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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/35319-8.txt b/35319-8.txt new file mode 100644 index 0000000..78d4d10 --- /dev/null +++ b/35319-8.txt @@ -0,0 +1,4232 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le transporté (1/4), by Joseph Méry + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le transporté (1/4) + +Author: Joseph Méry + +Release Date: February 18, 2011 [EBook #35319] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (1/4) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +LE + +TRANSPORTÉ + + +PAR + +MÉRY + + +I + + +PARIS + +GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS, + +24, rue des Grands-Augustins. + + +1852 + + + + +A + +JOACHIM HOUNAU. + + +MON JEUNE AMI, + +Sans votre permission je vous dédie ce livre par des motifs que son +titre vous expliquera mieux que je ne puis le faire moi-même. + +À l'inverse de beaucoup de publicistes, et désirant n'être pas de l'avis +de tout le monde, j'envisage la transportation sous un jour nouveau et +consolant. Ce livre est donc un remède que je vous offre; une +consolation écrite par un médecin moral, votre ami. + +MÉRY + +Paris, 25 décembre 1848. + + + + +Lucrèce Dorio. + + +I. + + +En ce moment on est en train de démolir un vaste hôtel, à l'angle de la +rue Ménars et de la rue Richelieu; c'était autrefois une somptueuse +résidence qui a subi la loi commune à tous les grands édifices +parisiens. + +Le palais d'un seul va devenir la demeure d'une foule: dans le jardin +on coupe les arbres pour planter des maisons. + +Cet hôtel était déjà divisé en plusieurs habitations, vers la fin de +l'année 1800. + +Le rez-de-chaussée avait pour locataire une femme frappée de célébrité, +une jeune élève du Directoire, nommée Lucrèce Dorio, malgré les +registres de l'État civil qui la nommaient autrement. + +Depuis la mort du général Joubert, tué à la bataille de Novi quelques +semaines après son mariage, beaucoup de jeunes femmes belles, oisives, +et passionnées pour les toilettes de deuil, avaient embrassé la +profession de veuves, et tenaient un rang fort distingué dans le monde +galant. + +Ces femmes avaient toutes dans leur salon de réception, un portrait +d'officier supérieur peint par un élève de David d'après un médaillon. + +Ce portrait, dont l'original avait oublié d'exister, représentait le +mari tué dans les guerres italiennes, et la veuve le regardait souvent +avec des yeux humides d'émotion, lorsqu'elle avait des spectateurs. + +La jeune Lucrèce Dorio, dont plusieurs vieillards de soixante-huit ans +parlent encore, et qu'ils ont admirée à la première représentation de +l'opéra bouffe _I Zingari in Fiera_, était une superbe brune à l'image +des statues divines que le premier consul envoyait d'Italie à Paris, +comme un Olympe de marbre. + +Vers cette époque de ferveur mythologique, une femme comparée dans +_l'Almanach des Muses_, à Junon, à Vénus, à Flore, arrivait, entre deux +hémistiches, à la célébrité parisienne, et voyait incessamment fumer +dans sa retraite l'encensoir païen des quatrains. + +Tel fut le destin classique de Lucrèce Dorio: chantée par M. Vigée dans +une _héroïde_, elle fut proclamée déesse, à l'angle de la rue Ménars, et +l'ombrageuse police qui exploitait alors très-habilement les déesses +dans un intérêt de surveillance consulaire, mêla quelques-uns de ses +affidés profanes au cortège des pieux adorateurs de Lucrèce Dorio. + +Un soir de décembre 1800, la belle Lucrèce tisonnait devant sa cheminée +de salon, comme une Vestale, et suivait le mouvement des aiguilles de sa +pendule, avec un intérêt qui ressemblait à de l'ennui. + +Deux candélabres, hérissés de bougies, illuminaient ce petit temple, et +donnaient à la déesse un éclat de beauté fabuleuse. + +Chaque pièce de l'ameublement était une imitation de l'antique. + +Les fauteuils se déguisaient en chaises curules, les guéridons en +trépieds, les tables en autels, les bougeoirs en lampes sépulcrales. + +On voyait sur les panneaux des portes des cimeterres en sautoir, agrafés +par des liasses de foudres à dard, le tout surmonté d'un casque de +consul avec un cimier éploré. + +Tullie, la jeune camériste, entra familièrement, comme une confidente +de comédie, et dit d'une voix prudente: + +--Madame reçoit-elle ce soir? + +--Oui et non, répondit Lucrèce, en se renversant nonchalamment sur sa +chaise curule, et en croisant sur son sein ses beaux bras, antiquement +nus, selon les moeurs du Directoire. + +--Cela veut dire que madame ne recevra pas le citoyen Périclès? ajouta +Tullie. + +--Est-il venu? demanda Lucrèce. + +--Il est dans l'antichambre... + +--Que fait-il? + +--Il souffle sur ses doigts, madame. + +--Tullie, envoyez le citoyen Périclès à Feydeau, où je suis. + +--C'est bien, madame est à Feydeau. + +Tullie sortit pour exécuter cet ordre. + +Quelques moments après, un coup de marteau retentit sur la porte +extérieure, et Tullie rentra en disant en sourdine: + +--Madame est-elle aussi à Feydeau pour le citoyen Georges Flamant? + +--Ah!--dit Lucrèce avec un mouvement convulsif,--les dieux ne me +délivreront pas de cet ennuyeux mortel!.... Dites à Georges Flamant que +le froid m'a saisie hier, au Carrousel, à la revue du citoyen premier +consul, et que mon médecin m'a ordonné le lit et la transpiration. + +--Le citoyen Georges Flamant est un fin matois qui n'en croira pas un +mot. + +--Cela m'est bien égal, dit Lucrèce en congédiant d'un brusque +mouvement de tête, sa femme de chambre. + +Tullie s'inclina, frotta ses petites mains, et sortit pour congédier le +nouveau visiteur. + +Lucrèce prit sur un trépied _l'Almanach des Grâces_, et lut une idylle, +pleine de naïveté bocagère, intitulée la _Chaumine de Daphnis_, dont +l'auteur était Marcel Chauvaron, capitaine dans les hussards de +Berchigny. + +A cette époque, la poésie champêtre était cultivée par les héros +d'Arcole, de Lodi, de Marengo, et la poésie belliqueuse par de +très-jeunes citoyens d'un caractère doux, qui écrivaient des poèmes +épiques pour s'affranchir de la conscription. + +L'auteur d'une épopée, appelé par le sort sous les drapeaux, se +présentait au conseil de révision son manuscrit en douze chants à la +main; il se déshabillait à l'ordre du président, qui lui demandait +ensuite: + +--Quelle est votre infirmité naturelle? + +--J'ai fait un poème épique répondait le conscrit, et il présentait son +rouleau. + +Le secrétaire du conseil l'ouvrait, et après avoir lu le premier vers +toujours ainsi conçu: + + Je chante les fureurs de Mars et de Bellone, + +il disait au poète: + +--Habillez-vous, poltron; votre ouvrage sera examiné par l'Institut. + +Après l'idylle, la belle Lucrèce commençait la lecture d'une héroïde sur +les amours de Sapho, lorsque la voix de Tullie annonça le citoyen +Alcibiade. + +Lucrèce ferma le livre et demanda vivement à son miroir si l'ennui +n'avait pas dérangé ses beaux cheveux, dessinés par le célèbre coiffeur +Amiel, d'après la tête de la Vénus capitoline, dernier présent du +premier consul au Musée du Louvre. + +La femme de chambre comprit cette réponse, et introduisit le citoyen +Alcibiade. + +C'était un de ces _beaux_ qui allaient se faire admirer par les dames +romaines, au portique d'Octavie. + +Seulement le citoyen Alcibiade s'éloignait, par le costume, de ses +modèles antiques. + +Son habit d'un vert exagéré, secouait deux fleuves de boutons de nacre +sur un vaste gilet à ramages, ouvert à deux battants. + +Son menton s'absorbait dans le gouffre d'une cravate aux noeuds +vagabonds. + +Deux chaînes de montres absentes flottaient à la ceinture de sa culotte +de casimir chamois, et ses cheveux pétris de poudre, se divisaient en +cadenettes sur les tempes, et se rejoignaient dans un rouleau massif, +sous le collet de l'habit vert. + +Type de la jeunesse bourgeoise de 1800, le citoyen Alcibiade avait +adopté des manières alertes et fringantes, en opposition tranchée avec +l'antique raideur monarchique, et le collet monté de l'OEil-de-Boeuf. + +On avait abandonné ces pompeuses exhibitions de l'individu aux acteurs +pailletés de la Comédie Française. + +Il y avait déjà l'abîme d'un siècle entre le bon ton traditionnel du +marquis se transportant lui-même avec solennité comme une relique, et +l'ébouriffant muscadin du Consulat, vive créature, prodiguant les +gestes, les éclats de rire, les contorsions, dans des flots de poudre +blanche et de madrigaux païens. + +Le citoyen Alcibiade entra en fredonnant l'air du _Tableau_ de Grétry, +l'opéra du jour: + + Non, jamais je ne changerai! + +Et se dépouillant d'un vaste manteau à broderies d'or, il baisa la main +de Lucrèce, prit un fauteuil, le fit pirouetter sur un de ses pieds, et +s'assit lestement après la troisième évolution du fauteuil. + +--Un temps abominable! dit-il sans attendre la demande obligée. Un vrai +jour de nivôse. Décembre ne veut pas avoir l'air d'avoir usurpé son +nouveau nom. Il pleut du blanc, comme disent les royalistes. Partout des +rubans de neige. J'ai laissé mes pieds dans la rue Richelieu. Pas un +fiacre sur place! Il y a pourtant cent cinquante voitures publiques à +Paris! Ma déesse a fort sagement fait de garder son temple ce soir. + +--J'ai voulu me préparer à sortir demain, citoyen Alcibiade. + +--Ah! oui! ma belle Cypris! demain! Grande soirée au théâtre de la +République. Nous y serons tous. On chante _l'Oratorio_ d'Haydn, la +_Création du monde_ parodiée en vers français, par le citoyen Ségur +jeune, comme dit la _Gazette_. Le premier consul y sera. + +--Et moi aussi, dit Lucrèce, j'y serai. + +--Charmant! s'écria le citoyen Alcibiade; nous aurons Mars et Vénus à +l'oratorio. Aussi, la _Gazette_ annonce que le prix des places est +doublé. + +--Il faut bien venir au secours de ces pauvres théâtres qui meurent de +faim et de froid, dit Lucrèce; c'est le devoir des femmes. Les hommes +sont aux armées et les petits écus en émigration. + +--Il y avait foule hier, ma Phryné, à la première représentation +d'_Owinska_, à Feydeau. + +--Du citoyen Grétry? + +--Non, belle Aspasie, du citoyen Gaveaux. J'aime mieux son opéra de +l'_Amour filial_; mais madame Scio a chanté hier comme une sirène. On +ne chante pas mieux dans l'Olympe quand Orphée y donne des concerts. +J'étais dans la loge de Corinne, qui, parole d'honneur, a porté beaucoup +de tort au succès de madame Scio. + +--Corinne a chanté? + +--Non, belle naïade; elle a suspendu à la ceinture de sa loge un châle +que la favorite de Tippo-Saëb a vendu à un aristocrate anglais. + +--La mode des châles ne prendra pas,--dit Lucrèce d'un ton dédaigneux; +--une femme bien faite ne s'emprisonnera jamais dans ces nuages de coton +indien. On n'a pas reçu des dieux une jolie taille pour la cacher en +public. + +--Voilà justement, ma Danaë, dit Alcibiade, ce que disait hier soir la +blonde Lesbie, dans un entr'acte d'_Owinska_. + +--Quelle langue parlez-vous ce soir! citoyen Alcibiade?--interrompit +brusquement Lucrèce,--allez-vous passer devant moi la revue de vos +maîtresses, comme Dorat, le poète sentimental, qui en avait cinq! [1] + +[Note 1: Dorat commence ainsi une de ses pièces, dans la première édition +de ses oeuvres: + + Il est passé le temps des cinq maîtresses. + +La critique s'étant récriée contre ce nombre, le poète mit _trois +maîtresses_ à la seconde édition, et après une nouvelle exclamation +satirique de Morellet, la troisième édition réduisit Dorat à _deux +maîtresses_.] + +--Vous me croyez donc bien fat, divine Lucrèce!--dit Alcibiade en se +levant sur la pointe d'un pied, avec une pirouette;--quelle idée +vulgaire avez-vous de moi? votre esprit de jeune sybille ne m'a donc +point deviné? Montez sur votre trépied, ô belle prêtresse, et +abaissez-vous à lire dans mon coeur. + +--Je n'ai pas le temps de rendre des oracles à domicile; j'attends une +visite: ouvrez vous-même le livre de votre coeur, et si le chapitre n'est +pas long, lisez-le-moi. + +--Vous attendez une visite, madame? + +--Oui,--dit la jeune femme, avec un mouvement de dépit,--mais lisez +toujours. + +--Un jeune homme, sans doute?... + +--Non, un vieillard. + +--Qui se nomme? + +--Maurice Dessains. + + + + +Lucrèce Dorio. + +(SUITE.) + + +II. + + +--Un vieillard de vingt-deux ans! dit Alcibiade. + +--Poitrinaire au troisième degré. On est vieillard à tout âge, quand on +doit mourir le lendemain. + +--Ce pauvre Maurice est à la veille de sa mort, et il vous rend une +visite aujourd'hui, avec ce froid noir qui me tue, moi, gros garçon +vigoureux et incrusté dans la vie comme Hercule à trente ans!... Il y a +quelque énigme là-dessous, mon beau sphinx. Je ne savais pas que le mont +Cithéron se fût aplani dans un rez-de-chaussée de la rue Ménars. Prenez +garde aux OEdipes de la police du préfet Dubois; ils devinent tout, et +ils dévorent les sphinx. + +--Alcibiade, taisez-vous!--dit la jeune femme avec un regard sévère, et +pleine d'émotion.--Nous sommes ici comme dans la rue, et la neigé +amortit le bruit des pieds des passants. Il y a des oreilles collées +peut-être contre mes volets extérieurs... + +--Pauvres oreilles! je les plains comme celles de Midas,--dit Alcibiade +en riant,--douze degrés au-dessous de zéro! Les mouchards sont trop mal +payés pour faire le pied de grue dans la neige; ils savent que Maurice +Dessains vient chez vous, et ils ne quitteront pas, ce soir, le coin de +leur feu pour apprendre ce qu'ils n'ignorent pas. + +--Maurice Dessains,--dit Lucrèce négligemment,--est donc un jeune homme +bien dangereux? + +--Pour les femmes, non, mais pour le gouvernement, oui. + +--Quelle plaisanterie!--dit Lucrèce, avec un éclat de rire modulé sur +des notes fausses;--quoi! Maurice Dessains, cette créature frêle, pâle, +valétudinaire, est un danger pour le géant des Pyramides et de Marengo! +Alcibiade, vous êtes fou! + +--C'est toujours l'injure qu'on jette à l'homme sage!... Pisistrate +disait à Minerve: _Folle déesse, mère de la folle Athènes, pourquoi +n'es-tu pas restée dans la tête de Jupiter!_ Vous voyez comme de tout +temps on a traité la sagesse!... Est-ce que je vous ai parlé du premier +consul? Qu'a de commun le citoyen Dubois avec le citoyen Bonaparte! La +police fait son métier de police; elle travaille pour son compte; elle +se croit le gouvernement; elle se garde d'abord elle-même, pour +s'épargner une chute dans le ruisseau. Le premier consul est aux +Tuileries, il s'occupe des funérailles de Kléber et de Desaix; des +affaires du général Menou, qui est en Égypte; du Trésor public, qui +souffre; de notre marine aux abois; de la société qu'il faut +reconstruire; de l'Anglais, qui s'habille tour-à-tour en Russe, en +Allemand, en Hollandais pour tracasser la France; il s'occupe de tout +enfin, excepté de la police, de la rue Ménars et du valétudinaire, votre +ami, qui doit mourir demain. + +--C'est bien, Alcibiade, je vous pardonne vos épigrammes en faveur de +votre enthousiasme pour le premier consul; mais vous avez oublié une +chose, la seule intéressante ici; dites-moi quel danger fait courir à +la police du citoyen Dubois ce pauvre Maurice Dessains? + +--Parbleu! votre Maurice est un conspirateur jacobin qui joue le rôle +de poitrinaire, comme Brutus jouait le rôle de fou... + +--Maurice conspire... et contre qui? reprit Lucrèce Dorio. + +--Belle demande! contre le premier consul!... Ce n'est pas contre +l'empereur de la Chine. + +--Oh! c'est une atroce calomnie, citoyen Alcibiade! Si vous n'êtes que +l'écho, je vous pardonne; mais si tous êtes la voix, sortez! + +--Alors, je reste,--dit froidement Alcibiade, on ne chasse pas un écho. + +La figure de Lucrèce avait pris une expression singulière qui traduisait +dans ses nuances et ses lignes une foule de ses sentiments. + +La nonchalante déesse redevenait mortelle, avec toutes les heureuses +passions de la femme: une pâleur subite effaçait l'incarnat savoureux de +ses joues et de ses lèvres; des étincelles électriques jaillissaient de +ses beaux yeux noirs; un frisson courait sur ses épaules nues, et ses +petites mains se crispaient en serrant les têtes de griffons de son +fauteuil. + +Le citoyen Alcibiade, debout et mollement appuyé contre la cheminée, +croisait, avec grâce, deux bas de soie, étirés dans toute leur longueur, +du genou à l'escarpin, et regardait le plafond, comme on regarde le ciel +pour voir si la fin de l'orage approche. + +--Belle Lucrèce,--dit-il après un moment de silence,--du haut de +l'Olympe où vous êtes, vous ne voyez pas les petites choses de la terre. +Assise au banquet des dieux, vous ignorez ce que font les hommes: eh +bien! permettez-moi de vous l'apprendre. À Paris, on conspire partout. +Les chouans du treize vendémiaire conspirent; les thermidoriens +conspirent; les émigrés conspirent; enfin, on affirme que Bonaparte, +contre lequel tout le monde conspire, conspire lui-même pour ramener aux +Tuileries le premier Bourbon qui lui tombera sous la main... + +--Et vous ajoutez foi à toutes ces horreurs?--interrompit la jeune +femme. + +--Je crois le vrai, je repousse le faux, répondit tranquillement +Alcibiade; il y a des complots organisés, c'est incontestable. Le calme +est à la surface, l'orage est au fond: il remontera, j'en suis sûr. +Soyez prudente; c'est un conseil d'ami que je vous donne. Laissez +conspirer les hommes à leur aise, puisque c'est leur manie, mais écartez +les conspirateurs de votre gynécée. _L'arme de la femme_, a dit un +ancien, _est une aiguille et non pas un poignard_. Vous me trouvez bien +sérieux, ce soir, ma belle Lucrèce; mais permettez-moi de cesser de rire +un instant, parce que je sais trop que nous nous égorgerons demain. + +--Et comment êtes-vous si bien instruit de ce que tout le monde +ignore?