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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/35010-8.txt b/35010-8.txt new file mode 100644 index 0000000..cfc3ec9 --- /dev/null +++ b/35010-8.txt @@ -0,0 +1,5172 @@ +The Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2), by +Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2) + +Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +Release Date: January 20, 2011 [EBook #35010] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (OF 2) *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par + le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. + + + CHILDÉRIC, + + ROI DES FRANCS. + + + + + CHILDÉRIC, + + ROI DES FRANCS; + + PAR MADAME + + DE BEAUFORT D'HAUTPOUL. + + DÉDIÉ + + A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE. + + TOME SECOND. + + PARIS, + + F. COCHERIS fils, libraire, successeur de CH. POUGENS, + quai Voltaire, nº 17. + + 1806. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE ONZIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE ONZIÈME. + + Viomade s'est éloigné. Le roi sent déjà des remords, et va + réparer ses injustices. Le jour choisi pour la révolte est + arrivé. Egidius la commande à la tête des Romains et des + Francs. Egésippe doit livrer le roi. Ulric avertit son maître. + Les braves se joignent à lui et entraînent Childéric dans la + forêt des Ardennes. Ils sont attaqués; le roi blessé s'enfonce + dans les bois, suivi d'Eginard. Childéric s'évanouit, il est + transporté dans le temple des Druides, et couché dans un lieu + sombre. Une main inconnue le sert. Les Druides pansent sa + blessure, elle est guérie. L'inconnu se découvre; c'est + Viomade; il instruit le roi des événemens qui l'intéressent, et + de ses projets. Childéric les approuve, et se rend en Thuringe, + où il doit attendre le signal de son retour. + + + + +LIVRE ONZIÈME. + + +Viomade avoit reçu avec douleur l'ordre de son bannissement; il +avoit reconnu également la haine et l'amour, et s'affligeoit pour +son prince, dont il pressentoit le danger. Sûr de son coeur, il +demande à être conduit vers lui, et Valérius s'y oppose; le brave +insiste encore; Valérius le menace de le faire saisir par ses +gardes. Viomade sait qu'il ne sera que trop défendu, et craignant +d'exciter une émeute dangereuse, il se décide à partir, mais il +demande Ulric. Le romain voudroit éviter cette entrevue; cependant +il n'ose la refuser; il sait, qu'haï du peuple, un mot peut le +perdre; il mande Ulric; les deux amis parlent bas; Valérius ne les +quitte pas, mais ne peut les entendre; ils s'embrassent et se +séparent. Rends-moi tes armes, dit alors l'agent méprisable +d'Egidius. Jamais, répondit Viomade, je ne les rendis aux Romains; +si tu les veux, sers-toi des tiennes pour m'y contraindre. Viomade +jura sur l'honneur de quitter la ville à l'instant même, et de n'y +jamais rentrer sans l'ordre du roi. Valérius l'accompagna jusqu'aux +portes, les lui vit franchir, et rentra au château d'Egésippe, à qui +il fit savoir, par ses femmes, qu'elle étoit délivrée de son ennemi. +Bientôt le bruit de cet injuste exil se répandit; on excita le +peuple à le venger; l'ingratitude du roi fut généralement détestée. +Egidius, de son côté, rassembloit ses troupes, et tous les Francs +n'attendoient qu'un signal pour se réunir à elles. Malgré son amour +et son bonheur, malgré ses enivrantes espérances, Childéric n'a pu +revoir, sans un généreux soupir, la couche déserte de Viomade; ses +torts légers ne sont qu'une ombre à tant de vertus, de nobles +actions, de sacrifices. Le roi se rappele tout; il croit voir +Mérovée; il croit entendre la voix de Gelimer. Depuis que l'amour +l'a séduit, ces souvenirs lui échappent, ils renaissent en foule, +suivis de la honte et du repentir. Est-ce moi, se disoit-il, moi, +l'élève du sage Gelimer, qui résistai à l'amour vrai et généreux de +Talaïs; moi qui préférai une grotte sauvage et des déserts, au +trône, à la fortune, et sacrifiai tous les biens à l'amitié; est-ce +moi qui maintenant languis sans gloire aux pieds d'une femme, et +viens de lui sacrifier l'ami de mon père, son défenseur et le mien? +Qui donc a su empoisonner mon ame? Les conseils de Viomade étoient +sévères; ceux de Gelimer l'etoient-ils moins? l'ai-je sacrifié à la +tendre Talaïs? Suis-je donc devenu insensible à la reconnoissance, +sourd aux leçons de la sagesse, rebelle aux avis de la prudence? Que +pense de moi ce peuple à qui je dois le bonheur et l'exemple? +qu'ai-je fait pour lui? quelles lois sages ai-je su rendre? quelle +victoire ai-je remportée? Pourquoi Beauvais ne m'ouvre-t-il point +ses portes? pourquoi Soissons renferme-t-il encore nos ennemis? +pourquoi un seul romain respire-t-il dans les Gaules? Est-ce ainsi +que je veux paroître dans l'histoire, à la suite de mes pères, et au +milieu de mes glorieux successeurs, pour qui mon nom sera un +outrage, et mon règne un exemple odieux? O mon père! ô Gelimer! vos +ombres sacrées m'apparoissent, et ne peuvent reconnoître en moi ce +héros que sembloit promettre mon enfance téméraire, et ma jeunesse +valeureuse. Apaisez-vous, mânes irritées des héros, mon repentir +m'éclaire, j'en suivrai les mouvemens heureux. Demain je rappele +Viomade, bientôt, marchant contre Egidius, j'irai reconquérir ma +gloire et ces instans donnés à l'amour. Rempli de ces idées qui le +consolent, le roi s'endort; il se lève pour exécuter d'aussi belles +résolutions, et s'enferme dans son appartement pour révoquer l'ordre +d'exil contre Viomade, retirer le projet d'impôt, et pourvoir aux +besoins de l'état. Valérius, qui avoit exécuté la condamnation +injuste prononcée contre le brave, est chargé d'aller le chercher. +Le roi mande Mainfroy et lui expose son plan d'attaque contre les +Romains; ce jour alloit être un jour de gloire. Egésippe, instruite +par Valérius, presse son parti; elle lui promet de lui livrer le +prince à l'entrée de la nuit; tout est prêt, on n'attend plus que la +fin du jour, elle s'approche. Egésippe écrit au roi une lettre +passionnée, elle le conjure de venir promptement rassurer son ame, +qu'un instant d'absence désespère. Childéric redoute sa vue, il se +sent trop foible auprès de tant d'attraits, il se refuse encore au +bonheur, et cependant il est agité. Ulric paroît, ses cheveux blancs +sont en désordre, et sa mâle physionomie est décomposée. O ciel! +dit-il au roi, que faut-il que je vous annonce? et en parlant, des +pleurs de rage coulent de ses yeux. Courageux Ulric, dit le +monarque, expliquez-vous. O jour affreux! reprit le brave, jour de +honte pour les Francs! vous êtes trahi, détrôné; Egidius est roi, et +la perfide Egésippe vous attend, pour livrer aux Romains un illustre +captif! Il vous reste peu de momens pour échapper; fuyez, ô roi! +daignez me suivre, je sais où conduire vos pas. Fuir! dit le +monarque, fuir! en suis-je réduit à ce triste abaissement? n'ai-je +donc plus d'armée? ne me reste-t-il plus d'amis? Il vous reste, +reprit Ulric, vos braves et mes fils; mais que pouvons-nous contre +deux armées réunies? Une téméraire audace n'est pas plus permise +qu'une honteuse crainte; le courage aime la prudence, croyez-en mon +âge, mes cheveux blancs, sur-tout ma fidélité. O mon roi! dit-il en +se jetant à ses genoux, daignez faire dire à la perfide, qui vous +attend pour vous sacrifier, que vous allez bientôt vous rendre chez +elle; ordonnez votre char et vos gardes, trompez les yeux et +suivez-moi. Eginard entra tout-à-coup accompagné de ses deux frères; +tous répètent au monarque les mêmes paroles. Amblar, Arthaut, +Recimer, se jetèrent à ses pieds, en lui renouvelant le serment de +mourir pour lui; et Childéric, ému des marques de leur zèle, défère +à leurs avis, plus par reconnoissance que par crainte; mais il ne +croit pas devoir exposer ses jours, ni d'aussi dévoués amis. Le roi, +armé comme eux, suit Ulric, qui les conduit hors de la ville par des +détours: ils approchoient déjà de la forêt des Ardennes, quand ils +furent atteints d'une grêle de flèches, dont une grande partie, +heureusement mal dirigée dans l'obscurité, se perdit dans les airs. +Cependant Childéric est blessé, ainsi que Mainfroy. Le roi, qui +craignit alors de tomber au pouvoir des ennemis, s'enfonça +rapidement dans la forêt; Eginard le suivit; le reste de la troupe +s'égara dans l'obscurité. Childéric marcha long-tems au hasard, et +toujours accompagné d'Eginard; mais la douleur, et le sang qui coule +de sa blessure, l'affoiblissent; il est forcé de s'arrêter sous un +chêne, et bientôt il s'évanouit. Eginard, dont les yeux se sont +habitués à l'obscurité, distingue les objets; la nuit est belle, les +étoiles brillent au firmament, et jettent un demi-jour à travers le +feuillage; il en profite pour examiner la blessure du roi, pour +arrêter le sang, pour reconnoître les lieux. Il voit, avec une +grande joie, que la partie de la forêt dans laquelle ils sont +parvenus, est la partie consacrée, et que dans cet asile saint et +redouté, Childéric n'a rien à craindre de ses ennemis; la coignée a +respecté ces arbres touffus qui couronnent la terre, et forment +par-tout des berceaux, que les rayons du soleil même ne peuvent +percer; il y règne une fraîcheur et une obscurité perpétuelles; les +sylvains, les nymphes, Pan et les autres divinités champêtres, +fuyent cette partie du bois destinée aux mystères; on ne voit de +tous côtés que des autels, sur lesquels des victimes avoient été +égorgées; les arbres étoient teints de leur sang; nul oiseau ne se +perchoit sur leurs branches, nul animal ne pénétroit dans cette +enceinte, les vents mêmes craignoient d'en troubler la paix; la +foudre n'osoit y tomber; l'ombre de ces chênes, qu'aucun zéphir +n'agitoit, portoit dans tous les coeurs une sainte épouvante; des +troncs bruts et informes représentoient le dieu Pan; la mousse +verdâtre dont ils étoient couverts, inspiroit la tristesse, +l'horreur et l'étonnement qui semblent empreints sur leurs écorces. +On diroit qu'ils veulent annoncer aux téméraires qui osent +s'approcher, que ces lieux sont consacrés à un dieu terrible, dont +les Druides mêmes sont effrayés, et qu'ils craignent d'entrevoir. +C'est au milieu de cette sombre retraite qu'est bâti le temple des +Druides: ce temple est octogone et à deux étages; les murs épais +sont revêtus au-dehors de pierres de taille, et au-dedans de petites +pierres déliées et incrustées de marbre, avec des compartimens en +mosaïque; le pavé est de marbre, le toit de plomb. Plusieurs autels +ornent l'étage supérieur, ils sont de pierres solides et de toutes +formes, quarrés, ronds, triangulaires, longs ou ovales, et portent +l'empreinte des dieux auxquels ils sont consacrés; plusieurs sont +décorés de statues de pierre ou même de marbre. L'étage supérieur a +huit fenêtres pratiquées dans des niches; l'étage inférieur sert de +logement aux Druides. On communique d'un étage à l'autre, par un +escalier de pierre. A côté de la porte d'entrée, est celle d'un +souterrain qui conduit au fleuve. C'est là que les prêtres +renferment leurs trésors, et célèbrent certains mystères; au-dessus +de la porte on voit, sur une large pierre, quatre prêtresses +représentées; deux sont vêtues comme les gauloises, et ornées de +ceintures et de bracelets; les deux autres sont nues, deux serpens +s'enlacent autour de leurs jambes, s'élèvent jusqu'à leurs seins, et +leurs sucent les mamelles[1]. + + [1] Ces descriptions sont exactes. + +C'est dans cet asile révéré du vulgaire, que le roi évanoui est +transporté; le sang qu'il a perdu l'a tellement affoibli, qu'il +reste plusieurs heures sans connoissance; lorsqu'il reprend ses +sens, il se trouve couché sur un lit; sa blessure est pansée, et une +profonde obscurité règne autour de lui; sa foiblesse est encore si +grande, qu'il veut en vain se soulever et entr'ouvrir ses rideaux: +le morne silence de ces lieux n'est troublé que par un soupir qui +pénètre le coeur du monarque. Qu'entends-je! dit-il, où suis-je? +Bientôt on s'approche; une main tremblante porte une coupe à ses +lèvres, tandis qu'un bras adroit soulève son corps et le soutient; +il boit le breuvage qui lui est offert; la main timide se retire. O +vous! qui daignez me secourir, dit le roi, d'où naît ce mystère? On +se tait, le prince imite ce silence; calmé par le breuvage, il +s'endort profondément. Le soleil a déjà fini son cours, quand il +sort d'un si doux sommeil; mais le souvenir de ses malheurs, ses +fautes et son repentir, étoient là, prêts à saisir sa première +pensée. Hélas! qu'il est pénible le réveil de l'infortuné! il est +seul avec sa douleur, les distractions du jour ne s'agitent point +encore autour de lui, et ses maux, qu'il avoit presque oubliés, +renaissent tous à-la-fois dans son ame; mais Childéric n'avoit point +attendu ses revers pour reconnoître sa faute, pour vouloir la +réparer; cette idée le console, en l'anoblissant à ses yeux. Il +n'accusoit point Egésippe pour se justifier, il sentoit qu'elle ne +l'avoit égaré que parce qu'il s'étoit laissé séduire; il s'avouoit +tous ses torts; mais celui dont il étoit le plus honteux, le plus +désolé, étoit celui de son ingratitude; Viomade occupoit seul sa +pensée. Si le bruit de ma chûte est parvenu jusqu'à lui, disoit le +roi, il s'afflige encore, et plaint l'ingrat qu'il aime toujours. +Ses réflexions furent interrompues par l'arrivée de plusieurs +personnes; une d'elles tient deux flambeaux; les rideaux du lit sont +entr'ouverts, et Childéric voit s'approcher deux Druides; leurs +traits vénérables conservent l'auguste caractère que leur imprime +une vie chaste et religieuse; des sentimens élevés et purs répandent +sur leur physionomie une douce noblesse qui pénètre l'ame. Les +généreux Druides défendirent au roi de parler, examinèrent sa +blessure et la pansèrent soigneusement; ils déclarèrent qu'elle +étoit très profonde, que la plus légère émotion la rendroit +mortelle. Un long soupir se fit entendre derrière les rideaux, et +troubla le roi. Les Druides, après lui avoir recommandé la +résignation, la soumission à la volonté des dieux, le calme et le +silence, se retirèrent, et laissèrent le prince dans l'obscurité: +ainsi s'écoulèrent plusieurs jours. Les Druides venoient à des +heures fixes panser le roi; il recevoit toujours ses breuvages +nourriciers et salutaires de la main discrète, dont il ne pouvoit +définir ni concevoir la mystérieuse bienfaisance; le reste du jour +et des nuits se passoit dans le silence et l'obscurité; les plus +douloureuses pensées agitoient le monarque, et retardoient sa +guérison. Cependant l'amour malheureux ne lui faisoit point éprouver +ses tourmens; trahi, trompé, il avoit cessé d'aimer; une ame aussi +belle ne peut aimer quand elle méprise; il faut à la vertu qui règne +dans son coeur, il faut à sa franchise, à sa confiance, un choix +digne d'elles; il a cru l'avoir rencontré, il adoroit leur +perfection; détrompé, son amour s'est évanoui avec l'erreur qui +l'avoit fait naître. + +La jeunesse, les soins et le tems apportèrent à la blessure du roi +un soulagement considérable. Malgré sa tristesse, l'inquiétude qu'il +éprouvoit, le désir de savoir des nouvelles des siens, le besoin +surtout d'entendre parler de Viomade, de s'instruire de sa destinée; +enfin, malgré l'ennui dont il étoit dévoré, il sentoit ses forces +renaître. Les Druides lui annoncèrent que le danger avoit été grand, +mais qu'heureusement il étoit passé, et que le sang qu'il avoit +perdu, les chagrins auxquels il s'abandonnoit, étoient les seules +causes de la foiblesse qu'il éprouvoit encore. Un cri de joie se fit +entendre, le prince tressaillit. Les Druides et les flambeaux se +retirèrent; il les vit partir sans regret; son coeur étoit agité, il +vouloit réfléchir, il espéroit connoître enfin ce généreux inconnu +si touché de ses souffrances, et si heureux de leur guérison. Je ne +puis, dit le roi, recevoir plus long-tems vos soins, bienfaiteur +dont le nom me sera à jamais cher, sans connoître celui à qui je +dois tant de secours et tant d'intérêt. Hélas! vous ne me répondez +point... vous savez qui je suis, vous savez que je fus un ingrat. A +ces mots, le roi se sentit saisi d'une vive douleur; il entendit +soupirer son mystérieux ami, mais n'osa plus lui demander ce qu'il +s'obstinoit à taire; peut-être ce silence étoit-il une règle établie +dans ces lieux, car il ne doute pas qu'il n'ait été transporté chez +les Druides révérés, et dont les lois austères inspirent le respect +et la crainte; fatigué par tant de pensées, le roi s'endormit, et +les idées qui l'avoient si fort agité, se prolongèrent dans ses +songes; il croyoit entendre encore les soupirs de l'inconnu, +l'expression de sa joie; bientôt il aperçut Mérovée qui lui +demandoit compte de ses actions; il lui demandoit encore où étoit sa +couronne, son sceptre et son épée; tremblant, il fuyoit l'ombre +irritée, et se retrouvoit dans sa grotte; il voyoit Talaïs, elle le +conduisoit sur le rocher, et lui disoit: Ce n'est qu'ainsi qu'on +aime; enfin, il s'égaroit dans un long désert; là, il aperçoit +Viomade, pâle et défiguré; il portoit les tristes livrées de la +misère, demandoit aux dieux un asile. Ce songe affreux déchire le +coeur de Childéric, il se réveille en nommant Viomade; une sueur +abondante coule de son front, la fièvre hâte et précipite les +mouvemens inégaux de son pouls. Au nom qu'il a prononcé, l'étranger +s'est approché, et a pris une de ses mains. O vous! dit le prince +avec la plus grande agitation; ô vous! qui compâtissez à mes peines; +vous, qui avez des larmes pour mes douleurs, de la joie pour ma +santé, prenez pitié de mon inquiétude et de mes alarmes; vous le +savez, je suis Childéric, et je fus ingrat; l'amour, la jeunesse +m'ont entraîné; je ne cherche point d'excuse, hélas! l'ingratitude +n'en a point! mais soyez touché de mon repentir, calmez, s'il se +peut, mes chagrins; vous connoissez sans doute Viomade, le bruit de +sa vertu aura volé jusqu'à vous; hélas! vous savez aussi de quel +prix j'ai payé ses longs services; une si pure amitié..... mais que +ma douleur vous attendrisse; oubliez la faute, ne voyez que le +remords, et daignez m'apprendre où mes cruautés l'auront conduit, +s'il a survécu à mes injustices, s'il a trouvé l'honorable asile dû +à une ame si belle; si j'apprenois qu'il n'a point souffert, mon +repentir adouci, me laisseroit plus de repos; mais l'image de sa +détresse me poursuit jusque dans mon sommeil: au nom de vos soins +généreux, ah! parlez-moi de mon ami.... Et toi, mon cher Viomade, ne +te reverrai-je plus? ne te ferai-je pas lire dans ce coeur séduit, +plus que criminel, et qui t'aima toujours? Que ne puis-je encore me +jeter dans tes bras! que n'es-tu témoin de mes larmes!.... Arrêtez! +cher prince, arrêtez! s'écrie une voie entrecoupée par des sanglots; +arrêtez! reconnoissez votre fidèle Viomade, qui succombe à son +attendrissement et à sa joie. O mon ami! Tous deux se taisent, sans +cesser de s'entendre et de se répondre; leurs premières paroles se +ressentirent de leur mutuelle agitation. Doux silence! heureux +désordre! trouble charmant! plus persuasifs, plus touchans que +l'éloquence! Ah! disoit le prince, comment n'ai-je pas reconnu +Viomade à ses bienfaits, à sa sensibilité? qui sait aimer comme lui? +mais, pourquoi ce mystère? pourquoi me cacher mon ami?--Vos jours en +danger défendoient toute émotion; les Druides craignoient....--Ils +craignoient ma joie, ils avoient raison; je sens que plutôt, elle +eût été destructive; à peine encore puis-je aujourd'hui la +supporter.--Calmez-vous; demain, nous reprendrons cet entretien, il +devient dangereux pour vous.--Un mot seulement: Sais-tu le sort de +nos braves?--Egarés dans la forêt pendant l'obscurité, ils se +réunirent dès que le jour parut, et sont à Tournay; mais +reposez-vous, j'ose l'exiger. Childéric se soumit, il sentoit qu'il +en étoit tems; ses forces épuisées commençoient à lui manquer. +Viomade lui présenta un breuvage qui le ranima; il dormit quelques +heures: son ami s'offrit à son réveil; l'amitié en écarta les +peines, ou ne lui en laissa qu'un souvenir adouci par elle, et +embelli par l'espérance. Le roi, se sentant beaucoup plus calme, +désira apprendre comment Viomade et lui se trouvoient réunis: le +brave consentit à le lui raconter après la visite des Druides; il +ouvrit une fenêtre qui donnoit dans la forêt, mais déjà l'hiver en +avoit jauni l'ombrage, et la feuille desséchée tomboit sous les +efforts des vents; quelques chênes verts, quelques sapins, de noirs +cyprès, conservoient seuls leur triste, mais constante verdure. Les +Druides ayant jugé que le prince pouvoit être transporté sur un lit +de repos près de la fenêtre, il jouit de ce spectacle mélancolique, +et écouta long-tems le bruit des vents et le frémissement du +feuillage. Viomade vint s'asseoir auprès de lui, et ne put fixer +sans attendrissement ce beau visage décoloré, cette figure charmante +sur laquelle régnoit une si douce tristesse, une si touchante +pâleur. Childéric lui tendit la main, il la pressa dans les +siennes....; des pleurs baignèrent sa paupière; mais, triomphant de +sa foiblesse, Viomade prit une attitude plus ferme, et parla ainsi: +Vous m'ordonnez de vous expliquer par quels événemens nous nous +trouvons dans ces lieux, je vais vous obéir. Vous devez savoir, ou +du moins pressentir que vous habitez le temple dont le célèbre +Diticas est le grand-prêtre. En quittant Tournay, je me décidai à +venir le joindre: une tendre amitié nous unit dès l'enfance; il +chérissoit Mérovée, dont la piété étoit vive et éclairée; il vous +aimoit, je connoissois vos dangers, je comptois sur son pouvoir, je +me décidai à l'intercéder et à l'attacher à votre sort; cela me +parut facile, puisque déjà vous lui étiez cher: cependant je me +proposois de l'alarmer lui-même sur la perte de sa puissance; mais +j'avois besoin d'être instruit de votre destinée; j'étois sûr de +tous vos braves; je demandai Ulric comme le plus prudent; Valérius +n'osa me refuser. Nous convînmes rapidement d'un rendez-vous dans la +forêt; là, j'appris l'audace d'Egidius; je chargeai Ulric de vous +conduire ici; j'en obtins la permission de Diticas, qui avoit été +touché des malheurs dont vous étiez menacé; il m'avoit offert tous +ses secours. Instruit toujours fidèlement, constamment occupé de +votre sort, tremblant pour vos jours, j'allois au-devant de votre +arrivée, lorsque je vous trouvai évanoui et blessé dans les bras +d'Eginard: nous vous transportâmes jusqu'ici; on profita de votre +évanouissement pour sonder votre blessure; elle étoit profonde, et +le sang que vous aviez perdu vous causoit une si grande foiblesse, +que l'on craignit pour vos jours; le silence et le calme furent +ordonnés... Vous savez le reste. Ainsi donc, lui dit le roi, tandis +que je te repoussois loin de ta patrie, occupé de moi, tremblant +pour moi seul, oubliant mes torts sans nombre... Prince, interrompit +Viomade, un brave ne compte que ses devoirs. Un roi, reprit +Childéric, ne doit pas les oublier. Cette pensée plongea le +jeune monarque dans la plus profonde tristesse, il soupira +douloureusement. Viomade essaya de le distraire. O mon roi! lui +disoit-il, ce sont nos fautes qui nous éclairent; de l'erreur du +passé, naît la prudence de l'avenir; que d'années vous restent pour +en effacer quelques instans! Le remords épure le coeur, il est sa +seconde innocence, mais un noble espoir ne doit jamais l'abandonner; +le malheur mûrit promptement et intéresse toujours; l'expérience des +autres est perdue pour nous, et nous ne recevons que de nos propres +revers des leçons sévères, mais utiles: quelle longue et brillante +carrière s'ouvre devant vous! En peu de tems, vous avez cueilli les +fruits d'une profonde sagesse, appris de grandes vérités, vous leur +devrez une gloire pure et éclatante, un règne brillant et heureux. +Egidius ose aujourd'hui s'asseoir insolemment sur votre trône, mais +ce règne injuste ne sera pas long; les Francs rougiront d'obéir aux +Romains; ils rougiront de leur avoir rendu les Gaules, conquises au +prix du sang de leurs frères et du leur. J'apprends déjà qu'il +existe par-tout une violente persécution; tout ce qui vous est +fidèle est disgracié, privé de son rang, de ses biens, la plupart +déclarés serfs. Les chefs sont tous remplacés par des Romains, tous +les postes leur sont confiés, et l'ancien fisc de Rome est rétabli: +on n'ose murmurer encore, et l'instant n'est pas venu; il faut +laisser aux Francs le tems de sentir leur faute. Ce temple vous +offre une sûre retraite jusqu'à votre guérison; Diticas vous a +ménagé un honorable asile pour l'époque à laquelle vous pourrez +quitter ces lieux. Bazin, roi de Thuringe, vous appelle à sa cour; +vous y serez traité en souverain. Ces peuples, venus comme nous de +la Germanie, sous les noms de Cattes, de Varnes et d'Hérules, ont +fondé ce royaume encore naissant: gouvernés par les mêmes lois, +suivant la même religion que nous, un même sang, pour ainsi dire, +coule dans nos veines, un même sentiment doit nous animer, et vous +devez compter sur l'hospitalité qui vous est offerte. Bazin seroit +sans doute un grand roi, si quelques actions sanguinaires ne +servoient d'ombre à ses vertus; guerrier farouche, tout tremble +également devant lui, ennemis et sujets; mais votre cause est celle +des rois, son intérêt est de vous défendre; vous choisirez parmi vos +braves celui que vous daignerez préférer; il aura l'avantage de +vous suivre, il restera aux autres le bonheur de vous servir. Après +votre départ, je me rendrai près d'eux à Tournay; là, j'apprendrai +des circonstances les meilleurs moyens à employer pour vous rendre à +notre amour. Viomade se tait, et Childéric manque d'expressions pour +peindre sa reconnoissance. + +Le jour s'écoula dans ce doux entretien. Childéric apprit sans +émotion qu'Egésippe étoit reine, qu'Egidius avoit reçu sa foi: il +sut qu'Ulric, blessé en l'accompagnant à la forêt, étoit rétabli, +mais persécuté par le nouveau roi. Il nomma dès-lors l'aimable +Eginard pour l'accompagner; Viomade se chargea de l'en instruire. + +Les forces du monarque commençoient à se rétablir, l'hiver étoit +presque écoulé; plusieurs fois admis au temple, le roi avoit assisté +aux sacrifices des Druides; la prière, ce mouvement sacré du coeur, +avoit élevé et fortifié son ame, et l'espérance, premier bienfait +des dieux, l'avoit pénétré: souvent admis aux sages entretiens de +Diticas, il avoit reconnu la saine morale de Gelimer, et adressé des +regrets à ce vertueux ami. + +Mais les vents retournés derrière les montagnes, sembloient rendre +le repos à la terre, un air plus doux se faisoit sentir, et les +buissons se paroient déjà d'une naissante verdure: c'étoit l'époque +fixée pour le départ de Childéric. Viomade en pressoit l'instant +pour le servir plus utilement ailleurs. Diticas lui ayant offert une +armure digne de son rang, lui ouvrit le trésor sacré, et le conjura +d'en disposer, lui promit la protection des dieux, lui jura un zèle +infatigable: Viomade ne promit rien. Eginard, fier et heureux du +choix de son maître, fut admis dans le temple. Un sacrifice précéda +le départ du roi; Eginard, chargé de ses ordres, le quitta pour +aller les exécuter. Le lendemain, conduit par Diticas et Viomade, +Childéric traversa le souterrain qui conduisoit au fleuve; là, ils +trouvèrent Eginard qui avoit amené deux chevaux superbes et +richement harnachés. Il fallut se séparer, et ce fut un moment +pénible pour tous. Viomade, ayant brisé une pièce d'or, en remit une +moitié au roi. Quand vous recevrez la seconde, lui dit-il, +hâtez-vous de vous rendre aux lieux qui vous seront indiqués, mais +n'en croyez aucun autre indice. Childéric se prosterna, plein de +respect et de reconnoissance, devant Diticas, embrassa tendrement +son ami, et sautant légèrement sur le cheval qui lui étoit destiné, +tourna vers les villes de Strasbourg, Francfort, Gotha, et arriva à +Erfort, capitale de la Thuringe. Ce n'étoit pas sans une vive +douleur que Childéric avoit quitté sa patrie; l'espoir qu'il +emportoit sembloit diminuer à mesure qu'il s'en éloignoit; il ne +pouvoit penser, sans un déchirement cruel, à la différence du voyage +qu'il entreprenoit alors, avec celui qu'il avoit fait il y avoit +deux ans, à la même époque et dans la même saison, mais avec des +sentimens bien éloignés de ceux qu'il éprouve: il revenoit alors +dans sa patrie, un père l'attendoit, un trône, une couronne lui +étoient réservés; il apportoit un coeur pur, exempt de foiblesse et +de repentir; la perfidie n'avoit point blessé son ame, tout sourioit +encore à sa jeunesse, il respiroit le bonheur. A présent, hélas! +banni par ses propres sujets, trahi par celle qu'il aimoit si +ardemment, errant, fugitif, accablé par les reproches de son coeur, +il va solliciter un asile qui lui rappellera sans cesse le trône +dont il est descendu! Ces idées l'accablent. Eginard lui-même a des +momens de tristesse; il vient de quitter Grislidis, ses adieux ont +été si tendres... Le premier jour du départ, Eginard fut préoccupé, +le second il crut devoir distraire son maître, le troisième jour il +y parvint, et fut heureux. Arrivés à Erfort, il se reposèrent un +jour entier avant de se présenter à la cour où ils étoient attendus; +ce jour rendit au roi son air majestueux et doux, à Eginard toutes +ses graces et le désir de plaire. + +FIN DU LIVRE ONZIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE DOUZIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE DOUZIÈME. + + Bazin, roi de Thuringe, vient de perdre son fils Amalafroi. + Vengeance que veut en tirer un père irrité. Arrivée de + Childéric. Portrait de Bazine. Elle demande en vain la grace + des Vandales; elle s'évanouit dans les bras de Childéric. Son + entretien avec le roi des Francs. Elle le quitte. Retour de + Bazin dans son palais. Festin. Chants funèbres. + + + + +LIVRE DOUZIÈME. + + +Bazin régnoit seul en Thuringe depuis la mort d'Humfroi, son frère +aîné, avec lequel il avoit partagé d'abord l'empire; ils habitoient +alors deux palais voisins, et qu'un seul jardin séparoit. A la mort +d'Humfroi, Bazin s'étoit emparé de ce trône à peine élevé, qui +devoit tomber sous les coups de Thierry, fils de Clovis, et faire +partie de sa puissance. Altier, sanguinaire et farouche, Bazin +venoit de perdre l'aîné de ses fils, le jeune et bel Amalafroi, +espoir et amour du peuple. Vainqueur des Vandales, il traitoit de la +paix quand il fut lâchement assassiné: l'armée entière gémit sur une +mort prématurée, et qui lui enlevoit un prince aussi brave que +généreux. La douleur de Bazin fut extrême; mais il ne borne point +son deuil à des larmes, la vengeance peut seule satisfaire ses +regrets terribles. En vain il lui reste encore trois fils, +Hermanfroi, âgé de douze ans, Baderic et Berthier, encore enfans; +rien ne le console, ne l'appaise; c'est du sang qu'il faut à sa +douleur: tous les prisonniers faits sur les Vandales pendant la +guerre, seront immolés sur la tombe d'Amalafroy, de ce prince, qui, +dans le cours d'une longue carrière, n'eût pas vu couler sans pitié +une goutte de ce sang qui va se répandre à grands flots. Déjà les +apprêts de ces sanglantes obsèques ont frappé d'horreur les sens de +Childéric; il a aperçu le bûcher en se rendant à la cour du roi de +Thuringe; il a reculé d'effroi, et a frémi au récit que lui font les +gardes qu'il a interrogés. Cependant, au bruit de son arrivée, Bazin +se présente pour le recevoir, et la beauté du monarque français, sa +taille superbe et son aspect enchantent déjà tous ceux qui +l'entourent; il parle, il plaît davantage encore, et tous les coeurs +lui sont soumis. Arrivé dans les appartemens du roi de Thuringe, +Childéric, comblé d'honneurs, répond à ces hommages avec une noble +reconnoissance: on l'écoute, on l'admire, il règne sur tout ce qui +l'approche; l'aimable Eginard reçoit lui-même un favorable accueil, +et partage les égards dont on accable son maître. + +Mais les horribles funérailles que prépare un père irrité, ont porté +la douleur dans l'ame sensible de Bazine, nièce du roi de Thuringe, +et destinée, dès sa naissance, à épouser son fils. Bazine, restée au +palais de son père Humfroi, et élevée par les ordres de son oncle, +cache dans l'ombre sa beauté, sa grace, sa douce mélancolie, et tous +les présens qu'elle a reçus de la nature; dans une extrême jeunesse, +elle a montré une ame élevée, un caractère constant et noble, un +esprit juste, une imagination profonde. Bazine a deviné tout ce +qu'elle est loin encore de sentir, ce qu'elle ne doit peut-être +jamais connoître, et sa raison, qui avertit son coeur des privations +qui l'attendent, l'a condamnée aux regrets, long-tems avant qu'elle +eût l'idée du plaisir. L'amour pur, extrême, sincère et constant, ce +dieu des ames tendres et fidèles, se peignoit à sa pensée comme le +seul vrai bien de la vie; la bienfaisance en étoit pour elle la +consolation; une bonne action, voilà le plaisir pour Bazine, et les +larmes de joie qu'elle faisoit répandre, étoient la volupté pour son +coeur. Ses traits réguliers, mais doux, son regard languissant et +timide, son sourire innocent, ses graces enfantines et légères, tout +en elle est pur et dans une parfaite harmonie; la négligence et +l'abandon de sa démarche, un air rêveur, un son de voix qui portoit +à l'ame ses moindres discours, font de Bazine un de ces êtres +charmans que l'on aime, que l'on admire, et qui ravissent pour +toujours. La princesse, destinée à l'hymen d'Amalafroy, renonçoit, +en l'épousant, à la délicieuse idée d'un amour mutuel; elle +éprouvoit un regret qu'elle condamnoit elle-même; en songeant à cet +hymen, elle pleuroit un bonheur mensonger, mais enchanteur. Des +raisons politiques forçoient le roi de Thuringe à presser cette +union; et Bazine, à l'approche de cet instant, sentoit augmenter son +indifférence; elle se le reprochoit, elle vouloit aimer celui +qu'elle estimoit, son coeur rebelle se refusoit à ses propres +volontés. Appartenir sans se donner, passer sa vie sans connoître +l'amour, renoncer à ses rêves charmans, sacrifier ses vagues, mais +délicieuses espérances, se dérober soi-même à ce héros inconnu +encore, mais qui sans doute existoit pour elle, ces pensées +plongeoient la jeune princesse dans une tristesse accablante. +Amalafroy plus heureux, ou plus à plaindre peut-être, aimoit avec +idolâtrie; il voyoit avec transport s'approcher l'heureuse époque +de son hymen; il se plaignoit pourtant d'une froideur dont son +amour et sa délicatesse étoient alarmés: alors Bazine lui sourioit +avec tant de graces, qu'il se reprochoit ses plaintes: il espéroit; +mais à peine âgé de dix-huit ans, le prince est déjà moissonné! Il +n'a paru qu'un seul jour pour se faire connoître et regretter, et +Bazine a donné des larmes à celui dont elle fut aimée. Cependant la +vengeance terrible du roi de Thuringe révolte son coeur, tant +d'innocentes victimes excitent sa pitié; timide et modeste, Bazine +craint de paroître; destinée au trône, elle a cependant le noble +sentiment de sa grandeur, qui l'élève au rang qui lui est réservé. +Le jour est fixé, on nomme déjà l'instant, la princesse ne peut +différer davantage; couverte de vêtemens de deuil, voilée et suivie +de la bonne Eusèbe, sa nourrice et sa gouvernante, de la séduisante +Berthilie, sa meilleure amie, elle quitte son palais, traverse +légèrement le jardin qui le sépare de celui du roi, et se présente à +ses regards au moment où il venoit de recevoir avec tant d'honneurs +Childéric et Eginard. Bazine, qui a rejeté son voile en arrière, +rougit à l'aspect de deux étrangers; mais, s'adressant à son oncle: +Je viens, lui dit-elle, implorer votre clémence, et recourir à vos +bontés.--Que voulez-vous, Bazine? parlez; que demandez-vous?--La +grâce de ces malheureux Vandales, si cruellement condamnés. A ces +mots, prononcés avec une enchanteresse douceur, Bazine leva ses +beaux yeux remplis d'une expression si tendre; mais le roi, enflammé +de courroux, lui répondit: Eh quoi! c'est vous, vous, destinée à +devenir l'épouse d'Amalafroy, vous qu'il aima, c'est vous qui m'osez +demander la grâce de ses assassins! vous qui, loin de suspendre ma +vengeance, devriez en presser les effets! Est-ce ainsi que vous +honorez l'ombre de celui qui dut être votre époux?--Oui, c'est ainsi +qu'interprétant sa belle ame, je rends un juste hommage à ses +vertus; c'est en sauvant l'innocence, que j'obéis à ses volontés +généreuses. Ah! craignez d'irriter ses mânes augustes, loin de les +apaiser! Que ne peut-il, du sein des morts, se faire entendre et +vous attendrir!... O roi! ajouta-t-elle en se jetant aux genoux de +Bazin, et élevant vers lui ses mains suppliantes, daignez écouter +sans courroux la prière que je vous adresse! sauvez ces infortunés! +l'ombre désolée de votre fils rejetera de sanglantes funérailles; +croyez-en celle qu'il aima et qui connut si bien son coeur; cédez à +la pitié: accordez-moi une grâce que je vous demande au nom +d'Amalafroy! Bazin, sans être ému par sa beauté, par ses grâces +timides, par l'accent irrésistible d'une voix si touchante, et à qui +son attendrissement prêtoit encore un charme plus persuasif, releva +Bazine avec rudesse: C'est assez, lui dit-il; je pardonne à votre +âge cette indiscrète prière. Des gardes vinrent avertir le roi que +les bûchers et les victimes étoient prêts; il suivit les gardes. +Bazine, entraînée par sa pitié, s'élança au-devant de lui, essaya de +le retenir; le roi la repoussa, et s'éloigna d'elle; elle fit un +cri, et tomba évanouie. Childéric, qui étoit près de la princesse, +la reçut dans ses bras; il la transporta sur un siége voisin; +Berthilie, Eusèbe, s'empressèrent de la secourir, tandis que +Childéric, tremblant, effrayé de sa pâleur, restoit à genoux, et +soutenoit sa tête; Eginard, debout et non moins troublé que le roi, +admiroit en silence cette beauté si sensible et si généreuse; les +liens de perles qui retenoient ses cheveux d'un blond argenté, +s'étoient détachés, et ses longues tresses dénouées sembloient un +nouveau voile qui se prêtoit de lui-même à cacher ses modestes +charmes. Les soins de Berthilie ne furent pas sans succès, Bazine +rouvrit ses beaux yeux. Etonnée de se trouver appuyée sur le bras +d'un étranger, qui lui-même est à ses genoux, elle regarde autour +d'elle, et une prompte rougeur anime l'albâtre de son teint; elle +porte sur le roi un regard reconnoissant et timide, et le prie avec +instance de se relever; mais Childéric, qui s'oublioit entièrement à +ses pieds, et s'abandonnoit à une admiration qui remplissoit et +absorboit toutes ses pensées, n'entendit point ces paroles; il ne +vit que sa touchante beauté: la princesse renouvela sa prière; +alors, sortant comme d'un songe, le roi lui obéit, mais il demeura +près d'elle, et constamment préoccupé. Bazine sourit à Eusèbe, +embrassa Berthilie, et cependant elle poussa un profond soupir, et +quelques pleurs coulèrent de ses yeux; elle pensoit aux malheureux +qu'elle n'avoit pu sauver, et leur donnoit des larmes: s'occupant +néanmoins des étrangers, elle remercia le roi qui l'avoit secourue, +salua Eginard. Je savois, dit-elle à Childéric, que la cour de +Thuringe devoit être bientôt honorée de votre illustre présence, +car je vois que c'est au roi Childéric que je dois déjà des +remercîmens. Je vous reconnois au portrait fidèle que l'on m'a fait +souvent de vous, et si la renommée n'a pas été moins juste en me +parlant de vos vertus, ma cour, qui vous reçoit, doit s'enorgueillir +de son bonheur. Childéric troublé, s'inclina sans répondre. Je +rougis pour nous, reprit Bazine, de ce que votre arrivée vous rendra +le témoin des vengeances d'un père irrité et malheureux; la douleur +l'a égaré, et ses excès vous font sans doute horreur; hélas! il a +perdu ce qu'il aimoit, et son injustice, sa fureur, sont peut-être +excusées par la violence de son désespoir! Oui, princesse, répondit +le roi avec embarras; je sais qu'en perdant le prince Amalafroy, +Bazin perd un fils adoré, la Thuringe un héros, vous, belle +princesse, un époux, un amant aimé.... Bazine baissa les yeux, et ne +répondit point; après un moment de silence, elle se leva: Je vais me +retirer, dit-elle au roi, je crains le retour de Bazin. Nous nous +reverrons, prince, et j'espère que vous ne me refuserez point le +récit de vos aventures, et de ces faits extraordinaires qui ont +marqué même votre enfance. Permettez-moi de vous présenter ma chère +Eusèbe, et Berthilie, ma meilleure et plus tendre amie; elle est +fille du vertueux Théobard, chef du conseil; nous fûmes élevées +ensemble, nos coeurs s'entendirent en naissant. Childéric, à son +tour, présenta aux dames l'aimable Eginard. Bazine se retira avec +celles qui l'avoient accompagnée; Childéric n'osa les suivre, mais +fixé près de la fenêtre, il vit la princesse traverser les jardins; +il admiroit sa légèreté, les grâces de sa taille, tous ses +mouvemens; il cessa de la voir, mais non de l'admirer. Eginard, non +moins charmé, interrogeoit la trace des pas de Bazine et de +Berthilie; il se perdoit, comme son maître, dans un double +enchantement. Berthilie, ainsi que la princesse, n'a vu encore +paroître que son seizième printems; elle n'a point, comme son amie, +des traits réguliers, un teint d'albâtre, des cheveux blonds, fins +et déliés; son front n'a point cette sérénité virginale, ses yeux +cette mélancolie voluptueuse; mais ses cheveux bruns clairs, et +naturellement bouclés, conviennent à la fraîcheur de son teint; sa +physionomie est expressive, une gaieté innocente l'anime, sa bouche +vermeille sourit avec bonté, et quelquefois avec malice; sa taille +est celle des Grâces, son caractère vrai, constant, son ame +innocente et sensible, son esprit fin; elle est vive, étourdie, sait +qu'elle est jolie, aime à l'entendre dire, adore son père, et +mourroit pour son amie. Ces deux charmantes fleurs, nées au même +printems, et près l'une de l'autre, se sont épanouies en s'aimant, +et si l'attachement de Berthilie a plus de respect et de déférence, +Bazine la dédommage en se livrant à tout ce qu'elle sent d'amitié, +et répare ainsi ce que le rang met entre elles de distance. + +Childéric et Eginard furent arrachés à leur douce rêverie par le +bruit du retour de Bazin, entouré de sa cour. On désapprouvoit +l'injuste vengeance du roi, on détestoit sa fureur; cependant on +avoit exécuté ses ordres sans résistance, on l'avoit suivi en foule +au lieu du supplice, on applaudissoit tout haut à des cruautés dont +on frémissoit au fond du coeur. Tel est le sort des rois; le cri de +la vérité est étouffé pour eux, à travers les clameurs de la +flatterie; trompés, ils s'abandonnent; trahis, ils s'égarent. Bazin, +fier du sang qu'il a fait couler, admire sa puissance et les effets +terribles de son courroux; il s'approche de Childéric, lui parle +d'Amalafroi, de sa mort prématurée, des funérailles qu'il vient +d'ordonner, d'exécuter même. Sa douleur, appaisée sans doute par sa +vengeance, ne l'arrache point à l'entretien général, ni aux soins +qu'il doit aux étrangers. Un festin s'apprête; Childéric et Eginard +y ont pris place; la coupe vole toujours remplie de nouveau, et le +vin animant les esprits, chacun se livre sans réflexion à sa pensée. +Mais bientôt on ne parle plus que du supplice des Vandales; leur +nom, leur rang, leur âge, leur courage ou leur foiblesse, leurs +cris, leurs larmes, ou leur force et leur étonnante fermeté, +occupent tous les convives. Le roi de Thuringe, charmé, se mêloit à +ce barbare récit. Théobard seul, silencieux et triste, jetoit sur +tous un regard froid ou mécontent. Childéric l'observoit, et conçut +pour lui autant d'estime que d'intérêt: Eginard, placé près de lui, +sut d'abord qu'il étoit le père de Berthilie; c'étoit un titre à ses +égards. Ce n'est pas qu'Eginard ait oublié les adieux de la tendre +Grislidis, il s'en souvenoit, et se promettoit d'y penser toujours. +Childéric, qui ne prenoit aucune part à une conversation si peu +d'accord avec son coeur, vit avec plaisir la fin du repas. On +alloit quitter la table, lorsque plusieurs Bardes entrèrent, ils +étoient couronnés de cyprès; un d'eux tenoit une harpe, trois autres +chantèrent ainsi la mort du jeune Amalafroi. + +CHANT FUNEBRE + +SUR LA MORT D'AMALAFROI. + + Il n'est plus! chantons sa valeur, + Célébrons ses vertus, sa gloire; + Mais n'outrageons pas sa mémoire + Par une éternelle douleur. + Disons-nous: son ame sublime + Vole vers la divinité, + Et laissons le vice et le crime + Douter de l'immortalité. + + Avant de t'élever aux cieux, + Esus t'éprouva sur la terre; + De cette épreuve passagère, + Dépendoit ton sort glorieux. + Mais où finit ce joug pénible, + Commence un destin solennel: + Du fond de la tombe insensible + Tu sors pour un jour éternel. + + FIN DU LIVRE DOUZIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE TREIZIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE TREIZIÈME. + + Childéric ne se croit point amoureux. Eginard se promet de rester + fidèle. Le roi raconte une partie de ses aventures à la + princesse. A la chasse, il sauve la vie au roi de Thuringe. Il + reprend son récit; la princesse, trop émue, l'interrompt. Ils + se rencontrent par hasard dans une promenade, et Childéric + achève sa narration. Emotion mutuelle, aveux muets. Coquetterie + de Berthilie et d'Eginard. Inquiétude qu'éprouve Berthilie. + + + + +LIVRE TREIZIÈME. + + +Childéric, conduit à l'appartement qui lui est destiné, se trouve +seul avec Eginard; tous deux ont déjà nommé Bazine; tous deux ont +plus parlé encore de ses vertus que de ses charmes. Combien elle +étoit touchante aux pieds du roi, et implorant sa clémence! qu'elle +étoit belle, les yeux baignés de pleurs! Que la mélancolie sied bien +à ses traits divins! qu'Amalafroi étoit heureux! Cette pensée +arrache au prince un soupir; mais c'est Bazine qu'il plaint: déjà +elle a connu l'amour, elle en a senti les charmes, pour en éprouver +les éternelles douleurs. Cependant elle n'a point laissé voir ni +regret violent, ni désespoir inconsolable. Childéric espère que la +belle princesse n'est pas pour toujours affligée. A seize ans, +doit-elle, dans un éternel veuvage, ensevelir ses attraits et fermer +son coeur à l'amour? Mais Bazine peut-elle être inconstante? +Childéric ne le croit pas, et ne veut pas le croire. + +L'heure du sommeil n'interrompt point ses pensées; le jeune roi, +cependant, n'a vu qu'une fois celle qui l'occupe; il n'a point +formé le désir de lui plaire, il est aussi loin du projet de +l'aimer; l'amour brûle, souhaite, espère, et Childéric n'éprouve +point ces mouvemens impétueux; son imagination est calme, il n'est +point livré à cet orage des sens qui l'agitoit près d'Egésippe; il a +vu la bonté céleste, il adore sa belle image, mais sans trouble, +sans émotion, sans délire: le prince est sans désirs comme sans +espérance. Le lendemain, Childéric reçut les chefs de l'état; mais +ayant demandé l'honneur d'être admis chez la princesse, Bazin y +consentit et l'accompagna lui-même. Bazine reçut les rois avec les +grâces nobles qui suivoient tous ses mouvemens, et Childéric ne sut, +en y réfléchissant, ce qui la rendoit plus belle de son sourire ou +de ses larmes. Le roi, en se retirant, lui dit qu'il espéroit qu'à +l'avenir elle reparoîtroit à sa cour; la princesse s'inclina avec +respect; les rois la quittèrent. Pour obéir sans doute aux ordres +qu'elle avoit reçus, elle parut le lendemain au palais du roi, et la +charmante Berthilie entra avec elle; toutes les dames qui +composoient la cour de Thuringe, s'étoient également réunies autour +de la princesse, et se mêlèrent aux amusemens qui d'ordinaire +occupoient Bazin et ceux qui l'environnoient. Le jeune roi de France +attira d'abord tous les regards; mais il promenoit, sur toutes ces +jeunes et belles nymphes, des yeux si indifférens, qu'aucune n'osa +espérer. Eginard, dont le rang plus modeste, semble aussi plus près +du plaisir; Eginard, galant et léger, tourne toutes les têtes et +blesse même plus d'un coeur. On l'invite en vain à l'inconstance, +Eginard ne veut aimer que Grislidis; cependant il ne renonce point à +plaire, il ne renonce point à cette aimable coquetterie qui flatte +sa vanité, amuse sa pensée, distrait son coeur; il veut respirer +toutes ces fleurs qu'il s'interdit de cueillir. Pour échapper à tant +d'attraits, il les désire tous: aimable, mais frivole, léger sans +perfidie, et volage par fidélité, offrant également ses voeux à +chaque belle, et leur portant un inconstant hommage, il échappe au +trait qui peut à peine l'effleurer, et offre à Grislidis ces preuves +de constance, dont peut-être elle eût été alarmée. Ainsi, en gardant +sa tranquillité, il va troubler la paix de tant de beautés dignes +d'amour, et ses jeux peut-être feront couler bien des larmes. + +La chasse, cette image de la guerre, fut toujours le plaisir des +héros, et étoit alors le goût dominant de la Thuringe. Les dames +assistoient ordinairement à celle du cerf, du daim ou d'autres +animaux timides; elles étoient montées sur des chevaux, célèbres +dans ce pays par leur force, leur docilité et leur beauté; elles +exerçoient quelquefois leur adresse à lancer leurs flèches, soit +contre les lièvres, soit contre les chantres des bois. Bazine aimoit +peu ces jeux cruels et s'y mêloit rarement; mais les chasses +préparées pour Childéric, seront belles, dureront plusieurs jours, +et la princesse promet d'y paroître. En attendant le moment fixé par +le roi de Thuringe pour ces amusemens guerriers, Childéric et Bazine +se retrouvent tous les soirs, mais au milieu d'une assemblée +nombreuse, et la curiosité de la princesse n'a pu encore être +satisfaite. Dans une belle journée de printems, à cette heure où le +soleil trop ardent, force à chercher l'ombre et la fraîcheur des +bocages, Childéric, fatigué du monde importun qui l'entoure, +parcouroit, avec Eginard, le jardin spacieux qui séparoit les deux +palais; malgré lui, ses regards se portoient vers les fenêtres de la +princesse, et sans s'arrêter à ce beau parterre de fleurs variées, +il marchoit sans réflexion, foulant aux pieds les verds tapis, +l'émail des prés; il ne sentoit point les parfums délicieux que lui +apportoient les zéphirs. Eginard seul admiroit ces beaux arbres, +respiroit avec délice l'air embaumé, jouissoit du chant des oiseaux; +mais tout-à-coup, mille fois plus heureux à son tour, le roi est +ému, il admire, il se plaît au murmure de cette fontaine, dont +l'onde plaintive s'échappe en ruisseau limpide; il marche +voluptueusement sur ces rians gazons qu'il parcouroit lentement et +avec indifférence; il s'approche avec empressement de ce bosquet +d'arbres qui ombragent un banc de mousse. Il a vu Bazine qui se +repose sous ce dais de feuillage et près de la fontaine. Eusèbe et +Berthilie seules sont près d'elle: à l'arrivée du roi, les dames se +sont levées avec respect, et Bazine lui offre un place sur le banc +de mousse, en se félicitant de sa rencontre. Childéric l'accepte +avec joie; Eginard va s'appuyer près de la fontaine; là rien ne lui +cachoit la taille charmante de Berthilie; il aperçoit même un petit +pied, un beau bras: souvent l'aimable étourdie cueille une de ces +fleurs inodores dont sont parsemés les gazons, et c'est toujours du +côté de la fontaine qu'elle croit apercevoir les plus belles. Le +galant Eginard ne cesse de la regarder, mais il pense à Grislidis, +et Berthilie lui paroît moins à craindre. La princesse ayant engagé +le roi à commencer le récit qu'elle lui a déjà demandé, il céda +promptement à une volonté d'autant plus puissante, qu'elle étoit +doucement exprimée. Ce fut avec attendrissement qu'il parla d'abord +de sa mère, avec orgueil qu'il vanta les exploits et les vertus de +Mérovée; il se sentit fier d'exposer, devant la princesse, des +images chères à son coeur, et qu'elle admiroit. Ce fut avec le même +sentiment qu'il lui parla de son premier combat, de cette journée, +où encore enfant, il annonça un courage téméraire. Childéric vit +Bazine sourire à ses premiers exploits, ils lui en devinrent plus +chers. Que n'a-t-il prévu qu'un jour il auroit à lui peindre toutes +ses actions, à lui expliquer toutes ses pensées! animé par le désir +glorieux d'en être applaudi, rien n'eût étonné sa valeur, rien n'en +eût arrêté l'ardeur. Childéric alloit parler de son arrivée dans la +grotte, mais Eusèbe avertit la princesse que l'heure de se rendre +au palais approchoit; sans doute personne ne lui sut gré de sa +prévoyance, et cependant on obéit à Eusèbe; les dames se retirèrent +pour s'occuper de leur parure. Berthilie, en se levant, laissa +tomber les fleurs qu'elle avoit cueillies; Eginard les ramassa, en +fit un bouquet, qu'il tenoit encore, peut être par distraction, +quand on se rassembla chez Bazin. Berthilie l'aperçut, rougit, son +coeur palpita; mais que devint-elle, lorsque dans la soirée, elle le +vit sur le sein de la plus jolie de ses compagnes! Des larmes de +dépit remplirent ses yeux, et le perfide qui les avoit causées eut +la cruauté d'en jouir. Le lendemain, chacun se prépara pour la +chasse; les belles forêts de la Thuringe renfermoient plusieurs +châteaux dans lesquels on s'arrêtoit, car ces amusemens duroient +plusieurs jours. Childéric paroît, superbe et charmant, sur le +coursier fougueux qu'il captive avec tant d'adresse. Bazine, plus +timide que Berthilie, mais plus prudente, a plus de grâces que +d'assurance; les dames, dont elle est environnée, forment autour +d'elle un grouppe charmant; c'est Hébé au milieu de ses soeurs, +aucune ne l'égale, toutes cependant sont jeunes, fraîches et +belles. Eginard, séduit et incertain, porte tour-à-tour, sur +chacune d'elles, des regards animés et ravis; il ne s'occupe point +de la chasse, et Childéric a déjà remporté tous les légers avantages +de cette journée, avant que le fils d'Ulric n'ait pensé à attaquer +ni à poursuivre l'ennemi léger qui fuit en vain devant le roi, plus +agile encore que lui. Déjà ce prince a déposé aux pieds de Bazine +les nombreuses victimes de son adresse. Un repas champêtre réunit et +confond les chasseurs; on vante la force, la légèreté du roi; +plusieurs défis sont offerts et acceptés; mais Childéric, à tous les +dons qu'il a reçus de la nature prodigue, joint l'exercice et le +développement qu'il a acquis dans la grotte de Gelimer. A son aspect +on devine ses succès; il touche au but long-tems avant tous ceux +partis avant lui; sa flèche ne part jamais sans atteindre, tous ses +rivaux en conviennent, et n'osent plus le défier. Mais on vient +tout-à-coup annoncer au roi de Thuringe, qu'un _glouton_, espèce de +sanglier terrible et dévastateur, échappé des forêts de Hantz, a été +découvert à quelque distance, et qu'il dévore tout le gibier. Bazin, +charmé d'avoir à combattre un tel ennemi, fixe au lendemain +l'attaque; les dames resteront dans la maison de chasse; les hommes +seuls s'exposeront aux dangers. Cette chasse peut cependant n'en +avoir aucun: souvent cet animal, qui mange avec avidité le gibier +qui s'offre devant lui, et qu'il sait surprendre avec une rare +adresse, tombe alors dans une espèce de torpeur; venu à ce point +d'immobilité, on le tue sans peine: cependant les dames ne voyent +point partir les chasseurs sans inquiétude; Eginard, peu jaloux des +lièvres, des faons, des daims que dévoroit le glouton, ne désiroit +point sa mort, envioit encore moins l'honneur de le vaincre; mais il +suivit son maître, non sans regretter les belles qu'il laissoit +seules. Elles passèrent le jour à se promener sous les arbres; on +lisoit l'inquiétude sur leurs visages; elle augmenta à l'approche de +la nuit. Agitées de mille pensées pénibles, le sommeil ne leur fit +point oublier les chasseurs, et le jour étoit encore près de +terminer une seconde fois son cours, lorsqu'enfin le bruit des voix, +le hennissement des chevaux, annoncèrent le retour souhaité. Les +dames s'avancent promptement du côté d'où part le bruit; mais +plusieurs chevaux sans cavaliers et conduits à la main, les +effrayent; elles ont reconnu ceux des rois, celui d'Eginard; tous +les coeurs sont troublés, et cependant on n'ose interroger, on +craint trop d'apprendre... Un brancard frappe leurs yeux; Bazine +s'élance, et Berthilie la suit; Bazin, blessé, paroît, porté sur le +brancard; Childéric et Eginard le suivent. Le roi de France +s'approche de la princesse, et la rassure sur l'état du monarque: il +est, lui dit-il, sans danger. Arrivé à la maison de chasse, le roi +fut promptement couché; on envoya à Erfort; Théobard, accompagné de +tous les secours nécessaires, arriva au bout de quelques heures; la +blessure n'étoit point dangereuse; cependant elle demandoit de +grands ménagemens, et il fut décidé que le blessé ne seroit +transporté que le lendemain. Les dames étoient toutes fort +impatientes de connoître la cause de cet accident; le glouton +n'existoit plus; sa tête avoit été présentée à Bazine, qu'elle avoit +effrayée: Bazin voulut raconter lui-même cet événement. Nous +cherchions, dit-il, depuis long-tems le sanglier que nous voulions +détruire; il ne s'offroit point à nos regards; plus emporté, je +m'enfonçai seul dans un fourré, et je l'aperçus immobile au pied +d'un arbre; jugeant que c'étoit l'instant de le percer, croyant +inutile d'attendre du secours contre un ennemi sans force, je +m'approchai et lui portai un coup de ma lance; sa peau étant +extrêmement épaisse, la blessure fut légère; je redoublai: soit que +la douleur le réveillât de son engourdissement, soit que +naturellement cet état dût finir alors, le terrible animal se leva +furieux, et s'élança sur moi; je me jetai derrière un arbre, qui me +garantit d'abord; mais il m'atteignit, et d'un coup de ses défenses, +me renversa; cependant je me défendis encore avec ma lance; mais ma +large blessure m'affoiblissoit, lorsque je vis tout-à-coup le roi de +France paroître: s'élancer sur le monstre, lui enfoncer son épée +dans le coeur et l'étendre mort à mes pieds, ne fut pour lui qu'un +seul et même mouvement. Eginard, qui suivoit de près son maître, +l'aida à arrêter mon sang; il courut avertir le reste de ma chasse, +qui me rejoignit, et m'a transporté ici avec les précautions +nécessaires. C'est avec plaisir, ajouta Bazin, que j'avoue et que je +publie, que je dois la vie au roi des Francs; puissé-je m'en +acquitter un jour, et qu'en attendant, une sainte et éternelle +amitié unisse nos coeurs! Childéric, en ce moment, reçut la main que +lui présentoit le roi, et la pressa avec un geste animé et sincère. +Bazine, assise près du lit, regarda Childéric avec admiration, et ce +seul regard lui parut une glorieuse récompense. + +L'entretien devint général; cependant plusieurs fois Childéric avoit +pu lire dans les yeux de la princesse, combien elle s'intéressoit à +son sort. Eginard, fier de son roi, répétoit aux dames ce que Bazin +avoit déjà raconté; ce qu'il disoit, quoique déjà connu, prenoit +dans sa bouche des grâces nouvelles; on l'écoutoit toujours avec +attention, parce qu'on l'entendoit toujours avec plaisir. Le +lendemain on revint à la cour; on marchoit lentement, tant pour +jouir de la beauté du jour, du charme des bois, que pour ne pas +fatiguer Bazin, lorsque Berthilie s'avisa de tourmenter son cheval, +de l'exciter; l'animal hennit, bondit et s'élance rapidement à +travers les arbres; la princesse jette un grand cri à l'aspect du +danger de son amie; mais la légère et adroite étourdie déployant +autant de force que d'imprudence, arrête l'animal fougueux, et le +ramène soumis et tranquille. Combien elle s'applaudit de sa ruse, +en voyant Eginard pâle et effrayé voler à sa rencontre! Cependant +elle n'osa jouir de ce triomphe en apercevant le trouble de la +princesse, et elle se le reprocha sincèrement. Tout le reste de la +soirée, Berthilie ne s'occupa que de son amie, et oublia entièrement +Eginard, qui, par caprice ou par amour-propre, en fut piqué; il +négligea pour elle toutes celles dont il paroissoit charmé, et ne +vit plus que l'objet qu'il sembloit jusqu'à cet instant vouloir +éviter. + +Bazin souffroit encore, et sa blessure, loin de se guérir, étoit +plus douloureuse, quoique sans danger. On cherchoit à l'amuser, à le +distraire; Bazine avoit chaque jour pour lui de nouveaux soins, de +nouveaux égards. Heureuse de lui prouver son attachement et sa +reconnoissance, elle ne le quittoit que lorsque sa présence pouvoit +devenir importune; elle trouvoit sans cesse Childéric auprès de son +oncle, et sa vue chaque jour la charmoit davantage. Elle croyoit +enfin à ce rêve délicieux de son imagination, et songeant au héros +qu'elle s'étoit créé, à ce héros de sa pensée et de son coeur, elle +se disoit, en jetant un regard sur Childéric.... _le voilà_. Bazine +n'a point reçu le trait d'amour avec cette rapidité, présage de +l'inconstance; c'est lentement et par degrés qu'il a pénétré son +coeur. Ce jeune roi, si majestueux, si beau, est proscrit et sans +asile, privé de sa grandeur, descendu de son trône, et persécuté par +la fortune, mais vengé par la nature. Ses malheurs touchent plus le +coeur de la princesse, que sa puissance ne l'eût éblouie; elle ne +croit encore que le plaindre: Bazine ne s'est pas encore dit, _je +l'aime_. Ce mot une fois prononcé, Bazine ne vivra plus que d'amour. +Sa pudeur et sa raison éloignent encore cet instant que Childéric ne +cherche point à faire naître; il sait trop qu'il ne peut offrir à la +beauté qu'il admire, que le partage d'une infortune méritée; +généreux, il ne désire point être aimé, et ne se montre que +respectueux: s'il exprime un sentiment plus tendre, c'est +lorsqu'entraîné, il n'a pu se vaincre; honteux de sa foiblesse, il +la surmonte promptement. Plus ses sentimens sont délicats, soumis, +timides, plus ils peignent l'amour tel que Bazine croit qu'il doit +être, et son silence en dit plus au coeur de la princesse, que les +discours les plus éloquens. Echappés un moment à la foule qui les +sépare, réunis de nouveau près de la fontaine, Childéric a repris +son récit. C'étoit dans un de ces beaux jours où le printems vient +s'unir à l'été, et déploie toute sa pompe avant de lui céder +l'empire; par-tout il étaloit ses riches tapis, les feuillages +étoient plus épais, les fleurs plus belles et la nature plus animée: +la contrainte qu'ont éprouvée les deux amans qu'un même banc de +mousse rassemble dans une douce liberté, ajoute au plaisir qu'ils +ont à se revoir. Eusèbe et Berthilie sont toujours près de la +princesse; Childéric s'assied à ses pieds, Eginard s'appuie +négligemment sur la fontaine, et Berthilie le regarde quelquefois à +la dérobée, mais elle ne cueillera plus de fleurs; elle se souvient +encore de ce qu'elles sont devenues la dernière fois, et elle n'a pu +retenir un soupir en reconnoissant les causes innocentes de son +dépit. + +Mais Childéric parle de son arrivée dans la grotte, de ses plaisirs, +de Gelimer, de Talaïs. A ce nom, Childéric s'est troublé, et son +trouble n'a point échappé à la princesse qu'il inquiète; ce n'étoit +pas que Childéric se sentît coupable, ce n'est pas qu'il se fût +livré au sentiment que Bazine croit lire dans son embarras, mais il +n'ose peindre, à la chaste beauté qui l'écoute, l'amour tel que +l'éprouva Talaïs. La princesse repousse en vain le mouvement jaloux +qu'elle éprouve; son coeur palpite; elle est inattentive et rêveuse. +Effrayée de son émotion, elle n'ose plus fixer sur le roi des yeux +qui peut-être trahiroient son secret; mais ne pouvant vaincre son +trouble, elle donne l'ordre de se séparer; Childéric obéit, et la +princesse agitée, rentre dans son palais. Il faisoit encore grand +jour; on pouvoit jouir encore long-tems de la fraîcheur des +ombrages; Bazine trouva son appartement triste; Berthilie assura +qu'il y faisoit une chaleur étouffante; la princesse prit sa +broderie et l'abandonna; elle devint rêveuse, et Berthilie ne fut +point aimable. La soirée parut longue; Berthilie revint de bonne +heure rejoindre ce tendre père, qu'elle consoloit de la perte d'une +épouse chérie. + +Bazine, destinée au trône, avoit été élevée avec plus de soin que +l'on n'en donnoit d'ordinaire à l'éducation des femmes. Belle sans +coquetterie, princesse sans orgueil, elle réunissoit encore tous les +talens qui ajoutent à la beauté, et que possédoient rarement alors +les personnes de son rang; elle dansoit bien, savoit écrire, et +chantoit avec expression les airs simples de ce tems, qu'elle +accompagnoit des accords d'une lyre à cinq cordes. Berthilie avoit +une voix légère, elle mêloit souvent ses accens aux accens plus purs +et plus doux de la voix de Bazine. Le roi de Thuringe se plaisoit à +les écouter, et pendant sa maladie, il les invita souvent à le +distraire de ses souffrances, par le plaisir de les entendre. Bazine +y consentit toujours. Parmi les romances qu'elles chantèrent, la +suivante s'est conservée: la princesse, après avoir pris la lyre, +commença le premier couplet, Berthilie le second, et Bazine reprit +le troisième. + + BAZINE. + + Non, non, je ne veux point connoître + Ce fol enfant, qu'on nomme amour; + Du coeur dont il se rend le maître, + La douce paix fuit sans retour; + Dans ce dangereux esclavage + Le soupçon détruit le bonheur, + Et ce doute qui nous outrage, + D'un tendre amant fait le malheur. + + BERTHILIE. + + Quoi! votre ame à l'amour rebelle, + Prétend ne jamais s'enflammer? + C'est pour plaire que l'on est belle, + Et doit-on plaire sans aimer? + Le soupçon même a quelques charmes: + Heureux qui sait nous l'inspirer! + Il est doux de causer nos larmes, + Et plus doux de nous rassurer. + + BAZINE. + + En aimant, que d'inquiétude! + Sans son amant plus de repos, + Loin de lui, tout est solitude, + Il fait notre joie ou nos maux. + On ne jouit qu'en sa présence, + On ne croit rien que ses discours. + O mon heureuse indifférence! + Puissé-je te chanter toujours! + + BERTHILIE. + + Douce image de la tendresse, + Venez dissiper sa froideur; + Amour, de ta brûlante ivresse, + Fais-lui connoître le bonheur. + L'univers éprouve ta flamme, + Et par toi seul, pour être heureux, + Tout renaît, jouit, prend une ame, + Et sent le charme d'être deux. + +La princesse, pressée de nouveau par Bazin, chanta seule la romance +suivante: + + LE PRINTEMS, + + ROMANCE. + + Tout renaît, les fleurs, la verdure, + Tout nous annonce le plaisir, + Et chaque souffle du zéphir, + Semble un soupir de la nature. + Seule au milieu d'un si beau jour, + Dois-je languir sans espérance, + Quand il me reste encore l'amour, + La douce amitié, l'innocence? + + La feuille mobile et légère + Périra sous les noirs hivers; + Les vents déchaînés dans les airs, + Détruiront la fleur passagère, + Chaque saison, à son retour, + Détruit ou donne l'espérance; + Tout varie, excepté l'amour, + La douce amitié, l'innocence. + + L'air embaumé de ce bocage, + Ces verds gazons, ce beau ruisseau, + Qui, dans le cristal de son eau, + Réfléchit le ciel et l'ombrage, + Tout dans ce champêtre séjour, + M'invite encore à l'espérance; + Tout me dit, conserve l'amour, + La douce amitié, l'innocence. + +Childéric écoutoit avec ravissement les sons mélodieux de cette voix +qui pénétroit son coeur; un modeste embarras embellissoit encore la +princesse, et sa timidité étoit une grâce de plus. Childéric aimoit +avec passion les airs simples et les paroles plus simples encore +qu'elle chantoit. Alors les poëtes ne célébroient que la gloire et +l'amour, leurs chants n'étoient point un travail, une étude; mais un +épanchement ou un souvenir. L'objet de ces vers, plus sentis que +bien exprimés, en recueilloit seul toute la gloire, le nom du poëte +étoit oublié. Il a fallu sans doute que l'amour-propre et le désir +de la célébrité changeassent bien les hommes, puisqu'ils sont +parvenus à faire parler leur esprit sans le secours de leur coeur, +et à emprunter de leur imagination seule et le sentiment qu'ils +expriment, et la beauté qu'ils peignent. Si Bazine en chantant, +s'est embellie de sa timidité, Berthilie, inquiète du succès de sa +voix, a promené ses regards autour d'elle; ce regard, rapide et +prompt, a cependant atteint Eginard comme un trait brûlant, il en +est effrayé, et l'image de Grislidis s'offre à sa pensée,... il en a +reçu des cheveux, un anneau, il a promis! et dans ce tems un +serment fait à la beauté étoit sacré, on rougissoit de le trahir.... +Le fidèle Eginard, chaque fois que le regard le blesse, porte à ses +lèvres l'anneau chéri..... Ce talisman d'amour calme son coeur, et +il reprend son air léger, indifférent même. Berthilie le voit, et +soupire; jeune, simple encore, elle a cru jouer avec l'amour, et ce +jeu est devenu, sans qu'elle s'en doutât, le destin de toute sa vie. + +Le roi des Francs avoit repris son récit, il avoit parlé de Viomade, +ses discours étoient remplis de feu et d'éloquence. Sa physionomie +brilloit d'une si tendre expression, que Bazine n'avoit pu, sans +rougir, fixer des yeux qui seroient trop dangereux pour elle s'ils +parloient d'amour: elle fit cette réflexion légèrement; mais +Childéric, dans cet instant, réfléchissoit lui-même, et ne fut pas +moins troublé que la princesse. Que va-t-il lui dire? Jusqu'à ce +moment il n'a paru que sous ces beaux dehors qui ont illustré ses +premières années. Il a vu naître à son récit, des sentimens qui font +son bonheur; il a reçu des éloges qui font sa gloire. Hélas! que lui +reste-t-il à raconter? Faut-il se dégrader lui-même auprès de cet +objet de son culte, de son idolatrie! Doit-il lui parler d'Egésippe? +osera-t-il lui avouer avec quel délire il a désiré une beauté qui +n'étoit point Bazine; qu'il lui a sacrifié ses peuples, son ami, le +soin de sa gloire? Que pensera de lui cette ame pure et sensible qui +ne croit point à l'inconstance? Cependant il ne la trompera pas; il +se croit aimé; il a su d'elle qu'Amalafroi n'avoit pas touché son +ame; qu'elle est encore sans amour... Peut-être un jour il pourra +disposer d'une couronne, et il va lui-même détruire l'espoir dont il +ose jouir en secret! Non, non, il se taira; il fuira Bazine s'il le +faut, mais il ne lui dira point: _je fus ingrat et j'ai aimé_. + +Mais, tandis qu'abandonné à ses pensées, Childéric se tait, la +princesse étonnée de son silence, baisse les yeux et soupire; elle +n'ose demander au roi quel sentiment l'agite; cependant elle est +inquiète. Berthilie, qui s'étoit aperçue de leur mutuel embarras, +imagina un léger prétexte pour interrompre leur entretien. La +princesse tremblante, alarmée, lui sut gré de l'avoir rendue à +elle-même. + +Bazine ne s'est point trompée sur ses premières émotions, mais +cependant elles l'étonnent; elle avoit deviné l'amour, mais l'amour +dans son coeur est encore plus pur, plus céleste, plus puissant que +dans son imagination; Bazine croyoit connoître son ame, cependant +elle y découvre chaque jour de doux secrets qui l'agitent, la +tourmentent et lui plaisent. Elle jouit du bonheur d'aimer sans oser +encore s'y livrer, et la tendre résistance qu'elle apporte elle-même +au sentiment qui l'entraîne, est un charme de plus qui la ravit. +Bazine aime enfin, elle en jouit sans oser à peine se l'avouer, et +ce moment est enchanteur pour elle. Sa pensée ne s'égarera plus dans +de vagues souhaits, dans de chimériques espérances; elle n'attendra +plus dans la solitude d'un coeur sans objet qui l'occupe, un héros +dont elle n'a qu'une idée furtive; tout est délice pour elle, parce +que tout devient amour; aimer est toute sa vie; elle seule connoît +encore le trouble heureux qui l'enivre si délicieusement; elle le +dérobe, le renferme au fond de son coeur; elle craindroit de le +laisser deviner. Cependant Berthilie la pénètre, mais elle se tait; +elle a aussi son secret, et l'instant des doux aveux n'est pas +encore venu. + +Childéric, accablé de ses souvenirs, fuyoit de bonne foi l'occasion +de reprendre son récit; voir Bazine au palais, l'admirer, s'enivrer +de sa présence, suffisoit à son coeur, trop délicat pour n'être pas +sincère, trop grand pour chercher de vaines excuses, trop vrai même +pour en trouver: décidé à se taire, à se contenter du bonheur de +passer près d'elle une partie de sa vie, le roi ne cherchoit plus +ces momens si chers à l'amour et qu'il avoit tant souhaités. Bazine +craignoit presqu'autant de se trouver près de lui; elle trembloit, +rougissoit à son approche; elle sentoit son secret errer sur ses +lèvres, elle se défioit de ses regards: tous deux s'évitoient donc +également. Bazine, loin de s'en plaindre, admiroit la réserve de son +amant; elle sentoit qu'elle étoit aimée; les yeux du roi, son +embarras, ce respect soumis que l'amour seul peut faire naître, son +propre coeur qui l'avertissoit, tout disoit à l'heureuse princesse +qu'elle étoit payée de retour. + +L'été mûrissoit les blonds épis, le soleil embrâsoit les airs, et +les roses mourantes penchoient leurs tiges desséchées; les nuits, +presqu'aussi brûlantes que les jours, ne calmoient point la +chaleur; le sommeil fuyoit les mortels: mais un orage, suivi d'une +douce pluie, avoit rafraîchi les fleurs, le feuillage et les gazons. +Bazine, que l'orage a agitée, et que ses inquiètes pensées +tourmentent encore, lorsque toute la nature est calmée; Bazine, +qu'un trouble plus doux que le repos, ravit au sommeil, se lève avec +l'aurore, et admire l'amante de Céphale; les gouttes de la pluie, +encore suspendues aux fleurs, aux brins d'herbes, se changent en +perles, en saphirs, en émeraudes. Les premiers rayons du jour +brillent sur cette humide vapeur, et l'écharpe d'Iris s'étend sur +toute la nature. Les premiers chants des oiseaux ne troubloient +qu'avec douceur la tranquillité des airs; une si belle aurore +promettoit une riante matinée: la princesse désire en jouir, et +s'égarer sous les voûtes de feuillage qu'elle aperçoit dans une +prairie que borde l'Elbe, fier de ses eaux; une longue chaîne de +montagnes borne l'horizon. C'étoit en cet endroit que Bazine vouloit +aller respirer l'air pur et balsamique des prés et des bocages; mais +elle ne peut jouir d'aucun plaisir s'il n'est partagé, et elle +envoie promptement chercher Berthilie, qui demeuroit avec son père +dans le palais du roi de Thuringe; elle vint promptement, +demi-éveillée, demi-parée, et applaudit au projet de la princesse: +la vertueuse et bonne Eusèbe, qui ne quittoit jamais sa chère élève, +fut aussi de la promenade, et suivit de loin ces nymphes légères, +qui, courant sur les fleurs sans les fouler, n'y laissoient que la +trace passagère qu'y eûssent imprimée les zéphirs. Berthilie avoit +retrouvé toute sa gaieté; Bazine jouissoit mieux de sa douce +mélancolie, et toutes deux s'abandonnoient à leurs pensées, +admiroient le spectacle de ces beaux lieux, que le jour en se levant +leur faisoit mieux distinguer. Eusèbe, prudente, point curieuse et +discrète, jouissoit en silence de la pure joie des aimables amies, +et l'on parvint ainsi au petit bois, but de leur course matinale. Ce +bois, l'une des belles promenades d'Erfort, étoit divisé en superbes +allées et semé d'un gazon que la fraîcheur de l'ombre rendoit +toujours verd; les eaux d'une cascade naturelle, mais que l'art +avoit embellie, serpentoient en ruisseau bordé de fleurs, et son +doux murmure ajoutoit, par son bruit monotone, à la mélancolie, au +charme de ces lieux. Bazine quitta son voile, et s'assit sur +l'herbe; Berthilie se reposa à ses côtés, et la prévoyante Eusèbe +plaça devant elles une petite corbeille de fruits. Bazine la +remercia, et lui présenta les meilleurs; Eusèbe auroit bien voulu ne +pas les recevoir, mais comment refuser Bazine? Après ce léger repas, +Berthilie, qui aimoit passionnément les fleurs, s'enfonça dans le +bois pour en cueillir; Bazine bientôt l'entendit jeter un cri, se +leva promptement pour aller à son secours: mais que