summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--35319-8.txt4232
-rw-r--r--35319-8.zipbin0 -> 71343 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
5 files changed, 4248 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/35319-8.txt b/35319-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..78d4d10
--- /dev/null
+++ b/35319-8.txt
@@ -0,0 +1,4232 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le transporté (1/4), by Joseph Méry
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le transporté (1/4)
+
+Author: Joseph Méry
+
+Release Date: February 18, 2011 [EBook #35319]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (1/4) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LE
+
+TRANSPORTÉ
+
+
+PAR
+
+MÉRY
+
+
+I
+
+
+PARIS
+
+GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,
+
+24, rue des Grands-Augustins.
+
+
+1852
+
+
+
+
+A
+
+JOACHIM HOUNAU.
+
+
+MON JEUNE AMI,
+
+Sans votre permission je vous dédie ce livre par des motifs que son
+titre vous expliquera mieux que je ne puis le faire moi-même.
+
+À l'inverse de beaucoup de publicistes, et désirant n'être pas de l'avis
+de tout le monde, j'envisage la transportation sous un jour nouveau et
+consolant. Ce livre est donc un remède que je vous offre; une
+consolation écrite par un médecin moral, votre ami.
+
+MÉRY
+
+Paris, 25 décembre 1848.
+
+
+
+
+Lucrèce Dorio.
+
+
+I.
+
+
+En ce moment on est en train de démolir un vaste hôtel, à l'angle de la
+rue Ménars et de la rue Richelieu; c'était autrefois une somptueuse
+résidence qui a subi la loi commune à tous les grands édifices
+parisiens.
+
+Le palais d'un seul va devenir la demeure d'une foule: dans le jardin
+on coupe les arbres pour planter des maisons.
+
+Cet hôtel était déjà divisé en plusieurs habitations, vers la fin de
+l'année 1800.
+
+Le rez-de-chaussée avait pour locataire une femme frappée de célébrité,
+une jeune élève du Directoire, nommée Lucrèce Dorio, malgré les
+registres de l'État civil qui la nommaient autrement.
+
+Depuis la mort du général Joubert, tué à la bataille de Novi quelques
+semaines après son mariage, beaucoup de jeunes femmes belles, oisives,
+et passionnées pour les toilettes de deuil, avaient embrassé la
+profession de veuves, et tenaient un rang fort distingué dans le monde
+galant.
+
+Ces femmes avaient toutes dans leur salon de réception, un portrait
+d'officier supérieur peint par un élève de David d'après un médaillon.
+
+Ce portrait, dont l'original avait oublié d'exister, représentait le
+mari tué dans les guerres italiennes, et la veuve le regardait souvent
+avec des yeux humides d'émotion, lorsqu'elle avait des spectateurs.
+
+La jeune Lucrèce Dorio, dont plusieurs vieillards de soixante-huit ans
+parlent encore, et qu'ils ont admirée à la première représentation de
+l'opéra bouffe _I Zingari in Fiera_, était une superbe brune à l'image
+des statues divines que le premier consul envoyait d'Italie à Paris,
+comme un Olympe de marbre.
+
+Vers cette époque de ferveur mythologique, une femme comparée dans
+_l'Almanach des Muses_, à Junon, à Vénus, à Flore, arrivait, entre deux
+hémistiches, à la célébrité parisienne, et voyait incessamment fumer
+dans sa retraite l'encensoir païen des quatrains.
+
+Tel fut le destin classique de Lucrèce Dorio: chantée par M. Vigée dans
+une _héroïde_, elle fut proclamée déesse, à l'angle de la rue Ménars, et
+l'ombrageuse police qui exploitait alors très-habilement les déesses
+dans un intérêt de surveillance consulaire, mêla quelques-uns de ses
+affidés profanes au cortège des pieux adorateurs de Lucrèce Dorio.
+
+Un soir de décembre 1800, la belle Lucrèce tisonnait devant sa cheminée
+de salon, comme une Vestale, et suivait le mouvement des aiguilles de sa
+pendule, avec un intérêt qui ressemblait à de l'ennui.
+
+Deux candélabres, hérissés de bougies, illuminaient ce petit temple, et
+donnaient à la déesse un éclat de beauté fabuleuse.
+
+Chaque pièce de l'ameublement était une imitation de l'antique.
+
+Les fauteuils se déguisaient en chaises curules, les guéridons en
+trépieds, les tables en autels, les bougeoirs en lampes sépulcrales.
+
+On voyait sur les panneaux des portes des cimeterres en sautoir, agrafés
+par des liasses de foudres à dard, le tout surmonté d'un casque de
+consul avec un cimier éploré.
+
+Tullie, la jeune camériste, entra familièrement, comme une confidente
+de comédie, et dit d'une voix prudente:
+
+--Madame reçoit-elle ce soir?
+
+--Oui et non, répondit Lucrèce, en se renversant nonchalamment sur sa
+chaise curule, et en croisant sur son sein ses beaux bras, antiquement
+nus, selon les moeurs du Directoire.
+
+--Cela veut dire que madame ne recevra pas le citoyen Périclès? ajouta
+Tullie.
+
+--Est-il venu? demanda Lucrèce.
+
+--Il est dans l'antichambre...
+
+--Que fait-il?
+
+--Il souffle sur ses doigts, madame.
+
+--Tullie, envoyez le citoyen Périclès à Feydeau, où je suis.
+
+--C'est bien, madame est à Feydeau.
+
+Tullie sortit pour exécuter cet ordre.
+
+Quelques moments après, un coup de marteau retentit sur la porte
+extérieure, et Tullie rentra en disant en sourdine:
+
+--Madame est-elle aussi à Feydeau pour le citoyen Georges Flamant?
+
+--Ah!--dit Lucrèce avec un mouvement convulsif,--les dieux ne me
+délivreront pas de cet ennuyeux mortel!.... Dites à Georges Flamant que
+le froid m'a saisie hier, au Carrousel, à la revue du citoyen premier
+consul, et que mon médecin m'a ordonné le lit et la transpiration.
+
+--Le citoyen Georges Flamant est un fin matois qui n'en croira pas un
+mot.
+
+--Cela m'est bien égal, dit Lucrèce en congédiant d'un brusque
+mouvement de tête, sa femme de chambre.
+
+Tullie s'inclina, frotta ses petites mains, et sortit pour congédier le
+nouveau visiteur.
+
+Lucrèce prit sur un trépied _l'Almanach des Grâces_, et lut une idylle,
+pleine de naïveté bocagère, intitulée la _Chaumine de Daphnis_, dont
+l'auteur était Marcel Chauvaron, capitaine dans les hussards de
+Berchigny.
+
+A cette époque, la poésie champêtre était cultivée par les héros
+d'Arcole, de Lodi, de Marengo, et la poésie belliqueuse par de
+très-jeunes citoyens d'un caractère doux, qui écrivaient des poèmes
+épiques pour s'affranchir de la conscription.
+
+L'auteur d'une épopée, appelé par le sort sous les drapeaux, se
+présentait au conseil de révision son manuscrit en douze chants à la
+main; il se déshabillait à l'ordre du président, qui lui demandait
+ensuite:
+
+--Quelle est votre infirmité naturelle?
+
+--J'ai fait un poème épique répondait le conscrit, et il présentait son
+rouleau.
+
+Le secrétaire du conseil l'ouvrait, et après avoir lu le premier vers
+toujours ainsi conçu:
+
+ Je chante les fureurs de Mars et de Bellone,
+
+il disait au poète:
+
+--Habillez-vous, poltron; votre ouvrage sera examiné par l'Institut.
+
+Après l'idylle, la belle Lucrèce commençait la lecture d'une héroïde sur
+les amours de Sapho, lorsque la voix de Tullie annonça le citoyen
+Alcibiade.
+
+Lucrèce ferma le livre et demanda vivement à son miroir si l'ennui
+n'avait pas dérangé ses beaux cheveux, dessinés par le célèbre coiffeur
+Amiel, d'après la tête de la Vénus capitoline, dernier présent du
+premier consul au Musée du Louvre.
+
+La femme de chambre comprit cette réponse, et introduisit le citoyen
+Alcibiade.
+
+C'était un de ces _beaux_ qui allaient se faire admirer par les dames
+romaines, au portique d'Octavie.
+
+Seulement le citoyen Alcibiade s'éloignait, par le costume, de ses
+modèles antiques.
+
+Son habit d'un vert exagéré, secouait deux fleuves de boutons de nacre
+sur un vaste gilet à ramages, ouvert à deux battants.
+
+Son menton s'absorbait dans le gouffre d'une cravate aux noeuds
+vagabonds.
+
+Deux chaînes de montres absentes flottaient à la ceinture de sa culotte
+de casimir chamois, et ses cheveux pétris de poudre, se divisaient en
+cadenettes sur les tempes, et se rejoignaient dans un rouleau massif,
+sous le collet de l'habit vert.
+
+Type de la jeunesse bourgeoise de 1800, le citoyen Alcibiade avait
+adopté des manières alertes et fringantes, en opposition tranchée avec
+l'antique raideur monarchique, et le collet monté de l'OEil-de-Boeuf.
+
+On avait abandonné ces pompeuses exhibitions de l'individu aux acteurs
+pailletés de la Comédie Française.
+
+Il y avait déjà l'abîme d'un siècle entre le bon ton traditionnel du
+marquis se transportant lui-même avec solennité comme une relique, et
+l'ébouriffant muscadin du Consulat, vive créature, prodiguant les
+gestes, les éclats de rire, les contorsions, dans des flots de poudre
+blanche et de madrigaux païens.
+
+Le citoyen Alcibiade entra en fredonnant l'air du _Tableau_ de Grétry,
+l'opéra du jour:
+
+ Non, jamais je ne changerai!
+
+Et se dépouillant d'un vaste manteau à broderies d'or, il baisa la main
+de Lucrèce, prit un fauteuil, le fit pirouetter sur un de ses pieds, et
+s'assit lestement après la troisième évolution du fauteuil.
+
+--Un temps abominable! dit-il sans attendre la demande obligée. Un vrai
+jour de nivôse. Décembre ne veut pas avoir l'air d'avoir usurpé son
+nouveau nom. Il pleut du blanc, comme disent les royalistes. Partout des
+rubans de neige. J'ai laissé mes pieds dans la rue Richelieu. Pas un
+fiacre sur place! Il y a pourtant cent cinquante voitures publiques à
+Paris! Ma déesse a fort sagement fait de garder son temple ce soir.
+
+--J'ai voulu me préparer à sortir demain, citoyen Alcibiade.
+
+--Ah! oui! ma belle Cypris! demain! Grande soirée au théâtre de la
+République. Nous y serons tous. On chante _l'Oratorio_ d'Haydn, la
+_Création du monde_ parodiée en vers français, par le citoyen Ségur
+jeune, comme dit la _Gazette_. Le premier consul y sera.
+
+--Et moi aussi, dit Lucrèce, j'y serai.
+
+--Charmant! s'écria le citoyen Alcibiade; nous aurons Mars et Vénus à
+l'oratorio. Aussi, la _Gazette_ annonce que le prix des places est
+doublé.
+
+--Il faut bien venir au secours de ces pauvres théâtres qui meurent de
+faim et de froid, dit Lucrèce; c'est le devoir des femmes. Les hommes
+sont aux armées et les petits écus en émigration.
+
+--Il y avait foule hier, ma Phryné, à la première représentation
+d'_Owinska_, à Feydeau.
+
+--Du citoyen Grétry?
+
+--Non, belle Aspasie, du citoyen Gaveaux. J'aime mieux son opéra de
+l'_Amour filial_; mais madame Scio a chanté hier comme une sirène. On
+ne chante pas mieux dans l'Olympe quand Orphée y donne des concerts.
+J'étais dans la loge de Corinne, qui, parole d'honneur, a porté beaucoup
+de tort au succès de madame Scio.
+
+--Corinne a chanté?
+
+--Non, belle naïade; elle a suspendu à la ceinture de sa loge un châle
+que la favorite de Tippo-Saëb a vendu à un aristocrate anglais.
+
+--La mode des châles ne prendra pas,--dit Lucrèce d'un ton dédaigneux;
+--une femme bien faite ne s'emprisonnera jamais dans ces nuages de coton
+indien. On n'a pas reçu des dieux une jolie taille pour la cacher en
+public.
+
+--Voilà justement, ma Danaë, dit Alcibiade, ce que disait hier soir la
+blonde Lesbie, dans un entr'acte d'_Owinska_.
+
+--Quelle langue parlez-vous ce soir! citoyen Alcibiade?--interrompit
+brusquement Lucrèce,--allez-vous passer devant moi la revue de vos
+maîtresses, comme Dorat, le poète sentimental, qui en avait cinq! [1]
+
+[Note 1: Dorat commence ainsi une de ses pièces, dans la première édition
+de ses oeuvres:
+
+ Il est passé le temps des cinq maîtresses.
+
+La critique s'étant récriée contre ce nombre, le poète mit _trois
+maîtresses_ à la seconde édition, et après une nouvelle exclamation
+satirique de Morellet, la troisième édition réduisit Dorat à _deux
+maîtresses_.]
+
+--Vous me croyez donc bien fat, divine Lucrèce!--dit Alcibiade en se
+levant sur la pointe d'un pied, avec une pirouette;--quelle idée
+vulgaire avez-vous de moi? votre esprit de jeune sybille ne m'a donc
+point deviné? Montez sur votre trépied, ô belle prêtresse, et
+abaissez-vous à lire dans mon coeur.
+
+--Je n'ai pas le temps de rendre des oracles à domicile; j'attends une
+visite: ouvrez vous-même le livre de votre coeur, et si le chapitre n'est
+pas long, lisez-le-moi.
+
+--Vous attendez une visite, madame?
+
+--Oui,--dit la jeune femme, avec un mouvement de dépit,--mais lisez
+toujours.
+
+--Un jeune homme, sans doute?...
+
+--Non, un vieillard.
+
+--Qui se nomme?
+
+--Maurice Dessains.
+
+
+
+
+Lucrèce Dorio.
+
+(SUITE.)
+
+
+II.
+
+
+--Un vieillard de vingt-deux ans! dit Alcibiade.
+
+--Poitrinaire au troisième degré. On est vieillard à tout âge, quand on
+doit mourir le lendemain.
+
+--Ce pauvre Maurice est à la veille de sa mort, et il vous rend une
+visite aujourd'hui, avec ce froid noir qui me tue, moi, gros garçon
+vigoureux et incrusté dans la vie comme Hercule à trente ans!... Il y a
+quelque énigme là-dessous, mon beau sphinx. Je ne savais pas que le mont
+Cithéron se fût aplani dans un rez-de-chaussée de la rue Ménars. Prenez
+garde aux OEdipes de la police du préfet Dubois; ils devinent tout, et
+ils dévorent les sphinx.
+
+--Alcibiade, taisez-vous!--dit la jeune femme avec un regard sévère, et
+pleine d'émotion.--Nous sommes ici comme dans la rue, et la neigé
+amortit le bruit des pieds des passants. Il y a des oreilles collées
+peut-être contre mes volets extérieurs...
+
+--Pauvres oreilles! je les plains comme celles de Midas,--dit Alcibiade
+en riant,--douze degrés au-dessous de zéro! Les mouchards sont trop mal
+payés pour faire le pied de grue dans la neige; ils savent que Maurice
+Dessains vient chez vous, et ils ne quitteront pas, ce soir, le coin de
+leur feu pour apprendre ce qu'ils n'ignorent pas.
+
+--Maurice Dessains,--dit Lucrèce négligemment,--est donc un jeune homme
+bien dangereux?
+
+--Pour les femmes, non, mais pour le gouvernement, oui.
+
+--Quelle plaisanterie!--dit Lucrèce, avec un éclat de rire modulé sur
+des notes fausses;--quoi! Maurice Dessains, cette créature frêle, pâle,
+valétudinaire, est un danger pour le géant des Pyramides et de Marengo!
+Alcibiade, vous êtes fou!
+
+--C'est toujours l'injure qu'on jette à l'homme sage!... Pisistrate
+disait à Minerve: _Folle déesse, mère de la folle Athènes, pourquoi
+n'es-tu pas restée dans la tête de Jupiter!_ Vous voyez comme de tout
+temps on a traité la sagesse!... Est-ce que je vous ai parlé du premier
+consul? Qu'a de commun le citoyen Dubois avec le citoyen Bonaparte! La
+police fait son métier de police; elle travaille pour son compte; elle
+se croit le gouvernement; elle se garde d'abord elle-même, pour
+s'épargner une chute dans le ruisseau. Le premier consul est aux
+Tuileries, il s'occupe des funérailles de Kléber et de Desaix; des
+affaires du général Menou, qui est en Égypte; du Trésor public, qui
+souffre; de notre marine aux abois; de la société qu'il faut
+reconstruire; de l'Anglais, qui s'habille tour-à-tour en Russe, en
+Allemand, en Hollandais pour tracasser la France; il s'occupe de tout
+enfin, excepté de la police, de la rue Ménars et du valétudinaire, votre
+ami, qui doit mourir demain.
+
+--C'est bien, Alcibiade, je vous pardonne vos épigrammes en faveur de
+votre enthousiasme pour le premier consul; mais vous avez oublié une
+chose, la seule intéressante ici; dites-moi quel danger fait courir à
+la police du citoyen Dubois ce pauvre Maurice Dessains?
+
+--Parbleu! votre Maurice est un conspirateur jacobin qui joue le rôle
+de poitrinaire, comme Brutus jouait le rôle de fou...
+
+--Maurice conspire... et contre qui? reprit Lucrèce Dorio.
+
+--Belle demande! contre le premier consul!... Ce n'est pas contre
+l'empereur de la Chine.
+
+--Oh! c'est une atroce calomnie, citoyen Alcibiade! Si vous n'êtes que
+l'écho, je vous pardonne; mais si tous êtes la voix, sortez!
+
+--Alors, je reste,--dit froidement Alcibiade, on ne chasse pas un écho.
+
+La figure de Lucrèce avait pris une expression singulière qui traduisait
+dans ses nuances et ses lignes une foule de ses sentiments.
+
+La nonchalante déesse redevenait mortelle, avec toutes les heureuses
+passions de la femme: une pâleur subite effaçait l'incarnat savoureux de
+ses joues et de ses lèvres; des étincelles électriques jaillissaient de
+ses beaux yeux noirs; un frisson courait sur ses épaules nues, et ses
+petites mains se crispaient en serrant les têtes de griffons de son
+fauteuil.
+
+Le citoyen Alcibiade, debout et mollement appuyé contre la cheminée,
+croisait, avec grâce, deux bas de soie, étirés dans toute leur longueur,
+du genou à l'escarpin, et regardait le plafond, comme on regarde le ciel
+pour voir si la fin de l'orage approche.
+
+--Belle Lucrèce,--dit-il après un moment de silence,--du haut de
+l'Olympe où vous êtes, vous ne voyez pas les petites choses de la terre.
+Assise au banquet des dieux, vous ignorez ce que font les hommes: eh
+bien! permettez-moi de vous l'apprendre. À Paris, on conspire partout.
+Les chouans du treize vendémiaire conspirent; les thermidoriens
+conspirent; les émigrés conspirent; enfin, on affirme que Bonaparte,
+contre lequel tout le monde conspire, conspire lui-même pour ramener aux
+Tuileries le premier Bourbon qui lui tombera sous la main...
+
+--Et vous ajoutez foi à toutes ces horreurs?--interrompit la jeune
+femme.
+
+--Je crois le vrai, je repousse le faux, répondit tranquillement
+Alcibiade; il y a des complots organisés, c'est incontestable. Le calme
+est à la surface, l'orage est au fond: il remontera, j'en suis sûr.
+Soyez prudente; c'est un conseil d'ami que je vous donne. Laissez
+conspirer les hommes à leur aise, puisque c'est leur manie, mais écartez
+les conspirateurs de votre gynécée. _L'arme de la femme_, a dit un
+ancien, _est une aiguille et non pas un poignard_. Vous me trouvez bien
+sérieux, ce soir, ma belle Lucrèce; mais permettez-moi de cesser de rire
+un instant, parce que je sais trop que nous nous égorgerons demain.
+
+--Et comment êtes-vous si bien instruit de ce que tout le monde
+ignore?--dit Lucrèce avec un sourire ironique,--vous, jeune homme de
+dissipation, de folle vie, de plaisirs ténébreux? vous, l'insouciant
+libertin qui ne fréquentez dans Paris, que des femmes de galant renom,
+et qui ne lisez dans les gazettes que l'annonce des spectacles du soir?
+
+--Ah! c'est précisément mon genre de vie qui me donne la connaissance
+de tout, ma divine Lucrèce, et si vous ne m'aviez pas interrompu,
+tout-à-l'heure, avec les cinq maîtresses du poète Dorat, vous sauriez
+déjà quel homme je suis sous l'enveloppe d'un berger de ville,
+endimanché par Watteau.
+
+--Voilà qui promet beaucoup à la curiosité d'une femme, dit Lucrèce en
+souriant; regardez ma pendule, elle a dix minutes à tous donner.
+
+--Votre pendule est bien avare, ce soir, madame, mais je ne prendrai que
+la moitié de ses dons. Ce sera beaucoup trop encore pour vous expliquer
+comment le genre de vie que je mène m'initie à tous les secrets des
+misères de la femme et des étourderies du conspirateur, dans l'étrange
+époque où nous vivons...
+
+La jeune femme appuya sa tête sur le dossier de son fauteuil, pour
+prendre une pose favorable d'audition. Alcibiade poursuivit ainsi:
+
+--Je suis né, belle Lucrèce, pour aimer le vice, et un jour de bonne
+réflexion, je me suis effrayé de ce penchant naturel. J'ai voulu
+combattre; j'ai été vaincu. Le vice a été le plus fort. Alors, j'ai dit:
+le vice n'est peut-être pas aussi vicieux qu'on le pense: la bonne
+nature, en le créant avec prodigalité, a eu sans doute une intention
+mystérieuse qu'il faut découvrir. Ainsi raisonnant, je suis arrivé à
+cette conclusion: le vice est l'engrais qui fait germer la vertu. En
+regardant autour de moi, j'ai vu beaucoup de jeunes femmes, perdues
+d'honneur et devenues marchandises vivantes; quelle cause, me suis-je
+demandé, a produit tant de hontes publiques? Les froids sophistes m'ont
+répondu: «Ces femmes sont nées avec de mauvais penchants; ce sont des
+victimes de leurs passions.» La réponse ne m'a pas satisfait. J'ai mieux
+aimé interroger les victimes, et il m'a été démontré que la misère était
+la source du mal. Douze ans de malheurs viennent de passer sur nous. Le
+travail a cessé de nourrir les pauvres familles. Il a fallu se battre
+au-dedans et au-dehors. Les hommes ont disparu; mais les orphelins
+restent. Il n'y a plus de couvents, on les a vendus pour faire des
+assignats. Quelle ressource peuvent trouver ces jeunes filles? La
+rivière ou la prostitution. Toutes n'ont pas le courage de mourir; elles
+se vendent et elles vivent, c'est plus aisé...
+
+--Cela suffit,--interrompit Lucrèce, en recueillant dans son mouchoir
+deux perles qui tombaient de ses yeux.
