royaulx presque tous mas et faillis et ceux de dedens avoient jà presque<br>
+tout laissé l'assault et fait retraire, quant la divine puissance, à qui la<br>
+cause estoit et la vengence vouloit du tout traire à soy, suscita et esmeut<br>
+l'esperit d'un chanu prouvaire du pays qui avecques la communaulté de ses<br>
+paroisses estoit venu en l'ost, à qui Dieu donna faire, contre toute<br>
+opinion, ce que le conte Thibaut armé et toutes ses gens ne peurent faire.<br>
+Isnellement alla celluy prestre montant jusques à la suef[502], une escu<br>
+devant son pis dont il estoit couvert et mussé. Là commença à despecer<br>
+petit à petit la cloison et mettre jus; et quant il vit qu'il faisoit ce si<br>
+légèrement si commença à appeller ceulx qui emmy le champ estoient encore<br>
+tous armés, à la cloison despecer; et luy coururent aider à bonnes haches<br>
+trenchans et commencèrent à dérompre et à despecer tout; et advint une<br>
+grant merveille ainsi comme il advint jadis à Jhérico qui fu droit signe de<br>
+jugement Nostre-Seigneur; car ainsi comme sé tres-tous les murs fussent<br>
+chéus à un seul coup entrèrent dedens et l'ost du roy et les gens du conte;<br>
+dont il advint qu'il y eut moult grant plenté de ceux dedens mal mis et<br>
+blécés et entreprins, pour ce qu'il ne peurent eschiver la force de leurs<br>
+ennemis qui de toutes pars accouroient; et les aultres et Hue mesme qui<br>
+virent qu'il n'estoient pas bien asseur, dedens la forteresse des murs se<br>
+férirent en une tour de bois qui séoit dessus la mote. Et quant il<br>
+apperceut la force des gens qui de toutes pars acouroient à la tour et<br>
+lançoient dars et quarreaux, si se doubta moult et se rendi tantost et fui<br>
+pris et tous les siens et mis en bonnes prisons.<br>
+<br>
+ Note 502: <i>Suef.</i> Palissade. De <i>Sepes</i>.<br>
+<br>
+Et quant le roy eut eu celle victoire et il eut mis en prison mains haus<br>
+hommes et riches, si habandonna l'avoir de la ville et fist bouter le feu<br>
+partout et ardoir tout le chasteau. Mais il commanda touteffois que la tour<br>
+demourast en estant, jusques à un terme qu'il mist: pour ce le fist qu'il<br>
+oï dire que le conte Thibaut tendoit à acroistre et eslargir ses marches<br>
+pour un chasteau qu'il vouloit fermer en la chastellenie du Puisat, en une<br>
+ville qui a nom Alonne[503]. Si avoit jà oublié et mis arrière le grant<br>
+bénéfice que le roy luy avoit fait. Car jà n'eust peu advenir né attaindre<br>
+là où il estoit de sa besongne sé par lui n'eust esté. Du tout en tout luy<br>
+deffendoit le roy à fermer ce chasteau; et le conte luy offroit à<br>
+desrainier par droit de bataille par la main de Andry de Baudemont le<br>
+maistre de sa terre[504], que le roy luy avoit eu ce en convenance. Et le<br>
+roy encontre ce offroit à deffendre par gaige de bataille là où il voudroit<br>
+par la main Anseaux de Gallande son séneschal que oncques ne luy avoit eu<br>
+ce en convenance. Si demandèrent ces deux barons maintes cours à faire<br>
+celle bataille, mais oncques n'en peurent nulle trouver.<br>
+<br>
+ Note 503: <i>Alonne.</i> Aujourd'hui petit village de Beauce, au diocèse<br>
+ de Chartres.<br>
+ <br>
+ Note 504: <i>Le maistre de sa terre.</i> &laquo;Terræ suæ procuratorem.&raquo;<br>
+<br>
+Après ce que le chasteau fut abattu et Hue emprisonné en la tour du<br>
+chasteau Landon, le conte Thibaut ne voulut pus la besongne atant laisser,<br>
+ains esmut grant guerre contre le roy par l'aide du roy Henry d'Angleterre<br>
+son oncle et de ses aultres parens. Et commença à gaster sa terre et à<br>
+fortraire ses barons par dons et par promesses; et du pis qu'il povoit<br>
+faisoit et pourchacioit à luy et à son royaume. Et le roy d'aultre part qui<br>
+tousjours fu preux et vigoureux aux armes luy recouroit sus et luy gastoit<br>
+et habandonnoit sa terre par l'aide de ses aultres barons et mesmement par<br>
+l'aide de Robert le conte de Flandres son oncle, un merveilleux chevalier<br>
+et renommé d'armes entre Crestiens et Sarrasins, dès le commencement de la<br>
+voye du saint sépulcre.<br>
+<br>
+<br>
+VIII<br>
+<br>
+ANNEE: 1111.<br>
+<br>
+<i>Coment le conte Thibaut commença guerre contre le roy, et coment le roy<br>
+lui mist le siège à Meaux; et coment le roy desconfist sa chevalerie de lès<br>
+Laigni, et coment le conte ralia à luy les riches hommes contre le roy.</i><br>
+<br>
+<br>
+Un jour avint que le roy eut mené son ost devant la cité de Meaulx sus le<br>
+conte Thibaut. Le conte qui dedens estoit issi hors à bataille ordonnée. Et<br>
+le roy qui ce vit luy couru sus par grant desroy, ainsi comme tout forsené<br>
+de maltalent et de yre, et le fist ressortir par droicte force vers la<br>
+cité, et luy et les siens; né pas tant ne les redoubta qu'il ne les<br>
+chassast à force de cheval très parmy les pons, et le conte Robert de<br>
+Flandres et les aultres barons avecques luy. Et les contraignirent si ès<br>
+brans d'acier qu'il en firent plusieurs tresbuchier et noyer en l'eaue qui<br>
+de leur gré s'i gettoient et laissoient chiéoir, tant craignoient les cous<br>
+des espées. Merveille vous semblast se vous véissiés le roy demener,<br>
+l'espée au poing, mouvoir les bras et enchanteller[505] l'escu. Car avis<br>
+vous fust que Hector[506] fust revenu. Sur le pont tremblant luy véissiés<br>
+faire les assaus et les envaïes en guise de géant et soy efforcier de<br>
+passer parmy tous ses ennemis et là où il avoit greigneur péril et plus<br>
+grant presse, et vouloit prendre la ville à force malgré tous ses ennemis.<br>
+Et si eust-il fait sans doubte sé ses ennemis ne se fussent dedens reboutés<br>
+et les portes fermées. D'une aussi grant victoire escreut-il son nom et sa<br>
+louenge une aultre fois qu'il vint devant Laigny sur Marne à tout son ost.<br>
+En la praierie dessus Pomponne encontra la chevalerie le conte Thibaut;<br>
+assés tost la desconfit et fist tourner en fuite. Et quant il s'en vinrent<br>
+fuiant jusques à un pont qui est assés près de celle place, si en y eut de<br>
+tels qui pas ne se doubtèrent à mettre en plus grant péril pour l'entrée du<br>
+pont qui moult estoit estroite qu'il redoubtoient moult; si se misrent en<br>
+plus grant péril de mort que se il feussent en terre seiche, car il se<br>
+mettoient ès flos de la parfonde rivière où il périlloient et noyoient et<br>
+gettoient leurs armes et défouloient l'un l'autre. Et pis s'entrefaisoient<br>
+que leurs ennemis meisme ne faisoient, pource qu'il vouloient tous ensemble<br>
+monter sur le pont et il n'y povoit entrer que un seul. Et de tant comme il<br>
+s'entr'angoissoient plus, de tant se retardoient il plus. Dont il avint que<br>
+ceux qui les derniers estoient en furent les premiers et les premiers les<br>
+derniers. Si estoit l'entrée du pont açainte d'un fossé qui leur donnoit<br>
+grant force et grant avantaige. Car les royaulx qui forment les<br>
+estraignoient ne povoient entrer sé non les uns après les autres. Si estoit<br>
+à leur domaige, car plusieurs s'efforçoient d'entrer sur le pont. Et ceulx<br>
+qui en aucune manière y povoient entier trébuchoiont pour la presse des<br>
+royaux ou des leurs. Et quant il se relevoient si faisoient ce mesme à<br>
+aultre faire. Et le roy qui à sa bataille les chaçoit à espérons<br>
+destraignoit à l'espée ceulx qu'il ataignoit et les faisoit tresbucher au<br>
+flot de Marne à la force du cheval. Et ainsi comme les désarmés flotoient<br>
+légèrement pardessus l'eau, ainsi les armés afondoient, pour la pesanteur<br>
+des armes, et en y eut il assez de noyés; et pluseurs en y eut qui après la<br>
+première fois qu'il furent plungé furent retrais[507] avant qu'il eussent<br>
+trois fois plungé. Par telles manières d'assaux et de poignéis destraignoit<br>
+le roy le conte et souvent le desconfisoit et ardoit sa terre et gastoit,<br>
+en Chartrain et en Brie, comme celluy qui autant prisoit sa deffence comme<br>
+sa paresse et sa présence comme son absence. Mais le conte qui redoubtoit<br>
+trop la paresse et la mauvaistié de ses hommes auxquels peu se fioit, prist<br>
+à fortraire les barons du roy par dons et par promesses et les alia à luy<br>
+par une espérance où il les mettoit, de ne scay quelles querelles dont il<br>
+se plaignoient du roy qu'elles leur seroient rendues avant qu'il fist au<br>
+roy nulle paix. Si en furent ces deux, Lancelin le conte de Dampmartin et<br>
+Payen le sire de Montjai, et estoit leur terre assise aussi comme en un<br>
+quarrefour qui donnoit seur trespas d'aller et de venir à Paris. Par telle<br>
+ochoison enlaça il Huon[508] le sire de Baugency qui avoit espousé la <br>
+ousine germaine le roy qui avoit esté fille Hue-le-Grant son oncle. Plus<br>
+fist-il, que par angoisse et par détresse mist son proufit avant son<br>
+honneur, pour le roy grever, car il donna en mariage la noble seur du conte<br>
+de Vermendois[509] à Millon le seigneur de Montlehéry, celluy à qui le roy<br>
+rendit le chasteau, si comme nous avons devant dit. Et par ce rompi l'amour<br>
+et l'aliance de luy et du roy, et empescha le chemin de Paris à Orléans, et<br>
+mist trouble au cuer et en la chambre du royaume de France et le<br>
+destourbier aux trespassans qui jadis y avoit esté; et après ce qu'il eut à<br>
+soi trait ses cousins, c'est assavoir: Hue de Crécy et le seigneur de<br>
+Chasteaufort, adont par-eut il si estoupé Paris et Estampois et si grans<br>
+guerres mis partout que nul ne povoit passer de l'un lieu à l'antre se par<br>
+bonne chevalerie ne fust gardée et deffendue la voye. Et puis que le conte<br>
+Thibaut et les Briois et Hue de Troyes son oncle si eurent délivre pas[510]<br>
+de venir et aller contre les Parisiens et les Senlicois par decà le fleuve<br>
+de Saine, et Mile de Montlehéry par delà, adont fu trop laidement la voye<br>
+tollue, et au païs le conseil et l'aide qu'il cuidoient avoir de ceus qui<br>
+aidier leur pouvoient. Tout ainsi estoit des Orléannois que les Chartrains<br>
+et Dunois tenoient trop de court et en destroit par la force Raoul de<br>
+Baugency. Mais le roy qui trop estoit vertueux de cuer et de corps se<br>
+deffendoit au fer et à la lance, et leur couroit sus vertueusement et leur<br>
+faisoit moult grant dommaige en leurs terres par un peu de bonnes gens<br>
+qu'il avoit. Si n'estoient pas espargnés à son nuisement les trésors<br>
+d'Angleterre né les richesses de Normandie, car le noble roy Henry<br>
+d'Angleterre se pénoit de le grever de toute sa force et sa terre<br>
+destruire. Mais le noble lyon ne se plaissoit[511] pour luy né pour tous <br>
+es aultres, né ne s'esmoioit né que la mer feroit, sé tous les fleuves la<br>
+menaçoient à soustraire et à tollir toutes leurs iaues et leurs fontaines.<br>
+<br>
+ Note 505: <i>Enchanteller.</i> Mettre l'escu en chantel; c'est-à-dire le<br>
+ relever sur le côté gauche. En terme de blason, on place encore<br>
+ <i>l'ecu en chantel</i>. C'est le même mot que l'italien <i>canto</i>, côté.<br>
+ --Les éditions imprimées, toujours horriblement fautives, et celle de<br>
+ dom Bouquet ont mis <i>chanceller l'escu</i>.<br>
+ <br>
+ Note 506: <i>Hector.</i> Dans le moyen-âge, Hector étoit bien plus renommé<br>
+ qu'Achille; parce qu'on connoissoit mieux le siège de Troyes par<br>
+ Darès que par Homère.<br>
+ <br>
+ Note 507: Suger dit: &laquo;Loricati pondere suo semel mersi, antè trinam<br>
+ demersionem, comitum suffragio retrahuntur, rebaptizatorum<br>
+ opprobrium, si talis esset occasio, referentes.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 508: <i>Huon.</i> Il fallolt <i>Raoul</i>, qui espousa Mathilde, fille<br>
+ d'Hugues-le-Grand, lequel étoit frère de Philippe Ier.<br>
+ <br>
+ Note 509: C'est la leçon de la plupart des mss. du texte de Suger.<br>
+ Mais il eut fallu préférer celle qui porte <i>sororem suam</i>.<br>
+ <br>
+ Note 510: <i>Délivre pas.</i> Chemin libre.<br>
+ <br>
+ Note 511: <i>Plaissoit.</i> Ne s'infligeoit de plaies.<br>
+<br>
+<br>
+IX.<br>
+<br>
+ANNEES: 1111/1112.<br>
+<br>
+<i>Coment Hue du Puisat fu hors de prison, en espérance d'avoir le chastel de<br>
+Corbueil, et coment cil Hue referma le Puisat, coment il assiégea le<br>
+chastel de Thory, et coment le roy le secouru.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce point avint que le conte Eudes de Corbueil morut qui avoit esté fils<br>
+à l'orgueilleux Bouchart, conte de Corbueil[512] qui en son temps fu<br>
+maistre des desloyaulx et des excommuniés. (Duquel Bouchart l'abbé Sugier<br>
+de Saint-Denys racompte qui escript ceste histoire), que à un jour qu'il<br>
+eut pris guerre et bataille contre le roy et qu'il fu armé de toutes<br>
+armeures sur son destrier, ne daigna prendre son glaive de la main à l'un<br>
+des siens qui la luy tendoit, ains dit à sa femme la contesse qui devant<br>
+luy estoit, par vantance et par boban: &laquo;Gentile contesse, baillez ça mon<br>
+glaive liement, car le conte qui de vostre main le prent le vous rendra huy<br>
+en ce jour roy couronné.&raquo; Mais aultrement luy avint si comme Dieu l'avoit<br>
+ordonné: car il ne put ce jour passer, ains fu feru à mort d'une lance, par<br>
+la main le conte Estienne qui devers le roy estoit; et par ce coup fist le<br>
+royaume demorer en paix, et luy et sa guerre descendre au puis d'enfer.<br>
+<br>
+ Note 512: <i>Bouchart</i>, sire de Montmorenci; le moine de Saint-Denis ne<br>
+ pardonne pas à Bouchart ses démêlés avec l'abbaye. Suger, qui traite<br>
+ indignement Eudes, dit seulement de Bouchart: &laquo;Qui tumultuosus, miræ<br>
+ magnanimitatis, caput sceleratorum.&raquo; Ce mélange d'éloges excessifs et<br>
+ d'injures grossières est familier à Suger.<br>
+<br>
+Quant le conte Eudes[513] fu ainsi mort, le conte Thibaut et sa mère se<br>
+prisrent forment à entremettre, et par promesses et par dons, par Huon et<br>
+par Millon, coment il pourroient ce chasteau traire à leur partie, car il<br>
+leur estoit bien advis que sé il povoient ce faire, qu'il auroient le roy<br>
+du tout mis au dessoubz et tollu le cuer et la vertu de soy deffendre. Mais<br>
+le roy et les siens qui ceulx béoient reuser du tout, mettoient grans<br>
+paines et grans despens à ce qu'il en fussent saisis. Mais il ne peurent<br>
+sans le sceu et sans le sens d'icelluy Huon qui neveu estoit du conte et<br>
+s'en faisoit hoir.<br>
+<br>
+ Note 513: Suger ajouta: <i>Filio</i>, son fils.<br>
+<br>
+Pour ceste chose mettre à fin fu jourpris et assigné à Moissi[514] une<br>
+ville qui est à l'évesque de Paris. Si fu trait Hue de la prison de la tour<br>
+de Chasteau Landon. Et si comme le conseil du roy fu sur la partie qui luy<br>
+aydoit et sur celle qui luy nuysoit, pour ce convint faire ce que l'en put<br>
+non mie ce que l'en voult. Et fu à ce mené que Hue quitta le chasteau de<br>
+Corbueil dont il se faisoit hoir et donna bons hostages et quittance de<br>
+toltes et de tailles et de tous efforcemens d'églyses et d'abbayes; et<br>
+après, qu'il ne refermeroit le Puisat sans la volenté le roy. Atant se<br>
+départi le roy. Si fu plus deceu et engigné par tricherie et par<br>
+desloyaulté que par art.<br>
+<br>
+ Note 514: <i>Moissiacum.</i> Mousseaux. Suger eut grande part à ce traité,<br>
+ à la conclusion duquel il ne dit pas que le roi ait assisté.<br>
+<br>
+Ne demoura pas après moult longuement que celluy Hue, combien qu'il eust<br>
+fait le serment nouvellement, pour la longue prison où il avoit esté entra<br>
+en grant ire, ainsi comme le chien qui longuement a esté enchainé. Et la<br>
+forcennerie qu'il avoit conceue béoit bien à descouvrir et mettre à euvre<br>
+sa desloyaulté accoutumée. Car il fist paix et aliances aux ennemis le roy;<br>
+c'est assavoir: au conte Thibaut qui son ennemy estoit et au roy Henry<br>
+d'Angleterre. Et tantost comme il sceut que le roy devoit aller en Flandres<br>
+pour aucunes besongnes, assembla tant de gens comme il put avoir pour<br>
+refermer le Puisat. Et tantost comme il sceut que le roy fu meu là où il<br>
+devoit aller, il mut d'aultre part à sa gent qu'il avoit privéement<br>
+assemblée et vint un samedi matin par devant le chastel abattu où il avoit<br>
+un marchié que le roy y avoit establi, par l'ottroy, et par l'assentement<br>
+d'icelluy Huon. Mais il ne l'avoit fait que par traïson si comme il apparut<br>
+après: car tous ceulx qu'il povoit illec trouver, entre ceulx qu'il scavoit<br>
+qui plus riches estoient prenoit et mettoit, en estroicte prison et<br>
+soudainement comme forcenné tolloit et roboit quanqu'il encontroit. D'illec<br>
+s'en alla vers le chasteau de Thoury, une ville qui est de Saint-Denys, qui<br>
+bien estoit jà garnie, entre luy et le conte Thibaut, pour tout abattre et<br>
+destruire. Mais deux jours ou trois avant qu'il y vint, avoit prié<br>
+humblement Sugier qui ce chasteau tenoit (et qui ceste histoire escript,)<br>
+qu'il allast au roy prier pour luy. Et ce faisoit il par traïson, car il<br>
+pensoit bien qu'il péust assez légèrement entrer dedens sé celluy qui en<br>
+estoit garde n'estoit présent. Et celluy qui cuida qu'il le priast de bonne<br>
+volenté s'i accorda et partit à aller au roy. Devant ce chasteau vint Hue<br>
+et le conte Thibaut à moult grans gens. Mais ceulx qui pour la partie Dieu<br>
+et Saint-Denys défendre estoient jà venus en la ville, avoient bien garni<br>
+les creniaux et leur deffence et leur deffendoient hardiement l'entrée. Et<br>
+celluy Sugier qui au roy s'en alloit rencontra en Corbeillois qui jà savoit<br>
+bien celle nouvelle de Normandie où elle luy avoit esté comptée. Et si tost<br>
+comme il sceut pour quoy celluy y alloit, si s'en rist moult et gaba de sa<br>
+simplesse[515] et luy descouvri lors par grant desdain la desloyaulté de<br>
+celluy Huon, et l'envoya tantost arrière pour la ville secourir, tandis<br>
+comme il assembleroit ses osts au chemin Estampois. Sugier qui retouinoit<br>
+estoit en moult grant paour que la ville ne fust prise avant qu'il y venist<br>
+et regardoit souvent à une bretesche qui en la tour estoit par quoy il eust<br>
+bien sceu la prise de la ville; et estoit celle bretesche veue de moult<br>
+loing. Et pour ce que les ennemis du roy avoient tout le pays d'entour robé<br>
+et roboient encore chascun jour, ne put Sugier mener avec luy nul de ceulx<br>
+qui encontre luy[516] venoient; dont il avint que de tant comme il estoient<br>
+moins, de tant estoient il plus seurement et moins tost eussent esté<br>
+apperceus. Ainsi chevauchièrent jusques vers le soleil couchant qu'il<br>
+approchièrent de Thoury. Si avoient forment ce jour assailli la ville les<br>
+ennemis du roy. Mais, là Dieu mercy, n'y avoient riens meffait fors que<br>
+eulx lasser. Et s'estoient trais en sus de la ville un petit, et ceulx[517]<br>
+se tirèrent vers la ville comme s'il fussent de leurs gens, et quant il<br>
+virent lieu et point, si se férirent parmy eulx: et ceulx du chasteau qui<br>
+bien les avoient apperceus leur ouvrirent une porte et ceulx se férirent<br>
+dedens par l'ayde de Dieu et de saint Denys.<br>
+<br>
+ Note 515: Suger dit: <i>Simplicitatem nostram derisit</i>.<br>
+ <br>
+ Note 516: <i>Encontre lui.</i> Vers lui.<br>
+ <br>
+ Note 517: Suger ici ne parle que de lui seul.<br>
+<br>
+Lors furent moult alégés et réconfortés ceulx dedens de leur venue, et<br>
+gaboient le séjour et le repos de ceulx de dehors et leur disoient de grans<br>
+hontes et de grans reproches par quoy il les rappelloient à l'assault,<br>
+contre la volenté de Sugier qui moult les en blasmoit et reprenoit. Peu de<br>
+ceulx dedens et mains de ceulx dehors y eut de navrés à celluy assault,<br>
+dont les uns se pasmoient et deffailloient pour la douleur de leurs playes<br>
+et estoient emportés en litière; et les aultres estoient mis à une part<br>
+jusques au tiers jour à mourir et à habandonner aux morseures des loups et<br>
+des chiens. Et n'estoient pas bien encore retournés au Puisat quant<br>
+Guillaume le Gallendois vint à tout une partie des plus nobles de la mesnie<br>
+le voy, à riches armeures et à destriers courans, qui moult désiroient<br>
+qu'il les trouvassent au siége de la ville, pour monstrer leur prouesse. Et<br>
+le roy les suivit par matin: lié et désirant s'appareilla, ainsi comme seur<br>
+de victoire. Si se merveillèrent durement ses ennemis quant il sceurent la<br>
+nouvelle de sa venue et coment il avoit sceue leur emprise et leur traïson<br>
+qu'il cuidoient si bien avoir cellée, et coment il avoit entrelaissée la<br>
+voye de Flandres et estoit acouru si tost au secours de la ville. Et pour<br>
+ce qu'il n'en osoient aultre chose faire, si entendirent au chasteau de<br>
+Puisat fermer et restorer. Et le roy assembloit tandis son ost, si comme il<br>
+povoit, et attendoit comme celluy que guerres destraignoient en pluseurs<br>
+lieux. Et quant ce vint à un mardi matin qu'il eut ses osts amenés, si<br>
+ordenna ses batailles et mist en chascune chevetains et connestables, et<br>
+ordenna archiers et arbalestriers et mist chascun en son lieu. Ainsi<br>
+approucha du chasteau pié à pié qui encores n'estoit pas parfait. Et pour<br>
+ce vint ainsi à batailles ordonnées, que il avoit oï dire que le conte<br>
+Thibaut s'estoit vanté qu'il se combatroit à luy en champ. Et par sa grant<br>
+hardiesse descendit à pié, armé de toutes pièces, et commanda à ses<br>
+chevaliers à oster les chevaulx. Et ceulx qu'il avoit fait descendre<br>
+admonestoit et semonnoit chascun de bien faire, et disoit à chascun: &laquo;Or y<br>
+parra[518] qui chevalier sera au jour d'huy.&raquo;<br>
+<br>
+ Note 518: <i>Or y parra.</i> &laquo;Or va paroître.&raquo; On retrouve cette phrase<br>
+ d'encouragement dans toutes les anciennes <i>chansons de geste</i>.<br>
+<br>
+<br>
+X.<br>
+<br>
+ANNEE: 1112.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy assailli le chastel de Puisat, et coment les gens le roy<br>
+furent desconfis par leur folie. Des merveilleuses proesses le roy, et<br>
+coment il les secouru tout seul et rescoust assez de sa gent, et coment il<br>
+rassembla son ost.</i><br>
+<br>
+<br>
+Quant ses ennemis virent le roy ainsi venir, si le redoubtèrent moult né<br>
+n'osèrent contre luy yssir hors de l'açaincte du chastel, ains devisèrent<br>
+leur batailles par sens, jasoit qu'il le fissent moult couardement, et les<br>
+mirent dedens un vieux fossé d'un chastel abattu et les firent illec<br>
+attendre, pour ce que quant les batailles le roy s'efforceraient de monter<br>
+le fossé qu'il les fissent légèrement reuser, et les conroys ordonnés<br>
+percer, et après, légièrement branler et ressortir. Si leur en advint<br>
+presque ainsi comme il avoient devisé. Car à la première assemblée que les<br>
+chevaliers du roy les eurent gettés du fossé par merveilleuse hardiesse,<br>
+dont il en y eut assez de blessés et d'occis, si les commencèrent à suivre<br>
+confusément et sans conroy et çà et là, et trop laidement à laidir et à<br>
+demener. Lors advint que Raoul de Baugency, merveilleux chevalier et saige,<br>
+eust mussé en une partie du chasteau la plus grant partie de leur ost que<br>
+les royaulx ne povoient appercevoir, pour une haulte églyse et pour<br>
+l'oscureté des maisons où il s'estoient mussés. Et quant il vit ces gens<br>
+fouyr et yssir parmy la porte du chasteau tous desconfis (si escria son<br>
+ensaingne: <i>Baugency, Baugency!</i> deux mos moult hault), et se mist<br>
+droictement en son agait tout frès contre les chevaliers du roy et leur<br>
+courut sus moult efforcément. Et les royaulx qui les desconfis chacoient<br>
+tous à pié, chargés d'armeures, ne peurent pas de léger souffrir les<br>
+conroys ordonnés de leur ennemis qui leur couroient tous sus, mais<br>
+tournèrent les dos parmy le fossé et le roy après, tout à pié. Mais avant<br>
+eurent féru mains grans coups sur leur ennemis. Si apperceurent bien, mais<br>
+ce fut trop tart, combien vault mieulx sens et pourvéance que folle<br>
+hardiesse; car s'il les eussent attendus au champ ordonné il les eussent<br>
+sousmis à leur volenté. Et si comme il s'en fuioient ainsi confusément, si<br>
+furent tous esbahis comme ceulx qui ne povoient avoir leur destriers né ne<br>
+sçavoient qu'il devoient faire. Mais le roy sur lequel tout l'affaire<br>
+pendoit retourna premier et fu monté sur un destrier non mie le sien<br>
+propre, mais sur un aultre que on luy avoit amené. Lors commença fièrement<br>
+à donner estal[519] à ceulx qui le chaçoient, et rappelloit ses chevaliers<br>
+qui fuioient et semonnoit chascun par son nom, ceulx mesmement qu'il<br>
+sentoit les plus hardis, et leur crioit qu'il retournassent à la bataille.<br>
+Et luy qui estoit entre les conroys de ses ennemis le brant d'acier tout nu<br>
+au poing dont il férit celluy jour mains roides coups et pesans, aidoit et<br>
+secouroit de toute sa vertu à ceulx qu'il povoit, et ceulx qui fuioient se<br>
+pénoit de faire retourner sur leur ennemis. Et plus qu'il n'appartient à<br>
+haultesse de roy se combatoit tout seul contre ses ennemis comme chevalier<br>
+preux et esleu et non mie comme roy qui doit estre avironné de grans routes<br>
+de chevaliers, mais tout seul sans ayde de nulluy fors de Dieu. Tant comme<br>
+le cheval rendre povoit se plungeoit ès grans flos de ses ennemis, né de ce<br>
+ne doubtoit nul que il fust ainsi, car ses gens estoient si tournés à<br>
+desconfiture que nul n'i prenoit garde de soy. Et si comme il estoit en<br>
+celle angoisse et en celle paine de son ost faire retourner dont il ne<br>
+povoit à chief venir, comme celluy qui seul estoit et sans ayde, si luy<br>
+recreut[520] son destrier soubs luy. Mais à ce besoing luy vint son escuier<br>
+qui luy amena le sien propre et il saillit sus isnellement ainsi comme s'il<br>
+fust frès, et retourna à peu de gens qui luy furent demourés, et s'adressa<br>
+vers ses ennemis, son enseigne devant luy, que un chevalier portoit[521].<br>
+<br>
+ Note 519: <i>Donner estal.</i> Proprement <i>accorder le champ</i>, soutenir<br>
+ l'attaque.<br>
+ <br>
+ Note 520: <i>Recreut.</i> Manqua, défaillit.<br>
+ <br>
+ Note 521: Suger dit qu'il la portoit lui-même: <i>Vexillum præferens</i>.<br>
+<br>
+Lors se férirent entre eulx, tout fussent-il peu de gens et par<br>
+merveilleuse prouesse. Et si arrestèrent et prisrent des plus cointes de<br>
+leur adversaires et firent leur ennemis ressortir, si qu'il ne peurent né<br>
+n'osèrent avant aller, ainsi come s'il eussent trouvées les bones Artu[522]<br>
+ou la grant mer qui leur fust au devant venue. Tout ainsi les firent-il<br>
+ressortir pour la venue du roy et pour sa fière vertu. Et ainçois qu'il<br>
+fussent retournés au Puisat leur furent venus au secours plus de cinq cens<br>
+chevaliers de Normandie; et s'il fussent plus tost venus, bien péust estre<br>
+qu'il eussent fait plus grant dommaige à l'ost de France.<br>
+<br>
+ Note 522: <i>es bones Artu.</i> Suger: <i>Ac si Gades Herculis offendant</i>.<br>
+ Les bones Arlu, sont les colonnes d'Hercule, et l'on peut trouver ici<br>
+ la preuve de ce que j'ai avancé ailleurs (Histoire des Manuscrits<br>
+ François, tome Ier), que le personnage d'<i>Artus</i> avoit été souvent<br>
+ confondu avec celui d'Hercule.<br>
+<br>
+En telle manière fu l'ost du roy desconfit en celle journée. Dont l'une<br>
+partie s'enfouy à Orléans et l'autre à Estampes et l'autre à Peviers[523].<br>
+Et le roy qui moult estoit las et débattu de celle journée s'en vint à<br>
+Thoury à tant peu de gens comme il luy estoit demouré. Si ne fu de rien<br>
+esperdu de sa perte, mais en fu plus fier, à la guise du thoreau qui se est<br>
+combattu, à qui sa fièreté double quant il a esté deffoullé et dégetté du<br>
+fouc[524] aux vaches par les aultres thoreaux. Ainsi prist-il force et<br>
+vigueur de soy-mesmes, et moult désiroit à courre sus ses ennemis aux fers<br>
+de lances tranchans, tout seur d'avoir victoire. Adont manda et rassembla<br>
+ses gens et moult les reconforta pour les ramener à prouesse par parolles<br>
+et par promesses; et leur disoit que leur desconfiture avoit esté par<br>
+follie et par mauvaise pourvéance, né ne povoit estre, si comme il leur<br>
+disoit, que aucunes fois ne meschéist aux preudommes qui guerre<br>
+maintenoient. Et de tant comme il avoient esté plus défoullés par leur<br>
+orgueil de leur ennemis, de tant se devoient-il plus travailler de leur<br>
+honte vengier, en lieu et en tems, aux roules lances et aux espieus<br>
+trenchans.<br>
+<br>
+ Note 523: <i>Peviers.</i> Pithiviers.<br>
+ <br>
+ Note 524: <i>Fouc.</i> Troupeau.<br>
+<br>
+<br>
+XI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1112.<br>
+<br>
+<i>Coment le conte Thibaut referma le Puisat par l'aide des Normans, et<br>
+coment le conte issi hors à bataille contre le roy et coment il fu<br>
+desconfi; et coment le conte cria merci au roy et fit fin de la guerre.</i><br>
+<br>
+<br>
+Endementres que les François et les Normans entendoient à refermer le<br>
+chasteau de Puisat, assembla le roy ses osts. Si estoit avec le conte<br>
+Thibaut et avec l'ost des Normans, Miles de Montlehéry et Hue de Crecy et<br>
+Guy de Rochefort ses frères qui bien estoient treize cens chevaliers à<br>
+belles armes. Si mirent presque toute la semaine à refermer le Puisat et<br>
+moult menaçoient le roy de mettre le siège devant Thoury. Pour ce le roy ne<br>
+se fléchissoit, né pour leurs menaces ne laissoit de leur faire en toutes<br>
+manières du pis que il povoit et s'efforçoil de leur nuire et par nuit et<br>
+par jour et de les destourber, que il ne quéissent[525] loing vitailles.<br>
+<br>
+ Note 525: <i>Quéissent.</i> Cherchassent.<br>
+<br>
+Et quant le chasteau fu presque refait où il avoient mis toute la semaine,<br>
+et une partie des Normans s'en fu rallée en son pays, si demoura le conte<br>
+Thibaut à moult grant ost. Et le roy qui toutes ses gens avoit assemblés<br>
+chevaucha à grant force vers le Puisat. Ses ennemis encontra qui lors<br>
+furent issus contre luy à bataille; et le roy et ses gens s'assemblèrent à<br>
+eulx et en vengeance de la laidure qu'il leur avoient devant faicte les<br>
+menèrent battant jusques au chasteau. Par vive force les firent flatir ens<br>
+la porte. Et le roy les enclouyt dedens et mist autour bonne garnison de<br>
+chevaliers esleus afin qu'il ne peussent issir; et prist une ancienne motte<br>
+qui estoit près du chasteau ainsi comme à un ject de pierre, si avoit esté<br>
+à ses ancesseurs; et dressa en assez peu de temps un chasteau dessus à<br>
+grant paine et à grant travail que il leur convint souffrir pour les<br>
+archiers et les arbalestriers et les fondeurs de ceulx dedens qui tiroient<br>
+et fondoient seurement. Moult y avoit périlleux estrif et aux uns et aux<br>
+aultres, car l'une partie et l'autre mettoit grant cure et grant contens à<br>
+avoir l'honneur et la victoire. Et les chevaliers du roy qui moult estoient<br>
+en esmay d'eulx vengier des griefs que ceulx dedens leur avoient fais<br>
+aucuneffois ne finèrent oneques jusques à tant qu'il eurent bien garnye<br>
+leur forteresse de riches armeures et fière chevalerie: seurs et certains<br>
+que tantost comme le roy s'en seroit parti il leur convendroit deffendre<br>
+hardiment, où il seroient tous occis par les cruelles armes de leurs<br>
+ennemis.<br>
+<br>
+Après ce, retourna le roy à Thoury, pour recouvrer illec sa force. Et<br>
+d'illec amenoit et conduisoit la vitaille à ceulx qui estoient demourés en<br>
+la garnison de la motte; une fois à peu de gens et privéement, et aucunes<br>
+fois appertement et à force, parmy tous ses ennemis: si n'estoit mie sans<br>
+grant péril, et pour ce que ceux du chasteau les destraignoient, car le<br>
+lieu estoit près, et les menaçoient à mettre le siège entour. Et le roy<br>
+esmeut ses herberges et les amena plus près. Ce fut à Janville[526] qui est<br>
+ainsi comme à une petite lieue du Puisat. Et fist la tour clorre et ceindre<br>
+de fors pieus agus. Et si comme l'ost se fu logié par dehors, le conte<br>
+Thibaut qui de partout avoit ses gens semons et assemblés vint sur eux à<br>
+grant force de gens, que des siens que des Normans, et leur courut sus<br>
+soudainement; et les trouva auques[527] désarmés et désappareillés, tout<br>
+entallentés d'eux découper ou faire lever du siège. Et le roy leur saillit<br>
+sus tout armé, luy et ses gens. Lors commença la bataille aux champs et le<br>
+poignéis fier et aigre des lances et des espées d'une part et d'autre. Si<br>
+entendoient plus à avoir victoire que à leur vies sauver, comme ceulx qui<br>
+de riens ne s'espargnoient et qui mieulx amoient à mourir en chump que<br>
+faillir à victoire. Nul ne vous pourroit compter la fierté des uns et des<br>
+aultres qui bien fu celluy jour veue en l'estour où l'en povoit véoir grans<br>
+prouesses et merveilleuses hardiesses. Si n'estoit pas le jeu à droit<br>
+parti, car le conte Thibaut avoit bien trois tans que le roy; dont il avoit<br>
+assis les chevaliers du roy dedens la ville. Et le roy qui à moult petite<br>
+compaignie estoit issu ne daigna fouir né ressortir pour paour de ses gens.<br>
+Si n'avoit avec luy fors que Raoul le conte de Vermendois son cousin, et<br>
+Droon de Mons[528] et ne scay quels autres trois nobles hommes; ains ama<br>
+mieux souffrir les durs assaux de ses ennemis qu'il véoit venir à grans<br>
+flotes, que rentrer en la ille pour paour et pour couardise. Et si comme le<br>
+conte Thibaut fu venu jusques devant les tentes du conte de Vermendois en<br>
+espérance de le détrenchier s'il éust pu, si luy saillit au devant le conte<br>
+Raoul moult hardiment, et par ramposnes commença à dire que oncques mais<br>
+les Briois, jusques à ce jour, n'avoient osé emprendre hardiesse contre les<br>
+Vermendois, (et que mieux leur venist à faire leur fromages qui sont de<br>
+grant los). Lors luy courut sus de si grant vertu comme il put trouver au<br>