devint-elle en +apercevant Childéric, suivi d'Eginard, que Berthilie conduisoit vers +elle. A leur aspect si inattendu, Bazine rougit et demeura +interdite; un doux sourire succéda à l'étonnement; on oublia que +l'on vouloit s'éviter; on ne songea pas même à se demander la cause +d'une rencontre si imprévue, on se contenta d'en jouir. Bazine +cependant alloit proposer de retourner au palais, quand elle se +rappela heureusement que le récit du prince n'étoit pas achevé; elle +fut ravie d'avoir trouvé un si bon emploi du tems, un prétexte si +naturel pour ne pas quitter encore le bocage charmant où elle +jouissoit d'un si vrai bonheur. Décidée, elle fut se rasseoir au +bord du ruisseau; Eusèbe étoit près d'elle, Childéric à ses pieds, +et placé de manière qu'il la voyoit devant ses yeux, et dans le +ruisseau limpide qui répétoit encore sa douce image. Eginard osa +s'asseoir près de Berthilie; il l'aida à faire une guirlande et un +bouquet, et souvent, en présentant la fleur qu'attendoit Berthilie, +sa main trop prompte ou seulement maladroite, rencontroit une main +charmante qui se retiroit trop vite, pour qu'Eginard ne se doutât +pas que cette main étoit sensible. + +Le jeune roi, enchanté de son bonheur, restoit muet aux pieds de +Bazine. Depuis si long-tems il ne l'a vue que... tous les jours, +mais au milieu d'une cour nombreuse; elle est là sans parure, et +dans un séjour paisible et discret. Ce bois, sa fraîcheur, cette eau +même qui lui retrace les traits qu'il adore, les doux zéphirs, le +parfum des violettes, un dieu plus doux encore, et qui règne sur +toute la nature comme dans son coeur, écartent de lui toute autre +pensée que celle de son bonheur. Le vent agitoit les boucles de sa +blonde chevelure; le désordre de son coeur donnoit à ses traits une +expression enchanteresse; jamais Bazine ne l'avoit vu si beau, +jamais il ne l'avoit trouvé si belle; tous deux oubliant l'univers, +s'oubliant eux-mêmes, demeurèrent en silence. Bazine, rougissant du +muet aveu qu'elle venoit de faire, reprit pourtant plus d'empire sur +elle-même, et d'un seul mot arracha le roi au rêve de félicité qui +remplissoit toute son ame; elle demande, elle exige le fatal récit. +Déjà les belles couleurs que le plaisir répandoit sur la figure +animée du roi, se sont effacées; il baisse les yeux et soupire. Vous +exigez, princesse, dit-il avec émotion, que je vous retrace une +partie de ma vie, qu'il m'eût été trop doux de taire et d'oublier: +je dois vous obéir, et peut-être m'en punirez-vous, quoique déjà je +sois sans doute bien malheureux, puisque je suis coupable, et +puisqu'il faut vous le dire;... peut-être allez-vous me haïr! Le roi +prononça ces mots d'un air si triste, d'un ton si tendre, que Bazine +en fut touchée. Parlez, prince, lui dit-elle avec douceur, je vous +jugerai peut-être moins sévèrement que vous-même. Childéric fixa un +moment ses yeux sur la princesse, et ce regard suppliant sembloit +solliciter sa grace; elle étoit au fond du coeur de Bazine; il +alloit déchirer ce tendre coeur, mais non le forcer à changer. +Bazine se livre un moment au dangereux plaisir d'écouter les +regards éloquens du roi; mais trop émue, elle baissa ses yeux si +ravissans, soit qu'ils se laissâssent voir, soit que ses longues +paupières en voilâssent la beauté! C'est d'Egésippe cependant qu'il +faut entretenir la princesse; il faut lui avouer que ce coeur n'est +pas pur comme le sien, n'est pas sans souvenirs, n'est pas enfin +digne d'elle. Comment lui peindre un amour que lui-même aujourd'hui +a peine à concevoir! Bazine pâlit en écoutant, et ne peut retenir +ses larmes. Childéric voit sa douleur, elle le tue. Oh! que +n'ose-t-il s'interrompre, tomber à ses pieds et lui dire: O Bazine! +je ne brûlois que des feux du désir; cet amour impétueux n'étoit que +l'orage des sens; aujourd'hui j'aime du fond de l'ame, et de toutes +les puissances de mon coeur; l'amour que j'éprouve a reçu ses traits +de l'objet même qui me l'inspire. Tel seroit le discours que +tiendroit le roi, si ses revers ne lui défendoient de se déclarer. +Résistant au trouble qui le dévore, il continua son récit, et fit +l'aveu des premières fautes de son règne; il ne parla pas sans +regret de son injustice envers Ulric, et montrant alors Eginard, à +qui il tendit la main: Vous voyez, dit-il, comme les braves se +vengent. Eginard prit la main de son maître et la posa sur son +coeur; Childéric lui tendit les bras. Ce mouvement de sensibilité +émut la princesse et Berthilie. Elles proposèrent au prince de +laisser cet entretien qui les agitoit tous si vivement; il s'y +refusa. Non! reprit-il, achevons cette tâche douloureuse; si vous me +pardonnez, je me croirai absous de tout l'univers; si vous méprisez +un roi malheureux, du moins je ne devrai plus à votre seule +ignorance une estime non méritée. Enfin, il a prononcé cet aveu qui +lui coûte tant d'efforts, et son repentir et son désespoir l'ont +élevé dans le coeur de la princesse bien au-dessus de ses fautes. +Childéric ne se plaignit point des revers qui suivirent de si près +ses erreurs: mais avec quel chaleur il parla de son séjour chez les +Druides, des soins mystérieux qu'il y reçut, de sa joie en +retrouvant son cher Viomade, ce Viomade toujours fidèle, quoique +persécuté, toujours sensible, enfin, toujours Viomade! Childéric +alors tira de son sein la moitié de la pièce d'or qu'il a reçue du +brave; il fait part à la princesse de ses espérances, et de ce que +doit lui annoncer l'autre moitié qu'il attend. Dans ce moment, où +il se flatte de reprendre bientôt le chemin de ses états, de +reconquérir sa couronne, un désir plus fort que la raison et la +prudence saisit son coeur; toute son ame est dans ses yeux; une idée +qu'il n'ose expliquer, une espérance qu'il n'ose exprimer, se +peignent d'elles-mêmes sur son visage; Bazine l'entend, et semble ne +s'occuper que de la pièce d'or qu'elle tient. Mais le roi revenant à +lui-même, lui dit avec tristesse: Vous m'avez ordonné de vous faire +connoître mon enfance, ma jeunesse, mes égaremens, mes malheurs; +maintenant, prononcez mon arrêt, bannissez loin de vous un coupable +prêt à vous obéir. Voyez-vous donc tant de courroux dans mes +regards, lui dit Bazine? et ces pleurs, dont je n'ai pu me défendre, +annoncent-elles un coeur insensible à vos remords? me croyez-vous +donc moins généreuse que Viomade? Mais, ajoute la princesse d'une +voix tremblante et en pâlissant, vous voilà maintenant à l'abri des +passions; une aussi fatale expérience en garantira votre ame; et +après avoir aimé si vivement, vous n'aimerez plus. Ces derniers mots +expirèrent sur ses lèvres. Ne plus aimer! s'écria le roi, ne plus +aimer! ah Bazine! Mais, trop heureux sans doute si je n'aimois plus! +Est-ce à moi, infortuné proscrit, à oser encore prétendre au +bonheur! Si j'aimois, l'honneur ne m'ordonneroit-il pas de le taire, +ne m'interdiroit-il pas de téméraires voeux? Ah! que je puisse +reconquérir mon trône, m'y montrer avec gloire, et vous saurez tous +si j'aime. Sa bouche ne prononça que ces mots, mais ses yeux en +disoient bien davantage; l'indifférence auroit pu les interpréter, +l'amour sut les entendre et leur répondre. Bazine exprima son +bonheur par un silence non moins expressif; tous deux s'interrogent +d'un regard, et sont heureux d'un sourire; aveux muets et charmans, +doux et premier bienfait de l'amour, vous comblez les désirs des +amans sincères, vous êtes la volupté du coeur! + +Mais les heures, qui semblent s'arrêter pour Childéric et Bazine, +s'envolent rapidement pour le reste du monde, et Eusèbe voit, à la +hauteur du soleil, que le jour est avancé; elle craint que l'absence +trop longue de la princesse et celle du roi des Francs, n'offense +Bazin; elle ose interrompre de si chers instans. Bazine, toujours +bonne et sensible, loin de blâmer Eusèbe de sa triste prévoyance, +l'en remercia tendrement, et l'on reprit le chemin de la plaine. Il +faisoit une chaleur insupportable, dont personne ne se plaignit, et +dont peut-être Eusèbe seule s'aperçut. Eginard n'avoit jamais trouvé +Berthilie si fraîche et si jolie; mais il n'a pas encore sacrifié +Grislidis. N'allons pas plus vîte en infidélité qu'Eginard, et +laissons-lui au moins tout le mérite de la résistance. Le soir la +cour étoit réunie au palais, mais Bazine ne parut point; Berthilie +seule admiroit sur la physionomie du jeune roi les traces de bonheur +et d'amour que la rencontre du matin y avoit laissées; elle ne +voyoit pas avec moins de plaisir l'air distrait et rêveur d'Eginard: +toutes les dames s'aperçurent du changement qui s'étoit fait en eux, +elles n'osèrent interroger le roi; mais elles badinèrent Eginard, +qui, honteux d'une défaite dont il ne convenoit pas encore avec +lui-même, surmonta sa foiblesse, et se livra de bonne grâce à toutes +les belles: malgré lui, il étoit inquiet de ce que penseroit +Berthilie de son air léger et si différent de celui qu'elle devoit +attendre en ce jour;... elle en avoit été vivement blessée, mais +elle l'imita. Le roi de Thuringe s'étoit retiré; Théobard l'avoit +suivi, et étoit venu de sa part prier Childéric de se rendre au +conseil; leur absence donnant plus de liberté à ceux qui restèrent, +la gaieté devint plus vive; du badinage on en vint aux chansons; +Berthilie, charmée de se venger d'Eginard, consentit volontiers à se +faire entendre, et reprenant sa malice, son air étourdi, son +maintien agaçant, son regard plein de finesse et de coquetterie, +elle chanta ainsi: + + CHANSON. + + Sous l'air de l'étourderie, + Cachant ma philosophie, + Sur la scène qui varie + Je sais fixer le bonheur; + Et la raison embellie + Des graces de la folie, + Fait le charme de ma vie, + Et le repos de mon coeur. + + On peut, sans être jolie, + Plaire un moment, faire envie; + A seize ans se voir suivie, + Aussi j'ai mille amoureux. + De leur tendre perfidie, + Par ma gaieté garantie, + Je rirai toute ma vie + De leurs soupirs, de leurs feux. + + Sans trop de supercherie, + Un peu de coquetterie, + Animant la jalousie, + Peut m'amuser un instant; + Mais je quitte la partie, + Si plus tendre fantaisie + De mon heureuse folie + Vouloit faire un sentiment. + +Eginard se piqua des paroles, et surtout du regard, du sourire de +celle qui venoit de chanter; il ne vouloit pas aimer, mais il +prétendoit plaire, et peut-être même il aimoit. Il avoit espéré +qu'elle chanteroit une romance, qui exprimeroit son inquiétude, sa +jalousie, sa crainte; ce ton badin le blessa, l'outra même; il se +promit de ne jamais aimer Berthilie, chercha à se venger, et crut y +parvenir en chantant à son tour son indifférence. + + L'INDIFFÉRENCE. + + Depuis que l'indifférence + De mon coeur bannit l'amour, + Si je sens fuir la souffrance, + Le bonheur fuit à son tour; + Sans regret, sans espérance, + Renaît et finit le jour. + + Sans désir, sans rêverie, + J'admire ici le printems; + Mon ame n'est plus ravie, + Mon coeur n'a plus de tourmens. + Amour, ranime ma vie, + Rends-moi mon coeur et mes sens. + + Rends-moi ces momens d'ivresse, + Mon espoir et mes malheurs; + Rends-moi, d'une autre maîtresse, + Les caprices, les rigueurs. + Dieu charmant de la tendresse! + Rends-moi tout jusqu'à mes pleurs. + +Sans doute les dames alloient plaindre Eginard d'une aussi triste +indifférence, peut-être même entreprendre de l'en guérir, mais +l'arrivée de Théobard mit fin à ces jeux; il dit à Eginard que son +maître l'attendoit dans son appartement, engagea les dames à se +retirer, et pressa Berthilie de le suivre. Etonnée, inquiète, elle +se précipite sur les pas de ce père tendrement aimé: tout annonçoit +une nouvelle extraordinaire; elle alarme la sensible fille de +Théobard; son père qui la soutient, la sent trembler et la presse +contre son coeur; ce tendre mouvement ajoute encore à son effroi. + +FIN DU LIVRE TREIZIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE QUATORZIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE QUATORZIÈME. + + Bazine se livre à ses heureuses pensées. Berthilie les interrompt + pour lui annoncer que Trasimond, à la tête d'une armée + nombreuse, est entré dans la Thuringe, et que Childéric + commande les troupes. Elle le croit déjà vainqueur. Eginard lui + présente une bague de la part du roi; elle lui envoie un + baudrier brodé par elle. Berthilie pleure et donne un bouquet à + Eginard. Childéric revient après avoir vaincu l'ennemi et + accordé la paix. Eginard apporte ces glorieuses nouvelles à la + princesse. Berthilie est heureuse. Eginard ne se défend plus + qu'avec peine de l'amour qu'il éprouve malgré lui. Une fête + magnifique se prépare. Bazine y paroît éclatante de beauté; le + roi de Thuringe en est frappé pour la première fois. + + + + +LIVRE QUATORZIÈME. + + +Bazine n'a point quitté son palais; heureuse de plaire et d'aimer, +seule avec son coeur et sa tendresse, elle jouit de ce bonheur qui +fut toujours le charme de sa pensée: son ame avoit besoin d'amour; +mais il falloit à sa délicatesse un choix dont elle pût s'applaudir, +à son rang un égal, à sa flamme généreuse et pure un amant non moins +pur, non moins généreux; il falloit que des traits nobles et +majestueux annonçâssent dans son amant l'heureux vainqueur de +Bazine; il falloit encore que ces traits, réguliers et fiers, +fussent adoucis par la bonté, et sûssent exprimer l'amour. Des +revers étoient des titres qui touchoient l'ame de la princesse; la +douceur de consoler étoit pour elle un charme de plus; elle eût aimé +Childéric sur le trône, mais elle partageroit avec transport son +infortune, et le suivroit dans quelque désert qu'il fût contraint +d'habiter. La couronne n'étoit plus rien pour elle sans son amant; +les obstacles, l'absence, le tems, les dangers, toute la puissance +du monde ne pouvoient rien contre cet amour extrême; il a tracé la +destinée entière de Bazine; elle ne jouit plus que du sentiment +qu'elle éprouve et de celui qu'elle inspire, tout autre objet a +cessé d'exister pour elle. Livrée à toutes ces pensées, elle a vu +s'écouler la soirée, une partie même de la nuit, quand elle entend +un léger bruit, et croit reconnoître la voix de son amie; la +princesse s'étoit couchée depuis quelques heures, mais elle n'avoit +pu trouver le sommeil; et, surprise d'entendre Berthilie au milieu +de la nuit, elle appela ses femmes, et donna ordre qu'on la fît +entrer. Les amans croient l'univers occupé de leur flamme, tout les +effraie sur leur bonheur, et déjà Bazine va nommer Childéric; mais +voyant couler les pleurs de Berthilie, elle pressent qu'un autre +objet les excite, et elle se tait. Son amie ne voulant pas prolonger +son inquiétude, lui raconte que Trasimond, roi des Vandales, voulant +venger ses sujets si cruellement sacrifiés aux mânes d'Amalafroy, +s'est joint à Théodoric, roi des Ostrogoths, et est entré en +Thuringe à la tête d'une puissante armée; qu'ils exercent d'affreux +ravages, et font de si rapides progrès, que l'effroi est général. +Bazin, à qui sa blessure ne permet pas encore de combattre, a +assemblé son conseil; Childéric, qui s'y est rendu, a offert ses +services, ils ont été acceptés avec une vive reconnoissance; une +voix générale lui a confié le commandement de l'armée; tous les +ordres sont donnés, dans quelques heures il partira. Théobard, +chargé des préparatifs, a déjà quitté sa fille; elle-même lui a +présenté ses armes, et ses pleurs les ont baignées. Bazine apprend +avec joie que Childéric combat pour elle; déjà sûre de la victoire, +elle ne craint plus les ennemis; son amant sera vainqueur: le doute +est une injure, elle ne croit pas qu'on puisse le former; mais il +partira sans la voir, elle en soupire; le jour va paroître, et c'est +l'heure fixée pour le départ. Eusèbe annonce un message de la part +du roi; Bazine se lève promptement. Eginard est introduit: plusieurs +flambeaux éclairent la chambre; Eginard remet à Bazine des +tablettes, elles renferment les adieux du roi; un anneau, dont une +pierre gravée fait l'inestimable prix; cette pierre représente +Childéric couronné, et tenant pour sceptre un javelot; on lit autour +de cet anneau: _Childerici regis_. Tandis que Bazine lit les adieux +et y répond, le guerrier est près de Berthilie: la fierté noble qui +soutient Bazine est loin de raffermir le coeur de la fille de +Théobard; elle craint les armes, redoute la guerre; et les attraits +d'une gloire si pénible l'effraient, loin de la séduire. Berthilie +ne voit que les dangers et l'absence, elle verse des larmes, et +nomme son père en regardant Eginard: un bouquet s'échappe de son +sein, il est baigné de pleurs; le jeune guerrier ose lui demander ce +premier bienfait; il va partir, il est si tendre, Berthilie si +désolée, que l'idée d'un refus ne lui vient pas; elle présente les +fleurs flétries; Eginard pose un genou en terre, porte le bouquet à +ses lèvres, le place sur son coeur, se lève promptement, et paroît +brillant de joie et enflammé d'un nouveau courage. Dans ce moment, +Bazine lui remit ses tablettes et un riche baudrier brodé par elle, +destiné au roi, et le congédia. Seule avec son amie, elle se sentit +moins de fermeté, mais elle se le reprocha; jamais la Thuringe ne +lui parut plus en sûreté que depuis que Childéric va la défendre; +jamais les troupes n'auront été plus victorieuses; un tel héros doit +enflammer tous les coeurs, exalter toutes les ames; la fortune +n'oseroit le trahir, il commande aux destins même. Ce qu'avoit prévu +l'exaltation de l'amour fut dépassé par le courage. Childéric, +voulant épargner les Thuringiens, et sachant que les armées +combinées étoient plus nombreuses que la sienne, eut recours à la +feinte; il évita le combat, eut l'air de fuir, afin d'être +poursuivi, et attira l'armée dans un défilé entouré de bois, où il +plaça une partie de ses troupes: en un instant les ennemis furent +cernés. Effrayés du nombre qu'ils ne pouvoient connoître, puisque de +nouveaux renforts sortoient à chaque instant des forêts, ils se +virent enfermés de tous côtés. Childéric pouvoit faire prisonniers +les deux rois, il leur en épargna la honte, et se contenta de sa +gloire, à laquelle une si grande modération ajouta encore. Ses +ennemis vaincus ne purent refuser leur admiration à ce trait noble +et généreux; ils demandèrent la paix, et offrirent, pour gage de +leur sincérité, et pour resserrer à jamais les liens d'amitié qu'ils +alloient former avec Bazin, de donner en mariage, à Hermanfroy, +Amalabergue, fille de Trasimond, et de la trop belle et trop célèbre +Amalafrède, soeur du roi Théodoric. Childéric ayant envoyé rendre +compte de ses triomphes au roi de Thuringe, ainsi que des +propositions de paix, celui-ci les accepta sur-le-champ. +Amalabergue, encore enfant, fut remise aux vainqueurs, et conduite à +la cour de Bazin, où elle resta jusqu'à son mariage, qui se fit au +bout de quelques années. Childéric ramena l'armée triomphante; le +peuple vola à sa rencontre: on l'admiroit, il gagnoit tous les +coeurs; mais, loin de s'enorgueillir, il reportoit aux généraux et à +l'armée tout le mérite de la victoire. Bazin le reçut en libérateur +de ses états: une foule immense l'entoura, mais Childéric n'envioit +point l'hommage de ce peuple, ni la pompe des fêtes; un seul regard +a plus de prix pour son coeur que ces honneurs importuns. Que ne +peut-il s'y dérober! que ne peut-il échapper à la gloire pour +connoître et sentir un instant de bonheur! Mais Bazin le retient +près de lui au milieu de ses généraux, et le seul objet que désire +son coeur, que souhaite son impatience, le seul qui puisse embellir +sa victoire, ne paroît point. Bazine, éperdue de joie, de bonheur et +d'amour, n'ose quitter sa retraite; là, sans témoins qui puissent +contraindre son coeur, elle presse dans ses bras l'heureuse +Berthilie; mais elle n'ira point à travers cette foule indifférente +ou curieuse, déguiser sa pensée, modérer ses transports, et défendre +à ses regards même de s'exprimer. Childéric triomphant! Childéric de +retour! que de biens à-la-fois la ravissent! Elle attendra que, +libre des lois qui asservissent la grandeur, il puisse venir à ses +pieds déposer ses armes, et lire dans ses yeux un triomphe plus +doux. Mais Childéric, impatient de l'absence de la princesse, +inquiet même, ordonne à Eginard de se rendre près d'elle, et de lui +porter tous les détails de sa victoire. Chargé d'un ordre d'autant +plus doux qu'il espère trouver Berthilie près de la princesse, +Eginard parvient promptement au palais. Berthilie, en l'apercevant, +veut se lever, mais ses forces lui manquent; elle retombe sur son +siége, et une mortelle pâleur se répand sur tous ses traits; elle +peut à peine respirer; Eginard qui voit son trouble, oublie un +moment ce qu'il venoit dire; mais les roses ayant promptement reparu +sur le visage charmant de Berthilie, il se remit lui-même, et offrit +à la princesse, attentive et émue, les hommages de ce grand roi qui +les obtenoit tous. Eginard n'oublia aucun des détails glorieux +d'une aussi importante victoire. Bazine, tour-à-tour flattée, +attendrie, jouit de tout ce qui élève son amant. Berthilie ne compte +que le retour, ne connoît point d'ennemis, ne désire qu'une +conquête; sa patrie est toute entière dans son père, la princesse et +son amant. Théobard n'est pas encore arrivé; il accompagne la jeune +Amalabergue, mais il n'a pas été moins heureux que ne le désire sa +tendre fille. Eginard avoit déposé aux pieds de Bazine, l'épée +triomphante du roi, lui-même lui parloit à genoux, et Berthilie +étoit assise près de la princesse. Eginard, dans sa précipitation, +n'a peut-être pas bien choisi la place, car un indifférent même +supposeroit qu'il est aux pieds de Berthilie, que même c'est elle +qu'il a regardée en parlant à la princesse; mais le sentiment +n'observe point; Bazine ne s'en douta pas, son amie ne fit aucune +réflexion, et la princesse, oubliant Eginard, ne s'occupa bientôt +plus que de Childéric et s'abandonna à sa rêverie. Berthilie, moins +distraite, releva le guerrier, et respectant les pensées auxquelles +se livroit son amie, elle s'approcha d'une fenêtre ouverte qui +donnoit sur une terrasse ornée de fleurs; elle regarda Eginard, il +osa la suivre; leur entretien fut timide; mais après tant de +dangers, un jeune héros est devenu bien cher; on a tremblé pour ses +jours, on a si souvent pleuré, qu'il est juste qu'à son tour il +console. Berthilie a tant de fois gémi.... sur son père, il est +sauvé, elle est heureuse! Ah! s'il pouvoit, content de l'aimer, +borner à elle seule tout son bonheur, ne plus exposer des jours.... +qui sont les siens, une vie qui est la sienne.... Eginard assure que +pour lui il n'a eu rien à craindre, qu'il avoit là, sur son coeur, +une défense certaine.... et il tire de son sein le bouquet, gage de +ses adieux. Berthilie rougit de joie et de pudeur, devint +tremblante, baissa les yeux, et sentit qu'il étoit tems de rejoindre +la princesse... Cependant elle n'obéit pas sans regret à cette loi +sévère, et soupira en voyant s'éloigner celui qu'elle n'avoit quitté +qu'alarmée du plaisir que lui causoit sa présence. Eginard a rejoint +son maître; il sait qu'une fête magnifique se prépare, que Bazine a +reçu l'ordre du roi, son oncle, d'en venir faire les honneurs, et +Childéric voit avec plaisir les somptueux apprêts qui lui annoncent +enfin celle qu'il adore. Des flambeaux éclairent les salles, on +entend déjà le bruit des instrumens, lorsque Bazine paroît. +Childéric ne l'a jamais vue que sous ses habits de deuil, ou dans la +parure négligée qui sied si bien à sa fraîcheur; mais c'est en reine +qu'elle se présente à ses yeux, qui, éblouis de tant de charmes, +cherchent et retrouvent avec délices, les grâces modestes que tant +d'éclat semble relever encore. Etrangère à la richesse qui la +décore, Bazine cache en vain la sérénité de son noble front sous le +bandeau de rubis; en vain ses cheveux, rattachés par de magnifiques +noeuds de diamans, ne peuvent plus flotter avec grâce sur le beau +sein renfermé dans le vêtement de pourpre et d'or; si les yeux +étonnés méconnoissent un moment que c'est Bazine, le coeur dit +bientôt que c'est elle; superbe et cependant charmante, la princesse +s'approche du roi de Thuringe, qu'elle félicite sur le succès de ses +armes, adresse à Childéric des paroles non moins flatteuses, mais +qu'un doux regard et une rougeur plus douce encore accompagnent; +elle ne fut pas moins gracieuse pour tous les généraux; pas un trait +de courage ou de clémence ne fut oublié par elle. Ah! princesse, lui +dit le plus ancien chef de l'armée, _vous voulez donc nous faire +tuer tous_! La fête fut brillante, et tous les coeurs s'ouvrirent au +plaisir; Bazine dansa avec cette inimitable perfection attachée à +chacun de ses mouvemens; Childéric, si jeune, si agile, ne fut pas +moins admiré; Berthilie sembla voltiger, Eginard la poursuivre et la +dépasser. Le jour termina les plaisirs. + +Théobard arriva bientôt, conduisant la petite Amalabergue avec +plusieurs femmes de sa suite. Le soin de la recevoir, et les fêtes +qu'occasionnèrent son arrivée, occupant le roi de Thuringe, +Childéric et Bazine s'étoient trouvés seuls plusieurs fois. Au +bonheur de s'aimer, ils avoient enfin ajouté celui de se le dire; +mais Childéric attend des nouvelles de Viomade, et ce n'est qu'après +les avoir reçues, et au moment de retourner dans ses états, qu'il +demandera la main de la princesse; jusques-là, heureux de se voir, +et mille fois heureux, ils s'aimeront en silence: tel est leur +projet; c'est de lui qu'ils s'entretiennent, c'est à lui qu'ils +pensent, et c'est en lui qu'ils espèrent. Que ne peuvent-ils passer +ainsi toute leur vie!... Mais Bazin va troubler des jours si beaux, +un bonheur si pur, et punir la princesse de cette rare beauté, dont, +jusque-là, il n'avoit point éprouvé l'empire. + +FIN DU LIVRE QUATORZIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE QUINZIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE QUINZIÈME. + + Portrait du roi de Thuringe: il est amoureux. Portrait de + Théobard, chef du conseil. Bazin assemble son conseil, et lui + expose les raisons politiques qui lui font souhaiter la main de + Bazine; il est approuvé. La princesse reçoit l'ordre de se + rendre le lendemain au conseil; elle obéit avec effroi. Le roi + lui offre le trône qu'elle refuse avec modestie. Bazin lui + donne quelques jours pour se préparer à l'hymen qu'il va + ordonner: elle se retire et confie sa douleur à Eusèbe; mais + elle est prisonnière dans son palais. Berthilie lui annonce + qu'elle n'en sortira que pour marcher au temple. Ces nouvelles + se répandent. Childéric ne peut contenir son indiscrète + douleur. Bazin ordonne une fête; la princesse est contrainte + d'y paroître; l'espoir d'y voir Childéric la soutient; elle est + pâle et mourante. Bazin, jaloux, épie les amans, surprend leur + secret, et prépare sa vengeance; il reconduit Bazine vers son + palais, la confie à Théobard, rentre dans la salle des jeux, et + jouit de l'inquiétude de Childéric jusqu'au moment où Théobard + reparoît; alors il donne le signal qui termine la fête. + Théobard a conduit Bazine et Eusèbe dans la roche sombre: elles + y sont enfermées. Désespoir d'Eusèbe; elle raconte à la + princesse l'histoire de la roche sombre, et celle de la mort + d'Humfroi son père. + + + + +LIVRE QUINZIÈME. + + +Bazin avoit près de soixante ans, une santé robuste, un extérieur +noble, un regard farouche, le coeur altier, et jusqu'alors +insensible à l'amour; l'orgueil de commander l'avoit privé du charme +d'obtenir; jamais il n'avoit rien sollicité, rien attendu, +rien espéré; il régnoit au sein même des plaisirs, qui s'en +effarouchoient et fuyoient loin de lui, ne lui laissant que le +dégoût. + +Ces faveurs involontaires n'avoient offert à ses sens que +d'imparfaites jouissances; son coeur, resté froid, n'avoit jamais +palpité; son épouse, toujours soumise et tremblante, n'avoit connu +de l'hymen que les devoirs; elle étoit morte en donnant le jour à +Berthier, et n'avoit point regretté la vie. Bazine, née sous les +yeux du roi, et sortant à peine de l'enfance, n'avoit point encore +touché son coeur; mais cette belle et tendre fleur commençoit à +s'épanouir; chaque jour lui donnoit une grâce ou une perfection +nouvelle, et Bazin, étonné de tant de charmes qu'il n'avoit point +même devinés, s'enflamma tout-à-coup d'impétueux désirs inconnus +encore à son ame. A peine en a-t-il senti l'ardeur dévorante, +qu'impatient il assemble son conseil; là, il rappelle à ceux qui le +composent combien il leur avoit toujours semblé nécessaire au repos +du peuple et à l'intérêt de ses fils, de confondre ses droits avec +ceux que Bazine conservoit au trône, comme fille unique de son frère +aîné, dont la mort mystérieuse avoit seule fait passer la couronne +sur sa tête; c'étoit le motif qui avoit décidé le mariage de la +princesse avec Amalafroi; le second fils de Bazin étoit trop jeune, +et d'ailleurs il étoit promis à Amalabergue. Bazine, soit qu'elle +s'alliât à un prince étranger, soit qu'elle se fît un parti dans la +Thuringe, pouvoit un jour revendiquer ses droits, chasser ses fils +ou diviser le royaume, et le livrer à toutes les horreurs d'une +guerre intérieure. Son union seule avec le roi pouvoit éviter de +tels maux, et il la proposa comme essentielle à la paix et au +bonheur de tous. Le conseil approuva un projet si politique et si +heureux en apparence. Bazine étoit adorée, on regrettoit encore son +père, dont l'inflexible et sanguinaire successeur n'avoit pu faire +oublier le règne trop court. Théobard reçut l'ordre de prévenir la +princesse qu'elle devoit se rendre au conseil le lendemain, mais +sans lui expliquer les intentions du monarque. Théobard, ministre et +ami de son roi, n'a jamais approuvé ses injustices, lui seul n'a +jamais tremblé devant lui, lui seul a opposé la vérité à la +puissance. Bazin respecte son caractère inaltérable, sa vertueuse +témérité; il s'en étonnoit quelquefois, mais lui résistoit en +l'admirant, et le préféroit même en secret à ses lâches flatteurs; +il avoit en lui seul une confiance sans bornes. Théobard, incapable +de le trahir, mettoit à le servir un zèle infatigable, et étoit +à-la-fois son juge le plus sévère, son plus intrépide défenseur; +l'estime de tous justifioit celle du monarque. Cet homme courageux +et sensible avoit servi le père de Bazine; il portoit à la princesse +un attachement bien naturel; l'hymen projetté la replaçoit sur son +trône, et donnoit aux Thuringiens une reine aussi douce que belle, +et dont les vertus et les charmes captivant le roi, ôteroient sans +doute à son caractère cette violence qui ternissoit son règne; ces +idées mettoient le comble au bonheur de Théobard; il voyoit déjà +Bazine sur le trône et le peuple heureux; il ne sentoit donc que +les avantages de cet hymen, sans prévoir combien, au contraire, il +alloit entraîner de malheurs. C'est ainsi bien souvent que le monde +décide en aveugle et distribue le blâme ou l'éloge, sans savoir ce +qui a déterminé son choix. + +Tandis que ces événemens se préparoient, l'objet qu'ils +intéressoient étoit bien loin de les imaginer. Bazine, sans envier à +son oncle le rang qu'il alloit lui offrir, satisfaite d'un seul +hommage, oubliant toute autre grandeur, n'apprit qu'avec trouble +qu'elle devoit paroître au conseil. Un rien inquiète l'amour, un +rien alarme le bonheur. La princesse frémit d'un danger qu'elle ne +peut ni concevoir, ni définir; elle sent qu'elle est heureuse, que +tout changement va devenir un malheur; mais elle ne peut s'attendre +à celui qui la menace, et pour éviter à ceux qu'elle aime le partage +de ses craintes, elle les renferme dans son coeur, et attend, en +tremblant, l'heure qui va confirmer ou détruire ses alarmes. Suivie +seulement d'Eusèbe, Bazine quitte son palais, et entraînée par cette +puissance magique qui anime seule la vie, elle s'approche de la +fontaine, revoit le bocage et le gazon, témoins discrets de ces +entretiens chéris dont le souvenir fait couler ses larmes. Bazine +semble dire un éternel adieu à ces champêtres abris; elle soupire et +les quitte, comme avertie par son coeur qu'elle ne doit jamais les +revoir. Surmontant une douleur qu'elle même accuse de foiblesse, +Bazine se rend au palais; elle y est reçue avec des honneurs qui, +jusque-là, ne lui furent pas accordés; elle s'étonne, et marche +jusqu'au conseil, suivie d'une garde nombreuse. Bazin, en +l'apercevant, descend de son trône, s'avance au-devant d'elle, la +conduit en silence, et la place à ses côtés; le coeur de la +princesse palpite avec violence, sa main tremble dans celle du roi; +elle s'assied et baisse les yeux. Bazin admire un moment son +maintien noble et timide, ses grâces, sa délicatesse, et l'embarras +qui semble encore l'embellir; enfin, d'une voix qu'adoucit l'amour: +Bazine, lui dit-il, mon peuple, mon conseil et mon coeur vous +appellent au trône; acceptez ma main et régnez... A peine ces +paroles ont-elles été prononcées, qu'une mortelle pâleur couvre le +front de la princesse; mais rappelant tout-à-coup ce caractère +élevé, cette ame qu'elle a reçue de la nature, et à qui l'amour +imprime un nouveau courage: Grand roi, dit-elle, vos bontés pour moi +commencèrent avec ma vie; je n'ai connu que vous pour souverain, +pour bienfaiteur et pour père; je vous aime de ce filial amour, qui, +mêlé de respect et de reconnoissance, de soumission et de crainte, +n'admet point d'autres sentimens; accoutumée à trembler devant vous, +je ne puis voir en votre auguste personne qu'un père et qu'un roi. +Je sens combien votre choix m'honore; mais, confondue parmi vos +sujettes, je me contente d'obéir à vos lois, et borne mes voeux à ma +paisible destinée. Bazine se tait, et voit sans effroi le courroux +se peindre sur le front du roi; elle attend avec sécurité sa +réponse, en conservant cet air doux et tranquille qui désarme. +Cependant le monarque, après un moment de silence: Je conçois, lui +dit-il, que l'offre inattendue que je vous ai faite, ait effrayé +votre jeunesse, accoutumée à la dépendance; l'éclat de ma grandeur +vous étonne, vous n'osez l'envisager, et la majesté qui m'environne +trouble votre innocente timidité; rassurez-vous, ne voyez plus que +mes bontés et mes empressemens. Allez réfléchir en liberté sur +l'heureux sort que je vous destine; dans dix jours je vous conduis +aux autels. A ces mots, Bazin se lève, et ramène la princesse vers +la porte d'entrée: là, elle retrouve la garde qui l'avoit +accompagnée. Elle retourne dans son palais au milieu d'un nombreux +cortége; vingt femmes nouvelles, des gardes à toutes les portes, +tout enfin, lui rappelle ce qu'elle vient d'entendre, et déjà lassée +de sa grandeur, elle cherche l'asile solitaire où elle pourra +échapper à des soins qui l'importunent: elle est seule enfin, et se +retrace avec effroi l'offre ou plutôt l'arrêt terrible qu'elle vient +d'entendre. L'amour lui défend de l'accepter... l'amour lui fait +craindre un refus... ce roi puissant et cruel l'entendroit-il sans +se venger sur son rival? Bazine seroit-elle la cause des dangers +auxquels son amant succomberoit sans doute? Mais n'est-il donc aucun +moyen d'échapper à sa destinée terrible, sans que Childéric soit +victime de lâches fureurs? ne peut-il s'y soustraire en s'éloignant? +ne peut-il retrouver un autre asile? Ah! s'il étoit absent, si +Bazine cessoit de craindre pour lui, qu'elle auroit de courage pour +elle-même! Elle le verra du moins, elle exigera qu'il parte, elle +l'obtiendra sans doute... Plus rassurée par cette espérance, elle +demande Eusèbe, et lui annonce ce qui s'est passé au conseil... +Jamais, répond avec horreur la bonne nourrice... ah! jamais! et elle +paroît tourmentée d'une pensée profonde, d'un secret important. +Bazine, préoccupée, ne s'aperçoit pas de son trouble; la nuit vint, +mais le sommeil ne la suivit pas; la princesse voyoit se perdre en +un instant les flatteurs projets de l'amour, qui, se confiant dans +l'avenir, attend tout de lui et de la constance; ces rêves charmans +d'une félicité lointaine, s'évanouissoient, et ce héros vivement +souhaité par son imagination, plus vivement aimé par son coeur, +alloit s'éloigner d'elle et peut-être renoncer à elle pour jamais! +La veille encore elle étoit heureuse et rendoit grâce à l'amour; +aujourd'hui elle s'abandonne à sa douleur; le jour fut sans +distraction pour elle, comme la nuit avoit été sans repos. +Berthilie, désirée et attendue, vint enfin lui porter les douces +consolations de l'amitié. Que leur réunion fut tendre! Appuyées sur +le sein l'une de l'autre, étroitement enlacées, leurs larmes se +mêlèrent, leurs soupirs se confondirent, et leurs caresses +adoucirent un moment des peines également senties. Berthilie donne +des conseils prudens... elle cesse d'être légère, vive, étourdie, +quand il s'agit de son amie; elle craint, et elle a raison de +craindre: quelques mots échappés à Théobard, la défense bien +cruelle, mais bien absolue, de se rapprocher d'Eginard, l'air sombre +du roi, les préparatifs de son hymen, la douleur indiscrète que +Childéric ne peut maîtriser, tout alarme la tendre fille de +Théobard, et tout a bien droit de l'alarmer. Elle annonce à la +princesse qu'elle ne pourra quitter son palais sans en avoir reçu +l'ordre, que prisonnière, elle ne peut y recevoir que le roi, +Théobard et elle seule. Comment revoir Childéric, lui faire part de +ses inquiétudes, lui exprimer ses désirs?... Berthilie, elle-même, +n'a obtenu de venir la joindre qu'en recevant la défense de la +quitter; Eusèbe ne peut pas plus s'éloigner qu'elle. Bazin a des +soupçons... Bazin est amoureux, et l'amour lui apprend à sentir la +jalousie... S'inquiéter, espérer malgré tant de maux, aimer encore +plus celui pour qui on les éprouve, détester celui qui les cause, +former cent projets, les rejeter, y revenir, s'affliger, espérer +encore, ainsi se passèrent plusieurs jours. Le terme fatal +approchoit, il redouble la douleur et les alarmes des deux amies. + +Tandis qu'elles gémissent dans une égale détresse, Childéric, au +désespoir, ne sait ce que l'amour attend de lui, ce qu'en exige la +prudence. Que peut-il hasarder? que doit-il entreprendre? Où est son +sceptre? où sont ses armes? qu'a-t-il à opposer à son rival? que lui +reste-t-il même à offrir à la beauté?... Doit-il lui enlever un +trône, incertain de le lui rendre? le désirer même n'est-il pas un +crime, n'est-ce pas une offense, n'est-ce pas sacrifier à son amour +l'objet divin qui le lui inspire?... Ah! le bonheur fuit sans cesse +devant lui, et lorsqu'il est près de l'atteindre, il lui échappe +toujours!... Telles sont les pensées qui agitent le jeune roi... +Viomade même semble l'abandonner; les hommes, la fortune et l'amour, +tout trompe ses voeux et son espérance. + +Mais le roi de Thuringe ne peut vivre si long-tems loin de Bazine; +jamais encore il n'avoit connu le charme de la résistance, le +tourment délicieux des désirs; ce trouble le ravit et l'étonne; son +coeur, tout rempli, d'une douce image, remercie tout bas la sévère +Bazine des plaisirs inconnus qu'il éprouve, de ceux qu'il espère. +Cependant il veut éblouir ses yeux d'un fastueux hommage, il veut +lui plaire, il veut l'étonner du spectacle de son pouvoir. Une fête +où l'amour s'unit à la magnificence, est préparée; Bazine l'apprend +et frémit... Cependant elle reverra Childéric, et dans le tumulte, +ils pourront se rejoindre, s'entendre et fixer leur sort. Eginard +reverra Berthilie; il y pense, il a senti son absence, elle a +affligé l'aimable inconstant... Son maître est si malheureux, et +Berthilie peut lui être si utile...! Eginard ne veut plus s'occuper +que d'elle, ils uniront leurs soins et leurs coeurs... Eginard aime +trop Childéric pour ne pas chercher la seule Berthilie.... Sans +doute, il se promet même de n'aimer qu'elle et de l'aimer +toujours... oui, toujours! il l'a prononcé ce mot effrayant, et il +étoit loin d'elle; il s'avoue même que s'il est flatteur de plaire, +il est peut-être plus doux d'aimer; que le coeur gagne à réunir le +souvenir de la veille au plaisir du jour, à l'espoir du lendemain; +et souriant à des projets si nouveaux, il s'écrioit: _O l'heureux +changement!_ C'est dans les vastes jardins que la fête est +préparée; des flambeaux, placés avec art, forment un jour éclatant, +qui ravit à la nuit tout son empire; des festons de fleurs, +suspendus aux arbres, soutiennent les chiffres unis du roi et de +l'infortunée dont ils annoncent le malheur. Ornée par d'importunes +mains, auxquelles elles s'abandonne tristement, elle laisse à leurs +soins l'art facile de l'embellir; cependant, les inquiétudes, les +douleurs, les larmes ont effacé les roses brillantes de son teint; +une pâleur plus touchante peut-être les remplace, et jamais, dans +tout l'éclat de sa fraîcheur, elle n'a paru plus digne d'amour; ses +yeux, chargés d'une tendre mélancolie, et encore humides de pleurs, +attendrissent l'ame; on la prendroit pour une statue d'albâtre, +représentant l'innocence qui implore le secours des dieux. Elle +s'avance, et les coeurs volent au-devant d'elle. Childéric +l'aperçoit; il est ému, agité, au désespoir; l'orgueilleux Bazin +s'empare de la main tremblante de la princesse, il la place lui-même +sur un trône de fleurs; les jeux commencent, et les Bardes chantent +la beauté de Bazine, la gloire du roi et l'union fatale, dont la +seule pensée donne la mort à l'infortunée qui en est victime. Les +instrumens se font entendre; les danses vont commencer; c'est +l'instant que l'amour espère, et qu'attendoit secrètement la +jalousie... Ah! des yeux moins clairvoyans que les siens se seroient +aperçus du trouble qui saisit Childéric et Bazine en s'approchant +l'un de l'autre, de leur bonheur, en se pressant la main, de leurs +regards, lorsque séparés par les autres danseurs, ils se +cherchoient, s'apercevoient, voloient l'un vers l'autre, et +s'enlaçoient de leurs bras; ces mouvemens pleins de grâce et d'amour +n'échappent point au jaloux observateur, qu'ils irritent; il veut +pourtant s'assurer d'un malheur qu'il ne fait encore que craindre, +et qu'il peut attribuer au plaisir ou à la jeunesse; mais il prépare +déjà sa vengeance. Bazin disparoît; sa vue ne contraint plus des +amans qui peut-être ne pourront plus renouer cet entretien trop +important pour le différer; ils laissent la danse, et vont s'asseoir +à quelque distance des jeux, sous un dais de feuillage et de fleurs: +là, trop loin pour être entendus, et seulement accompagnés d'Eusèbe, +ils se confient leurs douleurs; mais Bazine n'a point accepté la +main du roi, elle ne l'acceptera jamais; rien n'effraie son ame, +hors les dangers de son amant; qu'il s'éloigne, et elle saura se +conserver pour lui. Childéric est bien loin de consentir à un tel +sacrifice. Quoi! lui roi détrôné, sans asile et presque sans +espérance, étendroit sur elle ses malheurs! Il combat avec force une +telle résolution, il conjure la princesse d'accepter la main du roi, +et refuse de partir... Eh! quoi, lui disoit Bazine, vous voulez que +ce coeur tout plein de vous aille jurer à un autre un sentiment dont +vous seul l'avez pénétré; qu'infidèle en pensée, Bazine prononce, +aux pieds des autels, un serment trahi d'avance! Ah! prince, +pouvez-vous seulement en concevoir le désir perfide? pouvez-vous me +condamner au parjure et au malheur? oubliez-vous que je vous aime de +cet amour qui a décidé de ma vie? Princesse, reprenoit ce généreux +amant, il est dans le rang qui vous attend, une jouissance qui +remplira bientôt toute votre ame; celle qui peut tout a tant de bien +à faire, que la sensible Bazine trouvera, sur le trône, des +jouissances dignes d'elle: en voyant un infortuné, vous vous +rappellerez Childéric; en secourant sa douleur, vous calmerez la +vôtre, et vous vous direz: puisse une main consolatrice adoucir +aussi la tienne, prince malheureux! Tous deux versoient des larmes, +chacun vouloit mourir; Childéric jura de ne point s'éloigner que +Bazine ne fût reine: elle prioit, ordonnoit en vain, lorsque +Théobard vint l'arracher à ce douloureux et tendre combat, pour la +ramener à la fête où Bazin l'appeloit. On voyoit encore la trace de +ses pleurs, elle ne chercha point à les cacher; bientôt l'infortunée +les répandra sans témoins. Bazin a tout entendu, appuyé contre les +arbres qui le déroboient aux amans; il n'a plus de doute; son amour +a tous les projets de la haine, mais la haine n'a pas éteint son +amour. Qu'elle est belle! se disoit-il, mais que son coeur est +ingrat! Obtenons, de la crainte et du malheur, ce qu'elle refuse à +mes soins; punissons qui me brave; n'hésitons pas à m'en séparer. +Bazin, rapproché de la princesse, et observant sa pâleur, son +abattement, lui dit avec une feinte douceur: Reine, car vous l'êtes +déjà pour mon peuple et pour moi, ces jeux vous lassent; cessez de +vous contraindre; retirez-vous; venez, que je vous ramène jusqu'à ce +palais que vous quitterez bientôt: et en disant ces mots, il +entraînoit l'infortunée. Ces momens, disoit-elle, sont peu faits +pour une explication, cependant je vous conjure de m'écouter.--Je +vous entendrai, Bazine, soyez-en certaine; mais voici Théobard qui +va vous reconduire; souffrez que je vous confie à lui, et veuillez +le suivre. A ces mots, le roi s'éloigna; Bazine étonnée, inquiète, +se trouva entourée d'une suite nombreuse, et entrainée pour ainsi +dire dans son palais; les portes en étoient gardées; on la laissa +seule avec Eusèbe. Ma chère nourrice, lui dit la princesse, on trame +quelque chose contre nous; qu'allons-nous devenir? que prétend le +roi? à quoi suis-je destinée? Eusèbe, plus effrayée encore, se +taisoit. On apercevoit des fenêtres l'éclat de la fête; on entendoit +les chants, on distinguoit le bruit des instrumens; Bazine +contemploit ces témoignages d'allégresse, et son coeur abattu en +étoit douloureusement affecté. Childéric est là, se disoit-elle; le +plaisir semble s'agiter autour de lui, et la mort s'y cache +peut-être! O dieux! ne permettez pas le crime; prenez seulement mes +jours. Bazine ne sait ce qu'elle redoute, et la tristesse saisit son +ame; de sinistres et vagues pensées l'oppressent; elle se jette dans +les bras d'Eusèbe et l'arrose de ses larmes. Des pas précipités se +sont fait entendre; les appartemens s'ouvrent tout à coup, et +Théobard paroît. Bazine attend ce qu'il vient lui annoncer; Eusèbe a +jeté un cri d'effroi. Princesse, dit Théobard avec attendrissement +et respect, je viens, par ordre du roi; vous voudrez bien sans doute +me suivre dans les lieux où j'ai ordre de vous conduire, et être +sans crainte avec Théobard: alors il pressa Eusèbe de rassembler +promptement tout ce dont elles pourroient avoir besoin toutes les +deux, dans le séjour éloigné où il alloit les mener lui-même, et +ordonna à quatre muets dont il étoit suivi, de se charger de ce +qu'Eusèbe voudroit emporter: mais le trouble de la nourrice est si +grand, qu'elle entend à peine ce que Théobard lui dit; tout échappe +à sa main tremblante; en vain elle s'efforce d'obéir, et Bazine, qui +veut la rassurer, fait elle-même tous les apprêts dont sa nourrice +n'est plus capable. Mon voyage sera-t-il long? dit la princesse. Il +ne tiendra qu'à vous de l'abréger, et si vous daignez en croire un +sujet fidèle.... C'est assez, Théobard: mais étoit-ce à vous de +remplir un si rigoureux devoir? Hélas! reprit-il avec la plus vive +émotion, falloit-il vous livrer, princesse, à des mains perfides ou +cruelles? Je vous entends, Théobard; pardonnez un injuste reproche. +Bazine prit sa lyre, dont elle prévit qu'elle auroit souvent besoin, +et ayant rassemblé à la hâte ses vêtemens, annonça que l'on pouvoit +partir; les muets se chargèrent de tout ce que la princesse résolut +d'emporter. Elle sortit, et donna le bras à Eusèbe qui pouvoit à +peine se soutenir; un char les attendoit; elles y montèrent; +Théobard le conduisit, les muets le suivirent sur des chevaux; ils +s'éloignèrent rapidement. La nuit étoit belle, quoique sombre; le +char parcouroit les magnifiques allées qui entouroient le jardin, et +les feux qui éclairoient les lieux de la fête, frappèrent de nouveau +la triste Bazine. C'est là qu'elle laisse Childéric; c'est là, +qu'entouré de plaisirs qui l'abusent, il attend et espère son +retour, tandis qu'une main barbare les sépare! O cher prince! se +disoit elle, peut-être vous croyez-vous encore heureux, et votre +amante est déjà frappée! Et toi, chère Berthilie, demain quelle sera +ta douleur! A ces pensées cruelles, la princesse répand des pleurs, +et ceux qui coulent en abondance des yeux d'Eusèbe, retombent +encore sur son coeur. Quoi, disoit-elle, dois-je donc ainsi rendre +malheureux tout ce qui s'intéresse à mon sort? dois-je donc coûter +des larmes à tout ce qui m'aime? Après une marche rapide et assez +longue, on entra dans un bois; les muets allumèrent des flambeaux +pour le traverser; il étoit épais, et sans aucune route tracée. A ce +spectacle, le désespoir d'Eusèbe est à son comble; Bazine la caresse +et la rassure, mais elle gémit douloureusement. Après deux heures de +marche, on sortit du bois: à son extrémité s'élève une chaîne de +montagnes informes et de rochers amoncelés, qui offrent aux yeux +leurs masses gigantesques, effrayantes et bizarres; les flambeaux +qui jettent sur ces tristes lieux leur lumiere vacillante, +ont confirmé les craintes d'Eusèbe. Barbares! dit-elle, où +conduisez-vous l'illustre fille d'Humfroi. O ciel! ô princesse +infortunée! c'est à la roche sombre que l'on va nous renfermer. Ah! +Théobard, s'écrioit Eusèbe, sauvez votre reine, la mienne, celle de +toute la Thuringe, ou que les justes dieux vous punissent! Hélas! il +étoit ému, mais il sentoit la nécessité d'obéir; Bazine restoit +confiée à ses soins, et il savoit bien qu'alors sa vie au moins +seroit en sûreté. Un mot d'ailleurs pouvoit la délivrer; elle +montoit sur son trône, et assuroit une longue paix à son royaume. +Théobard espéroit que le séjour de l'affreuse caverne la décideroit +promptement à un hymen nécessaire, et qu'elle renonceroit à un amour +qu'il regardoit comme une erreur de son âge. Ils avançoient, livrés +chacun à leur pensée; mais la route, semée de pierres, de cailloux, +d'éclats de rochers, est devenue impraticable; il faut abandonner le +char, et marcher sur ces pierres, qui blessent les pieds délicats de +la princesse; Théobard la soutient, tandis qu'elle-même soutient +Eusèbe désolée. Enfin ils arrivent tous auprès de ces roches +énormes; une d'elle est creusée; les muets passent les premiers; +Théobard, qui prend les flambeaux, guide Bazine et Eusèbe dans un +souterrain étroit; une trappe de fer est levée; ils entrent alors +dans une vaste caverne, où les muets ont d'avance placé des siéges +et des lits. Il étoit tems d'arriver, Eusèbe ne pouvoit plus se +soutenir; elle jeta un cri en entrant: Oui, c'est ici, dit-elle, et +elle tombe évanouie. La princesse, aidée de Théobard, la place sur +un siége et lui donne tous les secours qu'elle peut trouver autour +d'elle; Eusèbe reprit ses sens, et demeura silencieuse et +désespérée; les muets transportèrent ce qu'ils avoient placé dans le +char; par ordre de la princesse, ils allumèrent des flambeaux. +Théobard supplia respectueusement Bazine de demander tout ce qui +pourroit adoucir sa captivité, osa l'inviter à en sortir +promptement, et à rendre à sa cour sa présence désirée. Il lui +promit de revenir la nuit suivante, et s'éloigna promptement, +sachant avec quelle impatience son roi attendoit son retour. Bazine, +restée seule avec Eusèbe, entendit se refermer la trappe de fer; un +silence terrible règne alors au fond de la roche; le bruit seul d'un +torrent, habitant furieux de ce sauvage séjour, en trouble la sombre +tranquillité. Eusèbe, baignée de larmes, ose à peine lever les yeux, +et les détourne avec horreur d'une longue chaîne de fer scellée dans +le roc, et que la princesse n'avoit point d'abord aperçue; la bonne +nourrice se tait et réfléchit; sa physionomie altérée, son regard +sinistre annoncent une ame profondément blessée. Bazine s'apercevant +de sa désolation, l'embrasse tendrement. Ma chère amie, lui +dit-elle, avec cette douceur et ce charme inconcevable qui a tant +d'empire sur les coeurs, ta peine ajoute à mes maux: si tu m'aimes, +prends pitié de toi-même et de ton enfant. Ne murmurons pas, chère +Eusèbe, nos jours appartiennent aux dieux, c'est à eux qu'il faut +les abandonner. Un mot, une caresse, un sourire de sa chère élève, +faisoient le bonheur d'Eusèbe; sa douleur ne tint pas contre un +langage si doux; elle essuya ses pleurs, et parut plus tranquille. +Ah! ma princesse, dit-elle tristement, le ciel sait que ce n'est pas +pour moi que je gémis: puissé-je rester ici toute ma vie et vous en +voir échapper; mais, hélas! il n'en existe aucun moyen, et Bazin est +seul maître de votre destinée. Cette retraite affreuse n'est connue +que d'un seul Druide, le vieil Hirman, retiré dans la forêt de +Thuringe, du roi, de Théobard et des muets. O malheureuse! l'entrée +en est entièrement cachée par plusieurs pierres énormes que l'on ne +peut enlever qu'avec de grands efforts; le souterrain se ferme par +une trappe de fer que l'on n'ouvre qu'à l'aide d'un secret que +personne ne pourroit trouver; ici, dans le haut de cette caverne, +est pratiquée avec art une ouverture qui donne de l'air et du jour: +mais afin d'éviter les vents, les pluies, elle est faite de manière +que la roche avançant en saillie, cache le ciel et prive ces lieux, +déjà horribles, des rayons du soleil; cette ouverture ne s'aperçoit +point au dehors, et donne sur le torrent dont vous n'entendez que +foiblement le murmure, parce que dans ce moment ses eaux sont peu +abondantes; mais lorsque grossi par les pluies et les orages, il +gagne le pied de la roche que nous habitons, il la heurte avec +fracas, et remplit ces lieux d'un bruit sinistre et terrible; +personne alors n'oseroit approcher, et nul mortel sans doute ne +croiroit que ces roches fussent habitées. O ma princesse! qui +protégera votre jeunesse opprimée? qui osera vous secourir, vous +défendre? cette chaîne surtout me désespère: ô ma fille! si on +osoit... A ces mots, Eusèbe retomba dans sa profonde tristesse. +M'enchaîner, ma bonne nourrice; ne le craignez pas, jamais Théobard +n'y consentiroit; moins je puis m'échapper de cette prison, moins +j'ai à redouter une barbarie inutile. D'ailleurs, nous pourrions +aisément détacher cette chaîne du roc où elle est fixée, et la jeter +dans le torrent par cette ouverture élevée; mais que pourrions-nous +attendre? Les dames portoient alors des poignards à leur ceinture; +Bazine se promettoit d'essayer la pointe aiguë du sien sur le roc, +et d'en détacher l'objet des craintes d'Eusèbe: surprise de ce que +la nourrice pût aussi bien décrire des lieux ignorés, elle lui +demanda comment elle avoit pu en acquérir une aussi parfaite +connoissance. Eusèbe pâlit, hésita, pria la princesse de lui +épargner un récit qui dans cet instant lui seroit trop pénible; +Bazine n'insista pas, consentit même à se coucher, mais put à peine +s'endormir. Eusèbe, non moins agitée, ne goûta qu'un repos +interrompu. Le jour éclairoit depuis long-tems ces tristes lieux, +quand les captives se levèrent; toutes les deux offrirent au ciel +leurs voeux et leur soumission; le repas fut préparé par Eusèbe; +Bazine sourit en l'invitant à manger; mais la pauvre nourrice ne +peut s'accoutumer à ce séjour, bien moins encore à y voir renfermée +la fille d'Humfroi. Des pleurs baignent sans cesse ses yeux; elle ne +mange point; Bazine s'efforçoit de la distraire, elle avoit pris sa +lyre, elle avoit chanté des airs qui plaisoient tous à Eusèbe. Elle +avoit plusieurs fois examiné la bague chérie qui représentoit son +amant; mais voyant retomber Eusèbe dans son silence douloureux: +Chère amie, lui dit-elle, si tu veux m'obliger, tu me feras à +l'instant même le récit des évènemens qui déjà sans doute +t'amenèrent dans ces lieux; ne me refuse pas plus long-tems. +Un désir de Bazine étoit toujours une loi pour la sensible +nourrice; elle se recueillit un moment comme pour surmonter son +attendrissement. Rien, dit-elle à la princesse, ne me défend de vous +parler aujourd'hui; je le dois même, et les motifs qui m'ont forcée +au silence m'ordonnent à présent de vous confier le secret que j'ai +si long-tems renfermé dans mon sein. Mais ne vous livrez point à la +douleur, je vais vous dévoiler de grands crimes; je voulois différer +encore dans la crainte que ces lieux ne vous devinssent trop odieux; +mais vous l'ordonnez, et je dois obéir. + + +HISTOIRE DE LA ROCHE SOMBRE. + +Vous n'ignorez pas que nos pères descendus de la Pannonie, +s'emparèrent de ce beau pays qui faisoit partie des Gaules; +long-tems repoussés, puis vainqueurs, ils s'établirent enfin en +conquérans, et se choisirent des chefs. Leurs mésintelligences +entraînant les oppressions et la guerre, le peuple, lassé d'être +victime de leurs passions, se choisit un roi; ce roi fut votre +illustre père. Trop attaché à son frère, l'odieux Bazin, il +l'associa à son empire, lui confia le commandement des armées, lui +fit élever un palais, non moins beau que le sien même, dont il étoit +voisin; enfin il lui donna toutes les marques d'une grande +tendresse. Bazin feignoit d'y répondre; mais l'ardente soif de +régner le dévoroit, et il voyoit avec envie la puissance qu'un +tendre frère aimoit à partager avec lui. Humfroi, juste et généreux, +aimé de son peuple, en paix avec ses voisins, eût été le plus +heureux des rois, sans l'inquiétude où le plongeoit sans cesse la +santé de son épouse qu'il aimoit avec passion. Un mal secret minoit +depuis long-tems sa vie; Humfroi, désespéré, offroit aux dieux de +pompeux sacrifices; l'encens fumoit sur tous les autels, et le +peuple entier prioit pour sa reine; elle devint grosse, et cette +révolution devoit lui être favorable, ou terminer ses jours; +Humfroi redoubloit ses hommages aux dieux. Les Gaulois, dont nous +suivons la religion, adoroient des divinités champêtres, surtout +celles qui présidoient aux rochers et aux torrens. Ces asiles de la +crainte les remplissoient d'une religieuse terreur; ils aimoient à +s'y abandonner, et leurs ames, alors fortement agitées, adoroient +ces dieux qu'ils redoutoient. Parmi ces temples formés par la nature +elle-même, et habités par ces divinités farouches, on comptoit la +caverne qui nous renferme. Radegonde, votre mère, conjura le roi d'y +offrir pour elle un sacrifice secret. Bazin, présent à cette prière, +forma sur le champ le plan odieux qu'il n'a que trop facilement +exécuté. Quelques jours après cet entretien de la reine, les deux +frères étant à la chasse, Bazin s'approcha d'Humfroi, et l'engagea à +le suivre et à abandonner un moment les chasseurs. Inquiet comme +toi, mon cher frère, lui dit-il, sur les jours précieux de +Radegonde, j'ai fait préparer le sacrifice qu'elle demande; viens +avec moi, nous rejoindrons ensuite la chasse. Humfroi, sensible à +cette offre de son frère chéri, le suivit. Mon mari étoit attaché au +service particulier de votre père, et il n'en étoit pas éloigné, +lorsqu'il les vit quitter les autres chasseurs; il crut devoir +accompagner son maître; mais n'en ayant pas reçu l'ordre, il se tint +à quelque distance, et vit les deux frères descendre de cheval et +entrer ensemble dans _la roche sombre_; il savoit qu'Humfroi devoit +y offrir un sacrifice, il se retira par respect, et vint rejoindre +la chasse. Au bout de quelques heures, Bazin, qui s'étoit mêlé aux +chasseurs, reprit le chemin de son palais, et témoigna la plus +profonde tristesse: son frère Humfroi, disoit-il, avoit tout-à-coup +disparu, le cheval seul étoit de retour: on fit promptement des +recherches dans la forêt, elles furent inutiles, et chacun forma ses +conjectures, son plan, son histoire. Ces bruits accablèrent de +douleur mon cher Taber; il se rappela le moment où son maître +s'étoit éloigné des siens, la route qu'il avoit prise; et résolu de +s'assurer de son sort, et de vérifier ce qu'il soupçonnoit, il se +rendit dans ces mêmes lieux; mais il n'aperçut aucune ouverture à +ces roches si semblables entr'elles, et après une recherche inutile, +désespéré de son mauvais succès, il se hâta d'aller trouver le grand +prêtre Hirman, et de lui confier ses pensées et ses indices. Hirman +frémit à l'idée d'un fratricide, et ayant parlé à trois Druides +qu'il admit à le suivre, il se rendit à la roche sombre, emportant +tous les apprêts d'un sacrifice, en cas qu'ils fussent surpris. Ils +ôtèrent d'abord les pierres qui fermoient la roche, et en +déguisoient si bien l'entrée, que Taber n'avoit pu la deviner; ils +ouvrirent ensuite la trappe de fer, dont Hirman connoissoit le +secret, et ils entrèrent dans la caverne, suivis de Taber, qui +parcouroit rapidement ces lieux, certain d'y trouver les traces d'un +meurtre. De quel effroi furent-ils saisis! peignez-vous ce qu'ils +éprouvèrent tous, en voyant leur roi encore vivant, mais pâle, +mourant et attaché, hélas! à cette chaîne, à cette chaîne, objet de +mon respect et de ma crainte! La faim, la soif, mille douleurs +dévoroient le roi; il s'évanouit en reconnoissant Hirman et Taber; +ils lui donnèrent de prompts secours, l'enveloppèrent du manteau de +mon époux, lui firent avaler quelques gouttes des liqueurs qu'ils +avoient apportées pour le sacrifice, et transportèrent le malheureux +Humfroi jusques dans leur temple. Hirman, très-versé dans les +sciences, étoit surtout fort habile en médecine; il employa toutes +les ressources de son art pour rendre la santé à Humfroi: mais il +s'aperçut que le monarque étoit empoisonné, et que l'effet du poison +pouvoit seulement être tempéré, qu'enfin sa mort étoit prochaine. Il +en avertit le roi, qui dès lors le pria de tenir secrète toute cette +aventure horrible; ensuite il chargea Taber de se rapprocher du +palais, et de venir la nuit suivante lui apporter des nouvelles de +Radegonde. Taber obéit et vint me trouver; j'étois au service de la +reine depuis mon enfance, c'étoit elle qui avoit fait mon mariage, +et je nourrissois ma fille Elénire. Au récit de Taber, je sentis mon +sang se glacer dans mes veines; cependant je l'engageai à cacher ces +affreux évènemens à votre sensible mère; elle étoit à la fin de sa +grossesse, et si languissante, qu'une révolution aussi violente +auroit pu lui coûter la vie. Taber, la nuit suivante, devoit +retourner au temple; je lui dis que l'on cachoit à la reine tout ce +qui regardoit Humfroi; qu'on lui avoit persuadé que la chasse le +retenoit encore pour quelques jours. Bazin s'étoit emparé du +gouvernement, prêt à remettre, disoit-il, le sceptre à son frère dès +qu'il paroîtroit; mais, se flattant sans doute que la nouvelle +inattendue de sa mort le délivreroit encore de Radegonde, et du +fruit que portoit son sein, et dont les droits légitimes +l'effrayoient, il alla, pendant que je parlois à Taber, instruire +brusquement la reine de la perte de son époux, qu'il supposa avoir +été dévoré par un sanglier. A cette nouvelle, Radegonde jeta de +grands cris, et s'évanouit, mais les douleurs de l'enfantement la +rappelèrent à la vie; j'étois revenue près d'elle avec les femmes et +tous les secours nécessaires. Bazin, feignant la plus vive douleur, +ne voulut point quitter la chambre; il assuroit que l'enfant qui +alloit naître ne pouvoit vivre, et je me préparois à ne pas le +quitter des yeux, persuadée que son intention étoit de l'étouffer. +Vous naquîtes bientôt; aux premiers sons de votre petite voix +à-la-fois douce et forte, je le vis pâlir. Mais à peine sût-il que +c'étoit une fille à qui la reine venoit de donner le jour, qu'il +changea entièrement de physionomie, il embrasse la reine, et après +vous avoir caressée et appelée sa fille, il se retira pour assembler +promptement le conseil: là, il déclara votre naissance, ajouta que, +pour assurer vos droits au trône, et satisfaire à sa tendresse +envers son frère, il vous adoptoit pour sa fille, vous nommoit de +son nom, et vous destinoit à Amalafroi, son fils, âgé de deux ans. +Ces marques de son amour pour Humfroi enchantèrent tous les coeurs; +la Thuringe entière y applaudit avec transport; votre mère, malgré +sa douleur et sa foiblesse, s'en félicita, et vouoit une tendre +reconnoissance au barbare qui causoit son malheur et sa mort. La +reine m'aimoit tendrement, et m'avoit fait promettre de vous +nourrir; ma fille étoit assez forte pour se passer de mon lait; dès +que vous naquîtes, je la confiai à ma mère; je vous présentai le +sein sur le lit même de Radegonde; vous le prîtes aussitôt, et votre +mère en sourit: mais elle se sentoit si foible, qu'elle ne pouvoit +se flatter de vivre long-tems; elle ne le désiroit point; privée de +son époux, tranquille sur vos jours, elle attendoit avec calme +l'instant qui devoit finir ses maux. En effet, peu de momens après, +elle s'affoiblit de plus en plus, me remit pour vous tout ce qu'elle +possédoit de plus précieux, me fit jurer de ne vous quitter jamais, +et expira dans mes bras sans aucune marque de souffrance. Bazin, à +cette nouvelle, donna de grands témoignages de douleur. Je +rejoignis un moment Taber, que j'instruisis de tous ces détails; il +partit dès qu'il fit nuit, et arriva au temple où Humfroi +l'attendoit impatiemment. A son récit, votre père s'écria: Chère +Radegonde! nous ne serons pas long-tems séparés. En effet, ses +douleurs ne lui laissoient aucun espoir; et dès lors il désira avec +ardeur que le crime de son frère demeurât à jamais inconnu. Il fit +sentir à Hirman, ainsi qu'à Taber, que son frère sans doute sauroit +bientôt qu'il étoit sauvé; que tant qu'il le croiroit vivant, il se +feroit un otage de sa fille, dont les jours lui deviendroient +nécessaires; tandis que s'il étoit sûr de sa mort, il vous feroit +mourir peut-être pour anéantir vos droits au trône. Cette pensée +étoit juste, Hirman l'approuva, et toute cette funeste histoire fut +soigneusement cachée. La mort de votre père n'arriva pas aussitôt +qu'on l'avoit craint d'abord; il vécut plusieurs mois, mais dans des +souffrances continuelles, causées par l'effet du poison, dont tout +l'art d'Hirman ne parvint qu'à retarder l'effet et à calmer les +douleurs. Ce bon roi, ce tendre père brûloit du désir de vous voir; +il l'exprima à Taber, qui m'en fit part; cette démarche étoit +difficile. Bazin, qui feignoit pour vous la plus grande tendresse, +m'envoyoit chercher chaque jour; j'étois contrainte et observée, je +ne pouvois m'échapper. Taber seul alloit porter de vos nouvelles; ce +qu'il disoit de vous ajoutoit encore au désir qu'éprouvoit Humfroi. +J'eus enfin le bonheur de le satisfaire. Bazin, que l'idée de son +crime poursuivoit, désirant sans doute en enlever les traces, +ordonna une chasse du côté de la roche, et se hasarda seul pour +l'examiner. Surpris de la trouver ouverte, il osa avancer dans le +souterrain, la trappe étoit restée levée; il ne trouva point sa +victime, et ne put voir sans effroi les apprêts d'un sacrifice non +consommé, qu'avoit apportés et abandonnés Hirman. A ce spectacle, +Bazin crut son frère sauvé, son crime découvert; il accusa Hirman, +se promit une éclatante vengeance, et sortit en furieux de cet asile +divin, dont il avoit fait l'antre du crime; cependant il lui restoit +l'espoir qu'au moins votre père étoit mort avant le sacrifice. Pour +s'en assurer, il résolut de voir le sage Hirman, et rejoignit la +chasse, pâle, rêveur, agité. Le lendemain, il fit demander au +vénérable Druide un entretien secret; Hirman lui fit réponse qu'il +ne le verroit qu'à la _roche sombre_. Bazin, qui crut entendre le +reproche et la menace dans ce peu de mots, entra dans une si +violente colère, qu'il ne put en maîtriser les transports. Cette +rage inutile s'exhala en mouvemens impétueux qui enflammèrent son +esprit, et en peu d'heures il tomba dans un délire frénétique; une +fièvre ardente le dévoroit; il appeloit Humfroi, Hirman, Radegonde, +et se rouloit par terre comme un insensé. Ceux qui avoient les +premières places autour de lui, éloignèrent tous les témoins qui +pouvoient publier ses paroles dangereuses; j'eus défense de vous +porter au palais, sous prétexte que la maladie du roi étoit +contagieuse: me trouvant libre alors, j'en profitai, et je dis à +Taber de m'amener un char au bout des allées; le soir venu, je vous +enveloppai soigneusement, et vous portant dans mes bras, j'allai +joindre Taber qui m'attendoit. Je montai sur le char, vous tenant +sur mon sein; le mouvement vous ayant endormie, je vous portai ainsi +jusqu'à votre père, qui vous reçut avec transport; il osoit à peine +vous caresser de peur de vous réveiller, mais au bout de quelques +minutes vous ouvrîtes les yeux, et vous le regardâtes; ce moment, à +ce qu'il nous répéta plusieurs fois, fut le plus doux de sa vie; ce +regard l'avoit charmé; il vous couvrit de ses baisers et de ses +pleurs. Nous passâmes ainsi toute la nuit; votre père remercia les +dieux qui lui accordoient encore tant de jouissances; il me témoigna +une reconnoissance au-dessus de mes services, et vit venir le jour +avec regret: mais Taber pensa que je pouvois rester jusqu'à la nuit +suivante. Il retourna dans votre palais, afin de répondre en cas que +je fusse demandée; votre père vous garda constamment dans ses bras, +et ce fut alors qu'il me raconta comment son barbare frère l'avoit +attiré dans la roche. + +Vous savez, me dit-il, que Radegonde désiroit que j'offrisse pour +elle un sacrifice aux divinités champêtres. Bazin, feignant de +satisfaire ce désir, m'engagea, pendant une chasse, à me rendre au +temple sauvage, où, disoit-il, on n'attendoit plus que moi; je le +suivis avec la plus sensible reconnoissance; il entra le premier; +j'aperçus plusieurs druides, et je déposai mes armes selon l'usage. +Dès que l'on me vit désarmé, les faux druides, que je reconnus +alors pour les muets chargés ordinairement des exécutions, se +jetèrent sur moi, m'attachèrent à la chaîne de fer destinée à +retenir les victimes offertes en sacrifice.... J'appelai mon frère à +mon secours; il avoit fui le cruel! On me laissa des vivres, et, en +un moment, je me vis enchaîné dans une horrible caverne.... +J'entendis se fermer avec fracas une trappe; je me trouvai seul et +abandonné à mon horrible destinée; l'image de Radegonde, prête à me +rendre père, s'offrit à ma pensée et m'attendrit; je sentois que ma +perte entraîneroit la sienne; l'ingratitude d'un frère tendrement +aimé m'affligeoit plus encore que sa cruauté ne m'effrayoit; la mort +avoit pour moi moins d'horreur que la haine de Bazin: mais +l'impossibilité de changer rien à mon sort me rendit tranquille. +J'offris mes jours aux dieux; j'osai descendre dans mon coeur, en +sonder tous les replis, en interroger tous les sentimens; satisfait +d'eux, en paix avec moi-même, je n'attendis plus qu'une mort +douloureuse, mais qui m'ouvroit une autre vie. J'invoquai les dieux +pour Radegonde, pour le fruit de notre amour; je leur recommandai +mon peuple; je pardonnai à Bazin, et repoussant les alimens qui +eussent retardé le sacrifice de ma vie que je venois de faire, je +m'endormis profondément. Un doux songe m'offrit Radegonde, mère +d'une fille déjà belle, et déjà la vive image de la reine. Je +m'éveillai tranquille, soumis, adorant les dieux, et plein de calme. +Les heures s'écouloient; la faim, dont je ressentois les vives +atteintes, croissoit avec elles; bientôt les momens devinrent des +supplices: tourmenté du plus horrible besoin, je lui résistai +long-tems; je détournois la vue des alimens que je m'étois promis de +ne pas toucher; mais la nature l'emporta; je dévorai cette +dangereuse nourriture, qui par une juste punition du ciel, auquel je +m'étois donné, auquel je venois de chercher à me dérober, porta dans +mes entrailles la souffrance et la mort. Si plus dévoué, plus fidèle +à mes sermens, j'eusse repoussé avec constance des secours perfides, +récompensé de ma force, de ma vertu, je serois aujourd'hui sur mon +trône, je jouirois du bonheur d'être père et de l'amour de mon +peuple heureux. Voilà, chère Eusèbe, ajouta-t-il, comme les justes +dieux me punissent: apprenez à ma fille à respecter leur volonté, à +leur immoler sans regret cette vie que nous tenons d'eux, et +citez-lui mon exemple, si les évènemens vous forcent à lui révéler +ma funeste histoire. Mais, Eusèbe, n'oubliez jamais que j'en exige +le secret, tant que mon frère respectera les jours et les droits de +ma chère Bazine, tant qu'il ne changera rien au projet de l'unir à +Amalafroi. J'approuve cette union; elle assure à ma fille un trône +paisible; mais si cet hymen étoit rompu, alors parlez, et ordonnez +de ma part à ma fille de consulter le sage Hirman sur les moyens à +employer pour revendiquer son trône. Je le répète, tant que ses +droits seront respectés, tant qu'elle sera traitée en héritière de +la couronne de son père, épargnez son coeur, et dérobez-lui les +crimes d'un frère auquel j'ai pardonné, auquel je pardonne encore au +nom de Bazine. + +Tels furent, princesse, les ordres que je reçus de votre père; je +les ai observés fidèlement, soit en gardant le silence, soit en vous +parlant aujourd'hui. Votre hymen avec votre oncle vous plaçoit +encore au rang de reine de Thuringe; mais je ne pouvois voir sans +effroi cette alliance, et votre main devenir la proie de l'assassin +de votre père: cependant, n'osant déterminer mon devoir dans une +circonstance que le roi n'avoit pu prévoir, je fis chercher Taber à +la maison de chasse où il commande, et je l'envoyai consulter +Hirman. Il m'a ordonné de vous faire connoître toute cette affreuse +histoire, et j'obéis: mais il me reste à terminer le récit de la +mort du roi. Je le quittai la seconde nuit et vous ramenai dans +votre palais. Grâce à la maladie de Bazin et à l'adresse de Taber, +mon absence fut ignorée; je retournai même plusieurs fois au temple. +Un jour, je venois de vous y conduire, et de vous déposer dans les +bras de votre père; vous lui sourîtes, c'étoit votre premier +sourire, il lui causa une joie inexprimable; vous aviez alors près +de deux mois; je le trouvai extrêmement pâle et affoibli. Eusèbe, me +dit-il, je ne vous reverrai plus, et ce premier sourire de Bazine +sera le dernier dont mes yeux paternels auront joui. N'oubliez pas +tout ce que je vous ai recommandé: si jamais vous êtes forcée de +parler de ma mort à ma fille, remettez-lui ces tablettes, cette +bague gravée, et qui porte l'empreinte du nom et des traits de sa +mère. Il me présenta alors ces dons précieux; je prononçai le +serment de vous consacrer ma vie; Taber m'imita; le roi vous pressa +contre son coeur, vous embrassa avec tendresse, et ne pouvoit vous +quitter; il sentoit, hélas! qu'il ne vous reverroit plus; mais la +prudence exigeoit mon retour; je m'arrachai à regret d'auprès de +lui. La maladie de Bazin étoit moins violente; son délire ne duroit +plus que quelques instans; il demanda même à vous voir, vous +caressa, m'accabla de riches présens, et enfin il se rétablit. Mais +hélas! le vertueux Humfroi n'existoit plus. Vous parûtes chaque jour +plus chère à son barbare successeur; vous grandissiez sans connoître +les malheurs qui avoient précédé votre naissance. Amalafroi me +sembloit digne de vous; je jouissois de votre bonheur en pleurant +secrètement les auteurs de vos jours, lorsque la mort prématurée du +fils aimable et vertueux du plus cruel des rois, a changé votre +destinée et mes devoirs. Recevez cette bague et ces tablettes, dit +alors Eusèbe, en les présentant à Bazine, qui pendant son récit, +attentive et muette, avoit donné un libre cours à ses larmes. +L'arrivée de Théobard la força de les essuyer; Bazine n'avoit point +un faux orgueil, mais elle ne vouloit pas que l'on se méprit sur ses +sentimens, ni que l'on