--dit Lucrèce avec un sourire ironique,--vous, jeune homme de +dissipation, de folle vie, de plaisirs ténébreux? vous, l'insouciant +libertin qui ne fréquentez dans Paris, que des femmes de galant renom, +et qui ne lisez dans les gazettes que l'annonce des spectacles du soir? + +--Ah! c'est précisément mon genre de vie qui me donne la connaissance +de tout, ma divine Lucrèce, et si vous ne m'aviez pas interrompu, +tout-à-l'heure, avec les cinq maîtresses du poète Dorat, vous sauriez +déjà quel homme je suis sous l'enveloppe d'un berger de ville, +endimanché par Watteau. + +--Voilà qui promet beaucoup à la curiosité d'une femme, dit Lucrèce en +souriant; regardez ma pendule, elle a dix minutes à tous donner. + +--Votre pendule est bien avare, ce soir, madame, mais je ne prendrai que +la moitié de ses dons. Ce sera beaucoup trop encore pour vous expliquer +comment le genre de vie que je mène m'initie à tous les secrets des +misères de la femme et des étourderies du conspirateur, dans l'étrange +époque où nous vivons... + +La jeune femme appuya sa tête sur le dossier de son fauteuil, pour +prendre une pose favorable d'audition. Alcibiade poursuivit ainsi: + +--Je suis né, belle Lucrèce, pour aimer le vice, et un jour de bonne +réflexion, je me suis effrayé de ce penchant naturel. J'ai voulu +combattre; j'ai été vaincu. Le vice a été le plus fort. Alors, j'ai dit: +le vice n'est peut-être pas aussi vicieux qu'on le pense: la bonne +nature, en le créant avec prodigalité, a eu sans doute une intention +mystérieuse qu'il faut découvrir. Ainsi raisonnant, je suis arrivé à +cette conclusion: le vice est l'engrais qui fait germer la vertu. En +regardant autour de moi, j'ai vu beaucoup de jeunes femmes, perdues +d'honneur et devenues marchandises vivantes; quelle cause, me suis-je +demandé, a produit tant de hontes publiques? Les froids sophistes m'ont +répondu: «Ces femmes sont nées avec de mauvais penchants; ce sont des +victimes de leurs passions.» La réponse ne m'a pas satisfait. J'ai mieux +aimé interroger les victimes, et il m'a été démontré que la misère était +la source du mal. Douze ans de malheurs viennent de passer sur nous. Le +travail a cessé de nourrir les pauvres familles. Il a fallu se battre +au-dedans et au-dehors. Les hommes ont disparu; mais les orphelins +restent. Il n'y a plus de couvents, on les a vendus pour faire des +assignats. Quelle ressource peuvent trouver ces jeunes filles? La +rivière ou la prostitution. Toutes n'ont pas le courage de mourir; elles +se vendent et elles vivent, c'est plus aisé... + +--Cela suffit,--interrompit Lucrèce, en recueillant dans son mouchoir +deux perles qui tombaient de ses yeux. + +--Voilà un sujet de conversation intolérable pour moi! + +Et la jeune femme roidissant son bras, et ramenant sa main sur son +front, ajouta: + +--Les hommes vivent de révolutions, de guerre civile, de batailles, +d'échafauds; ils enlèvent aux femmes leurs pères, leurs frères, leurs +maris, et ils nous flétrissent ensuite, quand nous devenons ce qu'ils +nous ont faites!... En quel horrible temps vivons-nous! + +--Belle Lucrèce,--dit Alcibiade, en regardant la pendule,--mon sursis +est expiré. Je vous ai exposé le commencement de ma théorie, j'espère +un jour vous en démontrer la fin, en action. Tenez-vous joyeuse, et +reprenez vos sourires. La tristesse ne doit jamais sortir du fond du +coeur, et il faut toujours que notre visage soutienne son mensonge de +gaîté devant nos amis et notre miroir. + +--Adieu, Alcibiade,--dit Lucrèce avec émotion; vous valez mieux que +votre renommée... + +--Et vous aussi, Lucrèce... nous nous connaissons. + +Le citoyen Alcibiade s'enveloppa de son manteau, tendit sa main à +Lucrèce, à travers une masse flottante de gros drap bleu, et dit-en +sortant:--A demain, à l'oratorio d'Haydn. + + + + +L'écueil du conspirateur. + + +III. + + +Comme toutes les jeunes femmes qui affectent une grande gaîté devant des +témoins, Lucrèce redevint profondément triste quand elle se retrouva +seule. + +Le bruit sourd que fait une voiture, en roulant sur un pavé couvert de +neige, la fit tressaillir au milieu de ses réflexions. + +Elle se leva vivement, courut à la fenêtre et prêta l'oreille au dehors. + +Cette fois, Tullie ouvrit la porte du salon, et n'annonça personne. + +Un jeune homme entra, fit un salut respectueux et prit place au fauteuil +désigné. + +C'était Maurice Dessains; sa figure pâle et sérieuse traduisait les +souffrances de l'âme et du corps; l'abattement se peignait dans tous ses +membres; la vie semblait s'être réfugiée dans ses yeux noirs, où elle +flamboyait de cet éclat désespéré dont brille le feu qui va s'éteindre. + +Ses cheveux, taillés jusqu'à la racine, laissaient à découvert cette +forme de tête séraphique, où fermente l'exaltation; il portait le +costume sévère des puritains du jour. + +L'étroite houppelande brune, à large collet, boutonnée jusqu'au menton. + +Une distinction suprême accompagnait chaque mouvement et chaque geste de +ce jeune homme, qu'une sensibilité trop précoce et les terribles +émotions d'une période de sang avaient changé en vieillard. + +--Vraiment, je ne vous attendais pas ce soir, Maurice, dit la jeune +femme en activant le feu de la cheminée. Le temps est horrible... c'est +bien imprudent à vous de sortir... Comment vous trouvez-vous +aujourd'hui? + +Un sourire triste comme un rayon d'automne traversa le visage de +Maurice. + +--Je vais de mieux en mieux, dit-il d'une voix altérée; je sens que ma +guérison approche. On ne souffre pas longtemps quand on souffre +beaucoup... On meurt, c'est la plus sûre des guérisons. + +--Peut-on parler ainsi, à votre âge!--dit Lucrèce, avec une voix qui +s'efforçait de vaincre son émotion. + +--Chez vous, l'âme est en lutte avec le corps; le docteur Broussais vous +l'a dit: l'une est forte, l'autre faible. Rétablissez l'équilibre par le +repos et le calme. Affaiblissez l'esprit, et vous fortifierez le corps. +La médecine a souvent raison. + +--C'est mon avis... elle m'a condamné. + +--Vous mentez, Maurice!... Hier, j'ai encore consulté pour vous le +docteur Rigal qui a étudié votre état, et qui connaît très-bien votre +organisation. Il m'a fait beaucoup de demandes sur le genre de vie que +vous meniez. J'ai répondu à tout, avec franchise, comme un témoin devant +un tribunal. Je tenais à être éclairée, et je ne voulais pas provoquer, +par des mensonges, une réponse rassurante qui ne m'aurait point rassurée +du tout. Or, le docteur Rigal pense, comme le docteur Broussais, que +votre jeunesse est pleine de généreuses ressources qui vous sauveront, +si quelque désespoir mystérieux n'a pas intérêt à changer votre maladie +en suicide... Maurice, je n'admettrai jamais cette dernière et horrible +supposition. + +--Vous avez raison, Lucrèce,--dit le jeune homme, avec un ton ironique; +--moi, vouloir sortir de la vie par la porte d'un suicide que la nature +a la bonté de m'ouvrir! quelle aberration! les hommes qui portent sur +eux des mains violentes sont des infortunés qui fléchissent sous le +fardeau de la vie, et tombent, avec l'espoir de se relever dans un monde +meilleur, ou de savourer, à leur dernier soupir, l'éternité du néant; +mais, moi, quelle raison me conseillerait un suicide! Je suis orphelin, +pauvre, souffrant, déshérité; j'ai ouvert mes lèvres d'adolescent à +l'air de la liberté, et la liberté meurt ou va mourir; j'ai rempli ma +tête de rêves et d'illusions sublimes, et l'ouragan venu d'Égypte a +balayé ce mirage, devant moi, le 18 brumaire, à l'orangerie de +Saint-Cloud! j'ai cherché mon père dans les préaux de toutes les +prisons, dans l'égout sanglant de tous les échafauds, dans les herbes de +tous les cimetières, et je n'ai trouvé partout que des ossements ou des +cadavres sans nom! et vous voudriez que j'abandonne follement les +douceurs d'une pareille vie! Moi! un déserteur de la félicité! oh! je +ne commettrais pas ce crime d'ingratitude envers le destin; je laisse +le suicide aux malheureux; mes béatitudes rejettent bien loin la +consolation de la mort. + +--L'ironie de l'enfer est peinte sur votre figure!--dit Lucrèce en +regardant, avec épouvante, le visage de Maurice.--L'imprudent! il se +poignarde en parlant ainsi! + +Et prenant cette voix d'or où vibrent toutes les tendresses de la femme, +elle ajouta: + +--Maurice, vous n'aimez donc plus personne dans ce monde... pas même +ceux qui vous aiment?... Le suicide est le dernier effort de l'égoïsme. +Celui qui se tue volontairement s'est habitué à se croire seul ici-bas; +il ne voit personne autour de son orgueil; il ne s'informe point si +l'arme qui le tue ne peut tuer que lui du même coup... Maurice, est-vous +ainsi fait? + +--Lucrèce,--dit le jeune homme d'un ton lent et mélancolique,--vous +attribuez toujours ma tristesse incurable à des causes qui n'existent +pas. Je mourrai, si Dieu le veut, mais je ne commettrai pas le crime +d'accélérer ma mort... Toutefois, si je la rencontre, je ne la fuirai +pas... + +--Vous partez donc pour l'armée, Maurice?--demanda vivement Lucrèce, en +saisissant les mains du jeune homme. + +--Plût à Dieu! Lucrèce... Heureux les vaillants qui sont tombés pour la +République à côté du noble Desaix ou de Dupetit-Thouars, vainqueurs ou +vaincus, toujours glorieusement, à Marengo ou à Aboukir!.. Moi... cela +m'est refusé!... A la première étape, mes pieds fléchiraient sous +l'armure du soldat! Avant le champ de bataille, je trouverais +l'Hôtel-Dieu... + +--Alors, Maurice, vous avez un duel:--dit la jeune femme, en jetant ses +bras autour du col du jeune homme, et avec un accent ineffable de +sensibilité--vous avez un duel? + +--Non, Lucrèce, non. + +--Ce _non_ est bien timide, Maurice; les femmes devinent tout, quand les +hommes se taisent. Vous avez un duel, avec quelque chouan du 13 +vendémiaire, avec quelque fils de thermidorien, avec quelque soldat de +l'orangerie de Saint-Cloud? On n'entend parler que de cela dans Paris! +C'est la guerre civile en détail... + +--Vous vous trompez, Lucrèce,--interrompit Maurice avec un sourire +forcé,--si vous êtes assez bonne pour prendre quelque souci d'un pauvre +malade, ne cherchez point le péril là où il n'est pas. + +--Et où est le péril? + +--Le péril!...--répondit Maurice avec un embarras mal déguisé... il y +a toujours du péril quelque part, au temps où nous vivons... le péril +court les rues depuis dix ans... + +--Si cela est ainsi,--dit la jeune femme en se levant, vous ne sortirez +pas de chez moi; je vous garde à vue; vous êtes mon prisonnier. + +À cette menace, Maurice ne put réprimer un mouvement involontaire qui +n'échappa point à Lucrèce, et justifia ses soupçons. + +--Écoutez-moi, Lucrèce,--dit Maurice en affectant du calme,--vous saurez +toute la vérité.... Mais attendez un jour encore... Demain soir, je vous +apprendrai tout..... Maintenant, j'ai de grands devoirs à remplir, et... + +--De grands devoirs!--interrompit Lucrèce,--je n'attendrai pas demain +pour les connaître. Je les connais. + +--Impossible!--dit Maurice en fixant ses regards sur le visage de +Lucrèce. + +--Impossible, dites-vous, Maurice? Eh bien! vous allez voir!.... Vous +conspirez contre le premier Consul!... + +Maurice bondit sur son fauteuil, et une rougeur vive colora sa pâle +figure d'agonisant. + +--Ah!--poursuivit Lucrèce,--pauvre jeune homme, vous ne savez pas +tromper, vous ne savez pas mentir! Vos lèvres tremblent et ne parlent +pas: vous avez des paroles toutes prêtes pour la franchise, vous n'en +trouvez point pour la dissimulation... Il conspire, ce malheureux! + +Maurice garda un silence morne, et sa tête s'inclina sur sa poitrine. + +L'homme le plus fort devant les hommes est toujours le plus faible +devant les femmes, et _vice-versa_. + +--Sommes-nous folles quelquefois!--ajouta Lucrèce avec un rire faux, +--on aime un homme, non pas parce qu'il est pauvre, malade, orphelin; +on l'aime pour l'accabler de soins, pour veiller à sa vie, pour être son +infirmière, sa soeur de charité; voilà la récompense! On prend souci +d'une tête qui doit passer des mains d'une femme aux mains du bourreau! + +--Lucrèce! Lucrèce!--dit Maurice d'un ton déchirant,--vous me tuez avant +lui! + +--Maurice, parlez-moi, contez-moi tout,--dit Lucrèce, en mettant dans +son organe toutes ces notes caressantes qui arrachent les plus +dangereuses confidences de l'abîme du coeur. + +--Maurice, comment vous est-elle venue cette fatale idée? quels faux +amis, vous ont attiré dans ces repaires où se forgent les armes de +l'assassinat? + +Une plainte stridente sortit de la poitrine du jeune homme. + +Il mit sa main sur la bouche de Lucrèce pour arrêter sa parole, et, +faisant un violent effort: + +--Lucrèce, dit-il, vous ne pouvez comprendre ces choses-là... Vous ne +souffrez pas comme nous des malheurs du temps!... quand la liberté, +payée par le sang de nos pères va périr, le devoir des hommes... + +--Oh! ne parlez pas ainsi aux femmes--interrompit vivement Lucrèce; +--elles ne vous comprennent pas. Toujours du sang pour payer du sang! +des morts pour venger des morts! Cela ne finira donc jamais! Comment +voulez-vous que les femmes comprennent cette logique qui perpétue à +l'infini le deuil et le sang au nom de la fraternité? Notre intelligence +ne s'élève pas si haut. Plaignez-nous. + +--Lucrèce! Lucrèce! il faut frapper un coup, et ce sera le dernier! + +--Maurice! Caïn disait la même chose, il y a six mille ans!... Tout +meurtrier sème un vengeur. + +--Adieu, Lucrèce,--dit le jeune homme en se levant;--adieu, nous nous +reverrons demain. + +Lucrèce courut à la porte, la ferma vivement et retira la clé. + +--Vous ne sortirez pas, vous dis-je; vous ne sortirez pas,--dit-elle +d'un ton de reine.--Voyons, que comptez-vous faire demain? + +--Lucrèce, je vous jure que j'ignore les secrets de la conspiration; ce +que je sais seulement, le voici: Demain, un grand coup se frappera; le +parti vaincu au 13 vendémiaire et le parti vaincu au 9 thermidor doivent +se soulever dans une commune insurrection contre l'ennemi commun, et, +après la bataille, nous verrons qui règnera du chouan ou du républicain. + +--Folie atroce! À quelle monstrueuse combinaison vous associez-vous, +Maurice? + +--Que nous importe la couleur de nos auxiliaires, si la liberté triomphe +demain! + +--Triomphe par l'assassinat du premier consul?... Achevez donc votre +confidence; allez jusqu'au bout! + +Maurice fit un geste plein de dignité, et dit: + +--Lucrèce, nous livrerons une bataille; nous n'assassinerons pas! Si je +savais qu'un lâche poignard dût se lever contre Bonaparte, mon bras +désarmerait l'assassin, ou ma poitrine recevrait le coup. + +--Ce malheureux enfant!--dit Lucrèce en tordant ses bras sur sa tête, +--voilà le calme qu'il se donne pour guérir! Maurice, prends pitié de +toi; ta vie n'a plus qu'un souffle, et... + +--Et je le sais bien! interrompit le jeune homme; aussi veux-je donner +ce dernier souffle à la République. J'étais né avec de nobles idées, +avec une vocation pour les grandes choses, Dieu m'a refusé la force du +corps sans laquelle il n'y a point de héros. Eh bien! une occasion se +présente, pour moi, de résumer en un seul jour une longue vie glorieuse, +je saisirai cette occasion. J'offre mon agonie à la République, et je +meurs, le sourire au front, en songeant que la République vivra. + +La jeune femme, assise, et la tête appuyée sur ses mains, semblait +absorbée dans une mystérieuse méditation. + +Maurice la regarda quelque temps avec un intérêt tendre; puis, son +regard s'étant arrêté sur la pendule, il tressaillit, comme un homme qui +vient d'être averti par l'heure qu'un rendez-vous solennel est manqué. + +Il s'approcha lentement de la fenêtre, sans que le bruit de ses pieds, +amorti par le tapis, excitât l'attention de Lucrèce, et ouvrant la vitre +avec une dextérité prompte, il s'élança dans la rue, en criant son +adieu! + +Lucrèce se leva, tendit ses mains vers la fenêtre, et réprima un cri, +par une inspiration de prudence. + +Tout-à-coup ses yeux s'illuminèrent de l'éclair d'une pensée; elle fit +de la main un geste énergique, comme si elle eût répondu à un invisible +contradicteur, et s'asseyant devant un guéridon, elle écrivit un billet +de deux lignes, et le cacheta. + +L'adresse écrite, elle ouvrit sa porte et sonna. + +--Tullie,--dit-elle à sa femme de chambre qui entrait,--les fenêtres du +rez-de-chaussée servent de porte au besoin; Maurice vient de sortir par +là pour économiser mon portier... Fermez, cette fenêtre, Tullie... +Bien!... Écoutez, Tullie, croyez-vous que mon portier sache lire? + +--Quelle idée!--dit Tullie en riant aux éclats,--est-ce qu'il serait +portier, s'il savait lire? [2] + +[Note 2: Cela ne regarde que les portiers de 1800, comme on le pense bien.] + +--C'est juste, Tullie. Alors, il n'y a pas de danger d'indiscrétion... +donnez ce billet au portier, et dites-lui d'aller le jeter tout de suite +à la petite poste du Palais-National... Tout de suite, entendez-vous +bien. + +--Le citoyen Georges Flamant vous a fait une seconde visite,--dit Tullie +en prenant le billet et marchant vers la porte. + +--Il a demandé des nouvelles de votre santé. + +--Bien, Tullie! ne perdez pas de temps; portez cette lettre, et rentrez +tout de suite pour me déshabiller. + +Cette lettre historique était adressée à la femme du premier consul, à +Joséphine, et elle était ainsi conçue: + + «Une grande conspiration doit éclater. + Que la garde consulaire veille!» + + (Sans signature. ) + +La nuit du 23 au 24 décembre est ordinairement la plus longue de toutes +les nuits, mais cette fois, elle eut les proportions de l'éternité dans +l'alcôve où la belle Lucrèce attendit vainement le repos ou le sommeil. + + + + +Une revue du premier consul. + + +IV. + + +Il y avait ce jour-là une immense foule de curieux sur la place du +Carrousel et aux fenêtres des hôtels, des maisons et des masures qui +obstruaient alors toutes les issues des Tuileries et du Louvre. + +C'était une de ces fêtes militaires comme en donnait souvent le premier +consul à ses soldats et aux Parisiens. + +Bonaparte passait en revue sa garde consulaire et deux régiments de +cavalerie, arrivés avec les trophées de la victoire de Hohenlinden. + +Rien aujourd'hui ne saurait donner une idée de l'enthousiasme qui +éclatait à ces solennités héroïques, où le général et le soldat se +rendaient une mutuelle visite, dans l'entr'acte de deux victoires, sur +la place du Carrousel. + +Les spectateurs de ces merveilleuses scènes comprenaient qu'un monde +nouveau était découvert, le monde de la gloire! + +Et après tant de jours de sang et de terreur, ils croyaient ressusciter +d'entre, les morts, en voyant luire l'aube des jours sereins dans les +drapeaux du Thabor, la montagne de Dieu, et d'Héliopolis, la ville du +soleil. + +Le peuple qui, à force de se souvenir des échafauds, semblait avoir +oublié la liberté, respirait, avec la joie du convalescent, cette +atmosphère nouvelle que les soldats lui rapportaient du fond de la mer +Adriatique, du sommet des Alpes, des jardins de l'Italie, des plages +d'Aboukir. + +Le peuple suivait sur la carte d'Europe et d'Afrique toutes les +glorieuses étapes de nos armées. + +Il s'exaltait à la lecture des bulletins; il tressaillait à cette +multitude d'échos se renvoyant à l'infini des noms de victoires, de la +crête des Apennins à la cime des Pyramides. + +Et quand il s'était enivré de cette épopée fabuleuse, il la voyait +apparaître, en histoire vivante, dans l'hippodrome du Carrousel, avec +ses légions de géants, ses trophées conquis dans les temples du Tibre +et du Nil. + +Avec les glorieux haillons de ses bannières que tout un monde venait de +saluer à genoux. + +C'est alors que les acclamations s'élevaient plus vives encore, quand, +sur le front des colonnes républicaines, passait, à cheval, le jeune +héros dont le nom était déjà connu dans ces solitudes orientales que +traversèrent Alexandre et César. + +La joie du peuple arrivait au délire; toutes les têtes s'inclinaient de +respect, avec les bannières des légions; tous les visages se mouillaient +de larmes; toutes les mains se tendaient vers le glorieux vainqueur de +Marengo et du Thabor. + +Et lui, calme dans cette fête comme dans une bataille, mystérieux comme +l'avenir, consolant comme l'espoir, traversait, avec une simplicité +sublime, cette éruption d'enthousiasme populaire, et semblait chercher +au livre du ciel les destinées promises par cette étoile qu'il avait +vue, comme les Mages, se lever sous le palmier de l'orient. + +La revue terminée, le premier consul s'arrêta devant le deuxième +régiment de carabiniers, pour adresser quelques paroles de félicitations +à ce corps, qui s'était couvert de gloire à la bataille d'Hochstett. + +Au même instant, un homme sortit d'un groupe de curieux et s'élança vers +Bonaparte; deux cavaliers lui barrèrent le chemin, et des surveillants +de police s'emparèrent de lui. + +La découverte du complot tout récent d'Aréna et de Ceracchi justifiait +cette sévérité de vigilance, car, en ce moment, aucune vie n'était plus +précieuse que celle du premier consul. + +--Je vous dis qu'il faut que je parle au premier consul! cria d'une +voix de tonnerre l'homme suspect qu'on venait d'arrêter. + +Le costume de cet homme annonçait un marin. + +Et son accent formidable, ses yeux noirs en éruption, son teint d'un +brun tropical, ses gestes traducteurs des paroles, annonçaient un marin +du Midi. + +Les curieux, qui obstruaient le guichet du Carrousel où se passait la +scène, accoururent en foule; et, dans ce nombre, on aurait pu remarquer +des gens qui paraissaient décidés à saisir une occasion quelconque de +trouble pour improviser ou pour terminer une conspiration. + +Le premier consul ne jeta qu'un regard rapide de ce côté; il fit signe +au général Duroc, et lui dit: + +--C'est un des nos braves Égyptiens, va le délivrer.» + +Duroc obéit; et, quoiqu'il n'eût pas au même degré que Bonaparte cette +merveilleuse faculté du souvenir, il reconnut le marin que la police +amenait prisonnier. + +--Voilà le général Duroc! + +S'écria le marin en se débattant comme un requin dans un filet: + +--Laissez-moi parler au citoyen Duroc! Nom d'un tonnerre! vous dis-je; +je suis Sidore Brémond, un loup de mer de La Seyne, pilote de la gabarre +_la Junon_, boiteux du pied gauche par la faute des Turcs! Vous avez mon +signalement; laissez-moi passer, tas de Ponantais d'eau douce, ou je +vous rase comme des pontons! + +À cette menace, Duroc arriva devant le rassemblement, délivra le marin +par un signe de bienveillance, et lui dit: + +--Dans une heure, le premier consul te recevra aux Tuileries. Demande +le général Duroc, là... au concierge de cet escalier. + +Un cercle respectueux se fit autour de Sidore Brémond, qui releva +fièrement la tête, croisa les bras, cambra son torse, et promena des +regards insolents sur les hommes de police et sur les curieux. + +Quelques paroles vives, échangées sous la voûte du guichet, firent +subitement diversion à cette scène, et la foule se porta de ce côté. + +À toutes les époques d'agitation politique, la foule ne cesse d'accourir +çà et là. + +Le poète observateur Virgile, qui vivait dans une époque semblable à la +nôtre, a répété à l'infini ces deux mots, _concurrit populus_, le peuple +accourt. + +Nous continuons d'accourir depuis ce temps-là. + +Cette fois il s'agissait, pour la foule, d'écouter une discussion que +l'histoire du mémorable 3 nivôse n'a pas accueillie dans sa gravité, +trop ennemie des humbles détails. + +Mais le roman, qui se pique d'être plus vrai que l'histoire, est friand +des incidents subalternes, car ce sont eux qui déterminent les grands +événements et les présentent sous leur véritable jour. + +Il n'y avait pas à cette époque, à tous les coins de Paris, ce luxe +d'affiches qui annoncent trente spectacles à la fois, et tapissent une +colonne ou un pan énorme de mur public. + +Quatre modestes placards suffisaient alors pour annoncer les soirées de +la Comédie-Française, du Théâtre de la République et des Arts, du +Vaudeville et de Feydeau. + +Or, le 3 nivôse, l'affiche du Théâtre des Arts, placardée sur un coin +du Carrousel, était ainsi conçue: + +--_Première exécution de_ LA CRÉATION DU MONDE, _oratorio d'Haydn, +parodié en vers français par le citoyen Ségur jeune._ + +_--Le citoyen premier consul assistera à cette solennité musicale._ + +--Eh bien! moi,--disait un membre de la foule,--si j'étais le premier +consul, je n'irais pas à cet oratorio. + +--Citoyen, tu manquerais au public!