The Project Gutenberg EBook of Le Bossu, by Paul Fval

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Title: Le Bossu, Volume 4
       Aventures de cape et d'pe

Author: Paul Fval

Release Date: November 17, 2010 [EBook #34354]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  LE BOSSU.


  Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX,
  rue de Schaerbeck, 12.


  COLLECTION HETZEL.


  LE BOSSU

  AVENTURES DE CAPE ET D'PE


  PAR


  PAUL FVAL.

  4

  dition autorise pour la Belgique et l'tranger,
  interdite pour la France.


  LEIPZIG,

  ALPHONSE DRR, LIBRAIRE-DITEUR.

  1857




LE PALAIS-ROYAL.

(SUITE.)




II

--Entretien particulier.--


La silhouette de Philippe d'Orlans et celle de son bossu ne se
montrrent plus aux rideaux du cabinet. Le prince venait de se rasseoir;
le bossu restait debout devant lui, dans une attitude respectueuse, mais
ferme.

Le cabinet du rgent avait quatre fentres, deux sur le jardin, deux sur
la cour des Fontaines.

On y arrivait par trois entres, dont l'une tait publique; la grande
antichambre, les deux autres drobes. Mais c'tait l le secret de la
comdie. Aprs l'opra, ces demoiselles, bien qu'elles n'eussent 
traverser que la cour aux Ris, arrivaient  la porte du duc d'Orlans,
prcdes de lanternes  manche et faisaient battre la porte  toute
vole! Coss, Brissac, Gonzague, la Fare et le marquis de Bonnivet, ce
btard de Gouffier que la duchesse de Berry avait pris  son service
pour avoir un outil  couper les oreilles, venaient frapper  l'autre
porte en plein jour.

L'une de ces issues s'ouvrait sur la cour aux Ris, l'autre sur la cour
des Fontaines, dj dessine en partie par la maison du financier Maret
de Fonbonne et le pavillon Riault. La premire avait pour concierge une
brave vieille, ancienne chanteuse de l'Opra, la seconde tait garde
par le Brant, ex-palefrenier de Monsieur. C'taient de bonnes places.
Le Brant tait en outre l'un des surveillants du jardin, o il avait
une loge, derrire le rond-point de Diane.

C'est la voix de le Brant que nous avons entendue, au fond du corridor
noir, quand le bossu entra par la cour des Fontaines.

On l'attendait en effet. Le rgent tait seul. Le rgent tait soucieux.

Le rgent avait encore sa robe de chambre, bien que la fte ft
commence depuis longtemps; ses cheveux, qu'il avait trs-beaux,
taient en papillotes, et il portait de ces gants prpars pour
entretenir la blancheur des mains. Sa mre, dans ses Mmoires, dit que
ce got excessif pour le soin de sa personne lui venait de Monsieur.
Monsieur, en effet, jusqu'aux derniers jours de sa vie, fut autant et
plus coquet qu'une femme.

Le rgent avait dpass sa quarante-cinquime anne. On lui et donn
quelque peu davantage,  cause de la fatigue extrme qui jetait comme un
voile sur ses traits. Il tait beau nanmoins; son visage avait de la
noblesse et du charme; ses yeux, d'une douceur toute fminine,
peignaient la bont pousse jusqu' la faiblesse.

Sa taille se votait lgrement quand il ne reprsentait point. Ses
lvres et surtout ses joues avaient cette mollesse, cet affaissement qui
est comme un hritage dans la maison d'Orlans.

La princesse palatine sa mre lui avait donn quelque chose de sa
bonhomie allemande et de son esprit argent comptant;--mais elle avait
gard la meilleure part.--Si l'on en croit ce que cette excellente femme
dit d'elle-mme dans ses Souvenirs, chef-d'oeuvre de rondeur et
d'originalit, elle n'avait eu garde de lui donner la beaut qu'elle
n'avait point.

Sur certains tempraments d'lite, la dbauche laisse peu de traces: il
y a des hommes de fer. Philippe d'Orlans n'tait point de ceux-l. Son
visage et toute l'habitude de son corps disaient nergiquement quelle
fatigue lui laissait l'orgie.--On pouvait pronostiquer dj que cette
vie, prodigue, usait ses dernires ressources, et que la mort guettait
l quelque part, au fond d'un flacon de Champagne ou dans la ruelle de
l'alcve.

Le bossu trouva au seuil du cabinet un seul valet de chambre qui
l'introduisit.

--C'est vous qui m'avez crit d'Espagne? demanda le rgent, qui le toisa
d'un coup d'oeil.

--Non, monseigneur, rpondit le bossu respectueusement.

--Et de Bruxelles?

--Non plus de Bruxelles.

--Et de Paris?

--Pas davantage.

Le rgent lui jeta un second coup d'oeil.

--Il m'tonnait que vous fussiez  Lagardre..., murmura-t-il.

Le bossu salua en souriant.

--Monsieur, dit le rgent avec douceur et gravit, je n'ai point voulu
faire allusion  ce que vous pensez... je n'ai jamais vu ce Lagardre.

--Monseigneur, repartit le bossu qui souriait toujours, on l'appelait le
beau Lagardre, quand il tait chevau-lger de votre royal oncle... je
n'ai jamais pu tre ni beau ni chevau-lger.

Il ne plaisait point au duc d'Orlans d'appuyer sur ce sujet.

--Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.

--Matre Louis, monseigneur, dans ma maison... Au dehors, les gens comme
moi n'ont d'autre nom que le sobriquet qu'on leur donne...

--O demeurez-vous?

--Trs-loin.

--C'est un refus de me dire votre demeure.

--Oui, monseigneur.

Philippe d'Orlans releva sur lui son oeil svre et pronona tout
bas:

--J'ai une police, monsieur... Elle passe pour tre habile... Je puis
aisment savoir...

--Du moment que Votre Altesse semble y tenir, interrompit le bossu, je
fais taire ma rpugnance... je demeure en l'htel de M. le prince de
Gonzague.

--A l'htel de Gonzague! rpta le rgent tonn.

Le bossu salua et dit froidement:

--Les loyers y sont chers.

Le rgent semblait rflchir.

--Il y a longtemps, fit-il, bien longtemps que j'entendis parler pour la
premire fois de ce Lagardre... C'tait autrefois un spadassin
effront...

--Il a fait de son mieux depuis lors pour expier ses folies.

--Que lui tes-vous?

--Rien... et tout... il n'a point d'amis.

--Pourquoi n'est-il pas venu lui-mme?

--Parce qu'il m'avait sous la main.

--Si je voulais le voir... o le trouverais-je?

--Je ne puis rpondre  cette question, monseigneur.

--Cependant...

--Vous avez une police... Elle passe pour habile... Essayez!

--Est-ce un dfi, monsieur?

--Est-ce une menace, monseigneur?... Dans une heure d'ici, Henri de
Lagardre peut tre  l'abri de vos recherches... Et la dmarche qu'il a
faite pour l'acquit de sa conscience, jamais il ne la renouvellera.

--Il l'a donc faite  contre-coeur, cette dmarche? demanda Philippe
d'Orlans.

--A contre-coeur... c'est le mot, repartit le bossu.

--Pourquoi?

--Parce que le bonheur entier de son existence est l'enjeu de cette
partie, qu'il aurait pu ne pas jouer...

--Et qui l'a forc  la jouer, cette partie?

--Un serment.

--Fait  qui?

--A un homme qui allait mourir.

--Et cet homme s'appelait?

--Vous le savez bien, monseigneur... Cet homme s'appelait Philippe de
Lorraine, duc de Nevers.

Le rgent laissa tomber sa tte sur sa poitrine.

--Voil vingt ans de cela!... murmura-t-il d'une voix vritablement
altre; je n'ai rien oubli... rien!... Je l'aimais, mon pauvre
Philippe... il m'aimait!... Depuis qu'on me l'a tu, je ne sais pas si
j'ai touch la main d'un ami sincre!...

Le bossu le dvorait du regard. Une motion puissante tait sur ses
traits.--Un instant, il ouvrit la bouche pour parler, mais il se contint
par un violent effort. Son visage redevint impassible.

Philippe d'Orlans se redressa et dit avec lenteur:

--J'tais le plus proche parent de M. le duc de Nevers... Ma soeur a
pous son cousin, M. le duc de Lorraine... Comme prince et comme alli,
je dois protection  sa veuve qui, du reste, est la femme d'un de mes
plus chers amis... Si sa fille existe, je promets qu'elle sera une riche
hritire, et qu'elle pousera un prince si elle veut... Quant au
meurtre de mon pauvre Philippe, on dit que je n'ai qu'une vertu, c'est
l'oubli de l'injure... Et cela est vrai: la pense de la vengeance nat
et meurt en moi  la mme minute... Mais moi aussi, je fis un serment,
quand on vint me dire: Philippe est mort... A l'heure qu'il est, je
conduis l'tat... Punir l'assassin de Nevers ne sera plus vengeance,
mais justice!

Le bossu s'inclina en silence. Philippe d'Orlans reprit:

--Il me reste plusieurs choses  savoir... Pourquoi ce Lagardre a-t-il
tard si longtemps  s'adresser  moi?

--Parce qu'il s'tait dit: Au jour o je me dessaisirai de ma tutelle,
je veux que mademoiselle de Nevers soit femme, et qu'elle puisse
connatre ses amis et ses ennemis.

--Il a les preuves de ce qu'il avance?

--Il les a, sauf une seule.

--Laquelle?

--La preuve qui doit confondre l'assassin.

--Il connat l'assassin?

--Il croit le connatre... et il a une marque certaine pour vrifier ses
soupons.

--Cette marque ne peut servir de preuve?

--Votre Altesse Royale en jugera... Quant  la naissance et  l'identit
de la jeune fille, tout est en rgle.

Le rgent rflchissait.

--Quel serment avait fait ce Lagardre? demanda-t-il aprs un silence.

--Il avait promis d'tre le pre de l'enfant, rpondit le bossu.

--Il tait donc l au moment de la mort?

--Il tait l... Nevers mourant lui confia la tutelle de sa fille.

--Ce Lagardre tira-t-il l'pe pour dfendre Nevers?

--Il fit ce qu'il put... Aprs la mort du duc, il emporta l'enfant, bien
qu'il ft seul dsormais contre vingt...

--Je sais qu'il n'y a point au monde de plus redoutable pe, murmura le
rgent. Mais il y a de l'obscurit dans vos rponses, monsieur... Si ce
Lagardre assistait  la lutte, comment dites-vous qu'il a seulement des
soupons au sujet de l'assassin...?

--Il faisait nuit noire. L'assassin tait masqu. Il frappa par
derrire.

--Ce fut donc le matre lui-mme qui frappa?

--Ce fut le matre... Et Nevers tomba sur le coup en criant: Ami,
venge-moi!

--Et ce matre, poursuivit le rgent avec une hsitation visible,
n'tait-ce point M. le marquis de Caylus-Tarrides?

--M. le marquis de Caylus-Tarrides est mort depuis des annes, rpliqua
le bossu; l'assassin est vivant... Votre Altesse Royale n'a qu'un mot 
dire: Lagardre le lui montrera cette nuit.

--Alors, fit le rgent avec vivacit, ce Lagardre est  Paris?

Le bossu se mordit la lvre.

--S'il est  Paris, ajouta le rgent qui se leva, il est  moi!

Sa main agita une sonnette, et il dit au valet qui entra:

--Que M. de Machault vienne ici sur-le-champ!

M. de Machault tait le lieutenant de police.

Le bossu avait repris son calme.

--Monseigneur, dit-il en regardant sa montre,  l'heure o je vous
parle, M. de Lagardre m'attend, hors de Paris, sur une route que je ne
vous indiquerai point, dussiez-vous me donner la question. Voici onze
heures de nuit qui vont sonner. Si M. de Lagardre ne reoit de moi
aucun message avant onze heures et demie, son cheval galopera vers la
frontire. Il a des relais... Votre lieutenant de police n'y peut rien.

--Vous serez otage! s'cria le rgent.

--Oh! moi, fit le bossu qui se prit  sourire; pour peu que vous teniez
 me garder prisonnier, je suis en votre pouvoir!

Il croisa ses bras sur sa poitrine. Le lieutenant de police entrait. Il
tait myope, et ne voyant point le bossu, il s'cria avant qu'on ne
l'interroget:

--Voici du nouveau!.... Votre Altesse Royale verra si l'on peut user de
clmence envers de pareils brouillons! Je tiens la preuve de leurs
intelligences avec Alberoni... Cellamare est l dedans jusqu'au cou...
et M. de Villeroy... et M. de Villars et toute la vieille cour qui est
avec le duc et la duchesse du Maine...

--Silence! fit le rgent.

M. de Machault apercevait justement le bossu. Il s'arrta tout
interdit.

Le rgent fut une bonne minute avant de reprendre la parole. Pendant ce
temps, il regarda plus d'une fois le bossu  la drobe. Celui-ci ne
sourcillait pas.

--Machault, dit enfin le rgent, je vous avais prcisment appel pour
vous parler de M. le prince de Cellamare... et d'autres... Allez
m'attendre, je vous prie, dans le premier cabinet.

Machault lorgna curieusement le bossu et se dirigea vers la porte.

Comme il allait franchir le seuil, le rgent ajouta:

--Faites-moi passer, je vous prie, un sauf-conduit tout scell et
contre-sign en blanc.

Avant de sortir, M. de Machault lorgna encore.

Le rgent ne pouvait tre bien longtemps si srieux que cela.

--O diable va-t-on prendre des myopes pour les mettre  la tte de
l'afft? grommela-t-il.

Puis il ajouta:

--M. le chevalier de Lagardre traite avec moi de puissance  puissance.
Il m'envoie des ambassadeurs et me dicte lui-mme, dans sa dernire
missive, la teneur du sauf-conduit qu'il rclame... Il y a l-dessous,
probablement, quelque intrt en jeu... Ce chevalier de Lagardre
exigera sans doute une rcompense?...

--Votre Altesse Royale se trompe, repartit le bossu;--M. de Lagardre
n'exigera rien... Il ne serait pas au pouvoir du rgent de France
lui-mme de rcompenser le chevalier de Lagardre!

--Peste! fit le duc--il faudra bien que nous voyions ce mystrieux et
romanesque personnage... Il est capable d'avoir un succs fou  la cour,
et de ramener la mode perdue des chevaliers errants!... Combien de temps
nous faudra-t-il l'attendre?

--Deux heures.

--C'est au mieux!... Il servira d'intermde entre le ballet indien et le
souper sauvage... Cela n'est point dans le programme...

Le valet entra. Il apportait le sauf-conduit, contre-sign par le
ministre Le Blanc et M. de Machault.

Le rgent remplit lui-mme les blancs et signa.

--M. de Lagardre,--reprit-il tout en crivant,--n'avait point commis de
ces fautes qu'on ne puisse pardonner. Le feu roi tait svre 
l'endroit des duels; il avait raison. Les moeurs ont chang, Dieu
merci! depuis ce temps, et les rapires tiennent mieux dans le
fourreau... La grce de M. de Lagardre sera enregistre demain, et
voici le sauf-conduit.

Le bossu avana la main. Le rgent ne lcha point encore l'acte.

--Vous prviendrez M. de Lagardre que toute violence de sa part rompra
l'effet de ce parchemin.

--Le temps de la violence est pass, pronona le bossu avec une sorte de
solennit.

--Qu'entendez-vous par l, monsieur?

--J'entends que le chevalier de Lagardre n'aurait pu accepter cette
clause, il y a deux jours.

--Parce que?... fit le duc d'Orlans avec dfiance et hauteur.

--Parce que son serment le lui et interdit.

--Il avait donc jur autre chose que de servir de pre  l'enfant?

--Il avait jur de venger Nevers...

Le bossu s'interrompit court.

--Achevez, monsieur! ordonna le rgent.

--Le chevalier de Lagardre, rpondit le bossu lentement,--au moment o
il emportait la petite fille, avait dit aux assassins:--Vous mourrez
tous de ma main! Ils taient neuf. Le chevalier en avait reconnu sept...
ceux-l sont morts...

--De sa main? interrogea le rgent qui plit.

Le bossu s'inclina profondment en signe d'affirmation.

--Et les deux autres? demanda encore le rgent.

Le bossu fit une pause avant de rpondre.

--Il est des ttes, monseigneur, que les chefs de gouvernement n'aiment
point voir tomber sur l'chafaud, rpondit-il enfin en regardant le
prince en face,--le bruit que font ces ttes en tombant branle le
trne... M. de Lagardre donnera le choix  Votre Altesse Royale. Il m'a
charg de le lui dire... le huitime assassin n'est qu'un valet: M. de
Lagardre ne le compte pas... Le neuvime est le matre... Il faut que
cet homme meure... Si Votre Altesse Royale ne veut pas du bourreau, on
donnera une pe  cet homme, et cela regardera M. de Lagardre...

Le rgent tendit une seconde fois le parchemin.

--La cause est juste, murmura-t-il;--je fais ceci en mmoire de mon
pauvre Philippe... Si M. de Lagardre a besoin d'aide...

--Monseigneur, M. de Lagardre ne demande qu'une seule chose  Votre
Altesse Royale.

--Quelle chose?

--La discrtion... Un mot imprudent peut tout perdre.

--Je serai muet.

Le bossu salua profondment, mit le parchemin pli dans sa poche, et se
dirigea vers la porte.

--Donc, dans deux heures? dit le rgent.

--Dans deux heures!

Et le bossu sortit.

--As-tu ce qu'il te faut, petit homme? demanda le vieux concierge le
Brant, quand il vit revenir le bossu.

Celui-ci glissa un double louis dans sa main.

--Oui, dit-il, mais,  prsent, je veux voir la fte.

--Tte-bleu! s'cria le Brant,--le beau danseur que voil!

--Je veux, en outre, continua le bossu, que tu me donnes la clef de ta
loge dans le jardin.

--Pourquoi faire, petit homme?

Le bossu lui glissa un second double louis.

--A-t-il de drles de fantaisies, ce petit homme-l! fit le Brant.
Tiens, voici la clef de ma loge.

--Je veux enfin, acheva le bossu, que tu portes dans ta loge le paquet
que je t'ai confi ce matin.

--Et y a-t-il encore un double louis pour la commission?

--Il y en a deux.

--Bravo!... oh! l'honnte petit homme!... Je suis sr que c'est pour un
rendez-vous d'amour...

--Peut-tre, fit le bossu en souriant.

--Si j'tais femme, moi, je t'aimerais malgr ta bosse...  cause de tes
doubles louis... Mais, s'interrompit ici le bon vieux le Brant; il faut
une carte pour entrer l dedans... les piquets de gardes franaises ne
plaisantent pas!...

--J'ai la mienne, rpliqua le bossu; porte seulement le paquet.

--Tout de suite, mon petit homme. Reprends le corridor... tourne 
droite, le vestibule est clair; tu descendras par le perron...
Divertis-toi bien, et bonne chance!




III

--Un coup de lansquenet.--


Dans le jardin, l'affluence augmentait sans cesse. On se pressait
principalement du ct du rond-point de Diane, qui avoisinait les
appartements de Son Altesse Royale; chacun voulait savoir pourquoi le
rgent se faisait attendre.

Nous ne nous occuperons pas beaucoup de conspirations. Les intrigues de
M. du Maine et de la princesse, sa femme, les menes du vieux parti
Villeroy et de l'ambassade d'Espagne, bien que fertiles en incidents
dramatiques, n'entrent point dans notre sujet. Il nous suffit de
remarquer, en passant, que le rgent tait entour d'ennemis. Le
parlement le dtestait et le mprisait au point de lui disputer en toute
occasion la prsance; le clerg lui tait gnralement hostile  cause
de l'affaire de la constitution; les vieux gnraux et l'arme active ne
pouvaient avoir que du ddain pour sa politique dbonnaire; enfin, dans
le conseil de rgence mme, il prouvait de la part de certains membres
une opposition systmatique.

On ne peut se dissimuler que la parade financire de Law lui fut d'un
immense secours pour dtourner l'animadversion publique.

Personnellement, nul, except les princes lgitimes, ne pouvait avoir
une haine bien vigoureuse pour ce prince, appartenant au genre neutre,
qui n'avait pas un grain de mchancet dans le coeur, mais dont la
bont tait un peu de l'insouciance. On ne dteste bien que les gens
qu'on et pu aimer fortement. Or, Philippe d'Orlans comptait des
compagnons de plaisir et point d'amis.

La banque de Law servit  acheter les princes. Le mot est dur, mais
l'histoire, inflexible, ne permet point d'en choisir un autre. Une fois
les princes achets, les ducs suivirent et les lgitims restrent dans
l'isolement, n'ayant d'autre consolation que quelques visites _ la
vieille_, comme on appelait alors madame de Maintenon dchue.

M. de Toulouse se soumit franchement: c'tait un honnte homme. M. du
Maine et sa femme durent chercher un point d'appui  l'tranger.

On dit qu'au temps o parurent les satires du pote Lagrange, intitules
les _Philippiques_, le rgent insista tellement auprs du duc de
Saint-Simon, alors son familier, que ce duc consentit  lui en faire
lecture.

On dit que le rgent couta sans sourciller, et mme en riant, les
passages o le pote, tranant dans la boue sa vie prive et de famille,
le montre assis auprs de sa propre fille  la mme table d'orgie.

Mais on dit aussi qu'il pleura et qu'il s'vanouit  la lecture des vers
qui l'accusaient d'avoir empoisonn successivement toute la postrit de
Louis XIV.

Il avait raison. Ces accusations, lors mme qu'elles sont des calomnies,
font sur le vulgaire une impression profonde. Il en reste toujours
quelque chose, a dit Beaumarchais, qui savait  quoi s'en tenir.

L'homme qui a parl de la rgence avec le plus de calme et le plus
d'impartialit, c'est l'historiographe Duclos, dans ses _Mmoires
secrets_. On voit bien que l'avis de Duclos est celui-ci: La rgence du
duc d'Orlans n'aurait pas tenu sans la banque de Law.

Le jeune roi Louis XV tait ador. Son ducation tait confie  des
mains hostiles au rgent; d'ailleurs, dans le public indiffrent, il y
avait de sourdes inquitudes sur la probit de ce prince. On craignait
d'un instant  l'autre de voir disparatre l'arrire-petit-fils de Louis
XIV, comme on avait vu disparatre son pre et son aeul.

C'tait l un admirable prtexte  conspirations. Certes, M. du Maine,
M. de Villeroy, le prince de Cellamare, M. de Villars, Alberoni et le
parti breton-espagnol n'intriguaient point pour leur propre intrt. Fi
donc! ils travaillaient pour soustraire le jeune roi aux funestes
influences qui avaient abrg la vie de ses parents.

Philippe d'Orlans ne voulut opposer d'abord  ces attaques que son
insouciance. Les meilleures fortifications sont de terre molle. Un
simple matelas pare mieux la balle qu'un bouclier d'acier. Philippe
d'Orlans put dormir tranquille assez longtemps derrire son
insouciance.

Quand il fallut se montrer, il se montra, et comme le troupeau des
assaillants qui l'entourait n'avait ni valeur ni vertu, il n'eut besoin
que de se montrer.

A l'poque o se continue notre histoire, Philippe d'Orlans tait
encore derrire son matelas. Il dormait, et les clabauderies de la foule
ne troublaient point son sommeil. Dieu sait pourtant que la foule
clabaudait assez haut, tout prs de son palais, sous ses fentres et
jusque dans sa propre maison! Elle avait bien des choses  dire, la
foule;--sauf ces infamies qui dpassaient le but, sauf ces accusations
d'empoisonnement que l'existence mme du jeune roi Louis XV dmentait
avec nergie, le rgent ne prtait que trop le flanc  la mdisance. Sa
vie tait un hont scandale; sous son rgne, la France ressemblait 
l'un de ces grands vaisseaux dsarms qui s'en vont  la remorque d'un
autre navire. Le remorqueur tait l'Angleterre; enfin, malgr le succs
de la banque de Law, tous ceux qui prenaient la peine de pronostiquer la
banqueroute prochaine de l'tat trouvaient auditoire.

Si donc, il y avait cette nuit dans les jardins du rgent un parti de
l'enthousiasme, la cabale mcontente ne manquait pas non plus:
mcontents politiques, mcontents financiers, mcontents moraux ou
d'instinct.

A cette dernire classe, compose de tous ceux qui avaient t jeunes et
brillants sous Louis XIV, appartenaient M. le baron de la Hunaudaye et
M. le baron de Barbanchois. Ce n'taient pas de grands dbris, mais ils
se consolaient entre eux, dclarant que de leur temps les dames taient
bien plus belles, les hommes bien plus spirituels, le ciel plus bleu, le
vent moins froid, le vin meilleur, les laquais plus fidles et les
chemines moins sujettes  fumer.

Ce genre d'opposition, remarquable par son innocence, tait connu du
temps d'Horace, qui appelle le vieillard courtisan du pass, _laudator
temporis acti_.

Mais disons tout de suite qu'on ne parlait pas beaucoup politique parmi
cette foule dore, souriante pimpante et masque de velours qui
traversait incessamment les cours du palais pour venir donner son coup
d'oeil aux dcorations du jardin, et qui affluait surtout aux abords
du rond-point de Diane. On tait tout  la fte, et si le nom de la
duchesse du Maine sortait de quelque jolie bouche, c'tait pour la
plaindre d'tre absente.

Les grandes entres commenaient  se faire. Le duc de Bourbon tait l
donnant la main  la princesse de Conti; le chancelier d'Aguesseau
menait la princesse palatine, lord Stair, ambassadeur d'Angleterre, se
faisait faire la cour par l'abb Dubois. Un bruit se rpandit tout 
coup dans les salons, dans les cours, sous les charmilles, un bruit fait
pour affoler toutes ces dames, un bruit qui fit oublier le retard du
rgent et l'absence de ce bon M. Law lui-mme!

Le czar tait au Palais-Royal! Le czar Pierre de Russie, sous la
conduite du marchal de Tess, qu'on appelait son cornac, et suivi de
trente gardes du corps qui avaient charge de ne le quitter jamais.

Emploi difficile! Pierre de Russie avait les mouvements brusques et les
fantaisies soudaines. Tess et ses gardes du corps faisaient parfois de
rudes traites pour le joindre quand il chappait  leur respectueuse
surveillance.

Il tait log  l'htel Lesdiguires, auprs de l'Arsenal. Le rgent l'y
traitait magnifiquement, mais la curiosit parisienne, violemment
excite par l'arrive de ce sauvage souverain, n'avait pu encore
s'assouvir, parce que le czar n'aimait point qu'on s'occupt de lui.
Quand les passants s'avisaient de s'attrouper aux abords de son htel,
il envoyait le pauvre Tess avec ordre de charger.

Cet infortun marchal et mieux aim faire dix campagnes. L'honneur
qu'il eut de garder le prince moscovite le vieillit de dix ans.

Pierre le Grand venait  Paris pour complter son ducation de prince
instaurateur et fondateur. Le rgent n'avait point dsir cette terrible
visite, mais il fit contre fortune bon coeur et essaya du moins
d'blouir le czar par la splendeur de son hospitalit. Cela n'tait
point ais. Le czar ne voulait pas tre bloui. En entrant dans la
magnifique chambre  coucher qu'on lui avait prpare  l'htel
Lesdiguires, il se fit mettre un lit de camp au milieu de la salle et
coucha dessus. Il allait bien partout, visitant les boutiques et causant
familirement avec les marchands, mais c'tait incognito. La curiosit
parisienne ne savait o le prendre.

A cause de cela prcisment et des choses bizarres qui se racontaient,
la curiosit parisienne arrivait au dlire. Les privilgis qui avaient
vu le czar faisaient ainsi son portrait. Il tait grand, trs-bien fait,
un peu maigre, le poil d'un brun fauve, le teint brun, trs-anim, les
yeux grands et vifs, le regard perant, quelquefois farouche, au moment
o l'on y pensait le moins, un tic nerveux et convulsif dcomposait
tout  coup son visage. On attribuait cela au poison que l'cuyer Zoubow
lui avait donn dans son enfance.

Quand il voulait faire accueil  quelqu'un, sa physionomie devenait
gracieuse et charmante. On sait le prix des grces que font les animaux
froces. La crature qui a le plus de succs  Paris est l'ours du
Jardin des Plantes, parce que c'est un monstre de bonne humeur.

Pour les Parisiens de ce temps, un czar moscovite tait assurment un
animal plus trange, plus fantastique, plus invraisemblable qu'un ours
vert ou qu'un singe bleu.