+
+--Voilà un sujet de conversation intolérable pour moi!
+
+Et la jeune femme roidissant son bras, et ramenant sa main sur son
+front, ajouta:
+
+--Les hommes vivent de révolutions, de guerre civile, de batailles,
+d'échafauds; ils enlèvent aux femmes leurs pères, leurs frères, leurs
+maris, et ils nous flétrissent ensuite, quand nous devenons ce qu'ils
+nous ont faites!... En quel horrible temps vivons-nous!
+
+--Belle Lucrèce,--dit Alcibiade, en regardant la pendule,--mon sursis
+est expiré. Je vous ai exposé le commencement de ma théorie, j'espère
+un jour vous en démontrer la fin, en action. Tenez-vous joyeuse, et
+reprenez vos sourires. La tristesse ne doit jamais sortir du fond du
+coeur, et il faut toujours que notre visage soutienne son mensonge de
+gaîté devant nos amis et notre miroir.
+
+--Adieu, Alcibiade,--dit Lucrèce avec émotion; vous valez mieux que
+votre renommée...
+
+--Et vous aussi, Lucrèce... nous nous connaissons.
+
+Le citoyen Alcibiade s'enveloppa de son manteau, tendit sa main à
+Lucrèce, à travers une masse flottante de gros drap bleu, et dit-en
+sortant:--A demain, à l'oratorio d'Haydn.
+
+
+
+
+L'écueil du conspirateur.
+
+
+III.
+
+
+Comme toutes les jeunes femmes qui affectent une grande gaîté devant des
+témoins, Lucrèce redevint profondément triste quand elle se retrouva
+seule.
+
+Le bruit sourd que fait une voiture, en roulant sur un pavé couvert de
+neige, la fit tressaillir au milieu de ses réflexions.
+
+Elle se leva vivement, courut à la fenêtre et prêta l'oreille au dehors.
+
+Cette fois, Tullie ouvrit la porte du salon, et n'annonça personne.
+
+Un jeune homme entra, fit un salut respectueux et prit place au fauteuil
+désigné.
+
+C'était Maurice Dessains; sa figure pâle et sérieuse traduisait les
+souffrances de l'âme et du corps; l'abattement se peignait dans tous ses
+membres; la vie semblait s'être réfugiée dans ses yeux noirs, où elle
+flamboyait de cet éclat désespéré dont brille le feu qui va s'éteindre.
+
+Ses cheveux, taillés jusqu'à la racine, laissaient à découvert cette
+forme de tête séraphique, où fermente l'exaltation; il portait le
+costume sévère des puritains du jour.
+
+L'étroite houppelande brune, à large collet, boutonnée jusqu'au menton.
+
+Une distinction suprême accompagnait chaque mouvement et chaque geste de
+ce jeune homme, qu'une sensibilité trop précoce et les terribles
+émotions d'une période de sang avaient changé en vieillard.
+
+--Vraiment, je ne vous attendais pas ce soir, Maurice, dit la jeune
+femme en activant le feu de la cheminée. Le temps est horrible... c'est
+bien imprudent à vous de sortir... Comment vous trouvez-vous
+aujourd'hui?
+
+Un sourire triste comme un rayon d'automne traversa le visage de
+Maurice.
+
+--Je vais de mieux en mieux, dit-il d'une voix altérée; je sens que ma
+guérison approche. On ne souffre pas longtemps quand on souffre
+beaucoup... On meurt, c'est la plus sûre des guérisons.
+
+--Peut-on parler ainsi, à votre âge!--dit Lucrèce, avec une voix qui
+s'efforçait de vaincre son émotion.
+
+--Chez vous, l'âme est en lutte avec le corps; le docteur Broussais vous
+l'a dit: l'une est forte, l'autre faible. Rétablissez l'équilibre par le
+repos et le calme. Affaiblissez l'esprit, et vous fortifierez le corps.
+La médecine a souvent raison.
+
+--C'est mon avis... elle m'a condamné.
+
+--Vous mentez, Maurice!... Hier, j'ai encore consulté pour vous le
+docteur Rigal qui a étudié votre état, et qui connaît très-bien votre
+organisation. Il m'a fait beaucoup de demandes sur le genre de vie que
+vous meniez. J'ai répondu à tout, avec franchise, comme un témoin devant
+un tribunal. Je tenais à être éclairée, et je ne voulais pas provoquer,
+par des mensonges, une réponse rassurante qui ne m'aurait point rassurée
+du tout. Or, le docteur Rigal pense, comme le docteur Broussais, que
+votre jeunesse est pleine de généreuses ressources qui vous sauveront,
+si quelque désespoir mystérieux n'a pas intérêt à changer votre maladie
+en suicide... Maurice, je n'admettrai jamais cette dernière et horrible
+supposition.
+
+--Vous avez raison, Lucrèce,--dit le jeune homme, avec un ton ironique;
+--moi, vouloir sortir de la vie par la porte d'un suicide que la nature
+a la bonté de m'ouvrir! quelle aberration! les hommes qui portent sur
+eux des mains violentes sont des infortunés qui fléchissent sous le
+fardeau de la vie, et tombent, avec l'espoir de se relever dans un monde
+meilleur, ou de savourer, à leur dernier soupir, l'éternité du néant;
+mais, moi, quelle raison me conseillerait un suicide! Je suis orphelin,
+pauvre, souffrant, déshérité; j'ai ouvert mes lèvres d'adolescent à
+l'air de la liberté, et la liberté meurt ou va mourir; j'ai rempli ma
+tête de rêves et d'illusions sublimes, et l'ouragan venu d'Égypte a
+balayé ce mirage, devant moi, le 18 brumaire, à l'orangerie de
+Saint-Cloud! j'ai cherché mon père dans les préaux de toutes les
+prisons, dans l'égout sanglant de tous les échafauds, dans les herbes de
+tous les cimetières, et je n'ai trouvé partout que des ossements ou des
+cadavres sans nom! et vous voudriez que j'abandonne follement les
+douceurs d'une pareille vie! Moi! un déserteur de la félicité! oh! je
+ne commettrais pas ce crime d'ingratitude envers le destin; je laisse
+le suicide aux malheureux; mes béatitudes rejettent bien loin la
+consolation de la mort.
+
+--L'ironie de l'enfer est peinte sur votre figure!--dit Lucrèce en
+regardant, avec épouvante, le visage de Maurice.--L'imprudent! il se
+poignarde en parlant ainsi!
+
+Et prenant cette voix d'or où vibrent toutes les tendresses de la femme,
+elle ajouta:
+
+--Maurice, vous n'aimez donc plus personne dans ce monde... pas même
+ceux qui vous aiment?... Le suicide est le dernier effort de l'égoïsme.
+Celui qui se tue volontairement s'est habitué à se croire seul ici-bas;
+il ne voit personne autour de son orgueil; il ne s'informe point si
+l'arme qui le tue ne peut tuer que lui du même coup... Maurice, est-vous
+ainsi fait?
+
+--Lucrèce,--dit le jeune homme d'un ton lent et mélancolique,--vous
+attribuez toujours ma tristesse incurable à des causes qui n'existent
+pas. Je mourrai, si Dieu le veut, mais je ne commettrai pas le crime
+d'accélérer ma mort... Toutefois, si je la rencontre, je ne la fuirai
+pas...
+
+--Vous partez donc pour l'armée, Maurice?--demanda vivement Lucrèce, en
+saisissant les mains du jeune homme.
+
+--Plût à Dieu! Lucrèce... Heureux les vaillants qui sont tombés pour la
+République à côté du noble Desaix ou de Dupetit-Thouars, vainqueurs ou
+vaincus, toujours glorieusement, à Marengo ou à Aboukir!.. Moi... cela
+m'est refusé!... A la première étape, mes pieds fléchiraient sous
+l'armure du soldat! Avant le champ de bataille, je trouverais
+l'Hôtel-Dieu...
+
+--Alors, Maurice, vous avez un duel:--dit la jeune femme, en jetant ses
+bras autour du col du jeune homme, et avec un accent ineffable de
+sensibilité--vous avez un duel?
+
+--Non, Lucrèce, non.
+
+--Ce _non_ est bien timide, Maurice; les femmes devinent tout, quand les
+hommes se taisent. Vous avez un duel, avec quelque chouan du 13
+vendémiaire, avec quelque fils de thermidorien, avec quelque soldat de
+l'orangerie de Saint-Cloud? On n'entend parler que de cela dans Paris!
+C'est la guerre civile en détail...
+
+--Vous vous trompez, Lucrèce,--interrompit Maurice avec un sourire
+forcé,--si vous êtes assez bonne pour prendre quelque souci d'un pauvre
+malade, ne cherchez point le péril là où il n'est pas.
+
+--Et où est le péril?
+
+--Le péril!...--répondit Maurice avec un embarras mal déguisé... il y
+a toujours du péril quelque part, au temps où nous vivons... le péril
+court les rues depuis dix ans...
+
+--Si cela est ainsi,--dit la jeune femme en se levant, vous ne sortirez
+pas de chez moi; je vous garde à vue; vous êtes mon prisonnier.
+
+À cette menace, Maurice ne put réprimer un mouvement involontaire qui
+n'échappa point à Lucrèce, et justifia ses soupçons.
+
+--Écoutez-moi, Lucrèce,--dit Maurice en affectant du calme,--vous saurez
+toute la vérité.... Mais attendez un jour encore... Demain soir, je vous
+apprendrai tout..... Maintenant, j'ai de grands devoirs à remplir, et...
+
+--De grands devoirs!--interrompit Lucrèce,--je n'attendrai pas demain
+pour les connaître. Je les connais.
+
+--Impossible!--dit Maurice en fixant ses regards sur le visage de
+Lucrèce.
+
+--Impossible, dites-vous, Maurice? Eh bien! vous allez voir!.... Vous
+conspirez contre le premier Consul!...
+
+Maurice bondit sur son fauteuil, et une rougeur vive colora sa pâle
+figure d'agonisant.
+
+--Ah!--poursuivit Lucrèce,--pauvre jeune homme, vous ne savez pas
+tromper, vous ne savez pas mentir! Vos lèvres tremblent et ne parlent
+pas: vous avez des paroles toutes prêtes pour la franchise, vous n'en
+trouvez point pour la dissimulation... Il conspire, ce malheureux!
+
+Maurice garda un silence morne, et sa tête s'inclina sur sa poitrine.
+
+L'homme le plus fort devant les hommes est toujours le plus faible
+devant les femmes, et _vice-versa_.
+
+--Sommes-nous folles quelquefois!--ajouta Lucrèce avec un rire faux,
+--on aime un homme, non pas parce qu'il est pauvre, malade, orphelin;
+on l'aime pour l'accabler de soins, pour veiller à sa vie, pour être son
+infirmière, sa soeur de charité; voilà la récompense! On prend souci
+d'une tête qui doit passer des mains d'une femme aux mains du bourreau!
+
+--Lucrèce! Lucrèce!--dit Maurice d'un ton déchirant,--vous me tuez avant
+lui!
+
+--Maurice, parlez-moi, contez-moi tout,--dit Lucrèce, en mettant dans
+son organe toutes ces notes caressantes qui arrachent les plus
+dangereuses confidences de l'abîme du coeur.
+
+--Maurice, comment vous est-elle venue cette fatale idée? quels faux
+amis, vous ont attiré dans ces repaires où se forgent les armes de
+l'assassinat?
+
+Une plainte stridente sortit de la poitrine du jeune homme.
+
+Il mit sa main sur la bouche de Lucrèce pour arrêter sa parole, et,
+faisant un violent effort:
+
+--Lucrèce, dit-il, vous ne pouvez comprendre ces choses-là... Vous ne
+souffrez pas comme nous des malheurs du temps!... quand la liberté,
+payée par le sang de nos pères va périr, le devoir des hommes...
+
+--Oh! ne parlez pas ainsi aux femmes--interrompit vivement Lucrèce;
+--elles ne vous comprennent pas. Toujours du sang pour payer du sang!
+des morts pour venger des morts! Cela ne finira donc jamais! Comment
+voulez-vous que les femmes comprennent cette logique qui perpétue à
+l'infini le deuil et le sang au nom de la fraternité? Notre intelligence
+ne s'élève pas si haut. Plaignez-nous.
+
+--Lucrèce! Lucrèce! il faut frapper un coup, et ce sera le dernier!
+
+--Maurice! Caïn disait la même chose, il y a six mille ans!... Tout
+meurtrier sème un vengeur.
+
+--Adieu, Lucrèce,--dit le jeune homme en se levant;--adieu, nous nous
+reverrons demain.
+
+Lucrèce courut à la porte, la ferma vivement et retira la clé.
+
+--Vous ne sortirez pas, vous dis-je; vous ne sortirez pas,--dit-elle
+d'un ton de reine.--Voyons, que comptez-vous faire demain?
+
+--Lucrèce, je vous jure que j'ignore les secrets de la conspiration; ce
+que je sais seulement, le voici: Demain, un grand coup se frappera; le
+parti vaincu au 13 vendémiaire et le parti vaincu au 9 thermidor doivent
+se soulever dans une commune insurrection contre l'ennemi commun, et,
+après la bataille, nous verrons qui règnera du chouan ou du républicain.
+
+--Folie atroce! À quelle monstrueuse combinaison vous associez-vous,
+Maurice?
+
+--Que nous importe la couleur de nos auxiliaires, si la liberté triomphe
+demain!
+
+--Triomphe par l'assassinat du premier consul?... Achevez donc votre
+confidence; allez jusqu'au bout!
+
+Maurice fit un geste plein de dignité, et dit:
+
+--Lucrèce, nous livrerons une bataille; nous n'assassinerons pas! Si je
+savais qu'un lâche poignard dût se lever contre Bonaparte, mon bras
+désarmerait l'assassin, ou ma poitrine recevrait le coup.
+
+--Ce malheureux enfant!--dit Lucrèce en tordant ses bras sur sa tête,
+--voilà le calme qu'il se donne pour guérir! Maurice, prends pitié de
+toi; ta vie n'a plus qu'un souffle, et...
+
+--Et je le sais bien! interrompit le jeune homme; aussi veux-je donner
+ce dernier souffle à la République. J'étais né avec de nobles idées,
+avec une vocation pour les grandes choses, Dieu m'a refusé la force du
+corps sans laquelle il n'y a point de héros. Eh bien! une occasion se
+présente, pour moi, de résumer en un seul jour une longue vie glorieuse,
+je saisirai cette occasion. J'offre mon agonie à la République, et je
+meurs, le sourire au front, en songeant que la République vivra.
+
+La jeune femme, assise, et la tête appuyée sur ses mains, semblait
+absorbée dans une mystérieuse méditation.
+
+Maurice la regarda quelque temps avec un intérêt tendre; puis, son
+regard s'étant arrêté sur la pendule, il tressaillit, comme un homme qui
+vient d'être averti par l'heure qu'un rendez-vous solennel est manqué.
+
+Il s'approcha lentement de la fenêtre, sans que le bruit de ses pieds,
+amorti par le tapis, excitât l'attention de Lucrèce, et ouvrant la vitre
+avec une dextérité prompte, il s'élança dans la rue, en criant son
+adieu!
+
+Lucrèce se leva, tendit ses mains vers la fenêtre, et réprima un cri,
+par une inspiration de prudence.
+
+Tout-à-coup ses yeux s'illuminèrent de l'éclair d'une pensée; elle fit
+de la main un geste énergique, comme si elle eût répondu à un invisible
+contradicteur, et s'asseyant devant un guéridon, elle écrivit un billet
+de deux lignes, et le cacheta.
+
+L'adresse écrite, elle ouvrit sa porte et sonna.
+
+--Tullie,--dit-elle à sa femme de chambre qui entrait,--les fenêtres du
+rez-de-chaussée servent de porte au besoin; Maurice vient de sortir par
+là pour économiser mon portier... Fermez, cette fenêtre, Tullie...
+Bien!... Écoutez, Tullie, croyez-vous que mon portier sache lire?
+
+--Quelle idée!--dit Tullie en riant aux éclats,--est-ce qu'il serait
+portier, s'il savait lire? [2]
+
+[Note 2: Cela ne regarde que les portiers de 1800, comme on le pense bien.]
+
+--C'est juste, Tullie. Alors, il n'y a pas de danger d'indiscrétion...
+donnez ce billet au portier, et dites-lui d'aller le jeter tout de suite
+à la petite poste du Palais-National... Tout de suite, entendez-vous
+bien.
+
+--Le citoyen Georges Flamant vous a fait une seconde visite,--dit Tullie
+en prenant le billet et marchant vers la porte.
+
+--Il a demandé des nouvelles de votre santé.
+
+--Bien, Tullie! ne perdez pas de temps; portez cette lettre, et rentrez
+tout de suite pour me déshabiller.
+
+Cette lettre historique était adressée à la femme du premier consul, à
+Joséphine, et elle était ainsi conçue:
+
+ «Une grande conspiration doit éclater.
+ Que la garde consulaire veille!»
+
+ (Sans signature. )
+
+La nuit du 23 au 24 décembre est ordinairement la plus longue de toutes
+les nuits, mais cette fois, elle eut les proportions de l'éternité dans
+l'alcôve où la belle Lucrèce attendit vainement le repos ou le sommeil.
+
+
+
+
+Une revue du premier consul.
+
+
+IV.
+
+
+Il y avait ce jour-là une immense foule de curieux sur la place du
+Carrousel et aux fenêtres des hôtels, des maisons et des masures qui
+obstruaient alors toutes les issues des Tuileries et du Louvre.
+
+C'était une de ces fêtes militaires comme en donnait souvent le premier
+consul à ses soldats et aux Parisiens.
+
+Bonaparte passait en revue sa garde consulaire et deux régiments de
+cavalerie, arrivés avec les trophées de la victoire de Hohenlinden.
+
+Rien aujourd'hui ne saurait donner une idée de l'enthousiasme qui
+éclatait à ces solennités héroïques, où le général et le soldat se
+rendaient une mutuelle visite, dans l'entr'acte de deux victoires, sur
+la place du Carrousel.
+
+Les spectateurs de ces merveilleuses scènes comprenaient qu'un monde
+nouveau était découvert, le monde de la gloire!
+
+Et après tant de jours de sang et de terreur, ils croyaient ressusciter
+d'entre, les morts, en voyant luire l'aube des jours sereins dans les
+drapeaux du Thabor, la montagne de Dieu, et d'Héliopolis, la ville du
+soleil.
+
+Le peuple qui, à force de se souvenir des échafauds, semblait avoir
+oublié la liberté, respirait, avec la joie du convalescent, cette
+atmosphère nouvelle que les soldats lui rapportaient du fond de la mer
+Adriatique, du sommet des Alpes, des jardins de l'Italie, des plages
+d'Aboukir.
+
+Le peuple suivait sur la carte d'Europe et d'Afrique toutes les
+glorieuses étapes de nos armées.
+
+Il s'exaltait à la lecture des bulletins; il tressaillait à cette
+multitude d'échos se renvoyant à l'infini des noms de victoires, de la
+crête des Apennins à la cime des Pyramides.
+
+Et quand il s'était enivré de cette épopée fabuleuse, il la voyait
+apparaître, en histoire vivante, dans l'hippodrome du Carrousel, avec
+ses légions de géants, ses trophées conquis dans les temples du Tibre
+et du Nil.
+
+Avec les glorieux haillons de ses bannières que tout un monde venait de
+saluer à genoux.
+
+C'est alors que les acclamations s'élevaient plus vives encore, quand,
+sur le front des colonnes républicaines, passait, à cheval, le jeune
+héros dont le nom était déjà connu dans ces solitudes orientales que
+traversèrent Alexandre et César.
+
+La joie du peuple arrivait au délire; toutes les têtes s'inclinaient de
+respect, avec les bannières des légions; tous les visages se mouillaient
+de larmes; toutes les mains se tendaient vers le glorieux vainqueur de
+Marengo et du Thabor.
+
+Et lui, calme dans cette fête comme dans une bataille, mystérieux comme
+l'avenir, consolant comme l'espoir, traversait, avec une simplicité
+sublime, cette éruption d'enthousiasme populaire, et semblait chercher
+au livre du ciel les destinées promises par cette étoile qu'il avait
+vue, comme les Mages, se lever sous le palmier de l'orient.
+
+La revue terminée, le premier consul s'arrêta devant le deuxième
+régiment de carabiniers, pour adresser quelques paroles de félicitations
+à ce corps, qui s'était couvert de gloire à la bataille d'Hochstett.
+
+Au même instant, un homme sortit d'un groupe de curieux et s'élança vers
+Bonaparte; deux cavaliers lui barrèrent le chemin, et des surveillants
+de police s'emparèrent de lui.
+
+La découverte du complot tout récent d'Aréna et de Ceracchi justifiait
+cette sévérité de vigilance, car, en ce moment, aucune vie n'était plus
+précieuse que celle du premier consul.
+
+--Je vous dis qu'il faut que je parle au premier consul! cria d'une
+voix de tonnerre l'homme suspect qu'on venait d'arrêter.
+
+Le costume de cet homme annonçait un marin.
+
+Et son accent formidable, ses yeux noirs en éruption, son teint d'un
+brun tropical, ses gestes traducteurs des paroles, annonçaient un marin
+du Midi.
+
+Les curieux, qui obstruaient le guichet du Carrousel où se passait la
+scène, accoururent en foule; et, dans ce nombre, on aurait pu remarquer
+des gens qui paraissaient décidés à saisir une occasion quelconque de
+trouble pour improviser ou pour terminer une conspiration.
+
+Le premier consul ne jeta qu'un regard rapide de ce côté; il fit signe
+au général Duroc, et lui dit:
+
+--C'est un des nos braves Égyptiens, va le délivrer.»
+
+Duroc obéit; et, quoiqu'il n'eût pas au même degré que Bonaparte cette
+merveilleuse faculté du souvenir, il reconnut le marin que la police
+amenait prisonnier.
+
+--Voilà le général Duroc!
+
+S'écria le marin en se débattant comme un requin dans un filet:
+
+--Laissez-moi parler au citoyen Duroc! Nom d'un tonnerre! vous dis-je;
+je suis Sidore Brémond, un loup de mer de La Seyne, pilote de la gabarre
+_la Junon_, boiteux du pied gauche par la faute des Turcs! Vous avez mon
+signalement; laissez-moi passer, tas de Ponantais d'eau douce, ou je
+vous rase comme des pontons!
+
+À cette menace, Duroc arriva devant le rassemblement, délivra le marin
+par un signe de bienveillance, et lui dit:
+
+--Dans une heure, le premier consul te recevra aux Tuileries. Demande
+le général Duroc, là... au concierge de cet escalier.
+
+Un cercle respectueux se fit autour de Sidore Brémond, qui releva
+fièrement la tête, croisa les bras, cambra son torse, et promena des
+regards insolents sur les hommes de police et sur les curieux.
+
+Quelques paroles vives, échangées sous la voûte du guichet, firent
+subitement diversion à cette scène, et la foule se porta de ce côté.
+
+À toutes les époques d'agitation politique, la foule ne cesse d'accourir
+çà et là.