--criait un autre. + +--Le premier consul est bien respectable, c'est vrai; mais le public est +aussi respectable que lui: il ne faut pas lui manquer, dit un troisième. + +--Oh!--poursuivait le premier,--si c'était le citoyen Bonaparte qui eût +autorisé le directeur du théâtre des Arts à composer ainsi cette +affiche, je n'aurais rien à dire, mais le directeur a pris cela sur lui; +c'est une spéculation: il veut faire recette, voilà tout. + +--Ce directeur n'a pas tort, citoyen; les recettes ne sont pas fortes +par le temps qui court; on en fait comme on peut. + +--Ah! oui, citoyen! et si le premier consul, qui a bien d'autres +affaires que la _Création du monde_ sur les bras, ne va pas au théâtre +ce soir? + +--La recette sera faite; c'est l'essentiel pour le directeur. + +--Moi, je dirais mieux que tout cela,--interrompit un nouvel +interlocuteur. + +--_Choeur de curieux_.--Ah! voyons ce que dirait ce citoyen! + +--Je dirais que le premier consul ne devrait jamais compromettre sa vie +en public, surtout depuis le 18 vendémiaire dernier. Ce jour-là, au +théâtre, si le général Lannes n'avait pas veillé sur son ami Bonaparte, +le premier consul était assassiné dans sa loge, par Demerville, Aréna, +Ceracchi, Topino-Lebrun et bien d'autres encore... + +--C'est vrai! murmura la foule. + +Nous serions dans un joli gâchis demain si le premier consul était tué +ce soir d'un coup de poignard. + +--Ou de toute autre manière, dit une bouche invisible. + +--Oui,--dit un jeune homme en baissant la voix,--il y a des gens bien +informés qui m'ont dit qu'un baril de poudre avait été découvert par le +machiniste de l'Opéra dans un souterrain du théâtre!... + +--Mon Dieu! nous ne serons donc jamais tranquilles!--crièrent plusieurs +personnes à la fois. + +--Les affaires avaient un peu repris,--dit un homme d'un certain âge. + +--Voilà que le complot du 18 vendémiaire a fait encore émigrer les écus +de six francs! J'en sais quelque chose, moi; je suis doreur sur métaux, +rue Bourg-l'Abbé. + +Encore un attentat contre le citoyen premier consul, et le commerce ne +se relève plus. + +Un _par file à gauche_, exécuté par le 2e de carabiniers, divisa +brutalement en quatre parties ce club en plein air. + +Les divers corps de troupes regagnaient leurs quartiers, et le premier +consul rentrait aux Tuileries, escorté par les fanfares militaires et +les acclamations du peuple. + +La foule s'écoula par trois colonnes, vers la rue Saint-Nicaise, le +Louvre et le quai; partout ce monde enthousiaste exaltait le nom et la +gloire du vainqueur de Marengo. + +Un jeune homme qui s'était mêlé à tous les groupes, avait observé tous +les visages et écouté tous les discours, traversa la place du Carrousel +après la revue, et entra dans une maison de la rue de Rohan. + +Il monta péniblement jusqu'à l'étage des mansardes, donna un léger coup +de l'ongle du doigt à une porte fêlée, et entra quand une voix +intérieure eût répondu: + +--Entrez! + +C'était une de ces chambres comme il en existe sous les ardoises de tous +les toits de Paris. + +On y trouvait l'absence de tout ce qui est nécessaire à la vie +domestique, et pour tout meuble, le seul qui manque rarement. + +Un grabat de paille pour mourir. + +Une jeune femme était assise sur un escabeau, dans cette attitude +d'heureuse insensibilité qui est le privilège de ceux qui ont abusé de +la douleur. + +Elle se leva pour recevoir l'étranger et serrer affectueusement sa main. + +--Eh bien! comment sommes-nous aujourd'hui? + +Demanda le visiteur à voix basse, et en désignant d'un signe de tête le +grabat sur lequel un homme était étendu. + +La jeune femme répondit par une pantomime désolante, et elle dit +ensuite: + +--Et vous, citoyen Maurice Dessains, souffrez-vous un peu moins +aujourd'hui? + +--Un peu moins, répondit machinalement Maurice, le jeune homme que nous +avons déjà vu rue Mesnars. + +Et il s'avança vers le grabat. + +Le malade de la mansarde souleva péniblement la tête, et montra un +visage couvert d'une pâleur humide. + +Un visage d'agonisant. + +Il balbutia quelques mots d'une voix rauque, et Maurice appuya son +oreille sur le chevet pour écouter ce que disait le malade. + +--J'entends très bien ce que tu me demandes, mon pauvre Genest, dit +Maurice; je suis monté tout exprès pour te dire qu'il n'y a rien de +nouveau jusqu'à présent. + +Bonaparte a passé quelques soldats en revue; l'enthousiasme a été froid +comme le temps. Je n'ai pas entendu un seul cri; les soldats avaient des +visages mornes; le peuple semblait n'attendre qu'une occasion pour +s'insurger contre Monk ou Cromwell. Malheureusement, nos chefs n'ont pas +paru!... + +--Nous sommes trahis! dit d'une voix sépulcrale le pauvre agonisant. + +--Je le crois,--dit naïvement Maurice. + +--Et mourir! mourir, sans savoir si nous triompherons demain! murmura +le malade. + +--Au nom de Dieu! donne-toi un peu de calme, mon ami,--dit la jeune +femme, avec une voix douce comme une consolation. + +--Pauvre Louise! dit l'agonisant. + +Et le regard éteint qui tomba sur elle se ralluma un moment et s'éclaira +d'un rayon d'amour et de pitié. + +Louise, dont le costume et le visage étaient dévastés par la misère et +la douleur, conservait encore pourtant ce charme divin que la jeunesse +donne à une femme, même dans la mansarde démeublée par la pauvreté. + +Une coiffe à dentelles flottantes couvrait ses cheveux d'or fluide, +comme un nuage cache des gerbes de rayons. + +Un fichu d'indienne se croisait sur son sein avec un relief charmant. + +L'exquise perfection de son corps dissimulait l'indigence de sa robe, et +la grâce innocente de sa figure faisait oublier la mansarde et le +grabat. + +Le malade fit un signe imperceptible, et Maurice se rapprocha du lit, +avec une nonchalance affectée, pour ne pas attirer l'attention de +Louise, qui paraissait absorbée dans un muet et sombre désespoir. + +--Il y a une réflexion qui me tue bien mieux que la maladie: dit +l'agonisant avec un effort suprême: qui viendra au secours de cette +pauvre Louise, lorsque?... + +Il ne put achever cette phrase de désolation; la fin de la demande +expira dans un soupir. + +Maurice n'osa point hasarder une formule de consolation banale que le +malade n'aurait pas acceptée. + +Il était, lui aussi, dans une de ces positions désespérées où il est +impossible de s'offrir comme protecteur. + +Pauvre, souffrant, compromis dans les éventualités et les incertitudes +d'un complot, il ne pouvait donner à un ami que l'heure présente; le +lendemain ne lui appartenait pas. + +Il feignit donc de n'avoir pas entendu ou compris les dernières paroles +du malade, et prenant un ton moins triste: + +--Mon ami, dit-il, l'espoir a été inventé au ciel pour des êtres comme +nous; espérons. Si la liberté triomphe aujourd'hui, elle nous rendra +forts et heureux. Pour des hommes comme nous, la vie a des ressources et +la liberté a des miracles. Espérons. + +Le malade fixa ses yeux au plafond, et tendit la main à Maurice, qui la +serra en ajoutant: + +--Adieu, je vais à mon destin et au tien. + +Il salua respectueusement la jeune femme et sortit. + + + + +Aux Tuileries. + + +V. + + +Aux Tuileries, debout devant la porte de son cabinet de travail, jouant +du bout de ses pieds avec la flamme qui les réchauffait, après la revue +glaciale du 3 nivôse, Bonaparte ouvrait ses dépêches du jour, et comme +il était seul et que nul témoin ne pouvait lire sur la mobile expression +de sa figure les secrets de sa correspondance, il s'abandonnait +naïvement, comme le plus bourgeois des citoyens, à la joie ou à la +tristesse, selon la nature des nouvelles qu'il recevait. + +Joséphine entra. + +Bonaparte embrassa tendrement sa femme comme un mari de la veille, la +fit asseoir sur un fauteuil devant le feu et s'assit à côté d'elle. + +--Ma chère Joséphine, dit-il avec un sourire charmant, la guerre est un +métier d'été; tu es créole, et je suis Corse: nous nous comprenons, +n'est-ce pas? + +--La revue a été bien belle pourtant, dit Joséphine, et vous avez été +accueilli bien chaudement, malgré la saison. + +--Alors, Joséphine, tu as donc vu que j'avais expédié lestement ma revue +aujourd'hui... Nous avons 9 degrés au-dessous de zéro. Ce n'est pas la +température de Marengo et des Pyramides... Ces pauvres soldats de +Macdonald ont dû bien souffrir! ils viennent de traverser la grande +chaîne des Alpes, au coeur de l'hiver!... Toutes les nouvelles que je +reçois des armées sont excellentes. Macdonald, Brune et Vandamme vont +faire des merveilles dans le Tyrol italien. La campagne d'hiver sera +superbe. L'Europe veut m'imposer la guerre. Eh bien! moi, je lui +imposerai la paix. + +--Ah! quel nom béni vous venez de prononcer!--dit Joséphine, en croisant +ses mains, et levant les yeux au ciel. + +--Mais, dit Bonaparte avec feu, j'ai poursuivi la paix à travers vingt +champs de bataille; il y a toujours un mauvais génie qui me l'arrache +des mains quand je la tiens!... et quand je lui aurai donné la paix à ce +bon peuple de Paris, à cette chère France, je suivrai les exemples des +Antonins, je convierai le peuple aux nobles amusements des arts. Il y a +chez nous une activité d'esprit, un besoin d'enthousiasme qu'on doit +entretenir sans cesse. Il nous faut une paix enivrante comme la guerre. +Je meublerai Paris comme un beau salon; je lui donnerai des arcs de +triomphe, des musées, des colonnes votives, des fontaines, des quais, +des ponts, des théâtres, des monuments, des promenades; je ferai de +cette ville la capitale du monde. Nous aurons ainsi une autre gloire, la +gloire de la paix. + +En disant ces mots, Bonaparte rayonnait de joie. + +L'enthousiasme entourait son visage d'une auréole, et la douce +expression de ses yeux avait quelque chose de divin. + +Joséphine inclina la tête et garda le silence. + +Bonaparte prit la main de sa femme, la porta légèrement à ses lèvres et +lui dit: + +--Ma chère, est-ce que tu ne crois pas à la paix? + +--Je crois en vous, comme en Dieu, répondit-elle: mais il faut bien peu +de chose pour détruire ce bel avenir que nous rêvons... Bonaparte, vous +êtes entouré de complots et d'assassins; votre ministre Fouché... + +--Joséphine,--interrompit le premier consul en souriant,--la Providence +veille sur moi; c'est le meilleur des ministres; elle ne m'a pas conduit +par la main à travers Arcole, Lodi, St-Jean-d'Acre, Jaffa, Marengo, pour +me faire tomber sous un poignard... + +--Lisez ceci,--dit vivement la jeune femme en présentant à son mari +plusieurs lettres. Et vous verrez que tous les complices d'Aréna et de +Ceracchi ne sont pas en prison. + +Bonaparte reçut avec un geste bienveillant les lettres offertes, et fit +semblant de les brûler. + +--Je remercie, dit-il, ces correspondants anonymes, mais je n'ai pas +besoin d'eux pour savoir qu'un homme arrivé où je suis est entouré de +complots. Cela durera quelque temps encore, puis l'air se purifiera; +l'épidémie touche à sa fin... + +En serrant affectueusement les mains de sa femme, il ajouta ces deux +vers d'_Athalie_: + + Cependant, je rends grâce au zèle officieux + Qui, sur tous mes périls, vous fait ouvrir les yeux. + +Après cette citation, Bonaparte sonna et dit à Duroc, qui ouvrit la +porte du cabinet:--Introduisez ce marin de St-Jean-d'Acre. + +Et il ajouta en se tournant vers sa femme: + +--Pour faire diversion à ta tristesse, je vais te montrer une chose +curieuse et amusante. + +Sidore Brémond entra d'un pas résolu, comme s'il eût pris le cabinet du +consul à l'abordage. + +Il ôta son chapeau goudronné, salua brusquement de la tête, des mains, +et du torse, et, raidissant sur ses pieds, il attendit fièrement +l'interrogation de Bonaparte. + +--Voici un brave d'Égypte, dit le premier consul en s'adressant à sa +femme. + +--Voyons, mon ami, raconte à madame Bonaparte ton aventure de +Saint-Jean-d'Acre; après, nous causerons de toi. + +--C'est une babiole, mon aventure, dit Brémond, avec un air de dédain +qu'il se donnait à lui-même: + +À la bataille d'Aboukir, j'eus l'honneur de sauter avec le vaisseau +_l'Orient_. J'étais habillé de goudron, je m'incendiai comme de +l'étoupe, mais le bon Dieu me fit tomber dans l'eau et m'éteignit. Les +Anglais du _Thésée_ me pêchèrent dans le golfe comme un thon, et le +commodore Sidney Smith m'amena prisonnier à Saint-Jean-d'Acre, une ville +pleine de Turcs et de maudits de Dieu. Je m'ennuyais comme un marin +débarqué. J'avais le mal de terre. Un renégat français me proposa de +servir une pièce de canon sur le rempart. J'acceptai, avec l'intention, +bien entendu, d'escamoter le boulet et de tirer à poudre. + +Une nuit, pendant le siège, j'allais m'endormir sur mon affût, quand je +vis deux Turcs qui fumaient leur pipe à côté de moi. Alors, je fis ce +raisonnement: ces Turcs sont deux; je suis seul, donc il y a cinquante +pour cent de bénéfice pour la République. Cela dit, j'embrassai +vigoureusement les deux Turcs, et je me précipitai avec eux du haut du +rempart dans le fossé qui n'avait point d'eau. Les Turcs restèrent sur +le coup; moi, je me cassai la jambe gauche, et je me traînai à trois +pattes jusqu'aux avant-postes républicains, où le général Bonaparte me +reçut, comme s'il eût été mon père, me recommanda au citoyen médecin +Desgenettes, qui me guérit en quinze jours, et me laissa boiteux. + +Un éclair de gaîté illumina le visage triste de Joséphine; elle tendit +sa belle main à Sidore Brémond, et lui dit: + +--Vous êtes un brave homme, et je serais heureuse de demander quelque +chose pour vous au premier consul. De quel pays êtes-vous? + +--De la Seyne, en rade à Toulon; ma mère était d'Ollioules, mon père de +Six-Fours. + +--De la Seyne, dit Bonaparte, en passant la main sur son front, comme +pour en extraire un souvenir. C'est un nom qui ne m'est pas inconnu. + +--Je crois bien, dit le marin; vous êtes né dans le même endroit, mon +général, nous sommes pays. + +--Ah! tu n'es pas fort en géographie,--dit Bonaparte en souriant,--je +suis né à Ajaccio... + +--Pardon, mon général, interrompit le marin; vous vous trompez; vous +êtes né, comme moi, en rade de Toulon, à côté de la Seyne, sur le +Petit-Gibraltar, et vous fûtes baptisé par une blessure au front, devant +moi. + +--Il a raison, dit Bonaparte, c'est là que je suis né. Voyons, madame +Bonaparte, que pouvons-nous faire pour mon compatriote? + +--Avez-vous des enfants?--demanda Joséphine à Brémond avec une vive +émotion. + +Deux larmes mouillèrent subitement le visage bronzé du marin, sa voix +rude et ferme s'adoucit et trembla. + +--J'ai un enfant, dit-il, un seul... et c'est pour lui que je viens voir +mon général, et... + +L'émotion suspendit la phrase; mais le premier consul ayant fait à +Brémond un geste de bienveillance qui l'engageait à poursuivre, le marin +acheva ainsi: + +--On m'a dit que la police savait tout, et que les citoyens Dubois +et Fouché connaissent tous les étrangers de cette grande ville: si je +m'adresse à ces hauts personnages, ils ne m'écouteront pas. J'ai pensé +qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'aux saints, et je suis venu. Mon +enfant est à Paris, et vous me rendrez la vie, mon général, si vous +ordonnez au citoyen ministre Fouché de me le découvrir avant ce soir. + +--Avant ce soir,--dit Bonaparte en souriant, ce sera difficile. Vous +avez tous, en province, des idées exagérées sur l'intelligence de la +police de Paris... Il faut être moins exigeant, mon brave Brémond, donne +trois jours à Fouché, il trouvera ton enfant. + +--Trois jours, ça ne fait pas mon compte, mon général, il me faut mon +enfant ce soir, entre sept et huit heures... + +--Es-tu encore au service? + +--Ah! mon Dieu! non, mon général; il faut avoir au moins deux jambes +pour servir la République; avec elle, on va toujours au pas de course, +et je suis boiteux. + +--Rien ne t'oblige à quitter Paris demain? + +--Rien, mon général... Mais puisqu'il faut tout dire, je suis +superstitieux comme tous les Provençaux. + +--Ou comme les créoles,--interrompit le premier consul. Tu as fait +sourire madame Bonaparte qui vient de t'approuver d'un signe de tête. +Voyons, conte-lui tes superstitions; elle te comprendra mieux que moi. + +--C'est aujourd'hui le 3 nivôse, poursuivit le marin. Le calendrier de +la République ne m'a pas fait oublier l'ancien. Le 3 nivôse répond, jour +par jour, au 24 décembre. + +Joséphine s'agita brusquement sur son fauteuil. + +--Le compte est juste, dit Bonaparte. + +--C'est la veille de Noël, ajouta Brémond; c'est le jour de nos soupers +de famille. Je yeux avoir mon enfant avant la nuit. Je compte si bien +sur le citoyen Fouché, que j'ai commande un souper double au cabaret de +la Pomme-de-Pin, rue Thionville, pour huit heures du soir. Si je ne vois +pas mon fils aujourd'hui, il arrivera quelque malheur à lui ou à moi. Ça +ne manque jamais. + +--Quel âge a-t-il ton fils? dit Bonaparte. + +--Vingt ans, mon général. + +--Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu? dit Joséphine. + +--Oh! oui!