Il mangeait comme un ogre, au dire de Verton, matre d'htel du roi
qu'on avait charg de sa table, mais il n'aimait point les petits pieds.
Il faisait par jour quatre repas, considrablement copieux. A chaque
repas, il buvait deux bouteilles de vin et une bouteille de liqueur au
dessert, sans compter la bire et la limonade entre deux. Ceci faisait
journellement douze bouteilles de liquide capiteux.

Le duc d'Antin, partant de l, affirmait que c'tait l'homme le plus
_capable_ de son sicle. Le jour o ce duc le traita en son chteau de
Petit-Bourg, Pierre le Grand ne put se lever de table. On l'emporta 
bras. Il avait trouv le vin bon.

On se demanda ce qu'il fallait de bon vin pour mettre en cet tat le
robuste Sarmate?

Ses moeurs amoureuses taient encore plus excentriques que ses
habitudes de table. Paris en parlait beaucoup; nous n'en parlerons
point.

Ds qu'on sut que le czar tait dans le bal, il y eut beaucoup de
remue-mnage. Cela n'tait point dans le programme. Chacun le voulut
voir. Comme personne ne savait dire prcisment o il tait, on suivait
les indications les plus diverses et les courants de la foule allaient
se heurtant  tous les carrefours.

Le Palais-Royal n'est pas la fort de Bondy. On devait bien finir par le
trouver!

Tout ce mouvement inquitait fort peu nos joueurs de lansquenet, abrits
sous la tente  l'indienne. Aucun d'eux n'avait lch prise. L'or et les
billets roulaient toujours sur le tapis.

Peyrolles avait fait une main superbe. Il tenait la banque en ce moment.

Chaverny, un peu ple, riait encore, mais du bout des lvres.

--Dix mille cus! dit Peyrolles.

--Je tiens, rpliqua Chaverny.

--Avec quoi? demanda Navailles.

--Sur parole.

--On ne joue pas sur parole chez le rgent, dit M. de Tresmes qui
passait.

Et il ajouta d'un ton de dgot profond:

--C'est un vritable tripot!

--Sur lequel vous n'avez pas votre dme, M. le duc, riposta Chaverny qui
le salua de la main.

Un clat de rire suivit cette rponse, et M. de Tresmes s'loigna en
haussant les paules.

Ce duc de Tresmes, gouverneur de Paris, avait le dixime sur tous les
bnfices des maisons o l'on donnait  jouer. Il avait la rputation de
soutenir lui-mme une de ces maisons, rue Bailleul. Ceci n'tait point
droger. L'htel de madame la princesse de Carignan tait un des plus
dangereux tripots de la capitale.

--Dix mille cus! rpta Peyrolles.

--Je tiens, fit une voix mle parmi les joueurs.

Et une liasse de billets de crdit tomba sur la table.

On n'avait point encore entendu cette voix. Tout le monde se retourna.
Personne autour de la table ne connaissait le tenant.

C'tait un gaillard bien dcoupl, haut sur jambes, portant perruque
ronde sans poudre et col de toile. Son costume contrastait trangement
avec l'lgance de ses voisins. Il avait un gros pourpoint de bouracan
marron, des chausses de drap gris, des bottes de bon gros cuir terne et
gras. Un large ceinturon lui serrait la taille et soutenait un sabre de
marin.

tait-ce l'ombre de Jean Bart? Il lui manquait la pipe.

En un tour de cartes, Peyrolles eut gagn les dix mille cus.

--Double! dit l'tranger.

--Double! rpta Peyrolles, bien que ce ft intervertir les rles.

Une nouvelle poigne de billets tomba sur la table.

Il y a de ces corsaires qui portent des millions dans leurs poches.

Peyrolles gagna.

--Double! dit le corsaire d'un ton de mauvaise humeur.

--Double! soit!

Les cartes se firent.

--Palsambleu! dit Oriol, voil quarante mille cus lestement perdus.

--Double! disait cependant l'habit de bouracan marron.

--Vous tes donc bien riche, monsieur? demanda Peyrolles.

L'homme au sabre ne le regarda pas seulement. Ses cent vingt mille
livres taient sur la table.

--Gagn, Peyrolles! s'cria le choeur des assistants.

--Double!

--Bravo! dit Chaverny, voil un beau joueur.

L'habit de bouracan carta de deux vigoureux coups de coude les joueurs
qui le sparaient de Peyrolles et vint se placer debout auprs de lui.

Peyrolles lui gagna ses deux cent quarante mille livres, puis le
demi-million.

--Assez, dit l'homme au sabre.

Puis, il ajouta froidement:

--Donnez-moi de la place, messieurs.

En mme temps, il dgaina son sabre d'une main, tandis que l'autre
saisissait l'oreille de Peyrolles.

--Que faites-vous? que faites-vous? s'cria-t-on de toutes parts.

--Ne le voyez vous pas? rpondit l'habit de bouracan sans s'mouvoir.
Cet homme est un coquin...

Peyrolles essayait de tirer son pe. Il tait plus ple qu'un cadavre.

--Voil de ces scnes, M. le baron! dit le vieux Barbanchois; nous en
sommes l!

--Que voulez-vous, M. le baron! rpliqua la Hunaudaye; c'est la nouvelle
mode!

Ils prirent tous deux un air de lugubre rsignation.

Cependant l'homme au sabre n'tait pas un manchot. Il savait se servir
de son arme. Un moulinet rapide, excut selon l'art, fit reculer les
joueurs. Un fendant sec et bien appliqu brisa en deux l'pe que
Peyrolles tait parvenu  dgainer.

--Si tu bouges, dit l'homme au sabre, je ne rponds pas de toi; si tu ne
bouges pas, je ne te couperai que les deux oreilles.

Peyrolles poussait des cris touffs. Il proposait de rendre l'argent.
Que faut-il de temps  la foule pour s'amasser? Une cohue compacte se
pressait dj aux alentours.

L'homme au sabre, prenant son arme  moiti, comme un rasoir,
s'apprtait  commencer froidement l'opration chirurgicale qu'il avait
annonce, lorsqu'un grand tumulte se fit  l'entre de la tente
indienne.

Le gnral prince Kourakine, ambassadeur de Russie prs de la cour de
France, se prcipita sous la tente imptueusement; il avait le visage
inond de sueur, ses cheveux et ses habits taient en dsordre.

Derrire lui accourait le marchal de Tess, suivi de trente gardes du
corps chargs de veiller sur la personne du czar.

--Sire! sire! s'crirent en mme temps le marchal et Kourakine; au nom
de Dieu! arrtez!

Tout le monde se regarda.

Qui donc appelait-on sire?

L'homme au sabre se retourna. Tess se jeta entre lui et la victime.
Mais il ne le toucha point et mit chapeau bas.

On comprit que ce grand gaillard en habit de bouracan tait l'empereur
de Russie.

Celui-ci frona le sourcil lgrement:

--Que me voulez-vous? demanda-t-il  Tess; je fais justice.

Kourakine lui glissa quelques mots  l'oreille. Il lcha aussitt
Peyrolles et se prit  sourire en rougissant un peu.

--Tu as raison, dit-il, je ne suis pas chez moi... c'est un oubli.

Il salua de la main la foule stupfaite avec une grce altire qui, ma
foi, lui allait fort bien, et sortit de la tente, entour des gardes du
corps.

Ceux-ci taient habitus  ses escapades. Ils passaient leur vie 
courir sur ses traces.

Peyrolles rtablit le dsordre de sa toilette et mit froidement dans sa
poche l'norme somme que le czar n'avait point daign reprendre.

--Insulte de prince ne compte pas! dit-il en jetant  la ronde un regard
 la fois cauteleux et impudent; je pense que personne ici n'a le
moindre doute sur ma loyaut.

Chacun s'loigna de lui, tandis que Chaverny rpliquait.

--Des doutes?... Assurment non, M. de Peyrolles... nous sommes fixs
parfaitement.

--A la bonne heure! dit entre haut et bas le factotum; je ne suis pas
homme  supporter un outrage...

Tous ceux qui ne s'intressaient point au jeu s'taient lancs  la
suite du czar. Ils furent dsappoints. Le czar sortit du palais, sauta
dans le premier carrosse venu, et s'en alla dcoiffer ses trois
bouteilles avant de se coucher.

Navailles prit les cartes des mains de Peyrolles, qu'il poussa doucement
hors du cercle et commena une banque.

Oriol tira Chaverny  part:

--Je voudrais te demander un conseil, dit le gros petit traitant d'un
ton de mystre.

--Demande, fit Chaverny.

--Maintenant que je suis gentilhomme, je ne voudrais pas agir en pied
plat... Voici mon cas... Tout  l'heure, j'ai fait cent louis contre
Taranne... Je crois qu'il ne m'a pas entendu...

--Tu as gagn?

--Non, j'ai perdu...

--Tu as pay?

--Non... puisque Taranne ne demande rien.

Chaverny prit une pose de docteur.

--Si tu avais gagn, interrogea-t-il, aurais-tu rclam les cent louis?

--Naturellement, rpondit Oriol, puisque j'aurais t sr d'avoir pari.

--Le fait d'avoir perdu diminue-t-il cette certitude?

--Non... mais si Taranne n'a pas entendu, il ne m'aurait pas pay...

Ce disant, il jouait avec son portefeuille. Chaverny mit la main dessus.

--a me paraissait plus facile au premier abord! fit-il avec gravit; le
cas est complexe...

--Il reste cinquante louis! cria Navailles.

--Je tiens! dit Chaverny.

--Comment! comment! protesta Oriol en le voyant ouvrir son portefeuille.

Il voulut ressaisir son bien, mais Chaverny le repoussa d'un geste plein
d'autorit.

--La somme en litige doit tre dpose en mains tierces, dcida-t-il; je
la prends... et partageant le diffrend par moiti, je me dclare
redevable de cinquante louis  toi, cinquante louis  Taranne... Et je
dfie la mmoire du roi Salomon.

Il jeta le portefeuille  Oriol dcontenanc.

--Je tiens! je tiens! rpta-t-il en retournant  la table de jeu.

--Tu tiens mon argent! grommela Oriol; dcidment, on serait mieux au
coin d'un bois!

--Messieurs! messieurs! dit Noc qui arrivait du dehors; laissez l vos
cartes, vous jouez sur un volcan! M. de Machault vient de dcouvrir
trois douzaines de conspirations dont la moindre fait honte  celle de
Catilina!... Le rgent, effray, s'est enferm avec le petit homme noir
pour savoir la bonne aventure.

--Bah! fit-on, le petit homme noir est sorcier?

--Des pieds  la tte, rpondit Noc;--Il a prdit au rgent que M. Law
se noierait dans le Mississipi, et que madame la duchesse de Berry
pouserait ce faquin de Riom en secondes noces.

--La paix! la paix! dirent les moins fous.

Les autres clatrent de rire.

--On ne parle que de cela, reprit Noc; le petit homme noir a prdit
aussi que Dubois aurait le chapeau de cardinal.

--Par exemple!... fit Peyrolles.

--Et que M. de Peyrolles, ajouta Noc, deviendrait honnte homme avant
de mourir!

Il y eut explosion de gaiet. Puis tout le monde dserta la table et
vint  l'entre de la tente, parce que Noc, regardant par hasard du
ct du perron, s'tait cri:

--Tenez! tenez! le voil! non pas le rgent, mais le petit homme noir.

Chacun put le voir en effet, avec sa bosse et ses jambes bizarrement
tordues, descendre  pas lents le perron du pavillon.--Un sergent de
gardes franaises l'arrta au bas des marches.--Le petit homme noir
montra sa carte, sourit, salua et passa.




IV

--Souvenir des trois Philippe.--


Le petit homme noir avait un binocle  la main. Il lorgnait la
dcoration de la fte en vritable amateur. Il saluait les dames avec
beaucoup de politesse et semblait rire dans sa barbe comme un bossu
qu'il tait.--Il portait un masque de velours noir.

A mesure qu'il avanait, nos joueurs le regardaient avec plus
d'attention,--mais celui qui regardait le mieux tait sans contredit M.
de Peyrolles.

--Quelle diable de crature est-ce l? s'cria enfin Chaverny;--Eh
mais!... on dirait...

--Eh! oui!... fit Navailles.

--Quoi donc? demanda le gros Oriol qui tait myope.

--L'homme de tantt, rpondit Chaverny.

--L'homme aux dix mille cus!...

--L'homme  la niche...

--sope II, dit Jonas.

--Pas possible! fit Oriol;--un pareil tre dans le cabinet du rgent!

Peyrolles pensait:

--Qu'a-t-il pu dire  Son Altesse Royale!... Je n'ai jamais eu bonne
ide de ce drle.

Le petit homme noir avanait toujours. Il ne paraissait point faire
attention au groupe rassembl devant l'entre de la tente indienne. Il
lorgnait, il souriait, il saluait. Impossible de voir un petit homme
noir d'humeur meilleure et plus poli.

Dj il tait assez prs pour qu'on pt l'entendre grommeler entre ses
dents:

--Charmant! charmant... tout cela est charmant. Il n'y a que Son Altesse
Royale pour faire ainsi les choses... Ah! je suis bien content d'avoir
vu tout cela!... bien content!... bien content!...

A l'intrieur de la tente des voix s'levrent. Une autre compagnie
avait pris place autour de la table abandonne par nos joueurs. Ceux-ci
taient presque tous des gens d'ge respectable et haut titrs.

L'un d'eux dit:

--Ce qui est arriv, je l'ignore; mais je viens de voir Bonnivet qui
faisait doubler les postes par ordre exprs du rgent.

--Il y a, reprit un autre, deux compagnies de gardes franaises dans la
cour aux Ris...

--Et le rgent n'est pas abordable!

--Machault est aux cent coups!

--M. de Gonzague lui-mme n'a pu obtenir un tratre mot.

Nos joueurs se prirent  couter, mais les nouveaux venus baissrent
aussitt la voix.

--Il va se passer ici quelque chose, dit Chaverny, j'en ai le
pressentiment.

--Demandez au sorcier, fit Noc en riant.

Le petit homme noir le salua d'un air tout aimable.

--Positivement, dit-il,--quelque chose... mais quoi?

Il essuya son binocle avec soin.

--Positivement, positivement, reprit-il;--quelque chose... quelque chose
de fort inattendu... Eh! eh! eh!... s'interrompit-il en donnant  sa
voix stridente et grle un accent tout particulier de mystre;--je sors
d'un endroit chaud... trs-chaud... le froid me saisit... permettez-moi
d'entrer l dedans, messieurs, je vous serai oblig...

Il eut un petit frisson.

Nos joueurs s'cartrent.

Tous les yeux taient fixs sur le bossu.

Le bossu se glissa sous la tente avec force saluts.--Quand il aperut le
groupe de grands seigneurs assis maintenant autour de la table, il
secoua la tte d'un air content et dit:

--Oui, oui... il y a quelque chose... le rgent est soucieux... la garde
est double... mais personne ne sait ce qu'il y a... M. le duc de Tresmes
ne le sait pas, lui qui est gouverneur de Paris... M. de Machault ne le
sait pas, lui qui est lieutenant de police... le savez-vous, M. de
Rohan-Chabot?... le savez-vous, M. de la Fert-Senneterre?...--Et vous,
messieurs, s'interrompit-il en se retournant vers nos seigneurs, qui
reculrent instinctivement; le savez-vous?

Nul ne rpondit.--MM. de Rohan-Chabot et de la Fert-Senneterre trent
leurs masques.--On en usait ainsi quand on voulait forcer poliment un
inconnu  montrer son visage.

Le bossu, riant et saluant, leur dit:

--Messieurs, cela ne servirait  rien... vous ne m'avez jamais vu...

--M. le baron, demanda Barbanchois  son voisin fidle,--connaissez-vous
cet original?

--Non, M. le baron, repartit la Hunaudaye,--c'est un singulier olibrius.

--Je vous le donnerais bien en mille, reprit le bossu,--pour deviner ce
qu'il y a... ce serait du temps perdu... il ne s'agit point des choses
qui occupent journellement vos entretiens publics et vos secrtes
penses... il ne s'agit point des choses qui font l'objet de vos
prudentes apprhensions, mes dignes messieurs...

Ce disant, il regardait Rohan, la Fert, les vieux seigneurs assis  la
table.

--Il ne s'agit point, poursuivit-il en regardant Chaverny, Oriol et les
autres  leur tour, de ce qui enflamme vos ambitions plus ou moins
lgitimes,  vous dont la fortune est encore  faire... il ne s'agit ni
des menes de l'Espagne, ni des troubles de France, ni des mchantes
humeurs du parlement, ni des petites clipses de ce soleil que M. Law
appelle son systme... non, non... et cependant, le rgent est
soucieux... et cependant, on a doubl la garde.

--Et de quoi s'agit-il, beau masque? demanda M. de Rohan-Chabot avec un
mouvement d'impatience.

Le bossu demeura un instant pensif. Sa tte s'inclina sur sa poitrine.
Puis, se redressant tout  coup, et laissant chapper un clat de rire
sec:

--Croyez-vous aux revenants?... demanda-t-il.

Le fantastique ordinairement n'existe point hors d'un certain milieu.
Les soirs d'hiver, dans une grande salle de chteau dont les fentres
pleurent  la bise, autour d'une haute chemine de chne noir sculpt,
l-bas, dans les solitudes du Morvan ou dans les forts de Bretagne, on
fait peur aux gens aisment avec la moindre lgende, avec la moindre
histoire. Les sombres boiseries dvorent la lumire de la lampe qui met
de vagues reflets aux dorures rougies des portraits de famille. Le
manoir a ses traditions lugubres et mystrieuses; on sait dans quel
corridor le vieux comte revient traner ses chanes, dans quelle chambre
il s'introduit quand l'horloge tinte le douzime coup, pour s'asseoir
devant l'tre sans feu et grelotter la fivre des trpasss.

Mais ici, au Palais-Royal, sous la tente indienne, au milieu de la fte
des cus, parmi les clats de rire douteurs et les sceptiques
causeries,  deux pas de la table de jeu, il n'y avait point place pour
ces vagues terreurs qui prennent parfois les braves de l'pe et mme
les esprits forts, ces spadassins de la pense.

Pourtant, il y eut un froid dans les veines, quand le bossu pronona ce
mot _revenant_. Il riait en disant cela, le petit homme noir, mais sa
gaiet donnait le frisson.

Il y eut un froid, malgr le flot ruisselant des lumires, malgr le
bruit joyeux du jardin, malgr la molle harmonie que l'orchestre
envoyait de loin.

--Eh! eh! fit le bossu, qui croit aux revenants?... Personne,  midi,
dans la rue... tout le monde,  minuit au fond de l'alcve solitaire,
quand la veilleuse s'est teinte par hasard... Il y a une fleur qui
s'ouvre au regard des toiles... la conscience est une belle-de-nuit...
Rassurez-vous, messieurs, je ne suis pas un revenant.

--Vous plat-il de vous expliquer, oui ou non, beau masque? pronona M.
de Rohan-Chabot qui se leva.

Le cercle s'tait fait autour du petit homme noir. Peyrolles se cachait
au second rang, mais il coutait de toutes ses oreilles.

--Monsieur le duc, rpondit le bossu, nous ne sommes pas plus beaux l'un
que l'autre; trve de compliments... h h! ceci, voyez-vous, est une
affaire de l'autre monde... un mort qui soulve la pierre de sa tombe...
aprs vingt annes, monsieur le duc...

Il s'interrompit pour grommeler en ricanant:

--Est-ce qu'on se souvient, ici,  la cour, des gens morts depuis vingt
annes?...

--Mais que veut-il dire? s'cria Chaverny.

--Je ne vous parle pas, M. le marquis, rpliqua le petit homme; ce fut
l'anne de votre naissance... vous tes trop jeune... je parle  ceux
qui ont des cheveux gris.

Et changeant tout  coup de ton, il ajouta:

--C'tait un galant seigneur... c'tait un noble prince... jeune, brave,
opulent, heureux, bien-aim... visage d'archange, taille de hros... il
avait tout... tout ce que Dieu donne  ses favoris en ce monde!...

--O les plus belles choses, interrompit Chaverny, ont le pire destin.

Le petit homme lui toucha du doigt l'paule et dit doucement:

--Souvenez-vous, M. le marquis, que les proverbes mentent quelquefois,
et qu'il y a des ftes sans lendemain...

Chaverny devint ple. Le bossu l'carta de la main et vint tout auprs
de la table.

--Je parle  ceux qui ont des cheveux gris, rpta-t-il,  vous M. de la
Hunaudaye, qui seriez couch maintenant en Flandre sous six pieds de
terre, s'il n'et fendu le crne du miquelet qui vous tenait sous son
genou...

Le vieux baron resta bouche bante et si profondment mu que la parole
lui manqua.

--A vous, M. de Marillac, dont la fille prit le voile pour l'amour de
lui...  vous, M. le duc de Rohan-Chabot, qui ftes crneler,  cause de
lui, le logis de mademoiselle Fron, votre matresse...  vous, M. le
duc de la Fert, qui perdtes un soir contre lui votre chteau de
Senneterre...  vous, M. de la Vauguyon, dont l'paule ne peut avoir
oubli le bon coup d'pe...

--Nevers! s'crirent vingt voix  la fois; Philippe de Nevers!

Le bossu se dcouvrit et pronona lentement:

--Philippe de Lorraine, duc de Nevers, assassin sous les murs du
chteau de Caylus-Tarrides, le 24 novembre 1696!

--Assassin lchement et par derrire,  ce qu'on dit..., murmura M. de
la Vauguyon.

--Dans un guet-apens, ajouta la Fert.

--On accusa, si je ne me trompe, dit M. de Rohan-Chabot, M. le marquis
de Caylus-Tarrides, pre de madame la princesse de Gonzague.

Parmi les jeunes gens:

--Mon pre m'a parl de cela plus d'une fois, dit Navailles.

--Mon pre tait l'ami du feu duc de Nevers, fit Chaverny.

Peyrolles coutait et se faisait petit. Le bossu reprit d'une voix basse
et profonde:

--Assassin lchement... par derrire... dans un guet-apens... tout cela
est vrai... mais le coupable n'avait pas nom Caylus-Tarrides...

--Et comment s'appelait-il donc? demanda-t-on de toutes parts.

La fantaisie du petit homme noir n'tait pas de rpondre.

Il poursuivit d'un ton railleur et lger, sous lequel perait
l'amertume:

--Cela fit du bruit, messieurs!... Ah! peste! cela fit grand bruit!...
On ne parla que de cela pendant toute une semaine... La semaine d'aprs,
on en parla un peu moins... au bout du mois, ceux qui prononaient
encore le nom de Nevers avaient l'air de revenir de Pontoise...

--Son Altesse Royale, interrompit ici M. de Rohan, fit l'impossible...

--Oui, oui... je sais... Son Altesse Royale tait un des trois
Philippe... Son Altesse Royale voulut venger son meilleur ami... mais
le moyen?... Le chteau de Caylus est au bout du monde... la nuit du 24
novembre garda son secret... Il va sans dire que M. le prince de
Gonzague...--N'y a-t-il point ici, s'interrompit le petit homme noir, un
digne serviteur de M. de Gonzague qui a nom M. de Peyrolles?

Oriol et Noc se rangrent pour dcouvrir le factotum un peu
dcontenanc.

--J'allais ajouter, reprit le bossu: il va sans dire que M. le prince de
Gonzague, qui tait galement un des trois Philippe, dut remuer ciel et
terre pour venger son ami... Mais tout fut inutile... nul indice!...
nulle preuve!... Bon gr mal gr, il fallut s'en remettre au temps,
c'est--dire  Dieu, du soin de trouver le coupable!...

Peyrolles n'avait plus qu'une pense: s'esquiver pour aller prvenir
Gonzague. Il resta pour savoir jusqu'o le bossu pousserait l'audace
dans sa trahison.

Peyrolles, en voyant revenir sur l'eau le souvenir du 24 novembre,
prouvait un peu la sensation d'un homme qu'on trangle.

Le bossu avait raison. La cour n'a point de mmoire. Les morts de vingt
annes sont vingt fois oublis. Mais il y avait ici une circonstance
tout exceptionnelle. Le mort faisait partie d'une sorte de trinit dont
deux membres taient vivants et tout-puissants: Philippe d'Orlans et
Philippe de Gonzague.

Le fait certain, c'est que vous eussiez dit,  voir l'intrt veill
sur toutes les physionomies, qu'il tait question d'un meurtre commis
hier.

Si l'intention du bossu avait t de ressusciter l'motion de ce drame
mystrieux et lointain, il avait succs complet.

--Eh! eh! fit-il en jetant  la ronde un coup d'oeil rapide et
perant; eh! eh!... s'en remettre au Ciel, c'est le pis aller... je sais
des gens sages qui ne ddaignent point cette suprme ressource... Eh!
eh! franchement, messieurs, on pourrait choisir plus mal... le Ciel a
des yeux encore meilleurs que ceux de la police... le ciel est
patient... il a le temps... il tarde parfois... des jours se passent,
des mois, des annes... mais quand l'heure est venue...

Il s'arrta. Sa voix vibrait sourdement.

L'impression produite par lui tait si vive et si forte, que chacun la
subissait comme si la menace implicite, voile sous sa parole aigu, et
t dirige contre tout le monde  la fois.

Il n'y avait l qu'un coupable, un subalterne, un instrument:
Peyrolles.

Tous les autres frmissaient.

L'arme des affids de Gonzague, entirement compose de gens trop
jeunes pour pouvoir mme tre souponns, s'agitait sous le poids de je
ne sais quelle oppression pnible.

Sentaient-ils dj que chaque jour coul rivait de plus prs la chane
mystrieuse qui les attachait au matre? Devinaient-ils que l'pe de
Damocls allait pendre, soutenue par un fil, sur la tte de Gonzague
lui-mme?

On ne sait. Ces instincts ne se raisonnent point. Ils avaient peur.

--Quand l'heure est venue, reprit le bossu, et toujours elle vient, que
ce soit tt ou tard... un homme... un messager du tombeau... un fantme
sort de terre, parce que Dieu le veut; cet homme accomplit, malgr lui
parfois, la mission fatale... S'il est fort, il frappe... s'il est
faible, si son bras est comme le mien et ne peut pas porter le poids du
glaive, il se glisse, il rampe, il va... jusqu' ce qu'il arrive 
mettre son humble bouche au niveau de l'oreille des puissants, et tout
bas ou tout haut,  l'heure dite, le vengeur tonn entend tomber des
nuages le nom rvl du meurtrier.

Il y eut un grand et solennel silence.

--Quel nom? demanda M. de Rohan-Chabot.

--Le connaissons-nous? firent Chaverny et Navailles.

Le bossu semblait subir l'excitation de sa propre parole. Ce fut d'une
voix saccade qu'il poursuivit:

--Si vous le connaissez?... Qu'importe!... qu'tes-vous?... que
pouvez-vous?... Le nom de l'assassin vous pouvanterait comme un coup de
tonnerre... Mais l-haut, sur la premire marche du trne, un homme est
assis... Tout  l'heure, la voix est tombe des nuages... Altesse!
l'assassin est l!... et le vengeur a tressailli... Altesse, dans
cette foule dore, l'assassin!... et le vengeur a ouvert les yeux,
regardant la foule qui passait sous sa fentre... Altesse! hier  votre
table,  votre table demain, l'assassin s'asseyait, l'assassin
s'assoira! et le vengeur repassait dans sa mmoire la liste de ses
convives... Altesse! chaque jour, le matin et le soir, l'assassin vous
tend sa main sanglante... et le vengeur s'est lev en disant: Par le
Dieu vivant, justice sera faite!

On vit une chose trange. Tous ceux qui taient l, les plus grands et
les plus nobles, se jetrent des regards de dfiance.

--Voil pourquoi, messieurs, ajouta le bossu d'un ton leste et
tranchant, le rgent de France est soucieux ce soir... et voil
pourquoi la garde du palais est double.

Il salua et fit mine de sortir.

--Ce nom? s'cria Chaverny.

--Ce fameux nom? appuya Oriol.

--Ne voyez-vous pas, voulut dire Peyrolles, que l'impudent bouffon s'est
moqu de vous?

Le bossu s'tait arrt au seuil de la tente. Il mit le binocle 
l'oeil et regarda son auditoire. Puis il revint sur ses pas en riant
de son petit rire sec comme un cri de crcelle.