attribua à la foiblesse l'hommage offert à la +tendresse et à la nature. + +FIN DU LIVRE QUINZIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE SEIZIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE SEIZIÈME. + + Douleur de Childéric. Berthilie découvre l'enlèvement de la + princesse; elle espère tout d'Eginard, qui ne compte que sur + elle. Songe de Bazine. La chaîne. Eginard obtient de Berthilie + un rendez-vous nocturne; ce qu'il entend, son entretien avec + Berthilie, l'espoir qu'il conçoit. Il le partage avec son + maître. Nouveau rendez-vous projeté. Eginard l'exécute, + découvre la _roche sombre_, et trouve Bazine. Il vole en + instruire Childéric, et bientôt après Berthilie. Deux étrangers + paroissent chez son maître; ce sont Ulric, son père, et son + frère Valamir. Ils apportent au roi le voeu de son peuple, et + le signal promis par Viomade. Récit d'Ulric. Combats qu'éprouve + le roi. Il ira cette nuit même à la _roche sombre_; en + attendant, il se rend au conseil, et fait part au roi de + Thuringe de son bonheur. Bazin feint une fausse joie. Théobard + qu'elle inquiète se promet de le deviner. + + + + +LIVRE SEIZIÈME. + + +Tandis que la princesse, entraînée par les ordres du roi, avançoit +vers la roche qui devoit ensevelir tant de charmes; tandis qu'elle +se soumettoit courageusement à son sort, ou qu'elle écoutoit avec +attendrissement le récit d'Eusèbe, Childéric l'a vue disparoître de +cette fête, où elle lui avoit semblé aussi sensible que belle; il a +vu naître le jour destiné pour l'hymen funeste, et cependant tous +les apprêts en sont suspendus. Bazin se tait, mais l'inquiétude +secrète qui le dévore se décèle malgré lui. Eginard s'informe des +motifs qui ont retardé la cérémonie; personne ne lui répond, et +Berthilie, qui a reçu la défense de se rendre auprès de la +princesse, en conçoit trop d'ombrage pour obéir; elle n'attend que +la nuit pour braver ce roi qui fait tout trembler: et sans rien +craindre de sa vengeance, malgré son inquiétude, elle sourit en +pensant au plaisir de le tromper. A peine les voiles du soir +déroboient-ils aux regards la démarche téméraire de l'amitié, que +Berthilie s'avance légèrement vers le palais; les gardes n'en +défendent plus l'entrée; elle s'en étonne, et s'approchant d'une +petite porte, dont par bonheur elle a la clef, elle ouvre, s'élance +par des détours qui lui sont connus, et parvient aux appartemens, +éclairée d'une petite lampe qu'elle a apportée. Ils sont déserts, et +le désordre qui y règne encore annonce un départ précipité. O ciel! +qu'est-elle devenue? où l'a donc conduite ce roi barbare? quelle est +sa destinée? qui pourra en instruire son amie? comment la secourir? +que va devenir Childéric qui la croit renfermée dans son palais? +comment le prévenir? C'étoit l'instant de penser à Eginard; elle y +pensa.... mais elle a craint d'exposer son père adoré aux soupçons, +au courroux du roi; elle a défendu à son amant de se rapprocher +d'elle; et comment servir ceux qu'ils aiment, s'ils ne peuvent ni se +réunir, ni se parler? La désolée fille de Théobard quitte ces lieux +déserts et douloureux, regagne son appartement et s'afflige; que +peut-elle espérer? que peut même entreprendre Childéric? La douleur +est peinte sur ce beau visage, dont l'expression douce et +mélancolique attendrit tout, excepté le rival qui en jouit. Seul, +dans une cour soumise à son ennemi, ses pas sont épiés, ses discours +répétés, ses moindres démarches observées. Tandis que Berthilie se +livre à ses pénibles pensées, Childéric ne se désespère pas moins +qu'elle, quoiqu'il ignore une partie de ses malheurs. Ah! que le +silence de Viomade lui semble affreux, qu'il l'effraye maintenant! +Si du moins, assuré de sa puissance, il osoit parler en roi et en +amant préféré: qu'il est humilié de sa dépendance! Qu'est devenu le +tems où il donnoit des lois; où, à la tête d'une puissante armée +toujours triomphante, il eût fait trembler Bazin lui-même? Ce roi +a-t-il donc oublié que lui seul lui a sauvé la vie, que son bras l'a +délivré des Vandales et des Ostrogoths? Ne doit-il donc rien à son +amitié, à sa vaillance? Ah! l'amour, l'amour n'obéit qu'à ses +caprices, et ne reconnoît aucune loi; mais Bazine l'aime, son choix +est tout; elle rejette la main et le trône qui lui sont offerts: +n'est-elle donc pas maîtresse de son coeur?.... Childéric, indigné +de céder en silence à son rival, réprime avec peine les mouvemens de +son amour, de sa fierté, de son courage. + +Mais Théobard se trouvoit presqu'aussi malheureux que ces illustres +victimes du courroux et de l'amour de son roi. Il ne pouvoit voir +sans honte et même sans remords, la fille d'Humfroi dans une si +odieuse captivité. Il avoit aperçu sur cette figure charmante, des +traces de pleurs, il n'avoit pu résister à ces preuves de sa +souffrance. Entraîné par sa sensibilité, il s'étoit jeté aux pieds +de la princesse, et l'avoit conjurée, les larmes aux yeux, de céder +à sa destinée, de ne pas s'exposer à des malheurs plus grands +encore. Bazine, touchée des marques d'un attachement aussi pur, lui +en témoigna sa reconnoissance, mais l'assura, avec autant de fermeté +que de douceur, que rien ne pourroit la déterminer à l'hymen odieux +qui lui étoit offert; elle le pria de ne lui en parler jamais, +l'exigea même, et le vertueux chef du conseil alloit se retirer au +désespoir, lorsque Bazine le conjura, avec cet air et ces grâces +auxquels on ne pouvoit rien refuser, de remettre à Berthilie des +tablettes sur lesquelles elle écrivit, devant lui, quelques lignes. +Je connois vos devoirs, lui dit-elle, et les dangers auxquels vous +seriez exposés; je n'écrirai rien qui indique mon funeste sort, +mais accordez-moi la permission de la rassurer. Théobard eût +sacrifié sa vie pour la princesse; il ne vouloit trahir ni le secret +confié par son roi, ni le serment d'obéissance qu'il avoit prononcé; +cependant il s'en rapporta à la princesse, et se chargea de remettre +les tablettes à Berthilie. Bazine écrivit, et le chef du conseil +s'éloigna, emportant le précieux écrit, et pénétré de respect, +d'amour, d'attendrissement pour celle qu'il regardoit comme sa +reine. + +Le départ de Théobard laissoit à Bazine la liberté de lire les +dernières volontés de son auguste père; elle se livra toute entière +à cette douce et tendre occupation. Humfroi, dans cet écrit, lui +retraçoit rapidement ses malheurs, les services d'Eusèbe, qu'il la +conjuroit d'aimer tendrement, et finissoit par lui ordonner, en cas +que ces tablettes lui fussent remises, de n'entreprendre aucune +démarche, de n'accepter aucun époux, sans consulter le pieux, le +sage Hirman, s'il vivoit encore; s'il n'existoit plus, on devoit +trouver sur le tombeau d'Humfroi un écrit d'Hirman, qui indiqueroit +à la princesse ce qu'elle auroit à entreprendre. Bazine, après avoir +lu plusieurs fois l'écrit révéré, après avoir examiné et couvert de +ses baisers et de ses larmes la belle image de Radegonde, passa la +bague à son doigt, auprès de celle qui représentoit son amant, et se +jetant dans les bras d'Eusèbe, qu'elle accabla de ses caresses: O ma +chère nourrice! lui dit-elle, je ne connoissois pas encore la moitié +de tes bienfaits. Eusèbe, suffoquée par ses larmes, ne put répondre, +et toutes deux enlacées dans les bras l'une de l'autre, demeurèrent +en silence. Mais les flambeaux qui commençoient à s'éteindre, +annonçoient qu'ils brûloient depuis long-tems, et que la nuit étoit +fort avancée. Eusèbe, inquiète pour la santé de sa chère enfant, la +supplia de se coucher; Bazine ne voulut pas l'affliger par un refus, +et sûre de ne point dormir, elle céda aux instances de sa nourrice. +La fatigue l'emporta sur l'agitation de ses esprits; elle s'endormit +vers le matin, et un songe la conduisit aux autels d'hyménée; Bazin +en prononçoit l'irrévocable serment, lorsque l'ombre d'Humfroi, +s'élevant entre eux, les sépara. Bazine, éveillée par le trouble +qu'excitoit dans son coeur cette auguste apparition, vit que le jour +éclairoit déjà toute sa caverne, et elle promena ses regards dans +ces lieux qu'avoit habités son père; combien ils sont devenus chers +et sacrés pour elle! Bazine respiroit l'air qu'il avoit lui-même +respiré. Bientôt levée, ainsi qu'Eusèbe, que réveilloit un +mouvement, un soupir de celle qui occupoit toute son ame et toute sa +pensée, Bazine s'approcha de la chaîne, et chercha la place où son +père, prosterné, s'étoit offert aux dieux pour son épouse et pour +son enfant; elle s'y précipita à son tour, jura d'accomplir ses +volontés, de chérir Eusèbe, d'obéir à Hirman, avoua qu'elle aimoit +Childéric, que lui seul avoit son amour, que lui seul pouvoit faire +son bonheur, mais elle promit qu'Hirman seul disposeroit de sa main. +Alors se relevant, et touchant avec respect cette chaîne dont le +poids accabla son père, elle cherche à reconnoître les anneaux qui +ont pressés ses bras, elle y attache les siens; il lui semble que +ces fers ont conservé quelques parties de lui-même; elle croit les +recueillir et s'en pénétrer, sa bouche se pose avec ardeur sur les +traces que son coeur devine. Oh! disoit-elle, chaîne plus précieuse +pour moi que mes éclatantes parures, jamais je ne me séparerai de +toi; si les dieux me conservent la vie, me rendent ma liberté et me +placent au rang des reines, chaque jour, me dépouillant des marques +de l'orgueil de la grandeur, je viendrai, me courbant humblement +devant toi, me rappeler ce qu'a souffert mon vertueux père... +Bazine, pressée par les fers douloureux qu'elle arrose de ses +larmes, parut à Eusèbe digne de l'amour et de l'admiration de +l'univers; elle invoqua les dieux pour le bonheur de cette fille de +ses soins et de son coeur: et la prière de la vertueuse Eusèbe +parvint au trône de l'éternel. + +C'est dans cette occupation pieuse, animée, que la belle et tendre +captive passoit ses jours. Théobard venoit, de deux nuits l'une, lui +apporter des provisions, prendre ses ordres, et adoucir, autant que +sa sévère obéissance le lui permettoit, une captivité qui +l'affligeoit plus que celle qui en étoit la victime; il avoit placé +les tablettes de la princesse dans un lieu où il étoit sûr qu'elles +seroient trouvées par Berthilie; en effet, l'aimable fille les avoit +découvertes, et brûloit de les communiquer à Childéric, à qui elles +paroissoient être adressées comme à elle. Voici ce qu'elles +contenoient: «Mes jours sont en sûreté, mais je suis loin de vous; +c'est vous que j'aime plus que ma vie». Berthilie cherchoit +l'occasion favorable pour s'approcher du prince ou d'Eginard; elle +avoit placé dans ses cheveux la guirlande de fleurs, signal dont ils +étoient convenus pour s'annoncer une nouvelle importante, et s'étoit +rendue près de Bazin. Son amant a vu le signal; il a lui-même cent +choses à communiquer à Berthilie; mais ce n'est pas au milieu de +mille témoins, et sous les yeux soupçonneux du roi, qu'il peut avoir +un aussi long entretien. Il n'est qu'un seul moyen de se voir +librement et sans danger: peut-être effrayera-t-il Berthilie. Ah! +que peut-elle avoir à craindre d'un amant si soumis et si tendre? +n'est-elle pas en sûreté sous la garde de l'amour et de l'honneur?... +Il est jeune et amoureux ce guerrier charmant, mais il respecte +l'innocence. Décidé à tout obtenir de la confiante tendresse de son +amante, mettant dans ses yeux tout ce qu'il a d'amour et de +franchise, il s'approche d'elle, et lui dit avec précipitation: Et +moi aussi j'ai à vous confier les secrets les plus importans; la +vie, peut-être, de ceux à qui nous sommes dévoués, en dépend. Ces +lieux sont peu propres à une aussi longue explication; laissez +demain votre fenêtre ouverte; j'attendrai que l'on ne puisse +m'apercevoir: ne craignez rien, ajouta-t-il, en levant ses regards +vers les cieux, posant une main sur son coeur et l'autre sur son +épée. Alors il s'éloigna promptement, pour ôter à sa timide amie +l'embarras de lui répondre. Berthilie, émue et tremblante, resta +immobile. Qu'ose-t-il me demander, se disoit-elle? Non, sans doute, +je n'ouvrirai point cette fenêtre; il est vrai que de la terrasse on +peut parvenir à ce cabinet où je brode et où personne ne +m'interrompt; il est vrai qu'il est essentiel, indispensable même... +Mais la nuit, car ce sera la nuit, et cette idée fait rougir la +modeste fille. Cependant a-t-elle besoin que les rayons du jour +l'éclairent pour être pure et respectée? Il est si vertueux, celui +qu'elle aime! Toutes ces pensées la troublent. Eginard, qui voit ses +combats, l'en estime et l'en aime davantage; elle évite ses regards, +et pourtant elle les rencontre et détourne promptement les siens; +l'amant délicat entend ce murmure de la pudeur alarmée; il cherche à +la rassurer; son air noble et soumis, sa contenance modeste et +fière, tout dit à Berthilie de cesser de le craindre; elle ose +l'espérer, elle fixe sur lui des yeux tendres et supplians; un geste +expressif, un serment prononcé du fond de l'ame, lui répondent, elle +se calme, et un torrent de délices inonde le sensible coeur du jeune +guerrier. On se sépare, mais la nuit n'apporte à Berthilie ni repos, +ni conseils; tous les dangers d'un rendez-vous nocturne s'offrent +confusément à sa pensée. Hélas! il faut pourtant qu'elle entretienne +Eginard, et elle ne peut choisir ni le lieu ni l'heure. Quel +embarras! elle se lève, court à ce petit cabinet qui donne sur la +terrasse; il est vrai qu'en montant sur cette pierre, et soutenu par +cet arbre, on parvient en un instant, et sans danger, à cette +fenêtre: voilà du moins de quoi se rassurer, et Berthilie retourne +dans son lit; son embarras, son incertitude l'y suivent; l'heure de +rejoindre son père la surprend dans ses agitations pénibles; à sa +vue, tout son courage l'abandonne; jamais elle n'a caché à Théobard +ni ses actions, ni ses moindres pensées; elle l'embrasse, rougit; +ses pleurs vont la trahir; mais on le demande promptement, et il +quitte sa fille sans s'être aperçu de son trouble. Voilà de nouveau +l'amitié, l'amour, la prudence, la nécessité qui tourmentent, en +sens contraire, le jeune coeur qui les renferme; les heures +s'écoulent dans ces pénibles irrésolutions. Cependant Berthilie, +rassurée par l'éclat du jour, a ouvert sa fenêtre. Sans doute, si +elle eût attendu la nuit, jamais sa modeste main n'eût osé... Elle +se retire, et fuit ces lieux qui l'agitent de trop de craintes; +pendant qu'elle s'inquiète, s'applaudit, s'accuse, veut retourner +sur ses pas refermer cette fenêtre qui la charme et la désole, +l'heureux Eginard se plaint du jour, il accuse de lenteur la déesse +qu'il implore; qu'elle s'empare lentement des cieux au gré de +l'impatient guerrier! qu'il souffre dans cette mortelle attente! +Enfin elle approche cette nuit désirée; déjà elle paroît +silentieusement assise sur son char d'ébène; elle traîne +languissamment à sa suite le sommeil, les songes, la paix, la +volupté, la mollesse, les douces faveurs, les heureux larcins, et +l'amour, en traversant les airs, sourit à son aimable cortége. + +Déjà parvenu avec adresse dans ce temple qu'il révère, Eginard, +osant à peine respirer, compte les instans, et soupire après l'heure +fortunée si chère à son espérance. Sa jeune tête s'étourdit, +s'enflamme, l'attente l'agite, le désole, et son coeur palpite avec +violence. Un bruit éloigné l'émeut; il ne reconnoît à ce fracas qui +l'épouvante, ni la timidité, ni l'amour.... Dieu! s'il étoit +surpris!... Ce n'est pas la mort qu'il craint, c'est d'exposer son +amie, c'est surtout de perdre cette heure charmante dont il est si +enivré. Des portes s'ouvrent; il entend marcher dans une chambre +voisine: doit-il franchir cette fenêtre? doit-il s'éloigner de ce +lieu qui lui est si cher? Deux voix s'élèvent et se confondent; il a +reconnu celle du roi, celle de Théobard; ils ont nommé Bazine... il +écoute... qu'a-t-il entendu?... Le chef du conseil déplore le sort de +la princesse, presse le roi de lui rendre la liberté; il lui peint +ses grâces se flétrissant dans sa retraite ténébreuse; sa douce +fermeté, sa patience, sa résignation. Bazin, qu'irritent ces vertus +qui semblent braver ses cruautés, s'abandonne à sa fureur. L'amour +seul, dit-il, peut lui inspirer un courage au-dessus de son âge et +de son sexe; cette idée le tue, et il jure de nouveau que Bazine ne +sortira de la roche sombre que pour marcher au temple. Théobard lui +observe qu'avec un aussi grand caractère, une ame si élevée, si +fière, les moyens violens sont mal sûrs; que Bazine rougiroit de +leur céder, qu'elle se fait un devoir même de leur résister... Eh +bien! dit le roi, retourne à la roche sombre la nuit prochaine; dis +à l'ingrate que cette roche abandonnée ne peut être connue, qu'aucun +mortel ne sauroit y parvenir, qu'elle ne peut espérer aucun secours, +que si elle persiste plus long-tems, je te défendrai, à toi-même, +d'y pénétrer; enfin, annonce à la rebelle que les jours de Childéric +sont dans mes mains. Que dites-vous, interrompit Théobard? les jours +d'un roi qui s'est confié à vous, qui vous a sauvé la vie!--Ceux +d'un rival.--Du vainqueur des Vandales!--D'un rival, te dis-je, et +c'en est assez! Je connois ton coeur, tes vertus; je te pardonne un +zèle indiscret, mais toujours sincère: adieu; vas trouver demain cet +objet de haine et d'amour, et reviens; ta réponse sera plus +importante qu'elle ne le croit elle-même. A ces mots, Bazin +s'éloigna, Théobard sortit quelques momens après. Tout ce qu'a +entendu Eginard le glace d'épouvante; les jours de son maître sont +menacés. A cette seule idée, il va franchir la fenêtre, et voler le +lui annoncer: mais Bazine, captive dans la roche sombre, demande +aussi les soins d'Eginard, et Berthilie, sans doute, connoît cette +prison inaccessible. Qu'alloit-il faire? Que son zèle étoit +imprudent, inconsidéré! il va donc attendre avec une impatience!... +ah! bien vive et bien naturelle!... Que d'instans s'écoulent, et +qu'ils sont longs! Le murmure du vent, un léger bruit, tout lui +apporte une heureuse espérance; cent fois trompé, il s'abuse encore. +Que son sang parcourt rapidement ses veines! il croit la nuit près +de finir; elle commence à peine, et il redoute déjà l'aurore. Quel +feu l'agite!... il brûle, languit et se consume... Mais un pas léger +comme le murmure du zéphir, agite foiblement ces lieux; une main +furtive entr'ouvre doucement plusieurs portes; ce bruit charmant +approche; l'oreille attentive d'un amant peut seule l'entendre; +l'air se remplit tout-à-coup du parfum des roses, il annonce +Berthilie. Eginard respire avec délice cet air embaumé d'amour; +quelle ivresse il porte à son coeur et à ses sens! Cependant +Berthilie s'arrête, la pudeur ralentit encore sa marche déjà si +timide; elle n'ose avancer. Eginard, à genoux, l'appelle à voix +basse; elle chancelle, et peut à peine respirer. Viens à moi, lui +disoit-il, viens, ô ma bien-aimée! que crains-tu? Ah! je ne suis +point un ravisseur; n'es-tu pas maîtresse de ton sort et du mien? +Ton innocence n'est-elle pas pour moi ta plus belle parure, mon +trésor comme le tien? O rose du matin, et non encore épanouie! +approche, ne redoute pas celui qui t'aime; je te jure, sur mon épée, +de te respecter autant que je t'adore. Ces mots rassurèrent +l'innocente créature; elle avança d'un pas lent, et pouvant à peine +se soutenir, elle tomba sur un siége à demi-évanouie. Eginard étoit +à ses genoux, aussi ému, aussi tremblant qu'elle-même; il demeura +long-tems muet et ravi de son bonheur. Passant ses bras autour de la +taille charmante de sa douce amie, il l'attiroit foiblement à lui, +il respiroit son haleine parfumée: il étoit heureux, et tous deux +jouissoient de cette félicité qui ne coûte ni pleurs à l'innocence, +ni remords à celui qui ose la séduire. Une si belle nuit devoit +s'écouler rapidement, et néanmoins ceux à qui elle étoit si chère, +en offroient le partage à l'amitié. Sans cesser de sentir leur +bonheur, ils ne s'occupent que des illustres amans, dont ils +plaignent les infortunes; mais Berthilie rassure Eginard sur les +jours de Childéric. Théobard en répond, puisqu'il sait qu'ils sont +menacés; sa vertu veille. Que Berthilie aime à louer ainsi son père, +à faire passer dans le coeur de son amant une partie de l'admiration +et de la tendresse qu'elle a pour lui! Amans purs et délicats, qui +dans le premier de vos rendez-vous, songez à l'amitié, et parlez +ainsi d'un père, ah! que vous méritez d'être heureux! vous l'êtes en +effet, rien n'altère votre bonheur. Berthilie ignore où est la roche +sombre; jamais elle n'en entendit parler; mais elle se promet +d'interroger Théobard dès le lendemain; elle se jettera à ses pieds, +aura recours aux larmes; enfin, n'épargnera rien pour tout +découvrir: la nuit suivante, dans le même lieu, à la même heure, +Eginard viendra prendre ses instructions. Déjà l'aurore doroit +l'horison, il fallut promptement se séparer. Eginard demande le +bouquet de rose qui lui avoit annoncé sa bien-aimée, il le reçut, +baisa avec transport la main qui le lui donnoit, et soupira... +Pourquoi ce soupir, jeune amant? ah! jouissez sans regret de vos +sacrifices. Encore un dernier effort, et il est dans le jardin; +mais les portes du palais sont encore fermées, il s'enfonce dans le +bosquet en attendant le réveil des gardiens. Là, il erre quelques +instants, s'approche du banc de gazon et de la fontaine qui lui +retracent de si doux souvenirs; admire l'éclat de l'aurore, les +lumineux progrès du jour. Qu'il est heureux! Son ame se livre à tout +le charme d'un mutuel amour. Que Berthilie est belle, modeste, +timide et sensible! combien il s'applaudit de l'avoir laissée calme, +heureuse! Le coeur pur d'Eginard s'épanouit, il respire l'air +parfumé du matin, sourit au jour qui l'éclaire; il lui semble qu'à +son approche, toute la nature s'embellit et l'accueille. O +jouissance de la vertu! vous seule êtes sans mélange. + +Mais le laborieux matin a déjà marqué l'heure du travail; on entend +de tous côtés son bruyant signal; Eginard quitte les frais ombrages, +et vole auprès de son maître, à qui il porte ses espérances et ses +alarmes. Il lui remet ces tablettes chéries; le roi les reçut avec +l'empressement de l'amour, et n'écouta Eginard qu'après les avoir +relues cent fois: il ne craint pas pour lui les menaces de Bazin, +mais c'est pour ce qu'il aime que Childéric frémit... Elle est +captive, hélas! et c'est lui qui attire sur elle ce redoutable +courroux; sans sa fatale présence, elle vivroit encore heureuse et +paisible; elle eût accepté sans effort cette main qui aujourd'hui +l'opprime; reine adorée, elle feroit le bonheur des peuples soumis à +ses lois! Ah! pourquoi a-t-il répandu sur elle une partie de ses +malheurs? Que peut-il faire? comment la secourir, la délivrer? dans +quel asile digne d'elle pourroit-il la conduire? Son désespoir est à +son comble: Eginard le calme cependant en lui répétant qu'il saura +découvrir la roche sombre. Mais Eginard ne parle ni de l'heure, ni +du lieu où il a vu, où il reverra Berthilie; présente, absente, il +la respecte également. Dans ce temps-là on étoit discret, le bonheur +suffisoit à l'amour; plaire étoit un triomphe égal entre les amans, +et cette douce gloire se partageoit comme le plaisir. On rougissoit +ensemble d'une faute commise de moitié; on n'accusoit pas un seul +des coupables, encore moins le plus tendre, le plus délicat, le plus +foible, celui qui, toujours attaqué, avoit à se défendre et de +lui-même, et d'un objet aimé... Il y avoit bien à cela un peu de +justice: cependant ne nous plaignons pas; si les hommes n'avoient +pas reconnu que nous leur sommes supérieures, ils ne nous auroient +pas donné tant de devoirs à remplir; n'accusons point d'exigence ce +qui est sans doute un hommage. + +Déjà l'heure fortunée qui doit réunir Eginard et Berthilie, +s'approche et va briller pour ces amans heureux. La modeste fille de +Théobard, moins inquiète que la dernière nuit, attend avec plus +d'impatience; elle désire davantage celui dont elle ne craint plus +rien; l'effroi ne partage plus son coeur, il se livre entièrement au +bonheur. Ils sont encore dans cette paisible retraite; ils se +retrouvent moins tremblans et plus satisfaits; ils causent ensemble, +et se livrent à ce doux parler d'amour, qui rassemble tous +les souvenirs délicieux et prévoit tous les plaisirs. Ils +s'entretiennent long-tems du premier jour où ils s'étoient vus; +c'étoit un bien beau jour que celui-là! puis d'un autre non moins +important, de la chasse,... du bouquet donné... On se gronda un peu, +car Berthilie avoit été coquette, et l'aimable Eginard long-tems +incertain. Il avoua que jusqu'à ce jour il avoit été léger, +inconstant même; à présent le voilà fixé pour toujours. Berthilie le +crut sans peine; elle en disoit autant, et sentoit qu'elle disoit +vrai. Les peines passées devinrent de nouveaux titres au bonheur, et +le tems s'envola cette nuit encore plus vîte que la nuit dernière. +Mais Bazine, mais Childéric ne sont pas oubliés; Berthilie s'est +jetée aux pieds de son père et l'a conjuré de la conduire à la roche +sombre, où elle sait qu'est renfermée son amie. Théobard lui a +répondu qu'il a fait serment de ne pas découvrir le lieu où elle est +située, et que la crainte seule que la garde de cette illustre +infortunée ne fut confiée à un autre, avoit pu le décider à le +prononcer; mais qu'enchaîné par un serment, il ne pouvoit plus lui +rien confier; Berthilie alors avoit cessé une prière inutile, et +donné un libre cours à ses larmes. Théobard, ému de sa douleur et +pour la calmer, lui avoit offert de se charger de porter à la +princesse tout ce qu'elle voudroit lui envoyer, et lui avoit dit de +tenir ses commissions prêtes pour le lendemain au soir. Je n'y vais +pas seul, avoit-il ajouté: le roi, depuis qu'il m'a confié un secret +qu'il sait que je désapprouve, craint mon zèle pour la fille +d'Humfroi. Je suis si fidèlement observé, que mes pas sont tous +suivis. Cette défiance devroit peut-être me dégager d'une partie de +mes sermens, si Théobard croyoit que quelque chose pût en dégager. +Vous voyez, dit alors Berthilie, qu'il n'est aucun moyen d'obtenir +de mon père un tel aveu; mais puisque nous sommes instruits du +moment qu'il doit prendre pour aller à la roche, il est facile de +suivre ses pas, quoique je pense qu'il doive être à cheval; mais en +mesurant votre marche sur la sienne, il doit être facile de ne pas +être découvert. Alors Berthilie indiqua à Eginard l'endroit où il +devoit se cacher et attendre, lui recommanda la plus grande +prudence, dans la crainte que les gens dont Théobard seroit +accompagné, ne vinssent à le découvrir; l'engagea à se pourvoir de +quelques provisions en cas qu'il vînt à s'égarer; lui recommanda de +nouveau la prudence, tant pour lui que pour son père, qu'il +exposeroit comme lui. Un premier et délicieux baiser scella leurs +adieux... Il tourna entièrement la tête d'Eginard, qui s'enfuit +précipitamment, en se promettant de ne plus en cueillir de pareil. +Berthilie n'avoit pas même l'idée du désordre qu'elle venoit de +causer, du danger qu'elle avoit couru, elle alla retrouver sur sa +couche virginale un doux sommeil, d'heureux songes, un réveil pur et +animé comme sa pensée. + +Eginard crut devoir cacher son projet à son roi; ce seroit lui qui +voudroit l'exécuter, et ces dangers qui n'effraient point le +guerrier pour lui-même, le frappent tous lorsqu'il s'agit de son +maître; cependant il lui a promis de l'instruire de ce qu'il auroit +découvert, il ne sait pas feindre.... Le roi devineroit le mensonge +sur son front humilié; que doit-il faire? Il évitera Childéric, et +passera le jour entier loin de lui.... Il a exécuté ce projet, et +déjà il attend Théobard: à peine s'est-il écoulé quelques instans, +que le bruit de plusieurs chevaux le lui annonce; l'obscurité ne lui +permet pas de le reconnoître, mais il caresse son cheval du geste et +de la voix; Eginard est sûr de ne pas s'être trompé; il suit de loin +les cavaliers, règle ses pas sur les leurs, et guidé par le bruit +des chevaux, ne craint point de se perdre, quoiqu'il demeure en +arrière. Après une marche assez longue, le bruit qui lui sert à se +conduire cesse tout-à-coup; il s'arrête, écoute, cherche, ne voit ni +n'entend plus rien.... Que sont-ils devenus? Eginard s'avance +lentement, écoute de nouveau, il croit entendre au loin hennir les +chevaux, il marche encore, et se trouve au milieu d'un bois... Voilà +sans doute ce qui est cause du silence qui tout-à-coup lui a fait +perdre ses guides; les chevaux, en marchant sur l'herbe, n'ont pu +être entendus, et lui-même maintenant ne sait quelle route il doit +tenir; des branches l'arrêtent à chaque pas, l'épaisseur du +feuillage ajoute à l'obscurité: que doit-il faire? retourner!.... Il +ne sait s'il pourra seulement reconnoître sa route, la continuer, +c'est peut-être s'égarer: attendre le jour, dans un bois inconnu, et +par une nuit si profonde.... Voilà pourtant ce qu'Eginard a de mieux +à faire; il s'y décide, et attachant son cheval à un arbre, il se +couche sur le gazon, et s'afflige de n'avoir pas mieux réussi dans +ses recherches; pour se consoler, il pense à Berthilie; un amant +n'est jamais seul, il retrouve dans son coeur l'objet qu'il aime, le +bonheur, l'amour et l'espérance. O momens! les seuls vraiment +heureux de la vie, où tout est charme autour de nous, comme dans +nous-même, en jouir est la vraie félicité, s'en souvenir embellit +encore nos pensées: ce n'est plus le soleil dans tout son éclat, +mais c'est encore ce couchant moins dévorant et plus doux, qui nous +flatte sans nous consumer.... + +En pensant à Berthilie, en se disant qu'il l'adore, tout-à-coup +Eginard se rappela Grislidis; ce souvenir l'attrista, il se reprocha +les chagrins que sans doute lui causoit son inconstance. Jamais +pourtant, se disoit-il, il ne l'avoit aimée comme il aimoit +Berthilie; il n'avoit alors qu'une fantaisie, qu'un goût; à présent +c'est une passion, une vraie passion.... Grislidis m'aimoit, +disoit-il, elle étoit douce et sensible; mais elle n'avoit pas cette +piquante étourderie, cet air coquet et léger qui plaisent à mon +imagination. Grislidis, toujours tendre, toujours la même, ne me +faisoit jamais trembler pour mon bonheur; étrange caprice de mon +coeur! il veut craindre, afin d'être rassuré; il veut du tourment +pour mieux sentir le bonheur. Ah! Grislidis, simple et bonne +Grislidis, oublie un ingrat! qu'il ne te coûte pas un soupir, car +hélas! il ne peut t'aimer, son coeur s'est donné pour toujours; oui, +pour toujours! répéta-t-il, comme pour s'en assurer lui-même. + +Tandis qu'Eginard s'occupe aussi heureusement, Théobard est parvenu +à la roche sombre; il n'avoit pas revu la princesse depuis son +dernier entretien avec le roi, celui qu'Eginard avoit entendu; ce +qu'il avoit à annoncer à Bazine l'affligeoit; il la trouva si belle, +si paisible et si touchante, que son courage l'abandonna; il resta +muet et interdit. Quelle triste nouvelle venez-nous donc m'annoncer, +Théobard, lui dit la princesse? je vous trouve l'air agité.--Je +n'ai, répondit-il, rien à vous apprendre, car vous devinez bien que +Bazin s'irrite de votre résistance, et vous n'avez pas oublié que +votre liberté est dans vos mains... A ces mots Théobard se jeta aux +genoux de la princesse, et il la conjura d'avoir pitié d'elle-même, +lui répéta que braver un monarque puissant, à qui elle ne pouvoit +plus échapper, c'étoit exposer sa vie même et celle de son amant; +employa pour l'attendrir larmes, prières, lui représenta combien son +règne seroit cher au peuple, aux infortunés, lui nomma Berthilie, +enfin lui-même. La princesse, émue par les preuves si répétées d'un +attachement sincère, crut devoir y répondre par sa confiance, et +avoua à Théobard le meurtre de son père, lui fit voir les tablettes +qui contenoient ses dernières volontés, lui montra la chaîne, dont +de fratricides mains avoient chargé son roi, et demanda alors à +Théobard si Bazine devoit être le prix d'un tel crime.... Le +vertueux chef du conseil, glacé d'horreur à ce récit, sembloit +anéanti.... Après un long silence, il s'écria: O dieux! ne permettez +pas ce fatal hymen. Puis se jetant à genoux, baisant avec amour et +respect la chaîne qu'avoit porté Humfroi.... Fers augustes, dit-il, +je jure par vous, et par l'ombre sacrée que j'invoque, de servir à +jamais la princesse Bazine, de lui obéir, de conserver ses jours, de +la délivrer au péril même de ma vie. Alors se relevant, il conjura +la princesse de lui donner ses ordres. Elle lui répondit que son +intention étoit d'abord de consulter Hirman; elle alloit entrer dans +de plus grands détails, lorsque les deux muets qui avoient +accompagné Théobard, et qui d'ordinaire restoient au pied de la +roche, entrèrent pour lui faire signe qu'il étoit l'heure de se +retirer; comme ils restoient à l'attendre, il fut contraint de +sortir sans autres instructions, mais se promettant de venir bientôt +en reprendre de nouvelles. Bazine et Eusèbe, qui comptoient sur son +zèle, eurent un moment d'espérance, qui bientôt fut suivi d'un +plaisir plus vif et plus inattendu. Théobard reprenoit lentement le +chemin du bois, consterné de ce qu'il venoit d'apprendre, et +cherchant dans sa pensée comment il pourroit délivrer la fille de +son légitime souverain, dans quel lieu il pourroit la conduire, +comment il échapperoit lui-même aux yeux observateurs dont il étoit +sans cesse environné. Eginard, averti de son approche, s'étoit +enfoncé dans le bois, observoit sa marche qu'éclairoient foiblement +les premiers rayons du jour, et se promettoit de suivre le chemin +par lequel il le voyoit venir, et d'examiner la trace que +laisseroient les pieds des chevaux. A peine eût-il vu s'éloigner les +cavaliers, et se fut-il assuré qu'il ne pouvoit en être aperçu, que +prenant son cheval par la bride, et marchant avec précaution, il +continua sa route jusqu'à la lisière du bois; là, il s'arrêta, +étonné du spectacle qui s'offroit à sa vue; un chemin rude et +rocailleux conduisoit au milieu de rochers informes et déserts.... +C'est là sans doute que la barbarie a plongé sa douce et belle +victime. Eginard s'avance, un silence affreux règne autour de lui, +rien n'annonce qu'un être vivant puisse habiter ce séjour +horrible.... la trace des chevaux n'a pu s'imprimer sur les pierres +et les cailloux qui couvrent ces lieux. Eginard jette de grands cris +que répètent au loin le creux des cavernes: il avance, monte, +redescend, gravit, interroge la sauvage nature, qui refuse de lui +répondre. Las d'une recherche inutile et désespérante, attiré par le +bruit d'un torrent, il tourne ces roches silencieuses, et va se +reposer près de l'onde agitée; là, il s'assied, considère les objets +inanimés et terribles qui l'entourent, admire l'aspect sauvage de +ces monts, que l'industrie humaine n'a point essayé d'adoucir: puis +étendant ses bras vers les flots tumultueux, il s'écria: O divinités +de ces lieux sauvages! hamadryades solitaires, nayades courroucées, +écoutez-moi, venez et daignez m'ouvrir le sein de vos roches +inaccessibles; enseignez à un sujet fidèle où il doit porter ses +pas, inspirez-moi.... Eginard eut recours aux provisions qu'il avoit +apportées, et fatigué, il se reposa sur le sable au bord de l'onde +jaillissante; mais bientôt il promena de nouveau ses regards. Les +derniers rayons du soleil couchant donnoient sur un buisson qui +croissoit au pied d'un de ces énormes rochers, et faisoient briller +comme un point lumineux un objet dont Eginard ne distinguoit pas la +forme; tout intéresse quand un grand sentiment anime, un léger +indice peut conduire à une importante découverte; Eginard s'approcha +du buisson, en retira l'objet dont la vue l'avoit frappé, et +reconnut, avec la plus vive joie, la bague qu'il avoit remise à la +princesse de la part de Childéric, lorsqu'il partit pour combattre +les Vandales. Cette rencontre terminoit presque ses incertitudes; +c'est là sans doute, c'est dans cette roche que gémit l'infortunée; +c'est là qu'il doit s'arrêter. Plein d'une heureuse confiance, il +examine de nouveau la roche immense, essaie de la gravir; elle est +haute et glissante, mais plusieurs saillies offrent un appui, et +diverses plantes sauvages qui croissent dans les fentes du rocher, +lui prêtent un flexible soutien.... Mais tout-à-coup son oreille est +frappée des sons d'une lyre, ils s'échappent du sein même de la +roche, ils lui indiquent une ouverture élevée, qu'il n'avoit point +aperçue, et que dérobent aux regards les pampres qui la recouvrent +de leurs festons légers. Une voix mélodieuse, qu'Eginard reconnoît +avec transport, mêle ses sons enchanteurs à ceux de l'instrument +sonore, et suivant cette douce harmonie qui le guide si +heureusement, il parvient à l'ouverture. Telles étoient les paroles +que chantoit Bazine. + + + LA ROCHE SOMBRE. + + ROMANCE. + + Fille des dieux, ô divine harmonie! + Calme mes maux, viens adoucir mes fers; + De tes accords, la tendre mélodie, + Peut seule, hélas! embellir ces déserts. + Triste et captive en cette sombre enceinte, + Où m'enferma la jalouse fureur, + Lorsque j'unis des accens à ma plainte, + Mes tourmens ont moins de rigueur. + + Tyran cruel, assassin de mon père, + Viens, apparois au fond de ce rocher; + Mais tu frémis, son ombre tutélaire, + De ce séjour me défend d'approcher. + J'y suis du moins sous sa garde terrible, + Je ne crains point ton aspect odieux, + Et ce rocher pour moi n'est plus horrible, + Puisqu'il me dérobe à tes yeux. + + Et toi, héros! à blonde chevelure, + A l'oeil d'azur, au front majestueux, + Qui te dira ma touchante aventure? + Qui t'apprendra le chemin de ces lieux? + Ah! bien plutôt, modère ta vaillance, + Crains un jaloux: crois moi, brave guerrier, + Pour le héros qui manque de prudence, + L'avenir n'a point de laurier. + +Ainsi chanta la princesse, et Eginard arrivoit à l'ouverture de la +roche comme elle finissoit de chanter; il avoit avec effort saisi +les pampres qui flottoient au-dessus, et un pied appuyé sur une +saillie, l'autre retenu à une plante sauvage, suspendu sur des +pierres amoncelées, un geste, un mouvement pouvoient lui coûter la +vie et le précipiter dans le torrent; mais Eginard oublie le danger; +pour ne pas effrayer la princesse, il l'appelle plusieurs fois avant +de passer sa tête à l'ouverture. A peine la belle captive a-t-elle +reconnu sa voix, qu'elle s'écria: Eginard, quel dieu bienfaisant +vous envoie? Mais alarmée du danger qu'il court, Bazine prend son +voile et celui d'Eusèbe, et les attachant fortement au barreau de +fer qui traverse l'ouverture du rocher, elle lui offre ainsi un +soutien qui ne peut céder, et ne blesse point ses mains. Satisfaite +et tranquillisée, Bazine s'informe de tout ce qui l'intéresse. La +princesse, depuis quelques jours, fatiguée de l'air épais de sa +caverne, avoit rassemblé plusieurs meubles sous l'espèce de fenêtre +pratiquée dans la hauteur du roc, et s'élevant ainsi jusqu'à +l'ouverture, elle respiroit un air plus frais, et chantoit avec plus +de plaisir; c'est à ce stratagème qu'Eginard devoit le bonheur de +l'avoir entendue, car les sons de sa voix se seroient perdus dans +l'intérieur de la roche: il lui dut aussi le plaisir de la voir et +un entretien facile; il lui remit la bague chérie dont elle +déploroit la perte; elle s'étoit échappée de ses doigts, lorsqu'elle +écartoit les pampres qui lui déroboient le jour. Bazine, en échange, +fit présent à Eginard d'un bracelet des cheveux de Berthilie... +C'est en attendant, lui dit-elle avec grâce, que la main qui vous +l'offre puisse un jour vous faire un présent plus doux... Eginard +entendit ce que ces paroles lui permettoient d'espérer; sa +reconnoissance égala son bonheur. Bazine le chargea de dire au roi +qu'elle l'attendoit le lendemain. La lune devoit reparoître après sa +périodique absence; aux premiers rayons du plus pur des astres, +Childéric, suivi d'Eginard, devoit partir du palais, et se rendre à +la roche. Après être convenus ainsi de leurs faits, la princesse, +instruite de tout ce qui regardoit son amant et sa chère Berthilie, +congédia Eginard, qui, dans l'obscurité, eut peine à retrouver sa +route; cependant il arriva à Erfort avant le jour: ayant trouvé les +gardiens des portes encore levés, il se précipita chez son maître, +qui, tourmenté de sa longue absence, devina sur son visage une +partie de son bonheur. Le récit qu'il fit au roi remplit son coeur +d'espérance et de tristesse; il auroit voulu voler à l'instant même +à la caverne; mais Eginard est fatigué, Bazine a fixé l'heure... Il +faut, malgré lui, que Childéric modère une si juste et si vive +impatience: tandis que son fidèle ami va se reposer, livré à ses +pensées, Childéric ne songe qu'au lendemain, ses voeux pressent le +tems rapide. + +Eginard, jeune, vif, amoureux, ne dormit pas long-tems; déjà levé, +il parcouroit le jardin, et regardoit avec amour, désirs, +reconnoissance, cette fenêtre chérie que le jour lui défend +d'approcher. Ah! combien il accuse ce jour si pur et si beau! En +vain il murmure, en vain il pense qu'il ne sera pas mieux traité par +la nuit qui doit succéder à cet éclat importun, il suivra Childéric, +et les amans ont trop de choses à se dire pour qu'il espère un +prompt retour. Eginard s'afflige sérieusement, car il y a un siècle +qu'il n'a vu Berthilie, et il lui semble qu'il doit s'en écouler +mille avant qu'il ne puisse la revoir. Mais l'amour, touché +peut-être de la vérité de ses regrets, conduisit celle qui en étoit +l'objet vers cette fenêtre bienfaitrice; elle avoit vu son amant, et +avoit joui de l'impatience qui l'agitoit; elle crut lui en devoir la +récompense et parut à ses yeux. Cependant elle devine à quelques +signes, au bracelet sur-tout qu'il lui montra de loin, et qu'elle +reconnut, qu'il lui apportoit des nouvelles de la princesse; cédant +à l'amitié, rassurée par le sentiment pur qui la conduit, Berthilie +descendit dans le jardin, et feignit de cueillir des fleurs; mais +distraite, elle prenoit sans choix le muguet ou la pensée; Berthilie +même alloit dérober au gazon la marguerite inodore qu'Eginard venoit +d'apercevoir; leurs mains se rencontrèrent près de la modeste fleur; +il étoit bien naturel qu'Eginard préférât la main de Berthilie à la +marguerite sauvage, qu'il la pressât avec tendresse, et que son amie +la lui abandonnât quelques instans. On peut nous observer, dit-elle, +hâtez-vous, donnez-moi des nouvelles de la princesse. Eginard +s'empressa de la satisfaire, lui montra le présent qu'il avoit reçu, +l'entretint de l'espoir plus doux encore dont Bazine avoit flatté +son amour, lui dépeignit son asile, le chemin qui y conduisoit, et +enfin lui fit part du rendez-vous du soir. Berthilie, rassurée sur +son amie, heureuse de connoître sa retraite, charmée du zèle et des +succès de son amant, se retira pour ne donner aucun soupçon. +Eginard, qui n'osoit la suivre, s'enfonça dans le bocage, se livrant +aux douces pensées de l'amour. Mais il fut bientôt arraché à ses +aimables rêveries, par l'ordre qu'il reçut de se rendre promptement +près de Childéric, qui le faisoit chercher depuis long-tems; il se +hâta d'obéir, et sa surprise égala sa joie, lorsqu'il aperçut Ulric, +son père, son frère Valamir, et qu'il se trouva dans leurs bras. +Childéric mit le comble à son ivresse, en lui montrant réunies les +deux moitiés de la pièce d'or, heureux signal de sa gloire et de sa +puissance. Eginard voulut se jeter à ses pieds, le roi l'arrêta, et +lui prenant la main, ainsi qu'à Ulric: Amis de mes disgrâces, leur +dit-il, soyez encore ceux de ma fortune. Mais, ajouta-t-il, ton +arrivée a interrompu le récit des évènemens mémorables auxquels je +dois mon retour; si Ulric veut le recommencer pour toi, nous sommes +prêts à l'écouter. A peine, dit le brave, Egidius étoit-il sur le +trône, qu'il en écarta tous ceux qu'il savoit vous être attachés; +dépouillés de leurs biens, de leurs emplois, persécutés, le soupçon +et la vengeance planoient sur leurs têtes; désignés par Egésippe, +ils étoient aussitôt sacrifiés; néanmoins leur fidélité fut toujours +inébranlable. Valérius, odieux aux Francs, fut nommé premier +ministre et favori du nouveau roi; le conseil ne se composa que des +seuls romains; tous les postes leur furent confiés, l'ancien fisc de +Rome fut rétabli, nos druides calomniés, nos temples déserts, nos +sacrifices interdits; enfin, on n'osoit plus nommer ses dieux ni son +roi; la crainte étouffoit le murmure; un avilissant esclavage +détruisoit jusqu'à l'indomptable courage d'une nation entière. +Viomade avoit reparu; Egidius, pour se l'attacher, lui rendit ses +biens, et lui offrit de reprendre sa place au conseil; il la refusa. +Il vouloit vous servir sans s'avilir par une trahison, et préféra le +simple rang qui lui laissoit sa liberté: il en profita pour voir +secrètement ceux qui vous étoient restés fidèles; leur nombre étoit +grand; il nous distribua dans toutes les villes; partout nous +trouvâmes l'effroi, le remord, la douleur; partout le nom des +Romains étoit odieux. Assuré de l'armée, Viomade la convoqua, et lui +adressa ce discours: + +«La renommée nous apprend l'heureux changement qui s'est fait dans +Childéric: combien il s'est formé à l'école du malheur! combien il +en a médité les grandes leçons! Où est-il? pourquoi nous sommes-nous +séparés de lui? Si notre faute est grande, couvrons-la d'un repentir +plus grand encore; vengeons-nous de nos ennemis, chassons ces +maîtres étrangers, ramenons celui qui seul doit régner sur la +France, et nous lui arracherons sans peine le pardon de tous nos +crimes.»[2] + + [2] Ces paroles sont telles que Viomade les prononça. + +Ce discours fit sur tous les coeurs une impression profonde: le +remords, la crainte, la vengeance se réunirent pour vous rappeler; +tous vos sujets aujourd'hui s'empressent de voler au-devant de vous +pour vous demander l'oubli du passé; ils se félicitent déjà de votre +retour. Viomade les réunit à Bar, et c'est là qu'il nous attend: +hâtons-nous de nous y rendre, partons sans délai; ne laissons pas à +Egidius le tems de revenir de sa surprise, et d'appeler encore +l'étranger à son secours; tombons sur l'ennemi étonné, brisons +encore une fois les fers de l'orgueilleuse Rome. Ainsi parla Ulric. +Le roi admire ce noble courage que les années n'ont pas altéré; il +brille dans son geste animé, sur sa physionomie guerrière, dans son +maintien noble et fier: déjà Childéric voudroit voler vers ce peuple +dont le retour le touche, vers cet ami dont le zèle prudent et +infatigable l'emporte encore sur sa destinée; mais un intérêt bien +cher l'arrête..... Bazine, Bazine si aimée, si digne de l'être, +captive et malheureuse, réclame aussi ses soins et son bras.... Il +la verra, il lui confiera sa destinée; il connoît sa vertu, il sait +que la belle princesse n'exigera rien dont la gloire ait à se +plaindre. En attendant l'heure de se rendre au conseil de Bazin, +Childéric s'entretient avec ses braves; il leur parle de Viomade, +les interroge sur les forces que peut opposer encore Egidius, sur la +prochaine arrivée de ses autres braves; il apprend qu'ils sont aux +environs d'Eisnach, à une journée et demie d'Erfort. Instruit de +tout ce qui le touche, le roi se rend au conseil, suivi d'Ulric et +de ses fils, qu'il présenta d'abord au monarque; il remercia le roi +dans les termes les plus nobles et les plus touchans, de l'honorable +hospitalité qu'il avoit reçue dans ses états, jura de ne l'oublier +jamais, et lui annonça, ainsi qu'au conseil, le retour de son peuple +vers lui, son prochain départ. Mes braves, dit-il, m'attendent à +Eisnach, et mon armée entière à Bar-sur-Aube. Tandis qu'il parloit, +Bazin, pâle et les yeux étincelans de fureur, contenoit à peine les +mouvemens de rage qui le dévoroient; mais, reprenant tout-à-coup un +air calme et ouvert, il témoigna au roi des Francs une feinte +satisfaction, le félicita, lui offrit ses services, et dissimula; +mais Théobard, dont il évitoit en vain les regards, avoit lu ses +projets dans son désordre et dans ce calme trompeur. C'étoit déjà +l'heure du repas, et Bazin affecta une grande gaîté, une grande +liberté d'esprit; Childéric y fut trompé, et sans les malheurs de la +princesse, il eût aimé le monarque qui partageoit si franchement son +bonheur. Berthilie, assise à table près d'Ulric, avoit pour lui ces +soins aimables qui flattent la vieillesse et lui rendent encore un +beau jour; elle remplissoit des meilleurs vins la coupe souvent +vidée du brave; il sourioit à des soins dont il devinoit la cause; +un regard d'Eginard, la vive rougeur de Berthilie, lui avoient +appris en un moment le secret de ces deux coeurs, prêts à s'épancher +dans le sien, et Ulric traitoit déjà en fille chérie celle qui en +secret le nommoit son père. Valamir la trouvoit plus jolie que +toutes les autres dames, qui cependant s'occupoient de lui; il le +disoit à Eginard, à Eginard, heureux des éloges que son frère +prodiguoit à son amie, et du consentement qu'il lisoit dans le +sourire de son père! Sa joie, son bonheur ne sont même plus +troublés. Grislidis n'a pas été plus constante; tandis qu'il se +reprochoit ses larmes, elle unissoit à jamais son sort au jeune +Amblar. Dans ce tems-là, on mouroit quelquefois d'amour; c'est bien +ce qu'il y a de mieux à faire; quelquefois pourtant on se consoloit, +même, et quoique rarement, on changeoit aussi; voilà ce que l'on a +peine à croire aujourd'hui: on aime presque autant ce qui n'est +plus, que ce qui n'est pas encore; la mémoire est reconnoissante, le +désir embellit tout, les yeux sont toujours mécontens et sévères. +Ah! soyons plus vrais, plus sages, et nous serons plus heureux! Tout +n'est peut-être pas mieux qu'au bon vieux tems si regretté, mais +rien n'est plus mal, et le présent dont nous jouissons vaut mieux +que le passé fini pour nous, et que cet avenir imaginaire auquel +nous n'atteindrons peut-être jamais. + +Bazin, cédant à une impatience qu'il s'efforce vainement de +dissimuler, hâte la fin du repas et sort de la salle; Théobard le +suit au bout de quelques momens; Eginard, moins contraint, s'est +rapproché de Berthilie; l'infortunée en avoit besoin; elle sait, +hélas! qu'ils vont partir, et l'absence déchire déjà ce coeur trop +tendre; son amant la rassure par mille projets enchanteurs, par le +serment d'aimer toujours, ce serment que l'on trahit souvent, mais +que l'on prononce de si bonne foi. Dès que l'on aime, on est si +loin de croire le changement possible! Berthilie espère: peut-on +dire ce que l'on ne pense pas, exprimer si tendrement ce que l'on ne +sent point, changer d'amour? L'heureuse inexpérience de Berthilie +lui épargne bien des maux, et son amant essuie les pleurs qu'il a +fait répandre. + +FIN DU LIVRE SEIZIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE DIX-SEPTIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE DIX-SEPTIÈME. + + Childéric retrouve Bazine, il ne peut la délivrer sans le secours + d'Hirman. Leur entretien est interrompu par l'arrivée de + Berthilie; elle annonce que si Childéric rentre dans le palais + il y sera assassiné par ordre du roi de Thuringe. Bazine exige + qu'il parte sur l'heure, qu'il laisse Eginard caché chez Taber, + époux d'Eusèbe. Childéric refuse de l'abandonner. Bazine + l'exige; ils se séparent. Berthilie revient chez son père, à + qui elle annonce que Childéric est sauvé. Bazin, qui a ordonné + l'assassinat de Childéric, est blessé par ceux qu'il a apostés. + Furieux, il ordonne que la roche sombre soit entourée d'une + garde nombreuse. Il fait venir Théobard, qu'il menace, apprend + que Childéric est déjà réuni à ses braves, et se livre à une + fureur immodérée, qui augmente ses maux. + + + + +LIVRE DIX-SEPTIÈME. + + +A peine les rayons argentés de l'astre des nuits éclairoient-ils +foiblement les cieux, que Childéric, plein d'une amoureuse +impatience, voloit vers la roche sombre; Eginard le devançoit, Ulric +et Valamir suivoient ses pas. Ils ont déjà franchi les bois, déjà +l'asile affreux qui renferme la belle et illustre captive, offre aux +yeux du roi sa masse terrible et ses sauvages entours; Eginard place +son frère à l'entrée du bois, son père au pied de la roche, pour +prévenir en cas de surprise, et conduisant son maître du côté du +torrent, il lui montre l'ouverture, à laquelle un long voile voltige +attaché. Il veut monter le premier enseigner au roi la pierre +saillante, la pampre flexible; Childéric, plus prompt, plus agile, +plus impatient, s'élance, gravit, parvient, saisit le voile et +aperçoit déjà Bazine. Quel moment! et qui pourroit le peindre! +Amour! ah! je n'essaierai pas de te décrire; c'est au coeur à +deviner ce qu'il n'appartient qu'au coeur de sentir. Un entretien +si tendre fut suivi de détails plus importans; ce n'étoit plus ce +roi proscrit, cherchant un asile et n'osant offrir à la beauté ses +voeux téméraires; c'est un monarque puissant, c'est le maître d'une +armée triomphante, qui vient déposer, aux pieds de celle qu'il +adore, sa couronne éclatante, et l'appeler au rang des reines. +Bazine aimoit assez Childéric pour le préférer au plus grand +souverain du monde, mais elle chérissoit sa gloire et partagea +vivement son bonheur. Cependant cette gloire est sans éclat, ce +bonheur sans charme, si le roi ne délivre à l'instant même celle +pour qui seule il respire. Bazine l'interrompt, l'instruit de tous +les crimes du roi de Thuringe, du meurtre d'Humfroi, du serment de +Théobard, des secours qu'elle en attend, des volontés de son père, +et du devoir qui lui est imposé de ne rien entreprendre sans +consulter Hirman; lui seul peut enseigner à ouvrir la caverne; et si +Théobard est absent ou retenu par son obéissance, lui seul peut lui +offrir un asile secret et inviolable, jusqu'à l'instant où +Childéric, vainqueur des Romains et paisible possesseur de son +trône, pourra la recevoir en reine, en épouse. Comment partir sans +être rassuré sur son sort, sans l'avoir délivrée des mains d'un +tyran, déjà souillé du meurtre d'un frère, et à qui un crime de plus +semble ne devoir rien coûter? Childéric offre à la princesse d'aller +à l'instant même trouver Hirman, et de revenir la délivrer. Ce +projet les occupoit tous deux, ils en discutoient les moyens, tandis +qu'Eginard, assis sur la pointe du rocher, admiroit la nuit +silencieuse, dont le bruit seul du torrent troubloit la paix +mélancolique; le feuillage jaunissant annonçoit déjà l'approche de +l'hiver, sa verdure variée, qu'éclairoit à demi la lune tremblante, +offroit un tableau touchant qui remplissoit son ame d'une douce +tristesse. Tout-à-coup un cri de Valamir interrompt sa rêverie, il a +donné le signal convenu, Ulric l'a répété, Eginard tire son épée et +s'élance; mais que devient-il, lorsqu'au lieu de l'ennemi qu'il +croit combattre, il reçoit dans ses bras Berthilie échevelée, +palpitante.--Eh quoi! c'est vous, vous que j'aime, qui, bravant la +nuit et les dangers...--Oui, oui, c'est Berthilie. Elle se tait, +respire un moment, et se rassure en s'appuyant sur le coeur de son +amant. Elle est venue seule, sans guide; elle a bravé les craintes +d'une imagination vive et les terreurs, enfans des ténèbres; rien +n'a pu la retenir. Effrayée du bruit de ses pas légers, du murmure +des vents, du frémissement du feuillage, de la branche qui touche +ses vêtemens, de son ombre, que projette au loin les rayons d'un +jour pâle et mourant, elle a franchi ces bois inconnus, sans +s'égarer, sans se reposer même; elle a couru sur ces cailloux qui +ont déchiré ses pieds délicats; elle arrive enfin, elle a senti +palpiter le coeur d'Eginard, tous ses maux sont oubliés. Cependant, +ce n'est pas lui qu'elle cherche, c'est Childéric, c'est Bazine; un +intérêt pressant l'amène; lui seul a pu donner à Berthilie tant de +force et d'audace; les momens sont chers, il faut qu'elle leur parle +à l'instant même. C'est alors qu'Eginard s'aperçoit que la roche est +escarpée, que le danger est extrême et le chemin impraticable. Il le +montre d'une main à Berthilie, lui enseigne par où il faut passer, +lui recommande la prudence, la soutient, et tremble pour la première +fois de sa vie; mais elle est adroite et légère, ses petits pieds +trouvent partout un appui, et le plus jeune rameau la soutient; +Eginard est éperdu, ils sont au sommet de la roche, et il craint +encore. Childéric aperçoit alors Berthilie; ses beaux cheveux, qui +s'étoient détachés pendant sa course rapide, flottoient en longs +anneaux sur ses épaules; son vêtement d'une blancheur éclatante, sa +taille souple et légère, les doux rayons qui éclairoient son +charmant visage, son attitude pleine de grâce, tout lui donne une +forme aérienne et céleste; on la prendroit pour la divinité +protectrice de ces lieux. Le roi s'y trompa un moment, mais il la +reconnut et la nomma. Bazine appela impatiemment son amie. Douce et +généreuse amitié, vous manquiez encore au bonheur de Bazine! à +présent elle est heureuse, et son ame s'enivre des célestes +félicités. Berthilie troubla à regret ces doux instans; mais c'étoit +un effort que l'amitié attendoit d'elle. Grand roi! dit-elle, c'est +pour vous que je suis venue, c'est pour sauver vos jours menacés; +peu de momens nous restent; écoutez-moi, et ne perdez pas un des +instans qui vous appartiennent encore. Bazine, effrayée par ces +mots, écouta avec attention; Eginard, qui s'étoit accroché à une +plante sauvage, soutenoit de l'autre main sa chère Berthilie; +Childéric, qui lui avoit cédé le voile protecteur, étoit debout près +d'elle sur une saillie du rocher; Valamir plus bas, servoit d'appui +à son frère; Ulric, au pied de la roche, étendoit ses bras vers eux +comme pour les y recevoir tous; et Diane, du haut des airs, +applaudissoit à ce tableau touchant, qu'elle se plaisoit à éclairer +de sa lumière pâle et divine. + +Prince, dit Berthilie, en s'adressant à Childéric, si vous eussiez +eu plus de défiance, si vous eussiez mieux connu Bazin, vous vous +fussiez sans peine aperçu du trouble dont il étoit dévoré, depuis +que vous lui aviez annoncé votre retour au trône, et une puissance +dont il craignoit les entreprises: mon père, plus habile à lire dans +son coeur, ne se laissa pas tromper à sa feinte satisfaction; il +suivit ses mouvemens, et ne sut pas sans inquiétude qu'il avoit +mandé Vendorix, lâche complaisant de ses fureurs. Cependant il étoit +encore loin de prévoir les excès où l'amour jaloux pouvoit +précipiter son roi; il n'apprit qu'avec une vive douleur que Bazin, +trahissant les droits de l'hospitalité, ces droits sacrés à tous les +hommes, avoit placé lui-même des muets dans votre appartement, avec +ordre de vous étouffer durant votre sommeil. Théobard aimoit trop la +vertu pour ne pas s'opposer au crime; il chérissoit trop la fille +d'Humfroi pour laisser immoler Childéric; il portoit encore à Bazin +trop d'attachement pour ne pas le servir en lui épargnant la honte +et le regret d'un attentat si horrible; mais il ne savoit comment +vous prévenir; Vendorix ne le quittoit point dès qu'il sortoit de +son appartement, et mon père voyoit que tous ses pas étoient +observés; il trembloit de n'avoir prévu qu'en vain ce crime atroce; +il étoit pâle, agité; j'osai lui en demander la cause, il hésitoit à +me la confier. Cependant, espérant que moins suspecte que lui, je +pourrois peut-être davantage, il se décida à m'ouvrir son coeur; je +frémis comme lui de votre danger, mais je lui promis de vous sauver; +il m'embrassa tendrement. Ne craignez rien, lui dis-je, ni pour +Childéric, ni pour vous, ni pour moi-même; mais permettez-moi de +vous quitter, les instans sont précieux; il y consentit. Je volai à +mon appartement; je savois que vous deviez être à la roche sombre, +Eginard m'en avoit prévenue, m'en avoit indiqué la route. Pensant +que vous deviez être sans chevaux, sans armes, et forcée de partir +sans retourner au palais, je me suis chargée, à la hâte, de mon or +et de mes bijoux, qui serviront à vous en procurer. Craignant d'être +arrêtée aux portes du palais, je me suis élancée par une fenêtre qui +donne sur la terrasse, et courant hors des jardins, j'ai suivi, sans +m'arrêter, la route qui m'avoit été indiquée. J'arrive, je vous +trouve, profitez des instans; demain, quand on s'apercevra de votre +départ, soyez loin de toute atteinte; craignez tout d'un rival +puissant et irrité; échappé à ses muets, vous n'échapperiez pas +demain aux ordres qui vous attendroient ailleurs. Berthilie se tut; +Eginard, qui la tenoit embrassée, la pressa avec transport; elle +entendit ce mouvement de la reconnoissance, il ajouta un nouveau +prix à son zèle heureux. Bazine et Childéric sentirent que remercier +Berthilie étoit presqu'un outrage; ils songèrent donc uniquement à +profiter de ses bienfaits; le roi persistoit à parler à Hirman; la +princesse exigea qu'il s'en remît à elle seule de sa destinée, et +qu'il partît sur le champ pour la maison de chasse de Bazin, dont +Taber, époux d'Eusèbe, étoit gouverneur; là, il se procureroit sans +peine des chevaux, et marchant sans s'arrêter, il trouveroit la +ville frontière, avant que l'on pût se douter de son départ. Mais, +ajouta la princesse, laissez Eginard chez Taber, il portera à Hirman +les tablettes que voici, ce sont celles de mon père. A cette vue, le +sage Druide se confiera sans peine à lui, et Eginard m'instruira de +ses volontés. Je n'ai rien à craindre sous la garde de Théobard, de +Berthilie, protégée par Hirman, servie par le fidèle Eginard; +épargnez à mon coeur des alarmes, et peut-être un malheur éternel. +Partez, prince: si vous m'aimez, allez reprendre une couronne, dont +j'accepte avec joie le glorieux partage; allez punir Egidius; +montrez Childéric au peuple impatient de sa présence; je saurai vous +rejoindre, l'amour vous promet Bazine. Partez à l'heure même, voici +les tablettes d'Humfroi; j'en charge Eginard. Adieu, Berthilie, +chère et tendre amie, cours rassurer ton père: adieu, vous que je me +plais à nommer roi des Francs et de Bazine. A ces mots, la +princesse, voulant forcer Childéric à un prompt départ, quitta +l'ouverture du roc, et se retira dans le fond de la caverne. +Childéric, qui sent tout ce que ses volontés ont de prévoyance et +de sagesse, se détermine à lui obéir; Eginard transporte Berthilie +au pied du rocher. Le roi ne pouvoit sans douleur abandonner ce +ténébreux séjour; mais pressé par Berthilie et par ses braves, il +partit pour la maison de Taber, dont il connoissoit bien la route; +c'étoit là que Bazin avoit été transporté lorsque, blessé à la +chasse, il avoit été secouru par Childéric. Berthilie présenta au +roi, et en rougissant, la petite cassette qu'elle lui avoit +apportée; il la reçut de ses belles mains avec reconnoissance, +chargea Eginard de la ramener au palais, lui dit adieu, leur +recommanda Bazine, et promit à Eginard de laisser à Taber de plus +amples instructions. Le roi, suivi d'Ulric et de Valamir, prit le +chemin de la forêt; il marchoit rapidement, mais en silence; la joie +qu'il éprouvoit en songeant à son heureux retour dans sa patrie, à +son cher Viomade, étoit empoisonnée par l'idée désespérante de la +captivité de celle qu'il aimoit. Tous les dangers, tous les malheurs +s'offroient à son imagination, mille inquiétudes l'agitoient; il +arriva chez Taber, accablé de regrets et plongé dans la tristesse; +il en fut distrait par la nécessité de songer à son départ. A peine +eut-il expliqué à Taber ce qu'attendoit de son zèle la fille +d'Humfroi, à peine lui eut-il raconté ce qu'elle souffroit dans la +_roche sombre_, que Taber, aidé de sa fille Elénire, servit au roi +un repas frugal: tandis qu'il étoit à table entre Ulric et Valamir, +les chevaux étoient préparés; au bout de quelques momens, le roi et +les deux braves partirent; Elénire fut chargée du soin de recevoir +et de cacher Eginard. Taber les conduisit, par des chemins sûrs, à +Eisnach; là, il les quitta, et revint promptement rejoindre sa +fille. + +Tandis que Childéric fuit à regret loin de celle qu'il adore, +Berthilie, le bras passé dans celui d'Eginard, fait avec lui un plus +doux voyage. Ils ne se quitteront pas,... ils se le répètent mille +fois, et l'avenir ne leur offre que projets charmans, flatteurs +espoirs, jours enchanteurs, amour, hyménée. Les beaux cheveux de +Berthilie enveloppent son amant de leurs boucles légères et +parfumées, il les couvre de baisers, et Berthilie s'abandonne sans +défiance à son heureux guide. Il soutient ses pas, la presse contre +son coeur, s'étonne et s'afflige en se voyant si près de l'arrivée. +Déjà! disoit sa douce amie, qui a oublié la fatigue et la route: +mais pensant à son père, à l'inquiétude qu'il doit éprouver, elle se +reproche ce mouvement. Il faut par prudence se séparer; déjà ils +touchent aux allées du jardin, ils se disent adieu, et Eginard voit +Berthilie fuir avec la légèreté d'un oiseau; il aperçoit flotter sa +robe à travers les arbres; bientôt il cesse de la voir, et regarde +encore, mais n'apercevant plus rien, il se hâte de revenir chez +Taber. Ah! se disoit-il en soupirant, je ne serai point témoin du +triomphe de mon roi; je n'entendrai point ces cris d'alégresse.... +Cette pensée affligeoit Eginard; mais s'il délivroit Bazine! s'il la +conduisoit lui-même à son maître! cet espoir lui rendoit sa gaieté; +il nommoit Berthilie, il retrouvoit son bonheur... Il arriva ainsi +près d'Elénire, qui lui fit un accueil tel qu'il devoit l'espérer, +lui offrit des rafraîchissemens, l'instruisit du départ du roi, et +le fit conduire à la chambre qui lui étoit destinée. Pendant ce tems +Berthilie, rentrée au palais par une porte qui donnoit dans le +jardin, et dont elle avoit la clef, s'étoit glissée doucement +jusqu'au bord du lit de Théobard; il ne dormoit pas, et reconnut sa +fille chérie à ses pas légers. Est-ce toi, ma bien-aimée, dit-il à +voix basse? Oui, mon père, répondit doucement Berthilie. Alors elle +s'approcha du lit, embrassa son père, lui fit part de ses démarches, +de ses succès, de l'éloignement de Childéric. Théobard remercia les +dieux, applaudit à l'heureuse témérité de Berthilie, l'engagea à +s'aller reposer, et à jouir sans trouble des douceurs d'un long +sommeil. Berthilie lui obéit, et rien n'agita son coeur pendant le +reste de la nuit; tout sourioit à sa jeunesse; la vie n'étoit pour +elle que paix, amour, vertu, espérance. + +Mais tandis qu'un si doux sommeil, que des songes heureux reposent +et dédommagent la chaste fille de Théobard, il fuit la couche +dévorante du fratricide; Bazin se sent brûler de mille feux, les +furies secouent sur lui leurs noirs flambeaux; il appelle la +vengeance, et Némésis est sourde à sa voix; les crimes qu'il a +commis l'effraient, ceux qu'il médite ne le satisfont pas encore; +tourmenté par ses souvenirs, inquiet sur les ordres sinistres qu'il +a donnés, Bazin s'étonne de n'en pas avoir encore appris +l'exécution.... Les heures s'écoulent et le jour renaît, personne ne +s'approche de lui... Childéric vivroit-il encore!... Malheur à celui +qui eût osé le trahir!... Ses soupçons le déchirent, il fuit ce lit +sans repos, et va s'assurer lui-même de sa victime; à peine il entre +dans l'appartement du jeune roi, que les muets qui, depuis si +long-tems cachés, attendent Childéric, croient enfin l'apercevoir, +et se jettent tout-à-coup sur Bazin qu'ils renversent; sa tête va +frapper contre un siége, ils sont prêts à l'immoler à ses propres +fureurs; mais le roi, qui tient un poignard, le plonge dans le coeur +d'un des muets; son compagnon, effrayé de sa méprise, fuit loin du +courroux terrible de son maître; et Bazin, baigné dans son sang qui +se mêle à celui du misérable exécuteur de ses forfaits, s'évanouit +de rage autant que de douleur: on ignore dans le palais ce fatal +événement, aucun secours n'est apporté, et Bazin, plusieurs heures +sans mouvement, revient à lui, ranimé par la seule nature; il +promène long-tems autour de lui ses regards incertains et surpris; +bientôt sa terrible catastrophe se retrace à sa pensée; là, inondé +de sang, est étendu ce muet qu'il a poignardé; le lit du prince +n'annonce pas qu'il s'y soit couché, et cependant ses vêtemens, ses +armes sont éparses dans l'appartement: où seroit-il donc? peut-être +est-il encore tems de satisfaire sa haine? Cet espoir ranime de +nouveau Bazin, il essaie de se relever; la blessure qu'il a reçue à +la tête, le sang qui n'a cessé de couler, l'ont affoibli; il +retombe, fait de nouveaux efforts, et parvient à se tenir debout, +mais il peut à peine se soutenir, il est forcé de s'asseoir. +Cependant il craint d'être surpris, il craint encore plus que +Childéric ne lui échappe; enfin, rappelant toute sa vigueur, il sort +de ce lieu fatal, et par une issue secrète rentre dans son +appartement; là, il fait venir ses médecins qui pansent sa +douloureuse blessure; une fièvre ardente s'unit encore à sa violence +naturelle, il est contraint de se coucher, mais il demande Vendorix. +Va, dit-il, placer une garde nombreuse au pied de la roche sombre, +remplis de troupes le bois qui l'avoisine, et que l'on donne la mort +à tout ce qui oseroit en approcher; que Théobard n'y entre plus +seul, tu m'en réponds sur ta tête... Vendorix sortit pour obéir +promptement, et Théobard parut. Bazin jettoit sur lui des regards +furieux; mais la belle ame du vertueux chef du conseil n'en est +point émue; le calme de ses traits étonne le roi, il l'admire malgré +lui... Où est donc Childéric? dit-il impétueusement. Je venois vous +annoncer, répondit Théobard, qu'un courier qu'il envoie d'Eisnach +vous apporte la nouvelle qu'il est arrivé heureusement dans cette +ville; hier, m'a dit le courrier, sur des avis secrets, le roi crut +devoir partir sans délai... Perfide! s'écria Bazin, tu m'as +trahi!... Que m'avez-vous confié?... Sors, malheureux!... Il alloit +obéir, mais il fut rappelé par le monarque en fureur; il le menace +de mille morts, veut assembler son armée, s'unir à Egidius, chasser +de nouveau Childéric de son royaume, marcher à la roche sombre, y +donner lui-même la mort à la princesse infortunée; sa fièvre +redouble, son imagination s'égare, il voit Humfroi, il entend ces +mots, ces derniers mots d'un frère: O mon cher Bazin! sauve-moi!... +et il tombe évanoui dans les bras de Théobard, qui gémit sur ses +maux et sur ses crimes. + +FIN DU LIVRE DIX-SEPTIÈME. + + + + +CHILDÉRIC. + +LIVRE DIX-HUITIÈME. + +SOMMAIRE + +DU LIVRE DIX-HUITIÈME. + + Arrivée du roi; transports de l'armée. Il retrouve Viomade, + remonte sur le pavois, combat Egidius, est vainqueur, rentre + dans toutes ses places, s'arrête à Tournay. Inquiet du silence + d'Eginard, il envoie Valamir en Thuringe; il annonce à son + retour que la princesse est épouse du roi de Thuringe. + Désespoir de Childéric. Il se prépare à attaquer les Saxons. On + annonce des Bardes, ils chantent la gloire de Childéric. Quels + sont ces Bardes. Ravissement du roi. Il reproche à Valamir de + l'avoir trompé. Mais Bazine lui confirme la nouvelle de son + mariage avec le roi de Thuringe; elle raconte ses aventures. + Childéric part avec son armée, il est vainqueur, Egidius est + tué. Le roi retrouve Egésippe, s'empare de Beauvais, de Paris, + revient plein de gloire dans Tournay, y trouve Théobard, qui + lui annonce que la reine est libre. Théobard lui raconte les + événemens qui ont suivi le départ de la princesse. Bazine veut + aussi le bonheur de Berthilie et d'Elénire, fille d'Eusèbe. Les + trois mariages se célébrent le même jour dans le temple d'Esus. + + + + +LIVRE DIX-HUITIÈME. + + +Taber n'avoit quitté le roi des Francs qu'au moment où il alloit +rejoindre Mainfroi, Arthaut, Recimer et Amblar, suivis eux-mêmes de +plusieurs guerriers; la joie que ressentirent ces braves à l'aspect +de leur maître, ne pouvoit se comparer qu'à celle du prince en +retrouvant des sujets dévoués et fidèles. Ils renouvelèrent au roi +des sermens gravés dans leurs coeurs, et Childéric les assura à son +tour d'une amitié constante et méritée; mais empressé de retrouver +Viomade, le roi ne voulut point s'arrêter, et son coeur tressaillit +de joie en revoyant sa patrie, ces riches plaines, ce beau royaume +conquis par ses pères. Ce fut en 463 que Childéric rentra en France; +il avoit alors vingt-cinq ans, étoit le plus bel homme de son +siècle, et avoit acquis en peu d'années une connoissance du coeur +humain que les rois, nés sur le trône et entourés de ses prestiges, +ne peuvent jamais posséder. Ses revers avoient élevé son ame +au-dessus du malheur et de la fortune; il savoit sentir l'amitié +dont il connoissoit tout le prix, et à qui il devoit son trône.... +Il se connoissoit lui-même, étude si utile et faite si rarement par +ceux que l'on trompe sans cesse, soit pour leur plaire, soit pour +les égarer. Childéric avoit à effacer de grandes fautes, mais il lui +restoit de grands moyens, et de nombreuses années; l'amour qui avoit +séduit sa jeunesse, alloit lui-même s'entendre avec la vertu et la +gloire; aucune tache ne devoit plus nuire à cet ensemble heureux de +grandeur, de courage, de beauté, de bienfaisance et de sagesse. +Childéric avoit déjà passé Strasbourg, il quittoit Saint-Dizier, et +s'avançoit vers le terme de son voyage; déjà il apercevoit la haute +montagne au pied de laquelle est bâtie cette petite ville fameuse +par les ravages d'Attila, plus fameuse encore par son attachement +pour son prince, et par la gloire de l'avoir reconnu la première; +Childéric, impatient d'embrasser son cher Viomade, pressoit son +coursier, qui, secondant les voeux de son maître, s'élançoit avec la +rapidité des vents; le soleil couchant faisoit briller au loin les +armes étincelantes; une joie délicieuse remplissoit l'ame sensible +du roi; la poussière qui s'élevoit dans la plaine lui annonçoit un +groupe de cavaliers volant rapidement à sa rencontre; son coeur +devine Viomade avant que ses yeux puissent le reconnoître, et en peu +d'instans, ils sont dans les bras l'un de l'autre. L'armée entière +s'approche en désordre et à pas précipités, chacun veut voir le roi, +on l'entoure, on le presse, on tombe à ses pieds; plus de rangs, +plus de chefs, plus de soldats, l'amour a tout confondu.... +Childéric étend ses bras vers eux, leur montre son coeur; il ne peut +parler, et laisse sans honte couler ces larmes de reconnoissance, +qui honorent le peuple qui les obtient, et le roi qui sait les +répandre. Au milieu de ce trouble sublime, une couronne, un sceptre +sont apportés; c'est Viomade qui a l'honneur de les présenter +lui-même: Childéric, ôtant son casque avec cet air noble et plein de +charme qui le distingue, lui dit: Je la tiens de toi, Viomade; et il +posa la couronne sur sa tête. Le sceptre étoit ce même javelot, +sceptre du grand Pharamond, et teint du sang de Gelimer.... +Childéric le reçut avec attendrissement, et donna un regret à son +ami, un soupir à Talaïs. Le pavois fut apporté; Childéric y monta; +c'étoit à qui auroit l'honneur de le porter: ce fut ainsi élevé, et +au milieu de ses braves et de son armée, que Childéric entra dans la +ville; elle étoit jonchée de fleurs, toutes les femmes en étoient +couronnées; les cris mille fois répétés de vive le roi! +remplissoient les airs, une musique guerrière achevoit de remuer les +ames, les Bardes chantoient à leur tour, des feux étoient allumés, +des festins partout étoient préparés. Childéric se disoit tout bas: +O Bazine! c'est ainsi qu'il vous aimeront!... La nuit fut aussi +belle que le jour avoit été éclatant; on oublioit la fatigue, on +renonçoit au sommeil, et l'aurore aperçut encore les derniers jeux +de cette fête mémorable. + +Elle est enfin terminée, et le roi reste seul avec son ami; ce +moment fut aussi doux pour son coeur que celui de son triomphe, ils +avoient l'un et l'autre bien des choses à se dire; à peine Childéric +donna-t-il quelques heures au repos. Mais il apprend qu'Egidius +marche contre lui vers la Champagne: il ne faut pas lui donner la +gloire d'attaquer, marchons à sa rencontre, dit Childéric, +assemblons le conseil, tel qu'il étoit composé à mon départ, +pressons-nous, et partons. Les ordres sont donnés, et tandis qu'ils +s'exécutent, le roi nomme Bazine à son ami, lui parle de ses vertus, +de sa beauté, de ses malheurs, du lieu horrible où il l'a laissée +captive, et d'Eginard qui veille à ce précieux trésor. Interrompu +par l'arrivée du conseil, le roi lui expose la nécessité de marcher +à l'instant même contre Egidius; c'étoit l'avis de tous, ce fut +celui de l'armée; les anciens grades furent rendus à ceux qui les +avoient possédés et mérités, et les Francs poussèrent des cris de +joie en marchant contre les Romains, et en voyant le roi à leur +tête. Egidius, de son côté, pressoit sa marche. Les deux armées se +rencontrèrent entre Langres et Troyes, et la victoire ne fut ni +lente ni douteuse. Les Francs, vainqueurs, poursuivirent l'ennemi +qui fuyoit devant eux; Childéric suspendit le carnage, s'assura de +Langres, de Metz, de Verdun, de Vilita ancien, de Cambrai, et +s'arrêta à Tournay, sa capitale: ce fut là qu'il retrouva de +nouveaux témoignages de l'amour et du zèle de ses sujets depuis +long-tems séparés de lui; ce fut là que de nouvelles fêtes lui +répétèrent qu'il étoit aimé, et que les troupes triomphantes lui +firent l'hommage de leur gloire. Le roi, au milieu de son peuple, +jouissoit de cette satisfaction délirante que donne une vive +sensibilité; il ne cessoit de regarder autour de lui, et chaque +regard lui offroit un sujet fidèle. Oppressé par son bonheur, +accablé des torrens d'amour et de joie qui inondoient son coeur, il +doute si ses forces pourront suffire à une félicité plus qu'humaine; +mais Bazine ne la partage pas!... Cette idée donne le change à ses +transports, et vient la calmer. Childéric n'oublioit point ce qu'il +devoit aux dieux et à Diticas; en s'arrêtant à Tournay il s'étoit +promis de célébrer sa reconnoissance par un pompeux sacrifice; il +fut ordonné, et jamais encore on en avoit offert de plus grand, de +plus solennel; l'armée entière y assista, le roi y donna des marques +d'une piété profonde; il témoigna au grand prêtre une vénération, un +respect mêlé de reconnoissance; Diticas lui adressa un discours +flatteur, félicita le peuple et l'armée, invoqua pour elle la +protection divine, l'en assura: il se retira dans son temple, +emportant dans son coeur un attachement plus vif encore pour un roi +qui se montroit à tous les yeux paré de tant de vertus nouvelles. +Childéric, en mémoire des bienfaits des dieux, ordonna que l'on +bâtît un temple dans la ville même; il fait encore de nos jours +partie de la cathédrale de Tournay; sa nef est entièrement ancienne, +et présente au souvenir un monument de la reconnoissance de ce grand +roi. D'autres soins l'appeloient encore; il avoit espéré en vain +recevoir des nouvelles d'Eginard; inquiet, désolé de son silence, il +fit partir secrètement Valamir; et sachant que les Romains se +rassembloient à Cologne, il marcha contre eux, les défit, s'empara +de la ville, prit également Trèves, et forcé par la mauvaise saison +à mettre bas les armes, il rentra dans Tournay, où il ne trouva +point encore Valamir de retour. Childéric donna au bonheur de son +peuple un tems qu'il ne pouvoit consacrer à sa gloire; il diminua +les impôts, réforma plusieurs abus, récompensa les guerriers, +augmenta le nombre de ses braves, créa ces lois sages et +répressives, dont le citoyen paisible n'a rien à craindre, et qui +contiennent le méchant; écouta les plaintes du malheureux, de +l'innocent, fut toujours juste, et quelquefois clément; enfin il +fit aimer son empire autant qu'il avoit fait respecter ses armes. + +De ce peuple heureux, Childéric étoit le roi, le père, l'amour et le +modèle; mais lui seul gémissoit en secret; il versoit le bonheur sur +les autres, l'inquiétude, la douleur le déchiroient. Valamir ne +revenoit point; l'hiver s'écouloit dans cette mortelle attente, +Childéric ne savoit plus la supporter; Viomade ne pouvoit concevoir +le silence d'Eginard, la longue absence de Valamir; il craignoit +qu'ils ne fussent arrêtés, et on alloit envoyer un nouvel émissaire, +lorsqu'enfin Valamir parut; le roi lui témoigna son étonnement sur +le tems qu'avoit duré son voyage. Mon frère étoit mourant, lui +dit-il; je n'ai pu le quitter, qu'assuré de sa vie; d'ailleurs je ne +savois rien sur le sort de la princesse.... Eh bien! qu'avez-vous +appris? répondit impatiemment Childéric.