+
+Le poète observateur Virgile, qui vivait dans une époque semblable à la
+nôtre, a répété à l'infini ces deux mots, _concurrit populus_, le peuple
+accourt.
+
+Nous continuons d'accourir depuis ce temps-là.
+
+Cette fois il s'agissait, pour la foule, d'écouter une discussion que
+l'histoire du mémorable 3 nivôse n'a pas accueillie dans sa gravité,
+trop ennemie des humbles détails.
+
+Mais le roman, qui se pique d'être plus vrai que l'histoire, est friand
+des incidents subalternes, car ce sont eux qui déterminent les grands
+événements et les présentent sous leur véritable jour.
+
+Il n'y avait pas à cette époque, à tous les coins de Paris, ce luxe
+d'affiches qui annoncent trente spectacles à la fois, et tapissent une
+colonne ou un pan énorme de mur public.
+
+Quatre modestes placards suffisaient alors pour annoncer les soirées de
+la Comédie-Française, du Théâtre de la République et des Arts, du
+Vaudeville et de Feydeau.
+
+Or, le 3 nivôse, l'affiche du Théâtre des Arts, placardée sur un coin
+du Carrousel, était ainsi conçue:
+
+--_Première exécution de_ LA CRÉATION DU MONDE, _oratorio d'Haydn,
+parodié en vers français par le citoyen Ségur jeune._
+
+_--Le citoyen premier consul assistera à cette solennité musicale._
+
+--Eh bien! moi,--disait un membre de la foule,--si j'étais le premier
+consul, je n'irais pas à cet oratorio.
+
+--Citoyen, tu manquerais au public!--criait un autre.
+
+--Le premier consul est bien respectable, c'est vrai; mais le public est
+aussi respectable que lui: il ne faut pas lui manquer, dit un troisième.
+
+--Oh!--poursuivait le premier,--si c'était le citoyen Bonaparte qui eût
+autorisé le directeur du théâtre des Arts à composer ainsi cette
+affiche, je n'aurais rien à dire, mais le directeur a pris cela sur lui;
+c'est une spéculation: il veut faire recette, voilà tout.
+
+--Ce directeur n'a pas tort, citoyen; les recettes ne sont pas fortes
+par le temps qui court; on en fait comme on peut.
+
+--Ah! oui, citoyen! et si le premier consul, qui a bien d'autres
+affaires que la _Création du monde_ sur les bras, ne va pas au théâtre
+ce soir?
+
+--La recette sera faite; c'est l'essentiel pour le directeur.
+
+--Moi, je dirais mieux que tout cela,--interrompit un nouvel
+interlocuteur.
+
+--_Choeur de curieux_.--Ah! voyons ce que dirait ce citoyen!
+
+--Je dirais que le premier consul ne devrait jamais compromettre sa vie
+en public, surtout depuis le 18 vendémiaire dernier. Ce jour-là, au
+théâtre, si le général Lannes n'avait pas veillé sur son ami Bonaparte,
+le premier consul était assassiné dans sa loge, par Demerville, Aréna,
+Ceracchi, Topino-Lebrun et bien d'autres encore...
+
+--C'est vrai! murmura la foule.
+
+Nous serions dans un joli gâchis demain si le premier consul était tué
+ce soir d'un coup de poignard.
+
+--Ou de toute autre manière, dit une bouche invisible.
+
+--Oui,--dit un jeune homme en baissant la voix,--il y a des gens bien
+informés qui m'ont dit qu'un baril de poudre avait été découvert par le
+machiniste de l'Opéra dans un souterrain du théâtre!...
+
+--Mon Dieu! nous ne serons donc jamais tranquilles!--crièrent plusieurs
+personnes à la fois.
+
+--Les affaires avaient un peu repris,--dit un homme d'un certain âge.
+
+--Voilà que le complot du 18 vendémiaire a fait encore émigrer les écus
+de six francs! J'en sais quelque chose, moi; je suis doreur sur métaux,
+rue Bourg-l'Abbé.
+
+Encore un attentat contre le citoyen premier consul, et le commerce ne
+se relève plus.
+
+Un _par file à gauche_, exécuté par le 2e de carabiniers, divisa
+brutalement en quatre parties ce club en plein air.
+
+Les divers corps de troupes regagnaient leurs quartiers, et le premier
+consul rentrait aux Tuileries, escorté par les fanfares militaires et
+les acclamations du peuple.
+
+La foule s'écoula par trois colonnes, vers la rue Saint-Nicaise, le
+Louvre et le quai; partout ce monde enthousiaste exaltait le nom et la
+gloire du vainqueur de Marengo.
+
+Un jeune homme qui s'était mêlé à tous les groupes, avait observé tous
+les visages et écouté tous les discours, traversa la place du Carrousel
+après la revue, et entra dans une maison de la rue de Rohan.
+
+Il monta péniblement jusqu'à l'étage des mansardes, donna un léger coup
+de l'ongle du doigt à une porte fêlée, et entra quand une voix
+intérieure eût répondu:
+
+--Entrez!
+
+C'était une de ces chambres comme il en existe sous les ardoises de tous
+les toits de Paris.
+
+On y trouvait l'absence de tout ce qui est nécessaire à la vie
+domestique, et pour tout meuble, le seul qui manque rarement.
+
+Un grabat de paille pour mourir.
+
+Une jeune femme était assise sur un escabeau, dans cette attitude
+d'heureuse insensibilité qui est le privilège de ceux qui ont abusé de
+la douleur.
+
+Elle se leva pour recevoir l'étranger et serrer affectueusement sa main.
+
+--Eh bien! comment sommes-nous aujourd'hui?
+
+Demanda le visiteur à voix basse, et en désignant d'un signe de tête le
+grabat sur lequel un homme était étendu.
+
+La jeune femme répondit par une pantomime désolante, et elle dit
+ensuite:
+
+--Et vous, citoyen Maurice Dessains, souffrez-vous un peu moins
+aujourd'hui?
+
+--Un peu moins, répondit machinalement Maurice, le jeune homme que nous
+avons déjà vu rue Mesnars.
+
+Et il s'avança vers le grabat.
+
+Le malade de la mansarde souleva péniblement la tête, et montra un
+visage couvert d'une pâleur humide.
+
+Un visage d'agonisant.
+
+Il balbutia quelques mots d'une voix rauque, et Maurice appuya son
+oreille sur le chevet pour écouter ce que disait le malade.
+
+--J'entends très bien ce que tu me demandes, mon pauvre Genest, dit
+Maurice; je suis monté tout exprès pour te dire qu'il n'y a rien de
+nouveau jusqu'à présent.
+
+Bonaparte a passé quelques soldats en revue; l'enthousiasme a été froid
+comme le temps. Je n'ai pas entendu un seul cri; les soldats avaient des
+visages mornes; le peuple semblait n'attendre qu'une occasion pour
+s'insurger contre Monk ou Cromwell. Malheureusement, nos chefs n'ont pas
+paru!...
+
+--Nous sommes trahis! dit d'une voix sépulcrale le pauvre agonisant.
+
+--Je le crois,--dit naïvement Maurice.
+
+--Et mourir! mourir, sans savoir si nous triompherons demain! murmura
+le malade.
+
+--Au nom de Dieu! donne-toi un peu de calme, mon ami,--dit la jeune
+femme, avec une voix douce comme une consolation.
+
+--Pauvre Louise! dit l'agonisant.
+
+Et le regard éteint qui tomba sur elle se ralluma un moment et s'éclaira
+d'un rayon d'amour et de pitié.
+
+Louise, dont le costume et le visage étaient dévastés par la misère et
+la douleur, conservait encore pourtant ce charme divin que la jeunesse
+donne à une femme, même dans la mansarde démeublée par la pauvreté.
+
+Une coiffe à dentelles flottantes couvrait ses cheveux d'or fluide,
+comme un nuage cache des gerbes de rayons.
+
+Un fichu d'indienne se croisait sur son sein avec un relief charmant.
+
+L'exquise perfection de son corps dissimulait l'indigence de sa robe, et
+la grâce innocente de sa figure faisait oublier la mansarde et le
+grabat.
+
+Le malade fit un signe imperceptible, et Maurice se rapprocha du lit,
+avec une nonchalance affectée, pour ne pas attirer l'attention de
+Louise, qui paraissait absorbée dans un muet et sombre désespoir.
+
+--Il y a une réflexion qui me tue bien mieux que la maladie: dit
+l'agonisant avec un effort suprême: qui viendra au secours de cette
+pauvre Louise, lorsque?...
+
+Il ne put achever cette phrase de désolation; la fin de la demande
+expira dans un soupir.
+
+Maurice n'osa point hasarder une formule de consolation banale que le
+malade n'aurait pas acceptée.
+
+Il était, lui aussi, dans une de ces positions désespérées où il est
+impossible de s'offrir comme protecteur.
+
+Pauvre, souffrant, compromis dans les éventualités et les incertitudes
+d'un complot, il ne pouvait donner à un ami que l'heure présente; le
+lendemain ne lui appartenait pas.
+
+Il feignit donc de n'avoir pas entendu ou compris les dernières paroles
+du malade, et prenant un ton moins triste:
+
+--Mon ami, dit-il, l'espoir a été inventé au ciel pour des êtres comme
+nous; espérons. Si la liberté triomphe aujourd'hui, elle nous rendra
+forts et heureux. Pour des hommes comme nous, la vie a des ressources et
+la liberté a des miracles. Espérons.
+
+Le malade fixa ses yeux au plafond, et tendit la main à Maurice, qui la
+serra en ajoutant:
+
+--Adieu, je vais à mon destin et au tien.
+
+Il salua respectueusement la jeune femme et sortit.
+
+
+
+
+Aux Tuileries.
+
+
+V.
+
+
+Aux Tuileries, debout devant la porte de son cabinet de travail, jouant
+du bout de ses pieds avec la flamme qui les réchauffait, après la revue
+glaciale du 3 nivôse, Bonaparte ouvrait ses dépêches du jour, et comme
+il était seul et que nul témoin ne pouvait lire sur la mobile expression
+de sa figure les secrets de sa correspondance, il s'abandonnait
+naïvement, comme le plus bourgeois des citoyens, à la joie ou à la
+tristesse, selon la nature des nouvelles qu'il recevait.
+
+Joséphine entra.
+
+Bonaparte embrassa tendrement sa femme comme un mari de la veille, la
+fit asseoir sur un fauteuil devant le feu et s'assit à côté d'elle.
+
+--Ma chère Joséphine, dit-il avec un sourire charmant, la guerre est un
+métier d'été; tu es créole, et je suis Corse: nous nous comprenons,
+n'est-ce pas?
+
+--La revue a été bien belle pourtant, dit Joséphine, et vous avez été
+accueilli bien chaudement, malgré la saison.
+
+--Alors, Joséphine, tu as donc vu que j'avais expédié lestement ma revue
+aujourd'hui... Nous avons 9 degrés au-dessous de zéro. Ce n'est pas la
+température de Marengo et des Pyramides... Ces pauvres soldats de
+Macdonald ont dû bien souffrir! ils viennent de traverser la grande
+chaîne des Alpes, au coeur de l'hiver!... Toutes les nouvelles que je
+reçois des armées sont excellentes. Macdonald, Brune et Vandamme vont
+faire des merveilles dans le Tyrol italien. La campagne d'hiver sera
+superbe. L'Europe veut m'imposer la guerre. Eh bien! moi, je lui
+imposerai la paix.
+
+--Ah! quel nom béni vous venez de prononcer!--dit Joséphine, en croisant
+ses mains, et levant les yeux au ciel.
+
+--Mais, dit Bonaparte avec feu, j'ai poursuivi la paix à travers vingt
+champs de bataille; il y a toujours un mauvais génie qui me l'arrache
+des mains quand je la tiens!... et quand je lui aurai donné la paix à ce
+bon peuple de Paris, à cette chère France, je suivrai les exemples des
+Antonins, je convierai le peuple aux nobles amusements des arts. Il y a
+chez nous une activité d'esprit, un besoin d'enthousiasme qu'on doit
+entretenir sans cesse. Il nous faut une paix enivrante comme la guerre.
+Je meublerai Paris comme un beau salon; je lui donnerai des arcs de
+triomphe, des musées, des colonnes votives, des fontaines, des quais,
+des ponts, des théâtres, des monuments, des promenades; je ferai de
+cette ville la capitale du monde. Nous aurons ainsi une autre gloire, la
+gloire de la paix.
+
+En disant ces mots, Bonaparte rayonnait de joie.
+
+L'enthousiasme entourait son visage d'une auréole, et la douce
+expression de ses yeux avait quelque chose de divin.
+
+Joséphine inclina la tête et garda le silence.
+
+Bonaparte prit la main de sa femme, la porta légèrement à ses lèvres et
+lui dit:
+
+--Ma chère, est-ce que tu ne crois pas à la paix?
+
+--Je crois en vous, comme en Dieu, répondit-elle: mais il faut bien peu
+de chose pour détruire ce bel avenir que nous rêvons... Bonaparte, vous
+êtes entouré de complots et d'assassins; votre ministre Fouché...
+
+--Joséphine,--interrompit le premier consul en souriant,--la Providence
+veille sur moi; c'est le meilleur des ministres; elle ne m'a pas conduit
+par la main à travers Arcole, Lodi, St-Jean-d'Acre, Jaffa, Marengo, pour
+me faire tomber sous un poignard...
+
+--Lisez ceci,--dit vivement la jeune femme en présentant à son mari
+plusieurs lettres. Et vous verrez que tous les complices d'Aréna et de
+Ceracchi ne sont pas en prison.
+
+Bonaparte reçut avec un geste bienveillant les lettres offertes, et fit
+semblant de les brûler.
+
+--Je remercie, dit-il, ces correspondants anonymes, mais je n'ai pas
+besoin d'eux pour savoir qu'un homme arrivé où je suis est entouré de
+complots. Cela durera quelque temps encore, puis l'air se purifiera;
+l'épidémie touche à sa fin...
+
+En serrant affectueusement les mains de sa femme, il ajouta ces deux
+vers d'_Athalie_:
+
+ Cependant, je rends grâce au zèle officieux
+ Qui, sur tous mes périls, vous fait ouvrir les yeux.
+
+Après cette citation, Bonaparte sonna et dit à Duroc, qui ouvrit la
+porte du cabinet:--Introduisez ce marin de St-Jean-d'Acre.
+
+Et il ajouta en se tournant vers sa femme:
+
+--Pour faire diversion à ta tristesse, je vais te montrer une chose
+curieuse et amusante.
+
+Sidore Brémond entra d'un pas résolu, comme s'il eût pris le cabinet du
+consul à l'abordage.
+
+Il ôta son chapeau goudronné, salua brusquement de la tête, des mains,
+et du torse, et, raidissant sur ses pieds, il attendit fièrement
+l'interrogation de Bonaparte.
+
+--Voici un brave d'Égypte, dit le premier consul en s'adressant à sa
+femme.
+
+--Voyons, mon ami, raconte à madame Bonaparte ton aventure de
+Saint-Jean-d'Acre; après, nous causerons de toi.
+
+--C'est une babiole, mon aventure, dit Brémond, avec un air de dédain
+qu'il se donnait à lui-même:
+
+À la bataille d'Aboukir, j'eus l'honneur de sauter avec le vaisseau
+_l'Orient_. J'étais habillé de goudron, je m'incendiai comme de
+l'étoupe, mais le bon Dieu me fit tomber dans l'eau et m'éteignit. Les
+Anglais du _Thésée_ me pêchèrent dans le golfe comme un thon, et le
+commodore Sidney Smith m'amena prisonnier à Saint-Jean-d'Acre, une ville
+pleine de Turcs et de maudits de Dieu. Je m'ennuyais comme un marin
+débarqué. J'avais le mal de terre. Un renégat français me proposa de
+servir une pièce de canon sur le rempart. J'acceptai, avec l'intention,
+bien entendu, d'escamoter le boulet et de tirer à poudre.
+
+Une nuit, pendant le siège, j'allais m'endormir sur mon affût, quand je
+vis deux Turcs qui fumaient leur pipe à côté de moi. Alors, je fis ce
+raisonnement: ces Turcs sont deux; je suis seul, donc il y a cinquante
+pour cent de bénéfice pour la République. Cela dit, j'embrassai
+vigoureusement les deux Turcs, et je me précipitai avec eux du haut du
+rempart dans le fossé qui n'avait point d'eau. Les Turcs restèrent sur
+le coup; moi, je me cassai la jambe gauche, et je me traînai à trois
+pattes jusqu'aux avant-postes républicains, où le général Bonaparte me
+reçut, comme s'il eût été mon père, me recommanda au citoyen médecin
+Desgenettes, qui me guérit en quinze jours, et me laissa boiteux.
+
+Un éclair de gaîté illumina le visage triste de Joséphine; elle tendit
+sa belle main à Sidore Brémond, et lui dit:
+
+--Vous êtes un brave homme, et je serais heureuse de demander quelque
+chose pour vous au premier consul. De quel pays êtes-vous?
+
+--De la Seyne, en rade à Toulon; ma mère était d'Ollioules, mon père de
+Six-Fours.
+
+--De la Seyne, dit Bonaparte, en passant la main sur son front, comme
+pour en extraire un souvenir. C'est un nom qui ne m'est pas inconnu.
+
+--Je crois bien, dit le marin; vous êtes né dans le même endroit, mon
+général, nous sommes pays.
+
+--Ah! tu n'es pas fort en géographie,--dit Bonaparte en souriant,--je
+suis né à Ajaccio...
+
+--Pardon, mon général, interrompit le marin; vous vous trompez; vous
+êtes né, comme moi, en rade de Toulon, à côté de la Seyne, sur le
+Petit-Gibraltar, et vous fûtes baptisé par une blessure au front, devant
+moi.
+
+--Il a raison, dit Bonaparte, c'est là que je suis né. Voyons, madame
+Bonaparte, que pouvons-nous faire pour mon compatriote?
+
+--Avez-vous des enfants?--demanda Joséphine à Brémond avec une vive
+émotion.
+
+Deux larmes mouillèrent subitement le visage bronzé du marin, sa voix
+rude et ferme s'adoucit et trembla.
+
+--J'ai un enfant, dit-il, un seul... et c'est pour lui que je viens voir
+mon général, et...
+
+L'émotion suspendit la phrase; mais le premier consul ayant fait à
+Brémond un geste de bienveillance qui l'engageait à poursuivre, le marin
+acheva ainsi:
+
+--On m'a dit que la police savait tout, et que les citoyens Dubois
+et Fouché connaissent tous les étrangers de cette grande ville: si je
+m'adresse à ces hauts personnages, ils ne m'écouteront pas. J'ai pensé
+qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'aux saints, et je suis venu. Mon
+enfant est à Paris, et vous me rendrez la vie, mon général, si vous
+ordonnez au citoyen ministre Fouché de me le découvrir avant ce soir.
+
+--Avant ce soir,--dit Bonaparte en souriant, ce sera difficile. Vous
+avez tous, en province, des idées exagérées sur l'intelligence de la
+police de Paris... Il faut être moins exigeant, mon brave Brémond, donne
+trois jours à Fouché, il trouvera ton enfant.
+
+--Trois jours, ça ne fait pas mon compte, mon général, il me faut mon
+enfant ce soir, entre sept et huit heures...
+
+--Es-tu encore au service?
+
+--Ah! mon Dieu! non, mon général; il faut avoir au moins deux jambes
+pour servir la République; avec elle, on va toujours au pas de course,
+et je suis boiteux.
+
+--Rien ne t'oblige à quitter Paris demain?
+
+--Rien, mon général... Mais puisqu'il faut tout dire, je suis
+superstitieux comme tous les Provençaux.
+
+--Ou comme les créoles,--interrompit le premier consul. Tu as fait
+sourire madame Bonaparte qui vient de t'approuver d'un signe de tête.
+Voyons, conte-lui tes superstitions; elle te comprendra mieux que moi.
+
+--C'est aujourd'hui le 3 nivôse, poursuivit le marin. Le calendrier de
+la République ne m'a pas fait oublier l'ancien. Le 3 nivôse répond, jour
+par jour, au 24 décembre.
+
+Joséphine s'agita brusquement sur son fauteuil.
+
+--Le compte est juste, dit Bonaparte.
+
+--C'est la veille de Noël, ajouta Brémond; c'est le jour de nos soupers
+de famille. Je yeux avoir mon enfant avant la nuit. Je compte si bien
+sur le citoyen Fouché, que j'ai commande un souper double au cabaret de
+la Pomme-de-Pin, rue Thionville, pour huit heures du soir. Si je ne vois
+pas mon fils aujourd'hui, il arrivera quelque malheur à lui ou à moi. Ça
+ne manque jamais.
+
+--Quel âge a-t-il ton fils? dit Bonaparte.
+
+--Vingt ans, mon général.
+
+--Y a-t-il longtemps que vous ne l'avez vu? dit Joséphine.
+
+--Oh! oui!--répondit Brémond, avec un soupir qui se fondit en deux
+larmes. Oui, longtemps... Mais cette histoire nous mènerait trop loin;
+je la garde pour le citoyen Fouché, si mon général...
+
+--Brémond,--interrompit brusquement Bonaparte qui venait d'écrire deux
+lignes sur un billet. Je n'ai rien à refuser à un soldat blessé devant
+Saint-Jean-d'Acre. Voici une signature qui t'ouvrira la porte de Fouché
+et de Dubois... Tu n'as rien autre chose à me demander?
+
+--Rien, mon général.
+
+--Es-tu à l'abri du besoin?
+
+--Oh! tout-à-fait à l'abri, grâce à Dieu, mon général. J'ai un petit
+jardin à La Seyne et une pension de 250 francs.
+
+--Et tu es heureux?
+
+--Si je retrouve mon fils, je serai heureux comme un second premier
+consul.
+
+--As-tu renoncé à la mer?
+
+--Oh! non, mon général; seulement, et toujours à cause de ma jambe, j'ai
+renoncé au sabre d'abordage et au grappin; mais je me fais, dans la rade
+de Toulon, des pêches superbes, à la ligne, à la _parangrote_, au _thys_
+et au _bourgin_.
+
+--C'est bien! adieu, mon brave camarade d'Égypte. Si jamais tu trouves
+ta pension de retraite trop modeste, souviens-toi de l'adresse du
+premier consul.
+
+--Oui, mon général; c'est une adresse connue; aux Tuileries, place du
+Carrousel, et point de numéro.
+
+Le marin s'inclina profondément devant son général et madame Bonaparte,
+frappa son coeur avec sa main, pour résumer l'expression de sa
+reconnaissance dans une pantomime énergique, et sortit du cabinet du
+premier consul.
+
+Muni de cette puissante recommandation, Sidore Brémond vit toutes les
+portes s'ouvrir à deux battants.
+
+La signature de Bonaparte avait la magique vertu du rameau d'or de la
+sybille, et tous les cerbères des antichambres ministérielles courbaient
+leurs têtes poudrées devant la veste bleue du marin solliciteur.
+
+Fouché, après avoir reçu Brémond avec tous les honneurs dus au billet
+d'introduction, reconnut que cette affaire n'était pas de son ressort,
+et il le renvoya au préfet de police Dubois, en le recommandant avec
+chaleur, comme un personnage qu'il ne fallait pas livrer aux ricochets
+ordinaires des gens de bureaux.