+destrier, entalenté de soy vengier du tort et de la honte qu'il luy avoit<br>
+faicte. Si commença si haut à crier son enseingne que les chevaliers de la<br>
+bataille le roy l'oïrent. Lors reprindrent cuer et se rallièrent ensemble<br>
+et leur coururent sus et tant les destraignirent au brant d'acier et aux<br>
+roides lances qu'il les firent tous tourner en fuite. Et ainsi les menèrent<br>
+fuiant et chassant jusques au Puisat, et moult en occirent et prisrent. Et<br>
+les aultres qui eschapper purent que il avoient travaillés et demenés par<br>
+les boues enfermèrent en leur chasteau. Et ainsi avint, selon la doubteuse<br>
+fortune de bataille, que ceux qui cuidoient estre vainqueurs furent<br>
+vaincus, doulans et mats de leur occis et de leur prisons[529] et de leurs<br>
+aultres dommaiges.<br>
+<br>
+ Note 526: <i>Janville.</i> Aujourd'hui petite ville à onze lieues de<br>
+ Chartres, entre Toury et le Puiset.<br>
+ <br>
+ Note 527: <i>Auquel.</i> Presque.<br>
+ <br>
+ Note 528: <i>Mons.</i> Le latin dit: <i>Montiacensis; Monchy</i>.<br>
+ <br>
+ Note 529: <i>Prisons.</i> Prisonniers.<br>
+<br>
+Quant le roy eut du tout eue la victoire de ses ennemis, le conte Thibaut<br>
+qui du tout deffailloit et tournoit à declin ainsi comme celuy qui commence<br>
+à chéoir de la roe de fortune, pour ce qu'il véoit de jour en jour croistre<br>
+la force du roy, et les barons du royaume prendre en grief et en desdaing<br>
+ce que il avoit prins guerre contre le roy son seigneur, si eut occasion de<br>
+laisser la guerre après les grans pertes que luy et les siens avoient<br>
+receues, et mesmement de celle qu'il avoit receue le jour devant.<br>
+<br>
+Adont envoya ses messages au roy et si luy pria moult humblement qu'il<br>
+l'asseurast et que il l'en laissast aller seurement jusques à Chartres sa<br>
+cité. Et le roy qui trop estoit doux et débonnaire receut ses prières<br>
+oultre ce que nul n'eust osé cuider, et si luy desconseilloient le plus de<br>
+ses gens et luy disoient qu'il ne laissast pas ainsi aller né eschapper son<br>
+ennemy qu'il tenoit jà ainsi comme prins, et mais n'avoit nulle viande; que<br>
+il ne luy fist une aultre fois tel domage. Ainsi s'en alla le conte<br>
+Thibaut, et laissa le chasteau et Hue en la volenté le roy. Et ce qu'il<br>
+avoit commencé par bon commencement fina par mauvais définement. Et le roy<br>
+vint du tout au desore,[530] par la volenté de Nostre-Seigneur et ne<br>
+déshérita pas tant seullement celluy Hue, mais abatti le chasteau du Puisat<br>
+et tous les murs; et tout le lieu rasa comme sé la divine malédiction<br>
+l'eust interdit et asorbi[531].<br>
+<br>
+ Note 530: <i>Au desore.</i> Au-dessus.<br>
+ <br>
+ Note 531: <i>Asorbi.</i> Absorbé.<br>
+<br>
+<br>
+XII.<br>
+<br>
+ANNEES: 1113/1114.<br>
+<br>
+<i>Coment ceus qui se tenoient au roy d'Angleterre et au conte Thibaut furent<br>
+déshérités. Et coment le roy mut sur Thomas de Malle. Et coment il restora<br>
+les villes aus églyses. Et coment fist pendre les traictres. De Haimon de<br>
+Germegni qu'il fist venir à merci.</i><br>
+<br>
+<br>
+Long-temps après ce que celuy Hue fu revenu en l'amour et en la grace le<br>
+roy, par moult d'ostaiges et de sermens qu'il luy eut fais, il se rebella<br>
+contre luy de rechief et, pour ce, fu-il du roy de rechief assiégé et de<br>
+rechief deshérité. Mais avant eut-il les costés tresperciés d'une roide<br>
+lance, par la main Anseau le Gallendois[532] un merveilleux chevalier et<br>
+séneschal de France. Né oncques ne voulut désaprendre son acoustumée<br>
+traïson; tant que la voye d'oultre-mer où il mourut mist fin en sa vie.<br>
+<br>
+ Note 532: C'est un contre-sens. Suger, au contraire, dit que ce fut<br>
+ Anseau de Garlande qui fut percé de la lance du Hue du Puiset.<br>
+<br>
+Après ces guerres et ces contens qui tant avoient duré, mains barons et<br>
+mains hommes de religion misrent grant paine à mettre paix entre le conte<br>
+Thibaut et le roy d'Angleterre d'une part, et le roy de France de l'autre.<br>
+Si avint que par le jugement de Dieu, ceux qui contre leur seigneur et<br>
+contre le royaulme de France s'estoient tournés et aliés au roy<br>
+d'Angleterre et au conte Thibaut furent tous destruis par la guerre et<br>
+perdirent leurs querelles qu'il cuidoient recouvrer; comme Lancelin, le<br>
+conte de Dampmartin, perdit la querelle qu'il clamoit sur la cité de<br>
+Beauvais[533], et pour ne scay quelles raisons; Payen de Montjay sur le<br>
+chasteau de Livry[534] que le roy d'Angleterre luy avoit fermé à ses<br>
+deniers, dont il fu tout esragié de duel; et Milles de Montlehéry le<br>
+mariage de luy et de la seur Raoul le conte de Vermendois, dont il fu tout<br>
+esragié de duel, par la raison de ne scay quel lignage qui trouvé y fu. Né<br>
+oncques n'eut tant d'onneur né de joye de l'assemblement comme il eut de la<br>
+honte et de l'ire du dessevrement. Si fu fait celluy jugement par preudes<br>
+hommes et discrès; et fu pris ès loix et ès décrès qui dient que les<br>
+obligacions et les aliemens qui sont fais contre paix soient du tout<br>
+ramenés à néant.<br>
+<br>
+ Note 533: <i>Sur la cité de Beauvais.</i> Suger dit: Sur la <i>conduite</i> de<br>
+ Beauvais. &laquo;Querelam Belvacensis conductûs.&raquo; C'étoit ou le droit de<br>
+ conduire dans l'armée du roi les communes, ou celui de délivrer les<br>
+ sauf-conduits dont avoient besoin les personnes qui voyageoient dans<br>
+ le Beauvoisis. On sait que <i>conduire</i> quelqu'un signifioit autrefois<br>
+ lui <i>servir de sauf-conduit</i>.<br>
+ <br>
+ Note 534: <i>Livry</i> est un petit village sur la route de Meaux et à<br>
+ égale distance de Paris et de Ville-Parisis. Près de Livry sont les<br>
+ ruines d'un vieux château, sans doute celui que réclamoit Payen de<br>
+ Montjay. Quant à <i>Montjay</i>, aujourd'hui surnommé <i>La Tour</i>, il est<br>
+ situé au-dessous de Ville-Parisis.<br>
+<br>
+En ce temps régnoit celluy Thomas de Malle dont l'ystoire à cy dessus<br>
+parlé, homme très desloyal et fol et traitre oultre mesure, qui moult greva<br>
+et assaillit la contrée de Noonois et d'Aminois et de Rancien[535]. Tandis<br>
+comme le roy estoit à ses guerres ententif, si cruellement avoit ses<br>
+contrées destruites et mal menées que né au clergié né à l'églyse<br>
+n'espargnoit-il pas, pour paour de la vengence de Dieu, comme celluy qui<br>
+tout roboit et destruisoit. Si que à l'abbaye Saint-Jéhan de Laon avoit<br>
+tollu deux bonnes villes, Crécy et Nogent[536], et les fist fermer de grans<br>
+fossés et de grans tours, ainsi comme se elles eussent esté siennes<br>
+propres; et en avoit fait fosse à dragons et repaire à larrons. Et avec ce<br>
+destruisoit et roboit toutes les contrées d'environ. Pour les cruaultés<br>
+qu'il faisoit fist l'églyse de France un concilie à Biauvais, en la<br>
+présence Cuene, évesque Prenestin[537] et légat de la court de Rome. Et<br>
+pour les plaintes des églyses et des extorsions de femmes veuves et des<br>
+orphelins le férit du glaive de saincte églyse, c'est de la sentence<br>
+d'excommuniement général, et luy desceint le baudré de chevalerie, combien<br>
+qu'il ne fust pas présent; et par le jugement de tous, le desmist de tout<br>
+honneur comme excommunié et comme ennemy commun de la crestienté. Par les<br>
+prières de ce grant concilie assembla le roy son ost et s'en alla sur luy.<br>
+Et moult y eut de clergié et de prélas du royaume à qui le roy estoit moult<br>
+dévost et fu tousjours, tant comme il vesqui. Son chemin adressa droit à<br>
+Crécy et l'assiégea et le prist, et la fort tour du chasteau conquist aussi<br>
+légèrement comme le bordel[538] d'un vilain; ses ennemis destruist tous<br>
+sans en avoir mercy, comme ceulx qui sans mercy estoient. Et quant il eut<br>
+fait de ce chasteau à sa volenté et tout destruit, si s'en parti. Mais il<br>
+n'eust pas sa volenté accomplie s'il n'en eust fait autant de l'autre qui a<br>
+nom Nogent. Si s'en y alla tout droit, et si comme il approchoit du<br>
+chasteau, si luy fu dit que dedens estoit ces excommuniés dignes d'estre au<br>
+pui d'enfer sans fin, qui pour occasion du roy avoient la commune de Laon<br>
+despeciée et brisiée[539] et les bourgeois pris et occis, pour ce qu'il<br>
+aidoient loyaulment à leur évesque, et la noble églyse de Notre-Dame arse<br>
+et maintes autres avec, et l'évesque Gauldri martirié et le corps tout nu<br>
+getté aux champs pour habandonner aux oyseaux. Mais avant, luy<br>
+détrenchèrent le doy à tout l'aneau, et en déshéritement du roy avoient sa<br>
+tour assise et prise.<br>
+<br>
+ Note 535: <i>Noonois, Aminois et Rancien.</i> Ce sont les contrées de<br>
+ Noyon, d'Amiens et de <i>Rains</i> ou Reims. Mais Suger, au lieu de<br>
+ <i>Noonois</i>, met <i>Laudunensis</i>, Laonois.<br>
+ <br>
+ Note 536: <i>Nogent.</i> &laquo;Novigentium.&raquo; C'est <i>Nouvion-l'Abbesse</i>, à cinq<br>
+ lieues de Laon, et près de Marle et Crécy.<br>
+ <br>
+ Note 537: <i>Prenestin.</i> De Preneste.<br>
+ <br>
+ Note 538: <i>Bordel.</i> Grange ou chaumière. Suger dit: &laquo;Ac si rusticanum<br>
+ tugurinum.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 539: Il y a ici faute du traducteur, qui auroit dû mettre: <i>Qui<br>
+ pour occasion de la suppression de la commune par le roi.</i><br>
+ &laquo;<i>Occasione jussu vestro amissæ communiæ.</i>&raquo;<br>
+<br>
+Et quant ces choses furent au roy contées, si fu doublement encouragié et<br>
+eschauffé d'ire. Lors envahi ce chasteau, les bailes[540] desrompi et prist<br>
+le chasteau et tous ceux qui dedens estoient. Tous ceux qui coulpes ou<br>
+consentement n'avoient des desloyaux espargna et laissa aller tous quittes;<br>
+et les desloyaux homicides et tous ceulx de leur complot pendi à haultes<br>
+fourches et habandonna leur corps aux escoufles[541] et aux corbeaux. Et<br>
+par ceste justice aprist que desservent ceux qui mettent main ès Crist[542]<br>
+Nostre-Seigneur.<br>
+<br>
+ Note 540: <i>Les bailes.</i> Les pieux (bajuli) serrés qui servoient de<br>
+ barrières.<br>
+ <br>
+ Note 541: <i>Escoufles.</i> Milans.<br>
+ <br>
+ Note 542: <i>Crist.</i> Consacré à.<br>
+<br>
+Quant il eut ces chasteaux abattus et rendus à l'églyse de<br>
+Saint-Jéhan-de-Laon à qui il les avoient tollus, si s'en vint à<br>
+Beauvais[543] et assiégea la cité qui lors estoit à un Adam, un desloyal<br>
+tirant qui les églyses et le pays d'illec entour guerroioit et faisoit<br>
+moult de maulx, et y fist tenir le siège près de deux ans. Et au derrenier<br>
+la prist et l'abatti jusques aux fondemens et ceulx de dedens pendi. Et<br>
+pour ceste raison rendit paix et seureté au pays, et celluy desloyal<br>
+deshérita de celle seigneurie qu'il avoit en la cité.<br>
+<br>
+ Note 543: <i>Beauvais.</i> Erreur: il falloit Amiens.<br>
+<br>
+En ce temps vint au roy un moult saige homme et bien parlant des parties de<br>
+Bourgoigne[544]; Allart Guillebaut avoit nom. Et moult saigement fist une<br>
+complainte devant le roy d'un noble homme qui avoit nom Haymon-Noire-Vache,<br>
+qui estoit sire de Bourbon, et un sien nepveu qui avoit nom Archambault<br>
+deshéritoit et refusoit à faire droit. Si estoit son droit nepveu, fils de<br>
+son ainsné frère. Pour ce luy supplioit icelluy Guillebault qu'il fist<br>
+faire droit à son oncle et l'abaissast des oultraiges et des forfais qu'il<br>
+faisoit non pas à luy tant seulement, mais aux povres et aux églyses, et<br>
+que par le jugement aux barons déterminast de ceste querelle et rendist à<br>
+chascun droit. Le roy pour l'amour de justice et pour la pitié des églyses<br>
+et des povres gens, et pour ce mesmement qu'il se doubtoit que aucune<br>
+guerre ne sourdist pour occasion de ce dont les povres gens fussent grévés<br>
+et essillés, fist semondre celluy Haymon Noire-Vache à droit par devant<br>
+luy. Mais celluy n'y osa venir pour ce qu'il sentoit bien qu'il avoit tort<br>
+de celle querelle. Mais le roy qui pas ne laissa pour despens né pour<br>
+travail de la longue voye, fist semondre son ost et s'en alla en<br>
+Bourgogne[545] droit au chasteau de celluy Haymon qui Germegny[546] avoit<br>
+nom. Si estoit celluy chasteau de grant force et moult bien garni. Le roy<br>
+le fist forment assaillir. Et celluy Haymon qui forment fu désespéré de sa<br>
+personne et de son chasteau, vit bien qu'il ne se pourroit longuement<br>
+deffendre contre la force du roy. Lors trouva en luy-mesme ceste voye que<br>
+il s'en vint au roy; à ses pieds se laissa cheoir et longuement y fu en luy<br>
+priant humblement qu'il eust de luy mercy et luy rendit le chasteau et son<br>
+corps à sa volenté. Et de tant comme il s'estoit plus orgueilleusement<br>
+deffendu, de tant se humilia plus. Le roy retint le chasteau en sa main et<br>
+Haymon ramena en France et par le jugement de sa court rendit à chascun son<br>
+droit et mist paix entre l'oncle et le nepveu. Telles chevauchées fist<br>
+maintes fois en ces parties pour mettre les églyses et les povres gens en<br>
+paix; et pour ce les avons entrelaissées qu'elles ne tournassent à ennuy sé<br>
+elles eussent esté toutes racomptées.<br>
+<br>
+ Note 544: <i>Bourgoigne.</i> Il falloit <i>Berry</i>.<br>
+ <br>
+ Note 545: <i>En Bourgogne.</i> &laquo;Ad partes Bituricensium.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 546: <i>Germegny</i>, ou Germigny, aujourd'hui village de<br>
+ Bourbonnois.<br>
+<br>
+<br>
+XIII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1118.<br>
+<br>
+<br>
+<i>Coment la guerre des deux roys recommença et coment le roy se défendi<br>
+vertueusement, et du conte Thibaut et du roy d'Angleterre, et coment le roy<br>
+prist une ville qui a nom Le Gué Nichaise, et coment le roy prist Malassis,<br>
+que le roy d'Angleterre avoit fermé.</i><br>
+<br>
+<br>
+Ainsi comme il est escript de Julius César et de Pompée, que Julius ne put<br>
+souffrir seigneur par dessus lui, né Pompée pareil, né ne peut nule poesté<br>
+compaignon souffrir en sa seigneurie; pour ce, Loys le roy de France par<br>
+celle haultesse dont il avoit tousjours esté par dessus Henry, le roy<br>
+d'Angleterre et duc de Normandie, estoit de luy et devoit estre tousjours<br>
+comme de son homme fievé, et de plus grant seigneurie par droit que celluy<br>
+Henry. D'aultre part, celluy Henry, pour la grant noblesse de son règne et<br>
+pour les grans trésors dont il avoit tant, ne daignoit né ne povoit<br>
+souffrir qu'il eust mendre seigneurie que le roy Loys; mais s'efforçoit en<br>
+toutes manières de le troubler de guerre et de l'assaillir pour sa<br>
+seigneurie et son honneur abaisser, par l'aide le conte Thibaut, son<br>
+nepveu, et des autres ennemis du roy. Adont commença entre eulx deux la<br>
+guerre qui jà y avoit esté. De celle guerre estoit le conte Thibaut contre<br>
+le roy Loys son lige seigneur; si estoit la raison pourquoy le conte<br>
+Thibaut et le roy Henry estoient bien ensemble et d'un accort, pour la<br>
+duchié de Normandie et la conté de Chartres qui ensemble marchissent. Lors<br>
+commencèrent à assaillir le roy en la plus prochaine marche. Et pour le <br>
+enir plus de court envoyèrent le conte Estienne de Moretueil[547], qui<br>
+frère estoit à l'ung et nepveu à l'autre, en Brie à tout grant ost, pour ce<br>
+que trop se doubtoient que le roy ne saisist celle terre par le deffaut du<br>
+conte Thibaut. Et le roy qui emmy eux estoit enclos, se deffendoit par<br>
+force au fer de lance et de l'espée, et couroit souvent en leurs terres,<br>
+une fois en Normandie et une aultre fois vers Chartres. Et aucune fois<br>
+avenoit qu'il se combatoit à eulx comme celluy qui de rien ne les<br>
+épargnoit. Et par ce démonstroit à tout le monde la noblesse et la fiereté<br>
+de son cuer, mais trop bien estoit çainte et avironnée la terre de<br>
+Normandie, pour les fors chasteaux que les rois d'Angleterre et les ducs<br>
+des Normans y avoient fermés nouvellement, et, d'autre part, pour les grans<br>
+fleuves courans où l'en ne pouvoit trouver passaige. Et le roy Loys qui<br>
+tout ce scavoit bien, tachoit moult durement à passer et à entrer en celle<br>
+terre. Là s'en alla à assés peu de gens, pour plus privéement faire ce<br>
+qu'il avoit en propos; vers celle marche se tira et envoya avant soy aucuns<br>
+de ses gens, les haubers vestus dessous les chappes[548] et les espées<br>
+çaintes, et descendirent au commun chemin ainsi comme sé feussent passans,<br>
+vers une ville qui a nom le gué Nicaise: si est çainte et avironnée de<br>
+l'eaue d'Epte, et donne entrée et passage aux François d'entrer en celle<br>
+terre. Si donne, le lieu et le siège de celle ville, grant seureté à ceux<br>
+qui dedens sont, et par dehors bien en loing deffent le pays et le passage.<br>
+Quant les gens le roy furent venus et entrés, si gettèrent jus les chappes<br>
+et tirèrent les espées et coururent sus à ceulx du lieu qui jà se estoient<br>
+presque apperceus et avoient leur armes prises et deffendoient<br>
+viguereusement leur ville, et par force les avoient presque hors jettés,<br>
+quant il virent le roy descendre moult périlleusement du pendant d'un<br>
+tertre; si se hastoit moult durement de faire secours à ses gens qui jà<br>
+estoient las et presque tous conquis. Et quant il fu venu, si prist la<br>
+ville et l'églyse qui bien estoit garnie d'une forte porte, si ne fu pas<br>
+sans grant perte de ses gens. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre<br>
+estoit près de là à grant ost, si comme il avoit tousjours accoustumé et<br>
+comme celluy qui bien le povoit faire, si manda ses barons et moult les<br>
+requist et pria qu'ils venissent. Tautost se mist à la voye le conte<br>
+Baudouin de Flandres, jeune chevalier pieux et hardi aux armes, et le conte<br>
+Foucques d'Angiers après luy, et puis les autres barons du royaume après<br>
+luy; et tous ensemble rompirent les clostures de Normandie. Et tandis comme<br>
+une partie des gens le roy entendoient à fermer et garnir la ville, les<br>
+autres entrèrent en la terre qui estoit garnie et remplie de biens, pour la<br>
+longue paix où il avoient esté longuement; tout robèrent et confondirent<br>
+tout, et mettoient tout à feu et à flambe et assez près du roy d'Angleterre<br>
+et de tout son ost. Et entre deux, s'appareilla moult le roy d'Angleterre<br>
+de fermer un chasteau près d'illec. Et quant le roy Loys eut le sien fermé<br>
+et garny de ses chevaliers, si s'en partit atant. Et le roy d'Angleterre<br>
+ferma le sien près d'un mont qui illec estoit et fut appellé Malassis. En<br>
+celle entencion le fist que quant il auroit dedans sa garnison mise de<br>
+chevaliers, d'archiers et d'arbalestriers, que il rencontrast ceus de la<br>
+garnison le roy de France et rescousist les proyes et les viandes qu'ils<br>
+prendroient par la terre, et leur deffendissent à dégaster le pays. Mais le<br>
+roy de France qui taschoit à mener à fin ce qu'il cuidoit faire, luy rendit<br>
+incontinent ses souldées. Car si tost comme il eut ses osts assemblés,<br>
+revint hastivement devant ce chasteau à une matinée, et le fist assaillir<br>
+par grant vertu, et y eut grans coups donnés et receus d'une part et<br>
+d'autre. A la parfin fu pris par force; et puis l'abatti et craventa, et<br>
+dépeça tout quanques le roy anglois y avoit fait faire.<br>
+<br>
+ Note 547: <i>Moretueil.</i> Mortain.<br>
+ <br>
+ Note 548: <i>Chappes</i> ou cappes, manteaux. Orderic Vital dit que<br>
+ <i>Vadum Nigasii</i> s'appeloit vulgairement <i>Vani</i>. C'est aujourd'hui<br>
+ <i>Gasny</i>, sur la rive occidentale de l'Epte, à une demi-lieue de<br>
+ Laroche-Guyon.<br>
+<br>
+<br>
+XIV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1118.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Henry deschéi de sa bonne fortune, et coment le roy Loys<br>
+entra en Normandie et fu desconfi par sa male prévoyance; et coment il<br>
+rassembla ses osts pour soy vengier et retorna pour gaster Normandie, et<br>
+s'en retorna par Chartres en dégastant la terre le conte Thibaut.</i><br>
+<br>
+<br>
+Fortune, la puissant, qui tost abat celluy qu'elle a monté, et quant elle<br>
+veult monte eu hault celluy qui oncques n'y fut, ouvra en telle manière au<br>
+roy Henry d'Angleterre. Après ce qu'il eut eu tous honneurs et toutes<br>
+bonnes prospérités, commença à dévaler du sommet de la roe de fortune où il<br>
+avoit longuement esté, et à decheoir par la muableté de cest monde; car le<br>
+roy l'assailli par-deçà, de guerre aigre et fellonneuse; et par devers<br>
+Pontif[549] le conte de Flandres, et par devers le Mans Foucques, le conte<br>
+d'Angiers, qui tous l'assaillirent de tous leurs pouvoirs. Né ceulx ne<br>
+l'assaillirent mie qui dehors de sa terre estoient tant seullement; mais<br>
+ses hommes mesmes, si comme Hue de Gournay, le conte d'Eu et le conte<br>
+d'Aubemalle, et mains autres qui trop durement luy coururent sus. Et<br>
+par-dessus encore tout ce estoit-il en presse d'un aultre mal. Car ses<br>
+chambellains mêmes et ses autres privés sergens le haioient moult durement<br>
+de trop mortelle hayne, dont il estoit eu telle paour et en tel effroy,<br>
+qu'il en changeoit souvent son lit, et pour crainte d'eux faisoit chacune<br>
+nuit gesir devant luy moult de gens armés, et son escu et son espée faisoit<br>
+ettre chascune nuyt au chevet de son lit.<br>
+<br>
+ Note 549: <i>Pontif.</i> Ponthieu.<br>
+<br>
+Entre ses familliers sergens en y eut un qui Hue avoit nom. A merveilles<br>
+estoit bien de luy et de son conseil, si comme il cuidoit et se fioit moult<br>
+en luy comme en celluy à qui il avoit fait moult de bien et qui pour sa<br>
+grant amour estoit moult enrichi et renommé et puissant entre les aultres<br>
+de sa cour. Si fu ataint et convaincu de desloyalle trahison dont il fu<br>
+damné à perdre les yeux et les génitoires, jà soit ce qu'il eust deservi la<br>
+hart[550] on pis encore.<br>
+<br>
+ Note 550: <i>La hart ou pis encore.</i> Notre traducteur ajoute les<br>
+ derniers mots, pour n'avoir pas bien rendu ceux de Suger: &laquo;Cum<br>
+ laqueum suffocantem meruisset.&raquo;<br>
+ <br>
+Pour paour de ces choses et de semblables estoit le roy si estonné qu'il<br>
+n'estoit asseur[551] en nul lieu. Mais ainsi comme homme de grant sens et<br>
+de grant pourvéance, alloit tousjours l'espée çainte, néis en sa salle et à<br>
+l'issue de son hostel, né ne vouloit souffrir que nul de ses loyaulx<br>
+sergens issist de son hostel sans espée.<br>
+<br>
+ Note 551: <i>Asseur,</i> assuré. On n'en faisoit qu'un seul mot, mais on<br>
+ l'entendoit <i>à sûr</i>.<br>
+<br>
+En ce temps avint que Enguerrant de Chaumont[552], riche homme et chevalier<br>
+de grant prouesse, s'en alla au chasteau d'Andeli à grant compaignie de<br>
+chevaliers; et par la traïson d'aucuns de léans le prist et le garnit<br>
+richement par l'ayde du roy Loys. Et par la force de ce chasteau<br>
+juscitioit-il toute la terre d'environ et metoit du tout à sa volenté. Si<br>
+s'estent celle contrée dès le fleuve d'Epte jusques au fleuve d'Andelle et<br>
+jusques au pont Saint-Pierre[553]; et par la force et par l'ayde d'aucuns<br>
+plus riches hommes de luy, couroit souvent en plain champ à bataille contre<br>
+le roy Henry et par plusieurs fois le chassa et desconfist. Et d'aultre<br>
+part, devers le Mans, si comme le roy Henry eut un jour proposé à secourre<br>
+ses gens qui estoient assiégés en la tour d'Allencon, entre luy et le conte<br>
+Thibaut, si fu desconfi par Foucques le conte d'Angiers en telle manière<br>
+qu'il perdit en celle journée le chasteau et la tour et moult de ses gens<br>
+par grant meschéance. Mais après ce qu'il eut ainsi esté défoullé par<br>
+long-temps et par teles aventures et presque tout décheu, et la divine<br>
+puissance l'eut ainsi flaellé et chascié, si eut pitié de luy toutefois<br>
+comme celluy qui moult estoit libéral aumosnier et riche. Si avint que<br>
+l'adversité et la tribulacion où il avoit longuement esté luy tourna en<br>
+prospérité soudainement, pour ce que le conte Baudouin de Flandres qui<br>
+moult l'avoit grevé et par plusieurs fois enchacié et couru en sa terre fu<br>
+un jour devant un chasteau qu'il avoit assis. Là fu soudainement féru en la<br>
+face d'une lance; si n'en tint conte pource que le coup de la playe estoit<br>
+petit; dont il avint que pour occasion de ce coup morut avant ses jours et<br>
+ainsi fist fin de toutes guerres. Et celluy Enguerrant de Chaumont dont<br>
+nous avons dessus parlé, chevalier merveilleux et entreprenant qui durement<br>
+l'avoit grevé et sa terre gastée, estoit un jour entré en la terre<br>
+Nostre-Dame-de-Rouen pour rober et pour destruire; si avint que une maladie<br>
+le prist soudainement, dont il morut: mais avant fu longuement destraint et<br>
+angoissié. Et jà soit ce que ce fust à tart, si aprist-il quel honneur l'en<br>
+doit porter à la royne des cieulx. Le conte mesme Foucques d'Angiers qui au<br>
+roy de France s'estoit allié et asseuré par bons hostaiges brisa sa foy par<br>
+sa convoitise et par son avarice. Et sans son conseil donna sa fille, comme<br>
+tricheur et desloyal, à Guillaume le fils du roy Henry; et parce mariage<br>
+s'accorda à luy et laissa à aydier au roy de France.<br>
+<br>
+ Note 552: <i>Chaumont.</i> En Normandie; à quelques lieues de Gisors et<br>
+ de Gasni.<br>
+ <br>
+ Note 553: C'est le Vexin normand.<br>
+<br>
+Tandis comme ce advint estoit le roy Loys moult ententif d'assaillir<br>
+Normandie dont il avoit conquis grant partie et plaissié devant soy, comme<br>
+celluy qui souvent y couroit à peu de gens et aucunes fois à plus; et petit<br>
+redoubtoit le roy d'Angleterre et sa force. Un jour l'eut fait espier que<br>
+il couroit parmy sa terre, sans point de pourvéance de soy et des siens. Et<br>
+celluy qui grant plenté de bonnes gens avoit assemblé luy envoya à<br>
+l'encontre grant plenté de bons chevaliers tous ordennés en conroy, et si<br>
+en avoit tant qu'il firent plusieurs batailles bien ordennées de sergens et<br>
+de gens à pié. Mais quant le roy Loys vit ces grans gens approchier, ne<br>
+daigna oncques faire nul conroy de ses gens né nul appareil de bataille;<br>
+ains se féri en eulx follement et confusément; mais ce fu vaillamment et<br>
+par grant fièreté. Et noblement les requisrent les Vouquecinois qui premier<br>
+assemblèrent à ceulx de delà. Avecques eux fu Bouchart de Montmorency et<br>
+Guy de Clermont qui chacièrent du champ de bataille les Normans qui moult<br>
+estoient grans gens et pesans et les firent ressortir jusques sur<br>
+l'eschièle des gens de pié armés. Mais les François qui les devoient suivie<br>
+chevauchièrent après confusément et sans conroy et s'embatirent follement<br>
+sur eux et sur leur grans conroys ordonnés. Dont il avint qu'il ne les<br>
+peurent souffrir, ains tournèrent les dos tous desconfis. Le roy qui moult<br>
+se merveilla de ses gens qui ainsi furent desconfis, se parti de la place<br>
+si comme il put, et si comme il avoit de tousjours accoustumé de soy<br>
+esbaudir et reconforter en adversité, secouroit souvent la gent qu'il véoit<br>
+souvent chacer, et retournoit souvent arrière la lance au poing contre ses<br>
+ennemis; et assez des siens rescout en celle journée par sa proesse et par<br>
+sa hardiesse. Et ainsi s'en vint jusques à Andely au plus honnorablement<br>
+qu'il put, mais ce ne fu mie sans grant dommaige de ses gens qui en ce jour<br>
+furent trop esgarées. Trop fu courroucié de ceste meschéance qui ainsi lui<br>
+fu advenue soudainement et ainsi comme par sa coulpe, et pour ce que[554]<br>
+ses ennemis ne se mocquassent longuement de luy et cuidassent qu'il n'osast<br>
+jamais entrer en Normandie pour forfaire, pour ceste meschéance qui par eux<br>
+luy fu avenue. Mais ne fu pas ainsi comme il cuidèrent; car lors<br>
+s'eschauffa-il trop durement, et enhardi et endoubla sa fierté si comme il<br>
+est coustume à preud'homme qui pas ne se doit esmayer au besoing, ains se<br>
+doit ravigorer et reconforter, et prendre aux dens le frain de vigueur et<br>
+de vertu, ainsi comme fist celluy noble roy qui tantost rappella ses osts<br>
+qui loing estoient et semonst sa baronnie et puis manda au roy Henry qu'il<br>
+se combatroit à luy à jour nommé emmy sa terre. Et ce qu'il luy manda se<br>
+hasta d'acomplir ainsi comme s'il l'éust juré sur sains. Et si tost comme<br>
+il eut ses osts assemblés, si entra en Normandie gastant et destruiant tout<br>
+le pays où il passoit. Le chasteau d'Ivry prist et le fist ardoir et puis<br>
+s'en alla à Breteuil. Et ainsi demoura en Normandie ne scay combien de<br>
+temps, toute sa volenté faisant sans contredit de nulluy; et moult estoit<br>
+en engrant de trouver le roy anglois ou aultrui où il peust sa honte<br>
+vengier.<br>
+<br>
+ Note 554: <i>Et pour ce que.</i> Et aussi par la crainte que, etc.<br>
+<br>
+Et quant il vit qu'il ne trouveroit nulluy où il peust son cuer esclarier,<br>
+si s'en vint par la terre au conte Thibault, car il vouloit que le mal s'en<br>
+venist par luy. Devant la cité de Chartres s'en vint et commença forment à<br>
+assaillir et commanda à bouter le feu par tout pour la ville ardoir; et<br>
+eust esté fait quant le clergié et les bourgois yssirent hors, la chemise<br>
+Nostre-Dame devant eux, et luy commencièrent à crier mercy à pleurs et à<br>
+larmes, qu'il ne souffrist que la noble églyse de Nostre-Dame et sa cité<br>
+fust arse et destruite qu'elle avoit prise en avourie né ne vengast pas<br>
+aultruy forfait en eulx qui siens propres estoient. Et le roy qui pitié en<br>
+eut, pour l'amour de la glorieuse vierge Marie, oï leur prières et commanda<br>
+à Charlon le conte de Flandres qu'il féist ses gens retraire en sus. Ce<br>
+fist-il pour l'amour et pour la révérence à la haulte royne des cieulx. A<br>
+tant retourna en France luy et ses gens, né oncques pour ce ne cessa à<br>
+prendre vengeance là où il povoit de la desconfiture qu'il avoit eue en<br>
+Normandie.<br>
+<br>
+<br>
+XV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1118.<br>
+<br>
+<i>Coment l'apostole Paschase[555] s'en fui de Rome et s'en vint en France;<br>
+et coment le roy ala encontre luy à Vézelai, quant il oï nouvelles de sa<br>
+mort. Après luy fu au siège Guy, archevesque de Vienne, que les Romains<br>
+receurent honorablement, et déposèrent Bardin, que l'empereur y avoit mis<br>
+à force.</i><br>
+<br>
+ Note 555: <i>Paschase.</i> Il falloit <i>Gelase</i>.<br>
+<br>
+<br>
+En ce temps trespassa le pape Paschase; en son lieu fu assis par saincte<br>
+élection Jehan de Gaiete, chancelier de l'églyse de Rome[556]; mais quant<br>
+il vit qu'il ne povoit souffrir les enchaux et les griefs de Bardin,<br>
+l'archevesque de Bracque[557], que l'empereur y avoit mis ainsi comme par<br>
+force contre raison, par la desloyauté des Romains qui tant est accoustumée<br>
+à prendre[558]; si laissa son siège et s'en fouyt en France, sous la garde<br>
+et sous la deffence au noble roy Loys, si comme ses antécesseurs souloient<br>
+faire jadis. De laquelle déjection le roy eut grant compassion. Par navie<br>
+vint jusques à l'isle de Magalonne[559], comme celluy que grant povreté<br>
+destraignoit. Celle terre si est une petite ysle et estroicte et ne<br>
+contient que une petite cité tant seullement qui souffist à l'évesque et à<br>
+son clergié et à leur petite mesnie. Et touteffois, est-elle enclose de<br>
+murs pour les assaux des Sarrasins qui par mer courent. Le roy, qui jà<br>
+savoit sa venue, envoya contre luy pour luy et pour son royaulme deffendre<br>
+et le luy offrit à sa volenté faire. Les messages qui là furent envoyés luy<br>
+apportèrent jour et lieu certain à Vezelay et que là s'entretrouveroient et<br>
+parleroient ensemble; et quant le jour approcha et le roy fu jà parti, on<br>
+luy apporta nouvelles qu'il estoit trespassé et mort d'une maladie que on <br>
+ppelle podagre[560]. Aux obsèques de luy assemblèrent mains prélas et mains<br>
+hommes de religion. Là fu Guy, archevesque de Vienne, moult hault homme et<br>
+noble descendu de la lignée des empereurs et assez plus de noble saincteté<br>
+et de bonne vie. Dont il advint que le soir de devant luy fut monstrée une<br>
+advision bien démonstrant ce qui après avint; mais il n'apperceut oncques<br>
+la segnifiance jusques atant que la chose luy fust avenue. Si luy estoit<br>
+avis que une très-noble personne qui venoit au-devant de luy, lui bailloit<br>
+à garder la lune mussée soubs un mantel, afin que la cause de saincte<br>
+églyse ne périllast par le defaut du pape. Et un petit après fu esleu à<br>
+l'églyse de Rome; et par ce apperçut appertement la vérité de l'avision. Et<br>
+quant il fu esleu à si grant hautesse, si commença moult noblement et moult<br>
+humblement à traicter et ordonner des droitures de sainte églyse. Pour<br>
+l'amour et pour le service du gentil roy Loys et de la royne sa mère[561]<br>
+pourveoit-il plus ententivement aux besongnes des églyses de France. En la<br>
+cité de Rains vint et illec tint grant concile; d'illec alla à l'encontre<br>
+des messagiers l'empereur Henry en la marche[562] vers Mouson, pour mettre<br>
+paix en saincte églyse, si comme il cuidoit et désiroit, mais il ne put<br>
+pour le défault d'eulx: si les excommunia et interdist en plain concile des<br>
+François et des Lorrains. Après ce qu'il eut esté servi et honnouré et<br>
+enrichi moult des églyses, si s'en retourna à Rome; là fu receu du clergié<br>
+et des Romains moult honnorablement. Et dès ce jour en avant commença à<br>
+amenistrer moult ententivement la dignité qu'il avoit receue plus que nul<br>
+de ses prédécesseurs. N'avoit encore guères demouré au siège, quant les<br>
+Romains, pour la libéralité et la noblesse qu'il véoient eu luy, prisrent<br>
+damp Bardin, que l'empereur avoit fait pape aussi comme par force, si avoit<br>
+mis son siège en la cité de Sutre[563] et faisoit prendre le clergié et<br>