--Qu'elle est épouse de +Bazin, et qu'elle règne sur la Thuringe.--Ciel! que dites-vous?--La +vérité, et si vous daignez m'écouter, je vous rendrai compte de tous +les événemens qui se sont passés depuis votre départ.--J'écoute, +reprit le roi avec la plus vive émotion; parlez, Valamir. + +Le roi de Thuringe, blessé par les muets qu'il avoit appostés dans +votre appartement avec ordre de vous assassiner, donna les ordres +les plus sévères contre la princesse, soupçonna Théobard, et se +livra à une fureur insensée qui pensa lui coûter la vie. Vendorix, à +qui il avoit confié la garde de la roche sombre, plaça des troupes +dans le bois et au pied de la caverne; on ne pouvoit plus en +approcher que du côté du torrent, et il falloit alors le traverser, +ce qui étoit dangereux et pénible, surtout dans la saison qui +grossissoit déjà ses eaux. Pendant que ces précautions se prenoient +avec précipitation, Eginard s'étoit rendu dans la forêt de Thuringe, +au temple du grand-prêtre Hirman, s'en étoit fait reconnoître à +l'aide de Taber et des tablettes d'Humfroi; et le vénérable Druide, +touché des malheurs de celle qu'il avoit promis de secourir, prit +les précautions nécessaires pour pénétrer dans la caverne, et partit +suivi d'Eginard, de deux Druides et de Taber; mais en approchant, +ils aperçurent des tentes et des armes; ils s'arrêtèrent, et, +découvrant un nombre considérable de soldats, ils furent forcés de +renoncer à leur projet: traverser le torrent étoit une entreprise +au-dessus des forces et du grand âge d'Hirman; d'ailleurs l'entrée +de la caverne étoit du côté des gardes, et c'étoit s'exposer sans +aucun avantage; leur douleur fut grande, mais il fallut céder pour +le moment; chacun cependant emportoit dans son coeur le désir et +l'espérance de vous servir. Eginard, inconsolable de son mauvais +succès, passa une nuit cruelle, le lendemain il ne fut pas plus +heureux; quoiqu'il vit Berthilie, le plaisir de se retrouver étoit +détruit par le souvenir des dangers dont la princesse étoit +entourée. Eginard ne peut y résister, et, dût-il y perdre la vie, il +voulut voir Bazine: cependant il cacha son projet, dans la crainte +d'effrayer le coeur déjà si triste de la sensible Berthilie, et à +peine le jour étoit-il près de finir, qu'il étoit déjà de l'autre +côté du torrent, et cherchoit la place la moins dangereuse; appuyé +sur son épée, il parvint, non sans peine, à le traverser, et gravit +le rocher du côté de l'ouverture, évitant de se laisser voir, et se +tenant toujours caché derrière la roche; il faisoit nuit, les +captives ne l'attendoient pas, elles étoient dans le fond de la +caverne; appeler étoit une imprudence; il attendit quelques instans +sans savoir quel parti prendre; bientôt il redescendit, ramassa +plusieurs cailloux, gravit de nouveau et fit couler ces cailloux le +long du roc en-dedans et par son ouverture; les captives les +entendirent, et se préparoient à s'approcher, lorsqu'un grand bruit +effraya mon frère, et arrêta les préparatifs que faisoit Eusèbe: un +moment après, la trappe s'ouvrit avec fracas, retomba de même, et +Eginard vit entrer, à la lueur de plusieurs flambeaux, Théobard que +suivoit Vendorix; à la vue de cet odieux capitaine, mon frère +trembla pour la princesse et pour Théobard. Ils remirent d'abord à +Eusèbe des provisions, des vêtemens, des tapis, car la caverne +devenoit humide et froide. Eginard écoutoit, mais les paroles se +perdoient dans le rocher; il distinguoit seulement le son des voix, +et les accens si doux de celle de Bazine frappoient davantage quand +ils succédoient aux accens durs et effrayans de Vendorix. La nuit +étoit avancée; Eginard, craignant d'être découvert, se retira, +redescendit quelques pas, traversa de nouveau le torrent, et revint +chez Taber; quoiqu'il n'eût pas entièrement réussi, il étoit moins +malheureux, le torrent n'étoit plus pour lui un obstacle +insurmontable; avec des efforts et de la prudence, il pouvoit parler +à la princesse, recevoir ses ordres, et lui faire passer des +nouvelles, vous en donner à vous-même; c'étoit beaucoup. Après +s'être reposé un jour, il résolut de revoir Berthilie, de lui +apprendre son heureuse entreprise, et de savoir d'elle ce dont il +falloit qu'il instruisît la princesse; il la trouva accablée de +douleur; Eusèbe étoit malade, et la princesse, alarmée pour sa chère +nourrice, avoit paru à Théobard pâle et souffrante elle-même; l'air +de la caverne devenoit mal-sain; le peu d'exercice, l'humidité, la +longue captivité qu'éprouvoient les prisonnières, sembloient altérer +également leur santé; Eusèbe surtout éprouvoit les symptômes d'une +destruction prochaine, et Bazine désolée ne savoit comment la +secourir. Eginard fit part à Berthilie du chemin dangereux qu'il +avoit parcouru, se promit de retourner porter des consolations aux +infortunées, et de consulter Hirman avant de rien entreprendre. +Berthilie fut de cet avis, et lui apprit encore que son père +n'alloit plus seul à la roche, que Bazin se proposoit de faire +mourir la princesse, si vous veniez la demander à main-armée. +Berthilie écrivit à Bazine une longue lettre qu'Eginard devoit +passer par l'ouverture, en cas qu'il ne pût lui parler, et elle la +lui remit en le conjurant d'user de prudence; ils se séparèrent, mon +frère regagna sa retraite avant le jour. Le lendemain il fut au +temple, et dépeignit à Hirman l'état affreux de la malheureuse fille +d'Humfroi, la sévérité, les menaces de Bazin, la maladie d'Eusèbe, +l'impossibilité dans laquelle se trouvoit Théobard de rien +entreprendre.... Hirman l'écouta, et réfléchit.... Consultons les +dieux, dit-il; le moment est terrible, je n'ose prononcer sur ce +qu'il faut faire encore, la circonstance doit peut-être +l'emporter.... A ces mots, Hirman sortit, et laissa Eginard dans +l'attente. Il le demanda au bout de quelques heures, et le conduisit +derrière un superbe autel qui portoit trois statues de marbre; là, +il vit un tombeau et les apprêts d'un sacrifice. Ici repose Humfroi, +s'écria le Druide en versant des pleurs...; ici repose le meilleur +des rois; invoquons son ombre, et qu'elle nous éclaire sur la +destinée de Bazine! Puisse sa volonté se manifester à mon coeur, et +sa grande ame m'inspirer pendant le sacrifice! Hirman, les bras +étendus vers la tombe, debout et les cheveux épars, sembloit pénétré +d'un mouvement divin. Après la cérémonie, il fit conduire Eginard +dans une chambre écartée; plusieurs heures s'écoulèrent avant que +personne ne vînt le trouver: Hirman le fit servir avec soin, mais +seul, et vers le soir il le demanda. Voilà, lui dit-il, les +tablettes d'Humfroi; j'ai écrit au bas des caractères même du roi +les conseils que je donne à regret, mais les seuls qui puissent +sauver la princesse; voici, ajouta-t-il, une liqueur qui conservera +la vie à Eusèbe; j'y joins une chaîne d'or que vous pourrez aisément +attacher au fer qui traverse l'ouverture de la roche; vous aurez +soin de suspendre à l'autre extrémité ce coffret, dans lequel vous +placerez le vase et les tablettes: il fit ensuite observer à Eginard +qu'il étoit tombé beaucoup de pluie, et que le torrent seroit +extrêmement grossi, l'engagea à se munir d'une forte lance qu'il lui +présenta, et sur laquelle il pouvoit s'appuyer sans crainte; lui +indiqua plusieurs moyens d'échapper aux flots irrités, applaudit à +son courage, et lui promit d'invoquer les dieux pendant son voyage +pénible. Eginard marchoit avec intrépidité; la lune n'éclairoit plus +notre hémisphère, et mon frère remercioit les cieux des ténèbres +épaisses dont ils couvroient son entreprise. Arrivé au bord du +torrent, il est étonné de ses progrès, de son fracas terrible, de sa +fureur. O nayades! dit-il, appaisez-vous; ce n'est point un méchant, +un coupable, qui va se livrer à vos ondes!... O Berthilie! tendre +Berthilie!... Il hésite... O mon roi! dit-il... et il se précipite +dans les flots.... Cependant, aussi prudent que courageux, il oppose +à l'onde qui l'entraîne force et adresse, résiste, combat, triomphe, +et saisit déjà les branches du buisson qui croît au pied du rocher, +et que battent les eaux du torrent; mon frère, dont les vêtemens +étoient pleins d'eau et les membres refroidis, eut plus de peine à +monter sur la roche qu'il ne l'avoit cru d'abord; plusieurs fois ses +forces l'abandonnèrent; cependant il eut assez de courage pour se +soutenir jusqu'au but de son entreprise. La nuit étoit fort avancée, +les captives étoient endormies, les tapis rendoient inutiles tous +moyens de se faire entendre; mon frère se contenta d'accrocher la +chaîne au barreau de fer, et de descendre à l'autre bout les +tablettes d'Hirman, auxquelles il avoit joint celles de Berthilie, +et le vase qui renfermoit la liqueur précieuse; il attendit quelque +tems; mais ne voyant aucun mouvement dans la caverne, se sentant +glacé sous ses vêtemens humides, craignant de manquer de force pour +regagner l'autre bord, il redescendit de la roche, et traversa de +nouveau l'onde en furie; déjà fatigué, moins prudent peut-être, +parce qu'il ne songeoit plus qu'à lui, il lutta long-tems, et +plusieurs fois il fut renversé, entraîné même; une plante, une +pierre élevée, les dieux protecteurs qui n'abandonnent pas l'être +vertueux qui se confie à leur puissance, le soutinrent contre tant +d'obstacles, et il regagna l'autre bord; mais le froid de la nuit +l'avoit pénétré, il avoit encore une longue route à faire, et il se +sentoit foible et souffrant; cherchant à ranimer ses forces, il se +hâta, et arriva chez Taber au lever du jour. Sa longue absence avoit +jeté l'alarme dans toute la maison, un grand feu étoit allumé, un +repas l'attendoit; il but promptement une liqueur qui le ranima, +changea de vêtemens, se mit à table, et fit à Taber le récit exact +de tout ce qu'il avoit éprouvé, entrepris, exécuté; tout-à-coup il +devint d'une pâleur mortelle, sa tête se troubla, il croyoit être +encore au milieu du torrent, et il tomba évanoui. Taber le fit +promptement mettre au lit, lui prodigua tous les secours; il revint +à lui, mais avec un frisson violent, une fièvre délirante, une +agitation terrible. Taber effrayé envoya consulter Hirman qui vint +lui-même, répondit des jours de mon frère, mais prédit que sa +maladie seroit longue; il ordonna tout ce qu'il falloit faire, resta +un jour entier près du malade, et repartit, en assurant de nouveau +que la maladie étoit sans danger; cet espoir rassura Taber. +J'arrivai quelques jours après; mon frère ne me reconnut point, +j'étois désespéré, et, malgré les promesses d'Hirman, je tremblois +pour les jours d'Eginard: occupé de lui seul, lui donnant tous mes +soins, je ne savois à quoi attribuer son accablement; mais Taber me +raconta fidèlement tout ce que je viens de vous dire; je crus devoir +en instruire Théobard. Taber s'en chargea; il envoya Elénire, qui, +sous prétexte de porter à Berthilie des oiseaux fort rares et +qu'elle avoit élevés, sut pénétrer jusqu'à elle. Au récit des +dangers qu'avoient couru mon frère, Berthilie, troublée, fit +appeler son père qui ne s'affligea pas moins qu'elle, et feignant de +chasser, ainsi que Berthilie, ils vinrent l'un et l'autre, dès le +lendemain, à la maison de Taber. Je ne pus voir sans attendrissement +la pâleur extrême de cette jeune et charmante fille; mais, par un +effet singulier du hasard ou de la beauté, à peine se fût-elle +approchée de mon frère, à peine l'eût-il regardée, à peine lui +eût-elle parlé, que, sortant comme d'un long sommeil, il reconnut +tous ceux dont il étoit entouré; il sembloit qu'il attendît +Berthilie pour se réveiller; il m'embrassa avec tendresse, s'étonna, +eut de la peine à comprendre comment nous nous trouvions tous auprès +lui; sa tête, encore foible, s'égara quelquefois; il vous nommoit, +nous défendoit de vous laisser passer le torrent; son coeur étoit +toujours le même, son imagination seule erroit encore. Théobard, +dont on surveilloit toutes les actions, fut obligé de se retirer. +Eginard s'endormit profondément, et le lendemain il nous parut +beaucoup mieux. Théobard m'avoit donné des nouvelles de la +princesse; il la voyoit toujours, mais jamais seul; rien ne +sembloit adoucir sa position, rien ne l'agravoit. Je n'avois à vous +annoncer rien d'important; je crus devoir attendre encore, et +emporter au moins la satisfaction de laisser mon frère rétabli. +Théobard et Berthilie revinrent le voir; il étoit levé, encore pâle +et foible, mais il ne ressentoit aucune douleur. Nous parlions sans +cesse de vous, de la princesse, de sa captivité, lorsqu'un soir +Taber me fit signe de le suivre; son agitation m'alarma; je sortis +après lui: Qu'est-il arrivé? lui dis-je... D'étranges événemens, +reprit-il; gardons-nous qu'ils parviennent encore jusqu'à votre +frère; la princesse a cédé à la barbare persécution du roi, elle +accepte sa main, le jour de l'hymen est fixé; elle vient d'être +conduite au palais de Bazin dans toute la pompe des reines. J'avois +peine à en croire Taber, mais Elénire avoit reçu l'ordre de se +rendre auprès de sa mère. Je voulus cependant m'assurer moi-même de +ces nouvelles, et je courus à la ville; par-tout l'alégresse +publique me confirma des événemens nouveaux; je vis les pompeux +apprêts des fêtes: les temples s'ouvroient, l'encens fumoit, on +ornoit de fleurs les flambeaux d'hymenée. J'ai fui ces lieux qui ne +m'offroient qu'un spectacle déchirant pour mon coeur, et, prenant +congé de mon frère, je suis parti pour vous annoncer qu'un lien +éternel vous enlève à jamais Bazine. + +Childéric, immobile et accablé, croyoit à peine ce qu'il venoit +d'entendre; sa raison, son coeur se refusoient à une conviction trop +cruelle; il lui sembloit qu'un horrible songe troubloit ses esprits, +il cherchoit à l'écarter; mais plus il s'appesantissoit sur sa +pensée, plus il sentoit la vérité terrible pénétrer et déchirer son +coeur.... Ah! Bazine, que sont devenus votre amour, votre constance, +et cette douce fermeté qui faisoit tout mon espoir?.... Mais Hirman +avoit parlé, elle avoit respecté en lui et les dieux et son père.... +Cette idée porte quelque douceur à l'ame du roi; il respecte jusqu'à +l'infidélité de son amante; il n'est pas tout-à-fait malheureux, +puisqu'en perdant ce qu'il aime, le plaisir d'aimer lui reste +encore. + +Le printems couronné de verdure, suivi de Flore et des zéphirs, +descendoit lentement vers la terre; la nature, à son aspect, +oublioit les maux d'un long hiver, et déjà, parée de fleurs, +sourioit au dieu qu'elle adore; les oiseaux, sortis des antres +secrets où les frimas les tenoient renfermés, déployoient leurs +ailes légères, essayoient leur doux ramage, et chantoient leurs +prochaines amours; Mars, s'arrachant des bras de Vénus, reprenoit +son casque et sa brillante armure; les grâces effrayées se cachoient +dans le sein de la déesse de Cythère, dont l'amour essuyoit les +larmes, et Mars appeloit aux combats les amans, les vieux +guerriers.... Les Francs, ses plus chers favoris, répondoient par +des cris de joie au signal du dieu; c'est contre les Saxons qui se +sont alliés aux Romains qu'ils vont marcher; c'est Angers et les +villes de dessus la Loire qu'ils vont attaquer; le jour du départ +est déjà choisi. Childéric, occupé de ce grand projet, le méditoit +profondément avec Viomade et Ulric, lorsqu'on vint lui annoncer +plusieurs Bardes chantant sa gloire: en effet, une troupe de +chanteurs s'avancèrent; ils tenoient des lyres dont ils +s'accompagnoient; mais à peine Childéric a-t-il entendu ces mots: + + Chantons ce roi jeune et vaillant, + La gloire et l'honneur de la France, + +qu'il a déjà reconnu celle qu'il étoit si loin d'espérer..... Un cri +de joie lui échappe.... Dieux puissans! s'écrie-t-il, est-ce bien +elle!... Et tombant aux genoux de la princesse, il ne cessoit de +répéter: Vous, Bazine! vous, dans ces lieux! Moi-même, répondit-elle +en se dégageant de la chevelure noire et du voile qui la déguisent; +je suis venue vers vous, parce que je vous en crois le plus digne; +s'il étoit dans l'univers un plus grand roi, j'eusse traversé les +mers pour aller le joindre! Childéric a reconnu la charmante +Berthilie et Eusèbe; la princesse lui nomme Elénire; il s'avance +vers Taber; Eginard est dans les bras d'Ulric. Childéric alloit à +son tour nommer Viomade, mais le coeur de Bazine l'avoit deviné... O +mon père! lui dit-elle, en lui tendant la main... Ce nom si doux et +si tendre transporta de bonheur celui qui l'avoit si bien mérité. Au +bout de quelques momens, la princesse demanda au roi la permission +de se retirer avec ses compagnes pour quitter leurs vêtemens, et +prendre un costume plus convenable. Elles furent conduites dans les +plus riches appartemens, et Eginard reçut à son tour les témoignages +de tendresse que lui devoit son roi. Impatient d'aller embrasser +son frère Valamir, il sortit avec son père; et Childéric, resté seul +avec Viomade, ne se lassoit point d'admirer son bonheur, ce bonheur +qu'il étoit si loin d'espérer. Mais pourquoi Valamir l'a-t-il si +cruellement trompé?.... La beauté de Bazine enchantoit Viomade, +parce qu'elle annonçoit une ame, parce qu'elle étoit plus belle de +l'expression de ses traits que de leur régularité; sa voix portoit +au coeur ses moindres paroles; son sourire étoit celui de +l'innocence, il étoit encore celui de la bonté; Bazine étoit enfin +l'épouse que Viomade souhaitoit à son roi, et la reine qu'il +désiroit à la France. + +Les voyageuses reparurent, elles n'étoient point parées et en +étoient plus belles; les cheveux argentés de Bazine flottoient à +demi-relevés par un rang de perles; ceux de Berthilie, tressés +autour de sa tête, étoient renoués sur son front; Elénire, aux +regards mélancoliques, à la démarche négligée et voluptueuse, +portoit un voile transparent qui ajoutoit encore à sa beauté +touchante. Valamir ne put la voir sans désirer de lui plaire, et +Elénire, pour la première fois, entendit avec plaisir dire qu'elle +étoit belle. Un festin étoit préparé, les voyageurs en avoient +besoin; Eginard, encore foible, n'avoit plus ses fraîches couleurs; +Berthilie croyoit l'en aimer davantage. On se mit à table; chacun se +plaça suivant son coeur; Childéric cependant voulut que son cher +Viomade fût près de Bazine, et qu'Ulric fût placé près de lui; +Berthilie, qui n'a point oublié l'aimable repas qu'elle a fait en +Thuringe, s'assied en riant près d'Ulric; Taber et Eusèbe étoient +vis-à vis de leur chère élève, Elénire près de sa mère, et Valamir +près d'Elénire. Ce repas fut gai, fut long; jamais, peut-être, +autant de coeurs parfaitement heureux ne s'étoient trouvés réunis. +Childéric demanda à Berthilie si elle n'avoit pas quelque inquiétude +sur la cassette qu'elle lui avoit remise. Vraiment oui, lui +répondit-elle, et je suis venue exprès la chercher.--Et si je l'ai +perdue?--Eh bien! comme j'aime passionnément les fleurs, vous m'en +donnerez un gros bouquet, et je vous tiendrai quitte.--C'est un bon +marché que je ferai là, dit le roi, et je l'accepte; mais il faut +encore me rendre un service.--Volontiers, reprit Berthilie.--Il faut +annoncer à Eginard que je le nomme capitaine de mes gardes, et à +Valamir, que je l'admets au rang des braves.... Berthilie rougit +d'abord; puis, prenant son parti avec grâce, elle se leva, et alla +annoncer gravement à chacun des deux frères la bonté du roi. A votre +tour, dit-il à Eginard et à Valamir, offrez cette boîte à Berthilie. +Elle renfermoit une parure superbe: tandis qu'elle l'examinoit, +Childéric s'adressant à Valamir, lui dit avec bonté: Je devrois vous +en vouloir, vous m'avez causé de grands tourmens, et j'ignore encore +qui a pu vous abuser au point de vous persuader que la princesse +étoit unie au roi de Thuringe.... Il ne s'est point trompé, +interrompit la princesse, il ne vous a pas trompé vous-même! vous +voyez en moi l'épouse de Bazin, la reine de Thuringe!... Grands +dieux! s'écria Childéric, vous, vous, l'épouse de Bazin!--Oui, +moi-même; mais ne vous troublez pas, et écoutez-moi sans inquiétude. + +Vous savez ce que j'ai souffert, et à quel excès de rigueur fut +portée ma captivité, les maux qu'éprouvoient ma chère Eusèbe, +l'ignorance dans laquelle je vivois sur votre destinée, l'abandon +forcé de mes amis, et l'impossibilité où se trouvoit Théobard +d'obéir à son coeur et à son zèle.... J'avais du courage contre ce +qui n'accabloit que moi, j'en manquai pour les douleurs de ma bonne +nourrice, et pour la première fois, je versai des larmes. Cependant, +je fus surprise agréablement un matin en apercevant accroché à +l'ouverture de la roche un coffret richement orné; il renfermoit une +liqueur destinée à Eusèbe, dont Hirman assuroit l'effet; je la lui +présentai à l'instant même, et je retirai ensuite les tablettes. Je +les reconnus toutes deux, et j'ouvris d'abord celles de Berthilie. +J'espérois, prince, qu'elle me parleroit de vous; en effet, elle +m'annonçoit votre arrivée en France, sans entrer cependant dans +aucun détail; elle m'instruisoit qu'une garde nombreuse entouroit la +roche, que l'on ne pouvoit en approcher qu'en traversant le torrent; +enfin elle me parloit d'une amitié dont je ne doutois pas, et du +désespoir qu'éprouvoit Théobard de ne pouvoir rien faire, ni même +rien entreprendre pour moi... J'espérois trouver plus de consolation +dans la lettre d'Hirman; elle étoit écrite à la suite de celle de +mon père, que je relus d'abord; mais jugez, prince, de quel +étonnement je fus frappée, lorsque je vis que le grand-prêtre +m'ordonnoit, au nom des dieux et de mon père, d'accepter la main du +roi de Thuringe! mon étonnement fit place à la douleur; l'amour et +la haine me défendoient d'obéir, et je m'abandonnai d'abord à leurs +conseils. La liqueur qu'avoit envoyée Hirman avoit ranimé Eusèbe; sa +santé se rétablissoit, mon sort en étoit adouci. Je voyois toujours +Théobard, il ne me parloit point d'hymen; Vendorix, qui +l'accompagnoit, se taisoit aussi; rien ne pressoit ma destinée, et +l'espoir rentroit dans mon coeur. Mais le breuvage salutaire étoit +épuisé, on ne venoit point en rapporter d'autre; Eginard aussi +m'abandonnoit; l'idée la plus cruelle s'offrit à ma pensée: s'il +avoit été victime de son zèle..., si les gardes l'avoient aperçu..., +si l'onde furieuse du torrent l'avoit entraîné.... Je ne quittois +plus l'ouverture du roc, et sans cesse les yeux fixés sur les flots, +qui, dans leurs bonds écumeux, frappoient le rocher, je leur +redemandois Eginard, et je versois des pleurs. Eusèbe, privée de la +liqueur bienfaisante, retomboit dans sa première foiblesse; elle +cherchoit en vain à me cacher ses souffrances, hélas! mon coeur les +devinoit toutes.... Une nuit, je l'entendis se plaindre; je volai +vers elle, elle étoit mourante: jugez de ma douleur, seule et sans +secours: Eusèbe, ma chère Eusèbe, ma nourrice, mon amie, ma mère, la +fidèle compagne de mes maux, le second auteur de ma vie! Je la +pressois dans mes bras, je la réchauffois sur mon coeur, je versois +des larmes brûlantes... Ah! me disois-je, les dieux ont parlé, et +j'ai méconnu leur voix! ils ont ordonné, j'ai désobéi! ils me +punissent! ils vont m'enlever Eusèbe, et j'aurai causé sa mort! +Appaisez-vous, dieux vengeurs! m'écriai-je... O mon père! +appaisez-vous! et je portai mes yeux vers la chaîne sur laquelle +j'avois juré de consulter Hirman.... Dans l'instant même, elle se +détacha du roc, et vint tomber à mes pieds.... Depuis long-tems je +travaillois à la desceller, son propre poids sans doute l'avoit +entraînée; mais cet effet inattendu frappa de respect et de crainte +mon imagination troublée..... J'obéirai! j'obéirai! répétai-je avec +anxiété; sauvez Eusèbe!... Quelques momens après, elle r'ouvrit les +yeux, et soupira foiblement; j'essayai de lui faire avaler un peu de +vin; insensiblement elle reprit ses sens, mais elle étoit +extrêmement foible; le jour paroissoit à peine, et je souhaitois +déjà la nuit; j'étois impatiente de revoir Théobard, d'arracher +Eusèbe de ces lieux, de lui procurer des secours qui, à chaque +instant, devenoient plus nécessaires. Je m'exagerois le danger: +soupiroit-elle, je croyois recevoir son dernier soupir; +s'endormoit-elle, je m'en croyois privée pour jamais; j'interprétois +ses mouvemens, sa tranquillité, sa plainte, son silence; +j'interrogeois son teint pâle, ses yeux fermés, son souffle; les +minutes étoient des heures de souffrances; jamais jour ne me parut +plus long, jamais nuit ne fut si ardemment désirée; elle parut +enfin, et mon impatience croissant avec l'espoir, les instans +devenoient plus pénibles.... Je croyois déjà avoir passé l'heure de +revoir Théobard, déjà je m'imaginois qu'il ne viendroit point; cette +idée glaça mon sang: je me jetai à genoux, j'invoquai les dieux, je +conjurai mon père.... J'entendis enfin s'ouvrir la trappe depuis si +long-tems objet de mes voeux; Théobard et Vendorix entrèrent; je +leur en donnai à peine le tems, et volant au-devant d'eux: Eusèbe se +meurt, leur dis-je; courez promptement vers le roi, allez lui +demander des secours qui ne peuvent lui être refusés! Vendorix +s'avança: Princesse, me dit-il, il ne tient qu'à vous de quitter +cette retraite, et d'en faire sortir Eusèbe; vous connoissez les +volontés du roi, acceptez sa main, et bientôt traitée en reine, vous +commanderez au lieu de gémir.... Allez, lui répondis-je; annoncez à +Bazin que je suis prête à marcher au temple, mais sauvez Eusèbe!... +Théobard surpris ne répondit rien, Vendorix m'assura de son zèle; +tous deux se retirèrent promptement; je les rappelai, et les priai +de ramener, s'il étoit possible, Elénire, fille d'Eusèbe; Vendorix +m'assura que tous mes ordres seroient exécutés. Eusèbe étoit si +accablée, qu'elle n'avoit aucune idée de ce qui se passoit autour +d'elle; ce fut un bonheur, car elle eût éprouvé le plus grand +désespoir, et se seroit sûrement opposée à mon sacrifice; elle étoit +alors toute mon occupation, elle réunissoit toutes mes pensées; je +m'oubliois entièrement, et le terrible consentement que je venois de +prononcer disparoissoit de mon souvenir. Quelques heures s'étoient à +peine écoulées, qu'un grand bruit se fit entendre; je ne doutai pas +que l'on ne vînt nous chercher; mais je ne m'attendois pas à un +plaisir bien grand, et que je dus aux tendres soins de Théobard, +celui de voir d'abord ma chère Berthilie; elle me serroit dans ses +bras, tandis qu'Elénire soutenoit la tête languissante de sa mère, +et lui faisoit avaler un breuvage dont l'effet fut prompt et +souverain. Le plaisir de revoir Berthilie fut si grand pour moi, que +j'en augurai même le bonheur; ce charmant visage, qui le premier +s'offroit à mes yeux, sembloit me promettre un doux avenir.... Prête +à partir, elle voulut rattacher mes cheveux, remédier au désordre de +ma parure, à laquelle je n'avois pas songé; mais il me tardoit de +revoir les cieux, de faire respirer à Eusèbe un air plus pur. Nous +l'enveloppâmes soigneusement, dans la crainte que le grand jour ne +la saisit; moi-même je mis un voile, et je ne partis point sans +cette chaîne précieuse, le plus cher de mes trésors. Deux chars nous +attendoient: Eusèbe fut transportée avec soin; Elénire et le médecin +qu'elle avoit amené, montèrent sur le même char, et la placèrent +entre eux deux; je montai avec Berthilie dans le char royal. Un +cortège immense nous entouroit; la joie éclatoit dans tous les yeux, +on applaudissoit à ma liberté; les cris de vive Bazine! vive la +fille d'Humfroi! me tirèrent tout-à-coup de l'espèce d'enchantement +que j'avois éprouvé; les crimes de Bazin se retracèrent à ma +mémoire, et le funeste hymen auquel j'étois condamnée me fit +horreur.... Nous étions aux premiers jours du printems, et nous +traversions lentement le bois qui me séparoit depuis si long-tems du +monde, ce bois qu'Eginard avoit découvert, que Berthilie avoit +parcouru seule et pendant la nuit, ce bois encore empreint de la +trace de vos pas!.... Et c'étoit pour m'unir à un autre! c'étoit +pour renoncer à jamais à vous que je revoyois ces lieux tous remplis +pour moi de votre image et de vos souvenirs! Je succombois à ces +tristes pensées, et pour m'y arracher un moment, je fis arrêter le +char, et demandai des nouvelles de ma chère Eusèbe. L'élixir qu'elle +avoit pris, le mouvement et l'air lui avoient fait un bien infini; +Elénire, qu'elle aimoit tendrement, lui avoit caché à quelle +horrible condition nous devions notre liberté; elle en jouissoit +sans mélange. Enfin nous arrivâmes: un peuple entier m'attendoit aux +portes du palais; le roi lui-même s'avança. A sa vue, mon courage +alloit m'abandonner; la joie publique, le nom d'Humfroi que +j'entendis répéter autour de moi, me rappelèrent à moi-même. +J'avois quitté mon voile, ravie de voir les cieux, dont j'étois +privée depuis mon entrée dans ma caverne; mes cheveux flottoient +épars, mes vêtemens étoient ceux d'une captive; mais Bazin, sans +s'arrêter au désordre de ma parure, me prit la main, et posant la +couronne sur ma tête: Peuple! dit-il, voilà votre reine!... Des cris +d'alégresse lui répondirent, et la douceur d'être aimée se fit +sentir à mon coeur. Bientôt je fus conduite à l'appartement des +reines; je redemandai mon palais; on m'avertit que je ne devois plus +y retourner: il étoit occupé par la jeune Amalabergue. Eusèbe fut +couchée; Taber, Elénire, le médecin ne la quittèrent pas; d'heure en +heure elle se trouva mieux, et ce fut pour moi la joie la plus vive +et la plus sensible. Je ne vous parlerai point des fêtes qui se +succédèrent, des hommages qui me furent adressés, du discours de +Bazin, des souffrances de mon coeur, des efforts que je faisois pour +les cacher et les vaincre.... J'appris la maladie d'Eginard, il +étoit hors de tout danger, mais encore foible.... Son nom me fit +rougir et trembler; je priai mon amie de ne plus le prononcer que +mon sort ne fût accompli.... Eusèbe apprit enfin à quel supplice +j'étois destinée; elle eut peine à supporter cette nouvelle, mais +j'eus la force de la consoler moi-même en lui paroissant moins +affligée.... Bazin ayant voulu que je l'accompagnâsse dans une +promenade qu'il avoit ordonnée, je traversai la ville, assise près +de lui dans son char, et le peuple, toujours empressé, couroit +au-devant de nos pas. Je crus apercevoir dans la foule un étranger; +sa ressemblance avec Eginard me frappa; il paroissoit surpris, +l'indignation, la tristesse se peignoient sur son visage; je le +fixai, mon coeur palpita, ce n'étoit point Eginard; mais sans doute +vous aviez envoyé en Thuringe cet étranger, et il alloit vous +annoncer que dans deux jours Bazine seroit l'épouse du meurtrier de +son père, de celui qui avoit médité votre mort! L'étranger se perdit +dans la foule, je ne le revis plus. Seule avec Berthilie, je lui fis +part de cette rencontre; elle m'apprit alors que Valamir, frère +d'Eginard, étoit chez Taber depuis plus d'un mois. Hélas! lui +dis-je, que va-t-il annoncer à Childéric? Mais, ajoutois-je, puisque +Valamir est en Thuringe, tu sais sans doute tout ce qui est arrivé à +son maître; je te conjure de me raconter les événemens de son +retour; le jour n'est pas loin où je ne pourrai le nommer sans +crime; jouissons du peu d'instans qui nous restent. Ce fut alors que +j'appris vos victoires, et tous les glorieux commencemens de votre +nouveau règne. La vue de Valamir, l'entretien que j'avois eu avec +Berthilie, les pensées cruelles que je ne pouvois écarter, la +douleur que vous causeroit mon hymen, le mépris peut-être qu'il vous +inspireroit, tous les tourmens d'un coeur qui se sépare à jamais de +ce qu'il aime, l'idée, plus terrible encore, d'appartenir à ce qu'il +ne peut que haïr, me plongeoient dans la plus profonde tristesse. +Contrainte à la dévorer, privée même des conseils d'Hirman, à qui +j'avois inutilement envoyé Taber, je vis naître le funeste jour qui +devoit m'enchaîner à jamais, m'enlever l'espérance, dernier bien de +l'infortune, me défendre mes souvenirs, me faire un crime de mes +larmes. Déjà les éclatantes parures des reines brilloient éparses +autour de moi; déjà des mains empressées et importunes préparoient +les riches habits dont la douloureuse victime alloit être ornée.... +Mon coeur étoit foible et palpitant; je relus les ordres de mon +père, ceux du vénérable conseil qu'il m'avoit choisi lui-même; +j'admirai la santé qui commençoit à reparoître sur les joues pâles +de ma chère Eusèbe, et prenant des forces dans tous ces objets, je +me ranimai avant de livrer ma tête aux vains ornemens qui devoient +bientôt la fatiguer; je repris la chaîne révérée, je me courbai sous +ses lourds anneaux, et je demandai aux dieux le courage qui sied aux +reines, la paix du coeur qu'une épouse doit à ses liens sacrés. +L'heure terrible approchoit, et Berthilie vint me l'annoncer; ma +dernière larme tomba sur son sein, et je repris le calme d'une +douleur résignée. Promptement parée, j'embrassai Eusèbe, trop foible +encore pour me suivre au temple; elle étoit baignée de pleurs;... je +les entendis,... mais n'osai leur répondre. Le roi m'attendoit; il +me présenta ses fils, dont j'allois être la mère. Nous marchâmes au +temple; une terreur secrète glaçoit mon sang; les victimes étoient +prêtes, l'encens fumoit, les flambeaux d'hymen étoient allumés, un +espoir vague soutenoit cependant mon coeur. Tout-à-coup je fus +frappée d'une idée terrible; le songe que j'avois fait dans la +caverne revint à mon esprit; c'étoit le même temple, le même autel, +c'étoit encore les mêmes Druides.... Il me sembloit que l'ombre +d'Humfroi erroit dans le temple, planoit sur ma tête, et alloit +m'enlever de l'autel.... Cependant la cérémonie s'achevoit en +silence; Bazin satisfait, n'éprouvoit ni remords, ni crainte; le +grand-prêtre prit ma main tremblante, l'unit à cette main coupable; +je me sentis défaillir.... les sermens d'hymen furent prononcés; +rien n'en troubla l'auguste engagement; c'en étoit fait, j'étois +l'épouse du meurtrier de mon père!... Mais Hirman parut.... A son +aspect Bazin trembla, et l'espoir rentra dans mon coeur. Roi, +dit-il, et vous peuples qui m'écoutez, vous n'avez pu oublier le +prince Amalafroi, mort à la fleur de l'âge, et à qui la nouvelle +reine avoit été promise dès sa naissance; les justes respects dûs à +une perte aussi grande, à un engagement aussi solennel, ont décidé +sa veuve à se conformer à nos usages, et par le sacrifice expiatoire +dû à ses mânes irritées, c'est mon temple qu'elle a choisi pour y +passer le mois de larmes; je viens la réclamer au nom des dieux. +Pendant ce discours mon ame se remplissoit de joie, le roi contenoit +à peine sa fureur; il craignoit Hirman, n'osoit l'irriter, +redoutoit un peuple superstitieux et extrême; il n'osa s'opposer à +un usage aussi sacré, et dont j'aurois pu m'exempter comme n'étant +pas réellement l'épouse d'Amalafroi. Mais Hirman savoit les crimes +de Bazin; sa vue avoit suffi pour le troubler; il se tut, et laissa +les prêtresses m'enlever le bandeau royal et me couvrir d'un voile. +Berthilie demanda à me suivre; Hirman y consentit; elle fut comme +moi revêtue d'un long voile; les prêtresses nous entourèrent, et je +marchai ainsi au temple d'Hirman. J'ignorois encore ses projets, +mais j'étois séparée de Bazin; mon songe se réalisoit; c'étoit du +pied des autels, c'étoit mon père qui m'enlevoit à lui; je pressois +en silence la main de Berthilie, et nous entrâmes dans le temple. +Hirman me conduisit, ainsi que mon amie, près d'un tombeau. C'est +là, me dit-il, que repose votre père; c'est du fond de la tombe +qu'il a veillé à votre bonheur, et vous a délivrée; offrez-lui votre +reconnoissance et vos larmes. A ces mots, il nous quitta, et nous +restâmes seules près de l'ombre protectrice; j'arrosai de mes pleurs +le marbre insensible, et j'élevai mon ame vers les cieux. Hirman +nous ramena dans la partie du temple destinée à recevoir les +prêtresses. Vous resterez ici quelques jours, me dit-il; +reposez-vous sur moi de votre destinée: votre courage vous a mérité +ce bonheur; les dieux sont satisfaits, et leur toute-puissance +achèvera d'assurer votre repos. Pendant plusieurs jours je ne revis +point Hirman; mais j'étois avec mon amie; je n'avois rien à redouter +du roi, qui n'eût osé, avant le terme encore éloigné, venir réclamer +son épouse. Je pensois à vous, j'en parlois, je parlois aussi +d'Eginard; une espérance douce et paisible, que l'amitié partageoit, +embellissoit ma vie; j'étois heureuse, Berthilie ne l'étoit pas +moins. Plus des trois quarts du tems que m'accordoit l'austère loi +des Druides étoit expiré, lorsqu'Hirman parut. Princesse, me dit-il, +j'ai tout préparé; vous partirez cette nuit même pour vous rendre +chez Taber, où vous trouverez des déguisemens; Eusèbe et Elénire s'y +rendront également; vous partirez tous pour la France la nuit +suivante, et vous vous rendrez à la cour du roi Childéric. Théobard +permet à sa fille de vous suivre, et vous remet sur elle tous les +droits d'un père. Je n'ai pu vous faire partir plutôt, à cause de la +foiblesse d'Eusèbe, et d'Eginard; mais tous deux maintenant sont en +état de vous accompagner. Taber courroit des risques s'il restoit +ici: emmenez-le.... Partez! ajouta-t-il, épouse du roi de Thuringe; +ces noeuds formés aux pieds des autels sont sacrés, et vous ne +pouvez disposer de votre main que lorsqu'ils auront été rompus dans +le même temple où ils furent prononcés. Laissez au tems et à mes +soins vous acquérir votre liberté; respectez les dieux qui vous ont +si visiblement protégée. + +Je me prosternai, et je jurai à Hirman de remplir les devoirs dont +je reconnoissois l'importance; mais je lui témoignai le désir de ne +pas quitter ces lieux sans offrir un sacrifice sur la tombe de mon +père; il y consentit, ordonna les préparatifs. Nous nous rendîmes au +temple; j'unis le nom et le souvenir de ma mère à celui d'Humfroi; +je les confondis dans mon coeur. Après cette cérémonie, triste, +lugubre, mais qui satisfaisoit ma douleur, j'offris à Hirman +l'hommage de ma profonde reconnoissance, et me préparai au départ; +le respectable Druide me conduisit par un souterrain, pour éviter +les gardes que le roi défiant avoit placés; j'arrivai chez Taber +avant la fin de la nuit, et j'eus le bonheur de trouver ma chère +Eusèbe tout-à-fait rétablie. Ce jour s'écoula rapidement; déguisés, +nous partîmes tous à l'entrée de la nuit, et nous voyageâmes ainsi +jusqu'en France; ce ne fut que dans vos états que nous cessâmes de +craindre, que nous commençâmes à être vraiment heureux; par-tout on +vantoit, on chantoit; on adoroit Childéric, et mon coeur s'unissoit +à tous les coeurs. + +Le jeune monarque, pendant ce récit, pensoit avec douleur qu'il +s'élevoit encore un obstacle entre Bazine et lui; cependant il n'osa +troubler un si beau jour par une plainte; la princesse, d'ailleurs, +l'entendoit sans qu'il parlât; elle souffroit comme lui.... il +alloit la quitter.... il alloit combattre loin d'elle.... L'heure de +se retirer vint à son tour; les voyageuses étoient fatiguées; elles +furent conduites à leur appartement; celui du capitaine des gardes +fut ouvert à Eginard; le lendemain il en commença les fonctions, et +la plus chère pour lui fut de ne pas quitter le roi. Valamir fut +reçu parmi les braves avec les cérémonies usitées, et le roi annonça +que dans deux jours on marcheroit contre les Saxons. Bazine +applaudit à ce projet guerrier; Berthilie, tremblante, baissa les +yeux, quelques larmes s'en échappèrent; la belle princesse s'en +aperçut, et chercha à la consoler. Je ne suis point reine, lui +répondit Berthilie, mon coeur est simple, j'aime mieux le bonheur +que la gloire. Bazine sourit et l'approuva tout bas. Le lendemain +fut donné, en partie, aux grands préparatifs du départ, l'aurore en +fut le signal; les chants guerriers l'annoncèrent, et Childéric ne +les fit pas répéter. Viomade ne le suivit point, le roi lui laissoit +le gouvernement, il lui confioit le soin de Bazine. Des couriers +annoncèrent bientôt la défaite des Romains, celle d'Odoacre, la +prise d'Angers, celle des îles de la Loire. Egidius, toujours +vaincu, perdit la vie dans la bataille. Childéric, poursuivant ses +conquêtes, entra dans Beauvais, qui lui ouvrit ses portes, et là il +médita un plus beau triomphe. Mais tandis qu'il reposoit un moment +son infatigable armée, une femme éplorée vient tomber à ses +genoux;.... c'est la superbe Egésippe dans tout l'éclat de sa +beauté, parée de ses larmes, et se flattant de reconquérir encore le +coeur où elle a régné. Le roi, surpris à sa vue, la relève; il +n'outrage point à ses malheurs, il y compatit même, et Egésippe se +croit encore reine. Développant tout l'artifice de son esprit, elle +s'excuse sur l'empire inconcevable qu'un maître, plus qu'un amant, +avoit sur ses volontés, tandis que son coeur, malgré elle, se +donnoit secrètement. Qu'il l'a bien punie de sa foiblesse! qu'elle a +souffert dans son odieux esclavage! que de fois elle a versé des +larmes! que de fois son ame a volé sur les pas du seul mortel +qu'elle ait aimé! combien elle eût préféré son exil à ce trône où, +esclave couronnée, elle n'éprouvoit que des remords! Qu'elle étoit +belle en parlant ainsi! Ses yeux remplis de douces flammes, sa +bouche embellie d'un tendre sourire, ses bras dont elle développoit +les grâces, sa taille majestueuse dont elle dessinoit tous les +mouvemens.... Mais tant d'art et tant de charmes étoient sans +puissance sur un coeur détrompé et tout à Bazine. Veuve d'Egidius, +lui dit le roi, vos malheurs me touchent; que puis-je faire pour les +adoucir? M'accorder, lui dit-elle, un asile dans votre cour, +m'admettre au rang de vos sujettes, me laisser vivre à l'ombre de +votre trône. Non! non! reprit le roi, trop de regrets et de honte +empoisonneroient vos jours; retournez dans votre patrie, +j'ordonnerai tout pour que votre voyage soit sans dangers; quittez +des lieux occupés par les ennemis vainqueurs de votre époux; vous le +devez à ses mânes. Egésippe, étonnée, furieuse, alloit répliquer; +Childéric, sur l'heure même, ordonna son départ, et la fit +reconduire chez elle pour s'y préparer. Quelle imposture! se +disoit-il, et que Bazine, sans art, est bien plus belle! Un mot de +sa bouche timide enchante et persuade; son regard modeste, et +souvent baissé, parvient rapidement à l'ame; la vertu, la bonté +respirent dans ses traits; l'air est plus pur en sa présence; on +l'adore, on la respecte, on n'oseroit la désirer! Ah! céleste +Bazine, si jamais mon trône s'embellit par toi, je croirai m'y +asseoir auprès de l'innocence. Ainsi pensoit Childéric, et sa main +traçoit sur ses tablettes, fidèles interprètes de son coeur, des +sentimens purs et sincères, qui portoient à Bazine et l'amour et le +bonheur. + +Il ne restoit plus à faire qu'une seule conquête pour mettre au plus +haut comble la gloire et la puissance de Childéric. _Lutecia_, ou +plutôt Paris, cette ville toujours si chère à ses rois, et qui +depuis Clovis fut toujours la capitale de la France, manquoit +encore à ce royaume florissant et conquis en si peu d'années; la +Seine et les marais dont elle étoit entourée en rendoit l'abord +pénible, et le siége non moins difficile. Depuis Jules-César, elle +appartenoit aux Romains; et l'heureux possesseur des plus belles +contrées toujours embellies d'un ciel pur et serein, appeloit sa +chère Lutèce, cette ville encore si loin de ce qu'elle est +aujourd'hui, bâtie dans les eaux et sous des brouillards qui +s'élevoient du sein des marais. Paris n'étoit alors que la partie +connue aujourd'hui sous le nom de la Cité. On y parvenoit par deux +ponts; à la tête de chacun des ponts étoit un château, le grand et +le petit Châtelet; les Druides avoient un collége et un temple +consacré à Isis (Saint-Vincent), depuis, Saint-Germain-des-Prés. +Pluton avoit un temple sur le mont Leucotitius, devenu le couvent +des Carmélites de la rue Saint-Jacques; Notre-Dame fut aussi un +autel érigé à Jupiter, à Esus, à Vulcain, à Castor et Pollux; et le +château des Thermes, bâti en 306, sur le modèle des bains de +Dioclétien, fut la demeure des comtes qui gouvernèrent Paris, et +devint celle de nos rois. Telle étoit alors cette ville aujourd'hui +si belle, et qui réunit dans son enceinte tous les chefs-d'oeuvre +que les siècles ont enfantés, et qu'ils avoient distribués dans +l'univers. Une seule main, un seul génie a tout rassemblé; l'artiste +ne va plus au loin chercher ses modèles, et le curieux voyageur +trouve au Muséum le but et les fruits des plus longs voyages. Cette +ville, si belle par ses édifices, si intéressante par la réunion des +beaux arts, des talens, du luxe et de la fortune, et que la présence +de ses rois avoit si long-tems ornée, comme elle l'embellit +aujourd'hui, n'a rien à souhaiter peut-être que d'avoir pu s'élever +sur les bords attrayans de la Loire, qui lui eussent donné un sol +plus fertile, un air plus doux, un ciel plus heureux, et une +situation politique plus avantageuse. Childéric, craignant de perdre +ses soldats dans les marais, ou d'entrer par un pont étroit et +facile à défendre, fit construire un grand nombre de bateaux, +traversa la Seine, et entra par ce terrain si bien bâti de nos +jours, depuis l'église Saint-Gervais jusqu'au Louvre; il fit camper +une partie de ses troupes à l'extrémité de chaque pont; les +Parisiens ainsi enfermés, se rendirent après une courte résistance; +le roi marcha au palais des Thermes dont il prit possession, et +forma un camp sur la grande place dont il étoit environné. Bientôt +il s'occupa de faire aimer son triomphe, en détruisant le fisc +romain, en donnant de sages lois; les temples furent ouverts, les +sacrifices les plus solennels y furent offerts aux dieux, et +Childéric n'oublia point celui de Mars, bâti sur le mont que nous +connoissons sous le nom de Montmartre. Ainsi fut conquise cette +grande ville qui devoit avoir de si hautes destinées. + +La gloire n'exigeoit plus rien du roi qui venoit d'en obtenir tant +de faveurs; l'amour seul avoit encore des dons à lui faire; +Childéric les souhaitoit depuis trop long-tems, il les avoit trop +bien mérités pour ne pas les obtenir. Après avoir assuré par-tout sa +domination, après l'avoir fait aimer, il reprit le chemin de +Tournay, s'arrêtant dans toutes les villes, et y recevant les +témoignages de l'amour et de la fidélité des peuples. Il approchoit +de l'heureuse ville qui renfermoit l'objet de ses seuls désirs, le +prix de son courage, de ses longues peines, de ses sacrifices. Mais +de nouveaux obstacles n'alloient-ils pas l'écarter encore du +bonheur? Bazine étoit-elle libre enfin? n'avoit-il plus rien à +redouter? Plus il approche, plus son coeur palpite de crainte, plus +il frémit. Mais des arcs de triomphe sont élevés, des festons de +fleurs ornent son passage; un char doré, que traînent quatre boeufs +de la couleur des neiges, marche au-devant de lui; plusieurs chars, +une foule immense le suivent, Bazine en fait le plus bel ornement; +sur son front d'albâtre étincellent les feux des diamans, son +manteau en est couvert, le bonheur l'embellit, et Childéric, à son +aspect, devine qu'il n'a plus de rival. Viomade, placé au-dessous de +la princesse, sourit à la joie de son maître; ils arrêtent leurs +dociles conducteurs; le roi s'approche; les cris du peuple se font +entendre; la belle princesse invite le monarque à se placer près +d'elle; il obéit, et tous reprennent la route de Tournay; les Bardes +chantent, ils célèbrent les triomphes et le retour du roi; les +instrumens se font entendre, les rues sont ornées de feuillages, et +le cortége arrive ainsi au palais. Pendant la route, Valamir, +Eginard se sont rapprochés d'un second char non moins décoré, non +moins précieux, et le premier objet qui frappe en entrant les +regards du roi, c'est Théobard, le vertueux père de Berthilie. +Eginard, en l'apercevant, éprouva un sentiment de trouble qui tenoit +de la joie et de l'inquiétude. Le roi ne craignoit plus rien, il lui +fit le plus tendre accueil, et après les premiers mouvemens d'une +arrivée si nombreuse, si imposante, on s'assit autour de Théobard, +qui fit ainsi l'histoire des événemens qui le conduisoient en +France, où il étoit depuis quelques jours. + +Mon roi, dit-il, attendoit avec la plus vive impatience que le tems +du sacrifice de la princesse fut expiré: il s'écoula enfin, et nous +marchâmes au temple. A notre arrivée, les portes s'ouvrirent; Hirman +parut dans toute la pompe qui précède les grands mystères. Roi! que +voulez-vous? dit-il d'une voix terrible. Mon épouse, répondit +Bazin.--Suivez-moi.... Le roi marchoit rapidement, mais je le voyois +pâlir. Nous entrâmes dans une salle de marbre noir, éclairée de +torches funèbres; une tombe, aussi de marbre noir, s'élevoit dans ce +lugubre séjour; Hirman s'arrêta.... Roi! dit-il, votre coeur est-il +muet? ce tombeau ne lui fait-il donc rien sentir? Bazin frissonnoit, +ses cheveux se hérissoient, la sueur découloit de son front.--Vous +voulez votre épouse?... Eh bien! osez la demander à son père! il +est là!... s'écria Hirman, en lui montrant le tombeau, il est là!... +O Humfroi! ajouta-t-il, en étendant ses bras, roi malheureux! frère +plus malheureux encore! sors de la tombe où le fratricide t'a +plongé; et pour prix de ses crimes, viens lui livrer encore +l'innocente Bazine! Ombre révérée, parois à nos yeux.... Ciel! où +suis-je! dit le roi; mon frère!... ô mon frère! pardonne!... et il +erroit autour de la tombe.... Sortons! sortons! me dit-il, fuyons +ces horribles lieux! Hirman le rappeloit en vain; il marchoit à pas +précipités, et dans son désordre, il renversa le trépied sur lequel +brûloit le succin jaune, parfum des tombeaux. Le bruit épouvantable +de sa chûte retentit en sons lugubres dans toutes les voûtes du +temple; j'en fus moi-même effrayé. Arrache-moi d'ici, Théobard! +disoit le roi; la tombe s'ouvre et va m'engloutir!... Je vois +Humfroi! je le sens! il me dévore les entrailles! il déchire mon +sein! il me tue!... Emu, touché de l'état terrible du roi, je +l'entraînai hors du temple; il put à peine retrouver assez de raison +pour cacher son trouble à ceux dont il étoit entouré; il lui tardoit +d'échapper aux témoins curieux, dont les regards questionnoient le +roi sur la princesse, et sur l'abattement qu'il ne pouvoit vaincre. +Seuls, enfin, il m'ouvrit son coeur, me parla avec remords du crime +affreux auquel il devoit le trône, mais dont le souvenir troubloit +tous ses plaisirs, détruisoit son repos, ternissoit ses plus beaux +jours. J'avouai alors au roi que je connoissois cette malheureuse +époque de sa vie; je lui détaillai la mort lente d'Humfroi; je lui +fis part du pardon que ce tendre frère lui avoit accordé à sa +dernière heure, du silence qu'il avoit exigé des Druides, de Taber +et d'Eusèbe; de leur obéissance, jusqu'au moment où il voulut forcer +la princesse à un hymen qui paroissoit si criminel à ceux qui +avoient vu périr Humfroi; enfin, des ordres d'Hirman, qui s'étoit vu +forcé à recourir à cette ruse pour sauver la vie de Bazine, et la +soustraire à ses rigueurs. Chaque mot que je prononçois parvenoit au +coeur du roi; ses larmes couloient avec abondance. Ah! me disoit-il, +j'entends encore sa voix, sa voix désolée m'appelle à son +secours!... cette voix d'un frère me suit en tous lieux!... Ah! +crois-moi, Théobard, je n'ai jamais joui paisiblement!... Le ciel +met dans le coeur du coupable une inquiète agitation qui +l'empoisonne, et tôt ou tard un remords vengeur le déchire!... +Bazin, depuis ce jour, étoit triste, rêveur; il fuyoit tous les +regards, offroit des sacrifices; le repentir gravoit son empreinte +sur son front pâle et chargé d'ennuis.... Théobard, me dit-il un +jour, je ne puis résister à ma douleur; il faut que j'expire, ou que +les justes dieux qui me persécutent s'appaisent enfin; ma vie n'est +plus qu'un long supplice; va trouver Hirman, peins-lui mon sort, +qu'il ordonne, j'obéirai, mais qu'il me délivre, s'il se peut, de +mes tourmens! Le vénérable Druide daigna venir lui-même; il appaisa +une partie des orageux transports du roi. Les dieux sont clémens, +lui dit-il, et vos remords vont les fléchir. Humfroi lui-même +prononça votre pardon, si vous rendiez constamment heureuse la fille +si chère que vous veniez d'adopter; assurez son bonheur, et le +pardon d'un frère à sa dernière heure va répandre sur vos jours une +longue et délicieuse paix! Que dois-je faire pour Bazine? répondit +le roi déjà moins agité; parlez, sage Hirman: faut-il descendre de +ce trône qui lui appartient plus qu'à moi? Non, non, reprit le +grand-prêtre; régnez, régnez avec gloire, avec justice! mais brisez +les liens odieux qui enchaînent à vous une infortunée! Un trône +aussi grand que le vôtre lui est offert; elle ne vous demande que de +la rendre à elle-même; l'ombre d'Humfroi satisfaite, les dieux +contens, vos remords appaisés, vous passerez encore d'heureux jours, +et vous sentirez que l'ame ne jouit que par la vertu! Bazin +consentit sans peine à rendre à la princesse une main qui n'avoit +jamais dû lui appartenir, et ce même autel, qui vit former ces +noeuds, les vit encore se rompre. Le roi ayant appris d'Hirman que +la princesse étoit en France, me chargea de me rendre à votre cour, +de vous y annoncer que rien ne s'oppose à votre union, à laquelle il +donne son consentement. J'arrive avec de magnifiques présens pour la +princesse, pour Eusèbe et Taber; j'avois déjà annoncé à Bazine +qu'elle étoit libre, mais j'avois réservé ces détails pour l'instant +qui vous rendroit à son coeur. A ces mots, Théobard faisant apporter +un riche coffre garni d'or, le remit à la princesse, et offrit +également à Eusèbe et à Taber une bourse d'or, des bracelets, un +collier, un bandeau de pierreries. Eusèbe, à l'instant même, les +attacha sur Elénire, qui refusoit de les recevoir, et Taber lui +donna aussi la bourse d'or; elle s'opposoit encore plus vivement à +ces dons: Acceptez, Elénire, dit le roi; Taber n'a plus besoin de +rien, je me charge de sa fortune. + +C'étoit beaucoup sans doute que d'être assuré de son bonheur; mais +il falloit encore en jouir, et que l'hymen en assurât la durée. +Tandis que Childéric en préparoit les instans, en arrêtoit le jour +fortuné, de concert avec Bazine et Viomade, Berthilie, les yeux +baissés, effeuilloit une rose en écoutant Eginard qui lui parloit un +bien doux langage; Valamir, moins vif et moins sûr d'être aimé, +parloit moins à Elénire, qui ne répondoit que par sa rougeur; Ulric +sourioit au bonheur de ses enfans, et jouissoit de leurs plaisirs. +Bazine ne pouvoit oublier long-tems la fille d'Eusèbe ni Valamir. +Ah! dit-elle au roi, augmentons encore le nombre des amans fortunés! +que notre fête soit encore celle de tant d'objets qui nous sont +chers! Bonne Eusèbe! dit Bazine en embrassant tendrement sa +nourrice, ton Elénire est ma soeur; permets que j'en dispose en +faveur de Valamir.... Eusèbe, unissant leurs mains, dit avec +tendresse, en fixant Taber qui l'approuva d'un geste expressif: +Aimez-vous!... et servez vos maîtres comme nous vous en donnerons +l'exemple. Ulric s'approcha, Valamir se jeta dans ses bras, et le +vieux guerrier eut encore la gloire de cueillir sur le front +virginal d'Elénire un premier baiser.... Berthilie sourioit, versoit +quelques pleurs; Bazine la regarda un moment; l'aimable fille ne put +résister à son émotion, elle se jeta dans les bras de la +princesse.... Y consentez-vous, Théobard? dit Bazine. Le chef du +conseil s'inclina respectueusement. Eginard, ajouta-t-elle, vous +souvenez-vous de ce que je vous ai promis sur la roche sombre, en +vous donnant un bracelet que sans doute vous avez encore?... Eh +bien! je vous donne aujourd'hui ce que je vous promis alors, cette +Berthilie si sensible.... Et si adorée! interrompit Eginard en se +jetant aux genoux de la princesse; et prenant impétueusement la main +de Berthilie qu'elle lui présentoit, il la couvrit en un instant de +mille baisers.... Confuse, troublée, Berthilie alla cacher dans le +sein de son père son bonheur et son agitation; Eginard embrassoit +Ulric et Valamir; Viomade admiroit ce spectacle charmant, et +Bazine, dont l'ame se développoit à chaque instant, à chaque instant +aussi lui paroissoit et plus sensible et plus belle. + +Le jour qui devoit éclairer ces trois heureux hymenées, Diticas +sortit de ses forêts, suivi des prêtresses et des Druides: le temple +fut ouvert; il en prépara les ornemens. Bazine et ses deux +compagnes, réunies depuis l'aurore, songeoient à ce que cette +journée avoit pour elles de solennel. La belle reine fut parée des +mains d'Eusèbe, et Berthilie voulut attacher elle-même le diadême +étincelant; les beaux cheveux de Bazine s'en échappoient en boucles +argentées. Elénire, plus ornée de son touchant embarras que des +riches présens de Bazin, rougissoit de se voir si belle. Berthilie +ne voulut point mêler d'ornemens à ses cheveux; une fraîche couronne +de roses entoura sa figure plus fraîche encore que ces fleurs; un +bouquet, voilà toute la parure de l'épouse d'Eginard.... C'est ainsi +qu'il m'aima, dit-elle.... L'heure si belle dans la vie...., cette +heure qui confond à jamais les destinées, où l'on se reçoit et se +donne pour toujours, où l'on s'unit pour ne plus se quitter, où +l'on va se promettre de s'aimer, de s'appartenir jusqu'à la mort; +cette heure qui couronne tous les voeux.... vint assurer le bonheur +des amans les plus parfaits, des époux les plus fidèles. La +magnificence des rois se joignit au charme de l'amour, et des fêtes +dignes d'eux firent partager au peuple entier la félicité de son +maître. Bazine parut aux Français charmés la plus belle des +mortelles, Berthilie la plus jolie, Elénire la plus touchante. Le +roi enflamma tous les coeurs; l'admiration, la joie, l'alégresse +furent générales. + +FIN DU LIVRE DIX-HUITIÈME. + + + + +CONCLUSION. + + +Childéric régna glorieusement sur un peuple dont il assura le +bonheur. Le comte Pol, qui obtint dans les Gaules le commandement +confié à Egidius, ayant voulu troubler la paix de ses états, fut +battu complètement, et forcé de se retirer à Soissons. Bazine, sur +le trône, se montra toujours sensible au malheur, douce, +bienfaisante, accessible aux infortunés; elle eût consolé le roi de +ses disgrâces, s'il en eût éprouvé, elle ajouta à son bonheur; de +cet hymen heureux naquirent la superbe Audeflède, épouse célèbre de +Théodoric, roi des Ostrogoths, et le fameux Clovis, si digne des +grands rois qui l'avoient précédé, et des rois plus grands encore +qui lui succédèrent: heureux époux de la belle Clothilde, il fut le +premier roi chrétien, et par la défaite de Siagrius, général romain, +et la prise de Soissons, mit fin à l'empire des Romains dans les +Gaules. Les Français, l'an 510, c'est-à-dire quatre-vingt-dix ans +après l'entrée de Pharamond dans les Gaules, possédoient déjà +toutes les provinces situées entre le Rhin, la Seine et la Loire. +D'aussi rapides, d'aussi immenses conquêtes ont étonné l'univers +jusqu'au moment où un nouveau génie, rallumant les feux indomptables +de cette nation belliqueuse, laissa à peine à la renommée le tems de +redire ses triomphes! + +Viomade, que Bazine avoit nommé son père, en eut tous les droits, en +inspira tous les sentimens. Berthilie resta près de la reine, et +aima toujours Eginard avec la plus vive passion; elle eut quelques +momens de jalousie, mais très-courts, et dont son époux sut bien la +consoler. Elénire conserva sa pureté, sa douceur et l'amour de +Valamir. Eusèbe fut honorée à la cour; la reine l'aima toujours +tendrement. Théobard retourna en Thuringe, mais il finit par se +fixer près de sa fille. Tournay eut la gloire de conserver ses rois: +ce fut l'an 1653 que l'on y découvrit le tombeau de Childéric, de ce +prince dont l'étonnante destinée fut agitée dès sa naissance, et qui +reçut du malheur ces leçons ineffaçables qui font les grands rois et +les grands hommes. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2), by +Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (OF 2) *** + +***** This file should be named 35010-8.txt or 35010-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/0/1/35010/ + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35010-8.zip b/35010-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..073c8cc --- /dev/null +++ b/35010-8.zip diff --git a/35010-h.zip b/35010-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5ecdea1 --- /dev/null +++ b/35010-h.zip diff --git a/35010-h/35010-h.htm b/35010-h/35010-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e70a899 --- /dev/null +++ b/35010-h/35010-h.htm @@ -0,0 +1,7692 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of Childéric, Roi des Francs, Tome Second, by Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul +</title> + <style type="text/css"> + + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + + hr.c5 {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + + body {margin-left: 12%; + margin-right: 12%; + } + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 94%; + font-size: 10px; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + background-color: #FFFACD; + border: 1px solid; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .tdl {text-align: left; vertical-align: bottom;} + .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;} + + .box {margin: auto; + text-align: center; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 25em;} + + sup {font-size: 0.7em;} + + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + .sper {letter-spacing: .2em; padding-left: .2em;} + .font90 {font-size: 90%;} + + .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF} + .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none; + font-style: normal;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + .p6 {margin-top: 6em;} + + .i2 {margin-left: 2em;} + .i3 {margin-left:3em;} + + .ni2 {text-indent: -2em;} + .left35 {margin-left: 35%;} + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2), by +Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2) + +Author: Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +Release Date: January 20, 2011 [EBook #35010] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (OF 2) *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches non pas été repris.</p> +<p>Une table des matières a été créée pour ce livre électronique et ne figure pas dans +le texte d'origine.</p></div> +<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> + +<h2>CHILDÉRIC,</h2> + +<h3>ROI DES FRANCS.</h3> + +<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p> + +<h1>CHILDÉRIC,</h1> + +<h2>ROI DES FRANCS;</h2> + +<p class="p2 center font90"><span class="smcap"><b>par madame</b></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap"><b>de BEAUFORT d'hautpoul.</b></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap"><b>DÉDIÉ</b></span></p> + +<p class="center"><b>A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE REINE.</b></p> + +<p class="p4 center"><big><b>TOME SECOND.</b></big></p> + +<p class="p6 center"><b>PARIS,</b></p> + +<p class="center font90"><span class="smcap"><b>F. Cocheris</b></span> <b>fils, libraire, successeur de</b> <span class="smcap"><b>Ch. Pougens</b></span>, +<b>quai Voltaire, n.<sup>o</sup> 17.</b></p> + +<p class="center"><b>1806.</b></p> + +<p><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h3>LIVRE ONZIÈME.</h3> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE ONZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Viomade s'est éloigné. Le roi sent déjà des remords, et +va réparer ses injustices. Le jour choisi pour la révolte +est arrivé. Egidius la commande à la tête des +Romains et des Francs. Egésippe doit livrer le roi. +Ulric avertit son maître. Les braves se joignent à lui +et entraînent Childéric dans la forêt des Ardennes. +Ils sont attaqués; le roi blessé s'enfonce dans les bois, +suivi d'Eginard. Childéric s'évanouit, il est transporté +dans le temple des Druides, et couché dans un +lieu sombre. Une main inconnue le sert. Les Druides +pansent sa blessure, elle est guérie. L'inconnu se +découvre; c'est Viomade; il instruit le roi des événemens +qui l'intéressent, et de ses projets. Childéric +les approuve, et se rend en Thuringe, où il doit +attendre le signal de son retour.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> +<h3>LIVRE ONZIÈME.