+
+Après quelques demandes et quelques réponses insignifiantes:
+
+--Citoyen Brémond, dit Dubois, votre fils est-il bien à Paris?
+
+--Il y est comme vous et moi, citoyen préfet. Je l'ai vu, comme je me
+vois dans ce miroir; c'était au milieu de la décade dernière. Un père
+ne se trompe pas. Votre Paris, avec sa foule et ses chevaux, vous montre
+un visage connu au coin d'une place, et puis il vous l'enlève quand on
+croit le tenir. Dans vos rues, nous sommes mêlés comme des jeux de
+cartes. On sortait du Théâtre de la Nation: je regardais la voiture du
+premier consul: un gros fanal se lève tout-à-coup devant moi comme la
+pleine lune; dans cette clarté, je reconnais mon fils; j'ouvre les bras,
+je me précipite; une vague m'emporte à l'autre bord, et j'embrasse une
+vieille ci-devant baronne qui revenait de l'émigration. Mon fils avait
+disparu, comme si le diable s'en était mêlé.
+
+--Votre fils est-il venu à Paris avant vous? demanda Dubois avec ce ton
+magistral qui semble cacher au vulgaire les plus hautes intentions.
+
+--Non, citoyen préfet. Je suis arrivé d'Égypte sur la frégate _le
+Muiron_, avec l'amiral Gantheaume et le général Bonaparte. J'ai couru à
+mon village pour embrasser mon fils Xavier... Depuis deux ans, il avait
+disparu du pays. C'était une tête chaude, et sa pauvre mère me disait
+toujours: Cet enfant nous donnera plus de pluie que de soleil...
+Figurez-vous, citoyen préfet, que Xavier n'avait que quatorze ans au
+siège de Toulon; eh bien! ma famille s'était réfugiée au hameau
+d'Éxenos, un peu plus haut que les nuages: Xavier descendit un beau
+matin au camp de Dugommier, et voulait s'engager dans l'armée de la
+République! Avez-vous vu un démon comme ça? moi, je l'ai cherché
+partout, je l'ai demandé partout. Si toutes les villes avaient le bons
+sens de n'avoir qu'une rue, comme La Seyne, j'aurais découvert mon
+Xavier; mais ici, à Paris, c'est comme si je cherchais une épingle dans
+le désert des Pyramides. Aidez-moi donc, citoyen préfet: soyez ma
+boussole, mon pilote, ma croix du sud; mettez-vous au gouvernail; et
+guidez la barque de Sidore Brémond.
+
+Dubois fit un sourire administratif, et balançant avec méthode une prise
+de tabac inspirateur, il dit:
+
+--J'ai pris de bonnes notes, Sidore Brémond; je suis renseigné
+parfaitement. Tenez-vous tranquille, votre affaire devient la mienne. Je
+vous rendrai votre fils.
+
+--Avant ce soir, citoyen préfet?
+
+--Avant ce soir... Où logez-vous? Sidore Brémond.
+
+--Rue de l'Échelle, à l'auberge de _l'Ancre d'or_.
+
+--C'est bien, je vais m'occuper de vous.
+
+--Citoyen préfet, je vais chez moi, et j'attends mon fils.
+
+Dubois fit un geste officiel, et regarda la porte d'un oeil
+accompagnateur.
+
+Le marin salua et sortit.
+
+
+
+
+Encore le 3 nivôse.--Machine infernale.
+
+
+VI.
+
+
+Nous vivons encore dans la même journée.--Le premier consul se promène
+à pas brusques dans son cabinet de travail, et son secrétaire
+Bourrienne, assis devant une table éclairée par une seule lampe, écrit
+avec l'agilité d'un sténographe.
+
+Une nuit sombre couvre la vaste place du château.
+
+Quelques réverbères jalonnent de points lumineux les ténèbres
+extérieures, et font le semblant d'éclairer les rares piétons qui
+traversent la zone glaciale du Carrousel.
+
+Une voix timide a prononcé ces mots dans l'antichambre:
+
+--_La voiture du premier consul est avancée_.
+
+Bonaparte répondit par un mouvement de tête, et continua de dicter à
+Bourrienne.
+
+Les conditions posées par M. de Cobentzel, disait-il avec vivacité, sont
+inadmissibles après Marengo. Je veux que l'Autriche se sépare de
+l'Angleterre; je veux que le traité de paix soit établi sur les bases du
+traité de Gampio-Formio. Je veux maintenir l'indépendance des duchés de
+Modène et de Toscane. Je veux que l'Autriche paye les frais de la
+dernière campagne. Je demande l'abandon de la rive gauche du Rhin.
+L'Autriche aura l'Adige pour limite, et nous cédera Mantoue
+immédiatement.
+
+Bonaparte s'arrêta devant une fenêtre, effaça brusquement avec sa main
+la brume de la vitre, et après avoir jeté sur le Carrousel un coup d'oeil
+rapide, il se retourna et dit:--Je suis obligé d'aller à l'Opéra...
+Bourrienne, demain matin à six heures, soyez exact... dites à Berthier,
+à Lannes et à Lauriston de se tenir prêts: ils m'accompagneront à
+l'Opéra.
+
+L'expression de noble fierté qui animait le visage de Bonaparte
+lorsqu'il dictait ses ordres à l'Autriche, s'effaça tout-à-coup, et fit
+place à un sourire charmant. Joséphine rentrait dans le cabinet du
+premier consul.
+
+--Quelle journée de travail et d'émotion vous avez passée! dit-elle à
+son mari: vous devez être bien fatigué?
+
+--Ma chère Joséphine, tout n'est pas rose, dans le métier de premier
+consul. Je suis le premier ouvrier du pays. Il ne faut pas que
+quelqu'un, en France, puisse se vanter de travailler plus que moi.
+
+--Bonaparte,--dit Joséphine d'un ton triste,--vous êtes donc bien décidé
+à sortir ce soir?
+
+--Changerais-je d'avis, Joséphine? On m'attend à l'Opéra...
+
+--On vous y attendait aussi le soir de Ceracchi et d'Arénas, interrompit
+mélancoliquement la jeune femme.
+
+--Eh bien! que m'est-il arrivé de fâcheux ce soir-là?
+
+--Rien, grâce à Dieu, mais.. Bonaparte,--ajouta Joséphine avec l'émotion
+d'une sibylle,--la Providence cesse quelquefois de nous protéger, quand
+elle nous a trop avertis... Ne méprisez point le pressentiment d'une
+femme! il y a quelque chose de terrible dans l'air... ne sortez pas!
+
+Le premier consul étendit gracieusement sa petite main vers la bouche de
+Joséphine, pour l'engager à parler plus bas; et avec un sourire aussi
+bienveillant que le geste, il lui dit:
+
+--Voyez donc comme les mêmes scènes se renouvellent dans les palais!
+cela me fait songer à la femme de César; elle mettait son mari, le
+vainqueur de Pharsale, aux arrêts forcés.
+
+--Eh bien! dit Joséphine, voulez-vous pousser la comparaison jusqu'au
+bout?... César n'écouta point le pressentiment de sa femme, et...
+
+--Oh! je n'accepte pas la comparaison--interrompit Bonaparte.--César se
+rendait au capitole pour se faire couronner empereur, et il rencontra
+les poignards des jacobins aristocrates de Rome; mais moi, je ne vais
+pas chercher une couronne à l'Opéra. Je vais entendre un oratorio; je
+vais protéger de pauvres artistes; je vais rappeler, par mon exemple, le
+beau monde aux fêtes de la grande musique et des beaux arts. Tout est
+mort en France; il faut tout ressusciter.
+
+Joséphine frappa son front avec sa main, et se plaçant devant la porte
+que le premier consul allait ouvrir, elle dit, avec une voix pleine de
+mélancolie:
+
+--Ce n'est pas le 3 nivôse, aujourd'hui, pour moi; c'est le 24 décembre,
+c'est la veille de Noël, c'est une soirée de famille.
+
+À pareil jour, on aime à s'entretenir des souvenirs de son enfance, et
+de son pays natal. Vous me parlerez de votre mère et de votre île
+bien-aimée, cette soeur de la mienne: soyez ce soir un homme vulgaire;
+demain vous reprendrez encore cette langue superbe qui a réveillé
+l'Égypte et l'Italie; aujourd'hui, 24 décembre, le soldat du Mont-Thabor
+doit songer à la crèche de Bethléem!
+
+Bonaparte s'inclina devant Joséphine et garda quelque temps le silence.
+
+Ses yeux, qui avaient emprunté leur couleur rayonnante au golfe bleu
+d'Ajaccio, exprimèrent les touchantes émotions des souvenirs de
+l'enfance; car elles arrivent aussi dans ces sphères suprêmes du
+pouvoir, où la gloire du présent fait tant de bruit qu'elle semble
+anéantir les humbles affections du passé.
+
+--Joséphine,--dit-il, avec un accent de sensibilité que le jeune héros
+réservait aux scènes intimes,--vous êtes la femme des bonnes
+inspirations; ce que vous venez de dire ne sera pas perdu. La France
+était chrétienne avant d'être républicaine; je veux lui rendre sa
+religion et rouvrir ses églises. Dieu a béni mes armes, et je relèverai
+ses autels.
+
+--Ah!--s'écria Joséphine radieuse de joie,--voilà une pensée qui vous
+portera bonheur! Maintenant, mon ami, allez où votre devoir vous
+appelle. Le Livre saint a écrit pour vous ce verset que je lisais ce
+matin: _Mille tomberont à votre gauche, dix mille à votre droite, et
+vous resterez debout_ [3].
+
+[Note 3: Cadent à latere tuo mille, et decem millia à dextris tuis, à te
+autem non appropinquabit.]
+
+--Adieu, Joséphine,--dit Bonaparte en ouvrant la porte,--vous êtes la
+soeur de mon ange gardien.
+
+Le premier consul rendit à son visage cette expression d'héroïque fierté
+qui ravissait le coeur de ses nobles compagnons d'armes, et rencontrant
+dans la grande galerie Berthier, Lauriston et Lannes, il leur dit:
+
+--Nous sommes un peu en retard, n'est-ce pas, mes amis?
+
+--Le premier consul ne peut jamais être en retard, dit Lauriston;
+l'horloge du château l'attendait pour sonner huit heures.
+
+Lannes désapprouva par un haussement d'épaules cette flatterie qui avait
+un parfum trop monarchique.
+
+Les Tuileries inspirent ces choses-là même sous un régime républicain.
+Ce sont les palais qui font les courtisans.
+
+Au bas du grand escalier des Tuileries, Bonaparte donna cet ordre à
+Berthier:
+
+--Point de piqueurs en avant, l'escorte en arrière; ne jouons pas au
+roi.
+
+La voiture du premier consul partit avec une vitesse inaccoutumée.
+
+Le cocher, nommé César, doué d'un républicanisme douteux, venait de
+célébrer en famille la veille de Noël, et cet incident, qu'aucun
+historien n'a remarqué, sauva providentiellement la vie au premier
+consul et aux grenadiers de l'escorte.
+
+Le cocher avait abusé des libations permises par la solennité
+chrétienne, et il communiqua subitement à ses chevaux l'ivresse qui
+brûlait son front.
+
+--Mes amis,--dit Bonaparte en s'asseyant dans sa voiture,--nous allons
+entendre de la belle musique ce soir, et je promets aux Parisiens de
+leur donner du Cimarosa et des Bouffes. Nous sommes tous artistes dans
+notre famille. Un de mes aïeux, Louis Bonaparte, qui a écrit le siège de
+Rome de 1527, dont il fut le témoin oculaire, a fait aussi un traité sur
+les oeuvres de Palestrina et de Carissimi; il a défendu avec son épée le
+pape Clément VIII contre les païens de son époque; il a protégé sa fuite
+jusqu'à Viterbe; et, après le retour du calme, il a restauré les
+exécutions de Palestrina dans la chapelle Sixtine, sous le pontificat de
+Paul III. Voilà donc une noblesse d'artiste et de soldat qui oblige. En
+mémoire de mon glorieux aïeul Louis Bonaparte, je donnerai des temples
+aux beaux arts, et je créerai un Conservatoire de musique à Paris.
+
+Cette loi de grâce et d'amour qu'improvisait ainsi Bonaparte, lorsqu'il
+allait assister à l'oratorio de la _Création du monde_, fut promulguée
+au milieu de la foudre et des éclairs, comme la loi du mont Sinaï.
+
+Aux derniers mots du premier consul, une clarté vive illumina
+l'intérieur de la voiture, comme si le soleil se fût levé subitement au
+milieu de la nuit.
+
+Un formidable coup de tonnerre jaillit du pavé contre le ciel, fit
+trembler la ville sur ses fondements, et déchira l'air de scories
+embrasées comme une éruption de l'Etna.
+
+Deux cataractes de vitres brisées roulèrent des toits voisins sur le
+pavé de la rue.
+
+Un immense cri d'effroi retentit autour du volcan et se perdit dans les
+profondeurs de la ville; ce lugubre hurlement de tout un peuple n'avait
+pas été entendu depuis le dernier jour de Pompéi.
+
+C'était la machine infernale, allumée par Saint-Réjant sous les pas du
+premier consul.
+
+Le cocher, brave comme le héros dont il portait le nom, se courba sur
+les rênes, et emporta ses chevaux, comme un attelage d'hippogriffes, au
+péristyle de l'Opéra.
+
+Un des grenadiers de l'escorte se pencha vers la portière, reçut un
+ordre, et courut annoncer à Joséphine que le premier consul était sorti
+vivant de cette embûche de mort.
+
+Bonaparte se montra calme et serein dans sa loge de l'Opéra, au moment
+même où le fracas de l'explosion annonçait aux Parisiens une nouvelle
+tentative d'assassinat.
+
+Des applaudissements frénétiques accueillirent le jeune héros, qui
+venait de traverser, sous la garde du ciel, une zone de feu plus
+terrible que le pont d'Arcole et la Tour Maudite de Ptolémaïs.
+
+Maintenant, des hauteurs de l'histoire, descendons aux détails inconnus.
+
+Lorsque les grandes catastrophes s'accomplissent, il y a autour d'elles
+bien des scènes subalternes que le narrateur officiel dédaigne de
+recueillir.
+
+Bien des souffrances intimes, oubliées par les graves historiens,
+lesquels, de tout temps, ont voué exclusivement leur plume à
+l'aristocratie des infortunes humaines.
+
+L'orchestre de l'Opéra exécutait l'oeuvre de Haydn, dans ce moment
+solennel qui commençait pour la France une ère nouvelle.
+
+La musique du maître exprimait les premiers vagissements de la nature,
+après les ténèbres du chaos.
+
+La lumière sortait de la nuit, l'homme du néant, la vie de la mort.
+
+Un monde était crée au souffle de Dieu.
+
+Entouré de cette mélodie céleste de la _Création_, Bonaparte préparait
+son _fiat lux_ et étendait sa main sur le chaos.
+
+C'était le 24 décembre![4]
+
+ L'aube de Bethléem dorait le front de Rome!
+
+Comme dit le vers sublime de Victor Hugo.
+
+[Note 4: Il est à remarquer que la première revue passée par notre Président
+de la République, Louis-Napoléon Bonaparte, est l'anniversaire
+demi-séculaire du 3 nivôse (24 décembre 1800).]
+
+On vit alors quelques hommes quitter les loges et les stalles, et sortir
+du théâtre avec cette nonchalance affectée qui annonce une grande
+vivacité d'action.
+
+Arrivés sous le péristyle, ils se ruèrent avec la foule vers le lieu où
+le crime infernal venait de s'accomplir.
+
+Toutes les maisons s'étaient spontanément illuminées dans la rue
+Richelieu et dans les petites ruelles qui rayonnent de la rue
+Saint-Honoré et aboutissent au Carrousel.
+
+Chaque fenêtre encadrait des groupes haletants, qui interrogeaient avec
+des yeux effarés les mystères de la place publique.
+
+Le spectacle était lugubre.
+
+On voyait passer, à la lueur des torches, des civières sanglantes,
+chargées de lambeaux humains, que suivaient des enfants et des femmes,
+avec des cris de désolation.
+
+Parmi ces hommes qu'une pensée de désordre faisait sortir de l'Opéra, se
+trouvait le jeune Maurice Dessains.
+
+Avec cette candeur et cette naïveté primitives qui distinguent les
+conspirateurs de tous les temps et de tous les pays, il ne vit d'abord
+que des complices inconnus, dans cette foule qui encombrait toutes les
+avenues de la rue Richelieu, et n'ayant pas encore apprécié le véritable
+caractère de ce complot, il s'attendait à une insurrection, et n'élevait
+aucun doute sur le succès.
+
+Ce qu'il entendit en parcourant toutes les lignes de cette foule
+orageuse, ne lui permit pas de garder longtemps ses illusions de
+conspirateur.
+
+Toutes les voix vomissaient des malédictions contre les assassins.
+
+Toutes les mains étaient levées au ciel pour lui demander que la foudre
+tombât sur eux.
+
+Impossible d'accuser d'hypocrisie tout ce peuple qui fulminait cet
+immense anathème et chantait la gloire du premier consul.
+
+Il fallut bien rejeter au loin l'espoir d'un nouveau 13 vendémiaire, et
+s'éloigner en toute hâte de cette foule irritée, qui cherchait sur
+chaque visage suspect cette pâleur délatrice qui annonce un criminel.
+
+Maurice Dessains se dirigea lentement vers la maison de son ami Genest,
+et, chemin faisant, il apprit tous les détails de l'horrible attentat.
+
+Au coin de la rue de Rohan, un orateur monté sur une borne racontait les
+incidents du crime et en rejetait tout l'odieux sur le parti
+républicain.
+
+Maurice, plus indigné que prudent, osa donner un démenti à cette
+assertion.
+
+Des murmures menaçants s'élevèrent autour de lui, et comme les actes
+allaient succéder aux paroles, il recula devant une lutte inégale et se
+réfugia dans l'allée sombre de la maison de son ami.
+
+La mansarde de la jeune et pauvre Louise était habitée par la mort et le
+désespoir.
+
+L'épouvantable explosion de la machine infernale de la rue Saint-Nicaise
+avait retenti dans la rue de Rohan qui en est si voisine.
+
+Genest se galvanisa un instant, étendit sa main droite vers la fenêtre,
+et murmura ces mots avec son dernier souffle:
+
+--La bataille commence et je n'y suis pas!
+
+Louise se précipita sur lui... Il était mort.
+
+Maurice Dessains entra, et trouva la jeune femme sanglotant sur un
+cadavre.
+
+La pâle clarté d'une veilleuse assombrissait encore cette scène de
+deuil.
+
+
+
+
+La rue Mesnars.
+
+
+VII.
+
+
+--Quelle soirée, citoyen Alcibiade! dit Lucrèce Dorio, en jetant sur un
+fauteuil le manteau de fourrure qui couvrait ses belles épaules nues, et
+en s'asseyant devant un grand feu. Nous ne serons jamais tranquilles!
+Cela ne finira-t-il pas!
+
+--Ma divine Lucrèce, dit Alcibiade, en quittant son chapeau et sa canne,
+et en s'appuyant du coude gauche sur l'angle de la cheminée.
+
+--Je crois que tout le personnel du Tartare s'est domicilié à Paris. Je
+viens de voir des hommes dont Pluton seul a signé les passeports;
+comment voulez-vous que cela finisse? La police n'a pas le signalement
+des démons!
+
+--Eh! bien, moi, dit Lucrèce, je me permets de croire que la police
+était dans le complot.
+
+--Il n'est pas défendu de calomnier la police, dit froidement Alcibiade.
+
+--Si tout ce que vous venez de me raconter est vrai, continua
+Lucrèce,--je ne calomnie pas. Comment! la police sait qu'il y a
+vingt-cinq complots tramés contre le premier consul, et elle ne place
+pas un seul de ses agents sur le chemin des Tuileries à l'Opéra! La
+police permet que des bandits établissent une charrette de mitraille
+dans cet étroit boyau de la rue Nicaise, le coupe-gorge le plus suspect
+de Paris! Il y a eu là pendant une heure, des préparatifs d'assassinat;
+il y a eu une petite fille ramassée sur le pavé, dressée au piège, payée
+avec mystère, et tout cela s'est accompli sans le moindre obstacle,
+quand la voiture du premier consul sortait du Carrousel! Oh! rien ne
+peut justifier la police! Ce n'est pas de la négligence, c'est de la
+complicité.
+
+--Nous verrons, dit Alcibiade.
+
+--Vous ne verrez rien, poursuivit Lucrèce; rien. On découvrira deux ou
+trois septembriseurs; on les pendra pour quelque vieux crime, et la
+police continuera de veiller sur les jours du premier consul comme elle
+a veillé ce soir... Avez-vous revu ce pauvre Maurice Dessains?
+
+--Non, Lucrèce... Il est sorti du théâtre avec beaucoup d'autres, quand
+le premier consul est entré. J'ai parcouru la rue Richelieu, la rue
+Honoré, la rue Nicaise; j'ai regardé tous les visages, et je n'ai pas
+trouvé trace de notre jacobin poitrinaire. Il est probablement tombé
+dans les griffes de Dubois...
+
+--Alcibiade, interrompit vivement Lucrèce, mon pauvre Maurice n'a rien
+de commun avec les assassins de la rue Nicaise! ne calomniez pas cet
+enfant...
+
+--Pardon, chère Lucrèce; j'ai oublié de vous raconter un des incidents
+de ce soir... Je me suis trouvé sur le passage du premier consul quand
+il sortait de sa loge... En ce moment vous n'auriez pas reconnu
+Bonaparte. Nous venions de le voir si calme à l'exécution de
+l'_oratorio_. Ce calme était menteur. En traversant le corridor, il
+ressemblait à ce Dieu de la Thrace qui épouvante les Euménides avec un
+regard. Bonaparte disait à Lauriston, en serrant son bras contre le
+sien: Ceci est un complot jacobin. L'hydre du 9 thermidor remue encore.
+Il faut en finir avec les septembriseurs; je mettrai l'Océan entre eux
+et nous!... Voilà ce que j'ai entendu. Vous voyez donc bien, ma belle
+Lucrèce, que tous les jacobins sont compromis dans le complot de la rue
+Nicaise, et qu'il suffit d'être reconnu jacobin pour être arrêté comme
+criminel.
+
+À ces mots la porte s'ouvrit et Tullie entra mystérieusement dans le
+salon.
+
+Alcibiade passa du sérieux au sourire, et dit d'un ton léger:
+
+--Ah! voilà Tullie qui vient gravement à nous, le doigt sur la bouche,
+comme la déesse Muta!
+
+La femme de chambre fit un signe de maîtresse, et imposa silence au
+jeune homme, puis, désignant la fenêtre, elle dit à voix très-basse:
+
+--La police est là. J'ai vu des gens de mauvaise mine qui regardent les
+numéros, sous les réverbères. On cherche quelqu'un dans le quartier.
+
+Alcibiade allongea un pas démesuré vers un angle du salon, prit son
+chapeau, et s'excusant par une pantomime incompréhensible, il salua
+Lucrèce, et sortit avec l'agilité souple d'une apparition.