--répondit Brémond, avec un soupir qui se fondit en deux +larmes. Oui, longtemps... Mais cette histoire nous mènerait trop loin; +je la garde pour le citoyen Fouché, si mon général... + +--Brémond,--interrompit brusquement Bonaparte qui venait d'écrire deux +lignes sur un billet. Je n'ai rien à refuser à un soldat blessé devant +Saint-Jean-d'Acre. Voici une signature qui t'ouvrira la porte de Fouché +et de Dubois... Tu n'as rien autre chose à me demander? + +--Rien, mon général. + +--Es-tu à l'abri du besoin? + +--Oh! tout-à-fait à l'abri, grâce à Dieu, mon général. J'ai un petit +jardin à La Seyne et une pension de 250 francs. + +--Et tu es heureux? + +--Si je retrouve mon fils, je serai heureux comme un second premier +consul. + +--As-tu renoncé à la mer? + +--Oh! non, mon général; seulement, et toujours à cause de ma jambe, j'ai +renoncé au sabre d'abordage et au grappin; mais je me fais, dans la rade +de Toulon, des pêches superbes, à la ligne, à la _parangrote_, au _thys_ +et au _bourgin_. + +--C'est bien! adieu, mon brave camarade d'Égypte. Si jamais tu trouves +ta pension de retraite trop modeste, souviens-toi de l'adresse du +premier consul. + +--Oui, mon général; c'est une adresse connue; aux Tuileries, place du +Carrousel, et point de numéro. + +Le marin s'inclina profondément devant son général et madame Bonaparte, +frappa son coeur avec sa main, pour résumer l'expression de sa +reconnaissance dans une pantomime énergique, et sortit du cabinet du +premier consul. + +Muni de cette puissante recommandation, Sidore Brémond vit toutes les +portes s'ouvrir à deux battants. + +La signature de Bonaparte avait la magique vertu du rameau d'or de la +sybille, et tous les cerbères des antichambres ministérielles courbaient +leurs têtes poudrées devant la veste bleue du marin solliciteur. + +Fouché, après avoir reçu Brémond avec tous les honneurs dus au billet +d'introduction, reconnut que cette affaire n'était pas de son ressort, +et il le renvoya au préfet de police Dubois, en le recommandant avec +chaleur, comme un personnage qu'il ne fallait pas livrer aux ricochets +ordinaires des gens de bureaux. + +Après quelques demandes et quelques réponses insignifiantes: + +--Citoyen Brémond, dit Dubois, votre fils est-il bien à Paris? + +--Il y est comme vous et moi, citoyen préfet. Je l'ai vu, comme je me +vois dans ce miroir; c'était au milieu de la décade dernière. Un père +ne se trompe pas. Votre Paris, avec sa foule et ses chevaux, vous montre +un visage connu au coin d'une place, et puis il vous l'enlève quand on +croit le tenir. Dans vos rues, nous sommes mêlés comme des jeux de +cartes. On sortait du Théâtre de la Nation: je regardais la voiture du +premier consul: un gros fanal se lève tout-à-coup devant moi comme la +pleine lune; dans cette clarté, je reconnais mon fils; j'ouvre les bras, +je me précipite; une vague m'emporte à l'autre bord, et j'embrasse une +vieille ci-devant baronne qui revenait de l'émigration. Mon fils avait +disparu, comme si le diable s'en était mêlé. + +--Votre fils est-il venu à Paris avant vous? demanda Dubois avec ce ton +magistral qui semble cacher au vulgaire les plus hautes intentions. + +--Non, citoyen préfet. Je suis arrivé d'Égypte sur la frégate _le +Muiron_, avec l'amiral Gantheaume et le général Bonaparte. J'ai couru à +mon village pour embrasser mon fils Xavier... Depuis deux ans, il avait +disparu du pays. C'était une tête chaude, et sa pauvre mère me disait +toujours: Cet enfant nous donnera plus de pluie que de soleil... +Figurez-vous, citoyen préfet, que Xavier n'avait que quatorze ans au +siège de Toulon; eh bien! ma famille s'était réfugiée au hameau +d'Éxenos, un peu plus haut que les nuages: Xavier descendit un beau +matin au camp de Dugommier, et voulait s'engager dans l'armée de la +République! Avez-vous vu un démon comme ça? moi, je l'ai cherché +partout, je l'ai demandé partout. Si toutes les villes avaient le bons +sens de n'avoir qu'une rue, comme La Seyne, j'aurais découvert mon +Xavier; mais ici, à Paris, c'est comme si je cherchais une épingle dans +le désert des Pyramides. Aidez-moi donc, citoyen préfet: soyez ma +boussole, mon pilote, ma croix du sud; mettez-vous au gouvernail; et +guidez la barque de Sidore Brémond. + +Dubois fit un sourire administratif, et balançant avec méthode une prise +de tabac inspirateur, il dit: + +--J'ai pris de bonnes notes, Sidore Brémond; je suis renseigné +parfaitement. Tenez-vous tranquille, votre affaire devient la mienne. Je +vous rendrai votre fils. + +--Avant ce soir, citoyen préfet? + +--Avant ce soir... Où logez-vous? Sidore Brémond. + +--Rue de l'Échelle, à l'auberge de _l'Ancre d'or_. + +--C'est bien, je vais m'occuper de vous. + +--Citoyen préfet, je vais chez moi, et j'attends mon fils. + +Dubois fit un geste officiel, et regarda la porte d'un oeil +accompagnateur. + +Le marin salua et sortit. + + + + +Encore le 3 nivôse.--Machine infernale. + + +VI. + + +Nous vivons encore dans la même journée.--Le premier consul se promène +à pas brusques dans son cabinet de travail, et son secrétaire +Bourrienne, assis devant une table éclairée par une seule lampe, écrit +avec l'agilité d'un sténographe. + +Une nuit sombre couvre la vaste place du château. + +Quelques réverbères jalonnent de points lumineux les ténèbres +extérieures, et font le semblant d'éclairer les rares piétons qui +traversent la zone glaciale du Carrousel. + +Une voix timide a prononcé ces mots dans l'antichambre: + +--_La voiture du premier consul est avancée_. + +Bonaparte répondit par un mouvement de tête, et continua de dicter à +Bourrienne. + +Les conditions posées par M. de Cobentzel, disait-il avec vivacité, sont +inadmissibles après Marengo. Je veux que l'Autriche se sépare de +l'Angleterre; je veux que le traité de paix soit établi sur les bases du +traité de Gampio-Formio. Je veux maintenir l'indépendance des duchés de +Modène et de Toscane. Je veux que l'Autriche paye les frais de la +dernière campagne. Je demande l'abandon de la rive gauche du Rhin. +L'Autriche aura l'Adige pour limite, et nous cédera Mantoue +immédiatement. + +Bonaparte s'arrêta devant une fenêtre, effaça brusquement avec sa main +la brume de la vitre, et après avoir jeté sur le Carrousel un coup d'oeil +rapide, il se retourna et dit:--Je suis obligé d'aller à l'Opéra... +Bourrienne, demain matin à six heures, soyez exact... dites à Berthier, +à Lannes et à Lauriston de se tenir prêts: ils m'accompagneront à +l'Opéra. + +L'expression de noble fierté qui animait le visage de Bonaparte +lorsqu'il dictait ses ordres à l'Autriche, s'effaça tout-à-coup, et fit +place à un sourire charmant. Joséphine rentrait dans le cabinet du +premier consul. + +--Quelle journée de travail et d'émotion vous avez passée! dit-elle à +son mari: vous devez être bien fatigué? + +--Ma chère Joséphine, tout n'est pas rose, dans le métier de premier +consul. Je suis le premier ouvrier du pays. Il ne faut pas que +quelqu'un, en France, puisse se vanter de travailler plus que moi. + +--Bonaparte,--dit Joséphine d'un ton triste,--vous êtes donc bien décidé +à sortir ce soir? + +--Changerais-je d'avis, Joséphine? On m'attend à l'Opéra... + +--On vous y attendait aussi le soir de Ceracchi et d'Arénas, interrompit +mélancoliquement la jeune femme. + +--Eh bien! que m'est-il arrivé de fâcheux ce soir-là? + +--Rien, grâce à Dieu, mais.. Bonaparte,--ajouta Joséphine avec l'émotion +d'une sibylle,--la Providence cesse quelquefois de nous protéger, quand +elle nous a trop avertis... Ne méprisez point le pressentiment d'une +femme! il y a quelque chose de terrible dans l'air... ne sortez pas! + +Le premier consul étendit gracieusement sa petite main vers la bouche de +Joséphine, pour l'engager à parler plus bas; et avec un sourire aussi +bienveillant que le geste, il lui dit: + +--Voyez donc comme les mêmes scènes se renouvellent dans les palais! +cela me fait songer à la femme de César; elle mettait son mari, le +vainqueur de Pharsale, aux arrêts forcés. + +--Eh bien! dit Joséphine, voulez-vous pousser la comparaison jusqu'au +bout?... César n'écouta point le pressentiment de sa femme, et... + +--Oh! je n'accepte pas la comparaison--interrompit Bonaparte.--César se +rendait au capitole pour se faire couronner empereur, et il rencontra +les poignards des jacobins aristocrates de Rome; mais moi, je ne vais +pas chercher une couronne à l'Opéra. Je vais entendre un oratorio; je +vais protéger de pauvres artistes; je vais rappeler, par mon exemple, le +beau monde aux fêtes de la grande musique et des beaux arts. Tout est +mort en France; il faut tout ressusciter. + +Joséphine frappa son front avec sa main, et se plaçant devant la porte +que le premier consul allait ouvrir, elle dit, avec une voix pleine de +mélancolie: + +--Ce n'est pas le 3 nivôse, aujourd'hui, pour moi; c'est le 24 décembre, +c'est la veille de Noël, c'est une soirée de famille. + +À pareil jour, on aime à s'entretenir des souvenirs de son enfance, et +de son pays natal. Vous me parlerez de votre mère et de votre île +bien-aimée, cette soeur de la mienne: soyez ce soir un homme vulgaire; +demain vous reprendrez encore cette langue superbe qui a réveillé +l'Égypte et l'Italie; aujourd'hui, 24 décembre, le soldat du Mont-Thabor +doit songer à la crèche de Bethléem! + +Bonaparte s'inclina devant Joséphine et garda quelque temps le silence. + +Ses yeux, qui avaient emprunté leur couleur rayonnante au golfe bleu +d'Ajaccio, exprimèrent les touchantes émotions des souvenirs de +l'enfance; car elles arrivent aussi dans ces sphères suprêmes du +pouvoir, où la gloire du présent fait tant de bruit qu'elle semble +anéantir les humbles affections du passé. + +--Joséphine,--dit-il, avec un accent de sensibilité que le jeune héros +réservait aux scènes intimes,--vous êtes la femme des bonnes +inspirations; ce que vous venez de dire ne sera pas perdu. La France +était chrétienne avant d'être républicaine; je veux lui rendre sa +religion et rouvrir ses églises. Dieu a béni mes armes, et je relèverai +ses autels. + +--Ah!--s'écria Joséphine radieuse de joie,--voilà une pensée qui vous +portera bonheur! Maintenant, mon ami, allez où votre devoir vous +appelle. Le Livre saint a écrit pour vous ce verset que je lisais ce +matin: _Mille tomberont à votre gauche, dix mille à votre droite, et +vous resterez debout_ [3]. + +[Note 3: Cadent à latere tuo mille, et decem millia à dextris tuis, à te +autem non appropinquabit.] + +--Adieu, Joséphine,--dit Bonaparte en ouvrant la porte,--vous êtes la +soeur de mon ange gardien. + +Le premier consul rendit à son visage cette expression d'héroïque fierté +qui ravissait le coeur de ses nobles compagnons d'armes, et rencontrant +dans la grande galerie Berthier, Lauriston et Lannes, il leur dit: + +--Nous sommes un peu en retard, n'est-ce pas, mes amis? + +--Le premier consul ne peut jamais être en retard, dit Lauriston; +l'horloge du château l'attendait pour sonner huit heures. + +Lannes désapprouva par un haussement d'épaules cette flatterie qui avait +un parfum trop monarchique. + +Les Tuileries inspirent ces choses-là même sous un régime républicain. +Ce sont les palais qui font les courtisans. + +Au bas du grand escalier des Tuileries, Bonaparte donna cet ordre à +Berthier: + +--Point de piqueurs en avant, l'escorte en arrière; ne jouons pas au +roi. + +La voiture du premier consul partit avec une vitesse inaccoutumée. + +Le cocher, nommé César, doué d'un républicanisme douteux, venait de +célébrer en famille la veille de Noël, et cet incident, qu'aucun +historien n'a remarqué, sauva providentiellement la vie au premier +consul et aux grenadiers de l'escorte. + +Le cocher avait abusé des libations permises par la solennité +chrétienne, et il communiqua subitement à ses chevaux l'ivresse qui +brûlait son front. + +--Mes amis,--dit Bonaparte en s'asseyant dans sa voiture,--nous allons +entendre de la belle musique ce soir, et je promets aux Parisiens de +leur donner du Cimarosa et des Bouffes. Nous sommes tous artistes dans +notre famille. Un de mes aïeux, Louis Bonaparte, qui a écrit le siège de +Rome de 1527, dont il fut le témoin oculaire, a fait aussi un traité sur +les oeuvres de Palestrina et de Carissimi; il a défendu avec son épée le +pape Clément VIII contre les païens de son époque; il a protégé sa fuite +jusqu'à Viterbe; et, après le retour du calme, il a restauré les +exécutions de Palestrina dans la chapelle Sixtine, sous le pontificat de +Paul III. Voilà donc une noblesse d'artiste et de soldat qui oblige. En +mémoire de mon glorieux aïeul Louis Bonaparte, je donnerai des temples +aux beaux arts, et je créerai un Conservatoire de musique à Paris. + +Cette loi de grâce et d'amour qu'improvisait ainsi Bonaparte, lorsqu'il +allait assister à l'oratorio de la _Création du monde_, fut promulguée +au milieu de la foudre et des éclairs, comme la loi du mont Sinaï. + +Aux derniers mots du premier consul, une clarté vive illumina +l'intérieur de la voiture, comme si le soleil se fût levé subitement au +milieu de la nuit. + +Un formidable coup de tonnerre jaillit du pavé contre le ciel, fit +trembler la ville sur ses fondements, et déchira l'air de scories +embrasées comme une éruption de l'Etna. + +Deux cataractes de vitres brisées roulèrent des toits voisins sur le +pavé de la rue. + +Un immense cri d'effroi retentit autour du volcan et se perdit dans les +profondeurs de la ville; ce lugubre hurlement de tout un peuple n'avait +pas été entendu depuis le dernier jour de Pompéi. + +C'était la machine infernale, allumée par Saint-Réjant sous les pas du +premier consul. + +Le cocher, brave comme le héros dont il portait le nom, se courba sur +les rênes, et emporta ses chevaux, comme un attelage d'hippogriffes, au +péristyle de l'Opéra. + +Un des grenadiers de l'escorte se pencha vers la portière, reçut un +ordre, et courut annoncer à Joséphine que le premier consul était sorti +vivant de cette embûche de mort. + +Bonaparte se montra calme et serein dans sa loge de l'Opéra, au moment +même où le fracas de l'explosion annonçait aux Parisiens une nouvelle +tentative d'assassinat. + +Des applaudissements frénétiques accueillirent le jeune héros, qui +venait de traverser, sous la garde du ciel, une zone de feu plus +terrible que le pont d'Arcole et la Tour Maudite de Ptolémaïs. + +Maintenant, des hauteurs de l'histoire, descendons aux détails inconnus. + +Lorsque les grandes catastrophes s'accomplissent, il y a autour d'elles +bien des scènes subalternes que le narrateur officiel dédaigne de +recueillir. + +Bien des souffrances intimes, oubliées par les graves historiens, +lesquels, de tout temps, ont voué exclusivement leur plume à +l'aristocratie des infortunes humaines. + +L'orchestre de l'Opéra exécutait l'oeuvre de Haydn, dans ce moment +solennel qui commençait pour la France une ère nouvelle. + +La musique du maître exprimait les premiers vagissements de la nature, +après les ténèbres du chaos. + +La lumière sortait de la nuit, l'homme du néant, la vie de la mort. + +Un monde était crée au souffle de Dieu. + +Entouré de cette mélodie céleste de la _Création_, Bonaparte préparait +son _fiat lux_ et étendait sa main sur le chaos. + +C'était le 24 décembre![4] + + L'aube de Bethléem dorait le front de Rome! + +Comme dit le vers sublime de Victor Hugo. + +[Note 4: Il est à remarquer que la première revue passée par notre Président +de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, est l'anniversaire +demi-séculaire du 3 nivôse (24 décembre 1800).] + +On vit alors quelques hommes quitter les loges et les stalles, et sortir +du théâtre avec cette nonchalance affectée qui annonce une grande +vivacité d'action. + +Arrivés sous le péristyle, ils se ruèrent avec la foule vers le lieu où +le crime infernal venait de s'accomplir. + +Toutes les maisons s'étaient spontanément illuminées dans la rue +Richelieu et dans les petites ruelles qui rayonnent de la rue +Saint-Honoré et aboutissent au Carrousel. + +Chaque fenêtre encadrait des groupes haletants, qui interrogeaient avec +des yeux effarés les mystères de la place publique. + +Le spectacle était lugubre. + +On voyait passer, à la lueur des torches, des civières sanglantes, +chargées de lambeaux humains, que suivaient des enfants et des femmes, +avec des cris de désolation. + +Parmi ces hommes qu'une pensée de désordre faisait sortir de l'Opéra, se +trouvait le jeune Maurice Dessains. + +Avec cette candeur et cette naïveté primitives qui distinguent les +conspirateurs de tous les temps et de tous les pays, il ne vit d'abord +que des complices inconnus, dans cette foule qui encombrait toutes les +avenues de la rue Richelieu, et n'ayant pas encore apprécié le véritable +caractère de ce complot, il s'attendait à une insurrection, et n'élevait +aucun doute sur le succès. + +Ce qu'il entendit en parcourant toutes les lignes de cette foule +orageuse, ne lui permit pas de garder longtemps ses illusions de +conspirateur. + +Toutes les voix vomissaient des malédictions contre les assassins. + +Toutes les mains étaient levées au ciel pour lui demander que la foudre +tombât sur eux. + +Impossible d'accuser d'hypocrisie tout ce peuple qui fulminait cet +immense anathème et chantait la gloire du premier consul. + +Il fallut bien rejeter au loin l'espoir d'un nouveau 13 vendémiaire, et +s'éloigner en toute hâte de cette foule irritée, qui cherchait sur +chaque visage suspect cette pâleur délatrice qui annonce un criminel. + +Maurice Dessains se dirigea lentement vers la maison de son ami Genest, +et, chemin faisant, il apprit tous les détails de l'horrible attentat. + +Au coin de la rue de Rohan, un orateur monté sur une borne racontait les +incidents du crime et en rejetait tout l'odieux sur le parti +républicain. + +Maurice, plus indigné que prudent, osa donner un démenti à cette +assertion. + +Des murmures menaçants s'élevèrent autour de lui, et comme les actes +allaient succéder aux paroles, il recula devant une lutte inégale et se +réfugia dans l'allée sombre de la maison de son ami. + +La mansarde de la jeune et pauvre Louise était habitée par la mort et le +désespoir. + +L'épouvantable explosion de la machine infernale de la rue Saint-Nicaise +avait retenti dans la rue de Rohan qui en est si voisine. + +Genest se galvanisa un instant, étendit sa main droite vers la fenêtre, +et murmura ces mots avec son dernier souffle: + +--La bataille commence et je n'y suis pas! + +Louise se précipita sur lui... Il était mort. + +Maurice Dessains entra, et trouva la jeune femme sanglotant sur un +cadavre. + +La pâle clarté d'une veilleuse assombrissait encore cette scène de +deuil. + + + + +La rue Mesnars. + + +VII. + + +--Quelle soirée, citoyen Alcibiade! dit Lucrèce Dorio, en jetant sur un +fauteuil le manteau de fourrure qui couvrait ses belles épaules nues, et +en s'asseyant devant un grand feu. Nous ne serons jamais tranquilles! +Cela ne finira-t-il pas! + +--Ma divine Lucrèce, dit Alcibiade, en quittant son chapeau et sa canne, +et en s'appuyant du coude gauche sur l'angle de la cheminée. + +--Je crois que tout le personnel du Tartare s'est domicilié à Paris. Je +viens de voir des hommes dont Pluton seul a signé les passeports; +comment voulez-vous que cela finisse? La police n'a pas le signalement +des démons! + +--Eh! bien, moi, dit Lucrèce, je me permets de croire que la police +était dans le complot. + +--Il n'est pas défendu de calomnier la police, dit froidement Alcibiade. + +--Si tout ce que vous venez de me raconter est vrai, continua +Lucrèce,--je ne calomnie pas. Comment! la police sait qu'il y a +vingt-cinq complots tramés contre le premier consul, et elle ne place +pas un seul de ses agents sur le chemin des Tuileries à l'Opéra! La +police permet que des bandits établissent une charrette de mitraille +dans cet étroit boyau de la rue Nicaise, le coupe-gorge le plus suspect +de Paris! Il y a eu là pendant une heure, des préparatifs d'assassinat; +il y a eu une petite fille ramassée sur le pavé, dressée au piège, payée +avec mystère, et tout cela s'est accompli sans le moindre obstacle, +quand la voiture du premier consul sortait du Carrousel! Oh! rien ne +peut justifier la police! Ce n'est pas de la négligence, c'est de la +complicité. + +--Nous verrons, dit Alcibiade. + +--Vous ne verrez rien, poursuivit Lucrèce; rien. On découvrira deux ou +trois septembriseurs; on les pendra pour quelque vieux crime, et la +police continuera de veiller sur les jours du premier consul comme elle +a veillé ce soir... Avez-vous revu ce pauvre Maurice Dessains? + +--Non, Lucrèce... Il est sorti du théâtre avec beaucoup d'autres, quand +le premier consul est entré. J'ai parcouru la rue Richelieu, la rue +Honoré, la rue Nicaise; j'ai regardé tous les visages, et je n'ai pas +trouvé trace de notre jacobin poitrinaire. Il est probablement tombé +dans les griffes de Dubois... + +--Alcibiade, interrompit vivement Lucrèce, mon pauvre Maurice n'a rien +de commun avec les assassins de la rue Nicaise! ne calomniez pas cet +enfant... + +--Pardon, chère Lucrèce; j'ai oublié de vous raconter un des incidents +de ce soir... Je me suis trouvé sur le passage du premier consul quand +il sortait de sa loge... En ce moment vous n'auriez pas reconnu +Bonaparte. Nous venions de le voir si calme à l'exécution de +l'_oratorio_. Ce calme était menteur. En traversant le corridor, il +ressemblait à ce Dieu de la Thrace qui épouvante les Euménides avec un +regard. Bonaparte disait à Lauriston, en serrant son bras contre le +sien: Ceci est un complot jacobin. L'hydre du 9 thermidor remue encore. +Il faut en finir avec les septembriseurs; je mettrai l'Océan entre eux +et nous!... Voilà ce que j'ai entendu. Vous voyez donc bien, ma belle +Lucrèce, que tous les jacobins sont compromis dans le complot de la rue +Nicaise, et qu'il suffit d'être reconnu jacobin pour être arrêté comme +criminel. + +À ces mots la porte s'ouvrit et Tullie entra mystérieusement dans le +salon. + +Alcibiade passa du sérieux au sourire, et dit d'un ton léger: + +--Ah! voilà Tullie qui vient gravement à nous, le doigt sur la bouche, +comme la déesse Muta! + +La femme de chambre fit un signe de maîtresse, et imposa silence au +jeune homme, puis, désignant la fenêtre, elle dit à voix très-basse: + +--La police est là. J'ai vu des gens de mauvaise mine qui regardent les +numéros, sous les réverbères. On cherche quelqu'un dans le quartier. + +Alcibiade allongea un pas démesuré vers un angle du salon, prit son +chapeau, et s'excusant par une pantomime incompréhensible, il salua +Lucrèce, et sortit avec l'agilité souple d'une apparition. + +--En voilà un qui ne se compromettra jamais, dit Tullie à l'oreille de +sa maîtresse. + +--Oh! je devine la