+l'autre menu peuple qui alloit aux apostres en pélerinage, et les faisoit<br>
+aller à son pié et encliner aussi comme s'il fust droit pape. Et quant il<br>
+l'eurent ainsi pris, si le montèrent sur un chamel qui est beste tortue et<br>
+boçue, ainsi comme il estoit tortueux antipape et antecrit, et le firent<br>
+seoir le visage devers la queue et couvrir et vestir de peaulx de chièvres<br>
+toutes sanglantes; et ainsi paré et atourné, le menèrent tout le chemin<br>
+royal pour luy faire plus de honte, en vengeance de la honte de saincte<br>
+églyse et de l'esclandre qu'elle avoit receue par luy. Et puis par le<br>
+commandement le pape Calixte le condampnèrent en perdurable prison ès<br>
+montaignes de la Campaigne, près de l'abbaye Saint-Benoist du Mont de<br>
+Cassin. En remembrance de ceste vengeance, afin que les aultres s'en<br>
+gardassent, le firent paindre en la chambre du palais dessoubs les piés<br>
+l'apostole, ainsi comme s'il le deffoulast. Ainsi remest en paix saincte<br>
+églyse et l'apostole Calixte en son siège où il se contenoit assez<br>
+noblement et viguereusement, comme celluy qui par grant vertu domptoit les<br>
+robeurs de Lombardie et de Puille et les refrenoit de leur oultraiges; et,<br>
+comme droicte lumière clere, resplendissoit sur le mont pour les aultres<br>
+enluminer et nom mie occultement soubs le muid, aussi comme dit l'évangile.<br>
+Au tems de ce preudhomme recouvra l'églyse de Rome maintes choses et<br>
+maintes rentes qu'elle avoit perdues, ça en arrière.<br>
+<br>
+ Note 556: Lequel prit le nom de Gelase II.<br>
+ <br>
+ Note 557: &laquo;Bracarensis archiepiscopus.&raquo; Braga, en Portugal. M. Guizot<br>
+ traduit ici fort mal <i>Prague</i>.<br>
+ <br>
+ Note 558: Le manuscrit de Charles V porte: &laquo;<i>Qui tant est looice et<br>
+ acoustumée à prendre.</i>&raquo; Ce qui n'a pas beaucoup de sens. Suger porte:<br>
+ &laquo;Cum... populi romani conductitia infestatione, intolerabiliter<br>
+ fatigaretur.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 559: L'<i>île de Magalonne</i>, près de Montpellier.<br>
+ <br>
+ Note 560: <i>Podagre.</i> Goutte.<br>
+ <br>
+ Note 561: <i>Sa mère.</i> Il falloit <i>sa nièce</i>.<br>
+ <br>
+ Note 562: <i>En la marche.</i> In marchiam. Vers la frontière.<br>
+ <br>
+ Note 563: <i>Sutre</i> ou <i>Sutri</i>, dans la Toscane.<br>
+<br>
+<br>
+XVI.<br>
+<br>
+ANNEES: 1121/1122.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Loys envoya Sugier, moine de Saint-Denys, à l'apostole, et<br>
+coment cil Sugier fu esleu à abbé du couvent, tandis comme il estoit en<br>
+celle voie; et coment puis il retraist le prioré d'Argentueil à l'églyse.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce termine envoya le roy ses messages à l'apostole de Rome pour les<br>
+besongnes du royaume. De ces messages fu principal Sugier, (qui ceste<br>
+histoire escript, moyne fu de Saint-Denys, vaillant homme, saige et<br>
+honneste; et fu tousjours famillier du roy et nourry au palais royal;) et<br>
+les autres messagiers furent à l'apostole, si le trouvèrent en Puille en<br>
+une cité qui a nom Vitonde[564]. Moult les receupt à belle chière, en<br>
+l'onneur et en la révérence de monseigneur saint Denys. Et trop volentiers<br>
+les eust lonctems retenus en sa compaignie, sé ne fust pour l'amour de<br>
+saint Denys qu'il doubtoit courroucier, et pour l'abbé de<br>
+Saint-Germain-des-Prés qui avec eux estoit et pour les aultres compaignons<br>
+qui moult se hastoient de retourner.<br>
+<br>
+ Note 564: <i>Vitonde.</i> Bitonto.<br>
+<br>
+Et quant il eurent faictes leur besongnes à leur volenté, si se mirent au<br>
+retour. Si n'eurent pas faictes trois journées quant un messagier les<br>
+encontra qui à Sugier estoit envoyé de par le convent de Saint-Denys, qui<br>
+luy noncia la mort de l'abbé Adam et l'élection que le convent avoit faicte<br>
+de sa personne; et puis luy conta coment les meilleurs et les plus<br>
+religieus moynes de léans et les chevaliers meisme haulx hommes estoient<br>
+allés au roy[565] pour monstrer ce qu'il avoient fait et pour recevoir son<br>
+ottroy; et coment le roy s'estoit courroucié et pour ce les avoit mis en<br>
+prison en la tour d'Orléans.<br>
+<br>
+ Note 565: Il falloit ajouter ici avec Suger: &laquo;Sed quia inconsulto<br>
+ rege factum fuerat.&raquo;<br>
+<br>
+Lors commença damp Sugier à faire grant duel pour l'amour de son père<br>
+espirituel qui nourry l'avoit et fu moult angoisseux et en grant mésayse<br>
+pour deux choses: l'une fu pour sçavoir s'il recevroit celle dignité contre<br>
+la volenté du roy; car pour ce avoit il mis les moynes en prison qui<br>
+l'avoient esleu par la force de Rome et par l'ayde l'apostole Calixte qui<br>
+l'amoit moult. Et l'autre si fu s'il lairroit troubler et travailler<br>
+l'églyse qui nourry l'avoit dès les mamelles sa mère, et laisseroit gésir<br>
+en prison ses compaignons qui, pour l'amour de luy, avoient esté mal menés.<br>
+Ensi comme il estoit en telle angoisse et il pensoit en son cuer à envoyer<br>
+aucuns de sa meisnie au pape, pour soy conseiller à luy de ceste besongne,<br>
+si vint soudainement à luy un clerc romain moult noble homme et moult son<br>
+acointe qui ce qu'il prétendoit à faire par ses gens à grans despens,<br>
+receupt à faire par soy mesmes pour l'amour de luy. Après envoya au roy un<br>
+de sa meisnie avec celluy qui venu y estoit, pour luy venir redire la fin<br>
+de ceste besongne qui confusément estoit commenciée; car il ne se<br>
+présentast pas volentiers ainsi despourveuement devant le roy qui<br>
+courroucié estoit. Ainsi chevaucha troublé et desconforté, comme cellui qui<br>
+estoit en grand doubte coment son affaire prendront fin.<br>
+<br>
+Si avint si bien que ne scay quans jours après revindrent les messages à<br>
+rencontre de luy, qui luy apportèrent nouvelles de la paix du roy et de la<br>
+délivrance de ses compaignons, et de la confirmacion de l'élection. Mais<br>
+lors en estoit le roy liés, et là[566] luy estoit venu à l'enconre avec<br>
+l'archevesque de Bourges et l'évesque de Senlis, et pluseurs autres prélas.<br>
+Là le receupt en grant amour et en grant révérence le convent; et fu<br>
+ordonné prestre le samedi après: c'est assavoir le samedi devant la<br>
+my-caresme, et le dimanche après fu sacré abbé devant l'autel des corps<br>
+saints. En pièce[567] ne seroient extrais les biens espirituels et<br>
+temporels que il fist à l'églyse: coment il se retrait et recouvra les<br>
+rentes et les possessions qui estoient perdues, si comme la prioré<br>
+d'Argentueil et assez d'aultres; et coment il fu saige et pourveu ès choses<br>
+temporelles; et coment il gouverna saigeinent le royaume, tandis que le roy<br>
+Loys fu oultre-mer; et coment il réforma léans l'ordre et la religion, et<br>
+coment elle y fu bien gardée; et mains autres biens qui en pièce ne<br>
+seroient racomptés. L'an après son ordonnement mut à Rome pour visiter<br>
+l'apostole, et pour le regracier de tous ses bénéfices, car tousjours, à<br>
+Rome et ailleurs, l'avoit soustenu et en ces besongnes et en celles<br>
+d'aultruy. Quant il fu là venu, si fut moult noblement receu de l'apostole<br>
+et de toute la court, et y demoura six mois entiers. Et avant qu'il s'en<br>
+partist, il fu au grant concile que le pape Calixte tint au palais du<br>
+Latren, qui fu de troi cens évesques et de plus. Et là fu faite la paix de<br>
+luy et de l'empereur Henry, de la querelle des revesteures dont vous avez<br>
+oï ci-dessus. Et quant il eut visité les sains lieux, si comme<br>
+Saint-Benoit-du-Mont-de-Cassin, Saint-Barthelemieu-de-Bonivent,<br>
+Saint-Macy[568]-de-Salerne, Saint-Nicolas-de-Bar, si retourna en France.<br>
+<br>
+ Note 566: <i>Là.</i> A Saint-Denis. Notre traducteur abrège sagement dans<br>
+ tout ceci le texte de Suger; plus bas encore il arrange ce que Suger<br>
+ raconte des bienfaits de son administration.<br>
+ <br>
+ Note 567: <i>En pièce.</i> En un sommaire.<br>
+ <br>
+ Note 568: <i>Macy.</i> Mathieu.<br>
+<br>
+Depuis avint que l'apostole le manda pour le plus honnourer; si comme il fu<br>
+parti et fu allé jusques à Lucques, une cité de Touscane, il oï la nouvelle<br>
+de la mort de l'apostole. Et pour ce qu'il doubtoit la convoitise des<br>
+Romains, se mist au retour sans plus aller avant. Après l'apostole Calixte,<br>
+fu mis au siège Honnouré, et fu pris et esleu en l'églyse d'Oiste, dont il<br>
+estoit évesque; homme de grant sens et de très-haut conseil et fier. Et<br>
+quant il eut puis apris la droiture de l'églyse Saint-Denys, en droit la<br>
+prioré d'Argentueil, qui moult estoit lors blasmée et diffamée de mauvaise<br>
+conversacion, et il eut leue la chartre du don des anciens roys, comme de<br>
+Pepin, de Charles-le-Grant et de Loys, si la restora et conferma par<br>
+l'ottroy de toute la court à l'abbaye de Saint-Denis. Mais avant,<br>
+par-dessus tout ce, en eut-il aultre tesmoignage de Dam Macie, l'évesque<br>
+d'Albe,[569] son légat, et de l'évesque de Paris et de Chartres; et<br>
+mesmement de Regnault, l'archevesque de Rains, et de mains aultres.<br>
+<br>
+ Note 569: &laquo;Mathæi Albanensis episcopi.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+XVII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1124.<br>
+<br>
+<i>Coment l'empereur Henri assembla un ost merveilleus pour la haine qu'il<br>
+avoit au roy; et coment les barons ordenèrent leur bataille au palais<br>
+meisme avant que il ississent hors.</i><br>
+<br>
+<br>
+A nostre matière nous convient retourner que nous avons un peu<br>
+entrelaissiée, qui parle du gros roy Loys, qui tant valut de soy, et qui<br>
+tant souffri de travail et de paine, pour son règne deffendre des griefs<br>
+assaux qui luy sourdirent en son temps. Né nul qui ores vive ne pourroit<br>
+sçavoir de come grant cuer et de come grant valleur et come chevallier fier<br>
+il fu, s'il n'avoit oï ses fais. <br>
+<br>
+Si avint, quant l'apostole Calixte fu mort[570], que l'empereur n'oblia pas<br>
+la longue hayne qn'il avoit conceue contre luy[571] de long-temps, pour ce<br>
+que il avoit esté excommunié et interdit en son règne, au grant concile que<br>
+l'apostole Calixte avoit tenu en la cité de Rains, si comme l'hystoire a<br>
+dessus dit. Mais assembla un merveilleux ost de toutes les parties qu'il<br>
+put oncques avoir, comme Allemans, Lorrains, Baviers, Saissongnois, et de<br>
+ceus de Suabe, jà soit ce que pluseurs des barons de ces contrées fussent<br>
+mal de luy. Et combien qu'il fist semblant d'ostoyer ailleurs, si<br>
+tachoit-il à mettre le siège devant la cité de Rains, par le conseil et par<br>
+l'ayde de Henry, le roy d'Angleterre, la fille duquel il avoit espousée. Et<br>
+avoit l'empereur proposé à tenir si longuement le siège devant la cité,<br>
+qu'elle fust prise; et puis à ardoir et destruire tout le pays entour, pour<br>
+ce que l'apostole qui excommunié l'avoit, avoit sis et séjourné dedens.<br>
+Tout celle affaire fu faite assavoir au roy Loys, par ses privés amis qu'il<br>
+avoit à la cour l'empereur. Et tantost comme il sceut ce, il fist escripre<br>
+ses briefs et les envoya à ses barons et à ses haux hommes, par quoy il les<br>
+semonnoit de venir en sa présence et leur mandoit la raison pour quoy.<br>
+<br>
+<br>
+ Note 570: Suger dit: &laquo;Ante Calixti decessum.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 571: <i>Luy.</i> Le roi.<br>
+<br>
+Et pour ce qu'il sçavoit bien que Saint-Denys estoit, après Dieu, espécial<br>
+deffendeur des roys et du règne, si comme il avoit oï dire à pluseurs et<br>
+esprouvé en soy-mesme plusieurs fois, si s'en vint à son églyse et le<br>
+commença à déprier de tout son cuer qu'il deffendist et gardast sa personne<br>
+et son royaume, et contrestast à ses ennemis. Et si comme il avoit toujours<br>
+accoustumé que sé aucun royaume osast assaillir le royaume de France de<br>
+guerre, ou venir sur luy, que celluy martir Saint-Denys et ses compagnons<br>
+sont mis hors de la fort voulte où il gisent et sont mis ensemble sur<br>
+l'autel; ainsi fu lors fait humblement et dévotement en la présence le roy.<br>
+<br>
+Adont prist l'enseigne Saint-Denys que l'en appelle l'oriflambe, sur<br>
+l'autel dévotement, qui appartient à la conté de Vouquessin[572] que le roy<br>
+tient en fief de Saint-Denys, comme de son lige seigneur. Après mut à peu<br>
+de gens contre ses ennemis, pour son règne pourveoir, et manda par grant<br>
+banissement,[573] que toute France le suyvist à grant effort. Grant<br>
+desdain[574] et grant despit eut toute la baronnie de France quant elle oï<br>
+la désaccoustumée hardiesse de cette gent barbarine. Adont s'esmeurent tous<br>
+communément de toutes les parties du royaume, encouragiés d'un cuer et<br>
+d'une volenté de contrester à leur ennemis. Et quant il furent tous venus<br>
+à Rains avec le roy qui jà y estoit pour attendre ses osts qui de toutes<br>
+pars venoient, si assembla si très grant peuple de chevaliers, de sergens<br>
+et de gens à pié que ce fu merveilles. Né nul ne pourroit compter né dire<br>
+le peuple qui là fu. La terre pourprenoient et couvroient, et non mie tant<br>
+seulement sur les rivières, mais en plains et en vallées, en manière de<br>
+langoustes. Des destriers courans et des clers heaulmes né de l'autre riche<br>
+appareil ne faisons nous aucune mencion. Car il n'est nul homme vivant qui<br>
+discerner le vous péust, tant vindrent-il richement appareillés pour le roy<br>
+leur seigneur ayder et pour son règne deffendre. Mais tant vous en peut-on<br>
+bien dire que dedens une sepmaine toute entière que le roy séjourna en la<br>
+cité de Rains où il attendoit ses ennemis, fu tel l'ordonnement et<br>
+l'atirement de nos barons qu'il disoient entre eulx: &laquo;Chevauchons hardiment<br>
+contre eulx, qu'il ne s'en puissent aler sans chièrement comparoir ce qu'il<br>
+ont orgueilleusement osé entreprendre contre France, la dame des terres.<br>
+Droit est qu'il sentent et esprouvent la desserte de leur orgueil non mie<br>
+en notre terre, mais en la leur mesme qui de tousjours est subgiete à<br>
+France et souvent a esté domptée par la force des roys de France et des<br>
+François. Ce que il taschent à nous faire couvertement et en larrecin, que<br>
+nous leur rendons aux fers des lances appertement devant tous.&raquo; Mais<br>
+encontre ce disoit l'autre partie des plus saiges barons que on attendist<br>
+encore tant qu'il fussent entrés ès marches du royaume; et lors quant il ne<br>
+sauroient où eulx mettre né fouir si leur courroient sus et les<br>
+détrencheroient cruellement et sans mercy, comme Sarrasins et mescréans. Et<br>
+leur charongnes toutes nues habandonneroient aux bestes et aux corbeaux<br>
+sans avoir sépulture, en remembrance de leur reproche et de leur perdurable<br>
+honte.<br>
+<br>
+ Note 572: <i>Qui appartient.</i> C'est seulement le droit de <i>porter</i><br>
+ cette enseigne de Saint-Denis dans les armées du roi de France,<br>
+ qu'avoient les comtes de Vexin, et auquel Louis-le-Gros consentit à<br>
+ succéder, quand le Vexin fut réuni à la couronne. Il ne faut donc pas<br>
+ croire que l'oriflamme ait jamais été la bannière particulière du<br>
+ comté de Vexin; et la preuve, c'est que son cri fut toujours<br>
+ <i>Montjoie!</i> château bâti sur la butte de St-Denis.<br>
+ <br>
+ Note 573: <i>Bannissement.</i> Convocation de ban et arrière-ban.<br>
+ <br>
+ Note 574: <i>Desdain.</i> Indignation.<br>
+<br>
+Après commencièrent à ordenner leur batailles au palais mesme, par devant<br>
+le roy, et coment il iroient et coment seroient au premier conroy. Et ainsi<br>
+ordonnèrent que ceulx de la contrée de Rains et de Chaalons que l'en<br>
+estimoit bien à soissante mille ou plus, que à pié que à cheval, feroient<br>
+la première bataille; et ceulx de Laonnois et de Soissonnois que l'en ne<br>
+prisoit pas moins feroient la seconde; et la tierce ceulx d'Orléannois et<br>
+d'Estampois et de Paris et ceulx de la terre de Saint-Denys et de la<br>
+contrée d'entour qui tous estoient près de mourir et de la contrée<br>
+deffendre aux espées trenchans, et qui plus y estoient tenus que aultres.<br>
+Le roy conduist la quarte[575] de ceulx d'entour Paris, et s'en fist<br>
+ducteur et chevetain le roy mesme pour les conduire et guider. Et dit<br>
+ainsi: &laquo;Avec ceulx,&raquo; dist il, &laquo;qui sont mes nourris et je le leur, me<br>
+combatray-je par l'ayde de Dieu et de Saint-Denys, mon seigneur après Dieu.<br>
+Car je scay bien qu'il ne me lairoient mie en champ, né mort né vif, entre<br>
+mes ennemis.&raquo;<br>
+<br>
+ Note 575: <i>La quarte.</i> Suger compte les Parisiens dans la troisième<br>
+ bataille.<br>
+<br>
+Après ceulx fist la quinte[576] bataille le conte Thibaut de Champaigne,<br>
+avec son oncle le noble conte Huon de Troyes qui avec le roy Henry<br>
+d'Angleterre maintenoit la guerre contre le roy Loys, et touteffois<br>
+estoit-il là venu[577] pour la besongne du royaume contre les estranges<br>
+nacions. Et le duc d'Acquittaine[578] et le conte de Nevers la sixiesme, et<br>
+ceulx furent establis en l'avangarde. Après ceulx revint Raoul, le noble<br>
+conte de Vermendois qui estoit cousin le roy et moult estoit renommé et<br>
+prisé en armes[579]. Moult amena noble chevalérie de la terre Saint-Quentin<br>
+appareilliée de toutes manières d'armeures; et à celluy fu livré le dextre<br>
+costé des batailles, et aux Poictevins[580] le senestre. Après cestuy<br>
+revint le noble conte de Flandres à tout dix mille chevaliers combatans, et<br>
+à celluy fu l'arrière garde commandée. Et eust amené trois fois autant de<br>
+gens qu'il fist, s'il l'éust plus tost sceu. D'autre part vint le duc<br>
+Guillaume d'Aquitaine et le noble duc de Bretaigne; et Foucques le conte<br>
+d'Anjou qui tant estoit renommé et prisié aux armes; et à peu qu'il ne<br>
+mouroient tous de duel de ce qu'il n'avoient eu temps de leurs gens<br>
+assembler, car le petit terme et la longue voye leur avoit ce tollu à<br>
+faire.<br>
+<br>
+ Note 576: <i>La quinte.</i> La quatrième de Suger.<br>
+ <br>
+ Note 577: <i>Estoit-il là venu.</i> &laquo;Sur l'adjuration des François.&raquo;--Ex<br>
+ adjuratione Franciæ. (Suger.)<br>
+ <br>
+ Note 578: Le latin dit <i>de Bourgoigne</i>.<br>
+ <br>
+ Note 579: C'est celui dont les poètes ont exalté la gloire, l'audace<br>
+ et la malheureuse fin dans la chanson de geste de <i>Raoul de Cambrai</i>.<br>
+ <br>
+ Note 580: <i>Poictevins.</i> Il falloit <i>Pohiers</i>, ceux du Ponthieu.<br>
+ &laquo;Pontivos et Ambianenses et Belvacenses in sinistre constitui<br>
+ approbavit.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+XVIII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1124.<br>
+<br>
+<i>Coment les barons firent forteresces des chars et des charettes de l'ost,<br>
+et coment l'empereur et tous les Allemans s'enfuirent quant il sceurent<br>
+leur hardiesce et leur atirement. Et coment le roy anglois fu seur François<br>
+en ce point, et coment il fu chacié par la chevalerie du Vouquessin.</i><br>
+<br>
+<br>
+Après ce fu ordonné et atiré par grant conseil et par grant pourvéance de<br>
+nos barons que desoresmais en quelque lieu que ce fust, mais que le lieu<br>
+fust convenable, il assembleroient aux Allemans; et que les charrios et les<br>
+charrettes qui amèneroient le vin et l'eaue à nos gens lassés et navrés<br>
+seroient atirés et mis en ront ainsi comme en un parc, en lieu de chasteau<br>
+et de forteresse, affin que ceulx qui viendroient de la bataille las et<br>
+navrés refroidissent illec leur playes et raffrechissent leur corps et<br>
+estanchaissent leur soif en buvant vin ou eaue ou qui mieulx leur plairoit;<br>
+et après ce raffrechissement retournassent tantost en l'estour leurs<br>
+compagnons ayder et conquerre la victoire.<br>
+<br>
+Tantost fu sceu et espandu ce noble atirement qui tant faisoit à redoubler<br>
+à leur ennemis, et le fier appareil que le roy avoit fait pour son règne<br>
+deffendre; tant que la renommée en vint à l'empereur qui par faulte de cuer<br>
+se retira en sa terre, luy et ses grans osts, quant il sceut ceste nouvelle<br>
+et fist semblant d'aller ailleurs pour sa honte couvrir. Et aima mieulx<br>
+avoir honte et déshonneur par deffaut de soy et se garentir, que sa<br>
+personne et son empire mettre en péril né soy habandonner à la vengeance<br>
+des François qui plus désiroient la guerre que la paix.<br>
+<br>
+Quant François sceurent qu'il leur furent ainsi eschappés, si furent moult<br>
+courrouciés, si que à grant paine furent détenus, par les prières aux<br>
+évesques et aux archevesques, qu'il n'entrassent en l'empire pour ce que<br>
+les povres gens n'en fussent destruis.<br>
+<br>
+Quant François s'en furent retournés en leurs pays, à la victoire[581] qui<br>
+autant valut ou plus comme s'il les eussent desconfis ou gettés de la<br>
+place, le roy qui tout voloit de joye s'en vint à ses seigneurs et vengeurs<br>
+Saint-Denys et ses compaignons, en rendant grâces à Dieu et à eulx de<br>
+l'onneur qu'il luy avoient fait. Et la couronne son père qu'il avoit tenue<br>
+jusques à ce jour à tort leur rendit incontinent humblement et dévotement.<br>
+Car bien sachent tous que la couronne aux roys de France est leur par<br>
+droit, après leur décès, et qui tort leur en fait il mesprent et mesfait<br>
+envers eulx. Les corps des martyrs qui sur l'autel estoient et avoient<br>
+tousjours esté, tant comme il avoit esté à celluy ost, à grant luminaire et<br>
+à grans chans porta le roy à ses espaulles, moult dévotement, à grant<br>
+plenté de larmes; et leur donna grans dons et grans présens, que en terre<br>
+que en autres choses, en guerdon de cest honneur et de mains autres qu'il<br>
+avoit eues par eulx. Et l'empereur d'Allemaigne qui receut celle honte, dès<br>
+ce jour en après, chéu en grant viltance, né oncques puis ne fina de<br>
+déchéoir et de venir à déclin et fina honteusement sa vie dedens l'an<br>
+mesme. Et par ce apparu la sentence vraye des anciens qui dit que nul, né <br>
+povre né riche, né villain né gentil qui l'églyse ou le règne vueille<br>
+troubler, n'istra de l'an, sé par occasion de luy convient mettre hors le<br>
+corps des glorieus sains[582].<br>
+<br>
+ Note 581: <i>A la victoire.</i> Avec la victoire.<br>
+ <br>
+ Note 582: On voit, et j'en demande pardon à Suger, que nous sommes au<br>
+ temps de la relation du pseudonyme Turpin, <i>de vitâ Caroli magni</i>.<br>
+<br>
+D'aultre part le roy d'Angleterre qui bien sçavoit tout l'atirement et la<br>
+traïson de l'empereur, et pour ce mesmement que la guerre d'entre luy et le<br>
+conte Thibaut qu'il avoient emprise contre le roy long-temps devant<br>
+n'estoit pas encore finée, assembla son ost quant il sceut le règne vuide<br>
+du roy et de la chevalerie, et s'en vint vers les marches du royaume à<br>
+moult grant ost. Bien les cuida prendre et mettre à destruction par le<br>
+deffault du roy et des barons; mais fièrement fu fait ressortir et reculer<br>
+arrière par un tout seul baron du royaulme; ce fu le bon conte Amaury de<br>
+Montfort le bon chevalier et prouvé en bataille, et par la prouesse des<br>
+Vouquessinois qui pas n'estoient en celluy ost[583], mais estoient demeurés<br>
+pour le royaume garder. Arrière retourna né au royaume ne fist sé petit<br>
+non. Et pour ce merveilleux fait ne firent oncques François, grant temps<br>
+devant, chose où il eussent plus grant honneur, dont France fust mieux<br>
+renommée. Car en un mesme temps eut victoire de l'empereur d'Allemaigne et<br>
+du roy d'Angleterre, jà soit ce qu'il ne fust pas présent, et par ce<br>
+décheut moult et abaissa l'orgueil des ennemis du royaume et en fu la terre<br>
+plus en paix. Long-temps après ce, les ennemis du royaume à qui la renommée<br>
+de ces nobles fais estoit venue vindrent à son amour, et firent paix à luy<br>
+pluseurs, de leur volenté mesme.<br>
+<br>
+ Note 583: <i>Qui pas n'estoient.</i> Suger ne dit pas cela. &laquo;Et<br>
+ strenuitate Vilcassinensis exercitùs repulsus, aut parum aut nihil<br>
+ proficiens, vana spe frustratus retrocessit.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+XIX.<br>
+<br>
+ANNEES: 1124/1126.<br>
+<br>
+<i>Coment l'évesque de Clermont se plaint au roy du conte d'Auvergne, coment<br>
+le roy conduisit là ses osts, et prist la cité de Clermont et la rendi à<br>
+l'évesque. Et coment cil méféist de rechief, et coment le roy rassembla<br>
+plus grant ost et prist le chastel de Montferrant, et coment le conte luy<br>
+donna ostages de sa volenté faire.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce temps avint que l'évesque de Clermont en Auvergne fu contraint à<br>
+issir de sa terre par les Auvergnas qui de viel et de nouvel ont ceste<br>
+tesche[584] qu'il sont orgueilleux. Moult estoit celluy évesque saige homme<br>
+et honnorable et fort deffenseur de saincte églyse. Quant il ne put en<br>
+avant aller, il s'en fouy en France ainsi comme tout déshérité. Au roy<br>
+monstra sa complainte tout en plourant et se plaignit du conte d'Auvergne<br>
+qui sa cité luy avoit tollue et la grant églyse de l'éveschié saisie et<br>
+garnie, par la malice d'un sien doyen. Pour ce luy prioit, tout estendu<br>
+devant ses piés, dont il luy grevoit moult, que il luy ramenast à franchise<br>
+son églyse qui estoit tournée en telle servitude, et mist à mesure par sa<br>
+force le tirant desmesuré. Et le roy qui tousjours avoit accoustumé à<br>
+deffendre les églyses emprist dévotement la besongne de l'églyse, jà soit<br>
+ce que il ne peust estre sans grant ost et sans grant travail. Et quant il<br>
+vit que ce tirant ne se vouloit chastier, né par mandement né par lettres,<br>
+si partit à grant ost et s'en alla droit à Bourges. Là s'assemblèrent les<br>
+barons du royaume fors que[585] le conte d'Anjou. Là vint le duc de<br>
+Bretaigne et le conte de Nevers, et les autres barons à moult grant<br>
+chevalerie.<br>
+<br>
+ Note 584: <i>Tesche</i>. coutume. Suger cite à ce propos le vers de<br>
+ Lucain:<br>
+ <br>
+ &laquo;Avernique ausi Latio se fingere fratres.&raquo;<br>
+<br>
+ Note 585: <i>Fors que.</i> Cela n'est pas dans Suger, qui nomme au<br>
+ contraire Foulques d'Anjou le premier des barons qui se réunirent à<br>
+ Bourges à l'armée du roi.<br>
+<br>
+Quant il furent tous assemblés, si chevauchèrent vers Auvergne, tout<br>
+entallentés de prendre vengence des forfais de sainte églyse. Et ainsi<br>
+entrèrent en la terre de leur ennemis tout destruiant devant eulx. Et si<br>
+comme il approchoient de Clermont, les Auvergnas laissièrent tous les<br>
+chasteaux des montaignes et se misrent en la cité pour ce qu'il l'avoient<br>
+trop bien garnie. Et les François qui de leur folie et simplesse se<br>
+gabèrent, laissièrent à asseoir la cité, pour ce qu'il ne perdissent les<br>
+chasteaux dont les citoiens gastassent tandis les viandes[586]. Lors<br>
+tornèrent à un chasteau qui Pons a nom et siet sur l'eau de Hylerin[587].<br>
+Entour se logèrent et pourprisrent les plains et les haus tertres et<br>
+sembloit qu'il voulsissent aller au ciel, pour ce qu'il montoient les<br>
+montagnes et les puis[588] agus où les bonnes villes estoient. Si ardoient,<br>
+roboient et prenoient tout à force et amenoient les proyes en l'ost et non<br>
+mie tant seulement les bestes, mais les hommes bestiaux de la terre[589].<br>
+Après drescièrent les engins pour la tour prendre et abattre. Et quant les<br>
+perrierres et les mangonneaux lancèrent, si commença l'assaut fort et<br>
+périlleux; et tant y eut de trait getté que ceulx de dedens se rendirent eu<br>
+la mercy du roy. Ceulx qui la cité tenoient furent moult espoventés de<br>
+celle nouvelle comme ceulx qui autant ou pis s'attendoient à avoir; si s'en<br>
+fouirent et laissièrent la cité en la main du roy. Et il rendi tantost<br>
+l'églyse à Dieu, et au clergié leur droit, et à l'évesque sa cité. Après<br>
+fist la paix de luy et du conte si qu'il l'asseura par bons hostages. Et<br>
+atant retourna le roy en France.<br>
+<br>
+ Note 586: Cela est mal rendu. Il falloit: Pour laisser les citoyens<br>
+ de Clermont consumer leurs provisions, tandis qu'ils seroient occupés<br>
+ au siège des châteaux.<br>
+ <br>
+ Note 587: <i>Pons</i>, etc. C'est <i>Pont du Chasteau</i>, sur l'&lt;<i>Allier</i>, à<br>
+ quelques lieues de Clermont.<br>
+ <br>
+ Note 588: <i>Puis.</i> Tertres, pics.<br>
+ <br>
+ Note 589: Il falloit: <i>Les hommes gardiens des bestes.</i><br>
+<br>
+Entour cinq ans après, avint par la desloyaulté des contes et des Auvergnas<br>
+qui par nature sont de cuer légier et faux qu'il revelèrent de rechief et<br>
+prisrent contens contre le devant dit évesque et contre l'églyse. Et pour<br>
+ce luy convint de rechief aller au roy pour soy complaindre du conte. Et le<br>
+roy qui eut grant despit de ce qu'il s'estoit travaillié en vain, assembla<br>
+plus grant ost que devant et entra à grant force en Auvergne. Jà estoit le<br>
+roy en ce temps moult pesant pour la pesanteur de son corps et par la<br>
+grossesse de luy. Et sé un autre riche ou povre eust esté aussi pesant<br>
+comme il estoit et eust peu aussi bien demourer comme il demourast, s'il<br>
+eust voulu, en nulle manière n'eust chevauchié à tel travail. Contre le<br>
+désloement[590] de ses barons et de ses amis emprist-il celle voye. Mais il<br>
+avoit un cuer si fier, si courageux et si entreprenant de grans choses que<br>
+la chaleur du mois d'aoust et de juignet que les jeunes chevaliers<br>
+redoubtoient il souffroit trop légèrement par semblant. Et à aucuns trespas<br>
+de marois le convenoit porter et soustenir entre bras par ses sergens.<br>
+<br>
+ Note 590: <i>Desloement.</i> Conseil contraire. <i>Desloer</i>, c'est<br>
+ déconseiller.<br>
+<br>
+En celle ost qu'il mena à celle fois estoit Charles le conte de Flandres et<br>
+le conte de Bretaigne et Foucques le conte d'Anjou et l'ost des Normans<br>
+tributaires au roy d'Angleterre, et mains autres barons du royaume qui<br>
+eussent pu souffire à Espaigne conquerre. A tout son riche barnage passa le<br>
+roy les griefs passaiges de la terre d'Auvergne et les fors chasteaux que<br>
+il trouvèrent, tant qu'il vindrent à Clermont. Et quant il eut fait<br>
+assiéger Montferrant, un fort chasteau qui est près de la cité, les<br>
+chevaliers et ceulx de la garnison qui le chasteau devoient deffendre<br>
+s'esbahirent tous du merveilleux ost du royaume de France qui moult estoit<br>
+différent du leur, et furent tous esperdus de la clarté des heaulmes, des<br>
+escus et de l'autre noble atour qu'il virent resplendir contre le soleil;<br>
+si que par fine paour n'osèrent tenir le baile dehors le chastel; ains se<br>
+férirent tous en la tour et en l'açainte d'environ, à grant paine, si comme<br>
+il povoient mieulx. Tant fu getté le feu par les maistres des engins ès<br>
+maisons de la garnison qu'il eurent laissiées que tout fu ars et ramené en<br>
+cendre fors que la tour et le baile d'environ; et convint que l'ost se<br>
+retirast arrière à ses héberges pour le feu, qui soudainement esprist et<br>
+embrasa toute la ville, jusques au lendemain que le feu fu estaint. Et<br>
+quant vint au lendemain le roy ordonna une affaire dont ceulx de dehors<br>
+furent liés et ceulx de dedens courrouciés. Car une partie de l'ost du roy,<br>
+qui plus près de la tour estoit assise, estoit assaillie trop souvent et<br>
+par jour et par nuit de grans lancéis de dars et de quarreaux que ceulx de<br>
+dedens lançoient; si que il convenoit assiduement mettre garnison de gens<br>
+d'armes entre deux et par dessus tout ce les convenoit-il encore couvrir de<br>
+leur escus. Pour ce manda le roy au preux conte Amaury de Montfort qu'il<br>
+leur bastist un agait de bons chevaliers en aucun lieu près d'illec, de<br>
+leur saillie, si que s'il s'en issoient par adventure il ne peussent pas<br>
+rentrer dedens sans dommaige de leur gens. Et le preux conte Amaury qui<br>
+autre chose ne queroit fois soy mesler à eulx s'arma privéement en sa tente<br>
+et ne sçay quans de ses chevaliers. Et se mirent avant le jour en un agait<br>
+où il attendirent tant que ceulx du chastel ississent pour hordoyer en<br>
+l'ost si comme il souloient. Adont saillit de son agait le conte Amaury sur<br>
+un destrier courant comme cerf en lande, et, ainsi comme le lyon sault à sa<br>
+proye, les surprinst, tandis comme ceulx de l'ost les faisoient à eulx<br>
+entendre, une partie en prist et tantost les envoya au roy. Et quant il<br>
+furent devant luy, prièrent moult que il les prist à rençon telle comme il<br>
+luy plairoit. Mais il n'en voulut rien faire et commanda que on leur<br>
+coppast les poings, et ainsi amoignonnés que on les renvoyast arrières à<br>
+leur compaignons au chasteau. Quant il les virent ainsi atournés, si en<br>
+furent moult esbahis, né oncques puis n'osèrent issir né faire assallie.<br>
+<br>
+Et quant ce lu fait et que presque toute Auvergne obéissoit au roy sans<br>
+contredit, que par force que par la demeure qu'il avoit faite, si advint<br>
+que le duc Guillaume d'Aquitaine survint à tout l'ost des Auvergnas. Et<br>
+quant il fu monté sur une haulte montaigne pour véoir l'ost de France et<br>
+pour soy loger, et il le vit si grant et les trefs et les pavillons tendus<br>
+parmy les grans plaines, si se merveilla moult dont si grant ost venoit et<br>
+se repentit moult durement de ce qu'il estoit venu ayder aux Auvergnas. Ses<br>
+messagiers envoya tantost au roy pour paix requerre. Et quant il furent en<br>
+la présence du roy leur seigneur si parlèrent ainsi: &laquo;Sire roy, nostre sire<br>
+le duc d'Aquitaine te salue moult, comme celuy qui veult ton salut et ton<br>
+honneur et ta vie; et te mande par nous telles parolles: N'ait pas desdaing<br>
+ta haultesse de prendre le service au duc Guillaume d'Aquitaine et de luy<br>
+garder sa droicture; car aussi comme elle requiert service aussi<br>