+
+--En voilà un qui ne se compromettra jamais, dit Tullie à l'oreille de
+sa maîtresse.
+
+--Oh! je devine la pensée du citoyen Alcibiade, répondit tristement
+Lucrèce.
+
+--Il est rusé comme un poltron; au premier signe il devine tout, et
+quand il s'éloigne brusquement, c'est qu'il a flairé un danger.
+Alcibiade est un de ces hommes qui ont failli être chats.
+
+Tullie s'assit familièrement sur un tabouret aux pieds de sa maîtresse,
+et l'interrogea par un silence significatif et avec des yeux effarés.
+
+--Oh! ne vous effrayez pas, Tullie, ajouta Lucrèce; ce danger ne vous
+regarde pas. Vous êtes en sûreté ici...
+
+--Je le crois, dit Tullie, du ton d'une femme qui ne croit pas.
+
+--Cependant, ajouta-t-elle, j'ose remarquer, madame, que votre voix
+tremble quand vous me rassurez.
+
+Le projet d'une réponse agita les lèvres de Lucrèce, mais la réponse
+n'arriva pas.
+
+La jeune femme regarda la pendule et inclina sa tête vers la fenêtre de
+la rue, pour écouter le roulement d'une voiture qui côtoya l'angle de la
+maison, et se perdit dans les hauteurs de la rue Richelieu.
+
+Quelques instants après, deux coups de marteau, suivis de deux autres,
+diminués comme des échos des premiers, résonnèrent sur la pomme de
+cuivre du n° 1 et firent tressaillir les deux femmes.
+
+--Oh! il faut lui ouvrir à tout prix, dit Lucrèce en se levant avec
+vivacité.
+
+--Depuis dix ans, les femmes ont plus de courage que les hommes, dit
+Tullie en courant à l'antichambre pour recevoir le visiteur annoncé par
+les coups de marteau.
+
+Il entra comme un spectre de minuit, pâle, funèbre, désolé: la vie
+rayonnait encore dans ses yeux et sur les points saillants de ses joues.
+
+Mais le corps, épuisé de douleurs, trop lourd pour la faiblesse des
+pieds, semblait se dévouer, une dernière fois, au service de l'âme et
+profiter d'un sursis arrivé à son suprême moment.
+
+Il ne s'assit point; il tomba sur un fauteuil et pencha son front sous
+deux larmes que la femme laissa tomber sur lui comme un baptême de mort.
+
+--Mon pauvre Maurice!
+
+Dit Lucrèce avec une de ces voix qui galvanisent un cadavre,
+
+--Mon cher enfant, prenez pitié de vous... vous êtes glacé.
+
+--Je me survis à moi-même, répondit Maurice avec un organe éteint; le
+devoir, un devoir sacré m'a donné une âme nouvelle pour me traîner
+jusqu'ici. J'ai deux mots à vous dire, et puis, je livre à la terre ou à
+l'échafaud un corps que la souffrance a tué avant la mort.
+
+La jeune femme prit les mains de Maurice dans les siennes, et cette
+étreinte maternelle sembla le ressusciter.
+
+L'homme qui souffre retrouve une mère dans la première femme dont il
+implore le secours.
+
+--Écoutez-moi bien, poursuivit Maurice d'un ton plus ferme, il y a en ce
+moment, rue de Rohan, n° 5, une jeune femme et un cadavre; il y aura
+bientôt deux cadavres si les secours n'arrivent pas. Il faut sauver la
+pauvre Louise Genest; demain, elle sera morte de faim et de douleur. Son
+mari était un excellent ouvrier, doreur sur métaux. Il a fait ce que
+font tous les malheureux privés dé travail: il a conspiré. C'est la
+seule profession qui reste à ceux qui n'en ont plus. Aujourd'hui la
+société est inexorable envers les ouvriers; elle leur arrache les nobles
+outils des mains, et elle punit quand ils prennent les armes du conjuré.
+Mon ami Genest a frappé à la porte de tous les ateliers de luxe. Il n'y
+a plus de luxe, lui a-t-on répondu. Alors, il a bien fallu mourir; il
+est mort. Le grabat lui a épargné l'échafaud... Prenez soin, madame, de
+la pauvre Louise, je vous confie cette bonne action, avant mon dernier
+soupir; c'est le seul legs de mon testament.
+
+Un élan du coeur se refléta vivement sur la figure de Lucrèce, et la
+réponse attendue tombait de ses lèvres, lorsqu'un bruit de portes
+ouvertes avec violence les fit tressaillir tous deux et suspendit
+l'entretien.
+
+Dans l'antichambre, Tullie poussa un cri aigu comme celui d'une
+sentinelle surprise par l'ennemi, et six hommes armés envahirent le
+salon.
+
+Maurice et Lucrèce restèrent immobiles, et ne témoignèrent ni terreur,
+ni étonnement, car, dans les époques de troubles extérieurs et
+d'agitation domestique rien ne surprend les âmes fortes.
+
+Elles s'attendent à tout sur le pavé de la rue, et dans les murs de
+leurs foyers...
+
+Georges Flamant, le chef de l'escouade de police qui occupait le salon,
+était un homme de quarante ans; il exerçait sa profession depuis l'année
+1786, et tous les changements d'hommes, de constitutions et de systèmes
+le trouvaient debout sur toutes les ruines.
+
+Il avait servi, avec un égal zèle, Louis XVI, la République, le
+Directoire, et il s'apprêtait à servir le Consulat, en attendant les
+régimes nouveaux.
+
+Ces hommes qui se perpétuent ainsi et fonctionnent toujours, quand,
+autour d'eux, toutes les machines se détraquent, ont des secrets de
+conservation inconnus du vulgaire et des candides historiens.
+
+Pourtant, à force de sagacité et d'étude humaine, on aborde le fond de
+ces êtres mystérieux, et on explique leur énigme, à voix basse, de peur
+de souiller ses lèvres en l'expliquant tout haut.
+
+Ce personnage avait un corps tout composé d'angles aigus; on voyait
+qu'il était né pour prendre, sans jamais pouvoir être pris.
+
+Sa tête et son visage donnaient une idée vivante de ces formidables
+_sauriens_ dont l'empreinte est restée sur les ardoises des fossiles.
+
+Ses yeux, d'un vert mat, démesurément écartés vers les tempes,
+annonçaient aussi cette faculté d'exploration vaste et continue qui
+n'appartient qu'aux oiseaux de rapine.
+
+Son teint avait cette pâleur nerveuse que donne l'énergie des passions;
+ses cheveux, taillés à fleur d'épiderme, ressemblaient à la calotte
+noire d'un homme d'église ou à la trace d'un coup de foudre tombé sur
+la tête d'un démon.
+
+Quand on est construit sur ce modèle, on est toujours sûr de trouver de
+l'emploi dans les officines secrètes de la police.
+
+Les types d'Antinoüs et d'Adonis en sont exclus pour vice de beauté.
+
+Une voix lugubre, qui était bien la voix d'un pareil homme, prononça
+ces mots:
+
+--_Je vous arrête au nom de la loi_.
+
+--Citoyen Georges Flamant, dit Lucrèce avec une ironie stridente.
+
+--Quand une femme vous chasse, vous trouvez tout de suite un procédé
+ingénieux pour rentrer chez elle. Au reste, je vous attendais. Lorsqu'il
+y a des espions devant ma porte, je sais que vous n'êtes pas loin.
+
+Et s'adressant à Maurice, elle lui dit, en lui serrant les mains:
+
+--Ne faites point de résistance; suivez ces hommes, ne craignez rien,
+vous êtes innocent. Robespierre n'est plus roi par la grâce de l'enfer;
+on n'égorge plus maintenant, on juge; je paraîtrai comme témoin à votre
+procès, et je révèlerai les infamies qui ont inspiré à cet homme le
+guet-à-pens où vous êtes tombé cette nuit.
+
+Maurice était sur les limites qui séparent la vie de la mort.
+
+La honte de paraître faible lui donna un instant d'énergie factice.
+
+Il embrassa tendrement la jeune femme et marcha d'un pas ferme jusqu'au
+seuil de la maison, où stationnait la voiture qui devait le conduire à
+la prison de la Force, sous bonne escorte.
+
+Georges Flamant resta seul avec Lucrèce, et s'adossant contre une
+console, il croisa les bras et regarda la jeune femme avec des yeux qui
+exprimaient tout, excepté la bonté.
+
+--Lucrèce, dit Georges Flamant avec une voix qui tremblait sur chaque
+syllabe, tu sais maintenant que les portes s'ouvrent devant moi, quand
+je le veux: c'est le privilège de notre état. Aussi les femmes
+intelligentes se gardent bien de nous consigner à l'antichambre et de
+faire évader leurs amants par la fenêtre, lorsqu'il y a un pied de neige
+sur le pavé. On joue ici, chez toi, un mauvais jeu, le jeu de l'amour et
+du complot. Tu aurais dû me ménager davantage, car tu dois me craindre
+doublement: je t'aime et je te hais avec une égale passion. Cela
+t'éclaire sur tes dangers... Voyons, c'est à toi de régler la vie que
+nous devons mener ensemble. Je ferai ce que tu voudras, l'ami et
+l'ennemi sont prêts.
+
+Lucrèce appuyait ses lèvres frémissantes sur son poing droit, et
+labourait le tapis avec la pointe de son pied.
+
+--Lucrèce, poursuivit Georges Flamant, le silence est la plus irritante
+des réponses. Ne sois pas ton ennemie. Aime-toi un peu, toi qui en aimes
+tant d'autres. Réfléchis. Tu es au bord d'un précipice; ma bonté te
+retient encore par un fil; si je le coupe, tu tombes, et tout est fini
+pour toi.
+
+La jeune femme se précipita vers le guéridon, et agita vivement sa
+sonnette, pour appeler Tullie à son secours.
+
+--Oh! ma petite ingénuité de Lucrèce,--dit Georges en riant,--tu peux
+sonner le tocsin, ta femme de chambre ne l'entendra pas.
+
+Lucrèce regarda fixement Georges, avec toutes les convulsions de
+l'effroi.
+
+--En ce moment, continua-t-il, ta complice entre à la Salpêtrière ou aux
+Madelonnettes...
+
+--Ma complice! interrompit Lucrèce, de quelle infâme calomnie, de quelle
+indigne délation êtes-vous l'agent?
+
+--A la bonne heure! dit froidement Georges; le silence est rompu... Il
+n'y a pas de calomnie, ma chère petite Agnès, Tullie et toi, vous êtes
+placées hors de la loi commune. On vous tolère, on ne vous protège pas.
+La police a le droit de vous traiter comme bon lui semble, surtout
+lorsque vous profitez de sa tolérance pour conspirer ici avec des
+jacobins, des chouans et des septembriseurs.
+
+--Vous mentez! s'écria Lucrèce! vous mentez comme un démon de luxure et
+de fausseté que vous êtes!
+
+--Ne nous fâchons pas, ma toute belle,--dit Georges avec un ton d'une
+douceur effrayante,--nous allons nous expliquer à l'amiable; cela vaut
+mieux.
+
+Et il tira de sa poche une liasse de manuscrits, en poursuivant
+ainsi:--Connais-tu cette écriture?... Bon! la pâleur qui te couvre le
+visage me répond: Oui. Tu la connais... nous venons de faire une petite
+perquisition au domicile de Maurice Dessains et de son ami Genest, et
+voilà ce que nous avons trouvé: Une bonne correspondance avec les
+Jacobins les plus compromis. Rien que cela. Il y a de quoi faire tomber
+trente têtes sur l'échafaud. Veux-tu lire un de ces papiers?... tiens,
+prends au hasard. Ce sera le dernier billet doux de ton bien-aimé
+Maurice.
+
+Une sueur froide couvrait le visage de la jeune femme, Georges continua:
+
+--Et, maintenant, tu vas voir si je suis le démon que tu dis... Voilà
+trente pièces oui conduisent demain ton Maurice à la guillotine. Si je
+les jette dans ce feu, il n'y a plus de charges criminelles contre lui;
+la tête de Maurice est dans tes mains: tu peux la sauver ou la perdre.
+Choisis.
+
+Georges Flamant tenait les papiers suspendus sur la braise et regardait
+Lucrèce avec des yeux de tigre amoureux.
+
+
+
+
+A la rue Mesnars.
+
+(SUITE.)
+
+
+VIII.
+
+
+Il y a des idées secourables que Dieu nous envoie dans les situations
+désespérées, comme la planche que le naufragé trouve en pleine mer,
+quand ses bras de nageur ne fonctionnent plus.
+
+Lucrèce fut soudainement illuminée par un rayon d'espoir, et sa figure,
+sa voix, sa pose prirent un caractère nouveau.
+
+--Citoyen Georges Flamant, dit-elle avec un ton dédaigneux.
+
+--Vous êtes libre dans vos actions, même chez moi. Ainsi, il vous est
+permis de brûler ces papiers, écrits par un enfant étourdi et peu
+dangereux.
+
+--Et après?--demanda Georges, d'une voix émue.
+
+--Eh bien! après, vous serez étonné d'avoir fait une bonne action contre
+vos habitudes.
+
+--Voilà tout, Lucrèce?
+
+--Vous êtes bien exigeant, citoyen...
+
+Alors, si une bonne action ne vous suffit pas, vous en ferez une autre,
+vous mettrez Tullie en liberté.
+
+--Ensuite?
+
+--Ensuite, si vous prenez goût aux choses nobles et délicates, vous vous
+ferez honnête homme, quoiqu'un peu tard.
+
+--Je ne m'attendais pas, Lucrèce, à trouver ici des leçons de morale et
+de vertu.
+
+--Flamant, à côté de vous, je me crois un ange. Pardonnez-moi mon
+ambition.
+
+--Lucrèce, vous avez des railleries charmantes, mais elles manquent
+d'à-propos; vous vous faites d'étranges illusions sur votre état... je
+ne suis pas venu ici pour écouter vos impertinences, mais pour vous
+éclairer... J'ai trois mandats d'arrêt dans ce portefeuille; le
+troisième est lancé contre vous. Un de mes agents est là dans votre
+vestibule, et la voiture qui doit vous conduire à la Salpêtrière vous
+attend au coin de la rue Mesnars... Vous connaissez maintenant mon
+pouvoir et votre danger... Avez-vous encore quelque sarcasme en réserve
+dans votre esprit?
+
+--Citoyen Flamant, dit la jeune femme avec le plus grand calme.
+
+--Vous avez admirablement combiné votre affaire; vous avez tout prévu:
+vous méritez de réussir. Une seule chose a échappé à votre intelligence;
+le plus rusé démon ne s'avise jamais de tout. Le rôle que vous jouez si
+bien n'est pas nouveau; vous refaites ce que mille autres ont fait avant
+vous, et avec succès, dans les dernières années de la Terreur. Une
+femme, poursuivie par la brutale passion d'un homme, se trouve
+compromise dans l'horrible position où je suis; pour sauver la vie des
+siens et pour se sauver elle-même, elle succombe: c'est inévitable,
+c'est obligé, c'est attendu. Eh bien, citoyen démon, je veux coudre une
+variation à cette histoire uniforme.... faites avancer la voiture de la
+prison: je vous suis, emmenez-moi.
+
+La jeune femme se leva vivement, prit son manteau fourré, rabattit le
+capuchon de soie noire sur sa tête, et fit le signe résolu qui veut
+dire:
+
+--Précédez-moi, je vous suis.
+
+Flamant resta interdit, comme le pilote qui sur une mer unie trouve un
+écueil que la carte n'a pas prévu.
+
+--Pauvre femme! pauvre étourdie!--dit-il après réflexion; vous ne savez
+donc point où va vous conduire ce premier pas que vous faites?
+
+--S'il ne me conduit pas dans vos bras, j'accepte l'échafaud, répondit
+Lucrèce d'un ton résolu et écrasant.
+
+Pour modifier un peu l'héroïsme de cette réponse, l'historien est obligé
+de dire que la jeune femme comptait sur l'expédient secret dont nous
+avons parlé plus haut, et qui s'expliquera plus tard, comme l'exige
+l'intérêt du récit.
+
+--Belle Lucrèce, dit Flamant, avec une voix où le fiel s'enduisait d'une
+couche mielleuse, vous consentez donc à quitter ce boudoir voluptueux,
+ces meubles de satin, ces lambris d'or, pour le cachot fétide, le grabat
+de paille des criminels? Vous consentez à mourir jeune, belle, adorée, à
+passer de votre lit de soie sur la planche de l'échafaud, et de la main
+qui vous caresse à la main qui vous tue? Réfléchissez, Lucrèce. Des
+femmes aussi jeunes, aussi belles que vous, et bien plus honorées, ont
+trouvé un peu de paille pour leur dernière couche, et pour dernier amant
+le bourreau!
+
+--Eh bien, dit Lucrèce, voilà justement ce qui me donne la force et ce
+qui fait ma consolation. Vous n'aviez pas besoin de me rappeler ces
+glorieux exemples, je les savais par coeur, et j'y songeais en ce moment.
+
+--C'est incroyable! dit Georges en frappant ses mains l'une contre
+l'autre.
+
+Vraiment, je ne comprends pas...
+
+--Ah! dit Lucrèce, vous ne comprenez pas! et moi, je vous comprends
+très-bien. Les hommes ont de singulières idées sur les femmes! Certes,
+je n'aurais garde de faire parade de ma pruderie et de ma vertu. J'ai
+été prodigue du bonheur que je puis donner aux autres, et je ne me
+repens pas d'une vie qui n'a rendu malheureuse que moi. Si un sourire
+de mes yeux, si un souffle de mes lèvres pouvait rendre la vie à un
+homme inconnu, tombé à mes pieds dans une agonie d'amour, je relèverais
+cet homme en lui disant: Vivez! Mais vous, Georges Flamant, s'il fallait
+choisir entre la première de vos caresses et le dernier coup de hache du
+bourreau, je n'hésiterais pas un moment: j'embrasserais la hache, et je
+vous repousserais. Voilà les femmes! Des hommes comme vous ne les
+comprendront jamais.
+
+--Lucrèce,--dit Flamant, avec une voix agitée par une colère sourde,
+--de plus fières que vous se sont un jour humiliées. Vous êtes en mon
+pouvoir, comme une esclave. Votre état vous met en dehors de toute
+protection. La loi ne s'est occupée de vous que pour vous flétrir et
+vous inhumer de votre vivant. Vous n'avez pas même un nom, car celui que
+je vous donne ne vous appartient pas. Regardez autour de vous: il y a un
+désert et moi. Votre énergie de ce moment n'est qu'une colère folle.
+Trois nuits d'insomnie, un grabat de paille infecte et le régime du pain
+noir affaiblissent les plus forts et apprivoisent les plus fous.
+Lucrèce, nous nous reverrons. Aujourd'hui, vous refusez mon amour;
+demain, je vous accorderai ma pitié.
+
+Flamant fit un geste brusque, et marcha vers la porte du salon.
+
+--M'est-il permis, dit Lucrèce, d'écrire quelques lignes et d'apporter
+à la prison ce qui m'est...
+
+--Rien ne vous est permis,--interrompit brutalement Georges. Suivez-moi.
+
+Il ouvrit la porte et dit à l'agent qui se promenait dans l'antichambre:
+
+--Ici, Jean Bon-OEil. Écoute. Tu garderas cet appartement toute la nuit.
+Demain, au jour, nous viendrons apposer les scellés partout.
+
+Jean Bon-OEil, espèce de lévrier, habitué à marcher sur deux pattes,
+entra dans le salon, ferma la porte, et, transi de froid comme tous les
+animaux de son espèce au mois de décembre, il s'étendit voluptueusement
+sur le tapis, devant les chenets, et s'endormit.
+
+Flamant conduisait sa victime à la prison.
+
+Le portier, se croyant enfin délivré des soucis de cette orageuse
+soirée, réfléchissait profondément dans sa loge, et se soumettait à un
+sévère examen, pour se demander s'il n'avait rien dit ou fait pour se
+compromettre aux yeux de la police, lorsqu'un violent coup de marteau
+asséné par une main despotique, ébranla le vestibule, comme un coup de
+foudre égaré au milieu de l'hiver.
+
+La main qui tira le cordon tremblait sur ses cinq doigts.
+
+Un homme entra, et sa respiration orageuse annonçait quel genre de voix
+allait éclater aux oreilles du portier.
+
+--C'est ici que demeure la citoyenne Lucrèce Dorio?
+
+Demanda le nouveau visiteur avec un organe de mistral.
+
+--Oui, répondit le portier, toujours persuadé qu'on n'est jamais
+compromis par un monosyllabe.
+
+--Au rez-de-chaussée?
+
+--Oui.
+
+Le nouveau venu se précipita vers la porte indiquée, l'ouvrit comme s'il
+l'eût enfoncée, et s'arrêta un instant sur le seuil, comme s'il eût été
+ébloui par le luxe merveilleux du salon où il entrait.
+
+--Il n'y a personne ici? cria-t-il en avançant de deux pas.
+
+À cette interrogation, qui aurait réveillé les morts comme une trompette
+de Josaphat, l'agent de police, endormi devant la cheminée, se leva
+nonchalamment et frotta ses yeux qui refusaient de s'ouvrir.
+
+--Je suis Sidore Brémond, natif de La Seyne, dit le marin, et je viens
+ici chercher mon fils qui a changé de nom, comme tout le monde, et qui
+s'appelle Maurice Dessains.
+
+Jean Bon-OEil regarda le marin avec un sourire de faune railleur, et
+s'assit en couvrant ses jambes longues et grêles des vastes draperies
+de sa redingote chamois.
+
+Sidore Brémond poursuivit:
+
+--J'ai attendu la réponse du citoyen préfet jusqu'à présent, à l'hôtel
+de _l'Ancre-d'Or_, et voici le billet que je reçois........ «Votre fils,
+sous le nom de Maurice Dessains, est en ce moment chez la citoyenne
+Lucrèce Dorio, rue Mesnars, 1. S'il en est temps encore, faites-le
+sortir tout de suite et quittez Paris avec lui cette nuit même...»
+
+--Eh bien!--continua le marin, en frappant l'épaule de l'agent de
+police, que dites-vous de cela?
+
+Jean Bon-OEil haussa les épaules et poussa un rugissement sourd.
+
+--Je crois que ce citoyen se moque de moi, dit le marin dans un _a
+parte_ menaçant.
+
+--Êtes-vous muet, citoyen?
+
+Un râle strident courut entre les larges lèvres du limier de la police,
+et son regard, obliquement braqué sur le marin, prit une expression
+fauve qui était l'éclair d'un coup de foudre.
+
+--Tu me menaces! dit le marin en dégourdissant son bras droit. Tu crois
+me faire peur avec ta face d'excommunié? J'en ai bien vu d'autres!
+Prends garde! j'ai la peau sensible et le poignet dur comme un cabestan.
+Si je te cueille entre mes deux doigts, je te fais faire un demi-cercle
+dans l'entrepont, et je t'envoie à tribord, comme une gargousse qui a
+perdu son boulet.
+
+--Et moi! cria le sbire d'une voix sifflante, je t'arrête au nom de la
+loi.