--La la! fit-il, voil que vous n'osez plus vous approcher les uns des
autres... chacun croit que son voisin est le meurtrier... touchant effet
de la mutuelle estime!... Messieurs, les temps sont bien changs, la
mode n'y est plus... De nos jours, on ne se tue plus gure avec ces
armes brutales de l'ancien rgime: le pistolet ou l'pe... nos mes
sont dans nos portefeuilles; pour tuer un homme, il suffit de vider sa
poche... Eh! eh! eh!... Dieu merci, les assassins sont rares  la cour
du Rgent!... ne vous cartez pas ainsi les uns des autres... l'assassin
n'est pas l... Eh! eh! eh! s'interrompit-il, tournant le dos aux vieux
seigneurs pour s'adresser seulement  la bande de Gonzague, vous voici
maintenant avec des mines d'une aune... avez-vous donc des remords?...
Voulez-vous que je vous gaye un petit peu?... Tenez! voici M. de
Peyrolles qui se sauve: il perd beaucoup... savez-vous o se rend M. de
Peyrolles?

Celui-ci disparaissait dj derrire les massifs des fleurs, dans la
direction du palais.

Chaverny toucha le bras du bossu.

--Le rgent sait-il le nom? demanda-t-il.

--Eh! monsieur le marquis, rpliqua le petit homme noir, nous n'en
sommes plus l!... nous rions! mon fantme est de bonne humeur. Il a
bien vu que le tragique n'est point ici de mode; il passe  la
comdie... et comme il sait tout, ce diable de fantme... les choses du
prsent comme celles du pass... il est venu dans la fte... eh! eh!
eh!... ici, vous comprenez bien... et il attend Son Altesse Royale pour
lui montrer au doigt...

Son doigt tendu piquait le vide.

--Au doigt, vous entendez... les mains habiles aprs les mains
sanglantes... la petite pice suit toujours la grande... il faut se
dlasser en riant du poison ou du poignard... au doigt, messieurs, au
doigt, les adroits gentilshommes qui font sauter la coupe  cette vaste
table de lansquenet o M. Law a l'honneur de tenir la banque.

Il se dcouvrit dvotement, au nom de Law, et poursuivit:

--Au doigt, les pipeurs de ds, les chevaliers de l'agio, les danseurs
de la rue Quincampoix, au doigt!... M. le rgent est bon prince, et le
prjug ne l'touffe point... mais il ne sait pas tout... s'il savait
tout, il aurait grande honte.

Un murmure s'leva parmi nos joueurs.

M. de Rohan dit:

--Ceci est la vrit!

--Bravo! applaudirent le baron de la Hunaudaye et le baron de
Barbanchois.

--N'est-ce pas, messieurs, reprit le bossu; la vrit, cela se dit
toujours en riant... Ces jeunes gens ont bonne envie de me jeter dehors,
mais ils se retiennent par respect pour votre ge... Je m'en rapporte 
MM. de Chaverny, Oriol, Taranne et autres... belle jeunesse o la
noblesse un peu dchue se mle  la roture mal savonne... comme les
fils de diverses couleurs dans le tricot poivre et sel... Pour Dieu! ne
vous fchez pas, mes illustres matres: nous sommes au bal masqu, et je
ne suis qu'un pauvre bossu... Demain, vous me jetterez un cu pour
acheter mon dos transform en pupitre... Vous haussez les paules?  la
bonne heure! je ne mrite en conscience que votre ddain!

Chaverny prit le bras de Navailles.

--Que faire  ce drle!... grommela-t-il; allons-nous-en!

Les vieux seigneurs riaient de bon coeur. Nos joueurs s'loignrent
les uns aprs les autres.

--Et aprs avoir montr au doigt, reprit le bossu qui se retourna vers
Rohan-Chabot et ses vnrables compagnons, les fabricants de fausses
nouvelles, les raliseurs, les escamoteurs de la hausse, les jongleurs
de la baisse... toute l'arme des saltimbanques qui bivaque  l'htel de
Gonzague, je montrerai encore  M. le rgent... au doigt, messieurs, au
doigt!... les ambitions dues, les rancunes envenimes... au doigt!...
ceux dont l'gosme ou l'orgueil ne peut s'habituer au silence... les
cabaleurs inquiets, les cervels en cheveux blancs qui voudraient
ressusciter la Fronde... les suivants de madame du Maine... les habitus
de l'htel de Cellamare... au doigt!... les conspirateurs ridicules ou
odieux qui vont entraner la France dans je ne sais quelle guerre
extravagante pour reconqurir des places perdues ou des honneurs
regretts!... les calomniateurs de ce qui est, les polichinelles qui
s'intitulent eux-mmes les dbris du grand sicle, les Gronte...

Le bossu n'avait plus d'auditeurs. Les deux derniers, Barbanchois et la
Hunaudaye s'loignaient clopin-clopant, savoir: le baron de la
Hunaudaye, goutteux de la jambe droite; le baron de Barbanchois, podagre
de la jambe gauche.

Le petit homme noir eut un rire silencieux.

--Au doigt!... au doigt!... murmura-t-il.

Puis il tira de sa poche un parchemin scell aux armes de la couronne,
et s'assit pour le lire  la table de jeu reste vide.

Le parchemin commenait par ces mots:

Louis, par la grce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc.

Au bas tait la signature de Louis, duc d'Orlans, rgent, avec les
contre-seings du secrtaire d'tat le Blanc et de M. de Machault,
lieutenant de police.

--Voil qui est parfait, dit le petit homme aprs l'avoir parcouru; pour
la premire fois, depuis vingt ans, nous pouvons lever la tte, regarder
les gens en face, et jeter notre nom  la tte de ceux qui nous
poursuivent. Je promets bien que nous en userons.




V

--Les dominos roses.--


Entre le protocole et les signatures, le parchemin scell aux armes de
France contenait un sauf-conduit fort en rgle, accord par le
gouvernement au chevalier Henri de Lagardre, ancien chevau-lger du feu
roi.

Cet acte, conu dans la forme la plus large, adopte rcemment pour les
agents diplomatiques non publiquement accrdits, donnait au chevalier
de Lagardre licence d'aller et venir partout dans le royaume sous la
garantie de l'autorit, et de quitter le territoire franais en toute
scurit, tt ou tard, et quoi qu'il advnt.

--Quoi qu'il advienne, rpta plusieurs fois le bossu. M. le rgent peut
avoir des travers; mais il est honnte homme et tient  sa parole...
Quoi qu'il advienne, avec ceci, Lagardre a carte blanche... Nous allons
lui faire faire son entre... Et Dieu veuille qu'il manoeuvre comme il
faut!

Il consulta sa montre et se leva.

La tente indienne avait deux entres. A quelques pas de la seconde
issue, se trouvait un petit sentier qui conduisait,  travers les
massifs,  la loge de matre le Brant, concierge et gardien du jardin.
On avait profit de la loge comme de tout le reste pour le dcor. La
faade, enjolive, recevait la lumire d'un rflecteur plac dans le
feuillage d'un grand tilleul et terminait de ce ct le paysage.

D'ordinaire, le soir, c'tait un endroit isol, trs-couvert et
trs-sombre, spcialement surveill par messieurs les gardes franaises.

Comme le bossu sortait de la tente, il vit en avant du massif l'arme
entire de Gonzague qui s'tait reforme l aprs sa droute. On causait
de lui, prcisment. Oriol, Taranne, Noc, Navailles et autres, riaient
du mieux qu'ils pouvaient, mais Chaverny tait pensif.

Le bossu n'avait pas de temps  perdre, apparemment, car il alla droit 
eux.

Il mit le binocle  l'oeil et fit mine d'admirer le dcor, comme au
moment de son entre.

--Il n'y a que M. le rgent pour faire ainsi les choses, grommelait-il;
charmant... charmant...

Nos joueurs s'cartrent pour le laisser passer.

Il fit mine de les reconnatre tout  coup.

--Ah! ah! s'cria-t-il; les autres sont partis aussi... au doigt!... eh!
eh! eh!... au doigt!... la libert du bal masqu... Messieurs, je suis
bien votre serviteur.

Personne n'tait rest sur sa route, except Chaverny. Le bossu lui ta
son chapeau et voulut suivre sa route. Chaverny l'arrta.

Cela fit rire le bataillon sacr de Gonzague.

--Chaverny veut sa bonne aventure, dit Oriol.

--Chaverny a trouv son matre! ajouta Navailles.

--Un plus caustique et un plus bavard que lui!

Chaverny disait au petit homme noir:

--Un mot, s'il vous plat, monsieur.

--Tous les mots que vous voudrez, marquis.

--Ces paroles que vous avez prononces: Il y a des ftes qui n'ont point
de lendemain, s'appliquaient-elles  moi personnellement?

--Personnellement  vous.

--Veuillez me les traduire, monsieur.

--Marquis, je n'ai pas le temps.

--Si je vous y contraignais...

--Marquis, je vous en dfie... M. de Chaverny tuant en combat singulier
sope II, dit Jonas, locataire de la niche du chien de M. de Gonzague...
ce serait pour mettre le comble  votre renomme!

Chaverny fit nanmoins un mouvement pour lui barrer le passage. Il
avana la main pour cela. Le bossu la lui prit et la serra entre les
siennes.

--Marquis, pronona-t-il  voix basse, vous valez mieux que vos actes...
Dans mes courses en ce beau pays d'Espagne o tous les deux nous avons
voyag, je vis une fois un fait assez bizarre... un noble genet de
guerre, conquis par des marchands juifs et parqu parmi les mulets de
charge... c'tait  Ovido. Quand je repassai par l, le genet tait
mort  la peine... Marquis, vous n'tes point  votre place: vous
mourrez jeune, parce que vous aurez trop de peine  devenir un coquin!

Il s'inclina et passa. On ne le vit bientt plus derrire les arbustes.

Chaverny tait rest immobile, la tte penche sur sa poitrine.

--Enfin, le voil parti! s'cria Oriol.

--C'est le diable en personne que ce petit homme! fit Navailles.

--Voyez donc comme ce pauvre Chaverny est soucieux!

--Mais quel jeu joue donc ce bossu d'enfer?

--Chaverny, que t'a-t-il dit?

--Chaverny, conte-nous cela!

Ils l'entouraient. Chaverny les regarda d'un air absorb.

Et, sans savoir qu'il parlait, il murmura:

--Il y a des ftes qui n'ont point de lendemain!

La musique se taisait dans les salons. C'tait entre deux menuets. La
foule n'en tait que plus compacte dans le jardin, o nombre d'intrigues
mignonnes se nouaient.

M. de Gonzague, las de faire antichambre, s'tait rendu dans les salons.
Sa bonne grce et l'clat de sa parole lui donnaient grande faveur
auprs des dames, qui disaient volontiers que Philippe de Gonzague,
pauvre et de menue noblesse, et encore fait un cavalier accompli.

Vous jugez que son titre de prince et ses millions ne gtaient point
l'affaire.

Bien qu'il vct dans l'intimit du rgent, il n'affectait point ces
manires dbrailles qui taient alors si fort  la mode. Sa parole
tait courtoise et rserve, ses faons dignes. Le diable cependant n'y
perdait rien.

Madame la duchesse d'Orlans le tenait en haute estime, et ce bon abb
de Fleury, prcepteur du jeune roi, devant qui personne ne trouvait
grce, n'tait pas loign de le regarder comme un saint.

Ce qui s'tait pass aujourd'hui mme,  l'htel de Gonzague, avait t
racont amplement et diversement par les gazetiers de la cour. Ces dames
trouvaient en gnral que la conduite de Gonzague  l'gard de sa femme
dpassait les bornes de l'hrosme. C'tait un aptre que cet homme et
un martyr.

Vingt annes de souffrance patiente! Vingt annes de douceur inpuisable
en face d'un infatigable ddain!

L'histoire ancienne a consign des faits bien moins beaux que celui-l!

Les princesses savaient dj le magnifique mouvement d'loquence que M.
de Gonzague avait eu devant le conseil de famille. La mre du rgent,
qui tait _bon homme_, lui donna franchement sa grosse main bavaroise;
la duchesse d'Orlans le fit complimenter; la belle petite abbesse de
Chelles lui promit ses prires et la duchesse de Berry lui dit qu'il
tait un niais sublime.

Quant  cette pauvre princesse de Gonzague, on aurait voulu la lapider
pour avoir fait le malheur d'un si digne homme!

C'est en Italie, vous le savez bien, que Molire trouva cet admirable
nom de Tartufe.

Gonzague, au milieu de sa gloire, aperut tout  coup, dans l'embrasure
d'une porte, la figure longue de M. de Peyrolles. D'ordinaire la
physionomie de ce fidle serviteur ne suait point une gaiet folle, mais
aujourd'hui, c'tait comme un vivant signal de dtresse.

Il tait blme, il avait l'air effar; il essuyait avec son mouchoir la
sueur de ses tempes.

Gonzague l'appela. Peyrolles traversa le salon gauchement et vint 
l'ordre. Il pronona quelques mots  l'oreille de son matre.

Celui-ci se leva vivement, et avec une prsence d'esprit qui
n'appartient qu' ces superbes coquins d'outre-monts:

--Madame la princesse de Gonzague, dit-il, vient d'entrer dans le bal...
je vais courir  sa rencontre.

Peyrolles lui-mme fut tonn.

--O la trouverai-je? lui demanda Gonzague.

Peyrolles n'en savait rien assurment. Il s'inclina et prit les devants.

--Il y a des hommes qui sont aussi par trop bons! dit la mre du rgent
avec un juron joli qu'elle avait apport de Bavire.

Les princesses regardaient d'un oeil attendri la retraite prcipite
de Gonzague.

Le pauvre homme!

--Que me veux-tu? demanda-t-il  Peyrolles ds qu'ils furent seuls.

--Le bossu est ici, dans le bal, rpondit le factotum.

--Parbleu! je le sais bien, puisque c'est moi qui lui ai donn la carte.

--Vous n'avez pas eu de renseignements sur ce bossu?

--O veux-tu que j'en aie pris?

--Je me dfie de lui.

--Dfie-toi si tu veux... Est-ce tout?

--Il a entretenu le rgent ce soir pendant plus d'une demi-heure...

--Le rgent!... reprit Gonzague d'un air tonn.

Mais il se remit tout de suite, et ajouta:

--C'est que sans doute il avait beaucoup de choses  lui dire.

--Beaucoup de choses, en effet, riposta Peyrolles; et je vous en fais
juge.

Ici, le factotum raconta la scne qui venait d'avoir lieu sous la tente
indienne.

Quand il eut fini, Gonzague se prit  rire avec piti.

--Ces bossus ont tous de l'esprit! dit-il ngligemment;--mais un esprit
bizarre et difforme comme leur corps... ils posent... ils jouent sans
cesse d'inutiles comdies... Celui qui brla le temple d'phse pour
faire parler de lui devait avoir une bosse!

--Voil tout ce que vous en donnez!... s'cria Peyrolles.

--A moins, poursuivit Gonzague qui rflchissait,  moins que ce bossu
ne veuille se faire acheter trs-cher...

--Il nous trahit, monseigneur! dit Peyrolles avec nergie.

Gonzague le regarda en souriant et par dessus l'paule.

--Mon pauvre garon, murmura-t-il, nous aurons grand'peine  faire
quelque chose de toi... tu n'as pas encore devin que ce bossu fait du
zle dans nos intrts?

--Non!... j'avoue, monseigneur, que je n'ai pas devin cela.

--Je n'aime pas le zle, poursuivit Gonzague; le bossu sera tanc
vertement... mais il n'en est pas moins sr et certain qu'il nous donne
une excellente ide...

--Si monseigneur daignait m'expliquer...

Ils taient sous la charmille qui occupait l'emplacement actuel de la
rue Montpensier. Gonzague prit familirement le bras de son factotum.

--Avant tout, rpliqua-t-il, dis-moi ce qui s'est pass rue du Chantre.

--Vos ordres ont t ponctuellement excuts, rpondit Peyrolles; je ne
suis entr au palais qu'aprs avoir vu de mes yeux la litire qui se
dirigeait vers Saint-Magloire.

--Et dona Cruz?

--Dona Cruz doit tre ici...

--Tu la chercheras!... ces dames l'attendent... j'ai tout prpar...
elle va avoir un prodigieux succs... Maintenant, revenons au bossu...
qu'a-t-il dit au rgent?

--Voil ce que nous ne savons pas!

--Moi, je le sais... ou du moins je le devine... Il a dit au rgent:
L'assassin de Nevers existe...

--Chut! fit involontairement M. de Peyrolles qui tressaillit violemment
de la tte aux pieds.

--Il a bien fait, poursuivit Gonzague sans s'mouvoir; l'assassin de
Nevers existe... quel intrt ai-je  le cacher, moi, le mari de la
veuve de Nevers, moi, le juge naturel, moi, le lgitime vengeur!...
l'assassin de Nevers existe! je voudrais que la cour tout entire ft l
pour m'entendre!...

Peyrolles suait  grosses gouttes.

--Et puisqu'il existe, continua Gonzague, palsambleu! nous le
trouverons!

Il s'arrta pour regarder son factotum en face.

Celui-ci tremblait, et des tics nerveux agitaient sa face.

--As-tu compris? fit Gonzague.

--Je comprends que c'est jouer avec le feu, monseigneur...

--Voil l'ide du bossu, reprit le prince en baissant la voix tout 
coup: elle est bonne, sur ma parole!... Seulement, pourquoi l'a-t-il eue
et de quel droit se mle-t-il d'tre plus avis que nous?... Nous
claircirons cela... Ceux qui ont tant d'esprit sont vous  une mort
prcoce...

Peyrolles releva la tte vivement. On cessait enfin de lui parler
hbreu.

--Est-ce pour cette nuit? murmura-t-il.

Ils arrivaient  l'arcade centrale de la charmille, par o l'on
apercevait la longue chappe des bosquets illumins et la statue du
dieu Mississipi, autour de laquelle le jet d'eau envoyait ses gerbes
irises. Une femme en svre toilette de cour, recouverte d'un vaste
domino noir, et masque, venait  eux par l'autre bout de la charmille.
Elle tait au bras d'un vieillard  cheveux blancs.

Au moment de passer l'arcade, Gonzague repoussa Peyrolles et le
contraignit  s'effacer dans l'ombre.

La femme masque et le vieillard franchirent l'arcade.

--L'as-tu reconnue? demanda Gonzague.

--Non, rpondit le factotum.

--Mon cher prsident, disait en ce moment la femme masque, veuillez ne
pas m'accompagner plus loin.

--Madame la princesse aura-t-elle encore besoin de mes services cette
nuit? demanda le vieillard.

--Dans une heure, vous me retrouverez  cette place...

--C'est le prsident de Lamoignon! murmura Peyrolles.

Le prsident salua et se perdit dans une alle latrale.

Gonzague dit:

--Madame la princesse m'a tout l'air de n'avoir pas encore trouv ce
qu'elle cherche... ne la perdons pas de vue!

La femme masque, qui tait en effet madame la princesse de Gonzague,
rabattit le capuchon de son domino sur son visage et se dirigea vers le
bassin.

La foule entrait en fivre de nouveau. On annonait l'entre du rgent
et de ce bon M. Law, la seconde personne du royaume.

Le petit roi ne comptait pas encore.

--Monseigneur ne m'a pas fait l'honneur de me rpondre, insista
cependant Peyrolles: ce bossu... sera-ce pour cette nuit?

--Ah ! il te fait donc bien peur, ce bossu?

--Si vous l'aviez entendu comme moi...

--Parler de tombeaux qui s'ouvrent... de fantmes?... Je connais tout
cela... Je veux causer avec ce bossu... Non, ce ne sera pas pour cette
nuit... cette nuit, s'il tient la promesse qu'il nous a faite... et il
la tiendra, j'en rponds!... nous tiendrons, nous, la promesse qu'il a
faite au rgent en notre nom... Un homme va venir dans cette fte... ce
terrible ennemi de toute ma vie... celui qui vous fait tous trembler
comme des femmes...

--Lagardre!... murmura Peyrolles.

--A celui-l, sous les lustres allums, en prsence de cette foule
vaguement mue dj et qui attend je ne sais quel grand drame avant la
nuit,  celui-l, nous arracherons son masque et nous dirons: Voici
l'assassin de Nevers!...

--As-tu vu? demanda Navailles.

--Sur mon honneur! on dirait madame la princesse, rpondit Gironne.

--Seule dans cette foule... sans cavalier ni page!...

--Elle cherche quelqu'un...

--Corbieu! la belle fille! s'cria Chaverny rveill de sa mlancolie.

--O cela?... en domino rose?... C'est Vnus en personne pour le coup!

--C'est mademoiselle de Choisy qui me cherche, dit Noc.

--Le fat! s'cria Chaverny. Ne vois-tu pas que c'est la marchale de
Tess, qui est en qute de moi, tandis que son vaillant poux court
aprs le czar?

--Cinquante louis pour mademoiselle de Choisy!

--Cent pour la marchale!...

--Allons lui demander si elle est la marchale ou mademoiselle de
Choisy!

Les deux fous s'lancrent  la fois. Ils s'aperurent seulement alors
que la belle inconnue tait suivie  distance par deux gaillards 
rapires d'une aune et demie, qui s'en allaient le poing sur la hanche
et le nez au vent sous leur masque.

--Peste! firent-ils ensemble; ce n'est ni mademoiselle de Choisy ni la
marchale... c'est une aventure!

Ils taient tous rassembls non loin du bassin. Une visite aux dressoirs
chargs de liqueurs et de ptisseries les avait remis en bonne humeur.

Oriol, le nouveau gentilhomme, brlait d'envie de faire quelque action
d'clat pour gagner ses perons.

--Messieurs, dit-il en se haussant sur ses pointes, ne serait-ce point
plutt mademoiselle Nivelle?

On lui faisait cette niche de ne jamais rpondre quand il parlait de
mademoiselle Nivelle. Depuis six mois, il avait bien dpens pour elle
cinquante mille cus.

Sans les mchantes plaisanteries dont l'amour accable les gros petits
financiers, ils seraient aussi trop heureux en ce monde.

La belle inconnue avait l'air fort dpayse au milieu de cette cohue.
Son regard interrogeait tous les groupes.

Le masque tait impuissant  dguiser son embarras.

Les deux grands gaillards allaient cte  cte  dix ou douze pas
derrire elle.

--Marchons droit, frre Passepoil!

--Cocardasse, mon noble ami, marchons droit!

Capdbiou! Il ne s'agissait pas de plaisanter! Le diable de bossu leur
avait parl au nom de Lagardre.

Quelque chose leur disait que l'oeil d'un surveillant svre tait sur
eux. Ils taient graves et roides comme des soldats en faction.

Pour pouvoir circuler dans le bal en excution des ordres du bossu, ils
avaient t reprendre leurs pourpoints neufs et dlivrer par la mme
occasion dame Franoise et Berrichon son petit-fils.

Il y avait bien une heure que la pauvre Aurore, perdue dans cette foule,
cherchait en vain Henri, son ami.

Elle croisa madame la princesse de Gonzague et fut sur le point de
l'aborder, car les regards de tous ces cervels la brlaient et la peur
la prenait. Mais que dire pour obtenir la protection d'une de ces
grandes dames qui, dans cette fte, taient chez elles?

Aurore n'osa pas.

D'ailleurs, elle avait hte d'atteindre ce rond-point de Diane qui tait
le lieu du rendez-vous.

--Messieurs, dit Chaverny, ce n'est ni mademoiselle de Choisy, ni la
marchale, ni mademoiselle Nivelle, ni personne que nous connaissions...
c'est une beaut merveilleuse et toute neuve... Une petite bourgeoise
n'aurait point ce port de reine, une provinciale donnerait son me au
dmon, qu'elle n'atteindrait point  cette grce enchanteresse, une dame
de la cour n'aurait garde d'prouver ce charmant embarras... Je fais une
proposition.

--Voyons ta proposition, marquis? s'cria-t-on de toutes parts.

Et le cercle des fous se resserra autour de Chaverny.

--Elle cherche quelqu'un, n'est-ce pas? reprit celui-ci.

--On peut l'affirmer, rpondit Noc.

--Sans trop s'avancer, ajouta Navailles.

Et tous les autres:

--Oui, oui, elle cherche quelqu'un.

--Eh bien! messieurs, reprit Chaverny, ce quelqu'un-l est un heureux
coquin.

--Accord!.. mais ce n'est pas une proposition.

--Il est injuste, reprit le petit marquis, qu'un pareil trsor soit
accapar par un quidam qui ne fait point partie de notre vnrable
confrrie.

--Injuste! rpondit-on, inique! criant! abusif!

--Je propose donc, conclut Chaverny, que la belle enfant ne trouve point
celui qu'elle cherche.

--Bravo! s'cria-t-on de toutes parts.

--Voici pour le coup Chaverny ressuscit!

--Item..., poursuivit le petit marquis, je propose qu' la place du
quidam, la belle enfant trouve l'un de nous.

--Bravo encore! bravissimo! vive Chaverny!

On faillit le porter en triomphe.

--Mais, fit Navailles, lequel d'entre nous trouvera-t-elle?

--Moi! Moi! Moi! fit tout le monde  la fois, et Oriol lui-mme, le
nouveau chevalier, sans respect pour les droits de mademoiselle
Nivelle.

Chaverny rclama le silence d'un geste magistral.

--Messieurs, dit-il, ces dbats sont prmaturs... quand nous aurons
conquis la belle fille, nous la jouerons loyalement aux ds, au pharaon,
au doigt mouill ou  la courte-paille.

Un avis si sage devait avoir l'approbation gnrale.

--A l'assaut donc! s'cria Navailles.

--Un instant, messieurs, dit Chaverny, je rclame l'honneur de diriger
l'expdition.

--Accord! accord!.. A l'assaut!

Chaverny regarda tout autour de lui.

--La question, reprit-il, est de ne pas faire de bruit... le jardin est
plein de gardes franaises, et il serait pnible de se faire mettre  la
porte avant le souper... Il faut user de stratagme... Ceux d'entre vous
qui ont de bons yeux n'avisent-ils point  l'horizon quelque domino
rose?

--Mademoiselle Nivelle en a un, glissa Oriol.

--En voici deux, trois, quatre, fit-on dans le cercle.

--J'entends un domino rose de connaissance.

--Par ici... mademoiselle Desbois..., s'cria Navailles.

--Par l... Cidalise..., fit Taranne.

--Il ne nous en faut qu'un... je choisis Cidalise, qui est  peu prs de
la mme taille que notre belle enfant... Qu'on m'apporte Cidalise.

Cidalise tait au bras d'un vieux domino, duc et pair pour le moins et
moisi comme quatre.--On apporta Cidalise  Chaverny.

--Amour, lui dit le petit marquis,--Oriol, qui est gentilhomme 
prsent, te promet cent pistoles si tu nous sers adroitement... il
s'agit de dtourner deux chiens hargneux qui sont l-bas, et c'est toi
qui vas leur donner le change.

--Et va-t-on rire un petit peu? demanda Cidalise.

--A se tenir les ctes, rpondit Chaverny.




VI

--La Fille du Mississipi.--


Oriol ne protesta point contre la promesse de cent pistoles, parce qu'on
avait dit qu'il tait gentilhomme.

Cidalise ne demandait que plaies et bosses, la bonne fille. Elle dit:

--Du moment qu'on va rire un petit peu, j'en suis!

Son ducation ne fut pas longue  faire. L'instant d'aprs, elle se
glissait de groupe en groupe et atteignait son poste, qui tait entre
nos deux matres d'armes et Aurore.

En mme temps, une escouade, dtache par le gnral Chaverny,
escarmouchait contre Cocardasse et Passepoil.--Une autre escouade
manoeuvrait pour couper Aurore.

Cocardasse reut le premier un coup de coude. Il jura un terrible
capdbiou et mit la main  sa rapire, mais Passepoil lui dit 
l'oreille:

--Marchons droit!

Cocardasse rongea son frein.--Une franche bourrade fit chanceler
Passepoil.

--Marchons droit! lui dit Cocardasse, qui vit ses yeux s'allumer.

Ainsi les rudes pnitents de la trappe s'abordent et se sparent avec le
stoque:--Frre, il faut mourir!

Apapur!--Un lourd talon se posa sur le cou-de-pied du Gascon, tandis que
le Normand trbuchait une seconde fois, parce qu'on lui avait mis un
fourreau d'pe entre les jambes.

--Marchons droit!

Taranne, encourag, vint donner en plein contre Passepoil et l'appela
maladroit; Gironne heurta rudement Cocardasse, et par surcrot le traita
de blitre.

--Marchons droit! marchons droit!

Mais les oreilles de nos deux braves taient rouges comme du sang.

--Ma caillou, murmura Cocardasse  la quatrime offense et en regardant
piteusement Passepoil,--je crois que je vais me fcher!

Passepoil soufflait comme un phoque, il ne rpondit point, mais quand
Taranne revint  la charge, ce financier imprudent reut un colossal
soufflet.

Cocardasse poussa un soupir de soulagement profond.--Ce n'tait pas lui
qui avait commenc.--Du mme coup de poing, il envoya Gironne et
l'innocent Oriol rouler dans la poussire.