</h3> + +<p class="p2">Viomade avoit reçu avec douleur l'ordre +de son bannissement; il avoit reconnu également +la haine et l'amour, et s'affligeoit pour +son prince, dont il pressentoit le danger. +Sûr de son cœur, il demande à être conduit +vers lui, et Valérius s'y oppose; le brave +insiste encore; Valérius le menace de le faire +saisir par ses gardes. Viomade sait qu'il ne +sera que trop défendu, et craignant d'exciter +une émeute dangereuse, il se décide à +partir, mais il demande Ulric. Le romain +voudroit éviter cette entrevue; cependant +il n'ose la refuser; il sait, qu'haï du peuple, +un mot peut le perdre; il mande Ulric; les +deux amis parlent bas; Valérius ne les quitte +pas, mais ne peut les entendre; ils s'embrassent +et se séparent. Rends-moi tes armes, +dit alors l'agent méprisable d'Egidius. +Jamais, répondit Viomade, je ne les rendis +aux Romains; si tu les veux, sers-toi des +tiennes pour m'y contraindre. Viomade jura +sur l'honneur de quitter la ville à l'instant +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +même, et de n'y jamais rentrer sans l'ordre +du roi. Valérius l'accompagna jusqu'aux portes, +les lui vit franchir, et rentra au château +d'Egésippe, à qui il fit savoir, par ses femmes, +qu'elle étoit délivrée de son ennemi. +Bientôt le bruit de cet injuste exil se répandit; +on excita le peuple à le venger; l'ingratitude +du roi fut généralement détestée. Egidius, +de son côté, rassembloit ses troupes, et tous +les Francs n'attendoient qu'un signal pour +se réunir à elles. Malgré son amour et son +bonheur, malgré ses enivrantes espérances, +Childéric n'a pu revoir, sans un généreux +soupir, la couche déserte de Viomade; ses +torts légers ne sont qu'une ombre à tant de +vertus, de nobles actions, de sacrifices. Le +roi se rappele tout; il croit voir Mérovée; +il croit entendre la voix de Gelimer. Depuis +que l'amour l'a séduit, ces souvenirs lui +échappent, ils renaissent en foule, suivis de +la honte et du repentir. Est-ce moi, se disoit-il, +moi, l'élève du sage Gelimer, qui +résistai à l'amour vrai et généreux de Talaïs; +moi qui préférai une grotte sauvage et des déserts, +au trône, à la fortune, et sacrifiai tous +les biens à l'amitié; est-ce moi qui maintenant +languis sans gloire aux pieds d'une femme, +<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +et viens de lui sacrifier l'ami de mon +père, son défenseur et le mien? Qui donc a +su empoisonner mon ame? Les conseils de +Viomade étoient sévères; ceux de Gelimer +l'etoient-ils moins? l'ai-je sacrifié à la tendre +Talaïs? Suis-je donc devenu insensible à la +reconnoissance, sourd aux leçons de la sagesse, +rebelle aux avis de la prudence? Que +pense de moi ce peuple à qui je dois le bonheur +et l'exemple? qu'ai-je fait pour lui? +quelles lois sages ai-je su rendre? quelle +victoire ai-je remportée? Pourquoi Beauvais +ne m'ouvre-t-il point ses portes? pourquoi +Soissons renferme-t-il encore nos ennemis? +pourquoi un seul romain respire-t-il dans +les Gaules? Est-ce ainsi que je veux paroître +dans l'histoire, à la suite de mes pères, et +au milieu de mes glorieux successeurs, pour +qui mon nom sera un outrage, et mon règne +un exemple odieux? O mon père! ô Gelimer! +vos ombres sacrées m'apparoissent, +et ne peuvent reconnoître en moi ce héros +que sembloit promettre mon enfance téméraire, +et ma jeunesse valeureuse. Apaisez-vous, +mânes irritées des héros, mon +repentir m'éclaire, j'en suivrai les mouvemens +heureux. Demain je rappele Viomade, +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +et bientôt, marchant contre Egidius, j'irai +reconquérir ma gloire et ces instans donnés +à l'amour. Rempli de ces idées qui le consolent, +le roi s'endort; il se lève pour exécuter +d'aussi belles résolutions, et s'enferme +dans son appartement pour révoquer l'ordre +d'exil contre Viomade, retirer le projet d'impôt, +et pourvoir aux besoins de l'état. Valérius, +qui avoit exécuté la condamnation injuste +prononcée contre le brave, est chargé +d'aller le chercher. Le roi mande Mainfroy +et lui expose son plan d'attaque contre les +Romains; ce jour alloit être un jour de gloire. +Egésippe, instruite par Valérius, presse son +parti; elle lui promet de lui livrer le prince +à l'entrée de la nuit; tout est prêt, on n'attend +plus que la fin du jour, elle s'approche. +Egésippe écrit au roi une lettre passionnée, +elle le conjure de venir promptement rassurer +son ame, qu'un instant d'absence désespère. +Childéric redoute sa vue, il se sent +trop foible auprès de tant d'attraits, il se +refuse encore au bonheur, et cependant il +est agité. Ulric paroît, ses cheveux blancs +sont en désordre, et sa mâle physionomie est +décomposée. O ciel! dit-il au roi, que faut-il +que je vous annonce? et en parlant, des +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +pleurs de rage coulent de ses yeux. Courageux +Ulric, dit le monarque, expliquez-vous. +O jour affreux! reprit le brave, jour de honte +pour les Francs! vous êtes trahi, détrôné; +Egidius est roi, et la perfide Egésippe vous +attend, pour livrer aux Romains un illustre +captif! Il vous reste peu de momens pour +échapper; fuyez, ô roi! daignez me suivre, +je sais où conduire vos pas. Fuir! dit le monarque, +fuir! en suis-je réduit à ce triste +abaissement? n'ai-je donc plus d'armée? ne +me reste-t-il plus d'amis? Il vous reste, reprit +Ulric, vos braves et mes fils; mais que +pouvons-nous contre deux armées réunies? +Une téméraire audace n'est pas plus permise +qu'une honteuse crainte; le courage aime la +prudence, croyez-en mon âge, mes cheveux +blancs, sur-tout ma fidélité. O mon roi! dit-il +en se jetant à ses genoux, daignez faire +dire à la perfide, qui vous attend pour vous +sacrifier, que vous allez bientôt vous rendre +chez elle; ordonnez votre char et vos gardes, +trompez les yeux et suivez-moi. Eginard +entra tout-à-coup accompagné de ses +deux frères; tous répètent au monarque les +mêmes paroles. Amblar, Arthaut, Recimer, +se jetèrent à ses pieds, en lui renouvelant +<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +le serment de mourir pour lui; et Childéric, +ému des marques de leur zèle, défère à leurs +avis, plus par reconnoissance que par +crainte; mais il ne croit pas devoir exposer +ses jours, ni d'aussi dévoués amis. Le roi, +armé comme eux, suit Ulric, qui les conduit +hors de la ville par des détours: ils approchoient +déjà de la forêt des Ardennes, +quand ils furent atteints d'une grêle de flèches, +dont une grande partie, heureusement +mal dirigée dans l'obscurité, se perdit dans +les airs. Cependant Childéric est blessé, ainsi +que Mainfroy. Le roi, qui craignit alors +de tomber au pouvoir des ennemis, s'enfonça +rapidement dans la forêt; Eginard le +suivit; le reste de la troupe s'égara dans l'obscurité. +Childéric marcha long-tems au hasard, +et toujours accompagné d'Eginard; +mais la douleur, et le sang qui coule de sa blessure, +l'affoiblissent; il est forcé de s'arrêter +sous un chêne, et bientôt il s'évanouit. Eginard, +dont les yeux se sont habitués à l'obscurité, +distingue les objets; la nuit est belle, +les étoiles brillent au firmament, et jettent +un demi-jour à travers le feuillage; il en +profite pour examiner la blessure du roi, +pour arrêter le sang, pour reconnoître les +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +lieux. Il voit, avec une grande joie, que la +partie de la forêt dans laquelle ils sont parvenus, +est la partie consacrée, et que dans +cet asile saint et redouté, Childéric n'a rien +à craindre de ses ennemis; la coignée a respecté +ces arbres touffus qui couronnent la +terre, et forment par-tout des berceaux, que +les rayons du soleil même ne peuvent percer; +il y règne une fraîcheur et une obscurité +perpétuelles; les sylvains, les nymphes, +Pan et les autres divinités champêtres, fuyent +cette partie du bois destinée aux mystères; +on ne voit de tous côtés que des autels, sur +lesquels des victimes avoient été égorgées; +les arbres étoient teints de leur sang; nul +oiseau ne se perchoit sur leurs branches, +nul animal ne pénétroit dans cette enceinte, +les vents mêmes craignoient d'en troubler la +paix; la foudre n'osoit y tomber; l'ombre +de ces chênes, qu'aucun zéphir n'agitoit, +portoit dans tous les cœurs une sainte épouvante; +des troncs bruts et informes représentoient +le dieu Pan; la mousse verdâtre +dont ils étoient couverts, inspiroit la tristesse, +l'horreur et l'étonnement qui semblent empreints +sur leurs écorces. On diroit qu'ils +veulent annoncer aux téméraires qui osent +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +s'approcher, que ces lieux sont consacrés à +un dieu terrible, dont les Druides mêmes +sont effrayés, et qu'ils craignent d'entrevoir. +C'est au milieu de cette sombre retraite +qu'est bâti le temple des Druides: ce temple +est octogone et à deux étages; les murs épais +sont revêtus au-dehors de pierres de taille, +et au-dedans de petites pierres déliées et incrustées +de marbre, avec des compartimens +en mosaïque; le pavé est de marbre, le toit +de plomb. Plusieurs autels ornent l'étage +supérieur, ils sont de pierres solides et de +toutes formes, quarrés, ronds, triangulaires, +longs ou ovales, et portent l'empreinte des +dieux auxquels ils sont consacrés; plusieurs +sont décorés de statues de pierre ou +même de marbre. L'étage supérieur a huit +fenêtres pratiquées dans des niches; l'étage +inférieur sert de logement aux Druides. On +communique d'un étage à l'autre, par un +escalier de pierre. A côté de la porte d'entrée, +est celle d'un souterrain qui conduit au +fleuve. C'est là que les prêtres renferment +leurs trésors, et célèbrent certains mystères; +au-dessus de la porte on voit, sur une large +pierre, quatre prêtresses représentées; deux +sont vêtues comme les gauloises, et ornées +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +de ceintures et de bracelets; les deux autres +sont nues, deux serpens s'enlacent autour +de leurs jambes, s'élèvent jusqu'à leurs seins, +et leurs sucent les mamelles <a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>C'est dans cet asile révéré du vulgaire, +que le roi évanoui est transporté; le sang +qu'il a perdu l'a tellement affoibli, qu'il +reste plusieurs heures sans connoissance; +lorsqu'il reprend ses sens, il se trouve couché +sur un lit; sa blessure est pansée, et +une profonde obscurité règne autour de lui; +sa foiblesse est encore si grande, qu'il veut +en vain se soulever et entr'ouvrir ses rideaux: +le morne silence de ces lieux n'est +troublé que par un soupir qui pénètre le +cœur du monarque. Qu'entends-je! dit-il, +où suis-je? Bientôt on s'approche; une main +tremblante porte une coupe à ses lèvres, +tandis qu'un bras adroit soulève son corps +et le soutient; il boit le breuvage qui lui est +offert; la main timide se retire. O vous! +qui daignez me secourir, dit le roi, d'où +naît ce mystère? On se tait, le prince imite +ce silence; calmé par le breuvage, il s'endort +profondément. Le soleil a déjà fini son +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> +cours, quand il sort d'un si doux sommeil; +mais le souvenir de ses malheurs, ses fautes +et son repentir, étoient là, prêts à saisir sa +première pensée. Hélas! qu'il est pénible le +réveil de l'infortuné! il est seul avec sa douleur, +les distractions du jour ne s'agitent +point encore autour de lui, et ses maux, +qu'il avoit presque oubliés, renaissent tous +à-la-fois dans son ame; mais Childéric n'avoit +point attendu ses revers pour reconnoître +sa faute, pour vouloir la réparer; +cette idée le console, en l'anoblissant à ses +yeux. Il n'accusoit point Egésippe pour se +justifier, il sentoit qu'elle ne l'avoit égaré +que parce qu'il s'étoit laissé séduire; il s'avouoit +tous ses torts; mais celui dont il étoit +le plus honteux, le plus désolé, étoit celui +de son ingratitude; Viomade occupoit seul +sa pensée. Si le bruit de ma chûte est parvenu +jusqu'à lui, disoit le roi, il s'afflige encore, +et plaint l'ingrat qu'il aime toujours. +Ses réflexions furent interrompues par l'arrivée +de plusieurs personnes; une d'elles +tient deux flambeaux; les rideaux du lit sont +entr'ouverts, et Childéric voit s'approcher +deux Druides; leurs traits vénérables conservent +l'auguste caractère que leur imprime +<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> +une vie chaste et religieuse; des sentimens +élevés et purs répandent sur leur physionomie +une douce noblesse qui pénètre l'ame. +Les généreux Druides défendirent au roi de +parler, examinèrent sa blessure et la pansèrent +soigneusement; ils déclarèrent qu'elle +étoit très profonde, que la plus légère émotion +la rendroit mortelle. Un long soupir se +fit entendre derrière les rideaux, et troubla +le roi. Les Druides, après lui avoir recommandé +la résignation, la soumission à la volonté +des dieux, le calme et le silence, se +retirèrent, et laissèrent le prince dans l'obscurité: +ainsi s'écoulèrent plusieurs jours. +Les Druides venoient à des heures fixes panser +le roi; il recevoit toujours ses breuvages +nourriciers et salutaires de la main discrète, +dont il ne pouvoit définir ni concevoir la +mystérieuse bienfaisance; le reste du jour et +des nuits se passoit dans le silence et l'obscurité; +les plus douloureuses pensées agitoient +le monarque, et retardoient sa guérison. +Cependant l'amour malheureux ne lui +faisoit point éprouver ses tourmens; trahi, +trompé, il avoit cessé d'aimer; une ame aussi +belle ne peut aimer quand elle méprise; il +faut à la vertu qui règne dans son cœur, il +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +faut à sa franchise, à sa confiance, un choix +digne d'elles; il a cru l'avoir rencontré, il +adoroit leur perfection; détrompé, son +amour s'est évanoui avec l'erreur qui l'avoit +fait naître.</p> + +<p>La jeunesse, les soins et le tems apportèrent +à la blessure du roi un soulagement +considérable. Malgré sa tristesse, l'inquiétude +qu'il éprouvoit, le désir de savoir des +nouvelles des siens, le besoin surtout d'entendre +parler de Viomade, de s'instruire de +sa destinée; enfin, malgré l'ennui dont il +étoit dévoré, il sentoit ses forces renaître. +Les Druides lui annoncèrent que le danger +avoit été grand, mais qu'heureusement il +étoit passé, et que le sang qu'il avoit perdu, +les chagrins auxquels il s'abandonnoit, +étoient les seules causes de la foiblesse qu'il +éprouvoit encore. Un cri de joie se fit entendre, +le prince tressaillit. Les Druides et +les flambeaux se retirèrent; il les vit partir +sans regret; son cœur étoit agité, il vouloit +réfléchir, il espéroit connoître enfin ce généreux +inconnu si touché de ses souffrances, +et si heureux de leur guérison. Je ne puis, +dit le roi, recevoir plus long-tems vos soins, +bienfaiteur dont le nom me sera à jamais +<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +cher, sans connoître celui à qui je dois tant +de secours et tant d'intérêt. Hélas! vous ne +me répondez point... vous savez qui je suis, +vous savez que je fus un ingrat. A ces mots, +le roi se sentit saisi d'une vive douleur; il +entendit soupirer son mystérieux ami, mais +n'osa plus lui demander ce qu'il s'obstinoit +à taire; peut-être ce silence étoit-il une +règle établie dans ces lieux, car il ne doute +pas qu'il n'ait été transporté chez les Druides +révérés, et dont les lois austères inspirent le +respect et la crainte; fatigué par tant de +pensées, le roi s'endormit, et les idées qui +l'avoient si fort agité, se prolongèrent dans +ses songes; il croyoit entendre encore les +soupirs de l'inconnu, l'expression de sa joie; +bientôt il aperçut Mérovée qui lui demandoit +compte de ses actions; il lui demandoit +encore où étoit sa couronne, son sceptre et +son épée; tremblant, il fuyoit l'ombre irritée, +et se retrouvoit dans sa grotte; il voyoit +Talaïs, elle le conduisoit sur le rocher, et +lui disoit: Ce n'est qu'ainsi qu'on aime; enfin, +il s'égaroit dans un long désert; là, il +aperçoit Viomade, pâle et défiguré; il portoit +les tristes livrées de la misère, demandoit +aux dieux un asile. Ce songe affreux +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +déchire le cœur de Childéric, il se réveille +en nommant Viomade; une sueur abondante +coule de son front, la fièvre hâte et précipite +les mouvemens inégaux de son pouls. +Au nom qu'il a prononcé, l'étranger s'est +approché, et a pris une de ses mains. O vous! +dit le prince avec la plus grande agitation; +ô vous! qui compâtissez à mes peines; vous, +qui avez des larmes pour mes douleurs, de +la joie pour ma santé, prenez pitié de mon +inquiétude et de mes alarmes; vous le savez, +je suis Childéric, et je fus ingrat; l'amour, la +jeunesse m'ont entraîné; je ne cherche point +d'excuse, hélas! l'ingratitude n'en a point! +mais soyez touché de mon repentir, calmez, +s'il se peut, mes chagrins; vous connoissez +sans doute Viomade, le bruit de sa +vertu aura volé jusqu'à vous; hélas! vous +savez aussi de quel prix j'ai payé ses longs +services; une si pure amitié..... mais que +ma douleur vous attendrisse; oubliez la +faute, ne voyez que le remords, et daignez +m'apprendre où mes cruautés l'auront conduit, +s'il a survécu à mes injustices, s'il a +trouvé l'honorable asile dû à une ame si +belle; si j'apprenois qu'il n'a point souffert, +mon repentir adouci, me laisseroit plus de +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +repos; mais l'image de sa détresse me poursuit +jusque dans mon sommeil: au nom de +vos soins généreux, ah! parlez-moi de mon +ami.... Et toi, mon cher Viomade, ne te reverrai-je +plus? ne te ferai-je pas lire dans +ce cœur séduit, plus que criminel, et qui +t'aima toujours? Que ne puis-je encore me +jeter dans tes bras! que n'es-tu témoin de +mes larmes!.... Arrêtez! cher prince, arrêtez! +s'écrie une voie entrecoupée par des +sanglots; arrêtez! reconnoissez votre fidèle +Viomade, qui succombe à son attendrissement +et à sa joie. O mon ami! Tous deux +se taisent, sans cesser de s'entendre et de se +répondre; leurs premières paroles se ressentirent +de leur mutuelle agitation. Doux +silence! heureux désordre! trouble charmant! +plus persuasifs, plus touchans que +l'éloquence! Ah! disoit le prince, comment +n'ai-je pas reconnu Viomade à ses bienfaits, +à sa sensibilité? qui sait aimer comme lui? +mais, pourquoi ce mystère? pourquoi me +cacher mon ami?—Vos jours en danger défendoient +toute émotion; les Druides craignoient....—Ils +craignoient ma joie, ils +avoient raison; je sens que plutôt, elle eût +été destructive; à peine encore puis-je aujourd'hui +<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +la supporter.—Calmez-vous; +demain, nous reprendrons cet entretien, il +devient dangereux pour vous.—Un mot +seulement: Sais-tu le sort de nos braves?—Egarés +dans la forêt pendant l'obscurité, +ils se réunirent dès que le jour parut, et sont +à Tournay; mais reposez-vous, j'ose l'exiger. +Childéric se soumit, il sentoit qu'il en +étoit tems; ses forces épuisées commençoient +à lui manquer. Viomade lui présenta un breuvage +qui le ranima; il dormit quelques heures: +son ami s'offrit à son réveil; l'amitié +en écarta les peines, ou ne lui en laissa qu'un +souvenir adouci par elle, et embelli par l'espérance. +Le roi, se sentant beaucoup plus +calme, désira apprendre comment Viomade +et lui se trouvoient réunis: le brave consentit +à le lui raconter après la visite des +Druides; il ouvrit une fenêtre qui donnoit +dans la forêt, mais déjà l'hiver en avoit jauni +l'ombrage, et la feuille desséchée tomboit +sous les efforts des vents; quelques chênes +verts, quelques sapins, de noirs cyprès, +conservoient seuls leur triste, mais constante +verdure. Les Druides ayant jugé que +le prince pouvoit être transporté sur un lit +de repos près de la fenêtre, il jouit de ce +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +spectacle mélancolique, et écouta long-tems +le bruit des vents et le frémissement du feuillage. +Viomade vint s'asseoir auprès de lui, +et ne put fixer sans attendrissement ce beau +visage décoloré, cette figure charmante sur +laquelle régnoit une si douce tristesse, une +si touchante pâleur. Childéric lui tendit la +main, il la pressa dans les siennes....; des +pleurs baignèrent sa paupière; mais, triomphant +de sa foiblesse, Viomade prit une attitude +plus ferme, et parla ainsi: Vous m'ordonnez +de vous expliquer par quels événemens +nous nous trouvons dans ces lieux, +je vais vous obéir. Vous devez savoir, ou du +moins pressentir que vous habitez le temple +dont le célèbre Diticas est le grand-prêtre. +En quittant Tournay, je me décidai à venir +le joindre: une tendre amitié nous unit dès +l'enfance; il chérissoit Mérovée, dont la +piété étoit vive et éclairée; il vous aimoit, +je connoissois vos dangers, je comptois sur +son pouvoir, je me décidai à l'intercéder et +à l'attacher à votre sort; cela me parut facile, +puisque déjà vous lui étiez cher: cependant +je me proposois de l'alarmer lui-même +sur la perte de sa puissance; mais +j'avois besoin d'être instruit de votre destinée; +<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> +j'étois sûr de tous vos braves; je demandai +Ulric comme le plus prudent; Valérius +n'osa me refuser. Nous convînmes rapidement +d'un rendez-vous dans la forêt; +là, j'appris l'audace d'Egidius; je chargeai +Ulric de vous conduire ici; j'en obtins la permission +de Diticas, qui avoit été touché des +malheurs dont vous étiez menacé; il m'avoit +offert tous ses secours. Instruit toujours fidèlement, +constamment occupé de votre sort, +tremblant pour vos jours, j'allois au-devant +de votre arrivée, lorsque je vous trouvai +évanoui et blessé dans les bras d'Eginard: +nous vous transportâmes jusqu'ici; on profita +de votre évanouissement pour sonder +votre blessure; elle étoit profonde, et le +sang que vous aviez perdu vous causoit une +si grande foiblesse, que l'on craignit pour +vos jours; le silence et le calme furent ordonnés... +Vous savez le reste. Ainsi donc, +lui dit le roi, tandis que je te repoussois loin +de ta patrie, occupé de moi, tremblant pour +moi seul, oubliant mes torts sans nombre... +Prince, interrompit Viomade, un brave ne +compte que ses devoirs. Un roi, reprit Childéric, +ne doit pas les oublier. Cette pensée +plongea le jeune monarque dans la plus profonde +<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +tristesse, il soupira douloureusement. +Viomade essaya de le distraire. O mon roi! +lui disoit-il, ce sont nos fautes qui nous +éclairent; de l'erreur du passé, naît la prudence +de l'avenir; que d'années vous restent +pour en effacer quelques instans! Le remords +épure le cœur, il est sa seconde innocence, +mais un noble espoir ne doit jamais +l'abandonner; le malheur mûrit promptement +et intéresse toujours; l'expérience +des autres est perdue pour nous, et nous ne +recevons que de nos propres revers des leçons +sévères, mais utiles: quelle longue et +brillante carrière s'ouvre devant vous! En +peu de tems, vous avez cueilli les fruits d'une +profonde sagesse, appris de grandes vérités, +vous leur devrez une gloire pure et éclatante, +un règne brillant et heureux. Egidius +ose aujourd'hui s'asseoir insolemment sur +votre trône, mais ce règne injuste ne sera +pas long; les Francs rougiront d'obéir aux +Romains; ils rougiront de leur avoir rendu +les Gaules, conquises au prix du sang de leurs +frères et du leur. J'apprends déjà qu'il existe +par-tout une violente persécution; tout ce +qui vous est fidèle est disgracié, privé de son +rang, de ses biens, la plupart déclarés serfs. +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +Les chefs sont tous remplacés par des Romains, +tous les postes leur sont confiés, et +l'ancien fisc de Rome est rétabli: on n'ose +murmurer encore, et l'instant n'est pas venu; +il faut laisser aux Francs le tems de sentir leur +faute. Ce temple vous offre une sûre retraite +jusqu'à votre guérison; Diticas vous a ménagé +un honorable asile pour l'époque à +laquelle vous pourrez quitter ces lieux. Bazin, +roi de Thuringe, vous appelle à sa cour; +vous y serez traité en souverain. Ces peuples, +venus comme nous de la Germanie, +sous les noms de Cattes, de Varnes et d'Hérules, +ont fondé ce royaume encore naissant: +gouvernés par les mêmes lois, suivant +la même religion que nous, un même sang, +pour ainsi dire, coule dans nos veines, un +même sentiment doit nous animer, et vous +devez compter sur l'hospitalité qui vous est +offerte. Bazin seroit sans doute un grand roi, +si quelques actions sanguinaires ne servoient +d'ombre à ses vertus; guerrier farouche, +tout tremble également devant lui, ennemis +et sujets; mais votre cause est celle des rois, +son intérêt est de vous défendre; vous choisirez +parmi vos braves celui que vous daignerez +préférer; il aura l'avantage de vous +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +suivre, il restera aux autres le bonheur de +vous servir. Après votre départ, je me rendrai +près d'eux à Tournay; là, j'apprendrai +des circonstances les meilleurs moyens à employer +pour vous rendre à notre amour. +Viomade se tait, et Childéric manque d'expressions +pour peindre sa reconnoissance.</p> + +<p>Le jour s'écoula dans ce doux entretien. +Childéric apprit sans émotion qu'Egésippe +étoit reine, qu'Egidius avoit reçu sa foi: il +sut qu'Ulric, blessé en l'accompagnant à la +forêt, étoit rétabli, mais persécuté par le +nouveau roi. Il nomma dès-lors l'aimable +Eginard pour l'accompagner; Viomade se +chargea de l'en instruire.</p> + +<p>Les forces du monarque commençoient à +se rétablir, l'hiver étoit presque écoulé; +plusieurs fois admis au temple, le roi avoit +assisté aux sacrifices des Druides; la prière, +ce mouvement sacré du cœur, avoit élevé +et fortifié son ame, et l'espérance, premier +bienfait des dieux, l'avoit pénétré: souvent +admis aux sages entretiens de Diticas, il +avoit reconnu la saine morale de Gelimer, +et adressé des regrets à ce vertueux ami.</p> + +<p>Mais les vents retournés derrière les montagnes, +sembloient rendre le repos à la terre, +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +un air plus doux se faisoit sentir, et les buissons +se paroient déjà d'une naissante verdure: +c'étoit l'époque fixée pour le départ +de Childéric. Viomade en pressoit l'instant +pour le servir plus utilement ailleurs. Diticas +lui ayant offert une armure digne de son +rang, lui ouvrit le trésor sacré, et le conjura +d'en disposer, lui promit la protection +des dieux, lui jura un zèle infatigable: Viomade +ne promit rien. Eginard, fier et heureux +du choix de son maître, fut admis dans +le temple. Un sacrifice précéda le départ du +roi; Eginard, chargé de ses ordres, le quitta +pour aller les exécuter. Le lendemain, conduit +par Diticas et Viomade, Childéric traversa +le souterrain qui conduisoit au fleuve; +là, ils trouvèrent Eginard qui avoit amené +deux chevaux superbes et richement harnachés. +Il fallut se séparer, et ce fut un moment +pénible pour tous. Viomade, ayant +brisé une pièce d'or, en remit une moitié au +roi. Quand vous recevrez la seconde, lui dit-il, +hâtez-vous de vous rendre aux lieux qui vous +seront indiqués, mais n'en croyez aucun autre +indice. Childéric se prosterna, plein de +respect et de reconnoissance, devant Diticas, +embrassa tendrement son ami, et sautant +<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> +légèrement sur le cheval qui lui étoit +destiné, tourna vers les villes de Strasbourg, +Francfort, Gotha, et arriva à Erfort, +capitale de la Thuringe. Ce n'étoit pas sans +une vive douleur que Childéric avoit quitté +sa patrie; l'espoir qu'il emportoit sembloit +diminuer à mesure qu'il s'en éloignoit; il ne +pouvoit penser, sans un déchirement cruel, +à la différence du voyage qu'il entreprenoit +alors, avec celui qu'il avoit fait il y avoit deux +ans, à la même époque et dans la même saison, +mais avec des sentimens bien éloignés +de ceux qu'il éprouve: il revenoit alors dans +sa patrie, un père l'attendoit, un trône, une +couronne lui étoient réservés; il apportoit +un cœur pur, exempt de foiblesse et de repentir; +la perfidie n'avoit point blessé son +ame, tout sourioit encore à sa jeunesse, il +respiroit le bonheur. A présent, hélas! banni +par ses propres sujets, trahi par celle qu'il +aimoit si ardemment, errant, fugitif, accablé +par les reproches de son cœur, il va +solliciter un asile qui lui rappellera sans +cesse le trône dont il est descendu! Ces idées +l'accablent. Eginard lui-même a des momens +de tristesse; il vient de quitter Grislidis, ses +adieux ont été si tendres... Le premier jour +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +du départ, Eginard fut préoccupé, le second +il crut devoir distraire son maître, le +troisième jour il y parvint, et fut heureux. +Arrivés à Erfort, il se reposèrent un jour +entier avant de se présenter à la cour où ils +étoient attendus; ce jour rendit au roi son +air majestueux et doux, à Eginard toutes ses +graces et le désir de plaire.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE ONZIÈME.</b> +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE DOUZIÈME.</h2> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE DOUZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Bazin, roi de Thuringe, vient de perdre son fils Amalafroi. +Vengeance que veut en tirer un père irrité. +Arrivée de Childéric. Portrait de Bazine. Elle demande +en vain la grace des Vandales; elle s'évanouit +dans les bras de Childéric. Son entretien avec le roi +des Francs. Elle le quitte. Retour de Bazin dans son +palais. Festin. Chants funèbres.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p> + +<h2>LIVRE DOUZIÈME.</h2> + +<p class="p2">Bazin régnoit seul en Thuringe depuis la +mort d'Humfroi, son frère aîné, avec lequel +il avoit partagé d'abord l'empire; ils habitoient +alors deux palais voisins, et qu'un seul +jardin séparoit. A la mort d'Humfroi, Bazin +s'étoit emparé de ce trône à peine élevé, qui +devoit tomber sous les coups de Thierry, +fils de Clovis, et faire partie de sa puissance. +Altier, sanguinaire et farouche, Bazin venoit +de perdre l'aîné de ses fils, le jeune et bel +Amalafroi, espoir et amour du peuple. Vainqueur +des Vandales, il traitoit de la paix +quand il fut lâchement assassiné: l'armée +entière gémit sur une mort prématurée, et +qui lui enlevoit un prince aussi brave que +généreux. La douleur de Bazin fut extrême; +mais il ne borne point son deuil à des larmes, +la vengeance peut seule satisfaire ses +regrets terribles. En vain il lui reste encore +trois fils, Hermanfroi, âgé de douze ans, +Baderic et Berthier, encore enfans; rien ne +le console, ne l'appaise; c'est du sang qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +faut à sa douleur: tous les prisonniers faits +sur les Vandales pendant la guerre, seront +immolés sur la tombe d'Amalafroy, de ce +prince, qui, dans le cours d'une longue carrière, +n'eût pas vu couler sans pitié une +goutte de ce sang qui va se répandre à grands +flots. Déjà les apprêts de ces sanglantes obsèques +ont frappé d'horreur les sens de Childéric; +il a aperçu le bûcher en se rendant à +la cour du roi de Thuringe; il a reculé d'effroi, +et a frémi au récit que lui font les gardes +qu'il a interrogés. Cependant, au bruit +de son arrivée, Bazin se présente pour le recevoir, +et la beauté du monarque français, +sa taille superbe et son aspect enchantent +déjà tous ceux qui l'entourent; il parle, il +plaît davantage encore, et tous les cœurs +lui sont soumis. Arrivé dans les appartemens +du roi de Thuringe, Childéric, comblé d'honneurs, +répond à ces hommages avec une noble +reconnoissance: on l'écoute, on l'admire, +il règne sur tout ce qui l'approche; l'aimable +Eginard reçoit lui-même un favorable accueil, +et partage les égards dont on accable +son maître.</p> + +<p>Mais les horribles funérailles que prépare +un père irrité, ont porté la douleur dans +<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +l'ame sensible de Bazine, nièce du roi de +Thuringe, et destinée, dès sa naissance, à +épouser son fils. Bazine, restée au palais de +son père Humfroi, et élevée par les ordres +de son oncle, cache dans l'ombre sa beauté, +sa grace, sa douce mélancolie, et tous les présens +qu'elle a reçus de la nature; dans une +extrême jeunesse, elle a montré une ame élevée, +un caractère constant et noble, un esprit +juste, une imagination profonde. Bazine a deviné +tout ce qu'elle est loin encore de sentir, +ce qu'elle ne doit peut-être jamais connoître, +et sa raison, qui avertit son cœur des privations +qui l'attendent, l'a condamnée aux regrets, +long-tems avant qu'elle eût l'idée du +plaisir. L'amour pur, extrême, sincère et +constant, ce dieu des ames tendres et fidèles, +se peignoit à sa pensée comme le seul +vrai bien de la vie; la bienfaisance en étoit +pour elle la consolation; une bonne action, +voilà le plaisir pour Bazine, et les larmes de +joie qu'elle faisoit répandre, étoient la volupté +pour son cœur. Ses traits réguliers, +mais doux, son regard languissant et timide, +son sourire innocent, ses graces enfantines +et légères, tout en elle est pur et dans une +parfaite harmonie; la négligence et l'abandon +<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +de sa démarche, un air rêveur, un son +de voix qui portoit à l'ame ses moindres discours, +font de Bazine un de ces êtres charmans +que l'on aime, que l'on admire, et qui +ravissent pour toujours. La princesse, destinée +à l'hymen d'Amalafroy, renonçoit, en +l'épousant, à la délicieuse idée d'un amour +mutuel; elle éprouvoit un regret qu'elle condamnoit +elle-même; en songeant à cet hymen, +elle pleuroit un bonheur mensonger, +mais enchanteur. Des raisons politiques forçoient +le roi de Thuringe à presser cette +union; et Bazine, à l'approche de cet instant, +sentoit augmenter son indifférence; +elle se le reprochoit, elle vouloit aimer celui +qu'elle estimoit, son cœur rebelle se refusoit +à ses propres volontés. Appartenir sans +se donner, passer sa vie sans connoître l'amour, +renoncer à ses rêves charmans, sacrifier +ses vagues, mais délicieuses espérances, +se dérober soi-même à ce héros inconnu +encore, mais qui sans doute existoit pour +elle, ces pensées plongeoient la jeune princesse +dans une tristesse accablante. Amalafroy +plus heureux, ou plus à plaindre peut-être, +aimoit avec idolâtrie; il voyoit avec +transport s'approcher l'heureuse époque de +<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +son hymen; il se plaignoit pourtant d'une +froideur dont son amour et sa délicatesse +étoient alarmés: alors Bazine lui sourioit avec +tant de graces, qu'il se reprochoit ses plaintes: +il espéroit; mais à peine âgé de dix-huit +ans, le prince est déjà moissonné! Il n'a paru +qu'un seul jour pour se faire connoître et +regretter, et Bazine a donné des larmes à +celui dont elle fut aimée. Cependant la vengeance +terrible du roi de Thuringe révolte +son cœur, tant d'innocentes victimes excitent +sa pitié; timide et modeste, Bazine +craint de paroître; destinée au trône, elle a +cependant le noble sentiment de sa grandeur, +qui l'élève au rang qui lui est réservé. +Le jour est fixé, on nomme déjà l'instant, +la princesse ne peut différer davantage; couverte +de vêtemens de deuil, voilée et suivie +de la bonne Eusèbe, sa nourrice et sa gouvernante, +de la séduisante Berthilie, sa +meilleure amie, elle quitte son palais, traverse +légèrement le jardin qui le sépare de +celui du roi, et se présente à ses regards au +moment où il venoit de recevoir avec tant +d'honneurs Childéric et Eginard. Bazine, qui +a rejeté son voile en arrière, rougit à l'aspect +de deux étrangers; mais, s'adressant à +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +son oncle: Je viens, lui dit-elle, implorer +votre clémence, et recourir à vos bontés.—Que +voulez-vous, Bazine? parlez; que demandez-vous?—La +grâce de ces malheureux +Vandales, si cruellement condamnés. A ces +mots, prononcés avec une enchanteresse +douceur, Bazine leva ses beaux yeux remplis +d'une expression si tendre; mais le roi, enflammé +de courroux, lui répondit: Eh quoi! +c'est vous, vous, destinée à devenir l'épouse +d'Amalafroy, vous qu'il aima, c'est vous +qui m'osez demander la grâce de ses assassins! +vous qui, loin de suspendre ma vengeance, +devriez en presser les effets! Est-ce +ainsi que vous honorez l'ombre de celui qui +dut être votre époux?—Oui, c'est ainsi qu'interprétant +sa belle ame, je rends un juste +hommage à ses vertus; c'est en sauvant l'innocence, +que j'obéis à ses volontés généreuses. +Ah! craignez d'irriter ses mânes augustes, loin +de les apaiser! Que ne peut-il, du sein des +morts, se faire entendre et vous attendrir!... +O roi! ajouta-t-elle en se jetant aux genoux +de Bazin, et élevant vers lui ses mains suppliantes, +daignez écouter sans courroux la +prière que je vous adresse! sauvez ces infortunés! +l'ombre désolée de votre fils rejetera +<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +de sanglantes funérailles; croyez-en celle +qu'il aima et qui connut si bien son cœur; +cédez à la pitié: accordez-moi une grâce que +je vous demande au nom d'Amalafroy! Bazin, +sans être ému par sa beauté, par ses grâces +timides, par l'accent irrésistible d'une voix +si touchante, et à qui son attendrissement +prêtoit encore un charme plus persuasif, +releva Bazine avec rudesse: C'est assez, lui +dit-il; je pardonne à votre âge cette indiscrète +prière. Des gardes vinrent avertir le roi +que les bûchers et les victimes étoient prêts; +il suivit les gardes. Bazine, entraînée par sa +pitié, s'élança au-devant de lui, essaya de le +retenir; le roi la repoussa, et s'éloigna d'elle; +elle fit un cri, et tomba évanouie. Childéric, +qui étoit près de la princesse, la reçut +dans ses bras; il la transporta sur un siége +voisin; Berthilie, Eusèbe, s'empressèrent de +la secourir, tandis que Childéric, tremblant, +effrayé de sa pâleur, restoit à genoux, et soutenoit +sa tête; Eginard, debout et non moins +troublé que le roi, admiroit en silence cette +beauté si sensible et si généreuse; les liens +de perles qui retenoient ses cheveux d'un +blond argenté, s'étoient détachés, et ses +longues tresses dénouées sembloient un nouveau +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +voile qui se prêtoit de lui-même à cacher +ses modestes charmes. Les soins de Berthilie +ne furent pas sans succès, Bazine rouvrit +ses beaux yeux. Etonnée de se trouver +appuyée sur le bras d'un étranger, qui lui-même +est à ses genoux, elle regarde autour +d'elle, et une prompte rougeur anime l'albâtre +de son teint; elle porte sur le roi un +regard reconnoissant et timide, et le prie +avec instance de se relever; mais Childéric, +qui s'oublioit entièrement à ses pieds, et +s'abandonnoit à une admiration qui remplissoit +et absorboit toutes ses pensées, n'entendit +point ces paroles; il ne vit que sa touchante +beauté: la princesse renouvela sa prière; +alors, sortant comme d'un songe, le roi lui +obéit, mais il demeura près d'elle, et constamment +préoccupé. Bazine sourit à Eusèbe, +embrassa Berthilie, et cependant elle poussa +un profond soupir, et quelques pleurs coulèrent +de ses yeux; elle pensoit aux malheureux +qu'elle n'avoit pu sauver, et leur donnoit +des larmes: s'occupant néanmoins des étrangers, +elle remercia le roi qui l'avoit secourue, +salua Eginard. Je savois, dit-elle à Childéric, +que la cour de Thuringe devoit être +bientôt honorée de votre illustre présence, +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +car je vois que c'est au roi Childéric que je +dois déjà des remercîmens. Je vous reconnois +au portrait fidèle que l'on m'a fait souvent +de vous, et si la renommée n'a pas été +moins juste en me parlant de vos vertus, +ma cour, qui vous reçoit, doit s'enorgueillir +de son bonheur. Childéric troublé, s'inclina +sans répondre. Je rougis pour nous, reprit +Bazine, de ce que votre arrivée vous rendra +le témoin des vengeances d'un père irrité et +malheureux; la douleur l'a égaré, et ses excès +vous font sans doute horreur; hélas! il a +perdu ce qu'il aimoit, et son injustice, sa +fureur, sont peut-être excusées par la violence +de son désespoir! Oui, princesse, répondit +le roi avec embarras; je sais qu'en +perdant le prince Amalafroy, Bazin perd un +fils adoré, la Thuringe un héros, vous, belle +princesse, un époux, un amant aimé.... +Bazine baissa les yeux, et ne répondit point; +après un moment de silence, elle se leva: +Je vais me retirer, dit-elle au roi, je crains +le retour de Bazin. Nous nous reverrons, +prince, et j'espère que vous ne me refuserez +point le récit de vos aventures, et de ces +faits extraordinaires qui ont marqué même +votre enfance. Permettez-moi de vous présenter +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +ma chère Eusèbe, et Berthilie, ma +meilleure et plus tendre amie; elle est fille +du vertueux Théobard, chef du conseil; +nous fûmes élevées ensemble, nos cœurs +s'entendirent en naissant. Childéric, à son +tour, présenta aux dames l'aimable Eginard. +Bazine se retira avec celles qui l'avoient accompagnée; +Childéric n'osa les suivre, mais +fixé près de la fenêtre, il vit la princesse traverser +les jardins; il admiroit sa légèreté, +les grâces de sa taille, tous ses mouvemens; +il cessa de la voir, mais non de l'admirer. +Eginard, non moins charmé, interrogeoit la +trace des pas de Bazine et de Berthilie; il se +perdoit, comme son maître, dans un double +enchantement. Berthilie, ainsi que la princesse, +n'a vu encore paroître que son seizième +printems; elle n'a point, comme son amie, +des traits réguliers, un teint d'albâtre, des +cheveux blonds, fins et déliés; son front n'a +point cette sérénité virginale, ses yeux cette +mélancolie voluptueuse; mais ses cheveux +bruns clairs, et naturellement bouclés, conviennent +à la fraîcheur de son teint; sa physionomie +est expressive, une gaieté innocente +l'anime, sa bouche vermeille sourit +avec bonté, et quelquefois avec malice; sa +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +taille est celle des Grâces, son caractère vrai, +constant, son ame innocente et sensible, son +esprit fin; elle est vive, étourdie, sait qu'elle +est jolie, aime à l'entendre dire, adore son +père, et mourroit pour son amie. Ces deux +charmantes fleurs, nées au même printems, +et près l'une de l'autre, se sont épanouies +en s'aimant, et si l'attachement de Berthilie +a plus de respect et de déférence, Bazine +la dédommage en se livrant à tout ce qu'elle +sent d'amitié, et répare ainsi ce que le rang +met entre elles de distance.</p> + +<p>Childéric et Eginard furent arrachés à +leur douce rêverie par le bruit du retour +de Bazin, entouré de sa cour. On désapprouvoit +l'injuste vengeance du roi, on détestoit +sa fureur; cependant on avoit exécuté +ses ordres sans résistance, on l'avoit +suivi en foule au lieu du supplice, on applaudissoit +tout haut à des cruautés dont +on frémissoit au fond du cœur. Tel est le +sort des rois; le cri de la vérité est étouffé +pour eux, à travers les clameurs de la flatterie; +trompés, ils s'abandonnent; trahis, +ils s'égarent. Bazin, fier du sang qu'il a fait +couler, admire sa puissance et les effets terribles +de son courroux; il s'approche de +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +Childéric, lui parle d'Amalafroi, de sa mort +prématurée, des funérailles qu'il vient d'ordonner, +d'exécuter même. Sa douleur, appaisée +sans doute par sa vengeance, ne l'arrache +point à l'entretien général, ni aux soins +qu'il doit aux étrangers. Un festin s'apprête; +Childéric et Eginard y ont pris place; la +coupe vole toujours remplie de nouveau, et +le vin animant les esprits, chacun se livre +sans réflexion à sa pensée. Mais bientôt on ne +parle plus que du supplice des Vandales; +leur nom, leur rang, leur âge, leur courage +ou leur foiblesse, leurs cris, leurs larmes, +ou leur force et leur étonnante fermeté, +occupent tous les convives. Le roi de Thuringe, +charmé, se mêloit à ce barbare récit. +Théobard seul, silencieux et triste, jetoit +sur tous un regard froid ou mécontent. +Childéric l'observoit, et conçut pour lui autant +d'estime que d'intérêt: Eginard, placé +près de lui, sut d'abord qu'il étoit le père +de Berthilie; c'étoit un titre à ses égards. +Ce n'est pas qu'Eginard ait oublié les adieux +de la tendre Grislidis, il s'en souvenoit, et +se promettoit d'y penser toujours. Childéric, +qui ne prenoit aucune part à une conversation +si peu d'accord avec son cœur, vit avec +<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +plaisir la fin du repas. On alloit quitter la +table, lorsque plusieurs Bardes entrèrent, +ils étoient couronnés de cyprès; un d'eux +tenoit une harpe, trois autres chantèrent +ainsi la mort du jeune Amalafroi.</p> + +<div class="left35"> +<p class="p2 sper"><b>CHANT FUNEBRE</b></p> + +<p class="font90"><span class="i2 smcap"><b>sur la mort d'Amalafroi</b>.</span></p> + +<p>Il n'est plus! chantons sa valeur,<br /> +Célébrons ses vertus, sa gloire;<br /> +Mais n'outrageons pas sa mémoire<br /> +Par une éternelle douleur.<br /> +Disons-nous: son ame sublime<br /> +Vole vers la divinité,<br /> +Et laissons le vice et le crime<br /> +Douter de l'immortalité.</p> + +<p>Avant de t'élever aux cieux,<br /> +Esus t'éprouva sur la terre;<br /> +De cette épreuve passagère,<br /> +Dépendoit ton sort glorieux.<br /> +Mais où finit ce joug pénible,<br /> +Commence un destin solennel:<br /> +Du fond de la tombe insensible<br /> +Tu sors pour un jour éternel.</p></div> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE DOUZIÈME.</b></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE TREIZIÈME.</h2> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE TREIZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Childéric ne se croit point amoureux. Eginard se promet +de rester fidèle. Le roi raconte une partie de ses +aventures à la princesse. A la chasse, il sauve la vie +au roi de Thuringe. Il reprend son récit; la princesse, +trop émue, l'interrompt. Ils se rencontrent par hasard +dans une promenade, et Childéric achève sa narration. +Emotion mutuelle, aveux muets. Coquetterie +de Berthilie et d'Eginard. Inquiétude qu'éprouve +Berthilie.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p> + +<h2>LIVRE TREIZIÈME.</h2> + +<p class="p2">Childéric, conduit à l'appartement qui +lui est destiné, se trouve seul avec Eginard; +tous deux ont déjà nommé Bazine; tous deux +ont plus parlé encore de ses vertus que de +ses charmes. Combien elle étoit touchante +aux pieds du roi, et implorant sa clémence! +qu'elle étoit belle, les yeux baignés de pleurs! +Que la mélancolie sied bien à ses traits divins! +qu'Amalafroi étoit heureux! Cette pensée +arrache au prince un soupir; mais c'est +Bazine qu'il plaint: déjà elle a connu l'amour, +elle en a senti les charmes, pour en éprouver +les éternelles douleurs. Cependant elle n'a +point laissé voir ni regret violent, ni désespoir +inconsolable. Childéric espère que la +belle princesse n'est pas pour toujours affligée. +A seize ans, doit-elle, dans un éternel +veuvage, ensevelir ses attraits et fermer son +cœur à l'amour? Mais Bazine peut-elle être +inconstante? Childéric ne le croit pas, et +ne veut pas le croire.</p> + +<p>L'heure du sommeil n'interrompt point +ses pensées; le jeune roi, cependant, n'a vu +<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> +qu'une fois celle qui l'occupe; il n'a point +formé le désir de lui plaire, il est aussi loin +du projet de l'aimer; l'amour brûle, souhaite, +espère, et Childéric n'éprouve point ces mouvemens +impétueux; son imagination est +calme, il n'est point livré à cet orage des sens +qui l'agitoit près d'Egésippe; il a vu la bonté +céleste, il adore sa belle image, mais sans +trouble, sans émotion, sans délire: le prince +est sans désirs comme sans espérance. Le +lendemain, Childéric reçut les chefs de l'état; +mais ayant demandé l'honneur d'être admis +chez la princesse, Bazin y consentit et l'accompagna +lui-même. Bazine reçut les rois +avec les grâces nobles qui suivoient tous ses +mouvemens, et Childéric ne sut, en y réfléchissant, +ce qui la rendoit plus belle de son +sourire ou de ses larmes. Le roi, en se retirant, +lui dit qu'il espéroit qu'à l'avenir elle +reparoîtroit à sa cour; la princesse s'inclina +avec respect; les rois la quittèrent. Pour obéir +sans doute aux ordres qu'elle avoit reçus, +elle parut le lendemain au palais du roi, et +la charmante Berthilie entra avec elle; toutes +les dames qui composoient la cour de Thuringe, +s'étoient également réunies autour de +la princesse, et se mêlèrent aux amusemens +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +qui d'ordinaire occupoient Bazin et ceux qui +l'environnoient. Le jeune roi de France attira +d'abord tous les regards; mais il promenoit, +sur toutes ces jeunes et belles nymphes, des +yeux si indifférens, qu'aucune n'osa espérer. +Eginard, dont le rang plus modeste, +semble aussi plus près du plaisir; Eginard, +galant et léger, tourne toutes les têtes et blesse +même plus d'un cœur. On l'invite en vain +à l'inconstance, Eginard ne veut aimer +que Grislidis; cependant il ne renonce point +à plaire, il ne renonce point à cette aimable +coquetterie qui flatte sa vanité, amuse sa +pensée, distrait son cœur; il veut respirer +toutes ces fleurs qu'il s'interdit de cueillir. +Pour échapper à tant d'attraits, il les désire +tous: aimable, mais frivole, léger sans perfidie, +et volage par fidélité, offrant également +ses vœux à chaque belle, et leur portant +un inconstant hommage, il échappe au +trait qui peut à peine l'effleurer, et offre à +Grislidis ces preuves de constance, dont +peut-être elle eût été alarmée. Ainsi, en gardant +sa tranquillité, il va troubler la paix de +tant de beautés dignes d'amour, et ses jeux +peut-être feront couler bien des larmes.</p> + +<p>La chasse, cette image de la guerre, fut +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +toujours le plaisir des héros, et étoit alors +le goût dominant de la Thuringe. Les dames +assistoient ordinairement à celle du cerf, +du daim ou d'autres animaux timides; elles +étoient montées sur des chevaux, célèbres +dans ce pays par leur force, leur docilité +et leur beauté; elles exerçoient quelquefois +leur adresse à lancer leurs flèches, soit contre +les lièvres, soit contre les chantres des bois. +Bazine aimoit peu ces jeux cruels et s'y mêloit +rarement; mais les chasses préparées pour +Childéric, seront belles, dureront plusieurs +jours, et la princesse promet d'y paroître. +En attendant le moment fixé par le roi de +Thuringe pour ces amusemens guerriers, +Childéric et Bazine se retrouvent tous les +soirs, mais au milieu d'une assemblée nombreuse, +et la curiosité de la princesse n'a pu +encore être satisfaite. Dans une belle journée +de printems, à cette heure où le soleil +trop ardent, force à chercher l'ombre et la +fraîcheur des bocages, Childéric, fatigué +du monde importun qui l'entoure, parcouroit, +avec Eginard, le jardin spacieux qui +séparoit les deux palais; malgré lui, ses regards +se portoient vers les fenêtres de la +princesse, et sans s'arrêter à ce beau parterre +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +de fleurs variées, il marchoit sans réflexion, +foulant aux pieds les verds tapis, +l'émail des prés; il ne sentoit point les parfums +délicieux que lui apportoient les zéphirs. +Eginard seul admiroit ces beaux arbres, +respiroit avec délice l'air embaumé, +jouissoit du chant des oiseaux; mais tout-à-coup, +mille fois plus heureux à son tour, +le roi est ému, il admire, il se plaît au murmure +de cette fontaine, dont l'onde plaintive +s'échappe en ruisseau limpide; il marche +voluptueusement sur ces rians gazons qu'il +parcouroit lentement et avec indifférence; il +s'approche avec empressement de ce bosquet +d'arbres qui ombragent un banc de mousse. +Il a vu Bazine qui se repose sous ce dais de +feuillage et près de la fontaine. Eusèbe et +Berthilie seules sont près d'elle: à l'arrivée +du roi, les dames se sont levées avec +respect, et Bazine lui offre un place sur le +banc de mousse, en se félicitant de sa rencontre. +Childéric l'accepte avec joie; Eginard +va s'appuyer près de la fontaine; là rien ne +lui cachoit la taille charmante de Berthilie; +il aperçoit même un petit pied, un beau +bras: souvent l'aimable étourdie cueille +une de ces fleurs inodores dont sont parsemés +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +les gazons, et c'est toujours du côté de +la fontaine qu'elle croit apercevoir les plus +belles. Le galant Eginard ne cesse de la regarder, +mais il pense à Grislidis, et Berthilie +lui paroît moins à craindre. La princesse +ayant engagé le roi à commencer le récit +qu'elle lui a déjà demandé, il céda promptement +à une volonté d'autant plus puissante, +qu'elle étoit doucement exprimée. +Ce fut avec attendrissement qu'il parla d'abord +de sa mère, avec orgueil qu'il vanta +les exploits et les vertus de Mérovée; il se +sentit fier d'exposer, devant la princesse, +des images chères à son cœur, et qu'elle admiroit. +Ce fut avec le même sentiment qu'il +lui parla de son premier combat, de cette +journée, où encore enfant, il annonça +un courage téméraire. Childéric vit Bazine +sourire à ses premiers exploits, ils lui en +devinrent plus chers. Que n'a-t-il prévu +qu'un jour il auroit à lui peindre toutes ses +actions, à lui expliquer toutes ses pensées! +animé par le désir glorieux d'en être applaudi, +rien n'eût étonné sa valeur, rien +n'en eût arrêté l'ardeur. Childéric alloit parler +de son arrivée dans la grotte, mais Eusèbe +avertit la princesse que l'heure de se +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +rendre au palais approchoit; sans doute +personne ne lui sut gré de sa prévoyance, +et cependant on obéit à Eusèbe; les dames +se retirèrent pour s'occuper de leur parure. +Berthilie, en se levant, laissa tomber les +fleurs qu'elle avoit cueillies; Eginard les +ramassa, en fit un bouquet, qu'il tenoit encore, +peut être par distraction, quand on +se rassembla chez Bazin. Berthilie l'aperçut, +rougit, son cœur palpita; mais que devint-elle, +lorsque dans la soirée, elle le vit sur le sein +de la plus jolie de ses compagnes! Des larmes +de dépit remplirent ses yeux, et le perfide +qui les avoit causées eut la cruauté d'en +jouir. Le lendemain, chacun se prépara pour +la chasse; les belles forêts de la Thuringe renfermoient +plusieurs châteaux dans lesquels +on s'arrêtoit, car ces amusemens duroient +plusieurs jours. Childéric paroît, superbe +et charmant, sur le coursier fougueux qu'il +captive avec tant d'adresse. Bazine, plus timide +que Berthilie, mais plus prudente, a +plus de grâces que d'assurance; les dames, +dont elle est environnée, forment autour +d'elle un grouppe charmant; c'est Hébé au +milieu de ses sœurs, aucune ne l'égale, toutes +cependant sont jeunes, fraîches et belles. +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +Eginard, séduit et incertain, porte tour-à-tour, +sur chacune d'elles, des regards animés +et ravis; il ne s'occupe point de la chasse, +et Childéric a déjà remporté tous les légers +avantages de cette journée, avant que le fils +d'Ulric n'ait pensé à attaquer ni à poursuivre +l'ennemi léger qui fuit en vain devant le roi, +plus agile encore que lui. Déjà ce prince +a déposé aux pieds de Bazine les nombreuses +victimes de son adresse. Un repas champêtre +réunit et confond les chasseurs; on +vante la force, la légèreté du roi; plusieurs +défis sont offerts et acceptés; mais Childéric, +à tous les dons qu'il a reçus de la nature prodigue, +joint l'exercice et le développement +qu'il a acquis dans la grotte de Gelimer. A +son aspect on devine ses succès; il touche +au but long-tems avant tous ceux partis +avant lui; sa flèche ne part jamais sans atteindre, +tous ses rivaux en conviennent, +et n'osent plus le défier. Mais on vient tout-à-coup +annoncer au roi de Thuringe, qu'un +<i>glouton</i>, espèce de sanglier terrible et dévastateur, +échappé des forêts de Hantz, a été +découvert à quelque distance, et qu'il dévore +tout le gibier. Bazin, charmé d'avoir +à combattre un tel ennemi, fixe au lendemain +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +l'attaque; les dames resteront dans la +maison de chasse; les hommes seuls s'exposeront +aux dangers. Cette chasse peut cependant +n'en avoir aucun: souvent cet +animal, qui mange avec avidité le gibier +qui s'offre devant lui, et qu'il sait surprendre +avec une rare adresse, tombe alors dans +une espèce de torpeur; venu à ce point d'immobilité, +on le tue sans peine: cependant +les dames ne voyent point partir les chasseurs +sans inquiétude; Eginard, peu jaloux +des lièvres, des faons, des daims que dévoroit +le glouton, ne désiroit point sa mort, +envioit encore moins l'honneur de le vaincre; +mais il suivit son maître, non sans regretter +les belles qu'il laissoit seules. Elles +passèrent le jour à se promener sous les arbres; +on lisoit l'inquiétude sur leurs visages; +elle augmenta à l'approche de la nuit. Agitées +de mille pensées pénibles, le sommeil ne +leur fit point oublier les chasseurs, et le +jour étoit encore près de terminer une seconde +fois son cours, lorsqu'enfin le bruit +des voix, le hennissement des chevaux, annoncèrent +le retour souhaité. Les dames s'avancent +promptement du côté d'où part le +bruit; mais plusieurs chevaux sans cavaliers +<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +et conduits à la main, les effrayent; elles +ont reconnu ceux des rois, celui d'Eginard; +tous les cœurs sont troublés, et cependant +on n'ose interroger, on craint trop d'apprendre... +Un brancard frappe leurs yeux; +Bazine s'élance, et Berthilie la suit; Bazin, +blessé, paroît, porté sur le brancard; Childéric +et Eginard le suivent. Le roi de France +s'approche de la princesse, et la rassure sur +l'état du monarque: il est, lui dit-il, sans +danger. Arrivé à la maison de chasse, le +roi fut promptement couché; on envoya à +Erfort; Théobard, accompagné de tous les +secours nécessaires, arriva au bout de quelques +heures; la blessure n'étoit point dangereuse; +cependant elle demandoit de grands +ménagemens, et il fut décidé que le blessé +ne seroit transporté que le lendemain. Les +dames étoient toutes fort impatientes de +connoître la cause de cet accident; le glouton +n'existoit plus; sa tête avoit été présentée +à Bazine, qu'elle avoit effrayée: Bazin voulut +raconter lui-même cet événement. Nous +cherchions, dit-il, depuis long-tems le sanglier +que nous voulions détruire; il ne s'offroit +point à nos regards; plus emporté, je +m'enfonçai seul dans un fourré, et je l'aperçus +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +immobile au pied d'un arbre; jugeant +que c'étoit l'instant de le percer, croyant +inutile d'attendre du secours contre un ennemi +sans force, je m'approchai et lui portai +un coup de ma lance; sa peau étant extrêmement +épaisse, la blessure fut légère; je redoublai: +soit que la douleur le réveillât de +son engourdissement, soit que naturellement +cet état dût finir alors, le terrible animal +se leva furieux, et s'élança sur moi; je +me jetai derrière un arbre, qui me garantit +d'abord; mais il m'atteignit, et d'un coup de +ses défenses, me renversa; cependant je +me défendis encore avec ma lance; mais ma +large blessure m'affoiblissoit, lorsque je vis +tout-à-coup le roi de France paroître: s'élancer +sur le monstre, lui enfoncer son épée +dans le cœur et l'étendre mort à mes pieds, +ne fut pour lui qu'un seul et même mouvement. +Eginard, qui suivoit de près son +maître, l'aida à arrêter mon sang; il courut +avertir le reste de ma chasse, qui me rejoignit, +et m'a transporté ici avec les précautions +nécessaires. C'est avec plaisir, ajouta +Bazin, que j'avoue et que je publie, que je +dois la vie au roi des Francs; puissé-je m'en +acquitter un jour, et qu'en attendant, une +<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +sainte et éternelle amitié unisse nos cœurs! +Childéric, en ce moment, reçut la main que +lui présentoit le roi, et la pressa avec un +geste animé et sincère. Bazine, assise près +du lit, regarda Childéric avec admiration, +et ce seul regard lui parut une glorieuse récompense.</p> + +<p>L'entretien devint général; cependant plusieurs +fois Childéric avoit pu lire dans les +yeux de la princesse, combien elle s'intéressoit +à son sort. Eginard, fier de son roi, répétoit +aux dames ce que Bazin avoit déjà raconté; +ce qu'il disoit, quoique déjà connu, +prenoit dans sa bouche des grâces nouvelles; +on l'écoutoit toujours avec attention, parce +qu'on l'entendoit toujours avec plaisir. Le +lendemain on revint à la cour; on marchoit +lentement, tant pour jouir de la beauté du +jour, du charme des bois, que pour ne pas +fatiguer Bazin, lorsque Berthilie s'avisa de +tourmenter son cheval, de l'exciter; l'animal +hennit, bondit et s'élance rapidement +à travers les arbres; la princesse jette un +grand cri à l'aspect du danger de son amie; +mais la légère et adroite étourdie déployant +autant de force que d'imprudence, arrête +l'animal fougueux, et le ramène soumis et +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +tranquille. Combien elle s'applaudit de sa +ruse, en voyant Eginard pâle et effrayé voler +à sa rencontre! Cependant elle n'osa jouir +de ce triomphe en apercevant le trouble de +la princesse, et elle se le reprocha sincèrement. +Tout le reste de la soirée, Berthilie +ne s'occupa que de son amie, et oublia entièrement +Eginard, qui, par caprice ou par +amour-propre, en fut piqué; il négligea pour +elle toutes celles dont il paroissoit charmé, +et ne vit plus que l'objet qu'il sembloit jusqu'à +cet instant vouloir éviter.</p> + +<p>Bazin souffroit encore, et sa blessure, loin +de se guérir, étoit plus douloureuse, quoique +sans danger. On cherchoit à l'amuser, +à le distraire; Bazine avoit chaque jour pour +lui de nouveaux soins, de nouveaux égards. +Heureuse de lui prouver son attachement +et sa reconnoissance, elle ne le quittoit que +lorsque sa présence pouvoit devenir importune; +elle trouvoit sans cesse Childéric auprès +de son oncle, et sa vue chaque jour la charmoit +davantage. Elle croyoit enfin à ce rêve +délicieux de son imagination, et songeant +au héros qu'elle s'étoit créé, à ce héros de +sa pensée et de son cœur, elle se disoit, en +jetant un regard sur Childéric.... <i>le voilà</i>. +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +Bazine n'a point reçu le trait d'amour avec +cette rapidité, présage de l'inconstance; c'est +lentement et par degrés qu'il a pénétré son +cœur. Ce jeune roi, si majestueux, si beau, +est proscrit et sans asile, privé de sa grandeur, +descendu de son trône, et persécuté +par la fortune, mais vengé par la nature. +Ses malheurs touchent plus le cœur de la +princesse, que sa puissance ne l'eût éblouie; +elle ne croit encore que le plaindre: Bazine +ne s'est pas encore dit, <i>je l'aime</i>. Ce mot +une fois prononcé, Bazine ne vivra plus que +d'amour. Sa pudeur et sa raison éloignent +encore cet instant que Childéric ne cherche +point à faire naître; il sait trop qu'il ne peut +offrir à la beauté qu'il admire, que le partage +d'une infortune méritée; généreux, il +ne désire point être aimé, et ne se montre +que respectueux: s'il exprime un sentiment +plus tendre, c'est lorsqu'entraîné, il n'a pu +se vaincre; honteux de sa foiblesse, il la surmonte +promptement. Plus ses sentimens +sont délicats, soumis, timides, plus ils peignent +l'amour tel que Bazine croit qu'il doit +être, et son silence en dit plus au cœur de +la princesse, que les discours les plus éloquens. +Echappés un moment à la foule qui +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +les sépare, réunis de nouveau près de la fontaine, +Childéric a repris son récit. C'étoit +dans un de ces beaux jours où le printems +vient s'unir à l'été, et déploie toute sa pompe +avant de lui céder l'empire; par-tout il étaloit +ses riches tapis, les feuillages étoient +plus épais, les fleurs plus belles et la nature +plus animée: la contrainte qu'ont éprouvée +les deux amans qu'un même banc de mousse +rassemble dans une douce liberté, ajoute au +plaisir qu'ils ont à se revoir. Eusèbe et Berthilie +sont toujours près de la princesse; +Childéric s'assied à ses pieds, Eginard s'appuie +négligemment sur la fontaine, et Berthilie +le regarde quelquefois à la dérobée, +mais elle ne cueillera plus de fleurs; elle se +souvient encore de ce qu'elles sont devenues +la dernière fois, et elle n'a pu retenir un soupir +en reconnoissant les causes innocentes +de son dépit.</p> + +<p>Mais Childéric parle de son arrivée dans +la grotte, de ses plaisirs, de Gelimer, de +Talaïs. A ce nom, Childéric s'est troublé, et +son trouble n'a point échappé à la princesse +qu'il inquiète; ce n'étoit pas que Childéric +se sentît coupable, ce n'est pas qu'il se fût +livré au sentiment que Bazine croit lire dans +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +son embarras, mais il n'ose peindre, à la +chaste beauté qui l'écoute, l'amour tel que +l'éprouva Talaïs. La princesse repousse en +vain le mouvement jaloux qu'elle éprouve; +son cœur palpite; elle est inattentive et rêveuse. +Effrayée de son émotion, elle n'ose +plus fixer sur le roi des yeux qui peut-être +trahiroient son secret; mais ne pouvant +vaincre son trouble, elle donne l'ordre de +se séparer; Childéric obéit, et la princesse +agitée, rentre dans son palais. Il faisoit encore +grand jour; on pouvoit jouir encore +long-tems de la fraîcheur des ombrages; +Bazine trouva son appartement triste; Berthilie +assura qu'il y faisoit une chaleur étouffante; +la princesse prit sa broderie et l'abandonna; +elle devint rêveuse, et Berthilie ne +fut point aimable. La soirée parut longue; +Berthilie revint de bonne heure rejoindre +ce tendre père, qu'elle consoloit de la perte +d'une épouse chérie.</p> + +<p>Bazine, destinée au trône, avoit été élevée +avec plus de soin que l'on n'en donnoit +d'ordinaire à l'éducation des femmes. Belle +sans coquetterie, princesse sans orgueil, +elle réunissoit encore tous les talens qui +ajoutent à la beauté, et que possédoient rarement +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +alors les personnes de son rang; elle +dansoit bien, savoit écrire, et chantoit avec +expression les airs simples de ce tems, qu'elle +accompagnoit des accords d'une lyre à +cinq cordes. Berthilie avoit une voix légère, +elle mêloit souvent ses accens aux accens +plus purs et plus doux de la voix de Bazine. +Le roi de Thuringe se plaisoit à les écouter, +et pendant sa maladie, il les invita souvent +à le distraire de ses souffrances, par le plaisir +de les entendre. Bazine y consentit toujours. +Parmi les romances qu'elles chantèrent, +la suivante s'est conservée: la princesse, +après avoir pris la lyre, commença le +premier couplet, Berthilie le second, et Bazine +reprit le troisième.</p> + +<div class="left35"> +<p><span class="i3 smcap">Bazine.</span></p> + +<p>Non, non, je ne veux point connoître<br /> +Ce fol enfant, qu'on nomme amour;<br /> +Du cœur dont il se rend le maître,<br /> +La douce paix fuit sans retour;<br /> +Dans ce dangereux esclavage<br /> +Le soupçon détruit le bonheur,<br /> +Et ce doute qui nous outrage,<br /> +D'un tendre amant fait le malheur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> +<span class="i3 smcap">Berthilie.</span></p> + +<p>Quoi! votre ame à l'amour rebelle,<br /> +Prétend ne jamais s'enflammer?<br /> +C'est pour plaire que l'on est belle,<br /> +Et doit-on plaire sans aimer?<br /> +Le soupçon même a quelques charmes:<br /> +Heureux qui sait nous l'inspirer!<br /> +Il est doux de causer nos larmes,<br /> +Et plus doux de nous rassurer.</p> + +<p><span class="i3 smcap">Bazine.</span></p> + +<p>En aimant, que d'inquiétude!<br /> +Sans son amant plus de repos,<br /> +Loin de lui, tout est solitude,<br /> +Il fait notre joie ou nos maux.<br /> +On ne jouit qu'en sa présence,<br /> +On ne croit rien que ses discours.<br /> +O mon heureuse indifférence!<br /> +Puissé-je te chanter toujours!</p> + +<p><span class="i3 smcap">Berthilie.</span></p> + +<p>Douce image de la tendresse,<br /> +Venez dissiper sa froideur;<br /> +Amour, de ta brûlante ivresse,<br /> +Fais-lui connoître le bonheur.<br /> +L'univers éprouve ta flamme,<br /> +Et par toi seul, pour être heureux,<br /> +Tout renaît, jouit, prend une ame,<br /> +Et sent le charme d'être deux.</p></div> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> + +<p>La princesse, pressée de nouveau par +Bazin, chanta seule la romance suivante:</p> + +<div class="p2 left35"> +<p class="sper"><b>LE PRINTEMS</b>,</p> + +<p><span class="i2 smcap">Romance.</span></p> + +<p>Tout renaît, les fleurs, la verdure,<br /> +Tout nous annonce le plaisir,<br /> +Et chaque souffle du zéphir,<br /> +Semble un soupir de la nature.<br /> +Seule au milieu d'un si beau jour,<br /> +Dois-je languir sans espérance,<br /> +Quand il me reste encore l'amour,<br /> +La douce amitié, l'innocence?</p> + +<p>La feuille mobile et légère<br /> +Périra sous les noirs hivers;<br /> +Les vents déchaînés dans les airs,<br /> +Détruiront la fleur passagère,<br /> +Chaque saison, à son retour,<br /> +Détruit ou donne l'espérance;<br /> +Tout varie, excepté l'amour,<br /> +La douce amitié, l'innocence.</p> + +<p>L'air embaumé de ce bocage,<br /> +Ces verds gazons, ce beau ruisseau,<br /> +Qui, dans le cristal de son eau,<br /> +Réfléchit le ciel et l'ombrage,<br /> +Tout dans ce champêtre séjour,<br /> +M'invite encore à l'espérance;<br /> +Tout me dit, conserve l'amour,<br /> +La douce amitié, l'innocence.</p></div> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +Childéric écoutoit avec ravissement les +sons mélodieux de cette voix qui pénétroit +son cœur; un modeste embarras embellissoit +encore la princesse, et sa timidité +étoit une grâce de plus. Childéric aimoit +avec passion les airs simples et les paroles +plus simples encore qu'elle chantoit. Alors +les poëtes ne célébroient que la gloire et +l'amour, leurs chants n'étoient point un +travail, une étude; mais un épanchement +ou un souvenir. L'objet de ces vers, plus +sentis que bien exprimés, en recueilloit seul +toute la gloire, le nom du poëte étoit oublié. +Il a fallu sans doute que l'amour-propre +et le désir de la célébrité changeassent +bien les hommes, puisqu'ils sont parvenus +à faire parler leur esprit sans le secours +de leur cœur, et à emprunter de leur +imagination seule et le sentiment qu'ils expriment, +et la beauté qu'ils peignent. Si +Bazine en chantant, s'est embellie de sa timidité, +Berthilie, inquiète du succès de sa +voix, a promené ses regards autour d'elle; +ce regard, rapide et prompt, a cependant +atteint Eginard comme un trait brûlant, il +en est effrayé, et l'image de Grislidis s'offre +à sa pensée,... il en a reçu des cheveux, +<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +un anneau, il a promis! et dans ce tems un +serment fait à la beauté étoit sacré, on rougissoit +de le trahir.... Le fidèle Eginard, chaque +fois que le regard le blesse, porte à ses +lèvres l'anneau chéri..... Ce talisman d'amour +calme son cœur, et il reprend son +air léger, indifférent même. Berthilie le +voit, et soupire; jeune, simple encore, +elle a cru jouer avec l'amour, et ce jeu est +devenu, sans qu'elle s'en doutât, le destin +de toute sa vie.</p> + +<p>Le roi des Francs avoit repris son récit, +il avoit parlé de Viomade, ses discours +étoient remplis de feu et d'éloquence. Sa +physionomie brilloit d'une si tendre expression, +que Bazine n'avoit pu, sans rougir, +fixer des yeux qui seroient trop dangereux +pour elle s'ils parloient d'amour: elle fit +cette réflexion légèrement; mais Childéric, +dans cet instant, réfléchissoit lui-même, et +ne fut pas moins troublé que la princesse. +Que va-t-il lui dire? Jusqu'à ce moment il +n'a paru que sous ces beaux dehors qui ont +illustré ses premières années. Il a vu naître +à son récit, des sentimens qui font son bonheur; +il a reçu des éloges qui font sa gloire. +Hélas! que lui reste-t-il à raconter? Faut-il +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +se dégrader lui-même auprès de cet objet +de son culte, de son idolatrie! Doit-il lui +parler d'Egésippe? osera-t-il lui avouer avec +quel délire il a désiré une beauté qui n'étoit +point Bazine; qu'il lui a sacrifié ses peuples, +son ami, le soin de sa gloire? Que pensera +de lui cette ame pure et sensible qui ne croit +point à l'inconstance? Cependant il ne la +trompera pas; il se croit aimé; il a su d'elle +qu'Amalafroi n'avoit pas touché son ame; +qu'elle est encore sans amour... Peut-être +un jour il pourra disposer d'une couronne, +et il va lui-même détruire l'espoir dont il +ose jouir en secret! Non, non, il se taira; +il fuira Bazine s'il le faut, mais il ne lui +dira point: <i>je fus ingrat et j'ai aimé</i>.</p> + +<p>Mais, tandis qu'abandonné à ses pensées, +Childéric se tait, la princesse étonnée de son +silence, baisse les yeux et soupire; elle n'ose +demander au roi quel sentiment l'agite; +cependant elle est inquiète. Berthilie, qui +s'étoit aperçue de leur mutuel embarras, +imagina un léger prétexte pour interrompre +leur entretien. La princesse tremblante, +alarmée, lui sut gré de l'avoir rendue à elle-même.</p> + +<p>Bazine ne s'est point trompée sur ses premières +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +émotions, mais cependant elles l'étonnent; +elle avoit deviné l'amour, mais l'amour +dans son cœur est encore plus pur, plus +céleste, plus puissant que dans son imagination; +Bazine croyoit connoître son ame, cependant +elle y découvre chaque jour de doux +secrets qui l'agitent, la tourmentent et lui +plaisent. Elle jouit du bonheur d'aimer sans +oser encore s'y livrer, et la tendre résistance +qu'elle apporte elle-même au sentiment qui +l'entraîne, est un charme de plus qui la ravit. +Bazine aime enfin, elle en jouit sans oser à +peine se l'avouer, et ce moment est enchanteur +pour elle. Sa pensée ne s'égarera plus +dans de vagues souhaits, dans de chimériques +espérances; elle n'attendra plus dans +la solitude d'un cœur sans objet qui l'occupe, +un héros dont elle n'a qu'une idée furtive; +tout est délice pour elle, parce que tout devient +amour; aimer est toute sa vie; elle +seule connoît encore le trouble heureux qui +l'enivre si délicieusement; elle le dérobe, +le renferme au fond de son cœur; elle craindroit +de le laisser deviner. Cependant Berthilie +la pénètre, mais elle se tait; elle a +aussi son secret, et l'instant des doux aveux +n'est pas encore venu. +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p> + +<p>Childéric, accablé de ses souvenirs, fuyoit +de bonne foi l'occasion de reprendre son récit; +voir Bazine au palais, l'admirer, s'enivrer +de sa présence, suffisoit à son cœur, +trop délicat pour n'être pas sincère, trop +grand pour chercher de vaines excuses, +trop vrai même pour en trouver: décidé à +se taire, à se contenter du bonheur de passer +près d'elle une partie de sa vie, le roi +ne cherchoit plus ces momens si chers à l'amour +et qu'il avoit tant souhaités. Bazine +craignoit presqu'autant de se trouver près +de lui; elle trembloit, rougissoit à son approche; +elle sentoit son secret errer sur ses +lèvres, elle se défioit de ses regards: tous +deux s'évitoient donc également. Bazine, +loin de s'en plaindre, admiroit la réserve +de son amant; elle sentoit qu'elle étoit aimée; +les yeux du roi, son embarras, ce +respect soumis que l'amour seul peut faire +naître, son propre cœur qui l'avertissoit, +tout disoit à l'heureuse princesse qu'elle +étoit payée de retour.</p> + +<p>L'été mûrissoit les blonds épis, le soleil +embrâsoit les airs, et les roses mourantes +penchoient leurs tiges desséchées; les nuits, +presqu'aussi brûlantes que les jours, ne calmoient +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +point la chaleur; le sommeil fuyoit +les mortels: mais un orage, suivi d'une douce +pluie, avoit rafraîchi les fleurs, le feuillage +et les gazons. Bazine, que l'orage a agitée, +et que ses inquiètes pensées tourmentent +encore, lorsque toute la nature est calmée; +Bazine, qu'un trouble plus doux que le repos, +ravit au sommeil, se lève avec l'aurore, +et admire l'amante de Céphale; les gouttes +de la pluie, encore suspendues aux fleurs, +aux brins d'herbes, se changent en perles, en +saphirs, en émeraudes. Les premiers rayons +du jour brillent sur cette humide vapeur, +et l'écharpe d'Iris s'étend sur toute la nature. +Les premiers chants des oiseaux ne troubloient +qu'avec douceur la tranquillité des +airs; une si belle aurore promettoit une +riante matinée: la princesse désire en jouir, +et s'égarer sous les voûtes de feuillage qu'elle +aperçoit dans une prairie que borde l'Elbe, +fier de ses eaux; une longue chaîne de montagnes +borne l'horizon. C'étoit en cet endroit +que Bazine vouloit aller respirer l'air pur et +balsamique des prés et des bocages; mais +elle ne peut jouir d'aucun plaisir s'il n'est +partagé, et elle envoie promptement chercher +Berthilie, qui demeuroit avec son père +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +dans le palais du roi de Thuringe; elle vint +promptement, demi-éveillée, demi-parée, +et applaudit au projet de la princesse: la +vertueuse et bonne Eusèbe, qui ne quittoit +jamais sa chère élève, fut aussi de la promenade, +et suivit de loin ces nymphes légères, +qui, courant sur les fleurs sans les fouler, +n'y laissoient que la trace passagère qu'y eûssent +imprimée les zéphirs. Berthilie avoit retrouvé +toute sa gaieté; Bazine jouissoit mieux +de sa douce mélancolie, et toutes deux s'abandonnoient +à leurs pensées, admiroient +le spectacle de ces beaux lieux, que le jour +en se levant leur faisoit mieux distinguer. +Eusèbe, prudente, point curieuse et discrète, +jouissoit en silence de la pure joie +des aimables amies, et l'on parvint ainsi au +petit bois, but de leur course matinale. Ce +bois, l'une des belles promenades d'Erfort, +étoit divisé en superbes allées et semé d'un +gazon que la fraîcheur de l'ombre rendoit toujours +verd; les eaux d'une cascade naturelle, +mais que l'art avoit embellie, serpentoient en +ruisseau bordé de fleurs, et son doux murmure +ajoutoit, par son bruit monotone, à +la mélancolie, au charme de ces lieux. Bazine +quitta son voile, et s'assit sur l'herbe; Berthilie +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +se reposa à ses côtés, et la prévoyante +Eusèbe plaça devant elles une petite corbeille +de fruits. Bazine la remercia, et lui présenta +les meilleurs; Eusèbe auroit bien voulu ne +pas les recevoir, mais comment refuser Bazine? +Après ce léger repas, Berthilie, qui +aimoit passionnément les fleurs, s'enfonça +dans le bois pour en cueillir; Bazine bientôt +l'entendit jeter un cri, se leva promptement +pour aller à son secours: mais que devint-elle +en apercevant Childéric, suivi d'Eginard, +que Berthilie conduisoit vers elle. A leur +aspect si inattendu, Bazine rougit et demeura +interdite; un doux sourire succéda +à l'étonnement; on oublia que l'on vouloit +s'éviter; on ne songea pas même à se demander +la cause d'une rencontre si imprévue, +on se contenta d'en jouir. Bazine cependant +alloit proposer de retourner au palais, +quand elle se rappela heureusement que +le récit du prince n'étoit pas achevé; elle fut +ravie d'avoir trouvé un si bon emploi du +tems, un prétexte si naturel pour ne pas +quitter encore le bocage charmant où elle +jouissoit d'un si vrai bonheur. Décidée, elle +fut se rasseoir au bord du ruisseau; Eusèbe +étoit près d'elle, Childéric à ses pieds, et +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +placé de manière qu'il la voyoit devant ses +yeux, et dans le ruisseau limpide qui répétoit +encore sa douce image. Eginard osa +s'asseoir près de Berthilie; il l'aida à faire +une guirlande et un bouquet, et souvent, +en présentant la fleur qu'attendoit Berthilie, +sa main trop prompte ou seulement maladroite, +rencontroit une main charmante +qui se retiroit trop vite, pour qu'Eginard +ne se doutât pas que cette main étoit sensible.