+requiert-elle droicture et seigneurie. Sé le conte de Clermont qui de moy<br>
+tient la conté d'Auvergne que je tiens de vous a riens mesprins vers vostre<br>
+court, moy qui suys son seigneur le doy présenter en vostre court et<br>
+advouer par devant vous. Né ce ne refusasmes-nous oncques à faire, et<br>
+encore le vous offronsnous et requérons que vous ne le refusez. Et affin<br>
+que vous ne soyez en doubte que nous ne le façons ainsi, nous sommes près<br>
+de livrer bons ostaiges et souffisans: et sé les pers et les barons du<br>
+royaume jugent que on le doie ensi faire, si soit fait[591], si esgarderons<br>
+et attendrons vostre plaisir.&raquo; Et sur ce se conseilla le roy à ses barons<br>
+qui à droit le conseillèrent que il avoit à en prendre foy et seureté de<br>
+bons ostaiges. Le roy le fist ainsi par le conseil des barons; et par ce<br>
+mist paix en la terre et aux églyses. Et mist un jour de parlement à<br>
+Orléans où le duc devoit estre pour faire ce qu'il avoit promis et ce que<br>
+les Auvergnas avoient refusé jusques alors. Et atant s'en retourna en<br>
+France.<br>
+<br>
+ Note 591: <i>Si soit fait.</i> Les termes de Suger sont clairs et sans<br>
+ doute rappeloient une formule de la cour des pairs. &laquo;Si sic<br>
+ judicaverint regni optimates, fiat; sin aliter, sicut.&raquo; N'est-ce pas<br>
+ là notre <i>soit fait ainsi qu'il est requis?</i> Et viendra-t-on encore<br>
+ soutenir que la cour des pairs date seulement de Philippe-Auguste?<br>
+ Certes, d'après notre texte, elle est même antérieure à<br>
+ Louis-le-Gros; ce n'est pas un prince aussi inquiet de son autorité<br>
+ que l'on doit soupçonner d'avoir tant fait pour le gouvernement<br>
+ féodal.<br>
+<br>
+<br>
+XX.<br>
+<br>
+ANNEES: 1126/1127.<br>
+<br>
+<i>Coment Charles, le conte de Flandres, fu murtri en l'églyse de Bruges par<br>
+les parens au prévot de l'églyse; et coment le roy vint là et les prist et<br>
+pendi aux fourches.</i><br>
+<br>
+<br>
+L'un des plus nobles fais que le roy fist oncques avons cy proposé à mettre<br>
+brievement, jà soit ce qu'il conviegne grant loysir au traire, pour la<br>
+merveilleuse aventure qui avint. Il avint que le noble conte Charles qui fu<br>
+fils de la seur à l'aieule du roy Loys receut la conté de Flandres après la<br>
+mort le conte Baudouin, fils le conte Robert[592] qui fu roy de Jhérusalem<br>
+(si luy escheut par ne sçay quel lignage dont estoit tenu vers le conte<br>
+Baudouin qui morut sans hoir de son corps, si comme il nous est avis).<br>
+<br>
+ Note 592: Voy. plus haut, note 481.<br>
+ <br>
+Quant il eut la conté receue, si se contint moult bien et moult noblement<br>
+et droicturièrement, comme celuy qui bien deffendoit les églyses et estoit<br>
+large aumosnier et droit justicier. Si avoit fait semondre à sa court ne<br>
+scay quans riches hommes, riches mais orgueilleux et de bas lignage qui sa<br>
+seigneurie blasmoient et avoient en despit par leur orgueil; et disoient<br>
+qu'il avoit saisi à tort la conté comme celluy qui droit hoir n'estoit pas.<br>
+A sa semonse ne daignoient venir, ains l'espioient et se pénoient de le<br>
+prendre en tel point qu'il le péussent occire. Et cil estoit le prévost de<br>
+Bruges qui prévost estoit de l'églyse, et son lignage qui tous estoient<br>
+estrais de vilains serfs et de ligniée fausse et desloyale. Si advint que<br>
+celuy noble conte Charles estoit venu à Bruges. Si se leva au matin pour<br>
+aller à l'églyse Dieu prier, tenant un livre d'oroison en sa main. Et ainsi<br>
+comme il estoit estendu en oroison dessus le pavement, si avint que<br>
+Bouchart neveu au devant dit prévost et desloyal meurtrier et plusieurs<br>
+autres de ce desloyal lignage et compaignons de la traïson vindrent à<br>
+l'églyse où il avoit fait espier le conte, et vint par derrière si comme le<br>
+conte estoit acoudé et à genoulx sur le pavement; avant le toucha un petit<br>
+d'une espée trenchant et acérée toute nue, qu'il eut traite privéement pour<br>
+ce que le conte dressast un petit la teste et estendist le col, pour luy<br>
+mieulx assener. Et si comme le conte dressast la teste, le traitre qui son<br>
+coup avoit entendu lui fist au premier coup voller la teste. Et ainsi le<br>
+meurtrier occist son seigneur si comme il parloit à Dieu en oroison. Et les<br>
+autres qui compaignons estoient de la traïson et du meurtre s'esjoyssoient<br>
+et glorifioient en son sang espandre et en lui despécier. Et pour ce qu'il<br>
+estoient venus à chief de leur forsennerie démenoient grant joye, car leur<br>
+iniquité mesmes les avoit aveuglés. Et plus encore faisoient les<br>
+desloyaulx: car tous les chastelains et les nobles barons le conte qu'il<br>
+povoient encontrer occioient-il et faisoient mourir de mort trop cruelle;<br>
+et mesmement ceulx qu'il trouvoient désarmés et desgarnis.<br>
+<br>
+Quant les murtriers se furent saoullés de sanc humain espandre, si<br>
+revindrent au conte et l'enterrèrent dedens l'églyse mesme, pour ce qu'il<br>
+ne fust plus honnorablement enterré né ploré, et que pour sa noblesse et sa<br>
+glorieuse mort le menu peuple qui tout s'en enrageoit, ne fust encore plus<br>
+encouragié de luy vengier; et ainsi firent saincte églyse fosse et repaire<br>
+de larrons et garnirent l'églyse et la maison du conte qui au moustier<br>
+tenoit, et tirèrent et amenèrent tant de garnison et de vitaille comme il<br>
+peurent pour eux garnir et deffendre, et pour la terre mettre souz eux par<br>
+force et par orgueil. Les barons de Flandres, qui ceste traïson n'avoient<br>
+de riens consentie, firent moult grant duel quant il sceurent ce<br>
+merveilleux et horrible fait, et luy rendirent son obsèque de pleurs et de<br>
+larmes. Après, le mandèrent au roy qui jà le sçavoit bien par renommée qui<br>
+en maintes contrées l'avoit jà espandue. Et quant le roy le sceut, si fu<br>
+moult esmeu pour l'amour de pitié et de justice et pour l'affinité du<br>
+lignage que le conte avoit à luy: et pour prendre vengence de si mortelle<br>
+traïson s'en entra en Flandres; né oncques pour parece né pour la guerre<br>
+qu'il avoit au roy d'Angleterre et au conte Thibaut n'en laissa. Et tout<br>
+premièrement fist conte de Flandres Guillaume qui avoit esté fils au conte<br>
+Robert de Normandie et qui depuis fu roy de Jhérusalem; car elle[593] lui<br>
+appartenoit par droit de héritage, après la mort d'icelluy Charles qui<br>
+ainsi fu murtri comme vous avez oï; et quant il fu venu à Bruges par moult<br>
+sauvage terre et estrange, il assiégea les traitres en l'églyse et en la<br>
+tour qu'il avoient garnie et leur tolli toutes vitailles fors celles qui<br>
+estoient en leur garnison qui jà estoient malmises et corrompues par la<br>
+vengeance Nostre-Seigneur.<br>
+<br>
+ Note 593: <i>Elle.</i> La comté de Flandres. Les droits de Guillaume,<br>
+ d'ailleurs contestés par Thierry d'Alsace, étoient fondés sur<br>
+ l'alliance de son grand oncle Guillaume-le-Conquérant avec Mathilde<br>
+ de Flandres, fille de Baudouin V.<br>
+<br>
+Et quant il les eut jà destrains et justiciés, il laissièrent l'églyse et<br>
+retindrent la tour pour eulx garantir. Un peu après commencièrent à se<br>
+désespérer de leurs vies. Lors avint que le desloyal Bouchart s'en fouit et<br>
+eschappa de léans par le consentement de ses compaignons; en talent[594]<br>
+avoit de fouir hors du pays, mais il ne put pour son desloyal peché qui<br>
+l'encombroit. Et en la fin se mist-il en la fermeté d'un sien famillier où<br>
+il fu entreprins par le commandement du roy: prins fu et amené devant luy<br>
+et lors lui fu quise[595] une chétive manière de mort pour sa lasse vie<br>
+finer. Ce fu que il eust les yeux trais et la face toute despéciée, et fust<br>
+tout trespercié de fleiches et de dars et si fust encore lié tout envers<br>
+sur une haulte roe et habandonné aux corbeaux et aux aultres oyseaux; et<br>
+ainsi fina sa doulente vie. Et au dernier, pour vengeance de luy, fu getté<br>
+en un lieu puant et ort, né oncques n'eut aultre sépulture. Un aultre<br>
+traitre, qui chief estoit de celle traïson, et Bertoux avoit nom, s'en<br>
+voulut aussi fouyr; et touteffois combien qu'il allast par le pays à sa<br>
+volenté, retourna-il au dernier par sa male aventure; et disoit teles<br>
+paroles par orgueil: &laquo;Qui suys-je né qui me osera prendre né que ay-je<br>
+forfait pour quoy on me doye prendre?&raquo; Touteffois fu-il prins par les siens<br>
+mesmes et présenté au roy, et fu incontinent jugié de telle mort comme il<br>
+avoit desservie. Pendu fu à une haulte fourche et un mastin en près luy: en<br>
+telle manière que le mastin li desmachoit et demangeoit tout le visiage;<br>
+toutes les fois que l'en feroit le chien, il se aïroit et s'en prenoit à<br>
+luy et le dérompoit tout. Et aucune fois avenoit, ce qui est honte à dire,<br>
+qu'il le conchioit tout. Ainsi morut le desloyal. Les aultres, qu'il avoit<br>
+assiégés dedens la tour, contraignit par maintes angoisses tant qu'il les<br>
+prist et les fist getter jus de la haulte tour l'un après l'aultre, voyant<br>
+toute leur parenté; et tous se rompirent les cols et espandirent les<br>
+cervelles. Un en y eut de ce complot qui avoit nom Ysaac, qui se bouta en<br>
+une abbaye et se fist tondre comme moyne; mais tantost qu'il fu sceu il en<br>
+fu trais hors et pendu à une fourche.<br>
+<br>
+ Note 594: <i>Talent.</i> Désir.<br>
+ <br>
+ Note 595: <i>Quise.</i> Cherchée.<br>
+<br>
+Quant le roy eut ainsi fait justice des murtriers, il s'en alla à Ypre le<br>
+chastel, contre Guillaume le bastard qui ceste traïson avoit pourparlée et<br>
+bastie, pour prendre vengeance de luy comme des aultres; et celluy<br>
+Guillaume avoit jà tant fait qu'il avoit alié et atraict à luy par menaces<br>
+et par losenges ceulx de Bruges. Et si comme le roy approcha d'Ypre, celluy<br>
+Guillaume vint contre luy à trois cens chevaliers, les heaulmes vestus.<br>
+Adont se mist une partie des gens le roy en conroy et se tournèrent vers<br>
+les gens Guillaume et l'autre partie se fery au chasteau par une des<br>
+portes; et ainsi le prindrent et furent les gens de Guillaume desconfis et<br>
+prins et menés devant le roy. Et pour ce qu'il avoit tendu à avoir la conté<br>
+de Flandres par traïson et par murtre, aussi en fu-il déshérité et bouté<br>
+hors par jugement droicturier. Par ces manières de vengeance fu Flandres<br>
+toute lavée et ainsi comme baptizée. Et quant le roy eut ainsi mis en la<br>
+conté de Flandres Guillaume le Normant, si comme vous avez oï, si s'en<br>
+retourna en France.<br>
+<br>
+<br>
+XXI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1130.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy alla assegier Thomas de Malle au chasteau de Couci, et<br>
+coment le conte Raoul de Vermendois le navra à mort, et coment le desloyal<br>
+escommenié mourut sans recongnoistre son Sauveur. Et puis, coment le roy<br>
+prist le chasteau de Livri sus le conte Amaury de Montfort.</i><br>
+<br>
+<br>
+Une aultre vengeance auques[596] semblable à ceste fist une aultre fois le<br>
+roy, dont Dieu luy sceut bon gré, si comme nous cuidons, quant il destruist<br>
+et attainst soudainement, ainsi comme un tison fumant, un desloyal, Thomas<br>
+de Malle, qui l'églyse de Dieu grevoit et destruisoit de tout son povoir né<br>
+ne craignoit né Dieu né homme.<br>
+<br>
+ Note 596: <i>Auques.</i> Presque.<br>
+<br>
+Par maintes grans plaintes que le roy eut de luy plusieurs fois, fu meu<br>
+d'aller à Laon pour vengier les églyses du cruel tirant. Là luy fu<br>
+conseillié et loé des évesques et des barons du royaume et mesmement du<br>
+conte Raoul de Vermendois, qui après le roy estoit le plus puissant de<br>
+celle contrée, qu'il mist le siège entour le chasteau de Coucy. Et si comme<br>
+le roy chevauchoit vers ce chasteau, si luy vindrent à l'encontre les<br>
+espies qu'il avoit devant envoyés pour espier de quelle part le chasteau<br>
+estoit plus légier à assiéger, qui pour voir luy firent entendant que ne<br>
+povoitestre assiégé sé ce n'estoit de trop loing. Lors luy commencièrent<br>
+plusieurs à desloer et à prendre aultre conseil[597]; et il leur respondit<br>
+selon la noblesse de son cuer: &laquo;A Laon, dist-il, est ce conseil remés; car<br>
+pour mort né pour vie ne peut estre le conseil changié qui là nous a esté<br>
+donné: trop en seroit abaissié nostre honneur sé pour un excommenié nous en<br>
+retournions vaincus.&raquo; Itant respondit et puis se mist en la voie, jà soit<br>
+ce qu'il fust jà moult pesant et moult chargié de chair. Parmy forets et<br>
+parmy désers sans chemin et sans voie (qui estoient estouppées par ceux de<br>
+la partie d'icelluy Thomas) se mist, et tant erra deçà et delà qu'il<br>
+approcha du chasteau à grant travail de luy et de tout son ost. Et quant il<br>
+en fu bien près, on vint noncier au conte Raoul que l'en avoit basti un<br>
+grant agait de l'autre part du chemin pour l'ost du roy destourber et<br>
+desconfire. Tantost s'arma le conte et s'en alla celle part luy et un peu<br>
+de ses chevaliers, par une voye couverte et occulte. Avant envoya de ses<br>
+chevaliers et il les suivit tantost à pointe d'esperon; et quant il fu là<br>
+si trouva jà cellui Thomas chéu et abattu. Tantost luy couru sus l'espée<br>
+traicte et le navra à mort, et tantost l'eust occis s'il n'eust esté<br>
+destourbé. Prins fu et à mort navré présenté au roy, et par le conseil de<br>
+tous et des royaulx et des siens mesmes fu emporté à Laon. Le jour après<br>
+habandonna le roy sa terre[598] et fist rompre ses estans, et par tant<br>
+voulut espargner au pays et à la terre dont il tenoit le seigneur. Et quant<br>
+il[599] fu amené à Laon, si ne voulut accorder, né par menacier, né par<br>
+blandir né sermoner qu'il voulsist rendre les marchéans qu'il avoit prins<br>
+au conduit du roy et mis en prison par trop fière traïson; et quant il eut<br>
+fait venir sa femme par l'ottroy du roy, si faisoit le desloyal plus grant<br>
+semblant d'estre dolant et courroucié de ce qu'il luy demandoit les<br>
+marchéans que de ce qu'il se mouroit. Et quant il approcha de la mort, pour<br>
+la douleur de ses playes qui par trop le destraignoient, si luy<br>
+conseillèrent plusieurs qu'il se fist confesser et qu'il receust son<br>
+Sauveur, lequel moult envis leur ottroya; et tout ainsi comme le précieux<br>
+corps de Jhésuchrist fu apporté dedens la chambre où le chétif gisoit, si<br>
+advint, ainsi comme sé Nostre-Seigneur Jhésucrist ne voulsist entrer au<br>
+corps de ce chétif vaissel, si tost comme le felon leva le chief, tantost<br>
+cheut arrière le col brisé tout mort; et ainsi rendi l'esperit sans<br>
+recevoir le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.<br>
+<br>
+ Note 597: Cette traduction est embarrassée. Suger est plus net:<br>
+ &laquo;Festinante autem rege ad castrum, quum qui missi fuerant opportunum<br>
+ explorare accessum, importunum omnino et inaccessibile renunciassent,<br>
+ et à multis angariaretur, juxta audita, consilium mutare debere; rex<br>
+ ipsa indignatus animositate: <i>Lauduni</i>, inquil, etc.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 598: Le texte de Suger offre ici quelques difficultés.<br>
+ &laquo;Publicata terra plana ejus, ruptisque stagnis, quia dominum terræ<br>
+ habebat terræ parcens, etc.&raquo; M. Guizot traduit: &laquo;Les champs qu'il<br>
+ possédoit furent vendus au profit du fisc, on rompit ses étangs,<br>
+ etc.&raquo; Ne seroit-ce pas plutôt: <i>Ce que Thomas possédoit dans la<br>
+ plaine fut confisqué?</i> Et quant aux étangs, ne s'agiroit-il pas des<br>
+ eaux que Thomas aurait fait couler de la rivière dans les plaines,<br>
+ pour embarrasser la marche du roi?<br>
+ <br>
+ Note 599: <i>Il.</i> Thomas de Marle.<br>
+<br>
+Le roy, qui plus ne voulut déchacier né le mort né sa terre, osta les<br>
+marchéans de la main à la dame et de ses fils, et prist grant partie de ses<br>
+trésors; et mist paix au pays et aux églyses par la mort au tirant, et puis<br>
+retourna à Paris.<br>
+<br>
+Une aultre fois avint que un grant contens sourdi entre le roy et Amaury de<br>
+Montfort, par la hayne Estienne le Gallendois, pour la raison de la<br>
+séneschaucie de France; et combien que le conte eust grant ayde et grant<br>
+secours du roy Henry d'Angleterre et du conte Thibaut, si ne laissa-il<br>
+aincques qu'il n'allast assiéger le chasteau de Livry; et tant y fist<br>
+lancier pierres et mangonneaux, qu'il le prist par force et l'abattit à<br>
+terre jusques aux fondemens. Là eut le conte Raoul de Vermendois l'ueil<br>
+crevé d'un quarreau, à un assault où il se portoit moult vaillamment; et<br>
+tant les mena par force de guerre, qu'il lui quittèrent la séneschaucie et<br>
+l'éritaige qui y appartenoit.<br>
+<br>
+En celle guerre meisme fut le roy durement navré d'un quarreau, parmy la<br>
+cuisse; comme celuy qui tousjours fu prest et alègre de sa main à courre<br>
+sus ses ennemis; et combien qu'il fust trop durement blessié si s'en<br>
+déportoit-il moult bien, et par trop grant vigueur souffroit et prisoit peu<br>
+sa playe.<br>
+<br>
+<br>
+XXII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1130.<br>
+<br>
+<i>Du descort de l'églyse de Rome par l'eslection de deux apostoles; desquels<br>
+l'un, qui Innocent fu appelé, s'en vint en France, et le roy le reçut<br>
+honnorablement, et à l'exemple de luy, l'empereur et plusieurs autres<br>
+princes. Et coment il célébra la Résurrection à Saint-Denys.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce point avint que l'églyse de Rome fu en grant trouble par un descort<br>
+qui sourdi entre les cardinaux. Car il avint que l'apostole Honnoré<br>
+trespassa de ce siècle; et les plus saiges et les plus preudommes de la<br>
+court de Rome s'accordèrent à ce qu'il s'assembleroient à Saint-Marc et non<br>
+mie ailleurs; et pour oster toute noise et tout trouble esliroient et<br>
+feroient commune élection, si comme il est de coustume en l'églyse de Rome.<br>
+Et ces preudommes estoient ceux qui plus privés et plus familliers avoient<br>
+esté de l'apostole. Et avant que son trespassement fust publié né manifesté<br>
+esleurent une honorable personne: ce fu Grégoire, diacre cardinal de<br>
+l'églyse de Rome. Et les autres qui la partie Pierre Léon soustenoient<br>
+s'assemblèrent ailleurs[600] et les aultres semondrent d'assembler avec<br>
+eux, par le commun accord qu'il avoient entre eulx mis. Et quant il<br>
+sceurent le décès du pape, si esleurent Pierre Léon, un prestre cardinal,<br>
+par l'assentement du plus des cardinaulx, des évesques et des haux hommes<br>
+de Rome. Et ainsi par ce cisme qui entre eux sourdit decoppèrent la robe<br>
+sans cousture de Nostre-Seigneur Jhésucrist et firent partison de saincte<br>
+églyse qui est une mesme chose en Dieu.<br>
+<br>
+ Note 600: <i>Ailleurs.</i> Suger dit au contraire que ce fut dans<br>
+ Saint-Marc, suivant la convention précédente. &laquo;Apud S. Marcum pro<br>
+ pacto alios imitantes, convenerant.&raquo;<br>
+<br>
+Et tandis comme chascun se deffendoit, les uns admonestoient les aultres et<br>
+enlaçoieut, et les autres excommunioient comme ceux qui jugement<br>
+n'attendoient fors le leur. Quant le devant dit Grégoire, qui Innocent fu<br>
+appellé, vit que la partie Pierre Léon surmontoit la sienne, par la force<br>
+de son grant lignage et par l'ayde des Romains, si ordonna à issir de la<br>
+cité, pour ce qu'il peust mieulx avoir ayde à conquerre la seigneurie de<br>
+tout le monde après Dieu. Et ainsi s'en vint par navie vers la terre de<br>
+France pour avoir ayde et refuge au noble royaume de France. Avant envoya<br>
+ses messages au roy Loys et lui requist son ayde et secours et à sa<br>
+personne et à l'églyse de Rome. Et le roy, qui tousjours fu ententif et<br>
+dévost à saincte églyse deffendre, assembla tantost un concile d'évesques,<br>
+d'archevesques, d'abbés et d'autres religieux. Là enchercha et enquist de<br>
+la personne et de l'élection; car maintes fois avient que l'élection de<br>
+l'églyse de Rome est moins ordonnéement faite qu'elle ne devroit, pour le<br>
+tumulte et le triboul des Romains. Et lors le roy, par le conseil du<br>
+concile, s'assenti à l'élection et promist à la maintenir et deffendre.<br>
+<br>
+Quant ce fu fait si envoya à luy ses messages à l'abbaye de Clugny et par<br>
+eux luy offri soy, son royaume et son conseil. Et quant il sceut qu'il<br>
+approchoit, si luy alla à l'encontre jusques à Saint-Julien-sur-Loire[601],<br>
+avec luy, sa femme et ses enfans. Et quant il vint à luy, si luy alla au<br>
+pié, son chef dénué[602] qui tant de fois avoit esté couronné et s'enclina<br>
+aussi doulcement comme il eust fait au sépulcre Saint-Pierre duquel il<br>
+estoit vicaire, et luy promist de rechief soy et son règne et son conseil,<br>
+de bon cuer et de loyal.<br>
+<br>
+ Note 601: <i>Saint-Julien.</i> Il falloit: <i>Saint-Benoît</i>, avec Suger.<br>
+ <br>
+ Note 602: <i>Denué.</i> Découvert.<br>
+<br>
+A l'exemple de luy vint aussi à l'encontre de luy jusques à Chartres le roy<br>
+d'Angleterre. Lequel enclin à ses piés luy offrit aussi son service et son<br>
+règne. Ainsi s'en alla jusques en Lorraine visitant l'églyse de France. Au<br>
+Liège luy vint à l'encontre l'empereur Henry à grant tourbe d'archevesques,<br>
+d'évesques, d'abbés et de barons d'Allemaigne, et descendi humblement<br>
+devant la grant églyse et luy vint à l'encontre tout à pie parmy la saincte<br>
+procession en guise de varlet. En l'une des mains tenoit une verge ainsi<br>
+comme pour le deffendre, et en l'autre main tenoit le frain du blanc cheval<br>
+sur quoy l'apostole séoit; et ainsi le mena et conduit comme son seigneur.<br>
+Et puis qu'il fu descendu le porta en soustenant tant comme la procession<br>
+dura, et pour ce manifesta aux privés et aux estranges la haultesse qui en<br>
+luy estoit.<br>
+<br>
+Après ce, quant l'apostole eut confermée paix entre l'églyse de Rome et<br>
+l'empire, si luy pleut à retourner en France et tenir court en l'églyse<br>
+Saint-Denys, comme en sa propre fille, à la Pasque qui approchoit. Là fu<br>
+receu à procession deux jours devant la cène et moult fist-on grant joye de<br>
+sa venue. Léans célébra la sollennité de Pasques.<br>
+<br>
+Mais cy voulons-nous racompter coment et en quelle manière il vint à<br>
+l'églyse. Entour luy estoient ceulx de sa privée mesnie, comme chambellans,<br>
+clercs et chapellains qui l'eurent appareillé à la guise de Rome et luy<br>
+avoient mis au chief sa mitre avironnée d'un cercle d'or, et l'avoient<br>
+vestu d'un moult riche ornement. Et ainsi paré l'amenèrent sur un cheval<br>
+couvert d'une couverture blanche et vindrent chevauchant deux à deux devant<br>
+luy aussi comme à procession. Et les barons fievés de l'églyse et les<br>
+chastellains le menoient et conduisoient à pié, comme noble sergent, parmy<br>
+le frain, et les autres alloient à pié devant qui gettoient grans poignées<br>
+d'argent et grant plenté de monnoye, pour la grant tourbe du peuple<br>
+departir. Le chemin resplendissoit tout de parement et de draps de soye et<br>
+de pailes qui estoient pourtendus aux lances et aux perches que on avoit<br>
+fichées en terre: avec la chevalerie et le grant peuple qui là assembla y<br>
+acouru la synagogue des Juifs de Paris; et apportèrent avec eux leurs<br>
+rolles où les dix commandemens de la loy sont escris. Et quant il les vit,<br>
+si dist de la pitié qu'il eut d'eux telles parolles: &laquo;Dieu tout puissant,<br>
+oste de vos cuers par vous sa pitié la couverture qui goutte ne laisse<br>
+véoir[603].&raquo; Ainsi s'en vint en l'églyse des corps sains qui resplendissoit<br>
+toutes de couronnes d'or et d'autres riches paremens. Et lors en<br>
+remembrance et en signifiance du vray aignel, célébra le sacrement du vray<br>
+corps Nostre-Seigneur. Quant la messe et le service furent chantés, si<br>
+allèrent mengier et furent les tables mises parmy le cloistre. Là furent<br>
+servis de divers mez largement et moult honnorablement, pour l'onneur de<br>
+luy et de la haulte feste. Trois jours après le jour de Pasques se départi<br>
+de l'églyse, à grant grace et à grant promesses de son conseil et de son<br>
+ayde. Ainsi s'en alla par Paris visitant les églyses de France et relevant<br>
+sa disete et sa povreté de leur trésors et de leur richesses. Et quant il<br>
+eut esté et visité là par terre tant comme il voulut, si luy pleut à<br>
+demourer à Compiègne.<br>
+<br>
+ Note 603: Voici un exemple de tolérance et de charité qui ne pourroit<br>
+ être aujourd'hui surpassé. &laquo;Ab ore ejus hanc misericordiæ et pietatis<br>
+ obtinet supplicationem: <i>auferat Deus omnipotens velamen à cordibus<br>
+ vestris!</i>&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+XXIII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1131.<br>
+<br>
+<i>Coment Phelippe, l'ainsné fils le roy, fu mort à Paris par un pourcel. Et<br>
+coment le roy fist coroner son autre fils Loys a Rains. Après, de la<br>
+pesanteur le roy et de la fierté de son cuer. Après, coment il destruist le<br>
+chastel de Saint-Briçon, pour la roberie du seigneur.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce point avint une meschéance qui oncques n'avoit esté oïe au royaume de<br>
+France. Phelippe l'ainsné fils du roy chevauchoit un jour en une rue dehors<br>
+les murs de Paris avec sa compaingnie. Si luy vint à l'encontre un déable<br>
+de porc, par quoy son cheval s'eschauffa par dure destinée; chéoir le fist<br>
+sur une dure roche si que tout fu défoulé et acoré[604], du pié du cheval.<br>
+Si fu trop grant douleur, car il estoit damoyseau de trop grant beaulté et<br>
+entachié de toutes bonnes meurs, confort et espérance aux bons et crainte<br>
+et paour aux mauvais. Pour ceste meschéance fu toute la cité et tous ceux<br>
+qui là estoient ainsi comme mors et abattus.<br>
+<br>
+ Note 604: <i>Acoré.</i> C'est-à-dire il eut le cœur brisé.<br>
+<br>
+A ce jour que ce avint avoit le roy son père semont ses osts pour ostoier.<br>
+Tous crioient et urloient pour la douleur qu'il avoient du tendre damoysel;<br>
+lors le prirent ceux qui près estoient, et estoit jà près que tout mort, et<br>
+l'emportèrent en la plus prochaine maison d'illec; si morut ainsi comme à<br>
+la mienuyt. Le deul et la douleur que le père et la mère et les barons<br>
+menoient ne pourroit nul racompter né retraire. Porté fu en l'églyse<br>
+Saint-Denys en la sépulture aux roys, à grant compaignie d'archevesques,<br>
+d'évesques et de barons. Et fu enterré comme roy moult honnorablement en la<br>
+sénestre partie de l'autel de la Trinité. Et son père qui trop estoit de<br>
+grant sens et de grant confort, après le grant deul qu'il avoit eu, receupt<br>
+le conseil et le confort de ses amis; après luy conseillèrent ses privés<br>
+amys qu'il fist couronner et enoindre de saincte onction Loys son beau fils<br>
+et le fist en son vivant compaignon de son règne, pour plus plaissier ses<br>
+ennemis et abaissier les envieux et mesmement pour la foiblesse de son<br>
+corps qui tant avoit esté péné et travaillié et débrisié pour les longues<br>
+guerres, dont il estoit si malade devenu que ses privés amis estoient en<br>
+grant doubte de le perdre soudainement. Au conseil de ses amis ouvra le<br>
+roy, à Rains fist assembler ses barons; son fils Loys et sa femme la royne<br>
+mena en ce général concile que pape Innocent y avoit fait assembler. Là<br>
+fist son fils enoindre et couronner, et sembla bien à aucuns que son povoir<br>
+et sa seigneurie en deust accroistre et multiplier, pour ce que il receut<br>
+illec la bénédiction de tant d'archevesques et d'évesques que de France que<br>
+d'Espaigne que de Lorraine que d'Angleterre.<br>
+<br>
+Après ce que le roy fu presque allégié du deul de son fils mort, pour la<br>
+joye du vif, et il s'en fu revenu à Paris, le pape Innocent esleut à<br>
+demourer en la cité d'Aucerre pour faire illec son estaige et sa demeure.<br>
+Mais après ce eut occasion de retourner à Rome, pour le conduit l'empereur<br>
+Lothaire qui luy avoit promis qu'il le conduiroit à Rome à force et qu'il<br>
+déposeroit Pierre Léon.<br>
+<br>
+Et quant il furent là allés ensemble et il eut couronné l'empereur, si ne<br>
+peut oncques avoir paix durant la vie dudit pape Léon pour le contredit de<br>
+Romains. Mais quant il fu mort si revint saincte églyse en paix, après les<br>
+grans adversités et les grans tribulacions qu'elle avoit si longuement<br>
+souffert qui trop longuement l'avoient travailliée et dégastée. Et<br>
+l'apostole qui longuement avoit esté travaillié, séist en son siège qu'il<br>
+amenda moult et ennobli, par mérite d'office et par honnesteté de bonne<br>
+vie.<br>
+<br>
+Jà estoit le roy Loys moult affoibly et débrisié pour la pesanteur et pour<br>
+le fais de son corps, et pour les grans travaus qu'il avoit longuement<br>
+souffers et pour les longues guerres qu'il avoit menées; et défailloit jà<br>
+moult du corps et non mie de cuer. Car de si grant noblesse et de si grant<br>
+cuer estoit en l'aage de soixante ans, que pour rien il ne souffrist chose<br>
+qui luy tournast à déshonneur né au déshéritement de son règne. Et sé la<br>
+grosseur et la pesanteur ne l'eust empeschié, assez plus légièrement eust<br>
+surmonté ses ennemis. Et pour ce qu'il se sentoit agregié[605] se<br>
+plaignoit-il souvent, et disoit telles parolles: &laquo;Las comme sommes de fèble<br>
+nature et chétive qui oncques ne povons avoir nul scavoir et povoir<br>
+ensemble. Sé je eusse sceu en ma jeunesse ce que je scay et peusse ores<br>
+ainsi comme je povois lors, je conquisse grans terres et grans règnes[606]&raquo;<br>
+<br>
+ Note 605: <i>Agrégié.</i> Appesanti.<br>
+ <br>
+ Note 606: On retrouve ici le proverbe: <i>Si jeunesse savoit et<br>
+ vieillesse pouvoit.</i> &laquo;Si enim juvenis scissem, aut modo senex<br>
+ possem.&raquo;<br>
+<br>
+En celle mesme foiblesse, où il gisoit presque du tout au lit, se<br>
+maintenoit-il si fièrement et si vertueusement qu'il contrestoit au roy<br>
+d'Angleterre et au conte Thibaut qui toute sa vie le guerroièrent, et à<br>
+tous ses aultres ennemis: si que tous ceux qui le véoient et oyoient parler<br>
+de ses merveilleux fais louoient sa grant valleur et sa grant noblesse de<br>
+cuer et ploroient la foiblesse de son corps. En celle mesme angoisse et si<br>
+blessié comme il estoit en la cuisse que à paine se povoit il porter, alla<br>
+contre le conte Thibaut au chasteau de Bonneval[607], qu'il fist ardoir,<br>
+fors que le cloistre aux moynes qu'il commanda à garder. Après il destruist<br>
+aussi Chasteau-Renart[608] qui mouvoit aussi du conte Thibaut. Et ce<br>
+fist-il faire par ses gens et par ses barons, car il n'y povoit estre<br>
+présent pour sa maladie.<br>
+<br>
+ Note 607: <i>Bonneval.</i> Aujourd'hui ville du diocèse de Chartres, à<br>
+ quatre lieues de Chateaudun.<br>
+ <br>
+ Note 608: <i>Chasteau-Renart</i>, dans le Gâtinois, à quatre lieues de<br>
+ Montargis.<br>
+<br>
+Après ce un peu de temps, mena-il le dernier ost qu'il put oncques mener à<br>
+St-Briçon-sur-Loire[609]. Le chasteau ardit et destruist et prinst la tour<br>
+et le seigneur pour sa roberie et pour ce qu'il brisoit les chemins et<br>
+desroboit les marchéans. Si comme il fu retourné de cest ost, luy prist une<br>
+maladie au neuf chasteau de Montrichier[610] et une menoison[611] forte<br>
+dont il estoit coustumier. Et celluy qui trop estoit de hault conseil et de<br>
+grant pourvéance commença à mettre conseil en soy-mesme pour son ame, car<br>
+souvent estoit en oroison. Et une seule chose désiroit en son cuer,<br>
+c'estoit qu'il péust estre apporté aux glorieux martirs Saint-Denys et ses<br>
+compaignons, ses maistres et ses seigneurs; car son intencion estoit qu'il<br>
+se desmist en leur présence de la couronne et du règne et des royaulx<br>
+garnemens, et prist l'abit Saint-Benoist et devinst moyne de léans. Si<br>
+peuvent regarder ceulx qui seullent blasmer la povreté de religion[612]<br>
+coment les archevesques et les évesques s'en fuient à la deffence et à la<br>
+seurté de religion qui meine et conduit ceulx qui tenir la veullent à la<br>
+vie perdurable[613].<br>
+<br>
+ Note 609: <i>Saint-Briçon</i> ou <i>Saint-Brisson</i>, village du Gâtinois, à<br>
+ une lieue de Gyen.<br>
+ <br>
+ Note 610: <i>Montrichier.</i> Montrichard; ou peut-être <i>Trechier</i>,<br>
+ village du Vendomois. Suger l'appelle <i>Monstrecherius</i>.<br>
+ <br>
+ Note 611: <i>Menoison.</i> Dyssenterie, diarrhée.<br>
+ <br>
+ Note 612: <i>Religion.</i> Etat monastique.<br>
+ <br>
+ Note 613 La phrase de Suger n'est pas rendue: &laquo;Videant qui monasticæ<br>
+ paupertati derogant, quomodò non solum archiepiscopi, sed et ipsi<br>
+ reges, transitoriæ vitam æternam præferentes, ad singularem monastici<br>
+ ordinis tutelam securissimè confugiunt.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+XXIV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1137.<br>
+<br>
+<i>De la confession le roy et coment il s'appareilla à son trespassement. Et<br>
+puis après, parle de ses lez. Et coment il se maintint vertueusement en sa<br>
+glorieuse confession, au recevoir son Sauveur.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ceste manière estoit le roy troublé de jour en jour, et buvoit tant de<br>
+manières de beuverages et de poudres par les phisiciens et par les mires<br>
+que trop le travailloient si que c'estoit merveille comme il le povoit<br>
+souffrir. Car néis les sains et les vertueux ne l'eussent peu endurer. Et<br>
+entre ces angoisses et ces destresses estoit-il moult doulx et amiable à<br>
+tous par sa débonnaire nature, comme celuy qui à tous faisoit beau samblant<br>
+et les recevoit tout aussi comme s'il ne sentist nul mal.<br>
+<br>
+Et quant il se senti si attaint et si affoibly de celle maladie, si eut<br>
