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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:56:45 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du prince de Talleyrand, Volume IV (of V) + +Author: Charles-Maurice de Talleyrand Périgord + +Annotator: Duc de Broglie + +Release Date: April 11, 2010 [EBook #31952] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE TALLEYRAND, IV (OF V) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + + Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le + typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été + conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + MÉMOIRES + + DU PRINCE + + DE TALLEYRAND + + PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES + + PAR + + LE DUC DE BROGLIE + + DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + IV + + + PARIS + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + + RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + 1891 + + Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les + pays y compris la Suède et la Norvège. + + + + + DIXIÈME PARTIE (_Suite_) + + RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_) + + (1830-1832) + + + + + MÉMOIRES + + DU + + PRINCE DE TALLEYRAND + + + + + Illustration: LE PRINCE DE TALLEYRAND + AMBASSADEUR DE FRANCE A LONDRES + + + + +RÉVOLUTION DE 1830 (_Suite_) + +(1830-1832) + + +En résumant les divers points de l'affaire belge au commencement du +mois de janvier 1831, nous étions arrêtés à _La Haye_, par le roi des +Pays-Bas, qui finissait par céder sur l'indépendance de la Belgique, +mais qui y mettait des conditions inacceptables quant aux frontières, +au partage de la dette; à _Bruxelles_, par le congrès qui menaçait +toujours de voter la réunion de la Belgique à la France, c'est-à-dire +la guerre européenne, ou d'appeler au trône le duc de Nemours pour +s'assurer, par la protection de la France, l'annexion du grand-duché +de Luxembourg, ce qui conduisait également à la guerre; à _Paris_, par +la crainte que le choix du prince Léopold de Saxe-Cobourg ne parût une +concession humiliante faite à l'Angleterre; enfin, à _Londres_, par +les plénipotentiaires de Russie, qui, autorisés par leur souverain, à +signer l'acte qui prononçait l'indépendance de la Belgique, avaient +reçu défense expresse de consentir à un autre choix, comme +souverain de ce pays, qu'à celui d'un prince de la maison de Nassau. + +Il fallait sortir de ce dédale par une marche nette et ferme. Je me +décidai à proposer aux trois autres puissances dans la conférence de +ne pas s'arrêter au refus de la Russie, quant au choix du souverain, +car il n'était pas nécessaire que les reconnaissances arrivassent +simultanément; et la Belgique serait un royaume, lorsque quatre des +grandes puissances l'auraient reconnu pour tel. J'insistai également +pour qu'on passât outre devant les résistances des Belges et des +Hollandais, et j'écrivis ceci à Paris[1]: + +«... La question n'est plus dans telle et telle limite, dans une +portion plus ou moins forte de la dette; elle n'est plus dans la +maison de Nassau ou dans celle de Bavière,--elle est tout entière dans +le système guerroyant ou dans le système pacifique. Le premier aura +infailliblement ce qu'il veut, soit de la réunion de la Belgique à la +France, soit du choix accepté de M. le duc de Nemours. Le second sera +satisfait par le choix du prince de Naples que la conférence est +disposée à adopter. Mais il faut que le gouvernement français, avec +les formes de la décision, s'assure des dispositions de la Belgique. +M. de Celles, s'il agit franchement dans cette vue, peut être utile à +cette combinaison. Alors il faut que notre ministère se prépare à +livrer au parti Mauguin et au parti Lamarque, bataille sur le terrain +napolitain, car certainement il s'élèvera quelque opposition, soit à +Bruxelles soit à Paris. Si pour nous embarrasser, les intrigants de +Paris font proclamer M. le duc de Nemours, un refus formel du roi +nous met à l'aise vis-à-vis des puissances. La réponse dilatoire dont +parle la dépêche du 2, que je viens de recevoir, porterait, je le +crains, un coup très fâcheux à la confiance des cabinets. La Russie, +toujours prête à s'emparer de la politique de l'Angleterre, +profiterait de cette circonstance pour pousser à l'extrême les +hostilités de sociétés qui ont ici une très grande influence. Si donc +le roi, comme c'est mon opinion, se croit assez fort pour conserver la +paix, il faut un refus absolu de M. le duc de Nemours. Il y a, ce me +semble, en France, une erreur généralement répandue: c'est celle de +croire que nous pouvons conserver la paix avec l'Angleterre en faisant +la guerre contre le continent; il est bien certain cependant qu'il +faudrait des sacrifices incompatibles avec notre dignité, et qui +probablement seraient insuffisants pour la désintéresser. M. de +Flahaut, qui n'en était pas convaincu à son arrivée, a fini par en +être persuadé[2]. Il s'agit donc de savoir si la France est en état de +faire la guerre au continent: je pense que oui: mais est-elle en état +de faire la guerre au continent et à l'Angleterre? Je ne le pense pas. +Je suis effrayé, lorsque je lis nos journaux et nos discussions +parlementaires, de la singulière ignorance, des préjugés et de +l'aveugle présomption qui y règnent. On remarque ici que le ton de nos +discussions s'altère; on nous blâme, on s'inquiète de notre +effervescence, mais on ne nous redoute pas. + + [1] Le prince de Talleyrand à Madame Adélaïde (3 janvier 1831). + + [2] On se rappelle que le comte de Flahaut avait été envoyé à + Londres par le général Sébastiani pour proposer à M. de + Talleyrand un plan de partage de la Belgique. (Voir tome III, p. + 410.) + +»Voilà ce qu'il est de mon devoir de ne pas dissimuler. Je pourrais +beaucoup ajouter sur la difficulté d'une position qui fait qu'on +est chargé des affaires d'un pays en ébullition, auprès de gens qui +sont encore dans les vieilles routes. Mon dévouement me donne le +courage de lutter ici contre la vieille jalousie anglaise, si prête à +reparaître, sans espérer plaire à ma propre patrie... + +»M. le duc de Nemours refusé, si la Belgique persiste dans ce choix ou +dans celui du duc de Leuchtenberg, on doit rappeller les commissaires +anglais et français qui sont à Bruxelles et ne plus recevoir +qu'ensemble les communications que les Belges voudraient faire. S'ils +se remettent en guerre avec la Hollande, ou la Hollande avec eux, +comme on ne veut pas avoir la guerre auprès de soi, il faut bloquer +les ports du pays, quel qu'il soit, qui a attaqué. Et cela fait, on +restera tranquille et on laissera le temps fournir quelque combinaison +raisonnable...» + + +Je crus que ces observations avaient produit quelque effet à Paris, en +recevant la réponse suivante du général Sébastiani, en date du 5 +janvier: + + «Mon prince, + +»Nous n'avons jamais balancé sur le parti que nous prendrions +relativement à la Belgique. Nous refuserons sans balancer, et sa +réunion à la France, et la couronne pour M. le duc de Nemours[3]. Nous +avons pensé, il est vrai, que d'autres arrangements que son +indépendance affermiraient mieux la paix de l'Europe; mais nous +attendrons que cette conviction soit passée dans l'esprit des +grandes puissances, et notamment dans celui de l'Angleterre. Quelque +éloigné que puisse être ce moment, nous saurons l'attendre. + + [3] Sur les sentiments du roi et de la famille royale au sujet de + l'élection du duc de Nemours, voir à l'Appendice, p. 481, une + lettre de Madame Adélaïde à M. de Talleyrand. + +»Le roi des Français donnera à l'Europe l'exemple d'un grand +désintéressement et d'une loyauté politique qui pourra servir de +modèle. Il en a la ferme volonté, mon prince, et il me charge de vous +le dire. Ainsi, vous pouvez prendre des engagements positifs à cet +égard avec les puissances, sans craindre que rien puisse ébranler sa +résolution. La paix, mon prince, sera votre ouvrage, et après une +telle déclaration, rien ne me paraît devoir en compromettre la +conservation. Notre langage avec les Belges a toujours été net et +positif. J'espère encore qu'ils ne feront pas de folies. + +»La confiance du roi dans votre haute sagesse et dans votre dévouement +pour son service est telle, qu'il se repose sur vous du parti à +prendre dans ce qui intéresse la dignité de sa couronne et l'intérêt +de notre patrie.» + +Assuré par les déclarations contenues dans cette lettre, que je +pouvais compter sur l'appui du roi, je m'inquiétais moins, en quoi +j'avais tort, on va le voir, des entraînements auxquels pourraient se +laisser aller le général Sébastiani et les autres ministres, et fort +peu, je l'avoue, des dispositions des Belges que l'un des commissaires +de la conférence à Bruxelles, M. Bresson, ne me dépeignait pas +cependant sous des couleurs bien favorables. Je ne m'attendais donc +pas à la surprise qu'on nous préparait de ce côté. + +Une nouvelle candidature au trône de Belgique avait tout à coup surgi +à Bruxelles, celle du prince Othon de Bavière âgé de quatorze ans. Le +général Sébastiani, informé de ce fait par M. Bresson, lui avait +écrit sur-le-champ que le gouvernement français verrait sans +répugnance le choix du prince Othon, s'il était bien convenu qu'il +épouserait une fille du roi des Français[4].M. Bresson avait +communiqué aux membres principaux du congrès la lettre du général +Sébastiani, qui ne tarda pas à être publiée, imprimée, affichée même +dans les rues de Bruxelles. + + [4] Voir à ce sujet une lettre de Madame Adélaïde à M. de + Talleyrand. (Appendice, p. 482.) + +Une pareille communication empruntait un caractère de grande +importance, quand elle était faite par un agent représenté comme ayant +à la fois les pouvoirs de la conférence et ceux du gouvernement +français[5]. + + [5] En outre de cette publication, M. le comte d'Arschot avait lu + à la tribune du congrès, le 8 janvier, deux lettres de MM. + Gendebien et Rogier, dans lesquelles les envoyés belges à Paris + disaient que M. Sébastiani leur avait formellement promis de + reconnaître le prince Othon qui épouserait la princesse Marie + d'Orléans (voir les _Débats_ du 11 janvier). Cette candidature du + prince Othon n'eut pas de suite. Le parti qui le soutenait ne + tarda pas à lui substituer le duc de Leuchtenberg. + +Dès que j'avais eu connaissance qu'il était question du prince Othon, +j'avais écrit le 6 janvier à Paris qu'il n'aurait l'assentiment de +personne[6]. «... Ce prince, disais-je, ne peut monter sur le trône +qu'entouré de conseillers, qui, par leur nombre et leurs relations, +n'inspirent aucune confiance aux cabinets de l'Europe[7]. Nous +n'avons pas encore la nouvelle de la détermination qui aura été prise; +mais au départ du dernier courrier, il était annoncé comme probable +que le choix tomberait sur lui[8] et comme il n'a que quatorze ans, +c'est M. de Mérode qui devait être placé auprès de lui, faisant les +fonctions de régent. Ce grand parti a été pris avec une légèreté qui +paraît extraordinaire à tout le monde; car, premièrement, on ne sait +pas si le roi de Bavière y consentirait; secondement, un royaume +nouveau, placé entre les mains d'un enfant, ne paraît pas bien +raisonnable; troisièmement, une royauté nouvelle qui commence par une +régence est susceptible d'être entourée d'intrigues, et quatrièmement, +M. de Mérode a en France des relations qui, probablement à tort, +inquiéteraient quelques puissances.» + + [6] _Le prince de Talleyrand au comte Sébastiani._--Cette lettre + est datée du 7 janvier dans le texte des archives.--Nous + continuerons comme précédemment à indiquer les variantes des deux + textes. On remarquera que M. de Talleyrand n'a généralement + inséré ici que des fragments de sa correspondance avec M. + Sébastiani. Il n'entrait pas dans notre plan de rétablir en note + le texte intégral des dépêches, et nous nous en sommes tenus aux + variantes existant dans les passages cités. Des points de + suspension indiqueront les coupures. + + [7] Variante:... _et à Bruxelles on s'occupe de faire un roi qui + vraisemblablement n'aura l'assentiment de personne s'il ne doit_ + monter sur le trône qu'entouré de conseillers, qui par _leurs + noms_... etc. + + [8] Variante:... _sur le jeune prince Othon de Bavière + qui déjà était destiné au trône de la Grèce_. + +Trois jours après, le 9 janvier, lorsque les détails de ce qui s'était +passé à Bruxelles furent connus de la conférence, je renouvelai dans +mes dépêches à Paris l'expression du blâme que causait à Londres la +manière dont cette affaire avait été conduite. Je ne m'en tins pas là +et j'écrivis à Madame Adélaïde, soeur du roi, ce que je voulais qu'elle +communiquât à Sa Majesté. + + + «Londres, le 9 janvier 1831. + +»Je n'ai pas importuné ces jours-ci Mademoiselle de toutes mes +tribulations. Je dois le dire, j'ai été d'autant plus peiné, que j'ai +dû voir un dommage notable dans la marche des affaires; les défiances +sont augmentées, et il faut beaucoup d'efforts et toute la confiance +que l'on veut bien avoir ici en moi, pour que la position de +l'ambassadeur de France ne soit pas changée. Mes propres +susceptibilités sont bien peu de chose; mais je suis vivement atteint +par ce qui peut nuire au service du roi. Mademoiselle va en avoir la +preuve. C'est par le corps diplomatique que j'ai connu la lettre +_affichée_ à Bruxelles. Je suis resté fort embarrassé devant un fait +aussi positif, et qui ôte à mes paroles le crédit dont elles ont tant +besoin. Dans une semblable position, tout autre eût sans doute quitté +son poste, et les membres de la conférence, qui craignaient mon +départ, m'ont plusieurs fois déclaré que mon départ serait un signal +de rupture. Je suis donc resté, et par le désir de n'entraver par +aucune considération personnelle la marche des affaires, et parce que, +ambassadeur de Mademoiselle, j'aurais cru lui faire quelque peine en +quittant ainsi la place où elle m'avait désiré. Mais je ne saurais y +rester utilement, si l'on ne trouve pas de moyen de rendre à mes +paroles toute leur force et de donner une sorte de satisfaction aux +puissances réunies ici. Il paraît, d'après les journaux, car les +dépêches de Paris n'en parlent pas, que M. Bresson a, sans +autorisation, fait placarder la lettre du général Sébastiani. Je +demande donc que le zèle imprudent de M. Bresson soit blâmé; qu'il +soit renvoyé à son poste de Londres, et que je sois autorisé à +déclarer que l'intention du cabinet français n'est pas de s'isoler, +dans la question belge, de la marche adoptée par les grandes +puissances[9]. Je voudrais bien aussi qu'on lût plus attentivement +mes dépêches pour que l'on ne confondît pas de simples propositions +avec des déterminations absolues. Cela éviterait de m'écrire que le +protocole, _qui n'a pas existé, est entaché de partialité_. Il faut +que l'affaire belge reste uniquement confiée à la conférence, sans +quoi nous serons toujours accusés de jouer un jeu double. Le roi y +gagnera de ne plus être importuné par les intrigues des Belges qui se +remuent beaucoup trop à Paris...» + + [9] Voir à l'Appendice, p. 483, une lettre de M. Bresson à M. de + Talleyrand. + +Les membres de la conférence, rassurés par les déclarations très +nettes que je dus leur faire au sujet du prince Othon de Bavière, +signèrent sur ma proposition le protocole numéro 9 dans lequel, +laissant de côté cette question, comme si elle n'existait pas pour +nous, nous invitâmes de la manière la plus ferme, d'une part, le roi +des Pays-Bas, à lever le blocus du port d'Anvers qui était une des +grandes causes d'irritation pour les Belges; et, de l'autre, les +Belges à faire cesser les hostilités qu'ils entretenaient aux environs +de Maëstricht. + +J'insistai à Paris, pour qu'on laissât faire à lord Ponsonby à +Bruxelles toutes les tentatives en faveur des princes de Nassau, dans +la conviction où j'étais que, ces tentatives n'aboutissant à rien, le +gouvernement anglais prendrait plus fortement parti pour le prince de +Saxe-Cobourg, qui restait toujours pour moi le candidat préférable. Le +comité diplomatique du congrès de Bruxelles avait chargé plusieurs de +ses membres de se rendre à Paris et à Londres pour s'entendre avec +nous sur le prince qui nous conviendrait le mieux, et c'était sur +cette députation que je comptais pour faire prévaloir un choix +raisonnable; je ne me trompai pas dans mes prévisions. L'homme le plus +intelligent de cette députation, M. Van de Weyer, entra dès lors +en relation avec le prince de Cobourg et servit habilement ses +intérêts à Bruxelles, en dépit de tous les incidents qui traversèrent +la candidature du prince. + +Je cherchai à apaiser les inquiétudes qu'on me témoignait chaque jour +de Paris, en écrivant à Mademoiselle le 12 janvier[10]: + +«Je n'ai pas écrit ces jours-ci à Mademoiselle parce que je voulais +répondre en connaissance de cause. Mademoiselle a la bonté de me +demander un conseil; il m'est impossible de répondre catégoriquement +sur un état de choses qui non seulement est fort compliqué, mais qui +se modifie d'heure en heure. La lenteur des Anglais, la mobilité des +Belges, l'obstination des Hollandais, l'obligation de négocier avec +des personnes qui n'arrivent que péniblement à des concessions +opposées à leurs goûts et souvent à leurs intérêts, rendent tout +difficile. Souvent, il faut reprendre le lendemain ce qui a été décidé +la veille; il faut détruire avec de nouveaux raisonnements l'effet +d'une lettre de lord Ponsonby qui ne voit pas toujours de même que M. +Bresson. La présence et l'influence du prince d'Orange, le soutien que +lui prête madame de Lieven, amie particulière de lord Grey: voilà des +obstacles sans cesse renaissants, et qui décourageraient un zèle et +une affection moins sincères et moins vifs que ceux que j'ai dans le +coeur. Je ne vois pas qu'il y ait dans ce moment-ci un conseil positif +à donner. La marche du roi a été admirable dans tout ceci: je demande +encore quelques jours d'une conduite aussi mesurée; je suppose que +dans ce court délai, le gouvernement anglais sera de nouveau +détrompé sur les chances du prince d'Orange en Belgique; et c'est +alors que nous pourrons soutenir avec avantage et autorité, soit le +prince de Bavière, soit le prince de Naples, mais surtout ce +dernier...» + + [10] Cette lettre est une réponse à la lettre de Madame Adélaïde + du 3 janvier qui est insérée à l'Appendice, p. 481. + +Le 13 janvier, de nouveau, je lui mandais: + +«... Je conçois bien que les lenteurs de la conférence de Londres +déplaisent à Mademoiselle; j'ose dire que je n'en suis pas moins +contrarié, quoique je ne sois pas obsédé, comme l'est le roi, de +toutes les importunités et de tout le mouvement des faiseurs +politiques, toujours si pressés chez nous et qui gênent tant nos +ministres. Le cabinet anglais n'est jamais pressé de rien parce qu'il +n'a point à satisfaire à des impatiences aussi importunes. A Paris, on +ne songe qu'à pousser le gouvernement, et ici on ne songe qu'à +retenir. Ce qui entrave aussi beaucoup notre marche, et nous fait +employer un temps considérable en explications de toute nature, ce +sont les communications faites et publiées par les Belges[11]. Il faut +interpréter toutes les conversations plus ou moins exactes qu'ils +livrent au public, et réparer le moins mal possible les fautes que ces +débutants en politique font chaque jour. Le ministère anglais désire +que la question belge soit terminée avant le 3 février. Le roi aura vu +dans le protocole numéro 9 que, malgré les obstacles, nous arrivons à +quelque résultat, et que tout le monde y arrive ensemble. Il n'y a +point de conférence aujourd'hui, ce qui fait que je vais à Brighton +faire ma cour au roi et prendre l'air...» + + [11] Allusion à plusieurs faits qui s'étaient passés à Bruxelles. + Voir page 8. Voir également, page 25, l'incident + Sébastiani-Rogier. + +A mon retour de Brighton, j'eus un long entretien avec lord Grey; j'en +rendis compte le 17 janvier à Paris[12]: + +«... J'ai vu ce matin lord Grey pendant très longtemps; j'ai pu +m'expliquer avec lui d'une manière très nette; j'y étais autorisé, et +par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 de ce +mois[13] et par des renseignements que je me suis procurés ici, qui +m'ont prouvé que les affaires de M. le prince d'Orange n'étaient pas +en aussi bon état que le gouvernement anglais aime à se le persuader. +J'ai dit à lord Grey que les lenteurs avaient changé la disposition +des esprits; que le parti du prince d'Orange était moins fort qu'on ne +le pensait; que les catholiques n'en voulaient point et n'en +voudraient jamais; que ceux qui désiraient la réunion à la France +étaient contre lui; que suivre la direction dans laquelle on était +aujourd'hui, c'était s'exposer à tous les malheurs d'une guerre +civile; qu'une guerre civile en Belgique touchait de trop près la +France, pour ne pas finir par compliquer toutes les questions; qu'il +fallait enfin en venir au choix d'un souverain; et que ce souverain ne +pouvait être qu'un catholique, et choisi parmi les princes Jean de +Saxe, Othon de Bavière ou Ferdinand de Naples[14]. + + [12] _Le prince de Talleyrand au général Sébastiani._ (Dépêche + déjà publiée.) + + [13] Voir cette lettre à l'Appendice, p. 484. + + [14] Charles-Ferdinand prince de Capoue. Il est généralement + connu dans ces _Mémoires_ sous le nom de prince Charles. + +»Lord Grey m'a alors répondu qu'ils avaient tenu à voir le prince +d'Orange pour suivre ses chances jusqu'à leur terme, afin qu'une fois +perdu, la Russie n'eût plus à nous l'opposer et se décidât à +marcher avec nous; que, quant au prince de Bavière, il ne savait pas +pourquoi nous ne préférions pas le prince Charles, frère du +roi.--Parce que, lui ai-je dit, il s'est prononcé violemment contre la +dernière révolution de France, et que nous ne voulons pas avoir près +de nous un prince disposé à prendre part à tout ce que la politique +anti-française pourrait concevoir.--Mais le prince Othon de Bavière +est trop jeune, reprit lord Grey; il faudrait commencer une dynastie +par une régence et quels seraient les régents? Quelques-uns de ces +hommes turbulents dont nous avons tant à nous plaindre.--Pourquoi donc +ne pas choisir le prince de Naples, ai-je dit, il n'a pas cet +inconvénient, puisqu'il a dix-huit ans?--Il n'en a que dix-sept[15], +m'a-t-il répondu, et d'ailleurs il vous appartient de trop près pour +ne pas nous embarrasser devant le parlement.--J'ai fait remarquer à +lord Grey que ce n'était point un inconvénient réel; qu'une pareille +objection aurait pu être faite lorsqu'il était question du prince +Léopold de Saxe-Cobourg et qu'elle ne m'avait point arrêté[16]; que, +du reste, notre intention était de nous entendre avec l'Angleterre; +mais qu'il nous fallait sortir de l'état dangereux dans lequel la +Belgique plaçait l'Europe, et la France en particulier; que bien +certainement le choix fait par eux et par nous serait adopté, et qu'il +fallait, pour y arriver, se faire des concessions réciproques. Les +motifs que vous mettez en avant pour repousser les princes de Naples +et de Bavière, lui ai-je dit en terminant, ne me paraissent pas +suffisants, et si l'Europe est embrasée pour de tels motifs, ce n'est +pas à nous qu'on adressera des reproches. + + [15] Le prince Charles de Naples était né le 10 octobre 1811. + + [16] C'était en effet ce qu'on reprochait on France au prince de + Cobourg qui passait pour très anglais. Voir à l'Appendice, p. + 481, une lettre de Madame Adélaïde au prince de Talleyrand. + +»Il m'est resté de cette longue conversation que, les chances du +prince d'Orange évanouies, le choix s'établirait entre les trois +maisons que j'ai désignées plus haut. Mes efforts porteront sur le +prince de Naples; mais, pour conserver ma position vis-à-vis des +membres de la conférence, je dois laisser épuiser la combinaison du +prince d'Orange...» + +A côté, je devrais dire au-dessus de cette question, on le voit très +compliquée, du choix du futur souverain de la Belgique, il y en avait +une autre qui était plus immédiatement menaçante: c'était celle de la +reprise des hostilités entre les Hollandais et les Belges, à laquelle +se liait inévitablement une guerre générale et européenne. Le roi de +Hollande, qui, comme nous l'avons dit, souhaitait par-dessus tout +cette dernière, dans la pensée qu'elle amènerait la restauration de +son gouvernement en Belgique, travaillait avec obstination à l'amener. +En bloquant l'Escaut et le port d'Anvers, il suspendait tout le +commerce de la Belgique, et causait ainsi une irritation extrême parmi +les Belges, qui, par mesure de représailles, bloquaient la ville de +Maëstricht, occupée par une faible garnison hollandaise. Ces deux +faits étaient en opposition directe avec l'armistice conclu sous les +auspices de la conférence. Aussi avions-nous, par un de nos +protocoles, signifié au roi de Hollande d'avoir à lever le blocus de +l'Escaut, au plus tard le 20 janvier, et aux Belges de cesser les +hostilités autour de Maëstricht[17]. + + [17] Protocole du 9 janvier 1831. + +On n'avait encore obéi ni d'un côté ni de l'autre. Le roi de Hollande +faisait marcher des troupes sur Maëstricht, et la Prusse était assez +disposée à l'aider dans cette entreprise. Les partis bonapartiste et +républicain à Bruxelles, qui avaient profité de l'irritation qu'y +causait le blocus de l'Escaut pour provoquer les hostilités du côté de +Maëstricht, n'attendaient que le moment où la lutte serait engagée +pour demander le secours de là France, avec l'espérance qu'ils +nourrissaient, tout comme le roi de Hollande, mais dans un autre but, +qu'une guerre générale conduirait au renversement du gouvernement +français et à la réunion de la Belgique à la France, devenue +république. + +Il était urgent de pourvoir à ces dangers. La conférence renouvela au +roi de Hollande l'injonction formelle de lever le blocus de l'Escaut, +et menaça les Belges, s'ils ne cessaient leurs tentatives sur +Maëstricht, de faire bloquer leurs ports par une escadre +anglo-française. Il avait été proposé par quelques membres de la +conférence d'employer l'armée prussienne pour empêcher la marche des +Belges sur Maëstricht; je m'y étais péremptoirement opposé, et c'est +ainsi que j'avais fait prévaloir la menace du blocus des ports belges. +Je trouvais dans ce moyen l'avantage qu'il avait été déjà proposé par +moi, à l'égard des ports hollandais, lorsqu'il s'était agi de forcer +le roi Guillaume à la levée du blocus d'Anvers, et que d'ailleurs mon +intention était encore de le faire valoir, si le 20 janvier notre +protocole du 9 n'avait pas reçu son exécution. + +Mais toutes ces mesures n'étaient que des palliatifs provisoires qui +ne nous tiraient pas de dangers permanents. J'en avais médité une +pendant plusieurs jours, que je regardais comme décisive, en ce +qu'elle mettrait fin aux espérances du parti révolutionnaire en +Belgique et en France, aussi bien qu'aux tentatives +réactionnaires du roi Guillaume; c'était une déclaration par les +puissances de la neutralité de la Belgique. Je la soumis à la +conférence dans sa séance du 20 janvier, où j'eus la satisfaction de +la faire adopter et consigner dans le protocole de ce jour[18]. Le +compte rendu de cette séance que j'adressai à Paris, le 21 janvier +fera connaître l'importance du résultat que j'avais obtenu[19]. + + [18] Le protocole du 20 janvier comprenait deux séries de + décisions. Il fixait les limites de la Belgique et de la Hollande + sur le pied du _statu quo_ 1790; il proclamait ensuite en ces + termes la neutralité du nouvel État: + + »... Les plénipotentiaires... sont unanimement d'avis que les cinq + puissances devaient à leur intérêt bien compris, à leur union, à + la tranquillité de l'Europe, et à l'accomplissement des vues + consignées dans leur protocole du 20 décembre, une manifestation + solennelle, une preuve éclatante de la ferme détermination où + elles sont, de ne rechercher dans les arrangements relatifs à la + Belgique comme dans toutes les circonstances qui pourront se + présenter encore, aucune augmentation de territoire, aucune + influence exclusive, aucun avantage isolé, et de donner à ce pays + lui-même ainsi qu'à tous les États qui l'environnent les + meilleures garanties de repos et de sécurité. C'est par suite de + ces maximes, c'est dans ces attentions salutaires que les + plénipotentiaires ont résolu d'ajouter aux articles précédents + ceux qui se trouvent ci-dessous: + + »ARTICLE V.--La Belgique, dans les limites telles qu'elles seront + arrêtées et tracées conformément aux bases posées dans les + articles 1,2 et 4 du présent protocole, formera un État + perpétuellement neutre. Les cinq puissances lui garantissent cette + neutralité perpétuelle ainsi que l'intégrité et l'inviolabilité de + son territoire dans les limites mentionnées ci-dessus. + + »ARTICLE VI.--Par une juste réciprocité, la Belgique sera tenue + d'observer cette même neutralité envers tous les autres États, et + de ne porter aucune atteinte à leur tranquillité intérieure ou + extérieure.» + + [19] Voir à ce sujet une lettre de Madame Adélaïde à M. de + Talleyrand (Appendice, p. 489.) + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[20]. + + [20] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Monsieur le comte, + +»J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole de notre conférence +d'hier. Vous y verrez que, m'attachant à l'idée que je vous avais +exprimée dans ma dépêche du 10 de ce mois, numéro 70, nous sommes +parvenus à faire reconnaître en principe par les plénipotentiaires la +neutralité de la Belgique. J'ai été fort secondé par lord Palmerston, +dans lequel je trouve toujours de la droiture et des dispositions +pacifiques très réelles. + +»Je n'ai pas besoin de vous dire que la lutte a été longue et +difficile; l'importance de cette résolution était bien sentie par tous +les membres de la conférence, ce qui fait que notre séance a duré huit +heures et demie. + +»La neutralité reconnue de la Belgique place ce pays dans la même +position que la Suisse, et renverse, par conséquent, le système +politique adopté en 1815 par les puissances, et qui avait été élevé en +haine de la France. Les treize forteresses de la Belgique, à l'aide +desquelles on menaçait sans cesse notre frontière du Nord, tombent, +pour ainsi dire, à la suite de cette résolution, et nous sommes +désormais dégagés d'entraves importunes. Les conditions humiliantes +proposées en 1815 décidèrent alors ma sortie des affaires, et j'avoue +qu'il m'est doux aujourd'hui d'avoir pu contribuer à rétablir la +position de la France de ce côté. + +»Vous jugerez comme moi, monsieur le comte, l'avantage immense que +cette résolution produira pour le maintien de la paix. Les Belges, se +trouvant isolés et libres de choisir une forme de gouvernement en +harmonie avec leurs souvenirs et leurs habitudes, cesseront +d'inquiéter l'Europe; ils deviendront sans doute plus faciles à +diriger, lorsqu'ils sauront que leurs folies ne peuvent plus retomber +que sur eux-mêmes. Quant à la France, j'ai lieu d'espérer qu'elle y +verra une satisfaction éclatante pour le passé et un gage de sécurité +pour l'avenir. + +»Les difficultés que j'ai éprouvées dans la discussion ont surtout +porté sur la dernière partie du protocole dans laquelle j'ai fait +insérer que d'autres pays seraient libres de s'associer à la +neutralité reconnue de la Belgique. J'ai pensé que cela fournirait +plus tard la meilleure solution possible à l'épineuse question du +duché de Luxembourg. Le ministre de Prusse, prévoyant le même +résultat, a résisté longtemps; mais je l'ai enfin emporté et le +paragraphe a été rédigé, quoiqu'un peu plus vaguement, comme je le +désirais[21]. + + [21] Le même jour, 21 janvier, lord Palmerston écrivait à lord + Granville: + + «Mon cher Granville, + + »Le protocole que je vous envoie est le résultat de deux longues + journées de travail... Talleyrand voulait que le Luxembourg fût + compris dans la neutralité, mais à cela on objecta que ce duché + appartient à un souverain qui est indépendant et à une + confédération dont il est membre; que la conférence n'a pas le + droit de traiter de guerre et de paix pour le Luxembourg, ce droit + n'appartenant qu'au souverain du pays et à la confédération... + + »... Talleyrand s'est débattu comme un lion, a prétendu qu'il ne + consentirait pas à la neutralité de la Belgique, si le Luxembourg + n'entrait pas dans cette neutralité, et a fini par dire qu'il + voulait en échange Philippeville et Marienbourg... Enfin, nous + avons fini par le faire entrer en arrangement par le moyen qui + rend les jurés unanimes, par la faim. Entre neuf et dix heures il + s'est rendu à nos propositions, très content au fond du coeur, j'en + suis sûr, de voir la neutralité de la Belgique établie...» + (_Correspondance intime de lord Palmerston_ traduite en français + par Aug. Craven, I, 9.) + +»Du reste, la question du duché de Luxembourg, ressortant de la +Confédération germanique, ne doit pas être traitée ici où il n'y +aurait que des difficultés de la part des personnes intéressées, sans +pouvoirs pour les résoudre. + +»Il a été convenu avec lord Palmerston que nous n'enverrions pas avant +quelques jours le protocole à Bruxelles; nous pensons qu'il est plus +convenable de terminer d'abord quelques-uns des points qui y sont +indiqués...» + +Cette grande victoire, car aujourd'hui encore, je la considère comme +telle, venait à point pour me permettre de calmer les inquiétudes +qu'on m'exprimait incessamment de Paris et de Bruxelles et qui sont à +peu près résumées dans les lettres suivantes du général Sébastiani et +de M. Bresson. + +LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, 16 janvier 1831. + + »Mon prince, + +»Je vous prie de lire la séance d'hier avec une sérieuse attention (la +séance de la Chambre des députés de France du 15 janvier). La pétition +d'un Belge a fourni au général Lamarque l'occasion de prononcer un +discours dans lequel il a examiné la politique extérieure du +gouvernement depuis la révolution de Juillet. Les affaires de la +Belgique étaient évidemment le sujet qu'il se proposait de traiter. +Ses attaques ont été violentes, et il avait pour but de nous entraîner +à la guerre. J'ai refusé de relever le gant, et la Chambre entière a +approuvé ma réserve. Mais le parti doctrinaire, qui se proposait +d'aborder ces questions, s'est dit offensé, et M. Guizot a occupé +longtemps la tribune. M. Mauguin lui a répondu avec véhémence, avec +passion, et, il faut le reconnaître, a fait vibrer ces cordes +nationales si retentissantes dans le pays. M. Dupin n'a pas été +heureux dans sa réponse, et le général La Fayette n'a pas montré son +habileté accoutumée dans toutes les questions de parti. L'effet de +cette séance sur la nation sera de nature à imposer au gouvernement +une marche encore plus circonspecte, s'il est possible. Nous devons +éviter, non seulement de blesser les intérêts et la dignité de la +France, mais nous devons encore ménager son orgueil, et, il faut +le dire, ses voeux. + +»La tentative que fait dans ce moment le ministère anglais en +Belgique, il ne faut pas se le dissimuler, compromet la paix de +l'Europe. Le prince d'Orange a un parti, mais faible, timide, vaincu, +moins encore par les armes que par les haines nationales. Nous avons +longtemps servi la cause de ce prince; nous avons cherché à la faire +triompher dans sa personne ou dans celle de ses enfants; nos efforts +ont été impuissants. Le désir sincère de la paix, qui est la base de +notre politique, a dirigé et dirigera encore notre conduite à l'égard +de la Belgique. + +»Le prince d'Orange va renouveler ses entreprises avec l'appui de +l'influence anglaise[22]. Nous demeurerons étrangers à ce mouvement; +mais nous prévoyons avec douleur que nous ne saurions l'être aux +conséquences qu'il peut traîner à sa suite. Si le voeu libre des Belges +appelle le prince d'Orange à la couronne, nous respecterons ce choix, +parce que l'indépendance de la Belgique sera toujours l'objet de notre +respect. Mais, vous avez vu, mon prince, quel a été le succès de la +proposition faite au congrès par M. Maclagan[23]. + + [22] M. de Talleyrand avait envoyé à Paris la preuve de + l'intervention anglaise en Belgique en faveur du prince d'Orange. + (Appendice, p. 486). + + [23] M. Maclagan était alors député d'Ostende. A la séance du 12 + janvier, il présenta une motion en faveur du prince d'Orange, ce + qui provoqua un violent tumulte. + + Voici en quels termes le compte rendu officiel relate cet + incident: + + _M. Maclagan_ ne veut pas des combinaisons présentées (le duc de + Leuchtenberg et le prince Othon). Les puissances se réservent de + nous faire la loi; nous ne sommes pas indépendants. Le prince + d'Orange nous rapporterait le Limbourg, le Luxembourg, la rive + gauche de l'Escaut, et les puissances... (Au mot de prince + d'Orange, des cris à l'ordre! à bas, se font entendre de toutes + parts. La plus grande effervescence règne dans l'assemblée...) + + _M. le président._--Je rappelle à M. Maclagan, qu'il a sans doute + oublié que le congrès a exclu à jamais toute la famille d'Orange. + (Bravo, bravo!) (On entend dans le tumulte la voix de M. A. de + Rodenbach qui crie:--Il est Anglais, M. Maclagan, il est Anglais! + il n'est pas Belge, à l'ordre!) + + _M. le président._--Je connais mon devoir, je rappelle M. Maclagan + à l'ordre... + + _M. Maclagan_ prétend qu'il faudrait que le congrès revînt sur sa + décision de l'exclusion pour donner liberté entière à ses + commissaires. (Les cris recommencent de nouveau et M. Maclagan + quitte définitivement la tribune.) + +»Le ministère anglais s'est-il bien représenté toute la différence qui +existe entre la situation de la Belgique avant l'exclusion des Nassau, +et sa situation actuelle? Tout était possible et permis alors; mais +aujourd'hui un armistice a été conclu et mis sous la garantie des +grandes puissances, postérieurement à l'exclusion des Nassau; la +séparation de la Hollande et de la Belgique a été prononcée, et +l'indépendance de la Belgique reconnue. Comment le prince d'Orange +pourrait-il, par exemple, recourir aux forces hollandaises sans +blesser le principe de l'armistice, de la séparation et de +l'indépendance? Le prince d'Orange voudra-t-il entreprendre la +conquête de la Belgique, avec ses partisans belges? Mais alors il se +trouve aux prises avec les forces du gouvernement provisoire, du +congrès, et commence une guerre civile que la France ne peut pas voir +d'un oeil indifférent à ses portes. Qui saurait d'ailleurs prévoir tout +ce qui pourrait naître de cette guerre civile? Avouez-le, mon prince, +cette tentative a trop le caractère d'une imprudence, pour que je +puisse y reconnaître les pensées prévoyantes et sages d'un +gouvernement tel que celui de l'Angleterre. Toutefois la prudence de +lord Grey et de lord Palmerston me rassure. Trompés par de faux +renseignements, par les espérances actives, inquiètes du prince +d'Orange, ce qui vient de se passer dans le congrès les aura éclairés, +et ils auront révoqué, je n'en doute pas, les instructions qu'ils ont +données à lord Ponsonby. + +»Notre attitude sera calme, notre conduite loyale, mais notre anxiété +se conçoit aisément. L'attitude de la conférence, la vôtre, mon +prince, dans d'aussi graves circonstances, sont bien difficiles. Je +conçois que vous soyez fatigué de tout ceci, quoiqu'on n'ait jamais +montré un plus noble caractère, une plus haute capacité que vous +l'avez fait. Qu'on ne perde jamais de vue, à Londres, que le canon de +la Belgique retentit en France, et que dans le monde on ne peut pas +être sage tout seul...» + +De son côte, M. Bresson m'écrivait le 17 janvier de Bruxelles: + + + «Mon prince, + +»Je dois vous prévenir que lord Ponsonby écrit ce soir à lord +Palmerston: _qu'il a reçu de bonne source l'information qu'un avis de +mettre en état de siège et d'approvisionner les citadelles de Namur, +Liège, Huy, a été envoyé du_ DÉPARTEMENT DE LA GUERRE DE FRANCE _au +gouvernement belge_. J'ignore si ce fait a quelque fondement, et, s'il +est exact, comment lord Ponsonby est parvenu à le connaître. Mais, +comme il serait possible que des explications vous fussent demandées, +j'ai cru prudent de vous avertir à l'avance. + +»J'ai lu avec un plaisir indicible, dans les journaux, la lettre de M. +Sébastiani à M. F. Rogier[24]. Il ne fallait pas moins qu'une pareille +leçon au congrès et au gouvernement belge[25]. + + [24] Firmin Rogier, diplomate belge, né en 1791, fut d'abord + professeur de l'Université de France. Après 1815, il entra dans + le journalisme, et combattit le gouvernement du roi Guillaume. En + 1830, il fut nommé secrétaire de légation à Paris et fit pendant + quelque temps fonction de chargé d'affaires. Il devint plus tard + ministre plénipotentiaire et ne se retira qu'en 1864. + + [25] Un incident peu correct avait à ce moment jeté quelque + aigreur entre le cabinet français et le gouvernement belge. M. de + Celles avait lu à la tribune des lettres de M. Firmin Rogier et + de M. Bresson, relatives à la candidature du duc de Leuchtenberg. + Le comte Sébastiani avait été à juste titre mécontent que le + gouvernement belge livrât à la publicité des documents + essentiellement secrets, et que des paroles qu'il avait + prononcées dans une conversation familière avec M. Rogier eussent + été rapportées officiellement. Il s'en plaignit vivement à M. + Rogier et lui écrivit la lettre suivante: + + + «Paris, 14 janvier. + + »Monsieur, + + »Vous m'avez dit, il y a quelques jours, que les journaux avaient + rendu compte d'une manière infidèle des lettres que vous aviez + écrites au gouvernement provisoire; mais ils vous attribuent + aujourd'hui une nouvelle dépêche où il m'est impossible de + reconnaître ce qui a été dit dans nos derniers entretiens. + + »Comme ministre, je n'ai jamais eu à entretenir le roi d'aucun + arrangement relatif à sa famille. Le roi n'a donc pu m'accorder ni + refuser ce qui ne lui a point été demandé. J'ajouterai que soit + comme homme, soit comme interprète des pensées royales, je ne me + serais jamais expliqué avec une telle légèreté sur la famille d'un + prince dont le roi estime la mémoire, et sous les ordres duquel je + m'honore d'avoir longtemps combattu pour la gloire et + l'indépendance de la France. + + »Je me plais à croire, monsieur, que la lettre dont il s'agit + n'est pas votre ouvrage: s'il en était autrement, je me verrais + obligé de n'avoir plus de relations avec vous que par écrit. + + + »J'ai l'honneur, etc. + + »HORACE SÉBASTIANI.» + +»Le parti français mécontent, M. de Stassart[26] en tète, se propose, +pour se venger de nous, de tâcher de prendre le congrès par +surprise et de faire inopinément élire M. le duc de Leuchtenberg, sous +prétexte que les Belges n'ont plus que ce moyen de faire acte +d'indépendance. J'espère qu'ils échoueront; j'y mettrai, du moins, +tous mes efforts. + + [26] M. de Stassart, gouverneur de la province de Namur, était + alors vice-président du congrès. + +»Le parti du prince d'Orange se met de son côté en mesure. La crise +approche et je suis loin d'être sans inquiétude. Il m'est bien +important de connaître votre pensée sur le prince d'Orange et le +prince Léopold. Nous avons affaire à forte partie et fort soutenue de +Paris. Le bruit a couru pendant trois jours que les généraux +Exelmans[27], Fabvier[28] et Lallemand[29] étaient incognito à +Bruxelles. On les dit maintenant partis pour Namur et Liège. C'est de +ce côté qu'éclatera un mouvement français, si le mouvement orangiste a +lieu à Gand et ici. + + [27] Le général comte Exelmans (1775-1852), l'un des plus + brillants généraux de cavalerie de Napoléon. Il était alors pair + de France. Il devint en 1849 grand chancelier de la Légion + d'honneur, maréchal de France et sénateur. + + [28] Le général baron Fabvier, né en 1782, entré à l'armée en + 1804, fut sous l'empire chargé de diverses missions en Turquie, + puis en Perse. En 1814 il dut signer la capitulation de Paris. + Mis en disponibilité sous la Restauration, il passa en Grèce en + 1823, et prit du service dans la guerre de l'indépendance. En + 1830, il devint maréchal de camp, commandant de place à Paris, + puis lieutenant général (1839) et pair de France (1845). En 1848, + il fut élu député et nommé ambassadeur à Constantinople, puis à + Copenhague. Il mourut en 1855. + + [29] Le général Charles Lallemand, né en 1774, s'engagea en 1793, + et était général de brigade en 1815. Condamné à mort par + contumace à la deuxième Restauration, il passa en Amérique, + revint en France en 1830, devint membre de la Chambre des pairs + et mourut en 1839. + +»Nous aurons bien de la peine à arriver ici à une solution +satisfaisante. C'est moins la bonne volonté que les lumières qui +manquent au congrès, mais il est ingouvernable...» + + +Tout cela était fort compliqué et il fallait, pour sortir de ce dédale +d'intrigues, s'attacher à une ligne de conduite ferme, sans se laisser +détourner du but par des incidents journaliers. Il n'y en avait pas +d'autre pour nous, dans mon opinion, que de rester solidement unis à +l'Angleterre; notre union contenait les trois autres puissances et +assurait la paix. J'étais d'ailleurs parfaitement convaincu que la +répulsion contre la maison de Nassau était trop forte en Belgique pour +que le prince d'Orange pût y être rétabli. Ainsi, je ne voyais aucun +risque à laisser l'Angleterre poursuivre cette chance; je savais que +le cabinet avait besoin qu'elle fût reconnue épuisée et impraticable +pour se présenter devant le parlement, qu'un certain sentiment de +pudeur l'obligeait à donner ce témoignage de condescendance à la +Hollande, dont l'Angleterre gardait les colonies qui avaient servi +d'équivalent aux provinces belges[30], et j'étais sûr enfin que le +ministère anglais me tiendrait compte, plus tard, de la bonne foi que +nous montrions en ne nous opposant pas ouvertement à l'élection du +prince d'Orange. Fort de toutes ces considérations, je résolus de ne +pas me préoccuper autant du choix du souverain pour la Belgique que du +soin d'élargir et d'affermir la séparation de ce pays de la Hollande. + + [30] Par convention en date du 13 août 1814, l'Angleterre + s'engageait à restituer au roi des Pays-Bas les colonies dont + elle s'était emparée au cours de la guerre, à l'exception de la + colonie du Cap et de diverses possessions sur la côte de Guyane + et sur la côte de Malabar. + +Le protocole du 20 janvier avait établi les premières bases de cette +séparation en prononçant en même temps, la neutralité perpétuelle de +la Belgique. C'était ce qu'il fallait développer et faire accepter par +le roi de Hollande. Ce souverain venait déjà de se soumettre de fort +mauvaise grâce, il est vrai, au protocole par lequel nous lui avions +imposé la levée du blocus de l'Escaut: c'était une cause +permanente d'irritation pour les Belges qui se trouvait ainsi écartée. + +Je croyais avoir choisi la meilleure voie et je la suivais activement +quand M. de Flahaut apparut de nouveau à Londres, porteur d'une lettre +du général Sébastiani et chargé de reproduire le fameux projet de +partage de la Belgique, que j'avais cru enseveli dans l'oubli. M. de +Flahaut s'était croisé en route avec le courrier qui portait à Paris +la déclaration de neutralité; il ne la connaissait pas, par +conséquent. Une lettre du général Sébastiani du 21 janvier, était le +thème au moyen duquel on voulait me faire partager les terreurs que +causait à Paris la possibilité de l'élection du duc de Leuchtenberg; +c'était sur ce thème que M. de Flahaut, devait s'étendre. Voici la +lettre: + + «Mon prince, + +»Vous aurez appris presque aussitôt que nous la situation de la +Belgique. C'est le 28 que le congrès élira un souverain, et tout fait +craindre que son choix ne se déclare en faveur de M. le duc de +Leuchtenberg. M. Bresson a reçu l'ordre de déclarer officiellement que +son élection ne serait point reconnue par la France[31]. Il doit +renouveler le refus de consentir à l'élection de M. le duc de Nemours +et à la réunion de la Belgique à la France. Ce que demandent les +Belges, ce que désirent les Français est cependant cette réunion, et +bientôt, peut-être, nous serons hors d'état de l'empêcher. Nous +continuerons nos efforts pour la prévenir; mais nous n'osons plus +croire à leur efficacité. Notre force est usée dans cette lutte +ingrate. Le voeu de la France s'exprime aujourd'hui par la bouche des +hommes dont vous appréciez le plus la prudence et dont vous honorez le +plus le caractère. Notre situation est telle que le roi et le conseil +n'ont pas cru qu'elle pût vous être fidèlement représentée par des +dépêches, et le gouvernement du roi s'est décidé à vous envoyer M. le +comte de Flahaut, qui pourra vous faire connaître toute la vérité et +la mettre sous les yeux de Sa Majesté britannique. C'est là sa +mission; c'est à vous d'en tirer le parti le plus utile au service du +roi et de la France. Il est inutile de vous écrire une longue lettre. +M. de Flahaut vous dira tout ce qu'il vous importe de savoir. Le temps +presse; sachons mettre à profit les jours, les heures, et conservons +cette paix qui, seule, peut sauver l'ordre social en Europe. + +»_P.-S._--Nous avons été tellement pris de court par le terme fatal du +28 que nous n'avons pu vous consulter avant de prendre le parti +d'envoyer à Londres.» + + [31] Voir la lettre de M. Bresson au prince de Talleyrand. + (Appendice p. 487.) + + +Ce fut après avoir pris lecture de cette lettre que M. de Flahaut +essaya de me démontrer qu'il n'y avait pas d'autre voie de salut pour +la France et l'Europe que le partage de la Belgique. Je me prononçai +de la manière la plus forte contre cette idée à mes yeux aussi +impolitique qu'impraticable, et je répondis ensuite à M. +Sébastiani[32]: + + [32] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Monsieur le comte, + +»M. le comte de Flahaut est arrivé avant-hier soir ici et m'a remis la +lettre dont vous l'aviez chargée pour moi. Je vous remercie de l'avoir +choisi pour me l'apporter. + +»La levée du blocus d'Anvers et l'irritation du roi de Hollande +prouvent que la conférence avait été, comme cela était son but, assez +rigoureuse envers les deux parties pour obtenir le résultat qu'elle +voulait. + +»La conversation de M. de Flahaut m'a fourni des informations +précieuses sur les idées et les intentions du gouvernement du roi, au +sujet des affaires que je suis chargé de suivre ici et sur la +disposition des esprits en France. Je regrette toutefois qu'il ait +quitté Paris avant que ma dépêche du 21 vous soit parvenue. La +nouvelle qu'elle contenait de la résolution adoptée par la conférence, +doit nécessairement influer sur les vues du roi et de son conseil, +ainsi que sur la conduite que l'on devra tenir avec la Belgique. Je +continue à me féliciter de la déclaration de neutralité qui, jusqu'à +présent, a été accueillie avec une grande approbation par les hommes +d'État de ce pays qui en ont eu connaissance. Tous, à quelque parti +qu'ils appartiennent, la considèrent comme un acte de grande +politique, honorable pour la civilisation moderne et fait pour assurer +le maintien de la paix par la facilité qu'il offre de concilier, sinon +toutes les prétentions, du moins, tous les intérêts essentiels. Je +dois ajouter qu'en y accédant, ils pensent sans aucune exception que +cet acte est tout entier à l'avantage de la France. + +»Je conçois qu'au point où l'état des choses est parvenu en Belgique, +et que dans les embarras vers lesquels il semble entraîner la France +et l'Europe, les esprits se soient jetés dans les combinaisons les +plus opposées. La neutralité reconnue rend impossible aujourd'hui la +plupart de ces combinaisons et m'a permis de reprendre avec avantage +la question du prince de Naples, à laquelle d'abord on avait mis +ici tant d'opposition. Je crois même qu'on arriverait à un succès +complet _sur ce point_, en rendant la ville d'Anvers, port franc, ou +plutôt en en faisant une ville anséatique, et il ne m'est pas démontré +_encore_ qu'on ne puisse arriver à ce résultat, sans qu'Anvers cesse +d'appartenir, comme port libre, à la Belgique. C'est, depuis le jour +où le protocole a été signé, la ligne dans laquelle je suis entré et +dans laquelle je persisterai à marcher, si vous ne me donnez pas des +ordres contraires. + +»Cette combinaison a l'avantage de montrer à quel point serait inutile +toute concession faite à l'Angleterre sur le continent. Je dirai même +que c'est pour éloigner toute idée à cet égard que je me suis attaché +au système que je poursuis actuellement. Je n'aurais jamais voulu que +le nom du roi et le vôtre se trouvassent liés à une clause, qui, à mon +sens, aurait placé notre gouvernement sur la ligne de ceux qui ne +pensent pas aux jugements de l'avenir. + +»L'histoire est là pour témoigner des difficultés que traîna à sa +suite l'occupation de Calais par les Anglais, et elle est là aussi +pour rappeler la faveur qui entoura les Guise lorsqu'ils eurent +délivré la France de cette honte. Ses leçons ne doivent point être +perdues pour nous; les mêmes fautes pourraient produire les mêmes +résultats et ternir l'éclat de cette fleur d'indépendance qui est +attachée à tous les actes du gouvernement du roi. Je suis sûr que son +haut esprit ne lui permettrait pas de s'arrêter longtemps à une +pareille idée qui, sans avoir un effet direct sur notre propre pays, +n'écarterait pas les reproches que l'on ferait à l'emploi de notre +politique continentale. + +»Personne ne serait tenté de nier que la réunion de la Belgique à la +France offrirait des avantages à cette dernière, quoiqu'un +agrandissement sur les bords du Rhin satisferait mieux mes idées sur +la politique française; je conviens que cette réunion populariserait +pendant quelque temps le gouvernement qui l'aurait obtenue, malgré les +inconvénients qu'y trouverait l'industrie française; mais croyez +aussi, monsieur le comte, que cette popularité serait bien passagère, +s'il fallait l'acheter au prix qu'on propose. Il n'y a point de +réputation qui ne fût ébranlée par un acte de cette espèce; il n'y a +personne qui ne reproche à la paix de Teschen d'avoir introduit les +Russes en Europe; quel jugement sévère ne porterait-on pas sur ceux +qui introduiraient l'Angleterre sur le continent? Il ne faut jamais se +mettre en contact avec ceux qu'on ne peut atteindre chez eux. + +»Je suis convaincu, monsieur le comte, que si vous étiez +plénipotentiaire ici, vous ne mettriez jamais votre nom à un acte que +les guerres les plus longues et les plus malheureuses ne pourraient +pas même justifier[33]...» + + [33] Voir à l'Appendice, p. 488, la lettre que M. de Talleyrand + écrivait dans le même sens à Madame Adélaïde. + +Je ne sais pas si cette dépêche convainquit ceux auxquels elle était +adressée; mais elle eut du moins pour effet que je n'entendis plus +parler du malencontreux projet de partager la Belgique. + +Pour être juste envers tous, il faut dire qu'il n'y avait rien de très +singulier à ce que l'atmosphère de Paris, à cette époque, +troublât les meilleurs esprits; j'en trouve la preuve dans quelques +passages de la lettre suivante, que le duc de Dalberg m'écrivait sous +la date du 22 janvier: + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Mon cher prince, + +»Rien ici ne se relève ni ne se consolide. Les affaires de la Belgique +compromettent tout le monde, à commencer par votre chef, si chef il y +a. Les affaires de Laffitte le déconsidèrent tellement comme président +du conseil, qu'elles nuisent beaucoup à ce qui est au-dessus. M. +Thiers est montré au doigt pour ses turpitudes. + +»Je causais hier avec Pasquier et Sémonville. Nous étions à nous +demander comment tout cela pourrait se soutenir? Sémonville disait: Je +revois le temps du Directoire. Il n'y a que Soult qui fait sa besogne +et qui organise quatre cent mille hommes aux dépens des finances. +Lorsqu'ils seront sur pied, peut-on les entretenir sans guerre? Si on +fait la guerre, peut-on reprendre le système de pillage et de +réquisition? Ce sont des questions insolubles. Le désordre et +l'anarchie sont derrière la toile, parce que l'autorité n'est nulle +part. On a si étrangement échauffé les esprits, qu'on n'entend plus +parler que des injures que la France a reçues en 1814 et en 1815 et +qu'il faut venger en reprenant la ligne du Rhin. On est stationnaire, +comme l'est un Chinois, lorsqu'on soutient que ce sont autant de +folies qui finiront par bouleverser le pays. + +»Votre conférence de Londres est singulièrement commentée par le +congrès de Bruxelles; il serait temps que cela finisse! Comment +ne trouve-t-on pas un chef militaire qui marche sur Bruxelles et +finisse l'existence de ce congrès? + +»La Pologne occupe beaucoup les esprits, mais elle n'épuise pas les +bourses. Le comité polonais n'a pu réunir jusqu'ici que soixante mille +francs, dont vingt mille de M. de La Fayette. + +»Ce pauvre M. de Mortemart[34] joue le rôle de M. de Caulaincourt avec +moins de sagacité et de talent[35]. + + [34] Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, duc de Mortemart, + né en 1787, émigra en 1791, revint en France sous le Consulat, et + devint officier d'ordonnance de l'empereur. A la Restauration il + fut nommé pair de France (1814) et maréchal de camp, puis + ambassadeur en Russie. Le 29 juillet 1830, Charles X le chargea + de former un cabinet, mais ses efforts échouèrent et il se rallia + à Louis-Philippe. Il fut chargé d'une mission extraordinaire à + Pétersbourg et accrédité définitivement à ce poste en 1831. Il + devint sénateur en 1852 et mourut en 1876. + + [35] M. de Caulaincourt avait été ambassadeur sous l'empire où il + avait la mission délicate de ramener l'opinion des Russes au + régime de la France d'alors. (_Note de M. de Bacourt._) + +»Quelle est votre idée, mon prince, sur le chef à donner à la Grèce? +Le prince Paul de Wurtemberg[36] tourmente tout le monde par son +impatience à y être appelé. On ne l'écoute guère ici; la minorité du +prince de Bavière paraît favorable à Capo d'Istria qu'on devrait +laisser en place. + + [36] Paul prince de Wurtemberg, né en 1785, marié en 1805 à la + princesse Catherine, fille du duc de Saxe-Altenbourg, mort le 16 + avril 1852. Il était le frère du roi de Wurtemberg. + +»Les nominations de M. de Bouillé à Calrsruhe et de M. Alleye à +Francfort ont fort déplu. On regarde ce dernier appelé à désunir, +autant qu'il le pourra, la Confédération. Il produira, je crois, +l'effet opposé. On n'explique pas le goût du roi à faire de tels +choix...» + + +Il fallait une certaine persévérance pour ne pas se laisser +décourager, soit par ces échos de Paris, soit par les extravagances +des Belges et par les résistances obstinées du roi des Pays-Bas. Je ne +me sentis pas ébranlé néanmoins, et je poursuivis avec fermeté la +ligne que je m'étais tracée, sans me soucier des velléités imprudentes +de Paris, pas plus que du duc de Leuchtenberg qu'on voulait faire +nommer à Bruxelles, sûr qu'il ne serait pas reconnu par les +puissances, et je pressai la conférence de consolider l'oeuvre de la +séparation de la Belgique de la Hollande. Dans notre séance du 27 +janvier, nous abordâmes les questions financières et commerciales qui +se rapportaient à cette séparation, et nous les résolûmes dans une +mesure d'équité qui devait, plus tard, concilier les véritables +intérêts des deux parties. En envoyant le protocole de cette séance à +Paris, j'écrivis le 29 janvier[37]: + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI. + + [37] Dépêche officielle déjà publiée. + + »Monsieur le comte, + +»Je vous envoie le protocole de notre conférence du 27; il traite de +plusieurs questions financières et commerciales relatives à la +séparation de la Hollande et de la Belgique. Ce travail a été rédigé +par M. le baron de Wessenberg et par M. le comte de Matusiewicz, qui +ont cru devoir attacher les mesures qu'ils ont proposé de prendre pour +la séparation aux mêmes principes qui avaient dirigé l'union. Ces deux +plénipotentiaires, et surtout M. de Wessenberg, possédaient sur cette +matière des connaissances qui nous manquaient à tous, et à moi en +particulier. Du reste, en l'adressant à nos commissaires à Bruxelles, +nous y avons joint des instructions par lesquelles nous les +autorisons à juger le moment le plus opportun pour en faire la remise +au gouvernement belge. Comme il serait possible que ce protocole +soulevât des difficultés nouvelles à Bruxelles, je vous engage à en +retarder la publication jusqu'à ce que vous connaissiez ce qu'auront +fait nos commissaires à Bruxelles, après avoir sondé l'opinion des +gens avec lesquels ils sont le plus en rapport[38]. + + [38] Ce protocole du 27 janvier ne renfermait pas des _décisions_ + mais de simples _propositions_ de la conférence, qui n'avaient + aucune force exécutoire. Il proposait un projet pour le partage + des dettes entre les deux pays, et donnait le droit à la Belgique + de participer au commerce colonial hollandais.--Il ne faut pas + perdre de vue cette circonstance sur laquelle M. de Talleyrand + reviendra plus tard. + +»Il y aura probablement beaucoup de controverses sur plusieurs +questions traitées dans ce protocole, mais nous avons cru qu'il +satisfaisait à une grande partie des besoins des deux pays. Le roi de +Hollande est suffisamment bien traité pour que les rapports entre lui +et la Belgique n'occasionnent pas des difficultés continuelles qui +finiraient par être insurmontables. De l'autre côté, les Belges, +grands industriels et grands producteurs, auront des débouchés qui ne +les mettront pas dans la nécessité de faire toujours la contrebande +avec la France. L'opinion des gens les plus versés en ces matières, en +Angleterre, est que, si on s'arrêtait à d'autres bases plus +défavorables à la Hollande, il serait impossible à ce pays d'exister à +cause des charges énormes dont il serait accablé. C'est à vous d'en +juger dans votre sagesse; vous trouverez sans doute que cela touche à +des questions de haute politique...» + + +Je prévoyais bien que ces mesures, pas plus que la déclaration de +la neutralité de la Belgique, n'étaient de nature à satisfaire, pour +le moment, ni aux impatiences de Paris, ni aux exigences de Bruxelles +et de La Haye; mais l'essentiel était de maintenir la bonne harmonie +entre nous et l'Angleterre, et d'imposer par là aux autres cabinets +les résolutions raisonnables, et autant que possible équitables que +nous aurions arrêtées entre nous deux. Le reste n'était, pour moi, que +secondaire. Je cherchais les véritables intérêts de la France là où je +croyais les trouver réellement, et non dans des rêves qui ne pouvaient +conduire qu'à sa ruine. + +En effet, une guerre générale, fût-ce même seulement contre les trois +puissances du Nord, devait nous être fatale, car elle aurait pris tout +de suite un caractère révolutionnaire qui aurait détaché de nous +l'Angleterre. Il fallait donc l'éviter par-dessus tout dans d'aussi +fâcheuses conditions; mais il fallait l'empêcher par des moyens qui, +non seulement ne fussent pas déshonorants pour la France, mais qui +même tournassent à son avantage. Ce que j'avais fait jusqu'à présent +entrait parfaitement dans ce but. Ainsi, au lieu du royaume des +Pays-Bas, composé de sept millions d'habitants, avec une ligne +formidable de forteresses tournées contre nous, nous avions déjà +obtenu la séparation en deux de ce royaume et, sur notre frontière, +une Belgique neutre réduite à quatre millions d'habitants. Cette +neutralité, sur laquelle on essaya d'abord de plaisanter comme d'une +impossibilité, est cependant plus solide et sera, j'espère, plus +durable qu'on ne le suppose, tant que la France ne tentera pas des +guerres générales et révolutionnaires contre l'Europe entière, ce +qu'une saine politique ne doit pas admettre dans ses calculs. Si la +France a une guerre contre l'Angleterre, nous aurions un intérêt égal +à celui de l'Allemagne, à ce qu'on respectât la neutralité de la +Belgique; et si, au contraire, c'est contre l'Allemagne que la France +fait la guerre, sans que l'Angleterre y participe, celle-ci défendra +la neutralité de la Belgique. Dans tous les cas donc, cette neutralité +est garantie à condition, bien entendu, que nous, les premiers, nous +la respecterons en tout temps. La neutralité de la Belgique assurée +est, de Dunkerque à Luxembourg, une défense égale à celle que nous +trouvons de Bâle à Chambéry par la neutralité de la Suisse. Cette +neutralité, consentie à Londres par la conférence des grandes +puissances, j'avoue que le choix du souverain qui régnerait en +Belgique avait perdu beaucoup de son importance pour moi, parce que +j'étais sûr d'avance que le premier intérêt de ce souverain, quel +qu'il fût, serait de ménager la France et de vivre dans de bons +rapports avec elle. Ce qu'il fallait surtout, c'est que la séparation +de la Belgique de la Hollande fût faite sur des bases assez équitables +pour que les deux pays pussent exister l'un et l'autre, et qu'après un +certain temps donné à l'apaisement des passions, ils pussent reprendre +entre eux des rapports convenables. C'est vers ce but qu'ont toujours +tendu mes efforts pendant ma mission à Londres et, en cela, je ne +crois pas m'être trompé. Après cette digression qui ne me semble pas +inutile, rentrons dans le courant des faits qui devaient retarder bien +longtemps encore l'accomplissement de mes vues et, pour commencer, +citons une lettre de M. Bresson, du 30 janvier, de Bruxelles: + + «Mon prince, + +»Les choses empirent ici de moment en moment; les passions sont +arrivées à leur dernier degré d'exaspération. Je prévoyais bien +que, d'un instant à l'autre, nous avions à craindre quelque +combinaison funeste, quand j'appuyais celle du prince de Bavière, +neutre et inoffensive de sa nature. Je vous le disais alors: tous les +dangers nous environnent; nous les avons maintenant en face. +Malheureusement la désapprobation est venue trop vite; l'incertitude a +succédé à un plan fait; le champ s'est rouvert aux malveillants et aux +intrigants, et leur temps n'a pas été perdu. + +»Le prince de Naples présenté à temps, ou toute autre combinaison +neutre, il y a six semaines, quand je demandais que tout fût +subordonné au choix du chef de l'État, aurait eu les meilleures +chances. Mais il eût fallu le concours, l'assistance de l'Angleterre. +Ce concours, cette assistance, nous ne les avons pas eus, _même contre +le duc de Leuchtenberg_; on lui a laissé gagner du terrain; on n'a pas +arrêté cette pensée _qu'il serait agréable aux puissances, précisément +parce qu'il était hostile à la France_: et aujourd'hui on fait des +voeux et des démarches en sa faveur. Il en est résulté ce qui devait +être, que les amis de la France, de leur propre mouvement, malgré nos +déclarations antérieures, lui opposent le seul candidat qui puisse le +vaincre, M. le duc de Nemours. Ainsi nous voilà placés entre un choix +hostile à la France et un choix hostile aux puissances; cruelle +alternative qui ne peut se résoudre, de part ou d'autre, que par +d'affreux malheurs. + +»L'on s'est abusé, dès le principe, sur les chances du prince +d'Orange, et l'on a persévéré, parce que l'on ne voyait que des gens +d'une même couleur. Sans doute, et je l'ai pensé, et je vous l'ai +écrit, le prince d'Orange, rappelé par l'opinion, tranchait toutes les +difficultés. Mais, mon prince, ce n'était plus de l'antipathie, +c'était devenu de la fureur. J'ai entendu les propos les plus atroces; +des misérables s'offraient publiquement pour lui porter le premier +coup, s'il revenait. Le prince d'Orange était impossible sans la +guerre civile. Ce peuple ne se rend ni à la raison, ni à l'intérêt; il +obéit à la passion. Les jours du prince, au milieu de ces énergumènes, +n'eussent point été en sûreté. C'est cependant à l'espoir de le +ramener que l'on a sacrifié tous les termes moyens que nous avons +offerts; aujourd'hui, l'on n'a plus que l'abîme devant soi. +Qu'arrive-t-il? L'on veut rejeter sur autrui les fautes que l'on a +soi-même commises. L'on y met de l'irritation et l'on s'oublie dans +ses paroles. Mais qu'on prenne garde d'être rappelé à la modération! + +»Les circonstances étaient si graves, mon prince, que j'ai cru devoir +aller à Paris les exposer moi-même au roi et au ministre. Mon voyage +n'a duré que soixante-six heures. Pendant mon absence, le protocole du +20 janvier (celui de la neutralité) est arrivé à lord Ponsonby et a +été communiqué par lui. Vous le croirez à peine. Il renferme une +grande pensée; il devait exciter la reconnaissance et l'admiration; eh +bien, il provoque la colère! Jugez de ces hommes par ce seul fait. Le +journal ci-joint vous donnera les détails. Demain ou après, la +protestation sera discutée au congrès[39]...» + + [39] Le congrès avait été fort irrité de l'intention manifestée + par la conférence de régler elle-même les questions intéressant + la Belgique. Cette phrase notamment du protocole du 20 janvier: + «La Hollande et la Belgique possédant des enclaves sur leurs + territoires respectifs, il sera effectué par les soins des cinq + cours tels échanges et arrangements entre les deux pays qui leur + assureront l'avantage réciproque d'une entière contiguïté de + possession...» etc., avait éveillé les susceptibilités de + l'assemblée. Enfin la question du Luxembourg avait irrité le + patriotisme des députés. Aussi, à la séance du 29 janvier, la + lecture du protocole souleva de violentes protestations. «La + souveraineté nationale, disait un député, M. Nothomb, est + transférée de Bruxelles au Foreign Office.