</p> + +<p>Le jeune roi, enchanté de son bonheur, +restoit muet aux pieds de Bazine. Depuis si +long-tems il ne l'a vue que... tous les jours, +mais au milieu d'une cour nombreuse; elle +est là sans parure, et dans un séjour paisible +et discret. Ce bois, sa fraîcheur, cette eau +même qui lui retrace les traits qu'il adore, +les doux zéphirs, le parfum des violettes, +un dieu plus doux encore, et qui règne sur +toute la nature comme dans son cœur, écartent +de lui toute autre pensée que celle de +son bonheur. Le vent agitoit les boucles de +sa blonde chevelure; le désordre de son +cœur donnoit à ses traits une expression +enchanteresse; jamais Bazine ne l'avoit vu +si beau, jamais il ne l'avoit trouvé si belle; +<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> +tous deux oubliant l'univers, s'oubliant eux-mêmes, +demeurèrent en silence. Bazine, +rougissant du muet aveu qu'elle venoit de +faire, reprit pourtant plus d'empire sur elle-même, +et d'un seul mot arracha le roi au +rêve de félicité qui remplissoit toute son +ame; elle demande, elle exige le fatal récit. +Déjà les belles couleurs que le plaisir répandoit +sur la figure animée du roi, se sont effacées; +il baisse les yeux et soupire. Vous +exigez, princesse, dit-il avec émotion, que +je vous retrace une partie de ma vie, qu'il +m'eût été trop doux de taire et d'oublier: +je dois vous obéir, et peut-être m'en punirez-vous, +quoique déjà je sois sans doute +bien malheureux, puisque je suis coupable, +et puisqu'il faut vous le dire;... peut-être +allez-vous me haïr! Le roi prononça ces +mots d'un air si triste, d'un ton si tendre, +que Bazine en fut touchée. Parlez, prince, +lui dit-elle avec douceur, je vous jugerai +peut-être moins sévèrement que vous-même. +Childéric fixa un moment ses yeux sur la +princesse, et ce regard suppliant sembloit +solliciter sa grace; elle étoit au fond du cœur +de Bazine; il alloit déchirer ce tendre cœur, +mais non le forcer à changer. Bazine se livre +<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +un moment au dangereux plaisir d'écouter +les regards éloquens du roi; mais trop émue, +elle baissa ses yeux si ravissans, soit qu'ils +se laissâssent voir, soit que ses longues paupières +en voilâssent la beauté! C'est d'Egésippe +cependant qu'il faut entretenir la princesse; +il faut lui avouer que ce cœur n'est +pas pur comme le sien, n'est pas sans souvenirs, +n'est pas enfin digne d'elle. Comment +lui peindre un amour que lui-même +aujourd'hui a peine à concevoir! Bazine pâlit +en écoutant, et ne peut retenir ses larmes. +Childéric voit sa douleur, elle le tue. Oh! +que n'ose-t-il s'interrompre, tomber à ses +pieds et lui dire: O Bazine! je ne brûlois +que des feux du désir; cet amour impétueux +n'étoit que l'orage des sens; aujourd'hui +j'aime du fond de l'ame, et de toutes +les puissances de mon cœur; l'amour que +j'éprouve a reçu ses traits de l'objet même +qui me l'inspire. Tel seroit le discours que +tiendroit le roi, si ses revers ne lui défendoient +de se déclarer. Résistant au trouble +qui le dévore, il continua son récit, et fit +l'aveu des premières fautes de son règne; il +ne parla pas sans regret de son injustice envers +Ulric, et montrant alors Eginard, à qui +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +il tendit la main: Vous voyez, dit-il, comme +les braves se vengent. Eginard prit la +main de son maître et la posa sur son cœur; +Childéric lui tendit les bras. Ce mouvement +de sensibilité émut la princesse et Berthilie. +Elles proposèrent au prince de laisser cet +entretien qui les agitoit tous si vivement; +il s'y refusa. Non! reprit-il, achevons cette +tâche douloureuse; si vous me pardonnez, +je me croirai absous de tout l'univers; si vous +méprisez un roi malheureux, du moins je +ne devrai plus à votre seule ignorance une +estime non méritée. Enfin, il a prononcé +cet aveu qui lui coûte tant d'efforts, et son +repentir et son désespoir l'ont élevé dans +le cœur de la princesse bien au-dessus de +ses fautes. Childéric ne se plaignit point des +revers qui suivirent de si près ses erreurs: +mais avec quel chaleur il parla de son séjour +chez les Druides, des soins mystérieux qu'il +y reçut, de sa joie en retrouvant son cher +Viomade, ce Viomade toujours fidèle, quoique +persécuté, toujours sensible, enfin, +toujours Viomade! Childéric alors tira de +son sein la moitié de la pièce d'or qu'il a reçue +du brave; il fait part à la princesse de +ses espérances, et de ce que doit lui annoncer +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +l'autre moitié qu'il attend. Dans ce moment, +où il se flatte de reprendre bientôt le +chemin de ses états, de reconquérir sa couronne, +un désir plus fort que la raison et la +prudence saisit son cœur; toute son ame est +dans ses yeux; une idée qu'il n'ose expliquer, +une espérance qu'il n'ose exprimer, se peignent +d'elles-mêmes sur son visage; Bazine +l'entend, et semble ne s'occuper que de la +pièce d'or qu'elle tient. Mais le roi revenant +à lui-même, lui dit avec tristesse: Vous +m'avez ordonné de vous faire connoître mon +enfance, ma jeunesse, mes égaremens, mes +malheurs; maintenant, prononcez mon arrêt, +bannissez loin de vous un coupable prêt +à vous obéir. Voyez-vous donc tant de courroux +dans mes regards, lui dit Bazine? et +ces pleurs, dont je n'ai pu me défendre, +annoncent-elles un cœur insensible à vos remords? +me croyez-vous donc moins généreuse +que Viomade? Mais, ajoute la princesse +d'une voix tremblante et en pâlissant, vous +voilà maintenant à l'abri des passions; une +aussi fatale expérience en garantira votre +ame; et après avoir aimé si vivement, vous +n'aimerez plus. Ces derniers mots expirèrent +sur ses lèvres. Ne plus aimer! s'écria le roi, +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +ne plus aimer! ah Bazine! Mais, trop heureux +sans doute si je n'aimois plus! Est-ce +à moi, infortuné proscrit, à oser encore +prétendre au bonheur! Si j'aimois, l'honneur +ne m'ordonneroit-il pas de le taire, ne m'interdiroit-il +pas de téméraires vœux? Ah! que +je puisse reconquérir mon trône, m'y montrer +avec gloire, et vous saurez tous si j'aime. +Sa bouche ne prononça que ces mots, mais +ses yeux en disoient bien davantage; l'indifférence +auroit pu les interpréter, l'amour +sut les entendre et leur répondre. Bazine +exprima son bonheur par un silence non +moins expressif; tous deux s'interrogent +d'un regard, et sont heureux d'un sourire; +aveux muets et charmans, doux et premier +bienfait de l'amour, vous comblez les désirs +des amans sincères, vous êtes la volupté du +cœur!</p> + +<p>Mais les heures, qui semblent s'arrêter +pour Childéric et Bazine, s'envolent rapidement +pour le reste du monde, et Eusèbe +voit, à la hauteur du soleil, que le jour est +avancé; elle craint que l'absence trop longue +de la princesse et celle du roi des Francs, +n'offense Bazin; elle ose interrompre de si +chers instans. Bazine, toujours bonne et sensible, +<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +loin de blâmer Eusèbe de sa triste prévoyance, +l'en remercia tendrement, et l'on +reprit le chemin de la plaine. Il faisoit une +chaleur insupportable, dont personne ne se +plaignit, et dont peut-être Eusèbe seule s'aperçut. +Eginard n'avoit jamais trouvé Berthilie +si fraîche et si jolie; mais il n'a pas +encore sacrifié Grislidis. N'allons pas plus +vîte en infidélité qu'Eginard, et laissons-lui +au moins tout le mérite de la résistance. Le +soir la cour étoit réunie au palais, mais Bazine +ne parut point; Berthilie seule admiroit +sur la physionomie du jeune roi les +traces de bonheur et d'amour que la rencontre +du matin y avoit laissées; elle ne voyoit +pas avec moins de plaisir l'air distrait et +rêveur d'Eginard: toutes les dames s'aperçurent +du changement qui s'étoit fait en eux, +elles n'osèrent interroger le roi; mais elles +badinèrent Eginard, qui, honteux d'une +défaite dont il ne convenoit pas encore avec +lui-même, surmonta sa foiblesse, et se livra +de bonne grâce à toutes les belles: malgré +lui, il étoit inquiet de ce que penseroit Berthilie +de son air léger et si différent de celui +qu'elle devoit attendre en ce jour;... elle en +avoit été vivement blessée, mais elle l'imita. +<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +Le roi de Thuringe s'étoit retiré; Théobard +l'avoit suivi, et étoit venu de sa part prier +Childéric de se rendre au conseil; leur absence +donnant plus de liberté à ceux qui +restèrent, la gaieté devint plus vive; du +badinage on en vint aux chansons; Berthilie, +charmée de se venger d'Eginard, consentit +volontiers à se faire entendre, et reprenant +sa malice, son air étourdi, son +maintien agaçant, son regard plein de finesse +et de coquetterie, elle chanta ainsi:</p> + +<div class="p2 left35"> +<p class="i2 sper"><b>CHANSON</b>.</p> + +<p>Sous l'air de l'étourderie,<br /> +Cachant ma philosophie,<br /> +Sur la scène qui varie<br /> +Je sais fixer le bonheur;<br /> +Et la raison embellie<br /> +Des graces de la folie,<br /> +Fait le charme de ma vie,<br /> +Et le repos de mon cœur.</p> + +<p>On peut, sans être jolie,<br /> +Plaire un moment, faire envie;<br /> +A seize ans se voir suivie,<br /> +Aussi j'ai mille amoureux.<br /> +De leur tendre perfidie,<br /> +Par ma gaieté garantie,<br /> +Je rirai toute ma vie<br /> +De leurs soupirs, de leurs feux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +Sans trop de supercherie,<br /> +Un peu de coquetterie,<br /> +Animant la jalousie,<br /> +Peut m'amuser un instant;<br /> +Mais je quitte la partie,<br /> +Si plus tendre fantaisie<br /> +De mon heureuse folie<br /> +Vouloit faire un sentiment.</p></div> + +<p>Eginard se piqua des paroles, et surtout +du regard, du sourire de celle qui venoit +de chanter; il ne vouloit pas aimer, mais il +prétendoit plaire, et peut-être même il aimoit. +Il avoit espéré qu'elle chanteroit une +romance, qui exprimeroit son inquiétude, +sa jalousie, sa crainte; ce ton badin le blessa, +l'outra même; il se promit de ne jamais aimer +Berthilie, chercha à se venger, et crut +y parvenir en chantant à son tour son indifférence.</p> + +<div class="p2 left35"> +<p><span class="i2 smcap"><b>L'INDIFFÉRENCE.</b></span></p> + +<p>Depuis que l'indifférence<br /> +De mon cœur bannit l'amour,<br /> +Si je sens fuir la souffrance,<br /> +Le bonheur fuit à son tour;<br /> +Sans regret, sans espérance,<br /> +Renaît et finit le jour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +Sans désir, sans rêverie,<br /> +J'admire ici le printems;<br /> +Mon ame n'est plus ravie,<br /> +Mon cœur n'a plus de tourmens.<br /> +Amour, ranime ma vie,<br /> +Rends-moi mon cœur et mes sens.</p> + +<p>Rends-moi ces momens d'ivresse,<br /> +Mon espoir et mes malheurs;<br /> +Rends-moi, d'une autre maîtresse,<br /> +Les caprices, les rigueurs.<br /> +Dieu charmant de la tendresse!<br /> +Rends-moi tout jusqu'à mes pleurs.</p></div> + +<p>Sans doute les dames alloient plaindre +Eginard d'une aussi triste indifférence, peut-être +même entreprendre de l'en guérir, +mais l'arrivée de Théobard mit fin à ces jeux; +il dit à Eginard que son maître l'attendoit +dans son appartement, engagea les dames à +se retirer, et pressa Berthilie de le suivre. +Etonnée, inquiète, elle se précipite sur les +pas de ce père tendrement aimé: tout annonçoit +une nouvelle extraordinaire; elle +alarme la sensible fille de Théobard; son +père qui la soutient, la sent trembler et la +presse contre son cœur; ce tendre mouvement +ajoute encore à son effroi.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE TREIZIÈME.</b></p> + +<p><a name="Page_82" id="Page_82"></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE QUATORZIÈME.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE QUATORZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Bazine se livre à ses heureuses pensées. Berthilie les +interrompt pour lui annoncer que Trasimond, à la +tête d'une armée nombreuse, est entré dans la Thuringe, +et que Childéric commande les troupes. Elle +le croit déjà vainqueur. Eginard lui présente une +bague de la part du roi; elle lui envoie un baudrier +brodé par elle. Berthilie pleure et donne un bouquet +à Eginard. Childéric revient après avoir vaincu l'ennemi +et accordé la paix. Eginard apporte ces glorieuses +nouvelles à la princesse. Berthilie est heureuse. +Eginard ne se défend plus qu'avec peine de +l'amour qu'il éprouve malgré lui. Une fête magnifique +se prépare. Bazine y paroît éclatante de beauté; +le roi de Thuringe en est frappé pour la première +fois.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p> +<h3>LIVRE QUATORZIÈME.</h3> + +<p class="p2">Bazine n'a point quitté son palais; heureuse +de plaire et d'aimer, seule avec son cœur +et sa tendresse, elle jouit de ce bonheur qui +fut toujours le charme de sa pensée: son +ame avoit besoin d'amour; mais il falloit à +sa délicatesse un choix dont elle pût s'applaudir, +à son rang un égal, à sa flamme +généreuse et pure un amant non moins pur, +non moins généreux; il falloit que des traits +nobles et majestueux annonçâssent dans son +amant l'heureux vainqueur de Bazine; il falloit +encore que ces traits, réguliers et fiers, +fussent adoucis par la bonté, et sûssent exprimer +l'amour. Des revers étoient des titres +qui touchoient l'ame de la princesse; la douceur +de consoler étoit pour elle un charme +de plus; elle eût aimé Childéric sur le trône, +mais elle partageroit avec transport son infortune, +et le suivroit dans quelque désert +qu'il fût contraint d'habiter. La couronne +n'étoit plus rien pour elle sans son amant; +les obstacles, l'absence, le tems, les dangers, +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +toute la puissance du monde ne pouvoient +rien contre cet amour extrême; il a +tracé la destinée entière de Bazine; elle ne +jouit plus que du sentiment qu'elle éprouve +et de celui qu'elle inspire, tout autre objet +a cessé d'exister pour elle. Livrée à toutes +ces pensées, elle a vu s'écouler la soirée, +une partie même de la nuit, quand +elle entend un léger bruit, et croit reconnoître +la voix de son amie; la princesse s'étoit +couchée depuis quelques heures, mais +elle n'avoit pu trouver le sommeil; et, surprise +d'entendre Berthilie au milieu de la +nuit, elle appela ses femmes, et donna ordre +qu'on la fît entrer. Les amans croient l'univers +occupé de leur flamme, tout les effraie sur +leur bonheur, et déjà Bazine va nommer +Childéric; mais voyant couler les pleurs de +Berthilie, elle pressent qu'un autre objet les +excite, et elle se tait. Son amie ne voulant +pas prolonger son inquiétude, lui raconte +que Trasimond, roi des Vandales, voulant +venger ses sujets si cruellement sacrifiés aux +mânes d'Amalafroy, s'est joint à Théodoric, +roi des Ostrogoths, et est entré en Thuringe +à la tête d'une puissante armée; qu'ils exercent +d'affreux ravages, et font de si rapides +<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +progrès, que l'effroi est général. Bazin, à qui +sa blessure ne permet pas encore de combattre, +a assemblé son conseil; Childéric, +qui s'y est rendu, a offert ses services, ils +ont été acceptés avec une vive reconnoissance; +une voix générale lui a confié le commandement +de l'armée; tous les ordres sont +donnés, dans quelques heures il partira. +Théobard, chargé des préparatifs, a déjà +quitté sa fille; elle-même lui a présenté ses +armes, et ses pleurs les ont baignées. Bazine +apprend avec joie que Childéric combat pour +elle; déjà sûre de la victoire, elle ne craint +plus les ennemis; son amant sera vainqueur: +le doute est une injure, elle ne croit pas +qu'on puisse le former; mais il partira sans +la voir, elle en soupire; le jour va paroître, +et c'est l'heure fixée pour le départ. Eusèbe +annonce un message de la part du roi; Bazine +se lève promptement. Eginard est introduit: +plusieurs flambeaux éclairent la chambre; +Eginard remet à Bazine des tablettes, elles +renferment les adieux du roi; un anneau, +dont une pierre gravée fait l'inestimable prix; +cette pierre représente Childéric couronné, +et tenant pour sceptre un javelot; on lit +autour de cet anneau: <i>Childerici regis</i>. Tandis +<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +que Bazine lit les adieux et y répond, le +guerrier est près de Berthilie: la fierté noble +qui soutient Bazine est loin de raffermir le +cœur de la fille de Théobard; elle craint les +armes, redoute la guerre; et les attraits +d'une gloire si pénible l'effraient, loin de la +séduire. Berthilie ne voit que les dangers et +l'absence, elle verse des larmes, et nomme +son père en regardant Eginard: un bouquet +s'échappe de son sein, il est baigné de pleurs; +le jeune guerrier ose lui demander ce premier +bienfait; il va partir, il est si tendre, +Berthilie si désolée, que l'idée d'un refus ne +lui vient pas; elle présente les fleurs flétries; +Eginard pose un genou en terre, porte le +bouquet à ses lèvres, le place sur son cœur, +se lève promptement, et paroît brillant de +joie et enflammé d'un nouveau courage. +Dans ce moment, Bazine lui remit ses tablettes +et un riche baudrier brodé par elle, +destiné au roi, et le congédia. Seule avec +son amie, elle se sentit moins de fermeté, +mais elle se le reprocha; jamais la Thuringe +ne lui parut plus en sûreté que depuis que +Childéric va la défendre; jamais les troupes +n'auront été plus victorieuses; un tel héros +doit enflammer tous les cœurs, exalter toutes +<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +les ames; la fortune n'oseroit le trahir, il commande +aux destins même. Ce qu'avoit prévu +l'exaltation de l'amour fut dépassé par le courage. +Childéric, voulant épargner les Thuringiens, +et sachant que les armées combinées +étoient plus nombreuses que la sienne, +eut recours à la feinte; il évita le combat, +eut l'air de fuir, afin d'être poursuivi, et attira +l'armée dans un défilé entouré de bois, +où il plaça une partie de ses troupes: en un +instant les ennemis furent cernés. Effrayés +du nombre qu'ils ne pouvoient connoître, +puisque de nouveaux renforts sortoient à +chaque instant des forêts, ils se virent enfermés +de tous côtés. Childéric pouvoit faire +prisonniers les deux rois, il leur en épargna +la honte, et se contenta de sa gloire, à laquelle +une si grande modération ajouta encore. +Ses ennemis vaincus ne purent refuser +leur admiration à ce trait noble et généreux; +ils demandèrent la paix, et offrirent, pour +gage de leur sincérité, et pour resserrer à jamais +les liens d'amitié qu'ils alloient former +avec Bazin, de donner en mariage, à Hermanfroy, +Amalabergue, fille de Trasimond, +et de la trop belle et trop célèbre Amalafrède, +sœur du roi Théodoric. Childéric ayant envoyé +<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +rendre compte de ses triomphes au roi +de Thuringe, ainsi que des propositions de +paix, celui-ci les accepta sur-le-champ. Amalabergue, +encore enfant, fut remise aux vainqueurs, +et conduite à la cour de Bazin, où +elle resta jusqu'à son mariage, qui se fit au +bout de quelques années. Childéric ramena +l'armée triomphante; le peuple vola à sa +rencontre: on l'admiroit, il gagnoit tous les +cœurs; mais, loin de s'enorgueillir, il reportoit +aux généraux et à l'armée tout le +mérite de la victoire. Bazin le reçut en libérateur +de ses états: une foule immense l'entoura, +mais Childéric n'envioit point l'hommage +de ce peuple, ni la pompe des fêtes; +un seul regard a plus de prix pour son cœur +que ces honneurs importuns. Que ne peut-il +s'y dérober! que ne peut-il échapper à la +gloire pour connoître et sentir un instant de +bonheur! Mais Bazin le retient près de lui +au milieu de ses généraux, et le seul objet +que désire son cœur, que souhaite son impatience, +le seul qui puisse embellir sa victoire, +ne paroît point. Bazine, éperdue de +joie, de bonheur et d'amour, n'ose quitter +sa retraite; là, sans témoins qui puissent contraindre +son cœur, elle presse dans ses bras +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +l'heureuse Berthilie; mais elle n'ira point à +travers cette foule indifférente ou curieuse, +déguiser sa pensée, modérer ses transports, +et défendre à ses regards même de s'exprimer. +Childéric triomphant! Childéric de retour! +que de biens à-la-fois la ravissent! +Elle attendra que, libre des lois qui asservissent +la grandeur, il puisse venir à ses pieds +déposer ses armes, et lire dans ses yeux un +triomphe plus doux. Mais Childéric, impatient +de l'absence de la princesse, inquiet +même, ordonne à Eginard de se rendre près +d'elle, et de lui porter tous les détails de sa +victoire. Chargé d'un ordre d'autant plus +doux qu'il espère trouver Berthilie près de +la princesse, Eginard parvient promptement +au palais. Berthilie, en l'apercevant, veut se +lever, mais ses forces lui manquent; elle retombe +sur son siége, et une mortelle pâleur se +répand sur tous ses traits; elle peut à peine +respirer; Eginard qui voit son trouble, +oublie un moment ce qu'il venoit dire; mais +les roses ayant promptement reparu sur le +visage charmant de Berthilie, il se remit lui-même, +et offrit à la princesse, attentive et +émue, les hommages de ce grand roi qui les +obtenoit tous. Eginard n'oublia aucun des +<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +détails glorieux d'une aussi importante victoire. +Bazine, tour-à-tour flattée, attendrie, +jouit de tout ce qui élève son amant. +Berthilie ne compte que le retour, ne connoît +point d'ennemis, ne désire qu'une conquête; +sa patrie est toute entière dans son +père, la princesse et son amant. Théobard +n'est pas encore arrivé; il accompagne la +jeune Amalabergue, mais il n'a pas été moins +heureux que ne le désire sa tendre fille. +Eginard avoit déposé aux pieds de Bazine, +l'épée triomphante du roi, lui-même lui +parloit à genoux, et Berthilie étoit assise +près de la princesse. Eginard, dans sa précipitation, +n'a peut-être pas bien choisi la place, +car un indifférent même supposeroit qu'il +est aux pieds de Berthilie, que même c'est +elle qu'il a regardée en parlant à la princesse; +mais le sentiment n'observe point; Bazine +ne s'en douta pas, son amie ne fit aucune +réflexion, et la princesse, oubliant Eginard, +ne s'occupa bientôt plus que de Childéric et +s'abandonna à sa rêverie. Berthilie, moins +distraite, releva le guerrier, et respectant +les pensées auxquelles se livroit son amie, +elle s'approcha d'une fenêtre ouverte qui +donnoit sur une terrasse ornée de fleurs; +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +elle regarda Eginard, il osa la suivre; leur +entretien fut timide; mais après tant de dangers, +un jeune héros est devenu bien cher; +on a tremblé pour ses jours, on a si souvent +pleuré, qu'il est juste qu'à son tour il +console. Berthilie a tant de fois gémi.... sur +son père, il est sauvé, elle est heureuse! Ah! +s'il pouvoit, content de l'aimer, borner à +elle seule tout son bonheur, ne plus exposer +des jours.... qui sont les siens, une vie qui +est la sienne.... Eginard assure que pour lui +il n'a eu rien à craindre, qu'il avoit là, sur +son cœur, une défense certaine.... et il tire +de son sein le bouquet, gage de ses adieux. +Berthilie rougit de joie et de pudeur, devint +tremblante, baissa les yeux, et sentit +qu'il étoit tems de rejoindre la princesse... +Cependant elle n'obéit pas sans regret à cette +loi sévère, et soupira en voyant s'éloigner +celui qu'elle n'avoit quitté qu'alarmée du +plaisir que lui causoit sa présence. Eginard +a rejoint son maître; il sait qu'une fête magnifique +se prépare, que Bazine a reçu l'ordre +du roi, son oncle, d'en venir faire les honneurs, +et Childéric voit avec plaisir les +somptueux apprêts qui lui annoncent enfin +celle qu'il adore. Des flambeaux éclairent les +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> +salles, on entend déjà le bruit des instrumens, +lorsque Bazine paroît. Childéric ne l'a jamais +vue que sous ses habits de deuil, ou +dans la parure négligée qui sied si bien à sa +fraîcheur; mais c'est en reine qu'elle se présente +à ses yeux, qui, éblouis de tant de +charmes, cherchent et retrouvent avec délices, +les grâces modestes que tant d'éclat +semble relever encore. Etrangère à la richesse +qui la décore, Bazine cache en vain +la sérénité de son noble front sous le bandeau +de rubis; en vain ses cheveux, rattachés +par de magnifiques nœuds de diamans, +ne peuvent plus flotter avec grâce sur le +beau sein renfermé dans le vêtement de +pourpre et d'or; si les yeux étonnés méconnoissent +un moment que c'est Bazine, le +cœur dit bientôt que c'est elle; superbe et +cependant charmante, la princesse s'approche +du roi de Thuringe, qu'elle félicite +sur le succès de ses armes, adresse à Childéric +des paroles non moins flatteuses, mais +qu'un doux regard et une rougeur plus +douce encore accompagnent; elle ne fut pas +moins gracieuse pour tous les généraux; pas +un trait de courage ou de clémence ne fut +oublié par elle. Ah! princesse, lui dit le plus +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +ancien chef de l'armée, <i>vous voulez donc +nous faire tuer tous</i>! La fête fut brillante, et +tous les cœurs s'ouvrirent au plaisir; Bazine +dansa avec cette inimitable perfection attachée +à chacun de ses mouvemens; Childéric, +si jeune, si agile, ne fut pas moins admiré; +Berthilie sembla voltiger, Eginard la poursuivre +et la dépasser. Le jour termina les +plaisirs.</p> + +<p>Théobard arriva bientôt, conduisant la +petite Amalabergue avec plusieurs femmes +de sa suite. Le soin de la recevoir, et les +fêtes qu'occasionnèrent son arrivée, occupant +le roi de Thuringe, Childéric et Bazine +s'étoient trouvés seuls plusieurs fois. Au +bonheur de s'aimer, ils avoient enfin ajouté +celui de se le dire; mais Childéric attend +des nouvelles de Viomade, et ce n'est qu'après +les avoir reçues, et au moment de retourner +dans ses états, qu'il demandera la +main de la princesse; jusques-là, heureux de +se voir, et mille fois heureux, ils s'aimeront +en silence: tel est leur projet; c'est de lui +qu'ils s'entretiennent, c'est à lui qu'ils pensent, +et c'est en lui qu'ils espèrent. Que ne +peuvent-ils passer ainsi toute leur vie!.. Mais +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +Bazin va troubler des jours si beaux, un +bonheur si pur, et punir la princesse de +cette rare beauté, dont, jusque-là, il n'avoit +point éprouvé l'empire.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE QUATORZIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE QUINZIÈME.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE QUINZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Portrait du roi de Thuringe: il est amoureux. Portrait +de Théobard, chef du conseil. Bazin assemble son +conseil, et lui expose les raisons politiques qui lui +font souhaiter la main de Bazine; il est approuvé. +La princesse reçoit l'ordre de se rendre le lendemain +au conseil; elle obéit avec effroi. Le roi lui offre le +trône qu'elle refuse avec modestie. Bazin lui donne +quelques jours pour se préparer à l'hymen qu'il va +ordonner: elle se retire et confie sa douleur à Eusèbe; +mais elle est prisonnière dans son palais. Berthilie +lui annonce qu'elle n'en sortira que pour marcher +au temple. Ces nouvelles se répandent. Childéric ne +peut contenir son indiscrète douleur. Bazin ordonne +une fête; la princesse est contrainte d'y paroître; +l'espoir d'y voir Childéric la soutient; elle est pâle et +mourante. Bazin, jaloux, épie les amans, surprend +leur secret, et prépare sa vengeance; il reconduit +Bazine vers son palais, la confie à Théobard, rentre +dans la salle des jeux, et jouit de l'inquiétude de Childéric +jusqu'au moment où Théobard reparoît; alors +il donne le signal qui termine la fête. Théobard a +conduit Bazine et Eusèbe dans la roche sombre: elles y +sont enfermées. Désespoir d'Eusèbe; elle raconte à la +princesse l'histoire de la roche sombre, et celle de la +mort d'Humfroi son père.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> + +<h3>LIVRE QUINZIÈME.</h3> + +<p class="p2">Bazin avoit près de soixante ans, une santé +robuste, un extérieur noble, un regard farouche, +le cœur altier, et jusqu'alors insensible +à l'amour; l'orgueil de commander l'avoit +privé du charme d'obtenir; jamais il +n'avoit rien sollicité, rien attendu, rien +espéré; il régnoit au sein même des plaisirs, +qui s'en effarouchoient et fuyoient loin +de lui, ne lui laissant que le dégoût.</p> + +<p>Ces faveurs involontaires n'avoient offert +à ses sens que d'imparfaites jouissances; son +cœur, resté froid, n'avoit jamais palpité; son +épouse, toujours soumise et tremblante, +n'avoit connu de l'hymen que les devoirs; +elle étoit morte en donnant le jour à Berthier, +et n'avoit point regretté la vie. Bazine, +née sous les yeux du roi, et sortant à peine +de l'enfance, n'avoit point encore touché son +cœur; mais cette belle et tendre fleur commençoit +à s'épanouir; chaque jour lui donnoit +une grâce ou une perfection nouvelle, et +Bazin, étonné de tant de charmes qu'il n'avoit +<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +point même devinés, s'enflamma tout-à-coup +d'impétueux désirs inconnus encore à son +ame. A peine en a-t-il senti l'ardeur dévorante, +qu'impatient il assemble son conseil; +là, il rappelle à ceux qui le composent combien +il leur avoit toujours semblé nécessaire +au repos du peuple et à l'intérêt de ses fils, +de confondre ses droits avec ceux que Bazine +conservoit au trône, comme fille unique de +son frère aîné, dont la mort mystérieuse +avoit seule fait passer la couronne sur sa tête; +c'étoit le motif qui avoit décidé le mariage +de la princesse avec Amalafroi; le second fils +de Bazin étoit trop jeune, et d'ailleurs il étoit +promis à Amalabergue. Bazine, soit qu'elle +s'alliât à un prince étranger, soit qu'elle se +fît un parti dans la Thuringe, pouvoit un +jour revendiquer ses droits, chasser ses fils +ou diviser le royaume, et le livrer à toutes +les horreurs d'une guerre intérieure. Son +union seule avec le roi pouvoit éviter de tels +maux, et il la proposa comme essentielle à +la paix et au bonheur de tous. Le conseil approuva +un projet si politique et si heureux +en apparence. Bazine étoit adorée, on regrettoit +encore son père, dont l'inflexible et +sanguinaire successeur n'avoit pu faire oublier +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +le règne trop court. Théobard reçut +l'ordre de prévenir la princesse qu'elle devoit +se rendre au conseil le lendemain, mais sans +lui expliquer les intentions du monarque. +Théobard, ministre et ami de son roi, n'a +jamais approuvé ses injustices, lui seul n'a +jamais tremblé devant lui, lui seul a opposé +la vérité à la puissance. Bazin respecte son +caractère inaltérable, sa vertueuse témérité; +il s'en étonnoit quelquefois, mais lui résistoit +en l'admirant, et le préféroit même en +secret à ses lâches flatteurs; il avoit en lui +seul une confiance sans bornes. Théobard, +incapable de le trahir, mettoit à le servir un +zèle infatigable, et étoit à-la-fois son juge le +plus sévère, son plus intrépide défenseur; +l'estime de tous justifioit celle du monarque. +Cet homme courageux et sensible avoit +servi le père de Bazine; il portoit à la princesse +un attachement bien naturel; l'hymen +projetté la replaçoit sur son trône, et donnoit +aux Thuringiens une reine aussi douce +que belle, et dont les vertus et les charmes +captivant le roi, ôteroient sans doute à son +caractère cette violence qui ternissoit son +règne; ces idées mettoient le comble au +bonheur de Théobard; il voyoit déjà Bazine +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +sur le trône et le peuple heureux; il ne sentoit +donc que les avantages de cet hymen, +sans prévoir combien, au contraire, il alloit +entraîner de malheurs. C'est ainsi bien souvent +que le monde décide en aveugle et distribue +le blâme ou l'éloge, sans savoir ce +qui a déterminé son choix.</p> + +<p>Tandis que ces événemens se préparoient, +l'objet qu'ils intéressoient étoit bien loin de +les imaginer. Bazine, sans envier à son oncle +le rang qu'il alloit lui offrir, satisfaite +d'un seul hommage, oubliant toute autre +grandeur, n'apprit qu'avec trouble qu'elle +devoit paroître au conseil. Un rien inquiète +l'amour, un rien alarme le bonheur. La +princesse frémit d'un danger qu'elle ne peut +ni concevoir, ni définir; elle sent qu'elle est +heureuse, que tout changement va devenir +un malheur; mais elle ne peut s'attendre à +celui qui la menace, et pour éviter à ceux +qu'elle aime le partage de ses craintes, elle +les renferme dans son cœur, et attend, en +tremblant, l'heure qui va confirmer ou détruire +ses alarmes. Suivie seulement d'Eusèbe, +Bazine quitte son palais, et entraînée +par cette puissance magique qui anime seule +la vie, elle s'approche de la fontaine, revoit +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +le bocage et le gazon, témoins discrets de +ces entretiens chéris dont le souvenir fait +couler ses larmes. Bazine semble dire un éternel +adieu à ces champêtres abris; elle soupire +et les quitte, comme avertie par son +cœur qu'elle ne doit jamais les revoir. Surmontant +une douleur qu'elle même accuse +de foiblesse, Bazine se rend au palais; elle +y est reçue avec des honneurs qui, jusque-là, +ne lui furent pas accordés; elle s'étonne, +et marche jusqu'au conseil, suivie d'une +garde nombreuse. Bazin, en l'apercevant, +descend de son trône, s'avance au-devant +d'elle, la conduit en silence, et la place à ses +côtés; le cœur de la princesse palpite avec +violence, sa main tremble dans celle du roi; +elle s'assied et baisse les yeux. Bazin admire +un moment son maintien noble et timide, +ses grâces, sa délicatesse, et l'embarras qui +semble encore l'embellir; enfin, d'une voix +qu'adoucit l'amour: Bazine, lui dit-il, mon +peuple, mon conseil et mon cœur vous appellent +au trône; acceptez ma main et régnez... +A peine ces paroles ont-elles été prononcées, +qu'une mortelle pâleur couvre le +front de la princesse; mais rappelant tout-à-coup +ce caractère élevé, cette ame qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +a reçue de la nature, et à qui l'amour imprime +un nouveau courage: Grand roi, dit-elle, +vos bontés pour moi commencèrent +avec ma vie; je n'ai connu que vous pour +souverain, pour bienfaiteur et pour père; +je vous aime de ce filial amour, qui, mêlé +de respect et de reconnoissance, de soumission +et de crainte, n'admet point d'autres +sentimens; accoutumée à trembler devant +vous, je ne puis voir en votre auguste personne +qu'un père et qu'un roi. Je sens combien +votre choix m'honore; mais, confondue +parmi vos sujettes, je me contente d'obéir à +vos lois, et borne mes vœux à ma paisible +destinée. Bazine se tait, et voit sans effroi le +courroux se peindre sur le front du roi; elle +attend avec sécurité sa réponse, en conservant +cet air doux et tranquille qui désarme. +Cependant le monarque, après un moment +de silence: Je conçois, lui dit-il, que l'offre +inattendue que je vous ai faite, ait effrayé +votre jeunesse, accoutumée à la dépendance; +l'éclat de ma grandeur vous étonne, vous +n'osez l'envisager, et la majesté qui m'environne +trouble votre innocente timidité; +rassurez-vous, ne voyez plus que mes bontés +et mes empressemens. Allez réfléchir en +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +liberté sur l'heureux sort que je vous destine; +dans dix jours je vous conduis aux autels. +A ces mots, Bazin se lève, et ramène la +princesse vers la porte d'entrée: là, elle retrouve +la garde qui l'avoit accompagnée. Elle +retourne dans son palais au milieu d'un nombreux +cortége; vingt femmes nouvelles, des +gardes à toutes les portes, tout enfin, lui +rappelle ce qu'elle vient d'entendre, et déjà +lassée de sa grandeur, elle cherche l'asile solitaire +où elle pourra échapper à des soins +qui l'importunent: elle est seule enfin, et se +retrace avec effroi l'offre ou plutôt l'arrêt +terrible qu'elle vient d'entendre. L'amour lui +défend de l'accepter... l'amour lui fait craindre +un refus... ce roi puissant et cruel l'entendroit-il +sans se venger sur son rival? +Bazine seroit-elle la cause des dangers auxquels +son amant succomberoit sans doute? +Mais n'est-il donc aucun moyen d'échapper +à sa destinée terrible, sans que Childéric +soit victime de lâches fureurs? ne peut-il +s'y soustraire en s'éloignant? ne peut-il retrouver +un autre asile? Ah! s'il étoit absent, +si Bazine cessoit de craindre pour lui, qu'elle +auroit de courage pour elle-même! Elle le +verra du moins, elle exigera qu'il parte, elle +<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +l'obtiendra sans doute... Plus rassurée par +cette espérance, elle demande Eusèbe, et +lui annonce ce qui s'est passé au conseil... +Jamais, répond avec horreur la bonne nourrice... +ah! jamais! et elle paroît tourmentée +d'une pensée profonde, d'un secret important. +Bazine, préoccupée, ne s'aperçoit +pas de son trouble; la nuit vint, mais le +sommeil ne la suivit pas; la princesse voyoit +se perdre en un instant les flatteurs projets +de l'amour, qui, se confiant dans l'avenir, +attend tout de lui et de la constance; ces +rêves charmans d'une félicité lointaine, s'évanouissoient, +et ce héros vivement souhaité +par son imagination, plus vivement aimé +par son cœur, alloit s'éloigner d'elle et peut-être +renoncer à elle pour jamais! La veille +encore elle étoit heureuse et rendoit grâce +à l'amour; aujourd'hui elle s'abandonne à sa +douleur; le jour fut sans distraction pour +elle, comme la nuit avoit été sans repos. +Berthilie, désirée et attendue, vint enfin lui +porter les douces consolations de l'amitié. +Que leur réunion fut tendre! Appuyées sur le +sein l'une de l'autre, étroitement enlacées, +leurs larmes se mêlèrent, leurs soupirs +se confondirent, et leurs caresses adoucirent +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +un moment des peines également senties. +Berthilie donne des conseils prudens... +elle cesse d'être légère, vive, étourdie, +quand il s'agit de son amie; elle craint, et +elle a raison de craindre: quelques mots +échappés à Théobard, la défense bien cruelle, +mais bien absolue, de se rapprocher d'Eginard, +l'air sombre du roi, les préparatifs de +son hymen, la douleur indiscrète que Childéric +ne peut maîtriser, tout alarme la tendre +fille de Théobard, et tout a bien droit +de l'alarmer. Elle annonce à la princesse +qu'elle ne pourra quitter son palais sans en +avoir reçu l'ordre, que prisonnière, elle ne +peut y recevoir que le roi, Théobard et elle +seule. Comment revoir Childéric, lui faire +part de ses inquiétudes, lui exprimer ses +désirs?.. Berthilie, elle-même, n'a obtenu +de venir la joindre qu'en recevant la défense +de la quitter; Eusèbe ne peut pas plus s'éloigner +qu'elle. Bazin a des soupçons... Bazin +est amoureux, et l'amour lui apprend à sentir +la jalousie... S'inquiéter, espérer malgré +tant de maux, aimer encore plus celui pour +qui on les éprouve, détester celui qui les +cause, former cent projets, les rejeter, y +revenir, s'affliger, espérer encore, ainsi se +<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +passèrent plusieurs jours. Le terme fatal +approchoit, il redouble la douleur et les +alarmes des deux amies.</p> + +<p>Tandis qu'elles gémissent dans une égale +détresse, Childéric, au désespoir, ne sait ce +que l'amour attend de lui, ce qu'en exige la +prudence. Que peut-il hasarder? que doit-il +entreprendre? Où est son sceptre? où sont +ses armes? qu'a-t-il à opposer à son rival? +que lui reste-t-il même à offrir à la beauté?.. +Doit-il lui enlever un trône, incertain de le +lui rendre? le désirer même n'est-il pas un +crime, n'est-ce pas une offense, n'est-ce pas +sacrifier à son amour l'objet divin qui le lui +inspire?.. Ah! le bonheur fuit sans cesse +devant lui, et lorsqu'il est près de l'atteindre, +il lui échappe toujours!.. Telles sont les +pensées qui agitent le jeune roi... Viomade +même semble l'abandonner; les hommes, la +fortune et l'amour, tout trompe ses vœux +et son espérance.</p> + +<p>Mais le roi de Thuringe ne peut vivre si +long-tems loin de Bazine; jamais encore il +n'avoit connu le charme de la résistance, le +tourment délicieux des désirs; ce trouble le +ravit et l'étonne; son cœur, tout rempli, +d'une douce image, remercie tout bas la +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +sévère Bazine des plaisirs inconnus qu'il +éprouve, de ceux qu'il espère. Cependant il +veut éblouir ses yeux d'un fastueux hommage, +il veut lui plaire, il veut l'étonner du +spectacle de son pouvoir. Une fête où l'amour +s'unit à la magnificence, est préparée; Bazine +l'apprend et frémit... Cependant elle reverra +Childéric, et dans le tumulte, ils pourront +se rejoindre, s'entendre et fixer leur +sort. Eginard reverra Berthilie; il y pense, +il a senti son absence, elle a affligé l'aimable +inconstant... Son maître est si malheureux, +et Berthilie peut lui être si utile...! Eginard +ne veut plus s'occuper que d'elle, ils uniront +leurs soins et leurs cœurs... Eginard aime +trop Childéric pour ne pas chercher la seule +Berthilie.... Sans doute, il se promet même +de n'aimer qu'elle et de l'aimer toujours... +oui, toujours! il l'a prononcé ce mot effrayant, +et il étoit loin d'elle; il s'avoue +même que s'il est flatteur de plaire, il est +peut-être plus doux d'aimer; que le cœur +gagne à réunir le souvenir de la veille au +plaisir du jour, à l'espoir du lendemain; et +souriant à des projets si nouveaux, il s'écrioit: +<i>O l'heureux changement!</i> C'est dans +les vastes jardins que la fête est préparée; +<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +des flambeaux, placés avec art, forment un +jour éclatant, qui ravit à la nuit tout son +empire; des festons de fleurs, suspendus +aux arbres, soutiennent les chiffres unis du +roi et de l'infortunée dont ils annoncent le +malheur. Ornée par d'importunes mains, +auxquelles elles s'abandonne tristement, elle +laisse à leurs soins l'art facile de l'embellir; +cependant, les inquiétudes, les douleurs, les +larmes ont effacé les roses brillantes de son +teint; une pâleur plus touchante peut-être +les remplace, et jamais, dans tout l'éclat +de sa fraîcheur, elle n'a paru plus digne +d'amour; ses yeux, chargés d'une tendre +mélancolie, et encore humides de pleurs, +attendrissent l'ame; on la prendroit pour +une statue d'albâtre, représentant l'innocence +qui implore le secours des dieux. Elle +s'avance, et les cœurs volent au-devant +d'elle. Childéric l'aperçoit; il est ému, agité, +au désespoir; l'orgueilleux Bazin s'empare +de la main tremblante de la princesse, il la +place lui-même sur un trône de fleurs; les +jeux commencent, et les Bardes chantent la +beauté de Bazine, la gloire du roi et l'union +fatale, dont la seule pensée donne la mort +à l'infortunée qui en est victime. Les instrumens +<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +se font entendre; les danses vont +commencer; c'est l'instant que l'amour espère, +et qu'attendoit secrètement la jalousie... +Ah! des yeux moins clairvoyans que +les siens se seroient aperçus du trouble qui +saisit Childéric et Bazine en s'approchant +l'un de l'autre, de leur bonheur, en se +pressant la main, de leurs regards, lorsque +séparés par les autres danseurs, ils se +cherchoient, s'apercevoient, voloient l'un +vers l'autre, et s'enlaçoient de leurs bras; +ces mouvemens pleins de grâce et d'amour +n'échappent point au jaloux observateur, +qu'ils irritent; il veut pourtant s'assurer +d'un malheur qu'il ne fait encore que craindre, +et qu'il peut attribuer au plaisir ou à la +jeunesse; mais il prépare déjà sa vengeance. +Bazin disparoît; sa vue ne contraint plus +des amans qui peut-être ne pourront plus +renouer cet entretien trop important pour le +différer; ils laissent la danse, et vont s'asseoir +à quelque distance des jeux, sous un dais +de feuillage et de fleurs: là, trop loin pour +être entendus, et seulement accompagnés +d'Eusèbe, ils se confient leurs douleurs; mais +Bazine n'a point accepté la main du roi, elle +ne l'acceptera jamais; rien n'effraie son +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> +ame, hors les dangers de son amant; qu'il +s'éloigne, et elle saura se conserver pour +lui. Childéric est bien loin de consentir à +un tel sacrifice. Quoi! lui roi détrôné, sans +asile et presque sans espérance, étendroit +sur elle ses malheurs! Il combat avec force +une telle résolution, il conjure la princesse +d'accepter la main du roi, et refuse de partir... +Eh! quoi, lui disoit Bazine, vous voulez +que ce cœur tout plein de vous aille +jurer à un autre un sentiment dont vous seul +l'avez pénétré; qu'infidèle en pensée, Bazine +prononce, aux pieds des autels, un serment +trahi d'avance! Ah! prince, pouvez-vous +seulement en concevoir le désir perfide? +pouvez-vous me condamner au parjure et +au malheur? oubliez-vous que je vous aime +de cet amour qui a décidé de ma vie? Princesse, +reprenoit ce généreux amant, il est +dans le rang qui vous attend, une jouissance +qui remplira bientôt toute votre ame; celle +qui peut tout a tant de bien à faire, que la +sensible Bazine trouvera, sur le trône, des +jouissances dignes d'elle: en voyant un infortuné, +vous vous rappellerez Childéric; +en secourant sa douleur, vous calmerez la +vôtre, et vous vous direz: puisse une main +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +consolatrice adoucir aussi la tienne, prince +malheureux! Tous deux versoient des larmes, +chacun vouloit mourir; Childéric jura +de ne point s'éloigner que Bazine ne fût +reine: elle prioit, ordonnoit en vain, lorsque +Théobard vint l'arracher à ce douloureux +et tendre combat, pour la ramener à +la fête où Bazin l'appeloit. On voyoit encore +la trace de ses pleurs, elle ne chercha point +à les cacher; bientôt l'infortunée les répandra +sans témoins. Bazin a tout entendu, appuyé +contre les arbres qui le déroboient aux +amans; il n'a plus de doute; son amour a +tous les projets de la haine, mais la haine +n'a pas éteint son amour. Qu'elle est belle! se +disoit-il, mais que son cœur est ingrat! Obtenons, +de la crainte et du malheur, ce qu'elle +refuse à mes soins; punissons qui me brave; +n'hésitons pas à m'en séparer. Bazin, rapproché +de la princesse, et observant sa pâleur, +son abattement, lui dit avec une feinte +douceur: Reine, car vous l'êtes déjà pour +mon peuple et pour moi, ces jeux vous lassent; +cessez de vous contraindre; retirez-vous; +venez, que je vous ramène jusqu'à +ce palais que vous quitterez bientôt: et en +disant ces mots, il entraînoit l'infortunée. +<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +Ces momens, disoit-elle, sont peu faits pour +une explication, cependant je vous conjure +de m'écouter.—Je vous entendrai, Bazine, +soyez-en certaine; mais voici Théobard qui +va vous reconduire; souffrez que je vous +confie à lui, et veuillez le suivre. A ces mots, +le roi s'éloigna; Bazine étonnée, inquiète, +se trouva entourée d'une suite nombreuse, +et entrainée pour ainsi dire dans son palais; +les portes en étoient gardées; on la laissa +seule avec Eusèbe. Ma chère nourrice, lui +dit la princesse, on trame quelque chose +contre nous; qu'allons-nous devenir? que +prétend le roi? à quoi suis-je destinée? Eusèbe, +plus effrayée encore, se taisoit. On +apercevoit des fenêtres l'éclat de la fête; on +entendoit les chants, on distinguoit le bruit +des instrumens; Bazine contemploit ces témoignages +d'allégresse, et son cœur abattu +en étoit douloureusement affecté. Childéric +est là, se disoit-elle; le plaisir semble +s'agiter autour de lui, et la mort s'y cache +peut-être! O dieux! ne permettez pas le +crime; prenez seulement mes jours. Bazine +ne sait ce qu'elle redoute, et la tristesse saisit +son ame; de sinistres et vagues pensées +l'oppressent; elle se jette dans les bras d'Eusèbe +<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +et l'arrose de ses larmes. Des pas précipités +se sont fait entendre; les appartemens +s'ouvrent tout à coup, et Théobard paroît. +Bazine attend ce qu'il vient lui annoncer; +Eusèbe a jeté un cri d'effroi. Princesse, dit +Théobard avec attendrissement et respect, +je viens, par ordre du roi; vous voudrez bien +sans doute me suivre dans les lieux où j'ai +ordre de vous conduire, et être sans crainte +avec Théobard: alors il pressa Eusèbe de +rassembler promptement tout ce dont elles +pourroient avoir besoin toutes les deux, dans +le séjour éloigné où il alloit les mener lui-même, +et ordonna à quatre muets dont il +étoit suivi, de se charger de ce qu'Eusèbe +voudroit emporter: mais le trouble de la +nourrice est si grand, qu'elle entend à peine +ce que Théobard lui dit; tout échappe à sa +main tremblante; en vain elle s'efforce d'obéir, +et Bazine, qui veut la rassurer, fait +elle-même tous les apprêts dont sa nourrice +n'est plus capable. Mon voyage sera-t-il +long? dit la princesse. Il ne tiendra qu'à +vous de l'abréger, et si vous daignez en +croire un sujet fidèle.... C'est assez, Théobard: +mais étoit-ce à vous de remplir un si +rigoureux devoir? Hélas! reprit-il avec la +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> +plus vive émotion, falloit-il vous livrer, princesse, +à des mains perfides ou cruelles? Je +vous entends, Théobard; pardonnez un +injuste reproche. Bazine prit sa lyre, dont +elle prévit qu'elle auroit souvent besoin, et +ayant rassemblé à la hâte ses vêtemens, annonça +que l'on pouvoit partir; les muets se +chargèrent de tout ce que la princesse résolut +d'emporter. Elle sortit, et donna le bras +à Eusèbe qui pouvoit à peine se soutenir; un +char les attendoit; elles y montèrent; Théobard +le conduisit, les muets le suivirent +sur des chevaux; ils s'éloignèrent rapidement. +La nuit étoit belle, quoique sombre; +le char parcouroit les magnifiques allées qui +entouroient le jardin, et les feux qui éclairoient +les lieux de la fête, frappèrent de +nouveau la triste Bazine. C'est là qu'elle laisse +Childéric; c'est là, qu'entouré de plaisirs +qui l'abusent, il attend et espère son retour, +tandis qu'une main barbare les sépare! O +cher prince! se disoit elle, peut-être vous +croyez-vous encore heureux, et votre amante +est déjà frappée! Et toi, chère Berthilie, demain +quelle sera ta douleur! A ces pensées +cruelles, la princesse répand des pleurs, et +ceux qui coulent en abondance des yeux +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +d'Eusèbe, retombent encore sur son cœur. +Quoi, disoit-elle, dois-je donc ainsi rendre +malheureux tout ce qui s'intéresse à mon +sort? dois-je donc coûter des larmes à tout +ce qui m'aime? Après une marche rapide et +assez longue, on entra dans un bois; les +muets allumèrent des flambeaux pour le +traverser; il étoit épais, et sans aucune +route tracée. A ce spectacle, le désespoir +d'Eusèbe est à son comble; Bazine la caresse +et la rassure, mais elle gémit douloureusement. +Après deux heures de marche, on +sortit du bois: à son extrémité s'élève une +chaîne de montagnes informes et de rochers +amoncelés, qui offrent aux yeux leurs masses +gigantesques, effrayantes et bizarres; les +flambeaux qui jettent sur ces tristes lieux +leur lumiere vacillante, ont confirmé les +craintes d'Eusèbe. Barbares! dit-elle, où +conduisez-vous l'illustre fille d'Humfroi. O +ciel! ô princesse infortunée! c'est à la roche +sombre que l'on va nous renfermer. +Ah! Théobard, s'écrioit Eusèbe, sauvez +votre reine, la mienne, celle de toute la +Thuringe, ou que les justes dieux vous punissent! +Hélas! il étoit ému, mais il sentoit +la nécessité d'obéir; Bazine restoit confiée à +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +ses soins, et il savoit bien qu'alors sa vie au +moins seroit en sûreté. Un mot d'ailleurs +pouvoit la délivrer; elle montoit sur son +trône, et assuroit une longue paix à son +royaume. Théobard espéroit que le séjour +de l'affreuse caverne la décideroit promptement +à un hymen nécessaire, et qu'elle renonceroit +à un amour qu'il regardoit comme +une erreur de son âge. Ils avançoient, livrés +chacun à leur pensée; mais la route, semée +de pierres, de cailloux, d'éclats de rochers, +est devenue impraticable; il faut abandonner +le char, et marcher sur ces pierres, +qui blessent les pieds délicats de la princesse; +Théobard la soutient, tandis qu'elle-même +soutient Eusèbe désolée. Enfin ils arrivent +tous auprès de ces roches énormes; une +d'elle est creusée; les muets passent les premiers; +Théobard, qui prend les flambeaux, +guide Bazine et Eusèbe dans un souterrain +étroit; une trappe de fer est levée; ils entrent +alors dans une vaste caverne, où les muets +ont d'avance placé des siéges et des lits. Il +étoit tems d'arriver, Eusèbe ne pouvoit plus +se soutenir; elle jeta un cri en entrant: Oui, +c'est ici, dit-elle, et elle tombe évanouie. +La princesse, aidée de Théobard, la place sur +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +un siége et lui donne tous les secours qu'elle +peut trouver autour d'elle; Eusèbe reprit +ses sens, et demeura silencieuse et désespérée; +les muets transportèrent ce qu'ils +avoient placé dans le char; par ordre de la +princesse, ils allumèrent des flambeaux. +Théobard supplia respectueusement Bazine +de demander tout ce qui pourroit adoucir +sa captivité, osa l'inviter à en sortir promptement, +et à rendre à sa cour sa présence désirée. +Il lui promit de revenir la nuit suivante, +et s'éloigna promptement, sachant +avec quelle impatience son roi attendoit son +retour. Bazine, restée seule avec Eusèbe, +entendit se refermer la trappe de fer; un +silence terrible règne alors au fond de la roche; +le bruit seul d'un torrent, habitant +furieux de ce sauvage séjour, en trouble la +sombre tranquillité. Eusèbe, baignée de larmes, +ose à peine lever les yeux, et les détourne +avec horreur d'une longue chaîne de +fer scellée dans le roc, et que la princesse n'avoit +point d'abord aperçue; la bonne nourrice +se tait et réfléchit; sa physionomie altérée, +son regard sinistre annoncent une ame +profondément blessée. Bazine s'apercevant +de sa désolation, l'embrasse tendrement. Ma +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +chère amie, lui dit-elle, avec cette douceur et +ce charme inconcevable qui a tant d'empire +sur les cœurs, ta peine ajoute à mes maux: si +tu m'aimes, prends pitié de toi-même et de +ton enfant. Ne murmurons pas, chère Eusèbe, +nos jours appartiennent aux dieux, c'est à +eux qu'il faut les abandonner. Un mot, une +caresse, un sourire de sa chère élève, faisoient +le bonheur d'Eusèbe; sa douleur ne +tint pas contre un langage si doux; elle essuya +ses pleurs, et parut plus tranquille. Ah! +ma princesse, dit-elle tristement, le ciel sait +que ce n'est pas pour moi que je gémis: puissé-je +rester ici toute ma vie et vous en voir +échapper; mais, hélas! il n'en existe aucun +moyen, et Bazin est seul maître de votre +destinée. Cette retraite affreuse n'est connue +que d'un seul Druide, le vieil Hirman, retiré +dans la forêt de Thuringe, du roi, de +Théobard et des muets. O malheureuse! +l'entrée en est entièrement cachée par plusieurs +pierres énormes que l'on ne peut enlever +qu'avec de grands efforts; le souterrain +se ferme par une trappe de fer que l'on +n'ouvre qu'à l'aide d'un secret que personne +ne pourroit trouver; ici, dans le haut de +cette caverne, est pratiquée avec art une ouverture +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +qui donne de l'air et du jour: mais +afin d'éviter les vents, les pluies, elle est +faite de manière que la roche avançant en +saillie, cache le ciel et prive ces lieux, déjà +horribles, des rayons du soleil; cette ouverture +ne s'aperçoit point au dehors, et donne +sur le torrent dont vous n'entendez que foiblement +le murmure, parce que dans ce moment +ses eaux sont peu abondantes; mais +lorsque grossi par les pluies et les orages, +il gagne le pied de la roche que nous habitons, +il la heurte avec fracas, et remplit ces +lieux d'un bruit sinistre et terrible; personne +alors n'oseroit approcher, et nul mortel +sans doute ne croiroit que ces roches +fussent habitées. O ma princesse! qui protégera +votre jeunesse opprimée? qui osera +vous secourir, vous défendre? cette chaîne +surtout me désespère: ô ma fille! si on +osoit... A ces mots, Eusèbe retomba dans +sa profonde tristesse. M'enchaîner, ma bonne +nourrice; ne le craignez pas, jamais Théobard +n'y consentiroit; moins je puis m'échapper +de cette prison, moins j'ai à redouter +une barbarie inutile. D'ailleurs, nous +pourrions aisément détacher cette chaîne +du roc où elle est fixée, et la jeter dans le torrent +<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +par cette ouverture élevée; mais que +pourrions-nous attendre? Les dames portoient +alors des poignards à leur ceinture; +Bazine se promettoit d'essayer la pointe aiguë +du sien sur le roc, et d'en détacher +l'objet des craintes d'Eusèbe: surprise de +ce que la nourrice pût aussi bien décrire +des lieux ignorés, elle lui demanda comment +elle avoit pu en acquérir une aussi +parfaite connoissance. Eusèbe pâlit, hésita, +pria la princesse de lui épargner un récit qui +dans cet instant lui seroit trop pénible; +Bazine n'insista pas, consentit même à se +coucher, mais put à peine s'endormir. Eusèbe, +non moins agitée, ne goûta qu'un repos +interrompu. Le jour éclairoit depuis +long-tems ces tristes lieux, quand les captives +se levèrent; toutes les deux offrirent +au ciel leurs vœux et leur soumission; le repas +fut préparé par Eusèbe; Bazine sourit +en l'invitant à manger; mais la pauvre nourrice +ne peut s'accoutumer à ce séjour, bien +moins encore à y voir renfermée la fille +d'Humfroi. Des pleurs baignent sans cesse +ses yeux; elle ne mange point; Bazine s'efforçoit +de la distraire, elle avoit pris sa lyre, +elle avoit chanté des airs qui plaisoient tous +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +à Eusèbe. Elle avoit plusieurs fois examiné +la bague chérie qui représentoit son amant; +mais voyant retomber Eusèbe dans son silence +douloureux: Chère amie, lui dit-elle, +si tu veux m'obliger, tu me feras à l'instant +même le récit des évènemens qui déjà sans +doute t'amenèrent dans ces lieux; ne me +refuse pas plus long-tems. Un désir de Bazine +étoit toujours une loi pour la sensible +nourrice; elle se recueillit un moment comme +pour surmonter son attendrissement. +Rien, dit-elle à la princesse, ne me défend +de vous parler aujourd'hui; je le dois même, +et les motifs qui m'ont forcée au silence +m'ordonnent à présent de vous confier le +secret que j'ai si long-tems renfermé dans +mon sein. Mais ne vous livrez point à la +douleur, je vais vous dévoiler de grands +crimes; je voulois différer encore dans la +crainte que ces lieux ne vous devinssent trop +odieux; mais vous l'ordonnez, et je dois +obéir.</p> + +<hr class="p2 c5" /> +<p class="p2 center"><b>HISTOIRE DE LA ROCHE SOMBRE.</b></p> + +<p>Vous n'ignorez pas que nos pères descendus +de la la Pannonie, s'emparèrent de ce beau +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +pays qui faisoit partie des Gaules; long-tems +repoussés, puis vainqueurs, ils s'établirent +enfin en conquérans, et se choisirent des +chefs. Leurs mésintelligences entraînant les +oppressions et la guerre, le peuple, lassé d'être +victime de leurs passions, se choisit un roi; +ce roi fut votre illustre père. Trop attaché +à son frère, l'odieux Bazin, il l'associa à son +empire, lui confia le commandement des +armées, lui fit élever un palais, non moins +beau que le sien même, dont il étoit voisin; +enfin il lui donna toutes les marques d'une +grande tendresse. Bazin feignoit d'y répondre; +mais l'ardente soif de régner le dévoroit, +et il voyoit avec envie la puissance +qu'un tendre frère aimoit à partager avec +lui. Humfroi, juste et généreux, aimé de +son peuple, en paix avec ses voisins, eût +été le plus heureux des rois, sans l'inquiétude +où le plongeoit sans cesse la santé +de son épouse qu'il aimoit avec passion. Un +mal secret minoit depuis long-tems sa vie; +Humfroi, désespéré, offroit aux dieux de +pompeux sacrifices; l'encens fumoit sur tous +les autels, et le peuple entier prioit pour +sa reine; elle devint grosse, et cette révolution +devoit lui être favorable, ou terminer +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +ses jours; Humfroi redoubloit ses hommages +aux dieux. Les Gaulois, dont nous +suivons la religion, adoroient des divinités +champêtres, surtout celles qui présidoient +aux rochers et aux torrens. Ces asiles de la +crainte les remplissoient d'une religieuse +terreur; ils aimoient à s'y abandonner, et +leurs ames, alors fortement agitées, adoroient +ces dieux qu'ils redoutoient. Parmi ces +temples formés par la nature elle-même, et +habités par ces divinités farouches, on comptoit +la caverne qui nous renferme. Radegonde, +votre mère, conjura le roi d'y offrir +pour elle un sacrifice secret. Bazin, présent +à cette prière, forma sur le champ le plan +odieux qu'il n'a que trop facilement exécuté. +Quelques jours après cet entretien de la +reine, les deux frères étant à la chasse, Bazin +s'approcha d'Humfroi, et l'engagea à le +suivre et à abandonner un moment les chasseurs. +Inquiet comme toi, mon cher frère, +lui dit-il, sur les jours précieux de Radegonde, +j'ai fait préparer le sacrifice qu'elle demande; +viens avec moi, nous rejoindrons ensuite la +chasse. Humfroi, sensible à cette offre de son +frère chéri, le suivit. Mon mari étoit attaché +au service particulier de votre père, et +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +il n'en étoit pas éloigné, lorsqu'il les vit +quitter les autres chasseurs; il crut devoir +accompagner son maître; mais n'en ayant +pas reçu l'ordre, il se tint à quelque distance, +et vit les deux frères descendre de cheval et +entrer ensemble dans <i>la roche sombre</i>; il savoit +qu'Humfroi devoit y offrir un sacrifice, +il se retira par respect, et vint rejoindre la +chasse. Au bout de quelques heures, Bazin, +qui s'étoit mêlé aux chasseurs, reprit le chemin +de son palais, et témoigna la plus profonde +tristesse: son frère Humfroi, disoit-il, +avoit tout-à-coup disparu, le cheval seul +étoit de retour: on fit promptement des recherches +dans la forêt, elles furent inutiles, +et chacun forma ses conjectures, son plan, +son histoire. Ces bruits accablèrent de douleur +mon cher Taber; il se rappela le moment +où son maître s'étoit éloigné des siens, +la route qu'il avoit prise; et résolu de s'assurer +de son sort, et de vérifier ce qu'il soupçonnoit, +il se rendit dans ces mêmes lieux; +mais il n'aperçut aucune ouverture à ces roches +si semblables entr'elles, et après une recherche +inutile, désespéré de son mauvais +succès, il se hâta d'aller trouver le grand prêtre +Hirman, et de lui confier ses pensées et +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +ses indices. Hirman frémit à l'idée d'un fratricide, +et ayant parlé à trois Druides qu'il admit +à le suivre, il se rendit à la roche sombre, +emportant tous les apprêts d'un sacrifice, en +cas qu'ils fussent surpris. Ils ôtèrent d'abord +les pierres qui fermoient la roche, et en +déguisoient si bien l'entrée, que Taber n'avoit +pu la deviner; ils ouvrirent ensuite la trappe +de fer, dont Hirman connoissoit le secret, +et ils entrèrent dans la caverne, suivis de +Taber, qui parcouroit rapidement ces lieux, +certain d'y trouver les traces d'un meurtre. +De quel effroi furent-ils saisis! peignez-vous +ce qu'ils éprouvèrent tous, en voyant leur roi +encore vivant, mais pâle, mourant et attaché, +hélas! à cette chaîne, à cette chaîne, +objet de mon respect et de ma crainte! La +faim, la soif, mille douleurs dévoroient le +roi; il s'évanouit en reconnoissant Hirman +et Taber; ils lui donnèrent de prompts secours, +l'enveloppèrent du manteau de mon +époux, lui firent avaler quelques gouttes +des liqueurs qu'ils avoient apportées pour +le sacrifice, et transportèrent le malheureux +Humfroi jusques dans leur temple. Hirman, +très-versé dans les sciences, étoit surtout +fort habile en médecine; il employa toutes +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> +les ressources de son art pour rendre la santé +à Humfroi: mais il s'aperçut que le monarque +étoit empoisonné, et que l'effet du poison +pouvoit seulement être tempéré, qu'enfin +sa mort étoit prochaine. Il en avertit +le roi, qui dès lors le pria de tenir secrète +toute cette aventure horrible; ensuite il +chargea Taber de se rapprocher du palais, +et de venir la nuit suivante lui apporter des +nouvelles de Radegonde. Taber obéit et vint +me trouver; j'étois au service de la reine +depuis mon enfance, c'étoit elle qui avoit +fait mon mariage, et je nourrissois ma fille +Elénire. Au récit de Taber, je sentis mon +sang se glacer dans mes veines; cependant +je l'engageai à cacher ces affreux évènemens +à votre sensible mère; elle étoit à la fin de +sa grossesse, et si languissante, qu'une révolution +aussi violente auroit pu lui coûter +la vie. Taber, la nuit suivante, devoit retourner +au temple; je lui dis que l'on cachoit +à la reine tout ce qui regardoit Humfroi; +qu'on lui avoit persuadé que la chasse le retenoit +encore pour quelques jours. Bazin +s'étoit emparé du gouvernement, prêt à remettre, +disoit-il, le sceptre à son frère dès +qu'il paroîtroit; mais, se flattant sans doute +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +que la nouvelle inattendue de sa mort le délivreroit +encore de Radegonde, et du fruit +que portoit son sein, et dont les droits légitimes +l'effrayoient, il alla, pendant que +je parlois à Taber, instruire brusquement +la reine de la perte de son époux, qu'il supposa +avoir été dévoré par un sanglier. A cette +nouvelle, Radegonde jeta de grands cris, +et s'évanouit, mais les douleurs de l'enfantement +la rappelèrent à la vie; j'étois revenue +près d'elle avec les femmes et tous les +secours nécessaires. Bazin, feignant la plus +vive douleur, ne voulut point quitter la +chambre; il assuroit que l'enfant qui alloit +naître ne pouvoit vivre, et je me préparois +à ne pas le quitter des yeux, persuadée que +son intention étoit de l'étouffer. Vous naquîtes +bientôt; aux premiers sons de votre +petite voix à-la-fois douce et forte, je le vis +pâlir. Mais à peine sût-il que c'étoit une fille +à qui la reine venoit de donner le jour, qu'il +changea entièrement de physionomie, il embrasse +la reine, et après vous avoir caressée et +appelée sa fille, il se retira pour assembler +promptement le conseil: là, il déclara votre +naissance, ajouta que, pour assurer vos droits +au trône, et satisfaire à sa tendresse envers +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +son frère, il vous adoptoit pour sa fille, vous +nommoit de son nom, et vous destinoit à +Amalafroi, son fils, âgé de deux ans. Ces +marques de son amour pour Humfroi enchantèrent +tous les cœurs; la Thuringe entière +y applaudit avec transport; votre mère, +malgré sa douleur et sa foiblesse, s'en félicita, +et vouoit une tendre reconnoissance au +barbare qui causoit son malheur et sa mort. +La reine m'aimoit tendrement, et m'avoit +fait promettre de vous nourrir; ma fille +étoit assez forte pour se passer de mon +lait; dès que vous naquîtes, je la confiai à +ma mère; je vous présentai le sein sur le lit +même de Radegonde; vous le prîtes aussitôt, +et votre mère en sourit: mais elle se sentoit +si foible, qu'elle ne pouvoit se flatter de +vivre long-tems; elle ne le désiroit point; +privée de son époux, tranquille sur vos jours, +elle attendoit avec calme l'instant qui devoit +finir ses maux. En effet, peu de momens +après, elle s'affoiblit de plus en plus, me remit +pour vous tout ce qu'elle possédoit de +plus précieux, me fit jurer de ne vous quitter +jamais, et expira dans mes bras sans aucune +marque de souffrance. Bazin, à cette +nouvelle, donna de grands témoignages de +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +douleur. Je rejoignis un moment Taber, que +j'instruisis de tous ces détails; il partit dès +qu'il fit nuit, et arriva au temple où Humfroi +l'attendoit impatiemment. A son récit, votre +père s'écria: Chère Radegonde! nous ne serons +pas long-tems séparés. En effet, ses +douleurs ne lui laissoient aucun espoir; et +dès lors il désira avec ardeur que le crime +de son frère demeurât à jamais inconnu. Il +fit sentir à Hirman, ainsi qu'à Taber, que +son frère sans doute sauroit bientôt qu'il +étoit sauvé; que tant qu'il le croiroit vivant, +il se feroit un otage de sa fille, dont les jours +lui deviendroient nécessaires; tandis que +s'il étoit sûr de sa mort, il vous feroit mourir +peut-être pour anéantir vos droits au +trône. Cette pensée étoit juste, Hirman l'approuva, +et toute cette funeste histoire fut +soigneusement cachée. La mort de votre +père n'arriva pas aussitôt qu'on l'avoit craint +d'abord; il vécut plusieurs mois, mais dans +des souffrances continuelles, causées par +l'effet du poison, dont tout l'art d'Hirman +ne parvint qu'à retarder l'effet et à calmer +les douleurs. Ce bon roi, ce tendre père +brûloit du désir de vous voir; il l'exprima à +Taber, qui m'en fit part; cette démarche +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +étoit difficile. Bazin, qui feignoit pour vous +la plus grande tendresse, m'envoyoit chercher +chaque jour; j'étois contrainte et observée, +je ne pouvois m'échapper. Taber +seul alloit porter de vos nouvelles; ce qu'il +disoit de vous ajoutoit encore au désir qu'éprouvoit +Humfroi. J'eus enfin le bonheur de +le satisfaire. Bazin, que l'idée de son crime +poursuivoit, désirant sans doute en enlever +les traces, ordonna une chasse du côté de la +roche, et se hasarda seul pour l'examiner. +Surpris de la trouver ouverte, il osa avancer +dans le souterrain, la trappe étoit restée +levée; il ne trouva point sa victime, et ne +put voir sans effroi les apprêts d'un sacrifice +non consommé, qu'avoit apportés et abandonnés +Hirman. A ce spectacle, Bazin crut +son frère sauvé, son crime découvert; il +accusa Hirman, se promit une éclatante +vengeance, et sortit en furieux de cet asile +divin, dont il avoit fait l'antre du crime; +cependant il lui restoit l'espoir qu'au moins +votre père étoit mort avant le sacrifice. Pour +s'en assurer, il résolut de voir le sage Hirman, +et rejoignit la chasse, pâle, rêveur, +agité. Le lendemain, il fit demander au vénérable +Druide un entretien secret; Hirman +<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +lui fit réponse qu'il ne le verroit qu'à la +<i>roche sombre</i>. Bazin, qui crut entendre le +reproche et la menace dans ce peu de mots, +entra dans une si violente colère, qu'il ne +put en maîtriser les transports. Cette rage +inutile s'exhala en mouvemens impétueux +qui enflammèrent son esprit, et en peu +d'heures il tomba dans un délire frénétique; +une fièvre ardente le dévoroit; il appeloit +Humfroi, Hirman, Radegonde, et se rouloit +par terre comme un insensé. Ceux qui +avoient les premières places autour de lui, +éloignèrent tous les témoins qui pouvoient +publier ses paroles dangereuses; j'eus défense +de vous porter au palais, sous prétexte +que la maladie du roi étoit contagieuse: me +trouvant libre alors, j'en profitai, et je dis +à Taber de m'amener un char au bout des +allées; le soir venu, je vous enveloppai soigneusement, +et vous portant dans mes bras, +j'allai joindre Taber qui m'attendoit. Je montai +sur le char, vous tenant sur mon sein; +le mouvement vous ayant endormie, je vous +portai ainsi jusqu'à votre père, qui vous +reçut avec transport; il osoit à peine vous +caresser de peur de vous réveiller, mais au +bout de quelques minutes vous ouvrîtes les +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +yeux, et vous le regardâtes; ce moment, à +ce qu'il nous répéta plusieurs fois, fut le +plus doux de sa vie; ce regard l'avoit charmé; +il vous couvrit de ses baisers et de ses +pleurs. Nous passâmes ainsi toute la nuit; +votre père remercia les dieux qui lui accordoient +encore tant de jouissances; il me témoigna +une reconnoissance au-dessus de +mes services, et vit venir le jour avec regret: +mais Taber pensa que je pouvois rester jusqu'à +la nuit suivante. Il retourna dans votre +palais, afin de répondre en cas que je fusse +demandée; votre père vous garda constamment +dans ses bras, et ce fut alors qu'il me +raconta comment son barbare frère l'avoit +attiré dans la roche.</p> + +<p>Vous savez, me dit-il, que Radegonde +désiroit que j'offrisse pour elle un sacrifice +aux divinités champêtres. Bazin, feignant +de satisfaire ce désir, m'engagea, pendant +une chasse, à me rendre au temple sauvage, +où, disoit-il, on n'attendoit plus que +moi; je le suivis avec la plus sensible reconnoissance; +il entra le premier; j'aperçus +plusieurs druides, et je déposai mes armes +selon l'usage. Dès que l'on me vit désarmé, +les faux druides, que je reconnus alors +<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> +pour les muets chargés ordinairement des +exécutions, se jetèrent sur moi, m'attachèrent +à la chaîne de fer destinée à retenir +les victimes offertes en sacrifice.... +J'appelai mon frère à mon secours; il avoit +fui le cruel! On me laissa des vivres, et, +en un moment, je me vis enchaîné dans +une horrible caverne.... J'entendis se fermer +avec fracas une trappe; je me trouvai +seul et abandonné à mon horrible destinée; +l'image de Radegonde, prête à me +rendre père, s'offrit à ma pensée et m'attendrit; +je sentois que ma perte entraîneroit +la sienne; l'ingratitude d'un frère tendrement +aimé m'affligeoit plus encore que sa +cruauté ne m'effrayoit; la mort avoit pour +moi moins d'horreur que la haine de Bazin: +mais l'impossibilité de changer rien à mon +sort me rendit tranquille. J'offris mes jours +aux dieux; j'osai descendre dans mon cœur, +en sonder tous les replis, en interroger tous +les sentimens; satisfait d'eux, en paix avec +moi-même, je n'attendis plus qu'une mort +douloureuse, mais qui m'ouvroit une autre +vie. J'invoquai les dieux pour Radegonde, +pour le fruit de notre amour; je leur recommandai +mon peuple; je pardonnai à Bazin, +<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +et repoussant les alimens qui eussent retardé +le sacrifice de ma vie que je venois de faire, +je m'endormis profondément. Un doux songe +m'offrit Radegonde, mère d'une fille déjà +belle, et déjà la vive image de la reine. Je +m'éveillai tranquille, soumis, adorant les +dieux, et plein de calme. Les heures s'écouloient; +la faim, dont je ressentois les vives +atteintes, croissoit avec elles; bientôt les +momens devinrent des supplices: tourmenté +du plus horrible besoin, je lui résistai +long-tems; je détournois la vue des alimens +que je m'étois promis de ne pas toucher; +mais la nature l'emporta; je dévorai cette +dangereuse nourriture, qui par une juste +punition du ciel, auquel je m'étois donné, +auquel je venois de chercher à me dérober, +porta dans mes entrailles la souffrance et la +mort. Si plus dévoué, plus fidèle à mes sermens, +j'eusse repoussé avec constance des +secours perfides, récompensé de ma force, +de ma vertu, je serois aujourd'hui sur mon +trône, je jouirois du bonheur d'être père +et de l'amour de mon peuple heureux. Voilà, +chère Eusèbe, ajouta-t-il, comme les justes +dieux me punissent: apprenez à ma fille à +respecter leur volonté, à leur immoler sans +<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +regret cette vie que nous tenons d'eux, et +citez-lui mon exemple, si les évènemens vous +forcent à lui révéler ma funeste histoire. +Mais, Eusèbe, n'oubliez jamais que j'en +exige le secret, tant que mon frère respectera +les jours et les droits de ma chère Bazine, +tant qu'il ne changera rien au projet de l'unir +à Amalafroi. J'approuve cette union; elle +assure à ma fille un trône paisible; mais si +cet hymen étoit rompu, alors parlez, et ordonnez +de ma part à ma fille de consulter +le sage Hirman sur les moyens à employer +pour revendiquer son trône. Je le répète, +tant que ses droits seront respectés, tant +qu'elle sera traitée en héritière de la couronne +de son père, épargnez son cœur, et +dérobez-lui les crimes d'un frère auquel j'ai +pardonné, auquel je pardonne encore au +nom de Bazine.</p> + +<p>Tels furent, princesse, les ordres que je +reçus de votre père; je les ai observés fidèlement, +soit en gardant le silence, soit en +vous parlant aujourd'hui. Votre hymen avec +votre oncle vous plaçoit encore au rang de +reine de Thuringe; mais je ne pouvois voir +sans effroi cette alliance, et votre main devenir +la proie de l'assassin de votre père: +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +cependant, n'osant déterminer mon devoir +dans une circonstance que le roi n'avoit pu +prévoir, je fis chercher Taber à la maison de +chasse où il commande, et je l'envoyai consulter +Hirman. Il m'a ordonné de vous faire +connoître toute cette affreuse histoire, +et j'obéis: mais il me reste à terminer le +récit de la mort du roi. Je le quittai la seconde +nuit et vous ramenai dans votre palais. +Grâce à la maladie de Bazin et à l'adresse +de Taber, mon absence fut ignorée; je retournai +même plusieurs fois au temple. Un +jour, je venois de vous y conduire, et de +vous déposer dans les bras de votre père; +vous lui sourîtes, c'étoit votre premier sourire, +il lui causa une joie inexprimable; +vous aviez alors près de deux mois; je le +trouvai extrêmement pâle et affoibli. Eusèbe, +me dit-il, je ne vous reverrai plus, et ce +premier sourire de Bazine sera le dernier +dont mes yeux paternels auront joui. N'oubliez +pas tout ce que je vous ai recommandé: +si jamais vous êtes forcée de parler de ma +mort à ma fille, remettez-lui ces tablettes, +cette bague gravée, et qui porte l'empreinte +du nom et des traits de sa mère. Il me présenta +alors ces dons précieux; je prononçai +<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +le serment de vous consacrer ma vie; Taber +m'imita; le roi vous pressa contre son cœur, +vous embrassa avec tendresse, et ne pouvoit +vous quitter; il sentoit, hélas! qu'il ne vous +reverroit plus; mais la prudence exigeoit +mon retour; je m'arrachai à regret d'auprès +de lui. La maladie de Bazin étoit moins violente; +son délire ne duroit plus que quelques +instans; il demanda même à vous voir, +vous caressa, m'accabla de riches présens, +et enfin il se rétablit. Mais hélas! le vertueux +Humfroi n'existoit plus. Vous parûtes chaque +jour plus chère à son barbare successeur; +vous grandissiez sans connoître les +malheurs qui avoient précédé votre naissance. +Amalafroi me sembloit digne de +vous; je jouissois de votre bonheur en pleurant +secrètement les auteurs de vos jours, +lorsque la mort prématurée du fils aimable +et vertueux du plus cruel des rois, a changé +votre destinée et mes devoirs. Recevez cette +bague et ces tablettes, dit alors Eusèbe, +en les présentant à Bazine, qui pendant +son récit, attentive et muette, avoit donné +un libre cours à ses larmes. L'arrivée de +Théobard la força de les essuyer; Bazine +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +n'avoit point un faux orgueil, mais elle ne +vouloit pas que l'on se méprit sur ses sentimens, +ni que l'on attribua à la foiblesse +l'hommage offert à la tendresse et à la nature.