+desdaing de mourir vilement et soudainement ainsi comme mains hommes font.<br>
+Si assembla les religieux hommes de son royaulme, archevesques, évesques,<br>
+abbés et mains aultres prélas de saincte églyse et leur requist à estre<br>
+confés pour la révérence de la divinité et pour l'amour aux sains angles,<br>
+tout en appert, mise arrière toute honte et toute vergoigne. Et se voulut<br>
+garnir du corps et du précieux sang Jhésucrist. Et si comme il se hastoient<br>
+de ce faire, le roy se leva soudainement et s'appareilla et vesti, et yssi<br>
+de la chambre où il gisoit, dont il se merveillèrent tous. Et vint moult<br>
+doulcement contre le précieux corps Jhésucrist, voyans tous clercs et lays,<br>
+et se desvesti du règne en confessant et en régéhyssant que mauvaisement<br>
+l'avoit gouverné. Et après revesti son fils Loys de l'annel, et luy<br>
+commanda illec et le conjura, sur sa foy et sur son serment, qu'il gardast<br>
+et deffendist de son povoir toute sa vie saincte églyse et luy gardast sa <br>
+roicture, et deffendist les povres gens et les orphelins et gardast à<br>
+chacun son droit. Et qu'il ne prist nul homme en sa court s'il ne<br>
+forfaisoit illec présentement[614].<br>
+<br>
+ Note 614: &laquo;Neminem in curiâ suâ capere, si non præsentialiter ibidem<br>
+ delinquat.&raquo;<br>
+<br>
+Après départi tout son trésor aux églyses et aux povres gens, et toute sa<br>
+vaissellemente d'or et d'argent et toutes ses coutes pointes et son riche<br>
+atour de ses garde-robes et tout son meuble et quanqu'il avoit, pour<br>
+l'amour de Dieu; né oncques rien n'y laissa, né ses riches manteaux né ses<br>
+riches garnemens jusques à la chemise, qu'il ne départist. En ses lais<br>
+qu'il faisoit ainsi, n'oublia pas ses seigneurs les martirs glorieux et ses<br>
+compaignons; mais leur donna sa riche chappelle, c'est assavoir son<br>
+précieux texte d'or et de pierres précieuses[615], un encensier d'or de<br>
+quarante onces, et les chandelliers de fin or, du poids de cent et soixante<br>
+onces, et une précieuse jacinte qui avoit esté à son ayolle la royne de<br>
+Roussie qu'il bailla de sa propre main à l'abbé Sugier qui là estoit<br>
+présent et luy commanda qu'elle fust mise et assise en la précieuse<br>
+couronne des saintes espines. Ces choses envoya à l'églyse par celluy<br>
+Sugier qui son clerc estoit et l'avoit nourri; et promist qu'il iroit là au<br>
+plus tost qu'il pourrait.<br>
+<br>
+ Note 615: &laquo;Textum preciosissimum auro et gemmis.&raquo; J'ai déjà dit que<br>
+ le mot <i>texte</i> s'appliquoit à tous les livres saints recouverts de<br>
+ lames d'ivoire ou de métal.<br>
+<br>
+Et quant il se fu ainsi déchargié de tout quanqu'il avoit au monde, comme<br>
+celluy qui de la grace de Dieu estoit enluminé, si s'agenouilla<br>
+très-dévotement devant son Sauveur que celluy qui présentement avoit la<br>
+messe chantée lui avoit apporté à procession. Et quant il se fu agenouillé,<br>
+si commença à dire parolle de vray confession comme vray crestien de cuer<br>
+et de corps, et dit telles parolles non mie comme lay mais comme tres<br>
+saige devin[616] en regehissant sa créance.<br>
+<br>
+ Note 616: &laquo;Non tanqam illitteratus, sed tanquam litteratissimus<br>
+ theologus erumpit &raquo; (Suger.)--<i>Regehissant</i>, confessant.<br>
+<br>
+&laquo;Je pécheur Loys, regehis de vray cuer et croy en Dieu le Père, le Fis et<br>
+le Saint Esperit, en trois personnes un seul Dieu, et Nostre-Seigneur<br>
+Jhésucrist croy fils de Dieu le père, égal en toutes choses à luy, qui pour<br>
+le salut des ames descendi du ciel, par l'ordonnement de Dieu le père et<br>
+s'enombra au sacré ventre de la vierge Marie, où il prist vraye chair et<br>
+vraye forme d'homme, et qui en celle chair mesme mourut selon l'umanité, en<br>
+la sainte vraye croix, pour les hommes délivrer de la mort d'enfer, qui fu<br>
+au sépulcre mis dont il ressuscita au tiers jour; et monta ès cieulx où il<br>
+siet à la dextre de Dieu le père et qui vendra au grant jugement, au<br>
+dernier jour du siècle, jugier les mors et les vifs: yceste précieuse<br>
+hostie du vray corps de Dieu croy-je estre ycetui précieux corps qu'il<br>
+prist au ventre de la vierge Marie, et qu'il donna à ses disciples en la<br>
+cène, pour quoi il fissent une mesme chose en luy, et qu'il vesquissent en<br>
+luy. Et croy icelui vin ce mesme sang glorieux qui de son costé decourut en<br>
+la vraye croix sans nul doubte, et le confesse de cuer et de bouche: et par<br>
+ce hault viaticque croy-je que mon ame sera garnie et deffendue, quant elle<br>
+sera issue de mon corps, de la puissance des deables.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+XXV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1137.<br>
+<br>
+<i>Coment il s'en vint à quelque paine à Saint-Denys pour graces rendre aux<br>
+martirs. Et puis, coment il envoia son fils Loys en Aquitaine pour espouser<br>
+la fille le duc qui mort estoit, et pour la terre saisir. Et puis parle de<br>
+son glorieux trespassement et de sa sépulture.</i><br>
+<br>
+<br>
+Après ce qu'il eut ainsi dictée la confession devant tous qui moult se<br>
+merveilloient de sa repentance, et il eut receu son Sauveur, si s'en<br>
+retourna en la chambre où il gisoit et fu ainsi comme s'il retournast à<br>
+garison; et se coucha sur une coute de lin et eut mis jus tout boban et<br>
+tout orgueil séculier. Et quant il apperceut que l'abbé Sugier, (qui<br>
+tousjours avoit esté son nourry), pleuroit de si grant si petit et si<br>
+humble[617], se tourna devers luy, et luy dist: &laquo;Beau chier amy, ne plourés<br>
+mie pour moy; mais faites feste de ce que la miséricorde Nostre-Seigneur<br>
+m'a donné povoir, si comme vous povez véoir, de me appareiller contre sa<br>
+venue.&raquo; Après ce allégea un petit et puis s'en vint si comme il put à<br>
+Meleun; moult eut grans tourbes de gens après luy qui le suivoient et qui<br>
+contre luy venoient des villes, des chasteaux et des charrues, qui<br>
+courroient à luy emmy les champs et plouroient tendrement pour l'amour<br>
+qu'il avoient à luy et pour la paix que il leur avoit tousjours gardée et<br>
+tenue; et s'en vint à Saint-Denys pour visiter les glorieux martyrs à grant<br>
+dévocion. Là fu receu du couvent et presque de tous ceulx de la terre qui<br>
+là s'estoient assemblés contre sa venue; moult débonnairement le receurent<br>
+tous, comme le débonnaire deffendeur de l'églyse et du royaume: devant les<br>
+corps saints descendit dévotement et leur rendi graces et mercy, en<br>
+plourant, des biens et des honneurs et des victoires qu'il avoit tousjours<br>
+eues, et leur prioit que désoresmais il eussent le royaume en leur<br>
+pourvéance. Et si comme il fu départi de l'églyse et il fu venu à<br>
+Bethisy[618], si vindrent à luy les messagiers au duc Guillaume<br>
+d'Acquitaine, qui luy noncièrent que le duc estoit mort en pellerinage en<br>
+la voye de saint Jacques, et avant qu'il se mist au chemin il avoit<br>
+laissiée sa terre à une sienne fille à marier qui avoit nom Alienor. Lors<br>
+se conseilla à ses princes et receut la terre et la fille et la promist à<br>
+donner à Loys son fils. Dont commença à faire appareil et à envoyer là, et<br>
+fist semondre jusques à cinq cens chevaliers et plus, tous les meilleurs<br>
+de son royaume et fist d'eulx seigneur et connestable le noble conte<br>
+Thibaut, et son cousin le vaillant conte Raoul de Vermendois et l'abbé<br>
+Sugier de Saint-Denis ettous ceulx de son conseil où il se fioit le plus.<br>
+Et les baisa tous et son fils Loys; et luy dist au départir telles<br>
+parolles: &laquo;Beau très-chier fils, la dextre de Dieu, par qui les roys<br>
+règnent, vous ait en sa sainte garde! car sé je vous perdoye et ceux qui<br>
+avec vous sont par aucune meschéance, je ne priseroie rien né moy né chose<br>
+qui soit au royaulme.&raquo; Grant plenté de ses trésors luy fist livrer<br>
+entrevoyes, affin qu'il n'eussent raison de rien tollir né de rappiner aux<br>
+bonnes gens et qu'il ne fist de ses amis ses ennemis. Tout ce luy commanda<br>
+à faire et que la chevalerie qu'il luy avoit baillée vesquit du sien toute<br>
+la voye. Atant se misrent au chemin et passèrent parmy Limosin; et quant il<br>
+furent ès marches de Bourdeaux, si tendirent leurs pavillons devant la<br>
+cité, si que le fleuve de Gironde estoit entre eulx deux, et furent illec<br>
+tant qu'il passèrent à nefs jusques à la cité. Là attendirent jusques au<br>
+dimenche que les barons de Gascongne et de Poictou furent assemblés.<br>
+<br>
+ Note 617: &laquo;Cumque eum de tanto tantillum, et de tam alto tam humilem,<br>
+ humano more, me deflere conspiceretur....&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 618: <i>Bethisy</i>, en Picardie, à deux lieues du Crépy. On<br>
+ reconnoît encore les restes de l'ancien château.<br>
+ <br>
+Quant il furent venus, le jeune Loys espousa la demoiselle Alienor en leur<br>
+présence et la fist couronner de la couronne du royaulme de France; après<br>
+s'en retournèrent par la terre de Saintes en destruisant leur ennemis et<br>
+ceux qu'il trouvèrent; ainsi vindrent jusques à Poitiers à la joye de tous<br>
+ceux de la terre. Grant chaleur faisoit en ce temps, pour quoy il furent<br>
+plus retardés de venir.<br>
+<br>
+Le roy Loys, qui à Paris estoit, commença moult à empirier et du tout à<br>
+deffaillir de sa maladie qui le rassailli pour la grant chaleur qu'il<br>
+faisoit, né oncques pour la maladie ne fu moins pourveu de soy. Car tantost<br>
+comme il se sentit ainsi agrégié, il manda Estienne, l'évesque de Paris, et<br>
+Gildon, l'abbé de Saint-Victor, à qui il se confessoit plus privéement et<br>
+le plus souvent pour ce qu'il avoit l'abbaye fondée et faicte dès les<br>
+fondemens. Adont se confessa de rechief et regarni l'issue de sa vie pour<br>
+recevoir le vray corps Jhésucrist. Après commanda que il fust porté à<br>
+l'églyse des martirs, pour rendre son veu qu'il avoit voué et de cuer et de<br>
+bouche; mais pour ce que sa maladie luy agrégea si durement, il accomplit<br>
+son veu de cuer et de volenté. Lors commanda à estendre un tapis par terre<br>
+et espandre par-dessus cendre en croix, et puis fu couché dessus par les<br>
+mains de ses gens qui se occioient de deul. Après seigna et garny son front<br>
+et son pis du signe de la saincte croix; et ainsi rendi l'ame à son<br>
+Créateur dignement et sainctement, après qu'il eut régné trente ans et de<br>
+son aage entour soixante ans; le premier jour d'aoust trespassa en l'an de<br>
+l'Incarnacion mil cent trente-sept.<br>
+<br>
+Quant le corps de luy fu lavé et ensevely honnestement, si comme il<br>
+appartenoit à tel prince, si le misrent en riches dras de soye et<br>
+l'emportèrent en l'églyse Saint-Denys pour l'enterrer. Si y avoit jà devant<br>
+esleu sa sépulture. Si avint une chose qui pas ne fait à oublier: car<br>
+celluy noble roy dont nous parlons avoit maintes fois tenu parolles de la<br>
+sépulture aux roys, quant il parloit privéement à ses gens et souloit dire<br>
+entre ses autres parolles que celluy seroit beneuré qui pourroit avoir<br>
+sépulture entre l'autel de la Trinité et l'autel des Martirs et des autres<br>
+corps sains qui léans sont; car par la prière aux pelerins et aux passans<br>
+auroit de léger pardon de ses péchés; et pour ces parolles leur<br>
+monstroit-il la volenté de son cuer et désiroit à estre illec enterré. Et<br>
+avant que l'abbé Sugier allast avec son fils Loys en Acquitaine, avoit-il<br>
+jà pourveu où il gerroit, entre luy et le prieur Hervy de celle églyse, et<br>
+c'estoit devant l'autel de la Trinité contre la sépulture<br>
+Charles-le-Chauve, l'autel entre deux. Mais celluy lieu fu si estroit et fu<br>
+trouvé si encombré de la sépulture du roy Charles, que ce ne put estre fait<br>
+qu'il avoit proposé à faire, car il n'est né droit né coustume de remuer né<br>
+desherbergier les roys né les empereurs de là où il ont esleues leur<br>
+sépultures.<br>
+<br>
+Après ce firent essaier, oultre la cuidance de tous, où il avoit convoitié<br>
+à estre mis, si comme il avoient plusieurs fois entendu à ses parolles: et<br>
+cuidoient bien que celluy lieu fust empeschié d'aucun roy ou d'aucun hault<br>
+prince. Mais ceulx qui cerchèrent trouvèrent autant de lieu vuyde, né plus<br>
+né moins comme il convenoit, aussi comme sé l'en l'eust proprement fait<br>
+pour luy. Là fu mis et enterré dévotement à grans oroisons et à grans<br>
+obsèques, où il attend la compagnie de la commune résurrection des sains.<br>
+Et de tant est-il plus prochain en esperit en la compaignie des sains,<br>
+comme il est plus près en terre de corps des martirs, en attente d'avoir<br>
+leur ayde; duquel l'ame dévote par les mérites aux sains peut estre mise en<br>
+la joye de paradis, pour le mérite de la passion Jhésucrist qui mist son<br>
+ame et son corps en la croix pour le salut du siècle, et qui vit et règne<br>
+sans fin par tous les siècles des siècles. Amen.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<i>Ci fenist la via et les fais du gros roy Loys.</i><br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+CI COMENCENT LES FAIS LE<br>
+ROY LOYS, PÈRE AU<br>
+ROY PHELIPPE.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+I.<br>
+<br>
+ANNEE: 1137.<br>
+<br>
+<i>Coment le jeune roy Loys vint d'Aquitaine à Paris pour ordener le royaume<br>
+et sainte églyse, après le décès de son père. Et coment tout le royaume se<br>
+tint bien apayé de luy.</i><br>
+<br>
+<br>
+[619]Dès ores mais, puis que nous nous sommes acquittés de retraire en<br>
+françois la vie et les fais du bon roy Loys-le-Gros, qui tante paine<br>
+souffri en son temps et tantes batailles fourni contre ses ennemis, et tant<br>
+de durs assaux souffri pour son règne deffendre, si nous convient entendre<br>
+à poursuivre les fais de son bon fils le roy Loys, celuy qui, par la divine<br>
+inspiration, fonda l'abbaye de Saint-Port, qui ores est appellée<br>
+Barbéel[620], où il repose corporellement.<br>
+<br>
+ Note 619: Les <i>Chroniques de Saint-Denis</i> présentent, pour la vie de<br>
+ Louis-le-Jeune, le texte traduit du latin des <i>Gesta Ludovici regis,<br>
+ filii Ludovici Grossi</i>, que je crois pouvoir attribuer à Suger,<br>
+ contre l'opinion de dom Brial, des auteurs de l'histoire littéraire<br>
+ et de M. Guizot. Les passages évidemment écrits après la mort de<br>
+ Suger peuvent être considérés comme autant d'interpolations.<br>
+ <br>
+ Note 620: L'abbaye de <i>Barbeaux</i> fut construite en 1164, non pas sur<br>
+ l'emplacement de <i>Saint-Port</i>, mais à trois lieues au-dessus.<br>
+ Louis VII, qui d'abord avoit choisi <i>Saint-Port</i>, en 1147, consentit<br>
+ ensuite à la translation de l'abbaye bénédictine à Barbelle ou<br>
+ Barbeaux. L'auteur de ses <i>Gestes</i> dit que le mausolée de Louis VII<br>
+ étoit <i>mirifici operis</i>; il fut brisé dans le temps des guerres de<br>
+ religion. Le cardinal de Furstemberg l'avoit fait rétablir dans le<br>
+ XVIIème siècle; mais sans doute il fut de nouveau brisé en 1792.<br>
+<br>
+Atant commencerons l'istoire qui dit ainsi, que le jeune roy Loys, qui au<br>
+temps son père eut esté couronné, si comme l'istoire a ci-dessus compté,<br>
+sceust assez tost par plusieurs messagiers le trespassement de son père;<br>
+après que il eut oï ces nouvelles et il eut garnie la duché d'Acquitaine<br>
+par le conseil de ses barons, si se hasta de revenir vers son royaume pour<br>
+désavancier les roberies et les guerres qui légièrement soulent sourdre ès<br>
+deviemens des roys; et s'en vint hastivement jusques à Orléans. Là appaisa<br>
+l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musars de la cité qui pour la raison<br>
+de la commune faisoient semblant de soy reveler et descier contre la<br>
+couronne. Mais moult en y eut de ceux qui chier le comparèrent. D'Orléans<br>
+s'en vint à Paris, qui est siège royal; car là souloient les anciens faire<br>
+leur assemblées et leur parlemens, pour traicter de l'ordonnance du royaume<br>
+et de l'églyse, si comme l'en trouve ès anciennes histoires. Et ce nouveau<br>
+roy le fist ainsi, selon ce que le temps et son nouvel aage le<br>
+requerroient. Tout le royaume se tenoit à bien payé de ce qu'il avoient tel<br>
+remanant de son bon seigneur le bon roy Loys-le-Gros, et tel qui les<br>
+preudhommes soustendroit et norriroit, et les mauvais felons abattroit et<br>
+destruiroit; et de tant avoient-il plus grant joie et plus grant délit de<br>
+ce qu'il avoient droit hoir, pour le royaume gouverner de quoy paix et<br>
+honneur leur venoit, quant il regardoient l'empire de Rome et le royaume<br>
+des Anglois qui pour deffaut de droit hoir avoient receu moult grant<br>
+dommaige et maint grant destourbier et qui estoient ainsi comme decheus de<br>
+leur noble estat, au temps de lors. Car vérité fu que après la mort<br>
+l'empereur Henry qui morut sans hoir, vint un grant contens en la grant<br>
+court qui fut tenue à Mayence, où il eut, si comme l'en tesmoigne, près de<br>
+soixante mille hommes que chevaliers que autres[621]. Par ce que Ferry le<br>
+duc d'Allemaigne qui nepveu estoit à l'empereur Henry voulut avoir le règne<br>
+et l'empire après son oncle. Mais l'archevesque de Mayence et celluy de<br>
+Coulongne et la plus grant partie des princes du royaume le refusèrent du<br>
+tout, et se tournèrent à Lohier le duc de Saissongne et le couronnèrent à<br>
+Ays-la-Chappelle par l'accord du clergié et du peuple. Mais ce ne fu pas<br>
+sans grant dommaige et sans grans maulx qui après en avindrent. Car celluy<br>
+Ferry et un sien frère qui Conras avoit nom, qui après Lohier fu depuis<br>
+saisi du règne par l'ayde de leurs parens, maintes roueries et maintes<br>
+batailles firent en la terre d'icelluy Lohier, pour l'envie de ce que il<br>
+avoit esté esleu. Si fu atourné à celluy Lohier à grant los et grant<br>
+honneur de ce qu'il fu esleu au royaume d'Allemaigne gouverner, combien<br>
+qu'il n'y eust nul droit par raison de héritaige; si le tint-il et deffendi<br>
+noblement, et non mie celluy tant seullement, mais le royaume de Lombardie<br>
+et la couronne de l'empire qu'il receupt à Rome par la main du pape<br>
+Innocent; jà soit ce que les Romains en allassent à l'encontre de tout leur<br>
+povoir. Après passa par force par la province de Cappes[622] et de Bonivent<br>
+jusques en Puille qu'il conquist par force d'armes, et chassa Siculle[623]<br>
+le roy de la terre, et se saisit de la cité de Bar et de toute la terre<br>
+d'environ. Depuis avint, si comme il s'en retournoit de celle guerre à<br>
+grant victoire, qu'il morut de la mort commune qui nulluy n'espargne. Si fu<br>
+son cors porté en Sassoingne son pays dont il estoit sire et duc; et par<br>
+ces travaux qu'il souffrit pour honneur conquerre mist-il si noble fin en<br>
+sa vie[624]. Né moins maleureusement n'avint-il pas au royaume<br>
+d'Angleterre. Car après le décès du roy Henry qui fu si fier homme et de<br>
+grant renommée qui trespassa sans hoir masle, le conte Estienne de<br>
+Bouloigne son nepveu et frère au conte Thibault entra soudainement au<br>
+royaume d'Angleterre né oncques ne se prist garde à ce que le conte<br>
+d'Angiers avoit eu à femme la fille celluy Henry son oncle et enfans en<br>
+avoit eus et avoit esté emperière; ains parmi tout ce se fist couronner à<br>
+roy d'Angleterre. Ceste manière de discort qui sourdit en la terre pour<br>
+l'envie et par l'aatine[625] des princes et des barons du règne et pour la<br>
+malice des habitans du pays empira si durement celle terre qui tant avoit<br>
+esté riche et habondant, par roberies et par occisions, que plus du tiers<br>
+du royaume fu gasté et destruit. Icelle manière de péril et de meschéance<br>
+estoit grant soulas aux François, quant il véoient que les gens de ces deux<br>
+royaumes souffroient ces maulx et ces angoisses par deffault de droit hoir,<br>
+et il estoient en paix et en joye pour ce que Dieu leur avoit donné lignée<br>
+et tel remanant de leur bon seigneur.<br>
+<br>
+ Note 621: <i>Que chevaliers que autres gens.</i> J'ai suivi la leçon du<br>
+ manuscrit de Philippe-le-Bel, n° 8396. Les leçons postérieures<br>
+ rendent exactement le texte latin, dont le sens est ridicule:<br>
+ <i>Feruntur fuisse sexaginta millia militum, exceptis personis aliis et<br>
+ multitudine populari.</i><br>
+ <br>
+ Note 622: <i>Cappes.</i> Capoue.<br>
+ <br>
+ Note 623: Le latin dit: Le roi Sicilien: <i>Siculoque fugato rege.</i><br>
+ C'étoit Roger.<br>
+ <br>
+ Note 624: Cette incidence sur Lothaire est déjà racontée de même par<br>
+ Suger dans la vie de Louis-le-Gros. (Voyez-en la traduction, vie de<br>
+ Philippe I, ch. XIII.)<br>
+ <br>
+ Note 625: <i>L'aatine</i>, l'ambition.<br>
+<br>
+[626]Atant repairerons à dire ce que nous avons proposé à dire des fais<br>
+cestuy Loys selon l'ystoire, qui dit ainsi qu'il estoit de l'aage entour<br>
+quatorze ans ou de quinze et croissoit chascun jour en sens et en proesce<br>
+par la grace Nostre-Seigneur.<br>
+<br>
+ Note 626: <i>Gesta Ludovici junioris.</i> § 11. Ces gestes reviennent,<br>
+ comme on le voit, au temps de la vie de Louis-le-Gros. Suger en avoit<br>
+ agi de même en commençant l'histoire du père.<br>
+<br>
+<br>
+II.<br>
+<br>
+ANNEES: 1137/1145.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la croiserie<br>
+de la sainte terre. Et coment il prist la croix et à l'exemple de luy la<br>
+prisrent plusieurs barons et prélas, et mains autres.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce termine avint que le duc Guillaume d'Aquitaine alla en voyage à<br>
+monseigneur Saint-Jacques, et si comme Dieu voult mourut au chemin. Icelluy<br>
+Guillaume duc d'Aquitaine n'avoit de tous hoirs que deux filles dont l'une<br>
+avoit nom Aliénor et la mainsnée Aalis. Et pour ce que la duchié estoit<br>
+demourée sans hoir masle, la tint le roy en sa main; et l'ainsnée des<br>
+filles qui avoit nom Aliénor espousa par mariage, si comme l'ystoire a<br>
+dessus dit. Et l'autre mainsnée qui Aalis avoit nom donna par mariage au<br>
+conte Raoul de Vermendois. De celle Aliénor eut le roy une fille qui Marie<br>
+eut nom et depuis fu contesse de Champaigne. Et ne demoura pas longuement<br>
+après que Gauchier, le sire de Monjai, se prist à reveler contre le roy par<br>
+son orgueil et commença à travaillier et à assaillir les gens de sa terre.<br>
+Mais ce fu par sa meschéance; car le roy assembla son ost et assiégea<br>
+Monjai et le prist en peu de temps et abatti tout, et destruit jusques en<br>
+terre la forteresse qu'il trouva[627].<br>
+<br>
+ Note 627: Le latin des <i>Gesta</i> ajoute: <i>Excepta magna turri</i>. Ce<br>
+ village se nomme aujourd'hui <i>Montjai-la-Tour</i>.<br>
+<br>
+En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la<br>
+terre d'oultre-mer[628], au royaume de Jhérusalem; car les Turs s'esmeurent<br>
+à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom Roches[629] qui<br>
+estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fu pas sans grant perte et sans<br>
+grant dommaige et occision de leur gens. Et pour la prise de celle cité<br>
+s'enorgueillirent à merveilles et menacièrent à occire tous les crestiens<br>
+de celle contrée. La nouvelle de celle douleur vint en France jusques au<br>
+roy Loys. Et pour l'amour du saint Esperit dont il estoit inspiré eut moult<br>
+grant douleur de ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour<br>
+ceste besongne assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de<br>
+Vezelay. Là fist venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant<br>
+partie des barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et<br>
+prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la saincte terre de<br>
+promission où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il fu en ce<br>
+monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la rédemption de son<br>
+peuple.<br>
+<br>
+ Note 628: <i>Gesta Lud. jun.,</i> § 3.<br>
+ <br>
+ Note 629: <i>Roches.</i> Latinè: <i>Rohes</i>. C'est <i>Edesse</i>.<br>
+<br>
+Lors se croisa le roy tout le premier et après luy la royne Aliénor sa<br>
+femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si se<br>
+croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de Saint-Gille,<br>
+Thierry le conte de Flandres, Henry fils le conte Thibault de Blois qui<br>
+lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault son frère, le conte de<br>
+Tonnoire, le conte Robert frère du roy, Yves le conte de Soissons,<br>
+Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le conte de Garente[630];<br>
+Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy, Geuffroy de Rencon, Hue de<br>
+Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault de Montargis, Ytier de Toucy,<br>
+Ganchier de Monjay, Erard de Bretueil, Dreue de Moncy, Manassiers de<br>
+Buglies[631], Anseau du Tresnel, Garin son frère, Guillaume le Bouteiller,<br>
+Guillaume Agillons de Trie, et pluseurs autres chevaliers et merveilles de<br>
+menues gens. Des prélas se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy<br>
+évesque de Lengres, Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de<br>
+Saint-Père-le-Vif-de-Sens, Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe et maintes<br>
+autres personnes de saincte églyse.<br>
+<br>
+ Note 630: <i>Garente.</i> L'Historia qloriosa regin Ludovici VII dit<br>
+ <i>Garennæ</i>, au lieu du <i>Guarentiæ</i> des <i>Gesta</i>. C'est <i>Varennes</i>.<br>
+ <br>
+ Note 631: <i>De Buglies.</i> Sans doute <i>De Bueil</i>.<br>
+<br>
+En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son nepveu<br>
+Ferry duc de Saissongne qui depuis fu empereur, quant il oïrent la<br>
+mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa le conte de<br>
+Morienne, oncle du roy Loys, et pluseurs autres nobles barons de grant<br>
+renommée.<br>
+<br>
+Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honnorable abbé de Vezelay fonda une<br>
+églyse en l'onneur de saincte croix au lieu de celle saincte prédicacion,<br>
+pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le roy et les barons<br>
+avoient illec prise, tout droit au pendant du tertre, entre Ecuen et<br>
+Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis monstré mains appers<br>
+miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix, de l'une Pasques jusques<br>
+à l'autre et oultre jusques à la Penthecouste, ains qu'il meust<br>
+oultre-mer[632].<br>
+<br>
+ Note 632: Une chose que l'on n'a pas encore remarquée et qui pourtant<br>
+ méritoit de l'être, c'est qu'à compter du chapitre suivant jusqu'au<br>
+ retour de Louis VII en France, <i>les Chroniques de St-Denis</i> copient<br>
+ littéralement l'ancien texte françois des <i>Histoires d'outre mer</i> par<br>
+ Guillaume de Tyr. Celles-ci avoient été répandues en France, à peu<br>
+ près dans le même temps, c'est-à-dire vers 1200, en latin et en<br>
+ françois. Quant au compilateur des <i>Gesta Lud. jun.</i>, il n'a pas<br>
+ transcrit le texte latin assez correct de Guillaume de Tyr, mais il a<br>
+ calqué sur le texte françois une traduction latine remplie de<br>
+ gallicismes et d'incorrections grammaticales.<br>
+<br>
+Tandis, avint que les bourgois de Sens se courroucièrent à Hébert, abbé de<br>
+Saint-Pierre-le-Vif, pour ce qu'il avoit fait despecier leur commune, et<br>
+pour ce fait le firent mourir de cruelle mort. En vengence de ce fait fist<br>
+le roy tresbuchier de la tour une partie des homicides et l'autre partie<br>
+descoller à Paris.<br>
+<br>
+<br>
+III.<br>
+<br>
+ANNEE: 1146.<br>
+<br>
+<i>De la muete qui fu faite outre mer sur les mescréans, dont il firent moult<br>
+petit.</i><br>
+<br>
+<br>
+[633]En l'an de l'Incarnacion mil cent quarante-six, la sepmaine après la<br>
+Penthecouste, meut le roy et se mist au chemin à grant compaignie de prélas<br>
+et de barons[634]. En ce point mesme meut l'empereur Conrat de sa terre à<br>
+grant chevalerie, si comme il avoient accordé ensemble[635]. Mais<br>
+Nostre-Seigneur qui bien voit cler en toutes besoignes, ne voult pas<br>
+prendre en gré leur pellerinage, si comme il apparut à la veue du siècle.<br>
+Et, non pour ce, tous ceulx qui bonne entencion avoient en cest affaire ne<br>
+perdirent oncques rien de leur service quant aux ames; mais l'estat de la<br>
+terre d'oultre-mer pour quoy il se murent n'amenda oncques guères pour leur<br>
+muete, si comme vous orrez cy après.<br>
+<br>
+ Note 633: <i>Gesta Lud. jun.,</i> § 4.<br>
+ <br>
+ Note 634: Notre traducteur n'ajoute pas ici, comme les <i>Gesta</i>, une<br>
+ phrase relative à l'oriflamme: &laquo;Venit rex, ut moris est, ad ecclesiam<br>
+ B. Dyonisii, à martyribus licentiam accepturus: et ibi post<br>
+ celebrationem missarum, baculum peregrinationis et vexillum<br>
+ B. Dyonisii, quod <i>Oriflambe</i> gallicè dicitur, valdè reverenter<br>
+ accepit, sicut moris est antiquorum regum, quando debent ad bella<br>
+ procedere, vel votum peregrinationis adimplere.&raquo;<br>
+ <br>
+ Ce passage peut encore appuyer l'antiquité de l'oriflamme; et notre<br>
+ traducteur l'a omis sans doute pour ne pas rappeler que l'oriflamme<br>
+ avoit pu conduire les François dans une guerre désastreuse.<br>
+ <br>
+ Note 635: <i>Guillaume de Tyr</i>, <i>liv.</i> XVI, § 19.<br>
+<br>
+[636]Ces deux grans seigneurs devisèrent qu'il n'iroient mie ensemble pour<br>
+ce qu'il avoient trop grant plenté de gens, car grant contens pourroit<br>
+sourdre en leur osts et ne pourroient mie assés trouver viandes aux hommes<br>
+et aux chevaulx. Pour ce voulurent que les uns allassent devant les autres.<br>
+Tous s'adressèrent vers une terre qui a nom Bavière et passèrent la<br>
+Dinoe[637] qui est moult grant eaue et courant, à senestre la laissèrent et<br>
+puis descendirent en Ostriche; d'illec entrèrent en Hongrie. Le roy de la<br>
+terre les receut moult honnestement, grant honneur leur fist et maint bel<br>
+présent leur envoya. Après s'en allèrent oultre et passèrent parmy<br>
+Pannonnie où monseigneur saint Martin fu né. Si entrèrent en Bulgrie, Rippe<br>
+laissèrent à senestre. Tant allèrent qu'il allèrent par deux terres de quoy<br>
+chascune a nom Trace. Deux cités moult renommées passèrent; l'une si à nom<br>
+Finepople et l'autre Andrenoble[638].<br>
+<br>
+ Note 636: Tout ce qui suit, jusqu'à la fin du XXIème chapitre, n'a<br>
+ été publié ni en latin ni en françois, dans les <i>Historiens de<br>
+ France</i>. Dont Brial a remis le soin de combler cette lacune aux<br>
+ éditeurs des <i>Historiens des Croisades</i>, dont le premier volume,<br>
+ confié par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à la<br>
+ judicieuse érudition de M. le comte Arthur Beugnot, est en ce moment<br>
+ sous presse. Pour la comparaison du texte latin avec notre<br>
+ traduction, nous allons donc suivre maintenant l'édition que Duchesne<br>
+ a donnée des <i>Gesta Ludovici junioris</i>, t. 4, p. 390 et suiv.<br>
+ <br>
+ Note 637: <i>La Dinoe.</i> Le Danube.<br>
+ <br>
+ Note 638: Philippopolis et Andrinople.<br>
+<br>
+Après mains travaux et maintes journées qu'il eurent faictes par estranges<br>
+terres, vindrent à la riche cité de Constantinoble. Là séjournèrent ne scay<br>
+quans jours, pour ce qu'il estoient las et se garnirent des choses qui leur<br>
+failloient, à l'empereur Manuel parlèrent de maintes choses assez<br>
+privéement. Après ce jour passèrent le bras Saint-George qui divise les<br>
+deux parties du monde Europe et Aise. Lors entrèrent en Bithinie qui est la<br>
+première partie d'Aise, toutes les compagnies ensemble se logièrent devant<br>
+la cité de Calcidoine. C'est une moult ancienne cité où jadis fu l'un des<br>
+quatre grans conciles; là furent assemblés six cens trente-cinq prélas, au<br>
+temps de Marcien empereur et de Léon pape de Rome. En ce concile fu dampnée<br>
+l'érésie d'un abbé qui avoit nom Eutices, car il disoit que Jésucrist<br>
+n'avoit que une seule nature; mais la foy crestienne est telle qu'il fu<br>
+vrayement Dieu et homme.<br>
+<br>
+[639]Le soudant du Coine[640] qui moult estoit puissant en Turquie avoit<br>
+assez oï parler avant de ces haulx princes et moult en fu en grant esmay.<br>
+Bien savoit que s'il ne s'en prenoit garde grant dommaige pourroit avenir à<br>
+ses hommes et à sa terre. Pour ce si tost comme il put envoya par toutes<br>
+les parties d'Orient, et manda que tous ceux qui armes pourroient porter<br>
+venissent à luy. Luy-mesme cerchoit[641] les cités et les chasteaux, ce qui<br>
+estoit cheu ès forteresses faisoit redrescier et les fossés réparer,<br>
+nouvelles trenchiées faire. Tous ceulx du pays prenoit et mettoit chascun<br>
+jour en ses œuvres; trop se doubtoit et ce n'estoit pas de merveille. Car<br>
+une renommée couroit moult grant par tout le pays que si grant plenté de<br>
+gens venoient avecques ces deux grans princes que là où il se logeoient sur<br>
+une grant eaue courant, tantost tarissoit si qu'elle ne povoit pas souffire<br>
+au boire des chevaulx et des hommes. Bien disoit-on que à paine les<br>
+pourroit paistre un grant royaume de toutes les viandes qui là croissoient.<br>
+Vray est que de telles choses en seult-on dire plus qu'il n'en est. Mais la<br>
+vérité estoit, si comme tesmoignèrent les preud'hommes qui furent là, que<br>
+seullement en l'ost de l'empereur Conrat avoit bien soixante-dix mille<br>
+hommes à haubers et à chevaus, sans les gens à pié et sans les autres à<br>
+cheval qui estoient plus légièrement armés. En l'ost le roy de France en<br>
+avoit autant et trop bonnes gens; de ceulx de pié n'est nul nombre, car par<br>
+là où il passoient estoit toute la terre couverte. Bien sembloit qu'il<br>
+deussent toutes les terres conquerre que les mescréans tenoient jusques à<br>
+la fin du monde. Et sans faille si eussent-il pu sé pour ce non[642] que<br>