pensée du citoyen Alcibiade, répondit tristement +Lucrèce. + +--Il est rusé comme un poltron; au premier signe il devine tout, et +quand il s'éloigne brusquement, c'est qu'il a flairé un danger. +Alcibiade est un de ces hommes qui ont failli être chats. + +Tullie s'assit familièrement sur un tabouret aux pieds de sa maîtresse, +et l'interrogea par un silence significatif et avec des yeux effarés. + +--Oh! ne vous effrayez pas, Tullie, ajouta Lucrèce; ce danger ne vous +regarde pas. Vous êtes en sûreté ici... + +--Je le crois, dit Tullie, du ton d'une femme qui ne croit pas. + +--Cependant, ajouta-t-elle, j'ose remarquer, madame, que votre voix +tremble quand vous me rassurez. + +Le projet d'une réponse agita les lèvres de Lucrèce, mais la réponse +n'arriva pas. + +La jeune femme regarda la pendule et inclina sa tête vers la fenêtre de +la rue, pour écouter le roulement d'une voiture qui côtoya l'angle de la +maison, et se perdit dans les hauteurs de la rue Richelieu. + +Quelques instants après, deux coups de marteau, suivis de deux autres, +diminués comme des échos des premiers, résonnèrent sur la pomme de +cuivre du n° 1 et firent tressaillir les deux femmes. + +--Oh! il faut lui ouvrir à tout prix, dit Lucrèce en se levant avec +vivacité. + +--Depuis dix ans, les femmes ont plus de courage que les hommes, dit +Tullie en courant à l'antichambre pour recevoir le visiteur annoncé par +les coups de marteau. + +Il entra comme un spectre de minuit, pâle, funèbre, désolé: la vie +rayonnait encore dans ses yeux et sur les points saillants de ses joues. + +Mais le corps, épuisé de douleurs, trop lourd pour la faiblesse des +pieds, semblait se dévouer, une dernière fois, au service de l'âme et +profiter d'un sursis arrivé à son suprême moment. + +Il ne s'assit point; il tomba sur un fauteuil et pencha son front sous +deux larmes que la femme laissa tomber sur lui comme un baptême de mort. + +--Mon pauvre Maurice! + +Dit Lucrèce avec une de ces voix qui galvanisent un cadavre, + +--Mon cher enfant, prenez pitié de vous... vous êtes glacé. + +--Je me survis à moi-même, répondit Maurice avec un organe éteint; le +devoir, un devoir sacré m'a donné une âme nouvelle pour me traîner +jusqu'ici. J'ai deux mots à vous dire, et puis, je livre à la terre ou à +l'échafaud un corps que la souffrance a tué avant la mort. + +La jeune femme prit les mains de Maurice dans les siennes, et cette +étreinte maternelle sembla le ressusciter. + +L'homme qui souffre retrouve une mère dans la première femme dont il +implore le secours. + +--Écoutez-moi bien, poursuivit Maurice d'un ton plus ferme, il y a en ce +moment, rue de Rohan, n° 5, une jeune femme et un cadavre; il y aura +bientôt deux cadavres si les secours n'arrivent pas. Il faut sauver la +pauvre Louise Genest; demain, elle sera morte de faim et de douleur. Son +mari était un excellent ouvrier, doreur sur métaux. Il a fait ce que +font tous les malheureux privés dé travail: il a conspiré. C'est la +seule profession qui reste à ceux qui n'en ont plus. Aujourd'hui la +société est inexorable envers les ouvriers; elle leur arrache les nobles +outils des mains, et elle punit quand ils prennent les armes du conjuré. +Mon ami Genest a frappé à la porte de tous les ateliers de luxe. Il n'y +a plus de luxe, lui a-t-on répondu. Alors, il a bien fallu mourir; il +est mort. Le grabat lui a épargné l'échafaud... Prenez soin, madame, de +la pauvre Louise, je vous confie cette bonne action, avant mon dernier +soupir; c'est le seul legs de mon testament. + +Un élan du coeur se refléta vivement sur la figure de Lucrèce, et la +réponse attendue tombait de ses lèvres, lorsqu'un bruit de portes +ouvertes avec violence les fit tressaillir tous deux et suspendit +l'entretien. + +Dans l'antichambre, Tullie poussa un cri aigu comme celui d'une +sentinelle surprise par l'ennemi, et six hommes armés envahirent le +salon. + +Maurice et Lucrèce restèrent immobiles, et ne témoignèrent ni terreur, +ni étonnement, car, dans les époques de troubles extérieurs et +d'agitation domestique rien ne surprend les âmes fortes. + +Elles s'attendent à tout sur le pavé de la rue, et dans les murs de +leurs foyers... + +Georges Flamant, le chef de l'escouade de police qui occupait le salon, +était un homme de quarante ans; il exerçait sa profession depuis l'année +1786, et tous les changements d'hommes, de constitutions et de systèmes +le trouvaient debout sur toutes les ruines. + +Il avait servi, avec un égal zèle, Louis XVI, la République, le +Directoire, et il s'apprêtait à servir le Consulat, en attendant les +régimes nouveaux. + +Ces hommes qui se perpétuent ainsi et fonctionnent toujours, quand, +autour d'eux, toutes les machines se détraquent, ont des secrets de +conservation inconnus du vulgaire et des candides historiens. + +Pourtant, à force de sagacité et d'étude humaine, on aborde le fond de +ces êtres mystérieux, et on explique leur énigme, à voix basse, de peur +de souiller ses lèvres en l'expliquant tout haut. + +Ce personnage avait un corps tout composé d'angles aigus; on voyait +qu'il était né pour prendre, sans jamais pouvoir être pris. + +Sa tête et son visage donnaient une idée vivante de ces formidables +_sauriens_ dont l'empreinte est restée sur les ardoises des fossiles. + +Ses yeux, d'un vert mat, démesurément écartés vers les tempes, +annonçaient aussi cette faculté d'exploration vaste et continue qui +n'appartient qu'aux oiseaux de rapine. + +Son teint avait cette pâleur nerveuse que donne l'énergie des passions; +ses cheveux, taillés à fleur d'épiderme, ressemblaient à la calotte +noire d'un homme d'église ou à la trace d'un coup de foudre tombé sur +la tête d'un démon. + +Quand on est construit sur ce modèle, on est toujours sûr de trouver de +l'emploi dans les officines secrètes de la police. + +Les types d'Antinoüs et d'Adonis en sont exclus pour vice de beauté. + +Une voix lugubre, qui était bien la voix d'un pareil homme, prononça +ces mots: + +--_Je vous arrête au nom de la loi_. + +--Citoyen Georges Flamant, dit Lucrèce avec une ironie stridente. + +--Quand une femme vous chasse, vous trouvez tout de suite un procédé +ingénieux pour rentrer chez elle. Au reste, je vous attendais. Lorsqu'il +y a des espions devant ma porte, je sais que vous n'êtes pas loin. + +Et s'adressant à Maurice, elle lui dit, en lui serrant les mains: + +--Ne faites point de résistance; suivez ces hommes, ne craignez rien, +vous êtes innocent. Robespierre n'est plus roi par la grâce de l'enfer; +on n'égorge plus maintenant, on juge; je paraîtrai comme témoin à votre +procès, et je révèlerai les infamies qui ont inspiré à cet homme le +guet-à-pens où vous êtes tombé cette nuit. + +Maurice était sur les limites qui séparent la vie de la mort. + +La honte de paraître faible lui donna un instant d'énergie factice. + +Il embrassa tendrement la jeune femme et marcha d'un pas ferme jusqu'au +seuil de la maison, où stationnait la voiture qui devait le conduire à +la prison de la Force, sous bonne escorte. + +Georges Flamant resta seul avec Lucrèce, et s'adossant contre une +console, il croisa les bras et regarda la jeune femme avec des yeux qui +exprimaient tout, excepté la bonté. + +--Lucrèce, dit Georges Flamant avec une voix qui tremblait sur chaque +syllabe, tu sais maintenant que les portes s'ouvrent devant moi, quand +je le veux: c'est le privilège de notre état. Aussi les femmes +intelligentes se gardent bien de nous consigner à l'antichambre et de +faire évader leurs amants par la fenêtre, lorsqu'il y a un pied de neige +sur le pavé. On joue ici, chez toi, un mauvais jeu, le jeu de l'amour et +du complot. Tu aurais dû me ménager davantage, car tu dois me craindre +doublement: je t'aime et je te hais avec une égale passion. Cela +t'éclaire sur tes dangers... Voyons, c'est à toi de régler la vie que +nous devons mener ensemble. Je ferai ce que tu voudras, l'ami et +l'ennemi sont prêts. + +Lucrèce appuyait ses lèvres frémissantes sur son poing droit, et +labourait le tapis avec la pointe de son pied. + +--Lucrèce, poursuivit Georges Flamant, le silence est la plus irritante +des réponses. Ne sois pas ton ennemie. Aime-toi un peu, toi qui en aimes +tant d'autres. Réfléchis. Tu es au bord d'un précipice; ma bonté te +retient encore par un fil; si je le coupe, tu tombes, et tout est fini +pour toi. + +La jeune femme se précipita vers le guéridon, et agita vivement sa +sonnette, pour appeler Tullie à son secours. + +--Oh! ma petite ingénuité de Lucrèce,--dit Georges en riant,--tu peux +sonner le tocsin, ta femme de chambre ne l'entendra pas. + +Lucrèce regarda fixement Georges, avec toutes les convulsions de +l'effroi. + +--En ce moment, continua-t-il, ta complice entre à la Salpêtrière ou aux +Madelonnettes... + +--Ma complice! interrompit Lucrèce, de quelle infâme calomnie, de quelle +indigne délation êtes-vous l'agent? + +--A la bonne heure! dit froidement Georges; le silence est rompu... Il +n'y a pas de calomnie, ma chère petite Agnès, Tullie et toi, vous êtes +placées hors de la loi commune. On vous tolère, on ne vous protège pas. +La police a le droit de vous traiter comme bon lui semble, surtout +lorsque vous profitez de sa tolérance pour conspirer ici avec des +jacobins, des chouans et des septembriseurs. + +--Vous mentez! s'écria Lucrèce! vous mentez comme un démon de luxure et +de fausseté que vous êtes! + +--Ne nous fâchons pas, ma toute belle,--dit Georges avec un ton d'une +douceur effrayante,--nous allons nous expliquer à l'amiable; cela vaut +mieux. + +Et il tira de sa poche une liasse de manuscrits, en poursuivant +ainsi:--Connais-tu cette écriture?... Bon! la pâleur qui te couvre le +visage me répond: Oui. Tu la connais... nous venons de faire une petite +perquisition au domicile de Maurice Dessains et de son ami Genest, et +voilà ce que nous avons trouvé: Une bonne correspondance avec les +Jacobins les plus compromis. Rien que cela. Il y a de quoi faire tomber +trente têtes sur l'échafaud. Veux-tu lire un de ces papiers?... tiens, +prends au hasard. Ce sera le dernier billet doux de ton bien-aimé +Maurice. + +Une sueur froide couvrait le visage de la jeune femme, Georges continua: + +--Et, maintenant, tu vas voir si je suis le démon que tu dis... Voilà +trente pièces oui conduisent demain ton Maurice à la guillotine. Si je +les jette dans ce feu, il n'y a plus de charges criminelles contre lui; +la tête de Maurice est dans tes mains: tu peux la sauver ou la perdre. +Choisis. + +Georges Flamant tenait les papiers suspendus sur la braise et regardait +Lucrèce avec des yeux de tigre amoureux. + + + + +A la rue Mesnars. + +(SUITE.) + + +VIII. + + +Il y a des idées secourables que Dieu nous envoie dans les situations +désespérées, comme la planche que le naufragé trouve en pleine mer, +quand ses bras de nageur ne fonctionnent plus. + +Lucrèce fut soudainement illuminée par un rayon d'espoir, et sa figure, +sa voix, sa pose prirent un caractère nouveau. + +--Citoyen Georges Flamant, dit-elle avec un ton dédaigneux. + +--Vous êtes libre dans vos actions, même chez moi. Ainsi, il vous est +permis de brûler ces papiers, écrits par un enfant étourdi et peu +dangereux. + +--Et après?--demanda Georges, d'une voix émue. + +--Eh bien! après, vous serez étonné d'avoir fait une bonne action contre +vos habitudes. + +--Voilà tout, Lucrèce? + +--Vous êtes bien exigeant, citoyen... + +Alors, si une bonne action ne vous suffit pas, vous en ferez une autre, +vous mettrez Tullie en liberté. + +--Ensuite? + +--Ensuite, si vous prenez goût aux choses nobles et délicates, vous vous +ferez honnête homme, quoiqu'un peu tard. + +--Je ne m'attendais pas, Lucrèce, à trouver ici des leçons de morale et +de vertu. + +--Flamant, à côté de vous, je me crois un ange. Pardonnez-moi mon +ambition. + +--Lucrèce, vous avez des railleries charmantes, mais elles manquent +d'à-propos; vous vous faites d'étranges illusions sur votre état... je +ne suis pas venu ici pour écouter vos impertinences, mais pour vous +éclairer... J'ai trois mandats d'arrêt dans ce portefeuille; le +troisième est lancé contre vous. Un de mes agents est là dans votre +vestibule, et la voiture qui doit vous conduire à la Salpêtrière vous +attend au coin de la rue Mesnars... Vous connaissez maintenant mon +pouvoir et votre danger... Avez-vous encore quelque sarcasme en réserve +dans votre esprit? + +--Citoyen Flamant, dit la jeune femme avec le plus grand calme. + +--Vous avez admirablement combiné votre affaire; vous avez tout prévu: +vous méritez de réussir. Une seule chose a échappé à votre intelligence; +le plus rusé démon ne s'avise jamais de tout. Le rôle que vous jouez si +bien n'est pas nouveau; vous refaites ce que mille autres ont fait avant +vous, et avec succès, dans les dernières années de la Terreur. Une +femme, poursuivie par la brutale passion d'un homme, se trouve +compromise dans l'horrible position où je suis; pour sauver la vie des +siens et pour se sauver elle-même, elle succombe: c'est inévitable, +c'est obligé, c'est attendu. Eh bien, citoyen démon, je veux coudre une +variation à cette histoire uniforme.... faites avancer la voiture de la +prison: je vous suis, emmenez-moi. + +La jeune femme se leva vivement, prit son manteau fourré, rabattit le +capuchon de soie noire sur sa tête, et fit le signe résolu qui veut +dire: + +--Précédez-moi, je vous suis. + +Flamant resta interdit, comme le pilote qui sur une mer unie trouve un +écueil que la carte n'a pas prévu. + +--Pauvre femme! pauvre étourdie!--dit-il après réflexion; vous ne savez +donc point où va vous conduire ce premier pas que vous faites? + +--S'il ne me conduit pas dans vos bras, j'accepte l'échafaud, répondit +Lucrèce d'un ton résolu et écrasant. + +Pour modifier un peu l'héroïsme de cette réponse, l'historien est obligé +de dire que la jeune femme comptait sur l'expédient secret dont nous +avons parlé plus haut, et qui s'expliquera plus tard, comme l'exige +l'intérêt du récit. + +--Belle Lucrèce, dit Flamant, avec une voix où le fiel s'enduisait d'une +couche mielleuse, vous consentez donc à quitter ce boudoir voluptueux, +ces meubles de satin, ces lambris d'or, pour le cachot fétide, le grabat +de paille des criminels? Vous consentez à mourir jeune, belle, adorée, à +passer de votre lit de soie sur la planche de l'échafaud, et de la main +qui vous caresse à la main qui vous tue? Réfléchissez, Lucrèce. Des +femmes aussi jeunes, aussi belles que vous, et bien plus honorées, ont +trouvé un peu de paille pour leur dernière couche, et pour dernier amant +le bourreau! + +--Eh bien, dit Lucrèce, voilà justement ce qui me donne la force et ce +qui fait ma consolation. Vous n'aviez pas besoin de me rappeler ces +glorieux exemples, je les savais par coeur, et j'y songeais en ce moment. + +--C'est incroyable! dit Georges en frappant ses mains l'une contre +l'autre. + +Vraiment, je ne comprends pas... + +--Ah! dit Lucrèce, vous ne comprenez pas! et moi, je vous comprends +très-bien. Les hommes ont de singulières idées sur les femmes! Certes, +je n'aurais garde de faire parade de ma pruderie et de ma vertu. J'ai +été prodigue du bonheur que je puis donner aux autres, et je ne me +repens pas d'une vie qui n'a rendu malheureuse que moi. Si un sourire +de mes yeux, si un souffle de mes lèvres pouvait rendre la vie à un +homme inconnu, tombé à mes pieds dans une agonie d'amour, je relèverais +cet homme en lui disant: Vivez! Mais vous, Georges Flamant, s'il fallait +choisir entre la première de vos caresses et le dernier coup de hache du +bourreau, je n'hésiterais pas un moment: j'embrasserais la hache, et je +vous repousserais. Voilà les femmes! Des hommes comme vous ne les +comprendront jamais. + +--Lucrèce,--dit Flamant, avec une voix agitée par une colère sourde, +--de plus fières que vous se sont un jour humiliées. Vous êtes en mon +pouvoir, comme une esclave. Votre état vous met en dehors de toute +protection. La loi ne s'est occupée de vous que pour vous flétrir et +vous inhumer de votre vivant. Vous n'avez pas même un nom, car celui que +je vous donne ne vous appartient pas. Regardez autour de vous: il y a un +désert et moi. Votre énergie de ce moment n'est qu'une colère folle. +Trois nuits d'insomnie, un grabat de paille infecte et le régime du pain +noir affaiblissent les plus forts et apprivoisent les plus fous. +Lucrèce, nous nous reverrons. Aujourd'hui, vous refusez mon amour; +demain, je vous accorderai ma pitié. + +Flamant fit un geste brusque, et marcha vers la porte du salon. + +--M'est-il permis, dit Lucrèce, d'écrire quelques lignes et d'apporter +à la prison ce qui m'est... + +--Rien ne vous est permis,--interrompit brutalement Georges. Suivez-moi. + +Il ouvrit la porte et dit à l'agent qui se promenait dans l'antichambre: + +--Ici, Jean Bon-OEil. Écoute. Tu garderas cet appartement toute la nuit. +Demain, au jour, nous viendrons apposer les scellés partout. + +Jean Bon-OEil, espèce de lévrier, habitué à marcher sur deux pattes, +entra dans le salon, ferma la porte, et, transi de froid comme tous les +animaux de son espèce au mois de décembre, il s'étendit voluptueusement +sur le tapis, devant les chenets, et s'endormit. + +Flamant conduisait sa victime à la prison. + +Le portier, se croyant enfin délivré des soucis de cette orageuse +soirée, réfléchissait profondément dans sa loge, et se soumettait à un +sévère examen, pour se demander s'il n'avait rien dit ou fait pour se +compromettre aux yeux de la police, lorsqu'un violent coup de marteau +asséné par une main despotique, ébranla le vestibule, comme un coup de +foudre égaré au milieu de l'hiver. + +La main qui tira le cordon tremblait sur ses cinq doigts. + +Un homme entra, et sa respiration orageuse annonçait quel genre de voix +allait éclater aux oreilles du portier. + +--C'est ici que demeure la citoyenne Lucrèce Dorio? + +Demanda le nouveau visiteur avec un organe de mistral. + +--Oui, répondit le portier, toujours persuadé qu'on n'est jamais +compromis par un monosyllabe. + +--Au rez-de-chaussée? + +--Oui. + +Le nouveau venu se précipita vers la porte indiquée, l'ouvrit comme s'il +l'eût enfoncée, et s'arrêta un instant sur le seuil, comme s'il eût été +ébloui par le luxe merveilleux du salon où il entrait. + +--Il n'y a personne ici? cria-t-il en avançant de deux pas. + +À cette interrogation, qui aurait réveillé les morts comme une trompette +de Josaphat, l'agent de police, endormi devant la cheminée, se leva +nonchalamment et frotta ses yeux qui refusaient de s'ouvrir. + +--Je suis Sidore Brémond, natif de La Seyne, dit le marin, et je viens +ici chercher mon fils qui a changé de nom, comme tout le monde, et qui +s'appelle Maurice Dessains. + +Jean Bon-OEil regarda le marin avec un sourire de faune railleur, et +s'assit en couvrant ses jambes longues et grêles des vastes draperies +de sa redingote chamois. + +Sidore Brémond poursuivit: + +--J'ai attendu la réponse du citoyen préfet jusqu'à présent, à l'hôtel +de _l'Ancre-d'Or_, et voici le billet que je reçois........ «Votre fils, +sous le nom de Maurice Dessains, est en ce moment chez la citoyenne +Lucrèce Dorio, rue Mesnars, 1. S'il en est temps encore, faites-le +sortir tout de suite et quittez Paris avec lui cette nuit même...» + +--Eh bien!--continua le marin, en frappant l'épaule de l'agent de +police, que dites-vous de cela? + +Jean Bon-OEil haussa les épaules et poussa un rugissement sourd. + +--Je crois que ce citoyen se moque de moi, dit le marin dans un _a +parte_ menaçant. + +--Êtes-vous muet, citoyen? + +Un râle strident courut entre les larges lèvres du limier de la police, +et son regard, obliquement braqué sur le marin, prit une expression +fauve qui était l'éclair d'un coup de foudre. + +--Tu me menaces! dit le marin en dégourdissant son bras droit. Tu crois +me faire peur avec ta face d'excommunié? J'en ai bien vu d'autres! +Prends garde! j'ai la peau sensible et le poignet dur comme un cabestan. +Si je te cueille entre mes deux doigts, je te fais faire un demi-cercle +dans l'entrepont, et je t'envoie à tribord, comme une gargousse qui a +perdu son boulet. + +--Et moi! cria le sbire d'une voix sifflante, je t'arrête au nom de la +loi. + +Et il saisit vivement le collet de la veste bleue du marin. + +--Ah! tu m'arrêtes! dit le marin; et moi je te coupe, avec un boulet +ramé, comme un mât d'artimon. + +Cela dit, Sidore Brémond étreignit le sbire dans ses deux mains, comme +dans un étau, et le renversant dans toute sa longueur sur le tapis, il +ajouta: + +--Si tu fais un geste, je t'étends sous la cheminée, et je te rôtis des +deux côtés comme saint Laurent... À présent, tu vas me répondre, et tout +de suite..... Le citoyen Dubois, qui sait tout, m'a assuré que mon fils +est ici. Donc il y est. Cette citoyenne Lucrèce Dorio est sa maîtresse, +ou quelque chose comme ça: je le devine sans être sorcier. Je devine +aussi que mon fils court de grands dangers avec dette citoyenne qui veut +se faire épouser par lui, demain. C'est pour sauver mon fils de ce +mariage que le préfet de police me lance ici comme une bombe; me voilà. +Où est mon fils? + +--Vous voulez le savoir?