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE QUINZIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE SEIZIÈME.</h2> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE SEIZIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Douleur de Childéric. Berthilie découvre l'enlèvement +de la princesse; elle espère tout d'Eginard, qui ne +compte que sur elle. Songe de Bazine. La chaîne. +Eginard obtient de Berthilie un rendez-vous nocturne; +ce qu'il entend, son entretien avec Berthilie, +l'espoir qu'il conçoit. Il le partage avec son maître. +Nouveau rendez-vous projeté. Eginard l'exécute, découvre +la <i>roche sombre</i>, et trouve Bazine. Il vole en +instruire Childéric, et bientôt après Berthilie. Deux +étrangers paroissent chez son maître; ce sont Ulric, +son père, et son frère Valamir. Ils apportent au roi le +vœu de son peuple, et le signal promis par Viomade. +Récit d'Ulric. Combats qu'éprouve le roi. Il ira cette +nuit même à la <i>roche sombre</i>; en attendant, il se rend +au conseil, et fait part au roi de Thuringe de son +bonheur. Bazin feint une fausse joie. Théobard +qu'elle inquiète se promet de le deviner.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p> + +<h3>LIVRE SEIZIÈME.</h3> + +<p class="p2">Tandis que la princesse, entraînée par les +ordres du roi, avançoit vers la roche qui +devoit ensevelir tant de charmes; tandis +qu'elle se soumettoit courageusement à son +sort, ou qu'elle écoutoit avec attendrissement +le récit d'Eusèbe, Childéric l'a vue disparoître +de cette fête, où elle lui avoit semblé +aussi sensible que belle; il a vu naître le +jour destiné pour l'hymen funeste, et cependant +tous les apprêts en sont suspendus. +Bazin se tait, mais l'inquiétude secrète qui +le dévore se décèle malgré lui. Eginard +s'informe des motifs qui ont retardé la cérémonie; +personne ne lui répond, et Berthilie, +qui a reçu la défense de se rendre +auprès de la princesse, en conçoit trop d'ombrage +pour obéir; elle n'attend que la nuit +pour braver ce roi qui fait tout trembler: +et sans rien craindre de sa vengeance, malgré +son inquiétude, elle sourit en pensant +au plaisir de le tromper. A peine les voiles +du soir déroboient-ils aux regards la démarche +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +téméraire de l'amitié, que Berthilie s'avance +légèrement vers le palais; les gardes +n'en défendent plus l'entrée; elle s'en étonne, +et s'approchant d'une petite porte, dont par +bonheur elle a la clef, elle ouvre, s'élance +par des détours qui lui sont connus, et parvient +aux appartemens, éclairée d'une petite +lampe qu'elle a apportée. Ils sont déserts, +et le désordre qui y règne encore annonce +un départ précipité. O ciel! qu'est-elle devenue? +où l'a donc conduite ce roi barbare? +quelle est sa destinée? qui pourra en instruire +son amie? comment la secourir? que +va devenir Childéric qui la croit renfermée +dans son palais? comment le prévenir? C'étoit +l'instant de penser à Eginard; elle y pensa.... +mais elle a craint d'exposer son père adoré +aux soupçons, au courroux du roi; elle a +défendu à son amant de se rapprocher d'elle; +et comment servir ceux qu'ils aiment, s'ils ne +peuvent ni se réunir, ni se parler? La désolée +fille de Théobard quitte ces lieux déserts +et douloureux, regagne son appartement et +s'afflige; que peut-elle espérer? que peut +même entreprendre Childéric? La douleur +est peinte sur ce beau visage, dont l'expression +douce et mélancolique attendrit tout, +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +excepté le rival qui en jouit. Seul, dans une +cour soumise à son ennemi, ses pas sont +épiés, ses discours répétés, ses moindres +démarches observées. Tandis que Berthilie +se livre à ses pénibles pensées, Childéric ne +se désespère pas moins qu'elle, quoiqu'il +ignore une partie de ses malheurs. Ah! que +le silence de Viomade lui semble affreux, +qu'il l'effraye maintenant! Si du moins, assuré +de sa puissance, il osoit parler en roi +et en amant préféré: qu'il est humilié de sa +dépendance! Qu'est devenu le tems où il +donnoit des lois; où, à la tête d'une puissante +armée toujours triomphante, il eût +fait trembler Bazin lui-même? Ce roi a-t-il +donc oublié que lui seul lui a sauvé la vie, +que son bras l'a délivré des Vandales et des +Ostrogoths? Ne doit-il donc rien à son amitié, +à sa vaillance? Ah! l'amour, l'amour +n'obéit qu'à ses caprices, et ne reconnoît +aucune loi; mais Bazine l'aime, son choix +est tout; elle rejette la main et le trône qui +lui sont offerts: n'est-elle donc pas maîtresse +de son cœur?.... Childéric, indigné de céder +en silence à son rival, réprime avec peine +les mouvemens de son amour, de sa fierté, +de son courage. +<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p> + +<p>Mais Théobard se trouvoit presqu'aussi +malheureux que ces illustres victimes du +courroux et de l'amour de son roi. Il ne +pouvoit voir sans honte et même sans remords, +la fille d'Humfroi dans une si odieuse +captivité. Il avoit aperçu sur cette figure +charmante, des traces de pleurs, il n'avoit +pu résister à ces preuves de sa souffrance. +Entraîné par sa sensibilité, il s'étoit jeté aux +pieds de la princesse, et l'avoit conjurée, les +larmes aux yeux, de céder à sa destinée, de +ne pas s'exposer à des malheurs plus grands +encore. Bazine, touchée des marques d'un +attachement aussi pur, lui en témoigna sa +reconnoissance, mais l'assura, avec autant +de fermeté que de douceur, que rien ne +pourroit la déterminer à l'hymen odieux qui +lui étoit offert; elle le pria de ne lui en parler +jamais, l'exigea même, et le vertueux +chef du conseil alloit se retirer au désespoir, +lorsque Bazine le conjura, avec cet +air et ces grâces auxquels on ne pouvoit rien +refuser, de remettre à Berthilie des tablettes +sur lesquelles elle écrivit, devant lui, quelques +lignes. Je connois vos devoirs, lui dit-elle, +et les dangers auxquels vous seriez +exposés; je n'écrirai rien qui indique mon +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +funeste sort, mais accordez-moi la permission +de la rassurer. Théobard eût sacrifié sa +vie pour la princesse; il ne vouloit trahir ni +le secret confié par son roi, ni le serment +d'obéissance qu'il avoit prononcé; cependant +il s'en rapporta à la princesse, et se +chargea de remettre les tablettes à Berthilie. +Bazine écrivit, et le chef du conseil s'éloigna, +emportant le précieux écrit, et pénétré de +respect, d'amour, d'attendrissement pour +celle qu'il regardoit comme sa reine.</p> + +<p>Le départ de Théobard laissoit à Bazine la +liberté de lire les dernières volontés de son +auguste père; elle se livra toute entière à +cette douce et tendre occupation. Humfroi, +dans cet écrit, lui retraçoit rapidement ses +malheurs, les services d'Eusèbe, qu'il la conjuroit +d'aimer tendrement, et finissoit par +lui ordonner, en cas que ces tablettes lui +fussent remises, de n'entreprendre aucune +démarche, de n'accepter aucun époux, sans +consulter le pieux, le sage Hirman, s'il vivoit +encore; s'il n'existoit plus, on devoit +trouver sur le tombeau d'Humfroi un écrit +d'Hirman, qui indiqueroit à la princesse ce +qu'elle auroit à entreprendre. Bazine, après +avoir lu plusieurs fois l'écrit révéré, après +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +avoir examiné et couvert de ses baisers et +de ses larmes la belle image de Radegonde, +passa la bague à son doigt, auprès de celle +qui représentoit son amant, et se jetant +dans les bras d'Eusèbe, qu'elle accabla de ses +caresses: O ma chère nourrice! lui dit-elle, +je ne connoissois pas encore la moitié de +tes bienfaits. Eusèbe, suffoquée par ses larmes, +ne put répondre, et toutes deux enlacées +dans les bras l'une de l'autre, demeurèrent +en silence. Mais les flambeaux qui +commençoient à s'éteindre, annonçoient +qu'ils brûloient depuis long-tems, et que la +nuit étoit fort avancée. Eusèbe, inquiète +pour la santé de sa chère enfant, la supplia +de se coucher; Bazine ne voulut pas l'affliger +par un refus, et sûre de ne point dormir, +elle céda aux instances de sa nourrice. La fatigue +l'emporta sur l'agitation de ses esprits; +elle s'endormit vers le matin, et un songe +la conduisit aux autels d'hyménée; Bazin en +prononçoit l'irrévocable serment, lorsque +l'ombre d'Humfroi, s'élevant entre eux, les +sépara. Bazine, éveillée par le trouble qu'excitoit +dans son cœur cette auguste apparition, +vit que le jour éclairoit déjà toute sa caverne, +et elle promena ses regards dans ces lieux +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +qu'avoit habités son père; combien ils sont +devenus chers et sacrés pour elle! Bazine +respiroit l'air qu'il avoit lui-même respiré. +Bientôt levée, ainsi qu'Eusèbe, que réveilloit +un mouvement, un soupir de celle qui +occupoit toute son ame et toute sa pensée, +Bazine s'approcha de la chaîne, et chercha +la place où son père, prosterné, s'étoit offert +aux dieux pour son épouse et pour son enfant; +elle s'y précipita à son tour, jura d'accomplir +ses volontés, de chérir Eusèbe, d'obéir +à Hirman, avoua qu'elle aimoit Childéric, +que lui seul avoit son amour, que lui seul +pouvoit faire son bonheur, mais elle promit +qu'Hirman seul disposeroit de sa main. Alors +se relevant, et touchant avec respect cette +chaîne dont le poids accabla son père, elle +cherche à reconnoître les anneaux qui ont +pressés ses bras, elle y attache les siens; il +lui semble que ces fers ont conservé quelques +parties de lui-même; elle croit les recueillir +et s'en pénétrer, sa bouche se pose +avec ardeur sur les traces que son cœur devine. +Oh! disoit-elle, chaîne plus précieuse +pour moi que mes éclatantes parures, jamais +je ne me séparerai de toi; si les dieux me +conservent la vie, me rendent ma liberté et me +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +placent au rang des reines, chaque jour, me +dépouillant des marques de l'orgueil de la +grandeur, je viendrai, me courbant humblement +devant toi, me rappeler ce qu'a +souffert mon vertueux père... Bazine, pressée +par les fers douloureux qu'elle arrose de +ses larmes, parut à Eusèbe digne de l'amour +et de l'admiration de l'univers; elle invoqua +les dieux pour le bonheur de cette fille de +ses soins et de son cœur: et la prière de la +vertueuse Eusèbe parvint au trône de l'éternel.</p> + +<p>C'est dans cette occupation pieuse, animée, +que la belle et tendre captive passoit +ses jours. Théobard venoit, de deux nuits +l'une, lui apporter des provisions, prendre +ses ordres, et adoucir, autant que sa sévère +obéissance le lui permettoit, une captivité +qui l'affligeoit plus que celle qui en étoit la +victime; il avoit placé les tablettes de la princesse +dans un lieu où il étoit sûr qu'elles seroient +trouvées par Berthilie; en effet, l'aimable +fille les avoit découvertes, et brûloit +de les communiquer à Childéric, à qui elles +paroissoient être adressées comme à elle. +Voici ce qu'elles contenoient: «Mes jours +sont en sûreté, mais je suis loin de vous; c'est +<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> +vous que j'aime plus que ma vie». Berthilie +cherchoit l'occasion favorable pour s'approcher +du prince ou d'Eginard; elle avoit +placé dans ses cheveux la guirlande de fleurs, +signal dont ils étoient convenus pour s'annoncer +une nouvelle importante, et s'étoit +rendue près de Bazin. Son amant a vu le signal; +il a lui-même cent choses à communiquer +à Berthilie; mais ce n'est pas au milieu +de mille témoins, et sous les yeux soupçonneux +du roi, qu'il peut avoir un aussi +long entretien. Il n'est qu'un seul moyen de +se voir librement et sans danger: peut-être +effrayera-t-il Berthilie. Ah! que peut-elle +avoir à craindre d'un amant si soumis et si +tendre? n'est-elle pas en sûreté sous la garde +de l'amour et de l'honneur?.. Il est jeune et +amoureux ce guerrier charmant, mais il +respecte l'innocence. Décidé à tout obtenir +de la confiante tendresse de son amante, +mettant dans ses yeux tout ce qu'il a d'amour +et de franchise, il s'approche d'elle, +et lui dit avec précipitation: Et moi aussi +j'ai à vous confier les secrets les plus importans; +la vie, peut-être, de ceux à qui nous +sommes dévoués, en dépend. Ces lieux sont +peu propres à une aussi longue explication; +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> +laissez demain votre fenêtre ouverte; j'attendrai +que l'on ne puisse m'apercevoir: ne +craignez rien, ajouta-t-il, en levant ses regards +vers les cieux, posant une main sur son +cœur et l'autre sur son épée. Alors il s'éloigna +promptement, pour ôter à sa timide +amie l'embarras de lui répondre. Berthilie, +émue et tremblante, resta immobile. Qu'ose-t-il +me demander, se disoit-elle? Non, sans +doute, je n'ouvrirai point cette fenêtre; il +est vrai que de la terrasse on peut parvenir +à ce cabinet où je brode et où personne ne +m'interrompt; il est vrai qu'il est essentiel, +indispensable même... Mais la nuit, car ce +sera la nuit, et cette idée fait rougir la modeste +fille. Cependant a-t-elle besoin que les rayons +du jour l'éclairent pour être pure et respectée? +Il est si vertueux, celui qu'elle aime! +Toutes ces pensées la troublent. Eginard, +qui voit ses combats, l'en estime et l'en aime +davantage; elle évite ses regards, et +pourtant elle les rencontre et détourne +promptement les siens; l'amant délicat entend +ce murmure de la pudeur alarmée; il +cherche à la rassurer; son air noble et soumis, +sa contenance modeste et fière, tout +dit à Berthilie de cesser de le craindre; elle +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> +ose l'espérer, elle fixe sur lui des yeux tendres +et supplians; un geste expressif, un serment +prononcé du fond de l'ame, lui répondent, +elle se calme, et un torrent de délices +inonde le sensible cœur du jeune guerrier. +On se sépare, mais la nuit n'apporte à Berthilie +ni repos, ni conseils; tous les dangers +d'un rendez-vous nocturne s'offrent +confusément à sa pensée. Hélas! il faut +pourtant qu'elle entretienne Eginard, et +elle ne peut choisir ni le lieu ni l'heure. Quel +embarras! elle se lève, court à ce petit cabinet +qui donne sur la terrasse; il est vrai qu'en +montant sur cette pierre, et soutenu par cet +arbre, on parvient en un instant, et sans +danger, à cette fenêtre: voilà du moins de +quoi se rassurer, et Berthilie retourne dans +son lit; son embarras, son incertitude l'y +suivent; l'heure de rejoindre son père la surprend +dans ses agitations pénibles; à sa vue, +tout son courage l'abandonne; jamais elle +n'a caché à Théobard ni ses actions, ni ses +moindres pensées; elle l'embrasse, rougit; +ses pleurs vont la trahir; mais on le demande +promptement, et il quitte sa fille +sans s'être aperçu de son trouble. Voilà de +nouveau l'amitié, l'amour, la prudence, la +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +nécessité qui tourmentent, en sens contraire, +le jeune cœur qui les renferme; les +heures s'écoulent dans ces pénibles irrésolutions. +Cependant Berthilie, rassurée par l'éclat +du jour, a ouvert sa fenêtre. Sans doute, +si elle eût attendu la nuit, jamais sa modeste +main n'eût osé... Elle se retire, et fuit +ces lieux qui l'agitent de trop de craintes; +pendant qu'elle s'inquiète, s'applaudit, s'accuse, +veut retourner sur ses pas refermer +cette fenêtre qui la charme et la désole, l'heureux +Eginard se plaint du jour, il accuse de +lenteur la déesse qu'il implore; qu'elle s'empare +lentement des cieux au gré de l'impatient +guerrier! qu'il souffre dans cette +mortelle attente! Enfin elle approche cette +nuit désirée; déjà elle paroît silentieusement +assise sur son char d'ébène; elle traîne +languissamment à sa suite le sommeil, les +songes, la paix, la volupté, la mollesse, les +douces faveurs, les heureux larcins, et l'amour, +en traversant les airs, sourit à son +aimable cortége.</p> + +<p>Déjà parvenu avec adresse dans ce temple +qu'il révère, Eginard, osant à peine respirer, +compte les instans, et soupire après +l'heure fortunée si chère à son espérance. Sa +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +jeune tête s'étourdit, s'enflamme, l'attente +l'agite, le désole, et son cœur palpite avec +violence. Un bruit éloigné l'émeut; il ne +reconnoît à ce fracas qui l'épouvante, ni la +timidité, ni l'amour.... Dieu! s'il étoit +surpris!... Ce n'est pas la mort qu'il craint, +c'est d'exposer son amie, c'est surtout de +perdre cette heure charmante dont il est si +enivré. Des portes s'ouvrent; il entend +marcher dans une chambre voisine: doit-il +franchir cette fenêtre? doit-il s'éloigner +de ce lieu qui lui est si cher? Deux voix +s'élèvent et se confondent; il a reconnu +celle du roi, celle de Théobard; ils ont +nommé Bazine... il écoute... qu'a-t-il entendu?.. +Le chef du conseil déplore le sort de +la princesse, presse le roi de lui rendre la +liberté; il lui peint ses grâces se flétrissant +dans sa retraite ténébreuse; sa douce fermeté, +sa patience, sa résignation. Bazin, +qu'irritent ces vertus qui semblent braver +ses cruautés, s'abandonne à sa fureur. +L'amour seul, dit-il, peut lui inspirer un +courage au-dessus de son âge et de son sexe; +cette idée le tue, et il jure de nouveau que +Bazine ne sortira de la roche sombre que +pour marcher au temple. Théobard lui observe +<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +qu'avec un aussi grand caractère, +une ame si élevée, si fière, les moyens violens +sont mal sûrs; que Bazine rougiroit de +leur céder, qu'elle se fait un devoir même +de leur résister... Eh bien! dit le roi, retourne +à la roche sombre la nuit prochaine; +dis à l'ingrate que cette roche abandonnée +ne peut être connue, qu'aucun mortel ne +sauroit y parvenir, qu'elle ne peut espérer +aucun secours, que si elle persiste plus long-tems, +je te défendrai, à toi-même, d'y pénétrer; +enfin, annonce à la rebelle que les +jours de Childéric sont dans mes mains. Que +dites-vous, interrompit Théobard? les jours +d'un roi qui s'est confié à vous, qui vous a +sauvé la vie!—Ceux d'un rival.—Du vainqueur +des Vandales!—D'un rival, te dis-je, +et c'en est assez! Je connois ton cœur, tes +vertus; je te pardonne un zèle indiscret, +mais toujours sincère: adieu; vas trouver +demain cet objet de haine et d'amour, et +reviens; ta réponse sera plus importante +qu'elle ne le croit elle-même. A ces mots, +Bazin s'éloigna, Théobard sortit quelques +momens après. Tout ce qu'a entendu Eginard +le glace d'épouvante; les jours de son +maître sont menacés. A cette seule idée, il +<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> +va franchir la fenêtre, et voler le lui annoncer: +mais Bazine, captive dans la roche sombre, +demande aussi les soins d'Eginard, et +Berthilie, sans doute, connoît cette prison +inaccessible. Qu'alloit-il faire? Que son zèle +étoit imprudent, inconsidéré! il va donc +attendre avec une impatience!.. ah! bien +vive et bien naturelle!.. Que d'instans s'écoulent, +et qu'ils sont longs! Le murmure du +vent, un léger bruit, tout lui apporte une +heureuse espérance; cent fois trompé, il +s'abuse encore. Que son sang parcourt rapidement +ses veines! il croit la nuit près de +finir; elle commence à peine, et il redoute +déjà l'aurore. Quel feu l'agite!.. il brûle, languit +et se consume... Mais un pas léger comme +le murmure du zéphir, agite foiblement +ces lieux; une main furtive entr'ouvre doucement +plusieurs portes; ce bruit charmant +approche; l'oreille attentive d'un amant peut +seule l'entendre; l'air se remplit tout-à-coup +du parfum des roses, il annonce Berthilie. +Eginard respire avec délice cet air embaumé +d'amour; quelle ivresse il porte à son cœur +et à ses sens! Cependant Berthilie s'arrête, +la pudeur ralentit encore sa marche déjà si +timide; elle n'ose avancer. Eginard, à genoux, +<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +l'appelle à voix basse; elle chancelle, +et peut à peine respirer. Viens à moi, lui +disoit-il, viens, ô ma bien-aimée! que crains-tu? +Ah! je ne suis point un ravisseur; n'es-tu +pas maîtresse de ton sort et du mien? +Ton innocence n'est-elle pas pour moi ta plus +belle parure, mon trésor comme le tien? +O rose du matin, et non encore épanouie! +approche, ne redoute pas celui qui t'aime; +je te jure, sur mon épée, de te respecter autant +que je t'adore. Ces mots rassurèrent l'innocente +créature; elle avança d'un pas lent, +et pouvant à peine se soutenir, elle tomba +sur un siége à demi-évanouie. Eginard étoit +à ses genoux, aussi ému, aussi tremblant +qu'elle-même; il demeura long-tems muet +et ravi de son bonheur. Passant ses bras autour +de la taille charmante de sa douce amie, +il l'attiroit foiblement à lui, il respiroit son +haleine parfumée: il étoit heureux, et tous +deux jouissoient de cette félicité qui ne coûte +ni pleurs à l'innocence, ni remords à celui +qui ose la séduire. Une si belle nuit devoit +s'écouler rapidement, et néanmoins ceux à +qui elle étoit si chère, en offroient le partage +à l'amitié. Sans cesser de sentir leur +bonheur, ils ne s'occupent que des illustres +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +amans, dont ils plaignent les infortunes; +mais Berthilie rassure Eginard sur les jours +de Childéric. Théobard en répond, puisqu'il +sait qu'ils sont menacés; sa vertu veille. +Que Berthilie aime à louer ainsi son père, +à faire passer dans le cœur de son amant une +partie de l'admiration et de la tendresse +qu'elle a pour lui! Amans purs et délicats, +qui dans le premier de vos rendez-vous, songez +à l'amitié, et parlez ainsi d'un père, +ah! que vous méritez d'être heureux! vous +l'êtes en effet, rien n'altère votre bonheur. +Berthilie ignore où est la roche sombre; +jamais elle n'en entendit parler; mais elle +se promet d'interroger Théobard dès le lendemain; +elle se jettera à ses pieds, aura recours +aux larmes; enfin, n'épargnera rien +pour tout découvrir: la nuit suivante, dans +le même lieu, à la même heure, Eginard +viendra prendre ses instructions. Déjà l'aurore +doroit l'horison, il fallut promptement +se séparer. Eginard demande le bouquet +de rose qui lui avoit annoncé sa bien-aimée, +il le reçut, baisa avec transport la +main qui le lui donnoit, et soupira... Pourquoi +ce soupir, jeune amant? ah! jouissez +sans regret de vos sacrifices. Encore un dernier +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +effort, et il est dans le jardin; mais +les portes du palais sont encore fermées, +il s'enfonce dans le bosquet en attendant le +réveil des gardiens. Là, il erre quelques +instants, s'approche du banc de gazon et +de la fontaine qui lui retracent de si doux +souvenirs; admire l'éclat de l'aurore, les +lumineux progrès du jour. Qu'il est heureux! +Son ame se livre à tout le charme +d'un mutuel amour. Que Berthilie est belle, +modeste, timide et sensible! combien il +s'applaudit de l'avoir laissée calme, heureuse! +Le cœur pur d'Eginard s'épanouit, +il respire l'air parfumé du matin, sourit au +jour qui l'éclaire; il lui semble qu'à son approche, +toute la nature s'embellit et l'accueille. +O jouissance de la vertu! vous seule +êtes sans mélange.</p> + +<p>Mais le laborieux matin a déjà marqué +l'heure du travail; on entend de tous côtés +son bruyant signal; Eginard quitte les frais +ombrages, et vole auprès de son maître, à +qui il porte ses espérances et ses alarmes. Il +lui remet ces tablettes chéries; le roi les reçut +avec l'empressement de l'amour, et n'écouta +Eginard qu'après les avoir relues cent fois: +il ne craint pas pour lui les menaces de Bazin, +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +mais c'est pour ce qu'il aime que Childéric +frémit... Elle est captive, hélas! et c'est +lui qui attire sur elle ce redoutable courroux; +sans sa fatale présence, elle vivroit +encore heureuse et paisible; elle eût accepté +sans effort cette main qui aujourd'hui +l'opprime; reine adorée, elle feroit le +bonheur des peuples soumis à ses lois! Ah! +pourquoi a-t-il répandu sur elle une partie +de ses malheurs? Que peut-il faire? comment +la secourir, la délivrer? dans quel +asile digne d'elle pourroit-il la conduire? +Son désespoir est à son comble: Eginard le +calme cependant en lui répétant qu'il saura +découvrir la roche sombre. Mais Eginard ne +parle ni de l'heure, ni du lieu où il a vu, +où il reverra Berthilie; présente, absente, +il la respecte également. Dans ce temps-là +on étoit discret, le bonheur suffisoit à l'amour; +plaire étoit un triomphe égal entre +les amans, et cette douce gloire se partageoit +comme le plaisir. On rougissoit ensemble +d'une faute commise de moitié; on n'accusoit +pas un seul des coupables, encore +moins le plus tendre, le plus délicat, le plus +foible, celui qui, toujours attaqué, avoit à +se défendre et de lui-même, et d'un objet +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +aimé... Il y avoit bien à cela un peu de justice: +cependant ne nous plaignons pas; si les +hommes n'avoient pas reconnu que nous +leur sommes supérieures, ils ne nous auroient +pas donné tant de devoirs à remplir; n'accusons +point d'exigence ce qui est sans +doute un hommage.</p> + +<p>Déjà l'heure fortunée qui doit réunir +Eginard et Berthilie, s'approche et va briller +pour ces amans heureux. La modeste fille +de Théobard, moins inquiète que la dernière +nuit, attend avec plus d'impatience; elle +désire davantage celui dont elle ne craint +plus rien; l'effroi ne partage plus son cœur, +il se livre entièrement au bonheur. Ils sont +encore dans cette paisible retraite; ils se +retrouvent moins tremblans et plus satisfaits; +ils causent ensemble, et se livrent à ce doux +parler d'amour, qui rassemble tous les souvenirs +délicieux et prévoit tous les plaisirs. +Ils s'entretiennent long-tems du premier +jour où ils s'étoient vus; c'étoit un bien beau +jour que celui-là! puis d'un autre non moins +important, de la chasse,... du bouquet donné... +On se gronda un peu, car Berthilie avoit +été coquette, et l'aimable Eginard long-tems +incertain. Il avoua que jusqu'à ce jour il +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +avoit été léger, inconstant même; à présent +le voilà fixé pour toujours. Berthilie le crut +sans peine; elle en disoit autant, et sentoit +qu'elle disoit vrai. Les peines passées devinrent +de nouveaux titres au bonheur, et le +tems s'envola cette nuit encore plus vîte que +la nuit dernière. Mais Bazine, mais Childéric +ne sont pas oubliés; Berthilie s'est +jetée aux pieds de son père et l'a conjuré de +la conduire à la roche sombre, où elle sait +qu'est renfermée son amie. Théobard lui a +répondu qu'il a fait serment de ne pas découvrir +le lieu où elle est située, et que la +crainte seule que la garde de cette illustre +infortunée ne fut confiée à un autre, avoit +pu le décider à le prononcer; mais qu'enchaîné +par un serment, il ne pouvoit plus +lui rien confier; Berthilie alors avoit cessé +une prière inutile, et donné un libre cours +à ses larmes. Théobard, ému de sa douleur +et pour la calmer, lui avoit offert de se +charger de porter à la princesse tout ce qu'elle +voudroit lui envoyer, et lui avoit dit de tenir +ses commissions prêtes pour le lendemain +au soir. Je n'y vais pas seul, avoit-il ajouté: +le roi, depuis qu'il m'a confié un secret qu'il +sait que je désapprouve, craint mon zèle +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +pour la fille d'Humfroi. Je suis si fidèlement +observé, que mes pas sont tous suivis. Cette +défiance devroit peut-être me dégager d'une +partie de mes sermens, si Théobard croyoit +que quelque chose pût en dégager. Vous +voyez, dit alors Berthilie, qu'il n'est aucun +moyen d'obtenir de mon père un tel aveu; +mais puisque nous sommes instruits du moment +qu'il doit prendre pour aller à la roche, +il est facile de suivre ses pas, quoique je +pense qu'il doive être à cheval; mais en mesurant +votre marche sur la sienne, il doit être +facile de ne pas être découvert. Alors Berthilie +indiqua à Eginard l'endroit où il devoit se +cacher et attendre, lui recommanda la plus +grande prudence, dans la crainte que les +gens dont Théobard seroit accompagné, +ne vinssent à le découvrir; l'engagea à se +pourvoir de quelques provisions en cas qu'il +vînt à s'égarer; lui recommanda de nouveau +la prudence, tant pour lui que pour son +père, qu'il exposeroit comme lui. Un premier +et délicieux baiser scella leurs adieux... +Il tourna entièrement la tête d'Eginard, qui +s'enfuit précipitamment, en se promettant +de ne plus en cueillir de pareil. Berthilie +n'avoit pas même l'idée du désordre qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> +venoit de causer, du danger qu'elle avoit +couru, elle alla retrouver sur sa couche virginale +un doux sommeil, d'heureux songes, +un réveil pur et animé comme sa pensée.</p> + +<p>Eginard crut devoir cacher son projet à +son roi; ce seroit lui qui voudroit l'exécuter, +et ces dangers qui n'effraient point le +guerrier pour lui-même, le frappent tous +lorsqu'il s'agit de son maître; cependant il +lui a promis de l'instruire de ce qu'il auroit +découvert, il ne sait pas feindre.... Le roi +devineroit le mensonge sur son front humilié; +que doit-il faire? Il évitera Childéric, +et passera le jour entier loin de lui.... Il a +exécuté ce projet, et déjà il attend Théobard: +à peine s'est-il écoulé quelques instans, +que le bruit de plusieurs chevaux le +lui annonce; l'obscurité ne lui permet pas de +le reconnoître, mais il caresse son cheval du +geste et de la voix; Eginard est sûr de ne +pas s'être trompé; il suit de loin les cavaliers, +règle ses pas sur les leurs, et guidé par +le bruit des chevaux, ne craint point de se +perdre, quoiqu'il demeure en arrière. Après +une marche assez longue, le bruit qui lui +sert à se conduire cesse tout-à-coup; il s'arrête, +écoute, cherche, ne voit ni n'entend +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +plus rien.... Que sont-ils devenus? Eginard +s'avance lentement, écoute de nouveau, il +croit entendre au loin hennir les chevaux, +il marche encore, et se trouve au milieu +d'un bois... Voilà sans doute ce qui est cause +du silence qui tout-à-coup lui a fait perdre +ses guides; les chevaux, en marchant sur +l'herbe, n'ont pu être entendus, et lui-même +maintenant ne sait quelle route il doit tenir; +des branches l'arrêtent à chaque pas, l'épaisseur +du feuillage ajoute à l'obscurité: que +doit-il faire? retourner!.... Il ne sait s'il +pourra seulement reconnoître sa route, la +continuer, c'est peut-être s'égarer: attendre +le jour, dans un bois inconnu, et par +une nuit si profonde.... Voilà pourtant ce +qu'Eginard a de mieux à faire; il s'y décide, +et attachant son cheval à un arbre, il se +couche sur le gazon, et s'afflige de n'avoir +pas mieux réussi dans ses recherches; +pour se consoler, il pense à Berthilie; un +amant n'est jamais seul, il retrouve dans +son cœur l'objet qu'il aime, le bonheur, +l'amour et l'espérance. O momens! les seuls +vraiment heureux de la vie, où tout est +charme autour de nous, comme dans nous-même, +en jouir est la vraie félicité, s'en +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +souvenir embellit encore nos pensées: ce +n'est plus le soleil dans tout son éclat, mais +c'est encore ce couchant moins dévorant et +plus doux, qui nous flatte sans nous consumer....</p> + +<p>En pensant à Berthilie, en se disant qu'il +l'adore, tout-à-coup Eginard se rappela Grislidis; +ce souvenir l'attrista, il se reprocha +les chagrins que sans doute lui causoit +son inconstance. Jamais pourtant, se disoit-il, +il ne l'avoit aimée comme il aimoit Berthilie; +il n'avoit alors qu'une fantaisie, qu'un +goût; à présent c'est une passion, une vraie +passion.... Grislidis m'aimoit, disoit-il, elle +étoit douce et sensible; mais elle n'avoit pas +cette piquante étourderie, cet air coquet et +léger qui plaisent à mon imagination. Grislidis, +toujours tendre, toujours la même, +ne me faisoit jamais trembler pour mon +bonheur; étrange caprice de mon cœur! il +veut craindre, afin d'être rassuré; il veut +du tourment pour mieux sentir le bonheur. +Ah! Grislidis, simple et bonne Grislidis, +oublie un ingrat! qu'il ne te coûte pas un +soupir, car hélas! il ne peut t'aimer, son +cœur s'est donné pour toujours; oui, pour +toujours! répéta-t-il, comme pour s'en assurer +lui-même. +<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span></p> + +<p>Tandis qu'Eginard s'occupe aussi heureusement, +Théobard est parvenu à la roche +sombre; il n'avoit pas revu la princesse depuis +son dernier entretien avec le roi, celui +qu'Eginard avoit entendu; ce qu'il avoit à +annoncer à Bazine l'affligeoit; il la trouva si +belle, si paisible et si touchante, que son +courage l'abandonna; il resta muet et interdit. +Quelle triste nouvelle venez-nous donc +m'annoncer, Théobard, lui dit la princesse? +je vous trouve l'air agité.—Je n'ai, répondit-il, +rien à vous apprendre, car vous devinez +bien que Bazin s'irrite de votre résistance, +et vous n'avez pas oublié que votre +liberté est dans vos mains... A ces mots Théobard +se jeta aux genoux de la princesse, et +il la conjura d'avoir pitié d'elle-même, lui +répéta que braver un monarque puissant, +à qui elle ne pouvoit plus échapper, c'étoit +exposer sa vie même et celle de son amant; +employa pour l'attendrir larmes, prières, +lui représenta combien son règne seroit +cher au peuple, aux infortunés, lui nomma +Berthilie, enfin lui-même. La princesse, +émue par les preuves si répétées d'un attachement +sincère, crut devoir y répondre par +sa confiance, et avoua à Théobard le meurtre +<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +de son père, lui fit voir les tablettes qui +contenoient ses dernières volontés, lui montra +la chaîne, dont de fratricides mains +avoient chargé son roi, et demanda alors +à Théobard si Bazine devoit être le prix +d'un tel crime.... Le vertueux chef du conseil, +glacé d'horreur à ce récit, sembloit +anéanti.... Après un long silence, il s'écria: +O dieux! ne permettez pas ce fatal hymen. +Puis se jetant à genoux, baisant avec amour +et respect la chaîne qu'avoit porté Humfroi.... +Fers augustes, dit-il, je jure par +vous, et par l'ombre sacrée que j'invoque, +de servir à jamais la princesse Bazine, de +lui obéir, de conserver ses jours, de la délivrer +au péril même de ma vie. Alors se relevant, +il conjura la princesse de lui donner +ses ordres. Elle lui répondit que son intention +étoit d'abord de consulter Hirman; +elle alloit entrer dans de plus grands détails, +lorsque les deux muets qui avoient accompagné +Théobard, et qui d'ordinaire restoient +au pied de la roche, entrèrent pour lui +faire signe qu'il étoit l'heure de se retirer; +comme ils restoient à l'attendre, il fut contraint +de sortir sans autres instructions, +mais se promettant de venir bientôt en reprendre +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +de nouvelles. Bazine et Eusèbe, qui +comptoient sur son zèle, eurent un moment +d'espérance, qui bientôt fut suivi d'un plaisir +plus vif et plus inattendu. Théobard reprenoit +lentement le chemin du bois, consterné +de ce qu'il venoit d'apprendre, et +cherchant dans sa pensée comment il pourroit +délivrer la fille de son légitime souverain, +dans quel lieu il pourroit la conduire, +comment il échapperoit lui-même aux yeux +observateurs dont il étoit sans cesse environné. +Eginard, averti de son approche, +s'étoit enfoncé dans le bois, observoit sa +marche qu'éclairoient foiblement les premiers +rayons du jour, et se promettoit +de suivre le chemin par lequel il le voyoit +venir, et d'examiner la trace que laisseroient +les pieds des chevaux. A peine eût-il vu s'éloigner +les cavaliers, et se fut-il assuré qu'il ne +pouvoit en être aperçu, que prenant son +cheval par la bride, et marchant avec précaution, +il continua sa route jusqu'à la lisière +du bois; là, il s'arrêta, étonné du +spectacle qui s'offroit à sa vue; un chemin +rude et rocailleux conduisoit au milieu de +rochers informes et déserts.... C'est là sans +doute que la barbarie a plongé sa douce +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +et belle victime. Eginard s'avance, un silence +affreux règne autour de lui, rien n'annonce +qu'un être vivant puisse habiter ce +séjour horrible.... la trace des chevaux n'a +pu s'imprimer sur les pierres et les cailloux +qui couvrent ces lieux. Eginard jette de +grands cris que répètent au loin le creux +des cavernes: il avance, monte, redescend, +gravit, interroge la sauvage nature, qui +refuse de lui répondre. Las d'une recherche +inutile et désespérante, attiré par le bruit +d'un torrent, il tourne ces roches silencieuses, +et va se reposer près de l'onde agitée; +là, il s'assied, considère les objets inanimés +et terribles qui l'entourent, admire +l'aspect sauvage de ces monts, que l'industrie +humaine n'a point essayé d'adoucir: +puis étendant ses bras vers les flots tumultueux, +il s'écria: O divinités de ces lieux +sauvages! hamadryades solitaires, nayades +courroucées, écoutez-moi, venez et daignez +m'ouvrir le sein de vos roches inaccessibles; +enseignez à un sujet fidèle où il doit +porter ses pas, inspirez-moi.... Eginard eut +recours aux provisions qu'il avoit apportées, +et fatigué, il se reposa sur le sable au bord +de l'onde jaillissante; mais bientôt il promena +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +de nouveau ses regards. Les derniers +rayons du soleil couchant donnoient sur un +buisson qui croissoit au pied d'un de ces +énormes rochers, et faisoient briller comme +un point lumineux un objet dont Eginard +ne distinguoit pas la forme; tout intéresse +quand un grand sentiment anime, un léger +indice peut conduire à une importante découverte; +Eginard s'approcha du buisson, +en retira l'objet dont la vue l'avoit frappé, +et reconnut, avec la plus vive joie, la bague +qu'il avoit remise à la princesse de la part +de Childéric, lorsqu'il partit pour combattre +les Vandales. Cette rencontre terminoit +presque ses incertitudes; c'est là sans doute, +c'est dans cette roche que gémit l'infortunée; +c'est là qu'il doit s'arrêter. Plein d'une +heureuse confiance, il examine de nouveau +la roche immense, essaie de la gravir; elle +est haute et glissante, mais plusieurs saillies +offrent un appui, et diverses plantes sauvages +qui croissent dans les fentes du rocher, +lui prêtent un flexible soutien.... Mais +tout-à-coup son oreille est frappée des sons +d'une lyre, ils s'échappent du sein même de +la roche, ils lui indiquent une ouverture élevée, +qu'il n'avoit point aperçue, et que dérobent +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> +aux regards les pampres qui la recouvrent +de leurs festons légers. Une voix +mélodieuse, qu'Eginard reconnoît avec +transport, mêle ses sons enchanteurs à ceux +de l'instrument sonore, et suivant cette +douce harmonie qui le guide si heureusement, +il parvient à l'ouverture. Telles étoient +les paroles que chantoit Bazine.</p> + +<div class="p2 left35"> +<p class="sper"><b>LA ROCHE SOMBRE.</b></p> + +<p><span class="i3 smcap"><b>ROMANCE.</b></span></p> + +<p>Fille des dieux, ô divine harmonie!<br /> +Calme mes maux, viens adoucir mes fers;<br /> +De tes accords, la tendre mélodie,<br /> +Peut seule, hélas! embellir ces déserts.<br /> +Triste et captive en cette sombre enceinte,<br /> +Où m'enferma la jalouse fureur,<br /> +Lorsque j'unis des accens à ma plainte,<br /> +Mes tourmens ont moins de rigueur.</p> + +<p>Tyran cruel, assassin de mon père,<br /> +Viens, apparois au fond de ce rocher;<br /> +Mais tu frémis, son ombre tutélaire,<br /> +De ce séjour me défend d'approcher.<br /> +J'y suis du moins sous sa garde terrible,<br /> +Je ne crains point ton aspect odieux,<br /> +Et ce rocher pour moi n'est plus horrible,<br /> +Puisqu'il me dérobe à tes yeux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +Et toi, héros! à blonde chevelure,<br /> +A l'œil d'azur, au front majestueux,<br /> +Qui te dira ma touchante aventure?<br /> +Qui t'apprendra le chemin de ces lieux?<br /> +Ah! bien plutôt, modère ta vaillance,<br /> +Crains un jaloux: crois moi, brave guerrier,<br /> +Pour le héros qui manque de prudence,<br /> +L'avenir n'a point de laurier.</p></div> + +<p class="p2">Ainsi chanta la princesse, et Eginard +arrivoit à l'ouverture de la roche comme +elle finissoit de chanter; il avoit avec effort +saisi les pampres qui flottoient au-dessus, +et un pied appuyé sur une saillie, l'autre +retenu à une plante sauvage, suspendu sur +des pierres amoncelées, un geste, un mouvement +pouvoient lui coûter la vie et le précipiter +dans le torrent; mais Eginard oublie le +danger; pour ne pas effrayer la princesse, +il l'appelle plusieurs fois avant de passer sa +tête à l'ouverture. A peine la belle captive +a-t-elle reconnu sa voix, qu'elle s'écria: +Eginard, quel dieu bienfaisant vous envoie? +Mais alarmée du danger qu'il court, Bazine +prend son voile et celui d'Eusèbe, et les +attachant fortement au barreau de fer qui +traverse l'ouverture du rocher, elle lui offre +ainsi un soutien qui ne peut céder, et ne +<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +blesse point ses mains. Satisfaite et tranquillisée, +Bazine s'informe de tout ce qui +l'intéresse. La princesse, depuis quelques +jours, fatiguée de l'air épais de sa caverne, +avoit rassemblé plusieurs meubles sous l'espèce +de fenêtre pratiquée dans la hauteur +du roc, et s'élevant ainsi jusqu'à l'ouverture, +elle respiroit un air plus frais, et chantoit +avec plus de plaisir; c'est à ce stratagème +qu'Eginard devoit le bonheur de l'avoir entendue, +car les sons de sa voix se seroient +perdus dans l'intérieur de la roche: il lui dut +aussi le plaisir de la voir et un entretien facile; +il lui remit la bague chérie dont elle déploroit +la perte; elle s'étoit échappée de ses +doigts, lorsqu'elle écartoit les pampres qui +lui déroboient le jour. Bazine, en échange, +fit présent à Eginard d'un bracelet des cheveux +de Berthilie... C'est en attendant, lui +dit-elle avec grâce, que la main qui vous +l'offre puisse un jour vous faire un présent +plus doux... Eginard entendit ce que ces +paroles lui permettoient d'espérer; sa reconnoissance +égala son bonheur. Bazine le +chargea de dire au roi qu'elle l'attendoit le +lendemain. La lune devoit reparoître après +sa périodique absence; aux premiers rayons +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +du plus pur des astres, Childéric, suivi +d'Eginard, devoit partir du palais, et se +rendre à la roche. Après être convenus ainsi +de leurs faits, la princesse, instruite de tout +ce qui regardoit son amant et sa chère Berthilie, +congédia Eginard, qui, dans l'obscurité, +eut peine à retrouver sa route; cependant +il arriva à Erfort avant le jour: +ayant trouvé les gardiens des portes encore +levés, il se précipita chez son maître, qui, +tourmenté de sa longue absence, devina +sur son visage une partie de son bonheur. +Le récit qu'il fit au roi remplit son +cœur d'espérance et de tristesse; il auroit +voulu voler à l'instant même à la caverne; +mais Eginard est fatigué, Bazine a fixé +l'heure... Il faut, malgré lui, que Childéric +modère une si juste et si vive impatience: +tandis que son fidèle ami va se reposer, +livré à ses pensées, Childéric ne songe qu'au +lendemain, ses vœux pressent le tems +rapide.</p> + +<p>Eginard, jeune, vif, amoureux, ne dormit +pas long-tems; déjà levé, il parcouroit +le jardin, et regardoit avec amour, désirs, +reconnoissance, cette fenêtre chérie +que le jour lui défend d'approcher. Ah! combien +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +il accuse ce jour si pur et si beau! En +vain il murmure, en vain il pense qu'il ne sera +pas mieux traité par la nuit qui doit succéder +à cet éclat importun, il suivra Childéric, et les +amans ont trop de choses à se dire pour qu'il +espère un prompt retour. Eginard s'afflige +sérieusement, car il y a un siècle qu'il n'a vu +Berthilie, et il lui semble qu'il doit s'en +écouler mille avant qu'il ne puisse la revoir. +Mais l'amour, touché peut-être de la vérité +de ses regrets, conduisit celle qui en étoit +l'objet vers cette fenêtre bienfaitrice; elle +avoit vu son amant, et avoit joui de l'impatience +qui l'agitoit; elle crut lui en +devoir la récompense et parut à ses yeux. +Cependant elle devine à quelques signes, +au bracelet sur-tout qu'il lui montra de loin, +et qu'elle reconnut, qu'il lui apportoit des +nouvelles de la princesse; cédant à l'amitié, +rassurée par le sentiment pur qui la +conduit, Berthilie descendit dans le jardin, +et feignit de cueillir des fleurs; mais distraite, +elle prenoit sans choix le muguet ou +la pensée; Berthilie même alloit dérober au +gazon la marguerite inodore qu'Eginard +venoit d'apercevoir; leurs mains se rencontrèrent +près de la modeste fleur; il étoit bien +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +naturel qu'Eginard préférât la main de Berthilie +à la marguerite sauvage, qu'il la pressât +avec tendresse, et que son amie la lui abandonnât +quelques instans. On peut nous observer, +dit-elle, hâtez-vous, donnez-moi +des nouvelles de la princesse. Eginard s'empressa +de la satisfaire, lui montra le présent +qu'il avoit reçu, l'entretint de l'espoir +plus doux encore dont Bazine avoit flatté +son amour, lui dépeignit son asile, le chemin +qui y conduisoit, et enfin lui fit part +du rendez-vous du soir. Berthilie, rassurée +sur son amie, heureuse de connoître sa retraite, +charmée du zèle et des succès de son +amant, se retira pour ne donner aucun +soupçon. Eginard, qui n'osoit la suivre, +s'enfonça dans le bocage, se livrant aux +douces pensées de l'amour. Mais il fut +bientôt arraché à ses aimables rêveries, par +l'ordre qu'il reçut de se rendre promptement +près de Childéric, qui le faisoit chercher +depuis long-tems; il se hâta d'obéir, +et sa surprise égala sa joie, lorsqu'il aperçut +Ulric, son père, son frère Valamir, et +qu'il se trouva dans leurs bras. Childéric mit +le comble à son ivresse, en lui montrant +réunies les deux moitiés de la pièce d'or, +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> +heureux signal de sa gloire et de sa puissance. +Eginard voulut se jeter à ses pieds, +le roi l'arrêta, et lui prenant la main, ainsi +qu'à Ulric: Amis de mes disgrâces, leur dit-il, +soyez encore ceux de ma fortune. Mais, +ajouta-t-il, ton arrivée a interrompu le récit +des évènemens mémorables auxquels je +dois mon retour; si Ulric veut le recommencer +pour toi, nous sommes prêts à +l'écouter. A peine, dit le brave, Egidius +étoit-il sur le trône, qu'il en écarta tous ceux +qu'il savoit vous être attachés; dépouillés de +leurs biens, de leurs emplois, persécutés, +le soupçon et la vengeance planoient sur +leurs têtes; désignés par Egésippe, ils étoient +aussitôt sacrifiés; néanmoins leur fidélité fut +toujours inébranlable. Valérius, odieux aux +Francs, fut nommé premier ministre et favori +du nouveau roi; le conseil ne se composa +que des seuls romains; tous les postes +leur furent confiés, l'ancien fisc de Rome +fut rétabli, nos druides calomniés, nos temples +déserts, nos sacrifices interdits; enfin, +on n'osoit plus nommer ses dieux ni son roi; +la crainte étouffoit le murmure; un avilissant +esclavage détruisoit jusqu'à l'indomptable +courage d'une nation entière. Viomade +<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> +avoit reparu; Egidius, pour se l'attacher, +lui rendit ses biens, et lui offrit de reprendre +sa place au conseil; il la refusa. Il vouloit +vous servir sans s'avilir par une trahison, +et préféra le simple rang qui lui laissoit sa +liberté: il en profita pour voir secrètement +ceux qui vous étoient restés fidèles; leur +nombre étoit grand; il nous distribua dans +toutes les villes; partout nous trouvâmes +l'effroi, le remord, la douleur; partout le +nom des Romains étoit odieux. Assuré de +l'armée, Viomade la convoqua, et lui adressa +ce discours:</p> + +<p>«La renommée nous apprend l'heureux +changement qui s'est fait dans Childéric: +combien il s'est formé à l'école du malheur! +combien il en a médité les grandes leçons! +Où est-il? pourquoi nous sommes-nous séparés +de lui? Si notre faute est grande, couvrons-la +d'un repentir plus grand encore; +vengeons-nous de nos ennemis, chassons ces +maîtres étrangers, ramenons celui qui seul +doit régner sur la France, et nous lui arracherons +sans peine le pardon de tous nos crimes.»<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +Ce discours fit sur tous les cœurs une impression +profonde: le remords, la crainte, +la vengeance se réunirent pour vous rappeler; +tous vos sujets aujourd'hui s'empressent +de voler au-devant de vous pour vous +demander l'oubli du passé; ils se félicitent +déjà de votre retour. Viomade les réunit à +Bar, et c'est là qu'il nous attend: hâtons-nous +de nous y rendre, partons sans délai; +ne laissons pas à Egidius le tems de revenir +de sa surprise, et d'appeler encore l'étranger +à son secours; tombons sur l'ennemi étonné, +brisons encore une fois les fers de l'orgueilleuse +Rome. Ainsi parla Ulric. Le roi admire +ce noble courage que les années n'ont pas +altéré; il brille dans son geste animé, sur +sa physionomie guerrière, dans son maintien +noble et fier: déjà Childéric voudroit +voler vers ce peuple dont le retour le touche, +vers cet ami dont le zèle prudent et +infatigable l'emporte encore sur sa destinée; +mais un intérêt bien cher l'arrête..... +Bazine, Bazine si aimée, si digne de l'être, +captive et malheureuse, réclame aussi ses +soins et son bras.... Il la verra, il lui confiera +sa destinée; il connoît sa vertu, il sait +que la belle princesse n'exigera rien dont la +<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +gloire ait à se plaindre. En attendant l'heure +de se rendre au conseil de Bazin, Childéric +s'entretient avec ses braves; il leur parle de +Viomade, les interroge sur les forces que +peut opposer encore Egidius, sur la prochaine +arrivée de ses autres braves; il apprend +qu'ils sont aux environs d'Eisnach, à +une journée et demie d'Erfort. Instruit de +tout ce qui le touche, le roi se rend au conseil, +suivi d'Ulric et de ses fils, qu'il présenta +d'abord au monarque; il remercia le roi +dans les termes les plus nobles et les plus touchans, +de l'honorable hospitalité qu'il avoit +reçue dans ses états, jura de ne l'oublier jamais, +et lui annonça, ainsi qu'au conseil, le +retour de son peuple vers lui, son prochain +départ. Mes braves, dit-il, m'attendent à +Eisnach, et mon armée entière à Bar-sur-Aube. +Tandis qu'il parloit, Bazin, pâle et +les yeux étincelans de fureur, contenoit à +peine les mouvemens de rage qui le dévoroient; +mais, reprenant tout-à-coup un air +calme et ouvert, il témoigna au roi des Francs +une feinte satisfaction, le félicita, lui offrit +ses services, et dissimula; mais Théobard, +dont il évitoit en vain les regards, avoit lu +ses projets dans son désordre et dans ce calme +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +trompeur. C'étoit déjà l'heure du repas, et +Bazin affecta une grande gaîté, une grande +liberté d'esprit; Childéric y fut trompé, et +sans les malheurs de la princesse, il eût aimé +le monarque qui partageoit si franchement +son bonheur. Berthilie, assise à table près +d'Ulric, avoit pour lui ces soins aimables qui +flattent la vieillesse et lui rendent encore un +beau jour; elle remplissoit des meilleurs +vins la coupe souvent vidée du brave; il +sourioit à des soins dont il devinoit la cause; +un regard d'Eginard, la vive rougeur de +Berthilie, lui avoient appris en un moment +le secret de ces deux cœurs, prêts à s'épancher +dans le sien, et Ulric traitoit déjà en +fille chérie celle qui en secret le nommoit +son père. Valamir la trouvoit plus jolie que +toutes les autres dames, qui cependant s'occupoient +de lui; il le disoit à Eginard, à +Eginard, heureux des éloges que son frère +prodiguoit à son amie, et du consentement +qu'il lisoit dans le sourire de son père! Sa +joie, son bonheur ne sont même plus troublés. +Grislidis n'a pas été plus constante; +tandis qu'il se reprochoit ses larmes, elle +unissoit à jamais son sort au jeune Amblar. +Dans ce tems-là, on mouroit quelquefois +<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +d'amour; c'est bien ce qu'il y a de mieux à +faire; quelquefois pourtant on se consoloit, +même, et quoique rarement, on changeoit +aussi; voilà ce que l'on a peine à croire aujourd'hui: +on aime presque autant ce qui +n'est plus, que ce qui n'est pas encore; la +mémoire est reconnoissante, le désir embellit +tout, les yeux sont toujours mécontens +et sévères. Ah! soyons plus vrais, plus +sages, et nous serons plus heureux! Tout +n'est peut-être pas mieux qu'au bon vieux +tems si regretté, mais rien n'est plus mal, +et le présent dont nous jouissons vaut mieux +que le passé fini pour nous, et que cet avenir +imaginaire auquel nous n'atteindrons +peut-être jamais.</p> + +<p>Bazin, cédant à une impatience qu'il s'efforce +vainement de dissimuler, hâte la fin +du repas et sort de la salle; Théobard le suit +au bout de quelques momens; Eginard, +moins contraint, s'est rapproché de Berthilie; +l'infortunée en avoit besoin; elle sait, +hélas! qu'ils vont partir, et l'absence déchire +déjà ce cœur trop tendre; son amant +la rassure par mille projets enchanteurs, par +le serment d'aimer toujours, ce serment que +l'on trahit souvent, mais que l'on prononce +<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +de si bonne foi. Dès que l'on aime, on est +si loin de croire le changement possible! +Berthilie espère: peut-on dire ce que l'on +ne pense pas, exprimer si tendrement ce +que l'on ne sent point, changer d'amour? +L'heureuse inexpérience de Berthilie lui +épargne bien des maux, et son amant essuie +les pleurs qu'il a fait répandre.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE SEIZIÈME.</b></p> +<p><a name="Page_186" id="Page_186"></a></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE DIX-SEPTIÈME.</h2> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Childéric retrouve Bazine, il ne peut la délivrer sans +le secours d'Hirman. Leur entretien est interrompu +par l'arrivée de Berthilie; elle annonce que si Childéric +rentre dans le palais il y sera assassiné par +ordre du roi de Thuringe. Bazine exige qu'il parte +sur l'heure, qu'il laisse Eginard caché chez Taber, +époux d'Eusèbe. Childéric refuse de l'abandonner. +Bazine l'exige; ils se séparent. Berthilie revient chez +son père, à qui elle annonce que Childéric est sauvé. +Bazin, qui a ordonné l'assassinat de Childéric, est +blessé par ceux qu'il a apostés. Furieux, il ordonne +que la roche sombre soit entourée d'une garde nombreuse. +Il fait venir Théobard, qu'il menace, apprend +que Childéric est déjà réuni à ses braves, et se livre +à une fureur immodérée, qui augmente ses maux.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p> +<h3>LIVRE DIX-SEPTIÈME.</h3> + +<p class="p2">A peine les rayons argentés de l'astre des +nuits éclairoient-ils foiblement les cieux, +que Childéric, plein d'une amoureuse impatience, +voloit vers la roche sombre; +Eginard le devançoit, Ulric et Valamir suivoient +ses pas. Ils ont déjà franchi les bois, +déjà l'asile affreux qui renferme la belle et +illustre captive, offre aux yeux du roi sa +masse terrible et ses sauvages entours; Eginard +place son frère à l'entrée du bois, son +père au pied de la roche, pour prévenir en +cas de surprise, et conduisant son maître +du côté du torrent, il lui montre l'ouverture, +à laquelle un long voile voltige attaché. +Il veut monter le premier enseigner au +roi la pierre saillante, la pampre flexible; +Childéric, plus prompt, plus agile, plus +impatient, s'élance, gravit, parvient, saisit +le voile et aperçoit déjà Bazine. Quel moment! +et qui pourroit le peindre! Amour! +ah! je n'essaierai pas de te décrire; c'est au +cœur à deviner ce qu'il n'appartient qu'au +<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +cœur de sentir. Un entretien si tendre fut +suivi de détails plus importans; ce n'étoit +plus ce roi proscrit, cherchant un asile +et n'osant offrir à la beauté ses vœux téméraires; +c'est un monarque puissant, c'est +le maître d'une armée triomphante, qui +vient déposer, aux pieds de celle qu'il adore, +sa couronne éclatante, et l'appeler au rang +des reines. Bazine aimoit assez Childéric +pour le préférer au plus grand souverain du +monde, mais elle chérissoit sa gloire et partagea +vivement son bonheur. Cependant +cette gloire est sans éclat, ce bonheur sans +charme, si le roi ne délivre à l'instant même +celle pour qui seule il respire. Bazine l'interrompt, +l'instruit de tous les crimes du +roi de Thuringe, du meurtre d'Humfroi, +du serment de Théobard, des secours qu'elle +en attend, des volontés de son père, et du +devoir qui lui est imposé de ne rien entreprendre +sans consulter Hirman; lui seul peut +enseigner à ouvrir la caverne; et si Théobard +est absent ou retenu par son obéissance, +lui seul peut lui offrir un asile secret et inviolable, +jusqu'à l'instant où Childéric, vainqueur +des Romains et paisible possesseur de +son trône, pourra la recevoir en reine, en +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +épouse. Comment partir sans être rassuré +sur son sort, sans l'avoir délivrée des mains +d'un tyran, déjà souillé du meurtre d'un +frère, et à qui un crime de plus semble ne +devoir rien coûter? Childéric offre à la princesse +d'aller à l'instant même trouver Hirman, +et de revenir la délivrer. Ce projet les +occupoit tous deux, ils en discutoient les +moyens, tandis qu'Eginard, assis sur la +pointe du rocher, admiroit la nuit silencieuse, +dont le bruit seul du torrent troubloit +la paix mélancolique; le feuillage jaunissant +annonçoit déjà l'approche de l'hiver, +sa verdure variée, qu'éclairoit à demi +la lune tremblante, offroit un tableau touchant +qui remplissoit son ame d'une douce +tristesse. Tout-à-coup un cri de Valamir interrompt +sa rêverie, il a donné le signal +convenu, Ulric l'a répété, Eginard tire son +épée et s'élance; mais que devient-il, lorsqu'au +lieu de l'ennemi qu'il croit combattre, +il reçoit dans ses bras Berthilie échevelée, +palpitante.—Eh quoi! c'est vous, vous +que j'aime, qui, bravant la nuit et les dangers...—Oui, +oui, c'est Berthilie. Elle se +tait, respire un moment, et se rassure +en s'appuyant sur le cœur de son amant. +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> +Elle est venue seule, sans guide; elle a +bravé les craintes d'une imagination vive et +les terreurs, enfans des ténèbres; rien n'a +pu la retenir. Effrayée du bruit de ses pas +légers, du murmure des vents, du frémissement +du feuillage, de la branche qui touche +ses vêtemens, de son ombre, que projette +au loin les rayons d'un jour pâle et mourant, +elle a franchi ces bois inconnus, sans +s'égarer, sans se reposer même; elle a couru +sur ces cailloux qui ont déchiré ses pieds délicats; +elle arrive enfin, elle a senti palpiter +le cœur d'Eginard, tous ses maux sont oubliés. +Cependant, ce n'est pas lui qu'elle +cherche, c'est Childéric, c'est Bazine; un +intérêt pressant l'amène; lui seul a pu donner +à Berthilie tant de force et d'audace; les +momens sont chers, il faut qu'elle leur parle +à l'instant même. C'est alors qu'Eginard s'aperçoit +que la roche est escarpée, que le +danger est extrême et le chemin impraticable. +Il le montre d'une main à Berthilie, lui +enseigne par où il faut passer, lui recommande +la prudence, la soutient, et tremble +pour la première fois de sa vie; mais elle +est adroite et légère, ses petits pieds trouvent +<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +partout un appui, et le plus jeune rameau +la soutient; Eginard est éperdu, ils +sont au sommet de la roche, et il craint encore. +Childéric aperçoit alors Berthilie; ses +beaux cheveux, qui s'étoient détachés pendant +sa course rapide, flottoient en longs +anneaux sur ses épaules; son vêtement d'une +blancheur éclatante, sa taille souple et légère, +les doux rayons qui éclairoient son +charmant visage, son attitude pleine de grâce, +tout lui donne une forme aérienne et céleste; +on la prendroit pour la divinité protectrice +de ces lieux. Le roi s'y trompa un moment, +mais il la reconnut et la nomma. Bazine appela +impatiemment son amie. Douce et généreuse +amitié, vous manquiez encore au +bonheur de Bazine! à présent elle est heureuse, +et son ame s'enivre des célestes félicités. +Berthilie troubla à regret ces doux instans; +mais c'étoit un effort que l'amitié attendoit +d'elle. Grand roi! dit-elle, c'est pour +vous que je suis venue, c'est pour sauver +vos jours menacés; peu de momens nous +restent; écoutez-moi, et ne perdez pas un +des instans qui vous appartiennent encore. +Bazine, effrayée par ces mots, écouta avec +attention; Eginard, qui s'étoit accroché à +<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +une plante sauvage, soutenoit de l'autre +main sa chère Berthilie; Childéric, qui lui +avoit cédé le voile protecteur, étoit debout +près d'elle sur une saillie du rocher; Valamir +plus bas, servoit d'appui à son frère; Ulric, +au pied de la roche, étendoit ses bras vers +eux comme pour les y recevoir tous; et +Diane, du haut des airs, applaudissoit à ce +tableau touchant, qu'elle se plaisoit à éclairer +de sa lumière pâle et divine.</p> + +<p>Prince, dit Berthilie, en s'adressant à +Childéric, si vous eussiez eu plus de défiance, +si vous eussiez mieux connu Bazin, +vous vous fussiez sans peine aperçu du trouble +dont il étoit dévoré, depuis que vous +lui aviez annoncé votre retour au trône, et +une puissance dont il craignoit les entreprises: +mon père, plus habile à lire dans +son cœur, ne se laissa pas tromper à sa feinte +satisfaction; il suivit ses mouvemens, et ne +sut pas sans inquiétude qu'il avoit mandé +Vendorix, lâche complaisant de ses fureurs. +Cependant il étoit encore loin de prévoir les +excès où l'amour jaloux pouvoit précipiter +son roi; il n'apprit qu'avec une vive douleur +que Bazin, trahissant les droits de +l'hospitalité, ces droits sacrés à tous les hommes, +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> +avoit placé lui-même des muets dans +votre appartement, avec ordre de vous étouffer +durant votre sommeil. Théobard aimoit +trop la vertu pour ne pas s'opposer au crime; +il chérissoit trop la fille d'Humfroi pour +laisser immoler Childéric; il portoit encore +à Bazin trop d'attachement pour ne pas le +servir en lui épargnant la honte et le regret +d'un attentat si horrible; mais il ne savoit comment +vous prévenir; Vendorix ne le quittoit +point dès qu'il sortoit de son appartement, +et mon père voyoit que tous ses pas étoient +observés; il trembloit de n'avoir prévu qu'en +vain ce crime atroce; il étoit pâle, agité; +j'osai lui en demander la cause, il hésitoit à +me la confier. Cependant, espérant que moins +suspecte que lui, je pourrois peut-être davantage, +il se décida à m'ouvrir son cœur; je +frémis comme lui de votre danger, mais je +lui promis de vous sauver; il m'embrassa +tendrement. Ne craignez rien, lui dis-je, +ni pour Childéric, ni pour vous, ni pour +moi-même; mais permettez-moi de vous +quitter, les instans sont précieux; il y consentit. +Je volai à mon appartement; je savois +que vous deviez être à la roche sombre, +Eginard m'en avoit prévenue, m'en avoit indiqué +<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +la route. Pensant que vous deviez être +sans chevaux, sans armes, et forcée de partir +sans retourner au palais, je me suis chargée, +à la hâte, de mon or et de mes bijoux, +qui serviront à vous en procurer. Craignant +d'être arrêtée aux portes du palais, je me +suis élancée par une fenêtre qui donne sur +la terrasse, et courant hors des jardins, j'ai +suivi, sans m'arrêter, la route qui m'avoit +été indiquée. J'arrive, je vous trouve, profitez +des instans; demain, quand on s'apercevra +de votre départ, soyez loin de toute +atteinte; craignez tout d'un rival puissant +et irrité; échappé à ses muets, vous n'échapperiez +pas demain aux ordres qui vous attendroient +ailleurs. Berthilie se tut; Eginard, +qui la tenoit embrassée, la pressa avec transport; +elle entendit ce mouvement de la reconnoissance, +il ajouta un nouveau prix à +son zèle heureux. Bazine et Childéric sentirent +que remercier Berthilie étoit presqu'un +outrage; ils songèrent donc uniquement à +profiter de ses bienfaits; le roi persistoit +à parler à Hirman; la princesse exigea +qu'il s'en remît à elle seule de sa destinée, +et qu'il partît sur le champ pour la maison +de chasse de Bazin, dont Taber, époux d'Eusèbe, +<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> +étoit gouverneur; là, il se procureroit +sans peine des chevaux, et marchant +sans s'arrêter, il trouveroit la ville frontière, +avant que l'on pût se douter de son départ. +Mais, ajouta la princesse, laissez Eginard +chez Taber, il portera à Hirman les tablettes +que voici, ce sont celles de mon père. A +cette vue, le sage Druide se confiera sans peine +à lui, et Eginard m'instruira de ses volontés. +Je n'ai rien à craindre sous la garde de +Théobard, de Berthilie, protégée par Hirman, +servie par le fidèle Eginard; épargnez +à mon cœur des alarmes, et peut-être un +malheur éternel. Partez, prince: si vous m'aimez, +allez reprendre une couronne, +dont j'accepte avec joie le glorieux partage; +allez punir Egidius; montrez Childéric au peuple +impatient de sa présence; je saurai +vous rejoindre, l'amour vous promet Bazine. +Partez à l'heure même, voici les tablettes +d'Humfroi; j'en charge Eginard. Adieu, Berthilie, +chère et tendre amie, cours rassurer +ton père: adieu, vous que je me plais à nommer +roi des Francs et de Bazine. A ces mots, +la princesse, voulant forcer Childéric à un +prompt départ, quitta l'ouverture du roc, +et se retira dans le fond de la caverne. Childéric, +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +qui sent tout ce que ses volontés ont +de prévoyance et de sagesse, se détermine +à lui obéir; Eginard transporte Berthilie au +pied du rocher. Le roi ne pouvoit sans douleur +abandonner ce ténébreux séjour; mais +pressé par Berthilie et par ses braves, il +partit pour la maison de Taber, dont il connoissoit +bien la route; c'étoit là que Bazin +avoit été transporté lorsque, blessé à la +chasse, il avoit été secouru par Childéric. +Berthilie présenta au roi, et en rougissant, la +petite cassette qu'elle lui avoit apportée; il +la reçut de ses belles mains avec reconnoissance, +chargea Eginard de la ramener au +palais, lui dit adieu, leur recommanda Bazine, +et promit à Eginard de laisser à Taber +de plus amples instructions. Le roi, suivi +d'Ulric et de Valamir, prit le chemin de la +forêt; il marchoit rapidement, mais en silence; +la joie qu'il éprouvoit en songeant +à son heureux retour dans sa patrie, à son +cher Viomade, étoit empoisonnée par l'idée +désespérante de la captivité de celle qu'il +aimoit. Tous les dangers, tous les malheurs +s'offroient à son imagination, mille inquiétudes +l'agitoient; il arriva chez Taber, accablé +de regrets et plongé dans la tristesse; +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +il en fut distrait par la nécessité de songer +à son départ. A peine eut-il expliqué à Taber +ce qu'attendoit de son zèle la fille d'Humfroi, +à peine lui eut-il raconté ce qu'elle +souffroit dans la <i>roche sombre</i>, que Taber, +aidé de sa fille Elénire, servit au roi un repas +frugal: tandis qu'il étoit à table entre +Ulric et Valamir, les chevaux étoient préparés; +au bout de quelques momens, le +roi et les deux braves partirent; Elénire fut +chargée du soin de recevoir et de cacher Eginard. +Taber les conduisit, par des chemins +sûrs, à Eisnach; là, il les quitta, et revint +promptement rejoindre sa fille.</p> + +<p>Tandis que Childéric fuit à regret loin de +celle qu'il adore, Berthilie, le bras passé +dans celui d'Eginard, fait avec lui un plus +doux voyage. Ils ne se quitteront pas,... ils se +le répètent mille fois, et l'avenir ne leur +offre que projets charmans, flatteurs espoirs, +jours enchanteurs, amour, hyménée. Les +beaux cheveux de Berthilie enveloppent son +amant de leurs boucles légères et parfumées, +il les couvre de baisers, et Berthilie s'abandonne +sans défiance à son heureux guide. +Il soutient ses pas, la presse contre son cœur, +s'étonne et s'afflige en se voyant si près de +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +l'arrivée. Déjà! disoit sa douce amie, qui +a oublié la fatigue et la route: mais pensant +à son père, à l'inquiétude qu'il doit éprouver, +elle se reproche ce mouvement. Il faut +par prudence se séparer; déjà ils touchent +aux allées du jardin, ils se disent adieu, et +Eginard voit Berthilie fuir avec la légèreté +d'un oiseau; il aperçoit flotter sa robe à +travers les arbres; bientôt il cesse de la voir, +et regarde encore, mais n'apercevant plus +rien, il se hâte de revenir chez Taber. Ah! +se disoit-il en soupirant, je ne serai point +témoin du triomphe de mon roi; je n'entendrai +point ces cris d'alégresse.... Cette +pensée affligeoit Eginard; mais s'il délivroit +Bazine! s'il la conduisoit lui-même à son +maître! cet espoir lui rendoit sa gaieté; +il nommoit Berthilie, il retrouvoit son bonheur... +Il arriva ainsi près d'Elénire, qui lui +fit un accueil tel qu'il devoit l'espérer, lui +offrit des rafraîchissemens, l'instruisit du +départ du roi, et le fit conduire à la chambre +qui lui étoit destinée. Pendant ce tems +Berthilie, rentrée au palais par une porte +qui donnoit dans le jardin, et dont elle avoit +la clef, s'étoit glissée doucement jusqu'au +bord du lit de Théobard; il ne dormoit pas, +<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> +et reconnut sa fille chérie à ses pas légers. +Est-ce toi, ma bien-aimée, dit-il à voix basse? +Oui, mon père, répondit doucement Berthilie. +Alors elle s'approcha du lit, embrassa +son père, lui fit part de ses démarches, de +ses succès, de l'éloignement de Childéric. +Théobard remercia les dieux, applaudit à +l'heureuse témérité de Berthilie, l'engagea +à s'aller reposer, et à jouir sans trouble des +douceurs d'un long sommeil. Berthilie lui +obéit, et rien n'agita son cœur pendant le +reste de la nuit; tout sourioit à sa jeunesse; +la vie n'étoit pour elle que paix, amour, +vertu, espérance.</p> + +<p>Mais tandis qu'un si doux sommeil, que +des songes heureux reposent et dédommagent +la chaste fille de Théobard, il fuit la +couche dévorante du fratricide; Bazin se sent +brûler de mille feux, les furies secouent sur +lui leurs noirs flambeaux; il appelle la vengeance, +et Némésis est sourde à sa voix; les +crimes qu'il a commis l'effraient, ceux qu'il +médite ne le satisfont pas encore; tourmenté +par ses souvenirs, inquiet sur les ordres sinistres +qu'il a donnés, Bazin s'étonne de n'en pas +avoir encore appris l'exécution.... Les heures +s'écoulent et le jour renaît, personne ne s'approche +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +de lui... Childéric vivroit-il encore!.. +Malheur à celui qui eût osé le trahir!... Ses +soupçons le déchirent, il fuit ce lit sans repos, +et va s'assurer lui-même de sa victime; +à peine il entre dans l'appartement du jeune +roi, que les muets qui, depuis si long-tems +cachés, attendent Childéric, croient enfin +l'apercevoir, et se jettent tout-à-coup sur +Bazin qu'ils renversent; sa tête va frapper +contre un siége, ils sont prêts à l'immoler +à ses propres fureurs; mais le roi, qui tient +un poignard, le plonge dans le cœur d'un +des muets; son compagnon, effrayé de sa +méprise, fuit loin du courroux terrible de +son maître; et Bazin, baigné dans son sang +qui se mêle à celui du misérable exécuteur +de ses forfaits, s'évanouit de rage autant +que de douleur: on ignore dans le palais +ce fatal événement, aucun secours +n'est apporté, et Bazin, plusieurs heures +sans mouvement, revient à lui, ranimé par +la seule nature; il promène long-tems autour +de lui ses regards incertains et surpris; +bientôt sa terrible catastrophe se retrace à +sa pensée; là, inondé de sang, est étendu +ce muet qu'il a poignardé; le lit du prince +n'annonce pas qu'il s'y soit couché, et cependant +<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> +ses vêtemens, ses armes sont éparses +dans l'appartement: où seroit-il donc? peut-être +est-il encore tems de satisfaire sa haine? +Cet espoir ranime de nouveau Bazin, il essaie +de se relever; la blessure qu'il a reçue +à la tête, le sang qui n'a cessé de couler, +l'ont affoibli; il retombe, fait de nouveaux +efforts, et parvient à se tenir debout, mais +il peut à peine se soutenir, il est forcé de +s'asseoir. Cependant il craint d'être surpris, +il craint encore plus que Childéric ne lui +échappe; enfin, rappelant toute sa vigueur, +il sort de ce lieu fatal, et par une issue +secrète rentre dans son appartement; là, il +fait venir ses médecins qui pansent sa douloureuse +blessure; une fièvre ardente s'unit +encore à sa violence naturelle, il est contraint +de se coucher, mais il demande Vendorix. +Va, dit-il, placer une garde nombreuse +au pied de la roche sombre, remplis de +troupes le bois qui l'avoisine, et que l'on +donne la mort à tout ce qui oseroit en approcher; +que Théobard n'y entre plus seul, +tu m'en réponds sur ta tête... Vendorix sortit +pour obéir promptement, et Théobard parut. +Bazin jettoit sur lui des regards furieux; +mais la belle ame du vertueux chef du conseil +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +n'en est point émue; le calme de ses +traits étonne le roi, il l'admire malgré lui... +Où est donc Childéric? dit-il impétueusement. +Je venois vous annoncer, répondit +Théobard, qu'un courier qu'il envoie d'Eisnach +vous apporte la nouvelle qu'il est arrivé +heureusement dans cette ville; hier, m'a +dit le courrier, sur des avis secrets, le roi +crut devoir partir sans délai... Perfide! s'écria +Bazin, tu m'as trahi!... Que m'avez-vous +confié?.. Sors, malheureux!.. Il alloit obéir, +mais il fut rappelé par le monarque en fureur; +il le menace de mille morts, veut assembler +son armée, s'unir à Egidius, chasser +de nouveau Childéric de son royaume, +marcher à la roche sombre, y donner lui-même +la mort à la princesse infortunée; sa +fièvre redouble, son imagination s'égare, il +voit Humfroi, il entend ces mots, ces derniers +mots d'un frère: O mon cher Bazin! sauve-moi!... +et il tombe évanoui dans les bras de +Théobard, qui gémit sur ses maux et sur +ses crimes.</p> + +<p class="center font90"><b>FIN DU LIVRE DIX-SEPTIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p> + +<h2>CHILDÉRIC.</h2> + +<h2>LIVRE DIX-HUITIÈME.