Il y eut bagarre.--Ce ne fut qu'un instant, mais la seconde escouade,
conduite par Chaverny en personne, avait eu le temps d'entourer et de
dtourner Aurore.

Cocardasse et Passepoil ayant mis en fuite les assaillants, regardrent
au devant d'eux. Ils virent toujours le domino rose  la mme place.
C'tait Cidalise qui gagnait ses cent pistoles.

Cocardasse et Passepoil, heureux d'avoir fait impunment le coup de
poing, se mirent  surveiller Cidalise en rptant avec triomphe:

--Marchons droit!

Pendant cela, Aurore, dsoriente en ne voyant plus ses deux
protecteurs, tait oblige de suivre le mouvement de ceux qui
l'entouraient. Ceux-ci faisaient semblant de cder  la foule et se
dirigeaient insensiblement vers le bosquet situ entre la pice d'eau et
le rond-point de Diane.

C'tait au centre de ce bosquet que s'levait la loge de matre le
Brant.

Les petites alles perces dans les massifs allaient en tournant selon
la mode anglaise, qui commenait  s'introduire. La foule suivait les
grandes avenues et laissait ces sentiers  peu prs dserts. Auprs de
la loge de matre le Brant, surtout, il y avait un berceau en charmille
qui tait presque une solitude.

Ce fut l qu'on entrana la pauvre Aurore.

Chaverny porta la main  son masque. Elle poussa un grand cri, car elle
l'avait reconnu pour le jeune homme de Madrid.

Au cri pouss par Aurore, la porte de la loge s'ouvrit. Un homme de
haute taille, masqu, entirement cach par un ample domino noir, parut
sur le seuil.

Il avait  la main une pe nue.

--Ne vous effrayez pas, charmante demoiselle, dit le petit marquis,--ces
messieurs et moi nous sommes unanimement vos soumis admirateurs.

Ce disant, il essaya de passer son bras autour de la taille d'Aurore,
qui cria au secours. Elle ne cria qu'une fois, parce que Albret, qui
s'tait gliss derrire elle, lui mit un mouchoir de soie sur la
bouche.--Mais une fois suffit.

Le domino noir mit l'pe dans la main gauche. De la droite, il saisit
Chaverny par la nuque et l'envoya tomber  dix pas de l. Albret eut le
mme sort.

Dix rapires furent tires. Le domino, reprenant la sienne de la main
droite, dsarma de deux coups de fouet Gironne et Noc, qui taient en
avant.--Oriol, voyant cela, ne fit ni une ni deux. Gagnant tout d'un
temps ses perons, ce gentilhomme nouveau prit la fuite en criant: A
l'aide!--Montaubert et Choisy chargrent: Montaubert tomba  genoux d'un
fendant qu'il eut sur l'oreille; Choisy, moins heureux, reut une
balafre en plein visage.

Les gardes franaises arrivaient, cependant, au bruit. Nos coureurs
d'aventures, tous plus ou moins malmens, se dispersrent comme une
vole d'tourneaux.--Les gardes franaises ne trouvrent plus personne
sous le berceau, car le domino noir et la jeune fille avaient aussi
disparu comme par enchantement.

Ils entendirent seulement le bruit de la porte de matre le Brant qui
se refermait.

--Tubleu! dit Chaverny en retrouvant Navailles dans la foule,--quelle
bourrade! je veux joindre ce gaillard-l, ne ft-ce que pour lui faire
compliment de son poignet.

Gironne et Noc arrivaient l'oreille basse. Choisy tait dans un coin
avec son mouchoir sanglant sur la joue; Montaubert cachait son oreille
crase du mieux qu'il pouvait.--Cinq ou six autres avaient aussi des
horions plus ou moins apparents  dissimuler. Oriol seul tait intact,
le brave petit ventre!

Ils se regardrent tous d'un air penaud.--L'expdition avait mal russi.

Et chacun parmi eux se demandait quel pouvait tre ce rude jouteur.

Ils savaient les salles d'armes de Paris sur le bout du doigt. Les
salles d'armes de Paris ne faisaient point flors comme  la fin du
sicle prcdent.--On n'avait plus le temps.--Personne, parmi les
virtuoses de la rapire, n'tait capable de mettre en dsarroi huit ou
dix porteurs de brette.

Et encore sans trop de gne, en vrit! Le domino noir n'avait eu garde
de s'embarrasser dans les longs plis de son vtement. C'est  peine s'il
s'tait fendu deux ou trois fois, bien posment.--Un matre poignet! il
n'y avait pas  dire non...

C'tait un tranger. Dans les salles d'armes, personne, y compris les
prvts et les matres, n'tait de cette merveilleuse force.

Tout  l'heure, on avait parl de ce duc de Nevers, tu  la fleur de
l'ge. Voil un homme dont le souvenir tait rest dans toutes les
acadmies, un tireur vite comme la pense: pied d'acier, oeil de lynx!

Mais il tait mort, et certes chacun ici pouvait tmoigner que le domino
noir n'tait pas un fantme.

Il y avait un homme, du temps de Nevers, un homme plus fort que Nevers
lui-mme, un chevau-lger du roi qui avait nom Henri de Lagardre...

Mais qu'importait le nom du terrible ferrailleur? La chose certaine,
c'est que nos rous n'avaient pas de chance cette nuit. Le Bossu les
avait battus avec la langue, le domino noir avec l'pe. Ils avaient
deux revanches  prendre.

--Le ballet! le ballet!

--Son Altesse Royale!... Les princesses! par ici!...

--M. Law!... par ici, M. Law!... avec milord Stair, ambassadeur de la
reine Anne!

--Ne poussez pas! que diable! place pour tout le monde!

--Maladroit!--Insolent!--Butor!...

Et le reste! le plaisir des cohues! des ctes enfonces, des pieds
broys, des femmes touffes.

Du fond de la foule,-- hauteur de nombril,--on entendait des cris
aigus.

Les petites femmes aiment de passion  se noyer dans la foule. Elles ne
voient rien absolument; elles souffrent le martyre,--mais elles ne
peuvent rsister  l'attrait de ce supplice.

--M. Law! tenez! voici M. Law qui monte  l'estrade du rgent!

--Celle-ci, en domino gris de perle, est madame de Parabre!

--Celle-l, en domino puce, est madame la duchesse de Phalaris!

--Comme M. Law est rouge!... il aura bien dn.

--Comme Son Altesse Royale est ple!... il aura eu de mauvaises
nouvelles d'Espagne!

--Silence!... La paix!... Le ballet! le ballet!

L'orchestre, assis autour du bassin, frappa son premier accord,--le
fameux _premier coup d'archet_ dont on parlait encore en province voil
quinze ou vingt ans.

L'estrade s'levait du ct du palais, auquel elle tournait le dos.
C'tait comme un coteau, fleuri de femmes.

Du ct oppos, un rideau de fond monta lentement, par un mcanisme
invisible.--Il reprsentait naturellement un paysage de la Louisiane,
des forts vierges lanant jusqu'au ciel leurs arbres gants, autour
desquels les lianes s'entortillaient comme des boas; des prairies 
perte de vue, des montagnes bleues, et cet immense fleuve d'or: le
Mississipi, pre des eaux.

Sur ses bords on voyait de riants aspects, et partout ce vert tendre que
les peintres du XVIIIe sicle affectionnaient particulirement. Des
bocages enchanteurs rappelant le paradis terrestre se succdaient,
coups par des cavernes tapisses de mousse, o Calypso et t bien
pour attendre le jeune et froid Tlmaque.--Mais point de nymphes
mythologiques: la couleur locale essayait de natre.--Des jeunes filles
indiennes erraient sous ces beaux ombrages avec leurs charpes
pailletes et les plumes brillantes de leur couronne.--De jeunes mres
suspendaient gracieusement le berceau du nouveau-n aux branches des
sassafras, balances par la brise.--Des guerriers tiraient de l'arc ou
lanaient la hache,--des vieillards fumaient le calumet autour du feu du
conseil.

En mme temps que le rideau de fond, diverses pices de dcors ou
_fermes_, comme on dit en langage de manique, sortirent de terre, de
sorte que la statue du Mississipi, place au centre du bassin, se trouva
comme encadre dans un splendide paysage.

On applaudit du haut en bas de l'estrade; on applaudit d'un bout 
l'autre du jardin.

Oriol tait fou. Il venait de voir entrer en scne mademoiselle Nivelle,
qui remplissait le principal rle dans le ballet, le rle de la fille du
Mississipi.

Le hasard l'avait plac entre M. le baron de Barbanchois et M. le baron
de la Hunaudaye.

--Hein! fit-il en leur donnant  chacun un coup de coude, comment
trouvez-vous a?

Les deux barons, tous deux hauts sur jambes comme des hrons,
abaissrent jusqu' lui leurs regards ddaigneux.

--Est-ce styl? poursuivit le gros petit traitant, est-ce dessin?
est-ce lger? est-ce brillant? est-ce dor? La jupe seule me cote cent
trente pistoles... les ailes vont  trente-deux louis... la ceinture
vaut cinq cents cus... le diadme une action entire!... Bravo, adore!
bravo!

Les deux barons se regardrent par-dessus sa tte.

--Une si belle crature! dit le baron de Barbanchois.

--Prendre ses nippes  pareille enseigne! continua le baron de la
Hunaudaye.

Ici, tous deux se regardant tristement par-dessus la tte poudre du
gros petit traitant, ajoutrent  l'unisson:

--O allons-nous, monsieur le baron, o allons-nous!

Un tonnerre d'applaudissements rpondit au premier bravo lanc par
Oriol. La Nivelle tait ravissante, et le pas qu'elle dansa au bord de
l'eau, parmi les nnufars et la folle-avoine, fut trouv dlicieux.

Sur l'honneur, ce M. Law tait un bien brave homme d'avoir invent un
pays o l'on dansait si bien que cela!

La foule se retournait pour lui envoyer tous ses sourires. La foule
tait amoureuse de lui. La foule ne se sentait pas de joie.

Il y avait pourtant l deux mes en peine qui ne prenaient point part 
l'allgresse gnrale. Cocardasse et Passepoil avaient suivi
rgulirement, pendant dix minutes environ mademoiselle Cidalise et son
domino rose. Puis, le domino rose de mademoiselle Cidalise avait tout 
coup disparu, comme si la terre se ft ouverte pour l'engloutir.

C'tait derrire le bassin,  l'entre d'une porte de tente en feuilles
de papier gaufr reprsentant des feuilles de palmier. Quand Cocardasse
et Passepoil y voulurent entrer, deux gardes franaises leur croisrent
la baonnette sous le menton.

La tente servait de loge  ces dames du corps de ballet.

--Capdbiou! mes camarades..., voulut dire Cocardasse.

--Au large! lui fut-il rpondu.

--Mon brave ami..., fit  son tour Passepoil.

--Au large!

Ils se regardrent d'un air piteux.--Pour le coup, leur affaire tait
bonne! ils avaient laiss envoler l'oiseau confi  leurs soins. Tout
tait perdu.

Cocardasse tendit la main  Passepoil.

--Eh! donc, mon bon! dit-il avec une profonde mlancolie, nous avons
fait ce que nous avons pu...

--La chance n'y est pas, voil tout! riposta le Normand.

--Apapur! c'est fini de nous!... mangeons bien, buvons bien tant que
nous sommes ici... et puis, ma foi, va  Dios! comme ils disent l-bas.

Frre Passepoil poussa un gros soupir.

--Je le prierai seulement, dit-il, de me dpcher par un bon coup dans
la poitrine... a doit lui tre gal.

--Pourquoi un coup dans la poitrine? demanda le gascon.

Passepoil avait les larmes aux yeux. Cela ne l'embellissait point.
Cocardasse dut s'avouer,  cet instant suprme, qu'il n'avait jamais vu
d'homme plus laid que _sa caillou_.

Voici pourtant ce que rpondit Passepoil en baissant modestement sa
paupire sans cils:

--Je dsire, mon noble ami, mourir d'un coup dans la poitrine, parce
que, ayant t habitu gnralement  plaire aux dames, il me
rpugnerait de penser qu'une ou plusieurs personnes de ce sexe  qui
j'ai vou ma vie pussent me voir dfigur aprs ma mort.

--Pcaire! grommela Cocardasse.

Mais il n'eut pas la force de rire.

Ils se mirent tous les deux  tourner autour du bassin. Ils
ressemblaient  deux somnambules marchant sans entendre et sans voir.

Et cependant, c'tait quelque chose de bien curieux, de bien ingnieux,
de bien attachant que le ballet intitul _la Fille du Mississipi_.
Depuis que le ballet tait invent, on n'avait rien vu de pareil.

La fille du Mississipi, sous les jolis traits de la Nivelle, aprs avoir
papillonn parmi les roseaux, les nnufars et la folle-avoine, appelait
gracieusement ses compagnes, qui taient probablement des nices du
Mississipi, et qui accouraient, tenant  la main des guirlandes de
fleurs. Toutes ces dames sauvages, parmi lesquelles taient Cidalise,
mademoiselle Desbois et les autres clbrits sautantes de l'poque,
dansaient un pas d'ensemble  la satisfaction universelle.--Cela
signifiait qu'elles taient heureuses et libres sur ces bords
fleuris.--Tout  coup, d'affreux Indiens, nullement vtus et coiffs de
cornes, s'lanaient hors des roseaux. Nous ne savons quel degr de
parent ils avaient avec le Mississipi, mais ils avaient bien mauvaise
mine.

Gambadant, gesticulant des pas pouvantables, ces sauvages s'approchrent
des jeunes filles et se mirent en devoir de les immoler avec leurs
haches, afin d'en faire leur nourriture.

Bourreaux et victimes, afin de bien expliquer cette situation, dansrent
un menuet qui fut biss.

Mais au moment o ces pauvres filles allaient tre dvores, les violons
se turent et une fanfare de clairons clata au lointain.

Une troupe de marins franais se prcipita sur la plage en dansant
vigoureusement une gigue nouvelle. Les sauvages, toujours dansant, se
mirent  leur montrer le poing, et les demoiselles dansrent de plus
belle, en levant leurs mains vers le ciel.

Bataille dansante!

Pendant la bataille, le chef des Franais et celui des sauvages eurent
un combat singulier, qui tait un pas de deux.

Victoire des Franais, figure par une bourre;--droute des sauvages:
une courante.

Puis pas des guirlandes, reprsentant sans quivoque l'avnement de la
civilisation dans ces contres farouches.

Mais le plus joli, c'tait le finale. Tout ce qui prcde n'est rien
auprs du finale. Le finale prouvait tout uniment que l'auteur du livret
tait un homme de gnie.

Voici quel tait le finale.

La fille du Mississipi, dansant avec un imperturbable acharnement,
jetait sa guirlande et prenait une coupe de carton. Elle montait en
dansant le sentier abrupt qui conduisait  la statue du dieu, son
pre.--Arrive l, elle se tenait sur la pointe d'un seul pied et
remplissait sa coupe de l'eau du fleuve.--Pirouette.--Aprs quoi, la
fille du Mississipi,  l'aide de l'eau magique qu'elle avait puise,
aspergeait les Franais qui dansaient en bas.

Miracle! Ce n'tait pas de l'eau qui tombait de cette coupe: c'tait une
pluie de pices d'or.

Fi de ceux qui ne saisiraient pas l'allusion dlicate et bien sentie!

Danse frntique au bord du fleuve en ramassant les pices d'or. Bal
gnral des nices du Mississipi, des matelots, et mme des sauvages
qui, revenus  des sentiments meilleurs, jetaient leurs cornes dans le
fleuve.

Cela eut un succs extravagant.--Lorsque le corps de ballet disparut
dans les roseaux, trois ou quatre mille voix mues crirent: Vive M.
Law!

Mais ce n'tait pas fini; il y eut une cantate,--et qui chanta la
cantate? Devinez! Ce fut la statue du fleuve.

La statue tait le signor Angelini, premire haute-contre de l'Opra.

Certes, il y a des gens pour dire que les cantates sont des pomes
fatigants et qu'il y a bien assez de confiseurs pour occuper les bardes
chevels qui riment ces sortes d'obscnits.--Mais nous ne sommes pas
du tout de cet avis. Une cantate sans dfaut vaut seule une tragdie.

C'est notre opinion. Ayons-en le courage.

La cantate tait encore plus ingnieuse que le ballet; si c'est
possible. Le gnie de la France y venait dire, en parlant du bon M. Law:

  Et ce fils immortel de la Caldonie
  Aux rivages gaulois envoy par les dieux,
  Apporte l'opulence avecque l'harmonie...

Il y avait aussi une strophe pour le jeune roi et un petit couplet pour
le rgent.

Tout le monde devait tre content.

Quand le dieu eut fini sa cantate, on le releva de sa faction et le bal
continua.

M. de Gonzague avait t oblig de prendre place sur l'estrade pendant
la reprsentation. Sa conscience lui faisait craindre un changement dans
les manires du rgent  son gard. Mais l'accueil de Son Altesse Royale
fut excellent. videmment, on ne l'avait point encore prvenu.

Avant de monter  l'estrade, Gonzague avait charg Peyrolles de ne point
perdre de vue madame la princesse et de le faire avertir si quelqu'un
d'inconnu s'approchait d'elle.--Aucun message ne lui vint pendant la
reprsentation.

Tout marchait donc au mieux.

Aprs la reprsentation, Gonzague rejoignit son factotum sous la tente
indienne du rond-point de Diane.

Madame la princesse tait l, seule, assise  l'cart.

Elle attendait.

Au moment o Gonzague allait se retirer pour ne point effaroucher par sa
prsence le gibier qu'il voulait prendre au pige, la troupe folle de
nos rous fit irruption dans la tente en riant aux clats. Ils avaient
oubli dj leur msaventure, et disaient pis que pendre du ballet et de
la cantate.

Chaverny imitait le grognement des sauvages; Noc chantait avec des
roulades impossibles:

  Et ce fils immortel de la Caldonie, etc.

--A-t-elle eu un succs! criait le petit Oriol. Bis! bis! Le costume y
est bien pour quelque chose.

--Et toi, par consquent! concluaient ces messieurs; tressons des
couronnes  Oriol!

--A ce fils immortel de la place Maubert!

La vue de Gonzague fit tomber tout ce bruit. Chacun prit attitude de
courtisan, except Chaverny, et vint rendre ses devoirs.

--Enfin, on vous trouve, monsieur mon cousin! dit Navailles; nous tions
inquiets.

--Sans ce cher prince, point de fte! s'cria Oriol.

--Ah ! cousin, fit Chaverny srieusement, sais-tu ce qui se passe?

--Il se passe bien des choses, rpliqua Gonzague.

--En d'autres termes, reprit Chaverny, t'a-t-on fait rapport de ce qui a
eu lieu ici mme tout  l'heure.

--J'en ai rendu compte  monseigneur, dit Peyrolles.

--A-t-il parl de l'homme au sabre? demanda Noc.

--Nous rirons plus tard, dit Chaverny; la faveur du rgent est mon
dernier patrimoine, et je ne l'ai que de seconde main... je tiens  ce
que mon illustre cousin reste bien en cour... s'il pouvait aider le
rgent dans ses recherches.

--Nous sommes  la disposition du prince, dirent les rous.

--D'ailleurs, poursuivit Chaverny, cette affaire de Nevers, qui revient
sur l'eau aprs tant d'annes, m'intresse comme le plus bizarre de
tous les romans... Voyons, cousin, as-tu quelques soupons?...

--Non, rpondit Gonzague.

--Rien qui te puisse mettre sur la voie?...

--Si fait, interrompit le prince, comme si une ide le frappait; il y a
un homme...

--Quel homme?

--Vous tes trop jeunes, vous ne l'avez pas connu.

--Son nom?

--Cet homme-l, pensait tout haut Gonzague, pourrait bien dire quelle
main a frapp mon pauvre Philippe de Nevers!

--Son nom! rptrent plusieurs voix.

--Le chevalier Henri de Lagardre.

--Il est ici! s'cria tourdiment Chaverny, alors c'est bien sr notre
domino noir!

--Qu'est cela? demanda Gonzague avec vivacit, vous l'avez vu?

--Une sotte affaire... nous ne connaissons ce Lagardre ni d've ni
d'Adam, cousin... mais si par hasard il tait dans ce bal...

--S'il tait dans ce bal, acheva le prince de Gonzague, je me chargerais
bien de montrer  Son Altesse Royale l'assassin de Philippe de Nevers.

--J'y suis! pronona derrire lui une voix grave et mle.

Cette voix fit tressaillir Gonzague si violemment que Noc fut oblig de
le soutenir.

Au son de cette voix, madame de Gonzague se leva toute droite, puis
resta immobile, la main sur son coeur qui battait  rompre sa
poitrine.




VII

--La charmille.--


Le prince de Gonzague fut un instant avant de se retourner. Ses
courtisans,  la vue de son trouble, restaient interdits et stupfaits.

Chaverny frona le sourcil.

--Est-ce cet homme qui s'appelle Lagardre? demanda-t-il en posant la
main sur la garde de son pe.

Gonzague se retourna enfin et rpondit  voix basse:

--Oui, c'est lui.

La princesse coutait et n'osait s'avancer. C'tait cet homme-l qui
tenait son destin dans sa main.

Lagardre avait un costume complet de cour, en satin blanc brod
d'argent. C'tait bien toujours le beau Lagardre! c'tait le beau
Lagardre plus que jamais. Sa taille, sans rien perdre de sa souplesse,
avait pris de l'ampleur et de la majest. L'intelligence virile, la
noble volont brillaient sur son visage: il y avait pour temprer le feu
de son regard, je ne sais quelle tristesse, rsigne et douce.

La souffrance est bonne aux grandes mes: c'tait une me grande et qui
avait souffert.

Mais c'tait un corps de bronze. Comme le vent, la pluie, la neige et la
tempte glissent sur le front dur des statues, le temps, la fatigue, la
douleur, la joie, la passion avaient gliss sur son front hautain sans y
laisser de traces.

Il tait beau; il tait jeune: cette nuance d'or bruni que le soleil des
Espagnes avait mis  ses joues allait bien  ses cheveux blonds. C'est
l l'opposition hroque: molle chevelure faisant cadre aux traits
firement basans d'un soldat!

Il y avait l des costumes aussi riches, aussi brillants que celui de
Lagardre: il n'y en avait point de port pareillement: Lagardre avait
l'air d'un roi.

Lagardre ne rpondit mme pas au geste fanfaron du petit marquis de
Chaverny.

Il jeta un coup d'oeil rapide du ct de la princesse, comme pour lui
dire: Attendez-moi, puis il saisit le bras droit de Gonzague et
l'entrana  l'cart.

Gonzague ne fit point de rsistance.

Peyrolles dit  voix basse:

--Messieurs, tenez-vous prts!

Il y eut des rapires dgaines. Madame de Gonzague vint se placer entre
le groupe form par son mari, causant avec Lagardre et les rous.

Comme Lagardre ne parlait point, Gonzague lui demanda d'une voix
altre:

--Monsieur, que me voulez-vous?

Ils taient placs sous un lustre. Leurs deux visages s'clairaient
galement et vivement.

Ils taient tous deux ples et leurs regards se choquaient.

Au bout d'un instant, les yeux fatigus du prince de Gonzague battirent,
puis se baissrent.

Il frappa du pied avec fureur et tcha de dgager son bras en disant une
seconde fois:

--Monsieur, que me voulez-vous?

C'tait une main d'acier qui le retenait.

Non-seulement il ne parvint pas  se dgager, mais on put voir quelque
chose d'trange.

Lagardre, sans perdre sa contenance impassible, commena  lui serrer
la main. Le poignet de Gonzague broy dans cet tau se contracta.

--Vous me faites mal, murmura-t-il, tandis que la sueur dcoulait dj
de son front.

Henri garda le silence et serra plus fort.

La douleur arracha un cri touff  Gonzague. Ses doigts crisps se
dtendirent malgr lui.

Les doigts de sa main droite.

Alors, Lagardre, toujours froid, toujours muet, lui arracha son gant.

--Souffrirons-nous cela, messieurs! s'cria Chaverny, qui fit un pas en
avant, l'pe haute.

--Dites  vos hommes de se tenir en repos! ordonna Lagardre.

M. de Gonzague se tourna vers ses affids et dit:

--Messieurs, je vous prie, ne vous mlez point de ceci.

Sa main tait nue. Le doigt de Lagardre se posa sur une longue
cicatrice qu'il avait  la naissance du poignet.

--C'est moi qui vous ai fait ceci!... murmura-t-il avec une motion
profonde.

--Oui, c'est vous! rpliqua Gonzague dont les dents, malgr lui,
grinaient; je m'en souviens! qu'avez-vous besoin de me le rappeler?

--C'est la premire fois que nous nous voyons face  face, M. de
Gonzague, rpondit Henri lentement, ce ne sera pas la dernire... Je ne
pouvais avoir que des soupons; il me fallait une certitude... Vous tes
l'assassin de Nevers!

Gonzague eut un cri convulsif.

--Je suis le prince de Gonzague, pronona-t-il en relevant la tte, j'ai
assez de millions pour acheter toute la justice qui reste sur la
terre... et le rgent de France ne voit que par mes yeux... Vous n'avez
qu'une ressource contre moi, l'pe... Dgainez seulement: je vous en
dfie!

Il glissa un regard du ct de ses gardes du corps.

--M. de Gonzague, repartit Lagardre, votre heure n'est pas sonne... Je
choisirai mon lieu et mon temps... Je vous ai dit une fois: si vous ne
venez pas  Lagardre, Lagardre ira  vous... Vous n'tes pas venu: me
voici!... Dieu est juste et Philippe de Nevers va tre veng!

Il lcha le poignet de Gonzague qui recula aussitt de plusieurs pas.

Lagardre en avait fini avec lui. Il se tourna du ct de la princesse
et la salua avec respect.

--Madame, dit-il, me voici  vos ordres.

La princesse s'lana vers son mari et lui dit  l'oreille:

--Si vous tentez quelque chose contre cet homme, monsieur, vous me
trouverez sur votre chemin!

Puis elle revint  Lagardre et lui offrit sa main.

Gonzague tait assez fort pour dissimuler la rage qui lui faisait
bouillir le sang.

Il dit en rejoignant ses affids:

--Messieurs, celui-l veut vous prendre tout d'un coup votre fortune et
votre avenir... mais celui-l est un fou et le sort nous le livre...
suivez-moi!

Il marcha droit au perron et se fit ouvrir la porte des appartements du
rgent.

Le souper venait d'tre annonc au palais et sous la riche tente dresse
dans les cours. Le jardin se faisait dsert. Il n'y avait plus personne
sous les massifs.

A peine apercevait-on encore quelques retardataires dans les grandes
alles. Parmi eux, nous eussions reconnu M. le baron de Barbanchois et
M. le baron de la Hunaudaye qui se htaient clopin-clopant en rptant:

--O allons-nous, M. le baron, o allons-nous!

--Souper, leur rpondit mademoiselle Cidalise qui passait au bras d'un
mousquetaire.

Lagardre et madame la princesse de Gonzague furent bientt seuls dans
la charmille qui longeait le revers de la rue de Richelieu.

--Monsieur, dit la princesse dont l'motion faisait trembler la voix, je
viens d'entendre votre nom... Aprs vingt ans couls, votre voix a
veill en moi un poignant souvenir... Ce fut vous... ce fut vous, j'en
suis sre, qui retes ma fille dans vos bras au chteau de Caylus.

--Ce fut moi, rpondit Lagardre.

--Pourquoi me tromptes-vous, en ce temps-l, monsieur?... Rpondez avec
franchise, je vous en supplie.

--Parce que la bont de Dieu m'inspira, madame... Mais ceci est une
longue histoire dont les dtails vous seront rapports plus tard... J'ai
dfendu votre poux, j'ai eu sa dernire parole, j'ai sauv votre
enfant... Vous en faut-il davantage pour croire en moi, madame?

La princesse le regarda.

--Dieu a mis la loyaut sur votre front, murmura-t-elle; mais je ne
sais rien... et j'ai t bien souvent trompe.

Lagardre tait froid; ce langage le fit presque hostile.

--J'ai la preuve de la naissance de votre fille, madame, dit-il.

--Ces mots que vous avez prononcs... J'y suis?...

--Je les appris, madame, non point de la bouche de votre mari... mais de
la bouche des assassins.

--Vous les pronontes autrefois dans le foss de Caylus.

--Et je donnai ainsi une seconde fois la vie  votre enfant, madame.

--Qui donc les a prononcs prs de moi, ces mots, aujourd'hui mme, dans
le grand salon de l'htel de Gonzague?