+Nostre-Seigneur, ou pour leur orgueil ou pour les autres péchiés qui en<br>
+eulx estoient, ne voulut mie prendre en gré leurs services né souffrir<br>
+qu'il fissent chose qui honnorable fust à la veue du siècle. Nous ne savons<br>
+pour quoy ce fu; mais bien scavons qu'il le fist à droit.<br>
+<br>
+ Note 639: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 5.<br>
+ <br>
+ Note 640: <i>Du Coine.</i> On traduisoit toujours ainsi le nom du<br>
+ territoire d'<i>Iconium</i>.<br>
+ <br>
+ Note 641: <i>Cerchoit.</i> Parcouroit. Le latin dit: <i>Circuibat</i>.<br>
+ <br>
+ Note 642: <i>Sé pour ce non.</i> Si non pour ce.<br>
+<br>
+<br>
+IV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1146.<br>
+<br>
+<i>Coment l'empereur, quant il fu oultre mer, fu tray de ses ducteurs, et<br>
+mené ès destrois où il n'avoit point de vitaille.</i><br>
+<br>
+<br>
+[643]Quant l'empereur Conrat eut passé celle mer que on appelle le bras<br>
+Saint-George, si voulut aller par soy, et fist ses batailles à la guise de<br>
+son pays. Chevetaines[644] mist en chascune des plus haux hommes qu'il<br>
+avoit; à senestre laissa la terre de Galacie et de Plaphagonne et deux<br>
+terres de quoy chascune a nom Ponthe: à dextre mist Frige et Lide et Aise<br>
+la petite et il s'en vindrent de lez Nichomède et passèrent la bonne cité<br>
+de Nice et puis entrèrent en une terre qui a nom Lichaonne dont la<br>
+meilleure cité est Icoine. Il alloient par un adresse[645] et avoient<br>
+laissié le grant chemin. Le soudan du Coine qui avoit assemblé grant plenté<br>
+de Turs attendoit coment il peust avoir temps et lieu coment il<br>
+empescheroit ces grans compaignies de crestiens qui par sa terre passoient,<br>
+car tous les roys et les grans hommes de la loy payenne estoient esmeus et<br>
+tous effrenés de ces grans gens qui venoient. Bien leur avoit-on mandé de<br>
+maintes parties que sé il passoient délivréement parmy ces terres il<br>
+avoient povoir de destruire tous les hommes et conquerre tous les pays; si<br>
+que en peu de temps toute la terre d'Orient seroit de crestiens. Par ceste<br>
+paour estoient venus en l'ayde du soudan les Turs des contrées des deux<br>
+Hermenies, de Capadoce, de Ysaure[646], de Silice et de Mede. Tant y avoit<br>
+de gens qui estoient si bien garnis de chevaux et d'armes que le soudant<br>
+emprinst hardiment qu'il pourroit assembler front à front à tous les<br>
+crestiens qui venoient.<br>
+<br>
+ Note 643: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 6.--<i>Guillaume de Tyr,<br>
+ liv.</i> XVI, § 20.<br>
+ <br>
+ Note 644: <i>Chevetaines.</i> Aujourd'hui: capitaines.<br>
+ <br>
+ Note 645: <i>Adresse.</i> Route de traverse. Le latin dit: <i>Inconsultè<br>
+ ibant</i>.<br>
+ <br>
+ Note 646: <i>Ysaure</i>. Partie de la Cilicie.<br>
+<br>
+L'empereur Conrat avoit demandé et prié à l'empereur de Constantinoble que<br>
+luy baillast de ses gens qui luy enseignassent les meilleures voyes et les<br>
+plus courtes. Si luy en bailla. Mais ceulx qui conduire les devoient<br>
+estoient de moult grant desloyaulté. Car si tost comme il entrèrent en la<br>
+terre aux Turs il vindrent aux chevetaines qui menoient les compaignies de<br>
+l'ost et leur dirent qu'il ne fissent chargier viandes que jusques à un<br>
+certain nombre de jours; et bien leur promisrent fermement que dedens ce<br>
+temps il les aroient menés en tel pays où il trouveroient grant plenté de<br>
+toutes viandes qui mestier aroient à hommes et à chevaux. Ceux les creurent<br>
+et firent chargier viandes selon la mesue que ceux avoient dicte sur<br>
+chevaux et sur charrettes. Mais les Gréjois desloyaux qui de tous jours<br>
+heent notre gent, ce ne scay-je s'il le firent par le commandement de leur<br>
+seigneur ou pour ce qu'il prisrent avoir des Turs pour ce faire, menèrent<br>
+l'ost de l'empereur par les plus aspres voyes et par les plus grans<br>
+destrois. Si les embatirent en tels lieux où les Turs leur povoient plus<br>
+légièrement faire mal. Car les pas[647] estoient si fors et si périlleux<br>
+qu'il estoient là ainsi comme enclos et enserrés.<br>
+<br>
+ Note 647: <i>Les pas</i>. Les passages.<br>
+<br>
+<br>
+V.<br>
+<br>
+ANNEE: 1146.<br>
+<br>
+<i>Coment les conduiseurs l'empereur, quant il l'eurent mené ès desers,<br>
+s'enfuirent par nuit. Et lors s'apperçut l'empereur qu'il l'avoient trahy.</i><br>
+<br>
+<br>
+[648]Bien s'apperceut l'empereur que ceulx qui guier[649] les devoient ne<br>
+le faisoient mie en bonne foy, car le nombre des jours estoit jà passé<br>
+dedens lequel il les devoient avoir mené en terre plentureuse et il n'i<br>
+estoient pas venus: pour ce les fist mander devant soy et leur demanda,<br>
+voyans ses barons, pour quoy c'estoit qu'il luy avoient menti du terme<br>
+qu'il luy avoient nommé. Il respondirent par malice qu'il cuidoient que<br>
+l'ost deust plus tost errer[650] et faire plus grans journées qu'il ne<br>
+faisoit. Mais moult luy jurèrent sans faille que dedens trois jours<br>
+seroient à la cité du Coine qui estoit si plentureuse que rien ne leur<br>
+fauldroit qu'il voulsissent avoir.<br>
+<br>
+ Note 648: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 7.--<i>Guillaume de Tyr, liv.</i>XVI, § 21.<br>
+ <br>
+ Note 649: <i>Guier</i>. Conduire.<br>
+ <br>
+ Note 650: <i>Errer</i>. Marcher.<br>
+<br>
+L'empereur qui estoit simple homme ne s'apperceut pas de leur desloyaulté,<br>
+mais les creut et dist qu'il attendroit encore ces trois jours pour savoir<br>
+s'il disoient vray. La nuyt entour le prime somme quant ces bonnes gens se<br>
+dormoient pour la lasseté, les traitres de l'ost se partirent tout<br>
+coiement. L'en demain quant il fu ajourné il voulurent mouvoir pour aller<br>
+si comme il souloient; mais ceulx qui guider les devoient ne se misrent mie<br>
+devant. Les chevetaines se merveillèrent et les firent querre; mais il ne<br>
+les peurent trouver. Lors s'apperceurent de la traïson et vinrent à<br>
+l'empereur. La chose luy comptèrent si comme elle estoit: ceulx qui par<br>
+malice avoient ainsi guerpi l'ost ne se tindrent pas apayés du mal qu'il<br>
+avoient fait, ainçois en voulurent plus faire, car il vindrent tout droit à<br>
+l'ost du roy de France qui chevauchoit après, non mie guères loing d'illec,<br>
+et disrent au roy qu'il avoient l'empereur bien et sauvement conduit<br>
+jusques à la cité du Coine qu'il avoit prinse par force et vaincu tous les<br>
+Turs qui contre luy se misrent et trop grant richesses y avoient gaignées.<br>
+Ce luy firent entendant pour celle entencion qu'il vouloient mener le roy<br>
+celle mesme voye où l'empereur s'estoit embatu périlleusement, car sé les<br>
+François eussent sceu le meschief de l'empereur et de ses gens il luy<br>
+fussent couru aidier hastivement, et ce n'eussent pas voulu les traitres.<br>
+Bien peut estre qu'il luy mentirent pour ce que sé le roy eust sceu la<br>
+vérité de la desloyauté qu'il avoient faite il les eust tantost pendu<br>
+parmy les gorges.<br>
+<br>
+[651]Quant l'empereur vit qu'il estoit ainsi deceu et qu'il n'avoit en tout<br>
+son ost homme qui luy sceust enseigner la droicte voye, il manda ses barons<br>
+et leur demanda conseil qu'il feroit. Il ne s'acordèrent pas tous à une<br>
+voye, car une partie s'accorda qu'il s'en retournassent la voye qu'il<br>
+estoient venus jusques à tant qu'il peusseut trouver viandes qui du tout<br>
+estoient faillies aux hommes et aux chevaux; les autres vouloient que on<br>
+allast avant, car il avoient espérance que plus tost peussent trouver<br>
+viandes en passer avant, que en retourner.<br>
+<br>
+ Note 651: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 8.<br>
+<br>
+[652]Tandis comme il estoient en ce contens et en doubte, que il ne<br>
+scavoient que faire, aucunes gens de leur ost qui s'estoient esloignés en<br>
+coste d'eux et puis revenus arrière leur firent assavoir que assez près<br>
+d'illec estoient assemblés grant plenté de Turs qui estoient tous armés.<br>
+Bien est voir que les Grecs qui fouys s'en estoient les menèrent au pis<br>
+qu'il peurent à leur escient, car il les embatirent en un désert où il<br>
+n'avoit oncques esté aré ne semé, et il les deussent avoir mené par<br>
+Licaonne qu'il avoient laissiée à destre, et adont eussent trouvé la voye<br>
+plus petite et terre guaingnable et plentureuse de bonne viandes, mais il<br>
+les avoient mis ès désers de Capadoce pour eux esloigner du Coine. L'en<br>
+disoit communément, et je croy qu'il fu voir, que ces Gréjois avoient ce<br>
+fait par la volenté et par le commandement l'empereur Manuel qui pas ne<br>
+voulut que les gens l'empereur d'Allemaigne venissent à bon chief de leur<br>
+emprise; car les Gréjois ont toujours envie sur eux né ne vouldroient pas<br>
+que leur povoir creust né amendast, car trop ont grant desdaing de ce que<br>
+l'empereur d'Allemaigne se clame empereur des Romains ainsi comme le leur,<br>
+pour ce que il dient que l'empereur de Constantinoble doit avoir tout seul<br>
+la seigneurie sus tout le monde.<br>
+<br>
+ Note 652: <i>Guill. de Tyr, lib.</i> XVI, § 22.<br>
+<br>
+<br>
+VI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1146.<br>
+<br>
+<i>Coment les Turs qui estoient assés près de l'ost l'empereur muciés li<br>
+corurent sus et trouvèrent son ost las et défaillans, par defaute de<br>
+vitaille; et fu en telle desconfiture demené que il ne li remest de son<br>
+grant ost que la dixiesme partie que tout ne fust mors que pris.</i><br>
+<br>
+<br>
+Tandis comme l'ost l'empereur estoit à si grant mésaise, car il estoient<br>
+esgaré premièrement des voyes, après il estoient las et débrisiés de<br>
+longuement venir par vaus et par tertres roides et périlleux, et si avoient<br>
+fain et soif trop grant et les chevaux leur failloient du long travail et<br>
+par la faulte des viandes. Les Turcs qui bien seurent leur couvine[653]<br>
+parlèrent entre eux. Si comme les chevetaines l'avoient devisé il vindrent<br>
+soudainement à grant routes et se férirent en l'ost de l'empereur qui garde<br>
+ne s'en prenoit, ains estoient encores ses gens parmy les tentes. Ceux<br>
+avoient leurs chevaux bien séjournés comme ceux à qui rien ne failloit, si<br>
+les trouvèrent fors et isneaux, et il furent légièrement armés, car la plus<br>
+part ne portoit que leur arcs et leur saiectes. Quant il se férirent en<br>
+l'ost, moult grant noise firent et glatissoient comme chiens et faisoient<br>
+sonner tabours et timbres. La gent l'empereur estoit pesamment armée de<br>
+haubers et de chausces, d'escus et de heaumes, leur chevaus estoient<br>
+maigres et las et mors de fain, si que les Turs les approuchoient pour<br>
+traire de près puis s'en retournoient arrière. Ceulx n'avoient povoir de<br>
+les ensuivir, pour ce les avironnèrent de toutes pars et tiroient contre<br>
+eux et navroient chevaux et hommes. Quant les nostres poingnoient contre<br>
+eux il se appareilloient tantost et s'en fuioient arrière; et quant il se<br>
+retournoient vers leurs pavillons, les Turs leur estoient tantost aux<br>
+talons tous ensemble.<br>
+<br>
+ Note 653: <i>Couvine.</i> Position, état.<br>
+<br>
+En telle manière dura toute jour celluy assault et trop y eurent grant<br>
+perte les crestiens. Les Turs n'y eurent oncques né perte né dommaige.<br>
+Grant chose avoit esté de l'ost de l'empereur jusques à ce jour, moult y<br>
+avoit haulx princes et riches hommes et bons chevaliers; mais par la<br>
+volenté Nostre-Seigneur ou par sa souffrance fu lors si amenuisiée et sa<br>
+grant valleur abattue que sans tenir point de proffit à la crestienté<br>
+d'outre mer pour qui il estoient venus furent illec presque tous dégastés.<br>
+Car si comme il dirent, ceulx qui en eschappèrent de soixante-dix mille<br>
+chevaulx et à haubers et de si grant compaignie de gens à pié comme il y<br>
+avoit n'en eschappa mie par tout la dixiesme partie. Les uns morurent de<br>
+fain et les autres d'armes. Assez en prisrent leur ennemis tous vifs qu'il<br>
+emmenèrent liés. Toutesvoies l'empereur eschappa et aucuns de ses barons;<br>
+à moult grant paine s'en retournèrent arrière vers la cité de Nique.<br>
+<br>
+Les Sarrasins furent moult liés de la victoire qu'il eurent: assez<br>
+gaignèrent dedens les tentes aux Thiois, comme or et argent, robes,<br>
+chevaulx et armes. Tous enrichis s'en retournèrent dedens leurs<br>
+forteresses. Leurs espies envoyèrent par toute celle terre et contre<br>
+attendirent l'ost du roy de France de qui il avoient oï dire qu'il venoit<br>
+après et n'estoit guères loing. Bien leur sembloit que puisqu'il estoient<br>
+venus à chief des gens l'empereur qui plus riche et plus grant povoir avoit<br>
+que le roy de France, que légièrement pourroient destruire les François, et<br>
+il leur en advint presque si comme il cuidoient. A celle grant desconfiture<br>
+n'avoit pas esté le soudant du Coine, ainsois y fu chevetaine à celle<br>
+desconfiture un moult puissant Turc qui Pharamon avoit nom. Ceste chose<br>
+avint l'an de l'Incarnation Nostre-Seigneur, mil cent quarante-six, au mois<br>
+de novembre.<br>
+<br>
+<br>
+VII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment l'empereur se desconforta moult de sa perte, et retorna en arrière<br>
+li et ses gens, et laissa le roy de France; et coment il vint à<br>
+Constantinoble.</i><br>
+<br>
+<br>
+[654]Quant le roy de France qui après venoit se fu trais en Bithinie et il<br>
+eut avironné un regort[655] de mer qui est près de la cité de Nichomédie,<br>
+il prist conseil à sa gent quel chemin il tendroit. Lors commença-l'en à<br>
+dire une nouvelle par l'ost que l'empereur avoit esté desconfit et perdue<br>
+sa gent et s'en fuioit tapissant par bois et par montaignes à petite<br>
+compaignie. Premièrement pour ce que on ne sçavoit mie qui teles nouvelles<br>
+avoit apportées ne sçavoit-on sé c'estoit voir ou non. Mais ne demoura<br>
+guères après qu'il en sceurent la vérité. Car Ferry le duc de Souave un<br>
+jeune homme et de trop grant affaire qui nepveu estoit de l'empereur de son<br>
+ainsné frère et qui, après son oncle, fu empereur sage et viguereus, s'en<br>
+vint en l'ost du roy de France: car l'empereur après celle grant<br>
+desconfiture l'envoyoit parler au roy pour prendre un parlement entre eux<br>
+deux, si qu'il se conseillassent qu'il pourroient faire. Voir est que le<br>
+conseil eust mieux valu avant; mais encore avoit l'empereur son corps à<br>
+garantir et le demourant de ses hommes. Pour ce vouloit avoir du roy de<br>
+France qui son amy estoit conseil et ayde; et icelluy Ferry conta bien,<br>
+quant il vint, la honte et le dommaige que les Turs leur avoient fait.<br>
+<br>
+ Note 654: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 9.--<i>Guill. de Tyr</i>, § 23.<br>
+ <br>
+ Note 655: <i>Regort.</i> Petit gouffre. &laquo;Et cum quasi quemdam gurgitem<br>
+ maris, qui est propè civitatem Nicomediæ, circuisset.&raquo;<br>
+<br>
+Quant le roy et les barons de France l'oïrent, grant deul en eurent et<br>
+grant pitié. Le roy, pour reconforter l'empereur, prist avec luy de ses<br>
+plus saiges barons, chevaliers et sergens mena assez et s'en issi, et vint<br>
+là où l'empereur estoit logié, si comme le duc Ferry le mena, car ce<br>
+n'estoit pas loing.<br>
+<br>
+Quant ces deux haux hommes s'entrevirent, de bon cuer se saluèrent et<br>
+baissèrent l'un l'autre. Le roy le reconforta de celle meschéance: finance<br>
+et gens luy promist tout à sa volenté et luy promist bons services et<br>
+loyale compagnie. Longuement parlèrent seul à seul entre eux deux et puis<br>
+firent venir leur barons: accordés furent à ce qu'il s'en iroient ensemble<br>
+pour accomplir à leur povoir la besongne Nostre-Seigneur qu'il avoient<br>
+emprise. Et assez y eut des gens l'empereur qui disrent qu'il avoient perdu<br>
+ce qu'il avoient apporté pour despendre; pour ce ne povoient aller en<br>
+avant. Sans faille moult les avoit espouvantés le peril de la guerre où il<br>
+avoient esté et le long travail qui pas n'estoit encore finé. Si ne<br>
+regardèrent oncques au pellerinaige qu'il avoient fait né à leur seigneur<br>
+qu'il laissoient, ainsois s'en retournèrent en Constantinoble.<br>
+<br>
+[656]Ces deux haux hommes s'esmeurent à tout leur ost et ne tindrent mie la<br>
+voye où il estoit mescheu à l'empereur; ains la laissièrent à senestre et<br>
+s'adrescièrent vers Aise la mineure et tindrent leur voye vers la mer. Si<br>
+eschevèrent vers senestre la terre de Philadelphe; après vindrent à la cité<br>
+de Smirne, d'illec entrèrent en la cité d'Ephèse, qui moult est honnorée<br>
+pour ce que monseigneur saint Jehan l'évangéliste y habita, prescha et<br>
+mouru; encore y appert sa sépulture.<br>
+<br>
+ Note 656: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 10.<br>
+<br>
+L'empereur s'appensa lors que on le tenoit au plus haut homme du monde, et<br>
+moult estoit meu honnorablement de sa terre; et ores n'avoit guères de gens<br>
+avec luy; ainsois estoit au dangier[657] des François, né ne povoit rien sé<br>
+par eux non: pour ce, luy fu avis qu'il luy estoit honte d'aller ainsi.<br>
+Aucunes aultres raisons espoir[658] y eut; mais il commanda que ses gens<br>
+s'en retournassent arrière par terre; et il se mit en mer à petite<br>
+compaignie et s'en vint à Constantinoble. L'empereur le receut plus<br>
+honnorablement qu'il n'avoit fait devant, et fist séjourner en la cite luy<br>
+et ses barons jusques au nouveau temps. Car il y avoit entre eulx<br>
+acointance que on appelle affinité de par leur femmes, qui estoient filles<br>
+au viel Bérenger, le conte de Lucembourc, qui estoit un grant prince au<br>
+royaume d'Allemaigne. Pour ce luy fist plus belle chière. Et par la prière<br>
+l'emperière, luy donna à luy et à ses barons riches joyaux.<br>
+<br>
+ Note 657: <i>Au dangier.</i> Sous la domination. &laquo;In subjectione.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 658: <i>Espoir.</i> Peut-être.<br>
+<br>
+<br>
+VIII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy de France et les François se assemblèrent aux Turs et les<br>
+desconfirent.</i><br>
+<br>
+[659]Puis que le roy de France vit que l'empereur se partoit, à ses barons<br>
+prist conseil quel chemin il pourroit tenir. A la demourance de ce jour, en<br>
+la cité d'Ephèse, un des barons de France qui moult estoit bon chevalier,<br>
+le conte Guis de Ponty[660] accoucha malade tant qu'il y mourut; et fu<br>
+enterré en une des esles de la maistre églyse. Le roy se parti de la ville<br>
+à tout son ost et s'adressa vers la terre d'Orient. Quant il eurent<br>
+chevauchié ne sçay quans jours, il vindrent aux gués de Menandre, où la<br>
+plenté des cignes est[661]. Là se logièrent pour ce qu'il y avoit belles<br>
+praries. Les François avoient moult désirré, toute celle voye, coment il<br>
+pourroient trouver les Sarrasins; ce jour en trouvèrent grant plenté de<br>
+l'autre part de l'eaue, si que quant il vouloient abeuvrer leurs chevaux,<br>
+les Turs tiroient espesséement contre eux et leur empeschoient l'eaue. Mais<br>
+nos chevaliers furent moult angoisseux de passer de l'autre part du fleuve<br>
+pour avenir à leur ennemis; tant cerchièrent qu'il trouvèrent un gué que<br>
+ceux de la terre mesme ne savoient pas; lors se férirent dedens à grans<br>
+routes et fières. Les François en eurent le meilleur, car il en occirent<br>
+assez. Grant plenté en prisrent de vifs et le demourant s'en fouy. Ceux qui<br>
+desconfis les avoient s'en vindrent par leur pavillons, trop y trouvèrent<br>
+de richesses de diverses manières de draps de soye, beaux vaisseaux d'or et<br>
+d'argent et pierres précieuses. Tous chargiés passèrent l'eaue. Grant joye<br>
+firent celle nuyt pour la première victoire que Dieu leur avoit donnée. Le<br>
+lendemain quant il fu jour, se partirent d'illec et vindrent à la<br>
+Lice[662], qui est une ville de celle terre. Lors prisrent viandes tant<br>
+comme il en avoit mestier, car c'estoit leur coustume, si se remisrent à la<br>
+voye.<br>
+<br>
+ Note 659: <i>Gesta Lud. jun., § 11.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 24.</i><br>
+ <br>
+ Note 660: <i>Guis de Ponty</i> ou de Ponthieu. &laquo;Guido <i>miles</i> de Pontivo.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 661: &laquo;Ad vada Meandri pervenerunt, ubi copia cygnorum omni<br>
+ tempore reperitur. Propter quod dicitur:<br>
+ <br>
+ &laquo;Ad vada Meandri concinit albus olor.&raquo;<br>
+ <br>
+ Ce vers est le second de la septième Héroïde d'Ovide.<br>
+ <br>
+ Note 662: &laquo;Ad civitatem quæ vocatur <i>la Liche</i>.&raquo; C'est <i>Laodicée</i>,<br>
+ sur le <i>Lycus</i>.<br>
+<br>
+<br>
+IX.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment, par la mauvaise ordenance de l'ost, et par l'agait des Turs,<br>
+furent François desconfis.</i><br>
+<br>
+<br>
+[663]Une montaigne moult haulte et moult droicte estoit encontre eux, par<br>
+la voie où il s'estoient adresciés. La coustume de l'ost estoit que un des<br>
+grans barons de la compaignie faisoit chascun jour l'avant garde et l'un<br>
+des autres l'arrière garde; et leur bailloit-on assez chevaliers en leur<br>
+batailles, si prenoient conseil aux autres barons en quelle place il<br>
+feroient logier l'ost. Celluy jour dont je vous parle faisoit l'avant-garde<br>
+l'un des plus haux hommes de Poictou, qui avoit nom Geuffroy de Rancon[664]<br>
+et portoit la bannière du roy. Devisié estoit et accordé qu'il<br>
+demoureroient ce soir et tendroient lenrs pavillons au sommet du tertre.<br>
+<br>
+ Note 663: <i>Gesta Lud. jun., § 13.--Guill. de Tyr, liv. XVI, § 25.</i><br>
+ <br>
+ Note 664: Ou de <i>Rancogne</i>. &laquo;De Ranconio.&raquo; Une bonne famille<br>
+ françoise de ce nom existe encore. L'addition des <i>Gesta</i> est encore<br>
+ ici précieuse: &laquo;Gerebat regis banneriam quam præcedebat, prout moris<br>
+ est, vexillum Beati Dyonisii quod gallicè dicitur <i>Oriflambe</i>.&raquo; Voilà<br>
+ bien ici la mention précise de deux bannières, celle du roi et celle<br>
+ de Saint-Denis.<br>
+<br>
+Quant celluy Geuffroy fut monté en haut, à tous les gens qu'il menoit, avis<br>
+luy fu que la journée fu trop petite et qu'il y avoit encore assez du jour<br>
+à venir; ceux qui le conduisoient par le pays luy firent entendant que un<br>
+petit oultre avoit plus belle place et meilleur lieu, pour logier l'ost que<br>
+sur le tertre. Celluy les creut et se hasta d'aller là où il disoient.<br>
+L'arrière garde cuida, si comme il avoient devisé, que on se deust loger en<br>
+haut et que c'estoit près, si ne se hastèrent mie, ains commencièrent à<br>
+aller bellement.<br>
+<br>
+Les Turs, qui tousjours estoient près et espioient nos gens pour sçavoir<br>
+s'il leur pourroient mal faire, virent que ces deux grosses batailles<br>
+estoient loing à loing par la voye, et entre deux, et sur la montaigne<br>
+n'avoit sé gent désarmée non. Tantost cogneurent leur avantaige; en ce se<br>
+fièrent moult que les voyes estoient roides et estroites: si que c'estoit<br>
+griefve chose de mettre nos gens ensemble. Pour ce les Turs férirent<br>
+isnellement des esperons et sourprirent le sommet du tertre, si que les<br>
+derniers de l'ost n'eussent pu venir aux premiers sé non parmy eux.<br>
+<br>
+Lors commencièrent à courre à nostre gent et à traire moult espesséement<br>
+des arcs turcois et puis venoient jusques à eulx aux haches et aux espées.<br>
+Moult trouvèrent les nos à grant meschief pour ce que l'ost estoit ainsi<br>
+parti et divisié. Tant avoit de sommiers en ces voyes estroictes et<br>
+d'aultres destourbiers que les preud'hommes et les bons chevaliers qui<br>
+deffendre se vouloient et venir aux Turs ne povoient venir à eux. Assez y<br>
+eut lors à celle venue de nos gens occis, mais au dernier se commencièrent<br>
+à traire ensemble les plus preux et les plus hardis des François et<br>
+s'entreadmonestoient de bien faire et bien disoient que Turs estoient<br>
+mauvaises gens en bataille, et n'avoit guères que il le prouvèrent bien<br>
+quant il les desconfirent légièrement en plaine terre. Lors se deffendirent<br>
+vigoureusement et avec eux se rallièrent moult des autres si comme il<br>
+povoient percier. Les Turs parloient en leur langaige et s'entreforçoient<br>
+de bien faire et ramentevoient entre eux que il n'avoit guères qu'il<br>
+avoient desconfis l'empereur en bataille, qui plus grant seigneur estoit et<br>
+plus avoit gent que le roy de France.<br>
+<br>
+[665]En ceste manière dura longuement la bataille fière et aspre. Les<br>
+preud'hommes se tindrent et se deffendirent durement tant comme il peurent.<br>
+Assez occirent et navrèrent de leur ennemis; mais les Turs estoient si<br>
+grant plenté de gens que quant les blessés et les navrés se tiroient<br>
+arrière, tantost revenoient les frès en leur places. Les nostres n'avoient<br>
+de quoy il peussent faire tels changes, si ne peurent plus endurer mais<br>
+furent desconfis. Trop en y eut de mors, mais plus encore en emmenèrent de<br>
+pris en liens. En celle place furent occis ou pris, ne sçay pas bien le<br>
+quel, quatre trop bons chevaliers et trop haux hommes dont le povoir de<br>
+France fu moult affoibli: le conte de Garenne, Gaucher de Monjay, Evrart de<br>
+Breteuil et Ithier de Maignac. Des aultres y eut assez qui pour le service<br>
+Jhésucrist moururent en ce jour honnorablement et glorieusement à Dieu. A<br>
+nulluy ne doivent desplaire les choses que Nostre-Seigneur fait, car toutes<br>
+ses euvres sont bonnes et droictes; mais selon le jugement des hommes ce fu<br>
+merveille comme Nostre-Seigneur ce souffri que les François qui sont les<br>
+gens au monde qui mieux le croient et plus l'honorent furent ainsi destruis<br>
+par les ennemis de la foy.<br>
+<br>
+ Note 665: <i>Gesta Lud. jun., § 13.</i><br>
+<br>
+<br>
+X.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment, après celle meschéance, les François s'assemblèrent au miex qu'il<br>
+purent, et vindrent à Satelie. Et coment le roy se mist en mer, et vint<br>
+vers la cité de Antioche.</i><br>
+<br>
+[666]A celle desconfiture n'avoit nul esté de l'avant-garde; ainsois<br>
+avoient tendus leurs pavillons et se reposoient. Voir est que quant il<br>
+virent tant demourer après eux l'arrière-garde, grant souspeçon eurent et<br>
+grant paour qu'il n'eussent aucun encombrier. Le roy Loys avoit esté en<br>
+celle bataille. Mais quant ses gens commencièrent trop à apetisser entour<br>
+luy et que les Turs les menoient à leur volenté, ne sçay quels chevaliers<br>
+de France y eut qui prisient le roy par le frain de son cheval et le<br>
+tirèrent hors de la presse, et sur le sommet d'un haut tertre qui estoit<br>
+illec près le menèrent. Là se tindrent à moult petite compaignie jusques à<br>
+tant qu'il fust anuité. Mais quant la nuyt fu noire et obscure, il dirent<br>
+qu'il ne demoureroient pas là jusques atant qu'il fust jour; ainsois<br>
+convenoit qu'il s'en allassent et tenissent aucune voye où qu'elle les<br>
+menast. Merveilles estoit le roy à grant meschief et en périlleux estat,<br>
+car ses ennemis estoient de toutes pars, et il avoit ses gens perdues, et<br>
+nul qui avec luy fust ne sçavoit quelle part tourner. Toutes voies<br>
+Nostre-Seigneur envoya son conseil au preud'homme; car il n'avoient guères<br>
+avallé de la montaigne quant il virent bien près les feux que ses gens<br>
+faisoient où l'avant-garde s'estoit logiée; bien cogneurent que c'estoit<br>
+les leurs, si se tirèrent vers eux. Mais autres cronicques[667] dient que<br>
+le roy demoura tout seul sur la montaigne, si avoit assez de ses ennemis<br>
+entour luy qui forment l'assailloient et ne scavoient mie que ce fust le<br>
+roy et il se deffendoit tout à pié moult fièrement, si estoit jà ainsi<br>
+comme noire nuit. Lors se traist sous un arbre qui sur la montaigne estoit<br>
+et monta dessus et se deffendi ainsi de l'espée moult longuement et moult<br>
+fièrement. Toutesvoies les Turs se doubtèrent que secours ne venist de<br>
+l'avant-garde, et pour la nuit mesme si se départirent.<br>
+<br>
+<br>
+ Note 666: <i>Guillaume de Tyr, liv. XVI, § 26.</i><br>
+ <br>
+ Note 667: Celle d'Odon de Deuil, lib. VII.--La fin de cet alinéa<br>
+ n'est pas dans <i>Guillaume de Tyr</i>.<br>
+<br>
+[668]Quant les chevaliers de l'avant-garde virent leur seigneur venir et il<br>
+sceurent certainement la mésaventure si doloureuse qui estoit advenue, si<br>
+commencièrent à faire trop grant deul, si ne povoient recevoir nul confort.<br>
+Car il n'y avoit guères celluy qui n'eust perdu aucuns de ses amis; il<br>
+estoient en grant aventure et n'entendoient sé à plourer non. Et sé les<br>
+Turs l'eussent sceu, légièrement les eussent pu tous occire ou prendre.<br>
+L'en ne les povoit tenir qu'il n'allassent huchant[669] l'un son père,<br>
+l'autre son frère, son cousin, son oncle, chascun ce que il avoit perdu.<br>
+Aucuns en recouvrèrent de ceulx qui eschappés s'en estoient et avoient<br>
+quises répostailles telles comme il peurent en buissons et en caves[670],<br>
+de ceux y eut moult petit envers le nombre des perdus. Ceste chose avint en<br>
+l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur Jhésucrist, mil cent quarante-six, au<br>
+mois de janvier.<br>
+<br>
+ Note 668: <i>Gesta Lud. jun., § 14.</i><br>
+ <br>
+ Note 669: <i>Huchant.</i> Le latin dit <i>ululantes</i>, et sans doute le<br>
+ manuscrit original des Chroniques de Saint-Denis portoit <i>hulant</i>.<br>
+ <br>
+ Note 670: <i>En buissons et en caves.</i> &laquo;Per dumos et latebras.&raquo;<br>
+<br>
+Dès ce jour en avant commencièrent toutes viandes à faillir en cet ost si<br>
+que né homme né cheval ne se scavoient de quoy soustenir, nulle manière de<br>
+marchandise ne venoit en leur ost, car il ne trouvèrent nulles gens. Le<br>
+grant péril estoit encore de ce que nul qui là fust n'avoit oncques mais<br>
+esté en la terre né il ne scavoient où tourner: une heure alloient à destre<br>
+et l'autre heure à senestre comme gent esgarée. Au dernier si comme il<br>
+pleut à Nostre-Seigneur il passèrent tant de haultes montaignes et de<br>
+parfondes vallées que par grans travaux vindrent à la cité de Satelie.<br>
+Oncques de Turs n'eurent assaut né encombrier dont il se merveillèrent<br>
+trop.<br>
+<br>
+Satelie est une cité de Griffons qui est à l'empereur de Constantinoble et<br>
+siet au rivage de la mer[671]: moult y a bonne terre et plentureuse entour<br>
+elle qui cultiver la pourroit; mais à ceux du pays elle ne fait nul bien,<br>
+car les Turs qui sont herbergiés emprès la cité en bonnes forteresses les<br>
+tiennent si de court qu'il ne peuvent entendre à gaigner ou labourer les<br>
+terres. Dedens la cité treuve-l'en assez quanques mestier est, car il y a<br>
+belles fontaines et beaux jardins et arbres qui portent toutes manières de<br>
+fruit, et beaux lieux et délitables, et de vins y apportent assez les<br>
+marchéans par la mer si que il n'y a chierté de rien. Néantmoins elle ne<br>
+péust durer sé elle ne rendoit chascun an aux Turs grant treuage. Les<br>
+Gregeois l'appellent Atalie, dont la montaigne qui est d'illec dure dès le<br>
+mont de l'Issodonne jusques en l'isle de près Cypre, et est appellée en<br>
+Grèce Atalique; mais nos François luy misrent nom le Gouffre de<br>
+Satelie[672] et ainsi la clame l'on ores communément[673]. Le roy, quant il<br>
+eut séjourné une pièce laissa en la ville sa gent à pié. Ses chevaliers et<br>
+ses barons prist avec luy et se mist en mer et laissèrent Ysaure et<br>
+Sécille[674] à senestre, à dextre mist l'isle de Cypre. Bon vent eurent si<br>
+qu'il ne demourèrent guères qu'il arrivèrent au port Saint-Syméon. C'est là<br>
+où le fleuve du Far[675] qui par Antioche court, chiet en la mer, delés une<br>
+ancienne cité qui a nom Seleuce près d'Antioche à dix milles.<br>
+<br>
+ Note 671: Satalie, autrefois <i>Attalée</i>, sur la Méditerranée et à<br>
+ l'extrémité du golfe de Satalie.<br>
+ <br>
+ Note 672: Toute celle phrase si mal rendue n'est intelligible que<br>
+ dans le texte latin de Guillaume de Tyr: &laquo;Hanc nostri idiomatis Græci<br>
+ non habentes peritiam corrupto vocabulo Sataliam appellant. Undè et<br>
+ totus ille maris sinus, à promontorio Lissidona usquè in insulam<br>
+ Cyprum, <i>Attalicus</i> dicitur qui vulgari appellatione <i>Colphus</i><br>
+ Sataliæ nuncupatur.&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 673: <i>Gesta Lud. jun., § 15.</i><br>
+ <br>
+ Note 674: <i>Sécille. Cilicie.</i><br>
+ <br>
+ Note 675: <i>Farci fluvius</i>, traduisent ridiculement les <i>Gesta. Fauces<br>
+ Orontis</i>, dit très-bien le latin de <i>Guillaume de Tyr</i>.<br>
+<br>
+<br>
+XI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment le prince d'Antioche reçut le roy de France et ses gens en sa cité,<br>
+moult honnorablement, et puis le voult traïr.</i><br>
+<br>
+<br>
+[676]Raimons le prince d'Antioche oï la nouvelle que le roy Loys de France<br>
+estoit arrivé en sa terre et près de luy: grant joye en eut, car il avoit<br>
+moult désirée sa venue. Il prist avec luy des greigneurs barons de sa terre<br>
+et belle compaignie d'aultres gens et luy alla au devant: grant joye luy<br>
+fist et grant honneur, dedens la cité d'Antioche le mena luy et toute sa<br>
+gent. Le clergié et le peuple de la ville le receurent à procession moult<br>
+honnorablement et liement. Le prince se péna de faire quanqu'il cuida qui<br>
+deust plaire au roy. En France mesme quant il oï dire qu'il estoit croisié<br>
+luy avoit-il envoié grans présens et riches joyaulx pour ce qu'il avoit<br>
+espérance que par l'ayde des François il deust conquerre cités et chasteaux<br>
+sur ses ennemis et croistre bien en loing la puissance de la cité<br>
+d'Antioche, bien cuidoit estre seur que la royne de France Alienor luy<br>
+deust aydier et mettre son seigneur en telle volenté; cuar ele venoit en<br>