</h2> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span></p> + +<p class="center"><b>SOMMAIRE</b></p> + +<p class="center font90"><b>DU LIVRE DIX-HUITIÈME.</b></p> + +<p class="ni2">Arrivée du roi; transports de l'armée. Il retrouve Viomade, +remonte sur le pavois, combat Egidius, est +vainqueur, rentre dans toutes ses places, s'arrête à +Tournay. Inquiet du silence d'Eginard, il envoie +Valamir en Thuringe; il annonce à son retour que la +princesse est épouse du roi de Thuringe. Désespoir +de Childéric. Il se prépare à attaquer les Saxons. +On annonce des Bardes, ils chantent la gloire de +Childéric. Quels sont ces Bardes. Ravissement du +roi. Il reproche à Valamir de l'avoir trompé. Mais +Bazine lui confirme la nouvelle de son mariage avec +le roi de Thuringe; elle raconte ses aventures. Childéric +part avec son armée, il est vainqueur, Egidius +est tué. Le roi retrouve Egésippe, s'empare de Beauvais, +de Paris, revient plein de gloire dans Tournay, +y trouve Théobard, qui lui annonce que la reine est +libre. Théobard lui raconte les événemens qui ont +suivi le départ de la princesse. Bazine veut aussi le +bonheur de Berthilie et d'Elénire, fille d'Eusèbe. Les +trois mariages se célébrent le même jour dans le temple +d'Esus.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p> +<h3>LIVRE DIX-HUITIÈME.</h3> + +<p class="p2">Taber n'avoit quitté le roi des Francs qu'au +moment où il alloit rejoindre Mainfroi, Arthaut, +Recimer et Amblar, suivis eux-mêmes +de plusieurs guerriers; la joie que +ressentirent ces braves à l'aspect de leur +maître, ne pouvoit se comparer qu'à celle du +prince en retrouvant des sujets dévoués et +fidèles. Ils renouvelèrent au roi des sermens +gravés dans leurs cœurs, et Childéric les +assura à son tour d'une amitié constante et +méritée; mais empressé de retrouver Viomade, +le roi ne voulut point s'arrêter, et +son cœur tressaillit de joie en revoyant sa +patrie, ces riches plaines, ce beau royaume +conquis par ses pères. Ce fut en 463 que +Childéric rentra en France; il avoit alors +vingt-cinq ans, étoit le plus bel homme de +son siècle, et avoit acquis en peu d'années +une connoissance du cœur humain que les +rois, nés sur le trône et entourés de ses prestiges, +ne peuvent jamais posséder. Ses revers +avoient élevé son ame au-dessus du malheur +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +et de la fortune; il savoit sentir l'amitié +dont il connoissoit tout le prix, et à qui il +devoit son trône.... Il se connoissoit lui-même, +étude si utile et faite si rarement +par ceux que l'on trompe sans cesse, soit +pour leur plaire, soit pour les égarer. Childéric +avoit à effacer de grandes fautes, mais +il lui restoit de grands moyens, et de nombreuses +années; l'amour qui avoit séduit sa +jeunesse, alloit lui-même s'entendre avec +la vertu et la gloire; aucune tache ne devoit +plus nuire à cet ensemble heureux de grandeur, +de courage, de beauté, de bienfaisance +et de sagesse. Childéric avoit déjà +passé Strasbourg, il quittoit Saint-Dizier, et +s'avançoit vers le terme de son voyage; déjà +il apercevoit la haute montagne au pied de +laquelle est bâtie cette petite ville fameuse +par les ravages d'Attila, plus fameuse encore +par son attachement pour son prince, et +par la gloire de l'avoir reconnu la première; +Childéric, impatient d'embrasser son cher +Viomade, pressoit son coursier, qui, secondant +les vœux de son maître, s'élançoit +avec la rapidité des vents; le soleil couchant +faisoit briller au loin les armes étincelantes; +une joie délicieuse remplissoit l'ame sensible +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +du roi; la poussière qui s'élevoit dans la +plaine lui annonçoit un groupe de cavaliers +volant rapidement à sa rencontre; son +cœur devine Viomade avant que ses yeux +puissent le reconnoître, et en peu d'instans, +ils sont dans les bras l'un de l'autre. L'armée +entière s'approche en désordre et à pas +précipités, chacun veut voir le roi, on l'entoure, +on le presse, on tombe à ses pieds; +plus de rangs, plus de chefs, plus de soldats, +l'amour a tout confondu.... Childéric étend +ses bras vers eux, leur montre son cœur; il +ne peut parler, et laisse sans honte couler +ces larmes de reconnoissance, qui honorent +le peuple qui les obtient, et le roi qui sait +les répandre. Au milieu de ce trouble sublime, +une couronne, un sceptre sont apportés; +c'est Viomade qui a l'honneur de +les présenter lui-même: Childéric, ôtant son +casque avec cet air noble et plein de charme +qui le distingue, lui dit: Je la tiens de toi, +Viomade; et il posa la couronne sur sa tête. +Le sceptre étoit ce même javelot, sceptre +du grand Pharamond, et teint du sang de +Gelimer.... Childéric le reçut avec attendrissement, +et donna un regret à son ami, +un soupir à Talaïs. Le pavois fut apporté; +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +Childéric y monta; c'étoit à qui auroit +l'honneur de le porter: ce fut ainsi élevé, +et au milieu de ses braves et de son armée, +que Childéric entra dans la ville; elle étoit +jonchée de fleurs, toutes les femmes en +étoient couronnées; les cris mille fois répétés +de vive le roi! remplissoient les airs, +une musique guerrière achevoit de remuer +les ames, les Bardes chantoient à leur tour, +des feux étoient allumés, des festins partout +étoient préparés. Childéric se disoit +tout bas: O Bazine! c'est ainsi qu'il vous aimeront!... +La nuit fut aussi belle que le +jour avoit été éclatant; on oublioit la fatigue, +on renonçoit au sommeil, et l'aurore +aperçut encore les derniers jeux de cette +fête mémorable.</p> + +<p>Elle est enfin terminée, et le roi reste seul +avec son ami; ce moment fut aussi doux +pour son cœur que celui de son triomphe, +ils avoient l'un et l'autre bien des choses à +se dire; à peine Childéric donna-t-il quelques +heures au repos. Mais il apprend qu'Egidius +marche contre lui vers la Champagne: +il ne faut pas lui donner la gloire d'attaquer, +marchons à sa rencontre, dit Childéric, +assemblons le conseil, tel qu'il étoit +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +composé à mon départ, pressons-nous, et +partons. Les ordres sont donnés, et tandis +qu'ils s'exécutent, le roi nomme Bazine à +son ami, lui parle de ses vertus, de sa beauté, +de ses malheurs, du lieu horrible où il l'a +laissée captive, et d'Eginard qui veille à ce +précieux trésor. Interrompu par l'arrivée +du conseil, le roi lui expose la nécessité de +marcher à l'instant même contre Egidius; +c'étoit l'avis de tous, ce fut celui de l'armée; +les anciens grades furent rendus à ceux +qui les avoient possédés et mérités, et les +Francs poussèrent des cris de joie en marchant +contre les Romains, et en voyant le +roi à leur tête. Egidius, de son côté, pressoit +sa marche. Les deux armées se rencontrèrent +entre Langres et Troyes, et la victoire +ne fut ni lente ni douteuse. Les Francs, +vainqueurs, poursuivirent l'ennemi qui +fuyoit devant eux; Childéric suspendit le +carnage, s'assura de Langres, de Metz, de +Verdun, de Vilita ancien, de Cambrai, et +s'arrêta à Tournay, sa capitale: ce fut là qu'il +retrouva de nouveaux témoignages de l'amour +et du zèle de ses sujets depuis long-tems +séparés de lui; ce fut là que de nouvelles +fêtes lui répétèrent qu'il étoit aimé, et que +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +les troupes triomphantes lui firent l'hommage +de leur gloire. Le roi, au milieu de son +peuple, jouissoit de cette satisfaction délirante +que donne une vive sensibilité; il ne +cessoit de regarder autour de lui, et chaque +regard lui offroit un sujet fidèle. Oppressé +par son bonheur, accablé des torrens d'amour +et de joie qui inondoient son cœur, +il doute si ses forces pourront suffire à une +félicité plus qu'humaine; mais Bazine ne la +partage pas!... Cette idée donne le change à +ses transports, et vient la calmer. Childéric +n'oublioit point ce qu'il devoit aux dieux +et à Diticas; en s'arrêtant à Tournay il +s'étoit promis de célébrer sa reconnoissance +par un pompeux sacrifice; il fut ordonné, +et jamais encore on en avoit offert de plus +grand, de plus solennel; l'armée entière y +assista, le roi y donna des marques d'une +piété profonde; il témoigna au grand prêtre +une vénération, un respect mêlé de reconnoissance; +Diticas lui adressa un discours +flatteur, félicita le peuple et l'armée, +invoqua pour elle la protection divine, l'en +assura: il se retira dans son temple, emportant +dans son cœur un attachement plus +vif encore pour un roi qui se montroit à +<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> +tous les yeux paré de tant de vertus nouvelles. +Childéric, en mémoire des bienfaits +des dieux, ordonna que l'on bâtît un temple +dans la ville même; il fait encore de nos +jours partie de la cathédrale de Tournay; sa +nef est entièrement ancienne, et présente au +souvenir un monument de la reconnoissance +de ce grand roi. D'autres soins l'appeloient +encore; il avoit espéré en vain recevoir +des nouvelles d'Eginard; inquiet, désolé +de son silence, il fit partir secrètement +Valamir; et sachant que les Romains se +rassembloient à Cologne, il marcha contre +eux, les défit, s'empara de la ville, prit également +Trèves, et forcé par la mauvaise +saison à mettre bas les armes, il rentra dans +Tournay, où il ne trouva point encore Valamir +de retour. Childéric donna au bonheur +de son peuple un tems qu'il ne pouvoit +consacrer à sa gloire; il diminua les +impôts, réforma plusieurs abus, récompensa +les guerriers, augmenta le nombre de +ses braves, créa ces lois sages et répressives, +dont le citoyen paisible n'a rien à craindre, +et qui contiennent le méchant; écouta les +plaintes du malheureux, de l'innocent, fut +toujours juste, et quelquefois clément; enfin +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +il fit aimer son empire autant qu'il avoit +fait respecter ses armes.</p> + +<p>De ce peuple heureux, Childéric étoit le +roi, le père, l'amour et le modèle; mais lui +seul gémissoit en secret; il versoit le bonheur +sur les autres, l'inquiétude, la douleur +le déchiroient. Valamir ne revenoit +point; l'hiver s'écouloit dans cette mortelle +attente, Childéric ne savoit plus la supporter; +Viomade ne pouvoit concevoir le silence +d'Eginard, la longue absence de Valamir; il +craignoit qu'ils ne fussent arrêtés, et on +alloit envoyer un nouvel émissaire, lorsqu'enfin +Valamir parut; le roi lui témoigna +son étonnement sur le tems qu'avoit duré +son voyage. Mon frère étoit mourant, lui +dit-il; je n'ai pu le quitter, qu'assuré de sa +vie; d'ailleurs je ne savois rien sur le sort de +la princesse.... Eh bien! qu'avez-vous appris? +répondit impatiemment Childéric.—Qu'elle +est épouse de Bazin, et qu'elle règne +sur la Thuringe.—Ciel! que dites-vous?—La +vérité, et si vous daignez m'écouter, je +vous rendrai compte de tous les événemens +qui se sont passés depuis votre départ.—J'écoute, +reprit le roi avec la plus vive émotion; +parlez, Valamir. +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span></p> + +<p>Le roi de Thuringe, blessé par les muets +qu'il avoit appostés dans votre appartement +avec ordre de vous assassiner, +donna les ordres les plus sévères contre la +princesse, soupçonna Théobard, et se livra +à une fureur insensée qui pensa lui coûter +la vie. Vendorix, à qui il avoit confié la +garde de la roche sombre, plaça des troupes +dans le bois et au pied de la caverne; on ne +pouvoit plus en approcher que du côté du +torrent, et il falloit alors le traverser, ce qui +étoit dangereux et pénible, surtout dans la +saison qui grossissoit déjà ses eaux. Pendant +que ces précautions se prenoient avec précipitation, +Eginard s'étoit rendu dans la +forêt de Thuringe, au temple du grand-prêtre +Hirman, s'en étoit fait reconnoître à +l'aide de Taber et des tablettes d'Humfroi; +et le vénérable Druide, touché des malheurs +de celle qu'il avoit promis de secourir, prit +les précautions nécessaires pour pénétrer +dans la caverne, et partit suivi d'Eginard, +de deux Druides et de Taber; mais en approchant, +ils aperçurent des tentes et des +armes; ils s'arrêtèrent, et, découvrant un +nombre considérable de soldats, ils furent +forcés de renoncer à leur projet: traverser +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +le torrent étoit une entreprise au-dessus des +forces et du grand âge d'Hirman; d'ailleurs +l'entrée de la caverne étoit du côté des gardes, +et c'étoit s'exposer sans aucun avantage; +leur douleur fut grande, mais il fallut +céder pour le moment; chacun cependant +emportoit dans son cœur le désir et l'espérance +de vous servir. Eginard, inconsolable +de son mauvais succès, passa une nuit +cruelle, le lendemain il ne fut pas plus heureux; +quoiqu'il vit Berthilie, le plaisir de se +retrouver étoit détruit par le souvenir des +dangers dont la princesse étoit entourée. +Eginard ne peut y résister, et, dût-il y perdre +la vie, il voulut voir Bazine: cependant +il cacha son projet, dans la crainte d'effrayer +le cœur déjà si triste de la sensible +Berthilie, et à peine le jour étoit-il près de +finir, qu'il étoit déjà de l'autre côté du torrent, +et cherchoit la place la moins dangereuse; +appuyé sur son épée, il parvint, non +sans peine, à le traverser, et gravit le rocher +du côté de l'ouverture, évitant de se laisser +voir, et se tenant toujours caché derrière la +roche; il faisoit nuit, les captives ne l'attendoient +pas, elles étoient dans le fond de +la caverne; appeler étoit une imprudence; +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +il attendit quelques instans sans savoir quel +parti prendre; bientôt il redescendit, ramassa +plusieurs cailloux, gravit de nouveau +et fit couler ces cailloux le long du roc +en-dedans et par son ouverture; les captives +les entendirent, et se préparoient à +s'approcher, lorsqu'un grand bruit effraya +mon frère, et arrêta les préparatifs que faisoit +Eusèbe: un moment après, la trappe +s'ouvrit avec fracas, retomba de même, +et Eginard vit entrer, à la lueur de plusieurs +flambeaux, Théobard que suivoit +Vendorix; à la vue de cet odieux capitaine, +mon frère trembla pour la princesse et pour +Théobard. Ils remirent d'abord à Eusèbe des +provisions, des vêtemens, des tapis, car la +caverne devenoit humide et froide. Eginard +écoutoit, mais les paroles se perdoient dans +le rocher; il distinguoit seulement le son des +voix, et les accens si doux de celle de Bazine +frappoient davantage quand ils succédoient +aux accens durs et effrayans de Vendorix. +La nuit étoit avancée; Eginard, craignant +d'être découvert, se retira, redescendit +quelques pas, traversa de nouveau le torrent, +et revint chez Taber; quoiqu'il n'eût pas entièrement +réussi, il étoit moins malheureux, +<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> +le torrent n'étoit plus pour lui un obstacle +insurmontable; avec des efforts et de la prudence, +il pouvoit parler à la princesse, recevoir +ses ordres, et lui faire passer des nouvelles, +vous en donner à vous-même; c'étoit +beaucoup. Après s'être reposé un jour, il +résolut de revoir Berthilie, de lui apprendre +son heureuse entreprise, et de savoir d'elle +ce dont il falloit qu'il instruisît la princesse; +il la trouva accablée de douleur; Eusèbe +étoit malade, et la princesse, alarmée pour +sa chère nourrice, avoit paru à Théobard +pâle et souffrante elle-même; l'air de la caverne +devenoit mal-sain; le peu d'exercice, +l'humidité, la longue captivité qu'éprouvoient +les prisonnières, sembloient altérer +également leur santé; Eusèbe surtout +éprouvoit les symptômes d'une destruction +prochaine, et Bazine désolée ne savoit +comment la secourir. Eginard fit part +à Berthilie du chemin dangereux qu'il avoit +parcouru, se promit de retourner porter +des consolations aux infortunées, et de +consulter Hirman avant de rien entreprendre. +Berthilie fut de cet avis, et lui apprit +encore que son père n'alloit plus seul à la +roche, que Bazin se proposoit de faire +<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +mourir la princesse, si vous veniez la demander +à main-armée. Berthilie écrivit +à Bazine une longue lettre qu'Eginard devoit +passer par l'ouverture, en cas qu'il ne +pût lui parler, et elle la lui remit en le conjurant +d'user de prudence; ils se séparèrent, +mon frère regagna sa retraite avant +le jour. Le lendemain il fut au temple, +et dépeignit à Hirman l'état affreux de la +malheureuse fille d'Humfroi, la sévérité, +les menaces de Bazin, la maladie d'Eusèbe, +l'impossibilité dans laquelle se trouvoit Théobard +de rien entreprendre.... Hirman l'écouta, +et réfléchit.... Consultons les dieux, +dit-il; le moment est terrible, je n'ose prononcer +sur ce qu'il faut faire encore, la circonstance +doit peut-être l'emporter.... A ces +mots, Hirman sortit, et laissa Eginard dans +l'attente. Il le demanda au bout de quelques +heures, et le conduisit derrière un superbe +autel qui portoit trois statues de marbre; +là, il vit un tombeau et les apprêts d'un sacrifice. +Ici repose Humfroi, s'écria le Druide +en versant des pleurs...; ici repose le meilleur +des rois; invoquons son ombre, et +qu'elle nous éclaire sur la destinée de Bazine! +Puisse sa volonté se manifester à mon cœur, +<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +et sa grande ame m'inspirer pendant le sacrifice! +Hirman, les bras étendus vers la +tombe, debout et les cheveux épars, sembloit +pénétré d'un mouvement divin. Après +la cérémonie, il fit conduire Eginard dans +une chambre écartée; plusieurs heures s'écoulèrent +avant que personne ne vînt le +trouver: Hirman le fit servir avec soin, mais +seul, et vers le soir il le demanda. Voilà, lui +dit-il, les tablettes d'Humfroi; j'ai écrit au +bas des caractères même du roi les conseils +que je donne à regret, mais les seuls qui +puissent sauver la princesse; voici, ajouta-t-il, +une liqueur qui conservera la vie à +Eusèbe; j'y joins une chaîne d'or que vous +pourrez aisément attacher au fer qui traverse +l'ouverture de la roche; vous aurez +soin de suspendre à l'autre extrémité ce coffret, +dans lequel vous placerez le vase et les +tablettes: il fit ensuite observer à Eginard +qu'il étoit tombé beaucoup de pluie, et que +le torrent seroit extrêmement grossi, l'engagea +à se munir d'une forte lance qu'il lui +présenta, et sur laquelle il pouvoit s'appuyer +sans crainte; lui indiqua plusieurs moyens +d'échapper aux flots irrités, applaudit à son +courage, et lui promit d'invoquer les dieux +<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +pendant son voyage pénible. Eginard marchoit +avec intrépidité; la lune n'éclairoit +plus notre hémisphère, et mon frère remercioit +les cieux des ténèbres épaisses +dont ils couvroient son entreprise. Arrivé +au bord du torrent, il est étonné de ses progrès, +de son fracas terrible, de sa fureur. +O nayades! dit-il, appaisez-vous; ce n'est +point un méchant, un coupable, qui va se +livrer à vos ondes!... O Berthilie! tendre +Berthilie!... Il hésite... O mon roi! dit-il... +et il se précipite dans les flots.... Cependant, +aussi prudent que courageux, il oppose +à l'onde qui l'entraîne force et adresse, +résiste, combat, triomphe, et saisit déjà les +branches du buisson qui croît au pied du +rocher, et que battent les eaux du torrent; +mon frère, dont les vêtemens étoient pleins +d'eau et les membres refroidis, eut plus de +peine à monter sur la roche qu'il ne l'avoit +cru d'abord; plusieurs fois ses forces l'abandonnèrent; +cependant il eut assez de +courage pour se soutenir jusqu'au but de +son entreprise. La nuit étoit fort avancée, +les captives étoient endormies, les tapis rendoient +inutiles tous moyens de se faire entendre; +mon frère se contenta d'accrocher +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +la chaîne au barreau de fer, et de descendre +à l'autre bout les tablettes d'Hirman, auxquelles +il avoit joint celles de Berthilie, et le +vase qui renfermoit la liqueur précieuse; il +attendit quelque tems; mais ne voyant aucun +mouvement dans la caverne, se sentant +glacé sous ses vêtemens humides, craignant +de manquer de force pour regagner l'autre +bord, il redescendit de la roche, et traversa de +nouveau l'onde en furie; déjà fatigué, moins +prudent peut-être, parce qu'il ne songeoit +plus qu'à lui, il lutta long-tems, et plusieurs +fois il fut renversé, entraîné même; +une plante, une pierre élevée, les dieux +protecteurs qui n'abandonnent pas l'être +vertueux qui se confie à leur puissance, le +soutinrent contre tant d'obstacles, et il regagna +l'autre bord; mais le froid de la nuit +l'avoit pénétré, il avoit encore une longue +route à faire, et il se sentoit foible et souffrant; +cherchant à ranimer ses forces, il se +hâta, et arriva chez Taber au lever du jour. +Sa longue absence avoit jeté l'alarme dans +toute la maison, un grand feu étoit allumé, +un repas l'attendoit; il but promptement une +liqueur qui le ranima, changea de vêtemens, +se mit à table, et fit à Taber le récit exact de +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +tout ce qu'il avoit éprouvé, entrepris, exécuté; +tout-à-coup il devint d'une pâleur +mortelle, sa tête se troubla, il croyoit être +encore au milieu du torrent, et il tomba évanoui. +Taber le fit promptement mettre au lit, +lui prodigua tous les secours; il revint à lui, +mais avec un frisson violent, une fièvre délirante, +une agitation terrible. Taber effrayé +envoya consulter Hirman qui vint lui-même, +répondit des jours de mon frère, mais prédit +que sa maladie seroit longue; il ordonna +tout ce qu'il falloit faire, resta un jour entier +près du malade, et repartit, en assurant +de nouveau que la maladie étoit sans +danger; cet espoir rassura Taber. J'arrivai +quelques jours après; mon frère ne me reconnut +point, j'étois désespéré, et, malgré +les promesses d'Hirman, je tremblois pour +les jours d'Eginard: occupé de lui seul, lui +donnant tous mes soins, je ne savois à quoi +attribuer son accablement; mais Taber me +raconta fidèlement tout ce que je viens de +vous dire; je crus devoir en instruire Théobard. +Taber s'en chargea; il envoya Elénire, +qui, sous prétexte de porter à Berthilie des +oiseaux fort rares et qu'elle avoit élevés, sut +pénétrer jusqu'à elle. Au récit des dangers +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +qu'avoient couru mon frère, Berthilie, troublée, +fit appeler son père qui ne s'affligea +pas moins qu'elle, et feignant de chasser, +ainsi que Berthilie, ils vinrent l'un +et l'autre, dès le lendemain, à la maison de +Taber. Je ne pus voir sans attendrissement +la pâleur extrême de cette jeune et charmante +fille; mais, par un effet singulier du +hasard ou de la beauté, à peine se fût-elle +approchée de mon frère, à peine l'eût-il regardée, +à peine lui eût-elle parlé, que, sortant +comme d'un long sommeil, il reconnut +tous ceux dont il étoit entouré; il sembloit +qu'il attendît Berthilie pour se réveiller; il +m'embrassa avec tendresse, s'étonna, eut de +la peine à comprendre comment nous nous +trouvions tous auprès lui; sa tête, encore +foible, s'égara quelquefois; il vous nommoit, +nous défendoit de vous laisser passer le torrent; +son cœur étoit toujours le même, son +imagination seule erroit encore. Théobard, +dont on surveilloit toutes les actions, fut +obligé de se retirer. Eginard s'endormit profondément, +et le lendemain il nous parut +beaucoup mieux. Théobard m'avoit donné +des nouvelles de la princesse; il la voyoit +<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +toujours, mais jamais seul; rien ne sembloit +adoucir sa position, rien ne l'agravoit. Je +n'avois à vous annoncer rien d'important; +je crus devoir attendre encore, et emporter +au moins la satisfaction de laisser mon frère +rétabli. Théobard et Berthilie revinrent le +voir; il étoit levé, encore pâle et foible, +mais il ne ressentoit aucune douleur. Nous +parlions sans cesse de vous, de la princesse, +de sa captivité, lorsqu'un soir Taber me fit +signe de le suivre; son agitation m'alarma; +je sortis après lui: Qu'est-il arrivé? lui +dis-je... D'étranges événemens, reprit-il; +gardons-nous qu'ils parviennent encore jusqu'à +votre frère; la princesse a cédé à la barbare +persécution du roi, elle accepte sa +main, le jour de l'hymen est fixé; elle vient +d'être conduite au palais de Bazin dans toute +la pompe des reines. J'avois peine à en croire +Taber, mais Elénire avoit reçu l'ordre de se +rendre auprès de sa mère. Je voulus cependant +m'assurer moi-même de ces nouvelles, +et je courus à la ville; par-tout l'alégresse +publique me confirma des événemens nouveaux; +je vis les pompeux apprêts des fêtes: +les temples s'ouvroient, l'encens fumoit, on +<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> +ornoit de fleurs les flambeaux d'hymenée. +J'ai fui ces lieux qui ne m'offroient qu'un +spectacle déchirant pour mon cœur, et, prenant +congé de mon frère, je suis parti pour +vous annoncer qu'un lien éternel vous enlève +à jamais Bazine.</p> + +<p>Childéric, immobile et accablé, croyoit +à peine ce qu'il venoit d'entendre; sa raison, +son cœur se refusoient à une conviction trop +cruelle; il lui sembloit qu'un horrible songe +troubloit ses esprits, il cherchoit à l'écarter; +mais plus il s'appesantissoit sur sa pensée, +plus il sentoit la vérité terrible pénétrer +et déchirer son cœur.... Ah! Bazine, que +sont devenus votre amour, votre constance, +et cette douce fermeté qui faisoit tout mon +espoir?.... Mais Hirman avoit parlé, elle +avoit respecté en lui et les dieux et son +père.... Cette idée porte quelque douceur à +l'ame du roi; il respecte jusqu'à l'infidélité +de son amante; il n'est pas tout-à-fait +malheureux, puisqu'en perdant ce qu'il +aime, le plaisir d'aimer lui reste encore.</p> + +<p>Le printems couronné de verdure, suivi +de Flore et des zéphirs, descendoit lentement +vers la terre; la nature, à son aspect, +oublioit les maux d'un long hiver, et déjà, +<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +parée de fleurs, sourioit au dieu qu'elle adore; +les oiseaux, sortis des antres secrets où les +frimas les tenoient renfermés, déployoient +leurs ailes légères, essayoient leur doux +ramage, et chantoient leurs prochaines +amours; Mars, s'arrachant des bras de Vénus, +reprenoit son casque et sa brillante armure; +les grâces effrayées se cachoient dans le sein de +la déesse de Cythère, dont l'amour essuyoit +les larmes, et Mars appeloit aux combats les +amans, les vieux guerriers.... Les Francs, ses +plus chers favoris, répondoient par des cris +de joie au signal du dieu; c'est contre les +Saxons qui se sont alliés aux Romains qu'ils +vont marcher; c'est Angers et les villes de +dessus la Loire qu'ils vont attaquer; le jour +du départ est déjà choisi. Childéric, occupé +de ce grand projet, le méditoit profondément +avec Viomade et Ulric, lorsqu'on vint +lui annoncer plusieurs Bardes chantant sa +gloire: en effet, une troupe de chanteurs +s'avancèrent; ils tenoient des lyres dont ils +s'accompagnoient; mais à peine Childéric +a-t-il entendu ces mots:</p> + +<p class="center">Chantons ce roi jeune et vaillant, +La gloire et l'honneur de la France,</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +qu'il a déjà reconnu celle qu'il étoit si loin +d'espérer..... Un cri de joie lui échappe.... +Dieux puissans! s'écrie-t-il, est-ce bien +elle!... Et tombant aux genoux de la princesse, +il ne cessoit de répéter: Vous, Bazine! +vous, dans ces lieux! Moi-même, répondit-elle +en se dégageant de la chevelure +noire et du voile qui la déguisent; je suis venue +vers vous, parce que je vous en crois le +plus digne; s'il étoit dans l'univers un plus +grand roi, j'eusse traversé les mers pour +aller le joindre! Childéric a reconnu la charmante +Berthilie et Eusèbe; la princesse lui +nomme Elénire; il s'avance vers Taber; Eginard +est dans les bras d'Ulric. Childéric alloit +à son tour nommer Viomade, mais le +cœur de Bazine l'avoit deviné... O mon père! +lui dit-elle, en lui tendant la main... Ce nom +si doux et si tendre transporta de bonheur +celui qui l'avoit si bien mérité. Au bout de +quelques momens, la princesse demanda +au roi la permission de se retirer avec ses +compagnes pour quitter leurs vêtemens, et +prendre un costume plus convenable. Elles +furent conduites dans les plus riches appartemens, +et Eginard reçut à son tour les témoignages +de tendresse que lui devoit son +<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> +roi. Impatient d'aller embrasser son frère +Valamir, il sortit avec son père; et Childéric, +resté seul avec Viomade, ne se lassoit +point d'admirer son bonheur, ce bonheur +qu'il étoit si loin d'espérer. Mais pourquoi +Valamir l'a-t-il si cruellement trompé?.... +La beauté de Bazine enchantoit Viomade, +parce qu'elle annonçoit une ame, parce +qu'elle étoit plus belle de l'expression de ses +traits que de leur régularité; sa voix portoit +au cœur ses moindres paroles; son sourire +étoit celui de l'innocence, il étoit encore +celui de la bonté; Bazine étoit enfin +l'épouse que Viomade souhaitoit à son roi, +et la reine qu'il désiroit à la France.</p> + +<p>Les voyageuses reparurent, elles n'étoient +point parées et en étoient plus belles; les +cheveux argentés de Bazine flottoient à demi-relevés +par un rang de perles; ceux de Berthilie, +tressés autour de sa tête, étoient renoués +sur son front; Elénire, aux regards mélancoliques, +à la démarche négligée et voluptueuse, +portoit un voile transparent qui ajoutoit encore +à sa beauté touchante. Valamir ne put +la voir sans désirer de lui plaire, et Elénire, +pour la première fois, entendit avec plaisir +dire qu'elle étoit belle. Un festin étoit préparé, +<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +les voyageurs en avoient besoin; +Eginard, encore foible, n'avoit plus ses +fraîches couleurs; Berthilie croyoit l'en +aimer davantage. On se mit à table; chacun +se plaça suivant son cœur; Childéric cependant +voulut que son cher Viomade fût +près de Bazine, et qu'Ulric fût placé près +de lui; Berthilie, qui n'a point oublié +l'aimable repas qu'elle a fait en Thuringe, +s'assied en riant près d'Ulric; Taber et Eusèbe +étoient vis-à vis de leur chère élève, +Elénire près de sa mère, et Valamir près +d'Elénire. Ce repas fut gai, fut long; jamais, +peut-être, autant de cœurs parfaitement heureux +ne s'étoient trouvés réunis. Childéric +demanda à Berthilie si elle n'avoit pas quelque +inquiétude sur la cassette qu'elle lui +avoit remise. Vraiment oui, lui répondit-elle, +et je suis venue exprès la chercher.—Et +si je l'ai perdue?—Eh bien! comme +j'aime passionnément les fleurs, vous m'en +donnerez un gros bouquet, et je vous tiendrai +quitte.—C'est un bon marché que je +ferai là, dit le roi, et je l'accepte; mais il faut +encore me rendre un service.—Volontiers, +reprit Berthilie.—Il faut annoncer à Eginard +que je le nomme capitaine de mes gardes, +<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +et à Valamir, que je l'admets au rang des +braves.... Berthilie rougit d'abord; puis, prenant +son parti avec grâce, elle se leva, et alla +annoncer gravement à chacun des deux frères +la bonté du roi. A votre tour, dit-il à Eginard +et à Valamir, offrez cette boîte à Berthilie. +Elle renfermoit une parure superbe: +tandis qu'elle l'examinoit, Childéric s'adressant +à Valamir, lui dit avec bonté: Je +devrois vous en vouloir, vous m'avez causé +de grands tourmens, et j'ignore encore qui +a pu vous abuser au point de vous persuader +que la princesse étoit unie au roi de Thuringe.... +Il ne s'est point trompé, interrompit +la princesse, il ne vous a pas trompé +vous-même! vous voyez en moi l'épouse de +Bazin, la reine de Thuringe!.. Grands dieux! +s'écria Childéric, vous, vous, l'épouse de +Bazin!—Oui, moi-même; mais ne vous +troublez pas, et écoutez-moi sans inquiétude.</p> + +<p>Vous savez ce que j'ai souffert, et à quel +excès de rigueur fut portée ma captivité, les +maux qu'éprouvoient ma chère Eusèbe, +l'ignorance dans laquelle je vivois sur votre +destinée, l'abandon forcé de mes amis, et l'impossibilité +où se trouvoit Théobard d'obéir à +<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +son cœur et à son zèle.... J'avais du courage +contre ce qui n'accabloit que moi, j'en +manquai pour les douleurs de ma bonne +nourrice, et pour la première fois, je versai +des larmes. Cependant, je fus surprise +agréablement un matin en apercevant accroché +à l'ouverture de la roche un coffret +richement orné; il renfermoit une liqueur +destinée à Eusèbe, dont Hirman assuroit +l'effet; je la lui présentai à l'instant même, +et je retirai ensuite les tablettes. Je les +reconnus toutes deux, et j'ouvris d'abord +celles de Berthilie. J'espérois, prince, +qu'elle me parleroit de vous; en effet, elle +m'annonçoit votre arrivée en France, sans +entrer cependant dans aucun détail; elle +m'instruisoit qu'une garde nombreuse entouroit +la roche, que l'on ne pouvoit en approcher +qu'en traversant le torrent; enfin +elle me parloit d'une amitié dont je ne doutois +pas, et du désespoir qu'éprouvoit Théobard +de ne pouvoir rien faire, ni même rien entreprendre +pour moi.. J'espérois trouver plus +de consolation dans la lettre d'Hirman; elle +étoit écrite à la suite de celle de mon père, +que je relus d'abord; mais jugez, prince, de +quel étonnement je fus frappée, lorsque je +<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> +vis que le grand-prêtre m'ordonnoit, au nom +des dieux et de mon père, d'accepter la main +du roi de Thuringe! mon étonnement fit +place à la douleur; l'amour et la haine me +défendoient d'obéir, et je m'abandonnai d'abord +à leurs conseils. La liqueur qu'avoit envoyée +Hirman avoit ranimé Eusèbe; sa santé +se rétablissoit, mon sort en étoit adouci. Je +voyois toujours Théobard, il ne me parloit +point d'hymen; Vendorix, qui l'accompagnoit, +se taisoit aussi; rien ne pressoit ma +destinée, et l'espoir rentroit dans mon cœur. +Mais le breuvage salutaire étoit épuisé, on +ne venoit point en rapporter d'autre; Eginard +aussi m'abandonnoit; l'idée la plus +cruelle s'offrit à ma pensée: s'il avoit été +victime de son zèle..., si les gardes l'avoient +aperçu..., si l'onde furieuse du torrent l'avoit +entraîné.... Je ne quittois plus l'ouverture +du roc, et sans cesse les yeux fixés sur +les flots, qui, dans leurs bonds écumeux, +frappoient le rocher, je leur redemandois +Eginard, et je versois des pleurs. Eusèbe, +privée de la liqueur bienfaisante, retomboit +dans sa première foiblesse; elle cherchoit en +vain à me cacher ses souffrances, hélas! mon +cœur les devinoit toutes.... Une nuit, je +<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +l'entendis se plaindre; je volai vers elle, elle +étoit mourante: jugez de ma douleur, seule +et sans secours: Eusèbe, ma chère Eusèbe, +ma nourrice, mon amie, ma mère, la fidèle +compagne de mes maux, le second auteur de +ma vie! Je la pressois dans mes bras, je la +réchauffois sur mon cœur, je versois des +larmes brûlantes... Ah! me disois-je, les +dieux ont parlé, et j'ai méconnu leur voix! +ils ont ordonné, j'ai désobéi! ils me punissent! +ils vont m'enlever Eusèbe, et j'aurai +causé sa mort! Appaisez-vous, dieux vengeurs! +m'écriai-je... O mon père! appaisez-vous! +et je portai mes yeux vers la chaîne +sur laquelle j'avois juré de consulter Hirman.... +Dans l'instant même, elle se détacha +du roc, et vint tomber à mes pieds.... Depuis +long-tems je travaillois à la desceller, son +propre poids sans doute l'avoit entraînée; +mais cet effet inattendu frappa de respect et +de crainte mon imagination troublée..... +J'obéirai! j'obéirai! répétai-je avec anxiété; +sauvez Eusèbe!... Quelques momens après, +elle r'ouvrit les yeux, et soupira foiblement; +j'essayai de lui faire avaler un peu de vin; +insensiblement elle reprit ses sens, mais elle +étoit extrêmement foible; le jour paroissoit +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +à peine, et je souhaitois déjà la nuit; j'étois +impatiente de revoir Théobard, d'arracher +Eusèbe de ces lieux, de lui procurer des secours +qui, à chaque instant, devenoient plus +nécessaires. Je m'exagerois le danger: soupiroit-elle, +je croyois recevoir son dernier +soupir; s'endormoit-elle, je m'en croyois +privée pour jamais; j'interprétois ses mouvemens, +sa tranquillité, sa plainte, son silence; +j'interrogeois son teint pâle, ses yeux +fermés, son souffle; les minutes étoient des +heures de souffrances; jamais jour ne me +parut plus long, jamais nuit ne fut si ardemment +désirée; elle parut enfin, et mon impatience +croissant avec l'espoir, les instans +devenoient plus pénibles.... Je croyois déjà +avoir passé l'heure de revoir Théobard, déjà +je m'imaginois qu'il ne viendroit point; cette +idée glaça mon sang: je me jetai à genoux, +j'invoquai les dieux, je conjurai mon père.... +J'entendis enfin s'ouvrir la trappe depuis si +long-tems objet de mes vœux; Théobard et +Vendorix entrèrent; je leur en donnai à +peine le tems, et volant au-devant d'eux: +Eusèbe se meurt, leur dis-je; courez promptement +vers le roi, allez lui demander des secours +qui ne peuvent lui être refusés! Vendorix +<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> +s'avança: Princesse, me dit-il, il ne +tient qu'à vous de quitter cette retraite, et +d'en faire sortir Eusèbe; vous connoissez les +volontés du roi, acceptez sa main, et bientôt +traitée en reine, vous commanderez au +lieu de gémir.... Allez, lui répondis-je; annoncez +à Bazin que je suis prête à marcher +au temple, mais sauvez Eusèbe!... Théobard +surpris ne répondit rien, Vendorix m'assura +de son zèle; tous deux se retirèrent promptement; +je les rappelai, et les priai de ramener, +s'il étoit possible, Elénire, fille d'Eusèbe; +Vendorix m'assura que tous mes ordres +seroient exécutés. Eusèbe étoit si accablée, +qu'elle n'avoit aucune idée de ce qui +se passoit autour d'elle; ce fut un bonheur, +car elle eût éprouvé le plus grand désespoir, +et se seroit sûrement opposée à mon sacrifice; +elle étoit alors toute mon occupation, elle +réunissoit toutes mes pensées; je m'oubliois +entièrement, et le terrible consentement +que je venois de prononcer disparoissoit de +mon souvenir. Quelques heures s'étoient à +peine écoulées, qu'un grand bruit se fit entendre; +je ne doutai pas que l'on ne vînt +nous chercher; mais je ne m'attendois pas +à un plaisir bien grand, et que je dus aux +<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +tendres soins de Théobard, celui de voir d'abord +ma chère Berthilie; elle me serroit dans +ses bras, tandis qu'Elénire soutenoit la tête +languissante de sa mère, et lui faisoit avaler +un breuvage dont l'effet fut prompt et souverain. +Le plaisir de revoir Berthilie fut si +grand pour moi, que j'en augurai même le +bonheur; ce charmant visage, qui le premier +s'offroit à mes yeux, sembloit me promettre +un doux avenir.... Prête à partir, elle +voulut rattacher mes cheveux, remédier au +désordre de ma parure, à laquelle je n'avois +pas songé; mais il me tardoit de revoir les +cieux, de faire respirer à Eusèbe un air plus +pur. Nous l'enveloppâmes soigneusement, +dans la crainte que le grand jour ne la saisit; +moi-même je mis un voile, et je ne partis point +sans cette chaîne précieuse, le plus cher de +mes trésors. Deux chars nous attendoient: +Eusèbe fut transportée avec soin; Elénire +et le médecin qu'elle avoit amené, montèrent +sur le même char, et la placèrent entre +eux deux; je montai avec Berthilie dans le +char royal. Un cortège immense nous entouroit; +la joie éclatoit dans tous les yeux, on +applaudissoit à ma liberté; les cris de vive +Bazine! vive la fille d'Humfroi! me tirèrent +<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> +tout-à-coup de l'espèce d'enchantement que +j'avois éprouvé; les crimes de Bazin se retracèrent +à ma mémoire, et le funeste hymen +auquel j'étois condamnée me fit horreur.... +Nous étions aux premiers jours du printems, +et nous traversions lentement le bois qui me +séparoit depuis si long-tems du monde, ce +bois qu'Eginard avoit découvert, que Berthilie +avoit parcouru seule et pendant la nuit, +ce bois encore empreint de la trace de vos +pas!.... Et c'étoit pour m'unir à un autre! +c'étoit pour renoncer à jamais à vous que je +revoyois ces lieux tous remplis pour moi de +votre image et de vos souvenirs! Je succombois +à ces tristes pensées, et pour m'y arracher +un moment, je fis arrêter le char, et demandai +des nouvelles de ma chère Eusèbe. +L'élixir qu'elle avoit pris, le mouvement et +l'air lui avoient fait un bien infini; Elénire, +qu'elle aimoit tendrement, lui avoit caché à +quelle horrible condition nous devions notre +liberté; elle en jouissoit sans mélange. +Enfin nous arrivâmes: un peuple entier m'attendoit +aux portes du palais; le roi lui-même +s'avança. A sa vue, mon courage alloit +m'abandonner; la joie publique, le nom +d'Humfroi que j'entendis répéter autour de +<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> +moi, me rappelèrent à moi-même. J'avois +quitté mon voile, ravie de voir les cieux, +dont j'étois privée depuis mon entrée dans ma +caverne; mes cheveux flottoient épars, mes +vêtemens étoient ceux d'une captive; mais +Bazin, sans s'arrêter au désordre de ma parure, +me prit la main, et posant la couronne +sur ma tête: Peuple! dit-il, voilà votre +reine!... Des cris d'alégresse lui répondirent, +et la douceur d'être aimée se fit sentir +à mon cœur. Bientôt je fus conduite à l'appartement +des reines; je redemandai mon +palais; on m'avertit que je ne devois plus y +retourner: il étoit occupé par la jeune Amalabergue. +Eusèbe fut couchée; Taber, +Elénire, le médecin ne la quittèrent pas; +d'heure en heure elle se trouva mieux, et +ce fut pour moi la joie la plus vive et la plus +sensible. Je ne vous parlerai point des fêtes +qui se succédèrent, des hommages qui me +furent adressés, du discours de Bazin, des +souffrances de mon cœur, des efforts que je +faisois pour les cacher et les vaincre.... J'appris +la maladie d'Eginard, il étoit hors de +tout danger, mais encore foible.... Son nom +me fit rougir et trembler; je priai mon amie +de ne plus le prononcer que mon sort ne fût +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> +accompli.... Eusèbe apprit enfin à quel supplice +j'étois destinée; elle eut peine à supporter +cette nouvelle, mais j'eus la force de +la consoler moi-même en lui paroissant +moins affligée.... Bazin ayant voulu que je +l'accompagnâsse dans une promenade qu'il +avoit ordonnée, je traversai la ville, assise +près de lui dans son char, et le peuple, toujours +empressé, couroit au-devant de nos +pas. Je crus apercevoir dans la foule un étranger; +sa ressemblance avec Eginard me +frappa; il paroissoit surpris, l'indignation, la +tristesse se peignoient sur son visage; je le +fixai, mon cœur palpita, ce n'étoit point +Eginard; mais sans doute vous aviez envoyé +en Thuringe cet étranger, et il alloit vous +annoncer que dans deux jours Bazine seroit +l'épouse du meurtrier de son père, de celui +qui avoit médité votre mort! L'étranger se +perdit dans la foule, je ne le revis plus. Seule +avec Berthilie, je lui fis part de cette rencontre; +elle m'apprit alors que Valamir, frère +d'Eginard, étoit chez Taber depuis plus d'un +mois. Hélas! lui dis-je, que va-t-il annoncer +à Childéric? Mais, ajoutois-je, puisque Valamir +est en Thuringe, tu sais sans doute +tout ce qui est arrivé à son maître; je te +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> +conjure de me raconter les événemens de +son retour; le jour n'est pas loin où je ne +pourrai le nommer sans crime; jouissons +du peu d'instans qui nous restent. Ce fut +alors que j'appris vos victoires, et tous les +glorieux commencemens de votre nouveau +règne. La vue de Valamir, l'entretien que +j'avois eu avec Berthilie, les pensées cruelles +que je ne pouvois écarter, la douleur que +vous causeroit mon hymen, le mépris peut-être +qu'il vous inspireroit, tous les tourmens +d'un cœur qui se sépare à jamais de +ce qu'il aime, l'idée, plus terrible encore, +d'appartenir à ce qu'il ne peut que haïr, me +plongeoient dans la plus profonde tristesse. +Contrainte à la dévorer, privée même des +conseils d'Hirman, à qui j'avois inutilement +envoyé Taber, je vis naître le funeste jour +qui devoit m'enchaîner à jamais, m'enlever +l'espérance, dernier bien de l'infortune, me +défendre mes souvenirs, me faire un crime +de mes larmes. Déjà les éclatantes parures +des reines brilloient éparses autour de moi; +déjà des mains empressées et importunes +préparoient les riches habits dont la douloureuse +victime alloit être ornée.... Mon +cœur étoit foible et palpitant; je relus les +<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> +ordres de mon père, ceux du vénérable +conseil qu'il m'avoit choisi lui-même; j'admirai +la santé qui commençoit à reparoître +sur les joues pâles de ma chère Eusèbe, et +prenant des forces dans tous ces objets, je +me ranimai avant de livrer ma tête aux vains +ornemens qui devoient bientôt la fatiguer; +je repris la chaîne révérée, je me courbai +sous ses lourds anneaux, et je demandai aux +dieux le courage qui sied aux reines, la paix +du cœur qu'une épouse doit à ses liens sacrés. +L'heure terrible approchoit, et Berthilie +vint me l'annoncer; ma dernière +larme tomba sur son sein, et je repris le +calme d'une douleur résignée. Promptement +parée, j'embrassai Eusèbe, trop foible encore +pour me suivre au temple; elle étoit +baignée de pleurs;... je les entendis,... mais +n'osai leur répondre. Le roi m'attendoit; il +me présenta ses fils, dont j'allois être la mère. +Nous marchâmes au temple; une terreur +secrète glaçoit mon sang; les victimes étoient +prêtes, l'encens fumoit, les flambeaux d'hymen +étoient allumés, un espoir vague soutenoit +cependant mon cœur. Tout-à-coup je fus +frappée d'une idée terrible; le songe que j'avois +fait dans la caverne revint à mon esprit; +<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> +c'étoit le même temple, le même autel, c'étoit +encore les mêmes Druides.... Il me sembloit +que l'ombre d'Humfroi erroit dans le temple, +planoit sur ma tête, et alloit m'enlever de l'autel.... +Cependant la cérémonie s'achevoit en +silence; Bazin satisfait, n'éprouvoit ni remords, +ni crainte; le grand-prêtre prit ma +main tremblante, l'unit à cette main coupable; +je me sentis défaillir.... les sermens +d'hymen furent prononcés; rien n'en troubla +l'auguste engagement; c'en étoit fait, +j'étois l'épouse du meurtrier de mon père!... +Mais Hirman parut.... A son aspect Bazin +trembla, et l'espoir rentra dans mon cœur. +Roi, dit-il, et vous peuples qui m'écoutez, +vous n'avez pu oublier le prince Amalafroi, +mort à la fleur de l'âge, et à qui la nouvelle +reine avoit été promise dès sa naissance; les +justes respects dûs à une perte aussi grande, +à un engagement aussi solennel, ont décidé +sa veuve à se conformer à nos usages, et par +le sacrifice expiatoire dû à ses mânes irritées, +c'est mon temple qu'elle a choisi pour +y passer le mois de larmes; je viens la réclamer +au nom des dieux. Pendant ce discours +mon ame se remplissoit de joie, le roi +contenoit à peine sa fureur; il craignoit Hirman, +<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> +n'osoit l'irriter, redoutoit un peuple +superstitieux et extrême; il n'osa s'opposer +à un usage aussi sacré, et dont j'aurois pu +m'exempter comme n'étant pas réellement +l'épouse d'Amalafroi. Mais Hirman savoit les +crimes de Bazin; sa vue avoit suffi pour le +troubler; il se tut, et laissa les prêtresses +m'enlever le bandeau royal et me couvrir d'un +voile. Berthilie demanda à me suivre; Hirman +y consentit; elle fut comme moi revêtue +d'un long voile; les prêtresses nous entourèrent, +et je marchai ainsi au temple +d'Hirman. J'ignorois encore ses projets, mais +j'étois séparée de Bazin; mon songe se réalisoit; +c'étoit du pied des autels, c'étoit mon +père qui m'enlevoit à lui; je pressois en silence +la main de Berthilie, et nous entrâmes +dans le temple. Hirman me conduisit, ainsi +que mon amie, près d'un tombeau. C'est là, +me dit-il, que repose votre père; c'est du +fond de la tombe qu'il a veillé à votre bonheur, +et vous a délivrée; offrez-lui votre reconnoissance +et vos larmes. A ces mots, il +nous quitta, et nous restâmes seules près de +l'ombre protectrice; j'arrosai de mes pleurs +le marbre insensible, et j'élevai mon ame +vers les cieux. Hirman nous ramena dans la +<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> +partie du temple destinée à recevoir les prêtresses. +Vous resterez ici quelques jours, me +dit-il; reposez-vous sur moi de votre destinée: +votre courage vous a mérité ce bonheur; +les dieux sont satisfaits, et leur toute-puissance +achèvera d'assurer votre repos. +Pendant plusieurs jours je ne revis point Hirman; +mais j'étois avec mon amie; je n'avois +rien à redouter du roi, qui n'eût osé, avant +le terme encore éloigné, venir réclamer son +épouse. Je pensois à vous, j'en parlois, je +parlois aussi d'Eginard; une espérance douce +et paisible, que l'amitié partageoit, embellissoit +ma vie; j'étois heureuse, Berthilie ne +l'étoit pas moins. Plus des trois quarts du +tems que m'accordoit l'austère loi des Druides +étoit expiré, lorsqu'Hirman parut. Princesse, +me dit-il, j'ai tout préparé; vous partirez +cette nuit même pour vous rendre chez +Taber, où vous trouverez des déguisemens; +Eusèbe et Elénire s'y rendront également; +vous partirez tous pour la France la nuit +suivante, et vous vous rendrez à la cour du +roi Childéric. Théobard permet à sa fille de +vous suivre, et vous remet sur elle tous les +droits d'un père. Je n'ai pu vous faire partir +plutôt, à cause de la foiblesse d'Eusèbe, +<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> +et d'Eginard; mais tous deux maintenant +sont en état de vous accompagner. Taber +courroit des risques s'il restoit ici: emmenez-le.... +Partez! ajouta-t-il, épouse +du roi de Thuringe; ces nœuds formés aux +pieds des autels sont sacrés, et vous ne pouvez +disposer de votre main que lorsqu'ils +auront été rompus dans le même temple où +ils furent prononcés. Laissez au tems et à +mes soins vous acquérir votre liberté; respectez +les dieux qui vous ont si visiblement +protégée.</p> + +<p>Je me prosternai, et je jurai à Hirman +de remplir les devoirs dont je reconnoissois +l'importance; mais je lui témoignai le désir +de ne pas quitter ces lieux sans offrir un sacrifice +sur la tombe de mon père; il y consentit, +ordonna les préparatifs. Nous nous +rendîmes au temple; j'unis le nom et le souvenir +de ma mère à celui d'Humfroi; je les +confondis dans mon cœur. Après cette cérémonie, +triste, lugubre, mais qui satisfaisoit +ma douleur, j'offris à Hirman l'hommage de +ma profonde reconnoissance, et me préparai +au départ; le respectable Druide me conduisit +par un souterrain, pour éviter les +gardes que le roi défiant avoit placés; j'arrivai +<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> +chez Taber avant la fin de la nuit, et j'eus +le bonheur de trouver ma chère Eusèbe tout-à-fait +rétablie. Ce jour s'écoula rapidement; +déguisés, nous partîmes tous à l'entrée de la +nuit, et nous voyageâmes ainsi jusqu'en +France; ce ne fut que dans vos états que nous +cessâmes de craindre, que nous commençâmes +à être vraiment heureux; par-tout on +vantoit, on chantoit; on adoroit Childéric, +et mon cœur s'unissoit à tous les cœurs.</p> + +<p>Le jeune monarque, pendant ce récit, +pensoit avec douleur qu'il s'élevoit encore +un obstacle entre Bazine et lui; cependant +il n'osa troubler un si beau jour par une +plainte; la princesse, d'ailleurs, l'entendoit +sans qu'il parlât; elle souffroit comme lui.... +il alloit la quitter.... il alloit combattre +loin d'elle.... L'heure de se retirer vint à son +tour; les voyageuses étoient fatiguées; elles +furent conduites à leur appartement; celui +du capitaine des gardes fut ouvert à Eginard; +le lendemain il en commença les fonctions, +et la plus chère pour lui fut de ne pas quitter +le roi. Valamir fut reçu parmi les braves +avec les cérémonies usitées, et le roi annonça +que dans deux jours on marcheroit contre +les Saxons. Bazine applaudit à ce projet guerrier; +<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> +Berthilie, tremblante, baissa les yeux, +quelques larmes s'en échappèrent; la belle +princesse s'en aperçut, et chercha à la consoler. +Je ne suis point reine, lui répondit +Berthilie, mon cœur est simple, j'aime mieux +le bonheur que la gloire. Bazine sourit et +l'approuva tout bas. Le lendemain fut donné, +en partie, aux grands préparatifs du départ, +l'aurore en fut le signal; les chants guerriers +l'annoncèrent, et Childéric ne les fit pas +répéter. Viomade ne le suivit point, le roi lui +laissoit le gouvernement, il lui confioit le +soin de Bazine. Des couriers annoncèrent +bientôt la défaite des Romains, celle d'Odoacre, +la prise d'Angers, celle des îles de la +Loire. Egidius, toujours vaincu, perdit la +vie dans la bataille. Childéric, poursuivant +ses conquêtes, entra dans Beauvais, qui +lui ouvrit ses portes, et là il médita un plus +beau triomphe. Mais tandis qu'il reposoit un +moment son infatigable armée, une femme +éplorée vient tomber à ses genoux;.... c'est +la superbe Egésippe dans tout l'éclat de sa +beauté, parée de ses larmes, et se flattant +de reconquérir encore le cœur où elle a régné. +Le roi, surpris à sa vue, la relève; il +n'outrage point à ses malheurs, il y compatit même, +<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> +et Egésippe se croit encore reine. +Développant tout l'artifice de son esprit, +elle s'excuse sur l'empire inconcevable qu'un +maître, plus qu'un amant, avoit sur ses volontés, +tandis que son cœur, malgré elle, se +donnoit secrètement. Qu'il l'a bien punie de +sa foiblesse! qu'elle a souffert dans son odieux +esclavage! que de fois elle a versé des larmes! +que de fois son ame a volé sur les pas du seul +mortel qu'elle ait aimé! combien elle eût préféré +son exil à ce trône où, esclave couronnée, +elle n'éprouvoit que des remords! +Qu'elle étoit belle en parlant ainsi! Ses yeux +remplis de douces flammes, sa bouche embellie +d'un tendre sourire, ses bras dont elle +développoit les grâces, sa taille majestueuse +dont elle dessinoit tous les mouvemens.... +Mais tant d'art et tant de charmes étoient sans +puissance sur un cœur détrompé et tout à +Bazine. Veuve d'Egidius, lui dit le roi, vos +malheurs me touchent; que puis-je faire pour +les adoucir? M'accorder, lui dit-elle, un asile +dans votre cour, m'admettre au rang de vos +sujettes, me laisser vivre à l'ombre de votre +trône. Non! non! reprit le roi, trop de +regrets et de honte empoisonneroient vos +jours; retournez dans votre patrie, j'ordonnerai +<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> +tout pour que votre voyage soit sans +dangers; quittez des lieux occupés par les +ennemis vainqueurs de votre époux; vous +le devez à ses mânes. Egésippe, étonnée, +furieuse, alloit répliquer; Childéric, sur +l'heure même, ordonna son départ, et la fit +reconduire chez elle pour s'y préparer. Quelle +imposture! se disoit-il, et que Bazine, sans +art, est bien plus belle! Un mot de sa bouche +timide enchante et persuade; son regard +modeste, et souvent baissé, parvient rapidement +à l'ame; la vertu, la bonté respirent +dans ses traits; l'air est plus pur en sa +présence; on l'adore, on la respecte, on +n'oseroit la désirer! Ah! céleste Bazine, si +jamais mon trône s'embellit par toi, je croirai +m'y asseoir auprès de l'innocence. Ainsi pensoit +Childéric, et sa main traçoit sur ses tablettes, +fidèles interprètes de son cœur, des +sentimens purs et sincères, qui portoient à +Bazine et l'amour et le bonheur.</p> + +<p>Il ne restoit plus à faire qu'une seule conquête +pour mettre au plus haut comble la +gloire et la puissance de Childéric. <i>Lutecia</i>, +ou plutôt Paris, cette ville toujours +si chère à ses rois, et qui depuis Clovis +fut toujours la capitale de la France, manquoit +<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> +encore à ce royaume florissant et conquis +en si peu d'années; la Seine et les +marais dont elle étoit entourée en rendoit +l'abord pénible, et le siége non moins difficile. +Depuis Jules-César, elle appartenoit aux +Romains; et l'heureux possesseur des plus +belles contrées toujours embellies d'un ciel +pur et serein, appeloit sa chère Lutèce, +cette ville encore si loin de ce qu'elle est +aujourd'hui, bâtie dans les eaux et sous des +brouillards qui s'élevoient du sein des marais. +Paris n'étoit alors que la partie connue +aujourd'hui sous le nom de la Cité. On y +parvenoit par deux ponts; à la tête de chacun +des ponts étoit un château, le grand +et le petit Châtelet; les Druides avoient un +collége et un temple consacré à Isis (Saint-Vincent), +depuis, Saint-Germain-des-Prés. +Pluton avoit un temple sur le mont Leucotitius, +devenu le couvent des Carmélites de la +rue Saint-Jacques; Notre-Dame fut aussi un +autel érigé à Jupiter, à Esus, à Vulcain, à +Castor et Pollux; et le château des Thermes, +bâti en 306, sur le modèle des bains de Dioclétien, +fut la demeure des comtes qui gouvernèrent +Paris, et devint celle de nos rois. +Telle étoit alors cette ville aujourd'hui si +<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> +belle, et qui réunit dans son enceinte tous les +chefs-d'œuvre que les siècles ont enfantés, et +qu'ils avoient distribués dans l'univers. Une +seule main, un seul génie a tout rassemblé; +l'artiste ne va plus au loin chercher ses modèles, +et le curieux voyageur trouve au Muséum +le but et les fruits des plus longs voyages. +Cette ville, si belle par ses édifices, si +intéressante par la réunion des beaux arts, +des talens, du luxe et de la fortune, et que +la présence de ses rois avoit si long-tems ornée, +comme elle l'embellit aujourd'hui, n'a +rien à souhaiter peut-être que d'avoir pu +s'élever sur les bords attrayans de la Loire, +qui lui eussent donné un sol plus fertile, un +air plus doux, un ciel plus heureux, et une +situation politique plus avantageuse. Childéric, +craignant de perdre ses soldats dans +les marais, ou d'entrer par un pont étroit +et facile à défendre, fit construire un grand +nombre de bateaux, traversa la Seine, et +entra par ce terrain si bien bâti de nos jours, +depuis l'église Saint-Gervais jusqu'au Louvre; +il fit camper une partie de ses troupes à l'extrémité +de chaque pont; les Parisiens ainsi +enfermés, se rendirent après une courte résistance; +le roi marcha au palais des Thermes +<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> +dont il prit possession, et forma un +camp sur la grande place dont il étoit environné. +Bientôt il s'occupa de faire aimer son +triomphe, en détruisant le fisc romain, en +donnant de sages lois; les temples furent +ouverts, les sacrifices les plus solennels y +furent offerts aux dieux, et Childéric n'oublia +point celui de Mars, bâti sur le mont +que nous connoissons sous le nom de Montmartre. +Ainsi fut conquise cette grande ville +qui devoit avoir de si hautes destinées.</p> + +<p>La gloire n'exigeoit plus rien du roi qui +venoit d'en obtenir tant de faveurs; l'amour +seul avoit encore des dons à lui faire; Childéric +les souhaitoit depuis trop long-tems, +il les avoit trop bien mérités pour ne pas les +obtenir. Après avoir assuré par-tout sa domination, +après l'avoir fait aimer, il reprit le +chemin de Tournay, s'arrêtant dans toutes +les villes, et y recevant les témoignages +de l'amour et de la fidélité des peuples. Il approchoit +de l'heureuse ville qui renfermoit +l'objet de ses seuls désirs, le prix de son courage, +de ses longues peines, de ses sacrifices. +Mais de nouveaux obstacles n'alloient-ils +pas l'écarter encore du bonheur? Bazine +étoit-elle libre enfin? n'avoit-il plus rien à +<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +redouter? Plus il approche, plus son cœur +palpite de crainte, plus il frémit. Mais des +arcs de triomphe sont élevés, des festons +de fleurs ornent son passage; un char doré, +que traînent quatre bœufs de la couleur +des neiges, marche au-devant de lui; +plusieurs chars, une foule immense le +suivent, Bazine en fait le plus bel ornement; +sur son front d'albâtre étincellent les +feux des diamans, son manteau en est couvert, +le bonheur l'embellit, et Childéric, +à son aspect, devine qu'il n'a plus de rival. +Viomade, placé au-dessous de la princesse, +sourit à la joie de son maître; ils arrêtent +leurs dociles conducteurs; le roi s'approche; +les cris du peuple se font entendre; la belle +princesse invite le monarque à se placer près +d'elle; il obéit, et tous reprennent la route +de Tournay; les Bardes chantent, ils célèbrent +les triomphes et le retour du roi; les +instrumens se font entendre, les rues sont +ornées de feuillages, et le cortége arrive ainsi +au palais. Pendant la route, Valamir, Eginard +se sont rapprochés d'un second char +non moins décoré, non moins précieux, et +le premier objet qui frappe en entrant les +regards du roi, c'est Théobard, le vertueux +<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +père de Berthilie. Eginard, en l'apercevant, +éprouva un sentiment de trouble qui tenoit +de la joie et de l'inquiétude. Le roi ne craignoit +plus rien, il lui fit le plus tendre accueil, +et après les premiers mouvemens +d'une arrivée si nombreuse, si imposante, +on s'assit autour de Théobard, qui fit ainsi +l'histoire des événemens qui le conduisoient +en France, où il étoit depuis quelques jours.</p> + +<p>Mon roi, dit-il, attendoit avec la plus +vive impatience que le tems du sacrifice +de la princesse fut expiré: il s'écoula enfin, +et nous marchâmes au temple. A notre arrivée, +les portes s'ouvrirent; Hirman parut +dans toute la pompe qui précède les grands +mystères. Roi! que voulez-vous? dit-il d'une +voix terrible. Mon épouse, répondit Bazin.—Suivez-moi.... +Le roi marchoit rapidement, +mais je le voyois pâlir. Nous entrâmes dans +une salle de marbre noir, éclairée de torches +funèbres; une tombe, aussi de marbre noir, +s'élevoit dans ce lugubre séjour; Hirman s'arrêta.... +Roi! dit-il, votre cœur est-il muet? +ce tombeau ne lui fait-il donc rien sentir? +Bazin frissonnoit, ses cheveux se hérissoient, +la sueur découloit de son front.—Vous voulez +votre épouse?... Eh bien! osez la demander +<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> +à son père! il est là!... s'écria Hirman, +en lui montrant le tombeau, il est là!... O +Humfroi! ajouta-t-il, en étendant ses bras, +roi malheureux! frère plus malheureux encore! +sors de la tombe où le fratricide t'a +plongé; et pour prix de ses crimes, viens +lui livrer encore l'innocente Bazine! Ombre +révérée, parois à nos yeux.... Ciel! +où suis-je! dit le roi; mon frère!... ô +mon frère! pardonne!... et il erroit autour +de la tombe.... Sortons! sortons! me +dit-il, fuyons ces horribles lieux! Hirman +le rappeloit en vain; il marchoit à pas précipités, +et dans son désordre, il renversa le +trépied sur lequel brûloit le succin jaune, +parfum des tombeaux. Le bruit épouvantable +de sa chûte retentit en sons lugubres dans +toutes les voûtes du temple; j'en fus moi-même +effrayé. Arrache-moi d'ici, Théobard! +disoit le roi; la tombe s'ouvre et va m'engloutir!... +Je vois Humfroi! je le sens! il +me dévore les entrailles! il déchire mon sein! +il me tue!... Emu, touché de l'état terrible +du roi, je l'entraînai hors du temple; il put +à peine retrouver assez de raison pour cacher +son trouble à ceux dont il étoit entouré; +il lui tardoit d'échapper aux témoins +<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> +curieux, dont les regards questionnoient +le roi sur la princesse, et sur l'abattement +qu'il ne pouvoit vaincre. Seuls, enfin, il +m'ouvrit son cœur, me parla avec remords +du crime affreux auquel il devoit le trône, +mais dont le souvenir troubloit tous ses plaisirs, +détruisoit son repos, ternissoit ses plus +beaux jours. J'avouai alors au roi que je +connoissois cette malheureuse époque de sa +vie; je lui détaillai la mort lente d'Humfroi; +je lui fis part du pardon que ce tendre frère +lui avoit accordé à sa dernière heure, du +silence qu'il avoit exigé des Druides, de Taber +et d'Eusèbe; de leur obéissance, jusqu'au +moment où il voulut forcer la princesse à +un hymen qui paroissoit si criminel à ceux +qui avoient vu périr Humfroi; enfin, des +ordres d'Hirman, qui s'étoit vu forcé à recourir +à cette ruse pour sauver la vie de +Bazine, et la soustraire à ses rigueurs. Chaque +mot que je prononçois parvenoit au cœur du +roi; ses larmes couloient avec abondance. Ah! +me disoit-il, j'entends encore sa voix, sa voix +désolée m'appelle à son secours!... cette voix +d'un frère me suit en tous lieux!... Ah! crois-moi, +Théobard, je n'ai jamais joui paisiblement!... +Le ciel met dans le cœur du coupable +<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> +une inquiète agitation qui l'empoisonne, +et tôt ou tard un remords vengeur le +déchire!... Bazin, depuis ce jour, étoit triste, +rêveur; il fuyoit tous les regards, offroit des +sacrifices; le repentir gravoit son empreinte +sur son front pâle et chargé d'ennuis.... +Théobard, me dit-il un jour, je ne puis résister +à ma douleur; il faut que j'expire, ou +que les justes dieux qui me persécutent s'appaisent +enfin; ma vie n'est plus qu'un long +supplice; va trouver Hirman, peins-lui mon +sort, qu'il ordonne, j'obéirai, mais qu'il me +délivre, s'il se peut, de mes tourmens! Le +vénérable Druide daigna venir lui-même; il +appaisa une partie des orageux transports du +roi. Les dieux sont clémens, lui dit-il, et vos +remords vont les fléchir. Humfroi lui-même +prononça votre pardon, si vous rendiez constamment +heureuse la fille si chère que vous +veniez d'adopter; assurez son bonheur, et le +pardon d'un frère à sa dernière heure va +répandre sur vos jours une longue et délicieuse +paix! Que dois-je faire pour Bazine? +répondit le roi déjà moins agité; parlez, sage +Hirman: faut-il descendre de ce trône qui +lui appartient plus qu'à moi? Non, non, reprit +le grand-prêtre; régnez, régnez avec +<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> +gloire, avec justice! mais brisez les liens +odieux qui enchaînent à vous une infortunée! +Un trône aussi grand que le vôtre lui +est offert; elle ne vous demande que de la +rendre à elle-même; l'ombre d'Humfroi satisfaite, +les dieux contens, vos remords appaisés, +vous passerez encore d'heureux jours, +et vous sentirez que l'ame ne jouit que par +la vertu! Bazin consentit sans peine à rendre +à la princesse une main qui n'avoit jamais dû +lui appartenir, et ce même autel, qui vit former +ces nœuds, les vit encore se rompre. Le +roi ayant appris d'Hirman que la princesse +étoit en France, me chargea de me rendre +à votre cour, de vous y annoncer que rien +ne s'oppose à votre union, à laquelle il +donne son consentement. J'arrive avec de +magnifiques présens pour la princesse, +pour Eusèbe et Taber; j'avois déjà annoncé +à Bazine qu'elle étoit libre, mais j'avois réservé +ces détails pour l'instant qui vous rendroit +à son cœur. A ces mots, Théobard faisant +apporter un riche coffre garni d'or, le +remit à la princesse, et offrit également à +Eusèbe et à Taber une bourse d'or, des bracelets, +un collier, un bandeau de pierreries. +Eusèbe, à l'instant même, les attacha +<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> +sur Elénire, qui refusoit de les recevoir, et +Taber lui donna aussi la bourse d'or; elle +s'opposoit encore plus vivement à ces dons: +Acceptez, Elénire, dit le roi; Taber n'a +plus besoin de rien, je me charge de sa +fortune.</p> + +<p>C'étoit beaucoup sans doute que d'être assuré +de son bonheur; mais il falloit encore +en jouir, et que l'hymen en assurât la durée. +Tandis que Childéric en préparoit les instans, +en arrêtoit le jour fortuné, de concert +avec Bazine et Viomade, Berthilie, les yeux +baissés, effeuilloit une rose en écoutant Eginard +qui lui parloit un bien doux langage; +Valamir, moins vif et moins sûr d'être aimé, +parloit moins à Elénire, qui ne répondoit +que par sa rougeur; Ulric sourioit au bonheur +de ses enfans, et jouissoit de leurs plaisirs. +Bazine ne pouvoit oublier long-tems la +fille d'Eusèbe ni Valamir. Ah! dit-elle au +roi, augmentons encore le nombre des amans +fortunés! que notre fête soit encore celle de +tant d'objets qui nous sont chers! Bonne +Eusèbe! dit Bazine en embrassant tendrement +sa nourrice, ton Elénire est ma sœur; +permets que j'en dispose en faveur de Valamir.... +Eusèbe, unissant leurs mains, dit +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> +avec tendresse, en fixant Taber qui l'approuva +d'un geste expressif: Aimez-vous!... et +servez vos maîtres comme nous vous en donnerons +l'exemple. Ulric s'approcha, Valamir +se jeta dans ses bras, et le vieux guerrier eut +encore la gloire de cueillir sur le front virginal +d'Elénire un premier baiser.... Berthilie +sourioit, versoit quelques pleurs; Bazine +la regarda un moment; l'aimable fille +ne put résister à son émotion, elle se jeta +dans les bras de la princesse.... Y consentez-vous, +Théobard? dit Bazine. Le chef du conseil +s'inclina respectueusement. Eginard, +ajouta-t-elle, vous souvenez-vous de ce que +je vous ai promis sur la roche sombre, en +vous donnant un bracelet que sans doute +vous avez encore?... Eh bien! je vous donne +aujourd'hui ce que je vous promis alors, +cette Berthilie si sensible.... Et si adorée! +interrompit Eginard en se jetant aux +genoux de la princesse; et prenant impétueusement +la main de Berthilie qu'elle lui +présentoit, il la couvrit en un instant de +mille baisers.... Confuse, troublée, Berthilie +alla cacher dans le sein de son père +son bonheur et son agitation; Eginard embrassoit +Ulric et Valamir; Viomade admiroit +<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> +ce spectacle charmant, et Bazine, dont +l'ame se développoit à chaque instant, à +chaque instant aussi lui paroissoit et plus +sensible et plus belle.</p> + +<p>Le jour qui devoit éclairer ces trois +heureux hymenées, Diticas sortit de ses +forêts, suivi des prêtresses et des Druides: +le temple fut ouvert; il en prépara les +ornemens. Bazine et ses deux compagnes, +réunies depuis l'aurore, songeoient à ce +que cette journée avoit pour elles de solennel. +La belle reine fut parée des mains +d'Eusèbe, et Berthilie voulut attacher elle-même +le diadême étincelant; les beaux cheveux +de Bazine s'en échappoient en boucles +argentées. Elénire, plus ornée de son +touchant embarras que des riches présens +de Bazin, rougissoit de se voir si belle. Berthilie +ne voulut point mêler d'ornemens à +ses cheveux; une fraîche couronne de roses +entoura sa figure plus fraîche encore que +ces fleurs; un bouquet, voilà toute la parure +de l'épouse d'Eginard.... C'est ainsi +qu'il m'aima, dit-elle.... L'heure si belle +dans la vie...., cette heure qui confond à +jamais les destinées, où l'on se reçoit et se +donne pour toujours, où l'on s'unit pour +<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> +ne plus se quitter, où l'on va se promettre +de s'aimer, de s'appartenir jusqu'à la mort; +cette heure qui couronne tous les vœux.... +vint assurer le bonheur des amans les plus +parfaits, des époux les plus fidèles. La +magnificence des rois se joignit au charme +de l'amour, et des fêtes dignes d'eux firent +partager au peuple entier la félicité de son +maître. Bazine parut aux Français charmés +la plus belle des mortelles, Berthilie la plus +jolie, Elénire la plus touchante. Le roi enflamma +tous les cœurs; l'admiration, la +joie, l'alégresse furent générales.</p> + +<p class="p2 center font90"><b>FIN DU LIVRE DIX-HUITIÈME.</b></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span></p> + +<h2>CONCLUSION.</h2> + +<p class="p2">Childéric régna glorieusement sur un +peuple dont il assura le bonheur. Le comte +Pol, qui obtint dans les Gaules le commandement +confié à Egidius, ayant voulu +troubler la paix de ses états, fut battu complètement, +et forcé de se retirer à Soissons. +Bazine, sur le trône, se montra toujours +sensible au malheur, douce, bienfaisante, +accessible aux infortunés; elle eût consolé +le roi de ses disgrâces, s'il en eût éprouvé, +elle ajouta à son bonheur; de cet hymen +heureux naquirent la superbe Audeflède, +épouse célèbre de Théodoric, roi des Ostrogoths, +et le fameux Clovis, si digne des +grands rois qui l'avoient précédé, et des +rois plus grands encore qui lui succédèrent: +heureux époux de la belle Clothilde, +il fut le premier roi chrétien, et par la défaite +de Siagrius, général romain, et la +prise de Soissons, mit fin à l'empire des +Romains dans les Gaules. Les Français, +l'an 510, c'est-à-dire quatre-vingt-dix ans +après l'entrée de Pharamond dans les Gaules, +<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> +possédoient déjà toutes les provinces +situées entre le Rhin, la Seine et la Loire. +D'aussi rapides, d'aussi immenses conquêtes +ont étonné l'univers jusqu'au moment où un +nouveau génie, rallumant les feux indomptables +de cette nation belliqueuse, laissa à +peine à la renommée le tems de redire ses +triomphes!</p> + +<p>Viomade, que Bazine avoit nommé son +père, en eut tous les droits, en inspira tous +les sentimens. Berthilie resta près de la reine, +et aima toujours Eginard avec la plus vive +passion; elle eut quelques momens de jalousie, +mais très-courts, et dont son époux sut +bien la consoler. Elénire conserva sa pureté, +sa douceur et l'amour de Valamir. Eusèbe +fut honorée à la cour; la reine l'aima +toujours tendrement. Théobard retourna en +Thuringe, mais il finit par se fixer près de +sa fille. Tournay eut la gloire de conserver +ses rois: ce fut l'an 1653 que l'on y découvrit +le tombeau de Childéric, de ce prince +dont l'étonnante destinée fut agitée dès sa +naissance, et qui reçut du malheur ces leçons +ineffaçables qui font les grands rois et les +grands hommes.</p> + +<hr class="p2 c5" /> + +<div class="footnotes"> +<h3>NOTES</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces descriptions sont exactes.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ces paroles sont telles que Viomade les prononça.</p></div> +</div> +<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2> +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="2" summary="toc"> +<tr> + <td class="tdl">Livre Onzième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Douzième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_2">27</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Treizième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Quatorzième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_83">83</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Quinzième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_97">97</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Seizième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_141">141</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Dix-Septième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Livre Dix-Huitième</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_205">205</a></td> +</tr> +<tr> + <td class="tdl">Conclusion</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_264">264</a></td> +</tr> +</table> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Childéric, Roi des Francs, T. 2 (of 2), by +Anne-Marie de Beaufort d'Hautpoul + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHILDERIC, ROI DES FRANCS, T. 1 (OF 2) *** + +***** This file should be named 35010-h.htm or 35010-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/0/1/35010/ + +Produced by Hélène de Mink, Tor Martin Kristiansen and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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