+
+Et il saisit vivement le collet de la veste bleue du marin.
+
+--Ah! tu m'arrêtes! dit le marin; et moi je te coupe, avec un boulet
+ramé, comme un mât d'artimon.
+
+Cela dit, Sidore Brémond étreignit le sbire dans ses deux mains, comme
+dans un étau, et le renversant dans toute sa longueur sur le tapis, il
+ajouta:
+
+--Si tu fais un geste, je t'étends sous la cheminée, et je te rôtis des
+deux côtés comme saint Laurent... À présent, tu vas me répondre, et tout
+de suite..... Le citoyen Dubois, qui sait tout, m'a assuré que mon fils
+est ici. Donc il y est. Cette citoyenne Lucrèce Dorio est sa maîtresse,
+ou quelque chose comme ça: je le devine sans être sorcier. Je devine
+aussi que mon fils court de grands dangers avec dette citoyenne qui veut
+se faire épouser par lui, demain. C'est pour sauver mon fils de ce
+mariage que le préfet de police me lance ici comme une bombe; me voilà.
+Où est mon fils?
+
+--Vous voulez le savoir?--dit Jean Bon-OEil, étouffé sous le genou du
+marin.
+
+--Parle donc.
+
+--Et quand vous le saurez, vous sortirez d'ici?
+
+--Oui.
+
+--Votre fils a été arrêté ce soir.
+
+--Arrêté par qui?
+
+--Par la justice.
+
+--Quelle justice?
+
+--La nôtre.
+
+--Arrêté, pourquoi?
+
+--Comme jacobin et conspirateur.
+
+--Tu mens; c'est impossible...--Fais-moi parler à la citoyenne Lucrèce
+Dorio...
+
+--Elle est arrêtée aussi...
+
+--Ne bouge pas, reste à l'ancre; je vais interroger le portier.
+
+Le marin sortit du salon, et le portier, chassé du retranchement
+ordinaire des monosyllabes, finit par confirmer la triste vérité à
+Sidore Brémond.
+
+Le malheureux père resta quelque temps immobile de stupeur.
+
+Et, comme on lui fit observer qu'un étranger ne pouvait passer la nuit
+dans la maison, il se dirigea lentement vers la porte, et, quand il se
+trouva dans la rue, sa première idée fut de courir chez le citoyen
+préfet Dubois.
+
+En ce moment, minuit sonnait à l'horloge de l'arcade Colbert.
+
+Sidore Brémond secoua tristement la tête comme pour se dire à lui-même
+qu'une visite au préfet de police était impossible à une heure aussi
+avancée.
+
+Il renvoya donc cette visite au lendemain.
+
+Comme il se dirigeait vers la rue de l'Échelle, en passant dans la rue
+Traversière-Saint-Honoré, il s'arrêta pour prêter l'oreille à un groupe
+de nouvellistes que les patrouilles n'avaient pas encore dispersés.
+
+--Je vous affirme, disait une voix, que le complot est tout royaliste.
+
+La machine a été faite en Angleterre par le neveu de Demerville qui est
+un chouan reconnu.
+
+--Eh bien! moi, disait un autre, je tiens de bonne source que le fils de
+l'ex-marquis de Soubrany et le frère de Romme, ont été vus avant hier
+rue de l'Amandier, dans la remise d'un charron...
+
+--Qu'est-ce que ça prouve? Interrompit une voix impatiente,
+
+--Moi aussi j'étais chez un charron avant-hier.
+
+--Oui, continuait l'autre, mais tu n'as pas commandé à ce charron des
+roues creuses et une petite voiture suspecte, et tu n'as pas conspiré,
+toi, contre les thermidoriens, comme les Bourbotte, les Goujon, les
+Romme et les Soubrany.
+
+--Il y a des uns et des autres comme au 13 vendémiaire, hasardait
+timidement quelqu'un.
+
+--Pas du tout, remarquait un homme instruit.
+
+Au 13 vendémiaire, il n'y avait que des royalistes, et la preuve c'est
+que les trois colonnes qui marchaient sur la Convention étaient
+commandées par deux généraux vendéens, Lafont et Dahican.
+
+--C'est juste! observèrent plusieurs voix.
+
+--Cependant un commissaire de police vient de me dire,--observa un
+nouveau venu, qu'on a arrêté ce soir des hommes de tous les partis, et
+même des femmes.
+
+--Allons donc, des femmes! dirent quelques voix d'incrédules.
+
+--Oui, des femmes! continua l'autre; j'ai vu la police entrer rue
+Mesnars, 1, et en sortir avec deux prisonniers: une femme, une femme
+superbe! et un jeune homme, maigre et pâle, qui avait une tournure
+aristocrate comme un fils d'émigré.
+
+Sidore Brémond n'eut pas la force d'en entendre davantage.
+
+Il essuya deux larmes qui brûlaient ses joues, et leva les yeux au ciel,
+comme font tous les marins du Midi aux heures d'angoisse.
+
+Puis il reprit lentement le chemin de l'auberge de _l'Ancre-d'Or_.
+
+
+
+
+La transportation.
+
+
+IX
+
+
+Dans les premiers jours de février 1801, la corvette _l'Églé_ sortait de
+Rochefort par une bonne brise qui jouait dans toutes ses toiles, et la
+faisait voler comme un goëland sur l'écume de la mer.
+
+En mettant quelques-uns de ses passagers en scène, nous comblerons la
+lacune des détails intermédiaires, et rien ne manquera au récit de ce
+qui doit le rendre complet:
+
+--Nous marchons très-bien, dit un jeune homme, en se retournant du côté
+du pilote, comme s'il eût voulu entamer tout de suite une conversation.
+
+--Nous filons dix noeuds, dit le pilote sans avoir l'air de répondre.
+
+--Dix noeuds?... eh! dit le passager, comme s'il eût compris.
+
+--Nous courons bâbord-amures, depuis un quart-d'heure, dit le
+timonier; le vent vient de sauter du nord-nord-ouest au sud-est.
+
+--Ah! fit le passager avec un geste qui voulait indiquer la variation du
+vent, et qui la prenait au rebours.
+
+--Citoyen, demanda le pilote, est-ce la première fois que vous naviguez?
+
+--Oui, timonier.
+
+Pendant ce début d'entretien, le passager et le pilote avaient l'air de
+parler au hasard, sans trop se préoccuper de ce qu'ils disaient.
+
+Chacun d'eux portait sur sa figure et dans ses yeux cette expression
+indécise qui veut dire: Je ne sais trop où j'ai vu cet homme, mais je
+l'ai vu quelque part.
+
+Enfin, le pilote formula, le premier, cette pantomime en paroles, et le
+passager lui dit:
+
+--Il faut que vous soyez excellent physionomiste, si vous me
+reconnaissez, car moi qui me suis connu toute ma vie, je ne me reconnais
+plus, quand je passe devant un miroir.
+
+--Oh! c'est parce que vous avez changé d'habit, peut-être...
+
+--J'ai changé de tout, mon brave timonier. Mon costume et ma toilette
+m'auraient trop gêné en mer. J'ai taillé mes cheveux à la Titus; j'ai
+pris un large pantalon, en sacrifiant la beauté de ma jambe, et j'ai
+adopté la carmagnole et les souliers à cordons.
+
+Le pilote donna un coup de poing sur la barre du gouvernail, et s'écria:
+
+--J'y suis maintenant, c'est vous!
+
+Puis sa figure prit une expression étrange, et ses lèvres se fermèrent
+hermétiquement, comme s'il eût regretté une imprudente exclamation.
+
+--Mais c'est bien vous! dit le passager....
+
+Le timonier se leva vivement, et prononça un _chut_ étouffé par la
+prudence et accompagné du geste impérieux qui ferme la bouche qui va
+parler trop haut.
+
+--Vous êtes donc ici en contrebande? demanda le jeune homme, en se
+rapprochant avec mystère de son interlocuteur.
+
+--Vous êtes un honnête homme? dit le marin.
+
+--Je ne suis que cela.
+
+--Continuez... car au moindre écart, mon beau damoiseau, je vous envoie
+par dessus les _bastingages_, dans la République des requins.
+
+--Ah! mon brave pilote, dit le passager en riant. Vous êtes un ingrat.
+Vous avez donc oublié que je vous ai soutenu dans mes bras au tribunal,
+quand vous avez entendu prononcer la condamnation de votre fils, et que
+je vous ai accompagné à votre auberge de l'_Ancre d'or_....
+
+--C'est vrai, interrompit le marin avec émotion.
+
+--Mais, excusez-moi; j'ai ici auprès de moi un trésor, et je tremble de
+me le voir enlever à la moindre indiscrétion.
+
+--Votre fils Maurice est parmi les déportés de Madagascar.
+
+--Oui.
+
+--Dieu soit béni! Il a évité Cayenne... Il est vrai que Madagascar n'a
+pas aussi une très-bonne réputation de salubrité.
+
+--Pardon, citoyen passager, j'ai oublié votre nom... ou pour mieux dire,
+je ne l'ai jamais su.
+
+--Michel-Ange Saint-Blanchart, et depuis l'an II, Alcibiade tout court.
+
+--Moi, je suis Sidore Brémond, de la Seyne.... marin, de père en fils,
+depuis l'arche de Noé... Ainsi, je connais Cayenne et Madagascar comme
+les deux pouces de mes mains. À Cayenne, il y a des maladies de foie, à
+Madagascar, il y a des fièvres qui tuent. Quand la justice déporte des
+criminels, elle ne les envoie pas dans des paradis terrestres. Elle
+choisit, sur la carte, ce qu'il y a de mieux dans le mal, et sa clémence
+est pire que la cruauté. Le bourreau tue d'un seul coup; le climat n'est
+pas aussi expéditif, il lui faut un an pour la même opération...
+
+--Aussi, interrompit Alcibiade, je compte bien traverser Madagascar
+comme un oiseau de passage, et aller m'établir ailleurs.
+
+--Pas si vite citoyen Alcibiade, dit le marin en secouant la tête. Il y
+a des hommes qui valent mieux que leur réputation. Madagascar est comme
+ces hommes. Je connais cette île comme le fond de ma bourse quand elle
+est vide. J'ai relâché deux fois à Port-Dauphin, et à Nossy-Bay quand je
+naviguais sur _le Solide_ de la maison Élysée Baux, capitaine Marchand;
+Dieu veuille avoir son âme!
+
+--Il est mort?
+
+--Non, il s'est tué... Je puis donc, citoyen Alcibiade, vous rassurer
+tout-à-fait sur Madagascar. Cette grande île a son bon côté comme votre
+femme, si vous en avez une. Ne craignez rien. Quand le moment viendra
+nous en parlerons. Le capitaine Marchand (que Dieu ait son âme)! me
+disait toujours: Sidore, quand tu verras des caquiers entre les
+tropiques, tu peux dire: Cette terre est habitable pour l'homme. Le
+caquier est un arbre qui produit des fruits rouges et d'une chair
+délicieuse qui craignent le mauvais air comme nous chrétiens. Je sais,
+à Madagascar, un coin où les caquiers sont aussi nombreux que les pins
+dans le bois de Cuges. C'est là que je déposerai mon pauvre fils Maurice
+et j'espère bien qu'il vivra...
+
+--Permettez-moi de vous dire, interrompit Alcibiade, que je connais
+beaucoup le citoyen votre fils; c'est un jeune homme très-distingué,
+plus étourdi que coupable, et très-sobre de caractère, comme tous ceux
+qui ne jouissent pas d'une bonne santé. Donnez-moi des nouvelles toutes
+fraîches de ce pauvre Maurice Dessains? Comment se porte-t-il
+maintenant?
+
+--Aussi bien que possible, grâce à Dieu! Les mêmes choses qui tuent les
+uns font vivre les autres. Toutes ces secousses l'ont ranimé.
+_L'agitation du malheur boucane l'homme_, comme disait Vilepran, le
+flibustier de Saint-Domingue; et quand nous sommes ainsi _boucanés_,
+l'âme ne trouve pas une brèche pour sortir de notre corps... Ce matin,
+j'ai questionné avec insouciance le médecin du bord sur la santé de
+quelques déportés, pour savoir des nouvelles de l'état de mon fils.
+
+--Ce jeune homme, m'a-t-il dit d'un ton de prédicateur, a de précieuses
+ressources; il a des tubercules au poumon, c'est évident, mais il y a
+chez lui une vigoureuse réaction de jeunesse, qui, secondée par le
+changement d'air, cicatrisera les tubercules. Je pourrais même affirmer
+qu'il débarquera au port de Madagascar, en ne conservant de lui que son
+nom, comme cela est arrivé au navire _Argo_, qui, ayant été radoubé
+vingt fois dans la traversée, laissa en mer toute sa vieille charpente,
+et ne garda du départ que les quatre lettres d'_Argo_.
+
+--Comment! dit Alcibiade, nous avons ici un docteur de cette force-là?
+j'en aurai soin... Continuez, citoyen, je veux savoir ce qu'a dit votre
+fils quand il vous a retrouvé ici.
+
+Le marin fit un sourire dont la parole allait traduire la singulière
+expression.
+
+--Vous n'avez donc pas lu, citoyen Alcibiade, l'ordre du jour que le
+capitaine a placardé au grand mât?
+
+--Non. J'ai bien vu le placard; mais, comme j'ai six mois pour le lire,
+je ne me suis pas pressé.
+
+--Diable! il faut lire les ordres du jour, citoyen Alcibiade: celui dont
+je vous parle défend à tous les hommes de l'équipage d'adresser la
+parole à un transporté, sous peine de mort.
+
+--Comment, dit Alcibiade, vous allez voyager avec votre fils jusqu'au
+bout du monde, et il ne vous sera pas permis de lui dire un mot sans
+courir le risque d'être pendu à la grande vergue comme un forban!
+
+--Ah! citoyen Alcibiade, les capitaines ne plaisantent pas. Ce sont des
+despotes et des tyrans, salés par l'air de la mer, et doublés en cuivre
+comme leurs vaisseaux; ce sont les martyrs du devoir: ils se pendraient
+eux-même s'ils se surprenaient parlant à un déporté par distraction.
+
+--C'est incroyable, dit Alcibiade, que sous un régime de République...
+
+--La République, interrompit le marin, n'existe que sur la terre et au
+ciel, mais en mer elle jetterait bientôt son bonnet par-dessus les mâts.
+En mer, il n'y a qu'une bonne tyrannie qui puisse nous donner la
+liberté. Moi, je suis marin, et je suis partisan du despotisme à bord.
+
+--Ainsi, mon brave timonier, vous vous résignez à voir votre fils à
+distance pendant un mois?
+
+--Sans doute... d'ailleurs j'ai juré d'être un modèle de bonne
+conduite...
+
+--À qui avez-vous juré cela?
+
+--Au premier consul.
+
+--Vous connaissez le premier consul?
+
+--Parbleu! il a servi avec moi en Égypte.
+
+--Charmant! le marin... et le premier consul sait que vous avez un fils
+dans les cent trente déportés qui sont partis de Nantes et de Rochefort?
+
+--Non, non, non, citoyen Alcibiade; jamais je n'aurais eu la force
+d'avouer à mon général la faute de Maurice;... mais j'ai profité de la
+protection que le premier consul m'accorde pour obtenir, en vingt-quatre
+heures, du ministre de la marine la place de pilote à bord de l'_Églé_.
+Dieu fera le reste. J'ai obtenu même la permission de rester à
+Madagascar, si cela me convient, et nous avons ici un pilote pour me
+remplacer...
+
+--Ainsi quand vous rencontrerez, sur le pont, votre fils, vous ne lui
+parlerez pas?
+
+--Oui, citoyen Alcibiade...
+
+--Ce sera fort, pilote Brémond! Je n'ai pas l'honneur d'être père de
+quelqu'un comme Maurice, mais je sais bien qu'il me serait impossible
+de fermer ma bouche et mes bras devant un tel fils, d'ici à Madagascar.
+
+--Citoyen Alcibiade, nous sommes, nous, de vieux républicains trempés
+dans les eaux de Syrie, comme des lames d'acier. On nous répète à chaque
+instant qu'il s'est trouvé à Rome un père qui a tué son enfant
+conspirateur. Il m'est encore plus facile de ne pas embrasser le mien,
+et de le traiter en inconnu pendant six mois. Mon sacrifice à la patrie
+est plus léger, n'est-ce pas?
+
+--C'est juste, Sidore Brémond; je n'avais pas songé à Brutus; merci de
+la leçon.
+
+--Soyez tranquille, je vous en apprendrai bien davantage, avec le temps,
+citoyen Alcibiade. J'ai fait deux fois le tour du monde. J'ai couru les
+mers avec d'Estaing, Lapérouse, Surcouf, Marchand et Brueys. J'ai parlé
+à tous ces grands hommes comme je vous parle à vous. Mon éducation, vous
+voyez, n'a pas été faite chez un maître d'école de village, et comme je
+ne suis pas né trop bête, ainsi que tout marin du Midi, j'ai profité des
+leçons de mes précepteurs. Vous verrez.
+
+--Allons! dit Alcibiade, j'entre à votre école, et je viendrai m'asseoir
+sur ce banc tous les jours... de quelle manière pourrai-je payer vos
+leçons, mon cher pilote?
+
+--Vous serez pendant toute la traversée le père de mon enfant. Vous
+n'appartenez pas à l'équipage, vous: il ne vous est donc pas défendu de
+parler à nos déportés. Eh bien! vous pourrez m'être utile et me rendre
+service tous les jours.
+
+--De grand coeur, Sidore Brémond,--dit Alcibiade en serrant la main du
+pilote.
+
+--Et pour commencer, poursuivit le marin, rendez-moi un premier
+service... Descendez à l'entrepont; passez, comme par hasard, devant la
+cabine n. 3; causez un instant avec Maurice, et revenez me donner de ses
+nouvelles. Je brûle de savoir comment il supporte la mer.
+
+Alcibiade exécuta sur-le-champ l'ordre paternel avec beaucoup de
+délicatesse, et vint rendre ainsi compte de sa mission:
+
+--J'ai vu Maurice; il dort dans sa cabine, et son sommeil paraît fort
+tranquille. J'ai bien regardé surtout son visage; rien n'y annonce la
+souffrance intérieure; toutes les lignes en sont calmes, et la
+respiration est douce, comme celle d'un enfant au berceau.
+
+--Merci, merci, dit le marin en riant avec des larmes.
+
+--Oh! la mer! la mer! quel médecin du bon Dieu! quand elle ne tue pas
+sur le coup, elle donne la force et la vie! le capitaine Marchand disait
+quelquefois: _La mer guérit de tous les maux de la terre_.
+
+Il avait bien raison!... J'en ai tant vu de miracles comme celui-là!...
+Vous l'avez connu bien souffrant, mon fils, n'est-ce pas, citoyen
+Alcibiade?
+
+--Je l'ai connu agonisant; mais je voyais dans ses yeux, qu'il y avait
+de la ressource chez lui.
+
+--Excusez-moi si je vous accable de questions, les pères sont comme
+ça... Avez-vous connu les relations de Maurice avec une femme de la rue
+Mesnars?
+
+--Oui, répondit Alcibiade, avec un violent effort.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?
+
+--Cette femme... Oh! une très-bonne femme... une femme du monde... du
+grand monde... la citoyenne Lucrèce Dorio.
+
+--A-t-elle été jugée comme complice de mon fils?
+
+--Oh! la police a étouffé cette affaire. Avec les femmes, la police ne
+se gêne pas. On les emprisonne, et tout est dit. On économise ainsi les
+avocats et le papier timbré... La citoyenne Lucrèce Dorio est aux
+oubliettes... _Quintidi_ dernier, avant de partir, j'ai fait encore une
+tentative pour découvrir cette pauvre Lucrèce. J'ai perdu mes pas.
+
+--Mais pourquoi diable aussi les femmes conspirent-elles? C'est un
+métier d'homme, et encore il ne vaut rien.
+
+--Lucrèce Dorio ne conspirait pas du tout, dit Alcibiade avec vivacité.
+
+--Et pourquoi donc l'a-t-on arrêtée avec mon fils! Ces injustices sont,
+sans doute, ignorées du premier consul?
+
+--En France, nous sommes encore un peu dans le chaos; tout n'est pas
+bien débrouillé. Aussi je vais à Madagascar pour donner le temps à la
+justice de se faire juste, et à l'horizon de se faire clair.
+
+--Ah! dit le marin, en jetant les jeux vers l'échelle des
+écoutilles,--voilà une découverte à laquelle je ne m'attendais pas! Nous
+avons des passagères à bord!
+
+--Il y en a même de fort jolies, dit Alcibiade... Elles viennent prendre
+l'air sur le pont.
+
+--Elles paraissent bien tristes, ces pauvres femmes, dit le
+marin;--sont-elles déportées aussi?
+
+--Non, dit Alcibiade avec embarras.--On est toujours triste quand on
+quitte son pays... La gaîté leur reviendra bientôt, j'espère... Me
+permettez-vous, mon brave pilote, d'aller causer un instant avec
+quelques-unes de ces passagères?
+
+--Ah! citoyen Alcibiade, dit Brémond en riant, la traversée ne vous
+paraîtra pas longue, au milieu de cette cargaison.
+
+Le jeune homme salua légèrement le pilote d'un double signe de main et
+de tête; comme pour lui dire:
+
+--A bientôt.
+
+
+
+
+Physionomie du bord.
+
+
+X.
+
+
+Nos jeunes passagères s'étaient assises sur une longue banquette du
+côté de la poupe du vaisseau, et, comme les femmes dont parle Virgile,
+_elles regardaient la mer en pleurant_ [5].
+
+[Note 5: _Pontum adspectabant flentes_.]
+
+Une d'elles, placée à l'écart sur un amas de toiles et de câbles, ne
+pleurait pas; mais ses yeux ressemblaient à deux sources taries qui
+n'ont plus rien à donner; ils avaient la teinte de l'épuisement.
+
+Cette pauvre créature ne rencontrait aucune distraction dans un
+spectacle si nouveau pour elle.
+
+Dans ce merveilleux mouvement qui emporte une planche sur l'abîme.
+
+Dans les chants des matelots délivrés de la terre.
+
+Dans les murmures des voiles, des pavillons, des flammes, des cordages,
+des vergues, qui sont les cris de joie du vaisseau, qui part, sous de
+beaux auspices, entre le double azur de l'Océan et du ciel.
+
+Notre jeune passager Alcibiade s'arrêta respectueusement à quelques pas
+de cette femme, qui lui fit un de ces saluts imperceptibles, remarqués
+de ceux qui les reçoivent.
+
+--Eh bien, Louise, comment vous trouvez-vous?
+
+--Un peu mieux... merci, répondit la jeune femme, avec un sourire qui
+venait de la source des larmes.
+
+--Un peu de patience, ma pauvre Louise, croyez-moi. Je n'arrive pas ici
+pour vous consoler. Les consolations viennent du temps, et non pas des
+hommes. Vous avez tout souffert déjà, si jeune, et vous n'avez plus rien
+à connaître dans le malheur, que la guérison.
+
+--Citoyen Alcibiade, partout où je vois des hommes, je vois des
+insultes... Dites-moi, y a-t-il encore ici quelques affronts à recevoir?