+celui pélerinage, et estoit niepce le prince, fille de son frère ainsné le<br>
+conte Guillaume de Poictiers. De tous les barons de France qui avec le roy<br>
+estoient venus n'en y eut oncques nul à qui le conte ne fist grant honneur;<br>
+et donna grans dons à chascun selon ce qu'il estoit. Par les hostels les<br>
+alloit veoir, de parolles s'acointa à chascun moult honnorablement et<br>
+débonnairement. Tant se fioit en l'ayde du roy qu'il luy fu jà advis que<br>
+les cités de Halape, Césaire et les autres forteresses aux Turs qui près de<br>
+luy estoient venissent légièrement en sa main. Sans faille ce peust bien<br>
+estre advenu qu'il pensoit, sé le roy eust eu volenté de ce enprendre, car<br>
+les Turs avoient grant paour de sa venue, si qu'il ne pensoient mie à tenir<br>
+contre luy leurs forteresses, ainsois avoient certain propos de tout<br>
+laissier et de fouyr s'il adressoit celle part.<br>
+<br>
+ Note 676: <i>Guill. de Tyr, liv, XVI., § 27.</i><br>
+<br>
+Le prince qui la volenté le roy avoit essaiée par plusieurs fois privéement<br>
+n'y trouvoit mie ce qu'il voulsist. Un jour vint à luy devant ses barons et<br>
+luy fist les requestes au mieulx qu'il sceut. Maintes raisons luy monstra<br>
+que s'il vouloit à ce entendre, moult feroit grant proffit à son ame et<br>
+acquerroit la louenge du siècle, et la crestienté accroistroit de trop<br>
+grant chose. Le roy se conseilla et puis luy respondi qu'il estoit voué au<br>
+sépulcre, et que mesmement pour là aller s'estoit-il croisié et que depuis<br>
+qu'il estoit parti de son pays il avoit eu mains encombriers, pour ce<br>
+n'avoit talent de prendre nulles guerres jusques atant qu'il eust son<br>
+pellerinage parfait; et après ce, il orroit volentiers parler le prince et<br>
+les autres barons de la terre de Surie, et par leur conseil feroit à son<br>
+pouvoir le profit de la besongne Nostre-Seigneur.<br>
+<br>
+Quant le prince oï qu'il ne feroit rien vers luy de ce qu'il pensoit, trop<br>
+le prist à mal. Et tant comme il put pourchassa contre le roy et de le<br>
+courroucier se péna en toutes manières, si que la royne sa femme mist-il en<br>
+tel point qu'elle le voulut laissier et se départir de luy. Maintes gens<br>
+firent assavoir au roy que le prince luy pourchassoit mal. Tantost eut<br>
+conseil à ses hommes celéement et par leur accord s'en yssi de nuit de la<br>
+cité d'Antioche si que ne le sceurent pas tous; dont n'eut mie telle<br>
+procession au départir comme il avoit eu à l'entrée. Assez y eut gens qui<br>
+dirent par la terre[677] que le roy n'avoit pas fait son honneur de s'en<br>
+partir ainsi du pays.<br>
+<br>
+ Note 677: L'auteur des <i>Gesta</i> ajoute: <i>Nec immerito</i>. Et Guillaume<br>
+ de Tyr semble pencher pour cette opinion défavorable. Nos chroniques<br>
+ ont jugé convenable de passer ce que dit d'Alienor Guillaume de Tyr:<br>
+ &laquo;Uxorem enim in idipsum consentientem, quæ una erat de fatuis<br>
+ mulieribus, aut violenter, aut occultis machinationibus, ab eo rapere<br>
+ proposuit. Erat... mulier imprudens, et contra dignitatem regiam<br>
+ legem negligens maritalem, tori conjugalis fidem oblita.&raquo;<br>
+ (Lib. XVI, c. 27.)<br>
+<br>
+<br>
+XII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment l'empereur d'Alemaigne s'en parti de Constantinoble, li et son ost<br>
+qui remés li fu, et ala parfaire son pélerinage en la sainte cité de<br>
+Jherusalem.</i><br>
+<br>
+<br>
+[678]Conrat l'empereur d'Allemaigne avoit séjourné tout l'iver en la cité<br>
+de Constantinoble et l'empereur Manuel luy avoit assez fait mains<br>
+compaignies et mains honneurs, si comme il afferoit à si haut homme. Quant<br>
+le nouveau tems fu venu, l'empereur Conrat eut volenté de parfaire son<br>
+pellerinage et d'aller en Jhérusalem. L'empereur Manuel luy fist<br>
+appareiller la navie telle comme elle avoit mestier à luy et à ses gens;<br>
+grant plenté de riches dons luy envoya au départir. Il entra en mer et les<br>
+barons avec luy qui demourés estoient. Si eurent bon vent si que il ne<br>
+demoura guères qu'il arrivèrent au port d'Acre. En la ville séjournèrent un<br>
+peu, et puis montèrent ès chevaux et vindrent en Jhérusalem. Le roy<br>
+Baudouin et le patriarche Foucher luy vindrent au devant à grant compaignie<br>
+de chevaliers, de barons et de bourgeois. Les clercs furent revestus et le<br>
+menèrent à procession dedens la cité, le peuple le receut à grant joye.<br>
+<br>
+ Note 678: <i>Gesta Lud. jun., § 16.--Guill. de Tyr., lib. XVI, § 28.</i><br>
+<br>
+En celle saison mesme arriva au port d'Acre un vaillant homme du royaume de<br>
+France bon crestien et de grant cuer, conte de Tholouse; Alphons avoit nom,<br>
+fils le bon conte Raymont qui fu si bon prince et fist de si grans euvres<br>
+au premier ost des barons quant il prisdrent Antioche et Jhérusalem. Moult<br>
+avoit-on cestui attendu longuement en la terre de Surie. Car il avoient<br>
+espérance qu'il leur deust tenir grant lieu contre les ennemis de la foy.<br>
+De soy estoit-il saige et de grant emprise; mais encore l'honnouroit-on<br>
+plus en la terre de Surie pour son père que pour luy. Grans biens eust fait<br>
+au pays, mais trop tost fu désavancié: car quant il vint d'Acre pour aller<br>
+en Jhérusalem pour véoir le sépulcre et les autres sains lieux, et vint en<br>
+la cité de Césaire qui siet en la marine, illecques un fils du déable, l'en<br>
+ne scet qui ce fu né pour quoy il le fist, mais il l'empoisonna de venin<br>
+qu'il mist en sa viande. Tantost fu mort le preudomme; grant deul en firent<br>
+riches et povres par toute Surie.<br>
+<br>
+<br>
+XIII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy de France vint en Jhérusalem pour son voiage acomplir. Et<br>
+coment il firent une assemblée en la cité de Acre, pour traitier du preu de<br>
+la crestienté.</i><br>
+<br>
+<br>
+[679]En la cité de Jhérusalem vint la nouvelle que le roy de France estoit<br>
+parti d'Antioche et s'en venoit tout droit vers la terre de Triple. Le roy<br>
+de Jhérusalem eut conseil à ses barons et envoya contre luy le patriarche<br>
+Foucher, pour luy prier et requerre que sans demourance se tirast vers la<br>
+saincte cité où l'empereur d'Allemaigne et le roy Baudouin l'attendoient.<br>
+Sans faille il s'attendoient et se doubtoient que le prince d'Antioche ne<br>
+s'accordast à luy et le fist retourner vers la sienne terre, ou que le<br>
+conte de Triple qui son cousin estoit ne le fist demourer en son pays. La<br>
+terre qui oultre mer estoit que les crestiens tenoient à ce jour estoit<br>
+toute partie en quatre baronnies. La première estoit devers midi, c'estoit<br>
+le royaume de Jhérusalem qui commençoit d'un ruisseau qui est entre Gibelet<br>
+et Barut[680]; ce sont deux cités de la terre de Fenice qui sient en la<br>
+marine: et finist ès désers qui sont oultre le Daron, si comme l'en va vers<br>
+Egypte. Je appelle le royaume baronnie, pour ce qu'il estoit ainsi petit.<br>
+La seconde baronnie estoit devers Bise, c'estoit la conté de Triple, et<br>
+commencoit au ruisseau que je vous ay dit[681], et duroit jusques à un<br>
+autre ruisseau qui est entre Marlenée[682] et Valenie, ce sont deux cités<br>
+près de la marine. La tierce estoit la terre d'Antioche qui commençoit de<br>
+ce dernier russel et duroit vers soleil couchant jusques à la cité de Tarse<br>
+en Sécile[683]: la quarte baronnie estoit la conté de Roches qui commençoit<br>
+d'une forest que l'en appelle Marris et duroit devers Orient oultre le<br>
+fleuve d'Eufratte jusques en Payennie. Ces quatre princes estoient grans<br>
+hommes et puissans.<br>
+<br>
+ Note 679: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 17.--<i>Guill. de Tyr., lib.</i> XVI, § 29.<br>
+ <br>
+ Note 680: Les anciennes villes de <i>Biblos</i> et <i>Beryte</i>.<br>
+ <br>
+ Note 681: L'ancien <i>Tamyras</i>.<br>
+ <br>
+ Note 682: <i>Marlenée.</i> Les Gesta disent <i>Marnelia</i>, et Guillaume de<br>
+ Tyr <i>Maraclea</i>; ce doit être <i>Margat</i>. L'ancienne <i>Marathus-Valenie</i>,<br>
+ l'ancienne <i>Balanca</i>.<br>
+ <br>
+ Note 683: <i>Secile.</i> Cilicie.--<i>Roches.</i> Edesse.<br>
+<br>
+Quant il oïrent parler premièrement de la venue l'empereur d'Allemaigne et<br>
+du roy de France, chascun d'eux eut grant espérance que par la venue d'eux<br>
+peust bouter ses ennemis les Turs arrières, et les termes de son povoir<br>
+mettre bien avant; car n'y avoit celluy d'eux tous qui n'eust en sa marche<br>
+bien près de Turs et bonnes cités et fortes que désiroient moult à<br>
+conquerre s'il eussent peu. Et pour ce estoient tous en grant suspens pour<br>
+eux accroistre; et chascun avoit envoyé lettres et riches joyaux à ces deux<br>
+grans princes et aux barons mesmes pour les attraire vers soy. Le roy<br>
+Baudouin cuidoit avoir meilleur droit en ce que le roy de France venist<br>
+vers luy que les autres n'avoient, car il estoit parti de son pays pour<br>
+visiter les sains lieux de Jhérusalem, d'autre part l'empereur estoit jà là<br>
+qui l'attendoit. Si estoit droit doncques que le roy deust plus tost aller<br>
+là que demourer ailleurs pour son pellerinage parfaire, et prendre conseil<br>
+entre luy et l'empereur des besongnes de la crestienté. Toutes voies pour<br>
+ce qu'il se doubtoit que les autres barons ne le receussent, envoya-il à<br>
+luy le patriarche, si comme je vous ay dit, qui luy monstra moult bien par<br>
+maintes raisons qu'il devoit mieux aller en Jhérusalem qu'ailleurs. Le roy<br>
+le creut et s'en alla sans demourance jusques en Jhérusalem. Là le<br>
+receut-on à moult grant feste: tous ceux de la ville luy yssirent hors à<br>
+l'encontre et mesmement les clers à toutes les processions.<br>
+<br>
+Le roy et les autres barons le menèrent par les sains lieux qu'il avoit<br>
+moult désiré à véoir.<br>
+<br>
+Quant il eut faites ses oroisons, à son hostel le menèrent qui fu riche et<br>
+habandonné. La court fu plenière et habondant de toutes choses[684]. Le<br>
+lendemain prindrent conseil l'empereur, le roy de France et le roy de<br>
+Surie, le patriarche et les autres qui là estoient, des affaires de la<br>
+terre, coment il seroient menés. Et par la volenté de tous fu accordé que<br>
+l'en prist un jour qu'il assemblassent tous en la cité d'Acre et<br>
+regardassent tous en quelle manière il pourroient mieux faire le preu de la<br>
+crestienté. Le jour vint, si s'assemblèrent tous les grans hommes qui venir<br>
+y peurent.<br>
+<br>
+ Note 684: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 18.<br>
+<br>
+<br>
+XIV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Des noms de ceulx qui furent à ceste assemblée en Acre, pour faire la<br>
+besoigne Nostre-Seigneur.</i><br>
+<br>
+<br>
+[685]Conrat l'empereur d'Allemaigne fu à ce parlement et messire Othes son<br>
+frère qui preux estoit et clerc, et évesque de Frisingue; Estienne évesque<br>
+de Mez en Loheraine; Henry évesque de Toul frère le conte Thierry de<br>
+Flandres; Theodins qui né estoit de Thiesche terre, évesque de Port[686],<br>
+qui par le commandement l'apostole estoit légat en l'ost l'empereur. Des<br>
+princes de l'empire y fu Henry duc d'Ostrice frère l'empereur et un autre<br>
+duc qui avoit nom Guelphes, riche homme et puissant; Ferry le duc de Souave<br>
+nepveu de l'empereur, fils de son frère ainsné qui fu empereur, et bien<br>
+gouverna l'empire par sens et par vigueur; Hernault le marquis de Véronne<br>
+et Bertous de Andes qui puis fu duc de Bavière; Guillaume le marquis de<br>
+Montferrat serourge l'empereur; le conte de Blandras qui avoit la seur au<br>
+marquis Guillaume espousée; ambeduis estoient haulx hommes de Lombardie.<br>
+Tous furent avec l'empereur, des autres y eut assez.<br>
+<br>
+ Note 685: <i>Guill. de Tyr, liv.</i> XVII, § 1.<br>
+ <br>
+ Note 686: <i>De Port.</i> &laquo;Portuensis.&raquo;--<i>Tiesche.</i> Allemande.<br>
+<br>
+De l'autre part fu Loys le roy de France, et Geuffroy l'évesque de Lengres,<br>
+Arnoul évesque de Lisieux, Guillaume de Florence prestre cardinal de<br>
+l'églyse de Rome, au titre Sainte Chrysogone, légat du pape en l'ost du roy<br>
+de France; le conte Robert du Perche qui estoit frère le roy; Henry le fils<br>
+du viel conte Thibaut de Champaigne, jeune homme vaillant et large et de<br>
+grant cuer, et avoit à femme la contesse Marie fille le roy de France. Avec<br>
+eux estoit le conte Thierry de Flandres, riche prince et puissant, serourge<br>
+estoit le roy Baudouin. Si estoit là Yves de Neesle en l'éveschié de Noyon,<br>
+un home biaus et saige; mains autres preudomes eut du royaume de France que<br>
+l'on ne peut mie tous nommer. De la terre d'outre mer fu le roy Baudoin et<br>
+sa mère la bonne dame, saige et vigoreuse et de bonne contenance. Évesques<br>
+y avoit assez; il y fu Fouchier le patriarche de Jhérusalem, Baudouin<br>
+archevesque de Césaire, Robert archevesque de Nazareth, Roger évesque<br>
+d'Acre, Bernard évesque de Saiette, Guillaume évesque de Baruth, Adan<br>
+évesque de Belinas[687], Girard évesque de Bethleem, Robert maistre du<br>
+temple, Raymont maistre de l'ospital.<br>
+<br>
+ Note 687: <i>Belinas.</i> L'ancienne <i>Panéas</i>.<br>
+<br>
+Des barons y furent Manassier, le connestable le roy Baudouin, Elinans de<br>
+Tabarie, Gérard de Saiette, Gaultier de Césaire, Payen sire de la terre<br>
+outre le fleuve Jourdain, Hunfrois de Thoron, Guillaume de Baruth. Assez en<br>
+y eut d'autres qui tous estoient assemblés dedens la cité d'Acre pour<br>
+prendre conseil en quelle partie on pourroit mieux faire la besongne<br>
+Nostre-Seigneur de affébloier ses ennemis et de croistre le povoir des<br>
+crestiens.<br>
+<br>
+<br>
+XV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment le conseil fu pour aler assegier la cité de Damas.</i><br>
+<br>
+<br>
+[688]Maintes paroles y eut dites en ce conseil et pluseurs raisons<br>
+monstrées, pour mener l'ost des crestiens en diverses parties. Mais au<br>
+dernier s'accordèrent tous à une chose et fu ferme le conseil à ce que on<br>
+iroit assegier la cité de Damas. Le ban fu crié que à un jour qui fu mis<br>
+venissent tous appareillés, chascun selon son povoir, en la cité de<br>
+Tabarie. Ce fu en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent<br>
+quarante-sept, le quinzième jour de may. Ces haulx hommes qui venus<br>
+estoient en pellerinage et les autres du royaume de Jhérusalem, et tous à<br>
+cheval et à pié, vindrent en la cité de Tabarie[689] qui est appellée en<br>
+l'évangile Césaire Phelippe. La vraye croix fu là apportée, si comme il<br>
+estoit de coustume au temps de lors, car elle alloit la première ès grans<br>
+besongnes. Illec parlèrent les grans hommes à ceux de la terre qui bien<br>
+sçavoient l'estre du païs et mesmement la situation de la cité de Damas.<br>
+Ceux donnèrent conseil aux barons que on mist peine que les jardins de<br>
+Damas fussent premièrement pris, car il ataignoient une grande partie de la<br>
+ville et moult y a grant forteresse où les Turs de la ville se fioient<br>
+trop. Bien sembloit estre voir que sé l'en povoit les jardins prendre, la<br>
+cité ne se tendroit pas longuement. Le lendemain il murent tous ensemble et<br>
+passèrent le mont de Libane qui est moult renommé en l'Escripture, et si<br>
+est entre ces deux cités Belinas et Damas. Et quant il furent descendus de<br>
+celle montaigne il vindrent jusques à une ville qui a nom Daire. Illec se<br>
+logièrent tous ensemble. Moult fu beau l'ost à veoir, car il y avoit grant<br>
+plenté de pavillons tous neufs et de maintes manières. Près estoient de la<br>
+cité de Damas à quatre lieues ou à cinq, si qu'il povoient véoir tout<br>
+plainement la ville. Les Turs mesmes qui dedens estoient montoient ès murs<br>
+et sur les tours, pour regarder l'ost dont il avoient trop grant paour.<br>
+<br>
+ Note 688: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 19.--<i>Guill. de Tyr, liv.</i> XVII, § 2.<br>
+ <br>
+ Note 689: Il falloit ajouter avec le <i>Guill. de Tyr</i> latin: <i>Et de là<br>
+ à Panéas qui est</i>, etc.<br>
+<br>
+<br>
+XVI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de Damas par les<br>
+jardins, dont il orent moult à faire.</i><br>
+<br>
+<br>
+[690]Damas est la greigneur cité d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui<br>
+est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit: Le<br>
+chief de Surie Damas un sergent d'Abraham la fonda qui estoit appellé<br>
+Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de quoy la terre<br>
+est are[691], stérile et brehaigne, sé ce n'est tant comme les<br>
+gaigneurs[692] la font fertille et plentureuse, par un fleuve qui descent<br>
+de la montaigne qu'il mènent par conduis et par chaneaus, là où mestier<br>
+est, devers la partie d'orient. Ès deux rives de ce fleuve croist moult<br>
+grant plenté d'arbres qui portent fruit de toutes manières. Si comme il fu<br>
+jour et l'ost des crestiens fu armé ainsi comme il estoit devisé, de toutes<br>
+leur gens ne firent que trois batailles. Le roy d'oultre mer avoit la<br>
+première, pour ce que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins<br>
+estranges qui y estoient venus. La seconde fist le roy de France pour<br>
+secourre, sé mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L'arrière<br>
+garde fist l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière<br>
+s'en allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part<br>
+dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent bien<br>
+quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si espés que ce<br>
+sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin clos de murs<br>
+de terre: car en ce pays n'a mie plenté de pierres. Les sentiers y sont<br>
+moult estrois d'un vergier à autre; mais il y a une commune voye qui va à<br>
+la cité où va à paine un homme atout son cheval chargié de fruit. De celle<br>
+part est la cité trop forte pour les murs de pierres dont il y a tant et<br>
+pour les ruisseaux qui cueurent par tres-tous les jardins et pour les<br>
+estroictes voyes qui sont bien clouses deçà et delà. Accordé fu que par là<br>
+s'en iroit tout l'ost vers la cité pour deux choses: l'une ce fu que sé les<br>
+jardins estoient pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise;<br>
+l'autre si fu qu'il y avoit là grant plenté du fruis tous meurs par les<br>
+arbres qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part<br>
+couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour les<br>
+chevaux.<br>
+<br>
+ Note 690: <i>Gesta Ludov. jun.</i>, § 20.--<i>Guill. de Tyr, liv.</i>XVII, § 3.<br>
+ <br>
+ Note 691: <i>Are.</i> Aride.<br>
+ <br>
+ Note 692: <i>Gaigneurs.</i> &laquo;Agricolæ.&raquo;<br>
+<br>
+[693]Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins:<br>
+mais trop y eut grant force à aller par là; car derrière les murs de terre,<br>
+deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turs qui ne finoient de<br>
+traire par archières qu'il avoient faictes espesséement, et à ceux ne<br>
+povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux qui se mettoient<br>
+appertement en la voye contre eux et leur deffendoient le pas, car tous<br>
+ceux qui povoient armes porter s'estoient mis hors et deffendoient à leur<br>
+povoir que nos gens ne guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en<br>
+lieux bonnes tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient<br>
+fait faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir<br>
+leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers qui<br>
+grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces tournelles,<br>
+on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à grant meschief:<br>
+souvent les feroit-on de glaives par les archières des murs de terre qui<br>
+estoient deçà et delà. Assez en occirent en celle manière et hommes et<br>
+chevaux, si que maintes fois se repentirent les barons de ce que il avoient<br>
+empris asseoir la ville, de celle part.<br>
+<br>
+ Note 693: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 21.<br>
+<br>
+<br>
+XVII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment les nos gaignièrent les jardins et le fleuve à grant paine et<br>
+chacièrent les Tiers dedens la cité.</i><br>
+<br>
+<br>
+[694]Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien<br>
+virent qu'il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville, sans<br>
+trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et<br>
+commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turs qu'il<br>
+trouvèrent dedens la closture de ces mars sourprisrent, si qu'il ne les<br>
+laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en occirent assez et<br>
+mains en retindrent pris. Ainsi le firent les nostres ne sçay en quans<br>
+lieux.<br>
+<br>
+ Note 694: <i>Guill. de Tyr, liv.</i> XVII, § 4.<br>
+<br>
+Quant les Turs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les<br>
+nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop furent<br>
+espovantés; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins laissièrent et s'en<br>
+fouirent à grans routes dedens la cité. Lors allèrent les nostres tout à<br>
+bandon[695] parmi les sentiers; mais les Turs s'estoient bien pensés que<br>
+les nostres auroient mestier de venir au fleuve pour abeuvrer eux-mesmes et<br>
+leurs chevaux: et pour ce, si tost comme il s'apperceurent que la cité<br>
+seroit assiégée de celle partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve<br>
+d'archiers et d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder<br>
+que les nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy<br>
+Baudouin eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au<br>
+fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il approchèrent,<br>
+bien leur fu contredicte l'eaue et furent par force les nostres reboutés<br>
+arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner l'eaue; aux Turs<br>
+assemblèrent et fu l'assault aspre et fier; mais les nostres furent<br>
+reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à tout sa bataille et<br>
+attendoit pour secourre aux premiers quant mestier en seroit et qu'il<br>
+seroient las. L'empereur, qui venoit derrière, demanda pourquoi il estoient<br>
+arrestés; et l'en luy dist que la première bataille s'estoit assemblée aux<br>
+Turs qu'il avoient trouvé hors de la ville.<br>
+<br>
+ Note 695: <i>A bandon.</i> A qui mieux mieux.<br>
+<br>
+Quant les Thiois qui peu scevent de tous atiremens d'armes et sont une gens<br>
+qui rien ne peuvent souffrir[696] oïrent ce, tantost se désordonnèrent et<br>
+coururent tous à desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy<br>
+de France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu'il vindrent aux<br>
+poignéis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et misrent<br>
+les escus devant eux, et tindrent les longues espées, asprement coururent<br>
+sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister et ne demoura guères<br>
+qu'il laissièrent l'eaue et se misrent dedens la ville[697]. L'empereur<br>
+fist à celle venue un coup de quoy l'on doit à tousjours mais parler; car<br>
+un Turc le tenoit moult de près qui estoit armé de haubert. L'empereur fu à<br>
+pié et tenoit en sa main une moult bonne espée. Il féri le Turc entre le<br>
+col et la senestre espaule, si que le coup descendi parmi le pis au destre<br>
+costé. La pièce chéi qui emporta le col et la teste et le senestre bras.<br>
+Les Turcs qui ce virent ne s'arrestèrent plus illec, ainçois s'en fouirent<br>
+en la ville. Quant il racomptèrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il<br>
+n'y eut si hardi qui n'eust paour, si que tous furent désespérés qu'il ne<br>
+se peussent tenir contre telles gens.<br>
+<br>
+ Note 696: Le traducteur transforme en reproche une observation de<br>
+ Guillaume de Tyr qui n'avoit pas ce caractère: &laquo;Imperator... tam ipse<br>
+ quam sui de equis descendentes et facti pedites (sicut mos est<br>
+ Theutonicis, in summis necessitatibus, bellica tractare negotia).&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 697: <i>Gesta Ludov. jun.</i>, § 22.<br>
+<br>
+<br>
+XVIII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment l'ost fu délogié des jardins par le conseil d'aucuns princes<br>
+desloyaux et traitres de Surie qui firent entendant qu'il prendroient la<br>
+cité de l'autre part, dont elle n'avoit garde de assaut.</i><br>
+<br>
+<br>
+[698]Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaignés tout à délivre[699].<br>
+Lors tendirent leur pavillons entour la cité. Grant doutance eurent les<br>
+Sarrasins en toutes manières; si montèrent sus les murs et regardèrent<br>
+l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logié. Bien se pensèrent que si<br>
+grans gens avoient bien povoir de conquerre leur ville. Paour eurent moult<br>
+grant qu'il ne fissent aucune saillie soudainement par quoy il entrassent<br>
+dedens et les occissent tous. Pour ce prisrent conseil entre eux et fu<br>
+accordé que par toutes les rues de la ville de celle partie où le siège<br>
+estoit, l'en mist de bonnes barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce<br>
+le firent que sé les nostres se mettoient dedens, tandis comme il<br>
+entendroient à copper les barres, que les Turs s'en peussent aller par les<br>
+portes et mener à sauveté leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il<br>
+n'eussent mie couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il<br>
+estoient à meschief, quant il s'atournoient jà à fouir[700]. Assez estoit<br>
+légière chose de faire si grant fait que de prendre la cité de Damas, sé<br>
+Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les péchés de la crestienté<br>
+et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose à faire et<br>
+acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la malice au déable<br>
+qui cueurt tousjours et est preste à mal destourba celle haute besongne.<br>
+Mains Sarrasins y avoit jà qui avoient troussé toutes les choses qu'il<br>
+prétendoient à emporter quant il s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la<br>
+cité se pourpensèrent que des barons de la terre y avoit mains qui estoient<br>
+de trop grant convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui<br>
+là estoient assemblés ne vaincroient-il mie par bataille, pour ce voulurent<br>
+essayer à vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si envoyèrent à ces gens<br>
+leur avoir qui est moult grant et leur promisrent et bien leur asseurèrent<br>
+que ainsi le feroient comme il leur promettoient, s'il povoient tant faire<br>
+que le siège se partist d'illec. Bien est voir que ces barons furent de la<br>
+terre de Surie; mais leur lignaiges né leur noms né les terres que il<br>
+tenoient ne nomme pas l'ystoire[701], espoir, pour ce qu'il y avoit encore<br>
+de leur hoirs qui pour rien ne l'eussent souffert. Ces barons qui avoient<br>
+empris le mestier Judas de pourchascier la traïson contre Nostre-Seigneur<br>
+vindrent à l'empereur et au roy de France et au roy de Jhérusalem qui moult<br>
+les créoient et leur disrent que ce n'avoit pas esté bon conseil d'assiéger<br>
+la cité par devers les jardins, car elle y estoit plus forte à prendre que<br>
+de nulle autre partie: pour ce disrent qu'il requeroient à ces grans<br>
+seigneurs et leur louoient en bonne foy que avant qu'il gastassent là leurs<br>
+peines et perdissent leur temps, il feroient l'ost remuer et asseoir la<br>
+cité en ce costé qui estoit tout droit contre celluy qu'il avoient assis.<br>
+Car, si comme il disoient, ès parties de la ville qui sont contre Orient et<br>
+contre Midi n'avoit né jardin né arbre qui destourber les péust à venir là;<br>
+le fleuve n'y couroit mie qui fust fort à gaigner. Les murs estoient illec<br>
+bas et fèbles, si qu'il n'y convenoit jà engins à drecier, ainsois pourroit<br>
+bien estre pris de venue.<br>
+<br>
+ Note 698: <i>Guillaume de Tyr, liv.</i> XVII, § 5.<br>
+ <br>
+ Note 699: <i>A delivre.</i> Sans réserve aucune.<br>
+ <br>
+ Note 700: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § XXIII.<br>
+ <br>
+ Note 701: C'est-à-dire: Guillaume de Tyr.<br>
+<br>
+Quant les princes et les autres barons les oïrent ainsi parler, bien<br>
+cuidièrent qu'il le déissent en bonne foy et en bonne entencion. Si les<br>
+creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et<br>
+suivissent les barons qu'il leur nommèrent. Les traitres se misrent devant;<br>
+tout l'ost menèrent près de la ville jusques à tant qu'il furent en la<br>
+partie de quoy il scavoient de vray qu'elle n'avoit garde d'assaut et où<br>
+l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si qu'il ne pourroient<br>
+illec longuement demourer. Là demourèrent les barons et les princes et<br>
+firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent guères demouré en celle place<br>
+qu'il s'apperceurent certainement que trahis estoient et que par grant<br>
+malice les avoit-on fait illec venir: car il avoient perdu le fleuve de<br>
+quoy si grant plenté de gens ne se povoient passer; et aussi les fruis des<br>
+jardins dont il avoient assez aise et délit.<br>
+<br>
+<br>
+XIX.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment l'ost des Crestiens, vilainement traï, laissa le siège de Damas<br>
+pour la grant souffraite qu'il orent de vivres.</i><br>
+<br>
+<br>
+[702]Viande commença du tout à faillir en l'ost, si que tous en eurent<br>
+grant souffrete et mesmement les pélerins des estranges terres: car il n'en<br>
+povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement garnis pour ce<br>
+que on leur avoit fait entendant que la cité seroit prise où il en<br>
+trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en nulle manière, ce<br>
+disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guères chargier de viandes. Quant il<br>
+se virent en tel point que toutes choses leur failloient qui mestier leur<br>
+avoient, trop furent courroucés et esbahis, né ne s'entremirent oncques<br>
+d'assaillir la ville, car ce eust esté paine perdue, et aussi de retourner<br>
+en la place où il se logièrent premièrement n'eust pas esté légière chose:<br>
+car si tost comme il furent partis, les Turs issirent hors hastivement<br>
+illec et tant y firent de barres de fors bois espès et longs, où il misrent<br>
+si grant plenté d'archiers et d'arbalestriers que ce eust esté plus légière<br>
+chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du demourer en la<br>
+place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car il ne povoient avoir<br>
+né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent ensemble le roy de France et<br>
+l'empereur, et disrent que ceux de la terre en la foy desquels et en la<br>
+loyauté il avoient mis leur corps et leur hommes pour la besongne<br>
+Jhésucrist, les avoient trahis très desloyaument et les avoient amenés en<br>
+ce lieu où il ne povoient faire le profit de crestienté né leur honneur.<br>
+Pour ce s'accordèrent tous qu'il s'en retournassent d'illec el bien se<br>
+gardassent désormais de traïson.<br>
+<br>
+ Note 702: <i>Gesta Lud. jun., § XXIV.--Guill. de Tyr., liv. XVII, § 6.</i><br>
+<br>
+En telle manière s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus<br>
+puissans de crestienté qui riens n'y firent à celle fois qui fust<br>
+profitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à<br>
+desplaire à ces grans hommes les besongues de la saincte terre né riens ne<br>
+vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient tout en appert<br>
+aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre les cités; car néis<br>
+les Turs y valoient mieux qu'il ne faisoient. Jusques au temps que celle<br>
+chose fust ainsi avenue demouroient volentiers les gens de France et assez<br>
+légièrement au royaume de Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais.<br>
+Mais depuis ce temps ne peurent estre si d'accord à ceux du pays comme il<br>
+estoient devant; et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en<br>
+retournoient-il au plus tost qu'il povoient.<br>
+<br>
+<br>
+XX.<br>
+<br>
+ANNEE: 1147.<br>
+<br>
+<i>Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite; et coment<br>
+toute la baronie fu mal encoragié vers ceux de Surie, qui ceste grant<br>
+félonnie avoient pourchacié.</i><br>
+<br>
+<br>
+[703]Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux<br>
+saiges hommes qui avoient esté a celle besongne pour savoir certainement<br>
+coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et pourparlée. Celluy<br>
+mesmes qui ceste hystoire fist[704] le demanda pluseurs fois à maintes gens<br>
+du pays: diverses raisons en rendoit-on. Les uns disoient que le conte de<br>
+Flandres fu plus achoisonné[705] de ceste chose que nul autre, non pas pour<br>
+ce qu'il en sceust rien né qu'il consentist la traïson, car si tost comme<br>
+il vit que les jardins de Damas estoient gaingnées et le fleuve pris par<br>
+force, bien luy fu avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors<br>
+vint à l'empereur et au roy de France et au roy Baudouin et leur pria moult<br>
+doucement qu'il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise<br>
+et conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui<br>
+bien s'i accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit et<br>
+loyaument et bien guerroierait leur ennemis.<br>
+<br>
+ Note 703: <i>Gesta Lud. jun., § XXV.--Guill. de Tyr., lib. XVII, § 7.</i><br>
+ <br>
+ Note 704: C'est-à-dire: Guillaume de Tyr, dont on reproduit<br>
+ exactement le sommaire. &laquo;Memini me frequenter interrogasse et sæpius<br>
+ prudente-viros.... ut compertum historiæ mandarem præsenti, quænam<br>
+ tanti mali causa fuerit.... Quorumdam erat opinio quod comitis<br>