--dit Jean Bon-OEil, étouffé sous le genou du +marin. + +--Parle donc. + +--Et quand vous le saurez, vous sortirez d'ici? + +--Oui. + +--Votre fils a été arrêté ce soir. + +--Arrêté par qui? + +--Par la justice. + +--Quelle justice? + +--La nôtre. + +--Arrêté, pourquoi? + +--Comme jacobin et conspirateur. + +--Tu mens; c'est impossible...--Fais-moi parler à la citoyenne Lucrèce +Dorio... + +--Elle est arrêtée aussi... + +--Ne bouge pas, reste à l'ancre; je vais interroger le portier. + +Le marin sortit du salon, et le portier, chassé du retranchement +ordinaire des monosyllabes, finit par confirmer la triste vérité à +Sidore Brémond. + +Le malheureux père resta quelque temps immobile de stupeur. + +Et, comme on lui fit observer qu'un étranger ne pouvait passer la nuit +dans la maison, il se dirigea lentement vers la porte, et, quand il se +trouva dans la rue, sa première idée fut de courir chez le citoyen +préfet Dubois. + +En ce moment, minuit sonnait à l'horloge de l'arcade Colbert. + +Sidore Brémond secoua tristement la tête comme pour se dire à lui-même +qu'une visite au préfet de police était impossible à une heure aussi +avancée. + +Il renvoya donc cette visite au lendemain. + +Comme il se dirigeait vers la rue de l'Échelle, en passant dans la rue +Traversière-Saint-Honoré, il s'arrêta pour prêter l'oreille à un groupe +de nouvellistes que les patrouilles n'avaient pas encore dispersés. + +--Je vous affirme, disait une voix, que le complot est tout royaliste. + +La machine a été faite en Angleterre par le neveu de Demerville qui est +un chouan reconnu. + +--Eh bien! moi, disait un autre, je tiens de bonne source que le fils de +l'ex-marquis de Soubrany et le frère de Romme, ont été vus avant hier +rue de l'Amandier, dans la remise d'un charron... + +--Qu'est-ce que ça prouve? Interrompit une voix impatiente, + +--Moi aussi j'étais chez un charron avant-hier. + +--Oui, continuait l'autre, mais tu n'as pas commandé à ce charron des +roues creuses et une petite voiture suspecte, et tu n'as pas conspiré, +toi, contre les thermidoriens, comme les Bourbotte, les Goujon, les +Romme et les Soubrany. + +--Il y a des uns et des autres comme au 13 vendémiaire, hasardait +timidement quelqu'un. + +--Pas du tout, remarquait un homme instruit. + +Au 13 vendémiaire, il n'y avait que des royalistes, et la preuve c'est +que les trois colonnes qui marchaient sur la Convention étaient +commandées par deux généraux vendéens, Lafont et Dahican. + +--C'est juste! observèrent plusieurs voix. + +--Cependant un commissaire de police vient de me dire,--observa un +nouveau venu, qu'on a arrêté ce soir des hommes de tous les partis, et +même des femmes. + +--Allons donc, des femmes! dirent quelques voix d'incrédules. + +--Oui, des femmes! continua l'autre; j'ai vu la police entrer rue +Mesnars, 1, et en sortir avec deux prisonniers: une femme, une femme +superbe! et un jeune homme, maigre et pâle, qui avait une tournure +aristocrate comme un fils d'émigré. + +Sidore Brémond n'eut pas la force d'en entendre davantage. + +Il essuya deux larmes qui brûlaient ses joues, et leva les yeux au ciel, +comme font tous les marins du Midi aux heures d'angoisse. + +Puis il reprit lentement le chemin de l'auberge de _l'Ancre-d'Or_. + + + + +La transportation. + + +IX + + +Dans les premiers jours de février 1801, la corvette _l'Églé_ sortait de +Rochefort par une bonne brise qui jouait dans toutes ses toiles, et la +faisait voler comme un goëland sur l'écume de la mer. + +En mettant quelques-uns de ses passagers en scène, nous comblerons la +lacune des détails intermédiaires, et rien ne manquera au récit de ce +qui doit le rendre complet: + +--Nous marchons très-bien, dit un jeune homme, en se retournant du côté +du pilote, comme s'il eût voulu entamer tout de suite une conversation. + +--Nous filons dix noeuds, dit le pilote sans avoir l'air de répondre. + +--Dix noeuds?... eh! dit le passager, comme s'il eût compris. + +--Nous courons bâbord-amures, depuis un quart-d'heure, dit le +timonier; le vent vient de sauter du nord-nord-ouest au sud-est. + +--Ah! fit le passager avec un geste qui voulait indiquer la variation du +vent, et qui la prenait au rebours. + +--Citoyen, demanda le pilote, est-ce la première fois que vous naviguez? + +--Oui, timonier. + +Pendant ce début d'entretien, le passager et le pilote avaient l'air de +parler au hasard, sans trop se préoccuper de ce qu'ils disaient. + +Chacun d'eux portait sur sa figure et dans ses yeux cette expression +indécise qui veut dire: Je ne sais trop où j'ai vu cet homme, mais je +l'ai vu quelque part. + +Enfin, le pilote formula, le premier, cette pantomime en paroles, et le +passager lui dit: + +--Il faut que vous soyez excellent physionomiste, si vous me +reconnaissez, car moi qui me suis connu toute ma vie, je ne me reconnais +plus, quand je passe devant un miroir. + +--Oh! c'est parce que vous avez changé d'habit, peut-être... + +--J'ai changé de tout, mon brave timonier. Mon costume et ma toilette +m'auraient trop gêné en mer. J'ai taillé mes cheveux à la Titus; j'ai +pris un large pantalon, en sacrifiant la beauté de ma jambe, et j'ai +adopté la carmagnole et les souliers à cordons. + +Le pilote donna un coup de poing sur la barre du gouvernail, et s'écria: + +--J'y suis maintenant, c'est vous! + +Puis sa figure prit une expression étrange, et ses lèvres se fermèrent +hermétiquement, comme s'il eût regretté une imprudente exclamation. + +--Mais c'est bien vous! dit le passager.... + +Le timonier se leva vivement, et prononça un _chut_ étouffé par la +prudence et accompagné du geste impérieux qui ferme la bouche qui va +parler trop haut. + +--Vous êtes donc ici en contrebande? demanda le jeune homme, en se +rapprochant avec mystère de son interlocuteur. + +--Vous êtes un honnête homme? dit le marin. + +--Je ne suis que cela. + +--Continuez... car au moindre écart, mon beau damoiseau, je vous envoie +par dessus les _bastingages_, dans la République des requins. + +--Ah! mon brave pilote, dit le passager en riant. Vous êtes un ingrat. +Vous avez donc oublié que je vous ai soutenu dans mes bras au tribunal, +quand vous avez entendu prononcer la condamnation de votre fils, et que +je vous ai accompagné à votre auberge de l'_Ancre d'or_.... + +--C'est vrai, interrompit le marin avec émotion. + +--Mais, excusez-moi; j'ai ici auprès de moi un trésor, et je tremble de +me le voir enlever à la moindre indiscrétion. + +--Votre fils Maurice est parmi les déportés de Madagascar. + +--Oui. + +--Dieu soit béni! Il a évité Cayenne... Il est vrai que Madagascar n'a +pas aussi une très-bonne réputation de salubrité. + +--Pardon, citoyen passager, j'ai oublié votre nom... ou pour mieux dire, +je ne l'ai jamais su. + +--Michel-Ange Saint-Blanchart, et depuis l'an II, Alcibiade tout court. + +--Moi, je suis Sidore Brémond, de la Seyne.... marin, de père en fils, +depuis l'arche de Noé... Ainsi, je connais Cayenne et Madagascar comme +les deux pouces de mes mains. À Cayenne, il y a des maladies de foie, à +Madagascar, il y a des fièvres qui tuent. Quand la justice déporte des +criminels, elle ne les envoie pas dans des paradis terrestres. Elle +choisit, sur la carte, ce qu'il y a de mieux dans le mal, et sa clémence +est pire que la cruauté. Le bourreau tue d'un seul coup; le climat n'est +pas aussi expéditif, il lui faut un an pour la même opération... + +--Aussi, interrompit Alcibiade, je compte bien traverser Madagascar +comme un oiseau de passage, et aller m'établir ailleurs. + +--Pas si vite citoyen Alcibiade, dit le marin en secouant la tête. Il y +a des hommes qui valent mieux que leur réputation. Madagascar est comme +ces hommes. Je connais cette île comme le fond de ma bourse quand elle +est vide. J'ai relâché deux fois à Port-Dauphin, et à Nossy-Bay quand je +naviguais sur _le Solide_ de la maison Élysée Baux, capitaine Marchand; +Dieu veuille avoir son âme! + +--Il est mort? + +--Non, il s'est tué... Je puis donc, citoyen Alcibiade, vous rassurer +tout-à-fait sur Madagascar. Cette grande île a son bon côté comme votre +femme, si vous en avez une. Ne craignez rien. Quand le moment viendra +nous en parlerons. Le capitaine Marchand (que Dieu ait son âme)! me +disait toujours: Sidore, quand tu verras des caquiers entre les +tropiques, tu peux dire: Cette terre est habitable pour l'homme. Le +caquier est un arbre qui produit des fruits rouges et d'une chair +délicieuse qui craignent le mauvais air comme nous chrétiens. Je sais, +à Madagascar, un coin où les caquiers sont aussi nombreux que les pins +dans le bois de Cuges. C'est là que je déposerai mon pauvre fils Maurice +et j'espère bien qu'il vivra... + +--Permettez-moi de vous dire, interrompit Alcibiade, que je connais +beaucoup le citoyen votre fils; c'est un jeune homme très-distingué, +plus étourdi que coupable, et très-sobre de caractère, comme tous ceux +qui ne jouissent pas d'une bonne santé. Donnez-moi des nouvelles toutes +fraîches de ce pauvre Maurice Dessains? Comment se porte-t-il +maintenant? + +--Aussi bien que possible, grâce à Dieu! Les mêmes choses qui tuent les +uns font vivre les autres. Toutes ces secousses l'ont ranimé. +_L'agitation du malheur boucane l'homme_, comme disait Vilepran, le +flibustier de Saint-Domingue; et quand nous sommes ainsi _boucanés_, +l'âme ne trouve pas une brèche pour sortir de notre corps... Ce matin, +j'ai questionné avec insouciance le médecin du bord sur la santé de +quelques déportés, pour savoir des nouvelles de l'état de mon fils. + +--Ce jeune homme, m'a-t-il dit d'un ton de prédicateur, a de précieuses +ressources; il a des tubercules au poumon, c'est évident, mais il y a +chez lui une vigoureuse réaction de jeunesse, qui, secondée par le +changement d'air, cicatrisera les tubercules. Je pourrais même affirmer +qu'il débarquera au port de Madagascar, en ne conservant de lui que son +nom, comme cela est arrivé au navire _Argo_, qui, ayant été radoubé +vingt fois dans la traversée, laissa en mer toute sa vieille charpente, +et ne garda du départ que les quatre lettres d'_Argo_. + +--Comment! dit Alcibiade, nous avons ici un docteur de cette force-là? +j'en aurai soin... Continuez, citoyen, je veux savoir ce qu'a dit votre +fils quand il vous a retrouvé ici. + +Le marin fit un sourire dont la parole allait traduire la singulière +expression. + +--Vous n'avez donc pas lu, citoyen Alcibiade, l'ordre du jour que le +capitaine a placardé au grand mât? + +--Non. J'ai bien vu le placard; mais, comme j'ai six mois pour le lire, +je ne me suis pas pressé. + +--Diable! il faut lire les ordres du jour, citoyen Alcibiade: celui dont +je vous parle défend à tous les hommes de l'équipage d'adresser la +parole à un transporté, sous peine de mort. + +--Comment, dit Alcibiade, vous allez voyager avec votre fils jusqu'au +bout du monde, et il ne vous sera pas permis de lui dire un mot sans +courir le risque d'être pendu à la grande vergue comme un forban! + +--Ah! citoyen Alcibiade, les capitaines ne plaisantent pas. Ce sont des +despotes et des tyrans, salés par l'air de la mer, et doublés en cuivre +comme leurs vaisseaux; ce sont les martyrs du devoir: ils se pendraient +eux-même s'ils se surprenaient parlant à un déporté par distraction. + +--C'est incroyable, dit Alcibiade, que sous un régime de République... + +--La République, interrompit le marin, n'existe que sur la terre et au +ciel, mais en mer elle jetterait bientôt son bonnet par-dessus les mâts. +En mer, il n'y a qu'une bonne tyrannie qui puisse nous donner la +liberté. Moi, je suis marin, et je suis partisan du despotisme à bord. + +--Ainsi, mon brave timonier, vous vous résignez à voir votre fils à +distance pendant un mois? + +--Sans doute... d'ailleurs j'ai juré d'être un modèle de bonne +conduite... + +--À qui avez-vous juré cela? + +--Au premier consul. + +--Vous connaissez le premier consul? + +--Parbleu! il a servi avec moi en Égypte. + +--Charmant! le marin... et le premier consul sait que vous avez un fils +dans les cent trente déportés qui sont partis de Nantes et de Rochefort? + +--Non, non, non, citoyen Alcibiade; jamais je n'aurais eu la force +d'avouer à mon général la faute de Maurice;... mais j'ai profité de la +protection que le premier consul m'accorde pour obtenir, en vingt-quatre +heures, du ministre de la marine la place de pilote à bord de l'_Églé_. +Dieu fera le reste. J'ai obtenu même la permission de rester à +Madagascar, si cela me convient, et nous avons ici un pilote pour me +remplacer... + +--Ainsi quand vous rencontrerez, sur le pont, votre fils, vous ne lui +parlerez pas? + +--Oui, citoyen Alcibiade... + +--Ce sera fort, pilote Brémond! Je n'ai pas l'honneur d'être père de +quelqu'un comme Maurice, mais je sais bien qu'il me serait impossible +de fermer ma bouche et mes bras devant un tel fils, d'ici à Madagascar. + +--Citoyen Alcibiade, nous sommes, nous, de vieux républicains trempés +dans les eaux de Syrie, comme des lames d'acier. On nous répète à chaque +instant qu'il s'est trouvé à Rome un père qui a tué son enfant +conspirateur. Il m'est encore plus facile de ne pas embrasser le mien, +et de le traiter en inconnu pendant six mois. Mon sacrifice à la patrie +est plus léger, n'est-ce pas? + +--C'est juste, Sidore Brémond; je n'avais pas songé à Brutus; merci de +la leçon. + +--Soyez tranquille, je vous en apprendrai bien davantage, avec le temps, +citoyen Alcibiade. J'ai fait deux fois le tour du monde. J'ai couru les +mers avec d'Estaing, Lapérouse, Surcouf, Marchand et Brueys. J'ai parlé +à tous ces grands hommes comme je vous parle à vous. Mon éducation, vous +voyez, n'a pas été faite chez un maître d'école de village, et comme je +ne suis pas né trop bête, ainsi que tout marin du Midi, j'ai profité des +leçons de mes précepteurs. Vous verrez. + +--Allons! dit Alcibiade, j'entre à votre école, et je viendrai m'asseoir +sur ce banc tous les jours... de quelle manière pourrai-je payer vos +leçons, mon cher pilote? + +--Vous serez pendant toute la traversée le père de mon enfant. Vous +n'appartenez pas à l'équipage, vous: il ne vous est donc pas défendu de +parler à nos déportés. Eh bien! vous pourrez m'être utile et me rendre +service tous les jours. + +--De grand coeur, Sidore Brémond,--dit Alcibiade en serrant la main du +pilote. + +--Et pour commencer, poursuivit le marin, rendez-moi un premier +service... Descendez à l'entrepont; passez, comme par hasard, devant la +cabine n. 3; causez un instant avec Maurice, et revenez me donner de ses +nouvelles. Je brûle de savoir comment il supporte la mer. + +Alcibiade exécuta sur-le-champ l'ordre paternel avec beaucoup de +délicatesse, et vint rendre ainsi compte de sa mission: + +--J'ai vu Maurice; il dort dans sa cabine, et son sommeil paraît fort +tranquille. J'ai bien regardé surtout son visage; rien n'y annonce la +souffrance intérieure; toutes les lignes en sont calmes, et la +respiration est douce, comme celle d'un enfant au berceau. + +--Merci, merci, dit le marin en riant avec des larmes. + +--Oh! la mer! la mer! quel médecin du bon Dieu! quand elle ne tue pas +sur le coup, elle donne la force et la vie! le capitaine Marchand disait +quelquefois: _La mer guérit de tous les maux de la terre_. + +Il avait bien raison!... J'en ai tant vu de miracles comme celui-là!... +Vous l'avez connu bien souffrant, mon fils, n'est-ce pas, citoyen +Alcibiade? + +--Je l'ai connu agonisant; mais je voyais dans ses yeux, qu'il y avait +de la ressource chez lui. + +--Excusez-moi si je vous accable de questions, les pères sont comme +ça... Avez-vous connu les relations de Maurice avec une femme de la rue +Mesnars? + +--Oui, répondit Alcibiade, avec un violent effort. + +--Qu'est-ce que c'est que cette femme-là? + +--Cette femme... Oh! une très-bonne femme... une femme du monde... du +grand monde... la citoyenne Lucrèce Dorio. + +--A-t-elle été jugée comme complice de mon fils? + +--Oh! la police a étouffé cette affaire. Avec les femmes, la police ne +se gêne pas. On les emprisonne, et tout est dit. On économise ainsi les +avocats et le papier timbré... La citoyenne Lucrèce Dorio est aux +oubliettes... _Quintidi_ dernier, avant de partir, j'ai fait encore une +tentative pour découvrir cette pauvre Lucrèce. J'ai perdu mes pas. + +--Mais pourquoi diable aussi les femmes conspirent-elles? C'est un +métier d'homme, et encore il ne vaut rien. + +--Lucrèce Dorio ne conspirait pas du tout, dit Alcibiade avec vivacité. + +--Et pourquoi donc l'a-t-on arrêtée avec mon fils! Ces injustices sont, +sans doute, ignorées du premier consul? + +--En France, nous sommes encore un peu dans le chaos; tout n'est pas +bien débrouillé. Aussi je vais à Madagascar pour donner le temps à la +justice de se faire juste, et à l'horizon de se faire clair. + +--Ah! dit le marin, en jetant les jeux vers l'échelle des +écoutilles,--voilà une découverte à laquelle je ne m'attendais pas! Nous +avons des passagères à bord! + +--Il y en a même de fort jolies, dit Alcibiade... Elles viennent prendre +l'air sur le pont. + +--Elles paraissent bien tristes, ces pauvres femmes, dit le +marin;--sont-elles déportées aussi? + +--Non, dit Alcibiade avec embarras.