--Mon envoy... un autre moi-mme.

La princesse semblait chercher ses paroles.

Certes, entre ce sauveur et cette mre, l'entretien aurait d n'tre
qu'une longue et ardente effusion. Il s'engageait comme une de ces
luttes diplomatiques dont le dnoment doit tre une rupture mortelle.

Pourquoi? C'est qu'il y avait entre eux un trsor dont tous deux taient
galement jaloux.

C'est que le sauveur avait des droits, la mre aussi.

C'est que la mre, pauvre femme brise par la douleur, et femme fire
que la solitude avait durcie, se dfiait.

Et que le sauveur, en face de cette femme qui ne montrait point son
coeur, tait pris galement de terreur et de dfiance.

--Madame, reprit-il froidement, avez-vous des doutes sur l'ducation de
votre fille?

--Non, rpondit madame de Gonzague; quelque chose me dit que ma fille,
ma vraie fille, est rellement entre vos mains... Quel prix me
demandez-vous pour cet immense bienfait?... Ne craignez pas d'lever
trop haut vos prtentions, monsieur: je vous donnerais la moiti de ma
vie.

La mre se montrait, mais la recluse aussi. Elle blessait,  son insu.
Elle ne connaissait point le monde.

Lagardre retint une rplique amre et s'inclina sans mot dire.

--O est ma fille? demanda la princesse.

--Il faut d'abord, madame, rpondit Henri, que vous consentiez 
m'couter...

--Je vous comprends, monsieur... mais je vous ai dit dj...

--Non, madame, interrompit Henri svrement, vous ne me comprenez pas...
et la crainte me vient que vous n'ayez pas ce qu'il faut pour me
comprendre.

--Que voulez-vous dire?

--Votre fille n'est pas ici, madame.

--Elle est chez vous? s'cria la princesse avec un mouvement de hauteur.

Puis se reprenant:

--Cela est tout simple, dit-elle; vous avez veill sur ma fille depuis
sa naissance... elle ne vous a jamais quitt...

--Jamais, madame.

--Il est donc naturel qu'elle soit chez vous... Sans doute vous aviez
des serviteurs...

--Quand votre fille eut douze ans, madame, je pris dans ma maison une
vieille et fidle servante de votre premier mari, dame Franoise...

--Franoise Berrichon! s'cria la princesse avec vivacit.

Puis, prenant la main de Lagardre, elle ajouta:

--Monsieur, voil qui est d'un gentilhomme, et je vous remercie!

Ces paroles serrrent le coeur d'Henri comme une insulte. Madame de
Gonzague tait proccupe trop puissamment pour s'en apercevoir.

--Conduisez-moi vers ma fille, je suis prte  vous suivre.

--Moi, je ne suis pas prt, madame, rpliqua Lagardre.

La princesse dgagea son bras qui tait sous le sien.

--Ah! fit-elle, reprise par toutes ses dfiances  la fois.

Elle le regardait en face avec une sorte d'pouvante. Lagardre ajouta:

--Madame, il y a autour de nous de grands prils.

--Autour de ma fille?... Je suis l... je la dfendrai.

--Vous?... fit Lagardre qui ne put empcher sa voix d'clater, vous,
madame?

Son regard tincela.

--Ne vous tes-vous pas fait cette question, madame, reprit-il en
forant ses yeux  se baisser, cette question si naturelle  une mre:
Pourquoi cet homme a-t-il tard si longtemps  me ramener ma fille?

--Si, monsieur, je me la suis faite.

--Vous ne me l'avez point adresse, madame.

--Mon bonheur est entre vos mains, monsieur.

--Et vous avez peur de moi?

La princesse ne rpondit point. Henri eut un sourire plein de tristesse.

--Si vous me l'eussiez adresse, cette question, madame, dit-il avec une
fermet tempre par une nuance de compassion, je vous aurais rpondu
franchement... autant que me l'eussent permis le respect et la
courtoisie.

--Je vous l'adresse, rpondez-moi... en mettant de ct, si vous voulez,
la courtoisie et le respect.

--Madame, dit Lagardre, si j'ai tard pendant de si longues annes 
vous ramener votre enfant, c'est qu'au fond de mon exil une nouvelle
m'arriva... une nouvelle trange,  laquelle je ne voulais point croire
d'abord... une nouvelle incroyable en effet... La veuve de Nevers avait
chang de nom! la veuve de Nevers s'appelait la princesse de
Gonzague!...

Celle-ci baissa la tte et le rouge lui vint au visage.

--La veuve de Nevers! rpta Henri. Madame, quand j'eus pris mes
informations; quand je sus,  n'en pouvoir douter, que la nouvelle tait
vraie, je me dis: la fille de Nevers aura-t-elle pour asile l'htel de
Gonzague?

--Monsieur!... voulut dire la princesse.

--Vous ignorez bien des choses, madame, interrompit Henri; vous ignorez
pourquoi la nouvelle de votre mariage rvolta ma conscience comme s'il
se ft agi d'un sacrilge... vous ignorez pourquoi la prsence  l'htel
de Gonzague de la fille de celui qui fut mon ami pendant une heure et
qui m'appela son frre  son dernier soupir, me semblerait un outrage 
la tombe, un blasphme odieux et impie...

--Et ne me l'apprendrez-vous point, monsieur? demanda la princesse dont
la prunelle s'alluma vaguement.

--Non madame... ce premier et dernier entretien sera court... il n'y
sera trait que des choses indispensables... Je vois d'avance avec
chagrin, mais avec rsignation, que nous ne sommes point faits pour nous
entendre... Quand j'appris cette nouvelle, je me fis encore une autre
question... Connaissant mieux que vous la puissance des ennemis de votre
fille, je me demandai: Comment pourra-t-elle dfendre son enfant, celle
qui n'a pas su se dfendre elle-mme?

La princesse se couvrit le visage de ses mains.

--Monsieur! monsieur! s'cria-t-elle d'une voix entrecoupe par les
sanglots, vous me brisez le coeur!

--A Dieu ne plaise que ce ft mon intention, madame.

--Vous ne savez pas quel homme tait mon pre!... vous ne savez pas les
tortures de mon isolement!... la contrainte employe!... les menaces...

Lagardre s'inclina profondment.

--Madame, dit-il d'un ton de sincre respect, je sais de quel saint
amour vous chrissiez M. le duc de Nevers... Le hasard qui mit entre mes
mains le berceau de votre fille me fit entrer malgr moi dans les
secrets d'une belle me... vous l'aimiez ardemment, profondment, je le
sais... cela me donne raison, madame... car vous tes une noble femme...
car vous tiez une pouse fidle et courageuse... et cependant, vous
avez cd  la violence!...

--Pour faire constater mon premier mariage et la naissance de ma fille!

--La loi franaise n'admet point ce moyen tardif... les vraies preuves
de votre mariage et de la naissance d'Aurore, c'est moi qui les ai...

--Vous me les donnerez! s'cria la princesse.

--Oui, madame. Vous avez, disais-je, malgr votre fermet, malgr les
souvenirs si rcents d'un bonheur perdu, cd  la violence... Eh
bien!... la violence employe contre la mre ne pouvait-elle pas, ne
peut-elle pas tre renouvele vis--vis de la fille?... n'avais-je
pas... n'ai-je pas encore le droit de prfrer ma protection  toute
autre, moi qui n'ai jamais pli devant la force! moi qui, tout jeune,
avais l'pe pour jouet! moi qui dis  la violence: Sois la bienvenue!
tu es mon lment!

La princesse fut quelques secondes avant de rpondre. Elle le regardait
avec un vritable effroi.

--Est-ce que j'ai devin?... pronona-t-elle enfin  voix basse, est-ce
que vous allez me refuser ma fille?

--Non, madame, je ne vous refuserai point votre fille... j'ai fait
quatre cents lieues et j'ai risqu ma tte rien que pour vous la
ramener... mais j'ai ma tche trace... voil dix-huit ans que je
dfends votre fille... sa vie m'appartient dix fois, car je l'ai dix
fois sauve...

--Monsieur! monsieur! s'cria la pauvre mre; sais-je s'il faut vous
adorer ou vous har? mon coeur s'lance vers vous et vous le
repoussez... vous avez sauv la vie de mon enfant!... vous l'avez
dfendue...

--Et je la dfendrai encore, madame! interrompit froidement Henri.

--Mme contre sa mre? dit la princesse qui se redressa.

--Peut-tre, fit Henri, cela dpend!

Un clair de ressentiment jaillit des yeux de madame de Gonzague.

--Vous jouez avec ma dtresse! murmura-t-elle, expliquez-vous, je ne
vous comprends pas.

--Je suis venu pour m'expliquer, madame... et j'ai hte que
l'explication soit acheve... Veuillez donc me prter attention... Je ne
sais pas comment vous me jugez: je crois que vous me jugez mal... ainsi
peut-on, dans certains cas, esquiver par la colre les corves de la
reconnaissance. Avec moi, madame? on n'esquive rien. Ma ligne est trace
d'avance; je la suis: tant pis pour les obstacles... Il faut compter
avec moi de plus d'une manire. J'ai mes droits de tuteur...

--De tuteur! se rcria la princesse.

--Quel autre nom donner  l'homme qui, pour accomplir la prire d'un
mourant, brise sa propre vie et se donne tout entier  autrui?... C'est
trop peu, n'est-ce pas, madame, que ce titre de tuteur! c'est pour cela
que vous avez protest!... ou bien votre trouble vous aveugle et vous
n'avez pas senti que mon serment accompli avec religion et dix-huit
annes de protection incessante m'ont fait une autorit qui est l'gale
de la vtre.

--Oh!... protesta encore madame de Gonzague, l'gale...

--Qui est suprieure  la vtre! acheva Lagardre en levant la voix;
car l'autorit solennellement dlgue par le pre mourant suffit pour
compenser votre autorit de mre... et j'ai de plus l'autorit paye au
prix d'un tiers de mon existence... Ceci, madame, ne me donne qu'un
droit: veiller avec plus de soin, avec plus de tendresse, avec plus de
sollicitude sur l'orpheline. Je prtends user de ce droit, vis--vis de
sa mre elle-mme.

--Avez-vous donc dfiance de moi? murmura la princesse.

--Vous avez dit ce matin, madame... j'tais l cach dans la foule, je
l'ai entendu... vous avez dit: Ma fille n'et-elle oubli qu'un seul
instant la fiert de sa race, je voilerais mon visage et je dirais:
Nevers est mort tout entier.

--Dois-je craindre...? voulut interrompre la princesse en fronant le
sourcil.

--Vous ne devez rien craindre, madame! la fille de Nevers est reste
sous ma garde, pure comme les anges du ciel!...

--Eh bien! monsieur, en ce cas...

--Eh bien! madame, si vous ne devez rien craindre, moi, je dois avoir
peur.

La princesse se mordit la lvre. On pouvait voir qu'elle ne contiendrait
pas longtemps dsormais sa colre.

Lagardre reprit:

--J'arrivais confiant, heureux, plein d'esprance... cette parole m'a
glac le coeur, madame... sans cette parole, votre fille serait dj
dans vos bras...

Quoi! s'interrompit-il avec une chaleur nouvelle, cette pense venir la
premire de toutes!... avant mme d'avoir vu votre fille, votre unique
enfant, l'orgueil parlant dj en vous plus haut que l'amour!... La
grande dame qui me montre son cusson quand je cherche le coeur de la
mre!... Je vous le dis, j'ai peur!... Parce que je ne suis pas femme,
moi, madame, mais parce que je comprends autrement l'amour des mres...
parce que si l'on me disait: Votre fille est l, votre fille, l'enfant
unique de l'homme que vous avez ador; elle va mettre son front sur
votre sein, vos larmes de joie vont se confondre... si l'on me disait
cela, madame, il me semble que je n'aurais qu'une pense, une seule, qui
me rendrait ivre et folle... Embrasser, embrasser mon enfant!

La princesse pleurait, mais son orgueil ne voulait point laisser voir
ses larmes.

--Vous ne me connaissez pas, dit-elle,--et vous me jugez!

--Sur un mot, oui, madame, je vous juge... S'il s'agissait de moi,
j'attendrais... Il s'agit d'elle, je n'ai pas le temps d'attendre...
Dans cette maison o vous n'tes pas la matresse, quel sera le sort de
cet enfant? quelles garanties me donnez-vous contre votre second mari et
contre vous-mme?.. Parlez, madame: ce sont des questions que je vous
adresse... quelle vie nouvelle avez-vous prpare?.. quel bonheur autre
en change du bonheur qu'elle va perdre?.. Elle sera grande, n'est-ce
pas? Elle sera riche? Elle aura plus d'honneurs, si elle a moins de
joie?.. plus d'orgueil et moins de tranquille vertu... Madame, ce n'est
pas cela que nous venons chercher... nous donnerions toutes les
grandeurs du monde, toutes les richesses, tous les honneurs pour une
parole venant de l'me, et nous attendons encore cette parole... O
est-il votre amour? Je ne le vois pas... votre fiert frmit, votre
coeur se tait... J'ai peur, entendez-vous! j'ai peur, non plus de M.
de Gonzague, mais de vous... de vous, sa mre!--le danger est l, je le
devine, je le sens... et si je ne sais pas dfendre la fille de Nevers
contre ce danger, comme je l'ai dfendue contre tous les autres, je n'ai
rien fait, je suis parjure au mort.

Il s'arrta pour attendre une rponse; la princesse garda le silence.

--Madame, reprit-il en faisant effort pour se calmer,--pardonnez-moi,
mon devoir m'oblige... mon devoir m'ordonne de faire avant tout mes
conditions... Je veux qu'Aurore soit heureuse! Je veux qu'elle soit
libre!.. Et plutt que de la voir esclave...

--Achevez, monsieur! dit la princesse d'un ton qui laissait percer la
provocation.

Lagardre cessa de marcher.

--Non, madame, rpondit-il,--je n'achverai pas... par respect pour
vous-mme... vous m'avez suffisamment compris.

Madame de Gonzague eut un sourire amer et jeta ces mots  Henri
stupfait:

--Mademoiselle de Nevers est la plus riche hritire de France... quand
on croit tenir cette proie on peut bien se dbattre... je vous ai
compris, monsieur, beaucoup mieux que vous ne le pensez!




VIII

--Autre tte--tte.--


Ils taient au bout de la charmille qui rejoignait l'aile de Mansart. La
nuit tait fort avance. Le bruit joyeux des verres qui se choquent
augmentait  chaque instant, mais les illuminations plissaient et
l'ivresse mme, dont la rauque voix commenait  se faire entendre,
annonait la fin de la fte.

Du reste, le jardin tait de plus en plus dsert. Rien ne semblait
devoir troubler l'entrevue de Lagardre et de madame la princesse de
Gonzague.

Rien n'annonait non plus qu'ils dussent tomber d'accord. La fiert
rvolte d'Aurore de Caylus venait de porter un coup terrible, et dans
ce premier moment, elle s'en applaudissait.

Lagardre avait la tte baisse.

--Si vous m'avez vue froide, monsieur, reprit la princesse avec plus de
hauteur encore,--si vous n'avez point entendu sortir de ma poitrine ce
cri d'allgresse dont vous avez parl avec tant d'emphase, c'est que
j'avais tout devin! je savais que la bataille n'tait point finie et
qu'il n'tait pas temps de chanter encore victoire... Ds que je vous ai
vu, j'ai eu le frisson dans les veines... Vous tes beau, vous tes
jeune, vous n'avez point de famille, votre patrimoine ce sont vos
aventures... L'ide vous devait venir de faire ainsi fortune tout d'un
coup...

--Madame, s'cria Lagardre qui mit la main sur son coeur,--celui qui
est l-haut me voit et me venge de vos outrages!

--Osez donc dire, repartit violemment la princesse de Gonzague,--que
vous n'avez pas fait ce rve insens!...

Il y eut un long silence. La princesse dfiait Henri du regard. Celui-ci
changea par deux fois de couleur.

Puis il reprit d'une voix profonde et grave:

--Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme... Suis-je un gentilhomme?... Je
n'ai pas de nom... mon nom me vient des murailles ruines o j'abritais
mes nuits d'enfant abandonn... hier, j'tais un proscrit... et pourtant
vous avez dit vrai, madame, j'ai fait ce rve... non point un rve
insens... J'ai fait un rve radieux et divin... ce que je vous avoue
aujourd'hui, madame, tait, hier encore, un mystre pour moi... Je
m'ignorais moi-mme...

La princesse sourit avec ironie.

--Je vous le jure, madame, continua Lagardre,--sur mon honneur et sur
mon amour!

Il pronona ce dernier mot avec force.

La princesse lui jeta un regard de haine.

--Hier encore, poursuivit-il,--Dieu m'est tmoin que je n'avais qu'une
seule pense: Rendre  la veuve de Nevers le dpt sacr qui m'tait
confi... Je dis la vrit, madame, et peu m'importe d'tre cru, car je
suis le matre de la situation et le souverain juge de la destine de
votre fille... Dans ces jours de fatigue et de lutte, avais-je eu le
loisir d'interroger mon me?... J'tais heureux de mes seuls efforts, et
mon dvouement avait son prix en lui-mme?... Quand je suis parti de
Madrid pour venir vers vous, je n'ai ressenti aucune tristesse... Il me
semblait que la mre d'Aurore devait ouvrir ses bras  ma vue et me
serrer, tout poudreux encore du voyage, sur son coeur ivre de joie!...
Mais le long de la route,  mesure que l'heure de la sparation
approchait, j'ai senti en moi comme une plaie qui s'ouvrait, qui
grandissait et qui s'envenimait... Ma bouche essayait encore de
prononcer ce mot: Ma fille... ma bouche mentait: Aurore n'est plus ma
fille!... je la regardais et j'avais des larmes dans les yeux... Elle me
souriait, madame... hlas! pauvre sainte,  son insu et malgr elle,
autrement qu'on ne sourit  son pre!

La princesse agita son ventail et murmura entre ses dents serres:

--Votre rle est de me dire qu'elle vous aime!

--Si je ne l'esprais pas, repartit Lagardre avec feu,--je voudrais
mourir  l'instant mme!

Madame de Gonzague se laissa choir sur un des bancs qui bordaient la
charmille.

Sa poitrine agite se soulevait par soubresauts.

En ce moment, ses oreilles se fermaient d'elles-mmes  la persuasion.
Il n'y avait en elle que courroux et rancune.--Lagardre tait le
ravisseur de sa fille!

Lagardre agissait comme ces mendiants d'Espagne qui pleurent des
patentres, l'escopette au poing.--Lagardre voulait lui vendre sa
fille!

Sa colre tait d'autant plus grande, qu'elle n'osait point l'exprimer.
Ces mendiants  escopette, il faut prendre garde de les blesser, alors
mme qu'on leur jette sa bourse!

Ce Lagardre,--cet aventurier,--semblait ne vouloir point faire march 
prix d'or.

Elle demanda:

--Aurore sait-elle le nom de sa famille?

--Elle se croit une pauvre fille abandonne et par moi recueillie,
rpliqua Henri sans hsiter.

Et comme la princesse relevait involontairement la tte.

--Cela vous donne espoir, madame, s'interrompit-il,--vous respirez plus
 l'aise... quand elle saura quelle distance nous spare tous les deux.

--Le saura-t-elle seulement?... fit madame de Gonzague avec dfiance.

--Elle le saura, madame... Si je la veux libre de son ct, pensez-vous
que ce soit pour l'enchaner du mien?... Dites-moi, la main sur votre
conscience: Par la mmoire de Nevers, ma fille vivra prs de moi, en
toute libert et sret... Dites-moi cela, et je vous la rends!...

La princesse tait loin de s'attendre  cette conclusion, et cependant
elle ne fut point dsarme. Elle crut  quelque stratagme nouveau: elle
voulut opposer la ruse  la ruse.

Sa fille tait au pouvoir de cet homme. Ce qu'il fallait, c'tait ravoir
sa fille.

--J'attends, dit Lagardre voyant qu'elle hsitait.

La princesse lui tendit la main tout  coup. Il fit un geste de
surprise.

--Prenez, dit-elle, et pardonnez  une pauvre femme qui n'a jamais vu
autour d'elle que des ennemis et des pervers. Si je me suis trompe,
monsieur de Lagardre, je vous ferai rparation  deux genoux...

--Madame...

--Je l'avoue, je vous dois beaucoup... Ce n'tait pas ainsi que nous
devions nous revoir, monsieur de Lagardre... Peut-tre avez-vous eu
tort de me parler comme vous l'avez fait... Peut-tre, de mon ct,
ai-je montr trop d'orgueil... Je sais que j'ai de l'orgueil... J'aurais
d vous dire tout de suite que les paroles prononces par moi devant le
conseil de famille taient  l'adresse de M. de Gonzague et provoques
par l'esprit mme de cette jeune fille qu'on me donnait pour
mademoiselle de Nevers. Je me suis irrite trop vite... Mais la
souffrance aigrit, vous le savez bien... Et moi, j'ai tant souffert!...

Lagardre se tenait debout et inclin devant elle, dans une respectueuse
attitude.

--Et puis, poursuivit-elle avec un mlancolique sourire,--car toute
femme est comdienne suprieurement,--je suis jalouse de vous, ne le
devinez-vous point?... Cela porte  la colre... Je suis jalouse de vous
qui m'avez tout pris: sa tendresse, ses petits cris d'enfant, ses
premires larmes et son premier sourire... Oh! oui, je suis jalouse!...
Dix-huit ans de sa chre vie que j'ai perdus!... et vous me disputez ce
qui me reste... Voulez-vous me pardonner?

--Je suis heureux... bien heureux de vous entendre parler ainsi, madame!

--M'avez-vous donc cru un coeur de marbre?... Que je la voie
seulement!... Je suis votre oblige, monsieur de Lagardre... Je suis
votre amie... je m'engage  ne jamais l'oublier...

--Je ne suis rien, madame... Il ne s'agit pas de moi...

--Ma fille! s'cria la princesse en se levant; rendez-moi ma fille... Je
promets tout, sur mon honneur et sur le nom de Nevers.

Une nuance de tristesse plus sombre couvrit le front de Lagardre.

--Vous avez promis, madame, dit-il; votre fille est  vous... Je ne vous
demande dsormais que le temps de l'avertir et de la prparer... C'est
une me tendre qu'une motion trop forte pourrait briser...

--Vous faut-il longtemps pour prparer ma fille?

--Je vous demande une heure.

--Elle est donc bien prs d'ici?

--Elle est en lieu sr, madame.

--Et ne puis-je du moins savoir...?

--Ma retraite? A quoi bon? Dans une heure, ce ne sera plus celle
d'Aurore de Nevers.

--Faites donc  votre volont, dit la princesse. Au revoir, monsieur de
Lagardre... Nous nous sparons amis?

--Je n'ai jamais cess d'tre le vtre, madame.

--Moi, je sens que je vous aimerai... Au revoir... et... esprez!

Lagardre se prcipita sur sa main qu'il baisa avec effusion.

--Je suis  vous, madame, dit-il, corps et me,  vous!

--O vous retrouverai-je? demanda-t-elle.

--Au rond-point de Diane, dans une heure.

Elle s'loigna.

Ds qu'elle eut franchi la charmille, son sourire tomba; elle se mit 
courir au travers du jardin.

--J'aurai ma fille, s'cria-t elle, folle qu'elle tait; je l'aurai!...
Jamais, jamais, elle ne reverra cet homme!

Elle se dirigea vers le pavillon du rgent.

Lagardre aussi tait fou, fou de joie, de reconnaissance et de
tendresse.

--Esprez!... se disait-il; j'ai bien entendu... Elle a dit: esprez...
Oh! comme je me trompais sur cette femme!... sur cette sainte!... Elle a
dit: esprez... Est-ce que je lui demandais tant que cela... moi qui lui
marchandais son bonheur... moi qui me dfiais d'elle... moi qui croyais
qu'elle n'aimait pas assez sa fille... Oh! comme je vais l'aimer!... et
quelle joie, quand je vais mettre sa fille dans ses bras!

Il redescendit la charmille pour gagner la pice d'eau qui n'avait plus
d'illuminations, et autour de laquelle la solitude rgnait.

Malgr sa fivre d'allgresse, il ne ngligea point de prendre ses
prcautions pour n'tre point suivi. Deux ou trois fois, il s'engagea
dans des alles dtournes; puis, revenant sur ses pas en courant, il
gagna tout d'un trait la loge de matre le Brant.

Avant d'entrer, il s'arrta et jeta  la ronde son regard perant.

Personne ne l'avait suivi. Tous les massifs voisins taient dserts.

Il crut entendre seulement un bruit de pas vers la tente indienne, qui
tait tout prs de l.

Les pas s'loignaient rapidement. Le moment tait propice. Lagardre
introduisit la clef dans la serrure de la loge, ouvrit la porte et
entra.

Il ne vit point d'abord mademoiselle de Nevers. Il l'appela et n'eut pas
de rponse.

Mais bientt,  la lueur d'une girandole voisine qui clairait
l'intrieur de la loge, il aperut Aurore, penche  une fentre, et qui
semblait couter.

Il l'appela.

Aurore quitta aussitt la fentre et s'lana vers lui.

--Quelle est donc cette femme? s'cria-t-elle.

--Quelle femme? demanda Lagardre tonn.

--Celle qui tait tout  l'heure avec vous?

--Comment savez-vous cela, Aurore?

--Cette femme est votre ennemie, Henri, n'est-ce pas? votre ennemie
mortelle?

Lagardre se prit  sourire.

--Pourquoi pensez-vous qu'elle soit mon ennemie, Aurore? demanda-t-il.

--Vous souriez, Henri? Je me suis trompe, tant mieux!... Laissons cela,
et dites-moi bien vite pourquoi je suis reste prisonnire au milieu de
cette fte? Aviez-vous honte de moi? n'tais-je pas assez belle?

La coquette entr'ouvrait son domino dont le capuchon retombait dj sur
ses paules, montrant  dcouvert son dlicieux visage.

--Pas assez belle! s'cria Lagardre; vous, Aurore!

C'tait de l'admiration; mais, il faut bien l'avouer, c'tait une
admiration un peu distraite.

--Comme vous dites cela! murmura la jeune fille tristement. Henri, vous
me cachez quelque chose... Vous paraissez afflig... proccup... Hier,
vous m'aviez promis que ce serait mon dernier jour d'ignorance... Je ne
sais rien pourtant de plus qu'hier.

Lagardre la regardait en face et semblait rver.

--Mais je ne me plains pas, reprit-elle en souriant; vous voil!... je
ne me souviens plus d'avoir si longtemps attendu... Je suis heureuse...
Vous allez enfin me montrer le bal...

--Le bal est achev, dit Lagardre.

--C'est vrai... On n'entend plus ces joyeux accords qui venaient
jusqu'ici railler la pauvre recluse... Voil du temps dj que je n'ai
vu passer personne dans les sentiers voisins... except cette femme...

--Aurore, interrompit Lagardre avec gravit, je vous prie de me dire
pourquoi vous avez pens que cette femme tait mon ennemie.

--Voil que vous m'effrayez! s'cria la jeune fille; est-ce que ce
serait vrai?

--Rpondez, Aurore... tait-elle seule quand elle a pass prs d'ici?

--Non... Elle tait avec un gentilhomme en riche et brillant costume...
Il portait un cordon bleu pass en sautoir...

--Elle n'a point prononc son nom?

--Elle a prononc le vtre... C'est pour cela que l'ide m'est venue de
vous demander si elle ne vous quittait point, par hasard.

--Avez-vous entendu ce qu'elle disait?

--Quelques paroles seulement... Elle tait en colre et comme folle...
Monseigneur, disait-elle...

--Monseigneur! rpta Lagardre.

--Si Votre Altesse Royale ne vient pas  mon secours...

--Mais c'tait le rgent! fit Lagardre qui tressaillit.

Aurore frappa ses belles petites mains l'une contre l'autre avec une
joie d'enfant.

--Le rgent! s'cria-t-elle; j'ai vu le rgent!

--Si Votre Altesse Royale ne vient pas  mon secours, reprit Lagardre;
aprs?...

--Aprs, je n'ai plus rien entendu.

--Est-ce aprs qu'elle a prononc mon nom?

--C'est avant... J'tais  la fentre... J'ai cru entendre... Mais c'est
que je crois reconnatre partout votre nom, Henri... Elle tait bien
loin encore... En se rapprochant, elle disait: La force! il n'y a que la
force pour rduire cette indomptable volont!

--Ah! fit Lagardre qui laissa tomber ses bras le long de son corps,
elle a dit cela?

--Oui, elle a dit cela.

--Tu l'as entendu?

--Oui! Mais comme vous tes ple, Henri; comme votre regard brle!