+
+--Ici, Louise! oh! ne craignez rien. Vous êtes entourée d'honnêtes gens.
+Ce vaisseau est un asile pour vous. Chaque matelot serait au besoin
+votre protecteur. Vous verrez, en voyageant, des pays sauvages, mais
+soyez tranquille, vous ne retrouverez nulle part votre mansarde de la
+rue de Rohan.
+
+--Mais je retrouverai partout mes souvenirs, dit Louise avec un accent
+de mélancolie mortelle.
+
+--Vous vous en créerez de nouveaux, et ceux-là chasseront insensiblement
+les anciens. Dans un long voyage, chaque jour crée des souvenirs
+préparés pour le lendemain: au bout de six mois notre tête en sera
+pleine à tel point que notre existence parisienne ne sera plus qu'un
+rêve. L'essentiel est de ne pas se laisser écraser par le présent, car
+l'avenir ne se charge de notre guérison qu'à condition que nous serons
+assez forts pour l'attendre. Rappelez-vous, Louise, le jour où je vous
+ai vue pour la première fois; c'était au commencement de la décade
+dernière. Vous aviez subi en peu de temps tout ce qu'une femme ne peut
+pas subir; vous aviez perdu votre mari Genest, et votre protecteur
+Maurice Dessains; vous étiez sans pain, sans asile, sans ressources, et
+pourtant votre jeunesse se rattachait à la vie, et se cramponnait au
+bord du tombeau pour ne pas y descendre.... Ne rougissez pas de ce que
+vous avez fait ensuite, pauvre Louise. Il est si doux de vivre quand on
+est jeune!... Vous avez cru trouver un ami généreux dans le premier
+homme qui s'est présenté à vous, et vous n'avez rencontré qu'un secours
+de passage, un abandon, une honte. Ce premier ami était un scélérat qui
+fait métier de ces infamies, et qui se protège lui-même avec un autre
+métier. Alors il vous est arrivé, Louise, ce qui est arrivé à bien
+d'autres: l'égoïsme vous ayant refusé une assistance désintéressée, il
+a fallu vous donner pour recevoir, triste échange que vous n'avez pas
+voulu continuer, et qu'une révolte sublime contre vous-même a chassé de
+votre maison! Vous avez appelé à votre secours le repentir qui purifie
+et la mort qui délivre, et je me suis trouvé sur votre chemin pour vous
+relever avec une parole d'espoir et vous montrer une vie nouvelle dans
+un monde nouveau. Comparez maintenant le dernier jour de votre mansarde
+et le premier jour de ce voyage, et vous verrez que le progrès vers le
+bien est déjà très-grand, et qu'avec un peu de courage, votre
+convalescence d'aujourd'hui s'appellera guérison demain.
+
+Louise inclina la tête en signe d'approbation et regarda son jeune
+bienfaiteur avec des yeux où rayonnaient ces actions de grâces qui
+partent de l'âme.
+
+Le jeune homme lui fit un léger salut de la main, et continua cet
+entretien dans le voisinage, avec d'autres passagères de l'_Églé_.
+
+Nous connaîtrons mieux bientôt cette mystérieuse mission que le citoyen
+Alcibiade se donnait, et qui ne pouvait être inspirée que dans ces
+terribles époques où la société en péril confie son salut à toutes les
+intelligences et à tous les dévouements.
+
+Au reste, nous n'inventons pas, nous racontons, pour la première fois,
+ce que l'histoire a oublié.
+
+L'histoire oublie à peu près tout, excepté l'ennui.
+
+En ce temps-là, il y eut donc des juges qui se rassemblèrent dans une
+de ces salles froides, sombres, humides, qu'on appelle un tribunal.
+
+Ces juges, mal payés, mal nourris, mal logés, mal mariés, étaient
+descendus des quatrièmes étages de ces rues hideuses qui avoisinent le
+Palais-de-Justice.
+
+Ils avaient apporté au tribunal leurs ennuis, leurs soucis, leurs
+souffrances, leurs haines, leurs petitesses, et, sans trop examiner la
+cause des innocents et des coupables, comme l'histoire les en accuse,
+ils condamnaient à la déportation tous les prisonniers que la police
+leur présentait, et qui n'avaient nullement trempé dans le complot
+infernal de la rue Saint-Nicaise.
+
+Or, pendant que ces mêmes juges continuaient à traîner leur ennuyeuse
+vie dans la boue infecte des carrefours du temple de Thémis, et dans les
+brouillards distillés en pluie sur l'ardoise de leurs mansardes, un
+vaisseau emportait les condamnés vers les régions splendides de
+l'Équateur.
+
+Parmi ces malheureux, il s'en trouva qui ne voulurent plus se
+reconnaître pour tels, et qui même osèrent jeter sur leurs juges des
+regards de commisération du haut de cet Océan qui les berçait dans les
+flots d'azur et de soleil, en leur promettant des rivages où la terre
+nourrit l'homme sans lui demander son sang et sa sueur.
+
+Au milieu du jour, quand les premières brises du printemps accoururent
+du Tropique avec les exhalaisons embaumées de la mer et des fleurs, les
+déportés s'enivrèrent au spectacle de cette création immense qui
+semblait n'exister que pour eux.
+
+Ils ouvraient avec délices leurs lèvres à cet air divin qui les
+purifiait des souillures des villes, et renouvelait leurs âmes et leurs
+corps, et toutes ces têtes ardentes, où fermentait l'exaltation
+politique, se remplirent de rêves délicieux qui, sans doute, allaient
+s'accomplir à cet horizon splendide que la proue du vaisseau leur
+désignait comme le doigt du géant des mers.
+
+Le spectacle le plus touchant qu'un voyage maritime puisse offrir, est
+celui de la rencontre de deux vaisseaux sur la vaste ornière de l'Océan.
+
+Les hommes, qui sont toujours prêts à s'égorger dans une bataille civile
+sur les deux côtés du ruisseau de leur rue, s'embrassent toujours avec
+des tendresses fraternelles, quand ils se rencontrent, sous le pavillon
+du même pays, dans les solitudes de la mer.
+
+Alors, ils ne se demandent pas la couleur de leur opinion et la nuance
+de leur journal; ils se tendent, les uns aux autres des mains amies, et
+se partagent leur pain et leur manteau.
+
+Le communisme, inventé par saint Martin, a toujours fleuri à l'ombre des
+mâts et des voiles; c'est la religion des marins.
+
+On la retrouverait dans les villes, si les maisons étaient des
+vaisseaux.
+
+Le navire marchand, l'_Actéon_, parti de Cayenne et faisant voile pour
+Rochefort, rencontra l'_Églé_ en pleine mer, et lui fit des signaux de
+détresse.
+
+Les deux vaisseaux se rapprochèrent, et l'_Eglé_, qui avait tout, fit
+d'abondantes largesses à l'_Actéon_ qui n'avait rien.
+
+On navigua de conserve pendant quelque temps, pour se donner des
+nouvelles de Cayenne et de Paris.
+
+On se rendit des visites à l'aide d'embarcations croisées, et quoique
+les passagers de l'_Églé_ eussent quitté la France depuis fort peu de
+temps, beaucoup d'entre eux écrivirent à la hâte des lettres à leurs
+familles et à leurs amis, et les jetèrent dans la boîte de l'_Actéon_.
+
+Il avait à coup sûr, à bord de ces deux navires, toutes les opinions
+qui divisaient alors cette pauvre France éternellement divisée, depuis
+l'invention de la fraternité.
+
+Il y avait des royalistes, des jacobins, des girondins, des
+thermidoriens, des modérés, des constitutionnels.
+
+Eh bien! quand l'_Actéon_ qui avait mangé sa dernière ration, eut été
+ravitaillé généreusement, tous ces hommes qui représentaient la France
+de 1801 se serrèrent les mains, se baignèrent de larmes, se souhaitèrent
+toutes les félicités humaines, et leurs adieux se croisèrent longtemps
+sur la mer, quand les deux navires eurent repris le chemin de leur
+destination.
+
+Maurice, notre jeune transporté, n'avait pas perdu un seul incident de
+cette scène.
+
+Il recevait la première des leçons que l'expérience des voyages lui
+tenait en réserve, et tout ce que nous venons de remarquer plus haut,
+s'agitait, en réflexion muette, au fond de son coeur.
+
+Trop faible encore pour affronter le grand air du pont, Maurice avait
+assisté à cette touchante rencontre derrière la vitre de sa cabine, et
+tout en observant, il avait écrit une lettre, non à sa famille et à ses
+amis, mais à la seule personne qui remplissait son souvenir et son coeur.
+
+Cette lettre, modèle de candeur et de naïveté adolescentes, était donc
+adressée à Lucrèce Dorio, que Maurice avait laissée, à la rue Mesnars,
+le soir de son arrestation.
+
+On jugera des sentiments de ce jeune homme par l'honnêteté primitive de
+son style et de son esprit.
+
+«Chère Lucrèce,
+
+«Un poète a écrit cette pensée: _Plus loin les corps, plus près les
+âmes_!
+
+«Je sens aujourd'hui que cela est profondément vrai.
+
+«Ainsi, plus je m'éloigne de vous et plus je m'en rapproche.
+
+«Quand je serai aux extrémités de ce monde, votre âme, soeur de la
+mienne, flottera autour de moi dans chaque rayon de soleil.
+
+«Des juges stupides peuvent séparer nos corps, mais aucune force humaine
+ne peut briser cette chaîne invisible et immatérielle de deux âmes qui
+ne sont qu'un souvenir.
+
+«Il est plus difficile de mourir qu'on ne pense, puisque je suis encore
+parmi les vivants.
+
+«Mais je sais bien d'où m'est venue la force au dernier souffle de mon
+agonie.
+
+«J'ai senti éclater en moi un si violent désespoir à l'idée de mourir
+loin de vous, que la mort a reculé devant son oeuvre et m'accorde un
+sursis.
+
+«Soyez heureuse dans ce temple d'or et de soie où votre divinité dérobe
+au ciel ce qu'elle donne à la terre.
+
+«Gardez-moi votre amour qui se compose de toutes les tendresses écloses
+dans le coeur de la femme, quand elle est à la fois épouse, soeur et mère,
+et je crois alors que je pourrai attendre et vivre, car mon âme, c'est
+votre amour.
+
+ «MAURICE DESSAINS.
+
+ «_A bord de l'Églé, en pleine mer_.»
+
+Comme il pliait cette lettre, le jeune passager, que nous continuerons
+d'appeler Alcibiade, parut devant la cabine de Maurice, et lui dit:
+
+--Nous avons le meilleur des capitaines; c'est un vieux républicain
+d'Aboukir, et tout en faisant son devoir, il aura beaucoup de
+complaisance pour les déportés, dont il partage sournoisement les
+opinions. Je vous apporte cette bonne nouvelle, citoyen Maurice
+Dessains.
+
+Maurice regardait avec de grands yeux ébahis le passager, et cherchait
+dans ses souvenirs le nom qu'il devait donner à cette figure.
+
+--Vous ne voulez donc pas me reconnaître, citoyen Maurice? dit Alcibiade
+en souriant.
+Eh bien! je vous laisse chercher; à bord tout sert d'amusement. Je
+vous livre l'énigme de ma personne... En attendant, je vois que vous
+venez de faire votre lettre comme tout le monde, et si vous craignez de
+vous exposer à l'air, qui est très-vif, je serai heureux d'être votre
+facteur.
+
+Maurice remercia d'un signe de tête, ferma sa lettre, mit l'adresse.
+
+_A la citoyenne Lucrèce Dorio, rue Mesnars, 1._
+
+Et la remit au jeune passager, qui s'acquitta tout de suite de la
+commission.
+
+Sans commettre le délit d'indiscrétion, Alcibiade crut pouvoir lire
+l'adresse de cette lettre, avant de la confier à un passager de
+l'_Actéon_.
+
+--Pauvre enfant! se dit-il, il ignore tout!... Voilà une lettre qui
+n'arrivera pas à bon port.
+
+Et comme il se dirigeait vers la dunette pour réfléchir sur la conduite
+qu'il devait tenir vis-à-vis de Maurice, il aperçut Sidore Brémond,
+assis à côté du banc de quart.
+
+Le pilote fit le signe qui veut dire: Approchez-vous, et dit d'une voix
+contenue:
+
+--Citoyen Alcibiade, j'ai confié la barre à mon lieutenant, et je suis
+ici comme un chasseur à l'affût pour voir si _ce que vous savez bien_
+se montrera. Mon coeur me bat comme la première fois que j'entendis le
+premier coup de canon de l'Anglais.
+
+--Mon brave timonier, dit Alcibiade en secouant la tête, ce que vous
+attendez ne paraîtra pas. Oh! n'ayez point de souci!... tout va de mieux
+en mieux... c'est moi qui ai consigné Maurice dans sa cabine; je suis
+son second médecin: il en faut toujours un second pour corriger le
+premier.
+
+--Que Dieu vous rende vos soins! dit Brémond en serrant la main
+d'Alcibiade.
+
+--Voyez-le souvent, et venez plus souvent encore me parler de lui.
+
+--C'est convenu, mon patron... Adieu, j'entends la cloche qui sonne le
+dîner: je meurs de faim; l'air de la mer est de l'absinthe première
+qualité... Encore un mot, mon cher Sidore, comment se fait-il que
+personne ne soit malade à bord depuis le départ?
+
+--C'est que nous avons eu presque toujours vent arrière, citoyen
+Alcibiade...
+
+--Ah! voilà encore une chose maritime que j'ignorais, mon maître.
+
+--Je vous en apprendrai bien d'autres à Madagascar, dit le pilote en
+riant; mais soyez toujours pour mon fils le second médecin qui corrige
+le premier.
+
+
+
+
+Nuit des tropiques.
+
+
+XI.
+
+
+L'_Eglé_ eut bientôt à subit la chance commune à tous les vaisseaux qui
+sortent d'un port quelconque avec une brise favorable.
+
+La mer est presque toujours tranquille au rivage, comme pour séduire les
+voyageurs; on s'embarque sur la foi de cette promesse azurée; on rêve
+une traversée merveilleuse, une promenade à voiles sur un océan qui
+s'est fait lac dans sa vieillesse, et qui a renoncé à sa vieille haine
+contre les coquilles à trois-mâts.
+
+Puis tout-à-coup, le soleil se couvre la face, l'eau prend une teinte
+livide, le navire se plaint, les toiles frissonnent, les mâts pleurent,
+les pavillons et les flammes ont des accès de folie, et on entend des
+voix qui dirent: _Voilà un grain!_
+
+Un grain! quel petit mot pour une si grande chose!
+
+C'est la tempête inévitable, c'est l'insurrection des gouttes d'eau, la
+bataille des vagues et des hommes.
+
+C'est le formidable phénomène que la science met sur le compte du vent,
+et qui est produit, peut-être par de puissantes éruptions volcaniques,
+ensevelies au fond des abîmes de la mer, et dont le Vésuve et l'Etna ne
+sont que d'innocents échantillons, des miniatures de cabinet.
+
+Le pont de l'_Eglé_, balayé par le vent et argenté par l'écume des
+vagues, n'est plus habitable que pour les matelots.
+
+Passagers et passagères gardent leurs cabines, et prient Dieu.
+
+La tempête a cela de bon qu'elle humilie l'incrédulité.
+
+Il y avait, à bord, quelques déportés encyclopédistes, qui traitaient
+Robespierre de réactionnaire, parce qu'il reconnaissait l'_Être suprême_
+dans une loi insérée au _Moniteur;_ eh bien! ces philosophes, réunis
+dans le club flottant de l'_Eglé_, priaient Dieu comme les autres, et ne
+s'en cachaient pas. Il est fâcheux que les écrivains athées du XVIIIe
+siècle n'aient pas navigué.
+
+Il était facile de nier Dieu sur le quai des Théatins et dans la rue
+Guénégaud, quand il n'y avait pas même une barque pour descendre à
+Saint-Cloud.
+
+Les mauvais jours succédaient aux mauvaises nuits.
+
+L'Océan s'obstine dans ses colères et dans sa vieille rancune contre les
+vaisseaux et les marins.
+
+L'Océan a peut-être raison; il a ses habitants qu'il garde, et il veut
+que la terre garde les siens, et comme il ne vient jamais se promener
+dans nos vallons et sur nos montagnes, il s'indigne quand il voit la
+terre se promener sur lui.
+
+Cependant, lorsqu'on s'approche du tropique, on trouve des vents légers
+et tièdes, des flots cléments, des régions sereines.
+
+C'est le domaine du soleil; les vagues somnolentes ont perdu leur
+énergie; le démon des tempêtes, vaincu par le feu du ciel, expire de
+langueur au fond des abîmes.
+
+L'Océan se change en miroir et en lac où se regarde et se baigne le
+soleil.
+
+Tant que dura cette série d'ouragans, le peuple de l'_Eglé_ ne se montra
+point sur le pont.
+
+Le pilote et Alcibiade n'eurent que de rares et courtes entrevues.
+
+Le devoir enchaînait l'un au gouvernail et l'autre à la couchette de
+Maurice.
+
+Cependant, comme une succession de tempêtes a son bon côté quelquefois,
+l'_Eglé_, emportée par les ailes des vents et les cimes des vagues,
+avait franchi des distances énormes; la première ligne du tropique fut
+coupée dans le dernier de ces élans de l'agile corvette.
+
+Un soir, après le coucher du soleil, le vent tomba comme un tyran épuisé
+par sa violence; la mer se nivela comme une plaine de saphir, et les
+étoiles se clouèrent au firmament avec un éclat et une prodigalité
+inconnus dans les nuits brumeuses du Nord.
+
+L'été se révéla soudainement, avec les splendeurs et les parfums de ses
+nuits.
+
+Il n'y eut pas de transition; nous, sédentaires habitants des villes,
+nous sommes obligés d'attendre les beaux jours, un calendrier à la main.
+
+Mais un vaisseau a l'heureux privilège, au milieu de l'hiver, de
+déployer ses voiles et de courir à la conquête de l'été.
+
+En ce moment, les juges du 14 nivôse 1801 traversaient le Pont-au-Change
+pour aller juger les pâles humains.
+
+Le thermomètre de l'ingénieur Chevalier les glaçait avec douze degrés
+au-dessous de zéro.
+
+Tous les déportés avaient envahi l'esplanade de la poupe, et ils
+contemplaient, dans un religieux silence, cette nature révélée
+spontanément, et qui les entourait de lumière, de parfums, de chaleur,
+d'harmonies, de caresses, sous un ciel tissu d'or et semé des arabesques
+de Dieu.
+
+La mer, si orageuse la veille, ressemblait à une femme qui, après avoir
+soumis à de formidables épreuves son amant, le récompense par des
+trésors d'extases.
+
+Toute la vie que la création porte en elle semblait pleuvoir du haut des
+mâts, et suivre les ailes du vaisseau, avec le murmure mystérieux qui
+s'exhale de toutes les lèvres de l'Océan.
+
+Cette caresse immense qui étreint l'homme, dans une nuit des tropiques,
+acheva la résurrection de notre jeune déporté Maurice Dessains.
+
+Il était là, lui aussi, spectateur enivré de toutes ces augustes
+merveilles.
+
+Il se sentait vivre pour la première fois; il aspirait avec des lèvres
+altérées ce baume divin qui lui rendait la jeunesse avec ses joies
+intérieures et ses beaux rêves de long avenir.
+
+Une voix humaine qui se serait élevée en ce moment eût été comme
+l'insulte de l'esclave au triomphe de Dieu.
+
+Le choeur invisible des voix de la nuit chantait les grandeurs de la
+création, et aucune bouche n'osait interrompre l'hymne des étoiles et
+de la mer.
+
+Ainsi s'écoulaient sur le pont du vaisseau ces premières heures de
+ravissement.
+
+Nul, parmi les conviés, ne quitta la place de ce festin que Dieu servait
+à quelques hommes, et tous s'endormirent sous les tentes des mâts, en
+attendant que le soleil, avec le premier baiser de ses rayons, vînt les
+réveiller comme un officieux ami.
+
+Maurice, en ouvrant les veux, vit à son côté le jeune passager qu'il
+n'avait pu reconnaître la veille.
+
+Et comme la familiarité s'établit naturellement tout de suite entre deux
+voyageurs sur mer, ils avaient échangé quelques phrases et s'étaient
+bientôt serré les mains, comme d'anciennes connaissances de Paris et de
+la rue Mesnars.
+
+--Pauvre femme!--dit Maurice, qu'elle doit souffrir! Je viens de faire
+un rêve bizarre...
+
+--Comme tous les rêves, dit Alcibiade.
+
+--Il me semblait, poursuivit Maurice, que j'étais assis, là-bas, sur la
+corniche de la poupe, devant une mer qui charriait des étoiles, comme
+ces fleuves qui charrient des grains d'or. J'éprouvais une joie
+ineffable à sentir ma respiration libre et ma poitrine inondée de
+fraîcheur: c'est la première fois qu'un rêve me donne cette volupté. La
+voûte du ciel était sombre, comme si toutes les étoiles fussent tombées
+dans la mer. Je ne voyais rien, je n'entendais rien autour de moi, et je
+m'écoutais vivre avec délices, comme l'égoïste anachorète de l'Océan.
+Puis, après un intervalle dont l'horloge des rêves ne mesure pas la
+durée, j'ai prêté l'oreille à une voix douce qui montait de la mer et
+disait mon nom. Une femme, immobile comme une statue, s'est élevée
+lentement jusqu'à moi, comme si la mer l'eût aidée dans cette ascension.
+J'ai reconnu le visage de Lucrèce; son corps se perdait dans des nuages
+d'étoffes de toutes couleurs; elle regardait fixement, et avec
+tristesse, le pont du navire, sans se tourner un instant vers moi; puis
+elle a étendu les bras, comme pour désigner du doigt quelque chose. Un
+cri aigu est sorti de ses lèvres, et ce cri m'a réveillé.
+
+--Citoyen Maurice, dit Alcibiade, je vous trouve si bien portant ce
+matin, que je crois pouvoir, sans danger pour vous, causer de la belle
+Lucrèce, puisqu'elle vous poursuit encore dans vos rêves, et qu'elle
+prolonge la rue Richelieu jusqu'à l'équateur... Voyons, parlez-moi avec
+franchise, aimez-vous encore cette femme d'un amour sérieux?
+
+--Est-ce que tout amour n'est pas sérieux, citoyen Alcibiade?
+
+--Hélas! non, mon cher Maurice... Je crois que vous avez étudié
+profondément _le Contrat social_, la théorie d'Anacharsis Clootz et la
+Constitution de l'an VIII, mais que vous avez négligé l'étude de
+l'amour... On aime une femme de plusieurs manières. Nous l'aimons pour
+elle, pour nous, pour nos amis, pour nos rivaux, pour le public, pour
+notre orgueil, pour nos sens, pour ses vertus, pour ses vices, pour ses
+qualités, pour ses défauts, et quelquefois nous ne savons pas nous-mêmes
+pourquoi nous l'aimons. Maurice, excusez mon indiscrétion, elle a un but
+honorable, et vous en serez convaincu plus tard. Pouvez-vous me préciser
+la nuance d'affection qui vous entraîne vers Lucrèce, et vous fait
+tremper votre plume dans l'encrier du tropique pour lui écrire à la rue
+Mesnars?