--On est toujours triste quand on +quitte son pays... La gaîté leur reviendra bientôt, j'espère... Me +permettez-vous, mon brave pilote, d'aller causer un instant avec +quelques-unes de ces passagères? + +--Ah! citoyen Alcibiade, dit Brémond en riant, la traversée ne vous +paraîtra pas longue, au milieu de cette cargaison. + +Le jeune homme salua légèrement le pilote d'un double signe de main et +de tête; comme pour lui dire: + +--A bientôt. + + + + +Physionomie du bord. + + +X. + + +Nos jeunes passagères s'étaient assises sur une longue banquette du +côté de la poupe du vaisseau, et, comme les femmes dont parle Virgile, +_elles regardaient la mer en pleurant_ [5]. + +[Note 5: _Pontum adspectabant flentes_.] + +Une d'elles, placée à l'écart sur un amas de toiles et de câbles, ne +pleurait pas; mais ses yeux ressemblaient à deux sources taries qui +n'ont plus rien à donner; ils avaient la teinte de l'épuisement. + +Cette pauvre créature ne rencontrait aucune distraction dans un +spectacle si nouveau pour elle. + +Dans ce merveilleux mouvement qui emporte une planche sur l'abîme. + +Dans les chants des matelots délivrés de la terre. + +Dans les murmures des voiles, des pavillons, des flammes, des cordages, +des vergues, qui sont les cris de joie du vaisseau, qui part, sous de +beaux auspices, entre le double azur de l'Océan et du ciel. + +Notre jeune passager Alcibiade s'arrêta respectueusement à quelques pas +de cette femme, qui lui fit un de ces saluts imperceptibles, remarqués +de ceux qui les reçoivent. + +--Eh bien, Louise, comment vous trouvez-vous? + +--Un peu mieux... merci, répondit la jeune femme, avec un sourire qui +venait de la source des larmes. + +--Un peu de patience, ma pauvre Louise, croyez-moi. Je n'arrive pas ici +pour vous consoler. Les consolations viennent du temps, et non pas des +hommes. Vous avez tout souffert déjà, si jeune, et vous n'avez plus rien +à connaître dans le malheur, que la guérison. + +--Citoyen Alcibiade, partout où je vois des hommes, je vois des +insultes... Dites-moi, y a-t-il encore ici quelques affronts à recevoir? + +--Ici, Louise! oh! ne craignez rien. Vous êtes entourée d'honnêtes gens. +Ce vaisseau est un asile pour vous. Chaque matelot serait au besoin +votre protecteur. Vous verrez, en voyageant, des pays sauvages, mais +soyez tranquille, vous ne retrouverez nulle part votre mansarde de la +rue de Rohan. + +--Mais je retrouverai partout mes souvenirs, dit Louise avec un accent +de mélancolie mortelle. + +--Vous vous en créerez de nouveaux, et ceux-là chasseront insensiblement +les anciens. Dans un long voyage, chaque jour crée des souvenirs +préparés pour le lendemain: au bout de six mois notre tête en sera +pleine à tel point que notre existence parisienne ne sera plus qu'un +rêve. L'essentiel est de ne pas se laisser écraser par le présent, car +l'avenir ne se charge de notre guérison qu'à condition que nous serons +assez forts pour l'attendre. Rappelez-vous, Louise, le jour où je vous +ai vue pour la première fois; c'était au commencement de la décade +dernière. Vous aviez subi en peu de temps tout ce qu'une femme ne peut +pas subir; vous aviez perdu votre mari Genest, et votre protecteur +Maurice Dessains; vous étiez sans pain, sans asile, sans ressources, et +pourtant votre jeunesse se rattachait à la vie, et se cramponnait au +bord du tombeau pour ne pas y descendre.... Ne rougissez pas de ce que +vous avez fait ensuite, pauvre Louise. Il est si doux de vivre quand on +est jeune!... Vous avez cru trouver un ami généreux dans le premier +homme qui s'est présenté à vous, et vous n'avez rencontré qu'un secours +de passage, un abandon, une honte. Ce premier ami était un scélérat qui +fait métier de ces infamies, et qui se protège lui-même avec un autre +métier. Alors il vous est arrivé, Louise, ce qui est arrivé à bien +d'autres: l'égoïsme vous ayant refusé une assistance désintéressée, il +a fallu vous donner pour recevoir, triste échange que vous n'avez pas +voulu continuer, et qu'une révolte sublime contre vous-même a chassé de +votre maison! Vous avez appelé à votre secours le repentir qui purifie +et la mort qui délivre, et je me suis trouvé sur votre chemin pour vous +relever avec une parole d'espoir et vous montrer une vie nouvelle dans +un monde nouveau. Comparez maintenant le dernier jour de votre mansarde +et le premier jour de ce voyage, et vous verrez que le progrès vers le +bien est déjà très-grand, et qu'avec un peu de courage, votre +convalescence d'aujourd'hui s'appellera guérison demain. + +Louise inclina la tête en signe d'approbation et regarda son jeune +bienfaiteur avec des yeux où rayonnaient ces actions de grâces qui +partent de l'âme. + +Le jeune homme lui fit un léger salut de la main, et continua cet +entretien dans le voisinage, avec d'autres passagères de l'_Églé_. + +Nous connaîtrons mieux bientôt cette mystérieuse mission que le citoyen +Alcibiade se donnait, et qui ne pouvait être inspirée que dans ces +terribles époques où la société en péril confie son salut à toutes les +intelligences et à tous les dévouements. + +Au reste, nous n'inventons pas, nous racontons, pour la première fois, +ce que l'histoire a oublié. + +L'histoire oublie à peu près tout, excepté l'ennui. + +En ce temps-là, il y eut donc des juges qui se rassemblèrent dans une +de ces salles froides, sombres, humides, qu'on appelle un tribunal. + +Ces juges, mal payés, mal nourris, mal logés, mal mariés, étaient +descendus des quatrièmes étages de ces rues hideuses qui avoisinent le +Palais-de-Justice. + +Ils avaient apporté au tribunal leurs ennuis, leurs soucis, leurs +souffrances, leurs haines, leurs petitesses, et, sans trop examiner la +cause des innocents et des coupables, comme l'histoire les en accuse, +ils condamnaient à la déportation tous les prisonniers que la police +leur présentait, et qui n'avaient nullement trempé dans le complot +infernal de la rue Saint-Nicaise. + +Or, pendant que ces mêmes juges continuaient à traîner leur ennuyeuse +vie dans la boue infecte des carrefours du temple de Thémis, et dans les +brouillards distillés en pluie sur l'ardoise de leurs mansardes, un +vaisseau emportait les condamnés vers les régions splendides de +l'Équateur. + +Parmi ces malheureux, il s'en trouva qui ne voulurent plus se +reconnaître pour tels, et qui même osèrent jeter sur leurs juges des +regards de commisération du haut de cet Océan qui les berçait dans les +flots d'azur et de soleil, en leur promettant des rivages où la terre +nourrit l'homme sans lui demander son sang et sa sueur. + +Au milieu du jour, quand les premières brises du printemps accoururent +du Tropique avec les exhalaisons embaumées de la mer et des fleurs, les +déportés s'enivrèrent au spectacle de cette création immense qui +semblait n'exister que pour eux. + +Ils ouvraient avec délices leurs lèvres à cet air divin qui les +purifiait des souillures des villes, et renouvelait leurs âmes et leurs +corps, et toutes ces têtes ardentes, où fermentait l'exaltation +politique, se remplirent de rêves délicieux qui, sans doute, allaient +s'accomplir à cet horizon splendide que la proue du vaisseau leur +désignait comme le doigt du géant des mers. + +Le spectacle le plus touchant qu'un voyage maritime puisse offrir, est +celui de la rencontre de deux vaisseaux sur la vaste ornière de l'Océan. + +Les hommes, qui sont toujours prêts à s'égorger dans une bataille civile +sur les deux côtés du ruisseau de leur rue, s'embrassent toujours avec +des tendresses fraternelles, quand ils se rencontrent, sous le pavillon +du même pays, dans les solitudes de la mer. + +Alors, ils ne se demandent pas la couleur de leur opinion et la nuance +de leur journal; ils se tendent, les uns aux autres des mains amies, et +se partagent leur pain et leur manteau. + +Le communisme, inventé par saint Martin, a toujours fleuri à l'ombre des +mâts et des voiles; c'est la religion des marins. + +On la retrouverait dans les villes, si les maisons étaient des +vaisseaux. + +Le navire marchand, l'_Actéon_, parti de Cayenne et faisant voile pour +Rochefort, rencontra l'_Églé_ en pleine mer, et lui fit des signaux de +détresse. + +Les deux vaisseaux se rapprochèrent, et l'_Eglé_, qui avait tout, fit +d'abondantes largesses à l'_Actéon_ qui n'avait rien. + +On navigua de conserve pendant quelque temps, pour se donner des +nouvelles de Cayenne et de Paris. + +On se rendit des visites à l'aide d'embarcations croisées, et quoique +les passagers de l'_Églé_ eussent quitté la France depuis fort peu de +temps, beaucoup d'entre eux écrivirent à la hâte des lettres à leurs +familles et à leurs amis, et les jetèrent dans la boîte de l'_Actéon_. + +Il avait à coup sûr, à bord de ces deux navires, toutes les opinions +qui divisaient alors cette pauvre France éternellement divisée, depuis +l'invention de la fraternité. + +Il y avait des royalistes, des jacobins, des girondins, des +thermidoriens, des modérés, des constitutionnels. + +Eh bien! quand l'_Actéon_ qui avait mangé sa dernière ration, eut été +ravitaillé généreusement, tous ces hommes qui représentaient la France +de 1801 se serrèrent les mains, se baignèrent de larmes, se souhaitèrent +toutes les félicités humaines, et leurs adieux se croisèrent longtemps +sur la mer, quand les deux navires eurent repris le chemin de leur +destination. + +Maurice, notre jeune transporté, n'avait pas perdu un seul incident de +cette scène. + +Il recevait la première des leçons que l'expérience des voyages lui +tenait en réserve, et tout ce que nous venons de remarquer plus haut, +s'agitait, en réflexion muette, au fond de son coeur. + +Trop faible encore pour affronter le grand air du pont, Maurice avait +assisté à cette touchante rencontre derrière la vitre de sa cabine, et +tout en observant, il avait écrit une lettre, non à sa famille et à ses +amis, mais à la seule personne qui remplissait son souvenir et son coeur. + +Cette lettre, modèle de candeur et de naïveté adolescentes, était donc +adressée à Lucrèce Dorio, que Maurice avait laissée, à la rue Mesnars, +le soir de son arrestation. + +On jugera des sentiments de ce jeune homme par l'honnêteté primitive de +son style et de son esprit. + +«Chère Lucrèce, + +«Un poète a écrit cette pensée: _Plus loin les corps, plus près les +âmes_! + +«Je sens aujourd'hui que cela est profondément vrai. + +«Ainsi, plus je m'éloigne de vous et plus je m'en rapproche. + +«Quand je serai aux extrémités de ce monde, votre âme, soeur de la +mienne, flottera autour de moi dans chaque rayon de soleil. + +«Des juges stupides peuvent séparer nos corps, mais aucune force humaine +ne peut briser cette chaîne invisible et immatérielle de deux âmes qui +ne sont qu'un souvenir. + +«Il est plus difficile de mourir qu'on ne pense, puisque je suis encore +parmi les vivants. + +«Mais je sais bien d'où m'est venue la force au dernier souffle de mon +agonie. + +«J'ai senti éclater en moi un si violent désespoir à l'idée de mourir +loin de vous, que la mort a reculé devant son oeuvre et m'accorde un +sursis. + +«Soyez heureuse dans ce temple d'or et de soie où votre divinité dérobe +au ciel ce qu'elle donne à la terre. + +«Gardez-moi votre amour qui se compose de toutes les tendresses écloses +dans le coeur de la femme, quand elle est à la fois épouse, soeur et mère, +et je crois alors que je pourrai attendre et vivre, car mon âme, c'est +votre amour. + + «MAURICE DESSAINS. + + «_A bord de l'Églé, en pleine mer_.» + +Comme il pliait cette lettre, le jeune passager, que nous continuerons +d'appeler Alcibiade, parut devant la cabine de Maurice, et lui dit: + +--Nous avons le meilleur des capitaines; c'est un vieux républicain +d'Aboukir, et tout en faisant son devoir, il aura beaucoup de +complaisance pour les déportés, dont il partage sournoisement les +opinions. Je vous apporte cette bonne nouvelle, citoyen Maurice +Dessains. + +Maurice regardait avec de grands yeux ébahis le passager, et cherchait +dans ses souvenirs le nom qu'il devait donner à cette figure. + +--Vous ne voulez donc pas me reconnaître, citoyen Maurice? dit Alcibiade +en souriant. +Eh bien! je vous laisse chercher; à bord tout sert d'amusement. Je +vous livre l'énigme de ma personne... En attendant, je vois que vous +venez de faire votre lettre comme tout le monde, et si vous craignez de +vous exposer à l'air, qui est très-vif, je serai heureux d'être votre +facteur. + +Maurice remercia d'un signe de tête, ferma sa lettre, mit l'adresse. + +_A la citoyenne Lucrèce Dorio, rue Mesnars, 1._ + +Et la remit au jeune passager, qui s'acquitta tout de suite de la +commission. + +Sans commettre le délit d'indiscrétion, Alcibiade crut pouvoir lire +l'adresse de cette lettre, avant de la confier à un passager de +l'_Actéon_. + +--Pauvre enfant! se dit-il, il ignore tout!... Voilà une lettre qui +n'arrivera pas à bon port. + +Et comme il se dirigeait vers la dunette pour réfléchir sur la conduite +qu'il devait tenir vis-à-vis de Maurice, il aperçut Sidore Brémond, +assis à côté du banc de quart. + +Le pilote fit le signe qui veut dire: Approchez-vous, et dit d'une voix +contenue: + +--Citoyen Alcibiade, j'ai confié la barre à mon lieutenant, et je suis +ici comme un chasseur à l'affût pour voir si _ce que vous savez bien_ +se montrera. Mon coeur me bat comme la première fois que j'entendis le +premier coup de canon de l'Anglais. + +--Mon brave timonier, dit Alcibiade en secouant la tête, ce que vous +attendez ne paraîtra pas. Oh! n'ayez point de souci!... tout va de mieux +en mieux... c'est moi qui ai consigné Maurice dans sa cabine; je suis +son second médecin: il en faut toujours un second pour corriger le +premier. + +--Que Dieu vous rende vos soins! dit Brémond en serrant la main +d'Alcibiade. + +--Voyez-le souvent, et venez plus souvent encore me parler de lui. + +--C'est convenu, mon patron... Adieu, j'entends la cloche qui sonne le +dîner: je meurs de faim; l'air de la mer est de l'absinthe première +qualité... Encore un mot, mon cher Sidore, comment se fait-il que +personne ne soit malade à bord depuis le départ? + +--C'est que nous avons eu presque toujours vent arrière, citoyen +Alcibiade... + +--Ah! voilà encore une chose maritime que j'ignorais, mon maître. + +--Je vous en apprendrai bien d'autres à Madagascar, dit le pilote en +riant; mais soyez toujours pour mon fils le second médecin qui corrige +le premier. + + + + +Nuit des tropiques. + + +XI. + + +L'_Eglé_ eut bientôt à subit la chance commune à tous les vaisseaux qui +sortent d'un port quelconque avec une brise favorable. + +La mer est presque toujours tranquille au rivage, comme pour séduire les +voyageurs; on s'embarque sur la foi de cette promesse azurée; on rêve +une traversée merveilleuse, une promenade à voiles sur un océan qui +s'est fait lac dans sa vieillesse, et qui a renoncé à sa vieille haine +contre les coquilles à trois-mâts. + +Puis tout-à-coup, le soleil se couvre la face, l'eau prend une teinte +livide, le navire se plaint, les toiles frissonnent, les mâts pleurent, +les pavillons et les flammes ont des accès de folie, et on entend des +voix qui dirent: _Voilà un grain!_ + +Un grain! quel petit mot pour une si grande chose! + +C'est la tempête inévitable, c'est l'insurrection des gouttes d'eau, la +bataille des vagues et des hommes. + +C'est le formidable phénomène que la science met sur le compte du vent, +et qui est produit, peut-être par de puissantes éruptions volcaniques, +ensevelies au fond des abîmes de la mer, et dont le Vésuve et l'Etna ne +sont que d'innocents échantillons, des miniatures de cabinet. + +Le pont de l'_Eglé_, balayé par le vent et argenté par l'écume des +vagues, n'est plus habitable que pour les matelots. + +Passagers et passagères gardent leurs cabines, et prient Dieu. + +La tempête a cela de bon qu'elle humilie l'incrédulité. + +Il y avait, à bord, quelques déportés encyclopédistes, qui traitaient +Robespierre de réactionnaire, parce qu'il reconnaissait l'_Être suprême_ +dans une loi insérée au _Moniteur;_ eh bien! ces philosophes, réunis +dans le club flottant de l'_Eglé_, priaient Dieu comme les autres, et ne +s'en cachaient pas. Il est fâcheux que les écrivains athées du XVIIIe +siècle n'aient pas navigué. + +Il était facile de nier Dieu sur le quai des Théatins et dans la rue +Guénégaud, quand il n'y avait pas même une barque pour descendre à +Saint-Cloud. + +Les mauvais jours succédaient aux mauvaises nuits. + +L'Océan s'obstine dans ses colères et dans sa vieille rancune contre les +vaisseaux et les marins. + +L'Océan a peut-être raison; il a ses habitants qu'il garde, et il veut +que la terre garde les siens, et comme il ne vient jamais se promener +dans nos vallons et sur nos montagnes, il s'indigne quand il voit la +terre se promener sur lui. + +Cependant, lorsqu'on s'approche du tropique, on trouve des vents légers +et tièdes, des flots cléments, des régions sereines. + +C'est le domaine du soleil; les vagues somnolentes ont perdu leur +énergie; le démon des tempêtes, vaincu par le feu du ciel, expire de +langueur au fond des abîmes. + +L'Océan se change en miroir et en lac où se regarde et se baigne le +soleil. + +Tant que dura cette série d'ouragans, le peuple de l'_Eglé_ ne se montra +point sur le pont. + +Le pilote et Alcibiade n'eurent que de rares et courtes entrevues. + +Le devoir enchaînait l'un au gouvernail et l'autre à la couchette de +Maurice. + +Cependant, comme une succession de tempêtes a son bon côté quelquefois, +l'_Eglé_, emportée par les ailes des vents et les cimes des vagues, +avait franchi des distances énormes; la première ligne du tropique fut +coupée dans le dernier de ces élans de l'agile corvette. + +Un soir, après le coucher du soleil, le vent tomba comme un tyran épuisé +par sa violence; la mer se nivela comme une plaine de saphir, et les +étoiles se clouèrent au firmament avec un éclat et une prodigalité +inconnus dans les nuits brumeuses du Nord. + +L'été se révéla soudainement, avec les splendeurs et les parfums de ses +nuits. + +Il n'y eut pas de transition; nous, sédentaires habitants des villes, +nous sommes obligés d'attendre les beaux jours, un calendrier à la main. + +Mais un vaisseau a l'heureux privilège, au milieu de l'hiver, de +déployer ses voiles et de courir à la conquête de l'été. + +En ce moment, les juges du 14 nivôse 1801 traversaient le Pont-au-Change +pour aller juger les pâles humains. + +Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier les glaçait avec douze degrés +au-dessous de zéro. + +Tous les déportés avaient envahi l'esplanade de la poupe, et ils +contemplaient, dans un religieux silence, cette nature révélée +spontanément, et qui les entourait de lumière, de parfums, de chaleur, +d'harmonies, de caresses, sous un ciel tissu d'or et semé des arabesques +de Dieu. + +La mer, si orageuse la veille, ressemblait à une femme qui, après avoir +soumis à de formidables épreuves son amant, le récompense par des +trésors d'extases. + +Toute la vie que la création porte en elle semblait pleuvoir du haut des +mâts, et suivre les ailes du vaisseau, avec le murmure mystérieux qui +s'exhale de toutes les lèvres de l'Océan. + +Cette caresse immense qui étreint l'homme, dans une nuit des tropiques, +acheva la résurrection de notre jeune déporté Maurice Dessains. + +Il était là, lui aussi, spectateur enivré de toutes ces augustes +merveilles. + +Il se sentait vivre pour la première fois; il aspirait avec des lèvres +altérées ce baume divin qui lui rendait la jeunesse avec ses joies +intérieures et ses beaux rêves de long avenir. + +Une voix humaine qui se serait élevée en ce moment eût été comme +l'insulte de l'esclave au triomphe de Dieu. + +Le choeur invisible des voix de la nuit chantait les grandeurs de la +création, et aucune bouche n'osait interrompre l'hymne des étoiles et +de la mer. + +Ainsi s'écoulaient sur le pont du vaisseau ces premières heures de +ravissement. + +Nul, parmi les conviés, ne quitta la place de ce festin que Dieu servait +à quelques hommes, et tous s'endormirent sous les tentes des mâts, en +attendant que le soleil, avec le premier baiser de ses rayons, vînt les +réveiller comme un officieux ami. + +Maurice, en ouvrant les veux, vit à son côté le jeune passager qu'il +n'avait pu reconnaître la veille. + +Et comme la familiarité s'établit naturellement tout de suite entre deux +voyageurs sur mer, ils avaient échangé quelques phrases et s'étaient +bientôt serré les mains, comme d'anciennes connaissances de Paris et de +la rue Mesnars. + +--Pauvre femme!--dit Maurice, qu'elle doit souffrir! Je viens de faire +un rêve bizarre... + +--Comme tous les rêves, dit Alcibiade. + +--Il me semblait, poursuivit Maurice, que j'étais assis, là-bas, sur la +corniche de la poupe, devant une mer qui charriait des étoiles, comme +ces fleuves qui charrient des grains d'or. J'éprouvais une joie +ineffable à sentir ma respiration libre et ma poitrine inondée de +fraîcheur: c'est la première fois qu'un rêve me donne cette volupté. La +voûte du ciel était sombre, comme si toutes les étoiles fussent tombées +dans la mer. Je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi, et je +m'écoutais vivre avec délices, comme l'égoïste anachorète de l'Océan. +Puis, après un intervalle dont l'horloge des rêves ne mesure pas la +durée, j'ai prêté l'oreille à une voix douce qui montait de la mer et +disait mon nom. Une femme, immobile comme une statue, s'est élevée +lentement jusqu'à moi, comme si la mer l'eût aidée dans cette ascension. +J'ai reconnu le visage de Lucrèce; son corps se perdait dans des nuages +d'étoffes de toutes couleurs; elle regardait fixement, et avec +tristesse, le pont du navire, sans se tourner un instant vers moi; puis +elle a étendu les bras, comme pour désigner du doigt quelque chose. Un +cri aigu est sorti de ses lèvres, et ce cri m'a réveillé. + +--Citoyen Maurice, dit Alcibiade, je vous trouve si bien portant ce +matin, que je crois pouvoir, sans danger pour vous, causer de la belle +Lucrèce, puisqu'elle vous poursuit encore dans vos rêves, et qu'elle +prolonge la rue Richelieu jusqu'à l'équateur... Voyons, parlez-moi avec +franchise, aimez-vous encore cette femme d'un amour sérieux? + +--Est-ce que tout amour n'est pas sérieux, citoyen Alcibiade? + +--Hélas! non, mon cher Maurice... Je crois que vous avez étudié +profondément _le Contrat social_, la théorie d'Anacharsis Clootz et la +Constitution de l'an VIII, mais que vous avez négligé l'étude de +l'amour... On aime une femme de plusieurs manières. Nous l'aimons pour +elle, pour nous, pour nos amis, pour nos rivaux, pour le public, pour +notre orgueil, pour nos sens, pour ses vertus, pour ses vices, pour ses +qualités, pour ses défauts, et quelquefois nous ne savons pas nous-mêmes +pourquoi nous l'aimons. Maurice, excusez mon indiscrétion, elle a un but +honorable, et vous en serez convaincu plus tard. Pouvez-vous me préciser +la nuance d'affection qui vous entraîne vers Lucrèce, et vous fait +tremper votre plume dans l'encrier du tropique pour lui écrire à la rue +Mesnars? + +--J'aime Lucrèce comme Saint-Preux aimait Julie, comme Torquato aimait +Éléonore, comme Chénier aimait Camille. Je crois toujours qu'il n'y a +pas deux manières d'aimer. + +--C'est que, voyez-vous, citoyen Maurice, dit Alcibiade, je tiens à vous +voir guéri radicalement à la poitrine et au coeur, au physique et au +moral; c'est pour cela que je vous parle ainsi. Puis, si je suis content +de vous, je vous promets une récompense que le roi le plus puissant ne +pourrait vous accorder. + +--Quelle récompense?