Henri tait ple, en effet, et son regard brlait.

On lui aurait mis la pointe d'un poignard dans le coeur qu'il n'aurait
pas souffert davantage.

Le rouge lui vint au front tout  coup.

--La violence! fit-il en contenant sa voix qui voulait clater; la
violence aprs la ruse! gosme profond! perversit du coeur!...
Rendre le bien pour le mal, cela est d'un saint ou d'un ange! Mal pour
mal, bien pour bien, voil l'quit humaine... Mais rendre le mal pour
le bien, par le nom du Christ! cela est odieux et infme... Cette
pense-l ne peut venir que de l'enfer... Elle me trompait... Je
comprends tout... On va essayer de m'accabler sous le nombre... On va
nous sparer...

--Nous sparer! rpta Aurore, bondissant sur place  ce mot comme un
jeune lvrier; qui?... cette femme!

L'expression de ses traits tait en ce moment si trange, que la jeune
fille recula pouvante.

--Au nom du ciel! s'cria-t-elle, qu'y a-t-il?

Elle revint vers Henri qui avait mis sa tte entre ses mains, et elle
voulut lui jeter les bras autour du cou.

Il la repoussa avec une sorte d'effroi.

--Laissez-moi! laissez-moi! dit-il; cela est horrible!... Il y a une
maldiction autour de nous, une maldiction sur nous.

Les larmes vinrent aux yeux d'Aurore.

--Vous ne m'aimez plus, Henri, balbutia-t-elle.

Il la regarda encore. Il avait l'air d'un fou.

Il se tordit les bras et un clat de rire douloureux souleva sa
poitrine.

--Ah! fit-il, chancelant comme un homme ivre, car son intelligence et sa
force flchissaient  la fois,--je ne sais pas... sur l'honneur, je ne
sais plus!... Qu'y a-t-il dans mon coeur?... La nuit... le vide!...
Mon amour... mon devoir... lequel des deux, conscience!

Il se laissa choir sur un sige, murmurant de ce ton plaintif des
innocents, privs de raison:

--Conscience! conscience! lequel des deux?... mon devoir... mon
amour?... ma mort ou ma vie?... Elle a des droits, cette femme!... Et
moi!... moi, n'en ai je pas aussi!

Aurore n'entendait point ces paroles qui tombaient, inarticules, de la
bouche de son ami.

Mais elle voyait sa dtresse, et son coeur se brisait.

--Henri! Henri!... dit-elle en s'agenouillant devant lui.

--Ils ne s'achtent pas, ces droits sacrs! reprenait Lagardre en qui
l'affaissement succdait  la fivre; ils ne s'achtent pas... mme au
prix de la vie!... J'ai donn ma vie: c'est vrai!... Que me doit-on pour
cela? Rien!

--Au nom de Dieu! Henri! mon Henri! calmez-vous!... expliquez-vous.

--Rien!... et l'ai-je fait pour qu'on me doive quelque chose?... Et si
je l'ai fait pour qu'on me doive quelque chose, que vaut mon
dvouement?... Folie! folie!...

Aurore lui tenait les deux mains.

--Folie! reprit-il avec rvolte; j'ai bti sur le sable... un souffle de
vent a renvers le frle difice de mon espoir... mon rve n'est plus!

Il ne sentait point la douce pression des doigts d'Aurore, il ne sentait
point ses larmes brlantes qui roulaient sur sa main.

--Je suis venu ici, fit-il en s'essuyant le front, pourquoi?... avait-on
besoin de moi ici?... Que suis-je?... Cette femme n'a-t-elle pas eu
raison?... J'ai parl haut... j'ai parl comme un insens... Qui me dit
que vous seriez heureuse? s'interrompit-il en relevant sur Aurore son
regard gar. Vous pleurez...

--Je pleure de vous voir ainsi, Henri, balbutia la pauvre enfant.

--Plus tard, si je vous voyais pleurer, je mourrais...

--Pourquoi me verriez-vous pleurer?

--Le sais-je? Aurore, Aurore! Sait-on jamais le coeur des femmes?...
sais-je seulement, moi, si vous m'aimez...

--Si je vous aime!... s'cria la jeune fille avec une ardente
expansion.

Henri la contemplait avidement.

--Vous me demandez si je vous aime! rpta Aurore, vous, Henri!...

Lagardre lui mit la main sur la bouche.--Elle la baisa.--Il la retira
comme si la flamme l'et touche.

--Pardonnez moi, reprit-il; je suis boulevers... Et pourtant, il faut
bien que je sache... Vous ne vous connaissez pas vous-mme, Aurore... Il
faut que je sache!... Ecoutez bien!... rflchissez bien... nous tenons
ici le bonheur ou le malheur de toute notre vie... Rpondez, je vous en
supplie, avec votre conscience, avec votre coeur.

--Je vous rpondrai comme  mon pre! dit Aurore.

Il devint livide et ferma les yeux.

--Pas ce nom-l!... balbutia-t-il d'une voix si faible, qu'Aurore aurait
eu peine  l'entendre,--jamais ce nom-l!... Mon Dieu! reprit-il aprs
un silence et en relevant ses yeux humides, c'est le seul que je lui aie
appris!... Qui voit-elle en moi, sinon son pre?...

--Oh!... Henri!... voulut dire Aurore, que sa rougeur subite faisait
plus charmante.

--Quand j'tais enfant, pensa tout haut Lagardre, les hommes de trente
ans me semblaient des vieillards!...

Sa voix tait tremblante et douce lorsqu'il poursuivit:

--Quel ge croyez-vous que j'aie, Aurore?

--Que m'importe votre ge, Henri!

--Je veux connatre votre pense... quel ge?

Il tait en vrit comme un coupable qui attend son arrt.

L'amour, cette terrible et puissante passion, a d'tranges enfantillages.

Aurore baissa les yeux, son sein battit.

Pour la premire fois, Lagardre vit sa pudeur veille et la porte du
ciel sembla s'ouvrir pour lui.

--Je ne sais pas votre ge, Henri, dit-elle, mais ce nom que je vous
donnais tout  l'heure... ce nom de pre... ai-je pu jamais le prononcer
sans sourire?

--Pourquoi non, ma fille?... je pourrais tre votre pre...

--Moi, je ne pourrais pas tre votre fille, Henri!

L'ambroisie qui enivrait les dieux immortels, tait vinaigre et fiel
auprs des enchantements de cette voix.

Et pourtant Lagardre reprit, voulant boire son bonheur jusqu' la
dernire goutte:

--J'tais plus g que vous ne l'tes maintenant quand vous vntes au
monde, Aurore... j'tais un homme dj.

--C'est vrai, rpondit-elle, puisque vous avez pu tenir mon berceau
d'une main et votre pe de l'autre...

--Aurore, mon enfant bien-aime!... ne me regardez pas au travers de
votre reconnaissance... voyez moi tel que je suis...

Elle appuya ses deux belles mains tremblantes sur ses paules et se prit
 le contempler longuement.

--Je ne sais rien au monde, pronona-t-elle ensuite,--le sourire aux
lvres et les paupires demi-voiles,--rien de meilleur, rien de plus
noble, rien de si beau que vous!




IX

--O finit la fte.--


C'tait vrai, surtout en ce moment o le bonheur mettait au front de
Lagardre sa rayonnante couronne. Lagardre tait jeune comme Aurore
elle-mme, beau comme elle tait belle.

Et si vous l'aviez vue, la vierge amoureuse, cachant l'ardeur pudique de
son regard derrire la frange soyeuse de ses longs cils baisss, le sein
palpitant, le sourire mu aux lvres! si vous l'aviez vue! L'amour
chaste et grand, la sainte tendresse qui doit mettre deux existences en
une seule, marier troitement deux mes, l'amour, ce cantique sublime
que Dieu, dans sa bont, laisse entendre  la terre, l'enivrante manne
qu'apporte la rose du ciel; l'amour sait embellir la laideur elle-mme,
l'amour met  la beaut une aurole divine!

Lagardre pressa contre son coeur sa fiance frmissante.

Il y eut un long silence; leurs lvres ne se touchaient point.

--Merci! merci! murmura-t-il.

Leurs yeux se parlaient.

--Dis-moi, reprit Lagardre, dis-moi, Aurore... avec moi... as-tu
toujours t heureuse?

--Oui..., bien heureuse, rpondit la jeune fille...

--Et pourtant, Aurore,... aujourd'hui, tu as pleur!

--Vous savez cela, Henri?

--Je sais tout ce qui te regarde... Pourquoi pleurais-tu?

--Pourquoi pleurent les jeunes filles? dit Aurore voulant luder la
question.

--Tu n'es pas comme les autres, toi... Quand tu pleures... Je t'en prie,
pourquoi pleurais-tu?

--De votre absence, Henri... Je vous vois bien rarement... Et aussi de
cette pense...

Elle hsita; son regard se dtourna.

--Quelle pense? demanda Lagardre.

--Je suis une folle, Henri, balbutia la jeune fille toute confuse. La
pense qu'il y a des femmes bien belles dans ce Paris... que toutes les
femmes doivent avoir envie de vous plaire... et que peut-tre...

--Peut-tre...? rpta Lagardre, acharn  sa coupe de nectar.

--Que peut-tre vous aimez une autre que moi.

Elle cacha son front rougissant dans le sein de Lagardre.

--Dieu me donnerait-il donc cette flicit! murmura celui-ci en extase;
faut-il croire?

--Il faut croire que je t'aime! dit Aurore touffant sur la poitrine de
son amant le son de sa propre voix qui l'effrayait.

--Tu m'aimes!... toi!... Aurore!... sens-tu mon coeur battre?... Oh!
s'il tait vrai?... Mais le sais-tu bien toi-mme, Aurore, fille
chrie?... connais-tu ton coeur?

--Il parle... je l'coute...

--Hier, tu tais un enfant.

--Aujourd'hui, je suis une femme... Henri, Henri, je t'aime!

Lagardre appuya ses deux mains contre sa poitrine.

--Et toi? reprit Aurore.

Il ne put que balbutier, la voix tremblante, les paupires humides:

--Oh! je suis heureux!... je suis heureux!

Puis un nuage vint encore  son front. Voyant ce nuage, la mutine frappa
du pied et dit:

--Qu'est-ce encore?

--Si jamais tu avais des regrets..., pronona tout bas Henri, qui baisa
ses cheveux.

--Quels regrets puis-je avoir si tu restes prs de moi?

--coute... j'ai voulu soulever pour toi, cette nuit, un coin du rideau
qui te cachait les splendeurs du monde... Tu as entrevu la cour, le
luxe, la lumire... Tu as entendu les voix de la fte... Que penses-tu
de la cour...?

--La cour est belle, rpondit Aurore; mais je n'ai pas tout vu, n'est-ce
pas?

--Te sens-tu faite pour cette vie?... Ton regard brille... Tu aimerais
le monde!

--Avec toi, oui.

--Et sans moi?

--Rien sans toi.

Lagardre pressa ses mains runies contre ses lvres.

--As-tu vu, reprit-il encore pourtant, ces femmes qui passaient
souriantes?...

--Elles semblaient heureuses, interrompit Aurore, et bien belles!

--Elles sont heureuses, en effet, ces femmes... Elles ont des chteaux
et des htels...

--Quand tu es dans notre maison, Henri, je l'aime mieux qu'un palais...

--Elles ont des amis...

--Ne t'ai-je pas?

--Elles ont une famille.

--Ma famille, c'est toi!

Aurore faisait toutes ces rponses sans hsiter, avec son franc sourire
aux lvres. C'tait son coeur qui parlait.

Mais Lagardre voulait l'preuve complte. Il fit appel  tout son
courage et reprit aprs un silence:

--Elles ont... une mre!

Aurore plit. Elle n'avait plus de sourire. Une larme perla entre ses
paupires demi-closes. Lagardre lcha ses mains, qui se joignirent sur
sa poitrine.

--Une mre! rpta-t-elle les yeux au ciel. Je suis souvent en compagnie
de ma mre... Aprs vous, Henri, c'est  ma mre que je pense le plus
souvent...

Ses beaux yeux semblaient prier ardemment.

--Si je l'avais, ma mre, ici, avec vous, Henri, poursuivit-elle; si je
l'entendais vous appeler: Mon fils... Oh! que seraient de plus les joies
du paradis!... Mais, se reprit-elle aprs une courte pause, s'il me
fallait choisir entre ma mre et vous...

Son sein agit tressaillait. Son charmant visage exprimait une
mlancolie profonde. Lagardre attendait, anxieux, haletant.

--C'est mal, peut-tre, ce que je vais dire, pronona-t-elle avec
effort; je le dis parce que je le pense... S'il me fallait choisir entre
ma mre et vous...

Elle n'acheva pas, mais elle tomba brise entre les bras d'Henri et
s'cria la voix pleine de sanglots:

--Je t'aime! oh! je t'aime! je t'aime!

Lagardre se redressa. D'une main, il la soutenait faible contre sa
poitrine, de l'autre, il semblait prendre le ciel  tmoin.

--Dieu qui nous voit, s'cria-t-il avec exaltation, Dieu qui nous
entends et qui nous juges, tu me la donnes: je la prends et je jure
qu'elle sera heureuse!

Aurore ouvrit les yeux et montra ses dents blanches en un ple sourire.

--Merci! merci! poursuivit Lagardre en haussant son front jusqu' ses
lvres; tiens! regarde le bonheur que tu fais! je ris, je pleure... je
suis ivre et fou!... Oh! te voil donc  moi, Aurore, toute  moi! Mais
que disais-je tout  l'heure? s'interrompit-il; ne crois pas ce que j'ai
dit, Aurore... je suis jeune... oh! j'ai menti! je sens dborder en moi
la jeunesse, la force, la vie... Allons-nous tre heureux! heureux
longtemps!... Cela est certain, adore, ceux de mon ge sont plus vieux
que moi... sais-tu pourquoi? je vais te le dire. Les autres font ce que
je faisais avant d'avoir rencontr ton berceau sur mon chemin... Les
autres aiment, les autres boivent, les autres jouent... que sais-je?...
les autres, quand ils sont riches comme je l'tais, riches de vigueur et
d'ardeur, riches de dsirs, riches de tmraire courage, les autres s'en
vont prodiguant follement le trsor de leur jeunesse... Tu es venue,
Aurore: je me suis fait avare aussitt... Un instinct providentiel m'a
dit d'arrter court ces largesses de sang, d'amour et de coeur... j'ai
thsauris pour te garder tout... j'ai renferm la fougue de mes belles
annes dans un coffre-fort... je n'ai plus rien aim, rien dsir... ma
passion, sommeillante comme la Belle au bois dormant, s'veille, nave
et robuste comme si mon coeur n'avait que vingt ans... Tu m'coutes,
tu souris, tu me crois fou... je suis fou d'allgresse, c'est vrai, mais
je parle sagement... Qu'ai-je fait durant toutes ces annes?... Je les
ai passes toutes, toutes  te regarder grandir et fleurir... je les ai
passes  guetter l'veil de ton me... je les ai passes  chercher ma
joie dans ton sourire... Par le nom de Dieu! tu avais raison: j'ai l'ge
d'tre heureux, l'ge de t'aimer!... tu es  moi!... nous serons tout
l'un pour l'autre... tu as encore raison: hors de nous deux, rien en ce
monde... nous irons en quelque retraite ignore, loin d'ici.. bien
loin!... notre vie, je vais te la dire: l'amour  pleine coupe...
l'amour, toujours l'amour! Mais parle donc, Aurore, parle donc!

Elle coutait avec ravissement.

--L'amour, rpta-t-elle comme en un songe heureux! toujours l'amour!...

--Apapur! disait Cocardasse qui tenait par les pieds M. le baron de
Barbanchois; voici un ancien qui pse son poids, ma caillou!

Passepoil tenait la tte du mme baron de Barbanchois, homme mcontent,
que les orgies de la rgence dgotaient profondment, mais qui tait
ivre, pour le prsent comme trois ou quatre czars faisant leur tour de
France.

Cocardasse et Passepoil avaient t chargs par M. le baron de la
Hunaudaye, moyennant petite finance, de reporter en son logis M. le
baron de Barbanchois.

Ils traversaient le jardin dsert et assombri.

--Eh donc! fit le Gascon  une centaine de pas de la tente o l'on avait
soup, si nous nous reposions, mon bon?

--J'obtempre, rpondit Passepoil, le vieux est lourd et le payement
lger.

Ils dposrent sur le gazon M. le baron de Barbanchois, qui,  moiti
rveill par la fracheur de la nuit, se prit  rpter son refrain
favori:

--O allons-nous?... o allons-nous?...

--Pcare! lui rpondit Cocardasse, je n'en sais rien, o le diable
m'emporte!

--Est-il curieux, ce vieil ivrogne! ajouta Passepoil.

Ils s'assirent tous les deux sur un banc. Passepoil tira sa pipe de sa
poche et se mit  la bourrer tranquillement.

--Si c'est notre dernier souper, dit-il, il tait bon.

--Il tait bon, repartit Cocardasse en battant le briquet. Capdbiou!
j'ai mang une volaille et demie...

--Oh! fit Passepoil, c'est la petite qui tait devant moi... avec ses
cheveux blonds poudrs et son pied qui aurait tenu dans le creux de ma
main.

--Fameuse! s'cria Cocardasse; sandieou! et les fonds d'artichauts qui
taient autour!

--Et sa taille!...  prendre avec dix doigts... l'as-tu remarque...?

--J'aime mieux la mienne! dit gravement Cocardasse.

--Par exemple! se rcria Passepoil; rousse et louche, la tienne!

Il parlait de la voisine de Cocardasse.

Celui-ci le saisit par la nuque et le fit lever.

--Ma caillou, dit-il, je ne souffrirai pas que tu insultes mon souper;
o as-tu les plumes et les yeux de ma poularde et demie?... Fais des
excuses, capdbiou! sinon je te fends sans piti.

Ils avaient bu tous deux pour se consoler de leurs peines et ne valaient
gure mieux que cet austre baron de Barbanchois.

Passepoil, las de la tyrannie de son noble ami, ne voulut pas faire
d'excuses.

On dgaina, on se donna d'normes horions en pure perte, puis on se prit
aux cheveux et l'on finit par tomber sur le corps de M. le baron de
Barbanchois, qui s'veilla de nouveau pour chanter.

--O allons-nous, bon Dieu! o allons-nous?

--Eh donc! j'avais oubli le vieux pcare! dit Cocardasse.

--Emportons-le, ajouta Passepoil.

Mais, avant de reprendre leur fardeau, ils s'embrassrent avec effusion,
en versant des larmes abondantes.

Ce serait ne point les connatre que de penser qu'ils avaient oubli
d'emplir leurs gourdes au buffet. Ils avalrent chacun une bonne rasade,
remirent leurs brettes au fourreau et rechargrent M. le baron de
Barbanchois.

Celui-ci rvait qu'il assistait  la fte de Vaux-le-Vicomte, donne par
M. le surintendant Fouquet au jeune roi Louis XIV, et qu'il glissait
sous la table aprs souper.

Autres temps! autres moeurs! dit le proverbe menteur.

--Et tu ne l'as pas revue? demanda Cocardasse.

--Qui a?... celle qui tait devant moi?...

--Eh! non! la petite au domino rose?

--Pas l'ombre!... j'ai furet dans toutes les tentes...

--Apapur! moi, je suis entr jusque dans le palais... et je te promets
qu'on me regardait, ma caillou!... Il y avait des dominos roses en
veux-tu en voil... Mais ce n'tait pas le ntre... J'ai voulu parler 
l'un d'eux qui m'a donn une croquignole sur le bout du nez en
m'appelant dfunt croquemitaine!... Pcare! ai-je rpondu, mon
illustre ami, le rgent, reoit ici une socit un peu bien mle!

--Et lui, demanda Passepoil, l'as-tu rencontr?

Cocardasse baissa le ton.

--Non, rpondit-il, mais j'ai entendu parler de lui... Le rgent n'a pas
soup... Il est rest enferm plus d'une heure avec le Gonzague... Toute
la squelle que nous avons vue  l'htel ce matin piaule et menace...
Sandieou! s'ils ont seulement la moiti autant de courage que de ramage,
notre pauvre petit Parisien n'a qu' se bien tenir!

--J'ai bien peur! soupira frre Passepoil, qu'ils ne nous dbarrassent
de lui.

Cocardasse, qui tait en avant, s'arrta, ce qui arracha une plainte 
M. le baron de Barbanchois.

--Mon bon, fit-il, sois sr que lou couquin se tirera de l!... Il en a
vu bien d'autres!...

--Tant va la cruche  l'eau..., murmura Passepoil.

Il n'acheva pas son proverbe. Un bruit de pas se faisait du ct de la
pice d'eau.

Nos deux braves se jetrent dans un fourr, par pure habitude. Leur
premier mouvement tait toujours de se cacher.

Les pas approchaient. C'tait une troupe d'hommes arms, en tte de
laquelle marchait ce grand spadassin de Bonnivet, cuyer de madame de
Berry.

A mesure que cette patrouille passait dans une alle, les lumires
s'teignaient.

Cocardasse et Passepoil entendirent bientt ce qui se disait dans la
troupe.

--Il est dans le jardin! affirmait un sergent aux gardes; j'ai interrog
tous les piquets et les grand'gardes des portes... son costume tait
facile  reconnatre. On ne l'a point vu.

--Vingt dieux! rpliqua un soldat, celui-l n'aura pas vol son
affaire!... Je l'ai vu secouer M. le prince de Gonzague comme un pommier
dont on veut les pommes.

--Ce bon garon doit tre un pays! murmura Passepoil attendri par cette
mtaphore normande.

--Attention! enfants! ordonna Bonnivet, vous savez que c'est un
dangereux jouteur...

Ils s'loignrent; une autre patrouille cheminait du ct du palais,
une autre vers la charmille qui bordait les maisons de la rue
Neuve-des-Petits-Champs. Partout, les lumires s'teignaient sur leur
passage.

On et dit que, dans cette frivole demeure du plaisir, quelque sinistre
excution se prparait.

--Ma caillou, dit Cocardasse, c'est  lui qu'ils en veulent.

--a me parat clair, rpondit Passepoil.

--J'avais entendu dire dj au palais que lou couquin avait rudement
malmen M. de Gonzague... C'est lui qu'ils cherchent...

--Et, pour le trouver, ils teignent les lumires?...

--Non, pas pour le trouver... pour avoir raison de lui.

--Ma foi, dit Passepoil, ils sont quarante ou cinquante contre lui...
S'ils le manquent, cette fois...

--Mon bon, interrompit le Gascon, ils le manqueront!... Lou petit
couquin a le diable dans le corps... Si tu m'en crois, nous allons le
chercher, nous aussi, et lui faire cadeau de nos personnes...

Passepoil tait prudent. Il ne put retenir une grimace et dit:

--Ce n'est pas le moment.

--Apapur! veux-tu discuter contre moi? s'cria le bouillant Cocardasse;
c'est le moment ou jamais!... Eh donc! s'il n'avait pas besoin de nous,
il nous recevrait avec la botte de Nevers!... Nous sommes en faute.

--C'est vrai, dit Passepoil, nous sommes en faute... Mais du diable si
ce n'est pas une mauvaise affaire!

Il rsulta de l que M. le baron de Barbanchois ne coucha point dans son
lit. Ce gentilhomme fut dpos proprement par terre et continua son
somme. L'histoire ne dit point si cette nuit passe  la belle toile le
gurit de ses rhumatismes.

Cocardasse et Passepoil se mirent en qute.

La nuit tait noire. Il ne restait plus gure de lampions allums dans
le jardin, sauf aux abords de la tente indienne.

On vit s'clairer les fentres au premier tage du pavillon du rgent.

Une croise s'ouvrit; le rgent lui-mme parut au balcon et dit  ses
serviteurs invisibles:

--Messieurs, sur vos ttes, qu'on le prenne vivant!

--Merci Dieu! grommela Bonnivet, dont l'escouade tait au rond-point de
Diane, si le gueux a entendu cela, il va nous tailler des croupires!

Nous sommes bien forc d'avouer que les patrouilles n'allaient point 
ce jeu de bon coeur. M. de Lagardre avait une si terrible rputation
de diable  quatre, que volontiers chaque soldat et fait son testament.

Bonnivet, le bretteur, et mieux aim se battre avec deux douzaines de
cadets de province, des grives,--comme on les appelait alors dans les
tripots et sur le terrain, partout o on les dvorait,--que d'affronter
pareille besogne.

Lagardre et Aurore venaient de prendre la rsolution de fuir.

Lagardre ne se doutait point de ce qui se passait dans le jardin. Il
esprait pouvoir passer, avec sa compagne, par la porte dont matre le
Brant tait le gardien.

Il avait remis son domino noir, et le visage d'Aurore se cachait de
nouveau sous un masque.

Il quittrent la loge. Deux hommes taient agenouills sur le seuil en
dehors.

--Nous avons fait ce que nous avons pu, monsieur le chevalier, dirent
ensemble Cocardasse et Passepoil, qui avaient achev de vider leurs
gourdes pour se donner du coeur; pardonnez-nous.

--Eh donc! ajouta Cocardasse, c'tait un feu follet que ce domino rose!

--Doux Jsus! s'cria frre Passepoil, le voici. Cocardasse se frotta
les yeux.

--Debout! ordonna Lagardre.

Puis, apercevant tout  coup les mousquets des gardes franaises au bout
de l'alle:

--Que veut dire ceci? ajouta-t-il.

--Cela veut dire que vous tes bloqu, mon pauvre enfant! rpondit
Passepoil.

C'tait au fond de sa gourde qu'il avait puis cette libert de langage.

Lagardre ne demanda mme pas d'explication. Il avait tout devin.

La fte tait finie, voil ce qui faisait son effroi. Les heures avaient
pass pour lui comme des minutes; il n'avait point mesur le temps; il
s'tait attard.

La tumulte seul de la fte aurait pu favoriser sa fuite.

--tes-vous avec moi solidement et franchement? demanda-t-il.

--A la vie,  la mort! rpondirent les deux braves la main sur le
coeur.

Et ils ne mentaient point. La vue de ce diable de petit Parisien venait
en aide au fond de la gourde et achevait de les enivrer.

Aurore tremblait pour Lagardre et ne songeait point  elle-mme.

--A-t-on relev les gardes des postes? interrogea Henri.

--On les a renforces, rpondit Cocardasse; il faut jouer serr,
sandieou!

Lagardre se prit  rflchir, puis il reprit tout  coup:

--Connaissez-vous, par hasard, matre le Brant, concierge de la cour
aux Ris?

--Comme notre poche, rpondirent  la fois Cocardasse et Passepoil.

--Alors, il ne vous ouvrira point sa porte! dit Lagardre avec un geste
de dpit.

Nos deux braves approuvrent du bonnet cette conclusion minemment
logique.

Ceux-l seulement qui ne les connaissaient pas pouvaient leur ouvrir la
porte.

Un bruit vague se faisait cependant derrire le feuillage aux alentours;
on et dit que des pas s'approchaient de tous cts avec prcaution;
Lagardre et ses compagnons ne pouvaient rien voir. L'endroit o ils
taient avait plus de lumire que les alles voisines. Quant aux
massifs, c'tait partout dsormais tnbres profondes.

--coutez, dit Lagardre, il faut risquer le tout pour le tout. Ne vous
occupez point de moi. Je sais comment me tirer d'affaire... J'ai l un
dguisement qui pourra tromper les yeux de mes ennemis... Emmenez cette
jeune fille: vous entrerez avec elle sous le vestibule du rgent, vous
tournerez  gauche... La porte de M. le Brant est au bout du premier
corridor... Vous passerez masqus et vous direz: De la part de celui
qui est dans votre loge... Il vous ouvrira la porte de la rue et vous
irez m'attendre derrire l'oratoire du Louvre.

--Entendu! fit Cocardasse.

--Un mot encore... tes-vous hommes  vous faire tuer plutt que de
livrer cette jeune fille?

--Apapur! Nous casserons tout ce qui nous barrera le passage! promit le
Gascon.

--Gare aux mouches! ajouta Passepoil avec une fiert qu'on ne lui
connaissait point.

Et tous deux en mme temps:

--Cette fois-ci, vous serez content de nous!

Lagardre baisa la main d'Aurore et lui dit:

--Courage! c'est ici notre dernire preuve.

Elle partit, escorte par nos deux braves. Il fallait traverser le
rond-point de Diane.

--Oh! fit un soldat, en voici une qui a t du temps avant de trouver
sa route!

--Il est plus dangereux de glisser, chanta un autre, sur le gazon que
sur la glace!

--Mes mignons, dit Cocardasse; c'est une dame du corps de ballet.