+ Flandrens sium factum quoddam occasionem præstiterat huic malo....&raquo;<br>
+ <br>
+ (Will. Tyr., lib. XVII, c. 7.)<br>
+ <br>
+ Note 705: <i>Achoisonné.</i> Inculpé, soupçonné.<br>
+<br>
+Quant les barons de Surie l'oïrent dire, grans courroux en eurent et grant<br>
+desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son pays et<br>
+estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle manière l'un<br>
+des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. Mieux leur sembloit,<br>
+sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine, que l'un d'eux la déust<br>
+avoir. Car il sont tousjours en contens et en plais aux Sarrasins et, quant<br>
+les autres barons retournent en leurs pays, il ne se meuvent, car il n'ont<br>
+riens ailleurs. Et pour ce qu'il leur sembloit que celluy voulsist tollir<br>
+le fruit de leur travail, plus bel leur estoit que les Turs la tenissent<br>
+encore qu'elle fust donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber<br>
+s'accordèrent à la traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont<br>
+d'Antioche qui trop estoit malicieux, puis que le roy de France se fu parti<br>
+de luy par mal, ne cessa de pourchascier à son povoir coment luy rendroit<br>
+ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons de Surie qui<br>
+estoient ses acointes et leur pria de cuer qu'il missent toute la paine<br>
+qu'il pourroient à destourber la louenge et le pris du roy, si qu'il ne<br>
+fist chose qui honnorable fust. Par sa prière avoient-il ce pourchascié.<br>
+<br>
+Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par<br>
+grant avoir que les Turs donnèrent aux barons fu celle desloyauté faicte.<br>
+<br>
+[706]Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si<br>
+grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le royaume<br>
+de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces grans hommes<br>
+s'en furent partis si fu assigné un grant parlement où assemblèrent tous<br>
+les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne chose seroit qu'il<br>
+fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust honnouré et par quoy l'en<br>
+parlast d'eux à tousjours mais en bien. Illec fu ramentu que la cité<br>
+d'Escalonne estoit encore au povoir des mescréans, qui séoit au milieu du<br>
+royaume, si que sé l'en la vouloit assiéger, de toutes pars pourroient<br>
+venir viandes en l'ost pour quoy ce seroit légère chose de prendre la<br>
+ville, qui longuement ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu<br>
+parlé entre eux de celle chose. Mais rien n'en fu accordé pour ce qu'il y<br>
+avoit destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiéger cités en<br>
+Surie. Si n'estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de France<br>
+et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la terre, quant il<br>
+véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes avoient trahi, et le<br>
+commun proffit destourbé et empeschié, si comme il apparut devant Damas. Il<br>
+sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist rien faire de sa besongne par ses<br>
+gens, et se départist le parlement ains que nulle riens y eut empris.<br>
+<br>
+ Note 706: <i>Gesta Lud. jun.</i>, § 26.<br>
+<br>
+<br>
+XXI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1150.<br>
+<br>
+<i>Coment l'empereur d'Allemaigne s'en parti tantost de Jhérusalem, et s'en<br>
+ala en son païs; et le roy de France, quant il ot là séjourné un an, s'en<br>
+vint en France.</i><br>
+<br>
+<br>
+[707]L'empereur Conrat vit que l'afaire de la terre d'oultre mer estoit en<br>
+tel point que ne povoient pas bien estre les barons d'un accord de faire né<br>
+d'emprendre chose qui vaulsist, si que les preud'hommes disoient que<br>
+c'estoit hayne de Dieu; et il avoit assez à faire d'entendre à gouverner<br>
+son empire. Pour ce fist appareiller sa navie, et prist congié de ceux qui<br>
+demouroient et s'en entra ès nefs et s'en revint en son pays. Mais ne<br>
+vesqui-il mie plus de deux ans ou de trois, ainsois mourut en la cité de<br>
+Paembert[708] et enterré moult honnorablement en la maistre églyse de<br>
+l'éveschié. Moult fu bon prince, piteux et débonnaire, grant de corps, fort<br>
+et biau chevalier, bon et hardy, bien entéchié de toutes choses. Ferry son<br>
+nepveu duc de Souave de qui vous oïstes dire qu'il estoit allé en ce<br>
+pellerinage avec son oncle, fu empereur après luy. Jeune homme estoit, mais<br>
+de trop grant manière fu saige et vigoreux.<br>
+<br>
+ Note 707: <i>Gesta Lud. jun., § 27.--Guill. de Tyr, liv.</i> XVII, § 8.<br>
+ <br>
+ Note 708: <i>Paembert.</i> Les <i>Gesta</i> écrivent: <i>Paembort</i>. C'est<br>
+ <i>Bamberg</i>, en Franconie.<br>
+<br>
+[709]Le roy Loys de France quant il eut demouré en la terre un an entier et<br>
+ce vint au terme que on appelle au pays le passaige de mars, si fu en<br>
+Jhérusalem le jour de Pasques et sa femme et ses barons. Puis prist congié<br>
+au roy Baudouin, au patriarche et aux autres de la terre[710]. Les nefs<br>
+furent appareillées et il entrèrent ens, sans destourbier s'en vindrent en<br>
+France. Après ce que il fu revenu ne demoura pas longuement que la royne<br>
+Aliénor se délivra d'une fille qui eut nom Aalis.<br>
+<br>
+ Note 709: Ici, l'édition des <i>Historiens de France</i>, tome XII,<br>
+ p. 201, termine la lacune qu'elle a laissée dans le texte des<br>
+ <i>Chroniques de Saint-Denis</i>.<br>
+ <br>
+ Note 710: A compter de là, nos chroniques quittent Guillaume de Tyr<br>
+ et reviennent à l'<i>Historia gloriosi regis Ludovici VII.--Hist. de<br>
+ France, t. XII</i>, page 127.<br>
+<br>
+<br>
+XXII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1150.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy aida Henry, fils le conte d'Angiers, à conquerre<br>
+Normandie, et cil li en fist hommaige; et coment il se révéla contre luy.</i><br>
+<br>
+<br>
+Après ce que le roy Loys fu repairié de la voye de la terre d'oultre mer ne<br>
+demoura pas moult que Jouffroy le conte d'Anjou et Henry son fils qui<br>
+depuis fu roy d'Angleterre vindrent devant le roy de France et firent leur<br>
+complainte du roy Estienne d'Angleterre, et luy monstrèrent que il leur<br>
+tolloit par sa force le duchié de Normandie et le royaume d'Angleterre. Et<br>
+le roy qui vouloit tenir à droit tous ceux qui soubs luy estoient si comme<br>
+il appartient à dignité de roy, et garder à chascun sa droicture, manda ses<br>
+osts et entra en Normandie et la prist et puis la rendit à Henry le fils au<br>
+conte d'Angiers et puis le receut à homme lige de celle terre mesme. Et<br>
+celluy Henry, pour ceste bonté et ceste ayde que le roy luy avoit faicte,<br>
+luy donna par ottroy de son père le Vouquessin Normant qui est entre<br>
+Epte[711] et Andelle tout quittement. En celle terre sont ces chasteaux et<br>
+forteresses: Gisors, Néauffle, Estrepagny, Dangu, Gamaches, Haracheville,<br>
+Chasteauneuf, Baudemont, Bray, Tornay[712], Bucaille, Nogent sur Andelle.<br>
+<br>
+ Note 711: &laquo;Inter <i>Itam</i> et Andelam.&raquo; C'est bien l'Epte, et non pas<br>
+ l'<i>Iton</i>, comme a traduit sans réflexion M. Guizot.<br>
+ <br>
+ Note 712: <i>Tornay.</i> L'<i>Hist. glor. regis Lud.</i> porte <i>Tornucium</i>.<br>
+ C'est donc plutôt <i>Tourny</i>, aujourd'hui village à trois lieues des<br>
+ Andelys, que <i>Gournay</i>, d'après la leçon préférée par dom Brial.<br>
+<br>
+Par ceste manière que vous avez oï restora et rendi le roy Loys Normandie<br>
+au tricheur Henry, né pas n'apperceut la tricherie et la desloyauté qu'il<br>
+luy basti depuis et pourchassa. Car l'ystoire racompte qu'il se contint<br>
+vers luy selon le proverbe au villain qui dit que quant plus on essauce<br>
+felon et desloyal de tant plus s'enorgueillist.<br>
+<br>
+En ceste manière ouvra celluy Henry vers le roy Loys son seigneur qui duc<br>
+de Normandie l'avoit fait; et comme orgueilleux et rebelle refusa à faire<br>
+et prendre droit en sa court. Le roy qui ceste chose prist en grief et en<br>
+eut grant desdaing s'en alla à grant ost au chasteau de Vernon et le prist;<br>
+puis en tolli un autre qui a nom le Neuf-Marché. Au derrenier quant celluy<br>
+tricheur Henry vit qu'il ne pourvoit durer, si se tourna à mercy en la<br>
+manière de tricherie de Regnart; et faignit vraye humilité affin qu'il<br>
+peust recouvrer ce qu'il avoit perdu: et promettoit faulsement que jamais,<br>
+jour qu'il vesquist, ne dresseroit la teste vers son seigneur. Et le roy<br>
+qui tousjours fu doux et débonnaire luy monstra lors mesme sa grant<br>
+débonnaireté, car il luy rendit les deux chasteaux qu'il luy avoit tolu.<br>
+<br>
+<br>
+XXIII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1152/1154.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy fu desparti d'Aliénor, sa femme, pour cause de lignage, et<br>
+coment il espousa une autre qui eut nom Constance, fille l'empereur<br>
+d'Espagne.</i><br>
+<br>
+<br>
+Après ce avint que je ne scay quels gens du lignage le roy vindrent à luy<br>
+et luy firent entendant, si comme voir estoit, qu'il y avoit lignage entre<br>
+luy et la royne Aliénor et que près estoient du monstrer par serment. Et<br>
+quant le roy oï ce, il respondi que contre Dieu né contre saincte églyse ne<br>
+la vouloit-il pas tenir à femme. Et pour ceste chose enquerre fist le roy<br>
+assembler au chasteau de Baugency le mardi devant Pasques-flouries Huon<br>
+l'archevesque de Sens, et fu en celle assemblée Sances l'archevesque de<br>
+Rains et Hues celluy de Rouen et celluy de Bourdeaux et plusieurs de leurs<br>
+évesques et des barons de France grant partie.<br>
+<br>
+Lors se tirèrent avant grant partie de ceux qui le lignage vouloient<br>
+prouver, et firent le serment les cousins et les parens et dirent que le<br>
+roy et la royne estoient bien prochains parens; et ainsi furent départis<br>
+l'un de l'autre. Si avint après ceste séparacion que la royne Aliénor s'en<br>
+alloit en sa terre en Aquitaine; si la prist à femme le duc de Normandie<br>
+Henry qui depuis fu roy d'Angleterre. Et le roy Loys maria ses deux filles<br>
+que il avoit eues de la royne Aliénor; l'ainsnée qui Marie avoit nom donna<br>
+au conte Henry de Champaigne, et la mainsnée qui avoit nom Alaïs à son<br>
+frère le conte Thibaut de Blois.<br>
+<br>
+Le roy qui selon la divine loy vouloit vivre qui commande que l'en prègne<br>
+femme selon la droicte ordonnance de saincte églyse et soient ambedeus une<br>
+mesme char, prist en espouse la fille l'empereur d'Espaigne, en espérance<br>
+d'avoir hoir masle qui après son décès gouvernast le royaume de France.<br>
+Celle dame qui Constance avoit nom envoya querre par Huon l'archevesque de<br>
+Sens. Quant il l'eut amenée, si l'oignit et couronna et elle et le roy en<br>
+la cité d'Orléans.<br>
+<br>
+Après un peu de temps qu'il eurent esté ensemble conceupt la royne et<br>
+enfanta une belle fille qui fu appellée Marguerite, et depuis fu donnée en<br>
+mariage par l'atirement de la court de Rome à Henry le fils le roy<br>
+d'Angleterre et luy donna le roy Vouquessin le Normant que le roy Henry son<br>
+père luy avoit donné quittement, si comme l'ystoire a dessus devisé.<br>
+<br>
+En ce temps donna Geuffroy de Gien une sienne fille par mariage à Estienne<br>
+de Sanserre, et ce fist-il par grant conseil, car il cuida bien qu'il le<br>
+deust deffendre du conte de Nevers, et avec la damoyselle luy donna Gien.<br>
+Et Hervieus fils de celluy Geuffroy vit que son père donnoit et mettoit en<br>
+aultrui main le chasteau qui sien devoit estre par héritage: si y mist<br>
+garde et deffence. Son père qui tout ce ne prisa riens, en revestit<br>
+Estienne de Sanserre et le mist en saisine et possession du chasteau.<br>
+Celluy Hervieus s'en alla au roy et se plaignit de son père qui ainsi le<br>
+deshéritoit. Après se complaignit de Estienne de Sanserre qui contre luy et<br>
+en son deshéritement avoit receu le chasteau et le tenoit contre son gré.<br>
+Le roy qui tousjours ama et soustint droit et justice ne voulut pas<br>
+souffrir que celluy Hervieus fust ainsi deshérité. Ses osts assembla et<br>
+chevaucha vers ce chasteau que celluy Estienne avoit trop bien garni de<br>
+chevaliers. Mais son corps avoit destourné[713]. Et le roy assiégea ce<br>
+chasteau et le fist assaillir à ses gens; assez tost le prist et le rendit<br>
+à Hervieus qui sien le disoit estre: atant s'en retourna le roy.<br>
+<br>
+ Note 713: &laquo;Sed selpsum absentaverat.&raquo;<br>
+<br>
+<br>
+XXIV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1160.<br>
+<br>
+<i>Coment la royne mourut de enfant. Et coment le roy espousa la fille le<br>
+conte Thibaut de Blois.</i><br>
+<br>
+<br>
+En la royne Constance engendra le roy Loys une fille. En traveillant de<br>
+cest enfant morut la dame par grant meschéance; pour la mort de laquelle le<br>
+roy fu en grant tristesse. Après ce que le roy eut un peu mis son deul en<br>
+oubli, luy conseillèrent les barons et les prélas qu'il se remariast, car<br>
+il n'est né droit né raison que le roy soit sans compagnie de loyalle<br>
+espouse. Le roy s'i accorda, car il regardoit en son cuer ce que<br>
+l'Escripture dit: que mieux vaut mariage que ardoir au feu de luxure[714].<br>
+Et pour ce qu'il doubtoit sur toutes riens qu'il ne demourast sans hoir<br>
+masle, il prist à femme la fille au conte Thibaut de Blois qui avoit nom<br>
+Ale. Celuy noble conte Thibaut estoit jà trespassé de ce siècle, et <br>
+stoient de luy demourés quatre fils et cinq filles, Henry le conte de<br>
+Troyes, Thibaut le conte de Blois, Estienne le conte de Sancerre, Guillaume<br>
+l'archevesque de Rains[715]; la duchesse de Bourgongne, la contesse de Bar,<br>
+la femme Guillaume Gouet qui avoit esté duchesse de Puille et la contesse<br>
+du Perche[716]. Et la dernière avoit nom Ale que dame Dieu essaulsa et luy<br>
+donna seigneurie sur toutes les autres, qui avant avoit esté dessoubs<br>
+eux[717], pour ce qu'elle estoit la plus jeune. Et elle fu telle qu'elle<br>
+faisoit à louer par dessus toutes les autres: car elle estoit de trop grant<br>
+sens et belle et plaisant et trop[718] bien faite de corps, et plaine de<br>
+grant chasteté. Et pour ce qu'elle fu si gracieuse et plaine de tant de<br>
+vertus desservi-elle estre essauciée en tel honneur. Ainsi fu ceste<br>
+vaillant damoiselle jointe par mariage au roy Loys, et l'espousa[719] Hues<br>
+l'archevesque de Sens le jour de la Saint-Berthélemy en l'églyse<br>
+Nostre-Dame de Paris et couronna le roy ce jour avec elle.<br>
+<br>
+ Note 714: Saint Paul, épit. 1er aux Corinthiens, c. VII. &laquo;<i>Melius est<br>
+ nubere quam uri.</i>&raquo;<br>
+ <br>
+ Note 715: Le texte latin de l'<i>Historia gloria reg. Lud.</i> porte<br>
+ <i>Senonensis</i>; et cela, comme l'a judicieusement remarqué dom Brial,<br>
+ prouve que ce morceau historique fut composé avant l'année 1176,<br>
+ époque de la translation de Guillaume <i>aux blanches mains</i> au siège<br>
+ de Reims.<br>
+ <br>
+ Note 716: Les quatre filles de Thibaut-le-Grand, comte de Blois et<br>
+ palatin de Champagne, furent: 1° <i>Marie</i>, femme d'Eudes II, duc de<br>
+ Bourgogne; 2° Agnès, femme de Rainaud II, duc de Bar; 3° Isabelle,<br>
+ femme d'abord de Roger, duc de Pouille, puis de Guillaume Gouet,<br>
+ quatrième du nom, seigneur de Montmirail et de tout le territoire<br>
+ nommé de lui et de ses ancêtres le <i>Perche-Gouet</i>; 4° Mathilde, femme<br>
+ de Rotron III, comte de Perche.<br>
+ <br>
+ Note 717: &laquo;Quæ subjecta anteà ipsis fuerat.&raquo; L'auteur latin n'ajoute<br>
+ pas le reste de la phrase, mais ne diroit-on pas que l'histoire de la<br>
+ reine Alix de Champagne a donné la première idée du charmant conte de<br>
+ <i>Cendrillon?</i><br>
+ <br>
+ Note 718: <i>Trop</i> a toujours un sens analogue à notre <i>extrêmement</i>.<br>
+ <br>
+ Note 719: C'est-à-dire <i>la maria</i>.<br>
+<br>
+Par convoitise du monde qui croist tousjours monta contens entre Névelon de<br>
+Pierrefons et Dreue de Mello qui les deux filles Dreue de Mons[720] avoient<br>
+espousées. Car Névelon de Pierrefons tollissoit à Dreue de Mello la moitié<br>
+de Mons qui sienne devoit estre par le mariage de sa femme; pour ce s'en<br>
+vint celluy Dreue parler au roy du tort que celluy Névelon luy faisoit et<br>
+luy pria et requist comme à son seigneur qu'il luy fist amender celluy<br>
+outrage. Le roy qui tousjours vouloit ceux qui soubs luy estoient fors et<br>
+fèbles, povres et riches tenir à droit, oï sa prière. Ses osts assembla et<br>
+chevaucha contre Mons et le prist à force; la tour et le baille fist<br>
+abattre et la moitié du chasteau rendit à Dreue de Mello qui estoit de son<br>
+droit héritage. Ne demoura pas moult après que celluy Névelon mourut. Le<br>
+roy donna sa femme par mariage à Enguerran de Trie et l'autre partie du<br>
+chasteau donna avec la dame.<br>
+<br>
+ Note 720: &laquo;<i>De Monceio.</i>&raquo; De <i>Moncy</i>.<br>
+<br>
+<br>
+XXV.<br>
+<br>
+ANNEE: 1162.<br>
+<br>
+<i>Coment descort fu meu à Rome après la mort l'apostole, en eslisant un<br>
+autre pape.</i><br>
+<br>
+<br>
+En ce temps sourdit en l'églyse de Rome un discort trop lait et trop<br>
+villain. Il avint après le décès du pape qui lors estoit que les cardinaux<br>
+s'assemblèrent d'un cuer et d'une volenté, et esleurent par bon accord<br>
+Alixandre le tiers, un moult preud'homme et de haute vie. D'autre part les<br>
+clers Othovien[721] tant seullement firent élection de sa personne<br>
+desconvenable et contre tout droit, sans l'accord et sans le sceu des<br>
+cardinaux et des évesques; car tous les cardinaux s'assentoient[722] d'un<br>
+cuer et d'une volenté au pape Alixandre. Si estoit celluy Othovien plain<br>
+d'orgueil et de boban et convoiteux des choses terriennes. Et bien y<br>
+apparut quant il osa envahir et emprendre la dignité du siège saint Pierre,<br>
+outre l'élection des cardinaux. Et pour celle discorde s'en vint en France,<br>
+comme en son refuge, celluy honnorable pappe Alixandre (car plus n'a<br>
+l'églyse de Rome lieu où elle puisse fouir pour avoir garentise, au temps<br>
+de tribulacion). Premièrement s'en vint à Montpelier. Et quant le roy sceut<br>
+sa venue si se conseilla qu'il avoit à faire; et par l'ordonnance de son<br>
+conseil envoya à luy l'abbé Thibaut de Saint Germain des Prés.<br>
+<br>
+ Note 721: C'est-à-dire: Les clers d'Octavien.<br>
+ <br>
+ Note 722: Le latin ajoute: <i>Duobus exceptis</i>.<br>
+<br>
+Quant il eut faicte le besongne le roy pour quoy il estoit allé là, congié<br>
+prist au pape et s'en retourna par Clermont. Là prist une maladie moult<br>
+griesve. Jusques à l'abbaye de Vézelay s'en vint à quelque peine, si malade<br>
+comme il estoit, pour ce qu'il ne devoit pas en tel point en estrange terre<br>
+demourer. Et trois jours devant la feste Marie Magdalène dont l'églyse est<br>
+fondée vint là. En celle églyse avoit esté nourry d'enfance et y avoit pris<br>
+l'abit de religion, et là de celle maladie mourut. Après luy fu esleu Hue<br>
+en abbé de Saint Germain des Prés. Ces choses avindrent en l'an de<br>
+l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent soixante-deux. Le devant dit pape<br>
+Alixandre s'aprocha de France et le receupt le roy Loys et tout le royaume<br>
+de France à seigneur et à pasteur de saincte églyse. Et par l'exemple du<br>
+roy Loys et du royaume de France le receurent[723] à grant honneur, comme<br>
+maistre et pasteur de sainte églyse, mains autres princes comme l'empereur<br>
+de Constantinoble et d'Espaigne, le roy de Jhérusalem, le roy d'Angleterre,<br>
+le roy de Hongrie et le roy de Sécille et tous les roys crestiens, fors<br>
+seullement l'empereur Ferry d'Allemaigne qui, selon l'acoustumée<br>
+desloyauté, se contenoit comme forcenné. Tousjours maintint celluy Othovien<br>
+contre les canons et contre tout droit, et luy obéit comme à apostole; et<br>
+plus, comme desloyaus et excommunié, mist en siège, après la mort de celluy<br>
+Othovien, damp Guy de Crémone, l'un des deus cardinaux qui à l'élection de<br>
+celluy Othovien s'estoit accordé secrètement contre droit. Par<br>
+l'ennortement de ces deux[724] s'en alla l'empereur à Rome à grant effort<br>
+de gens pour la cité gaster et destruire. Mais trop grant perte receut de<br>
+ses gens, non mie par la force des Romains mais par la vengence<br>
+Nostre-Seigneur, sans ayde de nul homme mortel.<br>
+<br>
+ Note 723: Ce mot doit avoir ici le sens de <i>recognurent</i>.<br>
+ <br>
+ Note 724: Notre traducteur se néglige dans tous ces passages. Il<br>
+ falloit: <i>De celui Guy</i>.<br>
+<br>
+Escoutez grant merveille. Il avint que Nostre-Seigneur estendi sa main sur<br>
+l'ost de ce desloyal tirant, par la corrupcion de l'air, de grans pluyes et<br>
+grans eaues qu'il espandit sur eux: par quoy trop grant multitude de<br>
+peuple, que de chevaliers que d'autres gens, du glaive de Dieu furent férus<br>
+et finirent leur chétive vie. Entre lesquels Conrat le fils l'empereur et<br>
+Regnaut archevesque de Coulongne moururent. Si fu le corps de luy despecié<br>
+et boully et sallé et puis porté et mis en sépulture en la cité de<br>
+Coulongne. L'empereur pour la paour qu'il eut de ceste mortalité laissa le<br>
+siège et s'en vint fuiant jusques en Touscane: en chemin se mist parmi<br>
+Lombardie, mais ceux de la terre luy firent assez de honte et le chacièrent<br>
+de leur pays. Et ainsi s'en alla fuiant jusques en Frise. De là se partit à<br>
+bien petite compaignie ainsi comme en larrecin et passa les mons si comme<br>
+il peut. Si très-durement fu celluy desloyal espoventé et esbahy de la<br>
+grant multitude de gens qu'il perdit en cest ost, que de barons que<br>
+d'évesques que d'autre menu peuple, qu'il n'y osa plus arrester; mais s'en<br>
+vint fuiant en Allemagne.<br>
+<br>
+<br>
+XXVI.<br>
+<br>
+ANNEE: 1163.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy Loys ala à ost sus le conte de Clermont et son fils et<br>
+autres tyrans qui persecutoient les églyses et les povres et les pélerins;<br>
+et coment le roy les desconfist et prist.</i><br>
+<br>
+<br>
+Il advint en ce tems que le conte de Clermont en Auvergne et Guillaume le<br>
+conte du Puy son nepveu et le viconte de Polignac avoient acoustumé à<br>
+demener leur vie en rapine et en roberies, comme ceux qui roboient les<br>
+églyses et les pélerins et essilloient les povres gens. Les griefs et les<br>
+maux que ces desloyaux faisoient ne peuvent plus souffrir l'évesque de<br>
+Clermont en Auvergne né celluy du Puy, et pour ce qu'il ne povoient<br>
+contraster à eux né à leur force eurent conseil qu'il s'en vendroient<br>
+clamer au roy Loys. A luy s'en vindrent tout droit et luy prièrent pour<br>
+Dieu qu'il mist conseil à amender les maux que ces tirans faisoient à Dieu<br>
+et à saincte églyse.<br>
+<br>
+Et le doux roy débonnaire, quant il eut oï la complainte des desloiautés<br>
+que ces tirans faisoient, assembla son ost hastivement et chevaucha en ces<br>
+parties tout encouragié de venger la honte et le dommage de saincte églyse.<br>
+Si estoit trop griefve ceste chose de prendre guerre contre tels gens qui<br>
+estoient riches et aisés et en leur pays et à merveilles bien garnis<br>
+d'avoir et de gens. A eux se combati en champ et par l'aide de Dieu et de<br>
+saincte églyse laquelle il deffendoit, luy avint si grant honneur lui les<br>
+desconfist et prist en champ de bataille et les emmena avecques soy en<br>
+chetivoison. Si les tint en prison tant qu'il luy pleut et luy jurèrent en<br>
+la parfin qu'il cesseroient des maux qu'il avoient acoustumé à faire. Bons<br>
+hostaiges donnèrent, atant furent délivres.<br>
+<br>
+<br>
+XXVII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1166.<br>
+<br>
+<i>Coment le desloyal conte Guillaume de Chalon persécuta l'églyse Saint-Père<br>
+de Cligny, et en fist grant occision par les Brebançons. Et coment le roy<br>
+en prist la vengence, car il deshérita le conte et fist pendre les<br>
+homicides à hautes fourches.</i><br>
+<br>
+<br>
+Après ceste noble vengence avint en Bourgongne un des plus cruels fais et<br>
+des plus horribles à oïr qui oncques avint en la terre des crestiens. Car<br>
+le desloyal conte de Chalon osa Dieu tenter à ce qu'il prist durement à<br>
+assaillir et à grever la noble églyse Saint-Père de Cligny; trop assembla<br>
+grant peuple d'une manière de gent que l'en appelle Brebançons. C'est une<br>
+gent qui Dieu ne croit né aime, né congnoistre veut la voye de vérité. Par<br>
+la force de ces desloyalles gens alla rober la devant dicte églyse de<br>
+Cligny. Le convent de léans yssit contre icelluy tirant sans lance et sans<br>
+escu et sans armes fors seullement des armes de Dieu, c'est des ornemens de<br>
+la saincte églyse, à tous les sanctuaries et les croix et les textes des<br>
+sainctes évangiles, et avec eux estoit grant plenté du peuple de la ville<br>
+et du pays d'environ.<br>
+<br>
+Quant celle excommuniée tourbe de Brebançons vit les moynes venir contre<br>
+eux ainsi appareilliés, si leur coururent sus et les despouillèrent tous<br>
+des sains vestemens, en la manière de bestes sauvages et de loups enragiés<br>
+qui cuerrent à quelque viande qu'il trouvent quant la fain les destrainct;<br>
+ainsi coururent celle gent excommeniée aux barons et aux bourgeois et en<br>
+occirent bien largement jusques à cinq cens ou plus. La renommée de ceste<br>
+félonnie qui oncques mais n'avoit esté oïe jusques adont s'espandi par<br>
+diverses contrées et vint jusques en France au roy Loys. Et tantost comme<br>
+il oït, si fu tout esmeu de pitié et de compassion, pour la honte de Dieu<br>
+et de saincte églyse, de prendre vengence de ceste orgueilleuse cruauté. Et<br>
+tantost bani[725] ses osts et se hasta d'aller contre le cruel tirant pour<br>
+le destruire.<br>
+<br>
+ Note 725: <i>Bani.</i> Fit crier le ban de.<br>
+<br>
+Quant le desloyal sceut la venue du roy et de son ost si ne l'osa attendre,<br>
+mais laissa sa terre comme fuitif. Et si comme le roy passoit par la<br>
+province de la terre de Cligny à tout son ost, les femmes et les<br>
+bourgeoises qui demourées estoient vefves de leurs seigneurs par celle<br>
+guerre, les valetons et les fillettes qui chéus estoient orphelins luy<br>
+venoient à l'encontre et luy chéoient tous aux piés plourans et crians à<br>
+haux cris et luy monstroient leur perte et leur dommaige et luy prioient<br>
+qu'il eust pitié et mercy d'eux et mist conseil en leur affaire qui ainsi<br>
+alloit malement. Tant luy disrent illec qu'il menèrent le roy et tout son<br>
+ost jusques à plourer et les encouragèrent plus de destruire celle<br>
+excommeniée gent. Né ce ne fu pas merveille; car tu véisses illec les<br>
+petits orphelins qui encores alaitoient et pendoient aux mamelles des<br>
+mères, et véisses les pucelles orphelines et desconfortées des soulas de<br>
+leur pères que ces desloyalles gens avoient occis, crier et plourer trop<br>
+douloureusement. Tu n'oysses pas Dieu tonnant tant estoit l'air rempli de<br>
+pleurs et de cris et de braieries de petits enfans. Que dirai-je plus? Le<br>
+roy tout eschaufé d'acomplir son propos s'en entra en la terre de cest<br>
+excommunié le conte de Chaalon et sans nul empeschement et sans nul<br>
+destourbier prist le mont Saint-Vincent et puis Chaalons, et toute la terre<br>
+à ce tirant, et en bailla la moitié au duc de Bourgongne et l'autre au<br>
+conte de Nevers. Des desloyaux Brebençons fist grant justice: car autant<br>
+que il en peut prendre né tenir en fist-il pendre aux fourches tout<br>
+incontinent. Il en y eut un qui voulut sa vie racheter par grant avoir;<br>
+mais oncques le roy ne le voult escouter, ains commanda qu'il fust pendu<br>
+avec les autres en vengence de saincte églyse. Après ceste noble vengence<br>
+s'en retourna le roy en France.<br>
+<br>
+<br>
+XXVIII.<br>
+<br>
+ANNEE: 1166.<br>
+<br>
+<i>Coment le roy defendi l'abbaïe de Vezelay contre le conte de Nevers et<br>
+contre les bourgeois de Vezelay, hommes de l'abbaïe qui estoient allés<br>
+contre l'églyse. Et coment il ot un fils de la royne Ale sa femme, qui ot<br>
+nom Phelippe Dieudonné.</i><br>
+<br>
+<br>
+Ainsi délivra l'églyse de Vezelay des bourgeois mesme de la ville qui par<br>
+grant orgueil se rebellèrent contre l'abbé de léans qui est leur droit<br>
+seigneur. Commune firent contre luy et le guerroièrent moult longuement, et<br>
+assaillirent l'églyse et l'abbaye à armes; et s'estoient entre jurés que<br>
+jamais jour de leur vie n'obeyroient à celle églyse. Et tout ce firent par<br>
+le conseil au conte de Nevers qui trop estoit mal adversaire à celle<br>
+églyse. L'abbé et les moines garnirent les tours du moustier pour eux<br>
+défendre des grans assaux que les orgueilleux bourgeois leur faisoient et<br>
+se misrent dedens, car il ne povoient à eux durer: car les bourgeois qui<br>
+trop éoient leur seigneurie les assailloient trop durement et tiroient<br>
+asprement contre eux d'arcs et d'arbalestres. Et si longuement les tindrent<br>
+enclos par leur grant effort que le pain leur faillit et qu'il ne vivoient<br>
+sé de char non. A ce furent menés que une partie des moynes faisoit le guet<br>
+par nuyt et l'autre partie lassée de deffendre se dormoit tant comme elle<br>
+avoit de loisir. Grant pièce furent ainsi en telle détresse. Et quant<br>
+l'abbé vit que ces desloyaux bourgeois ne se refrenoient de riens de leur<br>
+félonnie, ains ne faisoient sé enforcier non plus, et eux plus assaillir,<br>
+si eut conseil et conduit par ses amis: en repost s'en yssi et s'en alla au<br>
+roy Loys qui lors estoit à Corbie. Sa complaincte fist de ses bourgeois<br>
+mesme qui conspiracion avoient faicte contre luy et assis l'avoient en sa<br>
+maison mesme et luy faisoient tant de griefs comme il povoient. Quant le<br>
+roy en fu certain par l'abbé et par autres, si envoya l'évesque de Lengres<br>
+au conte de Nevers qui celle machinacion maintenoit. Et luy manda qu'il<br>
+fist la commune despécier. Mais le duc qui estoit orgueilleux mist arrières<br>
+le commandement du roy né n'en tint compte, car les bourgeois de Vezelay ne<br>
+desvoya né ne destourba de riens de leur folle emprise.<br>
+<br>
+Et quant le roy vit ce, si assembla son ost, tout entalenté de vengier<br>
+l'églyse et le despit que le conte faisoit de contredire son mandement. Si<br>
+chevaucha par grant desdaing contre le conte. Le conte qui sceut sa venue<br>
+luy manda tantost par l'évesque d'Ausseurre qu'il se contendroit à sa<br>
+volenté de la commune deffaire. Après ce mandement vint encontre le roy<br>
+jusques à Moret et luy jura et promist que jamais en sa vie à la commune ne<br>
+s'assentiroit, ains la deffendroit à son povoir. Après la fiance et la<br>
+seurté qu'il eut prise du conte, départit ses osts et s'en ala jusques à<br>
+Ausseurre. Là furent mandés les bourgeois de Vezelay et jurèrent devant le<br>
+roy que tousjours mais se contendroient à la volenté du roy et de l'abbé<br>
+Poinçon et ceux qui après luy seroient et qu'il despéceroient leur commune<br>
+né jamais ne la restabliroient. Et pour l'amende de cest outraige donnèrent<br>
+à l'abbé, par le commendement du roy, soixante mille soubs. Et ainsi fu la<br>
+paix d'eux et de l'abbé faicte et réformée. Ne scay quans jours après avint<br>
+que le conte Guillaume de Nevers recommença à assaillir celle églyse et à<br>
+contrallier pour aucunes coustumes qu'il clamoit à tort sur celle églyse<br>
+que l'abbé li nioit; pourquoy il avint que la paour de Dieu oubliée leur<br>
+soustrait-il leur viande. Et quant les moynes se virent en tel point qu'il<br>
+n'avoient que mengier, il s'en allèrent tous à Paris, aux piés du roy à<br>
+pleurs et à larmes se gettèrent et se complaignirent des tors et des griefs<br>
+que le conte leur faisoit. Et le roy pour la pitié qu'il en eut contraignit<br>
+le conte par force à tenir ferme paix et seure à l'églyse de Vezelay.<br>
+<br>
+Pour tels biens et euvres de miséricorde que le roy fist par plusieurs fois<br>
+à celle églyse et aux autres dont il souffrit et endura mainte guerre, luy<br>
+donna Dieu digne guerdon de tant de bonnes œuvres comme il avoit faictes en<br>
+ce monde.<br>
+<br>
+Ce fut un biau fils qu'il engendra par la volenté de Nostre-Seigneur en la<br>
+royne Ale sa femme, qui fu appellé Phelippe Dieudonné. Car par les mérites<br>
+du père le donna Dieu au royaume de France[726]. Et ce fu cil Phelippe qui<br>
+tant fu saige et vigoreux qu'il se deffendist de ses ennemis et conquist<br>
+Normandie, Anjou et Poictou et Auvergne, sur le roy Henry et Richart son<br>
+fils et les chassa en Angleterre.<br>
+<br>
+ Note 726: C'est ici que s'arrête le texte du dernier continuateur<br>
+ d'Aimoin. Il finit en donnant le nom des trois parrains et des trois<br>
+ marraines du Philippe-Auguste. Les voici: Hugues, Hervée et Eudes,<br>
+ abbés de St-Germain, de St-Victor et de Ste-Geneviève; Constance,<br>
+ sœur du roi Louis, et deux veuves de Paris. &laquo;Duæ viduæ Parisienses<br>
+ matrinæ exstiterunt.&raquo; Ce fait m'a paru curieux.<br>
+<br>
+De cestuy Phelippe parlera dès ore mais l'ystoire. Et si n'entrelaissera<br>
+pas l'ystoire à parler du père jusques à ce point qu'il trespassa de ce<br>
+siècle. Car puis que l'enfant Phelippe fu né, régna-il longuement jusques à<br>
+tant qu'il fu couronné en la cité de Rains. Mais à son couronnement ne fu<br>
+pas le père, car il estoit jà malade et féru de paralisie, si comme<br>
+l'histoire dira ci-après plus plainement.<br>
+<br>
+<br>
+<br>
+<i>Ci fine l'istoire du roy Loys, fils au gros roy Loys.</i><br>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les grandes chroniques de France (3/6), by
+Paulin Paris
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE ***
+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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