+
+--J'aime Lucrèce comme Saint-Preux aimait Julie, comme Torquato aimait
+Éléonore, comme Chénier aimait Camille. Je crois toujours qu'il n'y a
+pas deux manières d'aimer.
+
+--C'est que, voyez-vous, citoyen Maurice, dit Alcibiade, je tiens à vous
+voir guéri radicalement à la poitrine et au coeur, au physique et au
+moral; c'est pour cela que je vous parle ainsi. Puis, si je suis content
+de vous, je vous promets une récompense que le roi le plus puissant ne
+pourrait vous accorder.
+
+--Quelle récompense?--demanda Maurice, en ouvrant démesurément ses
+grands yeux noirs.
+
+--Ah! c'est encore mon secret, trop curieux jeune homme... Avez-vous un
+frère ou une soeur?
+
+--Non, dit tristement Maurice.
+
+--Eh bien! si je vous, disais, si je vous prouvais qu'ici, à bord de ce
+navire, parmi cette colonie de passagers, vous avez un frère ou une
+soeur que je puis mettre dans vos bras à l'instant même, vous
+croiriez-vous récompensé?
+
+--Oh! ne me donnez pas ces illusions cruelles, citoyen Alcibiade; ne me
+parlez pas de récompenses impossibles; je serai sincère avec vous sans
+condition.
+
+--Lucrèce est votre premier amour?
+
+--Oui.
+
+--Vous n'avez jamais aimé d'autre femme?
+
+--Jamais... Est-ce qu'on aime deux femmes dans sa vie, citoyen
+Alcibiade?
+
+--Mais oui, assez souvent même.
+
+--Quand on est veuf?
+
+--Avant.
+
+--À quel parti odieux ces hommes parjures appartiennent-ils?
+
+--Au parti du genre humain.
+
+--Alcibiade, vous calomniez!
+
+--Quand on calomnie l'univers, on ne calomnie personne... Enfin,
+dites-moi, je vous prie, dites-moi quelle est votre opinion sur Lucrèce
+Dorio?
+
+--C'est une femme digne de respect.
+
+--Ah!
+
+--Comment, ah!
+
+--C'est juste, Maurice, j'ai eu le tort de faire cette exclamation. Un
+homme doit respecter toutes les femmes, et surtout celles qui veulent
+s'affranchir du respect. Ne faisons rougir personne de ses vices; cela
+décourage et empêche le retour à la vertu.
+
+--J'aime à croire, dit Maurice d'un ton sec,
+
+--Qu'aucune de ces paroles obscures ne regarde Lucrèce, et que vous ne
+faites aucune allusion...
+
+--Oh! je parle en général, dit Alcibiade d'un ton léger, le spectacle de
+la mer rend méditatif et sentencieux. Je laisse tomber des aphorismes
+dans l'eau.
+
+--Citoyen Alcibiade, c'est moi, maintenant, qui vous demande de la
+franchise, et surtout de la clarté... Si j'étais sur le point d'épouser
+Lucrèce Dorio, et si je demandais un conseil à votre expérience et à
+votre amitié, que me répondriez-vous?
+
+--Je vous répondrais sur-le-champ: Maurice, ne vous mariez pas.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce qu'on ne doit jamais conseiller à un ami de se marier. Dans le
+mariage le plus pacifique, il y a toujours une tempête, comme celle que
+nous venons de subir, et alors on se brouille avec l'ami qu'on a
+conseillé; quelquefois on se bat en duel avec lui, et on le tue pour
+s'éviter d'être tué; cela s'est vu très-souvent.
+
+--Alcibiade, dit Maurice avec impatience, vous éludez mes questions avec
+un art diabolique... Voici la dernière que je vous fais: Vous
+connaissiez Lucrèce avant moi, que pensez-vous de cette femme sous le
+rapport de la conduite, du caractère et des moeurs?
+
+--Lucrèce est une femme adorable, et voilà son défaut capital; c'est une
+déesse: voilà son tort. Si vous l'épousiez, elle ne vous demanderait pas
+un salon, elle exigerait un temple; il faudrait mettre un piédestal dans
+sa corbeille de noces. Ce serait la coquetterie passée à l'état
+olympien. Après le mariage, on ne recevrait pas de visites, chez vous,
+mais des adorations; les bouquets seraient des encensoirs; les
+compliments, des hymnes; les saluts, des génuflexions; les plafonds, des
+coupoles. Son mari serait un grand-prêtre qui n'aurait jamais le loisir
+de regarder seulement en face la divinité, au milieu de la cohue
+d'adorateurs qui obstrueraient l'autel. Voulez-vous essayer du métier de
+pontife conjugal; essayez, vous dirai-je, mais vous n'aurez pas assez de
+vos yeux pour surveiller tant de lévites et tant de chérubins acharnés
+contre votre repos de mari.
+
+Maurice appuya son coude sur le parapet du navire et sa tête sur sa
+main, et parut absorbé dans ses réflexions.
+
+--Alcibiade, dit-il, après une longue pause, j'aime trop cette femme
+pour examiner ce qu'il y a de faux ou de vrai dans le portrait que vous
+m'en faites. Je conviens cependant que tout ce que j'ai vu dans les
+habitudes intimes de Lucrèce donnerait quelque crédit à vos paroles, en
+faisant la part de leur exagération... Au reste, que suis-je en ce
+moment?... un malheureux! un déporté! un vagabond!... Est-ce bien le
+moment de songer à un avenir qui ne peut jamais être à moi?
+
+--Voilà de la sagesse! dit Alcibiade... Voilà les bonnes réflexions
+qu'inspire le spectacle de la mer et de l'infini! La folie est un bagage
+qu'on laisse sur la terre... Et maintenant, je vous ai promis une
+récompense, et je tiendrai ma parole... Maurice, la santé vous est
+revenue, et si vous avez de la tendresse et de l'amour à dépenser, je
+leur enseignerai une destination... Maurice, votre père est vivant, et
+vous le verrez!
+
+En ce moment l'image de Lucrèce s'évanouit devant Maurice, et ses yeux,
+son visage, son geste exprimèrent un ravissement qu'aucune parole ne
+saurait rendre, aucun pinceau ne saurait saisir.
+
+Il essaya de parler, mais il ne trouva rien d'assez digne pour exprimer
+l'allégresse qui éclatait dans son coeur.
+
+--Maurice, ajouta Alcibiade; quand le moment sera venu, je vous rendrai
+votre père. Ceci est un secret entre nous. Ayez foi en ma parole. On ne
+ment pas, quand une frêle planche vous sépare de l'abîme de l'Océan. Ce
+que je vous dis est donc la vérité. Pas un mot de plus. Descendez à
+votre cabine, et continuez-vous le repos salutaire de la dernière nuit.
+
+Pendant cet entretien, un marin, assis au pied du grand mât, regardait,
+avec des yeux humides, le jeune Maurice, et ne perdait pas un de ses
+gestes et de ses mouvements.
+
+C'était un père qui se _réjouissait de son fils_, comme la mère dont
+parle le Livre Saint [6].
+
+[Note 6: _Matrem filiorum lætantem_.]
+
+
+
+
+Mer calme, coeur agité.
+
+
+XII.
+
+
+La rencontre de Maurice et de Louise sur le pont de la corvette était
+inévitable, comme on le pense bien.
+
+Il y eut d'abord, de part et d'autre, une stupéfaction sans pareille,
+comme si deux morts se retrouvaient vivants.
+
+Les demandes et les réponses se croisèrent entre leurs bouches avec une
+vivacité qui n'attendait jamais les dernières syllabes.
+
+Louise mit pourtant plus de lenteur à expliquer sa trop mystérieuse
+présence à bord de ce navire.
+
+Il est vrai que la candeur de Maurice était toujours prête à
+s'accommoder d'un motif quelconque, ce qui enlevait aux explications de
+Louise leurs plus scabreuses difficultés.
+
+Au reste, Alcibiade, qui avait prévu cette rencontre, avait aussi dicté
+à Louise un rôle qui sauvait la délicatesse de la jeune femme, sans trop
+s'éloigner de la vérité.
+
+Louise dit à Maurice que, dégoûtée de la vie depuis ses derniers
+malheurs, elle avait accepté les secours d'un parent, et qu'elle allait
+dans quelque colonie anglaise, où elle espérait vivre du travail de ses
+mains.
+
+Cette rencontre portait avec elle son péril.
+
+Maurice avait voué depuis longtemps à Louise une affection fraternelle,
+et, sans doute, il se refusait à l'idée d'élever ce doux sentiment à la
+hauteur de l'amour.
+
+D'ailleurs, Louise était dans cette phase du veuvage où l'austère robe
+de deuil semble exclure toute profane affection.
+
+Maurice se sentait donc à l'aise à côté d'une femme qu'il regardait plus
+que jamais comme sa soeur.
+
+La rencontre se réduisait au bénéfice d'une liaison intime, mais chaste,
+commencée dans une mansarde et continuée sur le pont d'un navire.
+
+C'était un incident providentiel qui allait adoucir les ennuis d'une
+longue traversée, à la plus grande satisfaction de tous deux.
+
+Cette réflexion fut faite simultanément par Louise et Maurice, tant elle
+était naturelle, et leur premier entretien ne roula que sur ce sujet.
+
+Voyager ensemble, se voir tous les jours, assister au coucher du soleil,
+au lever des étoiles, au spectacle de l'Océan, aux manoeuvres du
+vaisseau, associer enfin leur amitié mutuelle dans toutes les peines et
+toutes les joies que cette vie maritime leur promettait à tous deux.
+
+Quel charme dans ce rêve qui, chaque jour, devait s'épanouir en
+consolante réalité!
+
+Sidore Brémond et Alcibiade assistèrent de loin à cette première
+entrevue de Maurice et de Louise, et ils s'en réjouirent, en songeant
+qu'il y avait là une diversion heureuse dont le résultat, quel qu'il
+fût, devait amener la guérison morale de notre jeune déporté.
+
+Aussi le père et l'ami se promirent-ils bien de favoriser par leur
+absence, et de toute autre manière, tous les développements de cette
+chaste union, de cette fraternelle amitié.
+
+Il est vrai que le marin et Alcibiade, beaucoup moins candides que
+Maurice, hasardèrent sur le dénouement une opinion qu'auraient partagée
+beaucoup d'hommes expérimentés.
+
+L'_Églé_ passait la ligne et voguait avec une lenteur qui ressemblait à
+l'immobilité.
+
+Toutes les voiles avaient beau se cotiser pour recueillir un souffle, le
+souffle était mort.
+
+Les longues flammes pendaient le long des mâts comme des peaux de
+serpents exposées au soleil par un naturaliste.
+
+Le pavillon tombait lourdement de la poupe et traînait sa frange dans
+l'eau.
+
+La mer ressemblait à une plaine de saphir toute coupée de lames d'or.
+
+C'était comme un désert sans bornes sur lequel on s'attendait toujours
+à voir passer les étincelantes caravanes des ambassadeurs du soleil.
+
+Une rosée de lumière flottait dans l'air et couronnait d'une auréole la
+cime des mâts, en distillant sur les toiles ses teintes splendides.
+
+Cependant une fraîcheur suave montait de la mer au pont du vaisseau,
+comme l'éventail agité devant la face d'un émir.
+
+Les matelots, dispensés du travail par la léthargie de l'Océan,
+dormaient sous les tentes avec une volupté qui se laissait lire sur
+leurs visages, et leurs lèvres ouvertes aspiraient au vol cette haleine
+exquise qui sortait, par intervalles, des profondeurs de la mer, entre
+deux horizons embrasés.
+
+Louise avait adopté une place à l'écart, sur le pont, où elle
+s'occupait, par contenance, d'un travail à l'aiguille qui lui permettait
+de se livrer à toutes les distractions.
+
+Sa toilette de bord brillait par une négligence adorable; cependant, par
+une coquetterie si naturelle qu'elle était innocente, aucun des charmes
+de la jeune femme n'était perdu pour le plaisir des yeux.
+
+La robe de serge noire s'échancrait très-bas, au dessous de la racine du
+col; les manches absentes laissaient à découvert deux bras charmants,
+dont l'éblouissante nudité trouvait son excuse dans les ardeurs
+intolérables du tropique; il était facile de voir que, toujours à cause
+du climat équinoxial, la jeune femme avait réduit son ajustement à sa
+plus indispensable simplicité; la robe accusait la beauté du corps, sans
+aucune fraude clandestine, ainsi que cela se voit, ou plutôt ne se voit
+point, dans les pays septentrionaux, où la rigueur du climat accumule
+les étoffes intérieures avec une menteuse profusion.
+
+Au centre de ce foyer d'atmosphère lumineuse et flottante, aucun rayon
+n'était plus éblouissant que le visage de Louise, et l'azur du ciel de
+l'équateur n'était pas aussi doux au regard que la nuance de ses yeux.
+
+Partout cette merveille de beauté gracieuse aurait commandé l'adoration;
+mais, sur le pont d'un navire, dans ces zones, berceau de l'amour; et
+sous l'obsession de ce démon du midi qui brûle le corps et l'âme, la
+beauté de Louise était un écueil plus terrible que le roc à fleur d'eau,
+relevé par Davis sur ces mêmes parages de l'équateur.
+
+Maurice luttait avec insouciance devant ce péril, et à chaque instant,
+il s'apercevait que l'amitié courait risque de changer de nom, et que le
+doux mot de soeur qu'il adressait d'abord à Louise, se refusait à sortir
+de ses lèvres, comme un mensonge.
+
+Un soir, au moment où le soleil couchant déchaînait une fraîche brise
+sur les voiles plombées du navire, Maurice dit à la jeune femme:
+
+--Il me semble que le vent se lève, j'ai vu remuer les boucles de vos
+cheveux, et votre tête est immobile sur votre travail.
+
+--Tant mieux! dit la jeune femme, en jetant un regard rapide par dessus
+le bord, et le ramenant à son aiguille. Il serait temps de marcher un
+peu. J'ai une crainte qui va vous faire sourire, citoyen Maurice.
+
+--Quelle crainte?
+
+--Écoutez. Puisque notre vaisseau ne marche pas, il me semble qu'il
+pourrait se faire qu'il ne marchât plus. Le vent arrive de la terre,
+dit-on, et la terre est si loin, qu'il n'a pas la force d'arriver
+jusqu'à nous.
+
+--Eh bien! dit Maurice, quel grand malheur voyez-vous à cela!
+
+--Belle demande! Si le vaisseau ne marchait plus, faute de vent, nous
+serions obligés de passer toute notre vie en pleine mer.
+
+--Je ne demande pas, mieux,--dit Maurice en souriant,--jamais je n'ai
+connu un monde meilleur que celui qui m'entoure. Ce vaisseau est le seul
+endroit habitable que je connaisse. Mes jours heureux ont commencé ici,
+entre les deux tropiques. En débarquant que trouverai-je? À coup sûr ce
+que j'ai quitté à mon départ, c'est-à-dire des hommes, des passions, des
+haines, des vengeances, enfin cette chose inhumaine qu'on appelle
+l'humanité. Ici je ne désire, je ne redoute rien. Je suis content de la
+veille, et si je ne la regrette pas aujourd'hui, c'est que je suis sûr
+qu'elle recommencera demain. J'aimerai cette petite brise, tant qu'elle
+jouera, comme un doigt invisible dans la soie d'or de vos cheveux; mais
+je ne l'aimerai plus si elle monte aux voiles de ce vaisseau.
+
+--Parlez-vous sérieusement, citoyen Maurice! Vous consentiriez à rester
+ici, comme dans une île plantée de trois mâts, sans voir autre chose que
+les oiseaux de passage, qui se perchent sur les vergues et disparaissent
+quand ils se sont reposés?
+
+--Oh! certes, oui, j'y consentirais de grand coeur. Je suis prêt à signer
+un bail perpétuel. J'ai pris à bord de si douces habitudes, que mon coeur
+se déchirera quand il faudra les quitter.
+
+--Quelles habitudes?--demanda Louise avec une naïveté qui commençait à
+se faire fausse.
+
+--Mais il me semble que vous les connaissez,--dit Maurice avec une voix
+qui commençait à se faire émue;--je passe toutes mes journées auprès de
+vous, et je n'ai même jamais donné un regard à ces oiseaux de passage
+dont vous venez de me parler.
+
+--Citoyen Maurice,--dit Louise en souriant,--regardez là-haut... le vent
+monte aux voiles. Les flammes remuent. Il y de petites rides sur la mer.
+Votre désir ne sera pas exaucé. Je sens que nous marchons. Voyez comme
+l'eau change de couleur... Regardez donc, citoyen Maurice, le soleil qui
+nous fait ses adieux... Vous n'aimez donc pas voir le coucher du soleil
+aujourd'hui?
+
+--Non.
+
+--Quel non sec!... et pourquoi, citoyen Maurice?
+
+--Parce que la nuit va tomber, et qu'un ordre du capitaine veut que les
+passagères descendent à l'entrepont quand la nuit est venue... Si, au
+moins, il y avait ici, comme partout, un long crépuscule; mais la nuit
+tombe lourdement sur la ligne de l'équateur avec le dernier rayon du
+jour.
+
+--Y a-t-il une raison pour cela?--demanda Louise en feignant de n'avoir
+pas saisi le côté mystérieux de la colère de Maurice contre la nuit.
+
+--La science trouve toujours des raisons pour expliquer les phénomènes,
+et quand la science a vu qu'il n'y avait pas de crépuscule sous
+l'équateur, elle a prouvé qu'il ne devait peint y en avoir.
+
+--Voilà la nuit! dit Louise en se levant avec vivacité.
+
+--Vous descendez, Louise?
+
+--Il le faut bien... toutes les passagères ont déjà disparu... Adieu,
+citoyen Maurice, à demain.
+
+--Adieu, Louise... maintenant je vais regarder les étoiles, puisque je
+n'ai plus rien à regarder sur le pont.
+
+Maurice ne resta pas longtemps dans l'attitude de contemplation qu'il
+avait prise après le départ de la jeune femme; une main tomba sur son
+épaule; il se retourna et vit Alcibiade, habillé de blanc de la tête aux
+pieds, comme un planteur.
+
+--J'ai travaillé tout le jour dans ma cabine--dit Alcibiade avec un
+sérieux forcé--et je viens respirer aux étoiles un instant avec vous.
+
+--C'est vrai!--dit Maurice avec embarras--je ne vous ai pas rencontré
+une seule fois, il me semble, sur le pont. De quoi vous occupez-vous?
+
+--Oh! d'une bagatelle... d'un mémoire que je veux envoyer à l'Académie
+des sciences.
+
+--Un mémoire sur quoi?
+
+--Sur le phénomène de l'eau de l'Océan, dans les régions de l'équateur.
+
+--Vous avez remarqué un phénomène? demanda naïvement Maurice.
+
+--Oui, et depuis trois jours ce phénomène m'absorbe. J'ai découvert que
+l'eau sur laquelle nous marchons ou pour mieux dire sur laquelle nous ne
+marchons pas, est une eau presque douce, et qu'elle n'a ni bitume ni
+sel. J'en ai causé avec le capitaine, qui ne sort jamais de sa chambre,
+lui, et le capitaine m'a dit que demain nous nous enfermerions dans le
+laboratoire de chimie, et que nous soumettrions à une analyse minutieuse
+dix pintes d'eau de mer. Voulez-vous assister à cette expérience,
+Maurice? cela vous amusera sans doute; que diable! il faut bien faire
+quelque chose pour charmer l'ennui de ce calme plat.
+
+--Mais,--dit Maurice, toujours plus embarrassé,--je suis très-ignorant
+de ces choses-là... Je ne vous serai pas d'une grande utilité... Ennui
+pour ennui, j'aime mieux m'ennuyer sur le pont que dans un laboratoire.
+
+--Au fait, vous avez raison, Maurice. Moi, j'ai commencé, il faut que
+j'aille jusqu'au bout. J'aurai terminé mon mémoire après-demain, et
+ensuite... ensuite--ajouta-t-il d'un air épanoui et en se frottant les
+mains,--je me livrerai à un amusement pour me récompenser de mon
+travail.
+
+--Ceci est plus acceptable, dit Maurice.
+
+--Ah! justement, poursuivit Alcibiade, c'est la seule chose où je refuse
+un associé.
+
+--Laissez-moi réfléchir, citoyen Alcibiade.
+
+--Épargnez-vous la peine de réfléchir sous l'équateur, il fait trop
+chaud. Je vais vous dire la chose... Maurice, laissez-moi vous dire deux
+mots, bien bas à l'oreille... J'ai découvert au fond de mon coeur, le
+premier germe d'une passion.
+
+--Dans quel genre?
+
+--Genre féminin! belle demande! connaît-on une autre passion, à mon âge,
+et sur le domaine de Vénus Aphrodite, pour parler encore un peu la
+langue du Directoire défunt...
+
+--Vous avez un amour à bord?--dit Maurice, avec une émotion qu'il ne
+s'expliquait pas bien.
+
+--Oui.
+
+Maurice trembla et s'affermit sur ses pieds, comme si le tangage et le
+roulis l'eussent pris à l'improviste, après le calme plat.
+
+--Ah! vous aimez une femme du bord!--dit-il en riant faux.
+
+--Que voulez-vous,--poursuivit Alcibiade, en se dandinant comme un
+marquis de comédie,--il faut bien que j'en finisse avec l'ennuyeuse vie
+de garçon! La révolution m'a forcé d'être une antithèse vivante,
+j'accepte mon destin. Je suis né gentilhomme et la République m'a fait
+roturier; je suis né riche et la banqueroute m'a ruiné; je suis né
+Parisien et la fantaisie va me faire Malgache; je suis né célibataire,
+il faut que l'amour me fasse mari.
+
+--Vous vous mariez! dit Maurice toujours plus agité.
+
+--À l'arrondissement de Madagascar, c'est décidé. Ce sera un antithèse
+de plus. Je ne suis pas veuf, et j'épouse une veuve.
+
+--Une veuve!--répéta Maurice comme un écho sépulcral;--il y a donc des
+veuves ici?
+
+--Il y a des veuves partout. Ce n'est pas une veuve du Malabar que je
+veux épouser! mais une blanche blonde, une Européenne charmante comme la
+douceur, belle comme la grâce, divine comme la volupté. Je vous dirai
+son nom demain. Adieu; je vais travailler à mon mémoire sur la nature
+des eaux de l'Océan équinoxial.
+
+Maurice, foudroyé de stupeur, s'incrusta sur la poupe du vaisseau, où il
+resta immobile comme la poulaine voisine qui figurait l'_Églé_.
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+ * * * * *
+
+Coulommiers.--Imprimerie de A. MOUSSIN.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le transporté (1/4), by Joseph Méry
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TRANSPORTÉ (1/4) ***
+
+***** This file should be named 35319-8.txt or 35319-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/5/3/1/35319/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Valérie Auroy and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/35319-8.zip b/35319-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..3639f01
--- /dev/null
+++ b/35319-8.zip
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..780baf8
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #35319 (https://www.gutenberg.org/ebooks/35319)