--Le 30, une + protestation fut votée par 163 voix contre 9. + +J'ai cité cette lettre, autant pour indiquer quel était l'état des +choses à Bruxelles, que pour faire voir le danger que présentent +souvent les rapports d'un agent trop passionné. M. Bresson était +certainement un homme capable et intelligent; mais il voulait +justifier la faute qu'il avait commise en appuyant la candidature du +prince de Bavière, sans l'autorisation de la conférence dont il était +le commissaire; et il lui fallait accuser avec emportement son +collègue lord Ponsonby et dépeindre en traits de feu, et avec une +évidente exagération, la disposition des esprits à Bruxelles. Il avait +fait une course à Paris, où on avait cru à toutes ses paroles; et le +contre-coup m'en vint ensuite à Londres. Heureusement que je ne me +laissais ni affliger ni détourner de mes plans par les ardeurs +intempestives des autres. Mon idée restait bien arrêtée, au sujet du +choix du souverain de la Belgique. Mon candidat était et est resté +constamment le prince Léopold de Saxe-Cobourg; et je ne m'agitais pas +du bruit qu'on faisait partout sur cette question. J'avais l'espoir: +1º que le roi Louis-Philippe refuserait le trône pour son fils, M. le +duc de Nemours; 2º que les puissances repousseraient le duc de +Leuchtenberg; 3º que jamais les Belges ne pourraient s'entendre pour +rappeler le prince d'Orange. Aussi, sans me préoccuper de ce point, je +voulais poursuivre, comme je l'ai dit, ce qui, à mes yeux, était la +vraie question, la séparation complète et sans retour possible entre +la Belgique et la Hollande. Mais, si j'étais tranquille de ce côté, +les soucis ne me manquaient pas d'autre part; et tout le mois de +février se passa dans de perpétuelles inquiétudes sur la marche +des événements intérieurs en France, et sur les hésitations du +gouvernement français. Ceci demande quelques explications. + +J'ai dit que la conférence, par son protocole du 27 janvier, avait +arrêté un partage des dettes entre la Hollande et la Belgique, et +quelques autres arrangements commerciaux. Ce protocole était +essentiellement provisoire; et sauf la question des limites que nous +avions fixées d'après la situation des deux pays en 1790, la seule qui +pouvait être admise, le reste de ce protocole était discutable, et +pouvait être modifié selon les explications qui seraient fournies par +les deux parties. + +J'avais écrit dans ce sens à Paris, mais là on prenait avec ardeur +parti exclusivement pour les Belges; on avait donc blâmé les +arrangements proposés dans le protocole, comme trop défavorables à la +Belgique; et j'avais été, moi-même, blâmé pour avoir apposé ma +signature au protocole. + +Quelques jours après la signature de ce protocole, plusieurs membres +de la conférence, alarmés des nouvelles venues de Bruxelles, et qui +représentaient comme incessantes les intrigues de la France en faveur +de l'élection du duc de Nemours, proposèrent, le 1er février, de +rédiger un protocole dans lequel les cinq puissances prendraient +l'engagement formel, en imitation de ce qui avait été fait dans le +temps pour le choix du souverain de la Grèce, qu'en aucun cas le +souverain de la Belgique ne pourrait être choisi parmi les princes des +familles qui régnaient dans les cinq cours représentées à la +conférence de Londres. Je me refusai formellement à signer ce +protocole qui semblait manifester de la méfiance envers la France, +à laquelle, seule en ce moment, il paraissait devoir s'appliquer. + +Ces explications données pour l'éclaircissement de ce qui va suivre, +je me bornerai maintenant à insérer chronologiquement les extraits de +mes dépêches et de lettres écrites et reçues pendant le mois de +février. La marche des faits y sera clairement suivie. + + + LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[40] + + [40] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 1er février 1831. + + »Monsieur le comte, + +»Je sors de notre conférence qui s'est prolongée aujourd'hui jusqu'à +huit heures et demie du soir; l'heure de la marée presse le courrier +que je vous expédie, et il me reste bien peu de temps pour vous +écrire. Cependant, comme en prenant lecture du protocole que j'ai +l'honneur de vous envoyer, vous verrez que j'ai refusé d'y apposer ma +signature, je vous dois une explication de ce refus. + +»Lorsque le plénipotentiaire anglais a ouvert l'opinion qui a prévalu +dans la conférence et qui se trouve consignée dans le protocole, je +m'y suis opposé en déclarant que je ne pouvais voir dans cette +résolution qu'une démarche directe contre la France; qu'elle ne me +semblait pas favorable au maintien de la bonne harmonie entre les +puissances, et que, d'ailleurs, les termes mêmes des protocoles +numéros 11 et 12, sur lesquels on s'appuyait, développaient d'une +manière suffisante les vues des cinq puissances; en effet, voici les +termes de ces protocoles: + +«_Protocole nº 11._--Les plénipotentiaires ont été unanimement d'avis +que les cinq puissances devaient à leurs intérêts bien compris, à leur +union, à la tranquillité de l'Europe et à l'accomplissement des vues +consignées dans le protocole du 20 décembre, une manifestation +solennelle, une preuve éclatante de la ferme détermination où elles +sont, de ne chercher dans les arrangements relatifs à la Belgique, +comme dans toutes les circonstances qui pourront se présenter encore, +aucune augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun +avantage isolé.» + +»_Protocole nº 42._--Le souverain de la Belgique doit nécessairement +satisfaire, par sa position personnelle, à la sûreté des États +voisins.» + +»J'ai cru, monsieur le comte, qu'après des stipulations aussi +formelles, il devenait inutile de donner de nouvelles explications; +c'est pourquoi j'ai demandé à en référer au gouvernement du roi, et à +provoquer des instructions que vous ne tarderez pas, je pense, à me +transmettre. + +»L'article du protocole relatif à la Grèce auquel lord Palmerston a +fait allusion, est ainsi conçu et se trouve sous la date du 22 mars +1829: «En aucun cas, le chef ne pourra être choisi parmi les princes +des familles qui règnent dans les cours signataires...» + + +M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Bruxelles, le 3 février 1831. + + »Mon prince, + +«Son Altesse Royale Monseigneur le duc de Nemours a été nommé et +proclamé roi des Belges, à quatre heures vingt-cinq minutes précises +de cet après-midi. + +»Il y avait cent quatre vingt-onze votants, au premier tour de +scrutin: M. le duc de Nemours a obtenu quatre-vingt-neuf voix; M. le +duc de Leuchtenberg, soixante-sept; et M. l'archiduc Charles +d'Autriche, trente-cinq. Cent une voix étaient nécessaires. + +»Au second tour, il y avait cent quatre-vingt-douze votants. La +majorité absolue nécessaire était de quatre-vingt-dix-sept suffrages: +M. le duc de Nemours l'a précisément obtenue; M. le duc de +Leuchtenberg a eu soixante-quatorze voix, et l'archiduc vingt et une. + +»Le président du congrès a proclamé le duc de Nemours roi des Belges, +à la condition d'accepter la constitution décrétée par le congrès. + +»Le plus grand enthousiasme et la plus grande tranquillité règnent +dans la ville...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[41]. + + [41] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 4 février 1831. + + »Monsieur le comte, + +»J'ai reçu hier au soir votre lettre du 31 janvier et, ce matin, celle +du 1er février auxquelles je m'empresse de répondre. + +»Vous verrez d'abord, par l'annexe ci-jointe au protocole numéro 12 +que je n'ai pu vous envoyer plus tôt, parce qu'elle n'a pu être +expédiée qu'hier au soir de la chancellerie, que quelques-unes des +objections que vous soulevez dans vos dépêches avaient été résolues +par les principes renfermés dans cette annexe. Ainsi, vous remarquerez +que, pour ne pas trop nous éloigner du système qui a été adopté, +le second paragraphe relatif aux affaires financières et commerciales +porte pour titre: _Arrangements proposés_, ce qui laisse aux parties +le temps et les moyens de fournir de nouvelles explications. Ce titre +indique positivement que nous n'avons pas voulu trancher de notre +propre autorité toutes les questions qui sont énumérées dans le +protocole; et cela est tellement évident que, dans les instructions +données à nos commissaires à Bruxelles, nous leur avons recommandé de +sonder les personnes influentes avec lesquelles ils sont en rapport +sur l'effet probable de ce protocole; et nous laissions en même temps +à leur prudence de fixer le moment opportun pour en faire usage. Je +vous ai écrit dans ce sens, par ma lettre du 29 janvier. + +»L'opinion que vous avez sur le peu d'importance, pour la Belgique, du +commerce qui lui serait accordé avec les colonies hollandaises est en +opposition avec celle de tous les négociants distingués de la cité de +Londres. Ils pensent tous, et les plus habiles ont été consultés, que +c'est à ce commerce que la Belgique a dû, pendant ces quinze dernières +années, les développements de son industrie; les pétitions des deux +Flandres confirment cette opinion. Les embarras que vous prévoyez de +la part de la Hollande, dans l'exécution de cette condition, seraient, +je crois, aisément levés lors du traité définitif: on imposerait alors +des garanties auxquelles il serait impossible à la Hollande +d'échapper. + +»Nous n'avons pu trancher, comme vous paraissez le supposer, la +question du grand-duché de Luxembourg; elle a été renvoyée à ceux qui +ont le droit et le pouvoir de la traiter. Les observations à ce sujet, +contenues dans ma dépêche numéro 74, n'ont pu vous échapper. + +»Quant à la fixation du territoire et des frontières de la Belgique, +il me semble qu'il était impossible de les arrêter autrement que nous +l'avons fait. Nous voulions reconnaître l'indépendance de la Belgique; +pour arriver à ce but, il fallait que l'on sût ce que c'était que la +Belgique, et par conséquent déterminer les frontières du pays que nous +appelions à l'indépendance. Aurions-nous pu, sans injustice, en fixer +d'autres que celles qui existaient en 1790, lorsque la Hollande et la +Belgique formaient deux États séparés? La conférence a d'ailleurs +formellement déclaré, dans son protocole du 20 janvier, que les deux +parties régleraient sous sa médiation les enclaves ou les cessions qui +faciliteraient les arrangements définitifs. Cela rentre, comme vous le +voyez, dans les bornes que vous attribuez à la conférence. + +»Vous m'annoncez, monsieur le comte, que le gouvernement du roi n'a +point adhéré au protocole du 27 janvier. Je ne comprends pas, je +l'avoue, dans quel but il aurait adhéré ou pas adhéré à un acte +provisoire qui ne renferme que des stipulations éventuelles, ainsi que +le démontre l'annexe que je vous envoie aujourd'hui. + +»En répondant à la partie de votre lettre du 1er février, relative au +souverain futur de la Belgique, je ne dois pas vous dissimuler +l'inquiétude que m'inspire la résolution à laquelle vous semblez vous +être arrêté, dans le cas où le congrès désignerait M. le duc de +Nemours. Je ne pense pas qu'il serait prudent d'apporter du retard à +exprimer votre refus: une réponse dilatoire, en pareil cas, exciterait +au plus haut point le mécontentement de l'Angleterre; elle y verrait +la confirmation des intrigues qu'elle reproche à tort au gouvernement +français; et la Russie ne manquerait certainement pas de profiter de +cette circonstance et de vous accuser d'entretenir des +arrière-pensées. Voilà mon opinion, monsieur le comte, telle que je me +la suis formée d'après mes rapports avec le cabinet anglais. + +»Quant à M. le prince de Naples, je ne crois pas qu'il soit nécessaire +de suspendre votre décision pour rendre ses chances plus favorables. +C'est à vous de juger quelle action il vous est utile d'exercer a +Bruxelles pour ce choix. Vous avez pu voir, par ma correspondance, que +j'ai préparé ici les dispositions des ministres anglais et des membres +de la conférence pour lui, et je ne crains pas de trop m'avancer en +vous déclarant que lorsqu'il s'agira de traiter cette question, nous +n'éprouverons plus d'opposition de la part du gouvernement anglais, +qui est sûr d'avoir l'assentiment de l'Autriche et de la Prusse; le +temps nécessaire pour des instructions retardera celui de la Russie. +On changerait ces heureuses dispositions par de l'irrésolution dans +les démarches, et on compromettrait sans aucun doute le maintien de la +paix avec l'Angleterre, qui aujourd'hui nous est encore assuré et qui +doit être notre unique but...» + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 5 février 1831[42]. + +»Une réflexion dont le roi me charge de vous faire part, mon cher +prince, et dont je suis persuadée que vous sentirez toute la +justesse, relativement au dernier protocole que vous avez, avec tant +de raison, refusé de signer, c'est que les puissances mêmes ne peuvent +l'assimiler à celui qui avait été conclu pour la Grèce, en ce que la +circonstance est tout à fait différente. Pour la Grèce, c'étaient les +trois puissances qui choisissaient, qui nommaient le souverain; ici +c'est le congrès belge et la Belgique, dont les cinq puissances ont +reconnu l'indépendance, qui doit choisir librement son souverain. + + [42] Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer qu'en + suivant l'ordre chronologique dans lequel les lettres sont + écrites, M. de Talleyrand ne pouvait pas placer les réponses + exactement à la suite des lettres mêmes et qu'il fallait dans ce + temps-là, de deux à trois jours, selon l'état de la mer, pour + qu'une lettre parvînt de Londres à Bruxelles ou à Paris et _vice + versa_. (_Note de M. de Bacourt._) + +»Voilà Nemours élu, malgré le refus soutenu du roi et de son +gouvernement; le courrier, persistant et réitérant ce refus et le +portant de nouveau à M. Bresson, est parti hier pour Bruxelles, quatre +heures avant que la nouvelle de l'élection de Nemours, par dépêche +télégraphique, nous soit parvenue. Nous sommes par conséquent, franc +et loyal, mon cher prince; nous avons le bon droit de notre côté; vous +en ferez bon et habile usage, et j'ai la ferme confiance que nous en +sortirons bien et avec honneur et gloire; nous ne voulons, ne +souhaitons, et cela sincèrement, que le véritable bien de tous et sans +intérêt personnel. La vérité triomphera de la ruse et de l'intrigue; +et vous aurez la gloire et la satisfaction d'y contribuer puissamment +par votre talent et tous vos moyens. + +Il me tarde, plus que je ne puis vous le dire, d'avoir de vos +nouvelles; mais il faut parler maintenant des grosses dents à Londres, +mon cher prince. On nous joue, on nous laisse dans un état qui n'est +ni la paix ni la guerre, et la Belgique prête à tomber dans une +anarchie affreuse. Cela n'est plus supportable; il faut qu'on +s'entende et qu'on marche franchement à un arrangement, à une +combinaison qui leur convienne et qui leur donne sécurité; et de cette +manière, tout ira bien. Mais pour eux, pour nous, et pour tout, +cela presse plus que je ne puis vous le dire. L'expérience (si sur +certaines personnes elle sert à quelque chose) doit bien leur prouver +qu'il n'y a déjà eu que trop de temps perdu par un vilain et sot +espoir du prince d'Orange, auquel on doit bien voir maintenant qu'il +n'y a pas moyen de penser et qu'il faut absolument rejeter...» + +J'ai la certitude que Madame Adélaïde, en écrivant cette lettre, et le +roi qui la dictait étaient parfaitement sincères dans leurs +déclarations; mais que devais-je penser en recevant le même jour et de +la même date cette lettre de Bruxelles? + + +M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Bruxelles, le 5 février 1831. + + »Mon prince, + +»Forcés de changer notre position et de nous engager dans une lutte +que nous aurions voulu éviter, nous n'avions plus qu'un parti à +prendre: il fallait vaincre et nous avons vaincu. Mais aujourd'hui, +nous avons à penser aux suites de ce succès non encore affermi. + +»Une pensée m'est venue, qui, si elle est accueillie par vous, peut +porter quelque fruit. Le prince d'Orange peut, en quelque sorte, se +considérer comme dépossédé par nous. Si nous lui trouvons quelques +dédommagements dont la paix et l'équilibre de l'Europe s'arrangent, en +même temps que lui; s'il les reçoit de notre influence, de notre +intervention amicale, nous aurons à la fois fait un acte de +bienveillance et de politique; nous faciliterons la solution de +toutes les questions compliquées qui vont sortir de l'élection de M. +le duc de Nemours et nous adoucirons plus d'une irritation qu'elle va +produire. + +»Le prince d'Orange est beau-frère de l'empereur de Russie[43]; il est +agréable à l'Angleterre; il est doux de caractère; ses manières ont du +charme; son esprit du chevaleresque; ses légèretés, ses inconséquences +qui, dans ce pays de rigidité catholique, lui ont porté des coups +funestes, ailleurs, peuvent être vues d'un oeil plus indulgent. La +Pologne demande un roi; elle semble résolue à une longue et sanglante +résistance. Si l'empereur de Russie peut, avant le combat, être amené +à composition, il cédera en faveur du prince d'Orange plus facilement +que pour tout autre; et si, sur notre initiative et par notre +insistance, un pareil dénouement est donné à la révolution polonaise, +nous aurons à la fois servi la cause d'une nation généreuse, ramené +vers nous des esprits hostiles ou alarmés, recomposé le système +européen détruit par le partage de la Pologne, et affermi le trône de +M. le duc de Nemours. Avec vous, mon prince, il serait oiseux d'entrer +dans tous les développements de cette idée. Je me borne à vous la +soumettre. Toutefois, je vous expédie cette lettre par estafette; ce +peut être un calmant bon à appliquer dans les premiers moments. + + [43] On se rappelle que le prince d'Orange avait épousé la + grande-duchesse Anne, soeur de l'empereur Nicolas. + +»Je me suis déjà employé et je continuerai de m'employer pour que les +chefs de l'insurrection de Gand ne soient pas mis à mort[44]. Le +règne de notre jeune et aimable prince commencerait bien par un acte +de clémence; il faut le lui tenir en réserve. + + [44] Le 2 février un mouvement orangiste avait éclaté à Bruges et + à Gand. Le lieutenant-colonel Grégoire souleva son régiment + cantonné à Bruges. A sa tête, il pénétra dans Gand et força le + gouverneur à proclamer le prince d'Orange. Mais il fut aussitôt + attaqué dans la ville, battu et arrêté. Le mouvement n'eut pas de + suite. + +»Je ne pourrais vous peindre avec trop de force l'effet que produirait +sur ce pays un refus, ou une acceptation seulement conditionnelle de +Sa Majesté. Ce serait instantanément le bouleversement de toutes +choses, la guerre civile, la cocarde orange, la cocarde française, le +désordre, le meurtre et l'anarchie dans toutes leurs fureurs. Nous ne +pouvons plus regarder en arrière, mon prince. Un mouvement rétrograde +serait mille fois plus dangereux qu'une attitude ferme et décisive. + +»La protestation de notre gouvernement contre le protocole du 27 +janvier me destitue en quelque sorte de mes fonctions de commissaire +de la conférence. Je l'avais communiquée à M. Van de Weyer; parce que +je savais qu'elle nous donnerait les voix dissidentes du Limbourg et +du Luxembourg; il l'a montrée; et puis il se l'est laissé arracher, et +elle a été lue à la tribune et imprimée. + +»Il y a un point très délicat qui, si le roi accepte pour M. le duc de +Nemours, entraîne une autre protestation contre le protocole du 20 +janvier; car dans nos quatre-vingt-dix-sept voix, il y en a vingt du +Luxembourg; et si nous reconnaissons Luxembourg comme hollandais, nous +invalidons l'élection. Un tendre engagement va plus loin qu'on ne +pense. Mais le prince d'Orange, _seulement proposé_ par nous pour +la Pologne, peut arranger bien des choses...» + +J'ignore si la belle conception politique exposée dans cette lettre +sortait uniquement du cerveau de M. Bresson, mais l'aplomb avec lequel +il la faisait valoir doit me faire supposer qu'il se sentait appuyé +quelque part. Quoi qu'il en fût, je ne me donnai pas même la peine de +répondre à de pareilles absurdités. Mais continuons les extraits de +dépêches: + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[45]. + + [45] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 6 février 1831. + + »Monsieur le comte, + +»Le conseil des ministres anglais est assemblé en ce moment pour +délibérer sur une dépêche qui vient d'être reçue de Lord Ponsonby et +par laquelle il annonce que M. Bresson a fait répandre dans Bruxelles +une espèce de déclaration du gouvernement français. Cette déclaration +dont je n'ai pas connaissance renferme, dit-on, l'assurance positive +de ne point reconnaître les derniers protocoles de la conférence de +Londres[46]. Elle a produit ici le plus fâcheux effet, et c'est facile +à concevoir. En chargeant leurs plénipotentiaires à Londres de +pourvoir aux embarras qu'avait amenés le soulèvement de la Belgique, +les cinq puissances ont eu en vue d'empêcher des complications qui +devaient troubler la paix de l'Europe. C'était par suite de +traités entre toutes les puissances qu'en 1814, la Belgique avait été +réunie à la Hollande; du moment où cette union était rendue impossible +par la révolution belge, ces mêmes puissances ont eu l'obligation de +rechercher quelles seraient les combinaisons les plus favorables au +maintien de la bonne harmonie entre elles et qui offraient le plus de +garanties pour les intérêts de chacun. Tel a été le principe dirigeant +de la conférence de Londres. Une déclaration, telle que celle que l'on +annonce avoir été faite à Bruxelles au nom du gouvernement français, +attaquerait nécessairement ce principe et prouverait que la France +n'est plus d'accord avec les autres puissances. Nous nous +trouverions ainsi séparés, par le fait, de la politique du reste de +l'Europe. + + [46] Il est nécessaire de faire ressortir ici la situation + singulièrement délicate de M. Bresson à Bruxelles. Dépendant à la + fois de la conférence et du général Sébastiani, il lui était + souvent bien difficile d'obéir également aux ordres de Londres et + de Paris. Ainsi le cabinet français avait tout d'abord refusé de + reconnaître les protocoles des 20 et 27 janvier et celui du 7 + février: le premier, fixant les limites de la Hollande et de la + Belgique; le deuxième, réglant certaines questions commerciales + et financières résultant de la séparation; le troisième, + confirmant la résolution déjà annoncée du roi Louis-Philippe de + refuser la couronne offerte au duc de Nemours. M. de Talleyrand + avait signé ces protocoles et les avait envoyés à M. Bresson pour + être communiqués au gouvernement belge. Or, presque le même jour, + le général Sébastiani, qui avait fait prévaloir à Paris une ligne + de conduite opposée à celle de M. de Talleyrand, écrivait à M. + Bresson: + + «Paris, 1er février. + + »Monsieur, + + »Si comme je l'espère, vous n'avez pas encore communiqué au + gouvernement belge le protocole du 27 janvier, vous vous opposerez + à cette communication parce que le gouvernement du roi n'a pas + adhéré à ses dispositions. Dans la question des dettes comme dans + celle de la fixation de l'étendue et des limites des territoires + belges et hollandais, nous avons toujours entendu que le concours + et le consentement libre des deux États étaient nécessaires. La + conférence de Londres est une médiation, et l'intention du + gouvernement du roi est qu'elle n'en perde jamais le caractère. + + »Recevez, etc. + + »HORACE SÉBASTIANI.» + + M. Bresson communiqua cette lettre à M. Van de Weyer, président du + comité diplomatique, qui la lut au congrès, le 3 février. C'est à + cet incident, qui dut à juste titre étonner M. de Talleyrand, + qu'il fait allusion dans sa lettre du 6 février. + +»On s'étonne avec raison, ce me semble, que le cabinet français qui +voulait manifester sa désapprobation des derniers protocoles de la +conférence, ne se soit pas adressé uniquement à cette conférence et +non aux Belges, auxquels le dernier protocole même ne devait pas être +communiqué. Une telle démarche, je ne dois pas vous le dissimuler, +monsieur le comte, a excité ici les plaintes les plus amères et a +rendu ma position extrêmement difficile. Vous ne devez pas perdre de +temps à arrêter les conséquences funestes que cela pourrait avoir, si +vous ne voulez pas laisser se développer les mauvaises dispositions de +quelques puissances à notre égard. Ma dernière dépêche vous aura +démontré qu'il n'avait jamais pu être question d'adhésion ou de non +adhésion, de votre part, à un protocole renfermant seulement des +propositions. Il sera donc aisé de revenir sur une démarche inutile +et, au moins, imprudente. + +»J'ai appris ce matin par un courrier de M. Bresson le résultat des +délibérations du congrès de Bruxelles; je suis convaincu que sans +aucun retard le roi refusera la couronne qui est offerte à M. le duc +de Nemours. Vous devez bien vous persuader que toutes les mesures qui +tendraient à consulter les puissances seront regardées comme +dilatoires, et qu'un refus net, spontané, pourra seul retenir +l'Angleterre dont l'alliance est sur le point de nous échapper. Vos +dépêches m'ont autorisé à déclarer que ce refus aurait lieu; je l'ai +fait, et je persiste à croire que les assurances que j'ai données +seront appuyées par le roi et par vous. + +»L'Angleterre repoussera M. le duc de Leuchtenberg et acceptera sans +aucun doute le choix du prince de Naples, mais je le répète, +c'est au prix d'un refus prompt et décisif de votre part d'accorder M. +le duc de Nemours aux Belges. + +»Vous le voyez, monsieur le comte, c'est une question de paix ou de +guerre immédiate. Je vous avoue que je trouve que la Belgique n'est +pas assez importante pour lui faire maintenant le sacrifice de la +paix. + +»Je vous prie de m'écrire le plus promptement possible une lettre que +je puisse montrer aux membres de la conférence et dans laquelle vous +m'ordonnerez de déclarer que l'intention du gouvernement du roi n'est +en aucune façon de s'isoler des autres puissances.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI.[47] + + [47] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 7 février 1831. + + »Monsieur le comte, + +»Le conseil de cabinet dont j'ai eu l'honneur de vous parler hier a +duré plus de trois heures, et on s'y est exclusivement occupé de la +question de l'élection de M. le duc de Nemours. Tous les ministres +sont tombés d'accord, en cas de reconnaissance de cette élection par +la France, sur la nécessité d'une guerre immédiate. Si je suis bien +informé, on aurait même résolu d'apporter la plus grande énergie dans +cette guerre. + +»Telles étaient les résolutions adoptées par le cabinet anglais, +monsieur le comte, lorsque j'ai reçu hier à sept heures du soir votre +dépêche du 4. Averti comme je l'étais des décisions du conseil, je +n'ai pas perdu de temps pour communiquer à lord Grey et à lord +Palmerston les assurances que renfermait votre dépêche; elles ont +été accueillies avec la plus vive satisfaction par ces ministres, +ainsi que par les membres du corps diplomatique à qui j'en ai donné +connaissance. J'ai cherché à voir beaucoup de monde dans le courant de +la soirée, afin de détruire l'effet du conseil du matin. On a +généralement reconnu la loyauté qui dirigeait le gouvernement +français, et on la regarde comme la garantie principale du maintien de +la paix. + +»Il est de mon devoir cependant de vous faire connaître l'effet +qu'avaient produit ici l'élection de M. le duc de Nemours, et surtout +la déclaration qui aurait été faite au nom de la France, à Bruxelles, +sur son refus de connaître nos derniers protocoles. Ces deux faits ont +été considérés, non seulement dans la Cité et parmi les négociants, +mais encore dans les classes élevées de la société comme une cause +imminente de guerre. Tous les ambassadeurs des grandes puissances ont +déclaré que la décision du cabinet anglais sur ce point servirait de +règle de conduite à leurs gouvernements. Ce langage a totalement +changé aujourd'hui, et les bruits de guerre ont cédé la place aux +protestations de paix et d'amitié. + +»J'ai pu juger en cette circonstance, monsieur le comte, de +l'importance que notre gouvernement a reprise en Europe; c'est de lui, +évidemment, qu'on attend désormais la paix ou la guerre, car on compte +pour peu la Belgique; on y fait trop de folies pour inspirer un grand +intérêt. Vous voudrez garder la position avantageuse dans laquelle +nous sommes, et pour y parvenir, je ne crains pas de vous répéter que +c'est en fondant notre politique sur une union intime avec +l'Angleterre. Cette union nous garantit contre toutes les dispositions +hostiles que pourraient entretenir contre nous d'autres puissances; +elle nous donne le temps et les moyens d'affermir notre gouvernement, +tandis qu'en nous en séparant, nous amenons inévitablement une +guerre générale dont il est aisé de saisir tous les dangers. En +supposant même les plus grands succès sur le continent, pourront-ils +compenser la ruine de notre commerce, de notre industrie? +Empêcheront-ils les factions de soulever l'intérieur de la France? Les +puissants armements que l'Angleterre serait en état de faire, et dont +je vous ai rendu compte, peuvent vous donner une idée des résultats +qu'aurait pour nous une guerre maritime. + +»Je suis convaincu, et je vous le déclare sous ma propre +responsabilité, que nous pouvons obtenir l'union dont je viens de vous +parler en adoptant une conduite tout à la fois ferme et prudente, +telle qu'elle convient au roi et à la France. Mais il faut songer que +le cabinet anglais n'est jamais dirigé que par ses intérêts, et que +c'est en les ménageant habilement sans y mettre cependant une +condescendance qui blesse les nôtres, qu'on peut espérer de sa part un +rapprochement intime. + +»J'ai remarqué, et avec grand plaisir, le passage de votre dernière +dépêche dans lequel vous exprimez l'intention de ne point isoler notre +politique de celle des autres puissances de l'Europe. Je crois que +cette résolution aura pour nous les plus heureux résultats. Il faut +bien se pénétrer de l'idée qu'il n'y a point de sainte alliance quand +la France est dans la conférence. Cela répond à beaucoup de phrases de +tribune. + +»Je vous envoie le protocole de notre conférence de ce jour, que le +roi, à ce que j'espère, lira avec plaisir[48]. + + [48] Ce protocole déclarait que les puissances ne reconnaîtraient + en aucun cas le duc de Leuchtenberg comme roi des Belges. (_Note + de M. de Bacourt._) + + + LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[49]. + + [49] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 8 février 1831. + + »Monsieur le comte, + +»J'ai eu l'honneur de recevoir hier soir quelques instants après le +départ de M. le comte de Flahaut, votre dépêche du 5 de ce mois. Je +puis juger par son contenu, que vos inquiétudes se sont renouvelées au +sujet de la Belgique. Je n'en suis point surpris. La position dans +laquelle s'est placé le gouvernement, doit nécessairement lui créer +chaque jour de nouveaux embarras. Il est un moyen facile, à ce que je +crois, d'en sortir, mais il faut qu'il soit employé avec une +résolution prompte et ferme. + +»Le refus de la couronne de Belgique pour M. le duc de Nemours fait à +Paris, et l'assurance donnée à Londres que M. le duc de Leuchtenberg +ne serait pas reconnu par les puissances, mettent le gouvernement du +roi en état de déclarer que, comme il est d'accord avec la conférence +sur la nécessité de régler les affaires de la Belgique d'une manière +propre à concilier les intérêts de toutes les puissances, il abandonne +désormais à la conférence le soin d'y pourvoir. + +»En faisant une telle déclaration, vous vous débarrassez d'une +question qu'il est hors de votre pouvoir de terminer sans le concours +des autres puissances. Si vous le tentiez, vous les indisposeriez +contre vous et vous soulèveriez de nouvelles difficultés. Il est +impossible, dans mon opinion, qu'aucune puissance puisse se charger +seule de diriger la Belgique, tandis que les pouvoirs réunis dans +les mains de la conférence lui donnent l'espoir d'y parvenir. Cette +conférence laissera divaguer, sans s'en embarrasser, sur les limites +du droit d'intervention ou de non intervention; et elle croira avoir +rempli religieusement ses devoirs si elle conserve la Belgique +indépendante, la Belgique n'inquiétant pas ses voisins, et avec tout +cela la paix en Europe. + +»Il me semble, monsieur le comte, que le roi ne doit trouver aucun +inconvénient grave à la démarche que je conseille aujourd'hui; elle +s'accorde tout à la fois avec sa dignité et avec ses intérêts. + +»Du reste, je dois vous dire que si cette démarche n'avait pas lieu, +ma présence ici cesserait d'être utile au service du roi et aux +affaires de la France. J'ai dû supporter les circonstances, +désagréables pour moi, de la publication faite par M. Bresson à +Bruxelles, parce que j'étais sûr que si je me retirais de la +conférence, les quatre autres plénipotentiaires l'auraient quittée +immédiatement; et je n'aurais pas voulu être cause d'un événement qui +aurait eu les suites les plus fâcheuses. Mais vous devez comprendre +qu'à l'avenir il me serait impossible de jouer ici un autre rôle que +celui qui convient à l'ambassadeur du roi!... + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[50]. + + [50] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 9 février 1831. + + »Monsieur le comte, + +»J'ai l'honneur de vous adresser copie du protocole de notre +conférence d'hier. Nous avons dû, comme vous le verrez en en +prenant lecture, réclamer l'exécution de l'armistice qui continue à +être violé par les troupes belges aux environs de Maëstricht. +L'ouverture de l'Escaut par le roi de Hollande ne laisse au +gouvernement provisoire aucune justification pour la violation +évidente d'un engagement pris envers les puissances. Les termes de cet +engagement sont positifs. «La faculté sera accordée de part et d'autre +de communiquer librement par terre et par mer, avec les territoires, +places et points que les troupes respectives occupent hors des limites +qui séparaient la Belgique des Provinces-Unies des Pays-Bas, avant le +traité de Paris du 30 mai 1814.» + +«Lorsqu'il s'est agi de transmettre aux commissaires à Bruxelles les +instructions dont vous trouverez également une copie jointe, on a +encore considéré M. Bresson comme commissaire de la conférence; c'est +un peu par égard pour moi, qu'on a fermé les yeux sur ce qui s'était +passé à Bruxelles, mais cette situation ne peut pas durer. Je vous +engage à renvoyer M. Bresson ici, où je lui ferai reprendre en bien +peu de temps la position dans laquelle il était. + +»Nos conférences vont se ralentir un peu; il sera convenable de les +suspendre pour donner aux esprits le temps de se calmer. Quand les +Belges ne trouveront, soit à Paris soit à Londres, que de la froideur, +il est probable que le langage de la raison se fera entendre, et c'est +alors que des agents adroits pourront leur mettre dans l'esprit le +choix du prince Charles de Naples que vous désirez, et auquel +l'Angleterre ne s'oppose pas. Je crois que ce moment de relâche est +utile pour arriver à la paix qui est et continuera d'être ici mon +unique but...» + + + «Londres, le 10 février 1831[51]. + + [51] Dépêche officielle déjà publiée. + + »Monsieur le comte, + +»Vous m'avez chargé de témoigner au gouvernement anglais les +inquiétudes que pouvaient donner les démarches que continuait à faire +à Bruxelles lord Ponsonby dans l'intérêt du prince d'Orange. J'ai eu à +ce sujet un entretien avec lord Palmerston à qui j'ai dit le motif que +nous avions pour que des efforts, dont le résultat ne pouvait être +qu'une guerre civile, ne fussent pas continués. Lord Palmerston m'a +très bien compris et m'a dit que des ordres allaient être expédiés à +lord Ponsonby pour qu'il eût à cesser de se mêler, à l'avenir, de ce +qui concernait les affaires du prince d'Orange... + +»J'ai reçu[52] ce matin votre dépêche du 8, par laquelle vous +m'annoncez que Sa Majesté, dans le but de prévenir, à Bruxelles, de +fâcheuses scènes de trouble et de désordre, s'est déterminée à +différer la communication officielle de son refus à la députation +belge[53], venue à Paris pour offrir à M. le duc de Nemours la +couronne de Belgique. Comme cette détermination est en tout point +contraire aux déclarations que M. de Flahaut et moi avons faites aux +ministres anglais pour obtenir l'exclusion du duc de Leuchtenberg, je +me suis décidé à ne point parler de votre dépêche de ce matin à +lord Palmerston. Quelles que puissent être les raisons qui ont motivé +la résolution du roi, tout retard dans le refus ne sera ici qu'une +occasion de soupçon; et je crois que nous devons par-dessus tout les +éviter. Depuis l'arrivée des journaux de Paris, j'ai reçu ce matin +trois lettres de membres du cabinet anglais, les mieux disposés pour +nous, qui me témoignent le désir qu'un refus net et ferme du +gouvernement français fournisse une nouvelle preuve de sa loyauté et +mette fin à toutes les incertitudes...» + + [52] Seconde dépêche officielle du 10 février déjà publiée. + + [53] Cette députation était composée de dix membres: MM. Surlet + de Chokier, Félix de Mérode, d'Arschot, Gendebien, Lehon, de + Brouckère, Marlet, l'abbé Bouqueau, Barthélémy et de Rodes. Les + députés arrivèrent à Paris le 6 février. Ce n'est que le 17 + qu'ils furent reçus officiellement, et que leur roi leur notifia + son refus. (Voir les _Débats_ du 19 février.) + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[54]. + + [54] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 12 février 1831. + + »Monsieur le comte, + +»Je dois vous remercier de votre dépêche du 9; elle renferme des +assurances de la part du roi et de la vôtre qui contribueront +puissamment à ramener les esprits que les dernières circonstances +avaient éloignés de nous. + +»Il est un point cependant de votre lettre qui ne satisfera pas +complètement ici et sur lequel j'ai besoin d'avoir une explication +précise. Vous me dites, au sujet de la démarche au moins imprudente de +M. Bresson, à Bruxelles: «qu'il serait possible que le bruit du +protocole du 27 janvier se fût répandu à Bruxelles; qu'il y eût +produit un très mauvais effet et que M. Bresson, pour calmer les +esprits ombrageux et très irritables, eût été amené à publier la non +adhésion du gouvernement français aux stipulations de ce protocole.» + +»Je comprends et je parviendrai peut-être à faire comprendre ici +quelles sont les raisons qui ont déterminé la démarche de M. Bresson, +mais il est absolument nécessaire que vous me déclariez dans une +lettre ostensible, qu'elle n'a eu lieu que pour surmonter des embarras +du moment qu'on est effectivement parvenu à éviter par ce moyen, et +que vous n'avez jamais cessé d'être en tous points d'accord avec la +conférence. C'est une déclaration dans ce sens qui seule pourra +rassurer le cabinet anglais et les membres de la conférence; elle sera +d'ailleurs en harmonie avec tout ce que M. de Flahaut et moi avons +dit, et, sans appuyer sur l'intérêt personnel que j'y ai, je dois vous +dire qu'elle est attendue ici par vos amis comme une garantie de leurs +paroles...» + + + «Londres, le 13 février 1831[55]. + + [55] Dépêche officielle déjà publiée. + +»Monsieur le comte, + +»Hier soir, après le départ du courrier que je vous ai expédié, j'ai +reçu de lord Palmerston communication d'une lettre écrite par lord +Ponsonby, dans laquelle il annonce que M. Bresson a refusé de +présenter au comité diplomatique du congrès le protocole numéro 15 de +notre conférence du 7 février[56]. + +»Cette nouvelle démonstration de M. Bresson me place ici dans les plus +grands embarras. J'ai pu essayer de justifier jusqu'à un certain +point la publication faite à Bruxelles de votre lettre en la faisant +considérer comme une mesure d'urgence; mais il ne peut en être de même +pour le refus de présenter le protocole du 7 février. + + [56] Ce protocole contenait, de la part de M. de Talleyrand, une + nouvelle affirmation, faite au nom de son gouvernement, que le + roi n'accepterait pas la couronne offerte au duc de Nemours. Il + ajoutait, au sujet de la candidature du duc de Leuchtenberg que + ce prince ne serait reconnu par aucune des cinq cours. M. + Bresson, en agissant comme il le faisait, se bornait à obéir aux + ordres qu'il avait reçus de Paris. (Voir à ce sujet p. 53 et + note.) + +»M. Bresson est parti de Londres, chargé des pouvoirs de la +conférence; c'est en cette qualité que pendant deux mois il a +correspondu avec nous et, tout à coup, sans prévenir cette même +conférence, il cesse sa correspondance avec elle et agit en opposition +directe à ses ordres. Une pareille conduite doit paraître inexplicable +aux esprits les moins prévenus. Aussi chacun ici répète qu'il est +évident que M. Bresson n'a pu, de son propre mouvement, protester +d'abord contre le protocole du 27 janvier, et refuser ensuite de +présenter celui du 7 février. On attribue sa conduite à des ordres +reçus du gouvernement français, et comme ces ordres seraient en +opposition directe avec les communications que vous m'avez chargé de +faire ici, cela répand sur la politique de notre cabinet une défiance +qu'un gouvernement nouveau doit, par-dessus tout, chercher à éviter. + +»L'ignorance dans laquelle vous m'avez laissé sur les motifs qui ont +dirigé M. Bresson dans ces derniers temps, a rendu ma position +extrêmement difficile ici, car je parais ignorer les intentions du +gouvernement du roi, ou bien être d'accord, soit avec Paris, soit avec +Bruxelles, pour induire la conférence en erreur. + +»Ce que je viens de vous dire, monsieur le comte, ne naît pas d'une +susceptibilité personnelle, mais j'y ai trouvé pour le gouvernement +français des inconvénients réels qu'il était de mon devoir de vous +faire connaître et que vous saurez sans doute apprécier. + +»J'ai besoin, je le répète, d'une explication franche et nette de tout +ce qui s'est passé entre Paris et Bruxelles: ce n'est qu'avec cette +explication que je pourrai reprendre près du cabinet anglais et de la +conférence une position utile au service du roi. Il faut de plus +montrer qu'on ne confond pas ce qui a été fixé, comme le protocole du +20 janvier, avec ce qui n'a été que proposé, comme le protocole du 27. + +»Celui du 20 est basé sur l'ancienne division de la Hollande et de la +Belgique, et, la carte à la main, elle ne peut pas être contestée. +Celui du 27 peut être sujet à discussion, mais on a bien été obligé de +proposer des bases, puisque, après avoir demandé que les commissaires +belges qui ont été envoyés ici eussent des pouvoirs, quand on les leur +a demandés, ils ont déclaré qu'ils n'en avaient pas. L'affaire +devenait interminable sans cela. + +»Vous ne pouvez pas trop tôt faire revenir ici M. Bresson, car sa +présence prolongée à Bruxelles ne fait qu'augmenter les inquiétudes de +tous les cabinets...» + + +M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Bruxelles, le 11 février 1831. + + »Mon prince, + +»J'ai reçu avant hier et aujourd'hui, avec les documents qui les +accompagnaient, les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire +sous les dates des 7 et 9 du courant. + +»Vous êtes si indulgent, mon prince, que vous ne laissez arriver +jusqu'à moi l'expression de votre mécontentement que sous une +forme énigmatique. Je ne puis qu'être touché de ménagements si remplis +de bienveillance, et si je pouvais me croire coupable, mes regrets +s'en seraient accrus mille fois. Mais, je l'avoue, je n'ai pu un +moment supposer que vous ne connaissiez pas à Londres, par le +département, en même temps que moi à Bruxelles, la détermination +adoptée par le ministre de ne pas adhérer au protocole du 27 janvier, +et dans l'empressement que j'ai mis à vous expédier la nouvelle de +l'élection de M. le duc de Nemours, j'ai oublié de vous adresser ce +qui était, non pas un placard affiché dans les rues, mais un document +imprimé du congrès[57]. Quant aux communications et publications +usitées en pareil cas, il serait trop sévère d'en rendre ici un agent +diplomatique responsable. Le gouvernement belge n'a, à cet égard, +gardé aucune mesure. + + [57] C'est-à-dire que la lettre du général Sébastiani à M. + Bresson du 1er février n'avait pas été placardée dans les rues, + comme l'avait cru M. de Talleyrand d'après les bruits qui + couraient à Londres, mais seulement lue au congrès et + naturellement imprimée dans le compte rendu de la séance. + +»Pour tout ce qui se rapporte au choix du chef de l'État, je croirais +imprudent de confier des détails au papier. Je vous les donnerai tous +verbalement, lorsque j'aurai le bonheur de vous revoir; et peut-être +alors, quand vous connaîtrez surtout ceux de mon voyage à Paris, +serez-vous plus porté à me plaindre qu'à me blâmer. + +»Combien je regrette que le protocole du 7 courant (celui qui +repoussait le duc de Leuchtenberg) n'ait pas été arrêté il y a un +mois! la crise qui se prépare et qui, je le crois, sera terrible, +aurait probablement été évitée. + +»Ce protocole, mon prince, est arrivé avant-hier. Lord Ponsonby l'a +communiqué, sans même me consulter. M. Van de Weyer le lui a renvoyé +hier, sous prétexte que le congrès ayant élu M. le duc de Nemours, ne +pouvait recevoir de réponse à cette élection que par la députation en +ce moment à Paris. Vous trouverez dans le journal ci-joint les débats +auxquels cet incident a donné lieu dans le congrès. L'on m'assure, en +ce moment, que lord Ponsonby veut aujourd'hui adresser directement la +communication au président même de l'assemblée. Si j'eusse été +consulté par lui, je l'aurais certainement prié de suspendre de +quelques jours cette communication. Dans l'état d'extrême agitation du +pays, elle arrivait trop dépouillée des ménagements désirables. Le roi +seul peut adoucir l'effet du refus et calmer les susceptibilités qu'il +va éveiller. + +»Mais, mon prince, je n'ai pas eu le choix. Voici une phrase du billet +d'envoi de lord Ponsonby: + +«L'on m'a donné à entendre que la conférence n'avait pas jugé +convenable de vous engager à coopérer avec moi à la communication de +ce protocole; elle attend l'explication ou le désaveu de la lettre du +1er février, c'est-à-dire celle du comte Sébastiani que vous avez +communiquée au congrès.» + +»De ce moment, j'ai dû me considérer comme suspendu, jusqu'à nouvel +éclaircissement, de mes fonctions de commissaire de la conférence; et +c'est cet éclaircissement, mon prince, que je viens aujourd'hui vous +prier de me donner. Hier, les instructions, sous la date du 8 février, +sont bien arrivées adressées collectivement à lord Ponsonby et à moi. +Mais je l'ai prié de les mettre seul à exécution jusqu'à ce que +j'eusse référé à la conférence ce paragraphe de sa lettre qui +indique une distinction faite par elle entre lui et moi, et une sorte +d'interruption de sa confiance. Ayez la bonté de me dire si elle me +considère encore comme revêtu du même caractère et des mêmes pouvoirs +que lord Ponsonby. + +»Votre lettre du 9, mon prince, me rend à l'espérance. Retourner près +de vous, c'est tout ce que j'ambitionne depuis que je vous ai quitté. +Ici, pour avoir tour à tour, fidèlement, rempli les instructions de la +conférence et du gouvernement du roi, l'on me désigne ouvertement à +l'animadversion des hommes de parti; une troupe de misérables m'a +publiquement insulté il y a trois semaines; ma vie est tous les jours +menacée par des lettres anonymes, dans les cafés et les tabagies. Le +chagrin est au fond de mon coeur; ma santé est délabrée. J'ai passé par +de cruelles épreuves et je n'en recueillerai probablement que des +reproches. Il est si commode de sacrifier un pauvre diable[58]!» + + [58] A la suite de ces incidents M. Bresson dut quitter + Bruxelles. (Voir à l'Appendice, p. 490, la lettre qu'il écrivit à + cette occasion à M. de Talleyrand.) + +Le _pauvre diable_ n'eut pas autant à se plaindre qu'il le redoutait. +On ne voulut pas le renvoyer près de moi, de peur qu'il ne me donnât +des éclaircissements trop précis sur ce qui s'était passé entre lui et +Paris; mais, à quelques semaines de là, on lui donna le poste de +ministre plénipotentiaire à Hanovre, et peu de mois après, à Berlin. +J'en fus bien aise, comme je l'étais aussi d'avoir été l'auteur de sa +fortune en l'envoyant de Londres à Bruxelles. J'étais d'ailleurs +informé qu'à Paris la vérité finirait par se faire jour; ainsi le duc +de Dalberg m'écrivait: + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 12 février 1831. + + »Mon prince, + +»Votre lettre du 8 m'indique deux vérités dont depuis longtemps mon +esprit est pénétré: l'une que les cinq puissances seules, d'accord +entre elles, doivent dicter la loi aux Belges, livrés par leurs +turbulentes passions à l'influence de nos jacobins de Paris;--l'autre, +que d'ici partent de misérables intrigues, parce que ceux qui nous +régissent sont désunis et incapables. + +»Vous avez bien fait d'avaler la couleuvre qui s'est élevée contre la +conférence de Londres et ses actes. On vous en saura gré, parce que la +France ne veut de la guerre, ni pour la réunion de la Belgique, ni +bien moins pour l'élection du duc de Nemours. + +«Si la combinaison du prince de Naples peut réussir, tant mieux; mais +j'en doute. Les députés belges ne la goûtent pas. Ce qui m'est resté +des paroles que j'ai entendues des plus capables d'entre eux, c'est: +1º que les trois quarts du pays ne se soucient pas de la réunion avec +la France; 2º qu'à l'exception de ceux qui se sont compromis dans la +révolution, tous désirent la séparation complète de la Hollande, en +admettant la souveraineté de la maison de Nassau, pour reprendre les +liens de commerce et d'industrie établis entre les deux pays. + +»Le prince de Naples ne les flatte pas, parce qu'ils disent qu'il +n'écarte aucun des embarras qui naissent pour eux des douanes qui les +resserrent et les asphyxient...» + +Deux jours plus tard, le duc de Dalberg m'écrivait encore à la suite +des scandaleux événements qui avaient eu lieu à Paris, le pillage et +l'incendie de l'archevêché[59]... Sa lettre est caractéristique. + + [59] Une émeute avait éclaté à Paris le 14 février à l'occasion + de l'anniversaire de la mort du duc de Berry. Un service avait eu + lieu à Saint-Germain-l'Auxerrois. Le peuple dévasta cette église + et l'archevêché. + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, 14 février 1831. + + »Mon prince, + +»Notre situation se gâte de plus en plus. Les scènes d'hier, que +l'autorité pouvait prévoir et qu'elle devait prévenir, ont été graves. +L'église de Saint-Étienne-du-Mont et de Saint-Germain-l'Auxerrois ont +été pillées. L'archevêché est entièrement ravagé. Le séminaire de +Saint-Sulpice a été également attaqué. L'autorité est méconnue +partout. Les sottes intrigues à l'égard de la Belgique ont déconsidéré +le roi et son ministère à un point que je ne puis vous l'exprimer. On +risque de se faire des affaires en voulant les expliquer et les +excuser par le désir d'un père qui veut obtenir des avantages pour le +pays et pour sa famille. L'esprit public, qui a plus de sagacité que +de calme, est profondément irrité et n'a pas été dupe un moment de +tout cela. + +Le parti de la guerre veut, dans son délire, l'attirer à tout prix. +Comme il a vu que la Belgique ne la donnait pas, il a mis +l'Italie en mouvement, et le _Fayettisme_ a poussé sa pointe sur +Modène et Bologne où tout était prêt et où se trouve le foyer des +associations italiennes[60]. Mon avis est que les Autrichiens agiront +et qu'il ne faut pas arriver bêtement avec le principe de _non +intervention_, et que nous devons ramener le règlement des affaires +italiennes à une nouvelle conférence. + + [60] La révolution éclata à Modène le 3 février. Le duc fut + contraint de s'enfuir, et un gouvernement provisoire s'établit + avec un dictateur et trois consuls. Le 4 février, l'insurrection + triompha également à Bologne. Le prolégat pontifical dut se + retirer, et un gouvernement provisoire fut installé. + +»Avant tout, il ne faut pas que les cinq puissances se brouillent et +que la guerre éclate entre elles. Je ne suis pas bien persuadé qu'on +puisse sauver l'ordre des choses en Europe; mais, s'il y a encore un +salut, c'est bien décidément celui qui peut résulter d'une entente +réfléchie entre les grands cabinets. + +»Si M. Sébastiani avait voulu me croire, il ne serait pas à présent la +risée du corps diplomatique ni des Chambres; il aurait opposé du +caractère aux intrigues du Palais-Royal. Il a agi dans l'affaire belge +comme dans l'affaire de Grèce. Par une telle direction, on ne sait où +on va. Les Belges, ici, ne paraissent pas disposés à accueillir le +prince de Naples. Ils disent qu'ils ne veulent pas d'un prince qui ne +peut leur apporter que du macaroni et des capucins. Les intrigues de +M. de Celles les poussent, à ce que je crois, à attendre autre chose +du _temps_. Qu'on hâte donc à Londres les décisions et qu'on se mette +en mesure pour qu'elles soient plus que des paroles. + +M. Sébastiani disait à une personne dont je le tiens: «--Mais ces +conférences de Londres sont des conversations, et rien de plus.»--Je +suis sûr qu'il l'a dit et cependant je suis sûr aussi qu'il ne le +croit pas. Mais comme dit très bien Rigny[61]: _Il met ses pieds dans +tous les souliers._ Il voit tous les matins, et Châtelain[62], et +Bertin de Vaux[63]. Tout cela fait pitié. En attendant, le pays s'en +va. Laffitte m'a avoué qu'il ne trouverait pas à emprunter dix +millions à longue échéance pour le Trésor. Et puis, on parle de faire +la guerre! La paix, mon cher prince, ou tout va au diable! + + [61] Henry Gauthier, comte de Rigny, né en 1782, entra dans la + marine en 1798. Il était capitaine de vaisseau en 1816, + contre-amiral en 1825 et vice-amiral après la bataille de + Navarin, où il commandait la flotte française. Le 13 mars 1831, + il fut nommé ministre de la marine. En 1834, il passa aux + affaires étrangères. Il quitta ce poste l'année suivante, mais + garda le titre de ministre d'État jusqu'à sa mort (1835). + + [62] Propriétaire du _Courrier français_, journal de l'opinion la + plus violente dans l'opposition révolutionnaire. (_Note de M. de + Bacourt._) + + René Théophile Châtelain, né en 1790, avait servi dans les armées + de l'empire. Il quitta le service en 1830 et entra dans le + journalisme, collabora longtemps au _Courrier français_ et au + _National_, et mourut en 1838. + + [63] Propriétaire du _Journal des Débats_, qui soutenait le + gouvernement. (_Note de M. de Bacourt._) + + Louis-François Bertin de Vaux, né en 1766, débuta dès 1793 dans le + journalisme en combattant les partis révolutionnaires dans le + _Journal français_, l'_Éclair_ et le _Courrier universel_. Après + le 18 brumaire, il fonda le _Journal des Débats_, qui tout d'abord + s'occupa presque exclusivement de littérature et d'art. Impliqué + dans une conspiration royaliste, Bertin passa huit mois au Temple, + et fut ensuite déporté à l'île d'Elbe. De retour à Paris au bout + de peu de temps, il reprit la direction de son journal, mais le + gouvernement ne tarda pas à s'approprier cet organe de publicité. + Il lui imposa un nouveau directeur, Fievée, et changea son nom en + celui de _Journal de l'Empire_. Malgré cela, le _Journal de + l'Empire_ fut saisi en 1811 et la propriété en fut confisquée au + profit de l'État. M. Bertin ne la recouvra qu'en 1814. En 1815, il + suivit le roi à Gand où il rédigea le _Moniteur_ de Gand. Sous la + Restauration, M. Bertin se rangea dans l'opposition modérée. En + 1830, il adopta avec empressement la monarchie nouvelle. Le + _Journal des Débats_ était à cette époque le premier organe du + parti monarchique, et il le demeura pendant toute la durée du + gouvernement de juillet. Bertin mourut en 1841. + +»Pozzo me disait hier: «J'ai bien prévenu Sébastiani que l'Angleterre +ne comprendrait rien à l'intrigue de Bruxelles, et que Flahaut +pèserait une once dans le poids d'une négociation. M. de Talleyrand, +je lui rends cette justice, a été le seul qui ait vu les choses comme +il fallait les voir...» + +Il paraît que M. Sébastiani n'avait pas été convaincu par les +arguments de M. Pozzo, ou s'était irrité d'avoir été pris dans ses +propres intrigues. Il m'écrivit pour se plaindre de la manière dont +procédait la conférence et pour me prescrire de ne plus accepter +désormais aucun protocole qu'_ad referendum_. + +Voici la dépêche par laquelle je lui répondis: + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[64]. + + [64] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 15 février 1831. + + »Monsieur le comte, + +»J'ai reçu ce matin votre dépêche du 12, et je ne puis mettre trop +d'empressement à répondre à son contenu. + +»Il m'est facile de juger d'après votre lettre que la direction suivie +par la conférence n'a point eu l'approbation du gouvernement du roi, +et que, dans ce cas, j'aurais eu le tort d'adopter cette même manière +de voir. Il devient nécessaire que je vous donne quelques explications +à ce sujet. + +»Lorsque je quittai Paris au mois de septembre dernier, on me donna, +un quart d'heure avant mon départ, quelques instructions +générales sur des questions qui n'ont point eu leur application depuis +que je suis ici: on me promit de m'envoyer promptement des +instructions détaillées; depuis cette époque, je les ai sollicitées en +vain, et j'ai dû me guider sur la seule recommandation que renferment +presque toutes les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de +m'adresser, c'est-à-dire, de maintenir la paix en conservant intacte +la dignité de la France. C'est de ce point que je suis parti, monsieur +le comte, dans tous mes rapports avec la conférence, et je crois être +parvenu, non sans quelque difficulté, à remplir le but que se +proposait le roi. Vous ne partagez pas cette opinion, et vous désirez +que je n'agisse désormais que d'après des instructions spéciales. Je +me soumettrai à vos ordres, mais je croirais manquer à mon devoir, si +je ne vous laissais pas entrevoir les inconvénients graves +qu'entraînera à sa suite cette manière de traiter les affaires. + +»Elle ôtera à la conférence une partie de l'autorité qu'elle avait +prise sur l'opinion, en plaçant chacun de ses membres dans une +dépendance qui arrêtera toute négociation, et je puis vous en donner +un exemple: le protocole de la neutralité de la Belgique a été signé +après une conférence qui a duré dix heures et demie, et deux jours +après, le plénipotentiaire prussien ne l'aurait probablement pas +signé. + +»Ceci me conduit à vous dire que, dans la question des limites, il n'y +a pas eu plus d'intervention qu'il n'y en a eu dans la reconnaissance +de la Belgique[65] dont la fixation des limites était la conséquence. + + [65] Variante: _de l'indépendance_ de la Belgique. + +»Les limites sont un fait, et ce fait est ancien, la conférence n'a +fait autre chose que le déclarer: la géographie est là pour dire ce +qu'était la Belgique et ce qu'était la Hollande, avant leur réunion. +On n'a rien changé au territoire des deux pays, et on n'a pas même +décidé la question des enclaves. Ce ne pourrait être qu'avec la pensée +de donner ou de retrancher à l'une des deux parties quelque chose de +son ancien territoire, ont dit tous les membres de la conférence, +qu'on pourrait attaquer la base qui a été adoptée, et c'est ce +changement-là qui serait une véritable intervention. Il est donc +évident que dans le protocole du 20 janvier, la conférence ne s'est +point écartée, et n'a pas voulu s'écarter du principe de la non +intervention[66]. Je suis bien aise de vous faire remarquer, encore +une fois, que la conférence, sur ces deux points qui paraissent avoir +principalement fixé votre attention, ne s'est point écartée du +principe de la non intervention. + + [66] Variante: _Quant à la question des dettes, on a fait + seulement des propositions d'après lesquelles on demande à être + conduit dans une route juste et équitable._ + +Le gouvernement anglais, qui depuis M. Canning est fort susceptible +sur ce principe, établit la même doctrine, et n'aurait pas consenti +plus que nous à s'en écarter. Lord Palmerston la soutient aujourd'hui, +dans les mêmes termes que j'emploie avec vous, au parlement +d'Angleterre. + +Du reste, je dois vous dire que, si dans ma propre opinion la guerre +devenait trop imminente en refusant ma signature à un des protocoles +proposés par les membres de la conférence et qui ne toucherait pas aux +intérêts _réels_[67] de la France, je croirais retrouver dans mes +anciennes instructions générales le devoir de le signer. Je +répondrai demain à ce que vous m'écrivez relativement à lord Ponsonby +et à M. de Krüdener.[68]» + + [67] Supprimé dans le texte des archives. + + [68] Le général Sébastiani avait annoncé à M. de Talleyrand que + M. de Krüdener, envoyé par le prince de Lieven, avait ouvertement + proposé à Bruxelles le prince d'Orange et que lord Ponsonby + l'appuyait énergiquement.--M. de Krüdener était un ancien + diplomate russe. Il se trouvait à Bruxelles sans mission + officielle, et était l'agent actif du prince d'Orange dont la + Russie défendait les intérêts. Il avait proposé de le faire + excepter de l'exclusion prononcée contre sa famille. M. de + Krüdener fut expulsé par ordre du congrès. (Voir JUSTE, _Congrès + de Bruxelles_, I, 275) + + + «Londres, le 16 février 1831[69]. + + [69] Dépêche officielle déjà publiée. + + »Monsieur le comte, + +»J'ai, en exécution des ordres du gouvernement, parlé à lord +Palmerston du rappel de lord Ponsonby; je crois qu'il aurait été aisé +de l'obtenir avant la publication de votre lettre faite par M. Bresson +et le refus de ce dernier d'exécuter les ordres de la conférence; mais +aujourd'hui ce serait mettre lord Ponsonby et M. Bresson sur la même +ligne vis-à-vis de la conférence et le cabinet anglais n'est pas +disposé à y consentir. + +»Je vous ai déjà écrit que lord Palmerston avait transmis des ordres à +lord Ponsonby pour continuer à observer les dispositions des esprits, +sans se mêler en aucune manière des intérêts de M. le prince d'Orange. +Lord Palmerston ne m'a, du reste, jamais dissimulé que la combinaison +qui placerait ce prince sur le trône belge avait toujours paru à son +gouvernement la plus propre à terminer promptement les affaires de +Belgique, dont l'Angleterre, autant que nous, désire voir le terme; +mais il ne croit plus à son succès. + +»J'ai aussi parlé au prince de Lieven, hier et ce matin, au sujet des +menées qu'on attribue à M. de Krüdener à Bruxelles. Il m'a répondu que +M. de Krüdener était à Londres, par congé, qu'il avait eu envie de +connaître par lui-même l'état de choses en Belgique; qu'il l'avait +chargé de lui en rendre compte; il m'a assuré positivement qu'il ne +lui avait donné aucun ordre relatif aux affaires de M. le prince +d'Orange, et qu'il devait se borner à instruire sa cour de ce qu'il +aurait observé sur les chances que le prince pouvait avoir dans le +pays. La partie active de l'intrigue favorable au prince d'Orange est +conduite par des habitants des deux Flandres, dont plusieurs se +trouvent en ce moment à Londres, agissant dans cet intérêt. M. de +Krüdener serait bien peu propre à remplir une mission toute +d'intrigue, car vous savez qu'il est presque complètement sourd. Vous +vous rappellerez que, par le protocole numéro 15, que je vous prie de +vous faire remettre sous les yeux, le gouvernement provisoire a été +invité à faire arrêter les troupes qui se rapprochaient de Maëstricht +et à les replacer, comme il en était convenu, dans les limites de +l'armistice[70]. Comme la réponse se fait beaucoup attendre et que les +Hollandais sont inquiets de la situation des approvisionnements de +Maëstricht, si demain elle n'était pas arrivée, nous serions, pour +être justes, obligés de laisser le roi de Hollande rétablir ses +communications avec cette ville. Il avait précédemment arrêté la +marche de ses troupes au reçu du protocole. Nous nous réunissons +demain pour cet objet. + + [70] Le protocole numéro 15 ne contient aucune stipulation de ce + genre. (Voir page 64). M. de Talleyrand n'a-t-il pas plutôt en + vue le protocole numéro 9 du 9 janvier (voir page 17) ou celui + (nº 16) du 8 février? (Voir page 60). + + »Je vous envoie le numéro du _Times_ de ce jour; vous y trouverez + le premier discours de lord Palmerston depuis qu'il est ministre + des affaires étrangères; il faut le lire attentivement parce qu'il + a été remarqué par l'aplomb qu'il a mis dans sa réponse aux + différentes questions qui lui avaient été faites[71]. Vous + trouverez aussi dans ce même journal un article qui renferme + l'opinion de toute l'Angleterre sur la mesure dans laquelle + doivent se tenir les membres du parlement qui questionnent les + ministres et les ministres qui leur répondent. Cet article me + paraît utile à faire connaître...» + + [71] Séance de la Chambre des communes du 15 février. Lord + Palmerston répond à une interpellation sur les affaires de + Belgique et notamment sur la concentration de troupes françaises + dans le département du Nord. + + +Ma mémoire ne me rappelle pas que M. Sébastiani m'ait jamais répondu à +ces deux dernières dépêches. Je continue à citer les miennes qui +suivirent. + + + «Londres, le 17 février 1831[72]. + + [72] Dépêche officielle déjà publiée. + + »Monsieur le comte, + +»Je puis vous faire connaître les dispositions du cabinet anglais et +des membres de la conférence sur le choix du prince de Naples comme +souverain de la Belgique. + +»Les ministres anglais, malgré leur prédilection pour M. le prince +d'Orange, qu'ils ne m'ont jamais cachée, ne mettront cependant aucune +opposition au choix du prince de Naples; mais nous ne devons pas non +plus compter sur leur concours pour le faciliter. + +»Le plénipotentiaire autrichien m'a exprimé son désir de voir +réussir cette combinaison; il a même ajouté, sur la demande que je lui +ai faite s'il y avait un agent autrichien à Bruxelles, qu'il n'y en +avait pas, et que s'il y en avait eu un, il n'aurait sûrement fait +aucune difficulté de seconder les intérêts du prince de Naples. + +»Le ministre de Prusse n'a aucune instruction sur ce point; mais j'ai +reçu de lui l'assurance que son souverain ne verrait qu'avec plaisir +tout ce qui tendrait au rétablissement de l'ordre en Belgique et à +mettre fin à des embarras dont il redoutait les conséquences pour les +pays voisins. + +»Quant au prince de Lieven, quoique nous soyons dans les meilleurs +rapports ensemble, il n'a pas dû me communiquer son opinion sur un +choix qui n'entre pas dans les vues de sa cour. Mais le prince +Esterhazy m'a dit que si nous nous accordions tous sur le prince de +Naples, il était convaincu qu'on amènerait la Russie à le reconnaître +plus tard, et je pense comme lui. + +»Vous pouvez juger d'après cela, monsieur le comte, de l'état des +esprits sur cette question. C'est au gouvernement du roi qu'il +appartient maintenant d'arrêter positivement le parti qu'il veut +prendre et d'employer tous ses efforts à Bruxelles pour le faire +réussir. S'il n'y trouve pas l'appui de toutes les puissances, il n'y +rencontrera pas du moins de l'opposition de leur part, je m'en crois +sûr. + +»Je dois vous dire que, dans toutes les conversations que j'ai eues +ici, à ce sujet, on ne m'a exprimé que des intentions pacifiques. Les +ministres anglais et tous les plénipotentiaires ont protesté du vif +désir de leurs gouvernements de maintenir la paix, et qu'une agression +quelconque de la France pourrait seule fournir des causes fondées de +guerre. + +»Je sors d'une conférence dans laquelle a été rédigé le protocole que +je vous ai annoncé hier. On se perdrait dans une foule d'embarras si +on ne tenait pas aux choses précédemment convenues entre la +conférence, la Belgique et la Hollande. Ce protocole n'est adressé +qu'à lord Ponsonby, parce que M. Bresson a refusé de présenter le +dernier et que la conférence ne le regarde plus comme son agent en +Belgique. D'après la disposition des esprits, je vous engage même, si +votre intention était de le renvoyer ici, de retarder son retour... + + + «Londres, le 19 février 1831. + + »Monsieur le comte[73], + + [73] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. Pallain. + +»J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole numéro 18 de notre +conférence d'hier. Vous y trouverez l'adhésion du roi de Hollande aux +protocoles du 20 et du 27 janvier. Cette adhésion est pleine et +entière, mais elle n'a été obtenue qu'avec peine, et les résolutions +dont il était menacé par la conférence l'ont décidé à céder. + +»Un schooner anglais débarqué à Poole a apporté la nouvelle qu'au +moment où il a quitté Lisbonne, on se battait dans les rues; le +mouvement était très prononcé; les prisons avaient été forcées. Dom +Miguel s'était mis à la tête des troupes[74]...» + + [74] Le 7 février, le gouvernement de dom Miguel avait donné + l'ordre d'activer le jugement des prisonniers politiques. Un + décret du 9 février établissait à cet effet des commissions + militaires munies de pouvoirs exorbitants. Cette conduite + provoqua une émeute et un mouvement en faveur de dona Maria. La + répression fut rigoureuse et sanglante. Deux Français furent + arrêtés et déportés en Afrique. + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 21 février 1831. + + »Mon cher prince, + +»Si on vous demande où la France sera entraînée d'ici à six mois, +dites hardiment que vous ne pouvez pas le calculer. Le roi marche avec +la minorité, comme l'a fait Bonaparte, comme l'ont fait Louis XVIII et +Charles X, et il me paraît à moi que M. Laffitte est un M. de Polignac +avec les jacobins, comme M. de Polignac était l'aveugle instrument des +émigrés. + +»Tous les partis provoquent la dissolution de la session actuelle, et +elle ne peut plus ne pas avoir lieu. On disait hier que la querelle +entre le ministre Montalivet[75] et le préfet de la Seine (M. Odilon +Barrot[76]) finirait par la retraite du premier. M. d'Argout +devait le remplacer, et Rigny était désigné pour la marine. Avec les +hommes qui nous gouvernent, on peut s'amuser à répéter mille +combinaisons de ce genre sans tomber juste. Il n'y a que les faits qui +parlent. Tous les esprits sont noirs d'appréhensions diverses. Si nous +avons le bonheur de conserver la paix, peut-être nous tirerons-nous +encore de cette crise intérieure et verrons-nous reparaître un peu de +calme; mais cela est dans les grandes incertitudes... + + [75] Le comte Bachasson de Montalivet, né en 1801, entra en 1823, + par hérédité, à la Chambre des pairs. En 1830, il devint ministre + de l'intérieur (2 novembre), puis ministre de l'instruction + publique et des cultes (13 mars 1831), et de nouveau ministre de + l'intérieur après la mort de Casimir Périer (1832). Il se retira + le 10 octobre 1832, devint intendant général de la liste civile, + et reprit deux fois encore le portefeuille de l'intérieur, en + 1836 et 1837. Il rentra dans la vie privée en 1848. En 1879, il + fut nommé sénateur inamovible et mourut l'année suivante. + + [76] Odilon Barrot, né en 1791, fils du conventionnel de ce nom, + avait été, sous la Restauration, avocat à la Cour de cassation. + En 1830, il était secrétaire de la commission municipale, et fut + comme tel l'un des commissaires chargés d'escorter Charles X. Il + devint ensuite député et préfet de la Seine; à la suite de + l'émeute du 14 février contre laquelle il ne sut ou ne voulut + rien faire; il fut publiquement pris à partie par M. de + Montalivet, alors ministre de l'intérieur, et révoqué peu de + jours après. Il conserva son siège à la Chambre jusqu'en 1852. En + février 1848, il avait été chargé par le roi de former un cabinet + avec M. Thiers, mais ne put y réussir. Au mois de décembre, il + entra dans le premier cabinet du prince président. Il se retira + de la vie publique en 1852. En 1872, il devint vice-président du + Conseil d'État et mourut l'année suivante. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[77]. + + [77] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 23 février 1831. + + »Monsieur le comte, + +Les événements qui se sont passés à Paris pendant la semaine dernière +ont causé dans Londres une inquiétude difficile à décrire. L'absence +totale des nouvelles de France pendant les journées des 19, 20 et 21, +a servi parfaitement les joueurs à la baisse, qui ont répandu les +bruits les plus alarmants, et qui ont atteint leur but en produisant +une dépréciation assez considérable dans les fonds publics. Depuis la +révolution du mois de juillet, il n'y avait pas eu une semblable +agitation à la Bourse, et parmi toutes les classes de la société; les +idées de guerre se sont accréditées de façon à faire hausser les +polices d'assurance à un prix très élevé. Je crois avoir tenu le +langage le plus convenable en cette circonstance, mais l'ignorance +dans laquelle j'étais de ce qui se passait à Paris a rendu ma position +très difficile. Ma maison ne désemplissait pas de personnes qui +venaient chercher des nouvelles. + +»J'ai reçu hier votre dépêche du 19 et je regrette de ne l'avoir pas +eue plus tôt. D'après les ordres qu'elle renferme, je n'aurais +probablement admis qu'_ad referendum_ le protocole que j'ai l'honneur +de vous envoyer aujourd'hui et dont j'avais arrêté la minute le 19. +Si, conformément à votre lettre du 19 que je n'ai reçue que le 22, +j'avais refusé de le signer, je me serais mis en opposition avec ce +que vous m'avez écrit plusieurs fois, c'est que vous vouliez marcher +avec la conférence. Du reste, en le lisant, vous remarquerez sûrement +que la conférence n'a voulu faire que l'exposé des motifs qui l'ont +guidée depuis qu'elle est assemblée; l'esprit de justice et la +modération qui ont dirigé toutes ses délibérations y sont rappelés de +manière à montrer qu'elle n'a point dépassé les bornes qui lui étaient +imposées, tout à la fois par les droits des nations, et par le respect +des traités. Ce protocole ne renferme exactement rien qui ne soit dans +les protocoles précédents[78]. + + [78] Le protocole du 19 février n'est qu'une longue déclaration + de principes par laquelle la conférence expose les motifs qui + l'ont déterminée à intervenir en Belgique. Elle déclare que les + traités ne perdent pas leur puissance quels que soient les + changements qui surviennent dans l'organisation intérieure des + peuples; qu'en particulier l'esprit du traité de 1814 survivait à + la dislocation du royaume des Pays-Bas, et qu'il appartenait aux + puissances d'aviser à rétablir l'équilibre de l'Europe; que la + tranquillité et la sécurité de la communauté européenne limitent + les droits de chaque État; que les puissances ont le droit et le + devoir de prévenir toute source de conflit qui pourrait dégénérer + en guerre générale. + + En conséquence de ces principes, la conférence décide: + + 1º Que les arrangements arrêtés par le protocole du 20 janvier + étaient fondamentaux et irrévocables; + + 2º Que l'indépendance de la Belgique ne serait reconnue qu'aux + conditions dudit protocole; + + 3º Que le principe de la neutralité de la Belgique était + obligatoire pour les cinq puissances; + + 4º Que les cinq puissances se reconnaissaient le plein droit de + déclarer que le souverain de la Belgique doit répondre par sa + situation personnelle au principe d'existence de la Belgique, + satisfaire à la sûreté des autres États, accepter le protocole du + 20 janvier, et être à même d'en assurer aux Belges la libre + jouissance. + +»Je ne pense pas qu'il y ait lieu pour la conférence de se rassembler +d'ici à quelque temps; mais quel que soit à l'avenir le but de ses +réunions ou le résultat de ses résolutions, je n'apposerai plus ma +signature sur aucun acte essentiel, avant d'en avoir reçu +l'autorisation du roi, ainsi que vous me le recommandez par votre +dépêche du 19. + +»J'avais fait part à la conférence et aux ministres anglais en +particulier, de votre désir de voir rappeler de Bruxelles lord +Ponsonby, en même temps que M. Bresson, qui maintenant ne se trouvent +plus placés sur la même ligne. Il m'a été répondu qu'on ne pouvait pas +établir de parité dans la position de ces deux agents; que lord +Ponsonby, commissaire de la conférence, n'avait pas cessé d'exécuter +les ordres qu'il avait reçus, tandis que M. Bresson, commissaire aussi +de la conférence, a refusé de présenter les protocoles qu'il était +chargé de communiquer. J'ai déjà essayé plusieurs fois de montrer +combien la présence de lord Ponsonby était inutile à Bruxelles et même +y avait été nuisible; mais ses relations de famille et sa position ici +rendent le succès de mes démarches très difficile[79]; d'autant plus +que lord Palmerston, tenant à la main une dépêche de lord +Granville[80], m'a dit: + +«Le gouvernement français commence à rendre justice à lord Ponsonby et +ne croit plus qu'aucune de ses démarches soit faite en opposition à ce +que peut désirer la France.» Du reste, ici personne n'a aucune +confiance dans les chances du prince d'Orange...» + + [79] Lord Ponsonby était en effet le beau-frère de lord Grey. + + [80] Thomas Leveson Gower, comte Granville, né en 1773, entra à + la Chambre des communes à vingt-deux ans, fut lord de la + trésorerie en 1800, puis chancelier de l'échiquier en 1802, et + ambassadeur à Pétersbourg en 1804. En 1815, il entra à la Chambre + des lords et fut nommé ministre à La Haye, alla ensuite à Paris, + quitta ce poste en 1828, mais y fut de nouveau envoyé de 1831 à + 1834 et de 1835 à 1841. Il mourut en 1846. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS. + + «Londres, le 23 février 1831. + +»... Mademoiselle ne trouvera dans le protocole que j'envoie +aujourd'hui à Paris aucune résolution nouvelle; il ne contient que le +résumé de ce qui a été fait jusqu'ici, et que l'énoncé des principes +fondamentaux et conservateurs d'après lesquels nous avons agi. Je me +flatte que le roi sera satisfait de l'esprit qui nous a dirigés. J'ose +assurer que ce n'est qu'en restant étroitement unis aux principes qui +ont guidé les membres de la conférence que nous pourrons, non +seulement terminer l'affaire belge, mais encore empêcher la vieille +Europe de crouler de toutes parts et d'engloutir les trônes, les rois, +les institutions et les libertés. + +»Je ne parlerai pas à Mademoiselle des tristes pensées qui m'ont +préoccupé depuis quelques jours. Je ne veux me livrer à aucun +découragement et, de quelque couleur qu'on peigne au dehors l'état de +la France, je me repose sur la haute sagesse du roi pour faire +triompher la sainte cause de la liberté, pure de toutes les taches +dont on cherche à la souiller. + +»Je crois que le roi, restant, comme il le voulait, d'après ce que +l'on m'a écrit, avec les quatre puissances, va être à l'aise avec +toutes les affaires belges dont il faut se mêler le moins +possible; s'il y a de l'odieux, il faut le renvoyer à la conférence. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[81]. + + [81] Dépêche officielle déjà publiée. + + + «Londres, le 24 février 1831. + + »Monsieur le comte, + + +»Je dois vous parler de l'effet qu'à produit le discours du roi en +réponse à la députation belge. Il a eu beaucoup de succès à Londres, +et ce matin à la grande réunion qui a eu lieu à la cour pour le jour +de naissance de la reine, plusieurs personnes m'en ont parlé, et +toutes avec éloge. On était encore fort occupé à cette réunion des +nouvelles de Paris qui avaient donné une inquiétude extraordinaire. Je +n'exagère pas en vous disant que si je m'étais séparé des quatre +puissances en refusant de signer le protocole du 19, on aurait cru à +la guerre et les fonds seraient tombés le même jour de trois à quatre +pour cent, ce qui aurait eu une forte action sur ceux de Paris. + +»Vous aurez remarqué que dans le protocole du 19, on ne cite que le +traité de 1814 qui a été aussi heureux que les circonstances pouvaient +le permettre pour notre pays, car les ennemis, au bout de six +semaines, avaient quitté le territoire français: l'ancienne France +était agrandie, ses limites rectifiées à son avantage, et par la +possession d'une grande partie de la Savoie, Lyon, préservé, n'était +pas, comme aujourd'hui, si près d'être une frontière; le musée +Napoléon était intact; les archives françaises restaient enrichies de +celles de Venise et de Rome. On n'a pas parlé du traité de 1815, +auquel je n'ai rien à réclamer, puisque j'ai donné ma démission pour +ne pas le signer; mais je dois convenir cependant qu'il a été suivi de +quinze ans de paix. + +»Vous m'avez écrit dans vos lettres du 9 et du 17 de ce mois qu'il +fallait marcher avec les puissances; cela est nécessaire plus que +jamais; je ne sais ce qui sortira de la grande crise européenne +actuelle, mais il faut rester le plus longtemps possible avec les +quatre puissances. Cette union est féconde en ressources et ne doit +pas être difficile à soutenir devant les Chambres...» + +Je n'étais pas tout à fait exact quand j'écrivais que tout le monde +avait approuvé le discours que le roi Louis-Philippe avait adressé à +la députation belge, en refusant la couronne qu'elle venait lui offrir +pour M. le duc de Nemours. Je retrouve un billet que le premier +ministre lord Grey, m'adressait à l'occasion de ce discours, et qui +laisse percer une méfiance que les faits seuls ont pu détruire plus +tard. + + +LORD GREY TO PRINCE TALLEYRAND[82] + + «Downing-Street, February 19, 1831. + + »_Dear prince Talleyrand,_ + +»_Accept my best thanks for sending me the answer of your king to the +Belgians deputies. I think it will probably be criticized as +indicating under the expression of regret too much desire for the +crown which is refused; but looking at the substance, I am quite +satisfied with it._ + +»_I will only add my sincere and earnest wish that nothing may arise +to disappoint our endeavours to procure peace._ + + »_I am, dear..._ + + »GREY.» + + [82] LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND + + «Downing-Street, 19 février 1831. + + »Cher prince Talleyrand, + + »Agréez mes meilleurs remerciements pour m'avoir envoyé la réponse + de votre roi aux députés belges. Je pense qu'elle sera + probablement critiquée, comme indiquant, sous des expressions de + regret, trop de désir pour la couronne qu'on refuse; mais en + s'attachant à la substance même de cette réponse, j'en suis + complètement satisfait. + + »J'ajouterai seulement mon souhait sincère et ardent pour que rien + ne survienne qui puisse tromper nos efforts à maintenir la paix. + + »Je suis... + + »GREY.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[83]. + + [83] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 25 février 1831. + + »Monsieur le comte, + +»Le jour de naissance de Sa Majesté la reine a été célébré hier dans +Londres avec beaucoup d'enthousiasme de la part des différentes +classes de la nation. Des fêtes, de brillantes illuminations, les cris +de joie du peuple, témoignaient l'attachement qu'on porte au souverain +et démentaient les injurieuses publications de quelques pamphlétaires. + +»Les séances du Parlement prennent chaque jour plus d'intérêt; le +ministère a éprouvé quelques échecs dans la discussion du budget. +L'hésitation qu'il a montrée dans quelques-unes de ses démarches +enhardit l'opposition et décourage ses partisans. C'est dans quelques +jours que sera présenté le bill sur la réforme parlementaire; il +devrait servir à fortifier le ministère, mais, comme probablement il +ne satisfera pas toutes les exigences du parti de la réforme, il +deviendra un texte avantageux d'opposition pour ceux qui veulent une +réforme complète comme pour ceux qui n'en veulent pas du tout. Dans +leurs votes, il est bien possible que ces deux partis se réunissent et +la position du cabinet anglais aurait à en souffrir. + +»L'état du continent occupe tous les esprits; les troubles de Paris, +les attaques contre le clergé, la révolution d'Italie[84], +l'inquiétude qui règne en Allemagne, ont été de graves sujets de +réflexion. Il ont eu une grande influence sur les transactions +commerciales et les ont presque suspendues en ce moment[85]. + + [84] Les insurrections de Modène, de Parme et de la Romagne. + + [85] Variante: _Les polices d'assurance augmentent chaque jour._ + +»Tous les hommes qui prennent part aux affaires publiques pensent que +c'est par le maintien de l'alliance des grandes puissances, qu'on +pourra parvenir à arrêter les rapides progrès que fait partout le +désordre. Je citerai l'opinion de sir James Mackintosh[86] qui ne peut +pas être suspect dans cette question. Cet homme distingué dont la +carrière a été toute d'opposition aux divers gouvernements du +continent, pense que c'est par l'union solide des cinq grandes +puissances que peut se rétablir la tranquillité de l'Europe. C'est par +elle seule, dit-il, qu'on doit espérer de dominer les dangers du +despotisme, de l'anarchie et plus tard des gouvernements militaires +qu'une guerre de principes attirerait sur le monde...» + + [86] Sir James Mackintosh, né en 1765, orateur et publiciste + anglais. Il entra à la Chambre des communes en 1802 et fut nommé + assesseur à Bombay. De retour en Angleterre, il rentra au + parlement, et devint l'un des orateurs les plus influents du + parti whig. En 1830, il fit partie du cabinet whig comme + commissaire pour l'Inde. Il mourut en 1832. Sir James Mackintosh + était un jurisconsulte éminent. Son nom brilla égale ment dans + les lettres et la philosophie. + + + «Londres, le 25 février 1831[87] + + [87] Dépêche officielle déjà publiée. + + »Monsieur le comte, + +»J'ai été appelé ce matin au Foreign Office, ainsi que les autres +membres de la conférence. C'était pour y prendre connaissance d'une +dépêche de lord Ponsonby qui annonce que le siège de Maëstricht +continue et que les communications de cette place avec le Brabant +septentrional et Aix-la-Chapelle sont complètement interrompues. + +»Après la lecture de cette dépêche on a ouvert l'avis de dresser un +protocole dans lequel on déclarerait l'intention d'employer +immédiatement contre les Belges, et conformément au protocole numéro +10 du 18 janvier, des moyens de rigueur pour réprimer ce nouvel acte +de rupture de l'armistice. D'après les ordres que j'avais reçus de +vous, j'ai dit que je voulais en référer à ma cour avant de rien +signer sur un objet aussi grave. Il a été alors décidé que lord +Palmerston expédierait un courrier à lord Granville et que ce dernier +serait chargé de vous faire connaître les intentions des +plénipotentiaires, en vous demandant quel concours vous voudriez +offrir pour faire exécuter les stipulations d'un acte consenti par le +gouvernement belge lui-même. Lord Granville devra vous rappeler que +vous avez approuvé la cessation des hostilités entre les Hollandais et +les Belges et les conditions qui en étaient la garantie, et +qu'aujourd'hui le but de la conférence était de maintenir la stricte +exécution d'une convention adoptée par toutes les parties. + +»La communication qui vous sera faite à ce sujet se fera, j'en suis +sûr, avec toute la déférence que vous pouvez désirer, car on tient +beaucoup, pour la tranquillité de l'Europe, si près d'être troublée, à +agir sur toutes choses d'accord avec vous...» + + + «Londres, le 27 février 1831[88]. + + [88] Dépêche officielle déjà publiée. + + »Monsieur le comte, + +»Vous m'aviez chargé d'avoir une explication avec M. le prince de +Lieven sur le voyage de M. de Krüdener à Bruxelles et sur les +démarches qu'il aurait faites dans cette ville en faveur de M. le +prince d'Orange. J'ai eu cette explication, ainsi que j'ai déjà eu +l'honneur de vous le mander; et le résultat a été que le prince de +Lieven a rappelé M. de Krüdener qui est en ce moment à Londres. Je +puis ajouter, à ce sujet, qu'on a totalement abandonné ici toutes les +tentatives et même toutes les espérances relatives à M. le prince +d'Orange. + +»On répand le bruit que la mission de M. le duc de Mortemart à +Pétersbourg a été sans succès[89]; c'est par des lettres de Francfort +que cette nouvelle est parvenue ici. J'aime à croire qu'on ne doit pas +y donner plus de confiance qu'à celle qui vous sera peut-être revenue, +qu'en Russie on disait que les plénipotentiaires russes à Londres +n'avaient admis les derniers protocoles qu'_ad referendum_. Il vous +aura été facile de démentir ce bruit qui est tout à fait sans +fondement: la signature du prince de Lieven et du comte Matusiewicz +sur tous les protocoles a été simple et complète et, je crois, fort +utile pour nous. + + [89] On se rappelle que le duc de Mortemart avait été envoyé en + ambassade extraordinaire à Londres, avec mission de négocier un + rapprochement entre les deux gouvernements. + + »La nomination de M. le baron Surlet de Chokier à la régence de la + Belgique a été connue ici hier matin[90]. Si, comme on l'annonce, + le roi a accrédité M. le général Belliard[91] à Bruxelles, il me + semble que rien ne peut plus s'opposer au retour de M. Bresson à + Londres, après quelques semaines de séjour à Paris. Je me + chargerai de lui refaire sa position et je pense que sa présence + en Angleterre pourra être utile à sa carrière... + + [90] Après le vote de la constitution belge et le refus de la + couronne par le duc de Nemours, le congrès décréta qu'une régence + serait établie pour gouverner le pays jusqu'à ce que la nation se + soit mise d'accord avec les cinq puissances sur le choix d'un + souverain (23 février). Le lendemain, M. Surlet de Chokier fut + élu régent par le congrès par 108 voix contre 43 à M. de Mérode + et 5 à M. Gerlache. + + [91] Le général comte Belliard, né en 1769, s'engagea en 1792, + prit part à toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire. + Général depuis 1796, il devint en mars 1814 colonel général de la + cavalerie de la garde. Louis XVIII le nomma pair de France et + major général. Il reprit du service sous les Cent-jours et vécut + à l'écart sous la deuxième Restauration. En 1831, il fut nommé + ministre plénipotentiaire à Bruxelles. Il mourut peu après, le 28 + janvier 1832. + +»Je regrette que vous n'ayez pas reçu le protocole numéro 19 assez +tôt, pour vous servir de plusieurs des faits et arguments qu'il +renferme et qui auraient montré à quel point les attaques auxquelles +vous avez eu à répondre dans la séance du... étaient peu +fondées[92]...» + + [92] C'est la séance du 23 février. Le général Sébastiani avait + fait à la Chambre une communication sur la politique étrangère et + exposé les motifs pour lesquels le roi avait refusé la couronne + pour le duc de Nemours. Le général Lamarque et M. Mauguin + s'étaient élevés avec véhémence contre la conduite du cabinet en + cette circonstance. «Je ne puis que m'affliger, avait conclu le + premier, du refus du trône de la Belgique; je ne puis surtout que + gémir de la marche incertaine, des hésitations, des + contradictions qui, mises au grand jour, nous ont fait voir notre + diplomatie dans une nudité dont elle ne doit pas s'enorgueillir.» + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 27 février 1831. + + »Mon cher prince, + +»La position des choses empire de jour en jour. Nul payement ne peut +être obtenu. La France n'a jamais, depuis le Directoire, vu un tel +état de choses. L'autorité n'est exercée nulle part; l'intrigue est +partout. + +»Vous avez bien raison en disant que la conférence de Londres est le +seul pouvoir en Europe qui ait quelque force, et qu'il faut la +maintenir à tout prix. Mais comment peut-elle influer sur notre +position intérieure? Le ministère, par sa complète incapacité et par +son goût de s'appuyer sur l'extrême gauche, s'est placé avec la +Chambre de manière que je ne vois plus la possibilité de replâtrer un +accord entre les pouvoirs. Et comment le gouvernement évitera-t-il des +bouleversements, s'il reste trois mois sans l'appui des Chambres? + +»Les derniers événements[93] s'éclaircissent suffisamment pour prouver +qu'il y avait essai de conspiration carliste qui a été exploité par le +parti républicain bonapartiste. L'action est dans ce dernier, et il +l'emportera si le roi ne pense et n'agit pour ramener la confiance et +le respect vers lui. Ce qui se passe en Belgique donne de la force à +ce parti, et si demain La Fayette voulait être président d'une régence +de la France, il y serait appelé et renvoyé vingt-quatre heures après. + + [93] L'émeute des 14 et 15 février à Paris. + +»Votre correspondance avec le roi et avec le ministère doit vous faire +connaître ce que l'on veut. Quant à moi et à mes amis, nous nous +demandons d'où partira le coup de tonnerre qui renversera le misérable +édifice que nous avons devant nous. Une royauté qui ne sait se faire +obéir; une Chambre des pairs qui est sans base, même dans la loi; une +Chambre des députés qu'on insulte et qu'on veut renvoyer; une garde +nationale qui se dégoûte et qu'on empêche de frapper au besoin; une +troupe de ligne qui ne sait à qui elle a à obéir. Voilà ce qui se +voit. Trouvez et indiquez des remèdes à une telle anarchie. + +»Quant aux affaires du dehors, on ne voit que de sourdes menées pour +soulever les peuples, et nul accord, nulle force pour l'empêcher, ou +pour rétablir l'ordre. Après le traité de Westphalie on avait +constitué une armée d'exécution pour faire respecter les décisions +prises. Il faudra bien en venir là; mais avant tout, il faudrait être +convenu sur quelle base on veut consentir que les peuples +s'établissent. + +»Il me paraît démontré que nous retournerons au régime militaire après +de longues agitations anarchiques. Ma famille a quitté Gênes, le 18 de +ce mois; tout, à cette époque, était encore tranquille; mais, quoique +ici on ait connu la formation d'une colonne d'insurgés formée à Lyon +pour envahir la Savoie[94], on n'a agi pour l'arrêter que lorsqu'elle +s'était mise en mouvement. Puis on s'étonne que l'Europe cherche de la +sécurité en s'armant et combattant la révolution!... + + [94] A la suite de désordres qui avaient éclaté en Savoie, les + réfugiés sardes qui étaient en grand nombre sur la frontière + française, voulurent tenter un coup de main et rentrer en armes + dans leur patrie. Cinq à six cents d'entre eux entraînant un + certain nombre de gardes nationaux de Lyon, tentèrent de mettre + ce projet à exécution. Ils furent dispersés le 25 février par un + escadron de cavalerie, et l'incident n'eut pas de suite. + +»Votre prétendu chef Sébastiani met, comme disent Rigny et +Rayneval[95], ses pieds dans tous les souliers. Le rédacteur Châtelain +déjeune tous les matins avec lui, aussi bien que Bertin de Vaux. Le +premier fait aujourd'hui une bonne attaque contre vous[96]. + + [95] François-Maximilien Gérard, comte de Rayneval, né en 1778, + successivement secrétaire d'ambassade à Stockholm, à Pétersbourg, + à Lisbonne, puis de nouveau à Pétersbourg, secrétaire de la + légation française au congrès de Châtillon, consul général à + Londres (1814), chef de la chancellerie au ministère (1810), + sous-secrétaire d'État (1821). Il fut ensuite ministre à Berlin, + à Berne, puis ambassadeur à Vienne (1829). Rappelé en 1830, il + vivait à Paris dans la retraite, lorsque Casimir Périer, sur la + recommandation de M. de Talleyrand, l'envoya à Madrid. Il y + mourut en 1836. + + [96] Voir le _Courrier français_ du 28 février. Nous allons citer + quelques extraits de cet article pour montrer quel était l'état + d'opinion de l'opposition républicaine contre laquelle le cabinet + français et M. de Talleyrand avaient à lutter: + + «Une lettre de Londres du 24, que nous avions hier sous les yeux, + parlait d'un protocole qui venait d'être signé et qui bouleversait + tous les principes qui avaient paru jusqu'ici diriger notre + politique... On concevrait à peine qu'une réunion diplomatique + dont les actes sont destinés à être connus de l'Europe entière, + osât proclamer que les traités de 1815 ont été faits de nation à + nation, au moment même où les nations parquées, morcelées, + partagées et traitées comme un vil bétail, se soulèvent dans la + moitié de l'Europe, pour sortir d'une situation antipathique à + leurs intérêts et à leur nature. Mais M. de Talleyrand est là, et + sa présence rend probable tout ce qui sera tenté pour le maintien + des traités auxquels il a pris part... Il est certain, que la + politique de l'Europe, que la politique de la France se fait à + Londres d'une manière contraire à nos intérêts, puisque c'est M. + de Talleyrand qui y préside... S'il a été signé à Londres quelque + chose de semblable à ce qu'annonce le _Temps_, le ministère n'a + plus rien à faire qu'à rappeler son ambassadeur, et à user de la + liberté qu'on veut bien nous laisser au prix d'une guerre + générale. Nous aurons d'abord l'avantage de ne plus être + représentés par M. de Talleyrand et ensuite celui de recouvrer + notre indépendance... La diplomatie paraît trop disposée à oublier + ce qu'est la France, ce qu'elle a fait, ce qu'elle peut faire + encore, ce qu'elle peut donner d'impulsion à l'Europe quand elle + le voudra. Il n'y a qu'un mot à dire pour qu'elle s'en souvienne. + Si l'on veut des bouleversements, soit! il suffit de donner le + signal, et, avant un an, on verra qui sera debout.» + +»Le fait est qu'on ne fait pas ce qu'on veut... Si on fait la +guerre, comme le dit le bon vieux Jourdan[97], ce sera à l'aide d'une +convention. Que le roi y regarde! + +»Agréez mes félicitations de ne pas vivre au milieu du délire qui +m'étourdit...» + + [97] Le maréchal Jourdan, alors âgé de soixante-neuf ans, avait + dans les premiers jours de la monarchie de Juillet, passé un + instant aux affaires étrangères. Il se retira dès le 11 août, fut + nommé gouverneur des Invalides et mourut le 23 novembre 1833. + + +Un état de choses tel que celui décrit ici par le duc de Dalberg ne +pouvait se prolonger, et le roi qui, je crois, n'avait pas été fâché +de laisser s'user les hommes et les principes dont M. Laffitte était +le représentant, se trouva dans l'obligation d'aviser aux moyens de +sortir de cette espèce d'anarchie. Il fallait congédier le ministère, +ou, au moins, quelques-uns de ses membres et choisir dans le parti +conservateur de la Chambre des députés un homme énergique qui, fort +heureusement, s'y trouvait à souhait: c'était M. Casimir Périer[98]. +Quelques difficultés s'élevèrent entre lui et le maréchal Soult, au +sujet de la présidence du conseil; elles devaient être aisément +surmontées. Mais il n'en fut pas de même quant aux conditions que M. +Périer mettait à son entrée aux affaires et qui ne plaisaient pas au +roi. Celui-ci dut céder à la fin devant un danger qui menaçait de tout +emporter, et le 13 mars on parvint à constituer un ministère qui +prit le nom de son chef, M. Périer[99]. Le roi obtint de conserver le +général Sébastiani au ministère des affaires étrangères[100]. + + [98] Casimir Périer, né à Grenoble en 1777, avait d'abord été + officier du génie. Après avoir quitté le service, il fonda avec + son frère une grande maison de banque, dont l'importance devint + rapidement considérable. En 1817, il entra à la Chambre des + députés, et siégea dans l'opposition jusqu'en 1830. Après les + journées de Juillet, il devint président de la Chambre et + ministre sans portefeuille dans le cabinet du 11 août. Chef du + cabinet du 13 mars, il ne garda le pouvoir qu'un an, et mourut du + choléra le 16 mai 1832. + + [99] Le cabinet du 13 mars fut ainsi composé: MM. Casimir Périer, + président du conseil et ministre de l'intérieur; Barthe, garde + des sceaux; le général Sébastiani, ministre des affaires + étrangères; le baron Louis, ministre des finances; le maréchal + Soult, ministre de la guerre; l'amiral de Rigny, ministre de la + marine; le comte de Montalivet, ministre de l'instruction + publique et des cultes; le comte d'Argout, ministre du commerce + et des travaux publics.--Il n'est pas sans intérêt de constater + quel fut l'effet produit en Angleterre par l'avènement du nouveau + cabinet. Voici ce qu'écrivait lord Palmerston à lord Granville: + + [_Particulière_] + + _Foreign Office_, 15 mars 1831. + + Mon cher Granville, + + Nous sommes ravis de la nomination de Casimir Périer; cet + événement est, nous l'espérons, de nature à procurer la paix à la + France et à l'Europe. Veuillez cultiver, je vous prie, le nouveau + ministre et faites-lui comprendre que le gouvernement anglais a + grande confiance en lui et considère sa nomination comme un gage + de paix... (_Correspondance intime de lord Palmerston._) + + [100] Voir à l'Appendice, p. 491, la lettre par laquelle le + général Sébastiani annonçait au prince de Talleyrand la formation + du nouveau ministère. + +Pendant que ces arrangements se faisaient à Paris, la conférence de +Londres eut un peu de relâche par suite de l'occupation que donnaient +au cabinet anglais les premières discussions du bill de réforme. Ce +bill avait été présenté à la séance de la Chambre des communes du 1er +mars par lord John Russell[101], qui était, en général, écouté avec +bienveillance par la Chambre. Il serait inutile à mon but +d'entrer ici dans les détails de cette grande mesure qui est appelée à +exercer une influence grave sur l'avenir de l'Angleterre. Elle devint +le sujet de discussions prolongées dans les deux chambres du +Parlement: je me bornerai à en mentionner les résultats à mesure +qu'ils se représenteront. + + [101] Lord John Russell, troisième fils du duc de Bedford, né en + 1792, entra à vingt et un ans à la Chambre des communes, et + siégea dans le parti whig. En 1830, il fut nommé trésorier + général militaire et, bien qu'il n'eût pas de siège dans le + cabinet, fut chargé avec trois membres du ministère de préparer + le projet de loi de réforme électorale, au sujet de laquelle il + avait récemment, comme simple député, présenté une motion. + + Le bill fut présenté aux Communes le 1er mars 1831, voté en + première lecture à la majorité d'une voix, puis repoussé à la + deuxième lecture. Après la dissolution du parlement et l'élection + d'une nouvelle assemblée, il fut adopté par 345 voix contre 236 + (21 septembre). Porté le 22 septembre à la Chambre des pairs, il + fut rejeté. Présenté de nouveau en décembre avec de légères + modifications, la Chambre renvoya la discussion à trois mois. + Enfin, le 4 juin 1832, il fut adopté par les pairs. C'est en + grande partie à lord Russell que fut dû ce résultat. En 1835, + celui-ci devint ministre de l'intérieur, et en 1839 ministre des + colonies. En 1846, il fut nommé premier lord de la trésorerie et + resta à la tête des affaires jusqu'en 1852. En décembre de la même + année, il passa aux affaires étrangères, puis fut successivement + ministre sans portefeuille, président du conseil, et ministre des + colonies (1855). Il quitta le pouvoir la même année, demeura le + chef du parti whig dans le parlement, signa en 1860 le traité de + commerce avec la France, et fut créé pair en 1861. Il succéda à + lord Palmerston comme chef du cabinet (1865-1868) et mourut en + 1878. + +J'avais de mon côté à continuer dans ma correspondance une discussion +d'un autre genre, à l'occasion des affaires belges qu'à Paris on +s'obstinait à ne pas vouloir envisager au même point de vue que moi. +Ainsi, on insistait toujours pour que lord Ponsonby fût rappelé de +Bruxelles en même temps que M. Bresson, et pour que la conférence se +montrât plus favorable aux intérêts de la Belgique, à laquelle on +prétendait donner un appui exclusif. On ne manquait pas d'accuser la +conférence de partialité pour le roi de Hollande, tandis que celui-ci, +avec plus de vérité peut-être, faisait retentir l'Europe de ses +plaintes contre nous, parce que appelés par lui, disait-il, pour lui +porter secours, nous avions sanctionné une révolution qui lui enlevait +plus de la moitié de ses États. + +Le ministère Laffitte, ou plus exactement, le général Sébastiani, +aurait bien voulu, je pense, séparer la politique de la France de +celle des quatre puissances dans la question belge, tant il était +dupe, volontaire ou involontaire, des intrigants bonapartistes et +républicains qui tour à tour le flattaient d'obtenir la réunion de la +Belgique et de la France ou l'effrayaient d'une guerre +révolutionnaire. Mais la nécessité des choses le ramenait toujours +vers les puissances, et les incidents qui suivirent alors en Italie et +en Espagne l'obligèrent à réclamer le concours, au moins de +l'Angleterre. + +Les révolutionnaires italiens encouragés par leurs amis de Paris, +avaient fait une levée de boucliers dans les États du pape[102]; deux +membres de la famille Bonaparte s'y étaient rendus, et le gouvernement +français, moins effrayé de la lutte qui s'y était engagée que de +l'intervention autrichienne qui ne pouvait guère manquer d'en être la +conséquence, m'invita à me concerter avec l'Angleterre pour empêcher +par une entente commune des puissances si cela était possible, +l'action particulière de l'Autriche. On désirait aussi à Paris que les +affaires d'Espagne fussent traitées en commun entre la France et +l'Angleterre. + + [102] Bologne s'était insurgée le 2 février 1831 contre le + gouvernement pontifical. La Romagne entière et l'Ombrie suivirent + son exemple. Les deux fils de Louis Bonaparte, le prince Charles + et le prince Louis, prirent part au mouvement. Le premier mourut + de maladie à Forli; le second, qui fut plus tard l'empereur + Napoléon III, faillit également périr à Ancône. + +J'écrivis en réponse à ces ouvertures, le 5 mars 1831, au général +Sébastiani[103]: + + «Monsieur le comte, + +»J'ai reçu aujourd'hui 5 les deux dépêches que vous m'avez fait +l'honneur de m'adresser le 1er de ce mois[104]. (L'une concernait +l'affaire du grand-duché de Luxembourg et l'autre les affaires +d'Italie.) + + [103] Dépêche officielle déjà publiée. + + [104] Variante: _ainsi que les pièces qui y étaient jointes_. + +»Je me suis pénétré des instructions qu'elles renferment et je m'y +conformerai en tout point. Je me vois à regret obligé de retarder les +communications que ces dépêches me mettront dans le cas de faire au +ministère anglais. La discussion de la réforme parlementaire qui se +prolonge à la Chambre des communes absorbe tellement les ministres, la +nuit et le jour, qu'il est impossible de les entretenir d'autres +affaires sérieuses en ce moment[105]. + + [105] Variante: _On pense que les débats finiront dans la séance + du 7. Je verrai aussitôt après lord Palmerston._ + +»Un incident assez remarquable a eu lieu hier soir à la Chambre: M. +Wynn, le ministre de la guerre, a déclaré qu'après avoir mûrement +réfléchi sur le bill proposé de la réforme, il ne pouvait lui donner +son approbation et qu'il se retirait du ministère[106]... + + [106] M. Wynn fut remplacé par sir Henry Parnell qui, dans la + session suivante se retira pour le même motif. + +»J'ai vu MM. de Bülow et de Wessenberg, relativement à l'affaire du +Luxembourg[107]. Ils m'ont dit l'un et l'autre qu'ils étaient +embarrassés pour écrire _à Francfort_[108] lorsqu'ils savaient que les +engagements pris envers eux n'étaient pas tenus, et qu'à la date du 28 +février la place de Maëstricht continuait à être bloquée par les +troupes belges, malgré les assurances données par le gouvernement +de la Belgique et les ordres qu'avait reçus le général Mellinet[109]. +L'inexécution des ordres donnés par le gouvernement rend toute espèce +de négociations difficile. Je les ai assurés que le régent avait +ordonné, sous menace de destitution, au général Mellinet de reprendre +les positions fixées par l'armistice, et ils m'ont répondu qu'aussitôt +qu'ils auraient connaissance de la retraite des troupes belges, ils ne +manqueraient pas d'écrire à Francfort pour retarder tous les +mouvements proposés par la Diète germanique[110]...» + + [107] Variante: ... _dont vous me parlez dans votre lettre du 22_. + + [108] Supprimé dans le texte des archives. + + [109] François-Aimé Mellinet né en 1769, fils du conventionnel de + ce nom, était colonel en 1793. Il devint sous-inspecteur aux + revues en 1800 et, sous les Cent-jours, fut chef d'état-major de + la jeune garde. Il vécut dans la retraite jusqu'en 1830, passa + alors en Belgique à la tête d'un corps de volontaires, commanda + l'artillerie de Bruxelles dans les journées de septembre, et fut + mis à la tête des troupes qui bloquaient Maëstricht. Le régent + lui ayant retiré son commandement, il se fixa à Bruxelles, où il + devint le chef du parti républicain. En 1848, il provoqua un + mouvement révolutionnaire, fut arrêté, condamné à la détention et + mourut peu après (1852). + + [110] La Diète venait d'être saisie par le roi Guillaume, qui en + sa qualité de grand-duc de Luxembourg faisait partie de la + Confédération germanique, d'une demande de secours. Dans la + séance du 18 mars, elle allait décréter la formation d'un corps + de vingt-quatre mille hommes, pour rétablir dans le grand-duché + l'autorité du roi des Pays-Bas. En même temps elle donnait des + ordres pour approvisionner et mettre en état les forteresses de + la Confédération. + + + «Londres, le 8 mars 1831[111]. + + [111] Dépêche officielle déjà publiée. + + »Monsieur le comte, + +»J'ai lu avec une grande attention, dans la dépêche que vous m'avez +fait l'honneur de m'adresser le 1er de ce mois, les informations que +vous me donnez sur l'état de l'Italie. Je partage complètement +vos vues sur les rapports de la France avec le Piémont. Quant au plan +que vous avez adopté à l'égard des États du pape, je crois qu'il +serait très utile et possible à réaliser. J'en ai entretenu le prince +Esterhazy et le baron de Wessenberg, les deux plénipotentiaires +autrichiens; ils ne m'ont pas paru trop éloignés de ce projet, et +quoiqu'ils n'aient aucunes instructions de leur cour sur ce point, +j'ai pu juger qu'ils étaient disposés à adopter vos idées et qu'ils +écriraient à Vienne dans ce sens. + +»J'ai eu ce matin avec lord Palmerston une longue conversation dans +laquelle j'ai pu lui parler de tout ce que renfermait votre lettre du +1er. L'impression qui m'est restée de cette conservation est qu'il +sera possible de s'entendre sur les points principaux et que les +difficultés qui ont été élevées par vous sur plusieurs de nos +protocoles sont de nature à pouvoir être expliquées. + +»Lord Palmerston, au sujet des affaires d'Italie, m'a dit qu'il +agirait volontiers, d'accord avec notre cabinet et celui de Vienne, +dans le but d'amener le gouvernement pontifical à des concessions qui +placeraient une partie de l'administration du pays dans des mains +séculières. Il a fort loué notre conduite envers le Piémont et m'a +exprimé une grande satisfaction des ordres donnés aux autorités +françaises de la frontière pour le désarmement des réfugiés +piémontais. + +»Les plaintes que vous portez contre l'Espagne nous ont conduits à +l'idée qu'il serait sans doute facile de faire retirer les troupes +espagnoles de la frontière des Pyrénées, si, de votre côté, vous +obligiez les réfugiés espagnols à se rendre dans le nord de la France. +Je suis fondé à croire que vous pouvez traiter avec avantage +cette question avec l'ambassadeur d'Espagne à Paris. Du reste, tout ce +que vous demanderez dans le sens que je viens de vous exprimer sera +soutenu par le ministère anglais. + +»Immédiatement après ma conversation avec lord Palmerston, la +conférence s'est réunie pour entendre la lecture de la dépêche +ostensible que j'ai reçue de vous; j'ai trouvé là aussi une impression +assez favorable, et je crois que nous finirons par nous entendre. Nous +avons dû remettre notre prochaine séance à vendredi, à cause des +débats parlementaires qui ne laissent pas un instant de liberté à lord +Palmerston. C'est vendredi que nous entrerons dans la discussion des +différents points traités dans votre lettre. Si l'on propose la +rédaction d'un protocole, je n'en accepterai aucun qu'_ad referendum_, +et j'attendrai les ordres du roi avant de rien signer...» + +En même temps que j'écrivais ces dépêches, je mandais à Madame +Adélaïde: + +«Mademoiselle doit trouver que nous sommes arrivés au point désirable +vis-à-vis de toutes les puissances, car elles comprennent aujourd'hui +que, pour leur propre repos, il est nécessaire que celui du roi ne +soit plus troublé. Bien loin, par conséquent, de désirer ce qui +pourrait ébranler son gouvernement, elles en sont à s'inquiéter de +tout ce qui, dans les mouvements de Paris, des départements et de la +Chambre, indique des dispositions au désordre. Aucune des puissances +ne songe plus à troubler la paix; toutes en désirent la conservation, +et si elle n'est pas préservée, ce sera l'esprit inquiet et +envahissant qui se montre en France, qui seul en sera la cause. + +»Cet esprit imprévoyant est toujours prêt sacrifier les besoins réels +du pays à des rêves de gloire et d'agrandissement. On oublie, ou l'on +ne sait pas en France que de mettre tout en question chez les autres, +c'est finir par mettre tout en question chez soi. Le trône du roi +Louis-Philippe est vieux aujourd'hui comme celui de Saint Louis;--avec +la guerre, il naît d'hier. Cette guerre, vous m'avez ordonné de faire +tout pour l'éviter; vous avez désiré que je rendisse la disposition +des différentes cours amicale pour la nôtre; j'y suis parvenu +complètement, et j'espère que Mademoiselle, que j'ai toujours eue en +vue dans tout ce que je faisais, est satisfaite. + +»Je ne puis m'empêcher de remarquer que je n'ai point encore de +réponse au protocole du 19 qui renferme tous les principes que l'on +aime à voir sur un nouveau trône. Le corps diplomatique de Londres et +Rothschild ont, depuis plus de quarante-huit heures, connaissance de +l'arrivée de cette pièce à Paris. Nos journaux en parlent, ils en +altèrent l'esprit, ils en changent les expressions; sa publication +exacte devient de plus en plus nécessaire. Il est utile au service du +roi que le pays sache à quel point, dans cette pièce, notre cour est +placée en première ligne, et que, quand je parle d'un traité, c'est de +celui de 1814. La France, par ce traité, restait grande et forte; +c'est donc faussement qu'on cite celui de 1815 comme point de départ; +je me suis retiré devant la tache qu'en 1815 on a imprimée au pays, et +je crois avoir une aussi large part d'orgueil national que qui que ce +soit...» + +J'écrivais également à la princesse de Vaudémont, mon amie, et qui +était traitée avec confiance par Madame Adélaïde: + +«Il est possible que je voye les choses de trop haut, puisqu'on le dit +à Paris; mais il n'y a moyen de s'établir bien qu'en se tenant dans la +région élevée. Il n'y a point d'appui à trouver avec des gens étourdis +et turbulents comme les Belges. La Belgique nous viendra peut-être, +mais plus tard; aujourd'hui c'est un intérêt secondaire. La force des +choses la mène à la France; mais il faut faire la France, et la France +ne peut se faire bien et sûrement qu'en se mêlant avec les grandes +puissances qui aujourd'hui _la réclament;_ car voilà où j'ai mené les +choses à Londres. Ne quittons pas cette position: je me suis donné +beaucoup de peine pour la prendre, parce que je voulais bien servir le +roi que j'aime et _Mademoiselle_. Laissons les petits intérêts et ne +pensons qu'aux grands. Il vaut mieux être d'accord avec les grandes +puissances, être sur le même pied qu'elles, être ami de l'ordre établi +avec elles, que d'être ami de MM. Van de Weyer et Cie. + +»Convenez que notre protocole que votre Belgique vous a envoyé est +raisonnable. Les difficultés que l'on fait chez nous sont bien +petites. On dit qu'il y a partialité pour la Hollande. Cela est +parfaitement faux, car on n'a rien voulu décider sur la question des +dettes. _On propose des bases_ susceptibles d'être changées quand les +partis seront en présence. On nous reproche d'être Hollandais; la +Hollande nous reproche d'être Belges. Le roi de Hollande nous dit des +sottises tous les matins; il est parfaitement mécontent. On est bien +près d'être juste quand tout le monde se plaint. En France, on +n'écoute qu'un côté, c'est celui de M. de Celles, et en vérité +celui-là n'est pas respectable.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[112]. + + [112] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 13 mars 1831. + + »Monsieur le comte, + +»La conférence que nous devions avoir hier a été encore ajournée, et +c'est seulement demain que nous nous réunirons au Foreign Office. Je +vous ferai connaître ensuite le résultat de la communication de votre +lettre ostensible aux membres de la conférence, ainsi que les +résolutions qui seront proposées. Je prendrai _ad referendum_ ce qui +sera adopté par les autres membres, et le gouvernement du roi ayant +fait des réserves aux protocoles des 20 et 27 janvier, je ne dois +point signer sans ordres une pièce de laquelle il résulterait qu'il y +a du dissentiment entre mon gouvernement et la conférence. + +»Je me suis rendu hier chez lord Palmerston pour l'entretenir des +divers objets traités dans vos dernières dépêches. Je lui ai d'abord +parlé des événements de Varsovie et des conséquences dangereuses +qu'ils pouvaient avoir pour le repos de l'Europe, si l'empereur +Nicolas n'adoptait pas envers les Polonais des principes de modération +et de générosité. Lord Palmerston est entré entièrement dans nos idées +à ce sujet: l'ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg sera chargé de +demander au cabinet russe le maintien des stipulations de 1814, en +vertu desquelles le royaume de Pologne a été joint à l'empire de +Russie; il insistera surtout pour que la Pologne ne cesse pas de +former un État distinct, et qu'elle ne puisse être réunie comme +province russe. Lord Palmerston apprécie comme nous l'importance +qu'il y a pour l'Europe à faire écouter la voix de la raison à +Pétersbourg et je dois être assuré par son langage que les +instructions envoyées à l'ambassadeur d'Angleterre en Russie, seront +d'accord avec celles que vous avez données à M. le duc de Mortemart. + +»J'ai fait part ensuite à lord Palmerston des observations contenues +dans votre lettre du 7, relative aux affaires de la Grèce. Il m'a +répondu que le prince de Lieven venait précisément de lui communiquer +une dépêche de sa cour, qui explique l'espèce d'embarras qu'éprouve la +Russie dans la question de l'agrandissement des frontières de la +Grèce. Comme il y aura, sur le prêt fait aux Grecs, une portion +employée à indemniser le gouvernement turc pour le territoire qu'il +perdra par l'effet de la nouvelle délimitation, la Russie à qui cet +argent reviendra en définitive, puisqu'il servira à acquitter la +contribution imposée par le traité d'Andrinople, a trouvé plus délicat +de ne pas paraître en première ligne lorsqu'il s'est agi de réclamer +une augmentation de territoire en faveur des Grecs. Voilà, m'a dit +lord Palmerston, la raison qui a décidé le cabinet de Pétersbourg à +laisser faire les premières démarches par l'Angleterre et la France +réunies; mais il est disposé à y joindre les siennes pour appuyer la +demande en faveur de la Grèce quand le moment en sera jugé opportun. +Le prince de Lieven m'a fait demander un entretien pour une +communication; j'ai lieu de croire que ce sera la même qu'il a faite à +lord Palmerston et dont je viens de vous rendre compte. + +»Quant à la situation du Portugal et aux questions qui s'y rattachent +et qui faisaient l'objet de votre dépêche du 4 de ce mois, lord +Palmerston, auquel j'en ai parlé, m'a développé les raisons qui +s'opposent à ce que l'Angleterre agisse en commun avec la France pour +obtenir le redressement des griefs que ces deux puissances ont à faire +valoir contre le gouvernement portugais. L'Angleterre a des traités +particuliers avec le Portugal qui lui donnent des avantages dont nous +ne jouissons pas, et qui l'obligent à agir seule dans les affaires et +les rapports qu'elle a avec ce pays. Ainsi, pour vous citer un +exemple, lorsqu'il s'élève une difficulté au sujet d'une affaire qui +intéresse essentiellement un Anglais, le gouvernement anglais a le +droit, s'il le trouve convenable, de la faire juger par un magistrat +portugais désigné par lui seul. Du reste, je puis vous dire que la +reconnaissance de dom Miguel est plus éloignée que jamais, et que, +quels que soient les projets futurs de l'Angleterre sur le Portugal, +elle ne fera rien sans nous prévenir... + +»La question de la réforme a fait des progrès ces jours derniers; les +pétitions en sa faveur arrivent de toutes parts et le ministère se +croit assuré de la majorité dans le parlement...» + + +Ainsi que je le disais précédemment, un nouveau ministère s'était +formé le 13 mars à Paris, à la tête duquel était M. Périer, dans +l'intervalle des négociations dont je viens de rendre compte. Le duc +de Dalberg m'écrivait au sujet de ce ministère: + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 15 mars 1831. + +»Une nouvelle administration se présente, mon cher prince; elle +remplace la plus sotte, la plus incapable, la plus méprisable que la +France a vu être chargée de ses intérêts. La banqueroute arrivait +à pas de géant. L'indignation était telle que probablement la Chambre +eût hésité de confier à MM. Laffitte et Thiers les quatre douzièmes +provisoires. Il serait bon que les journaux anglais la missent au +néant. La camaraderie révolutionnaire ici est si forte que nos +journaux n'ont pas le courage de la juger comme elle le mérite. M. +Laffitte en attendant, _s'est laissé forcer la main_ pour placer +cinquante à soixante de ses parents et de ses habitués, et pour +mettre, à l'époque de sa liquidation, neuf de ses commis dans les +premières places de l'administration. + +»Le nouveau ministère se soutiendra-t-il au milieu du désordre des +idées et de ce déchaînement d'insubordination qui dissout toute +organisation? Il faut, pour qu'il se soutienne, deux choses:--qu'on ne +transige pas avec les émeutes dans les rues; on y est décidé; +soixante-dix mille hommes sont autour de Paris; trois régiments de +cavalerie sont entrés dans la ville; espérons que les faits répondront +aux intentions. Il faut après que la nouvelle Chambre (et il en faut +une) donne la majorité au ministère. J'ai l'idée que les élections +ramèneront en force les hommes du centre gauche, la victoire alors +peut être assurée. Le midi enverra plus de carlistes; les visites +domiciliaires ont irrité tous les partis. Voilà ce qu'on y a gagné. + +»Quant au dehors, le maintien du général Sébastiani est une faute. Il +n'est que l'instrument de la faiblesse et de l'intrigue qui +prédominaient au Palais-Royal. Le général Sébastiani ne veut pas la +guerre et il n'a pas su assurer la paix. Voilà la grande faute. + +»Casimir Périer veut conserver la paix, mais les choses me paraissent +bien gâtées. A force de motiver des armements disproportionnés, en +répandant que l'Europe veut nous attaquer, on a tellement monté +les têtes qu'on ne sait plus les calmer. Les discours des gens qui +entourent le roi, tels que les Vatout[113], les Rumigny[114], les +Trévise, font pitié. On croirait qu'on n'a qu'à avaler l'Europe, et +qu'elle est déjà à la barrière Saint-Denis...» + + [113] Jean Vatout, né en 1792, était entré sous l'empire dans + l'administration préfectorale. En 1822 il fut attaché à la maison + du duc d'Orléans; en 1831 il fut élu député, et siégea à la + Chambre jusqu'en 1848. Il fut, sous le gouvernement de Juillet, + nommé président du conseil des bâtiments civils. Il entra à + l'Académie en 1848, mais mourut la même année. + + [114] Marie-Théodore de Gueulluy comte de Rumigny, né en 1789, + entra en 1805 à l'armée et était colonel en 1814. Sous la + Restauration, il devint l'aide de camp du duc d'Orléans. Il fut + nommé général de brigade en 1830, et chargé de la pacification de + la Vendée et de la Bretagne. Il prit part à l'expédition d'Anvers + et fut élu député en 1831. Il accompagna Louis-Philippe en exil + en 1848, et fut mis à la retraite par le gouvernement provisoire. + Il mourut en 1860. + +Le 19 mars, j'écrivis au général Sébastiani[115]: + + [115] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Monsieur le comte, + +»J'ai reçu la nuit dernière la dépêche que vous m'avez fait l'honneur +de m'adresser sous la date du 16 de ce mois. La proclamation du régent +de Belgique au sujet du grand-duché de Luxembourg a produit ici la +plus fâcheuse impression[116], et les explications pleines de +sagesse que renferme votre lettre à cet égard me font vivement +regretter que la proclamation n'ait pas paru quinze jours plus tôt. +Les instructions que vous avez données au général Belliard m'auraient +bien utilement servi pour calmer l'irritation que les nouvelles folies +du gouvernement belge[117] ont excitée ici. J'aurais pu peut-être +arrêter l'envoi de quelques vaisseaux anglais dans l'Escaut, qui est +annoncé aujourd'hui, et mettre le plénipotentiaire prussien en état de +donner des assurances plus positives à la Diète de Francfort. + + [116] Le 5 mars, le gouverneur général envoyé dans le Luxembourg + par le roi des Pays-Bas, le duc Bernard de Saxe-Weimar, publia + une proclamation du roi qui promettait une amnistie pour tous les + habitants du grand-duché qui feraient acte de soumission. En + réponse à cet acte le régent de Belgique, M. Surlet do Chokier, + lança à son tour une proclamation où il adjurait les + Luxembourgeois de rester unis à la Belgique et de repousser les + avances du roi. Il concluait ainsi: «Au nom de la Belgique, + acceptez l'assurance que vos frères ne vous abandonneront + jamais.» Ce défi porté aux décisions de la conférence causa une + vive émotion en Europe et irrita singulièrement les + plénipotentiaires de Londres. + + [117] Variante... _des Belges_. + +»Quoi qu'il en soit, monsieur le comte, je ne négligerai pas de tirer +tout le parti possible de votre dépêche du 16; la ferme résolution de +marcher avec les puissances, exprimée à Bruxelles et à Londres, +amènera, je l'espère, d'heureux résultats que des retards trop +prolongés ont rendu plus difficiles à obtenir...» + +J'avais eu soin d'ailleurs, la veille, d'adresser à M. Casimir Périer +la lettre suivante que je relis encore aujourd'hui avec plaisir, comme +un exposé vrai des idées politiques qui ont dirigé ma conduite pendant +ma mission à Londres. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER. + + «Londres, le 28 mars 1831. + + »Monsieur, + +»Après quinze jours d'agitations, d'embarras, de tristes prévisions +sur le sort de notre belle France, l'horizon s'éclaircit et +toutes les espérances se raniment et se rattachent à votre nom, +monsieur: c'est avec une joie réelle que je l'ai trouvé dans le +_Moniteur_. Il satisfait tous les bons esprits de l'Angleterre; il +convient aux hommes éclairés du continent que les grands intérêts de +l'Europe ont réunis ici, et je puis ajouter aux nombreux amis de la +France qui s'y trouvent: je suis presque chargé de vous en exprimer +leur satisfaction. + +»Je dois maintenant au président du conseil de lui rendre compte de +l'esprit qui a dirigé la conduite de l'ambassadeur de France à +Londres. + +»Son but principal a été de conserver la paix qui, dans son opinion, +peut seule affermir notre nouvelle dynastie, maintenir la France dans +le rang qu'elle doit occuper et sauver toute cette vieille Europe +d'une décomposition bien menaçante. Cette paix, je ne me résoudrais à +la sacrifier qu'à l'indépendance de notre patrie; et jamais à aucune +époque, elle n'a été moins attaquée. C'est ce qui m'a porté, en +opposition avec nos jeunes exaltations françaises, à considérer la +question belge comme moins importante qu'on n'a voulu le croire en +France. J'ai regretté que le mouvement des esprits chez nous cherchât +à s'appuyer sur une poignée de gens en pleine anarchie, et qu'on +essayât par trop de complaisances à résoudre une question dont le +temps et la force des choses nous rendront certainement les maîtres à +une époque plus opportune, mais qui, jusque-là, ne nous donnerait que +des embarras. Pour conserver la paix et le bon ordre, il faut un +pouvoir quelque part et le malheur du moment c'est de n'en offrir +presque aucun. Je n'en aperçois plus qu'un seul: il n'existe à mes +yeux que dans l'accord des cinq puissances qui, tel qu'il est, n'a +rien de commun avec la Sainte-Alliance. La non intervention, +appliquée à l'intérieur des États qui changent ou modifient leur +gouvernement, détruit la base sur laquelle s'appuyait la Sainte +Alliance, et c'est là la non intervention dépouillée de ce qu'elle a +de chimérique. Éclairées par l'expérience, les puissances réunies ici +sauront faire les concessions nécessaires, tout en offrant à la +société les garanties et les barrières dont il est impossible qu'elle +puisse se passer; c'est là, dans ma manière de voir, le vrai point +d'appui de notre nouveau gouvernement. Il a fallu faire désirer à +l'Europe notre établissement et notre conservation, comme la chose +dont elle avait elle-même le plus grand besoin: j'y suis parvenu. +Bientôt, nous exercerons une influence première, mais il faut, avant, +rassurer le dehors sur les projets de guerre que l'on nous suppose, et +nous montrer plus maîtres du dedans que nous ne l'avons été depuis +trois mois. + +»Le principe de la non intervention, fort commode en lui-même et fort +approprié à telle circonstance, n'est plus qu'une absurdité quand on +le regarde comme absolu, quand on veut l'étendre sur les points les +plus éloignés les uns des autres. Ce principe est un moyen pour +l'esprit, c'est à lui à l'écarter ou à l'appliquer. Voilà comme le +comprenait M. Canning, et puisque c'est une affaire d'esprit, vous +saurez mieux que personne manier ce nouvel instrument qui est plus +souvent un expédient pour ne pas faire qu'il n'est une raison pour +agir. + +»Je désire vivement que vous trouviez ma politique analogue à celle +que vous voudrez adopter. Du reste, je suis trop vieux pour n'avoir +pas appris le doute, et pour n'être pas tout disposé à m'éclairer de +toutes les réflexions que vous voudrez bien me faire arriver, et à +suivre la marche qui vous paraîtra utile. + +»J'ai l'honneur de vous renouveler... + +J'ai lieu de croire que cette lettre produisit quelque impression sur +M. Casimir Périer qui, d'ailleurs, était bien déterminé à suivre une +politique plus sensée que celle du cabinet précédent. C'était à cette +détermination qu'étaient dues les modifications dans le langage de M. +Sébastiani qui se manifestaient déjà dans sa dépêche du 16 mars. +Aussi, pour le maintenir dans ces nouvelles dispositions, je me hâtai +de lui écrire sous la date du 20 mars[118]: + + + «Monsieur le comte, + +»J'ai entretenu ce matin lord Palmerston, le prince Esterhazy et le +baron de Bülow, de votre dépêche du 16[119]; ils ont été tous trois +fort satisfaits de ce que je leur en ai dit, et m'ont témoigné le +désir de voir enfin la France se dégager des embarras que lui +suscitent les affaires de la Belgique. Ce pays, m'ont-ils dit chacun +séparément, ne cherche qu'à entraîner la France; il est poussé par des +intrigants dont le but est bien loin d'être favorable à la +tranquillité de la France et qui voudraient la compromettre avec +l'Europe. «La Belgique a prouvé, m'a dit M. de Bülow, que la +conférence l'avait bien jugée, quand elle s'était servie dans le +protocole numéro 7 du mot d'indépendance _future_.» + + [118] Dépêche officielle déjà publiée. + + [119] Voir page 111. + +»Je vous ai dit là l'opinion fixe des quatre puissances avec +lesquelles il nous importe de marcher et qui sont bien disposées à +marcher avec nous. Les trois membres de notre conférence que j'ai vus +ce matin m'ont encore répété, chacun en particulier, les assurances +les plus positives que leurs gouvernements désiraient que l'ordre +de choses actuel s'affermît en France, que la paix fût maintenue en +Europe, et que la France y tînt la place que naturellement elle doit y +occuper; tous en sentent le besoin et c'est là, m'ont-ils dit, ce qui +motivera toujours leurs opinions. Du reste, les plénipotentiaires de +Prusse et d'Autriche m'ont promis d'écrire à Francfort, et j'ai +l'espoir que leurs avis arrêteront les entreprises que nous redoutons +de la part de la Confédération germanique... + +»M. le prince d'Orange s'est embarqué ce matin à Londres pour la +Hollande, après avoir joui de tous les genres de plaisirs de cette +capitale; il exprimait assez hautement ses regrets de la quitter; sa +manière de vivre ici lui a donné peu de considération...» + +La promesse que m'avaient faite les ministres d'Autriche et de Prusse +d'écrire à Francfort, n'était pas superflue. La proclamation du régent +du Belgique, dans laquelle il annonçait hautement l'intention de +réclamer pour son pays la possession du grand-duché de Luxembourg, +avait excité au plus haut point le mécontentement de la Diète +germanique; elle allait probablement prendre des mesures de rigueur, +mais, grâce aux communications que j'avais pu faire à MM. Esterhazy et +de Bülow, ils arrêtèrent les résolutions hostiles qu'on préparait à +Francfort, en insistant surtout sur la confiance que devait inspirer +le nouveau ministère français. + +On m'avait chargé, de Paris, de proposer au gouvernement anglais +d'envoyer un agent anglais en Italie pour y aider l'action que notre +diplomatie exerçait afin d'apaiser les troubles qui venaient de se +manifester, particulièrement dans les États du pape, et +d'empêcher, si cela était possible, l'intervention des Autrichiens. Je +dus écrire quelques mots à ce sujet à lord Palmerston qui était retenu +à la Chambre des communes par la discussion du bill de réforme. La +Chambre adopta ce bill dans la nuit du 22 au 23 mars, à la majorité +d'_une_ voix[120], et lord Palmerston à cette occasion me répondit le +billet suivant: + + + «Mon cher prince, + + +»Je vous remercie de vos félicitations. Notre devise est: _Un me +suffit._ + + [120] Ce n'est pas le bill de réforme lui-même qui fut ainsi voté + dans la nuit du 22 mars, mais seulement le passage à la deuxième + lecture. Le principe du bill était donc admis, mais le projet du + ministère devait échouer à la deuxième lecture. + +»Sir Brook Taylor, un diplomate excellent, se trouve maintenant à +Florence, ayant passé l'hiver à Rome pour sa santé; il est précisément +l'homme qu'il nous faut et je lui expédierai les instructions +nécessaires sans délai, afin qu'il retourne à Rome pour coopérer avec +vous et l'Autriche[121]. + + [121] On se rappelle que le cabinet français avait invité + l'Angleterre à agir de concert avec lui en Italie pour prévenir + une intervention de l'Autriche. (Voir pages 100 et 103.) + +»Il paraît, d'après les dernières nouvelles de Florence, que Bologne +n'est pas Varsovie, que la révolution s'y flétrit devant le vent qui +souffle du Milanais, et que Bianchetti[122] et un autre dont j'oublie +le nom venaient d'arriver en Toscane, voulant s'embarquer à Livourne +pour se réfugier en France ou en Angleterre. Nous n'aurons pas grande +difficulté à faire un raccommodement entre le pape et ces +révoltés. Tout à vous. + + »PALMERSTON.» + + [122] Le comte César Bianchetti, ancien chambellan de l'empereur + Napoléon, qui était l'un des chefs de l'insurrection de la + Romagne. + +C'est ainsi que toutes les questions qui agitaient alors l'Europe +venaient, en définitive, aboutir à Londres et me mettaient dans +l'obligation d'étudier ces questions, pour être en état de les +discuter avec le cabinet anglais et de marcher d'accord avec lui. +Cette affaire d'Italie était un nouvel et grave embarras pour le +gouvernement français, mais avant de la traiter, je dois continuer à +citer des dépêches indiquant la marche des autres questions. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[123]. + + [123] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 25 mars 1831. + + »Monsieur le comte, + +Je n'ai pas négligé de parler à diverses reprises à lord Palmerston +des affaires de Pologne, ainsi que vous me l'avez recommandé dans +plusieurs de vos dépêches. D'après le langage de ce ministre, je suis +fondé à croire que le cabinet anglais attache de l'intérêt à la cause +polonaise et que des instructions ont été adressées par lui à lord +Heytesbury[124], son ambassadeur à Pétersbourg, pour y faire entendre +la voix de la modération. Il me paraît qu'il serait utile de charger +M. le duc de Mortemart d'entrer en communication avec lord Heytesbury +sur ce point, et je dois croire que celui-ci a des ordres qui ne +contrarieront en aucune manière les instructions que vous avez données +au duc de Mortemart. Des démarches officieuses faites simultanément +par ces deux ambassadeurs ne manqueraient certainement pas de produire +quelque effet. Le motif de ces démarches doit être de réclamer près du +cabinet russe le maintien des traités de 1814 qui assurent à la +Pologne une existence indépendante sous le sceptre de l'empereur de +Russie. Comme le manifeste de ce souverain laisse supposer qu'en cas +de non soumission des Polonais, il les réduirait par la force, pour +les réunir ensuite à l'empire, une telle mesure anéantirait un article +important du traité de 1814, dont les puissances ont le droit de +demander l'exécution. Il me semble que ce point de départ donnera de +la force à tout ce qui peut être dit en faveur des Polonais. + + [124] William A'Court, baron Heytesbury né en 1779, entra à la + Chambre des communes en 1817, fut en 1820 nommé ambassadeur à + Madrid, puis à Lisbonne (1824). De retour à Londres il fut créé + pair d'Angleterre (1828), et peu après, accrédité à Pétersbourg. + Il y resta jusqu'en 1833. Après dix ans de retraite il fut nommé + vice-roi d'Irlande (1844) mais ne resta que deux ans en + fonctions. + +J'ai vu ce matin le nouvel envoyé belge ici, M. le comte +d'Arschot[125]; dans le cours de notre conversation, nous sommes peu +entrés dans le fond des affaires qui l'amenaient à Londres, parce que +la proclamation du régent a engagé tous les ministres qui sont à +Londres à témoigner de la froideur au député belge. J'ai pu cependant +me servir utilement d'une phrase de votre lettre du 16, qui dit que la +France n'est disposée à accorder son appui à la Belgique qu'autant +qu'elle ne se jettera pas sans provocation dans des voies propres à +troubler la paix de l'Europe. Cette phrase, riche en +développements, dans lesquels je lui ai montré beaucoup d'intérêt, m'a +conduit à finir l'entretien par l'idée que j'ai voulu lui laisser de +la manière dont la conférence comprenait la position de son pays. «La +Belgique d'aujourd'hui, lui ai-je dit, est la Belgique de 1790, plus +l'évêché de Liège[126]; son indépendance est au moment d'être +reconnue, et la neutralité lui est garantie par toutes les puissances; +tous ces avantages lui sont assurés à la seule condition de ne pas +troubler le repos des autres nations.» + + [125] Le comte d'Arschot-Schoonhoven, né en 1771, membre de la + commission chargée de reviser la loi fondamentale (1815) membre + de la première Chambre des états généraux de 1825 à 1830, grand + maréchal du palais et sénateur sous le règne de Léopold Ier. Il + mourut en 1846. + + [126] Liège était autrefois le siège d'un évêché souverain. + L'évêque était prince de l'Empire. En 1801, la principauté avait + été réunie à la France par la paix de Lunéville. En 1815, elle + avait été cédée au roi des Pays-Bas. En 1831, elle échut à la + Belgique. + +»J'attends le moment où vous m'informerez du résultat des dépêches +écrites de Londres aux membres de la Diète germanique, pour les +arrêter dans les résolutions hostiles que la proclamation du régent +les avait disposés à prendre; vos démarches directes auront sûrement +produit l'effet que vous en attendiez...» + + + «Londres, le 28 mars 1831[127]. + + [127] Dépêche officielle déjà publiée. + + »Monsieur le comte, + +»... J'ai dû voir de nouveau séparément tous les membres de la +conférence pour pressentir leur opinion sur le choix du futur +souverain de la Belgique, et je me suis utilement servi des réflexions +contenues dans votre lettre du 24. Ils m'ont tous répété ce que je +vous mandais hier à ce sujet; c'est-à-dire qu'on ne peut s'arrêter au +choix du souverain de la Belgique, avant d'avoir déterminé les +limites du pays sur lequel ce souverain doit régner. On s'exposerait, +en agissant autrement, à placer ce prince dans le même embarras +qu'éprouve aujourd'hui le régent; il serait obligé, en acceptant la +souveraineté, de jurer une constitution dans laquelle se trouve un +article qui énonce le maintien de l'intégrité d'un territoire qu'il a +plu aux Belges d'étendre à leur gré. Il est facile de prévoir qu'un +tel engagement jetterait dans de nouvelles difficultés. Les +plénipotentiaires sont donc unanimes dans l'opinion qu'il est +absolument nécessaire, avant tout, d'adopter purement et simplement le +protocole qui fixe les limites du territoire de la Belgique. Ils +reconnaissent, en même temps, que, plus tard, on devra entrer en +arrangement sur les enclaves qui conviendront le mieux à la Belgique +et à la Hollande. C'est alors que la question du duché de Bouillon +sera aisément résolue[128]. + + [128] Le duché de Bouillon faisait alors partie du grand-duché de + Luxembourg. En 1831, il fut attribué à la Belgique. + +»Le prince de Naples offre, pour le gouvernement du roi, des avantages +et des inconvénients que vous êtes mieux que moi en position de juger. +Quant au prince de Saxe-Cobourg, je n'ai vu paraître de la part des +membres de la conférence devant lesquels j'ai prononcé son nom, aucune +opposition contre sa personne. Le cabinet anglais, qui, comme je l'ai +souvent écrit, pensait toujours que le prince d'Orange aurait été le +choix le plus convenable, a cependant aujourd'hui abandonné cette +idée; il se ralliera sans chaleur à la combinaison du prince de +Saxe-Cobourg. + +»Je n'ai point pu parler nominativement du choix à faire à +l'ambassadeur de Russie, parce que ses instructions ne lui permettent +pas de porter son intérêt sur un autre prince que le prince d'Orange. +Cela, du reste, n'arrête rien dans les affaires de la Belgique. Ce +qu'il nous fallait, c'est que la Russie ne fût point opposée à +l'indépendance, et cela a été obtenu. La reconnaissance du souverain +viendra plus tard. + +»La démolition des forteresses que vous réclameriez, dans le cas où le +prince de Saxe-Cobourg serait élu, m'a toujours paru une chose que +l'on obtiendrait facilement parce que, à mon sens, elle a perdu son +intérêt depuis la déclaration de neutralité. Je sais qu'en France on +n'a pas attaché à cette déclaration toute l'importance qu'elle mérite; +je persiste à croire néanmoins que la neutralité était le meilleur +moyen de finir la question des forteresses, qui, à mon départ de +Paris, paraissait aux meilleurs esprits une question dans laquelle +tous les amours-propres étaient engagés, beaucoup de millions perdus +et qui devenait insoluble. Du reste, nous ne sommes point appelés à la +traiter en ce moment et je devrai, sans doute, revenir sur ce +point[129]. + + [129] Voir pages 357, 363 et notes. + +»Mon opinion personnelle sur le choix du prince, réduit, comme vous le +faites dans votre dépêche, entre le prince de Naples et le prince de +Saxe-Cobourg, est qu'il faut s'arrêter à celui des deux que vous aurez +le plus de chances de faire élire. Au point où en étaient les choses +il y a quatre mois, le prince de Saxe-Cobourg paraissait plus facile +qu'aucun autre. Depuis ce temps-là, vos directions ayant été +différentes, je ne m'en suis plus occupé... + + + «Londres, le 5 avril 1831. + + »Monsieur le comte[130], + + [130] Dépêche officielle déjà publiée. + +»Dans les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de vous écrire, j'ai +dû souvent vous presser de répondre à la note qui vous a été adressée +par MM. les plénipotentiaires des quatre cours, parce que le temps que +l'on met à donner son assentiment ou des explications fournit à des +interprétations quelquefois malveillantes et rend tout plus difficile. +On cherche à mettre d'accord le silence de notre cabinet avec votre +adhésion aux limites de la Hollande et de la Belgique, telle que j'ai +dû la comprendre et en parler d'après votre dépêche du 30 mars, et +telle qu'elle se trouve dans les lettres reçues ici des ambassadeurs +qui sont en France. + +»Si cependant la question des forteresses vous laissait quelques +doutes, pourquoi ne pas les exprimer dans la réponse que vous avez à +faire aux plénipotentiaires des quatre puissances? La disposition des +cabinets est de s'entendre. Il y a quelque inquiétude, mais je ne vois +nulle part aucune irritation; je dois même dire que les explications +données par notre cabinet, relativement à Bologne, ont plutôt rassuré +qu'alarmé, et que tout le monde espère qu'elles produiront à Vienne +l'effet que vous en attendez. + +»Je vois qu'ici on se refroidit chaque jour sur le choix du prince +d'Orange comme souverain de la Belgique; on n'y prend plus d'intérêt +réel, et il ne sera fait par aucun gouvernement (j'en excepte la +Russie) des démarches en sa faveur. + +»Il vous est sans doute revenu que la cause des Belges perd tous +les jours en Angleterre des partisans; on les trouve bien peu préparés +à recevoir l'indépendance. Dans un pays où le bon sens domine, comme +en Angleterre, les délibérations du congrès de Bruxelles n'ont pas +beaucoup de faveur. + +»Le discours de M. le président du conseil (M. Casimir Périer) a fait +ici une grande sensation et tout le monde répétait hier cette phrase: +«Les promesses de politique intérieure sont dans la constitution; +s'agit-il des affaires du dehors, il n'y a de promesses que les +traités[131].» + + »Recevez... + + [131] Discours prononcé à la Chambre des députés, le 30 mars + 1831. + +J'écrivais le même jour à Madame Adélaïde d'Orléans: + + + «Londres, le 5 avril 1831. + +»J'ose supplier Mademoiselle d'avoir pitié de son vieux serviteur et +d'exiger qu'on lui envoye, sans plus de délai, soit M. Bresson, soit +quelqu'un pour le remplacer. Depuis le départ de M. Bresson pour +Bruxelles, il y a cinq mois, je n'ai eu aucun premier secrétaire de +légation et je n'ai eu auprès de moi que M. de Bacourt dont, à la +vérité, j'ai été parfaitement content, mais qui, depuis dix jours, est +gravement malade à la suite d'un travail forcé. La totalité du +travail, conférences, rendez-vous, détails d'ambassade, roule sur moi +maintenant et, malgré ma bonne volonté et le travail trop assidu +auquel je me livre, je ne puis faire aller les choses comme je le +voudrais. + +»Je ne voudrais pas fatiguer Mademoiselle d'une longue argumentation +politique, mais j'oserai lui dire que nous sommes arrivés au +point où il nous faut la paix assurée dans peu de temps, sans quoi +nous serons entraînés par le mauvais esprit d'un petit nombre +d'intrigants audacieux à une guerre dont les chances me font trembler +pour les objets de mon plus tendre dévouement. La paix nous sera +acquise par une déclaration bien faite de la France aux Belges. On y +reconnaîtrait les anciennes limites de la Belgique, sauf à convenir de +quelques échanges et de la démolition des forteresses. Il est +essentiel que cette déclaration soit faite officiellement et à +Bruxelles et à la conférence, et cela est d'autant plus nécessaire que +toutes les informations reçues par le ministère anglais portent qu'on +est tout près de céder, à Bruxelles, aux décisions de la conférence, +lorsqu'on y saura que la France est d'accord avec les puissances en ce +qui regarde la Belgique. + +»Je retarde par tout moyen une explosion du côté de la Confédération +germanique, mais les jours sont comptés, et les retards qui +viendraient de Paris pourraient être d'un grand danger. Je supplie +Mademoiselle de porter toute son attention sur l'importance dont il +est que les affaires de la Belgique se terminent. Je le lui demande +avec une conviction prise dans une occupation continuelle et dans un +dévouement complet...» + + +L'entrée de M. Casimir Périer au pouvoir avait eu promptement une +bonne influence sur la direction des affaires intérieures de France +et, heureusement, ne tarda pas à en exercer une également favorable +sur nos affaires extérieures et notamment sur ce qui concernait la +question belge. Le gouvernement français se décida enfin à accepter le +protocole de la conférence du 20 janvier qui fixait les limites entre +la Hollande et la Belgique. Le général Sébastiani m'annonça cette +acceptation par une dépêche du 4 avril. On va voir ce qui l'avait +motivée. Les dépêches et lettres qui suivent suffiront pour mettre au +fait des divers incidents qui vinrent s'y mêler. + +Je commence par les lettres de M. Casimir Périer. + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + + «Paris, le 2 avril 1831. + + »Mon cher prince, + +»Vous m'excuserez d'employer la main d'un de mes fils, mais mon +écriture est un chiffre dont aucun cabinet n'a la clef. + +»Je regrette vivement que d'innombrables occupations m'aient empêché +de vous remercier plus tôt de tout ce que vous me dites d'aimable. Je +n'ai nullement désiré ce qui m'arrive: dans les circonstances où nous +sommes, le pouvoir n'a rien qui captive; mais puisque j'y suis appelé, +je suis heureux de voir que je trouve confiance et appui dans le parti +de l'expérience et des lumières. Je voudrais que votre bienveillance +ne vous trompât pas et, qu'en effet, mon nom pût faire quelques amis +de plus à mon pays. + +»Si cela peut arriver quelque part, c'est en Angleterre. A mon avis, +les deux pays doivent s'unir de plus en plus; ils ont au fond même +cause. C'est ce que les préjugés ne voient point, mais l'expérience le +prouvera. + +»Je dirai maintenant à l'ambassadeur de France que nous tenons à la +paix, mais que nous sommes portés à croire qu'on y doit tenir autant +que nous. Ainsi, avec la ferme volonté d'être sages, nous ne +transigerons sur aucun de nos droits. La France, en maintenant la +paix, rend à l'Europe un assez grand service pour que l'Europe lui en +tienne compte. Je crois aussi que, par notre sagesse, nous sommes +plus utiles aux nations qu'en faisant du prosélytisme à main armée. + +»J'ai dit, au reste, toute ma politique à la tribune. Je n'en ai pas +deux. Je vous dirai toujours là-dessus toute ma pensée, et s'il +survenait le moindre changement dans mes vues, je vous écrirais +aussitôt. + +»Je sais que vous vous occupez en ce moment du trône de Belgique. On +désire que, par un seul et même acte, les frontières du nouvel État +soit définitivement fixées. Il est fort à souhaiter que des +difficultés étrangères au fond de l'affaire n'en retardent pas la +conclusion. En général, il importe aujourd'hui que la politique se +décide à temps. Les tergiversations ont été jusqu'ici, je le sais, +bien malgré vous, ce qui a le plus nui au succès de nos affaires. Il +ne faut pas qu'elles se renouvellent, car elles pourraient amener des +difficultés véritables. + +»Votre intime et profonde connaissance des hommes et des choses, mon +prince, vous suggérera les moyens de faire prévaloir nos idées. +Veuillez m'écrire souvent; j'ai besoin de bien savoir. Je compte en +tout sur votre habile et franche coopération. + +»Je vous ai envoyé mon fils; je vous demande pour lui vos bontés. Je +désire qu'il se forme au monde et aux affaires. Il ne pouvait être +mieux nulle part qu'auprès de vous. + + »Agréez...» + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 4 avril 1831. + +»Je n'ai pas dû, mon prince, céder sur-le-champ au désir que +j'éprouvais d'établir avec vous des communications directes dont +je me promets les plus heureux résultats pour le bien du pays. Au +moment où le roi m'a appelé à former son conseil et à prendre une part +importante à la direction du gouvernement, les affaires intérieures +ont réclamé mes premiers soins. Leur situation était connue; elle +avait été depuis longtemps le sujet de mes réflexions; j'ai pu agir +sans délai et sans hésitation et d'après des vues et des plans arrêtés +à l'avance. + +»Nos relations avec l'étranger, non moins hérissées de difficultés, +échappaient davantage, et par leur complication et par le secret qui +doit les envelopper, aux investigations des hommes qui ne +participaient pas à la direction des affaires. + +»Ces relations ont dû être pour moi, dès mon entrée au conseil, +l'objet d'une étude sérieuse. Cette étude, qui ne rentre pas dans les +spécialités du ministère qui m'est réservé, ne saurait être complète +encore; j'ai besoin surtout de m'éclairer de lumières nouvelles. + +»La dépêche, délibérée au conseil, qui vous parviendra en même temps +que cette lettre, m'est une occasion de réclamer de vous, celles qui +vous permettent de me communiquer une expérience qui n'a point de +rivale en Europe, et votre position comme représentant de la France +dans ces conférences diplomatiques qui peuvent influer d'une manière +si grave sur ses destinées. + +»J'ai approuvé la note diplomatique dont il s'agit; je l'ai crue +appropriée à la situation générale de l'Europe, à l'état des +négociations et aux événements récents qui sont venus compliquer la +question de la paix ou de la guerre. Mais mon adhésion est l'effet de +ma confiance dans l'opinion de mes collègues qui, presque tous, +ont fait partie du dernier cabinet, plus encore que d'une conviction +fondée sur l'appréciation personnelle des faits diplomatiques +antécédents et de la marche de négociations auxquelles j'étais resté +étranger. + +»J'attends de vous, mon prince, que vous vouliez bien me communiquer +confidentiellement, par l'un des prochains courriers, s'il est +possible, votre opinion sur la convenance de la note qui vous est +adressée. J'y ai adhéré surtout parce qu'il m'a été assuré qu'elle +était parfaitement en harmonie avec l'esprit qui a dirigé les +négociations relatives au sort de la Belgique, et qu'elle les +seconderait dans le sens de l'impulsion que vous avez jugé utile de +leur donner. Il me serait agréable d'acquérir par vous, mon prince, la +certitude que la note est propre à nous faire avancer vers le but que +le gouvernement s'est proposé. Si, au contraire, elle vous paraissait +insuffisante ou incomplète, sous quelque rapport que ce soit, il +m'importerait d'être fixé à cet égard, afin que les futures +résolutions du cabinet pussent concourir d'une manière plus efficace à +la solution heureuse d'une question qui est une difficulté grave dans +les rapports de la France avec les grandes puissances, en même temps +qu'elle ne cesse de fournir un aliment aux inquiétudes et à +l'agitation qui travaillent dans l'intérieur. + + »Agréez...» + + +M. Bresson, qui était venu passer quelques jours à Londres, à la fin +du mois de mars, avant de quitter définitivement son poste, m'écrivait +de son côté. + + +M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 5 avril 1831. + + »Mon prince, + +»J'ai mis la plus vive sollicitude à bien remplir vos instructions et +vous saurez ce soir que la conférence aura satisfaction complète, à +quelques formes près sur lesquelles je pense qu'il est bon de se +montrer facile, par ménagement pour les amours-propres qui se trouvent +compromis. Mon principal argument a été qu'aussi longtemps que les +Belges se croiraient un point d'appui hors de la conférence, ils +seraient moins disposés à se soumettre aux nécessités et à ouvrir les +yeux à la raison. J'ai été stimulé par le désir de racheter mes torts +involontaires et de témoigner de ma reconnaissance pour votre +indulgente bonté et pour celle de MM. les membres de la conférence que +j'ai eu l'honneur de voir à mon dernier séjour à Londres. Veuillez, +mon prince, leur faire connaître les sentiments qui m'ont dirigé. + +»Le ministère entre franchement dans la voie qu'il s'est tracée et +l'impulsion donnée par M. Périer est forte. Je ne doute pas que la +dissolution de la Chambre ne lui renvoie une majorité, dans nos +départements de l'Est même, qui sont sujets à caution. Quant à vous, +personnellement, mon prince, tous ceux dont l'opinion peut vous être +quelque chose vous regardent comme l'espoir et le gage de la paix à +Londres; et la paix est non seulement le voeu presque général, elle est +une nécessité. Les concessions faites au parti turbulent _n'engagent +pas et ne conduisent pas_ aussi loin que ce parti pense: vous +comprendrez, mon prince, que je fais allusion à _ce dont_ M. +Périer m'a promis de vous parler dans sa lettre particulière. + +»Les nouvelles de Belgique ne sont pas bonnes. Le parti de la réunion +pure et simple s'est grossi des difficultés du moment et de ce qu'on +appelle le morcellement du pays, qui rend, dit-on, l'existence +d'indépendance impossible. Le prince de Saxe-Cobourg gagne; mais on +écrit que son mariage avec une princesse française serait une +condition _sine qua non_. Au reste, l'effet produit en France par son +élection décidera de cette union...» + + +Je ne retrouve pas la lettre par laquelle le général Sébastiani +m'invitait à tenir pour non avenues les prescriptions qu'il m'avait +imposées au sujet du protocole de la conférence du 20 janvier qui +fixait les limites de la Belgique. La dépêche qu'on va lire fera +deviner le sens de sa lettre. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[132]. + + [132] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 6 avril 1831. + + »Monsieur le comte, + +»J'ai reçu ce matin votre dépêche du 4 avril. Je ne doute pas qu'elle +ne satisfasse, à beaucoup d'égards, la conférence à laquelle je dois +la communiquer lundi ou mardi prochain. Vous serez peut-être étonné +que je remette cette communication jusqu'à cette époque; mais cela est +indispensable parce que plusieurs des membres de la conférence sont +absents de Londres. + +»La grande difficulté _qui reste_[133] sera celle qui surviendra des +échanges que vous réclamez, à raison de la position de Maëstricht. Je +ferai tous mes efforts, et me servirai de tous vos arguments pour +obtenir ce que vous me prescrivez à cet égard dans votre dépêche du 4. +Le succès aurait été plus facile il y a deux mois. Les Belges +n'avaient pas encore autant excité qu'ils l'ont fait depuis, la +défiance que je retrouve partout aujourd'hui. En général j'observe, et +je crois qu'il est bon de remarquer que le temps est contre nous; il +ne simplifie rien et il apporte des difficultés de plus. + + [133] Supprimé dans le texte des archives. + +»Dans une de vos dépêches précédentes, vous me parliez des résolutions +qui devaient être prises au sujet des places fortes; mon opinion à cet +égard est que vous obtiendrez les démolitions que vous devez désirer, +mais je croirais que cette question doit être remise après le choix du +roi; l'amour-propre[134] pourrait aujourd'hui s'en offenser. Ce sera +avec le roi, comme une exigence de la part de la conférence, que cette +question sera le plus avantageusement traitée. + + [134] Variante: _belge_. + +»Lord Grey sera prévenu de la communication que vous me chargez de +faire à la conférence avant tous les autres ministres, parce que je +suis engagé à passer la journée de vendredi dans la maison de campagne +où il se trouve, et j'aurai une occasion de l'entretenir de l'objet +_de la réunion_[135] de la conférence que je vais demander. Pour les +affaires qui sont en discussion, j'aime mieux parler qu'écrire. + + [135] Supprimé dans le texte des archives. + + »J'ai vu ce matin M. le baron de Bulow et M. le prince Esterhazy. + Ils écriront demain à Francfort, comme vous le désirez. M. le + prince Esterhazy écrira à M. de Münch[136] lui-même pour l'engager + à maintenir la Diète dans un système de lenteur et de conciliation + au sujet du grand-duché de Luxembourg. J'ai beaucoup insisté pour + que leur action fût prompte et décisive, parce que je sens combien + sont importantes les considérations que renferme votre dépêche à + cet égard... + + [136] Édouard-Joachim, comte de Münch-Bellinghausen, diplomate + autrichien, était d'abord entré dans la carrière administrative + et avait été maire de Prague. En 1823, il fut nommé + plénipotentiaire à la Diète germanique. On sait que l'Autriche + avait la présidence de la Diète, ce qui donnait à son + plénipotentiaire une situation considérable. M. de Münch devint + ministre d'État en 1841. Il se retira en 1848. + +»Je vous remercie d'avoir rétabli les faits que n'a pas voulu se +rappeler M. le général Lamarque lorsqu'il m'a attaqué à la +Chambre[137]. Je n'ai pas lu ce que vous avez répondu à cet égard +parce que je n'ai pas encore reçu les journaux français du 5, qui sont +les seuls qui rendent compte de cette séance; mais je suis sûr que j'y +retrouverai les preuves de notre ancienne amitié. Il est singulier +qu'on veuille me regarder comme ayant été membre de la +Sainte-Alliance, tandis que c'est à Aix-la-Chapelle[138], deux ans +après mon ministère, que M. de Richelieu a adhéré à ce nouveau pacte. + + [137] Le général Lamarque dans la séance du 4 avril avait + violemment attaqué la politique extérieure du cabinet. M. de + Talleyrand était pris à partie et accusé de défendre l'oeuvre du + congrès de Vienne. + + [138] C'est le congrès d'Aix-la-Chapelle (septembre-octobre 1818) + qui mit fin à l'occupation étrangère de la France, moyennant une + indemnité pécuniaire de la part de celle-ci. En outre, un traité + formel fit entrer la France dans la Sainte-Alliance dont elle + avait été écartée en 1815. + + »Si c'est pour dire que la conférence rappelle la + Sainte-Alliance par ses actes, il y a là, en vérité, une trop + forte erreur. Il ne faut, pour s'en convaincre, que comparer ce + qui a été fait à Naples et en Espagne[139] avec ce qui vient + d'être fait en Belgique, dont la conférence, au bout de deux mois, + a proclamé l'indépendance...» + + [139] Intervention de l'Autriche à Naples en 1821; le général + Frimont rétablit le pouvoir absolu du roi Ferdinand IV; guerre + d'Espagne (1823): la France vient au secours de Ferdinand VII et + l'aide à triompher des constitutionnels. + + +Le général Sébastiani, qui avait montré assez de mauvaise grâce à +m'accorder le secrétaire d'ambassade que je demandais pour suppléer M. +de Bacourt tombé gravement malade, dut céder devant l'impérieuse +insistance de M. Casimir Périer. M. Sébastiani voulait m'imposer une +de ses créatures, tandis que je lui avais demandé de m'envoyer M. +Tellier, rédacteur, congédié par lui des bureaux du ministère des +affaires étrangères, et qui m'était recommandé par M. Bourjot, son +ancien chef. M. Tellier arriva enfin à Londres et m'apporta une lettre +de M. Casimir Périer. Il était en même temps chargé par lui de me dire +que le gouvernement du roi était fermement déterminé à maîtriser les +Belges, comme il venait de dompter les émeutes à Paris; qu'il était +temps de montrer _du coeur_ et _de la résolution_, mais que, pour +faciliter l'action du gouvernement et le populariser, pour enlever des +prétextes à ses détracteurs, il lui était nécessaire d'obtenir +l'évacuation des parties des États pontificaux que les troupes +autrichiennes occupaient. + +M. Périer désirait vivement que des stipulations fussent arrêtées +promptement sur ce point. Il m'écrivait lui-même: + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 8 avril 1831. + + »Mon prince, + +»Je vous confirme la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire +dernièrement, et par laquelle je vous annonçais la dépêche relative +aux affaires de Belgique, que vous avez dû recevoir du ministre des +affaires étrangères. Je vous priais de m'indiquer quelles étaient les +modifications que vous croiriez convenable de nous proposer quant au +système de conduite que nous voulions adopter à l'égard de la +Belgique, et qui nous a paru conforme au protocole que vous avez signé +à Londres. Nous sommes décidés à parler haut à cette poignée +d'individus qui, depuis trop longtemps, ont dominé notre politique +extérieure, comme les faiseurs d'émeutes ont dominé notre politique +intérieure. Nous pensons que, d'accord avec vous, il nous sera facile +d'atteindre ce but. + +»Nos affaires vont très bien ici; nous sommes sûrs de l'intérieur et +nous avons la certitude de maintenir la paix, si l'Autriche nous donne +satisfaction pour l'occupation des États romains. Il doit y avoir +moyen d'arranger les choses d'une manière honorable pour les deux +pays. L'Angleterre, si elle est sincère, et si elle veut nous appuyer, +peut seconder efficacement cet arrangement désirable. + +»Toutes les nouvelles que nous recevons de Vienne et de Russie sont +des plus rassurantes. La dernière dépêche de M. le duc de Mortemart +est des plus satisfaisantes, bien qu'elle soit partie avant qu'on ait +connaissance en Russie de la composition du nouveau ministère. + +»La Chambre sera prorogée sous peu de jours[140], et nous avons +l'espoir d'obtenir toutes nos lois à une grande majorité. La séance +d'aujourd'hui a été excellente; la loi sur le crédit extraordinaire de +cent millions n'a eu contre elle que trente-deux boules noires. + + [140] La Chambre fut prorogée au 15 juin par ordonnance du 20 + avril. + +»Vous êtes placé si haut, mon prince, à l'extérieur et à l'intérieur, +que j'attache le plus grand prix à connaître votre opinion sur la +marche que nous voulons suivre; je vous serai donc très reconnaissant +de me transmettre vos idées et vos vues à cet égard. + +»Vous aurez dû être satisfait du dernier discours du général +Sébastiani à la Chambre; il vous a rendu la justice qui vous était +due; il en était temps, et il l'a fait de la meilleure grâce du monde. + +»C'est M. Tellier qui est porteur de ma lettre. J'ai enfin décidé M. +le général Sébastiani à le faire partir de préférence à M. Bresson, +sachant que cela vous était agréable...» + + +Cette lettre de M. Périer et les rapports qui me venaient de Paris, +constataient que nous étions enfin sortis de la fâcheuse ornière où +les affaires avaient été si longtemps arrêtées par le fait de quelques +intrigants. Je pouvais compter sur le concours efficace de M. Périer +et c'était très important pour le succès de ma mission en Angleterre. +M. Périer n'avait pas ce qu'on est convenu d'appeler de l'esprit, +mais, en revanche, il possédait à un haut degré le sens droit et ferme +des gens qui ont fait eux-mêmes leur fortune; il cherchait son but, le +découvrait et y marchait résolument. Il eut même cette rare bonne +fortune que ses défauts devinrent des qualités dans la position +difficile où il se trouvait. Il était entier, quelque peu obstiné et +parfois emporté; mais tout cela prit l'apparence d'une volonté ferme +et indomptable et produisit les meilleurs effets à une époque où les +faiblesses des uns, les intrigues et les violences des autres, avaient +besoin de rencontrer une puissante barrière. Je n'eus pour ma part +qu'à me louer de mes relations avec lui, et je reconnais avec plaisir +que sa présence aux affaires contribua beaucoup à faciliter la +solution de celles qui m'étaient confiées. + +Je rendis compte à M. Sébastiani de la séance de la conférence dans +laquelle j'avais communiqué sa dépêche du 4 avril. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[141]. + + [141] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 13 avril 1831. + + »Monsieur le comte, + +»Les membres de la conférence sont rentrés en ville avant-hier et se +sont réunis hier. J'ai dû leur donner communication de la dépêche que +vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 4 de ce mois. Cette +communication a produit une impression favorable; on a vu avec plaisir +le gouvernement du roi unir intimement ses intentions avec celles de +la conférence; j'ai remarqué aussi que la situation générale de la +France, les progrès de l'esprit public et les succès nombreux du +gouvernement de Sa Majesté étaient justement et convenablement +appréciés par chacun des membres. Il m'a été demandé de laisser +prendre copie de cette dépêche, mais je m'y suis refusé parce que le +nom de M. d'Appony[142] s'y trouvait, et que nous devons éviter tout +ce qui pourrait mécontenter l'Autriche... + + [142] Antoine-Rudolphe, comte d'Appony, était alors ambassadeur + d'Autriche à Paris. Né en 1782, il avait été précédemment + accrédité à Florence, à Rome et à Londres. Il demeura plus de + vingt ans à Paris qu'il ne quitta qu'en 1849. Il mourut en 1852. + Le comte d'Appony était l'un des plus intimes confidents du + prince de Metternich. + +»La prochaine séance aura lieu jeudi ou vendredi; les affaires du +parlement ne permettent pas une réunion plus rapprochée. La conférence +vous répondra promptement et, dans mon opinion, de manière à vous +satisfaire. + +»Je crois, monsieur le comte, ne devoir pas encore occuper la +conférence du contenu de votre dépêche du 8; mais j'en ai déjà +entretenu séparément chacun de ses membres, et les dispositions dans +lesquelles je les ai trouvés me donnent lieu de croire et d'assurer +que la plus grande partie de nos demandes, et les plus importantes, +seront admises. + +»J'ai prié l'ambassadeur d'Autriche, ainsi que le ministre de Prusse, +de remarquer combien il était à désirer que leurs cabinets +apportassent moins de délais dans l'examen des questions qui leur sont +déférées, et dont l'intérêt général fait souhaiter la solution. Au +reste, les dépêches que M. le prince Esterhazy m'a communiquées, et +qui répondent aux demandes que je l'ai prié de faire parvenir à la +cour de Vienne, ne permettent pas de douter que M. le prince de +Metternich ne soit entièrement disposé à seconder les désirs et les +espérances que le gouvernement du roi lui a fait connaître. Ces +dépêches parlent aussi, de la manière la plus favorable, de la +sécurité que la sagesse du gouvernement français est faite pour +inspirer aux autres États de l'Europe. Quant aux dispositions de +l'Angleterre à notre égard, elles ne cessent pas d'être bonnes, et ce +cabinet nous secondera dans tout ce que M. de Sainte-Aulaire[143] est +chargé de demander à _Rome_[144]. + + [143] Louis Clair de Beaupoil, comte de Sainte-Aulaire, né en + 1778, avait été chambellan de l'empereur et préfet de la Meuse + (1813). Sous la première Restauration, il fut préfet de la + Haute-Garonne. Il entra à la Chambre en 1815, fut écarté en 1816 + par la limite d'âge, fixée à quarante ans, mais fut réélu en + 1818, et siégea dans l'opposition modérée. Il échoua aux + élections en 1823, mais rentra au Parlement en 1827 et devint + vice-président de la Chambre, puis pair de France en 1829. En + 1830, il entra dans la diplomatie, fut accrédité à Rome (1831), + puis à Vienne (1833) et à Londres (1841). Il se retira en 1847 et + vécut dans la retraite jusqu'à sa mort (1854). M. de + Sainte-Aulaire était membre de l'Académie française. Sa fille + avait épousé le duc Decazes, en 1818. + + [144] Supprimé dans le texte des archives. + +»Le bill sur la réforme reparaîtra lundi; on s'attend à une discussion +vive, parce que le ministère doit proposer des modifications qui ne +diminueront pas les opposants, mais qui, au contraire, feront perdre +des votes aux partisans de la réforme.» + + +Nos affaires marchaient mieux du côté de Paris, du moins, pour ce qui +concernait celles que j'avais à traiter. Les complications de tout +genre ne manquaient pas cependant, tant à l'intérieur qu'au dehors; on +ne sortait de l'une que pour tomber dans une autre. On ne pouvait pas +espérer que la seule présence de M. Périer à la tête du cabinet +apaiserait toutes les discordes et rétablirait le bon ordre. Aussi le +duc de Dalberg m'écrivait-il: + + + «Paris, le 12 avril 1831. + +»On vous dira, mon cher prince, que les choses se fortifient ici; je +n'en crois pas un mot; la dissolution de la société va son train. +M. Périer vient de faire une faute incalculable par son décret qui +rétablit la statue de Bonaparte sur la colonne de la place +Vendôme[145]. Le parti bonapartiste, dirigé par les républicains et +les anarchistes, va prendre une nouvelle force. Il exigera la rentrée +de toute la famille Bonaparte, et elle servira de prétexte à des +intrigues dont le gouvernement ne sera pas le maître. Le nonce m'a dit +qu'en Italie on ne voulait plus conserver cette famille. Si on ne +s'était pas arrêté ici sur la _non intervention_ dans les affaires de +l'Italie, le prince de Metternich était prêt à se servir du duc de +Reichstadt pour augmenter les divisions en France. Prenez cela pour +positif. + + [145] Voir le rapport de Casimir Périer précédant l'ordonnance du + roi ordonnant le rétablissement de la statue de Napoléon + (_Journal des Débats_, du 12 avril). + +»Les affaires de Pologne donnent une nouvelle face à la situation +générale. La coalition du dehors est pour le moment moins à craindre +que les embarras du Trésor, qui sont croissants. L'emprunt du 19 doit +se faire à tout prix ou les payements seront suspendus[146]. Et que +faire alors de nos quatre cent cinquante mille hommes?» + + [146] Emprunt de cent vingt millions en cinq pour cent qui fut + réalisé le 19 avril. On avait d'abord voulu le réaliser par + souscription publique, mais on ne reçut ainsi que vingt millions. + Une société se forma alors, composée de toutes les notabilités + financières de Paris, qui accepta l'emprunt au taux de + quatre-vingt-quatre francs, et sauva ainsi la situation. + +Sous l'humeur un peu exagérée de M. de Dalberg, il y avait un fond de +vérité; il n'en fallait pas moins aller droit son chemin et pourvoir +autant qu'on le pouvait aux difficultés incessantes que chaque jour +apportait. On va en voir surgir de nouvelles dont les dépêches +suivantes rendaient compte. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[147]. + + [147] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 16 avril 1831. + + »Monsieur le comte, + +»J'ai reçu votre dépêche du 12[148], qui a pour objet de faire sentir +les graves motifs d'inquiétude que donnerait à la France l'entrée des +troupes de la Confédération germanique dans le grand-duché de +Luxembourg. Vous y exprimez aussi, monsieur le comte, la crainte que +la Diète ne soit entraînée à la guerre par l'influence de son +président, et vous faites observer avec raison que le mouvement des +troupes fédérales ne doit pas être réglé isolément à Francfort, en +ajoutant que les représentants des cinq puissances réunis à Londres +sont appelés à juger le moment où cette grande mesure pourra être +devenue indispensable. + + [148] Variante: ... _la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de + m'adresser le 12 de ce mois. Cette dépêche avait pour but_... + +»Je crois pouvoir répondre d'une manière satisfaisante à ces +différentes observations. + +»Le gouvernement du roi ayant désiré, dès l'origine du différend entre +la Belgique et la Confédération germanique, que la Diète ne prît +aucune résolution précipitée et adoptât, au contraire, pour système, +une lenteur sagement calculée, j'ai agi dans ce sens auprès des +membres de la conférence dont les souverains sont liés à la +Confédération germanique; et je ne peux pas renoncer à croire que +leurs conseils n'aient eu, jusqu'à présent, une forte influence +sur les délibérations de Francfort, car, si un corps fédéral a été +désigné, il y a longtemps, vous aurez sans doute remarqué avec quelle +lenteur on s'est occupé de son organisation définitive. + +»La Diète aurait persévéré probablement dans ce système de +temporisation, si, dans ces derniers temps, la proclamation du régent +de Belgique, relative au grand-duché de Luxembourg, les discussions et +les actes du congrès, n'étaient pas venus donner au corps germanique +des motifs de mécontentement assez graves pour déterminer la Diète à +songer à l'emploi des moyens de rigueur, afin de se mettre à l'abri de +tout reproche. + +»Cependant, monsieur le comte, d'après les ordres que vous m'avez +transmis, j'ai eu une conférence avec M. le prince Esterhazy et M. le +baron de Bülow que je trouve toujours disposés à se prêter aux vues de +conciliation, et je les ai engagés à employer leurs bons offices +auprès du président de la Diète, afin de faire suspendre toutes les +résolutions hostiles que l'on avait été disposé à adopter à Francfort. + +»Les communications journalières que j'ai avec ces deux membres de la +conférence me laissent peu de doute sur les dispositions actuelles de +la Diète, et tout me porte à croire qu'elles ne sont pas de nature à +nous inquiéter. Ses mesures militaires n'annoncent point l'intention +d'agir immédiatement; ce ne sont encore que des _préparatifs_; et vous +aurez remarqué, sans doute, à quelle distance elle va chercher ses +soldats; ce sont les contingents du Holstein, d'Oldenbourg, des villes +anséatiques et du Mecklembourg, qu'elle appelle à marcher au delà du +Rhin, tandis qu'elle avait sous la main d'autres contingents qu'elle +aurait pu faire agir bien plus rapidement. Elle ne l'a pas voulu +et elle a évité aussi de faire un appel aux Prussiens, prévoyant que +leur intervention aurait entraîné des inconvénients. + +»Il me paraît donc démontré que les intentions de la Diète et ses +mesures militaires n'ont aucun caractère qui puisse faire craindre une +prochaine agression. Quant au président de cette assemblée, que des +informations particulières vous dépeignent comme partisan d'une guerre +contre la Belgique, je ne pense pas que son influence puisse +l'emporter sur la volonté de son gouvernement, et nous savons +parfaitement, soit par les démarches auxquelles s'est prêté le prince +Esterhazy, soit par les communications directes et indirectes de sa +cour, que l'Autriche n'a nulle envie d'allumer la guerre sur aucun +point de l'Europe. + +»La Diète, au surplus, n'est pas maîtresse de prononcer seule dans une +affaire aussi grave: la conférence conserve toujours la faculté de lui +adresser des avis; et je puis certifier, monsieur le comte, qu'il ne +partira de Francfort aucun ordre d'attaque avant que la conférence y +ait fait connaître qu'il n'existe plus de moyen d'accommodement. + +»Les succès répétés et brillants des Polonais ont produit ici, comme +en France, la plus vive sensation[149]. Si les mouvements qui ont +éclaté en Lithuanie, sur des points rapprochés de la Courlande, ont +pour résultat de donner aux Russes un plus grand nombre d'adversaires, +il faudra reconnaître que l'insurrection de Varsovie aura eu des +conséquences bien plus graves que celles qu'on avait d'abord +calculées[150]. + + [149] Les Polonais avaient été vainqueurs à Grochow (19 février). + Après la bataille indécise de Praga (25 février), ils eurent de + nouveau l'avantage à Waver, à Dembe-Wilkie (30 et 31 mars) et à + Inganie (10 avril). Varsovie était dégagée et les Russes rejetés + au delà du Bug. En même temps, la Lithuanie s'insurgeait, et une + armée polonaise allait soulever la Volhynie. + + [150] Variante: _qu'on avait pu d'abord entrevoir_. + +»Les amis de l'ordre et de la paix ne peuvent qu'applaudir, monsieur +le comte, au langage que vous avez tenu dans les dernières séances de +la Chambre des députés; c'est ainsi, comme vous le dites à la fin de +votre dépêche, _que nous imposerons aux brouillons qui agitent la +Belgique_. + +»Les discussions parlementaires ici offrent peu d'incidents +remarquables depuis deux jours; mais, elles prendront un grand intérêt +lundi ou mardi...» + + + «Londres, le 19 avril 1831. + + »Monsieur le comte[151]. + + [151] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. + Pallain. + +»J'ai reçu de lord Palmerston une communication de laquelle il résulte +que quelques sujets de Sa Majesté Britannique ayant souffert en +Portugal[152] des insultes et des avanies que le gouvernement +portugais a plutôt favorisées qu'arrêtées, le gouvernement anglais +avait envoyé deux bâtiments de guerre avec ordre de demander des +réparations et des indemnités. Dans le cas où elles ne seraient pas +obtenues, le commandant de ces forces a été autorisé à déclarer qu'il +se ferait justice, lui-même, et qu'il agirait avec rigueur sur +les bâtiments portugais qu'il rencontrerait en mer...» + + [152] Depuis plusieurs mois, l'Angleterre avait à se plaindre des + offenses du Portugal. Dès l'automne de 1830, un vaisseau anglais + avait été capturé par des navires portugais. A Lisbonne, les + résidents anglais étaient en butte à toutes sortes de vexations. + En avril 1831, le cabinet anglais envoya une escadre dans le + Tage. Le gouvernement portugais capitula (2 mai).--La France + suivit cet exemple et demanda satisfaction pour les traitements + indignes qu'avaient subis à Lisbonne deux négociants français. + Sur le refus du Portugal, les navires de ce pays qui se + trouvaient dans les ports français furent saisis. En outre, une + escadre sous les ordres de l'amiral Roussin se disposait à partir + pour l'entrée du Tage (9 juillet). + + + «Londres, le 20 avril 1831. + + »Monsieur le comte[153], + + [153] Dépêche officielle déjà publiée. + +»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 16 +de ce mois relativement aux traitements hostiles que des Français ont +éprouvés en Portugal. Une communication que m'a donnée lord +Palmerston, et dont je vous ai entretenu par ma lettre d'hier, vous +prouvera que les Anglais n'hésitent point à agir eux-mêmes et seuls +dans la question qu'ils ont avec le Portugal; ils demandent une +réparation qu'ils détermineront; et s'ils ne l'obtenaient pas, la +prise des navires portugais trouvés en mer serait la suite du refus +qui serait fait par les agents de dom Miguel; mais on ne doute pas que +la lâcheté qui accompagne toujours la cruauté, ne le fasse céder +immédiatement et qu'il ne fasse toutes les réparations convenables. + +»Je vous fais connaître la marche que suit le gouvernement anglais +parce que vous trouverez peut-être qu'une conduite analogue est celle +qui convient davantage. Lord Palmerston est persuadé que des menaces +suffiront. + +»J'ai donné beaucoup d'attention, monsieur le comte, aux informations +que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre, relativement aux +habitants de Samos[154], mais depuis quelque temps, sans perdre de vue +les questions de la Grèce, il a été moins possible de s'en +occuper, soit à cause des affaires de la Belgique, soit par une +conséquence naturelle des travaux parlementaires des ministres +anglais. J'espère que nous aurons bientôt une conférence à ce sujet. + + [154] L'île de Samos avait été laissée à la Turquie, ainsi que + Candie, mais la conférence s'occupait d'imposer à la Porte des + conditions propres à sauvegarder la liberté des habitants de ces + îles. + +»Le ministère vient de perdre la majorité sur un amendement du général +Gascoyne, dans la question de la réforme[155]; il est assemblé en ce +moment pour aviser aux moyens de sortir de l'embarras que cet échec +lui donne; vous lirez avec plaisir les débats qui ont duré jusqu'à +cinq heures du matin. Je ne saurai que trop tard pour l'heure de la +poste, la résolution du conseil d'aujourd'hui; demain, j'aurai +l'honneur de vous l'écrire...» + + [155] C'est le 19 avril que le bill reparut aux Communes. On y + discuta l'amendement du général Gascoyne, qui tendait à conserver + à l'Angleterre et au pays de Galles le même nombre de + représentants, c'est-à-dire à maintenir tous les _bourgs + pourris_. Le ministère s'opposa à cet amendement qui fut + néanmoins voté par 299 voix contre 291. + + + «Londres, le 22 avril 1831. + + »Monsieur le comte[156], + + [156] Dépêche officielle déjà publiée. + +»Je vous annonçais, par la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire +hier, que le ministère avait éprouvé un échec et que le conseil était +alors assemblé pour aviser aux moyens de sortir d'embarras. Sa +position était devenue encore plus difficile dans le cours de la +journée d'hier, parce qu'un membre de la Chambre de pairs, lord +Wharncliffe[157] avait annoncé qu'il ferait la proposition d'une +adresse au roi afin de supplier Sa Majesté de ne pas consentir à la +dissolution du Parlement que ses ministres pourraient lui proposer. + + [157] James Stuart, lord Wharncliffe, né en 1776, entra d'abord à + l'armée, mais quitta le service en 1801 et fut élu aux Communes + où il siégea dans le parti tory. En 1826, il succéda à son père à + la Chambre des lords. Il fut en 1831 l'un des adversaires du bill + de réforme. En 1834, il devint lord du sceau privé dans le + cabinet de M. Peel. En 1841, il revint aux affaires comme + président du conseil. Il mourut en 1845. + +»Cet état de choses--le doute dans lequel on était sur les intentions +du roi--les influences que des personnes de sa famille, dont les +opinions sont fort opposées, pouvaient exercer sur Sa Majesté,--la +gravité de la réforme en elle-même--tout avait contribué à répandre +depuis vingt-quatre heures une grande incertitude dans les esprits. + +»Hier matin, cependant, le ministère avait obtenu du roi la promesse +positive que le Parlement serait dissous, sous la condition[158] que +le bill relatif au douaire de la reine, serait voté avant la +dissolution, ce qui aurait entraîné un délai d'un ou deux jours; mais +l'annonce de la proposition de lord Wharncliffe ayant fait sentir au +cabinet qu'on allait avoir à lutter contre de nouveaux embarras que +tout délai ne ferait qu'accroître, Sa Majesté s'est déterminée à +prononcer immédiatement la prorogation qui, d'après l'usage, est +suivie dans les vingt-quatre heures de la dissolution. Le roi s'est +rendu aujourd'hui à cet effet au Parlement. + + [158] Variante: ... _et Sa Majesté désirait seulement que_ le + bill relatif au douaire de la reine _fût voté avant la + dissolution_, ce qui aurait entraîné, etc... + +»Vous savez, monsieur le comte, qu'il doit s'écouler maintenant un +délai de quarante jours, avant qu'une nouvelle chambre puisse être +réunie; chaque parti va mettre ce délai à profit, pour s'assurer des +suffrages; et les plus grands efforts vont avoir lieu pour faire +triompher l'une ou l'autre opinion. Tous les membres du Parlement se +disposent déjà à quitter Londres pour se rendre sur les divers +points où ils ont à préparer leur élection. + +»Il est arrivé hier à Londres quatre députés belges, M. le comte de +Mérode, M. Villain XIV[159], l'abbé de Foere[160] et M. de +Brouckère[161]. Ces députés viennent, à ce que l'on présume, proposer +la couronne au prince Léopold de Saxe-Cobourg. Dans ma première +dépêche j'aurai l'honneur de vous faire connaître l'objet positif de +leur mission; la forme qu'ils auront adoptée pour la remplir et la +réponse qui y sera faite _par le prince_. Il est probable que cette +réponse sera conçue dans des termes évasifs et que Son Altesse Royale +évitera d'exprimer une acceptation ou un refus positif avant que la +Belgique ait adhéré au protocole du 20 janvier. _Telle est du moins +l'opinion de ceux qui vivent dans l'intimité du prince_[162]... + + [159] Charles-Hippolyte Villain XIV, diplomate belge, né en 1796. + Il avait siégé dans les états de la Flandre occidentale, et, en + 1830, fut élu au congrès. Sous le règne du roi Léopold, il fut + ministre à Florence (1840), à Turin et à Naples (1855). + + [160] Léon de Foere, né en 1787, était vicaire à Bruges. Dès + 1815, il se mêla à la politique et fonda une revue «pour + réveiller l'esprit national», qui lui valut de nombreuses + poursuites. En 1830, il fut élu député de Bruges. Au congrès, il + fut un des chefs du parti anti-français. Constamment réélu + jusqu'en 1848, il se retira alors de la vie publique et mourut en + 1851. + + [161] Henry de Brouckère, né en 1801, était procureur du roi en + 1830. Il se rallia avec empressement à la révolution et fut élu + député. En 1840, il devint gouverneur civil d'Anvers. Il fut + nommé ministre d'État en 1847 et président du conseil en 1852. Il + se retira en 1855. Il rentra à la Chambre en 1857, mais ne revint + plus aux affaires. Il était le chef du parti libéral. + + [162] Supprimé dans le texte des archives. + +»Je vous envoie le discours prononcé ce matin par le roi au +Parlement...» + + + «Londres, le 25 avril 1831. + + »Monsieur le comte[163], + + [163] Dépêche officielle déjà publiée. + +»J'ai reçu ce matin[164] la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 22 de ce mois. + + [164] Variante: _par M. Casimir Périer_. + +»J'ai éprouvé une véritable satisfaction, en voyant que le +gouvernement du roi avait donné son adhésion aux protocoles numéros 21 +et 22[165], et qu'il ne faisait que quelques légères observations que +je présenterai à la conférence en les appuyant des arguments contenus +dans votre dépêche. + + [165] Le protocole numéro 21 (17 avril) constatait l'adhésion + officielle de la France au protocole du 20 janvier, et réglait + quelques points de détail relatifs aux arrangements territoriaux + à intervenir entre la Belgique et la Hollande. Le protocole + numéro 22, signé le même jour, décidait que le commissaire de la + conférence à Bruxelles recevrait l'ordre de communiquer au + gouvernement belge le protocole du 27 janvier, qui fixait la base + de séparation des deux États et qu'il lui demanderait son + adhésion formelle à cet acte, en exigeant de la part de la + Belgique l'abandon de toute prétention sur le Luxembourg. En cas + de refus, le commissaire avait l'ordre de quitter immédiatement + Bruxelles, et les puissances avertissaient le gouvernement de + Belgique qu'elles se réservaient de forcer par les armes les + troupes belges à évacuer le territoire hollandais. + +»J'aurais fait immédiatement cette communication si lord Palmerston +n'était à Cambridge pour y préparer sa réélection; il ne doit être de +retour qu'au milieu de la semaine prochaine mais, dans cet intervalle, +j'aurai soin de voir séparément les autres membres de la conférence. + +»La demande que fait le gouvernement du roi, d'établir un concert +entre les cinq puissances afin de régler le nombre de troupes qui +pourront être employées dans le Luxembourg et pour fixer l'époque à +laquelle elles devront agir, me paraît juste et conforme aux +conseils de la prudence; je pense que la conférence sera naturellement +disposée à l'admettre[166]. + + [166] Variante: ... _est si juste et si conforme_ aux conseils de + la prudence _que la conférence sera sans doute_ naturellement + disposée à l'admettre. + +»Quant à l'évacuation de Venloo et de la citadelle d'Anvers, il ne +paraît pas qu'il puisse s'élever de difficultés à ce sujet, quand les +Belges auront pleinement adhéré au protocole du 20 janvier. + +»A l'égard des échanges à opérer entre la Hollande et la Belgique, +vous avez su, monsieur le comte, que, par le protocole numéro 21, la +conférence avait déclaré qu'elle regardait cette question comme +précoce, et qu'elle pensait qu'il fallait l'ajourner jusqu'au moment +où elle aurait été éclaircie par les travaux des commissaires +démarcateurs. Il me sera extrêmement difficile de changer ici la +manière de voir[167] sur ce point; il me sera sans doute objecté, que +le roi de Hollande ayant déjà adheré au protocole des limites, ce +serait s'exposer de sa part à beaucoup de difficultés s'y l'on +cherchait aujourd'hui à y apporter des modifications[168]. Cependant +je ferai tous mes efforts pour amener les plénipotentiaires à entrer +dans les idées que vous m'exprimez. + + [167] Variante: ... de changer la manière de voir _des + plénipotentiaires_ sur ce point, _qui m'objecteront_. + + [168] Variante: _à modifier cet acte_ + +»Le délai que vous voudriez faire accorder aux Belges pour se +prononcer définitivement me paraîtrait, je l'avoue, par trop prolongé, +s'il allait jusqu'au 1er juin. Je penserais qu'il serait peut-être +plus avantageux pour le gouvernement de Sa Majesté, comme pour le +gouvernement anglais, de se présenter devant les Chambres qui, +dans chaque pays, se rassemblent à la même époque, après avoir terminé +toutes les affaires principales de la Belgique. + +»Le prince Léopold a déclaré aux députés de ce pays qui sont venus lui +offrir la couronne, qu'il l'accepterait le jour où la Belgique aurait +adhéré au protocole des limites fixées par les cinq puissances, dont +il ne voulait pas se séparer. Une partie de ces députés a déjà quitté +Londres; ils ne se sont présentés, ni chez moi, ni chez aucun membre +de la conférence. + +»L'Angleterre est livrée en ce moment à une agitation très grande et +qu'elle n'avait pas éprouvée depuis la révolution de 1688. La question +de la réforme parlementaire occupe tous les esprits, éveille tous les +intérêts et place, pour ainsi dire, la nation dans deux camps opposés. +Personne ne reste neutre, et chaque individu qui appartient à un +parti, s'y abandonne sans réserve, en y livrant aussi sa fortune. Des +souscriptions sont ouvertes de part et d'autre; elles s'élèvent déjà à +des sommes immenses, et un seul engagement monte à cent mille livres +sterling... + +»L'Irlande ajoute à son état habituel l'agitation que lui communique +l'Angleterre, et de graves désordres en agitent en ce moment la partie +méridionale. Il me semble que cet état de choses offre à la France le +moyen de trouver dans la tranquillité tous les avantages que +l'Angleterre perd par l'agitation. + +»Sir Frédéric Lamb est nommé ambassadeur à la cour de Vienne[169].--Le +duc de Broglie vient d'arriver ici...» + + [169] Sir Frédéric Lamb était le frère de lord Melbourne. + + + «Londres, le 26 avril 1831. + + »Monsieur le comte[170], + + [170] Dépêche officielle déjà publiée. + +»J'ai eu l'honneur de vous mander hier qu'une partie des députés +belges avait quitté Londres. Cette information n'est pas exacte. Au +moment où ces députés allaient partir, le prince Léopold les a fait +inviter à dîner; ils se sont rendus chez lui. Lord Grey s'y trouvait +aussi. On a beaucoup agité les affaires de la Belgique; la discussion +qui avait eu lieu a été reprise, et le prince Léopold, en persistant +dans la réponse que je vous ai fait connaître hier, a donné à son +opinion de nouveaux motifs et de nouveaux développements. + +»Il a été décidé que l'abbé de Foere partirait seul ce soir et que les +autres députés resteraient ici à attendre le résultat des efforts +qu'il va faire à Bruxelles... Le langage qu'on a tenu à ces députés se +réduit à ceci : «Adhérez d'abord au protocole du 20 janvier, faites +élire votre souverain; ces deux choses terminées, vous négocierez des +échanges et vous pouvez être assurés que vous trouverez des +dispositions bienveillantes dans la conférence lorsqu'elle sera +appelée à régler les points sur lesquels vous ne pourriez pas vous +entendre.» + +»Lord Grey augure bien de la conversation que le prince Léopold et lui +ont eue avec les députés, quoiqu'il ne se dissimule pas que les choses +soient encore loin d'être terminées. + +»Lord Palmerston n'est pas encore de retour; ainsi, le jour de notre +conférence n'est pas encore fixé. Je persiste dans les opinions que je +vous exprimais dans ma lettre d'hier, et je crois qu'en général +vous serez content des réponses qui vous seront faites... + +»On fait grand bruit ici d'une note du général Guilleminot au +Reis-Effendi, qui renferme, dit-on, trois déclarations. La première a +pour objet de montrer à la Porte ottomane que les principes du +gouvernement français étant diamétralement opposés à ceux que +professent la Russie et l'Autriche, une guerre avec ces deux +puissances est inévitable. La seconde déclaration annonce que +l'Angleterre, ou demeurera neutre, ou se déclarera l'alliée de la +France. La troisième a pour but de montrer à la Porte qu'elle doit +songer à son indépendance et aux mauvaises chances que lui ferait +courir une alliance avec les puissances opposées à la France[171]. + + [171] Voir au sujet de cet incident une dépêche de l'ambassadeur + anglais à Constantinople. (Appendice p. 491.) + +»J'ai dû répondre, quand on m'a parlé de cette note, que je n'avais +aucune connaissance de ce que l'on me disait avoir été fait à +Constantinople, et que la loyauté de mon souverain et de son +gouvernement ne permettait pas d'y croire...» + +Les démarches du général Guilleminot à Constantinople, dont il est +question dans cette dépêche, m'avaient en effet valu des plaintes +extrêmement vives de la part du cabinet anglais. En l'absence de lord +Palmerston qui était occupé de son élection à Cambridge, le premier +ministre lord Grey m'avait témoigné une grande irritation de la +conduite de notre ambassadeur. Dans l'ignorance où j'étais des faits, +je ne puis lui exprimer que de l'incrédulité. Le lendemain, en +m'envoyant les rapports de l'ambassadeur d'Angleterre à +Constantinople, qui étaient aussi précis que possible, il +m'écrivait: + + +LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND[172]. + + _«Downing-street, april 26, 1831._ + + _»My dear prince,_ + +_»I send herewith copies of the information which has reachen this +government respecting the procedings of the French minister at +Constantinople._ + +<i<»I feel confident that a conduct, so contrary to good faith, can +never have been sanctioned by the king of the French, and the +character of his first minister affords me an equal assurance, that it +requires only to be known to him, to be disavowed in the most direct +and effectual manner._ + +_»I thereford forbear to offer any remarks on the character of the +accompanyings papers, which I schall be obliged to you to return to +me, after having read them._ + +_»I am with the highest regard and consideration, dear prince de +Talleyrand, your most faithfully._ + + »GREY.» + + [172] LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Downing-street, le 26 avril 1831. + + »Mon cher prince, + + »Je vous envoie ci-jointes les copies de l'information qui est + parvenue à notre gouvernement sur les démarches du ministre de + France à Constantinople. + + »Je me persuade qu'une conduite si contraire à la bonne foi ne + peut jamais avoir été sanctionnée par le roi des Français et le + caractère de son premier ministre m'offre également la certitude + qu'il suffira qu'elle lui soit connue pour être désavouée par lui + de la manière la plus directe et la plus efficace. + + »C'est pourquoi, je m'abstiens de toute réflexion sur le caractère + des papiers ci-joints, que je vous serai obligé de me renvoyer + après que vous les aurez lus. + + »Je suis avec la plus haute considération... + + »GREY.» + + +Les pièces qu'il me communiquait constataient, en effet, que le +général Guilleminot avait annoncé à la Porte que la France allait +déclarer la guerre à la Russie et à l'Autriche et que l'Angleterre +resterait neutre ou se joindrait à la France. Il est difficile de +s'expliquer comment un homme aussi expérimenté que M. Guilleminot +avait pu se hasarder à faire de pareilles déclarations, sans +instructions de son gouvernement. + +Quoi qu'il en soit, dès que M. Casimir Périer eut connaissance de ce +qui s'était passé, on rappela le général Guilleminot. Celui-ci, à son +retour à Paris, se plaignit hautement d'avoir été désavoué et +abandonné par le général Sébastiani; et le fait, qui des deux avait +tort, n'a jamais été bien éclairci[173]. Mais il n'en reste pas moins +vrai qu'un pareil incident n'était pas de nature à inspirer de la +confiance dans notre gouvernement. Les dates, heureusement, +constataient que les démarches du général Guilleminot avaient été +faites à Constantinople, avant qu'on y connût le changement qui avait +amené M. Casimir Périer à la présidence du conseil. + + [173] Voir à ce sujet page 340. + +Je reviens à mes dépêches. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[174]. + + [174] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 28 avril 1831. + + »Monsieur le comte, + +»La convocation d'un nouveau Parlement a donné lieu hier soir à de +nombreuses illuminations dans la ville de Londres et à quelques +désordres: le peuple a brisé les vitres chez plusieurs membres +du Parlement, connus pour leur opposition au bill de réforme; ce +tumulte n'a eu, du reste, aucune conséquence et aucun caractère +sérieux. Ce sont, vous le savez, les paroisses qui supportent, les +frais de ces mouvements populaires qui sont assez fréquents à Londres; +les derniers ont eu lieu lors du procès de la reine Caroline et lors +du bill pour l'émancipation des catholiques. Ce qui prouve que cet +événement a peu de gravité, c'est qu'il n'a eu sur les fonds publics +aucune espèce d'influence[175].--Les élections commencent demain dans +la Cité...» + + [175] Variante : _ils sont aujourd'hui à 79. Aujourd'hui tout est + rentré dans l'ordre_. + + «Londres, le 29 avril 1831. + + »Monsieur le comte[176], + + [176] Dépêche officielle déjà publiée. + +»Je viens d'avoir avec les députés belges qui sont restés à Londres +une longue conférence dont je dois vous rendre compte. + +»J'ai commencé par témoigner à ces messieurs l'intérêt que la France +prenait au bien-être de la Belgique. J'ai ajouté que cet intérêt ne se +démentirait pas et que, pénétré sur ce point des intentions de mon +gouvernement, je serai toujours prêt à faire valoir leurs droits et à +leur donner, en ce qui dépendrait de moi, des preuves de l'amitié +sincère et désintéressée de la France. + +»M. de Mérode m'a exprimé alors que ses compatriotes et lui +regardaient comme une affaire de conscience de ne pas abandonner les +habitants du grand-duché de Luxembourg qui s'étaient associés si +franchement à leur cause et en avaient partagé les chances. + +»J'ai cherché à le rassurer sur ce point en lui disant que la +conférence avait pris dans la plus sérieuse attention la position +particulière dans laquelle allait se trouver le Luxembourg, et que les +droits des habitants de ce pays à une représentation nationale me +paraissaient assurés, non seulement par le dernier protocole numéro +21, mais encore par les actes fondamentaux de la Confédération +germanique dont le grand-duché fait partie intégrante. + +»MM. les députés ayant passé ensuite à la question des échanges, je +les ai priés de remarquer à cet égard, avec quel soin le protocole du +20 janvier avait posé le principe de ces échanges et de la contiguïté +qui devrait être procurée aux possessions de chaque État. Si, ai-je +ajouté, l'exécution de cette clause a depuis été ajournée, c'est +uniquement pour laisser aux commissaires démarcateurs le temps +nécessaire pour rassembler sur ces questions d'échange les notions qui +pourraient le mieux éclairer les cinq puissances, lorsqu'elles seront +appelées à régler les points sur lesquels la Belgique et la Hollande +n'auraient pu s'accorder. + +»J'ai terminé cette explication en déclarant aux députés belges que, +lorsque la conférence aurait à s'occuper de cet important travail, ils +pouvaient être certains que celles de leurs demandes qui seraient +fondées sur la raison et l'équité seraient convenablement +appréciées... + +»Enfin,les députés se sont étendus sur les difficultés dont le +gouvernement actuel de la Belgique était environné, et ils ont +hautement exprimé le désir d'avoir à leur tête un souverain qui pût +faire valoir leurs droits. Je leur ai dit qu'en effet le choix +d'un souverain devait être l'objet de leurs voeux, mais qu'ils devaient +sentir que probablement le prince sur lequel ils porteraient leur +choix, ne consentirait à accepter la couronne que lorsque la Belgique +aurait adhéré au protocole du 20 janvier, parce qu'il reconnaîtrait +que cette adhésion le placerait, dès le début de son règne, dans des +rapports convenables envers les grandes puissances et utiles pour la +Belgique. Tout cela s'est dit avec beaucoup de développements et en +répétant tous les raisonnements que nous employons depuis un mois. + +»Telle est, monsieur le comte, la substance de mon entretien avec les +députés belges. Je pense qu'ils auront dû y trouver la franche +expression du désir que j'ai toujours éprouvé de seconder les +intentions du gouvernement du roi, en servant ici leurs intérêts. +L'impression qui m'est restée de cette conférence est, sans aucun +doute, entièrement favorable au caractère d'honnêteté de ces députés; +mais je ne peux pas m'empêcher de remarquer qu'ils m'ont paru bien +nouveaux dans les affaires...» + + + «Londres, 1er mai 1831. + + «Monsieur le comte[177], + + [177] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. + Pallain. + +»Les élections marchent dans un sens entièrement favorable à la +réforme. Il ne faut pas induire de là que cette mesure sera combinée +comme celle qui avait été présentée au dernier Parlement, mais on peut +en conclure que la majorité des Communes désirera une réforme et que, +bien certainement, il y en aura une. + +»Lord Palmerston étant retourné aux élections de Cambridge où sa +nomination n'est pas du tout assurée, et M. de Wessenberg étant assez +sérieusement malade, les réunions de la conférence n'ont pas eu lieu +depuis quelques jours et ne pourront être reprises que la semaine +prochaine. Je chercherai, en attendant, à faire l'usage le plus +convenable des observations contenues dans votre dépêche du 28 avril, +sur les démarches attribuées au général Guilleminot. + +»Les députés belges ont dîné avant-hier chez moi; je n'en ai pas tiré +grand'chose, parce qu'ils attendent des réponses de l'abbé de +Foëre...» + + + «Londres, le 3 mai 1831. + + »Monsieur le comte[178], + + [178] Dépêche officielle déjà publiée. + +»... Le prince Léopold est venu chez moi ce matin et j'ai eu avec lui +une très longue conversation. + +»Le prince paraît décidé à accepter le trône de Belgique, mais il sait +parfaitement que pour faire admettre ce pays au nombre des États +européens, il est nécessaire de le placer dans de bons rapports avec +les grandes puissances et de le mettre d'abord dans une position +analogue à celle du roi de Hollande, position qui peut seule faire +cesser les difficultés qui subsistent depuis six mois. + +»Son Altesse Royale voit souvent les députés qui sont à Londres, et +c'est toujours dans le sens que je viens d'indiquer qu'elle s'exprime +avec eux. Le prince leur a rappelé les difficultés qui avaient eu lieu +lors du blocus d'Anvers; les soins et les efforts qu'il avait été +nécessaire d'employer auprès du roi de Hollande pour les faire +cesser; que, par conséquent, il fallait éviter de faire naître avec ce +souverain de nouvelles causes de discussions, parce qu'on ne pouvait +pas prévoir quel en serait le terme[179], et que le moyen de les +prévenir était d'adhérer, comme il l'avait fait, au protocole du 20 +janvier. Le prince a déclaré, en outre, aux députés qu'aussitôt[180] +qu'ils auraient rétabli des rapports convenables avec les puissances, +il s'occuperait personnellement, avec le plus vif intérêt, des +échanges et des autres arrangements qui sont l'objet de leurs voeux. + + [179] Variante: _dont on ne pourrait pas calculer le terme_. + + [180] _Il leur a annoncé en outre_ qu'aussitôt _que par cette + adhésion_... + +»Il leur a fait remarquer que le principe de ces échanges avait été +posé dans le protocole du 20 janvier, puisqu'une de ses dispositions a +pour but d'assurer aux Belges et au roi de Hollande la contiguïté de +leurs possessions. Il leur a dit qu'il avait des raisons de croire +que, sous ce rapport, ils auraient des marques de bienveillance de la +part des puissances; qu'enfin il userait de toute l'influence qu'il +pourrait avoir pour travailler sans relâche au bonheur de la Belgique, +pour lui faire acquérir le rang qu'elle doit avoir en Europe et pour +développer toutes les sources de prospérité de ce beau pays. + +»Quant au grand-duché de Luxembourg, il ne serait peut-être pas +impossible, monsieur le comte, qu'en laissant à la Confédération +germanique la forteresse, on parvînt à s'entendre avec le roi de +Hollande, relativement à la partie territoriale. Vu la distance où +elle se trouve de ses autres possessions, elle n'a peut-être plus pour +lui un grand prix, et il pourrait se faire qu'on l'amenât à en traiter +pour une somme d'argent, après toutefois que les Belges auraient +adhéré au protocole du 20 janvier...» + + + «Londres, 6 mai 1831. + + »Monsieur le comte[181], + + [181] Dépêche officielle déjà publiée. + +»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 3 +de ce mois relativement au rappel de M. le général Guilleminot. Les +informations contenues dans ma lettre du 26 avril laissaient peu de +doute sur les faits dont j'avais l'honneur de vous parler et dont +j'attribuais une partie aux intrigues des drogmans; la gêne que cette +affaire mettait dans nos rapports ici a cessé. + +»Le roi ne se rendra pas au dîner que la Cité de Londres devait +offrir. En général, on évite tout ce qui peut être une occasion de +rassemblement populaire. Il y a lieu de croire que lord Palmerston +échouera décidément aux élections de Cambridge[182]; l'influence du +clergé est très grande dans cette université. Le ministère lui +procurera une autre élection moins brillante, mais dont il dispose. Si +l'on faisait quelques pairs, il pourrait aussi être du nombre de ceux +que le roi choisirait[183]. + + [182] Lord Palmerston échoua en effet à Cambridge, mais il fut + élu par le bourg de Bletchingby. + + [183] Variante: _ainsi que lord Sefton qui a une promesse + ancienne_. + +»Lord Palmerston sera probablement ici demain. Je pense que nous +pourrons alors avoir une conférence et que la santé de M. de +Wessenberg lui permettra d'y assister... + +»Les députés polonais, qui sont à Londres, croient que si l'affaire +qui paraît devoir avoir lieu sous peu de jours entre les Russes +et leurs compatriotes était favorable à ces derniers, l'Autriche et la +Prusse offriraient leur médiation, ce qui les effraierait. Si la +France et l'Angleterre faisaient partie de cette médiation, ils +seraient rassurés; et il me semble que l'Angleterre ne pourrait pas se +refuser à y entrer avec nous[184]...» + + [184] Sur la politique que lord Palmerston entendait suivre + vis-à-vis de la Pologne, on lira avec intérêt la lettre suivante + qu'il écrivait à lord Granville: + + [_Particulière_] + + Foreign Office, 29 mars 1831. + + »... Les Polonais se battent galamment et les Russes ont souffert + plus qu'on ne le suppose, mais l'empereur doit l'emporter à la + fin. J'ai eu des conversations avec Wielopolski et Waleski et je + leur ai dit qu'il fallait nous en tenir à nos traités et que, + puisque d'un côté nous protesterions si la Russie essayait + d'éluder le traité de Vienne, de l'autre nous ne pourrions le + faire nous-mêmes en aidant la Pologne à se rendre entièrement + indépendante». (_Correspondance intime de lord Palmerston_, I, + 32.) + + Lord Palmerston était donc très loin d'accéder aux demandes des + députés polonais qui auraient voulu provoquer une intervention + active de l'Angleterre. + + + «Londres, le 9 mai 1831. + + »Monsieur le comte[185], + + [185] Dépêche officielle déjà publiée. + +»Nos conférences ont été reprises aujourd'hui. On s'est occupé de la +situation dans laquelle se tient toujours la Belgique envers la France +et envers les autres puissances de l'Europe. On a rendu justice aux +députés qui sont ici, et qui paraissent animés d'un esprit plus sage +que ceux qui nous ont été envoyés jusqu'à présent; mais, comme eux, +ils se trouvent sans pouvoirs et, par là, ne peuvent faire faire aucun +progrès aux questions relatives à leur pays et qu'il faut enfin +terminer. + +»Il a été convenu, ainsi que vous en exprimiez le désir dans +votre dépêche du 22 avril, que les Belges auraient jusqu'au 1er juin +pour se prononcer définitivement sur les propositions contenues dans +le protocole numéro 22. Ce délai sera déterminé dans le premier +protocole qu'arrêtera la conférence. + +»J'ai l'honneur de vous adresser, pour le cas où vous ne l'auriez pas +déjà, l'état des troupes de la Confédération germanique qui doivent +être employées dans le grand-duché de Luxembourg; elles sont sous le +commandement du général Hinüber. Il paraît, d'après les nouvelles qui +sont parvenues ici, que leur marche est lente. + +»J'ai vu aujourd'hui le prince Léopold, il ne varie pas dans sa +résolution; il n'acceptera pas la Belgique, telle qu'elle est définie +par le congrès, et dans laquelle se trouvent des pays que les Belges +mêmes n'occupent pas; mais il accepte la Belgique telle qu'elle est +définie par les cinq puissances, en en séparant la question du +grand-duché de Luxembourg. + +»Le prince a eu de fréquents entretiens avec les députés et leur tient +toujours le langage le plus convenable et le plus franc. De leur côté, +ils prennent confiance en lui, et expriment, en toute circonstance, le +désir de le voir incessamment placé à leur tête, parce qu'ils +espèrent, seulement alors, que