Il carta de la main sans faon ceux qui taient devant lui et ajouta
effrontment:

--Son Altesse Royale nous attend!

Les soldats se prirent  rire et donnrent passage.

Mais, dans l'ombre d'un massif d'orangers en caisse qui flanquait
l'angle du pavillon, il y avait deux hommes qui semblaient  l'afft.

Gonzague et son factotum M. de Peyrolles.

Ils taient l pour Lagardre, qu'on s'attendait  voir paratre
d'instant en instant.

Gonzague dit quelques mots  l'oreille de Peyrolles.

Celui-ci s'aboucha avec demi-douzaine de coquins  longues pes
embusqus derrire le massif. Tous s'lancrent sur les pas de nos deux
braves qui venaient de monter le perron, escortant toujours leur domino
rose.

M. le Brant ouvrit la porte de la cour aux Ris, comme Lagardre s'y
tait attendu.

Seulement, il l'ouvrit deux fois. La premire pour Aurore et son
escorte, la seconde pour M. de Peyrolles et ses compagnons.

Lagardre, lui, s'tait gliss jusqu'au bout du sentier pour voir si sa
fiance atteindrait le pavillon sans encombre.

Quand il voulut regagner la loge, la route tait barre, un piquet de
gardes franaises fermait l'avenue.

--Hol! monsieur le chevalier! cria le chef avec un peu d'altration
dans la voix, ne faites point de rsistance, je vous prie; vous tes
cern de tous cts.

C'tait l'exacte vrit. Dans tous les massifs voisins, la crosse des
mousquets sonna contre le sol.

--Que veut-on de moi? demanda Lagardre, qui ne tira mme pas l'pe.

Le vaillant Bonnivet, qui s'tait avanc  pas de loup par derrire, le
saisit  bras-le-corps. Lagardre n'essaya point de se dgager et
demanda pour la deuxime fois:

--Que veut-on de moi?

--Pardieu! mon camarade, rpondit le marquis de Bonnivet, vous allez
bien le voir.

Puis il ajouta:

--En avant, messieurs!... au palais!.. j'espre que vous me rendrez
tmoignage: j'ai fait  moi tout seul cette importante capture.

Ils taient bien une soixantaine. On entoura Henri et on le porta
plutt qu'on ne le conduisit dans les appartements de Philippe
d'Orlans.

Puis on ferma la porte du vestibule et il n'y eut plus dans le jardin
me qui vive, except ce bon M. de Barbanchois, ronflant comme un juste
sur le gazon mouill.




X

--La dgradation.--


Ce que l'on appelait le grand cabinet ou, mieux, le premier cabinet du
rgent tait une salle assez vaste o il avait coutume de recevoir les
ministres et le conseil de rgence. Il y avait une table ronde couverte
d'un tapis de lampas, un fauteuil pour Philippe d'Orlans, un fauteuil
pour le duc de Bourbon, des chaises pour les autres membres titulaires
du conseil et des pliants pour les secrtaires d'tat.

Au-dessus de la principale porte tait l'cusson de France avec le
lambel d'Orlans.

Les affaires du royaume se rglaient l, chaque jour, un peu  la
diable, aprs le dner. Le rgent dnait tard; l'opra commenait de
bonne heure, on n'avait vraiment pas le temps.

Quand Lagardre entra, il y avait l beaucoup de monde; cela ressemblait
 un tribunal.

MM. de Lamoignon, de Tresmes et de Machault se tenaient  ct du
rgent, qui tait assis. Les ducs de Saint-Simon, de Luxembourg et
d'Harcourt taient auprs de la chemine. Il y avait des gardes aux
portes, et Bonnivet, le triomphateur, essuyait la sueur de son front,
devant une glace.

--Nous avons eu du mal, disait-il  demi-voix; mais, enfin, nous le
tenons!... Ah! le diable d'homme!

--A-t-il fait beaucoup de rsistance? demanda Machault, le lieutenant de
police.

--Si je n'avais pas t l, rpondit Bonnivet, Dieu sait ce qui serait
arriv!

Dans les embrasures pleines, vous eussiez reconnu le vieux Villeroy, le
cardinal de Bissy, Voyer d'Argenson, Leblanc, etc. Quelques-uns des
affids de Gonzague avaient pu se faire jour: Navailles, Choisy, Noc,
Gironne et le gros Oriol, masqu entirement par son confrre Taranne.

Chaverny causait avec M. de Brissac, qui dormait debout pour avoir
pass trois nuits  boire.

Douze ou quinze hommes, arms jusqu'aux dents, se tenaient derrire
Lagardre.

Il n'y avait l qu'une seule femme: madame la princesse de Gonzague, qui
tait assise  la droite du rgent.

--Monsieur, dit celui-ci brusquement ds qu'il aperut Lagardre, nous
n'avions pas mis dans nos conditions que vous viendriez troubler notre
fte et insulter, dans notre propre maison, un des plus grands seigneurs
du royaume!... Vous tes accus aussi d'avoir tir l'pe dans
l'enceinte du Palais-Royal... C'est nous faire repentir trop vite de
notre clmence  votre gard.

Depuis son arrestation, le visage de Lagardre tait de marbre.

Il rpondit d'un ton froid, mais respectueux:

--Monseigneur, je n'ai pas crainte qu'on rpte ce qui s'est dit entre
M. de Gonzague et moi... Quant  la seconde accusation, j'ai tir
l'pe, c'est vrai, mais ce fut pour dfendre une dame... Parmi ceux qui
sont ici, plusieurs pourraient me donner leur tmoignage.

Il y en avait l une demi-douzaine. Chaverny seul rpondit:

--Monsieur, vous avez dit vrai!

Henri le regarda avec tonnement et vit que ses compagnons le
gourmandaient.

Mais le rgent, qui tait bien las et qui voulait dormir, ne pouvait
s'arrter longtemps  ces bagatelles.

--Monsieur, reprit-il, on vous et pardonn tout cela... mais prenez
garde: il est une chose qu'on ne vous pardonnera point... Vous avez
promis  madame de Gonzague que vous lui rendriez sa fille... Est-ce
vrai?

--Oui, monseigneur, je l'ai promis.

--Vous m'avez envoy un messager qui m'a fait, en votre nom, la mme
promesse... Le reconnaissez-vous?

--Oui, monseigneur.

--Vous devinez, je le pense, que vous tes devant un tribunal?... Les
cours ordinaires ne peuvent connatre du fait qu'on vous reproche...
mais, sur ma foi, monsieur, je jure qu'il sera fait justice de vous, si
vous le mritez... O est mademoiselle de Nevers?

--Je l'ignore, rpondit Lagardre.

--Il ment! s'cria imptueusement la princesse.

--Non, madame... J'ai promis au-dessus de mon pouvoir, voil tout.

Il y eut dans l'assemble un murmure dsapprobateur.

Henri reprit en levant la voix et en promenant son regard  la ronde:

--Je ne connais pas mademoiselle de Nevers.

--C'est de l'impudence! dit M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris.

Tout ce qui appartenait  Gonzague rpta:

--C'est de l'impudence!

M. de Machault, nourri des saines traditions de la police, conseilla
incontinent d'appliquer  cet insolent la question extraordinaire.
Pourquoi chercher midi  quatorze heures?

Le rgent  Lagardre, svrement:

--Monsieur, rflchissez bien  ce que vous dites.

--Monseigneur, la rflexion n'ajoute rien  la vrit et n'en retranche
rien: j'ai dit la vrit.

--Souffrirez vous cela, monseigneur? dit la princesse, qui avait peine 
se contenir. Sur mon honneur! sur mon salut! il ment!... Il sait o est
ma fille, puisqu'il me l'a dit lui-mme, tout  l'heure,  dix pas
d'ici, dans le jardin.

--Rpondez, ordonna le rgent.

--Alors, comme maintenant, rpliqua Lagardre, j'ai dit la vrit...
Alors, j'esprais encore accomplir ma promesse.

--Et maintenant?... balbutia la princesse hors d'elle-mme.

--Maintenant, je n'espre plus.

Madame de Gonzague retomba puise sur son sige.

La partie grave de l'assistance: les ministres, les magistrats, les ducs
regardaient avec curiosit cet trange personnage, dont tant de fois le
nom avait frapp leur oreille au temps de leur jeunesse: Le beau
Lagardre! Lagardre le spadassin! Cette figure intelligente et calme
n'allait point  un vulgaire traneur d'pe.

Certains dont le regard tait plus perant essayaient de voir ce qu'il y
avait derrire cette apparente tranquillit. C'tait comme une
rsolution triste, et profondment rflchie.

Les gens de Gonzague se sentaient trop petits en ce lieu pour faire
beaucoup de bruit. Ils taient entrs l, grce au nom de leur patron,
partie intresse dans le dbat; mais leur patron ne venait pas.

Le rgent reprit:

--Et c'est sur de vagues espoirs que vous avez crit au rgent de
France... quand vous me faisiez dire: La fille de votre ami vous est
rendue.

--J'esprais qu'il en serait ainsi.

--Vous espriez...?

--L'homme est sujet  se tromper.

Le rgent consulta du regard Tresmes et Machault, qui semblaient tre
ses conseils.

--Mais, monseigneur! s'cria la princesse qui se tordait les bras, ne
voyez-vous pas qu'il me vole mon enfant!... Il l'a: j'en fais le
serment! il la tient cache... C'est lui... oh! je le reconnais bien!...
c'est  lui que j'ai remis ma fille, la nuit du meurtre... je m'en
souviens! je le sais! je le jure!

--Vous entendez, monsieur? dit le rgent.

Un imperceptible mouvement agita les tempes de Lagardre; sous ses
cheveux perlrent des gouttes de sueur.

Mais il rpondit, sans dmentir son calme:

--Madame la princesse se trompe.

--Oh! dit-elle avec folie; et ne pouvoir confondre cet homme!

--Il ne faudrait qu'un tmoin..., commena le rgent.

Il s'interrompit, parce que Henri s'tait redress de son haut,
provoquant du regard Gonzague, qui venait de se montrer  la porte
principale.

L'entre de Gonzague fit une courte sensation. Il salua de loin la
princesse sa femme et Philippe d'Orlans. Il resta prs de la porte.

Son regard croisa celui d'Henri qui pronona d'un accent de dfi:

--Que le tmoin se montre donc!... et que le tmoin ose me reconnatre!

Les yeux de Gonzague battirent comme s'il et essay en vain de soutenir
le regard de l'accus.

Chacun vit bien cela; mais Gonzague parvint  sourire et l'on se dit:

--Il a piti!...

Un silence profond rgnait cependant dans la salle.

Un lger mouvement se fit du ct de la porte. Gonzague se rapprocha du
seuil, et la jaune figure de Peyrolles sortit de l'ombre.

--Elle est  nous! dit-il  voix basse.

--Et les papiers?

--Et les papiers.

Le rouge vint aux joues de Gonzague, tant il prouva de joie.

--Par la mort-Dieu! s'cria-t-il; avais-je raison de dire que ce bossu
valait son pesant d'or!

--Ma foi, rpondit le factotum, j'avoue que je l'avais mal jug... il
nous a donn un fier coup d'paule!...

--Personne ne rpond, vous le voyez bien, monseigneur, reprit Lagardre;
puisque vous tes juge, soyez quitable... Qu'y a-t-il devant vous en ce
moment? Un pauvre gentilhomme, tromp, comme vous-mme, dans son
espoir... J'ai cru bien faire... J'ai cru pouvoir compter sur un
sentiment qui d'ordinaire est le plus pur et le plus ardent de tous.
J'ai promis avec la tmrit d'un homme qui souhaite sa rcompense.

Il s'arrta et reprit avec effort:

--Car je pensais avoir droit  une rcompense!...

Ses yeux se baissrent malgr lui, et sa voix s'embarrassa dans sa
gorge.

--Qu'y a-t-il en cet homme-l? demanda le vieux Villeroy  Voyer
d'Argenson.

Le vice-chancelier rpondit:

--Cet homme-l est un grand coeur ou le plus lche de tous les
coquins!

Lagardre fit sur lui-mme un suprme effort et poursuivit:

--Le sort s'est jou de moi, monseigneur; voil tout mon crime... Ce que
je pensais tenir m'a chapp. Je me punis moi-mme et je retourne en
exil.

--Voil qui est commode! dit Navailles.

Machault parlait bas au rgent.

--Je me mets  vos genoux, monseigneur! commena la princesse.

--Laissez, madame! interrompit Philippe d'Orlans.

Son geste imprieux rclama le silence, et chacun se tut dans la salle.

Il reprit en s'adressant  Lagardre:

--Monsieur, vous tes gentilhomme, du moins vous le dites... Ce que vous
avez fait est indigne d'un gentilhomme... Ayez pour chtiment votre
propre honte... Votre pe, monsieur!

Lagardre essuya son front baign de sueur. Au moment o il dtacha le
ceinturon de son pe, une larme roula sur sa joue.

--Sang-Dieu! grommela Chaverny qui avait la fivre et ne savait
pourquoi, j'aimerais mieux qu'on le tut.

Au moment o Lagardre rendait son pe au marquis de Bonnivet, Chaverny
dtourna les yeux.

--Nous ne sommes plus au temps, reprit le rgent, o l'on brisait les
perons des chevaliers convaincus de flonie... mais la noblesse existe,
Dieu merci... et la dgradation de noblesse est la peine la plus cruelle
que puisse subir un soldat... Monsieur, vous n'avez plus le droit de
porter une pe... cartez-vous, messieurs, et donnez-lui passage... cet
homme n'est plus digne de respirer le mme air que vous.

Un instant on et dit que Lagardre allait branler les colonnes de
cette salle, et comme Samson, ensevelir ces Philistins sous les
dcombres; son puissant visage exprima d'abord un courroux si terrible
que ses voisins s'cartrent, bien plus par frayeur que par obissance 
l'ordre du rgent. Mais l'angoisse succda vite  la colre, et
l'angoisse fit place  cette froideur rsolue qu'il montrait depuis le
commencement de la sance.

--Monseigneur, dit-il en s'inclinant, j'accepte le jugement de Votre
Altesse Royale, et je n'en appellerai point.

Une lointaine solitude et l'amour d'Aurore, voil le tableau qui passait
devant ses yeux.

Cela ne valait-il pas le martyre?

Il se dirigea vers la porte au milieu du silence gnral.

Le rgent avait dit tout bas  la princesse:

--Ne craignez rien. On le suivra.

Vers le milieu de la salle, Lagardre trouva au devant de lui M. le
prince de Gonzague qui venait de quitter Peyrolles.

--Altesse, dit Gonzague en s'adressant au duc d'Orlans, je barre le
passage  cet homme!

Chaverny tait dans une exaltation extraordinaire. Il semblait qu'il et
envie de se jeter sur Gonzague.

--Ah! fit-il, si Lagardre avait encore son pe!

Taranne poussa le coude d'Oriol.

--Le petit marquis devient fou!... murmura-t-il.

--Pourquoi barrez-vous le passage  cet homme? demanda le rgent.

--Parce que votre religion a t trompe, rpondit Gonzague; la
dgradation de noblesse n'est point le chtiment qui convient aux
assassins.

Il y eut un grand mouvement dans toute la salle, et le rgent se leva.

--Celui-l est un assassin! acheva Gonzague qui mit son pe nue sur
l'paule de Lagardre.

Et nous pouvons vous affirmer qu'il tenait ferme la poigne.

Mais Lagardre n'essaya pas de le dsarmer.

Au milieu du tumulte gnral, car les partisans de Gonzague poussaient
des cris et faisaient mine de charger, Lagardre eut un convulsif clat
de rire.

Il carta seulement l'pe et saisit le poignet de Gonzague en le
serrant si violemment que l'arme tomba. Lagardre ne la ramassa point.

Il amena Gonzague, ou plutt il le trana jusqu' la table, et montrant
sa main que la douleur tenait ouverte, il dit:

--Une marque!... une marque!

Le regard du rgent tait sombre.

Toutes les respirations suspendues s'arrtaient.

--Gonzague est perdu!... murmura Chaverny.

Gonzague eut une magnifique audace.

--Altesse, dit-il, voil dix-huit ans que j'attendais cela!... Philippe,
notre frre, va tre veng!... Cette blessure, je l'ai reue en
dfendant la vie de Nevers.

La main de Lagardre lcha prise, et son bras retomba le long de son
flanc.

Il resta un instant atterr, tandis qu'un grand cri s'levait dans la
salle.

--L'assassin de Nevers! l'assassin de Nevers!

Et Navailles, et Noc, et Choisy et tous les autres ajoutaient:

--Ce diable de bossu nous l'avait bien dit.

La princesse avait mis ses mains au devant de son visage avec horreur.
Elle ne bougeait plus. Elle tait vanouie.

Lagardre sembla s'veiller quand les archers, Bonnivet  leur tte,
l'entourrent sur un signe du rgent.

--Infme! gronda-t-il comme un lion qui rugit; infme!... infme!...

Puis, rejetant  dix pas Bonnivet qui avait voulu lui mettre la main au
collet:

--Hors de l! s'cria-t-il d'une voix de tonnerre, et meure qui me
touche!

Il se retourna vers Philippe d'Orlans, et ajouta:

--Monseigneur, je suis sacr... j'ai sauf-conduit de Votre Altesse
Royale!

Ce disant, il tira de la poche de son pourpoint un parchemin qu'il
dplia:

--Libre, quoi qu'il advienne! lut-il  haute voix; vous l'avez crit...
vous l'avez sign!

--Surprise! voulut dire Gonzague.

--Du moment qu'il y a tromperie..., ajoutrent MM. de Tresmes et de
Machault.

Le rgent leur imposa silence d'un geste.

--Voulez-vous donner raison  ceux qui disent que Philippe d'Orlans a
plus d'une parole?... s'cria-t-il. C'est crit; c'est sign... cet
homme est libre... Il a quarante-huit heures pour passer la frontire.

Lagardre ne bougea pas.

--Vous m'avez entendu, monsieur! fit le rgent avec duret, sortez!

Lagardre se prit  dchirer lentement le parchemin dont il jeta les
morceaux aux pieds du rgent.

--Monseigneur, dit-il, vous ne me connaissez pas... Je vous rends votre
parole... De cette libert que vous m'offrez et qui m'est due, je ne
prends, moi, que vingt-quatre heures... C'est tout ce qu'il me faut pour
dmasquer un sclrat et faire triompher une juste cause!... Assez
d'humiliations comme cela! Je relve la tte... et sur l'honneur de mon
nom... entendez-vous, messieurs? sur mon honneur  moi, Henri de
Lagardre, qui vaut votre honneur  vous, je me charge de le prouver...
Sur mon honneur, je promets et je jure que demain,  pareille heure,
madame de Gonzague aura sa fille et Nevers sa vengeance, ou que je serai
prisonnier de Votre Altesse Royale... Vous pouvez convoquer les juges!

Il salua le rgent et carta de la main ceux qui l'entouraient en
disant:

--Faites place!... je prends mon droit.

Gonzague l'avait prcd. Gonzague avait disparu.

--Faites place! messieurs, rpta Philippe d'Orlans; vous, monsieur,
demain  pareille heure, vous comparatrez devant vos juges... Et sur
Dieu! justice sera faite.

Les affids de Gonzague se glissrent vers la porte. Leur rle tait
fini en ce lieu.

Le rgent resta un instant pensif; puis il dit, en appuyant son front
contre sa main:

--Messieurs, voici une affaire trange!

--Un effront coquin, murmura le lieutenant de police Machault.

--Ou bien un preux des anciens jours, pensa tout haut le rgent; nous
verrons cela demain...

Lagardre descendit seul et sans armes le grand escalier du pavillon.

Sous le vestibule, il trouva runis Peyrolles, Taranne, Montaubert,
Gironne, tous ceux qui, parmi les affids de Gonzague, avaient jet
leurs bonnets par dessus les moulins.

Trois estafiers gardaient l'entre du corridor qui menait chez matre le
Brant.

Gonzague tait debout au milieu du vestibule, l'pe nue  la main.

La grande porte qui donnait sur le jardin avait t ouverte.

Tout ceci respirait une mchante odeur de guet-apens.

Lagardre n'y fit pas attention seulement. Il avait les dfauts de sa
vaillance; il se croyait invulnrable.

Il marcha droit  M. de Gonzague qui croisa l'pe devant lui.

--Ne soyons pas si press, M. de Lagardre, dit-il; nous avons 
causer... Toutes les issues sont fermes et personne ne nous coute,
sauf ces amis dvous... ces autres nous-mmes... Nous pouvons, par la
sambleu! parler  coeur ouvert.

Il riait d'un rire sarcastique et mchant.

Lagardre s'arrta et croisa ses bras sur sa poitrine.

--Le rgent vous ouvre les portes, reprit Gonzague, mais moi je vous les
ferme... J'tais l'ami de Nevers comme le rgent, et j'ai bien aussi le
droit de venger sa mort... Ne m'appelez pas infme! s'interrompit-il;
c'est peine perdue... nous savons que les perdants injurient toujours au
jeu... M. de Lagardre, voulez-vous que je vous dise une chose qui va
mettre votre conscience bien  l'aise?... Vous croyez avoir fait un
mensonge, un gros mensonge, en disant qu'Aurore n'tait pas en votre
pouvoir...

La figure d'Henri s'altra.

--Eh bien! reprit Gonzague, jouissant cruellement de son triomphe, vous
n'avez commis qu'une toute petite inexactitude... une nuance! un
rien!... Si vous aviez mis _plus_ au lieu de _pas_... si vous aviez dit:
Aurore n'est plus en mon pouvoir...

--Si je croyais..., commena Lagardre qui ferma les poings. Mais tu
mens! se reprit-il, je te connais.

--Si vous aviez dit cela, acheva paisiblement Gonzague, c'et t
l'exacte et pure vrit.

Lagardre plia les jarrets comme pour fondre sur lui, mais Gonzague
pointa l'pe entre ses deux yeux et murmura:

--Attention, vous autres!

Puis il reprit, raillant toujours:

--Mon Dieu oui... nous avons gagn une assez jolie partie... Aurore est
en notre pouvoir...

--Aurore!... s'cria Lagardre d'une voix trangle.

--Aurore... et certaines pices...

Il tomba lourdement  la renverse. D'un bond, Lagardre passant par
dessus son corps, s'tait lanc dans le jardin.

Gonzague se releva en souriant.

--Pas d'issue? demanda-t-il  Peyrolles qui tait sur le seuil en
dehors.

--Pas d'issue.

--Et combien sont-ils l?

--Cinq, rpondit Peyrolles, qui se prit  couter.

--C'est bien... c'est assez: il n'a pas son pe.

Ils sortirent tous deux pour couter de plus prs.--Sous le vestibule,
les affids ples et la sueur au front prtaient aussi l'oreille.

Ils avaient fait du chemin depuis la veille!--L'or seul avait sali leurs
mains jusque-l.--Gonzague les voulait habituer  l'odeur du sang.

La pente tait glissante: ils descendaient.

Gonzague et Peyrolles s'arrtrent au bas du perron.

--Comme ils tardent! murmura Gonzague.

--Le temps semble long! fit Peyrolles; ils sont l-bas derrire la
tente.

Le jardin tait noir comme un four. On n'entendait que le vent d'automne
fouettant tristement les toiles de tenture.

--O avez-vous pris la jeune fille? demanda Gonzague comme s'il et
voulu causer pour tromper son impatience.

--Rue du Chantre,  la porte mme de sa maison.

--A-t-elle t bien dfendue?

--Deux rudes lames... mais qui ont pris la fuite quand nous leur avons
dit que Lagardre tait sur le carreau.

--Vous n'avez pas vu leurs visages?

--Non... ils ont pu garder leurs masques jusqu'au bout...

--Et les papiers, o taient-ils?...

Peyrolles n'eut pas le temps de rpondre. Un cri d'angoisse se fit
entendre derrire la tente indienne du ct de la loge de matre le
Brant.

Les cheveux de Gonzague se dressrent sur son crne.

--C'est peut-tre l'un des ntres! murmura Peyrolles tout tremblant.

--Non, dit le prince, j'ai reconnu sa voix.

Au mme instant, cinq ombres noires dbouchrent du rond-point de Diane.

--Qui est le chef? demanda Gonzague.

--Gauthier Gendry, rpondit le factotum.

Gauthier Gendry tait un grand gaillard, bien bti, qui avait t
caporal aux gardes.

--C'est fait, dit-il; un brancard et deux hommes... nous allons
l'enlever.

On entendait cela dans le vestibule; nos joueurs de lansquenet, nos
rous de petite espce n'avaient pas une goutte de sang dans les veines.

Les dents d'Oriol claquaient  se briser.

--Oriol! appela Gonzague;--Montaubert!

Ils vinrent tous deux.

--C'est vous qui porterez le brancard, leur dit Gonzague.

Et comme ils hsitaient:

--Nous avons tous tu, dit-il, puisque le meurtre profite  tous.

Il fallait se hter avant que le rgent ne renvoyt son monde. Bien
qu'on et l'habitude de sortir par la grand'porte qui tait tout 
l'autre bout de la galerie, sur la cour des Fontaines, quelque habitu
du palais pouvait avoir l'ide de prendre par la cour aux Ris pour se
retirer.

Oriol, le coeur dfaillant, Montaubert indign prirent le brancard.
Gauthier Gendry les prcda dans le fourr.

--Tiens! tiens! dit ce dernier en arrivant derrire la tente indienne,
le coquin tait pourtant bien mort.

Oriol et Montaubert furent sur le point de s'enfuir. Montaubert tait
une manire de gentilhomme, capable de bien des peccadilles, mais qui
restait  cent lieues du crime; Oriol, poltron paisible et bon enfant,
avait horreur du sang.

Ils taient l pourtant tous deux,--et les autres attendaient, Taranne,
Albret, Choisy, Gironne. Gonzague croyait s'assurer ainsi de leur
discrtion.

Ils s'taient donns  lui; ils n'existaient que par lui. Reculer,
c'tait tout perdre et affronter en outre la vengeance d'un homme  qui
rien ne rsistait.

Si on leur et dit au dbut: Vous en arriverez l, personne parmi eux
peut-tre n'et fait le premier pas. Mais le premier pas tant fait, le
second aussi, plus d'un bourgeois et plus d'un gentilhomme prouvrent en
ce temps que la cloison est mince qui spare l'immoralit du crime.

Ils ne pouvaient plus reculer: voil l'excuse banale et terrible!

Gonzague l'avait dit: Qui n'est pas avec moi est contre moi. Le mal,
c'est qu'ils n'taient plus dans cette situation de l'honntet commune
o l'on a plus peur de sa conscience que d'un homme.

Le vice tue la conscience.

Peut-tre eussent-ils encore recul devant le meurtre commis de leur
propre main.--Peut-tre...

Gauthier Gendry reprit:

--Il aura t mourir un peu plus loin.

Il tta le sol autour de lui et se prit  chercher, rampant sur les
pieds et sur les mains.

Il fit ainsi le tour de la loge, dont la porte tait ferme.

A quelque vingt-cinq pas de l, il s'arrta en disant:

--Le voici!

Oriol et Montaubert le rejoignirent avec leur brancard.

--A tout prendre, dit Montaubert, le coup est port!... nous ne faisons
point de mal.

Oriol avait la langue paralyse.

Ils aidrent Gauthier Gendry  mettre sur le brancard un cadavre qui
tait tendu sur la terre au beau milieu d'un massif.

--Il est encore tout chaud! dit l'ancien caporal aux gardes, allez!

Oriol et Montaubert allrent. Ils arrivrent au pavillon avec leur
fardeau. Le gros des affids de Gonzague eut alors permission de sortir.

Quelque chose les avait bien effrays. En repassant devant la loge de
matre le Brant, ils avaient entendu un bruit de feuilles sches. Ils
eussent jur que des pas courts et prcipits les avaient suivis depuis
lors.

En effet, le bossu tait derrire leurs talons quand ils montrent le
perron.

Le bossu tait extrmement ple et semblait avoir peine  se soutenir,
mais il riait de son rire aigre et strident.

Sans Gonzague, on lui et fait un mauvais parti.

Il dit  Gonzague, qui ne prit point garde  l'altration de sa voix:

--Eh bien! eh bien! est-il venu?

Il montrait d'un doigt convulsif le cadavre sur lequel Gauthier Gendry
venait de jeter son manteau. Gonzague lui frappa sur l'paule.

Le bossu chancela et fut prs de tomber.

--Il est ivre! dit-on.

Et tout le monde entra dans le corridor.

Matre le Brant n'eut garde d'insister pour connatre le nom du
gentilhomme qu'on emportait ainsi  bras parce qu'il avait trop soup!