--demanda Maurice, en ouvrant démesurément ses +grands yeux noirs. + +--Ah! c'est encore mon secret, trop curieux jeune homme... Avez-vous un +frère ou une soeur? + +--Non, dit tristement Maurice. + +--Eh bien! si je vous, disais, si je vous prouvais qu'ici, à bord de ce +navire, parmi cette colonie de passagers, vous avez un frère ou une +soeur que je puis mettre dans vos bras à l'instant même, vous +croiriez-vous récompensé? + +--Oh! ne me donnez pas ces illusions cruelles, citoyen Alcibiade; ne me +parlez pas de récompenses impossibles; je serai sincère avec vous sans +condition. + +--Lucrèce est votre premier amour? + +--Oui. + +--Vous n'avez jamais aimé d'autre femme? + +--Jamais... Est-ce qu'on aime deux femmes dans sa vie, citoyen +Alcibiade? + +--Mais oui, assez souvent même. + +--Quand on est veuf? + +--Avant. + +--À quel parti odieux ces hommes parjures appartiennent-ils? + +--Au parti du genre humain. + +--Alcibiade, vous calomniez! + +--Quand on calomnie l'univers, on ne calomnie personne... Enfin, +dites-moi, je vous prie, dites-moi quelle est votre opinion sur Lucrèce +Dorio? + +--C'est une femme digne de respect. + +--Ah! + +--Comment, ah! + +--C'est juste, Maurice, j'ai eu le tort de faire cette exclamation. Un +homme doit respecter toutes les femmes, et surtout celles qui veulent +s'affranchir du respect. Ne faisons rougir personne de ses vices; cela +décourage et empêche le retour à la vertu. + +--J'aime à croire, dit Maurice d'un ton sec, + +--Qu'aucune de ces paroles obscures ne regarde Lucrèce, et que vous ne +faites aucune allusion... + +--Oh! je parle en général, dit Alcibiade d'un ton léger, le spectacle de +la mer rend méditatif et sentencieux. Je laisse tomber des aphorismes +dans l'eau. + +--Citoyen Alcibiade, c'est moi, maintenant, qui vous demande de la +franchise, et surtout de la clarté... Si j'étais sur le point d'épouser +Lucrèce Dorio, et si je demandais un conseil à votre expérience et à +votre amitié, que me répondriez-vous? + +--Je vous répondrais sur-le-champ: Maurice, ne vous mariez pas. + +--Et pourquoi? + +--Parce qu'on ne doit jamais conseiller à un ami de se marier. Dans le +mariage le plus pacifique, il y a toujours une tempête, comme celle que +nous venons de subir, et alors on se brouille avec l'ami qu'on a +conseillé; quelquefois on se bat en duel avec lui, et on le tue pour +s'éviter d'être tué; cela s'est vu très-souvent. + +--Alcibiade, dit Maurice avec impatience, vous éludez mes questions avec +un art diabolique... Voici la dernière que je vous fais: Vous +connaissiez Lucrèce avant moi, que pensez-vous de cette femme sous le +rapport de la conduite, du caractère et des moeurs? + +--Lucrèce est une femme adorable, et voilà son défaut capital; c'est une +déesse: voilà son tort. Si vous l'épousiez, elle ne vous demanderait pas +un salon, elle exigerait un temple; il faudrait mettre un piédestal dans +sa corbeille de noces. Ce serait la coquetterie passée à l'état +olympien. Après le mariage, on ne recevrait pas de visites, chez vous, +mais des adorations; les bouquets seraient des encensoirs; les +compliments, des hymnes; les saluts, des génuflexions; les plafonds, des +coupoles. Son mari serait un grand-prêtre qui n'aurait jamais le loisir +de regarder seulement en face la divinité, au milieu de la cohue +d'adorateurs qui obstrueraient l'autel. Voulez-vous essayer du métier de +pontife conjugal; essayez, vous dirai-je, mais vous n'aurez pas assez de +vos yeux pour surveiller tant de lévites et tant de chérubins acharnés +contre votre repos de mari. + +Maurice appuya son coude sur le parapet du navire et sa tête sur sa +main, et parut absorbé dans ses réflexions. + +--Alcibiade, dit-il, après une longue pause, j'aime trop cette femme +pour examiner ce qu'il y a de faux ou de vrai dans le portrait que vous +m'en faites. Je conviens cependant que tout ce que j'ai vu dans les +habitudes intimes de Lucrèce donnerait quelque crédit à vos paroles, en +faisant la part de leur exagération... Au reste, que suis-je en ce +moment?... un malheureux! un déporté! un vagabond!... Est-ce bien le +moment de songer à un avenir qui ne peut jamais être à moi? + +--Voilà de la sagesse! dit Alcibiade... Voilà les bonnes réflexions +qu'inspire le spectacle de la mer et de l'infini! La folie est un bagage +qu'on laisse sur la terre... Et maintenant, je vous ai promis une +récompense, et je tiendrai ma parole... Maurice, la santé vous est +revenue, et si vous avez de la tendresse et de l'amour à dépenser, je +leur enseignerai une destination... Maurice, votre père est vivant, et +vous le verrez! + +En ce moment l'image de Lucrèce s'évanouit devant Maurice, et ses yeux, +son visage, son geste exprimèrent un ravissement qu'aucune parole ne +saurait rendre, aucun pinceau ne saurait saisir. + +Il essaya de parler, mais il ne trouva rien d'assez digne pour exprimer +l'allégresse qui éclatait dans son coeur. + +--Maurice, ajouta Alcibiade; quand le moment sera venu, je vous rendrai +votre père. Ceci est un secret entre nous. Ayez foi en ma parole. On ne +ment pas, quand une frêle planche vous sépare de l'abîme de l'Océan. Ce +que je vous dis est donc la vérité. Pas un mot de plus. Descendez à +votre cabine, et continuez-vous le repos salutaire de la dernière nuit. + +Pendant cet entretien, un marin, assis au pied du grand mât, regardait, +avec des yeux humides, le jeune Maurice, et ne perdait pas un de ses +gestes et de ses mouvements. + +C'était un père qui se _réjouissait de son fils_, comme la mère dont +parle le Livre Saint [6]. + +[Note 6: _Matrem filiorum lætantem_.] + + + + +Mer calme, coeur agité. + + +XII. + + +La rencontre de Maurice et de Louise sur le pont de la corvette était +inévitable, comme on le pense bien. + +Il y eut d'abord, de part et d'autre, une stupéfaction sans pareille, +comme si deux morts se retrouvaient vivants. + +Les demandes et les réponses se croisèrent entre leurs bouches avec une +vivacité qui n'attendait jamais les dernières syllabes. + +Louise mit pourtant plus de lenteur à expliquer sa trop mystérieuse +présence à bord de ce navire. + +Il est vrai que la candeur de Maurice était toujours prête à +s'accommoder d'un motif quelconque, ce qui enlevait aux explications de +Louise leurs plus scabreuses difficultés. + +Au reste, Alcibiade, qui avait prévu cette rencontre, avait aussi dicté +à Louise un rôle qui sauvait la délicatesse de la jeune femme, sans trop +s'éloigner de la vérité. + +Louise dit à Maurice que, dégoûtée de la vie depuis ses derniers +malheurs, elle avait accepté les secours d'un parent, et qu'elle allait +dans quelque colonie anglaise, où elle espérait vivre du travail de ses +mains. + +Cette rencontre portait avec elle son péril. + +Maurice avait voué depuis longtemps à Louise une affection fraternelle, +et, sans doute, il se refusait à l'idée d'élever ce doux sentiment à la +hauteur de l'amour. + +D'ailleurs, Louise était dans cette phase du veuvage où l'austère robe +de deuil semble exclure toute profane affection. + +Maurice se sentait donc à l'aise à côté d'une femme qu'il regardait plus +que jamais comme sa soeur. + +La rencontre se réduisait au bénéfice d'une liaison intime, mais chaste, +commencée dans une mansarde et continuée sur le pont d'un navire. + +C'était un incident providentiel qui allait adoucir les ennuis d'une +longue traversée, à la plus grande satisfaction de tous deux. + +Cette réflexion fut faite simultanément par Louise et Maurice, tant elle +était naturelle, et leur premier entretien ne roula que sur ce sujet. + +Voyager ensemble, se voir tous les jours, assister au coucher du soleil, +au lever des étoiles, au spectacle de l'Océan, aux manoeuvres du +vaisseau, associer enfin leur amitié mutuelle dans toutes les peines et +toutes les joies que cette vie maritime leur promettait à tous deux. + +Quel charme dans ce rêve qui, chaque jour, devait s'épanouir en +consolante réalité! + +Sidore Brémond et Alcibiade assistèrent de loin à cette première +entrevue de Maurice et de Louise, et ils s'en réjouirent, en songeant +qu'il y avait là une diversion heureuse dont le résultat, quel qu'il +fût, devait amener la guérison morale de notre jeune déporté. + +Aussi le père et l'ami se promirent-ils bien de favoriser par leur +absence, et de toute autre manière, tous les développements de cette +chaste union, de cette fraternelle amitié. + +Il est vrai que le marin et Alcibiade, beaucoup moins candides que +Maurice, hasardèrent sur le dénouement une opinion qu'auraient partagée +beaucoup d'hommes expérimentés. + +L'_Églé_ passait la ligne et voguait avec une lenteur qui ressemblait à +l'immobilité. + +Toutes les voiles avaient beau se cotiser pour recueillir un souffle, le +souffle était mort. + +Les longues flammes pendaient le long des mâts comme des peaux de +serpents exposées au soleil par un naturaliste. + +Le pavillon tombait lourdement de la poupe et traînait sa frange dans +l'eau. + +La mer ressemblait à une plaine de saphir toute coupée de lames d'or. + +C'était comme un désert sans bornes sur lequel on s'attendait toujours +à voir passer les étincelantes caravanes des ambassadeurs du soleil. + +Une rosée de lumière flottait dans l'air et couronnait d'une auréole la +cime des mâts, en distillant sur les toiles ses teintes splendides. + +Cependant une fraîcheur suave montait de la mer au pont du vaisseau, +comme l'éventail agité devant la face d'un émir. + +Les matelots, dispensés du travail par la léthargie de l'Océan, +dormaient sous les tentes avec une volupté qui se laissait lire sur +leurs visages, et leurs lèvres ouvertes aspiraient au vol cette haleine +exquise qui sortait, par intervalles, des profondeurs de la mer, entre +deux horizons embrasés. + +Louise avait adopté une place à l'écart, sur le pont, où elle +s'occupait, par contenance, d'un travail à l'aiguille qui lui permettait +de se livrer à toutes les distractions. + +Sa toilette de bord brillait par une négligence adorable; cependant, par +une coquetterie si naturelle qu'elle était innocente, aucun des charmes +de la jeune femme n'était perdu pour le plaisir des yeux. + +La robe de serge noire s'échancrait très-bas, au dessous de la racine du +col; les manches absentes laissaient à découvert deux bras charmants, +dont l'éblouissante nudité trouvait son excuse dans les ardeurs +intolérables du tropique; il était facile de voir que, toujours à cause +du climat équinoxial, la jeune femme avait réduit son ajustement à sa +plus indispensable simplicité; la robe accusait la beauté du corps, sans +aucune fraude clandestine, ainsi que cela se voit, ou plutôt ne se voit +point, dans les pays septentrionaux, où la rigueur du climat accumule +les étoffes intérieures avec une menteuse profusion. + +Au centre de ce foyer d'atmosphère lumineuse et flottante, aucun rayon +n'était plus éblouissant que le visage de Louise, et l'azur du ciel de +l'équateur n'était pas aussi doux au regard que la nuance de ses yeux. + +Partout cette merveille de beauté gracieuse aurait commandé l'adoration; +mais, sur le pont d'un navire, dans ces zones, berceau de l'amour; et +sous l'obsession de ce démon du midi qui brûle le corps et l'âme, la +beauté de Louise était un écueil plus terrible que le roc à fleur d'eau, +relevé par Davis sur ces mêmes parages de l'équateur. + +Maurice luttait avec insouciance devant ce péril, et à chaque instant, +il s'apercevait que l'amitié courait risque de changer de nom, et que le +doux mot de soeur qu'il adressait d'abord à Louise, se refusait à sortir +de ses lèvres, comme un mensonge. + +Un soir, au moment où le soleil couchant déchaînait une fraîche brise +sur les voiles plombées du navire, Maurice dit à la jeune femme: + +--Il me semble que le vent se lève, j'ai vu remuer les boucles de vos +cheveux, et votre tête est immobile sur votre travail. + +--Tant mieux! dit la jeune femme, en jetant un regard rapide par dessus +le bord, et le ramenant à son aiguille. Il serait temps de marcher un +peu. J'ai une crainte qui va vous faire sourire, citoyen Maurice. + +--Quelle crainte? + +--Écoutez. Puisque notre vaisseau ne marche pas, il me semble qu'il +pourrait se faire qu'il ne marchât plus. Le vent arrive de la terre, +dit-on, et la terre est si loin, qu'il n'a pas la force d'arriver +jusqu'à nous. + +--Eh bien! dit Maurice, quel grand malheur voyez-vous à cela! + +--Belle demande! Si le vaisseau ne marchait plus, faute de vent, nous +serions obligés de passer toute notre vie en pleine mer. + +--Je ne demande pas, mieux,--dit Maurice en souriant,--jamais je n'ai +connu un monde meilleur que celui qui m'entoure. Ce vaisseau est le seul +endroit habitable que je connaisse. Mes jours heureux ont commencé ici, +entre les deux tropiques. En débarquant que trouverai-je? À coup sûr ce +que j'ai quitté à mon départ, c'est-à-dire des hommes, des passions, des +haines, des vengeances, enfin cette chose inhumaine qu'on appelle +l'humanité. Ici je ne désire, je ne redoute rien. Je suis content de la +veille, et si je ne la regrette pas aujourd'hui, c'est que je suis sûr +qu'elle recommencera demain. J'aimerai cette petite brise, tant qu'elle +jouera, comme un doigt invisible dans la soie d'or de vos cheveux; mais +je ne l'aimerai plus si elle monte aux voiles de ce vaisseau. + +--Parlez-vous sérieusement, citoyen Maurice! Vous consentiriez à rester +ici, comme dans une île plantée de trois mâts, sans voir autre chose que +les oiseaux de passage, qui se perchent sur les vergues et disparaissent +quand ils se sont reposés? + +--Oh! certes, oui, j'y consentirais de grand coeur. Je suis prêt à signer +un bail perpétuel. J'ai pris à bord de si douces habitudes, que mon coeur +se déchirera quand il faudra les quitter. + +--Quelles habitudes?--demanda Louise avec une naïveté qui commençait à +se faire fausse. + +--Mais il me semble que vous les connaissez,--dit Maurice avec une voix +qui commençait à se faire émue;--je passe toutes mes journées auprès de +vous, et je n'ai même jamais donné un regard à ces oiseaux de passage +dont vous venez de me parler. + +--Citoyen Maurice,--dit Louise en souriant,--regardez là-haut... le vent +monte aux voiles. Les flammes remuent. Il y de petites rides sur la mer. +Votre désir ne sera pas exaucé. Je sens que nous marchons. Voyez comme +l'eau change de couleur... Regardez donc, citoyen Maurice, le soleil qui +nous fait ses adieux... Vous n'aimez donc pas voir le coucher du soleil +aujourd'hui? + +--Non. + +--Quel non sec!... et pourquoi, citoyen Maurice? + +--Parce que la nuit va tomber, et qu'un ordre du capitaine veut que les +passagères descendent à l'entrepont quand la nuit est venue... Si, au +moins, il y avait ici, comme partout, un long crépuscule; mais la nuit +tombe lourdement sur la ligne de l'équateur avec le dernier rayon du +jour. + +--Y a-t-il une raison pour cela?--demanda Louise en feignant de n'avoir +pas saisi le côté mystérieux de la colère de Maurice contre la nuit. + +--La science trouve toujours des raisons pour expliquer les phénomènes, +et quand la science a vu qu'il n'y avait pas de crépuscule sous +l'équateur, elle a prouvé qu'il ne devait peint y en avoir. + +--Voilà la nuit! dit Louise en se levant avec vivacité. + +--Vous descendez, Louise? + +--Il le faut bien... toutes les passagères ont déjà disparu... Adieu, +citoyen Maurice, à demain. + +--Adieu, Louise... maintenant je vais regarder les étoiles, puisque je +n'ai plus rien à regarder sur le pont. + +Maurice ne resta pas longtemps dans l'attitude de contemplation qu'il +avait prise après le départ de la jeune femme; une main tomba sur son +épaule; il se retourna et vit Alcibiade, habillé de blanc de la tête aux +pieds, comme un planteur. + +--J'ai travaillé tout le jour dans ma cabine--dit Alcibiade avec un +sérieux forcé--et je viens respirer aux étoiles un instant avec vous. + +--C'est vrai!--dit Maurice avec embarras--je ne vous ai pas rencontré +une seule fois, il me semble, sur le pont. De quoi vous occupez-vous? + +--Oh! d'une bagatelle... d'un mémoire que je veux envoyer à l'Académie +des sciences. + +--Un mémoire sur quoi? + +--Sur le phénomène de l'eau de l'Océan, dans les régions de l'équateur. + +--Vous avez remarqué un phénomène? demanda naïvement Maurice. + +--Oui, et depuis trois jours ce phénomène m'absorbe. J'ai découvert que +l'eau sur laquelle nous marchons ou pour mieux dire sur laquelle nous ne +marchons pas, est une eau presque douce, et qu'elle n'a ni bitume ni +sel. J'en ai causé avec le capitaine, qui ne sort jamais de sa chambre, +lui, et le capitaine m'a dit que demain nous nous enfermerions dans le +laboratoire de chimie, et que nous soumettrions à une analyse minutieuse +dix pintes d'eau de mer. Voulez-vous assister à cette expérience, +Maurice? cela vous amusera sans doute; que diable! il faut bien faire +quelque chose pour charmer l'ennui de ce calme plat. + +--Mais,--dit Maurice, toujours plus embarrassé,--je suis très-ignorant +de ces choses-là... Je ne vous serai pas d'une grande utilité... Ennui +pour ennui, j'aime mieux m'ennuyer sur le pont que dans un laboratoire. + +--Au fait, vous avez raison, Maurice. Moi, j'ai commencé, il faut que +j'aille jusqu'au bout. J'aurai terminé mon mémoire après-demain, et +ensuite... ensuite--ajouta-t-il d'un air épanoui et en se frottant les +mains,--je me livrerai à un amusement pour me récompenser de mon +travail. + +--Ceci est plus acceptable, dit Maurice. + +--Ah! justement, poursuivit Alcibiade, c'est la seule chose où je refuse +un associé. + +--Laissez-moi réfléchir, citoyen Alcibiade. + +--Épargnez-vous la peine de réfléchir sous l'équateur, il fait trop +chaud. Je vais vous dire la chose... Maurice, laissez-moi vous dire deux +mots, bien bas à l'oreille... J'ai découvert au fond de mon coeur, le +premier germe d'une passion. + +--Dans quel genre? + +--Genre féminin! belle demande! connaît-on une autre passion, à mon âge, +et sur le domaine de Vénus Aphrodite, pour parler encore un peu la +langue du Directoire défunt... + +--Vous avez un amour à bord?--dit Maurice, avec une émotion qu'il ne +s'expliquait pas bien. + +--Oui. + +Maurice trembla et s'affermit sur ses pieds, comme si le tangage et le +roulis l'eussent pris à l'improviste, après le calme plat. + +--Ah! vous aimez une femme du bord!--dit-il en riant faux. + +--Que voulez-vous,--poursuivit Alcibiade, en se dandinant comme un +marquis de comédie,--il faut bien que j'en finisse avec l'ennuyeuse vie +de garçon! La révolution m'a forcé d'être une antithèse vivante, +j'accepte mon destin. Je suis né gentilhomme et la République m'a fait +roturier; je suis né riche et la banqueroute m'a ruiné; je suis né +Parisien et la fantaisie va me faire Malgache; je suis né célibataire, +il faut que l'amour me fasse mari. + +--Vous vous mariez! dit Maurice toujours plus agité. + +--À l'arrondissement de Madagascar, c'est décidé. Ce sera un antithèse +de plus. Je ne suis pas veuf, et j'épouse une veuve. + +--Une veuve!--répéta Maurice comme un écho sépulcral;--il y a donc des +veuves ici? + +--Il y a des veuves partout. Ce n'est pas une veuve du Malabar que je +veux épouser! mais une blanche blonde, une Européenne charmante comme la +douceur, belle comme la grâce, divine comme la volupté. Je vous dirai +son nom demain. Adieu; je vais travailler à mon mémoire sur la nature +des eaux de l'Océan équinoxial. + +Maurice, foudroyé de stupeur, s'incrusta sur la poupe du vaisseau, où il +resta immobile comme la poulaine voisine qui figurait l'_Églé_. + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + * * * * * + +Coulommiers.--Imprimerie de A. MOUSSIN. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le transporté (1/4), by Joseph Méry + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (1/4) *** + +***** This file should be named 35319-8.txt or 35319-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/3/1/35319/ + +Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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