Au Palais-Royal, on tait tolrant et discret.

Il tait quatre heures du matin. Les rverbres fumaient et
n'clairaient plus. La foule des rous se dispersa en tous sens. M. de
Gonzague regagna son htel avec Peyrolles.

Oriol, Montaubert et Gauthier Gendry avaient mission de porter le
cadavre  la Seine.

Ils prirent la rue Pierre Lescot. Arrivs l, nos deux rous sentirent
que le coeur leur manquait. Moyennant une pistole chacun, l'ancien
caporal aux gardes leur permit de dposer le corps sur un tas de dbris.
Il reprit son manteau, on porta le brancard un peu plus loin et l'on
s'alla coucher.

Voil pourquoi, le lendemain matin, M. le baron de Barbanchois, innocent
assurment de tout ce qui prcde, s'veilla au milieu du ruisseau de la
rue Pierre Lescot, dans un tat qu'il est inutile de dcrire.

C'tait lui le cadavre qu'Oriol et Montaubert avaient port sur leur
brancard.

M. le baron ne se vanta point de cette aventure, mais sa haine contre la
rgence en augmenta. Du temps du feu roi, il avait roul vingt fois sous
la table et jamais rien de pareil ne lui tait arriv.

En allant retrouver madame la baronne, sans doute fort inquite  son
sujet, il se disait:

--Quelles moeurs!... jouer des tours semblables  un homme de ma
qualit!... je vous le demande, o allons-nous?...

Le bossu sortit le dernier par la petite porte de matre le Brant. Il
fut longtemps  traverser la cour aux Ris qui cependant n'tait point
large. De l'entre de la cour des Fontaines  la rue Saint-Honor, il
fut oblig de s'asseoir plusieurs fois sur les bornes qui taient le
long des maisons.

Quand il se relevait, sa poitrine rendait comme un gmissement.

On s'tait tromp sous le vestibule. Le bossu n'tait pas ivre. Si M. de
Gonzague n'et pas eu tant d'autres sujets de proccupation, il aurait
bien vu que, cette nuit, le ricanement du bossu n'tait pas de bon aloi.

Du coin du palais au logis de M. de Lagardre dans la rue du Chantre, il
n'y avait que deux pas. Le bossu fut dix minutes  faire ces deux pas.

Il n'en pouvait plus. Ce fut en rampant sur les pieds et sur les mains
qu'il monta l'escalier conduisant  la chambre de matre Louis.

En passant, il avait vu la porte de la rue force et grande ouverte.

La porte de l'appartement de matre Louis tait grande ouverte et force
aussi.

Le bossu entra dans la premire pice. La porte de la deuxime chambre,
celle ou personne ne pntrait jamais, avait t jete en dedans. Le
bossu s'appuya au chambranle; sa gorge rlait.

Il essaya d'appeler Franoise et Jean-Marie, mais sa voix ne sortit
point.

Il tomba sur ses genoux et se reprit  ramper ainsi jusqu'au coffre qui
contenait nagure ce paquet scell de trois grands sceaux dont nous
avons donn plusieurs fois la description.

Le coffre avait t bris  coups de hache. Le paquet avait disparu.

Le bossu s'tendit sur le sol comme un pauvre patient qui reoit le coup
de grce.

Cinq heures de nuit sonnrent  l'oratoire du Louvre. Les premires
lueurs du crpuscule parurent.

Lentement, bien lentement, le bossu se releva sur ses mains.

Il parvint  dboutonner son vtement de laine noire et en retira un
pourpoint de satin blanc, horriblement souill de sang.--On et dit que
ce brillant pourpoint chiffonn  pleines mains, avait servi  tamponner
une large plaie.

Gmissant et rendant des plaintes faibles, le bossu se trana jusqu' un
bahut o il trouva du linge et de l'eau.

C'tait de quoi laver cette blessure qui avait ensanglant le pourpoint.

Le pourpoint tait celui de Lagardre,--mais la blessure saignait 
l'paule du bossu.

Il la pansa de son mieux et but une gorge d'eau.

Puis il s'accroupit, prouvant un peu de soulagement.

--Bien!.. murmura-t-il,--seul... Ils m'ont tout pris... Mes armes et mon
coeur!

Sa tte, lourde, tomba entre ses mains.

Quand il se redressa ce fut pour dire:

--Soyez avec moi, mon Dieu... J'ai vingt-quatre heures pour recommencer
ma tche de dix-huit annes.




LE CONTRAT DE MARIAGE.




I

--Encore la maison d'or.--


On avait travaill toute la nuit  l'htel de Gonzague. Les cases
taient faites. Ds le matin, chaque marchand tait venu meubler ses
quatre pieds carrs. La grande salle elle-mme avait ses loges toutes
neuves et l'on y respirait l'pre odeur du sapin rabot.

Dans les jardins, l'installation tait complte aussi. Rien n'y restait
des magnificences passes. Quelques arbres dshonors s'levaient 
peine  et l; quelques statues aux carrefours des cinq ou six rues de
cabanes qu'on avait perces sur l'emplacement des parterres.

Au centre d'une petite place, situe non loin de l'ancienne niche de
Mdor et tout en face du perron de l'htel, on voyait encore, sur un
pidestal de marbre, une statue mutile de la Pudeur.

Le hasard a de ces moqueries.--Qui sait si l'emplacement de notre Bourse
actuelle ne servira pas, dans les sicles  venir,  quelque monument
honnte?

Et tout cela tait plein ds l'aube. Il n'y avait point alors d'agents
de change, mais les courtiers ne manquaient pas. L'art en enfance tait
dj l'art. On s'agitait, on se dmenait, on vendait, on achetait, on
mentait, on volait:--on faisait des affaires.

Les fentres de madame la princesse de Gonzague qui donnaient sur le
jardin taient fermes et leurs contrevents pais--celles du prince, au
contraire, n'avaient que leurs rideaux de lampas broch d'or.

Il ne faisait jour ni chez le prince, ni chez la princesse.

M. de Peyrolles, qui avait son logement dans les combles, tait encore au
lit, mais il ne dormait point. Il venait de compter son gain de la veille
et de l'ajouter au contenu d'une cassette de taille trs-respectable qui
tait  son chevet. Il tait riche, ce fidle M. de Peyrolles; il tait
avare ou plutt avide, car s'il aimait l'argent passionnment c'tait
pour les bonnes choses que l'argent procure.

Nous n'en sommes plus  dire qu'il n'avait aucune espce de prjug. Il
prenait de toutes mains et comptait bien tre un fort grand seigneur
dans ses vieux jours.

C'tait le Dubois de Gonzague. Le Dubois du rgent voulait tre
cardinal. Nous ne savons quelle tait l'ambition de ce discret M. de
Peyrolles, mais les Anglais avaient invent dj ce titre milord
Million.

Peyrolles voulait tre tout simplement monseigneur Million.

Gauthier Gendry tait en train de lui faire son rapport.--Gauthier
Gendry lui racontait comme quoi ces deux pauvres conscrits, Oriol et
Montaubert, avaient port le cadavre jusqu' l'arche Marion o ils
l'avaient prcipit dans le fleuve.

Peyrolles bnficiait de moiti sur le payement des coquins employs par
son matre. Il solda Gauthier Gendry et le congdia, mais celui-ci dit
avant de partir:

--Les bons vivants deviennent rares. Vous avez l, sous votre croise,
un ancien soldat de ma compagnie qui pourrait donner,  l'occasion, un
honnte coup de main.

--Tu l'appelles?

--La Baleine... Il est fort et stupide comme un boeuf.

--Engage-le, rpondit Peyrolles;--ceci par prudence, car j'espre bien
que nous en avons fini avec toutes ces violences.

--Moi, dit Gauthier Gendry,--j'espre bien le contraire... Je vais
engager la Baleine.

Il descendit au jardin o la Baleine tait dans l'exercice de ses
fonctions, essayant en vain de lutter contre la vogue croissante de son
heureux rival, sope II, dit Jonas.

Peyrolles se leva et se rendit chez son matre.

Il apprit avec tonnement que d'autres l'avaient devanc.

Le prince de Gonzague donnait en effet audience  nos deux amis
Cocardasse junior et frre Passepoil: tous deux en belle tenue, malgr
l'heure matinale, brosss de frais et ayant fait dj leur tour 
l'office.

--Mes drles! commena M. de Peyrolles ds qu'il les
aperut,--qu'avez-vous fait hier, pendant la fte?

Passepoil haussa les paules et Cocardasse tourna le dos.

--Autant il y a pour nous d'honneur et de bonheur, dit ce Gascon
loquent,-- servir un illustre patron tel que vous, monseigneur, autant
il est pnible d'avoir affaire  monsieur..... Pas vrai, ma caillou?

--Mon ami, rpondit Passepoil,--a lu dans mon coeur.

--Vous m'avez entendu, fit Gonzague qui avait l'air extnu,--il faut
que vous ayez des nouvelles ce matin mme... des nouvelles certaines...
des preuves palpables... je veux savoir s'il est vivant ou mort!

Cocardasse et Passepoil salurent de cette ample et belle faon qui
faisait d'eux les coupe-jarrets les plus distingus de l'Europe.--Ils
passrent roides devant M. de Peyrolles et sortirent.

--M'est-il permis de vous demander, monseigneur, dit Peyrolles dj tout
blme,--de qui vous parliez ainsi: vivant ou mort?

--Je parlais du chevalier de Lagardre, rpliqua Gonzague qui remit sa
tte fatigue sur l'oreiller.

--Mais, fit Peyrolles stupfait,--pourquoi ce doute? Je viens de payer
Gauthier Gendry...

--Gauthier Gendry est un mchant coquin... et toi, tu te fais vieillot,
mons Peyrolles! nous sommes mal servis... Pendant que tu dormais, j'ai
dj travaill ce matin. J'ai vu Oriol et j'ai vu Montaubert... Pourquoi
nos hommes ne les ont-ils pas accompagns jusqu' la Seine?

--La besogne tait acheve... Monseigneur a eu lui-mme cette pense de
forcer deux de ses amis...

--Amis!... rpta Gonzague avec un ddain si profond, que Peyrolles
resta bouche close.

--J'ai bien fait, reprit le prince;--et tu as raison: ce sont mes
amis... Tudieu! il faut qu'ils le croient!... Ce sont mes amis... De qui
userait-on sans mesure, sinon de ses amis?... Je veux les mater,
devines-tu cela?... Je veux les lier  triple noeud... les
enchaner... Si M. de Horn avait eu seulement une centaine de bavards
derrire lui, le rgent se ft bouch les oreilles... Le rgent aime
avant tout son repos... Le sort fcheux de M. le comte de Horn...

Il s'interrompit, voyant que le regard de Peyrolles tait fix sur lui
avidement.

--Vive Dieu! dit-il avec un rire un peu contraint,--en voici un qui a
dj la chair de poule!...

--Est-ce que vous en tes  craindre quelque chose de M. le rgent!
demanda Peyrolles.

--coute, fit Gonzague qui se souleva sur le coude,--je te jure devant
Dieu que si je tombe tu seras pendu!

Peyrolles recula de trois pas; les yeux lui sortaient de la tte.

Gonzague, pour le coup, clata de rire franchement.

--Roi des trembleurs! s'cria-t-il;--de ma vie je n'ai t si bien en
cour... mais on ne sait pas ce qui peut arriver... Le cas chant, je ne
veux point subir le sort de M. de Horn... je veux qu'il y ait autour de
moi, non pas des amis... il n'y a plus d'amis... mais des esclaves,--non
pas des esclaves achets, mais des esclaves enchans... des tres
vivant de mon souffle pour ainsi dire... et sachant bien qu'ils
mourraient de ma mort!

--Pour ce qui est de moi, balbutia Peyrolles,--monseigneur n'avait pas
besoin...

--C'est juste... toi, je te tiens depuis longtemps... mais les
autres?... sais-tu qu'il y a de beaux noms dans cette bande?... sais-tu
qu'une clientle semblable est un bouclier?... Navailles est de sang
ducal, Montaubert appartient aux Mol de Champltreux: des seigneurs de
robe dont la voix sonne comme le bourdon de Notre-Dame,--Choisy est le
cousin de Mortemart, Noc est l'alli de Lauzun,--Gironne tient 
Cellamare, Chaverny aux princes de Soubise...

--Oh! celui-l..., interrompit Peyrolles.

--Celui-l, dit Gonzague, sera li comme les autres... Il ne s'agit que
de trouver une chane  sa fantaisie...--Si nous n'en trouvions pas, se
reprit-il d'un air sombre, ce serait tant pis pour lui... Mais
poursuivons notre revue: Taranne est protg par M. Law en personne;
Oriol, ce grotesque, est le propre neveu du secrtaire d'tat le Blanc;
Albret appelle M. de Fleury mon cousin... Il n'y a pas jusqu' cet pais
baron de Batz qui n'ait ses entres chez la princesse palatine... Je
n'ai pas pris mes gens  l'aveugle, sois sr de cela... Vauxmenil me
donne la duchesse de Berry; j'ai l'abbesse de Chelles par le petit
Saveuse... Par la sambleu! je sais bien qu'ils me livreraient pour
trente cus, tous, tant qu'ils sont; mais les voici dans ma main depuis
hier soir... et demain matin, je les veux sous mes pieds.

Il rejeta sa couverture et sauta hors de son lit.

--Mes pantoufles, dit-il.

Peyrolles s'agenouilla aussitt et le chaussa de la meilleure grce du
monde.

Cela fait, il aida Gonzague  passer sa robe de chambre.

C'tait une bte  toutes fins.

--Je te dis tout cela, mon ami Peyrolles, reprit Gonzague; car tu es mon
ami, toi aussi!...

--Oh! monseigneur... allez-vous me confondre avec...?

--Du tout!... Il n'y en a pas un qui l'ait mrit, interrompit le prince
avec un sourire amer; mais je te tiens si parfaitement mon ami,
Peyrolles, que je te puis parler comme  un confesseur... On a besoin
parfois de faire ses confidences: cela recorde... Nous disions donc
qu'il nous les faut pieds et poings lis. La corde que je leur ai mise
au cou ne fait encore qu'un tour: nous serrerons cela... Tu vas juger de
suite combien la chose presse: nous avons t trahis cette nuit...

--Trahis! se rcria Peyrolles; et par qui?

--Par Gauthier Gendry, par Oriol et par Montaubert.

--Est-il possible!

--Tout est possible tant que la corde ne les tranglera pas.

--Et comment monseigneur sait-il...? demanda Peyrolles.

--Je ne sais rien, sinon que nos coquins n'ont pas fait leur devoir...

--Gauthier Gendry vient de m'affirmer qu'il avait port le corps 
l'arche Marion...

--Gauthier Gendry a menti comme un misrable qu'il est... Je ne sais
rien... J'avoue que je renonce difficilement  l'espoir d'tre
dbarrass de ce coquin de Lagardre...

--Est-ce que vous avez des doutes?...

Gonzague prit sous son oreiller un papier roul et le dplia lentement.

--Je ne connais gure de gens qui voulussent se moquer de moi,
murmura-t-il; ce serait un jeu dangereux qu'une semblable espiglerie
vis--vis du prince de Gonzague.

Peyrolles attendit qu'il s'expliqut plus clairement.

--Et, d'un autre ct, poursuivit celui-ci, ce Gauthier Gendry a du
moins la main sre... Nous avons entendu le cri de l'agonie...

--Vous avez donc des doutes, monseigneur? rpta Peyrolles au comble de
l'inquitude.

Gonzague lui passa le papier droul, et Peyrolles lut avidement.

Le papier contenait une liste ainsi conue:

Le capitaine Lorrain,--Naples;

Staupitz,--Nuremberg;

Pinto,--Turin;

El Matador,--Glascow;

Jol de Jugan,--Morlaix;

Fanza,--Paris;

Saldagne,--id.;

Peyrolles,--...;

Philippe de Mantoue, prince de Gonzague,--...

Ces deux derniers noms taient crits  l'encre rouge,--ou au sang.

Il n'y avait point de noms de ville  leur suite, parce que le vengeur
ne savait pas encore en quel lieu il devait les punir.

Les sept premiers noms, crits  l'encre noire, taient marqus d'une
croix rouge.

Gonzague et Peyrolles ne pouvaient ignorer ce que signifiait cette
marque.

Peyrolles avait le papier entre ses mains et tremblait comme la feuille.

--Quand avez-vous reu ce papier?... balbutia-t-il.

--Ce matin... de bonne heure... mais pas avant que les portes fussent
ouvertes, car j'entendais dj le bruit infernal que font tous ces fous
dedans et dehors.

Par le fait, c'tait un assourdissant tapage. L'exprience n'avait pas
appris encore  rgler une bourse, et  donner au tripot un joli air de
dcence. Tout le monde criait  la fois, et ce concert de voix tonnait
comme le bruit d'une meute.

Mais Peyrolles songeait bien  cela!

--Comment l'avez-vous reu? demanda-t-il encore.

Gonzague montra la fentre qui faisait face  son lit, et dont un des
carreaux tait bris.

Peyrolles comprit et chercha des yeux sur le tapis, o il vit bientt un
caillou parmi les clats de vitre.

--C'est cela qui m'a veill, dit Gonzague. J'ai lu... et l'ide m'est
venue que Lagardre avait pu se sauver.

Peyrolles courba la tte.

--A moins, reprit Gonzague, que cet acte audacieux n'ait t excut par
quelque affid, ignorant le sort de son matre.

--Esprons-le, murmura Peyrolles.

--En tous cas, j'ai mand sur-le-champ Oriol et Montaubert... J'ai feint
de tout ignorer... j'ai plaisant... je les ai pousss... Ils m'ont
avou qu'ils avaient dpos le cadavre sur un monceau de dbris dans la
rue Pierre Lescot.

Le poing ferm de Peyrolles frappa son genou.

--Il n'en faut pas davantage, s'cria-t-il; un bless peut recouvrer la
vie...

--Nous saurons dans peu le vrai de l'affaire... Cocardasse et Passepoil
sont sortis pour cela.

--Est-ce que vous vous fiez  ces deux rengats, monseigneur?

--Je ne me fie  personne, ami Peyrolles, pas mme  toi... Si je
pouvais tout faire par moi-mme, je ne me servirais de personne... Ils
se sont enivrs cette nuit; ils ont eu tort; ils le savent... raison de
plus pour qu'ils marchent droit... Je les ai fait venir; je leur ai
ordonn de me trouver les deux braves qui ont dfendu cette nuit la
jeune aventurire qui prend le nom d'Aurore de Nevers.

Il ne put s'empcher de sourire en prononant ces derniers mots.

Peyrolles resta srieux comme un croque-mort.

--Et de remuer ciel et terre, acheva Gonzague,--pour savoir si notre
bte noire nous a encore chapp.

Il sonna et dit au domestique qui entra:

--Qu'on me prpare ma chaise!--Toi, mon ami Peyrolles, tu vas monter
chez madame la princesse, afin de lui porter, selon l'habitude,
l'assurance de mon profond respect. Tche d'avoir de bons yeux: tu me
diras quelle physionomie a l'antichambre de madame la princesse, et de
quel ton sa camriste t'aura rpondu.

--O retrouverai-je monseigneur?

--Je vais d'abord au pavillon... J'ai hte de voir notre jeune
aventurire... Il parat qu'elle et cette folle de dona Cruz font une
paire d'amies... J'irai ensuite  l'htel de M. Law, qui me nglige...
puis je me montrerai au Palais-Royal, o mon absence ne ferait pas
bien... Qui sait quelles calomnies on pourrait rpandre sur mon compte?

--Tout cela sera long...

--Tout cela sera court... J'ai besoin de voir nos amis... nos bons
amis... Cette journe ne sera pas oisive, et je mdite pour ce soir
certain petit souper... Mais nous reparlerons de cela.

Il s'approcha de la fentre et ramassa le caillou qui tait sur le
tapis.

--Monseigneur, dit Peyrolles, avant de vous quitter, permettez que je
vous mette en garde contre ces deux chenapans...

--Cocardasse et Passepoil?... Je sais qu'ils t'ont fort maltrait, mon
pauvre Peyrolles.

--Il ne s'agit pas de cela... Quelque chose me dit qu'ils trahissent...
Et tenez! s'il fallait une preuve... Ils taient  l'affaire des fosss
de Caylus, et cependant je ne les ai point vus sur la liste de mort...

Gonzague, qui considrait le caillou d'un air pensif, dplia vivement le
papier qu'il avait repris.

--Cela est vrai, murmura-t-il; leurs noms manquent ici... Mais si c'est
Lagardre qui a dress cette liste et si nos deux coquins taient 
Lagardre, il et mis leurs noms les premiers pour dissimuler la
tromperie.

--Ceci est trop subtil, monseigneur. Il ne faut rien ngliger dans un
combat  outrance: depuis hier, vous pontez sur l'inconnu... Cette
crature trange, ce bossu qui est entr, comme malgr vous, dans vos
affaires.

--Tu m'y fais penser, interrompit Gonzague; il faut que celui-l me vide
son sac jusqu'au fond.

Il regarda par la croise.

Le bossu tait justement au devant de sa niche et dardait un coup
d'oeil perant vers les fentres de Gonzague.

A la vue de ce dernier, le bossu baissa les yeux et salua
respectueusement.

Gonzague regarda encore son caillou.

--Nous saurons cela, murmura-t-il; nous saurons tout cela... J'ai ide
que la journe vaudra la nuit... Va, mon ami Peyrolles: voici ma
chaise... A bientt!

Peyrolles obit.

M. de Gonzague monta dans sa chaise et se fit conduire au pavillon de
dona Cruz.

En traversant les corridors, pour se rendre chez madame de Gonzague,
Peyrolles se disait:

--Je n'ai pas pour la France, ma belle patrie, une de ces tendresses
idiotes, comme j'en ai vu parfois... Avec de l'argent, on trouve des
patries partout... Ma tirelire est  peu prs pleine, et, dans
vingt-quatre heures, je puis faire ma main dans les coffres du prince...
Le prince me parat baisser... Si les choses ne vont pas mieux d'ici 
demain, je boucle ma valise et je vais chercher un air qui convienne
davantage  ma sant dlicate... Que diable! d'ici  demain, la mine
n'aura pas eu le temps de sauter!

Cocardasse junior et frre Passepoil avaient promis de se multiplier
pour mettre fin aux incertitudes de M. le prince de Gonzague.

Ils taient gens de parole. Nous les retrouvons non loin de l dans un
cabaret borgne de la rue Aubry-le-Boucher, buvant et mangeant comme
quatre.

La joie brillait sur leurs visages.

--Il n'est pas mort! dit Cocardasse en tendant son gobelet.

Passepoil l'emplit et rpta:

--Il n'est pas mort!

Et tous deux trinqurent  la sant du chevalier Henri de Lagardre.

--Ah! capdbiou! reprit Cocardasse, nous en doit-il des coups de plat
pour toutes les sottises que nous avons faites depuis hier au soir!

--Nous tions gris, mon noble ami, repartit Passepoil; l'ivresse est
crdule... D'ailleurs, nous l'avions laiss dans un si mauvais pas...

--Est-ce qu'il y a des mauvais pas pour ce couquin-l! s'cria
Cocardasse avec enthousiasme; apapur! je le verrais maintenant lard
comme une poularde, que je dirais encore: Sandieou! il s'en tirera!

--Le fait est, murmura Passepoil en buvant sa piquette  petites
gorges, que c'est un bien joli sujet!... a nous rehausse firement
d'avoir contribu  son ducation.

--Mon bon, tu viens d'exprimer les sentiments de mon coeur... Qu'il
nous donne des coups de plat tant qu'il voudra, je suis  lui corps et
me!

Passepoil remit son verre vide sur la table.

--Mon noble ami, reprit-il, s'il m'tait permis de t'adresser une
observation, je te dirais que tes intentions sont bonnes... mais ta
fatale faiblesse pour le vin...

--Morbioux! interrompit le Gascon; coutez la caillou!... tu tais trois
fois plus gris que moi.

--Bien, bien... Du moment que tu le prends ainsi... Hol! la fille, un
autre broc.

Il prit dans ses doigts longs, maigres et crochus la taille de la
servante qui avait la tournure d'un tonneau.

Cocardasse le contempla d'un air de compassion.

--Eh! donc, dit-il, mon bon, mon pauvre bon, tu vois une paille dans
l'oeil du voisin... Ote donc la poutre qui est dans le tien, bagassas!

En arrivant chez Gonzague le matin de ce jour, ils taient d'autant
mieux convaincus de la fin violente de Lagardre, qu'ils s'taient
rendus, ds l'aube,  la maison de la rue du Chantre dont ils avaient
trouv les portes forces.

Le rez-de-chausse tait vide: les voisins ne savaient pas ce qu'taient
devenus la belle jeune fille, Franoise et Jean-Marie Berrichon.

Au premier tage, auprs du coffre dont la fermeture tait brise, il y
avait une mare de sang. C'en tait fait; les coquins qui avaient attaqu
cette nuit le domino rose qu'ils taient chargs de dfendre avaient dit
vrai: Lagardre tait mort.

Mais Gonzague lui-mme venait de leur rendre l'espoir par la commission
qu'il leur avait donne. Gonzague doutait; Gonzague voulait qu'on lui
retrouvt le cadavre de son mortel ennemi.

Gonzague avait assurment ses raisons pour cela. Il n'en fallait pas
plus  nos deux braves pour trinquer gaiement  la sant de Lagardre
vivant.

Quant  la seconde partie de leur mission: chercher les deux braves qui
avaient dfendu Aurore, c'tait chose faite.

Cocardasse se versa rasade et dit:

--Il faudra trouver une histoire.

--Deux histoires, rpondit frre Passepoil: une pour toi, une pour moi.

--Eh! donc, je suis Gascon; les histoires ne me cotent gure.

--Je suis Normand, pardienne! Nous verrons la meilleure histoire.

--Tu me provoques, je crois, pcare!

--Amicalement, mon noble camarade... Ce sont des jeux de l'esprit...
Souviens-toi seulement que nous devons avoir trouv, dans notre
histoire, le cadavre du petit Parisien...

Cocardasse haussa les paules.

--Capdbiou! grommela-t-il en humant la dernire goutte du second
broc, la caillou veut en remontrer  son matre!...

Il tait encore trop tt pour retourner  l'htel. Il fallait le temps
de chercher.

Cocardasse et Passepoil se mirent  chercher chacun son histoire. Nous
verrons lequel des deux tait le meilleur conteur. En attendant, ils
s'endormirent, la tte sur la table, et nous ne saurions  qui des deux
dcerner la palme pour la vigueur et la sonorit du ronflement.


FIN DU TOME QUATRIME.




TABLE DES CHAPITRES
DU QUATRIME VOLUME.


                                         Pages

           LE PALAIS-ROYAL.
              (Suite.)

    II. Entretien particulier               5

   III. Un coup de lansquenet              23

    IV. Souvenir des trois Philippe        43

     V. Les dominos roses                  63

    VI. La Fille du Mississipi             83

   VII. La charmille                      105

  VIII. Autre tte--tte                 125

    IX. O finit la fte                  145

     X. La dgradation                    167

          LE CONTRAT DE MARIAGE.

     I. Encore la maison d'or             195

  FIN DE LA TABLE.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page  28: sonriante remplac par souriante (cette foule dore,
            souriante)
  page  32: du par de (ses habitudes de table)
  page  33: billet par billets (Et une liasse de billets)
  page  38: Tout par tous (Tous ceux qui ne s'intressaient point)
  page  53: ehteau par chteau (Le chteau de Caylus)
          : malgr par mal gr (Bon gr mal gr)
  page  55: on par ou (et tout bas ou tout haut)
  page  93: mademoisella par mademoiselle (mademoiselle Cidalise)
  page 102: Royal par Royale (de montrer  Son Altesse Royale)
  page 112: le par les (Vous les pronontes autrefois)
  page 123: Le par La (La princesse pleurait)
          : est-t-il par est-il (O est-il votre amour?)
  page 146: un par une (l'amour met  la beaut une aurole divine!)
  page 150: vois par voit (--Dieu qui nous voit,)
  page 153: Passsepoil par Passepoil (--J'obtempre, rpondit Passepoil)
  page 163: derrire par dernire (notre dernire preuve.)
  page 174: "sa princesse la femme" par "la princesse sa femme"
  page 206: peu par peut (un bless peut recouvrer)
  page 212: anprs par auprs (auprs du coffre)
  page 214: le par la (dcerner la palme)

  pages 76, 84, 85, 87, 88: remplac Givonne par Gironne





End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu, by Paul Fval

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things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
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are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
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the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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with this eBook or online at www.gutenberg.org

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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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- You comply with all other terms of this agreement for free
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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