l'ordre pourra renaître dans leur pays; +mais le prince Léopold ne leur cache pas qu'il ne se déterminera à se +rendre parmi eux que lorsque les choses seront plus avancées et qu'il +n'y aura plus surtout d'incertitude sur les résolutions du +gouvernement provisoire relativement au protocole du 20 janvier. Vous +voyez que les choses vont encore bien lentement. _En général, +cependant, les membres de la conférence sont pressés de finir, +et tous ont exprimé aujourd'hui ce désir[186]_...» + + [186] Supprimé dans le texte des archives. + + «Londres, le 10 mai 1831. + + »Monsieur le comte[187], + + [187] Dépêche officielle déjà publiée. + +»J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole que la conférence a +arrêté ce matin et dans lequel vous retrouverez l'esprit des +protocoles précédents[188]. Ce protocole--l'adhésion bien connue de la +France aux résolutions prises à Londres,--l'acceptation du prince +Léopold, conditionnellement annoncée aux députés belges, s'ils +adoptent les limites déterminées par le protocole du 20 janvier,--le +terme du 1er juin qui est fixé pour leur adhésion;--tout porte à +croire que la raison se fera enfin entendre en Belgique. + + [188] Le protocole du 10 mai (nº 23), confirmant le protocole 22 + du 17 avril et le complétant, fixait au 1er juin le délai accordé + aux Belges pour accepter ledit protocole. Passé ce délai, les + puissances déclaraient devoir rompre avec la Belgique et laisser + toute liberté à la Confédération germanique d'agir à sa guise + dans le Luxembourg. Le protocole ajoutait que la violation par + les Belges de l'armistice avec la Hollande serait regardée par + les puissances comme un _casus belli_. + +»Dans le cas cependant où les Belges pousseraient les choses à +l'extrême, il a paru prudent d'engager les deux membres de la +conférence qui sont en rapport régulier avec la Diète de Francfort, à +écrire au président de cette assemblée, en lui envoyant textuellement +ce que nous désirons trouver dans la réponse de M. de Münch. Voici la +phrase qui sera insérée dans la lettre du président: + +»La Confédération ne fait entrer ses troupes dans le Luxembourg, +que pour y rétablir les droits du roi grand-duc et l'empire des +traités. Agissant dans les intérêts connus et avoués des États +limitrophes, elle respectera aussi la neutralité de la Belgique, à +condition que la Belgique elle-même en respectera les principes.» + +»Vous voudrez bien remarquer que ces dispositions ne s'appliquent +qu'au seul cas où, après le 1er juin, qui est l'expiration du délai +accordé aux Belges, la Confédération se verrait obligé de repousser +par la force ceux qui occupent le territoire qui lui appartient. + +»Mon opinion est que la Confédération désire beaucoup ne pas être +obligée de recourir aux moyens d'exécution, et surtout de ne pas être +forcée de faire passer le Rhin à ses divers contingents dont elle +trouve les mouvements fort coûteux...» + + + «Londres, le 12 mai 1831. + + »Monsieur le comte[189], + + [189] Dépêche officielle déjà publiée. + +»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 10 +de ce mois; elle peint l'état de la Belgique tel qu'il est et que le +font connaître les informations parvenues ici. Je vous ai mandé, par +ma lettre du 9, combien les membres de la conférence étaient pressés +d'en finir; mais ils ont voulu vous donner une marque de +condescendance, en reculant au 1er juin, ainsi que vous l'avez désiré, +le dernier délai accordé aux Belges. + +»La députation belge vient de s'augmenter d'un membre; M. +Devaux[190], qui fait partie du congrès et du conseil des ministres, +est arrivé ici; mais il n'a pas plus de pouvoirs que ceux qui l'ont +précédé. + + [190] Paul-Isidore Devaux, né à Bruges en 1801, se fit de bonne + heure un nom comme journaliste dans le parti libéral. Député au + congrès en 1830, ministre sans portefeuille sous la régence de M. + Surlet de Chokier, il alla à Londres, en mai 1831, comme + commissaire près la conférence, se démit à son retour, de ses + fonctions de ministre, mais demeura à la Chambre des + représentants jusqu'en 1863. Il fut, à cette époque, atteint de + cécité et contraint de se retirer de la vie politique. + +»Le prince Léopold a vu M. Devaux; il lui a dit, ainsi qu'à ses +collègues qu'il était toujours disposé à accepter leurs offres, mais +qu'il ne donnerait pas son acceptation tant que l'État belge serait +vague, incertain; et surtout tant que les Belges ne seraient pas dans +des rapports de bonne harmonie avec les principales puissances de +l'Europe. + +»... Je crois qu'il serait utile que vous fissiez connaître au général +Belliard l'état où se trouvent les choses en ce moment, ici, afin +qu'il use de son influence pour amener les Belges aux moyens +conciliatoires qui leur sont proposés...» + + +Je n'ai rien à ajouter à ces dépêches qui retracent suffisamment les +entraves que rencontraient nos négociations compliquées. Je tiens +cependant à faire connaître aussi les impressions qu'on en recevait à +Paris et les échos qui me venaient de ce côté. + +On les trouvera dans les lettres suivantes que je reçus à cette +époque, et qui, on le remarquera, venaient de personnes assez opposées +dans leurs idées et dans leurs vues. + +Ainsi, M. Casimir Périer m'écrivait: + + + «Paris, le 23 avril 1831. + +»C'est, mon prince, avec une grande satisfaction que nous avons reçu +vos dernières dépêches et les deux derniers protocoles que vous nous +avez envoyés. Dans une conférence que nous avons eue hier, à ce sujet, +nous avons réussi à les faire approuver. M. le ministre des affaires +étrangères doit vous transmettre aujourd'hui quelques observations; +nous serions surtout heureux que vous puissiez prendre en +considération celle qui est relative aux échanges et obtenir, pour +elle, l'assentiment de la conférence. Ces arrangements faciliteraient, +nous le pensons, les négociations sur les affaires de Belgique; et si +nous apprenions qu'ils ont été favorablement accueillis, nous y +verrions un heureux acheminement vers une solution définitive que tous +nos voeux appellent. M. le général Belliard va partir avec des +instructions conformes aux communications que vous fait M. le ministre +des affaires étrangères; toutefois, il ne doit en faire usage que +lorsque nous aurons reçu votre réponse à ce sujet. + +»La marche de nos affaires intérieures devient plus satisfaisante, et +le gouvernement s'avance avec plus de succès vers le but qu'il s'est +proposé. Notre position n'en est pas moins extrêmement grave, et au +milieu de l'ébranlement général, la paix est une nécessité, non +seulement pour la France, mais pour la stabilité de tous les États. +Nous rencontrons des obstacles surtout dans cet esprit de désordre et +d'innovation qui n'est plus seulement français, et que notre exemple +paraît avoir rendu européen. Mais, avec de la persévérance, avec le +maintien de la paix pour lequel vous nous secondez si bien, nous +sortirons de la position difficile où nous avons été placés. Tel est +notre espoir, et, plus que jamais, nous sentons qu'il y a nécessité et +devoir à remplir la mission que nous nous sommes imposée...» + +Le comte Alexis de Noailles[191], que je puis tenir pour un +représentant du faubourg Saint-Germain, m'écrivait le 30 avril: + + + «Mon prince, + +»... Je pars pour mon département, pour assister à la session de mon +conseil général et aux élections. On en parle fort diversement; mais, +toutes les idées se modifient chaque jour; les plus alarmés reviennent +à la pensée qu'en général les élections seront fort modérées. On cite +même que MM. Demarçay[192], Corcelles[193] et Salverte[194] ne +seront pas réélus à Paris. Le dernier sera toujours réélu; je ne puis +en douter à cause de son talent, de tous ceux de la gauche, le plus +redoutable. Pour les autres, leur élection est, en effet, fort +douteuse. + + [191] L'ancien plénipotentiaire du congrès de Vienne. M. de + Noailles, membre de la dernière Chambre de la restauration, + avait, comme député, prêté serment au nouveau gouvernement, mais + il ne fut pas réélu aux élections de 1831. + + [192] Marc-Jean Demarçay, né en 1772, entra fort jeune au service + et prit sa retraite en 1810 comme général de brigade. Sous la + Restauration, il fut élu député des Deux-Sèvres (1819) et devint + l'un des membres les plus actifs de l'opposition. Il échoua aux + élections de 1824, mais fut élu dans la Seine en 1827. Il se + rallia un instant au gouvernement de Juillet, mais rentra peu + après dans l'opposition où il siégea jusqu'à sa mort (1839). + + [193] Claude de Corcelles, né en 1768, était officier de + cavalerie en 1789. Il émigra en 1792 et, de retour en France, + vécut dans la retraite jusqu'en 1814. Nommé, pendant les + Cent-jours, colonel des gardes nationales du Rhône, il fut arrêté + après la seconde Restauration et, bien que relâché, dut quitter + la France où il ne revint qu'en 1818. En 1819, il fut élu député + du Rhône et fit, à la Chambre, une vive opposition au + gouvernement. Il demeura dans l'opposition après 1830, se retira + de la vie publique en 1835 et mourut en 1843. + + [194] Anne-Joseph-Eusèbe Baconnière-Salverte, né en 1771, avait + été reçu tout jeune avocat au Châtelet. Il ne joua aucun rôle + pendant la Révolution. Compromis sous le Directoire dans la + réaction royaliste il fut, après le 13 vendémiaire, condamné à + mort par contumace, mais il se présenta devant ses juges et fut + acquitté. Il vécut très retiré sous l'empire, s'occupant + uniquement de travaux philosophiques et littéraires. Sous la + Restauration, il se fit un nom comme polémiste dans le parti + libéral et fut élu, en 1828, à la Chambre des députés où il + siégea dans les rangs les plus ardents de l'opposition. Réélu à + Paris, en 1831 et 1834, il conserva la même attitude vis-à-vis du + gouvernement de Juillet et mourut en 1839. + +»Quel sort est le vôtre, mon prince, et quelle glorieuse destinée +politique a été celle de votre vie! Trois fois, dans les plus grandes +circonstances, au milieu des menaces les plus prochaines de +dissolution pour ce pays-ci, vous serez intervenu, dirigeant presque +seul la barque. Vous l'aurez amenée au port. Cette fois, le service +est d'autant plus grand que vous avez lutté et agi d'abord contre une +opinion presque générale. Vous avez ramené à vous, non seulement les +négociations et les événements, mais encore les opinions. La guerre, +en ce moment, est en horreur en France. Le gouvernement peut tout dans +l'intérêt de la paix. Tous les partis sont revenus à cette idée. On +n'oserait en avouer une autre...» + +Écoutons maintenant le duc de Dalberg: + + + «Paris, le 3 mai 1831. + +»... Le vieux renard du Luxembourg (M. de Sémonville)[195] maintient +sa prophétie que tout cela n'est pas tenable, et l'accompagne de +tant de réflexions qu'on a quelque peine à ne pas se ranger de son +avis. Il croit au rappel du petit _Aiglon_ (le duc de Reichstadt) qui +ne tiendra pas plus, à ce qu'il croit, mais qui laissera le champ +libre à d'autres combinaisons entre les prétendants. + + [195] M. de Sémonville était alors grand référendaire de la Cour + des pairs. + +»J'ai la presque certitude que, pendant que nous menacions l'Autriche +d'une guerre en Italie, le parti bonapartiste ici, très actif et très +remuant, avait obtenu des assurances de secours. On tient maintenant +un tout autre langage envers ce parti. + +»Si on exige que les Autrichiens quittent les États du pape, les +émeutes reprendront sur tous les points. La conduite qu'on tient à +Parme et à Modène est absurde[196]. + + [196] Le duc de Modène et la duchesse de Parme (l'ex-impératrice + Marie-Louise) avaient capitulé devant l'émeute et s'étaient + retirés. + +»Casimir Périer avance aussi bien qu'il le peut; mais il a plus de +difficulté _au-dessus de lui_ qu'au-dessous. + +»Le rappel du général Guilleminot a fait quelque impression. On +devrait y mettre Latour-Maubourg[197] qui est à Naples, mais on dit +que Sébastiani y enverra son frère[198], ce qui ne conviendra qu'à +cette famille...» + + [197] Just de Fay, marquis de Latour-Maubourg, né en 1781, entra + dans la diplomatie sous le Consulat, fut secrétaire d'ambassade à + Copenhague, puis à Constantinople où il demeura comme chargé + d'affaires jusqu'en 1812. Il passa de là à Stuttgard comme + ministre (1813). Sous la Restauration, il fut nommé ministre à + Hanovre, puis ambassadeur à Dresde (1819) et à Constantinople + (1823). Le gouvernement de Juillet l'accrédita à Naples (1830), + puis à Rome où il demeura jusqu'à sa mort (1837). M. de + Latour-Maubourg était entré à la Chambre des pairs par droit + d'hérédité en 1831. + + [198] Jean-André-Tiburce, vicomte Sébastiani, né en 1786, était + entré dans l'armée en 1806, général de brigade en 1823, il fut + mis en non activité et entra à la Chambre des députés en 1828. Il + n'obtint pas l'ambassade de Constantinople en 1831, mais fut + nommé lieutenant général et pair de France (1837). Il se retira + en Corse en 1848. + + + «Paris, le 10 mai 1831. + +»... L'esprit de parti qui règne ici et qui augmente par la faiblesse +du gouvernement, lequel cependant fait ce qu'il peut, rend ce séjour +de plus en plus odieux. + +»Le bonapartisme est à présent la couleur sous laquelle on travaille. +On s'en sert pour agir sur l'armée et sur les classes inférieures, +séduites par les succès de ceux qui en sortent pour monter sur des +trônes et pour être décorés des faveurs de la fortune. Le gouvernement +a tort de ne pas mieux éclairer l'opinion qu'elle ne l'est, sur le +régime impérial. Tout le monde se fait bonapartiste, parce que le +Palais-Royal et _sa camarilla_ n'ont peur et n'ont des égards que pour +ce parti. Il en résulte qu'il prend de la consistance. Mauguin disait, +il y a quelques jours, à un homme dont je le tiens: «Il nous faut un +gouvernement provisoire et une régence au nom du duc de Reichstadt, et +nous y arriverons.» + +»Croyez que si la guerre éclatait en Italie, l'Autriche animerait ces +intrigues. D'un autre côté, comment comprimerez-vous l'ardeur de +l'armée que vous avez réunie et celle de la population de la France +qu'on a si sottement échauffée, en lui parlant des étrangers qui +veulent marcher sur la France? + +»Enfin, à la prochaine session des Chambres, on verra comment tous ces +éléments de discorde pourront être conjurés...» + + +Je terminerai ces citations de lettres par celle, assez longue, que +m'écrivait Madame Adélaïde d'Orléans, à la date du 11 mai, et qui est +la plus importante de toutes, ainsi qu'on pourra en juger. + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Saint-Cloud, le 11 mai 1831. + +»C'est bien à regret, mon cher prince, que je suis aussi en retard +dans ma correspondance avec vous. Mais nous avons été si en mouvement +pendant plusieurs jours, pour la fête de notre cher roi (qui s'est +passée comme nous pouvions le désirer), puis à la suite, notre +établissement ici, qu'il m'a été impossible de trouver, comme je +l'aurais désiré, un instant pour vous écrire. J'ai eu le plaisir de +voir hier madame de Dino, et de savoir par elle que vous êtes +maintenant en parfaite santé et toujours bien occupé de cette +malheureuse affaire de Belgique que je voudrais bien voir finie. Il me +paraît, d'après ce que le prince de Cobourg m'écrit, qu'il est bien +tenté de la chose, mais que l'expérience qu'il a eue de s'être trop +hâté dans l'affaire de la Grèce l'empêche d'accepter avant que les +arrangements soient faits, ce que, je vous avoue, je comprends[199]. +Ce qu'il me dit sur l'arrangement du Luxembourg me paraît très +raisonnable; c'est qu'il serait extrêmement désirable que, pour la +tranquillité de la France, de l'Allemagne et de la Belgique, on pût +induire le roi de Hollande à céder ce pays contre ou pour une +indemnité, et j'aurais bien désiré que cela fût obtenu par +l'intervention de la France, par vous, si cela eût été possible, ou si +cela l'est encore. Il me semble que cela serait bien et bon pour +nous; mais, au reste, je raisonne peut-être sur cela comme une ignare +que je suis en politique. Passez-le-moi, mon cher prince, en me disant +ce que vous en pensez. + + [199] Le prince Léopold avait été, en effet, sur le point d'être + nommé roi de Grèce. Agréé par les puissances et accepté par la + Grèce, il n'avait pas voulu se soumettre aux conditions imposées + par la conférence. Celle-ci, dans son protocole du 3 février + 1830, avait délimité la Grèce de telle sorte que l'Etolie et + l'Acarnanie étaient laissées à la Porte ainsi que les îles de + Candie et de Samos. Le prince Léopold protesta auprès de la + conférence (lettre du 11 février). Celle-ci ayant maintenu sa + décision, le prince refusa définitivement la couronne. + +»Je me félicitais de pouvoir vous mander que nous étions parfaitement +tranquilles, et de fait, nous l'étions jusqu'à hier. Mais à la suite +d'un repas donné aux chefs de la protestation sur la croix de Juillet, +il y a eu dans la nuit avant celle-ci des chants, des cris, des +rassemblements et du désordre[200]. Hier, les rassemblements ont été +dispersés à plusieurs reprises; mais vers le soir, étant devenus plus +considérables, sur la place Vendôme, après les sommations il y a eu +une charge de cavalerie qui les a entièrement dissipés. La garde +nationale et toute la population de Paris sont furieuses de ces +tentatives de désordres excitées par un petit nombre de mauvais +sujets. Cela ne présente aucune inquiétude réelle, mais cela est fort +ennuyeux. J'espère que cette dernière tentative-ci, qui est désavouée +et désapprouvée généralement, sera la dernière. + + [200] L'ordonnance du 13 avril, conformément à la loi du 13 + décembre précédent, avait créé une décoration spéciale pour les + combattants de Juillet. Les décorés devaient prêter serment de + fidélité au roi et d'obéissance à la charte. La croix portait + comme légende: «donnée par le roi des Français»; ces deux + dispositions (le serment et la légende) furent jugées + inconstitutionnelles par les citoyens appelés à porter la + décoration. Ils protestèrent et refusèrent de s'y soumettre. + L'affaire finit par s'arranger non sans beaucoup de bruit et + quelques manifestations autour de la colonne Vendôme. C'est à + cette occasion que le comte de Lobau fit disperser les + manifestants avec le jet des pompes à incendie. + + +»Le roi doit partir lundi prochain, pour faire une tournée en +Normandie, qui est depuis longtemps demandée et désirée et qui +produira certainement un très bon effet. Il compte aller à Rouen, au +Havre et revenir par la ville d'Eu. Son projet est d'être de +retour ici le 26. Pendant ce temps, la reine et moi, nous restons à +Saint-Cloud avec mes nièces et mes petits-neveux. Nous avons de bonnes +nouvelles de notre cher petit marin (le prince de Joinville) qui doit +être en ce moment à Toulon, où il s'embarquera vers le 15. Il ira +premièrement en Corse, après à Livourne, Naples, la Sicile, Malte et +Alger, puis à Mahon où il fera sa quarantaine. C'est un beau voyage +qui, de toute manière, lui sera utile. Il sera de retour dans trois +mois à peu près. + +»Je me réconcilie tout à fait avec le séjour de Saint-Cloud, pour +lequel, avant d'y venir, je me sentais peu d'attrait. C'est un superbe +séjour, les environs sont charmants et les promenades bien agréables; +puis d'anciens souvenirs qui nous sont chers. Je crois que nous y +resterons à peu près six semaines. + +»Adieu, mon cher prince... + +»_P.-S._--Je viens de lire à mon frère la politique que je vous fais +dans ma lettre, et je n'en ai point obtenu les compliments que +j'espérais pourtant un peu. Il m'a dit qu'il ne voulait plus se mêler +de donner des conseils aux uns et aux autres, depuis qu'il avait +abandonné à la conférence le soin de s'en débattre, parce qu'il avait +été un peu fatigué des défiances qu'il avait aperçues et au-dessus +desquelles il s'était flatté d'être placé; qu'il ne voulait pas en +donner davantage au prince Léopold, non pas par défaut de confiance ou +d'amitié pour lui, bien au contraire, mais parce qu'il ne voulait plus +que ses conseils fussent dénaturés; parce qu'il craignait qu'on y +cherchât encore autre chose que le sentiment qui les lui dicterait, +qui n'était autre que son désir et même son impatience de voir +l'affaire de la Belgique terminée par l'établissement d'un +souverain qui assurera à la fois son indépendance et l'organisation +d'un gouvernement capable d'y maintenir la paix et le bon ordre. + +»Il me dit de vous dire que vous avez surpassé son attente par +l'habileté et la hardiesse avec lesquelles vous avez amené la +conférence à _fendre_ le royaume des Pays-Bas et à détacher la +Belgique de la Hollande, ou plutôt à faire reconnaître leur +indépendance l'un de l'autre. Mais il croit que, depuis ce grand pas +fait, l'antipathie que les Belges ont inspirée a faussé l'allure en ce +point principal, que la difficulté de les manier a fait perdre de vue +la nécessité d'obtenir d'eux, avant tout, le choix d'un souverain, car +mon frère me dit qu'il n'a cessé de croire, de dire et de répéter, +qu'une fois ce choix fait d'une manière qui convînt à l'Europe, aussi +bien qu'à la France en particulier, tout était fini avec les Belges, +parce que leur concours était assuré et devenait facile à obtenir pour +le reste, au lieu qu'en exigeant des Belges d'agir par eux-mêmes, on +se plongeait dans le dédale des assemblées gouvernantes; on courait +risque ou de n'obtenir d'eux, comme cela est arrivé, que des choix +spontanés et inacceptables, ou de voir se prolonger parmi eux l'état +d'anarchie et d'ingouvernabilité où ils sont encore, et en les jetant +de plus en plus dans les bras de la propagande et des chimères de la +guerre et de la république. + +»Mon frère me dit qu'il n'a jamais hésité une minute sur le protocole +du 20 janvier et qu'il n'a cessé de le dire aux Belges de sa propre +bouche, mais qu'il n'aurait pas voulu retarder le choix du souverain, +retard que le parti républicain n'a cessé de désirer, parce qu'il +pensait, qu'une fois le souverain choisi, le parti républicain serait +battu et qu'il devait être fort égal pour le souverain d'avoir exigé +d'avance l'acceptation du protocole du 20 janvier, ou de l'exiger +après son élection, car on verrait toujours qu'il l'avait exigé. + +»Mais en me permettant de vous transmettre ainsi sa manière de voir +personnelle, mon frère me dit que c'est une marque de confiance qu'il +est toujours bien aise de vous donner, et qu'il n'a pas besoin de vous +recommander de la garder pour vous. Il veut que vous regardiez ceci +comme une conversation qu'il aurait eue avec vous sur son canapé, et +nullement comme une communication officielle dont il dit qu'il ne +voudrait jamais que je fusse l'organe...» + + +Je dois m'arrêter au long _post-scriptum_ de cette lettre de Madame +Adélaïde qui avait été évidemment dicté par le roi. Cela me permettra, +en rétablissant les faits, de rappeler succinctement le point où était +parvenue l'affaire hollando-belge et ce qui menaçait de nous mettre +dans une impasse. + +Le congrès belge avait voté une constitution dans laquelle se trouvait +défini le territoire composant la Belgique, telle que les Belges +l'entendaient[201]. Dans cette définition ils avaient compris des +territoires qui ne leur appartenaient à aucun titre, sous le prétexte +que les habitants de ces territoires s'étant associés à eux dans leur +révolution, ils étaient engagés d'honneur à réclamer leur adjonction. +C'était la constitution ainsi rédigée, que le souverain, élu par eux, +devait jurer de maintenir en acceptant la royauté. En opposition +à cette constitution, existait le protocole de la conférence du 20 +janvier qui avait déterminé la délimitation du territoire belge +d'après les traités et les précédents historiques. Le roi de Hollande, +dépossédé de la Belgique, avait donné, quoique à regret, son +consentement à la délimitation fixée par la conférence. Voilà où en +était l'état des choses lorsque dans le congrès belge on avait songé à +offrir la couronne au prince Léopold. La prudence la plus ordinaire +commandait clairement à ce prince de n'accepter la couronne qu'après +que les Belges seraient revenus de leurs prétentions mal fondées. Une +autre conduite l'aurait placé dans la position la plus fausse et la +plus périlleuse. En effet, si après avoir accepté la couronne et la +constitution, il insistait auprès des Belges pour les faire renoncer +aux territoires qui ne pouvaient pas leur appartenir, il se mettait en +dehors de la constitution; ou en supposant que les Belges se fussent +soumis à ses instances, il commençait son règne sous les plus fâcheux +auspices, parce qu'on lui reprocherait de n'avoir pas obtenu ce qu'on +espérait obtenir en l'élisant. Si, au contraire, le prince Léopold +devenu roi, appuyait et soutenait les prétentions mal fondées des +Belges, il se mettait par là en opposition directe avec les cinq +puissances représentées par la conférence de Londres, et avec la +Confédération germanique qui réclamait le grand-duché de Luxembourg. +Il était donc simple que le roi Léopold refusât d'accepter une +position aussi compromettante. Ceci répond aux observations du roi +Louis-Philippe, qu'on a lues dans la lettre citée plus haut de Madame +Adélaïde. + + [201] La constitution belge fut votée le 7 février, l'article 1er + énumérait les territoires revendiqués par le congrès, savoir: les + provinces d'Anvers, du Brabant, de la Flandre occidentale, de la + Flandre orientale, du Hainaut, de Liège, de Limbourg, de Namur et + le Luxembourg, sauf ses relations avec la Confédération + germanique. + +Il ne sera pas inutile de rappeler encore une fois les faits qui +concernaient le grand-duché de Luxembourg. On ne doit pas perdre +de vue que ce grand-duché appartenait personnellement au roi de +Hollande; il lui avait été concédé en 1814, en échange des territoires +qu'il avait droit, comme prince de la maison de Nassau, de réclamer en +Allemagne, territoires dont une partie avait été cédée à la Prusse. En +lui concédant le grand-duché de Luxembourg, on avait stipulé qu'il +resterait rattaché à la Confédération germanique, à cause de la +forteresse de Luxembourg qui y était située et qui avait été déclarée +forteresse fédérale. Le roi de Hollande, alors roi des Pays-Bas, avait +bien, en effet, pour faciliter son administration, réuni plus tard le +grand-duché de Luxembourg au royaume des Pays-Bas; mais cette réunion +n'était pas complète, puisqu'il restait, comme grand-duc de +Luxembourg, membre de la Confédération germanique et, en cette +qualité, obligé de fournir à l'armée fédérale un contingent militaire +tiré du grand-duché même. + +La France, quoi qu'on en dît à Paris, n'avait qu'un intérêt très +secondaire dans toutes ces questions. L'immense avantage qu'elle avait +acquis par la dissolution du royaume des Pays-Bas, par la déclaration +d'indépendance et de neutralité de la Belgique, et subsidiairement, +par la démolition d'un certain nombre de forteresses belges[202], cet +avantage lui était acquis, et elle l'avait obtenu sans guerre. +Pouvait-il lui convenir de s'exposer à la guerre, pour assurer aux +Belges une frontière plus ou moins bien limitée? Évidemment non. Aussi +je ne m'embarrassais guère des déclarations venant de Bruxelles ou de +Paris à ce sujet, et je poursuivis mon plan, de faire régler, aussi +équitablement que possible, les affaires de la Belgique par la +conférence. On avait heureusement fini par comprendre à Paris que le +prince Léopold était de tous les prétendants celui qui offrait les +meilleures garanties, et cela facilita ma tâche qui devait rester +assez laborieuse encore pendant quelques mois. + + [202] Sur la question des forteresses belges, voir pages 357, 363 + et notes. + +Avant de reprendre la suite de mes dépêches, je dois faire mention +d'un fait sans grande importance, mais qui donna lieu à de ridicules +commentaires dans certains journaux et sur lequel je suis bien aise de +rétablir la vérité en ce qui me concerne. On sait que la duchesse de +Saint-Leu[203], après avoir perdu son fils aîné à Florence à la suite +des troubles dans les États du pape auxquels il avait pris part, se +rendit incognito à Paris, accompagnée du second de ses fils, le prince +Louis Napoléon. Elle se trouva dans la nécessité de faire connaître au +roi et à M. Casimir Périer sa présence dans la capitale, où on toléra +son séjour jusqu'à ce que son fils, qui se disait malade, fût en état +de se remettre en route. De Paris, elle se rendit à Londres et le +gouvernement du roi m'informa de son arrivée, en me communiquant les +détails de son séjour à Paris. Elle me fit témoigner le désir de me +voir; mais je jugeai qu'il était plus convenable d'éviter une entrevue +avec elle, et je priai ma nièce, madame de Dino, de passer chez elle, +et de savoir en quoi je pouvais lui être utile. Elle voulait un +passeport pour retraverser la France avec son fils et se rendre en +Suisse où elle possédait une habitation. Je transmis sa demande à +Paris, où après quelque hésitation, on se décida à me donner +l'autorisation de lui donner un passeport, ce que je m'empressai +de faire. Je n'aurais éprouvé aucun embarras à la voir, si cela avait +eu quelque utilité pour elle; j'avais rencontré dans le monde à +Londres, les deux frères de l'empereur Napoléon, Lucien et Joseph +Bonaparte, et j'avais eu pour eux les égards que j'aurai toujours pour +les membres de cette famille. Si je crois maintenant, comme en 1814, +la politique napoléonienne dangereuse pour mon pays, je ne puis +oublier ce que je dois à l'empereur Napoléon, et c'est une raison +suffisante pour témoigner toujours aux membres de sa famille un +intérêt fondé sur ma reconnaissance, mais qui ne peut exercer +d'influence sur mes sentiments politiques. + + [203] C'était le nom adopté en exil par la reine Hortense. On se + rappelle que son fils aîné, le prince Charles Napoléon était mort + en 1807 à Forli. + +Voici, au reste, la lettre que madame la duchesse de Saint-Leu +m'écrivit, à l'occasion de ses passeports, et qui confirme ce que je +viens de dire: + + +LA DUCHESSE DE SAINT-LEU AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Tunbridge-wells, 1831. + + »Prince, + +»Je suis autorisée à vous demander un passeport pour madame la +comtesse d'Arenenberg (c'était le nom de sa possession en Suisse) et +sa suite. Si vous croyez que les personnes qui composent cette suite +doivent être désignées, vous pouvez ajouter: son fils, mademoiselle +Masuyer, deux domestiques et une femme de chambre. + +»Je désire que mon passeport soit donné simplement pour la Suisse, +dont je compte prendre la route les derniers jours de ce mois. Je suis +fort aise de trouver cette occasion de vous remercier, prince, de +l'obligeance que vous avez bien voulu me montrer dans cette +circonstance. Je suis fâchée de n'avoir pas vu madame la duchesse +de Dino avant mon départ. Veuillez lui en exprimer tous mes regrets et +recevoir, ainsi qu'elle, l'expression de mes sentiments. + + »HORTENSE.» + + +Reprenons la suite de mes dépêches[204]. + + [204] Toutes les dépêches qui vont suivre jusqu'à la page 201 + sont des dépêches officielles au département et ont déjà été + publiées. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI. + + «Londres, le 16 mai 1831. + + »Monsieur le comte, + +»... On n'a pas attaché ici plus d'importance qu'ils ne devaient en +avoir aux derniers mouvements de Paris; au contraire, on a remarqué la +hausse continue des fonds publics. Cependant, il est bien à désirer +que des scènes semblables ne viennent plus fixer sur nous l'attention +des puissances étrangères. + +»Les journaux anglais annoncent aujourd'hui que le gouvernement de dom +Miguel a accédé à toutes les demandes que le commandant des forces +britanniques lui a adressées, et ils ajoutent que, probablement, il +réclamera les bons offices de l'Angleterre pour régler ses différends +avec nous. Il ne m'a encore été fait aucune communication qui puisse +justifier cette allégation. + +»Lord Ponsonby est arrivé hier à Londres et m'a apporté une lettre du +général Belliard qui m'informe de l'espèce d'impossibilité où ils se +trouvaient tous deux de donner suite aux résolutions de la conférence, +vu que le gouvernement de Bruxelles n'osait rien mettre en +délibération à ce sujet. Cet état de choses devient de plus en +plus critique, et il exige des mesures fortes, car l'on peut remarquer +que plus on accorde de délais aux Belges, plus leur position +s'aggrave. La conférence va prendre connaissance de l'exposé qu'aura +fait lord Ponsonby à son gouvernement. De mon côté, je lui +communiquerai les informations que m'a transmises le général Belliard, +et nous chercherons quelles sont les mesures applicables à cet état de +choses. + +»Les informations que l'on a, à Londres, sur les affaires de Bruxelles +annoncent que des Français ont pris une part très active aux derniers +troubles; que, sur dix-sept personnes arrêtées, douze se trouvaient +appartenir à la France et que, sur l'une d'elles, on a saisi des +valeurs pour une somme de vingt-deux mille francs. On ajoute que +l'association de Paris correspond activement avec l'association de +Bruxelles et lui fournit des armes et de l'argent. Je dois appeler +votre attention sur ces bruits qui se répandent assez généralement. + +»J'ai vu hier, quelques heures avant leur départ, les trois députés +belges qui étaient encore à Londres. J'ai renouvelé auprès d'eux +toutes mes instances pour qu'ils emploient ce qu'ils ont d'influence à +Bruxelles, afin de bien faire apprécier aux Belges leur position. J'ai +discuté quelques objections qu'ils ont encore présentées sur les +considérations d'honneur national que ne leur permettent pas +d'abandonner le Luxembourg et de renoncer à la possession à venir de +Maëstricht. Je leur ai dit qu'il ne fallait pas appliquer les idées +d'honneur national à des territoires qui n'avaient jamais fait partie +de leur pays; qu'il fallait, avant tout, entrer dans la société +européenne et traiter ensuite les questions qui les occupaient, les +unes après les autres, en raison de leur degré d'importance. Enfin, +j'ai tout employé pour leur donner de bonnes impressions et des +idées sages qu'ils pussent transmettre à Bruxelles, mais je les ai +trouvés assez découragés et fort inquiets sur le sort à venir de leur +pays...» + + + «Londres, le 18 mai 1831. + +»... Nous avons eu hier une conférence pour nous occuper de la +situation de la Belgique et pour entendre l'exposé que lord Ponsonby +avait à faire. Ayant reçu quelques heures auparavant votre dépêche du +15, je m'étais rendu à cette conférence avec un vif désir de faire +prévaloir les idées de conciliation que lord Ponsonby devait +présenter. Vous verrez par ma réponse au général Belliard, à qui je +donne beaucoup de détails sur les résultats de cette conférence, que +l'on promet aux Belges d'entamer relativement à la cession du +Luxembourg une négociation avec le roi de Hollande, mais qu'en même +temps on leur fait bien sentir que toute agression sur le territoire +de ce souverain serait repoussée par les moyens dont les puissances +peuvent disposer. + +»Nous espérons qu'un langage aussi bienveillant et aussi positif +pourra produire un bon effet à Bruxelles. Les autres membres de la +conférence ont écrit dans le même sens. + +»Lord Ponsonby partira probablement ce soir, après avoir vu M. de +Zuylen qui vient d'arriver ici; il est chargé par la cour de La Haye, +de représenter la nécessité de faire exécuter par les Belges les +conditions de la séparation de leur pays avec la Hollande. On +s'inquiète, à La Haye, des délais que les Belges ont obtenus; on +voudrait voir concerter les mesures qui seront la suite de leur refus; +enfin, le gouvernement hollandais se plaint de quelques agressions +partielles du côté d'Anvers, auprès de Luxembourg, etc.; vous +trouverez sans doute des informations plus détaillées dans une dépêche +que M. de Mareuil[205] vous adresse de La Haye et que j'ai l'honneur +de vous transmettre... + + [205] Le baron Durant de Mareuil était ministre à La Haye depuis + 1830. Il avait été précédemment accrédité une première fois à La + Haye en 1821, puis à Washington (1823) à Rio de Janeiro (1829). + En 1832 il devint ambassadeur à Naples. + +»Les membres de la conférence pour les affaires de Grèce[206] ont +appris avec beaucoup de reconnaissance la mesure prise par le +gouvernement du roi pour que cinq cents hommes de la brigade du +général Schneider[207] portassent des secours au gouvernement du comte +Capo d'Istria. Ils m'ont chargé de vous exprimer leur gratitude pour +cette disposition...» + + [206] Variante: _les membres de la conférence grecque_. + + [207] Antoine Schneider, né en 1780 entra en 1799 dans l'arme du + génie. Il était colonel en 1815, fit en 1823 la campagne + d'Espagne. En 1828 il fut envoyé en Morée comme général de + brigade, et devint commandant en chef après le départ du maréchal + Maison. De retour en France, il devint lieutenant général (1831) + fut élu député en 1834, et siégea à la Chambre jusqu'à sa mort + (1847). Il fut un instant ministre de la guerre de 1839 à 1840. + + + «Londres, le 19 mai 1831. + +»L'arrivée de M. de Zuylen, qui paraît avoir la confiance particulière +du roi de Hollande pour la question belge, retarde de deux jours le +départ de lord Ponsonby. J'aurai l'honneur de vous rendre compte, par +le premier courrier, du résultat des entretiens qu'ils doivent avoir +aujourd'hui et demain.» + + + «Londres, le 20 mai 1831. + +»... L'exposé que lord Ponsonby nous a fait de la situation de la +Belgique, de la faiblesse de son gouvernement et de l'anarchie à +laquelle ce pays est livré, n'a pas besoin de vous être retracé, car +vous l'avez parfaitement jugé en me faisant l'honneur de me mander, +par votre dépêche du 15, que tout annonçait que la voix de la raison +ne serait pas écoutée à Bruxelles. Le gouvernement du roi a pensé que +cet état de choses exigeait encore de sa part des ménagements, et j'ai +reçu l'ordre de chercher à prévenir l'emploi de la force et le +renouvellement des hostilités. Je m'y suis conformé et vous avez vu, +par ma dépêche numéro 143[208], que la conférence avait fait une +concession marquée aux idées que vous désiriez faire prévaloir +puisqu'elle a promis aux Belges d'ouvrir une négociation avec le roi +de Hollande afin d'arriver, s'il se peut, à un arrangement pour le +Luxembourg. Cependant, je ne dois pas vous cacher que les membres de +la conférence pensent qu'une semblable concession, au lieu d'aplanir +les difficultés, les rendra peut-être plus grandes encore en +fournissant aux Belges et à leurs folles espérances un nouveau motif +d'encouragement. Mais ils ont voulu donner encore une preuve de +déférence pour le gouvernement de Sa Majesté et de leurs sentiments de +conciliation. + + [208] Voir page 183, la dépêche du 18 mai. + +»Si cette concession n'est pas convenablement appréciée par les +Belges, si elle ne les porte pas à accéder aux justes demandes qu'on +leur fait depuis plus de cinq mois; si, au contraire, elle les engage +à persister encore plus dans leur système de résistance aux +puissances, je vous avoue que, dans ce cas qu'elle a déjà prévu, la +conférence penserait[209] qu'elle a épuisé tous les moyens de +conciliation. Le gouvernement du roi aurait alors à me transmettre de +nouvelles instructions... + + [209] Variante: _serait conduite à penser_. + +»M. de Zuylen n'a pas de pouvoirs qui lui permettent d'avancer en +aucune manière les affaires qui nous occupent. Il déclare que son +souverain, ayant à craindre une agression de la part des Belges, s'est +mis en mesure de la repousser. + +»Lord Ponsonby est toujours à Londres; il se rendra demain à +Claremont, afin de voir le prince Léopold. J'ai lieu de croire que le +gouvernement anglais a l'intention de faciliter à ce prince les moyens +d'accepter la couronne de Belgique; mais je ne pense pas qu'il +réussisse, parce que le prince Léopold n'est pas dans la disposition +d'accepter quelque chose d'incertain...» + + + «Londres, le 22 mai 1831. + + »Monsieur le comte, + +»Ma dépêche numéro 143 vous a fait connaître la concession que la +conférence était disposée à faire aux Belges, relativement au +grand-duché de Luxembourg. Depuis, on s'est occupé avec soin des +moyens à prendre pour faciliter au prince Léopold, l'acceptation du +trône de Belgique. Ce prince a vu plusieurs membres de la conférence, +et il leur a donné de nouvelles preuves de son désir d'accepter. + +»Nous nous sommes réunis hier, et nous avons arrêté le protocole +numéro 24, dont j'ai l'honneur de vous envoyer une copie[210]. + + [210] Ce protocole signé le 21 mai, en suite d'un rapport de lord + Ponsonby sur la situation politique de la Belgique, traite deux + objets: + + 1º L'acquisition à titre onéreux par la Belgique du Luxembourg; + 2º L'acceptation éventuelle de la couronne par le prince Léopold. + + Sur le premier point, la conférence s'engage «à entamer avec le + roi des Pays-Bas une négociation, dont le but sera d'assurer s'il + est possible à la Belgique, moyennant de justes compensations, la + possession du Luxembourg qui conserverait ses rapports actuels + avec la Confédération germanique». Elle ajoute: «que son but en + agissant ainsi est d'aplanir les difficultés qui entraveraient + l'acceptation de la souveraineté de la Belgique par le prince + Léopold, dans le cas où comme, tout l'autorise à le croire, cette + souveraineté lui serait offerte.» + +»Vous verrez que le nom du prince Léopold de Saxe-Cobourg est placé +dans ce protocole, de manière à montrer aux Belges que si, comme on a +lieu de le supposer, leur choix se porte sur ce prince, les puissances +y donneront leur assentiment. Je vous prie aussi de vouloir bien +remarquer que ce protocole est signé par les deux plénipotentiaires du +gouvernement russe qui, jusqu'ici, à cause de ses sentiments +d'affection pour la maison d'Orange, avait fait des objections au +choix du prince Léopold; et que, par conséquent, il se trouve +maintenant avoir donné son adhésion à ce choix. + +»Il est aujourd'hui nécessaire que le gouvernement du roi emploie +toute l'influence qu'il peut avoir à Bruxelles, afin de déterminer les +Belges à accéder à des dispositions si bienveillantes. + +»Vous verrez aussi que l'action de la Confédération germanique est +maintenant ajournée et subordonnée à la négociation avec la Hollande, +ce qui deviendra un motif de tranquillité pour tout le monde. + +»Depuis quelque temps la question belge semblait ne présenter aucune +issue[211]; elle me paraît aujourd'hui en offrir une qui, j'espère, +pourra nous conduire[212] au but que nous nous sommes proposé. Je +m'en félicite d'autant plus que rarement j'ai eu à traiter une affaire +aussi difficile et qui ait exigé autant de soins. Je fais des voeux +sincères pour que les négociations auxquelles j'ai pris part +obtiennent tout le succès qu'on en peut espérer; je n'aurai, du moins, +rien négligé dans l'intérêt de la France et du maintien de la paix. + +»Lord Ponsonby partira aujourd'hui pour Bruxelles...» + + [211] Variante: _satisfaisante_. + + [212] Variante: _aujourd'hui, nous en avons créé une qui pourra, + je l'espère, nous conduire..._ + + + «Londres, le 24 mai 1831. + +»... Vous m'avez fait l'honneur de me mander le 21 de ce mois, que le +gouvernement du roi avait appris avec satisfaction que la conférence +s'était attachée au projet d'entamer une négociation relativement à la +cession du Luxembourg à la Belgique. Vous aurez vu par le protocole +numéro 24, joint à ma dépêche du 22, la suite qui a été donnée à cette +idée qui devient un moyen d'avancer les affaires des Belges s'ils +savent l'apprécier et en profiter en temps convenable. + +»Il ne serait pas entièrement exact, monsieur le comte, d'attribuer +seulement à lord Ponsonby et à l'impression qu'il a produite sur la +conférence l'adoption de la mesure à laquelle elle vient de s'arrêter: +la lettre que j'avais reçue de M. le général Belliard et que j'ai +communiquée à la conférence a produit beaucoup plus d'effet que +l'exposé de lord Ponsonby; j'en ai pour preuve l'attention avec +laquelle elle a été écoutée; et la demande que m'a faite lord +Palmerston d'en donner une seconde lecture. Quelles que soient au +surplus les circonstances qui ont agi sur l'esprit des +plénipotentiaires, et quels que soient les moyens qui ont été +employés, je crois que nous avons d'autant plus à nous féliciter de la +décision qui a été prise que je n'aurais peut-être pas espéré +l'obtenir la veille de la conférence, même quelques heures auparavant. +Je pense, au reste, que la lassitude, comme le besoin de finir, ont pu +y contribuer. + +»Je n'ai jamais compris que les rapports qui pourront subsister encore +entre le grand-duché de Luxembourg et la Confédération germanique +s'appliquassent[213] à autre chose qu'à la forteresse, car il serait +impossible que la Belgique étant neutre, sa neutralité ne s'étendît +pas au territoire du grand-duché de Luxembourg, comme aux autres +acquisitions qu'elle pourrait faire par la suite. + + [213] Variante: _jamais_. + +»J'ai eu l'honneur de voir ce matin le prince Léopold. Il m'a annoncé +le départ de lord Ponsonby, dont je me suis assuré depuis. Ainsi, +l'affaire de Belgique marche maintenant vers une solution à laquelle +on pourrait facilement arriver, si on voulait sainement apprécier à +Bruxelles toute la condescendance que les puissances, dont la +conférence est l'organe, viennent de montrer aux Belges; car il est +impossible de ne pas reconnaître que leur gouvernement a maintenant de +justes motifs d'être satisfait, et des moyens de répondre aux +exigences des factieux qui l'entourent. Enfin, les points principaux +de difficultés sont aplanis et il ne reste plus que des conséquences à +régler. Néanmoins, le prince Léopold sent, comme moi, que nous ne +sommes pas encore sortis de la crise, et nous avons calculé qu'elle se +prolongerait probablement jusqu'à mardi de la semaine prochaine, 31 +mai, veille du jour où expire le délai qui a été donné aux Belges pour +faire connaître leur décision définitive. + +»L'entretien que j'ai eu avec le prince Léopold m'a encore fourni de +nouvelles preuves de sa résolution d'accepter la souveraineté de la +Belgique, résolution qui est toujours calculée sur le cas où les +Belges accepteraient les bases fixées par le protocole du 20 janvier; +dans l'hypothèse contraire, le prince ne se regarde pas comme +engagé...» + + + «Londres, le 25 mai 1831. + + »Monsieur le comte, + +»Il n'est pas douteux que le roi de Hollande espérait que, la +résistance des Belges ayant enfin lassé la patience des puissances, il +allait se présenter pour lui des chances de guerre qu'il aurait +avidement saisies. J'ai eu l'honneur de vous mander que M. de Zuylen +était arrivé ici afin de représenter au gouvernement anglais et à la +conférence les considérations qui pouvaient les déterminer à recourir +aux moyens de rigueur. + +»Les idées de conciliation ayant, au contraire, prévalu, et le +protocole numéro 24 ayant été adopté, les espérances de guerre, +nourries par la Hollande, doivent être affaiblies; mais, d'un autre +côté, nous avons à craindre qu'elle n'admette pas, sans beaucoup de +difficultés, l'idée d'entrer en négociation pour la cession du +Luxembourg. C'est pour bien fixer son opinion sur la nécessité de +cette transaction, et afin de diminuer autant que possible, les +embarras de cette affaire que, depuis l'adoption du protocole numéro +24, et depuis le départ de lord Ponsonby, j'ai, ainsi que quelques +membres de la conférence, recherché plus particulièrement les +ministres hollandais qui sont à Londres. leur témoignons le +désir qu'ils expriment aussi, de voir le roi de Hollande, libre de +toute inquiétude extérieure, pouvant se livrer tout entier à +l'administration de ses États; nous ajoutons que l'intérêt général et +le sien, qui ne peut en être séparé, semblent exiger qu'il se prête à +la négociation qui s'ouvrira avec lui, dès que les Belges auront +acquiescé aux propositions qu'on vient de leur faire, et aussitôt +qu'ils auront fait choix d'un souverain. + +»Nous leur représentons aussi que le Luxembourg est un pays éloigné +des autres États hollandais, mal disposé pour entrer sous l'autorité +du roi Guillaume; que moins ils auront de points de contact avec les +Belges, moins il s'élèvera entre eux de sujets de discussion; qu'un +capital considérable, ou un revenu bien calculé, peuvent présenter de +grands avantages pour un administrateur aussi éclairé que le roi de +Hollande. Enfin, nous ne négligeons aucun raisonnement, bon ou +mauvais, pour leur faire adopter notre opinion sur l'utilité d'une +transaction à laquelle nos gouvernements attachent la plus grande +importance, puisqu'elle devient le moyen, et peut-être le seul moyen +de faire les affaires de la Belgique. + +»J'ai l'honneur de vous envoyer copie d'une note qu'un agent belge, +nommé Michiels[214], résidant à Francfort, où il a pris un +établissement, a remise au président de la Diète qui l'a communiquée à +des membres de la conférence. On sait ici, par Francfort, que cet +agent est en correspondance avec M. Lebeau[215], ministre des +affaires étrangères à Bruxelles. Vous verrez, par la lecture de cette +pièce, que l'on serait autorisé à croire que le gouvernement belge +désire s'unir intimement à la Confédération germanique, et qu'il met +ses rapports avec l'Allemagne, bien au-dessus de ses relations avec la +France. J'ai pensé que le gouvernement du roi, pourrait trouver dans +ce document des indices utiles à recueillir...» + + [214] T. Michiels, qui résidait à Francfort depuis le mois de + décembre 1830, n'était que l'agent officieux du ministre et + n'était pas reconnu par la Diète. + + [215] Jean-Louis-Joseph Lebeau, homme d'État belge, né en 1794, + avait été avocat et journaliste sous le gouvernement du roi + Guillaume à qui il avait fait une vive opposition. En 1830, il + fut nommé avocat général à Liège en même temps que cette ville + l'envoyait au congrès. Il y fut l'adversaire de la réunion à la + France, et pour tâcher d'éviter l'élection du duc de Nemours il + fut de ceux qui provoquèrent la candidature du duc de + Leuchtenberg. M. Lebeau devint ministre des affaires étrangères + en 1831, et comme tel appuya le prince Léopold. Il fit partie de + la députation chargée d'offrir la couronne à ce prince. Il fut en + 1832 réélu député, fut nommé ministre de la justice, puis + gouverneur de la province de Namur (1834). En 1839 il fut + accrédité près de la Diète et en 1840 devint ministre des + affaires étrangères et président du conseil. Il se retira en + 1841, mais conserva sa place à la Chambre où il siégeait dans le + parti libéral. + + + «Londres, le 26 mai 1831. + +»Dans un moment où vous désirez sans doute recevoir de fréquentes +informations sur tout ce qui se rattache aux affaires de Belgique qui +approchent d'une décision, je ne veux pas rester un seul jour sans +avoir l'honneur de vous écrire, lors même que je n'aurais que très peu +de chose à vous mander... + +»... M. Van Praet[216], qui faisait partie de la dernière députation +belge, et qui est resté ici, sort de chez moi. L'exposé qu'il m'a +fait de l'état de son pays est des plus inquiétants, et se réduit à +ceci:--c'est que le gouvernement est sans force, sans autorité et +n'est maître de rien. Il m'a dit qu'un grand nombre de Français se +trouvaient parmi les volontaires et qu'ils recevaient de l'argent +d'une maison de banque de Paris, qui dispose, à ce qu'il paraît, de +fonds considérables. Ce fait est consigné dans une lettre que M. Van +Praet a reçue de son gouvernement et que j'ai lue. Le banquier n'y est +pas nommé, mais M. le général Belliard pourrait se procurer des +éclaircissements à cet égard. Cette circonstance est grave et mérite +de fixer l'attention du gouvernement du roi. + + [216] Jules Van Praet, né en 1806 à Bruges était secrétaire de + légation à Londres en 1831. Il devint peu après secrétaire du + cabinet du roi, puis en 1840, ministre de la maison du roi, poste + qu'il conserva jusque sous le règne du roi Léopold II. + + + «Londres, le 29 mai 1831. + +»... J'ai reçu de M. le général Belliard plusieurs lettres relatives à +la situation des affaires de Belgique, dont il m'annonce qu'il a +l'honneur de vous envoyer des copies; celle qui a suivi l'arrivée de +lord Ponsonby à Bruxelles donnait beaucoup d'inquiétude sur l'accueil +qui serait fait aux propositions contenues dans le protocole du 20 +mai. Cependant, une lettre du 27, qui m'est parvenue ce matin, fait +concevoir plus d'espérance; vous avez dû en recevoir une copie. + +»La conférence s'est réunie aujourd'hui pour prendre connaissance de +ces informations, ainsi que d'une dépêche de lord Ponsonby, qui est +également arrivée ce matin. Elle a eu à examiner si, pour accélérer +l'arrangement des affaires de Belgique, il y avait lieu de faire +encore quelques concessions aux Belges, ainsi que ces rapports +cherchaient à en faire sentir la nécessité; ces concessions auraient +été relatives à des territoires que les Belges n'ont jamais +possédés à aucun titre, et qu'ils ne possèdent même pas encore. + +»La conférence a décidé qu'elle ne pouvait rien ajouter aux +dispositions qu'elle avait arrêtées par le dernier protocole, et que, +dans le cas où les Belges n'auraient pas adhéré le 1er juin aux bases +du protocole du 20 janvier, lord Ponsonby aurait à quitter Bruxelles, +conformément aux instructions qui lui ont été données à ce sujet. + +»Je me suis empressé de faire part du résultat de cette conférence au +général Belliard, en lui expédiant sur-le-champ M. le colonel +Repecaud, qui était arrivé hier ici en courrier. J'ai l'honneur de +vous envoyer copie de ma lettre, afin que vous puissiez juger des +considérations que la conférence désire faire valoir à Bruxelles. Vous +voudrez bien remarquer que j'engage M. le général Belliard à revoir +les instructions que vous lui avez données lorsqu'il se trouvait +encore à Paris, et qui s'appliquent au cas où les Belges refuseraient +d'accéder aux bases du protocole du 20 janvier.» + + + «Londres, le 31 mai 1831. + +»On a reçu ici des nouvelles de La Haye, mais elles sont arrivées trop +tard pour que j'aie pu vous en donner connaissance par le courrier +d'hier. + +»Le roi de Hollande, en apprenant les dernières résolutions de la +conférence et le projet de cession du grand-duché de Luxembourg, +moyennant des compensations, a montré un grand mécontentement et une +volonté assez prononcée de ne pas y souscrire. + +»Il fait remarquer, qu'ayant témoigné une grande déférence pour +les décisions des puissances, en adhérant le premier, et il y a +plusieurs mois, aux bases de la séparation, les Belges devraient se +placer, sous ce rapport, dans une position analogue à la sienne; il se +croit donc fondé à demander que les protocoles, devenus obligatoires +pour lui, soient enfin exécutés par les Belges, et jusqu'à ce qu'ils +soient rentrés dans leurs limites et se soient soumis aux conditions +de la séparation, le roi ne pense pas qu'on puisse lui proposer[217] +aucun échange de territoire, ni aucun arrangement pour le Luxembourg. +Il ne voit même pas quels sont les moyens de compensation qu'on +pourrait lui offrir pour le grand-duché. + + [217] Variante: _demander_. + +»Ces informations sont de nature à nous faire penser que nous +éprouverons des obstacles à La Haye, mais je ne doute pas que nous ne +parvenions à les surmonter, si les Belges adhèrent aux bases de la +séparation. Il serait bon, je crois, que notre légation à La Haye +cherchât à vaincre l'opiniâtreté du roi de Hollande, disposition qui +est encore augmentée dans les circonstances actuelles par l'irritation +que lui cause la perte de quatre millions de sujets, par +l'affaiblissement de sa consistance politique en Europe, et enfin par +l'observation qu'il peut faire que, malgré les pertes qu'il a +éprouvées, il a adhéré aux bases de la séparation, tandis que ceux qui +recueillent tous les avantages font de continuelles difficultés pour +les accepter. + +»Nous devons[218] mettre d'autant plus d'instance à nos démarches +auprès du roi de Hollande, que nous ne pouvons pas douter qu'il +ait la volonté de faire la guerre, si les Belges lui fournissent assez +de motifs pour que l'agression ne puisse pas lui être reprochée. + + [218] Variante: _je crois_. + +»Vous avez des données sur les forces militaires de la Hollande; +celles de terre montent à environ soixante mille hommes, _sans y +comprendre les milices_[219], et celles de mer sont très imposantes; +car, outre quatorze bâtiments de guerre qui composent la croisière +devant Anvers, il y a encore dans ces parages environ trois cents +bouches à feu. On connaît ici le courage et l'impétuosité des Belges, +mais on pense que leurs ressources militaires sont bien inférieures à +celles de la Hollande. A la vérité, l'état des finances de ce royaume +ne permettra pas de maintenir longtemps sur le pied de guerre des +forces aussi considérables; mais c'est un motif de plus pour que les +Hollandais souhaitent de voir s'engager promptement des hostilités...» + + [219] Supprimé dans le texte des archives. + + + «Londres, le 3 juin 1831. + + »Monsieur le comte, + +»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 31 +mai, relativement à la lettre que lord Ponsonby, à son arrivée à +Bruxelles, a adressée au ministre des affaires étrangères de +Belgique[220]. + + [220] Lord Ponsonby, dès son retour de Londres, avait écrit à M. + Lebeau une lettre particulière où il exagérait et dénaturait les + idées de la conférence. Cette lettre lue au congrès le 28 mai par + M. Lebeau suscita une vive émotion en Belgique. Lord Ponsonby + exhortait le gouvernement belge à se soumettre sur la question + des limites aux décisions de la conférence et à ne pas se jeter + dans des difficultés qui pourraient amener jusqu'à l'extinction + du nom belge. Il ajoutait que l'acceptation par le congrès du + protocole du 20 janvier serait récompensée par l'abandon du + Luxembourg, «Il y a une semaine, disait-il, la conférence + considérait la conservation de ce duché à la maison de Nassau + sinon comme nécessaire, au moins comme extrêmement désirable, et + à présent elle est disposée à une médiation avec l'intention + avouée de faire obtenir ce duché pour le souverain de la + Belgique.» + + Cette transaction était en effet venue à la pensée de la + conférence, mais lord Ponsonby n'avait jamais été autorisé à tenir + un langage aussi catégorique ni à mettre aux Belges le marché à la + main. (Voir la lettre de lord Ponsonby dans les _Débats_ du 31 + mai.) + +»Vous avez trop d'expérience des affaires, monsieur le comte, pour +avoir pensé un moment que cette lettre pût être attribuée à la +conférence, et je ne saurais croire que vous eussiez sérieusement +exprimé quelque doute sur la part que j'aurais pu prendre à sa +rédaction. Cette lettre n'a pas été préparée à Londres, et +certainement, elle n'est pas de la conférence; pour s'en convaincre, +il suffit d'une simple lecture; d'ailleurs, la conférence n'aurait pas +pu dire ce que lord Ponsonby a écrit à M. Lebeau sur les changements +qui, dans l'espace d'une seule semaine, se sont opérés dans ses +dispositions, relativement au grand-duché de Luxembourg. Au surplus, +lord Ponsonby annonce lui-même que sa lettre a été écrite avec +beaucoup de précipitation, ce qui prouve encore qu'elle ne lui a pas +été remise avant son départ de Londres. + +»Il aurait été dans les formes que M. le général Belliard en prît +communication avant qu'elle fût adressée au gouvernement belge, et la +manière dont lord Ponsonby s'était exprimé ici sur le général Belliard +ne faisait pas prévoir qu'une telle omission pût avoir lieu; cependant +elle peut jusqu'à un certain point s'expliquer, parce que cette lettre +était une _lettre particulière_. + +»Nous voyons, par les informations qui parviennent ici de Bruxelles +et que M. le général Belliard rend plus précises et plus intéressantes +par les lettres qu'il veut bien m'écrire, que le prince Léopold est au +moment d'être élu souverain de la Belgique, mais que le congrès mettra +à son élection les mêmes conditions qu'à celle de M. le duc de +Nemours; qu'en outre, s'il donne une sorte d'adhésion aux bases de la +séparation, ce ne sera que d'une manière très indirecte, et sans +prononcer le mot de protocole; enfin, que le congrès ne renonce pas à +ses prétentions sur Venloo, Maëstricht, et sur le Limbourg. + +»Il est à craindre qu'en suivant cette marche, les Belges ne +s'écartent du but qu'ils veulent atteindre et qu'ils n'éprouvent de +grandes difficultés pour déterminer le prince Léopold à accepter la +couronne qu'ils ont l'intention de lui offrir; on peut avoir cette +opinion d'après les réponses qu'il a faites aux députés qui sont venus +à Londres. + +»Au reste, il n'y a de difficultés sérieuses que pour Maëstricht et +Venloo; car si, comme les Belges l'annoncent, ils étaient possesseurs +avant 1790 des cinq sixièmes du Limbourg, et si cinquante-quatre +communes disséminées dans cette province seulement appartenaient à la +Hollande, ce sont des faits que pourront facilement vérifier les +commissaires démarcateurs. Il semble que des droits aussi bien établis +qu'ils paraissent l'être aux yeux des Belges, ne devraient pas arrêter +leur adhésion aux bases de la séparation, d'autant plus que le +protocole du 20 janvier pose un principe d'échange qui s'appliquera +nécessairement aux communes hollandaises qui forment des enclaves. + +»Quant à l'idée de placer dans Maëstricht une garnison mixte ou une +garnison étrangère, je ne pense pas qu'elle soit jamais adoptée. La +prétention de souveraineté de la Belgique sur Maëstricht est bien +nouvelle; celle de la Hollande bien ancienne, car elle date du traité +de Munster[221]; et il y aurait d'ailleurs de graves inconvénients à +mettre des troupes hanovriennes dans cette place, comme M. le général +Belliard l'avait proposé. + + [221] Maëstricht avait été prise en 1642 par le prince + Henri-Frédéric de Nassau, qui, en 1648, la céda à la Hollande. + Celle-ci la conserva toujours depuis, malgré une revendication + formulée en 1784 par l'empereur Joseph II. + +»Ainsi, monsieur le comte, les affaires de la Belgique présentent +toujours des difficultés sérieuses. Cependant la majorité qui se +prononce dans le congrès en faveur du prince Léopold, annonce qu'on +sent en Belgique le besoin de faire cesser l'état pénible où se trouve +le pays; mais l'obstination des Belges à ne pas adhérer ouvertement +aux bases de la séparation et à ne céder sur aucune de leurs +prétentions peut amener les fâcheux résultats que nous avons depuis +longtemps cherché à prévenir. Je suis porté à croire que les mesures +indiquées à la fin de votre dépêche, combinées avec le départ de lord +Ponsonby et le rappel de M. le général Belliard, pourront être la +meilleure voie à suivre pour sortir d'une situation si fatigante et si +opposée aux vues conciliantes et pacifiques des principaux États de +l'Europe. + +»Telle est l'opinion qu'expriment les membres de la conférence que +j'ai vus en particulier, en l'absence des ministres qui sont aux +courses d'Ascott...» + + + «Londres, le 4 juin 1831. + +»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 2 +de ce mois; elle montre combien le gouvernement du roi s'attache à +observer avec ponctualité les dispositions adoptées par la conférence +relativement aux affaires de Belgique. Je mettrai ici beaucoup de soin +à faire envisager la prolongation de délai accordée aux Belges, par le +général Belliard, comme une détermination qui lui est purement +personnelle. Je dois supposer qu'il se sera concerté sur ce point avec +lord Ponsonby, puisque ses instructions le lui prescrivaient. +Cependant, j'ai quelque inquiétude à cet égard parce que le général +Belliard, en m'annonçant qu'il prenait sur lui de retarder jusqu'au 10 +de ce mois, le délai qui était fixé au 1er, ajoutait: «Je pense que +lord Ponsonby sera de mon avis.» + +»Je suis fâché du retard qu'on a mis à l'exécution des ordres que vous +et la conférence aviez donnés, parce que cela nous prive de l'effet +probable qui aurait été produit par le départ des agents français et +anglais. Les réflexions que leur éloignement aurait fait faire aux +Belges auraient pu contribuer à les faire rentrer dans leurs vrais +intérêts au lieu qu'aujourd'hui ils croiront plus difficilement aux +menaces... + +»On vient de recevoir ici des nouvelles de Lisbonne à la date du 26 +mai; je vous les transmets parce qu'il serait possible que le bateau à +vapeur qui les a apportées à Portsmouth ne fût pas chargé de dépêches +pour votre département ou pour celui de la marine. »L'escadre +française a pris trois bâtiments portugais; le commandant a fait +prévenir le commerce par l'intermédiaire de M. Hoppner, consul +anglais, qu'il n'avait pas l'ordre de bloquer Lisbonne, mais qu'il +exercerait des représailles envers tous les bâtiments portugais qu'il +rencontrerait en mer. Un embargo a été mis par dom Miguel, sur les +navires portugais qui se trouvaient dans le port de Lisbonne; les +neutres n'éprouvent aucun obstacle pour en sortir. Ces nouvelles ne +viennent pas du gouvernement, mais du commerce anglais...» + +Il faut que j'interrompe encore ici la série de mes dépêches pour +indiquer la nature et la cause des nouveaux embarras qui étaient venus +entraver les négociations de la conférence avec le congrès belge. + +Lord Ponsonby, chargé des pouvoirs de la conférence, dans le but, sans +doute, d'effrayer les Belges, avait commis la faute d'annoncer dans +une _lettre particulière_ adressée par lui à M. Lebeau, ministre des +affaires étrangères à Bruxelles que si le congrès élisait le prince +Léopold, aux conditions imposées par la conférence, le grand-duché de +Luxembourg serait cédé à la Belgique; mais que, dans le cas contraire, +les puissances étaient décidées à partager la Belgique. Je n'ai pas +besoin de dire qu'il n'avait jamais été question dans le sein de la +conférence, d'une pareille alternative. Le général Belliard, de son +côté, dominé par les intrigues qui venaient de Paris, avait eu la +faiblesse d'accorder, de son chef, une prolongation du délai fixé au +congrès belge par la conférence, et de chercher avec les meneurs du +congrès, des moyens d'échapper aux décisions de la conférence; c'est +ainsi qu'il en était venu à l'étrange idée de proposer de laisser +la ville de Maëstricht aux Belges, en plaçant une garnison hanovrienne +dans cette forteresse qui était une possession hollandaise depuis la +paix de Westphalie. On a vu, par mes dépêches, l'effet que toutes ces +fausses démarches avaient produit sur la conférence. + +Je ne me bornai donc pas à mes dépêches, et j'écrivis directement à M. +Casimir Périer qui me répondit à ce sujet. + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 2 juin 1831. + + »Mon prince, + +»Je n'ai que le temps de répondre deux mots à la lettre que vous +m'avez fait l'honneur de m'écrire le 30 mai, ayant hâte de les joindre +aux dépêches dont est chargé le courrier que vous expédie le ministre +des affaires étrangères. + +»Vous verrez par ces dépêches, mon prince, que le gouvernement n'a +modifié en rien ses principes sur les affaires belges, ni sa manière +d'envisager les questions graves qui font l'objet de votre lettre, et +que les instructions qui avaient été données au général Belliard sont, +en tout, identiques avec l'esprit dans lequel vous avez concouru aux +délibérations de la conférence. + +»Le général Belliard, ainsi que vous l'avez pressenti, aurait dépassé +la mesure de ses instructions dans ses rapports à ce sujet avec le +gouvernement belge. Le ministre des affaires étrangères lui adresse le +juste blâme qu'il avait encouru par une telle imprudence[222]. +C'est une preuve de plus de la difficulté de fonder un pouvoir, qu'il +s'agisse des hommes élevés ou des petits. + + [222] _Le général Sébastiani au général Belliard._ + + ... J'apprends avec la plus vive surprise que vous avez cru + pouvoir prendre sur vous de prolonger de dix jours le délai que la + conférence avait accordé aux Belges pour adhérer à ses résolutions + et qu'elle avait fixé au 1er de ce mois. Cette démarche m'a paru + d'autant plus extraordinaire que vos instructions souvent + renouvelées vous prescrivent d'appuyer les démarches du + représentant de la conférence. Ma lettre du 31 mai vous prescrit + de quitter Bruxelles en même temps que lord Ponsonby si le refus + des Belges d'adhérer aux décisions de la conférence lui en + imposait la nécessité. Je m'empresse de vous renouveler cet ordre + de la manière la plus positive, et si, lorsque cette dépêche vous + parviendra, l'obstination des Belges avait obligé lord Ponsonby à + se retirer, vous devrez quitter aussi Bruxelles immédiatement et + sans adresser au gouvernement belge aucune espèce de communication + écrite.» + + Le général Belliard quitta Bruxelles le jour même de la réception + de cette dépêche, c'est-à-dire le 11 juin; le ministre belge, sur + l'injonction du congrès, venait en effet, au lieu d'adhérer au + protocole de la conférence, d'ouvrir de nouvelles négociations. + +»Je répondrai demain à la partie de votre lettre relative aux moyens +d'amener absolument le gouvernement belge à souscrire aux actes de la +conférence, moyens sur lesquels vous avez besoin, me dites-vous, de +connaître toute ma pensée...» + + + «Paris, le 5 juin 1831. + + »Mon prince, + +»Les dépêches que vous adresse le ministre des affaires étrangères, +par le courrier porteur de ma lettre, satisfont entièrement, et de la +manière la plus explicite, aux différentes questions sur lesquelles +vous désiriez être fixé. + +»Vous y verrez, mon prince, que la pensée qui a présidé à notre +approbation du protocole numéro 22 est toujours et entièrement la +même; que notre détermination sur la nécessité de l'emploi des moyens +qui y sont précisés, pour amener le gouvernement belge à souscrire aux +délibérations de la conférence contenues dans ce protocole, n'a +éprouvé aucun changement, et qu'enfin les instructions données au +général Belliard d'après lesquelles, dans un cas donné, il devrait se +retirer ainsi que lord Ponsonby, sont dans le même sens et tout à fait +identiques. + +»Vous sentez toutefois que, si malheureusement l'emploi du dernier des +moyens arrêtés par le protocole, l'entrée des troupes de la +Confédération germanique dans le Luxembourg, pouvait devenir +nécessaire, nous attendrons de votre prudence si éclairée, ainsi que +vous le mandent les dépêches, qu'à raison de l'influence d'une telle +mesure sur l'opinion publique en France, vous vouliez bien diriger +votre concours aux délibérations de la conférence sur l'emploi des +forces militaires, de manière à nous donner les moyens de juger, +suivant les circonstances, ce qui serait le plus propre à atteindre un +but que nous voulons entièrement d'ailleurs. Cette observation ne +répond nullement, mon prince, à une modification que nos +déterminations auraient subie, mais a pour objet seulement de prévenir +des difficultés qui pourraient nous empêcher d'arriver plus sûrement +au but. + +»Les choses sont graves, il ne faut pas se le dissimuler, mais on peut +espérer que l'élection du prince de Saxe-Cobourg, dont les dépêches +vous portent la nouvelle, aidera à améliorer la situation +embarrassante où nous nous trouvons. Nous ne pouvons toutefois rien +dire encore à ce sujet, puisque, n'ayant jusqu'à ce moment, qu'une +dépêche télégraphique, nous ignorons quelles conditions ont pu être +mises à l'élection du prince. + +»Le roi part demain pour un assez long voyage, ainsi que vous l'aurez +appris par les journaux. Ce voyage politique servira, comme le +premier, à resserrer les liens qui unissent la France au souverain +qu'elle s'est donné; mais il place cependant le gouvernement dans une +situation plus difficile relativement aux événements de l'extérieur, +puisqu'il nous prive, pendant son absence, du haut appui et des +lumières de Sa Majesté. C'est encore cette circonstance qui motive le +désir dont je vous entretiens précédemment. + +»Dans ma première lettre, je prendrai, mon prince, la liberté de vous +entretenir de notre situation intérieure qui semble s'améliorer sous +beaucoup de rapports, mais qui laisse entrevoir à ceux qui sont à la +tête des affaires des difficultés innombrables encore. Depuis +cinquante ans, nous avons cherché à faire de la liberté; le problème à +résoudre aujourd'hui, c'est de découvrir les moyens de fonder un +pouvoir qui puisse se concilier avec les exigences de ceux qui veulent +la liberté et qui la comprennent si peu...» + + +Ces lettres de M. Casimir Périer me donnaient des motifs assez +rassurants de pouvoir compter sur son ferme concours, mais je n'avais +pas affaire qu'à lui seul; je sentais toujours à Paris un foyer +d'intrigues, d'où, à l'aide de perfides insinuations, on cherchait à +entraver ma marche. Ainsi, un journal, _le Courrier français_, +patronné par le général Sébastiani, osait avancer que c'était moi qui +avais inspiré la lettre inconvenante de lord Ponsonby à M. Lebeau, +tandis que c'était par Paris que j'en avais eu connaissance et qu'elle +avait été sévèrement blâmée par la conférence. Je ne sais jusqu'à quel +point le général Sébastiani autorisait tout cela, et je suis porté à +croire qu'il était au moins autant dupe que meneur de l'intrigue +bonapartiste qui avait ses représentants autour du roi et de ses +ministres. + +Le duc de Dalberg m'écrivait encore à cette époque: + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, 5 juin 1831. + + »Mon cher prince, + +»Je ne sais rien du _congrès_ que ce qu'en disent les journaux. A mon +avis, il ne conduirait à rien qu'à embrouiller les affaires et à finir +par la guerre. Le véritable _congrès_ est à Londres. Qu'on y reste +d'accord; qu'on ne fasse pas de nouvelles intrigues ici, et nous +garderons la paix; sinon,--non! + +»La coalition est entière; et on se trompe si on croit ici que les +_voltigeurs de l'empire_ ramèneront les victoires de Bonaparte. Le +goût que Louis-Philippe a pour ces gens est inexplicable. Le duc de +Rovigo dit qu'il a sa parole pour aller comme ambassadeur à +Constantinople. Je sais qu'au conseil Sébastiani et Soult le +soutiennent et que les autres ministres le repoussent comme une +insulte que l'on ferait à l'Europe. C'est dans ce sens que j'en ai +parlé à l'un d'eux. Le roi peut-il oublier la catastrophe du duc +d'Enghien, et les négociations d'Espagne, et tant d'autres faits? Si +on le nomme à la Chambre des pairs, je me demande si un galant homme +peut y rester. + +»La question de l'hérédité de la pairie perd tous les jours des +appuis. La fureur de l'égalité tourmente tellement les esprits qu'on a +manqué avoir une émeute parce que l'administration des musées a donné +des billets qui servent à d'autres heures qu'à celles où la foule +rend impossible de se tenir dans les galeries. Pauvre pays! Restez à +Londres.....» + +Ce dernier conseil de Dalberg était très bon et je ne l'avais pas +attendu pour me décider à rester à Londres aussi longtemps qu'il me +serait possible d'y être utile et d'assurer le maintien de la paix, de +cette paix qui semblait toujours fuir devant nous au moment où nous +croyions l'atteindre. C'était alors les Belges qui, par leurs folles +prétentions, menaçaient de compromettre le prix de nos efforts. Ceci +me ramène à la suite de mes dépêches adressées à Paris[223]. + + [223] Les dépêches qui vont suivre jusqu'à la page 236 sont des + dépêches officielles au département et ont déjà été publiées. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI. + + «Londres, le 6 juin 1831. + + »Monsieur le comte, + +»Un courrier anglais, expédié de Bruxelles, a apporté cette nuit une +lettre par laquelle M. le général Belliard m'annonce que, dans la +séance du 4, le congrès a élu le prince Léopold de Saxe-Cobourg roi de +la Belgique, à la majorité de cent cinquante-cinq voix contre +quarante-quatre, et qu'une députation de dix membres, présidée par M. +de Gerlache, allait se rendre à Londres pour porter au prince le +résultat de cette délibération. + +»Si, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le mander dans ma lettre du +4, les agents français et anglais avaient quitté Bruxelles le 1er +juin, ainsi que le leur prescrivaient les instructions de leurs +gouvernements et celles de la conférence, cette détermination aurait +probablement produit sur les Belges un effet moral tel qu'il aurait pu +dispenser de l'emploi de la force; mais nous sommes entrés maintenant +dans un autre ordre de faits qui exige l'examen d'autres questions. + +»Les nouvelles de Belgique qui avaient été reçues depuis quelques +jours et l'arrivée du courrier de cette nuit ont donné lieu à une +conférence. La conduite de lord Ponsonby dont, au surplus, les bonnes +intentions ne sont pas mises en doute, a été unanimement blâmée, comme +étant en opposition avec ses instructions, et son rappel immédiat a +été décidé[224]. Je joins ici copie de la lettre qui lui est envoyée +par un courrier qui partira dans quelques heures; elle n'indique pas +les motifs de son rappel, parce que la conférence a pensé qu'en les +laissant dans le vague, ils produiraient plus d'effet et que chaque +parti pourrait leur donner une interprétation particulière[225]. + + [224] Lord Ponsonby avait refusé de présenter au gouvernement + belge le protocole du 10 mai (nº 23) qui fixait au 1er juin le + dernier délai accordé aux Belges pour accepter les limites + imposées par la conférence. On se rappelle en outre la lettre + singulière qu'il avait écrite à M. Lebeau. + + [225] Variante: _lui attribuer une cause particulière_. + +»Les vues qui unissent si intimement la France aux résolutions des +autres puissances, et les instructions qui, récemment encore, viennent +d'être transmises au général Belliard, ne permettent pas de douter +qu'il quittera Bruxelles en même temps que lord Ponsonby. Quant à M. +Lehon[226], qui se trouve probablement à Paris en ce moment, je +crois devoir vous faire observer que son gouvernement ayant donné à +celui du roi de justes motifs de mécontentement, il ne paraît pas +possible qu'il reste en France après le départ du général Belliard. +J'ajouterai, au surplus, que le protocole numéro 22, qui avait eu à +prévoir une partie des événements qui se réalisent aujourd'hui[227], a +déclaré que dans le cas où lord Ponsonby serait forcé, par la conduite +des Belges, à quitter Bruxelles, leur envoyé qui se trouve à +Londres[228] serait engagé à partir sans nul retard. Lord Palmerston +en a fait la demande ce matin[229]. + + [226] Charles, comte Lehon, né en 1792, fut d'abord avocat à + Liège, puis député de cette ville aux États généraux des + Pays-Bas. En 1831, il fit partie de la députation chargée d'aller + offrir la couronne au duc de Nemours, et fut peu après nommé + ministre à Paris. Il conserva ce poste jusqu'en 1852, revint + alors en Belgique et fut nommé député. Il mourut en 1868. + + [227] Voir ce protocole, page 149. + + [228] Variante: _Paris_. + + [229] Variante: _Je dois vous faire connaître au reste que lord + Palmerston_. + +»La conférence a passé ensuite à l'examen des mesures que la position +prise par les puissances vis-à-vis de la Belgique pourrait les mettre +dans la nécessité d'adopter; mais les plénipotentiaires ont jugé +d'abord qu'il était indispensable de connaître les intentions du +gouvernement du roi sur différents points que je vais avoir l'honneur +de vous indiquer, et sur lesquels je vous prie de vouloir bien me +donner des réponses dans le plus court délai possible. + +»Le premier de ces points, ou la première question, a pour objet de +savoir quelles sont les mesures coercitives que le gouvernement de Sa +Majesté peut adopter à l'égard des Belges, sans qu'elles offrent pour +lui des inconvénients. + +»_Deuxième question._--Ces mesures consisteront-elles à faire sortir +des troupes hors du territoire français, ou à réunir des forces sur la +frontière de la France? + +»A cet égard, je crois devoir faire observer que dans mon opinion, il +suffirait de rassembler des forces sur notre frontière: d'abord, parce +que des troupes ainsi réunies peuvent toujours entrer, s'il est +nécessaire, sur le territoire voisin, et parce qu'ensuite leur seule +présence peut produire l'effet qu'on chercherait à obtenir. +J'ajouterai que ces troupes devraient être des troupes de choix +placées sous le commandement d'un chef ferme et prudent. + +»_Troisième question._--Une escadre française prendra-t-elle part au +blocus des côtes et ports de la Belgique? + +»Il me semble que si les puissances se décident pour ce blocus, il est +convenable que la France y prenne part, et que ses forces agissent de +concert avec celles de l'Angleterre. Je crois pouvoir vous rappeler +que vous aviez eu l'idée de faire concourir ainsi les forces maritimes +des deux nations, à l'époque où il s'agissait de faire lever le blocus +d'Anvers à l'escadre hollandaise. + +»Les réponses que vous voudrez bien faire à ces différentes questions +me mettront à portée de satisfaire aux demandes que la conférence +pourra m'adresser. Il existe entre les puissances un parfait accord de +vues et de dispositions, parce qu'elles veulent toutes se maintenir +dans la même position et remplir des engagements qui leur sont +communs, parce que la France, l'Angleterre et la Prusse, plus +spécialement appelées par leur situation à exécuter ces engagements +réciproquement obligatoires, tiennent à mettre en parfaite harmonie +leurs déterminations. + +»Il y a ici un agent de dom Miguel, qui est venu prier le gouvernement +anglais de s'interposer dans ses différends avec la France. Il lui a +été répondu que le gouvernement ne voulait pas intervenir dans cette +discussion, mais que s'il avait un conseil à donner au +gouvernement du Portugal, c'était de céder aux demandes de la France. +Les choses en sont restées là...» + + + «Londres, le 7 juin 1831. + +»Les ministres de Hollande à Londres ont adressé à lord Palmerston +deux notes: l'une, pour demander quelle était la résolution prise par +les Belges à l'expiration du délai qui leur avait été accordé pour se +prononcer sur les bases de la séparation; l'autre, pour se plaindre de +la lettre adressée par lord Ponsonby à M. Lebeau, ministre des +affaires étrangères à Bruxelles. Ces deux notes ayant été communiquées +à la conférence, il a été résolu qu'il y serait répondu. J'ai +l'honneur de vous envoyer des copies de ces différentes pièces +auxquelles j'en joins une du protocole numéro 25 relatif au rappel de +lord Ponsonby. + +»Vous verrez par les réponses de la conférence aux notes des ministres +de Hollande, qu'elles ont pour but de maintenir le roi Guillaume dans +la ligne de modération dont il ne s'est pas encore écarté, de calmer +l'irritation que lui causent la conduite et les prétentions des +Belges, et de lui donner sur le projet de cession, à titre onéreux, du +Luxembourg, des explications satisfaisantes. Nous avons lieu d'espérer +que ces notes produiront à La Haye l'effet qu'on s'en promet ici et +qu'elles empêcheront, de la part des Hollandais, toute espèce +d'agression. + +»Il a été convenu en même temps que les ministres des cinq puissances +écriraient aux représentants de leurs cours à La Haye une lettre dont +j'ai l'honneur de vous transmettre les bases, et qui a pour but de +faire arriver au roi de Hollande, avec ensemble et d'une manière +uniforme, les observations et les considérations qui paraissent de +nature à le rassurer sur les dispositions des puissances et sur le +maintien de ses droits. Je pense que le gouvernement du roi jugera +utile d'envoyer à M. le baron de Mareuil des instructions puisées dans +ces documents. + +»Je viens de recevoir la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 5. J'ai lieu de croire que, lors de l'expédition de cette +dépêche, vous n'aviez pas une connaissance entière de l'acte qui nomme +le prince Léopold, roi de la Belgique. Comme on veut l'astreindre à +jurer l'intégrité d'un territoire qui n'est pas encore déterminé et +auquel les Belges ajoutent même des villes qu'ils ne possèdent +pas[230], j'ai peu de doute sur la détermination que prendra le prince +Léopold, et je pense qu'elle sera conforme à ce qu'il a toujours +répondu aux députés belges qui sont venus ici s'assurer de ses +dispositions. + + [230] Variante: On veut l'astreindre à juger l'intégrité d'un + territoire qui n'est pas encore _régulièrement_ déterminé, _et + qui dans les idées des Belges doit s'étendre à_ des villes qu'ils + ne possèdent _même_ pas. _J'ai peu de doute..._ + +»Les Belges auraient dû comprendre que la première chose qu'ils +avaient à faire était d'accéder aux bases de leur séparation avec la +Hollande; et je remarque dans la lettre du chargé d'affaires de France +à Berlin, _dont vous m'avez envoyé copie_[231], que ma manière de voir +sur ce point est aussi celle du cabinet prussien, car M. de Bernstorff +lui a dit que pour atteindre le but que se proposaient les puissances, +il était nécessaire qu'elles fissent reconnaître préalablement aux +Belges l'obligation de se conformer au protocole qui a fixé les +limites de leur territoire. Tous les cabinets envisagent cette +question sous le même point de vue. + + [231] Supprimé dans le texte des archives. + +»Quant aux arrangements pour le Limbourg, ils peuvent suivre, mais ils +ne peuvent précéder la reconnaissance des limites. Les projets que M. +le général Belliard vous a communiqués, et sur lesquels il m'a écrit +aussi, ont été présentés ici dès longtemps par les Belges, mais sans +succès[232]. + + [232] Variante: _et n'ont obtenu_ aucun succès. + +Vous aurez vu par ma lettre d'hier que les dispositions que le +gouvernement du roi pourra prendre, doivent être calculées d'après ses +convenances intérieures; j'ai la certitude qu'il lui sera offert, sur +ce point, toutes les facilités qu'il pourra désirer. + +»Vous verrez, par les pièces dont j'ai l'honneur de vous envoyer des +copies, que personne ici ne doute du rappel du général Belliard que +vous m'avez autorisé à annoncer comme une conséquence du rappel de +lord Ponsonby...» + + + «Londres, le 9 juin 1831. + + »Monsieur le comte, + +»Vous m'avez fait l'honneur de me mander, par votre dépêche du 5, que +le gouvernement du roi désirerait que la place de Luxembourg cessât +d'être place fédérale et fût démantelée; et vous ajoutez que les soins +de cette négociation me sont confiés. + +»Je sens toute l'importance de cette affaire, mais je ne pense pas +qu'elle puisse se traiter à Londres, parce qu'elle tient aux intérêts +particuliers de la Confédération germanique et qu'elle est étrangère +aux questions que la conférence est appelée à examiner; elle n'a pas +d'ailleurs de pouvoirs spéciaux de la Confédération germanique: à +la vérité, deux de ses membres entretiennent avec elle des relations +suivies et exercent quelque influence sur ses déterminations, mais ils +n'ont pas de pouvoirs. + +»Je pense que cette négociation doit se suivre à Berlin ou à Paris, et +je vois, par la lettre du chargé d'affaires de France dont une copie +était jointe à votre dépêche, que le cabinet prussien paraît déjà +disposé à donner son assentiment à la demande du gouvernement de Sa +Majesté: c'est un motif de plus pour continuer de la traiter +directement avec lui. M. de Bülow, avec qui je me suis entretenu en +particulier de cette affaire, partage mon opinion et pense que c'est à +Berlin qu'il convient d'en laisser la négociation. + +»Vous remarquerez sans doute, dans les pièces que j'ai eu l'honneur de +vous transmettre avant hier, la manière dont la conférence repousse +les allégations de quelques feuilles publiques qui ont cherché à faire +penser qu'elle n'était pas étrangère à la lettre écrite par lord +Ponsonby à M. Lebeau. La note adressée aux ministres de Hollande +détruit toute espèce de doute à cet égard, s'il avait pu en exister. + +»Je n'ai pas dû faire connaître à M. le général Belliard les +résolutions qui viennent d'être prises, parce que les explications +donnent lieu à des interprétations et que, d'ailleurs, ce n'était que +de vous qu'il pouvait recevoir des ordres. + +»La députation belge qui est chargée d'offrir la couronne au prince +Léopold est arrivée hier soir à Londres[233]: deux commissaires, +MM. Devaux et Nothomb[234], sont arrivés en même temps; ils ont vu le +prince Léopold et lui ont annoncé qu'ils avaient des pouvoirs, mais +ils n'en ont pas fait connaître l'objet spécial. Si ces pouvoirs +avaient de l'étendue, il serait possible qu'il y eût plus de facilité +pour régler[235] les affaires de Belgique. + + [233] Cette députation belge était composée de M. de Gerlache, + président, de MM. F. de Mérode, Van de Weyer, l'abbé de Foere, + d'Arschot, H. Villain XIV, Osy, Destauvelles, Duval de Beaulieu + et Thorn. + + [234] Jean-Baptiste Nothomb, né en 1805, d'abord avocat à + Luxembourg et rédacteur politique au _Courrier des Pays-Bas_, + membre du comité de constitution en 1830, député au congrès où il + était l'un des chefs du parti français. Il devint secrétaire + général du ministère des affaires étrangères (février 1831), se + rendit à Londres après l'élection du roi Léopold et négocia le + traité des dix-huit articles. Il conserva ses fonctions aux + affaires étrangères jusqu'en 1836, fut alors nommé ministre des + travaux publics (1837-1840), ministre plénipotentiaire à + Francfort (1840), ministre de l'intérieur (1841), ministre des + affaires étrangères et président du conseil en 1843. Il quitta le + pouvoir en 1845 et fut plus tard chargé de diverses missions + diplomatiques en Allemagne. + + [235] Variante: ... _ils pourraient donner de la facilité à + l'arrangement des_ affaires de Belgique. + +»La conduite du prince Léopold est simple et convenable; il acceptera +probablement les offres des Belges, si les pouvoirs des deux +commissaires belges sont de nature à amener des résultats +satisfaisants. Ces pouvoirs n'ont pas été communiqués aux membres de +la députation[236]. Dans une conversation que j'ai eue hier avec le +prince Léopold, il a annoncé le désir, si les choses s'arrangeaient, +que le général Belliard fût envoyé auprès de lui. + + [236] Variante: _Les commissaires n'ont pas communiqué ces + pouvoirs aux membres..._ + +»On a appris ici, par un bâtiment de commerce venant du Brésil, que +l'empereur dom Pedro, n'ayant pu comprimer les efforts d'un parti qui +se donne le nom de parti national, s'était vu dans la nécessité de +quitter Rio de Janeiro avec l'impératrice et presque toute sa +famille. On ajoute qu'il a abdiqué en faveur de son fils, mais on ne +sait pas dans quelles mains il l'a confié. Il paraît que l'empereur +s'est embarqué pour l'Angleterre. + +»Cette révolution peut avoir de l'influence sur les affaires de +Portugal: elle donne ici de l'inquiétude au commerce anglais qui a des +intérêts considérables au Brésil, et les fonds publics en ont éprouvé +quelque baisse. + +»On a reçu à Londres des nouvelles de Portugal en date du 29 mai; +elles annoncent que le commandant de l'escadre française avait établi, +devant le port de Lisbonne, un blocus, mais seulement pour les +bâtiments portugais. Il paraît que le gouvernement de dom Miguel, +devant renoncer à l'espoir d'obtenir la médiation de l'Angleterre dans +ses différends avec la France, a maintenant l'intention de réclamer la +médiation de l'Espagne. + +»Il y a des mouvements populaires assez sérieux dans le Yorkshire et +le Northumberland. Le ministère prend des mesures pour les +réprimer[237]. + + [237] C'étaient des émeutes locales dues à la surexcitation + produite par les élections. + +»_P. S._--Depuis que cette lettre est écrite, j'apprends que la +révolution de Rio de Janeiro a éclaté le 7 avril, par suite du refus +formel de l'empereur de renvoyer son ministère. Le 8, il s'est rendu à +bord de la frégate anglaise _Warspite_, d'où il a signé un acte +d'abdication en faveur de son fils et nommé un conseil de régence. Cet +acte a été publié à Rio de Janeiro le 9, et le même jour, dom Pedro, +accompagné de l'impératrice, de sa fille et de quelques autres +personnes, s'est rendu à bord de la frégate anglaise _Volage_, +devant faire route pour Portsmouth. On assure qu'on s'attendait à ce +que le conseil de régence ne pourrait pas se maintenir, et qu'une +union fédérale ou une république serait proclamée quelques jours +après...» + + + «Londres, le 12 juin 1831. + +»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 9 +de ce mois, et je me suis pénétré des instructions qu'elle contient... + +»Ici, il n'y a encore rien de décidé. Le prince Léopold[238] met une +sage lenteur avant de donner une réponse qui doit, en effet, avoir un +caractère de mûre réflexion. Les députés belges paraissent toujours +satisfaits de ses manières, de sa franchise, et ils placent beaucoup +d'espérance dans leur futur souverain; mais jusqu'ici ils n'ont fait +aucune concession sur les points qui sont l'objet des difficultés. + + [238] Variante: _Enfin, monsieur le comte_, il n'y a encore rien + de décidé _et vous voyez que le prince Léopold..._ + +»En réfléchissant aux intérêts généraux que cette époque-ci peut faire +naître, n'est-on pas amené à penser qu'il pourrait être utile que la +France et l'Angleterre garantissent, par un traité spécial, +l'existence de la Belgique, lorsqu'elle sera constituée et placée dans +des limites certaines et reconnues? J'ai plusieurs fois examiné cette +question, et il m'a semblé qu'on pourrait trouver dans les motifs de +ce traité les moyens d'étendre ses stipulations à de plus hauts +intérêts qui contribueraient à la grandeur de la France en assurant la +tranquillité de l'Europe.» + + + «Londres, le 13 juin 1831. + +»J'ai reçu ce matin votre dépêche télégraphique du 11, qui confirme +celles que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 5 et le 9. + +»Vous pensez que la conférence a trop précipité l'application des +mesures qu'elle a prises, et qu'elle a trop perdu de vue les +modifications que des circonstances récentes devaient apporter à sa +marche. + +»Ces observations ne me paraissent pas fondées et je crois pouvoir y +répondre en vous priant de remarquer que la conférence, chargée +essentiellement de veiller au maintien de la paix, n'a pas dû +concentrer son attention sur la Belgique seulement; la Hollande +exigeait aussi une grande surveillance, surtout quand il règne dans ce +pays une irritation telle que la plus légère circonstance peut donner +lieu aux plus fâcheuses résolutions. Il était donc nécessaire de +chercher à calmer et l'irritation belge et l'irritation hollandaise; +car il fallait empêcher que la collision que nous nous attachons à +prévenir vînt d'un de ces deux côtés. + +»Ce sont ces considérations qui m'ont dirigé depuis que la conférence +a été informée du refus opiniâtre des Belges d'adhérer aux bases de la +séparation, refus qui animait si vivement les Hollandais et leur +gouvernement. Je pense que les réponses qu'ont reçues leurs +plénipotentiaires ici auront produit à La Haye l'effet qu'on s'en +promettait, et, par conséquent, on aura encore retardé de quelques +moments les motifs de trouble et d'hostilité. + +»Les difficultés que nous rencontrons ici, en Belgique et en Hollande +proviennent, d'un côté, du cabinet de La Haye, qui veut engager les +puissances à la guerre, et, de l'autre, du cabinet russe, qui a pour +but de détourner l'attention des puissances en la portant forcément +sur les affaires de l'ouest de l'Europe. Mon langage à la conférence +est toujours celui-ci: «Nous ne voulons pas la guerre, mais nous +sommes prêts à la faire et nous ne la craignons pas.» Je crois, du +reste, que le gouvernement belge n'a pas de projet arrêté, et qu'il +cherche à nous susciter des embarras pour voir s'il ne pourra pas en +résulter pour lui quelque chose de favorable. + +»Dans cette situation des choses, je vois chaque jour le prince +Léopold ainsi que les ministres anglais, parce que je suis convaincu +que c'est là que nous pourrons trouver analogie de vues et d'intérêts. + +»En définitive, mon opinion est qu'il n'y aura pas nécessité de +recourir aux mesures militaires pour lesquelles je vous ai invité à +vous préparer. Il faut être prêt; mais je pense que par des moyens +d'adoucissement et de conciliation nous parviendrons, sans qu'il y ait +un coup de fusil tiré, à sortir de l'embarras où nous sommes en ce +moment. Ceci est mon opinion positive...» + + + «Londres, le 14 juin 1831. + +»Avant son départ de Bruxelles, M. le général Belliard m'a mandé +qu'une proposition allait être faite au congrès, tendant à ce qu'un +commissaire belge et un commissaire hollandais se rendissent à Londres +pour y traiter les questions de limites. Il paraissait croire que +cette proposition serait admise. + +»Elle pourrait avoir un heureux résultat si les commissaires avaient +des pleins pouvoirs et si les arrangements qu'ils régleraient ne +devaient pas être soumis au congrès; mais vous sentez que, dans le cas +contraire, ce ne pourraient être que des stipulations provisoires +contre lesquelles le congrès pourrait protester. + +»Le prince Léopold a vu aujourd'hui les députés belges; chaque jour +ils font quelques pas. + +»Le ministère anglais, en m'entretenant du désir qu'il aurait de +reprendre bientôt les affaires de la Grèce, m'a donné à entendre qu'il +pourrait être convenable de placer le prince Frédéric de Nassau, +second fils du roi des Pays-Bas, sur le trône de Grèce, au lieu d'y +appeler le prince Othon de Bavière. J'ai dû décliner cette proposition +en faisant observer que, dans mon opinion, ce serait nommer un prince +russe et que j'étais autorisé à le penser, d'après l'intérêt que +depuis six mois la cour de Pétersbourg témoignait à la maison de +Nassau...» + + + «Londres, le 15 juin 1831. + +»... Vous aurez vu par mes lettres d'hier et d'avant-hier que les +affaires de Belgique faisaient quelques progrès, quoiqu'aucun +arrangement définitif ne puisse encore être regardé comme certain. Les +plénipotentiaires du roi des Pays-Bas opposent de la résistance et +augmentent les difficultés que nous avons à surmonter. Dans cette +situation et malgré l'espérance que je conserve d'obtenir un bon +résultat, je pense, monsieur le comte, que le gouvernement du roi doit +se tenir prêt; mais _mon opinion_ est qu'il ne sera pas dans la +nécessité d'agir. + +»J'ai eu l'honneur de vous mander que l'on se prononçait ici dans +un sens tout à fait favorable aux Polonais et que l'on blâmait +généralement la conduite tenue à leur égard en Gallicie. Le +gouvernement anglais s'appuyant sur l'opinion des jurisconsultes de la +couronne qui ont déclaré qu'il y avait eu, de la part de la cour +d'Autriche, violation du droit des gens, a fait et fera encore des +représentations à Vienne. Mais il agira particulièrement, et il n'y +aura pas lieu de former à ce sujet aucun concert, puisque l'Angleterre +est la seule puissance avec laquelle nous pourrions agir d'accord. +Tout le monde ici apprendra avec satisfaction que le gouvernement du +roi a employé ses bons offices, le premier, en faveur du général +Dwernicki et des Polonais qu'il commandait[239], mais il ne faut pas +s'attendre à de grands efforts, parce que le gouvernement anglais ne +s'occupe jamais fortement que d'une affaire et que, dans ce moment, il +est surchargé parce qu'il en a deux: la réforme et la Belgique. + + [239] Joseph Dwernicki, général polonais, né en 1779, fit la + plupart des campagnes de l'empire dans les armées françaises, et + devint colonel en 1814. Il rentra en Pologne en 1815. Général en + 1830, il reçut le commandement d'un corps de l'armée + insurrectionnelle. D'abord vainqueur et chargé de diriger le + soulèvement de la Volhynie, il finit par être cerné et accablé + sous le nombre et se retira en Gallicie. Le gouvernement + autrichien le fit arrêter et traiter en prisonnier de guerre + ainsi que ses soldats. Il recouvra la liberté après la fin de la + guerre, se retira en France puis se fixa à Lemberg où il mourut + en 1859. C'est la conduite du gouvernement autrichien à cette + occasion qui avait provoqué l'intervention de la France et de + l'Angleterre. + +»Par cette raison, l'arrivée de l'empereur dom Pedro et de sa famille +en Europe n'a produit que très peu de sensation, et je puis vous +assurer que l'on ne forme sur cet événement aucune combinaison +politique, mais on y reviendra et l'on s'en occupera plus tard...» + + + «Londres, le 16 juin 1831. + +»Nous continuons de négocier avec les députés et les commissaires +belges. Le prince Léopold les voit; ils viennent habituellement chez +moi et vont aussi chez les autres membres de la conférence, sur la +bienveillance desquels ils ont des motifs pour compter; enfin, on se +rapproche et on peut espérer qu'il résultera de ces dispositions +conciliantes quelque arrangement; mais les nouvelles de Belgique, +reçues aujourd'hui par le commerce, viennent augmenter nos embarras. +Il se répand que les Belges ont, à Anvers, attaqué les Hollandais et +que, maîtres du fort Saint-Laurent, ils ont engagé un feu très vif +avec les bâtiments qui sont devant le port. Le général Chassé[240] a +eu heureusement assez de modération pour ne pas faire tirer de la +citadelle, mais les habitants d'Anvers, justement alarmés, ont envoyé +en toute hâte une députation à Bruxelles. Le régent a expédié des +ordres; le ministre de la guerre s'est rendu à Anvers; mais leur +autorité méconnue n'a pu arrêter les Belges; et tout tendrait à +prouver que le parti anarchiste, le parti de la guerre a pris le +dessus. + + [240] Le baron Chassé, général hollandais, né en 1765, avait + d'abord servi dans les armées françaises jusqu'en 1814. Il ne + revint en Hollande qu'en 1815. Il était gouverneur d'Anvers pour + le roi Guillaume en 1830. C'est lui qui, en 1832, défendit cette + ville contre les Français. Il mourut en 1849. + +»Vous concevez à combien d'observations très fondées cet incident va +donner lieu de la part des plénipotentiaires hollandais qui +m'assuraient encore hier au soir, de la manière la plus positive, +qu'il n'y aurait aucune attaque de leur côté. En effet, si les +nouvelles sont exactes, ce sont positivement les Belges qui sont +agresseurs. + +»Cet événement rendra sans doute plus difficiles les arrangements +auxquels nous travaillions depuis plusieurs jours, et on objectera +avec avantage que, pendant que les Belges ont à Londres une députation +chargée d'une mission toute pacifique, ils attaquent et ne tiennent +aucun compte d'un armistice qui est cependant rigoureusement exigé par +les puissances qui s'occupent d'assurer leur indépendance. Cette +conduite est évidemment le résultat de tous les mouvements que se +donnent les ennemis de l'ordre et de la paix qui, n'ayant pu embraser +la France, cherchent à porter l'incendie en Belgique...» + + + «Londres, le 18 juin 1831. + +»J'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le +13 et le 16 juin, ainsi qu'une dépêche télégraphique du 14 au soir. + +»Lorsque j'ai pensé qu'on pourrait faire avec l'Angleterre quelques +arrangements d'elle à nous, relatifs à la Belgique, ce n'était en +quelque sorte qu'à bout de voie, et pour le cas seulement où les +arrangements auxquels nous travaillons maintenant n'auraient pu se +réaliser; c'était enfin pour faire avec l'Angleterre ce que nous +n'aurions pas pu faire avec les autres puissances; mais la marche que +suit aujourd'hui la négociation nous dispense de recourir à cette +combinaison, et il n'y a pas lieu de s'occuper davantage de l'idée que +j'avais indiquée dans ma lettre du 12 de ce mois. + +»Les membres de la conférence se concertent avec le prince Léopold et +avec les deux commissaires belges pour aplanir les obstacles +qu'éprouve encore l'arrangement des affaires de Belgique,--obstacles +qui tiennent toujours à la possession de Maëstricht et aux enclaves +appartenant à la Hollande. Si les commissaires et les députés belges +étaient, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander déjà, des hommes +moins nouveaux dans les négociations, et plus familiarisés avec la +manière dont on les suit dans les gouvernements anciennement +constitués, ces difficultés seraient plus facilement surmontées; +cependant, j'espère que nous parviendrons à un résultat passablement +bon. + +»J'ai annoncé à lord Palmerston, d'après ce que vous m'avez fait +l'honneur de me mander le 13, qu'à son arrivée à Lisbonne, M. le +contre-amiral Roussin[241] se mettra en rapport avec le consul +d'Angleterre afin de concerter des mesures pour protéger les personnes +et les intérêts des sujets de Sa Majesté britannique. Lord Palmerston +a paru très satisfait de cette disposition de notre gouvernement, qui +répond d'avance aux observations que je vous ai adressées, le 16, sur +les inquiétudes que concevait le commerce anglais...» + + [241] Le baron Roussin, né en 1781, à Dijon, engagé dans la + flotte à douze ans, capitaine de vaisseau en 1815, contre-amiral + en 1822, commanda en 1828 l'expédition dirigée contre Rio et, en + 1831 fut mis à la tête de la flotte envoyée dans le Tage. Promu + vice-amiral, il devint en 1834 ambassadeur à Constantinople, + amiral en 1840, puis ministre de la marine en 1840 et 1843. Il + mourut en 1854. + + + «Londres, le 21 juin 1831[242]. + + [242] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. + Pallain. + +»J'ai été invité hier par lord Palmerston à me rendre au Foreign +Office pour y tenir, avec le plénipotentiaire russe, une conférence +sur les affaires de la Grèce; j'y étais préparé par la dépêche que +vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 10 de ce mois. + +»Lord Palmerston nous a entretenus des derniers troubles qui ont agité +la Grèce, et des embarras qu'ils avaient apportés à l'administration +du comte Capo d'Istria. Il a exprimé le désir que devaient éprouver +les puissances de rétablir l'ordre dans ce malheureux pays, et a +particulièrement insisté, ainsi que le fait le comte Capo d'Istria +dans sa lettre au prince Soutzo[243], sur la nécessité, soit de +garantir un emprunt en faveur de la Grèce, soit de lui donner de +prompts secours en argent. J'ai décliné la première de ces +propositions, en me servant des indications de votre lettre du 10 +juin, et en rappelant que la garantie, consentie par les puissances, +ne l'avait été qu'à cause de l'acceptation du prince Léopold avec +lequel seul les puissances avaient été engagées. + + [243] Agent du gouvernement grec en France. Il fut l'année + suivante accrédité officiellement à Paris. + +»Quant à la question de secours en argent, j'ai cherché à faire +comprendre qu'elle s'appliquait également à la renonciation du prince +Léopold, et j'ai éludé d'y répondre, quoique le cas ne soit pas le +même, puisque de pareils secours ont été accordés depuis cette +renonciation. + +»La conférence n'a, du reste, rien résolu dans cette séance, mais lord +Palmerston n'a pas négligé de me faire sentir que la garantie d'un +emprunt étant subordonnée au choix d'un souverain pour la Grèce, et ce +choix à une nouvelle délimitation, on devait craindre que le départ de +l'ambassadeur de France de Constantinople ne retardât +indéfiniment la négociation qu'il était chargé de suivre à ce sujet en +commun avec les plénipotentiaires russes et anglais. Je vous engage +donc à me faire connaître le parti qui vous semblera le plus +convenable pour arriver à une solution définitive des affaires de la +Grèce...» + + + «Londres, le 21 juin 1831[244]. + + [244] Dépêche officielle déjà publiée. + +»J'ai l'honneur de vous envoyer le discours que le roi d'Angleterre a +prononcé ce matin à la séance d'ouverture du Parlement[245]. + + [245] Ce discours est reproduit dans le _Journal des Débats_ du + 23 juin. + +»Ce discours est, comme vous le remarquerez, conçu dans un esprit très +modéré et entièrement pacifique. Le roi a dit relativement aux +affaires de Belgique, qu'elles n'étaient pas encore arrivées à une +conclusion; mais que la meilleure intelligence continuait de subsister +entre les puissances dont les plénipotentiaires formaient les +conférences de Londres; que ces conférences avaient été conduites +d'après le principe de non intervention dans les affaires intérieures +de la Belgique, mais sous la condition que, dans l'exercice des droits +du peuple belge, la sécurité des États voisins ne serait pas +compromise. + +»Ce discours a été approuvé par tous les bons esprits... + +»Les conférences entre le prince Léopold, deux plénipotentiaires des +puissances et les députés belges continuent toujours. Il n'y a plus de +difficultés réelles, mais de pures chicanes, qui, sans tenir au fond, +prolongent cependant des discussions qui devraient être terminées +depuis plusieurs jours. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour +arriver à une conclusion...» + +Et, en effet, je faisais tout ce qui dépendait de moi, tellement que +je finis en ce moment-là même par tomber assez sérieusement malade, +soit par suite des fatigues et des veilles que m'imposait cette +pénible négociation, soit peut-être aussi par l'impatience que les +tergiversations des commissaires belges me causèrent. Je fus obligé de +garder le lit pendant plusieurs jours; mais je ne continuai pas moins +à prendre part aux délibérations de la conférence qui se réunissait +autour de mon lit. Je traitais aussi avec les commissaires belges, +auxquels j'avoue que je n'épargnai pas les témoignages de mon +mécontentement; j'allai même jusqu'à les menacer, s'ils persistaient +dans leur résistance opiniâtre, de provoquer le partage de leur pays, +qui pourrait se faire sans causer la guerre, tandis que leurs absurdes +procédés devaient y conduire infailliblement. Comme je n'interrompis +pas un seul jour ma correspondance avec Paris, on trouvera les reflets +de ces diverses impressions dans les lettres qui suivent. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[246]. + + [246] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 22 juin 1831. + + »Monsieur le comte, + +J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 20 +et par laquelle vous faites observer que les nouvelles de Londres +vous manquaient depuis deux jours. Ce reproche n'est pas fondé, car je +ne suis jamais resté quarante-huit heures sans avoir l'honneur de vous +écrire, et s'il y a eu un jour où je ne vous ai pas envoyé de dépêche, +c'est que ce jour était celui d'une conférence qui avait été +extrêmement longue et que je n'avais plus le temps nécessaire. Vous +aurez, sans doute, reçu une lettre de moi peu de moments après le +départ de votre estafette. + +»Les Belges n'apportent pas dans la négociation qui nous occupe un +esprit de conciliation d'après lequel on puisse penser qu'ils ont un +véritable désir de terminer, et vous pourrez en juger par ce fait. Il +y a quelques jours, ils ont remis une note sur leurs demandes; les +deux membres de la conférence qui suivent plus particulièrement avec +eux les détails de la négociation, ont fait des observations sur ces +demandes et ils devaient s'attendre à ce que leurs observations +seraient discutées. Les commissaires belges n'ont pas suivi cette +marche, et au lieu de répliquer, ils ont, dans une seconde note, +renouvelé toutes leurs demandes, sans le moindre changement et sans la +plus légère concession. + +»Si les Belges persévèrent dans cette marche, s'ils ne cèdent sur +aucun point, s'ils s'affermissent, au contraire, dans un système +d'exigence et d'obstination, il sera impossible de négocier avec eux +et d'arriver à un arrangement. Après avoir épuisé tous les moyens de +persuasion et de condescendance, après avoir recueilli si peu de +fruits de tant de soins, je crois qu'il faudra peut-être en venir à +l'idée[247] d'opérer une division de la Belgique, dans laquelle la +France trouverait sans doute la part qui lui conviendrait le +mieux. Vous pouvez être persuadé que ce moyen ne conduirait pas plus à +la guerre que tout autre, si nous ne parvenons pas à finir, mais je ne +renonce pas encore à tout espoir d'arrangement. + + [247] Variante: _qui est mon idée favorite...$1 + +»Je pense que les Belges se seraient montrés plus conciliants, s'ils +avaient moins de confiance dans l'appui que leur font espérer les +agitateurs de tous les pays, et s'ils n'étaient pas encouragés à +penser que c'est par la ténacité seule qu'ils parviendront à leur but. +Cet encouragement, ils le puisent aussi dans l'état général de +l'Europe, dans les échecs éprouvés par la Russie[248] et dans la +situation particulière de la France et de l'Angleterre. + + [248] Dans la guerre de Pologne. + +qu'il serait utile qu'un langage sévère apprît à M. Lehon que la +France a pu se prêter à l'espoir de voir les affaires de la +Belgique se terminer par des négociations à Londres, mais qu'elle a +dû penser que ce seraient des négociations franches et +conciliantes, et que le gouvernement du roi apprend avec le plus +juste mécontentement qu'au lieu de négocier, les députés belges ne +répondent pas aux observations qui leur sont adressées et se +renferment dans un cercle de demandes d'où ils ne paraissent +nullement disposés à sortir. Le temps s'écoule, et il semble que +les Belges aient quelque motif particulier pour ne pas en faire un +meilleur usage. + +»Je vous remercie de m'avoir communiqué les informations que vous avez +reçues de Pétersbourg, sous la date du 4 de ce mois. Les détails +contenus dans la lettre de M. de Mortemart, que vous avez eu la bonté +de m'envoyer, fournissent une nouvelle preuve de la portion de +difficultés que nous avons ici à éprouver de la part de la +Russie. + +»_P.-S._--Hier au soir, le prince Léopold et lord Melbourne croyaient +que tout allait finir; ce matin, il y a des difficultés, mais je les +vois de mon lit, car je suis malade...» + + + «Londres, le 24 juin 1831[249]. + + [249] Dépêche officielle déjà publiée. + +»Quoique malade depuis six jours, je n'ai pas cessé un moment de voir le +prince Léopold, les membres de la conférence et ceux de la +députation belge; depuis quarante heures nous sommes en conférence, +mais les députés sont si peu accoutumés au genre d'affaires qu'ils +sont appelés à traiter maintenant, ils élèvent tant de difficultés, +que rien n'avance, rien ne se termine, et je vous avoue que je suis +au dernier degré de fatigue. + +»Une conférence a eu lieu aujourd'hui chez le prince Léopold elle a +fini à huit heures; elle se continuera ce soir chez moi et se +prolongera probablement dans la nuit, dès qu'il y aura quelque chose +de décidé, j'aurai l'honneur de vous l'écrire.» + + + «Londres, le 26 juin 1831[250]. + + [250] Dépêche officielle déjà publiée. + +Je crois que la direction qui vient d'être donnée aux affaires de Belgique +pourra maintenant nous conduire au but que nous nous sommes +proposés. + +»J'ai l'honneur de vous envoyer les articles qui ont été convenus +entre la conférence et les députés belges[251]. Tous les points +qui sont à régler comme une conséquence de la séparation de la +Belgique et de la Hollande sont rappelés dans ces articles, de manière +à lever les difficultés qui seront présentées sans blesser tellement +les droits du roi de Hollande qu'il lui soit impossible d'y donner son +adhésion. La Belgique est sensiblement favorisée par ces stipulations, +et elle le doit à l'influence de la France. Vous verrez comme ses +intérêts sont ménagés et assurés par la rédaction qui a été donnée aux +articles de Maëstricht et du grand-duché de Luxembourg. + + [251] C'est ce projet de traité qui, adopté par le + congrès le 9 juillet, est connu sous le nom de traité des + dix-huit articles.--Voir l'Annuaire de Lesur ou le Recueil de + traités de Martens. + +»Le prince Léopold a reçu ce soir à dix heures la députation belge et a fait +au discours du président la réponse que j'ai l'honneur de vous +envoyer. Le prince lui a remis les articles qui ont été +précédemment arrêtés. + +»Les députés partent cette nuit pour Bruxelles afin de soumettre ces +articles au congrès. Comme ils représentent les opinions et les +nuances d'opinion qui y existent, ils paraissent persuadés qu'ils +obtiendront l'assentiment de cette assemblée. Dès qu'il aura été +donné, les députés reviendront à Londres, offrir la couronne au prince +Léopold qui l'acceptera et qui se rendra sans délai à Bruxelles. + +»Je pense que lorsque le congrès aura approuvé les articles, la France +pourra immédiatement reconnaître le prince Léopold comme roi de la +Belgique; les autres puissances le reconnaîtront un peu plus tard, +mais il ne résultera aucun inconvénient de ce délai. + +»M. le baron de Wessenberg, l'un des plénipotentiaires d'Autriche à la +conférence et qui a longtemps résidé à la cour des Pays-Bas, part +mardi pour La Haye afin d'employer toute l'influence qu'il a acquise +sur le roi Guillaume et de le déterminer à accéder à nos articles. M. +de Wessenberg est la personne qui peut avoir le plus de chances +de succès en s'acquittant de cette mission. Si, malgré quelques +concessions qui sont encore demandées au roi des Pays-Bas, on obtient +son approbation, alors les affaires de la Belgique seront placées dans +une position qui permettra _aux puissances_[252] de reconnaître son +indépendance; et cette indépendance aura été fondée sans guerre, et +même sans préparatifs militaires. + + [252] Supprimé dans le texte des archives. + +»Vous jugerez peut-être convenable d'engager M. Lehon à écrire à Bruxelles +et même à s'y rendre, afin que par son influence il contribue à +l'adoption des articles par le congrès. + +»_2 heures du matin._--Je joins ici le discours du prince Léopold; il +n'est pas tel que je l'aurais désiré et que je le lui avais suggéré. +Tout ce qui s'est passé à cet égard entre le prince et moi vous sera +expliqué en détail par la lettre que je viens d'écrire au prince, et +dont j'ai l'honneur de vous envoyer une copie...» + + + DISCOURS + + DU PRINCE LÉOPOLD A LA DÉPUTATION BELGE[253] + + [253] Ce discours se trouve dans le recueil de M. + Pallain. + + [<i>prononcé le 26 juin 1831._] + + «Messieurs, + +»Je suis profondément sensible au voeu dont le congrès belge vous a +constitué les interprètes. + +»Cette marque de confiance m'est d'autant plus flatteuse qu'elle +n'avait pas été recherchée par moi. + +»Les destinées humaines n'offrent pas de tâche plus noble et plus +utile que celle d'être appelé à maintenir l'indépendance d'une nation +et à consolider ses libertés. + +»Une mission d'une aussi haute importance peut seule me décider à +sortir d'une position indépendante et à me séparer d'un pays auquel +j'ai été attaché par les liens et les souvenirs les plus sacrés, et +qui m'a donné tant de témoignages de bienveillance et de sympathie. + +»J'accepte donc, messieurs, l'offre que vous me faites, bien entendu +que ce sera au congrès des représentants de la nation à adopter les +mesures qui, seules, peuvent constituer le nouvel État et, par là, lui +assurer la reconnaissance des États européens. + +»Ce n'est qu'ainsi que le congrès me donnera la faculté de me dévouer +tout entier à la Belgique, et de consacrer à son bien-être et à sa +prospérité les relations que j'ai formées dans les pays dont l'amitié +lui est essentielle et de lui assurer, autant qu'il dépendra de mon +concours, une existence indépendante et heureuse. + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU PRINCE LÉOPOLD[254]. + + [254] Cette lettre se trouve dans le recueil de M. + Pallain. + + «Hanover Square, Londres, 27 juin 1831, une heure du matin. + + »Monseigneur, + +»Je viens de lire à l'instant la réponse que Votre Altesse Royale a +adressée dans la soirée aux députés belges. Je vais l'expédier à +Paris. Mon gouvernement sera sans doute charmé de la conclusion d'une +affaire aussi difficile et aussi compliquée; mais je regrette vivement +que notre ministère ne trouve pas dans votre discours ce qu'il faut +pour diminuer les préventions françaises. J'avais supplié Votre +Altesse Royale de ne pas se montrer attachée uniquement à +l'Angleterre, dans la réponse qu'elle devait faire aux Belges, et je +vois avec beaucoup de peine, dans votre intérêt même, monseigneur, que +vous avez omis au dernier moment la phrase conciliante, utile et +prudente que vous aviez permis à l'ambassadeur de France de vous +remettre par écrit, que je vous ai rappelée hier au soir et que vous +m'aviez promis d'y insérer. Quand il s'agit de faciliter le présent et +d'assurer l'avenir, il faut éviter avec soin de blesser les vanités et +les préjugés. + +»Je suis...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI[255]. + + [255] Dépêche officielle déjà publiée. + + «Londres, le 27 juin 1831. + + »Monsieur le comte, + +»J'avais remis au prince Léopold deux ou trois phrases qui devaient +être placées dans sa réponse aux députés belges et qui, je crois, +auraient produit un bon effet. Il m'avait promis de les y insérer, et +cependant, je ne les y ai pas trouvées. + +»J'en ai été fort mécontent, et j'ai écrit immédiatement au prince +Léopold la lettre dont j'ai eu l'honneur de vous envoyer hier une +copie. Ce matin, j'ai reçu une réponse que je joins ici parce qu'elle +contient des explications dont on pourra tirer parti dans un temps ou +dans un autre. + +»La question belge me paraît aujourd'hui posée aussi bien qu'elle peut +l'être, et je pense que le gouvernement du roi sera à portée de +repousser les attaques qui pourraient être faites à ce sujet. Quand +des écrivains de parti viendront maintenant comparer la conférence de +Londres à la Sainte-Alliance, ils seront de mauvaise foi, car la paix +de l'Europe et l'indépendance de la Belgique ont été les résultats de +cette conférence, et il n'y a rien de commun entre ces résultats et +ceux qu'a obtenus la Sainte-Alliance. + +»Les députés belges sont partis cette nuit. M. le baron de Wessenberg +qui, ainsi que je vous l'ai mandé hier, va se rendre à La Haye, +quittera Londres ce soir. J'ai l'honneur de vous envoyer copie du +protocole numéro 26[256] dont il sera porteur et des instructions qui +lui sont remises. Elles sont confidentielles et doivent être secrètes. +J'ai cru devoir écrire au chargé d'affaires de France à La Haye, pour +qu'il contribuât, en tout ce qui pourrait dépendre de lui, au succès +de la mission de M. de Wessenberg, et pour qu'il agît de concert avec +lui, afin que la France ne parût pas étrangère aux démarches qui vont +avoir lieu. Vous jugerez sans doute à propos de lui donner des +instructions à ce sujet. + + [256] C'est le protocole du 26 juin qui renfermait les + 18 articles que la conférence proposait comme préliminaires de + paix à la Hollande et à la Belgique. + +»Les motifs du voyage de l'empereur dom Pedro, à Londres, ne sont pas +encore connus; il est logé en hôtel garni et prend le titre de duc +de Bragance. + +»Je crois devoir encore inviter le gouvernement du roi à tenir +extrêmement secrets les arrangements auxquels on s'est arrêté pour les +affaires de la Belgique. Il ne faut pas que les ennemis de la paix +puissent agir auprès de la population belge et des membres du congrès, +pour empêcher l'adoption des articles que les députés portent à +Bruxelles[257]...» + + [257] C'est avec cette lettre que se termine le premier + volume de M. Pallain sur l'ambassade de Talleyrand à Londres, le + seul qui soit encore publié. Notre travail de comparaison des + deux textes doit donc forcément prendre fin. + +RÉPONSE DU PRINCE LÉOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND[258]. + + [258] Cette lettre se trouve dans l'ouvrage de M. + Pallain. Voir à l'Appendice, p. 492, la lettre que M. de + Talleyrand écrivait à Madame Adélaïde en lui transmettant cette + réponse. + + «Marlborough House, 27 juin 1831. + + »Mon cher prince, + +»Ce que j'ai dit par rapport à l'Angleterre est simplement la relation +d'un fait historique _passé_. J'avais bien désiré dire quelque chose +de plus positif sur la France; mais j'ai mis les mots que vos +collègues disaient venir de vous, dans le projet de la conférence. + +»Mais, sentant la nécessité de faire quelque chose de plus _après mon +discours, j'ai invité toute la députation à s'exprimer en mon nom, +officiellement et fortement,_ sur une chose dans le congrès qui +m'était d'une grande importance: + +»Que je savais que quelques journaux signalaient le présent +arrangement comme hostile à la France: que rien ne pouvait _être plus +faux_; que des relations très intimes avec la famille régnante +actuellement en France avaient existé depuis de longues années; qu'il +n'y avait que peu de pays que je connaissais mieux que la France, y +ayant beaucoup habité depuis ma jeunesse, et que, loin d'être hostile +contre elle, je la considérais une alliée aussi importante qu'utile +pour la Belgique. + +»Ceci ne peut manquer d'être connu amplement quand ils seront arrivés +_et d'être imprimé de suite_. Je pense que vous devriez communiquer ce +que je viens vous dire à votre gouvernement, auquel je suis +sincèrement reconnaissant pour toutes les marques de confiance et de +bienveillance dont il m'a honoré. + +»Je dois ajouter que les députés m'ont prié de donner quelques mots +d'explication au régent, qu'il était indispensable de dire au congrès +que son adoption des articles me suffirait à moi, pour l'empêcher de +croire que mon acceptation véritable serait soumise à l'adoption de la +Hollande. + + »Agréez... + + »LÉOPOLD.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI. + + «Londres, le 29 juin 1831. + + »Monsieur le comte, + +»Les plénipotentiaires hollandais se sont rendus hier soir chez lord +Grey et lui ont exprimé des plaintes fort vives contre la conférence, +mais ils ne lui ont pas remis de protestation par écrit, comme le +bruit s'en était répandu. Aujourd'hui, au surplus, les +difficultés ne peuvent plus venir de leur part; elles se développeront +à La Haye; c'est par cette raison que nous devons être satisfaits que +les articles joints au protocole numéro 26 y arrivent avec la +signature des plénipotentiaires des cinq puissances; cette +circonstance fera sentir au roi des Pays-Bas qu'il ne pourra être +appuyé ouvertement, dans sa résistance, par aucun cabinet ayant de +l'influence en Europe. + +»Si le gouvernement de Sa Majesté se détermine à reconnaître le prince +Léopold comme roi de la Belgique, immédiatement après l'adoption des +articles par le congrès de Bruxelles, je crois que cette +reconnaissance sera utile à l'établissement de ce pays, et je crois +aussi qu'il serait avantageux pour la France de pouvoir ranger les +affaires de Belgique, sauf quelques questions de détail, au nombre des +affaires terminées...» + + +Les affaires de Belgique étaient moins _terminées_ que je le disais +dans cette dépêche, et on ne le verra que trop par ce qui suit, mais +j'aurais désiré que le gouvernement français s'en préoccupât moins et +employât son habileté à détourner l'attention publique de ce côté. +C'est à quoi tendait l'insinuation que je glissais dans ma dépêche, +qui, je dois en convenir, vint fort mal à propos, car, au moment même +où nous croyions toucher au terme de cette pénible négociation, de +nouvelles et plus graves complications surgirent tout à coup et purent +nous faire penser qu'elle allait nous échapper. J'ai donné +précédemment de trop longs extraits, peut-être, de mes dépêches, mais +je l'ai fait dans le double but, de bien éclairer les divers points +qui se rattachaient aux affaires que j'avais à traiter, et aussi +d'enseigner aux jeunes négociateurs entre les mains desquels ces +souvenirs peuvent tomber un jour, que la patience doit être un des +premiers principes de l'art de négocier. Je serai plus sobre désormais +dans les citations de mes dépêches; les lettres que je recevais +offriront sans doute plus d'intérêt et appuieront mieux mes récits. + +J'avais expédié mes dernières dépêches à Paris par un des secrétaires +de l'ambassade, M. Casimir Périer fils, qui, aussitôt après son +arrivée, m'écrivit: + + +M. CASIMIR PÉRIER FILS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 5 juillet 1831. + + »Mon prince, + +»Porteur de bonnes nouvelles, et jaloux, suivant le désir de Votre +Altesse, d'être le premier à les annoncer, j'ai fait bonne diligence +et rien n'était encore su avant mon arrivée. M. le ministre des +affaires étrangères et mon père, que j'ai vu peu d'instants après lui, +m'ont accueilli avec une satisfaction marquée et m'ont paru heureux de +voir, au moment des élections, la question de Belgique, sinon +terminée, du moins beaucoup simplifiée. Quoi qu'en puissent dire les +journaux du _mouvement_, l'opinion de la majorité s'est déclarée ici +en faveur des résultats de cette longue et fatigante négociation. Les +gens raisonnables, et il y en a encore, malgré ce qui se voit tous les +jours, savent rendre hautement hommage à ce que la France doit à son +ambassadeur. + +»Quant aux affaires de l'intérieur, j'ai trouvé le ministère moins +inquiet sur le résultat des événements de ce mois que je ne +devais m'y attendre. On prend des mesures pour prévenir des scènes +fâcheuses; des fêtes seront sans doute destinées à occuper le peuple +en célébrant les anniversaires d'une révolution que quelques gens +voudraient lui faire recommencer. Il n'y a rien encore de bien arrêté +sur ces projets. + +»D'un autre côté, à la veille des élections, les partis sont en +présence, sans qu'aucun d'eux ose se promettre la victoire. A Paris, +mon père a beaucoup de chances dans le premier arrondissement; mais il +est à craindre que les autres collèges se montrent moins modérés. + +»Au reste, le ministère, quel que soit le résultat de la lutte +électorale, paraît décidé à se présenter devant les Chambres. Il sait +que les hommes réunis en assemblée ne sont souvent plus les mêmes +qu'ils se montraient isolément, et il sent trop bien à quel point la +partie est sérieuse, pour ne pas voir s'évanouir, avant de se retirer, +toutes les chances de succès...» + + +LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 5 juillet 1831. + + »Mon prince, + +»Vous avez obtenu un succès dont je vous félicite et vous remercie au +nom du roi qui en sent toute l'importance. Si, comme je l'espère, vous +pouvez y ajouter celui de la démolition des places élevées contre nous +depuis 1815, la France entière applaudira à un arrangement qui lui +assure une paix longue et honorable. Le prince Léopold doit sentir que +ce n'est qu'à ce prix qu'il peut compter sur l'amitié d'un voisin +puissant et qui désire sincèrement s'unir avec lui par des liens +indissolubles. Il faut calmer l'irritation d'un pays qui ne pourrait +supporter plus longtemps les affronts de la Sainte Alliance, votre +ennemie personnelle, et qui préluda par votre éloignement des affaires +au système d'abaissement de notre patrie qu'elle a suivi depuis cette +funeste époque. Le nouveau roi belge sera populaire en France, le jour +où on y apprendra qu'il ne partage pas les passions haineuses de nos +ennemis et que nous lui inspirons une confiance méritée. Il faut +d'ailleurs qu'on nous aide à vaincre les ennemis de l'ordre social en +Europe, et ce triomphe ne peut être obtenu que le jour où les +défiances injustes auront fait place à des sentiments qui nous sont +dus. C'est au nom de votre gloire, mon prince, que je vous recommande +cette affaire, la plus délicate et la plus importante de toutes. Notre +repos intérieur en dépend. + +»Le roi est enchanté de son voyage, qui a produit un excellent effet. +Nous espérons que nos élections seront très bonnes; nous aurons +toutefois beaucoup de nouveaux députés peu accoutumés aux affaires. On +parle d'un mouvement pour le 14 juillet qui probablement n'aura pas +lieu ou qu'il sera facile de réprimer. La présence de la Chambre et +les précautions que prend le gouvernement, nous rassurent sur les +journées des 27, 28 et 29. + +»Il paraît que le général russe veut tenter le passage de la Vistule +près de la frontière prussienne. Le général polonais a trop disséminé +ses forces. L'insurrection lithuanienne prend un caractère sérieux; la +Volhynie, la Podolie exigent la présence de forces assez +considérables, et l'Ukraine elle-même montre peu d'affection pour la +Russie. Votre lettre m'a fait un plaisir que vous concevrez +facilement...» + + +Cette lettre du général Sébastiani offre cela de curieux qu'à +travers l'encens dont il essayait assez maladroitement de m'enivrer, +on retrouve les idées que les factions bonapartiste et républicaine +travaillaient alors à faire prévaloir en France pour enflammer +l'opinion publique, en réveillant d'anciennes passions au lieu de +chercher à les apaiser. La question des forteresses belges qu'il +recommandait si spécialement à mes soins avait été déjà réglée par un +protocole secret de la conférence, du mois d'avril précédent[259], +protocole auquel je n'avais bien entendu, pris aucune part, si ce +n'est de le provoquer. Les plénipotentiaires des quatre cours +d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, avaient +reconnu qu'à la suite de la déclaration d'indépendance et de +neutralité de la Belgique, un certain nombre de forteresses belges +devraient être démolies. Cela devait nous suffire pour le moment; +l'exécution du fait admis ne pouvait manquer de s'effectuer plus tard. +Mais à Paris, on insistait pour qu'elle fût immédiate, afin de la +publier pompeusement devant les Chambres et de s'en faire un moyen de +popularité. Il fallait bien trouver une façon de satisfaire à cette +exigence et j'obtins de la conférence que le roi pourrait dans +son discours faire mention de la décision prise à l'égard de la +démolition des forteresses. + + [259] Protocole du 17 avril: + + Les plénipotentiaires des quatre cours ont été unanimement d'avis que + la nouvelle situation de la Belgique, sa neutralité reconnue par + la France, doit changer son système de défense militaire; que les + forteresses sont trop nombreuses pour être efficacement défendues; + que l'inviolabilité du territoire belge offre une sécurité qui + n'existait pas auparavant, et qu'enfin une partie de ces + forteresses, élevées sous des circonstances différentes, pourront + être démolies. + + En conséquence, les plénipotentiaires ont décidé qu'une + négociation aurait lieu entre la Belgique et les quatre grandes + puissances pour déterminer le nombre et le choix des forteresses + qui doivent être démolies. + + ESTERHAZY, WESSENBERG, PALMERSTON, + BÜLOW, LIEVEN, MATUSIEWICZ. + + Ensuite de ce protocole une convention fut signée le 16 décembre + 1831 entre les représentants des quatre cours et la Belgique, qui + ordonnait la démolition des forteresses de Menin, Ath, Mons, + Philippeville et Marienbourg. Les autres forteresses devaient être + entretenues en bon état par la Belgique. + +En général, et c'était là ma plus grande difficulté, à Paris on ne +jugeait les affaires qu'à un point de vue exclusivement français, sans +faire aux autres la part qui leur était due. S'agissait-il des +affaires de la Belgique, on ne pensait qu'aux Belges, sans songer +qu'il y avait un roi des Pays-Bas, des intérêts duquel les autres +cabinets étaient obligés de tenir compte. On oubliait, ou on feignait +d'oublier qu'il y avait un parlement anglais devant lequel le cabinet +anglais devait répondre des mesures qu'il adoptait, et on ne +s'occupait que de ce qu'on aurait à répondre à la Chambre des députés +de France[260]. Dans la situation compliquée de l'Europe, une pareille +disposition me créait constamment des embarras infinis; mon devoir +était d'en sortir le mieux possible: ce n'était pas aisé. Dans la +circonstance dont il s'agit ici, je pressai le prince Léopold de +donner au gouvernement français des assurances qui pussent le +tranquilliser, et je tirai de lui la lettre suivante: + + + «Marlborough-House, 11 juillet 1831. + + »Mon cher prince, + +»Je ne perds pas de temps pour répondre aux observations que vous +m'avez communiquées relativement à la destination future des +places fortes construites en conséquence des traités de 1815. Mon +opinion est que les relations entre la France et la Belgique doivent +être basées _sur la confiance et l'amitié_. + +»Ne voyant aucune raison pourquoi la nation belge n'approuverait point +les vues conciliatrices des cinq puissances, vous pouvez compter sur +ma coopération sincère pour l'adoption de toute mesure qui aura pour +objet l'adoption de ces bases. + + »Agréez... + + »LÉOPOLD.» + + [260] «... Le gouvernement français nous répète sans + cesse qu'il faut faire ou ne pas faire de certaines choses, afin + de satisfaire l'opinion publique en France, mais il devrait se + rappeler qu'il existe un sentiment public en Angleterre aussi + bien qu'en France; et que, quoi que ce sentiment ne soit pas + aussi facilement excité par les petites choses que l'esprit + public en France, il y a cependant des points (et la Belgique en + est un) sur lesquels ce sentiment est extrêmement susceptible et + où une fois réveillé, il ne serait pas facile à apaiser.» (_Lord + Palmerston à lord Granville, 11 août 1831.--Correspondance intime + de lord Palmerston._)] e prince Léopold m'écrivait cette lettre + aussi prudente et réservée que lui-même, il était déjà roi des + Belges. Il avait été élu la veille par le congrès de + Bruxelles[261], qui avait préalablement adopté les dix-huit + articles préliminaires proposés par la conférence à la majorité + de cinquante-six voix; cent vingt-six voix contre soixante-dix. + C'était une grande victoire remportée sur ce point; on ne me + laissa pas beaucoup de temps pour en jouir: la lettre suivante, + fort remarquable, de M. Casimir Périer, appelait déjà mon + attention sur un autre point, où il n'y avait malheureusement pas + moyen d'espérer un succès. + + [261] Voir à l'Appendice, p. 493, une lettre de lord + Palmerston à M. de Talleyrand, à ce sujet. + + +LE PRÉSIDENT DU CONSEIL AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 7 juillet 1831. + + »Mon prince, + +»Je profite, pour m'entretenir quelques moments avec vous du départ de +mon fils qui vous porte une dépêche importante sur les affaires de +Pologne, délibérée d'un commun accord en conseil des ministres. + +»Peut être trouverez-vous, mon prince, notre démarche un peu vive; +mais la situation des Polonais, notre correspondance de +Saint-Pétersbourg, la disposition des esprits en France, toujours de +plus en plus sympathique pour la cause polonaise, et enfin l'attitude +prise vis-à-vis de la France par notre article du _Messager_, ainsi +que l'approche de la session, ne permettaient pas de ne pas donner +suite, dans tous les cas, aux premières démarches que nous avons +faites près le gouvernement russe, et le conseil a cru d'une bonne +politique de faire une tentative près le cabinet de Londres, quel +qu'en doive être le résultat. Nous attachons d'ailleurs un grand prix +à recevoir une réponse prompte; et nous ne pouvons que nous en +remettre, à cet égard, à vos soins et à votre sagesse[262]. + + [262] Une démarche toute platonique en faveur des + Polonais avait déjà été faite par la France auprès du czar dans + le courant de juin. Elle n'avait pas eu de résultat. C'est alors + que sous la pression de plus en plus violente de l'opinion + publique, le cabinet français proposa à l'Angleterre et à la + Prusse d'unir leurs efforts aux siens pour faire adopter une + médiation commune. La dépêche dont parle ici M. Casimir Périer + développait sur ce point le plan du gouvernement du roi. A Berlin + comme à Londres on refusa d'intervenir. + +Une dépêche télégraphique de M. de Sainte-Aulaire, arrivée à l'instant, +nous annonce que d'un accord commun et par un engagement pris en +présence de tous les ambassadeurs, les troupes autrichiennes auront +évacué entièrement les États romains avant le 15 juillet[263]. + + [263] On se rappelle qu'à la suite des insurrections + survenues dans les États de l'Église, les Autrichiens étaient + entrés dans Bologne (21 mars). Le cabinet des Tuileries demanda + l'évacuation. L'Autriche répondit en exigeant que les puissances + garantissent le pouvoir temporel du pape. De son côté, la France + déclara ne vouloir souscrire un pareil engagement que si le pape + accordait les réformes libérales demandées par les insurgés. + L'Autriche finit par céder et retira ses troupes le 15 juillet. + +Restent les affaires de Belgique. Les nouvelles qui nous en +parviennent aujourd'hui sont meilleures: on nous annonce pour demain +ou après-demain une solution favorable, à une majorité de cent vingt +voix sur cent quatre-vingts. Je l'espère, je le désire plus encore, +mais je n'y croirai positivement qu'après l'événement. Si, toutefois, +les choses se dénouent ainsi, il serait urgent que le prince Léopold +prît la résolution de se rendre de suite en Belgique. L'esprit +révolutionnaire anime les hommes du mouvement; et ceux de l'ordre et +de la résistance manquent d'un chef et d'un point d'appui. + +»Le général Sébastiani vous entretient des places fortes; il nous +tarde, mon prince, d'être fixés à cet égard. + +»Notre mouvement électoral touche à sa fin; mon fils vous porte la +liste des députés nommés jusqu'à six heures du soir aujourd'hui. La +première impression du public est favorable aux résultats connus; ce +ne sera point encore la convention que nous promettait M. Odilon +Barrot; j'espère que ce ne sera pas non plus l'assemblée législative. +Les hommes modérés paraissent jusqu'à présent faire le plus grand +nombre; nous espérons que les élections à connaître conserveront la +même physionomie. Si ces hommes joignent à l'esprit de modération +politique un patriotisme courageux, nous pourrons peut-être résister; +mais la cause de tous les maux que l'on peut craindre tient surtout à +l'audace de nos adversaires, fortifiée par l'attitude faible, et, l'on +pourrait dire, peureuse de nos partisans. Tout dépendra, au surplus, +du premier moment. Je crains bien d'ailleurs que le pays ne sente pas +assez la gravité de la maladie dont il est atteint, et qu'il ne tienne +les yeux fermés à la lumière, jusqu'à ce qu'il se réveille au bruit +d'une catastrophe. Sans doute, elle est encore éloignée, mais je la +regarderais comme inévitable, si, dès le début de la session qui +va s'ouvrir, le gouvernement n'était soutenu par la Chambre dans +l'attitude vigoureuse et ferme qu'il doit prendre. + +»Vous voyez, mon prince, avec quelle franchise je m'exprime sur la +situation, à mon avis, de nos affaires. N'allez pas croire cependant +que je désespère de nos efforts; je suis loin de cette pensée; et je +dirai même que le remède serait encore assez facile peut-être, si la +question intérieure n'était pas dominée, sans cesse, par la question +étrangère et réciproquement; mais cette réaction de deux questions si +vives, l'une sur l'autre, et l'appui que la question étrangère trouve +dans le parti militaire, ainsi que dans la disposition un peu +fanfaronne de notre nation, rendent évidemment la gravité de notre +position très difficile à surmonter. On s'imagine que nous avons +encore à notre disposition les armées de l'empereur et les finances de +la restauration, et que nous pouvons payer tout à la fois la solde et +la rente; en faisant une guerre partielle, les armées ne nous +manqueraient pas, sans doute, mais on ne songe pas qu'il est +impossible que le premier coup de canon n'entraîne une guerre +générale. Espérons que le bon sens du pays, aidé du souvenir des maux +passés, prévaudra pour le sauver de l'esprit de vertige qui ne s'est +emparé que de trop des têtes. + + »Agréez...» + + +Je comprenais fort bien l'intérêt que le gouvernement du roi +témoignait pour la cause polonaise que M. Périer me recommandait si +fortement dans cette lettre. Je n'avais pas besoin d'être stimulé dans +ce sens. Les efforts que j'avais faits près de l'empereur Napoléon en +1807 et au congrès de Vienne en 1815 en faveur de la Pologne, j'étais +tout prêt à les faire encore près du gouvernement anglais, mais +je rencontrai là froideur et résistance. Les tories étaient nettement +opposés à la Pologne et lord Grey, retenu par madame de Lieven, +cherchait des prétextes pour éviter toute intervention de l'Angleterre +dans une cause que l'on regardait comme perdue. Les motifs d'humanité +n'ont guère qu'un poids relatif dans la politique anglaise; et +personne n'aurait osé soutenir alors publiquement qu'il fallait +entreprendre la guerre contre la Russie pour sauver la Pologne. A mon +grand regret, je ne parvins pas à arracher une démarche un peu +efficace pour cette belle cause de la part du cabinet anglais. Après +en avoir informé M. Périer et le gouvernement, j'écrivis à Madame +Adélaïde d'Orléans une lettre qui peint assez bien la situation du +moment. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS. + + «Londres, le 20 juillet 1831. + +»Mademoiselle aura sûrement reçu du prince Léopold lui-même une lettre +écrite sur le sol français qu'il a voulu traverser pour avoir une +occasion de plus de témoigner au roi son respect et son attachement. +Ses dernières paroles, la veille au soir du jour où il est parti pour +Bruxelles, ont exprimé son désir d'appartenir au roi par les liens les +plus plus directs[264]. J'ai laissé sans réponse aucune ce qu'il me +disait, mais je dois l'écrire à Mademoiselle. + + [264] M. de Talleyrand insistait sur ce point dans une + lettre à madame de Vaudémont. (Voir à l'Appendice, p. 493.) + +Dom Pédro avait la plus grande envie d'aller à Paris; il trouve dans le nom +de sa femme quelques motifs qui l'en empêchent et il ne veut +pas être un embarras[265]. Je lui donne à dîner demain; sa pente +actuelle est toute française. + + [265] L'empereur dom Pedro avait épousé en secondes + noces (1829) la princesse Amélie-Augusta-Eugénie de Beauharnais, + fille du prince Eugène. + +On est ici encore bien froid sur la cause polonaise. Les Russes abondent +depuis l'arrivée de la grande-duchesse Hélène[266] et de madame de +Nesselrode; ils font une course de vingt-quatre heures à Sidmouth +où la grande-duchesse prend les bains, et ils reviennent à Londres +parler contre la Pologne. Le prince Paul de Wurtemberg a été voir +sa fille, et actuellement il est ici où il cherche à prouver que +personne n'est plus propre que lui à être roi de Grèce. Je ne crois +pas qu'aucun membre du corps diplomatique soit de son avis. + + [266] Frédérique-Charlotte-Marie (Hélène-Pawlowna) née + en 1807, fille du prince Paul de Wurtemberg, mariée en 1824 à + Michel Pawlowitch, frère de l'empereur Nicolas. + +J'attends avec impatience le discours du roi; je crois que les places +fortes de la Belgique y figureront d'une manière qui sera agréable +à Mademoiselle. Le roi de Hollande se montre très difficile; j'ai +été très fâché que pendant que M. de Wessenberg a été à La Haye, il +ne s'y soit trouvé aucun ministre français. M. de Wessenberg l'a +beaucoup regretté. Un Français avait des motifs différents à faire +valoir pour amener l'acceptation. Nous éprouverons par la Hollande +encore bien des difficultés. Des pertes réelles et une humeur +naturelle rendent les bons conseils lents à se faire jour...» + + +Les nouvelles de La Haye étaient, en effet, assez gênantes pour la +conférence. M. de Wessenberg n'avait pu parvenir à surmonter la +mauvaise humeur du roi, qui, après toutes les concessions qu'il +avait faites précédemment, ne voulait plus en ajouter de nouvelles, et +qui avait nettement refusé de consentir à celles que renfermaient les +dix-huit articles préliminaires envoyés au congrès belge et adoptés +par celui-ci. Il fallait donc chercher quelque biais pour sortir de +l'impasse où nous nous trouvions arrêtés; il n'y en avait pas d'autre +que de proposer un traité définitif, quoique les préliminaires ne +fussent pas acceptés: cela était fort peu correct, mais les +circonstances étaient assez extraordinaires pour obliger à sortir des +voies ordinaires. Seulement, il était difficile d'espérer que +l'Autriche, la Russie, la Prusse voudraient nous suivre sur ce +terrain, qui, il faut le reconnaître, n'était pas précisément celui du +droit; et il est probable que nous ne serions pas parvenus à maintenir +la bonne harmonie sur ce point dans la conférence, si le roi Guillaume +n'était venu lui-même à notre secours, en commettant, comme on le +verra bientôt, une faute qui devait achever de gâter sa position. + +Il y avait du moins un fait résultant de ce refus du roi de Hollande: +c'est que la conférence n'avait pas sacrifié les intérêts de la +Belgique, ainsi que le prétendaient et les journaux français et +l'opposition dans notre Chambre des députés. En attendant, voici la +réponse que Madame Adélaïde me fit à la lettre que j'ai citée plus +haut: + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 30 juillet 1831. + +»Il y a un an qu'à pareil jour, mon cher prince, nous étions dans une +grande et juste agitation; et certes, nous ne pouvons que nous +féliciter de la généreuse et courageuse résolution prise alors +par mon frère, et du résultat qu'a sa loyale et noble conduite. Il +vient d'en recevoir une douce récompense dans ce moment par la +manifestation la plus franche et la plus vraie de l'amour que toute +notre population ressent pour lui, pendant les trois jours de fête qui +viennent de se passer. + +»Je n'ai jamais rien vu de pareil à l'enthousiasme raisonné, à +l'affection, à la confiance qui lui ont été témoignés, qui étaient sur +toutes les physionomies; c'est un véritable triomphe! Il est bien +remarquable et bien consolant pour l'avenir, qu'au bout d'un an, +malgré des souffrances réelles et les travaux faits pour induire cette +bonne et brave population dans l'erreur, on retrouve chez elle encore +plus d'enthousiasme et de volonté pour maintenir celui en qui elle a +confiance et qu'elle a choisi. Cela prouve bien pour son bon sens et +son bon jugement qui méritent vraiment toute confiance aussi. Je suis +bien heureuse de ces trois jours qui ont été excellents. Je suis bien +sûre que vous partagerez de tout votre coeur ma satisfaction; aussi +est-ce avec bien de l'empressement que je viens m'en entretenir avec +vous et vous remercier en même temps de vos deux bonnes lettres des 20 +et 25 juillet, ce qu'à mon grand regret je n'ai pu faire jusqu'à ce +jour. Je suis enchantée que vous soyez assez content du discours de +notre bien-aimé roi; à la Chambre, il a produit un excellent effet, et +celui de l'annonce de la destruction des places fortes de la Belgique +n'est pas moins bon et était bien nécessaire pour notre pays. + +»Je suis fâchée de la manière fausse dont les Belges ont pris cela +dans le premier moment; c'est une fausse susceptibilité, dont à la +réflexion ils reviendront sûrement, car c'est une vérité que +c'est autant dans leur intérêt que dans le nôtre, et ils le sentiront. +J'avoue que cela ne m'inquiète pas et je suis persuadée qu'ils seront +bientôt d'accord et avec nous, sur cela. + +»Le prince Léopold m'a écrit une bonne et excellente lettre de Calais, +en réponse à celle où je lui reprochais de n'avoir rien dit pour la +France dans son premier discours à la députation belge. Cette fois-ci, +il a dit un mot à la France; mais comment, en répondant au beau et +juste discours de M. Surlet de Chokier, n'a-t-il pas parlé de notre +roi dont le régent de la Belgique lui faisait un si bel et juste +éloge? C'est une grande maladresse dont, je vous avoue, j'ai été +étonnée, et j'en dirai certainement un petit mot au prince Léopold, en +répondant à une petite lettre très aimable qu'il vient encore de +m'écrire. Je connais depuis longtemps son désir d'appartenir à notre +roi par les liens les plus directs; mais vous comprendrez que je ne +puis rien dire à cet égard. + +»Dom Pedro est arrivé ici le 26, au moment où nous allions nous mettre +à table; nous avions un grand dîner ce jour-là qui a été un peu +retardé pour lui, et de la musique le soir, à laquelle il a aussi +assisté, ainsi qu'aux trois jours de fête suivants: cela a été un beau +et bon spectacle à lui donner; il a dû être très satisfait de la +réception que lui a faite notre roi. J'aurais voulu qu'il nous laissât +ici sa femme et la petite reine sa fille, et s'il entendait bien son +véritable intérêt, après avoir fait sa visite en Angleterre, il +reviendrait avec elle ici; mais je crains qu'il n'ait pas d'idée bien +arrêtée. + +»Vous me demandez ce que je pense de la Chambre. La manifestation +qu'elle a faite au roi, lors de son discours, me donne l'espoir +qu'elle sera bonne. Je suis dans l'impatience d'avoir des +nouvelles de ces si intéressants et braves Polonais; c'est sur cela +que l'opinion est surtout bien vive dans ce moment, et je suis désolée +de voir l'Angleterre si froide à leur égard. + + »Adieu, mon cher prince...» + + +J'ai voulu donner dans toute son étendue cette lettre qui témoigne si +bien des illusions de plus d'un genre, qu'une personne même aussi +sensée que Madame Adélaïde pouvait partager. Mais laissons là les +illusions: les faits ne vinrent que trop promptement nous rappeler à +la réalité. Le roi des Pays-Bas, irrité de voir l'indépendance de la +Belgique se consolider par l'élection et l'acceptation du prince +Léopold, blessé de n'être appuyé par aucune puissance dans ses +résistances, et se flattant sans doute de l'espoir d'amener une guerre +générale en Europe, prit tout à coup la résolution désespérée de faire +attaquer la Belgique par l'armée que commandait son fils le prince +d'Orange. Le 4 août, il faisait annoncer à la conférence la rupture de +l'armistice, et le 5, ses troupes entraient sur le territoire belge. +D'un autre côté, le roi Léopold, à peine entré en possession de la +couronne, se trouvait aux prises avec d'inextricables difficultés. Il +avait été convenu avant son départ de Londres, qu'aussitôt installé à +Bruxelles, il enverrait deux commissaires belges, chargés des pouvoirs +nécessaires pour négocier, sous la médiation de la conférence, un +traité définitif de séparation entre la Hollande et la Belgique, +d'après les bases des dix-huit articles. Le cabinet qu'il avait formé +se refusait nettement à l'envoi des commissaires et prétendait que les +Belges pouvaient traiter avec les Hollandais, sans se rencontrer. Le +roi Léopold avait immédiatement fait connaître cette difficulté à +la conférence, en lui rendant compte des hostilités des Hollandais et +du secours qu'il avait réclamé de la France. Il fallait pourvoir avant +tout aux effets de ces nouvelles et fâcheuses complications. Et, chose +assez singulière dans un pareil moment, j'étais depuis douze jours +sans aucune communication de mon gouvernement. Il n'y avait cependant +pas de temps à perdre pour prendre une résolution. La conférence +dressa un protocole, dans lequel, en blâmant sévèrement la rupture de +l'armistice de la part des Hollandais, elle approuvait l'emploi pour +un temps limité d'une armée française, dont l'entrée en Belgique avait +été sollicitée par le roi Léopold, et décidait qu'une escadre anglaise +irait défendre les côtes belges et repousser de ce côté les attaques +des Hollandais[267]. Ce protocole était essentiel pour empêcher qu'une +conflagration générale ne résultât de l'intervention armée de la +France en Belgique. + + [267] Protocole, numéro 31 (6 août 1831). + + La conférence décidait en outre que les troupes françaises devaient se + borner à refouler les Hollandais hors du territoire belge sans + entrer en Hollande. De plus, elles ne devaient investir ni + Maëstricht, ni Venloo pour ne pas s'approcher de la frontière + allemande. Enfin le gouvernement français devait s'engager à + rappeler ses troupes aussitôt après la cessation des hostilités. + + Ce protocole n'avait pas été aisé à obtenir de la conférence car + l'entrée des troupes françaises en Belgique causait une indicible + émotion au cabinet anglais. Lord Palmerston allait jusqu'à accuser + la France de s'entendre secrètement avec la Hollande. «Voilà, + écrivait-il le 5 août à lord Granville, une jolie escapade du roi + des Pays-Bas. Je ne puis deviner ce qui l'a mordu; nous + soupçonnons un peu la France... Talleyrand, si vous vous le + rappelez, m'a proposé il y a quelque temps d'exciter les + Hollandais à rompre l'armistice afin de soulever un cri de + réprobation contre eux, de couvrir la Belgique de troupes et + ensuite de tout arranger selon notre bon plaisir. Serait-ce la + réalisation du premier acte du complot?» (_Correspondance intime + de lord Palmerston._) + +Je ne puis mieux faire connaître les péripéties de cette grave +affaire qu'en donnant la correspondance qu'elle amena entre Madame +Adélaïde et moi. + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 7 août 1831. + +»Je suis bien sûre, mon cher prince, que vous n'aurez pas été moins +surpris que nous de l'inconcevable levée de boucliers du roi de +Hollande, qui, certes, justifie bien entièrement et fait bien sentir +l'immense avantage que nous donne la sage, noble et belle conduite de +notre bien-aimé roi et de son gouvernement envers la Belgique; et +combien il est heureux que vous ayez conduit et terminé, avec autant +de zèle, de prudence et d'habileté, cette si importante et difficile +négociation qui, par l'accord fait entre les cinq puissances, nous +autorise à voler au secours de ce malheureux pays, son roi le +réclamant, contre l'infâme agression qui lui est faite par le roi de +Hollande, sans s'inquiéter des traités convenus et qui viennent d'être +conclus entre les cinq puissances, ni sans même les consulter sur +cette coupable et inconcevable démarche, que je ne puis m'expliquer +qu'en le considérant comme fou. + +»Il me paraît impossible qu'à la demande de secours et d'assistance +que le roi des Belges a demandée à l'Angleterre, elle n'envoie pas +sur-le-champ son escadre dans l'Escaut, comme notre roi a envoyé ses +deux fils et son armée en Belgique[268]; mais vous jugez avec quelle +impatience nous attendons de le savoir par vous! Je suis bien +convaincue que pour terminer par une paix stable cette lutte +inconcevable et si inattendue, le meilleur moyen, c'est que +l'Angleterre s'unisse franchement à nous, ce que je vous avoue que +j'ai la confiance qu'elle fera. Il me paraît de toute impossibilité +que la Prusse, malgré ses liens de parenté et son affection pour la +maison de Nassau, l'appuie dans cette tentative, entreprise contre les +traités qu'elle vient elle-même de signer et contre tout droit des +gens[269]. Le mal est que, dans l'origine, les puissances ne lui ont +pas parlé le langage franc et ferme qui l'eût persuadé; mais, au +contraire, il a vu le désir de le ramener, de le maintenir en +Belgique, et c'est ce qui lui donne la confiance de faire cette +inconcevable entreprise; il se flatte d'entraîner ainsi une guerre +générale. + + [268] Le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Le premier + commandait une brigade de cavalerie, et le second, un régiment de + lanciers. L'armée était sous le commandement du maréchal Gérard. + + [269] Madame Adélaïde se trompe ici. Le roi des Pays-Bas + n'avait encore signé aucun traité avec personne; le tort qu'il + avait, était d'avoir rompu un armistice qu'il avait conclu huit + mois auparavant sous la médiation des cinq puissances. (_Note de + M. de Bacourt._)] notre roi désire particulièrement savoir de + vous, et qu'il me charge de vous demander directement et en + confiance, c'est ce que vous croyez qu'il y a à faire pour + terminer ceci par un arrangement définitif qui ne laisse plus dans + cette incertitude de la paix ou de la guerre, et qui nous permette + de faire revenir nos troupes de Belgique, le plus tôt possible, ce + que mon frère désire, sans que cela compromette nos intérêts et + ceux du roi des Belges, et l'indépendance de ce pays. Vous aurez + été content de l'admirable lettre que notre cher roi a écrite au + roi des Belges... De grâce, écrivez-moi le plus tôt possible...» + + + «Paris, le 9 août 1831. + +»J'étais loin de m'attendre, mon cher prince, quand je vous ai écrit +avant-hier, à l'inconcevable conduite du roi Léopold envers notre roi, +la France et notre armée! Comment, pour toute réponse à l'admirable +lettre que notre roi lui écrit le 4, en réponse à la sienne du 3, dans +laquelle il demande secours, nous ne voyons que le pauvre prétexte, +pour ne pas dire plus, d'un article de la constitution belge, que le +moindre raisonnement ne peut pas soutenir, mis en avant et appuyé par +les inconvenants et sots articles de quelques gazettes belges! et, à +l'heure qu'il est, pas encore une ligne de lui à notre roi! cela me +passe[270]. En attendant, j'espère qu'en ce moment, notre armée entre +en Belgique, en évitant les places fortes, mais en marchant droit +contre les Hollandais qui dévastent et désolent ce malheureux pays. +L'ordre de notre roi est de voler à son secours et d'en chasser les +Hollandais. Je suis fière, je vous l'avoue, de la grandeur, de la +générosité de notre roi et de sa conduite. Je suis certaine que vous +le serez aussi et que vous la ferez bien valoir, que vous en tirerez +bon parti pour nous amener une paix honorable et stable et avantageuse +pour l'humanité et l'Europe. + + [270] Il y avait en Belgique un parti qui supportait + impatiemment l'idée de devoir son salut à la France et qui + voulait garder pour soi l'honneur de repousser les Hollandais. M. + de Muelnaere, ministre des affaires étrangères, qui partageait + ces idées, déclara que la constitution interdisait à toute armée + étrangère d'occuper le territoire belge si ce n'est en vertu + d'une loi, et il supplia le roi Léopold de ne pas permettre que + l'armée française passât la frontière. Le roi céda et écrivit en + ce sens à Paris. Mais après la dispersion de l'armée de la Meuse, + il se ravisa et pria le maréchal Gérard de hâter sa marche. + +Je suis indignée du discours de lord Aberdeen à la Chambre des pairs, +ce que, me connaissant bien, vous comprendrez et sentirez mieux qu'un +autre. Mais je suis enchantée de la réponse que lui a faite lord Grey; +notre roi en est très touché; vous ferez bien de le lui dire[271]. Il +paraît, d'après les gazettes anglaises, que l'escadre a l'ordre +d'entrer dans l'Escaut, et que le gouvernement anglais et la +conférence jugent le coup de tête du roi de Hollande, comme il mérite +de l'être, ce qui me fait un extrême plaisir; mais je ne serai bien +satisfaite que quand je saurai tout cela par vous, et que vous m'aurez +donné votre manière de voir, votre opinion sur tout cela; aussi, +est-ce avec une indicible impatience que j'attends vos premières +lettres. Je suis bien fâchée que le pauvre roi Léopold n'ait pas +franchement suivi son premier mouvement, et qu'il n'ait pas eu un bon +conseil auprès de lui pour lui faire sentir la maladresse et la faute +qu'il faisait en se laissant aller au second, où je crois qu'il a été +entraîné par de mauvaises insinuations. + + [271] Chambre des pairs, séance du 6 août: + + _Lord Aberdeen_ s'élève avec violence contre l'intervention française à + Lisbonne et l'inaction de l'Angleterre. Il somme le cabinet de + protéger l'indépendance de dom Miguel] «Le gouvernement, dit-il, + n'a pas à s'inquiéter du caractère du roi de Portugal, mais bien à + voir quel est de fait le souverain de ce pays. Notre position + vis-à-vis de dom Miguel est la même que vis-à-vis du roi des + Français après qu'il eût saisi l'héritage de son jeune neveu, en + faveur duquel Charles X avait abdiqué. Je dis plus: si au lieu du + duc d'Orléans actuel, on eût choisi ce monstre d'Égalité, notre + politique ne devrait-elle pas toujours être la même?... + + _Lord Grey._--Je ne parlerai pas des expressions du noble comte + lorsqu'il a dit que le roi des Français a _saisi_ l'héritage de + son neveu... + + _Lord Aberdeen._--Je n'ai pas dit _saisi_ mais _occupé_. + + _Lord Grey._--Cela ne mérite pas de réponse. J'aime bien mieux + féliciter lord Aberdeen lui-même et ses anciens collègues de la + promptitude qu'ils ont mise à reconnaître le souverain actuel de + la France. La conduite de la France dans les affaires de Portugal + a été pleine de franchise et de loyauté...»] Je crains que le + retard de l'arrivée de nos troupes en Belgique n'ait exposé son + armée, car on dit que, malgré le sage conseil de notre roi, il + veut s'exposer à une bataille dont les conséquences seraient bien + funestes pour lui, s'il la perdait, ce qui est assez probable, + d'après ce que l'on dit de l'état de son armée. »Adieu, mon cher + prince...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS. + + «Londres, le 10 août 1831. + +»Je reçois la lettre de Mademoiselle du 7, et je m'empresse d'y +répondre. + +»Mademoiselle me fait une question à laquelle le protocole porté par +Neukomm répond en grande partie, car il indique la route à suivre pour +arriver à un arrangement définitif. Ce protocole a été longuement et +vivement discuté; les plénipotentiaires russes surtout ont été très +difficiles à amener au système que nous avons adopté; nous y avons +passé huit heures un jour et six le lendemain; je crois avoir obtenu +tout le possible dans un moment où les esprits de tous les partis +étaient fort agités. Si le roi de Hollande cède, nous n'aurons plus +que des stipulations de détail, qui éprouveront, je l'espère, de moins +grandes difficultés que celles qu'il a fallu surmonter dans cette +épineuse affaire. Nos troupes pourront alors se retirer; et peut-être, +finir elles-mêmes, en rentrant en France, la question des forteresses. +Mon opinion est que cela déplaira, mais ne donnera que de l'humeur. Je +ne parle que des forteresses élevées par la Sainte-Alliance contre +nous. La marche de nos troupes a fort effrayé les esprits; mais +c'était surtout la marche en avant qui inquiétait tout le monde; ce +qu'elles feraient du côté de Maëstricht peut amener des complications +graves; mais ce qu'elles feront en se retirant sera supporté, parce +qu'on sera surtout bien aise qu'elles se retirent. On se paye par là +des frais de la guerre; et il doit être plus commode au roi des Belges +qu'une opération de cette nature, qui tôt ou tard doit se faire, soit +faite par nous, dont il est obligé de demander les armées, tant les +moyens militaires qu'il a à sa disposition sont faibles. Il me semble +aussi que la destruction des forteresses par la main même des armées +françaises plairait à tous les Français et satisferait les exigences +les plus susceptibles...» + + + «Londres, le 11 août 1831. + +»J'ai fait ce matin à lord Grey la commission de Mademoiselle. Il en a +été extrêmement touché, et m'a dit avec émotion: «Vous ne pouvez pas +trop dire au roi combien je suis sensible à ce qu'il a la bonté de me +faire dire.» Après quelques moments de silence, lord Grey m'a demandé +si je connaissais les dépêches que lord Palmerston venait de recevoir +de Hollande. Je lui ai dit que d'abord j'avais dû venir chez lui et +que j'allais, en le quittant, chez lord Palmerston qui avait indiqué +une conférence pour deux heures. «Vous allez, m'a-t-il dit, y lire une +lettre de La Haye qui annonce que les ordres ont été donnés pour que +les troupes hollandaises rentrent immédiatement en Hollande. Vous +connaissez tous les embarras que nous avons ici; vous avez dû voir +toute l'agitation produite par l'entrée de vos troupes en Belgique. Je +vous conjure d'engager le roi à les rappeler en France, au moment +où il aura connaissance officielle des ordres donnés par le roi de +Hollande. Nous avons besoin de cette preuve de modération de votre +part. Cela est essentiel pour nous et pour vous. Dites-le de ma part +au roi. Deux gouvernements qui veulent être franchement d'accord se +doivent des égards de circonstance; et je vous répète que nos embarras +seraient extrêmes ici, si vous ne retiriez pas vos troupes.» + +»Je suis monté chez lord Palmerston, qui m'a lu la lettre de M. +Verstolk[272]; elle est explicite sur le rappel des troupes +hollandaises. Il me semblerait bien grave de refuser à l'Angleterre ce +qu'elle demande aujourd'hui, car les dernières vingt-quatre heures ont +changé la question. La retraite des troupes hollandaises, d'une part, +et la demande du roi Léopold qu'il a fait connaître ici sont deux +incidents considérables. Il est certain que le ministère anglais ne +saurait affronter le récri général qui s'élèverait contre lui si, les +Hollandais se retirant, nous restions en Belgique. Les tories ne sont +pas les seuls qui blâment la conduite du cabinet anglais dans la +question hollandaise; et le _leading article_ du _Times_ d'aujourd'hui +(journal ministériel) en est un symptôme très remarqué. Mais, comme il +ne faut pas cependant que notre mouvement militaire reste sans +résultat pour la France, il faudrait, ce me semble, obtenir ou +arracher de la Belgique et de son roi le consentement pur et simple, +mais officiel, de la démolition des forteresses. Le maréchal +Gérard[273] pourrait aisément faire ce traité en s'en allant. Le roi +Léopold, avant de quitter Londres, m'avait écrit à ce sujet une lettre +que j'ai envoyée à cette époque au gouvernement. Ce prince, arrivé à +Bruxelles, n'a plus tenu le même langage; mais aujourd'hui, il faut +que son langage soit positif. + + [272] Jean Gilbert Verstolk van Soelen, homme d'État + hollandais, né en 1777, était juge à Rotterdam en 1801, puis + directeur de la Gueldre. Sous la domination française, il fut + nommé préfet de la Frise. En 1815 il devint administrateur du + grand-duché de Luxembourg, puis ministre à Pétersbourg. En 1825 + il entra au ministère des affaires étrangères et y demeura + jusqu'en 1840. Il mourut en 1845. + + [273] Maurice-Étienne comte Gérard né en 1773, engagé + volontaire en 1791, général de division en 1812; il se signala + particulièrement en 1814 et en 1815. Il quitta le service sous la + Restauration et fut élu député. En 1830, il devint maréchal de + France et ministre de la guerre, et fut mis en 1831 à la tête de + l'armée du Nord. Il fut en 1835 nommé grand chancelier de la + Légion d'honneur et il mourut en 1855. + +Quand une fois nous n'aurons plus à traiter la question des +forteresses qu'avec les quatre puissances, les choses seront fort +avancées, parce qu'elles sont fortement engagées dans le protocole du +17 avril. + +»L'Angleterre devrait bien trouver, dans tout ce qui vient de se +passer en Belgique, des motifs pour croire qu'il n'y a pas de Belgique +possible, et que c'est par des idées de partage que l'Europe +trouverait la garantie positive d'une paix générale. Mais l'Angleterre +est bien éloignée de cette idée. On avait partout aussi d'autres +idées; les ambitions avaient pris d'autres routes. Où en est-on à cet +égard en France? + +»Voilà une lettre bien longue; les vieux serviteurs ne sont jamais +courts, mais ils sont tendrement et sincèrement attachés...» + +Quels autres conseils pouvais-je donner au gouvernement français, dans +des circonstances qui révélaient de pareilles complications? C'était +le roi Léopold qui ne voulait plus aujourd'hui ce qu'il voulait hier, +et les fanfaronnades des Belges qui aboutissaient à une fuite +honteuse devant les Hollandais[274]. On pouvait bien certes être tenté +de croire qu'il n'y avait point de Belgique, et point de roi des +Belges. Mais cela était fort peu commode quand on n'avait voulu le +partage d'aucun côté. En Angleterre, on craignait d'augmenter la +puissance française; en France, on voulait M. le duc de Nemours; les +Russes et les Prussiens voulaient le prince d'Orange; l'Autriche +aurait assez aimé que le désordre se prolongeât afin de tenir la +France gênée de ce côté. Tout cela avait conduit où l'on était. Mon +affaire était que cela y conduisît sans guerre, et il n'y en avait +point encore. Cela nous avait, en tout cas, donné le temps de faire +une armée. L'essentiel était que M. Périer restât au pouvoir, parce +que l'opinion du dehors était tout entière à lui; les gens tranquilles +et le commerce en France lui appartenaient; il ne fallait donc pas se +laisser faire la loi par une poignée de factieux. J'y étais bien +résolu, ainsi qu'à tirer tout le parti possible de cette crise un peu +vive, pour en finir avec cette fastidieuse affaire. Comme toujours, on +ne m'y aidait guère du côté de la France où se manifestaient de +nouvelles exigences, à mesure que j'obtenais des concessions à +Londres. Les lettres suivantes le constateront suffisamment. + + [274] Les Belges avaient été battus le 8 août à Hasselt + et le 12 à Louvain. + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 13 août 1831. + + »Mon cher prince, + +»Vous avez fait beaucoup jusqu'à présent, et à merveille. Le roi le +mandait avant-hier dans une lettre au maréchal Gérard, et qu'il +attendait que vous feriez encore plus, et que votre habileté +parviendrait à obtenir ce qui est nécessaire pour obtenir une paix +stable; et maintenant la seule démolition des places fortes en +Belgique ne serait pas regardée comme une satisfaction suffisante, ni +une sécurité assez grande d'après la tentative que vient de faire le +roi de Hollande, qui, à la vérité, sans la décision prompte de notre +roi et l'arrivée de notre armée en Belgique, aurait eu succès, du +moins momentanément; cela est bien prouvé, le roi Léopold aurait été +détrôné. Nous voulons le soutenir autant que cela dépendra de nous; +mais pour que cela soit possible au roi, à son gouvernement, il faut +que vous parveniez à obtenir une réparation, un dédommagement qui +satisfasse l'amour-propre national et l'opinion générale à cet égard, +de notre propre pays. C'est avec une parfaite conviction, et en toute +amitié et confiance que je vous le dis: _c'est de la plus grande +importance_ pour notre cher roi, son gouvernement, et votre propre +existence comme son ambassadeur. + +»Nous savons ce matin par dépêche télégraphique que mes neveux +Chartres et Nemours sont entrés hier à Bruxelles, à deux heures après +midi, aux acclamations et à la joie de toute la population qui les +attendait avec une impatience extrême, et qui était dans un tel état +de terreur de l'arrivée des Hollandais, que, la veille, M. d'Arschot +n'avait trouvé d'autre moyen de les calmer qu'en faisant préparer un +dîner pour mes neveux à l'hôtel d'Arenberg, en disant qu'ils allaient +arriver. Ici, la discussion de l'adresse dans la Chambre des députés +se continue; l'on espère qu'il y aura une bonne majorité; il est +certain que ces derniers événements ont été d'une grande utilité +pour le gouvernement et lui ont donné beaucoup de force; mais il ne +faut pas se dissimuler que tous ces avantages seraient perdus et nous +feraient même tomber plus bas que nous ne l'étions avant, si, à la +suite, il n'y avait pas un acte, un dédommagement qui satisfasse notre +nation. Cela ne peut être en meilleures mains que dans les vôtres, mon +cher prince; je sens que la tâche est difficile, mais vous la +surmonterez, j'en suis sûre, surtout ayant force et bon droit de votre +côté.» + + +LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 14 août 1831. + + »Mon prince, + +»Ma dépêche officielle d'aujourd'hui vous fait connaître notre +situation. Les débats de la Chambre des députés vous montreront nos +embarras. La Belgique est une question délicate qui exige des +ménagements de tous les genres et de tous les instants. Notre +politique n'est ni changée ni modifiée; nous voulons conserver la paix +sans exigences déraisonnables qui pourraient blesser les puissances; +mais il faut ménager la susceptibilité d'un pays qui se croit offensé +par des places qui ont été construites contre nous. C'est toujours le +traité que vous avez repoussé en 1815 qui est notre grande difficulté. + +»Nous ne voulons pas le déchirer, mais les puissances doivent prouver +à la France que le système de haine qui nous l'imposa n'est plus le +sentiment qui les dirige. Vous pouvez seul leur faire entendre +utilement cette vérité. Votre haute position en Europe et à Londres, +la confiance que vous inspirez achèveront une union sincère entre +les États dont le concert et l'accord peuvent préserver l'ordre social +des dangers qui le menacent. Aussitôt que le territoire belge sera +évacué par l'armée hollandaise, vingt mille hommes de l'armée +française rentreront en France. Le maréchal Gérard ne conservera que +trente mille hommes qui rétrograderont jusqu'à Nivelles, et en deçà. +Cette diminution de nos forces est une garantie que nous nous +empressons de donner à nos alliés de la loyauté de nos intentions. +Vous voyez que vos observations ont exercé une grande influence sur +nos résolutions. Nous désirons donner au cabinet anglais toutes les +preuves d'intérêt; mais notre position est plus embarrassante encore +que la sienne. Votre présence à Londres nous rassure sur la +conservation d'une paix qui est l'objet de tous nos voeux et que vous +avez désirée, comme nous, digne et honorable. La Chambre commence à se +rapprocher du ministère, et si nos affaires étrangères deviennent plus +faciles, une grande majorité nous est assurée. Ce n'est pas le cabinet +français que nous désirons conserver, mais la paix.» + +C'étaient là de belles paroles, mais il était plus aisé de les écrire +que de satisfaire aux prétentions qu'elles dissimulaient. J'avais +obtenu de la conférence la sanction de l'entrée des troupes françaises +en Belgique, pour secourir le roi Léopold contre l'invasion +hollandaise; on reconnaissait que cette décision de la conférence +avait donné une grande force au gouvernement français devant les +Chambres. Maintenant, celui-ci demandait la démolition des forteresses +qui avait été accordée en principe dès le mois d'avril par les +puissances représentées dans la conférence de Londres, et il aurait +voulu que l'occupation française en Belgique se prolongeât +jusqu'à l'entière démolition des forteresses exécutée sur l'ordre des +puissances. Évidemment c'était impossible à obtenir, du moment surtout +où les troupes hollandaises s'étaient retirées dans leurs limites, sur +l'ordre de la conférence. La sécurité des Belges et de leur nouveau +roi étant assurée par cette mesure, la prolongation du séjour des +troupes françaises en Belgique ne pouvait plus qu'exciter la méfiance +de toutes les puissances et provoquer dans le parlement anglais des +attaques sans réponse contre le ministère qui aurait succombé[275]. +Les tories qui lui auraient succédé, engagés par leurs attaques mêmes +contre l'occupation de la Belgique par l'armée française, auraient été +intraitables sur ce point, et la guerre devenait inévitable. Il +fallait donc aider le cabinet anglais à se soutenir et ne pas mettre +en avant des exigences mal fondées du côté de la France où une partie +du gouvernement cédait à de malfaisantes influences. On pourra en +juger par ce que m'écrivait à cet égard le duc de Dalberg. + + [275] L'attitude que le cabinet anglais entendait + conserver sur la question de la retraite des troupes françaises + et de la démolition des forteresses ressort clairement de la + lettre suivante de lord Palmerston à lord Granville: + + [_Particulière_] + + «Foreign Office, 17 août 1831. + + »Mon cher Granville, + + »Je viens de causer avec Talleyrand, qui m'a donné à lire une + lettre particulière que Sébastiani lui a écrite le 14. Dans cette + lettre, Sébastiani annonçait le retour en France de vingt mille + Français, et le repliement du reste sur Nivelles, mais il y avait + un vilain passage relativement aux forteresses insinuant qu'il + fallait en venir à un arrangement avant que les Français + évacuassent entièrement la Belgique. + + »Talleyrand m'a demandé ce que je pensais de cette lettre. J'ai + dit que son gouvernement se trompait s'il croyait que nous + puissions jamais mêler la question des forteresses avec celle de + l'évacuation de la Belgique; que le gouvernement français s'était + engagé à évacuer la Belgique, et que nous devions nous attendre à + le voir remplir son engagement; que quant aux forteresses, nous ne + pouvions même prendre en considération la question de leur + démolition avant que les troupes françaises soient hors de la + Belgique. Nous avons la ferme intention de démanteler plusieurs de + ces forteresses belges, mais nous ne souffrirons jamais que la + France nous fasse la loi à cet égard à la pointe de la + baïonnette.» (_Correspondance intime de lord Palmerston._) + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 13 août 1831. + + »Mon cher prince, + +»Je n'ai que le temps de vous dire que la Providence veille sur la +France plus que ceux qui la gouvernent. On s'occupe à faire +l'éducation de deux cents nouveaux députés appelés plus convenablement +à régir les affaires d'une commune qu'à décider celles d'un empire. Je +crois qu'il y a depuis deux jours amélioration dans les esprits. +L'invasion hollandaise donne un immense avantage, abat le caquet des +révolutionnaires belges et français, fournit l'occasion au +gouvernement de montrer un peu de vigueur, et prouve que l'Angleterre +ne se sépare pas des intérêts créés par la révolution de Juillet. Je +conseille de hâter un arrangement final entre la Hollande et les +Belges, et de tenir une balance juste et équitable pour _la première_. +Il vous faut le consentement du roi de Hollande, ou vous n'avez rien +fini. + +»Le bavardage qui éclate de la tribune française devient insipide. +D'un autre côté, il est plus que temps que la _camaraderie_ du +Palais-Royal avec l'ordure de la révolution cesse. On se demande en +Europe comment l'autorité peut se retremper ainsi. MM. d'Appony et +Pozzo se plaignent du langage que tiennent hors de France, en Italie +et en Allemagne, les agents français. Vous pouvez être sûr que, dès +qu'en Italie il y a un autre mouvement insurrectionnel, les +Autrichiens tomberont dessus. A mon avis, ils feront bien. + +»Cet excellent Casimir Périer que nous avons tenu par les cheveux pour +qu'il ne nous échappe pas, ne parle que de sa retraite. Les plus +plates intrigues s'ourdissent maintenant pour composer un ministère +qui doit lui succéder. Les chefs en sont Odilon Barrot, Salverte, +Clauzel[276] auquel on a donné bêtement le bâton de maréchal pour +augmenter son influence. Tout cela s'écarte de toute raison; et vous +pouvez vous croire heureux d'être éloigné de tant de folies...» + + [276] Bertrand Clauzel, né en 1772, capitaine à la légion des + Pyrénées en 1792, devint général de brigade en 1799, et fit + toutes les campagnes de l'empire notamment en Espagne. Condamné à + mort par contumace en 1815 pour sa conduite pendant les + Cent-jours, il s'enfuit en Amérique, revint en France après + l'amnistie (1820) et fut élu député en 1827. En 1830, il reçut le + commandement de l'armée d'Algérie, fut rappelé en 1831 et nommé + maréchal de France (30 juillet). Nommé gouverneur général en + 1835, il revint en France l'année suivante à la suite de l'échec + de l'expédition de Constantine. Il mourut en 1842. + +Le duc de Dalberg indiquait dans cette lettre l'idée à laquelle +j'avais résolu de m'attacher, aussitôt que nous serions sortis de la +crise actuelle des affaires belges: c'était de poursuivre sans relâche +la conclusion d'un traité définitif qui réglerait ces affaires; +seulement, j'étais bien décidé, si le roi de Hollande persistait +dans son système d'opposition à un arrangement final, à me contenter +d'un traité solennel entre les cinq grandes puissances et la Belgique, +convaincu que j'étais qu'un pareil traité mettrait les Belges à l'abri +d'une nouvelle invasion hollandaise et assurerait le maintien de la +paix. Mais il fallait, avant d'en arriver là, apaiser les +effervescences de Paris, et satisfaire aux exigences de la situation +vraiment embarrassante du cabinet anglais; dans ce but, j'écrivis à +Madame Adélaïde: + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS. + + «Londres, le 17 août 1831. + +»Je ne songe qu'à une seule chose, c'est au service du roi, c'est au +bien réel de la France que tant de passions compromettent étrangement. +Les hasards aussi, il faut en convenir, trompent sans cesse nos +calculs et nos efforts; et la complication actuelle me paraît sans +contredit la plus fâcheuse de cette longue et pénible négociation. En +effet, l'entrée de nos troupes en Belgique était forcée, et leur +sortie présente des difficultés qui, à ce qu'il paraît, sont de nature +à compromettre l'existence du ministère sage, ferme, pacifique et +éclairé dont le roi s'est entouré. Il faut à notre esprit français +excité par les démonstrations militaires, soit des victoires, soit des +conquêtes. La retraite des Hollandais rend les victoires impossibles; +et l'intérêt, bien ou mal entendu des puissances, s'oppose aux +conquêtes. Pendant que ce dilemme occupe les conseils du roi, il se +passe ici des choses qui ont aussi leur importance. + +»Le jour où nos troupes ont passé la frontière, ce jour-là même, +a commencé une réaction dans l'esprit anglais, dont le _Times_, qu'il +est bon que vous lisiez, offre des symptômes frappants[277]. + + [277] «... Vous aurez vu le langage violent du _Times_ contre la + France: nous ne pouvons l'empêcher. Le _Times_ éclate de temps en + temps et va son train, mais le ton qu'il a adopté dernièrement ne + peut pas avoir fait grand mal, car cela a dû servir à convaincre + les Français que le langage du gouvernement anglais dans la + question belge aurait pu être plus vif encore sans aller au delà + du sentiment général.» (Lord Palmerston à lord Granville, 26 + août. _Correspondance intime de lord Palmerston._) + +»Cette réaction s'est visiblement étendue; elle menace essentiellement +le cabinet actuel; elle devient nationale; elle place _la réforme_ +même sur le second plan. Les vieilles jalousies se réveillent, les +susceptibilités se montrent partout, car il y a une fibre anglaise +qui, depuis deux cents ans, appartient si complètement à la question +de la Hollande et des Pays-Bas qu'on ne saurait la faire vibrer +impunément. Lord Grey et le cabinet tout entier ne se dissimulent pas +et ne me cachent pas qu'il y va non seulement de leur existence mais +de la conservation de la paix. S'ils consentaient à la présence +prolongée de nos troupes en Belgique, les tories, qui comprennent que +la guerre seule peut éloigner la réforme, pousseraient à la guerre de +tous leurs efforts, et trouveraient dans l'amour-propre national un +écho qui leur a manqué jusqu'à présent dans le pays. Si le ministère +de lord Grey quittait, il serait remplacé par des hommes qui seront +hostiles à tout ce qui s'est fait pour maintenir la paix. Pour que +lord Grey reste, il faut qu'il puisse dire que nos troupes rentrent en +France, ou qu'il se décide à faire contre nous ce que voudra son pays. + +»Dans cette situation, quel est le moyen de tout concilier? Il ne se +présente pas à mon esprit; je vois des inconvénients partout. +Cependant, le parti qui me paraîtrait en avoir le moins serait +celui-ci: c'est sur la demande du roi Léopold que les troupes du roi +sont entrées en Belgique; c'est à son secours que nous nous sommes +portés avec un empressement et avec des dépenses qu'il doit +reconnaître. Il n'est pas moins certain que nous lui avons rendu des +services signalés ainsi qu'à tout son pays qui devenait la proie de la +guerre en peu d'heures. Une marque de reconnaissance nous est due, +quelques dédommagements nous sont acquis. Les demander à la +conférence, ce serait faire une démarche illusoire; les Anglais nous +diraient: nous n'en demandons pas, et les autres membres de la +conférence s'inquiéteraient. Il me semble que c'est au roi Léopold +lui-même qu'il faut s'adresser. Une convention directe de souverain +indépendant à souverain indépendant me paraîtrait propre à nous faire +sortir de l'embarras dans lequel nous sommes. Si donc le maréchal +Gérard et le général Belliard allaient droit au prince Léopold avec la +force et la promptitude que l'on met à une convention militaire, et +s'ils lui disaient: «La retraite de nos troupes dépend de telle chose; +prenez l'avis de votre conseil; faites jurer le secret, nous le +garderons avec Paris et signez dans deux heures», ce qui serait fait +là serait fait; et il faudrait bien que, sans guerre, les puissances +s'en accommodassent, car le traité aurait été fait entre princes +reconnus et qui ont le droit de faire, en observant les formes fixées +dans leur propre pays, tout ce qui leur convient. Le prince Léopold +n'a pas consulté le congrès pour appeler les forces de la France à son +secours; il n'aurait pas plus besoin de l'appeler pour les faire +retirer. C'est l'urgence qui doit régler toute cette question. + +»Personne ici n'a été sensible à la retraite de vingt mille hommes de +nos troupes, parce que trente mille suffisent pour conquérir toute la +Belgique quand en Belgique, il n'y a que des Belges. + +»Je n'ai pas parlé, dans ma dépêche d'aujourd'hui, de l'idée que +renferme cette lettre-ci parce que, avec le roi, il est de mon devoir +de tout hasarder, et qu'avec un cabinet il faut rester dans les bornes +de la prudence. Le roi verra si ce que j'ai aujourd'hui dans l'esprit +vaut quelque chose. Je passe ma vie à chercher des expédients; si cela +ne vaut rien, il vaudra peut-être mieux rester dans la ligne que +demande lord Grey qui, encore ce matin, s'est engagé à la démolition +des places fortes, lorsque le moment en sera venu. Il veut que cela +soit fait, mais il ne veut pas que cela le soit par nous. + +»J'ai remis au chargé d'affaires de dom Pedro la lettre du roi; il +doit l'envoyer aujourd'hui. Dom Pedro est parti hier avec toute sa +famille; il est peu content de son dernier séjour en Angleterre...» + + + »Londres, le 19 août 1831. + +»J'avais, à la fin de ma dernière lettre, parlé à Mademoiselle de +l'idée que l'on pouvait avoir de traiter avec le prince Léopold, mais +ce que je proposais devait être parfaitement _secret_. Du moment que +l'on veut faire quelque chose de patent, on échouera et l'on déplaira +à toutes les puissances. Au point où en sont les choses, on ne peut +plus, sans danger, s'occuper que de rendre officielle la lettre qui +m'a été écrite par le prince Léopold au moment de son départ; la +copie en est à Paris; soyez sûre que les places seront abattues: lord +Granville en répétera l'assurance au roi; moi, personnellement, je +n'en doute pas. Je crois, en vérité, qu'il n'y aurait aujourd'hui +qu'un moyen de l'empêcher, ce serait de vouloir le faire soi-même. +Cela deviendrait une question d'amour-propre et, entre grandes +nations, on ne peut calculer ce que ce genre de blessure peut amener. + +»Le roi aura une bonne nouvelle à apprendre à dom Pedro: le comte de +Villaflor est débarqué à Saint-Michel[278] avec quinze cents hommes et +il est le maître de l'île, dans laquelle il y avait beaucoup +d'artillerie et deux mille hommes de troupes réglées. Ainsi, voilà +cinq mille hommes, y compris ce qui était à Terceira, qui sont à la +disposition de la jeune reine dont la vie aventureuse exigeait qu'elle +fût plus jolie. + + [278] L'île de Saint-Michel est la plus importante de l'archipel + des Açores. Le comte de Villaflor s'en empara le 1er août, au nom + de la régence de Terceira. Le comte de Villaflor, général en chef + des troupes de dom Pedro, était né en 1790. Engagé à dix-huit + ans, il était général de brigade en 1826, au début de la guerre + civile. Il prit parti pour dom Pedro. En 1829 il se rendit à + Terceira, d'où il partit en 1831 à la tête de l'expédition qui + détermina la chute de dom Miguel et l'avènement de dona Maria. En + 1836, il devint premier ministre pendant quelques mois. Durant + toute la durée des troubles qui agitèrent si longtemps le + Portugal, il demeura constamment le défenseur de la reine dona + Maria et de la charte libérale. Il mourut en 1860. Le comte de + Villaflor avait été créé duc de Terceira en 1833. + +»Le ministère anglais vient d'avoir un échec parlementaire; il faut +espérer qu'il s'en relèvera, nous en avons besoin[279]...» + + [279] A la séance de la Chambre des communes du 19 août, le + marquis de Chandos avait présenté un amendement qui tendait à + accorder le droit de suffrage à tous les cultivateurs qui + possédaient à bail, depuis un an, une terre de la valeur de + cinquante livres sterling. Cet amendement, bien que combattu par + le ministère, avait passé à la majorité de deux cent + quarante-deux voix contre cent quarante-huit. + +Après de longues discussions dans la conférence, pendant lesquelles +je soutins avec vigueur que la prolongation du séjour des troupes +françaises était nécessaire à la sécurité de la Belgique, nous +convînmes cependant d'imposer au roi de Hollande un nouvel armistice +de six semaines, durant lequel un traité définitif serait conclu entre +la Hollande et la Belgique sous la garantie des cinq puissances. Le +protocole numéro 34, qui contenait ces stipulations, déclarait en même +temps que, moyennant de pareilles garanties, la présence des troupes +françaises en Belgique cessait d'être indispensable et qu'elles +devraient se retirer sans cependant fixer un terme précis à leur +retraite. Les ministres anglais avaient insisté pour obtenir cette +déclaration comme vitale pour l'existence du cabinet. On va voir qu'à +Paris on se considérait également comme perdu si les troupes +françaises devaient se retirer de Belgique avant qu'on ait obtenu soit +la démolition immédiate des forteresses, soit de nouvelles garanties +de leur démolition future. Le roi Louis-Philippe lui-même, +ordinairement plus calme et plus habile que son entourage, se laissa +aller à des soupçons et à des inquiétudes qui se peignent très bien +dans les lettres de lui que je vais donner, et qui, à mon sens, font +plus d'honneur à son patriotisme et à sa loyauté qu'à sa prévoyance +politique. Il m'expédia en toute hâte le général Baudrand, aide de +camp de son fils, que je vis arriver à Londres porteur des lettres +suivantes: + + +LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, ce samedi 27 août 1831. + +»J'éprouve, mon cher prince, le besoin de m'ouvrir confidentiellement +à vous sur le protocole que vous venez de signer. Si de pareils +actes peuvent, comme je le conçois très bien, servir au maintien du +cabinet anglais, je ne peux pas vous cacher qu'ils sont de nature à +perdre mon gouvernement et à tout remettre en question parmi nous. +L'honneur de la France qui m'est confié et qui est le mien, sa sûreté +dont je suis le garant et qui fait la mienne, tout se réunit pour +m'interdire de me regarder comme étant lié par ce protocole, si +d'autres mesures ne viennent le modifier et le rendre acceptable à mes +ministres. J'ai voulu vous en prévenir moi-même et vous demander de +faire tous vos efforts pour les faire adopter. Ce sera un bien grand +service que vous me rendrez, et je trouve que la rédaction du second +paragraphe vous en laisse la latitude. + +»Je vous avoue, mon cher prince, qu'il y a quelque chose d'étrange à +mes yeux dans la marche de la conférence. J'ai envoyé une armée en +Belgique pour défendre son ouvrage; sans la présence de cette armée, +la Belgique était conquise et Léopold était détrôné. J'ai promis de +rappeler mes troupes dès qu'il n'y aurait plus de danger de voir les +Belges et leur nouveau souverain à la merci des Hollandais, et la +chose a été entendue ainsi; mais que peut-il et que doit-il même +arriver si je me décidais à rappeler toute l'armée en France par suite +de votre dernier protocole? Nous nous retrouverions dans la même +position où il a fallu une décision instantanée et un miracle de +rapidité dans l'exécution pour sauver la Belgique et le trône de +Léopold. Nous ne devons pas nous exposer de nouveau à d'aussi grands +dangers. La Hollande tient aujourd'hui plus de cent mille hommes aux +portes de la Belgique, et les Belges n'ont rien, absolument rien à +leur opposer. Ainsi, si, dédaignant de nouveau la foi de l'armistice, +la Hollande envahissait une seconde fois le territoire belge, ou +si seulement la suspension d'armes expirait sans qu'il y ait eu de +traité de conclu, il est clair que le renversement du trône belge +serait encore plus facile et plus certain qu'il ne l'était cette +fois-ci; et on peut donc se demander si la conférence veut réellement +laisser détruire ce qu'elle avait presque conduit à terme avec tant de +soins et d'efforts, ou si elle veut que Léopold, livré à lui-même et +dénué de moyens, tombe détrôné, sans défense, et que la Belgique, en +proie à l'anarchie, désolée, ruinée par le double fléau de la guerre +et des inondations, ne voie plus de salut pour elle qu'en retournant +aux Nassau? + +»En vérité, mon cher prince, je dois vous le dire avec toute la +franchise de l'amitié qui m'attache à vous, je ne comprends pas +comment cette situation de la Belgique, comment celle de mon +gouvernement et la mienne vous ont échappé à tel point que vous n'ayez +fait nulle difficulté de signer ce singulier protocole. Il faut, de +toute nécessité, que vous trouviez le moyen de nous tirer de cette +crise qui menace, au plus haut degré, la paix de l'Europe. Mon +ministère vous en indique un, qu'il me paraît facile de faire adopter; +car, le repousser serait justifier des soupçons dont, je vous l'ai +dit, je ne me défends pas sans peine[280]. + + [280] L'expédient proposé par le cabinet était que les troupes + françaises ne sortissent de Belgique qu'après avoir obtenu du + gouvernement belge l'engagement formel de procéder à la + démolition des forteresses. C'est dans ce but que M. de + Talleyrand obtint du gouvernement anglais qu'il ne presserait pas + outre mesure la retraite des troupes françaises, et qu'en même + temps le cabinet des Tuileries envoya à Bruxelles M. de + Latour-Maubourg, chargé de négocier sur la question des + forteresses un arrangement secret avec le roi Léopold. + +»Enfin, mon cher prince, soyez convaincu et sachez convaincre vos +collègues de la conférence que tout ce qui m'était humainement +possible de faire, je l'ai fait; qu'après avoir donné à mes alliés des +garanties aussi fortes de la pureté de mes intentions, j'en dois à mon +pays de plus efficaces que celles qui résultent de votre dernier +protocole, et cela sous peine de me voir dans l'impuissance de +contenir la fureur et l'impétuosité de la nation. C'est la +connaissance parfaite que j'ai, mon cher prince, de cet état de choses +qui m'a fait désirer et presser aussi vivement la démolition des +places; car ce sont elles qui, considérées d'un côté et de l'autre +comme des objets de tentation qu'il ne faut pas laisser à portée ou en +vue des joueurs, sont aujourd'hui la cause de tous les embarras, la +source de toutes les alarmes. Pesez bien tout ce que je vous dis là, +et vous verrez que mon empressement à voir terminer cette affaire est +la preuve la plus positive de la loyauté de mes intentions envers la +Belgique et de la droiture de la politique de mon gouvernement envers +l'Angleterre et les autres puissances. Croyez aussi que c'est la même +droiture et la même loyauté qui nous portent à ne pas vouloir retirer +toutes nos troupes de la Belgique avant qu'il ait été pris des mesures +efficaces pour assurer la conservation de Léopold sur son trône. Vous +connaissez ce prince; l'amitié que je lui porte ne doit pas m'empêcher +de dire que son caractère est un sûr garant qu'il ne nous aurait pas +demandé de garder nos troupes, s'il n'avait pas eu la conviction qu'il +ne pouvait pas s'en passer. + +»Une autre considération bien forte, c'est que le roi de Hollande a eu +bien de la peine à rassembler, à entretenir et à solder ses cent dix +mille hommes, mais qu'il ne peut pas payer longtemps cette force +_factice_; et que, par conséquent, il est évident qu'il ne la conserve +sur pied que pour envahir la Belgique, où les distances sont si +courtes qu'il est toujours probable que celui qui entre le premier +devance partout son adversaire. Loin de diminuer cette armée +disproportionnée, le roi de Hollande continue à l'augmenter et fait +recruter à tout prix dans toute l'Allemagne. Or, je le demande, quelle +confiance peut-on mettre dans un armistice avec lui, quand le +licenciement de cette armée n'y serait pas stipulé? + +»Mais je m'aperçois, mon cher prince, que ma lettre est déjà plus +longue que je ne l'aurais voulu. Ne l'attribuez qu'à mon désir de vous +parler à coeur ouvert, et j'aime à croire que vous ne verrez dans ma +franchise qu'une preuve de plus de mon amitié et de tous mes +sentiments pour vous. + + »Votre affectionné, + + »LOUIS-PHILIPPE.» + + +Le roi ajoutait dans une autre petite lettre de la même date du 27 +août, à quatre heures: + + +«Après vous avoir écrit cette longue lettre, mon cher prince, je me +suis décidé à vous l'envoyer par le lieutenant général Baudrand, aide +de camp de mon fils aîné, qui est revenu hier de la Belgique avec lui. +Il connaît parfaitement l'état de ce pays et la position pénible, même +précaire, du roi Léopold qui n'a ni troupes ni administration, en +sorte que ce serait le vouer à l'anéantissement que de lui refuser la +force morale et réelle que la présence de notre corps de troupes peut +seule lui assurer après la secousse terrible qu'il vient d'éprouver. + +»J'ai une grande confiance dans le général Baudrand, et je sais que +les rapports qu'il a eus avec l'armée anglaise en 1816 l'ont fait +connaître avantageusement en Angleterre, où il pourra, si vous le +croyez utile, présenter un tableau vrai de l'état des choses tant en +France qu'en Belgique...» + +Le général Baudrand m'apportait aussi des lettres de Mademoiselle et +du général Sébastiani, écrites dans le même sens que celle du roi. Je +ne donnerai que la lettre du général Sébastiani, plus alarmé peut-être +encore que le roi. + +LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 27 août 1831. + + »Mon prince, + +»Le trente-quatrième protocole nous place dans une situation dont il +est impossible de calculer les résultats. Le plus probable et le plus +imminent est, sans doute, la dissolution du ministère. Il est +impossible que nous résistions à l'évacuation immédiate de la +Belgique, sans autre garantie que celle d'une suspension d'armes de +six semaines, lorsque la Hollande conserve et augmente son armée de +cent mille hommes et vient de montrer si peu d'égards pour les +engagements qu'elle prend envers les puissances. + +»Il ne suffit pas que nous soyons convaincus que la suspension d'armes +proposée nous conduirait, sans nouveaux dangers pour le roi Léopold, à +une paix prochaine et durable; il faut encore que la nation et les +chambres partagent cette conviction, et nous ne saurions l'espérer. La +Belgique est dans l'anarchie; son armée est dissoute; le roi Léopold +ne peut réorganiser ni son armée ni l'administration publique, +s'il n'est pas protégé par une force quelconque. L'affaire des places +nous donne des soupçons que trop de circonstances font naître. + +»L'indulgente et obligeante désapprobation dont le roi de Hollande est +l'objet ne nous rassure pas. Tous les ministres des puissances à La +Haye, y compris M. Bagot[281], ambassadeur d'Angleterre, se rendirent +chez madame la princesse d'Orange pour la féliciter sur les victoires +du prince, aussitôt que la nouvelle de la bataille de Louvain parvint +dans cette résidence. Nous vous envoyons le général Baudrand pour vous +faire connaître l'état actuel de nos affaires; vous nous le renverrez +le plus tôt que vous le pourrez; il est à votre disposition. +Arrangez-nous cette affaire si vous voulez prévenir la formation d'un +ministère belliqueux. Nous attendons tout de votre habileté et de +votre amour pour la paix. Nous sommes dans une véritable crise...» + + [281] Sir Charles Bagot, né en 1781, membre du conseil privé, + ministre plénipotentiaire à La Haye, plus tard gouverneur général + du Canada. Il mourut en 1843. + +En même temps que le général Baudrand m'apportait ces cris d'alarme, +on avait expédié M. de Latour-Maubourg à Bruxelles pour y faire signer +par le roi Léopold et son gouvernement une convention dans laquelle +ils s'engageraient à la démolition de certaines forteresses. J'avais +été prévenu assez à temps, mais pas par mon gouvernement, pour pouvoir +avertir M. de Latour-Maubourg des difficultés qu'il rencontrerait et +des pièges qu'on lui tendrait. + +Aussi m'écrivit-il de Bruxelles le 28 août: + + +M. DE LATOUR-MAUBOURG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Bruxelles, le 28 août 1831. + + »Mon prince, + +»La lettre que vous avez bien voulu m'adresser ici m'est arrivée +récemment. L'objet spécial pour lequel je suis venu en Belgique n'est +point encore terminé; ici, sont des gens craintifs, méfiants, +empressés d'obtenir plus que de donner, et préoccupés du soin +d'assurer leur responsabilité contre les attaques futures de la +tribune. On m'assurait, à mon départ de Paris, qu'il s'agissait d'une +chose simple; à mon arrivée, j'ai pu me convaincre qu'elle était très +compliquée. Je pressentais l'écueil que m'ont signalé vos paroles +transmises par Paris; je l'ai évité avec soin, heureux d'avoir vos +directions, et je crois y avoir réussi... Le ministre d'Angleterre, M. +Adair[282], est mécontent des alarmes que montre le ministère belge, à +l'occasion du dernier protocole numéro 34. Si les six semaines de +l'armistice s'écoulent sans qu'on ait pu terminer la négociation, nous +resterons désarmés, disent les ministres, et sans garantie contre les +attaques de notre ennemi. La France ne pourra plus, comme elle l'a +fait à présent, nous secourir de l'aveu de toutes les puissances et +sans compromettre la paix générale. Nous leur disons que dans ce cas, +un nouvel armistice protecteur comme les autres les mettra à l'abri +des tentatives de la Hollande. Nous ne réussissons pas à les +convaincre. Ils assurent que le roi Guillaume continue à recruter; que +le Rhin est couvert de bateaux conduisant en Hollande des hommes sans +uniforme, mais complètement équipés et provenant, selon eux, de +régiments licenciés par la Prusse. Il est certain que, jusqu'au moment +où la conférence aura réussi à amener la réduction de l'armée +hollandaise, nous aurons de la peine à leur inspirer de la +sécurité...» + + [282] Sir Robert Adair, diplomate anglais, né en 1763, entra tout + jeune au parlement où il siégea dans les rangs des whigs, fut + chargé d'une mission spéciale à Vienne en 1806, puis à + Constantinople. De 1831 à 1851, il fut accrédité à Bruxelles. A + son retour, il fut nommé membre du conseil privé. Il mourut en + 1855. + +Je m'étais mis en mesure, même avant de recevoir les lettres du roi et +du général Sébastiani du 27 août, de satisfaire autant du moins qu'il +était possible de le faire, aux demandes que contenaient ces lettres; +et sur mes très vives instances, la conférence consentit à fermer les +yeux sur la prolongation du séjour des troupes françaises en Belgique, +sans toutefois exprimer le consentement par écrit: c'était tout ce +qu'il nous fallait. Après avoir obtenu de la conférence cette nouvelle +concession, j'attendis quelques jours pour laisser au général Baudrand +le temps de juger l'état des esprits à Londres et je répondis par lui, +au roi Louis-Philippe, la lettre suivante: + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS-PHILIPPE. + + «Londres, le 2 septembre 1831. + + »SIRE, + +»Votre Majesté m'écrit elle-même; c'est me traiter avec une bonté dont +je sens tout le prix, et qui augmenterait encore mon attachement à sa +personne et mon zèle pour son service, s'il en était besoin. L'un et +l'autre m'ont dirigé vers la conservation honorable de la paix +que le roi m'avait donnée pour mot d'ordre quand j'ai quitté la +France. Les nombreux événements qui se sont succédé depuis sur tous +les points du globe n'ont pas rendu cette paix moins nécessaire, mais +ils ont contribué à la rendre plus difficile. Les dernières +circonstances surtout, en mettant les intérêts de la France et de +l'Angleterre en présence, nous ont fait arriver au point le plus +délicat de la question. J'ose espérer qu'elle se résoudra +pacifiquement et que, cette compétition éludée, nous arriverons enfin +à un état définitif qui assurerait pour quelque temps la tranquillité +de l'Europe. Cet état définitif ne sera cependant que relatif, car il +ne faut pas nous dissimuler que nous ne faisons que du provisoire; +mais, pour peu que ce provisoire se prolonge assez pour permettre à la +France de reprendre tranquillement son niveau, la solution effective +tournera nécessairement à son profit. C'est là l'esprit dans lequel +j'ai conduit ici tout ce dont j'ai été chargé. J'ai cru, je l'avoue, +avoir beaucoup avancé nos affaires par le trente-quatrième protocole +qui a excité à Paris un mécontentement dont j'ai peine à me rendre +compte. Il ne contient rien de plus qu'un armistice, et j'ai pensé que +moins nous disions, mieux nous faisions; y stipuler officiellement +quelque chose sur le séjour de nos troupes en Belgique, m'a paru +impossible. + +»M. le général Baudrand que j'ai mené chez tous les membres du +cabinet, et que j'ai ensuite engagé à y aller seul, vous fera +connaître sûrement sa manière de voir à cet égard: et je m'en rapporte +parfaitement à ce que son bon esprit lui aura fait observer. On ne +pressera pas ostensiblement la rentrée de nos troupes. On fermera, +autant que possible, les yeux sur le plus ou moins de lenteur de +leur retraite; mais le cabinet anglais est dans l'impossibilité de +rien accorder par écrit sur leur séjour prolongé; et toutes les +démarches du roi Léopold, ainsi que toutes les miennes, resteront sans +effet devant la question d'_être_ ou de _ne pas être_ que le parlement +place chaque jour devant les ministres. + +»Je dois supplier le roi de me permettre une réflexion que je crois +bien essentielle à son service. C'est que le plus grand danger, dans +les moments de crise, vient du zèle des personnes nouvelles dans les +affaires. Ce zèle-là empêche de distinguer les choses importantes de +celles qui ne sont que d'un intérêt secondaire; je vois avec peine que +Votre Majesté n'ait pas de ministre à La Haye. Ici, je ne suis occupé +qu'à écarter et qu'à aplanir les difficultés. Si j'avais voulu +attacher de l'importance aux récits officieux, aux inquiétudes +bienveillantes des petits nouvellistes, nous aurions dû nous croire +menacés par toute l'Europe, et toujours à la veille d'une guerre +générale, dont heureusement il n'a été question que dans les journaux. +Si Votre Majesté veut bien lire, avec l'attention qu'Elle porte à +tout, la dépêche de ce jour que j'adresse au département, Elle y verra +l'état réel des choses et des esprits. Je la supplie d'avoir confiance +dans ce qu'elle renferme. J'ai toujours cru que la question des places +fortes ne pourrait pas se traiter patemment par d'autres que par les +quatre puissances dont les représentants sont réunis ici et que la +mission trop évidente de M. de Latour-Maubourg se trouverait entravée +par la susceptibilité qu'elle créerait chez les ministres de Russie, +de Prusse et d'Autriche. Je crains que ma prévision ne soit juste, +mais cela ne me fait pas douter un moment que les puissances ne +tiennent les engagements qu'elles ont pris par le protocole du +mois d'avril, et qu'elles ont renouvelés plusieurs fois avec moi +depuis cette époque. + +»Je remercie le roi de m'avoir envoyé le général Baudrand. Je désirais +qu'un homme de sa confiance particulière vît l'Angleterre dans ce +moment-ci...» + +J'écrivis également à M. Casimir Périer. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER. + + «Londres, le 3 septembre 1831. + +»Il y a longtemps, monsieur, que je n'ai eu l'honneur de vous écrire, +mais je vous savais si occupé de toutes nos grandes questions +politiques que je n'ai pas voulu vous donner une lettre de plus à +lire, et j'ai laissé M. votre fils, vous mander tout ce qui se passe +ici; je suis sûr qu'il le fait bien et je m'en rapporte à ce qu'il +vous écrit; je le mets en mesure de bien juger, je suis parfaitement +content du travail dont je le charge. J'arrête son zèle, parce que +dans notre carrière, le zèle n'est que nuisible. La réserve que je +prescris n'est pas trop populaire, mais je la crois utile. + +»Nous sommes arrivés à un moment si important et si délicat que je ne +saurais assez appeler votre attention sur la direction que j'ai à +recevoir de Paris. Il est évident que si l'on est calme, si on laisse +le temps agir, nous arriverons d'ici à six semaines, et en vérité, +cela n'est pas long, à la signature d'un traité définitif qui nous +assurera la paix que nous avons voulu avoir, sans avoir froissé les +vanités anglaise et française qui sont aussi susceptibles l'une que +l'autre. Si l'on n'était pas en France aussi ignorant des intérêts du +dehors qu'on l'est, on serait bien persuadé que nous avons obtenu +depuis un an une position que jamais on n'a pu espérer d'avoir dans la +première année d'une révolution. Mais ne brusquons rien: nous serons +refusés si nous demandons officiellement des choses que l'on est +décidé à nous accorder. Les places fortes seront abattues, c'est sûr; +une convention qui le dirait aujourd'hui nuirait au gouvernement +anglais, assez pour menacer son existence. Ce que je demande, c'est +que nous n'effarouchions pas trop par trop de mouvement. Votre +présence au ministère est de tous les arguments, celui qui me sert le +plus pour calmer les inquiétudes que les brouillons donnent et +renouvellent sous toutes les formes depuis un an. Il est positif que +tant que vous serez au ministère, personne ne croira que l'Europe +puisse être troublée. Laissez-moi vous répéter que vous êtes +essentiel, non seulement pour les destinées de la France, mais pour la +conservation de l'ordre en Europe; vous rendez les gouvernements plus +forts; c'est là ce qui m'est dit de tous côtés. + +»Adieu, monsieur, je vous renouvelle l'assurance...» + +Après avoir apaisé ainsi, au moins pour quelque temps les perpétuelles +agitations qui se mêlaient toujours à Paris, dans la direction des +affaires extérieures, je ne songeai plus qu'à la négociation d'un +traité définitif entre la Hollande et la Belgique, sous la médiation +des cinq puissances. Les circonstances étaient plus favorables pour +cette oeuvre. Les grands cabinets avaient été mécontents de +l'échauffourée hollandaise en Belgique, qui, un moment, avait menacé +d'amener la guerre générale: ils seraient donc mieux disposés à +imposer une solution au roi de Hollande; la Belgique, un peu honteuse +de sa défaite et de la nécessité dans laquelle elle s'était +trouvée de recourir à la protection de la France, devait, de son côté, +être portée à en finir et à sortir de son pénible état d'incertitude. +Aussi s'était-on décidé, à Bruxelles, à nommer un envoyé, chargé de +pleins pouvoirs, pour conclure le traité définitif: c'était M. Van de +Weyer qui arriva à Londres dans les premiers jours du mois de +septembre. Ce mois était un peu trop rempli pour mon âge et mes +forces, car, pendant qu'il fallait suivre notre fatigante négociation, +le couronnement du roi d'Angleterre eut lieu le 8 septembre. La +cérémonie, du reste fort belle, fut très fatigante. Il fallait être à +Westminster à huit heures et demie du matin et y rester jusqu'à quatre +heures et demie du soir, puis, dans la soirée, assister à un grand +dîner au Foreign Office. Vers la fin du même mois, le bill de _Reform_ +devait être porté devant la Chambre des pairs, circonstance qui ne +rendait pas les ministres anglais très maniables à traiter. + +Sous ce dernier rapport, un incident frivole en apparence, mais, pour +moi sérieux dans ses résultats, était venu, depuis quelque temps, +compliquer mes relations avec lord Palmerston et les rendre parfois +assez difficiles. Je me vois obligé d'en faire mention, quelque +ridicule qu'il puisse paraître, parce qu'il a eu réellement des +conséquences très incommodes pour moi. + +Il existe en Angleterre une collection de caricatures politiques dont +l'origine remonte, m'a-t-on dit, au ministère de lord Chatham. Un +dessinateur habile de cette époque fit des caricatures sur les +principaux personnages du temps à l'occasion des divers événements +politiques qui se produisaient. Ces caricatures étaient signées _H. +B._, ce qui a fait donner ce nom à cette collection. Une +caricature qui en faisait partie, avait été publiée dans le courant de +l'année 1831. Elle était intitulée: _The lame leading the blind_ (le +boiteux dirigeant l'aveugle), et représentait la parfaite ressemblance +de lord Palmerston et la mienne. Il n'y avait rien là qui sortît des +bornes ordinaires du libelle et de la caricature, mais il paraît que +lord Palmerston en fut profondément blessé, et je ne tardai pas à +m'apercevoir qu'il était disposé, volontairement ou involontairement, +à me le témoigner. Depuis lors, jusqu'à ce que je quittasse +l'Angleterre en 1834, j'ai retrouvé bien des fois les traces de ce +ressentiment. Je n'y pouvais rien changer; il n'y avait pas d'autre +ressource que de n'y pas faire attention, si je ne voulais pas +compromettre le succès des affaires que j'avais à traiter avec lui; +c'est le parti que je pris et auquel je me tins scrupuleusement, mais +je dois dire que cela était parfois assez incommode. + +Cette disposition de lord Palmerston, heureusement n'entrava pas mes +efforts pour arriver à la conclusion du traité que je considérais +comme le seul moyen d'assurer solidement le maintien de la paix. Le +cabinet dont il faisait partie n'avait pas moins d'intérêt que nous à +mettre fin à l'affaire belge. Les lettres qu'on va lire montreront +que, pour le moment, c'était de Paris principalement que venaient les +difficultés qui menaçaient de compromettre mon oeuvre. + + +LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, ce samedi 3 septembre 1831. + +»J'ai travaillé, mon cher prince, à une carte que vous envoie le +général Sébastiani, et quoiqu'il vous donne sûrement toutes les +explications nécessaires, je suis bien aise de vous faire part des +avantages que présente, selon moi, la démarcation que nous proposons. + +»Un des points auxquels je tiens le plus, c'est que nos propositions +puissent non seulement obtenir l'assentiment cordial du gouvernement +anglais, mais qu'elles lui facilitent de repousser les attaques +intérieures auxquelles il est en butte, parce que nul ne désire plus +que moi que lord Grey et ses collègues restent au ministère. J'ai cru +qu'il fallait que la démarcation nouvelle conciliât les intérêts +anglais avec les exigences naturelles et équitables de la Belgique. +Ainsi, j'ai reconnu, que d'un côté, la Belgique avait le droit de +demander que les écluses de ses cours d'eau et que les digues qui la +protègent contre les inondations ne fussent pas au pouvoir des +Hollandais, parce qu'il ne peut pas y avoir sûreté ou indépendance +pour elle, tant qu'il dépend de son voisin d'inonder ses campagnes, de +la ruiner pour des années et de mettre Bruges et Gand dans la mer. +J'ai reconnu d'autre part que la Hollande avait droit de conserver de +ce côté une frontière bien défendue, et j'ai cru qu'un des meilleurs +moyens de satisfaire l'Angleterre et de mettre la responsabilité des +ministres anglais à l'abri de toute attaque fondée, était que la +Hollande continuât à posséder tout le cours du Hondt ou Escaut +principal, et qu'elle eût même sur la rive gauche une barrière +suffisante pour en garantir la possession. + +»Je crois, mon cher prince, qu'en examinant notre carte, vous +trouverez ces divers avantages réunis par la nouvelle démarcation, +car, s'il est vrai que, pour que la Belgique soit indépendante, il +faille que la Hollande renonce au droit ou au pouvoir, que lui +donnait la démarcation de 1790, de l'inonder quand cela lui convenait, +il faut d'abord qu'elle abandonne: 1º l'écluse qui est littéralement +l'écluse de Bruges et la clef de toutes les eaux de la West-Flandre; +2º le sas de Gand (et sas veut dire écluse), qui est de même l'écluse +de Gand et de même aussi la clef des eaux de l'Ost-Flandre, et par +conséquent, que la frontière belge soit portée en avant de ces +écluses, c'est-à-dire, à la limite du premier canal qui se trouve en +avant des digues, à travers lesquelles on pourrait toujours faire des +coupures comme on vient de le pratiquer d'une manière si déplorable, +si ces digues n'appartenaient pas à la Belgique. + +»Je crois donc qu'on ne peut pas garantir la sûreté et l'indépendance +de la Belgique, si on ne porte pas sa frontière à la ligne proposée; +et je crois aussi, qu'en l'y arrêtant, la Hollande n'abandonne que des +moyens d'attaque sur la Belgique, et qu'elle conserve tous les moyens +de défense qu'elle peut désirer pour elle-même. Elle perd le sas de +Gand, Philippine, Ardenbourg et l'Écluse et un territoire de douze à +treize lieues carrées; mais elle conserve le cours de l'Escaut intact, +tel qu'elle le possède aujourd'hui. Elle conserve toute l'île de +Cadsand où se trouve la forteresse de Breskens qui garde l'embouchure +de l'Escaut du côté du sud, comme Flessingue du côté du nord; elle +conserve Terneuse et les places fortes de l'Ysendyke, Axel et Hulst, +qui suffisaient pour lui constituer une barrière derrière la ligne des +canaux de séparation, qui en forment déjà une excellente par +eux-mêmes. + +»Je crois donc qu'en adoptant cette démarcation, sauf les légères +modifications que les localités, mieux reconnues sur les lieux, +pourraient indiquer, on établirait une neutralité parfaite entre +les deux États depuis Anvers jusqu'à la mer; puisque tous les deux +étant à l'abri de leurs agressions réciproques, toute collision entre +eux deviendrait impossible. + +»Mais je ne puis assez vous répéter, mon cher prince, que c'est la +situation actuelle des deux États qui m'inquiète plus que leur avenir. +Je ne conçois pas comment, dans le dernier protocole, les puissances, +qui, toutes, veulent et ont besoin de la paix, ne se sont pas occupées +de la réduction de l'armée hollandaise. Une armée hollandaise de plus +de cent mille combattants me paraît une monstruosité, dans l'ordre +politique de l'Europe, dont l'existence ne peut être prolongée sans +les plus grands dangers. Déjà, c'est à elle seule que doit être +attribuée la nécessité où nous avons été placés d'entrer en Belgique; +et c'est elle seule qui en retarde l'évacuation totale. Une fois cette +armée réduite au taux raisonnable que comportent la sûreté et les +ressources financières de la Hollande, il n'y aura plus de difficultés +sur rien, parce qu'il y aura sécurité pour tous, et c'est la mesure la +plus efficace pour parvenir à ce désarmement général que je désire +vivement pour tant de raisons, et surtout parce que je le regarde +comme le meilleur moyen d'assurer la paix de l'Europe. Dites bien à +lord Grey et à lord Palmerston que la réduction de cette armée est +aussi le meilleur moyen de rassurer en France et en Belgique, et que +c'est cela qui calmerait toutes les exigences et toutes les craintes, +aussi bien que _toutes les espérances de guerre_ pour ceux qui ont le +travers de la désirer. Malheureusement, mon cher prince, je dois vous +dire que tous les rapports que nous recevons, indiquent une marche +contraire, et qu'il paraît que le roi de Hollande continue à recruter +pour son armée tous les vagabonds qu'il peut ramasser en Europe, +en telle sorte que le dernier état de sa force effective présente un +total de cent quatorze mille hommes. + +»De tels faits, mon cher prince, sont plus frappants, selon moi, que +tous les raisonnements que je pourrais présenter pour démontrer que ce +n'est pas dans des vues de paix et de défense que le roi de Hollande +s'est chargé d'un pareil fardeau, et qu'il n"y a pas un moment à +perdre pour le contraindre à en exonérer ses États et ses voisins. Je +suis convaincu que l'intérêt de l'Angleterre est bien d'accord avec le +nôtre à cet égard, et que c'est même également celui de toutes les +autres puissances. + +»Je vous remets une note explicative relativement à la carte de +délimitation que le général Sébastiani vous envoie. + +»Je veux encore vous dire que j'ai engagé dom Pedro à faire une course +à Londres, pour assister au couronnement du roi d'Angleterre, croyant, +d'après ce que vous avez mandé, faire en cela une chose qui serait +agréable au roi et à son gouvernement. Je ne sais pas encore ce qu'il +fera. + +»Je vous renouvelle, de tout mon coeur, mon cher prince, l'assurance de +toute mon amitié, et de tous mes sentiments pour vous. + + »Votre affectionné, + + »LOUIS-PHILIPPE.» + + +LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 7 septembre 1831. + + »Mon prince, + +»Je reçois dans cet instant vos dépêches du 5, sous les numéros 215 et +216. Il paraît que la conférence et le cabinet de Londres ne se +doutent pas de la situation de la France. Veuille le ciel que le fruit +de tant de soins ne soit pas perdu! Le ministère whig pourrait bien +avoir immolé à ses convenances le repos du monde. Je vais communiquer +vos lettres au roi; le conseil se réunit demain. Dans quelques moments +j'aurai un entretien avec M. Périer. Je suis bien fâché que votre voix +ait été impuissante pour ramener aux conseils de la raison. +Aurions-nous été seuls modérés et de bonne foi? Dieu seul pourrait +nous dire où nous conduiront les affaires de la Belgique. + + »Tout à vous...» + + + «Paris, le 10 septembre 1831. + + »Mon prince. + +»Parmi les raisons qui nous portent à différer jusqu'au 30 de ce mois +l'évacuation complète de la Belgique, il en est une qui ne pouvait +trouver place dans ma dépêche officielle, mais que je ne veux pourtant +pas vous laisser ignorer. Nous touchons au moment où les débats +législatifs doivent s'ouvrir sur la question de la pairie. +Nécessairement, ces débats mettront de nouveau les passions en jeu. +Nous avons pensé que ce serait leur donner un aliment ou un prétexte +de plus, si nous faisions coïncider avec cette discussion la rentrée +en France de notre armée tout entière; et c'est ce que nous avons +voulu éviter. Vous pourrez, mon prince, faire confidentiellement usage +de cette considération près de vos collègues, dans le cas où vous le +jugeriez nécessaire pour empêcher qu'il n'y eût réclamation de leur +part contre l'époque assignée par nous à l'évacuation. + +»Je quitte à l'instant la Chambre. Quelques membres de l'opposition +ont ramené sur le tapis les affaires de Belgique, la question de la +Pologne, et celle de la conduite de la Prusse, à l'égard des Polonais. +Nous avons évité de nous laisser entraîner sur ce terrain, et nous +avons jugé d'autant plus inutile de répondre à nos adversaires, que la +grande majorité de la Chambre se montrait fatiguée de les voir +éternellement reproduire des opinions et des assertions, dont nous +avions déjà fait bonne et complète justice...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 15 septembre 1831. + +»Vous êtes étonnée qu'ici on n'entre pas plus dans les convenances du +ministère français. On vous trompe quand on vous dit cela. Le +ministère français est aimé et soutenu ici par les gens qui comptent, +dans quelque parti qu'ils soient. Cela est positif. Mais on trouve que +nous avons trop d'activité et que nous sommes trop faiseurs; et un +gouvernement nouveau qui est faiseur inquiète tout le monde. Nous +avons besoin de nous vieillir, et l'action produit l'effet contraire. +Quand on est conquérant, l'action continuelle s'explique; mais quand +on arrive par le choix populaire, c'est la tranquillité que l'on +demande au souverain. Les passions ne peuvent être étouffées par lui +qu'au moyen de la paix. Il faut ne parler que de paix, la mettre dans +tous les discours, dans tous les actes. C'est là, ce qui établit, et +cela uniquement. On ne peut trop repousser toutes les fantaisies +militaires des personnes qui entourent notre famille royale. Ces +gens-là ne veulent et ne savent que cela; ce n'est pas notre intérêt +de jamais les écouter. Il faut être bien pour eux, mais ne leur +donner aucun crédit. Établissons-nous. Le roi et sa famille ont de +quoi être aimés par la France; on a besoin d'eux. S'il y a paix, c'est +par eux que le bien-être vient; s'il y a guerre, c'est par les hommes +d'armée qui veulent plaire aux vanités du pays, et ces vanités-là ne +durent qu'un temps. Le roi fonde, et la paix est son seul moyen. + + »Adieu...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 17 septembre 1831. + +»... Au Palais-Royal, on devrait se rappeler que _tout, absolument +tout_ ce qui a été entrepris par Paris, l'a été sans succès. On a même +été obligé de revenir sur ce qu'on avait demandé; et ici, cela n'est +jamais arrivé pour aucune chose que j'ai faite. Tout cela tient à une +envie de faire qu'il faut bien passer aux personnes nouvelles dans les +affaires. Pour les forteresses, ils sont bien obligés de revenir ici +où tout était fait, comme je l'ai écrit depuis trois mois, sans que +les choses fussent autrement qu'elles ne sont. L'action quand elle ne +sert pas, nuit. Le désarmement du roi de Hollande aura lieu; mais il +faut faire le traité, et il sera fait dans le mois d'octobre. Ne +croyez pas à une rupture d'armistice; je déclare positivement que du +côté de la Hollande, elle n'aura pas lieu. Les puissances ne le +veulent pas et le roi est averti à ce sujet. Tenez cela pour sûr. Nous +ferons le traité et il faut le faire tel, que le roi de Hollande +puisse le signer; sans sa signature à lui, l'affaire de la Belgique +reste en l'air. C'est là le principe; et quand cinq puissances +prennent le pouvoir, il faut qu'elles restent dans les principes. La +Hollande sera ce qu'elle était en 1790, ayant de plus une partie +du Luxembourg. On pourrait faire mieux en faisant du nouveau, mais on +entrerait dans une mer d'intrigues et de prétentions. Ce que je vous +écris là, c'est uniquement pour vos conversations[283]. + + »Adieu...» + + [283] Conversations avec Madame Adélaïde qui les rendait au roi. + (_Note du prince de Talleyrand._) + + +LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Neuilly, ce 15 septembre 1831. + +»Il y a déjà quelques jours, mon cher prince, qu'en remettant des +dépêches à lire, le général Sébastiani me remit très exactement une +lettre de vous, mais elle se glissa dans la pile de papiers à lire et +à signer dont mon bureau n'est que trop souvent encombré et, malgré +mon impatience de la lire et de connaître votre opinion à laquelle +j'attache toujours un grand prix, ce n'est qu'hier que j'ai pu la +retrouver, et je ne perds pas un instant à vous en remercier. La scène +a déjà changé d'aspect. Vous nous voyez arrivés au point le plus +délicat de cette grande affaire de la Belgique, par la nécessité de +tout compromettre dans un sens ou dans l'autre, soit en laissant nos +troupes dans la Belgique par une avant-garde; soit en les retirant +totalement, et, jamais, comme vous le dites avec raison, il n'y eut +rien de plus délicat. Peut-être même m'est-il permis de dire qu'il a +fallu plus de loyauté et de résolution pour décider que nos troupes +évacueraient la Belgique le 30 septembre, qu'il n'en avait fallu, le 4 +août, pour les y faire entrer à l'instant même; et, ce qui est encore +plus singulier et non moins vrai, c'est que ce sont les mêmes +motifs et le même objet qui ont déterminé ces deux mesures que la +présomptueuse superficialité de notre époque essaiera peut-être de +représenter comme contradictoires. La première mesure a obtenu +l'assentiment général et le succès l'a confirmée; et si la seconde +n'obtient pas d'abord autant d'approbation, cependant, j'ai la +confiance que ses résultats, dans l'une ou l'autre hypothèse de la +reprise ou de la non reprise des hostilités par les Hollandais, lui +assureront en définitive cette unanimité d'assentiment qui lui aura +peut-être manqué dans le début. + + ... et pour être approuvés, + De semblables desseins veulent être achevés. + + +»C'est donc pour vous demander moi-même, mon cher prince, toute +l'assistance que vous êtes si capable de me donner pour parvenir à cet +heureux achèvement, que je vous écris encore. + +»Il me semble qu'il y a trois points principaux à négocier et à régler +par le traité définitif entre la Hollande et la Belgique; car je ne +parle pas de celui des dettes, dont la base, mal posée, selon moi, au +mois de janvier, me paraît avoir été convenablement et équitablement +rectifiée par les dix-huit articles[284]. + + [284] Sur la question du partage de la dette entre la Hollande et + la Belgique, la conférence avait eu à choisir entre deux + systèmes: ou bien «laisser subsister la communauté des charges, + confondre les dettes, et rendre chacun des États solidaire», ou + bien partager la dette eu égard à son origine, affranchir la + Belgique de ce qu'elle n'avait pas contracté et répartir entre + les deux pays, dans une juste proportion, les charges créées e n + commun depuis 1815. Le protocole du 27 janvier avait adopté le + premier système, se fondant sur un protocole du 21 juillet 1814 + qui établissait la communauté des charges. Le traité des dix-huit + articles adopta le second que le congrès belge avait toujours + soutenu. Un protocole du 6 octobre suivant régla le partage de la + dette conformément à ce principe.] + +»Ces trois points sont: + +»1º L'attribution du pays de Luxembourg à la Belgique, moyennant un +prix équitable, et la conservation de la forteresse de Luxembourg et +de sa banlieue à la Confédération germanique. + +»2º La conservation de Maëstricht à la Hollande, en compensant +ailleurs à la Belgique les droits de l'évêque de Liège, et en +arrangeant une contiguïté de territoire entre Maëstricht et la +Hollande, qui n'existait point en 1790. + +»3º Une garantie contre les inondations de la Flandre belge, en +attribuant à la Belgique la possession des écluses de ses eaux et des +digues qui la protègent contre la mer, sans laquelle son indépendance +serait une chimère, puisque la possession des écluses et des digues en +est la clef et le boulevard. + +»Je ne vois plus à craindre de difficulté sérieuse sur le premier +point, et je crois qu'il n'y en aura aucune de la part du roi des +Belges sur le second, si le troisième lui est accordé, mais il nous +témoigne une grande répugnance à dire qu'il concédera le second +jusqu'à ce qu'il ait acquis la certitude qu'on lui concédera le +troisième. Je dois avouer que je le trouve raisonnable, car je pense, +comme lui, qu'il ne peut pas se soutenir en Belgique, s'il ne +l'obtient pas. + +»La possession de la forteresse de Maëstricht, est sans doute une +grande gêne et même un grand danger pour la Belgique, mais des +traités peuvent la protéger efficacement de ce côté, et pourvu que la +frontière soit bien établie et que le transit de la forteresse soit +bien assuré aux bateaux belges qui descendent et remontent la Meuse, +je crois que la chose serait bien arrangée; tandis que du côté de la +Flandre il ne peut y avoir de sûreté et d'indépendance pour la +Belgique, qu'en portant sa frontière aux eaux mortes, et en lui +attribuant ainsi la possession des écluses et des digues qui peuvent +seules préserver son territoire _actuel_ du danger des inondations. La +carte aux lignes rouges et jaunes a eu pour but de déterminer ce qui +était rigoureusement nécessaire pour atteindre ce but, et pour +démontrer que cette cession n'enlèverait à la Hollande que des moyens +d'attaque et ne porterait aucun préjudice réel à ses moyens de +défense. Elle ne lui coûterait que quatre petites villes, à la vérité +fortifiées, quelques villages, moins de six mille habitants, et douze +lieues et demie carrées d'un pays toujours désolé par la fièvre, ce +que les souvenirs de Walcheren doivent bien établir en +Angleterre[285]. + + [285] Expédition tentée en 1809 contre Anvers. Les troupes + anglaises furent entièrement décimées par les fièvres dans l'île + de Walcheren, située à l'embouchure de l'Escaut; leurs débris + assaillis par Bernadotte durent se rembarquer. + +»Je sais, mon cher prince, que la première objection à cette +combinaison, c'est que, en 1790, la Hollande possédait ce territoire; +mais il est juste aussi de considérer qu'à cette époque la Flandre +belge faisait partie de cette grande monarchie autrichienne, dont la +politique était toujours unie à celle de la Hollande, et, dans l'appui +de laquelle la Hollande trouvait cette protection précieuse dont elle +ne pouvait se passer; et il ne faut pas oublier que de son côté, +l'Autriche sacrifiait le commerce et la richesse de la Belgique à +ceux de la Hollande en consentant à la fermeture de l'Escaut, et en +laissant ruiner Anvers, Gand et Bruges, au profit d'Amsterdam et de +Rotterdam. + +»Un tel état de choses n'existant plus, et ne pouvant plus exister, +les rapports réciproques qui en résultaient ne peuvent pas exister +davantage; et la Belgique, devenue indépendante et neutre, ne peut +plus exister sous les mêmes conditions et restrictions que quand elle +était une ou plusieurs provinces autrichiennes. + +»J'ai voulu vous communiquer ces réflexions, mon cher prince, telles +qu'elles se présentent à moi, pour vous convaincre que ce n'est pas en +haine de la Hollande, sentiment qui est bien loin de moi; car je +désire sa conservation autant que personne, ni de même, en +prédilection pour la Belgique, que nous insistons pour cette cession +des douze lieues carrées de la Flandre zélandaise à la Belgique; mais +que c'est uniquement pour établir la séparation des deux États sur la +seule base praticable, qui est la séparation des intérêts et +l'indépendance réciproque, et en faisant cesser ainsi toutes les +causes de collision entre eux. Je ne comprends pas de bon traité +définitif, qui n'aurait pas cette base, et c'est ce qui nous porte à +ne pas vouloir en admettre d'autre que celui où elle serait adoptée. +Mais mon papier, qui finit, m'avertit de finir aussi en vous +renouvelant de tout mon coeur, l'assurance de l'amitié que vous me +connaissez pour vous. + +»_P.-S._--Veuillez aussi, mon cher prince, ne pas laisser perdre de +vue que, même sous le point de vue commercial, la cession des douze +lieues carrées ne porterait plus un préjudice matériel à la Hollande, +depuis qu'elle a nécessairement perdu la fermeture de l'Escaut, +et que l'ouverture de ce grand débouché rend à la ville d'Anvers le +commerce qu'elle avait perdu. N'oubliez pas non plus l'état de +désolation et de ruine où la Flandre belge a été précipitée pour +plusieurs années et qu'il est pourtant juste qu'on trouve des +compensations, tant pour ces inondations que rien ne justifiait[286] +que pour les dépenses et les autres maux occasionnés et produits par +l'invasion de l'armée hollandaise en Belgique que rien ne justifiait +davantage. Il ne me paraît ni équitable en soi-même, ni conforme à la +dignité des puissances, qu'il n'y ait aucune expiation pour la +violation de l'armistice à _trois jours_ de notification au lieu d'_un +mois_, et au mépris de la garantie de la conférence. Sans doute, il ne +faut rien exiger de la Hollande qui puisse compromettre son existence +future, mais il faut aussi ne pas compromettre celle de la Belgique, +et je suis persuadé, non seulement que cet équilibre peut se concilier +avec l'arrangement que nous proposons et que je vous recommande de +soutenir, mais que c'est à peu près le seul moyen de l'établir.» + + [286] Les Hollandais avaient, dès l'ouverture des hostilités, + rompu plusieurs digues aux environs d'Anvers pour arrêter les + mouvements de l'armée belge. + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, lundi, 19 septembre 1831. + +»Je vous avais tellement accablé de mes lettres et de mon écriture, +depuis quelque temps, mon cher prince, que j'ai voulu vous en laisser +reposer, sachant surtout combien vous étiez occupé et tout ce que vous +aviez à écrire. Mais aujourd'hui, je suis sûre de vous faire +plaisir, en vous donnant de nos nouvelles et en vous disant ce qui se +passe ici et qui vous arrive certainement d'une manière fort exagérée. +Malheureusement depuis samedi soir les émeutes ont recommencé[287]. +Les agitateurs de tous les partis ont espéré trouver une chance +favorable dans la triste nouvelle de la défaite des Polonais et de la +prise de Varsovie, d'après la sympathie très grande qui existe pour +eux ici. Ils ont donc lancé leur meute, car ce n'est véritablement que +cela, et malgré tous leurs efforts, la population n'y prend aucune +part. Il y a beaucoup de curieux, de badauds et des petits groupes +d'agitateurs qui excitent à l'anarchie, au désordre: les carlistes, +les bonapartistes, les soi-disant républicains sont parfaitement +d'accord sur ce point; leur langage est le même et leur seul but est +de renverser Louis-Philippe, c'est ce qui est certain. Heureusement +ils ne trouvent pas d'écho; la population, le pays, ne veut pas de +cela. Au milieu de la foule, vous ne voyez tout au plus qu'une +centaine d'hommes, d'enfants, de misérables qui crient:--_Vive la +Pologne! à bas les ministres!_ + + [287] Insurrection des 16-19 septembre. + +»Hier soir, il y en a eu beaucoup d'arrêtés, et entre autres deux +chefs des _Amis du peuple_ qui avaient déjà figuré dans les autres +émeutes. Tout est fort tranquille en ce moment, dans ce quartier-ci; +la foule et les agitateurs se sont portés vers la Chambre des députés +où on s'attend qu'il y aura émeute dans l'espoir d'effrayer la +Chambre; et moi, j'ai celui que cela produira l'effet contraire sur la +majorité et que, joint aux explications, aux discours que comptent y +faire le président du conseil et le ministre des affaires +étrangères, cela fera sentir à la saine partie de la Chambre la +nécessité de se rallier et de soutenir fortement et franchement le +gouvernement du roi et le ministère, pour réprimer tous ces partis et +leur espoir qui est le renversement de tout. Dans ces derniers +troubles, le carlisme y est pour beaucoup. Il est évident que ce sont +des gens payés et que l'émeute se compose d'étrangers, de réfugiés et +de tous les repris de justice.» + + + «Mardi, 10 septembre 1831. + +»Je reprends ma lettre que je n'ai pu finir hier. Ce que je prévoyais +s'est heureusement vérifié hier à la séance de la Chambre qui a été +excellente. Le discours du général Sébastiani a été parfait; il a +répondu victorieusement à l'attaque et aux absurdes accusations de M. +Mauguin qu'il a complètement battu. Le général a eu le plus grand +succès, ainsi que le président du conseil et M. Barthe[288]. Le +ministère a eu la victoire, et la Chambre a manifesté d'excellentes +dispositions dans cette séance. Il y a eu des groupes et de +l'agitation toute la journée, cette émeute est revenue le soir du côté +du Palais-Royal, il y a eu des cris d'à bas les ministres... La garde +nationale et la troupe de ligne les ont dissipés et la nuit a été très +tranquille. La garde nationale est dans la meilleure disposition, +furieuse contre les agitateurs; et voulant agir et en finir, ils +ne demandent qu'à tomber dessus; ils sont pour cela et en tout dans la +plus parfaite harmonie avec la ligne. Les journaux hostiles rendent +compte ce matin, de ce qui s'est passé hier au soir, de la manière la +plus mensongère: ils disent entre eux que les soldats étaient ivres: +ils n'avaient pas eu une goutte de vin et on ne leur avait donné que +de l'eau et du vinaigre, mais tout cela est toujours pour tâcher +d'exciter la population, mais cela manquera. + + [288] Félix Barthe, né en 1795, avocat à Paris sous la + Restauration, procureur général près la cour de Paris en 1830, + député, puis ministre de l'instruction publique (déc. 1830), + garde des sceaux (1831), pair de France et premier président de + la Cour des comptes (1834), de nouveau ministre de la justice + dans le cabinet Molé (1837-1839). En 1852 il fut nommé sénateur + et mourut en 1863. + +»Aujourd'hui il n'y a rien eu jusqu'à présent, mais il se forme encore +de nouveaux petits groupes; ils enragent de voir que la Chambre leur +échappe, et je crois bien qu'ils feront encore quelques tentatives de +désordre. Ils voyent qu'ils perdent la partie, ils font tous leurs +efforts, mais les mesures sont bien prises et cela sera réprimé. La +bonne disposition de la Chambre est une grande chose. Le maréchal +Soult doit parler aujourd'hui, et j'espère que demain ou après-demain, +au plus tard, nous serons hors de ces odieux cris; je suis persuadée +que s'il y a quelque chose encore, cela sera au moins fort peu de +chose. + +»Chartres (le duc d'Orléans) est de retour de son petit voyage à +l'armée et en Belgique, depuis hier matin. Le roi des Belges a été +parfait pour lui: son armée s'organise et cela est bien nécessaire, +car il est dans une position bien difficile. + +»Je veux encore vous dire, mon cher prince, que le roi n'est pas moins +pressé que vous de voir le traité définitif conclu entre la Hollande +et la Belgique, car c'est le gage de la paix. Il me dit qu'il n'a +d'inquiétude que sur la partie de la Flandre Zélandaise, sans laquelle +la Belgique ne peut pas exister. Il me disait tout à l'heure de vous +faire apercevoir ce que sera l'établissement d'une ligne de +douanes hollandaises entre Bruges et l'Écluse, et surtout entre Gand +et le Sas de Gand qui, depuis plus de trente ans, sont en libre +communication, mais il ajoutait: «Dites à mon ambassadeur que je +compte sur lui pour obtenir de la conférence, ce à quoi aucun autre ne +pourrait peut-être pas parvenir, c'est de bien reconnaître que Léopold +en Belgique est le gage de la paix et que par conséquent, la cession +par le roi de Hollande des douze lieues carrées doit être le _sine qua +non_ du traité, car la raison dit, et Léopold en est bien convaincu, +qu'il ne pourra pas se soutenir sans cela.» + +»Ainsi, mon cher prince, vous qui êtes si persuasif, déployez votre +éloquence, et si vous réussissez, vous aurez rendu au roi, à la France +et à l'Europe le plus grand service qui ait peut-être jamais été +rendu. + +»Le roi des Belges a les mêmes craintes pour Maëstricht et la rive +droite de la Meuse. On lui dit qu'il faut qu'il s'y résigne mais s'il +n'obtient pas l'autre partie, il est bien probable qu'il succombera et +ne pourra pas tenir. Si cela arrivait, il faut frémir, car, alors ne +serait-ce pas inévitablement la guerre? J'ai bien besoin de savoir ce +que vous en pensez. + +»Adieu...» + +Me faut-il encore répéter, après la lecture de pareilles lettres, ce +qu'était ma position dans la conférence, dont les membres étaient +aussi bien informés que moi de ce qui se passait à Paris? Représentant +d'un gouvernement chaque jour menacé d'être renversé, je devais +néanmoins me montrer exigeant pour obtenir des concessions et arracher +de nouveaux territoires du roi des Pays-Bas, déjà dépouillé de la +plus grande partie de ses États. Et on s'étonnait à Paris, quand je +n'y parvenais pas immédiatement; on accusait les gouvernements +représentés à Londres d'être méfiants envers la France, et moi d'être +leur dupe. Mais poursuivons. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 23 septembre 1831. + +»Je ne vous ai pas écrit ces jours-ci parce que la ville de Londres et +tous les journaux étaient remplis des choses les plus effrayantes +arrivées à Paris. Aujourd'hui, il paraît, par les lettres, que l'on +est un peu plus calme et j'écris. J'envoie par le courrier +d'aujourd'hui un protocole signé le 19[289], et qui, dans mon opinion, +replace le gouvernement français dans la position que les derniers +jours de faiblesse lui ont ôtée. La route ouverte par ce protocole est +la route du salut. Je désire que le roi en sente toute la valeur, et +je crois qu'il le fera. C'est un protocole de principes qui nous met +d'accord avec ce que nous avons fait, et qui établit que c'est +l'ordre et la paix qui nous ont conduit. De plus, nous sommes d'accord +avec tous les traités existants. Les Belges ont leurs droits, mais ils +ne peuvent pas attaquer ceux des autres. + + [289] Protocole numéro 41, signé le 15 septembre et non le 19. Il + prend acte de la déclaration du prince de Talleyrand qui annonce + que le gouvernement français retire de la Belgique le dernier + corps de troupes, lequel n'y avait été laissé que sur la demande + expresse du souverain de ce pays, et que la retraite de ce corps + commencera le 25 septembre pour être entièrement effectuée le 30. + + En réponse à cette déclaration, les plénipotentiaires des quatre + cours «ont témoigné au plénipotentiaire de France, la satisfaction + avec laquelle ils la reçoivent. Cette nouvelle manifestation des + principes élevés que la France fait présider à sa politique et de + son amour pour la paix avait été attendue par ses alliés avec une + confiance entière, et les plénipotentiaires prient le prince de + Talleyrand d'être persuadé que leurs cours sauront apprécier à sa + juste valeur la détermination prise par le gouvernement français.» + + »Depuis les événements de Juillet, rien n'avait causé à Londres + une pareille inquiétude à celle qui, dans toutes les classes, a + existé pendant trois jours, et cela n'est pas encore tout à fait + fini. Adieu, je suis fatigué. Dites bien à Mademoiselle que c'est + par une marche de principes que l'on prend une situation forte et + honorable. Sans cela, on est entouré d'intrigants de tous genres. + Je crois que le protocole d'aujourd'hui met le roi à son aise sur + toutes les affaires de la Belgique. Il peut toujours dire: «Ce + n'est pas moi, c'est la conférence.» Il vaudrait encore mieux ne + rien dire du tout. Ne perdez pas de temps pour voir Mademoiselle.» + + + LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER. + + «Londres, le 24 septembre 1831. + + »Vous avez, monsieur, remporté un triomphe dont l'Europe entière + vous sait gré[290]. Comme Français, je vous remercie au nom de + notre patrie commune: elle vous devra de reparaître brillante + et honorée. Nous faisons ici ce que nous croyons devoir conduire à + ce désarmement dont vous avez parlé si à propos. Il sera, si nous + l'obtenons, principalement dû à cette laborieuse semaine que vous + avez si heureusement terminée. + + [290] Le ministère avait eu à subir dans les séances des 19, 20, + 21 et 22 septembre une série d'interpellations de plusieurs + députés de l'opposition. La question extérieure fit + particulièrement les frais du débat, car les événements de + Varsovie avaient surexcité les esprits. La politique intérieure + fut également vivement attaquée. Après de longs discours de MM. + Mauguin, Lamarque et Thiers, et les répliques de MM. Casimir + Périer et Sébastiani, la Chambre vota le 22 septembre par 221 + voix contre 136 un ordre du jour par lequel «elle se déclarait + satisfaite des explications données par les ministres et se + reposait en leur sollicitude pour la dignité extérieure de la + France.» + + »Je laisse à M. votre fils, à vous parler de nos angoisses passées + et de notre satisfaction actuelle. Tous les bons esprits de + l'Angleterre, et là ils sont nombreux, ont partagé notre + sollicitude. + + »Adieu, monsieur, je n'ai à souhaiter pour vous et pour la France + que la santé...» + + + LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS. + + «Londres, le 24 septembre 1831. + +»Mademoiselle a raison: je crois tout à fait à l'amitié de Sébastiani; +il vient de m'en donner une preuve nouvelle en me faisant connaître +par le télégraphe l'heureuse issue de la séance du 22, si importante +pour nos affaires et dont j'attendais le résultat avec une agitation +qui m'a donné la fièvre hier. Ce n'est pas la première fois, j'ose le +dire, que je l'ai eue dans de semblables circonstances. A mon âge, les +nerfs s'ébranlent aisément, mais j'espère n'avoir plus cette triste +preuve de dévouement à donner aux intérêts du roi. Ces intérêts ont +été noblement et habilement défendus dans la Chambre des députés; le +retentissement ici en est heureux et je l'ai fait valoir autant que +possible. + +»Dans le traité qui nous occupe, je vois chacun animé d'un bon esprit; +tout le monde a envie de faire de la bonne besogne. Nous avons +communiqué à chacune des parties la proposition de l'autre; ils +nous présenteront, lundi 26, leurs observations, et c'est dans la +discussion qui suivra que je ferai valoir les arguments que le roi a +eu la bonté de me fournir. On est disposé à être juste et équitable +pour tout le monde et à en finir. + +»Les arrivages de Lisbonne nous ont appris hier de nouvelles cruautés +de dom Miguel; elles faciliteront les efforts de M. de Palmella[291], +que j'ai revu hier avec grand plaisir et qui part dans peu de jours +pour Paris. + + [291] Le marquis de Palmella était alors l'ambassadeur de dom + Pedro à Londres. Il fut peu après mis à la tête de la régence de + Terceira, puis devint ministre des affaires étrangères et + président du conseil. M. de Palmella avait autrefois connu M. de + Talleyrand à Vienne où il représentait le Portugal au congrès. + +»Le ministère anglais n'est occupé que de _la réforme_; les pétitions +arrivent de tous côtés: le 3 octobre est le jour où commencera le +grand débat...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 27 septembre 1831. + +»L'affaire des forteresses donne de l'embarras et j'en suis très +fâché; mais le fait est qu'elle a été gâtée par l'envoi de M. de +Latour-Maubourg à Bruxelles. Depuis un an, je m'attache à montrer que +nous ne sommes occupés que d'avoir une action commune avec les autres +puissances et particulièrement avec l'Angleterre. Tout ce que j'avais +obtenu de confiance à cet égard a été détruit par cette affaire à part +que l'on a fait faire par M. de Latour-Maubourg à Bruxelles. Vous vous +rappelerez qu'à cette époque je vous ai mandé tout cela. Aujourd'hui, +il faut se tirer de la position où cela nous a mis, et tâcher de ne +pas perdre la confiance que l'on avait en nous. C'est difficile, et +cette fin de question m'est parfaitement désagréable.--Nous sommes +dans le brouillard depuis huit jours; cela n'arrange pas ma tête qui +est déjà fort en malaise par cette affaire des forteresses, qui aurait +été toute seule si l'on n'était pas venu s'en mêler de Paris. J'ai +voulu avant tout montrer que j'étais sans intrigue: c'était là ma +force. A Paris, on n'a pas voulu de cette manière si simple et on a +fait une petite intrigue de côté qui, aujourd'hui, a engagé les autres +à prendre des précautions contre nous. Tout cela m'ennuie à la mort. + +»Adieu...» + + +La lettre suivante d'un ami du général Sébastiani, d'un des +conseillers très écoutés au Palais-Royal, et qui désirait plus encore +me remplacer à Londres que de garder son poste de ministre à Berlin où +il ne résida que trois mois, est un assez curieux témoignage de +l'influence qu'exerce le changement de résidence sur certains esprits. + + +LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Berlin, le 25 septembre 1831. + +»J'ai reçu hier le protocole numéro 41 que vous avez eu la bonté de +m'envoyer; sans cette bonté, je ne saurais pas un mot de ce qui se +fait, car le ministère ne donne aucune information à son ministre à +Berlin. Je trouve que les termes (du protocole) en sont excellents et +réparent la position ridicule, embarrassante où nous avait placé le +discours du maréchal Soult[292]. Il eût fallu, pour agir +conformément à ses paroles, manquer aux engagements les plus clairs et +les plus solennels. + + [292] Le maréchal Soult avait déclaré que l'armée française + resterait en Belgique jusqu'à ce que l'indépendance de ce pays + ait été solennellement proclamée et reconnue. + +»Je compte quitter Berlin ce soir pour profiter du congé que le roi +m'a donné. Voilà trois semaines que je ne suis pas du tout bien et +j'ai besoin aussi d'aller à Paris pour mes affaires. Vous y verrai-je? +Il me semble que vous surtout avez le droit de vous reposer, si, le +10, votre tâche est finie. Vous avez bien raison de dire qu'il n'y a +de salut pour nous que dans la paix. La guerre nous livre soit aux +étrangers, soit à nos brouillons. Les Polonais servent ces derniers de +tout leur coeur et je commence à me détacher d'eux. Ils s'aliéneront, +par cette conduite, leurs meilleurs amis. Ils nous font aujourd'hui un +crime de nos bons sentiments pour eux. En attendant, leurs armées se +flattent d'obtenir de meilleurs termes par la résistance, et je crois +qu'ils ne font qu'un peu plus gâter leurs affaires, car, petit à +petit, les soldats quittent leurs régiments et retournent chez eux. Il +eût mieux valu profiter des bonnes dispositions de Paskiewicz[293]; +mais si le courage est l'attribut de cette belliqueuse nation, on ne +peut pas dire qu'elle se distingue par la raison. + + [293] Ivan Foderowitch Paskiewicz, feld-maréchal russe né en + 1777, fit les campagnes de 1805, 1806, 1812 et 1813. En 1826, il + reçut le commandement de l'armée du Caucase. En 1831, il remplaça + le maréchal Diebitsch à la tête de l'armée de Pologne, et reçut + après la paix le grade de feld-maréchal et le titre de prince de + Varsovie. Il fut en même temps nommé vice-roi de Pologne. En + 1849, il commanda les troupes russes envoyées en Hongrie. Enfin, + en 1854, mis à la tête de l'armée du Danube, il fut grièvement + blessé devant Silistrie. Il mourut en 1856. + +»On dit que Romarino est entré en Gallicie avec dix mille hommes et +que l'armée de Modlin fait mine de vouloir se jeter en Prusse[294]. +Vous connaissez... + + [294] Après la paix de Varsovie, les débris de l'armée polonaise + sous la conduite des généraux Romarino et Rybinski se retirèrent + sur Modlin. Après une résistance désespérée ils se dispersèrent + et se réfugièrent en Prusse et en Autriche. Le général Romarino + passa en Gallicie le 16 septembre. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 30 septembre 1831. + +»Lisez le _Times_ d'aujourd'hui 30. Il faut le lire dans l'original, +parce que les journaux français le défigureront, avec ou sans mauvaise +intention. Lord Londonderry[295] m'a attaqué sur l'influence que +j'exerçais sur la conférence et sur le ministère anglais; et tout cela +avec des épithètes d'adresse et de finesse qui étaient plutôt +malveillantes. Le duc de Wellington s'est levé et a vivement repoussé +les attaques faites contre moi; il a surtout insisté sur ce que +je défendais avec fermeté les intérêts de la France, sans que jamais +personne ait pu attaquer la loyauté et la franchise de mon caractère. +(Cela vous apprendra que cet homme qui vous aime est très franc et +très loyal). Lord Rolland a parlé après le duc de Wellington; il a +parlé dans le même sens et avec beaucoup de force. Ainsi, tous les +partis ce sont réunis d'une manière très flatteuse pour moi[296]. + + [295] Charles-William Stewart, marquis de Londonderry, le frère + de lord Castlereagh: on l'a déjà connu au congrès de Vienne sous + le nom de lord Stewart. Voici le passage de son discours qui a + trait à M. de Talleyrand.--Chambre des pairs; séance du 29 + septembre: _Le marquis de Londonderry._--«La France cherche tous + les moyens de diminuer l'influence de l'Angleterre et de la + forcer à plier sous son ascendant. L'astucieux diplomate qui la + représente ici n'est pas plus tôt battu à un poste qu'il se + replie sur l'autre... Je me suis servi d'une forte expression en + parlant du personnage qui dirige maintenant chez nous les + négociations de la France. Je ne crois pas qu'on puisse trouver + dans le monde entier un caractère semblable à celui de ce + personnage. Il a été successivement ministre de Napoléon, de + Louis XVIII et de Charles X. Quand on voit les ministres de + l'Angleterre courir l'un après l'autre consulter un tel + personnage, on éprouve un dégoût qui est tout naturel. Si vos + seigneuries veulent savoir sur quelle base est fondée mon opinion + sur le prince de Talleyrand, je les invite à lire le mémoire + qu'il a adressé au premier consul le 15 brumaire an XI». + + [296] Voici l'extrait du _Times_ avec la traduction dont il est + question dans ce passage: + + + HOUSE OF LORDS + + _Thursday, september 29th 1831._ + + After lord Londonderry's attack on + M. de Talleyrand, Lord Goderich said + in the course of his speech: + + Another part of his noble friend's + speech to which he desired to advert, + was that which related to prince de + Talleyrand, whom his noble friend had + supposed to have great influence upon + the councils of this country, and whom, + proceeding on that supposition and upon + certain parts of that illustrious person's + past life, this noble friend has thought + he was justified in pursuing with the + most acrimonious animadversion although + an ambassador from a friendly + power. (_Loud cries of «hear»_) His noble + friend, to do him justice, had not dipped + his arrows so deeply in gall on + this as on a former occasion; but still + he must say that he had, even on this + occasion, indulged in language the most + imprudent and the most indiscreet that + any public man could be betray'd into, + with regard to an ambassador of a + friendly power. (_Cheers._) He would not + willingly have touched upon this part + of his noble friend's speech because he + thought the sooner it was forgotten, + the better; but then, if he were silent, + with regard to it, it might be supposed + that the government were of opinion + that those animadversions were not misplaced; + and of that, were the case, the + plain inference was, that prince de + Talleyrand ought not to be allowed to + remain here. If the government entertained + the same opinion as his noble + friend of prince de Talleyrand, it would + be their duty to represent to His Majesty + the king of the French that they could + not transact business with such a person. + He felt it necessary, therefore, to speak + as he had spoken respecting these aspersions + of the character of an individual + whose station ought to have shielded + him from such an assault. (_Cheers._) He + knew that his noble friend would say + that, because he protested against this + indiscreet, imprudent and unjustifiable + language, the government was truckling + to France. Let him, however remind his + noble friend, that prince de Talleyrand + had been the Minister of the last two + kings of France; that prince de Talleyrand + had also had a large and important + share in the deliberations of the congress + of Vienna; the result of which deliberations + the noble marquis thought so + wise and so good. (_Cheers._) Surely, + the noble marquis might have thought + of these facts; but if he had, he would + never have inter'd upon the unjust as + well as the invidious occupation of + ransacking every portion of prince de + Talleyrand's life and bringing-up in + judgment against him as present deeds + and acts of this day, transactions which + had taken place when the circumstances + of France were so different, and when + no man could act as his reason or his + inclination dictated; but as the strong + and uncontrolable tide of affairs compelled + him to fashion his course. + + THE DUKE OF WELLINGTON.--Before + he stated what his view of the subject + was (l'emploi d'officiers français dans + l'armée belge) he must be allow'd to + say a few words respecting an illustrious + individual (prince de Talleyrand) who + had been so strongly animadverted + upon by his noble friend near him. + True it was that that illustrious individual + had enjoy'd in a very high degree + the confidence of his noble friend's + deceased relative; and true it also was, + that none of the great measures which + had been resolved upon at vienna and + at Paris had been concerted or carried + on without the intervention of that + illustrious person. He had no hesitation + in saying that both at that time, in + every one of the great transactions that + took place then, and in every transaction + in which he had been engaged with + prince de Talleyrand since, the latest + of which had occured during the short + period in which he (the duke of Wellington) + had been in His Majesty's + councils after the late revolution in + France,--he had no hesitation in declaring + that in all those transactions, + from the first to the last of them, no + man could have conducted himself + with more firmness and ability with + regard to his own country, or with + more uprightness and honor in all his + communications with the ministers of + other countries, than prince de Talleyrand. + (_Cheers._) They had heard a good + deal of prince de Talleyrand from many + quarters; but he felt himself bound to + declare it to be his sincere and conscientious + belief that no man's public + and private character, had ever been so + much beleid as both the public and + the private character of that illustrious + individual had been. (_Much cheering._) + He had thought it necessary in common + justice, to say this much of an individual + respecting whose conduct and + character he had had no small means + of forming a judgment. + + LORD HOLLAND--There was one part + of the noble Duke's speech which had + given him the greatest pleasure and + which reflected the highest credit upon + the noble Duke. He need hardly say that + he alluded to the temper, the manliness + and generosity with which the noble + Duke had animadverted upon what had + fallen from the noble marquis with + regard to prince de Talleyrand. On public + as well as on private grounds, he + thanked the noble Duke for that part of + his speech. There could be little difference + of opinion as to the injustice and the + want of generosity, of speaking in harsh + and insulting terms respecting the ambassador + of a friendly power, resident amongst + us. On the other hand he felt that there + could be no good taste in dwelling + upon the virtue and the merit of a man's + own acquaintance in an assembly like + that of their Lordships; yet he trusted + that he might be allowed to observe + that forty years acquaintance with the noble + individual who had been alluded to, + enabled him to bear his testimony to the + fact, that although those forty years had + been passed during a time peculiarly + fraught with calumnies of every description, + there had been no man's private + character more shamefully traduced, + and no man's public character more mistaken + and misrepresented, than the + private and public character of prince de + Talleyrand. + + + CHAMBRE DES LORDS + + _Séance du jeudi 29 septembre 1831._ + + Après l'attaque de lord Londonderry + contre M. de Talleyrand, Lord Goderich + dit dans la suite de son discours: + + Il y a un autre point du discours de + mon noble ami auquel je désire m'arrêter: + c'est celui qui concerne le prince de + Talleyrand qu'il suppose exercer une + grande influence sur les ministres de ce + pays; se fondant sur cette supposition et + sur certains faits de la vie passée de + cet illustre personnage, mon noble ami + a pensé qu'il pouvait l'accabler des plus + âpres censures quoiqu'il soit ambassadeur + d'une puissance amie. (_Cris, + écoutez._) Pour être juste, je dois reconnaître + que mon noble ami n'a pas aujourd'hui + trempé ses flèches aussi + profondément dans le fiel qu'il l'avait + fait à une autre occasion; cependant je + dois dire que dans cette occasion-ci + même, il s'est permis le langage le plus + imprudent et le plus inconvenant auquel + un homme public puisse se laisser + aller à l'égard de l'ambassadeur d'une + puissance amie. (_Applaudissements._) Je + me serais volontiers abstenu de toucher + à cette partie du discours de mon noble + ami, parce que je pense qu'il vaut mieux + qu'elle soit oubliée le plus tôt possible; + mais alors si je gardais le silence sur + ces attaques, on pourrait supposer que + le gouvernement croit quelles ne sont + pas mal fondées; et, si cela était le cas, + la conséquence naturelle serait qu'on + ne devrait pas supporter ici le prince + de Talleyrand. Car si le gouvernement + avait de lui la même opinion que mon + noble ami, son devoir serait de représenter + au roi des Français qu'il ne peut + pas traiter les affaires avec une telle + personne. J'ai donc jugé qu'il était nécessaire + de parler comme je l'ai fait, + au sujet d'attaques contre le caractère + d'un individu dont la position aurait dû + le mettre à l'abri. (_Applaudissements._) + Je sais que mon noble ami dira que + le gouvernement est soumis à la France, + parce que je proteste contre son inconvenant, + imprudent et injustifiable langage. + Mais je lui rappellerai que le prince + de Talleyrand a été le ministre des deux + derniers rois de France et qu'il a eu + aussi une grande et importante part + dans les délibérations du congrès de + Vienne, dont le résultat est considéré + comme si bon et si sage par le noble + marquis. (_Applaudissements._) Le noble + marquis aurait certainement pu penser + à ces faits; mais s'il y avait songé, il + ne se serait pas livré à des recherches + aussi injustes que haineuses sur toutes + les époques de la vie du prince de Talleyrand, + et il n'aurait pas été prendre + pour base de son jugement, sur les faits + actuels et les actes d'aujourd'hui, des + faits qui avaient eu lieu lorsque les circonstances + étaient si différentes en + France, et lorsqu'aucun homme ne + pouvait agir comme sa raison ou son + inclination l'y aurait porté; mais comme + le puissant et irrésistible courant des + affaires le forçait a régler sa conduite. + + LE DUC DE WELLINGTON.--Avant que + j'expose ma manière de voir sur le sujet + en question (l'emploi d'officiers français + dans l'armée belge), il doit m'être permis + de dire quelques mots au sujet d'un + illustre individu qui a été si fortement + attaqué par mon noble ami qui siège + près de moi. Il est vrai que cet illustre + individu a joui à un très haut degré de + la confiance du parent décédé, lord + Castlereagh, de mon noble ami; et il est + également vrai qu'aucune des grandes + mesures qui ont été adoptées à vienne + et à Paris, n'a été concertée ou exécutée + sans l'intervention de cet illustre personnage. + Je n'ai aucune hésitation à + déclarer que, soit à cette époque, dans + les grandes négociations qui ont eu lieu, + soit dans celles que j'ai traitées depuis + lors avec le prince de Talleyrand, et + dont les dernières se sont passées durant + la courte période pendant laquelle + j'étais dans les conseils de Sa Majesté, + après la dernière révolution de France,--je + n'ai aucune hésitation, dis-je, à + déclarer que dans toutes ces négociations, + de la première à la dernière, + aucun homme ne pouvait se conduire + avec plus de fermeté et d'habileté dans + l'intérêt de son propre pays, ou avec + plus de droiture et d'honneur dans toutes + ses communications avec les ministres + des autres pays, que le prince de Talleyrand. + (_Applaudissements._) Vous avez + entendu dire beaucoup de choses sur le + prince de Talleyrand, et de bien des + côtés différents; mais je me sens obligé + de déclarer que ma conviction sincère + et consciencieuse est que jamais le caractère + public et privé d'un homme n'a + été autant travesti que l'a été le caractère + privé et public de cet illustre + individu. (_Grands applaudissements._) + J'ai pensé qu'il était nécessaire, équitablement, + de dire tout ceci d'une personne + sur la conduite et le caractère de + laquelle j'ai eu de nombreux moyens de + former mon jugement. + + LORD HOLLAND.--Il y a une partie du + discours du noble duc qui m'a causé le + plus grand plaisir et qui lui fait le plus + grand honneur. J'ai à peine besoin de + dire que je veux parler de l'esprit, de la + fermeté et de la générosité avec lesquels + le noble duc avait repoussé ce qui a été + dit du prince de Talleyrand, par le noble + marquis. Dans l'intérêt public aussi bien + que comme homme privé, je remercie + le noble duc pour cette partie de son discours. + Il ne peut y avoir une opinion + différente sur l'injustice et le manque + de générosité qu'il y a à parler dans des + termes âpres et insultants de l'ambassadeur + d'une puissance amie résidant + parmi nous. D'un autre côté, je sens + qu'il ne serait pas de bon goût de m'étendre + sur les qualités et les mérites d'un + homme de ma connaissance, dans une + assemblée comme celle de vos seigneuries; + cependant j'espère qu'il me sera permis + de dire que quarante années de relation + avec le noble individu auquel il a + été fait allusion, m'ont mis en état de + rendre témoignage à ce fait, que, quoique + ces quarante années se soient écoulées + à une époque particulièrement fertile + en calomnies de toute espèce, il n'a + pas existé d'homme dont le caractère + privé ait été plus honteusement diffamé + et le caractère public plus méconnu et + plus faussement représenté que le caractère + privé et public du prince de Talleyrand. + + Si on se rend compte de la droiture et de la véracité bien connues + du duc de Wellington et de l'amitié qui a existé pendant quarante + ans entre lord Holland et le prince de Talleyrand, l'esprit le + plus prévenu devra apprécier ce que cette séance de la Chambre des + pairs d'Angleterre a de particulièrement honorable pour M. de + Talleyrand. Il ne faut pas perdre de vue que le duc de Wellington + était le chef de l'opposition dont faisait partie l'attaquant, le + marquis de Londonderry, et que les lords Goderich et Holland + étaient membres du ministère. (_Note de M. de Bacourt._) + +»A Paris pour lequel je me tue, personne n'imagine d'en faire autant. +On se croit quitte de tout quand vous m'avez écrit quelques paroles +douces et je suis porté à croire que l'on a raison.--Le sort du bill +de _réforme_ est encore incertain: mais ce qu'il y a de sûr, c'est +que, le bill adopté ou rejeté, les ministres resteront.--A présent, +nous avons des conférences de cinq à six heures chaque jour; nous +voulons finir et nous finirons.--Le roi de Hollande n'attaquera pas, +quoi qu'en disent tous les journaux et tous les messieurs de Celles et +Cie. Si même il était nécessaire de prolonger de quelques jours +l'armistice, je crois qu'il s'y prêterait.--Qu'on nous laisse faire et +l'on finira suffisamment bien. + +»Adieu...» + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 1er octobre 1831. + +»J'ai reçu, mon prince, les deux lettres que vous avez bien voulu +m'adresser; vous savez tout le plaisir que j'éprouve à avoir +directement de vos nouvelles. + +»J'ai été extrêmement sensible à ce que vous voulez bien me dire +d'obligeant à l'occasion des événements de la semaine dernière. Je +n'ai fait dans cette circonstance, avec quelque danger peut-être, que +ce que réclamaient la gravité des désordres et la nécessité de déjouer +de coupables projets, armés du prétexte d'un événement extérieur. + +»Parvenus cette fois encore à rétablir l'ordre, à surmonter un mal qui +a eu ses retentissements dans de tristes débats parlementaires, nous +ne négligerons aucun effort de notre dévouement pour arracher la +France aux périls dont ce mal la menace et avec elle la civilisation +de l'Europe. Ainsi que de votre côté, mon prince, vous vous appliquez +si noblement à le faire, aussi longtemps qu'il me sera donné de +pouvoir rester à la tête des affaires, j'emploierai toutes les forces +qui sont en moi à l'oeuvre si difficile de rasseoir l'ordre social si +ébranlé par les attaques des partis, et, en général, si peu +courageusement défendu par les hommes de bien. + +»Nous avons reçu, mon prince, votre dernière dépêche à laquelle était +joint le quarante-quatrième protocole. La conférence, mue par le +sentiment de la nécessité de terminer les affaires belges, s'est +décidée à prendre l'initiative. Elle a résolu de dresser un projet de +traité définitif entre les deux pays[297]. Nous ne pouvons méconnaître +l'opportunité de cette mesure. + + [297] En exécution du traité préliminaire des dix-huit articles, + la conférence avait proposé le 24 septembre un projet de traité + définitif qu'elle adressa aux plénipotentiaires hollandais et + belges. Ceux-ci répondirent le 26 par deux contre-projets + entièrement dissemblables. La conférence jugea que les deux + parties ne pourraient jamais s'entendre si on les laissait à + elles-mêmes; elle dressa un protocole (nº 44 du 26 sept.) dans + lequel elle décidait de fixer de sa propre autorité les articles + du projet de traité. C'est en suite de ce protocole que fut + arrêté le traité des vingt-quatre articles. + +»Nous sommes également pressés, sans doute, de voir enfin cette +question résolue, et d'ôter ainsi aux passions les prétextes qu'elles +y cherchent; mais par-dessus tout, nous tenons, mon prince, à ce que +les bases établies par le général Sébastiani, dans ses diverses +dépêches, puissent être consacrées dans le projet de traité, et si, +pour obtenir plus complètement, plus sûrement ce résultat, le délai du +10 octobre était trop rapproché, nous devrions alors désirer que ce +terme pût recevoir une prorogation de quinze jours. + +»Il importe essentiellement dans la position où nous sommes placés, +que la solution des affaires belges satisfasse aux vues comme aux +nécessités du gouvernement. Cette solution renferme jusqu'à un certain +point la question de notre maintien possible au pouvoir. + +»Pour cela, mon prince, une séparation entre les deux pays qui enlève +à l'un et à l'autre tout motif ou prétexte de collision, la +possibilité pour chacun d'eux de jouir en paix de l'indépendance qui +lui est nécessaire et des avantages attachés à leur position +respective, des conditions, en un mot, dont la France puisse exiger +efficacement l'adoption, sont des nécessités dont votre haute sagesse +est certainement bien pénétrée. + +»Des propositions ont été entendues par le gouvernement sur la pensée +de placer un prince de la maison de Nassau sur le trône de la Grèce. +Sans préjuger le sort de ces propositions, on pourrait les envisager +comme une cause possible de plus de facilité dans les arrangements, en +ce qui concerne la Hollande. Le gouvernement ne serait pas éloigné de +les écouter dans cette vue. + +»Agréez...» + +M. Casimir Périer fait allusion, dans le dernier paragraphe de sa +lettre, à l'idée qui avait été mise en avant par la Russie de +dédommager le roi des Pays-Bas, en donnant le trône de Grèce au fils +cadet de ce souverain, le prince Frédéric, qui était son fils de +prédilection, mais le roi lui-même repoussa cette proposition qui +n'eut pas d'autre suite. + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 3 octobre 1831. + +»Votre lettre en date du 29 passé, mon cher prince, m'a fait un +véritable bien. Vous aviez observé un si long silence que je ne savais +m'en expliquer le motif. Malgré la multiplicité de vos occupations, +j'espérais toujours que vous trouveriez un moment pour me parler de +votre santé et de votre bien-être. Vous ne pouvez douter que personne +ne forme des voeux plus sincères pour votre bonheur que je ne le fais. + +»Je félicite l'Europe et la France en particulier si, par un +_arbitrage équitable_, la question batave finit. Aussi longtemps que +la question de la guerre est pendante, il ne faut pas croire qu'il +soit possible de ramener la confiance. Personne ne se fait illusion +sur les conséquences de la guerre. Elle doit amener des +bouleversements sur plusieurs points, et la France aurait tort de se +flatter qu'ils seraient à son avantage. Toutes mes relations en Italie +et en Allemagne me confirment que si les peuples ont applaudi à la +révolution de Juillet, tous voient et jugent les conséquences des +fautes qui se commettent ici. + +»Un ami, dans une haute position en Allemagne, m'écrit: »Votre France +et votre Paris commencent réellement à nous dégoûter. Prenez-y garde! +un beau jour, vous pourriez facilement dans une guerre générale avec +nous avoir le sort de la Belgique dans la dernière bagarre avec la +Hollande. Il n'est pas écrit dans le ciel que, partout et toujours la +victoire sera fidèle aux armées françaises. Rappelez-vous les +dernières années de Louis XIV et de Napoléon. Cette soi-disant +sympathie des peuples se perd de plus en plus. On est fatigué de vos +émeutes, de vos intrigues, de vos inconséquences, et du bavardage +insultant de vos factions.» + +»Des voyageurs reviennent de Cologne. Ils confirment cette même +observation. A Cologne, les Prussiens tiennent un parc d'artillerie de +deux cents pièces attelées. Le comte Nostitz[298] qui y commande une +partie de l'armée, a dit à une personne que je ne puis nommer:--Nous +défendrons contre la France notre traité. Qu'elle fasse ce qu'elle +voudra chez elle, mais qu'elle cesse de troubler la situation de ses +voisins. Notre armée désire la guerre, nous pouvons entrer en campagne +avec deux cent mille hommes. Notre organisation et notre nombre nous +assurent des succès. Le prince de Metternich s'est engagé avec nous. +Les Autrichiens et les contingents allemands présenteront le même +nombre sur le Rhin, et ils en auront autant avec les Piémontais en +Italie. Si le roi de France ne veut être que le roi du jacobinisme +qu'il cherche un autre théâtre que l'Europe. Nous nous défendrons. + + [298] Le comte de Nostitz-Rieneck, général de cavalerie, né en + 1777. Il fit les campagnes de 1806, 1813,1814 et 1815. Après la + paix, il commanda la cavalerie de la garde. En 1830, le prince + Guillaume, frère du roi, ayant été envoyé dans les provinces + rhénanes comme gouverneur civil et militaire, le comte de Nostitz + l'accompagna en qualité de chef d'état-major. Il quitta l'armée + en 1848 et fut en 1850 nommé ministre à Hanovre. Il se retira en + 1859 et mourut en 1866. + +»A Munich, le roi s'est livré entièrement au prince de Wrède. Soixante +mille Bavarois sont à la disposition du cabinet de Vienne. +Pfeffel[299] n'a pas reçu depuis six mois un mot de réponse à toutes +les balivernes qu'on lui débite ici au ministère des affaires +étrangères. Il y a à Munich un M. Mortier[300] qui est haut et +cassant, qui déplaît au roi et à tout le monde et auquel on tourne le +dos. On y regrette Rumigny[301] qui était commère, mais qui ne +tracassait pas. + + [299] Chrétien Hubert, baron Pfeffel de Kriegelstein, fils de + l'historien et du diplomate de ce nom qui avait servi autrefois + dans les bureaux de M. de Vergennes. Né en 1765, il entra dans la + diplomatie au service de la Bavière, et mourut en 1835 à Paris + comme ministre plénipotentiaire de ce pays. + + [300] Le baron Hector Mortier, neveu du maréchal duc de Trévise, + né en 1797, était premier secrétaire à Berlin sous la + Restauration. Après la révolution de Juillet, il fut nommé + ministre plénipotentiaire à Munich, puis à Lisbonne (1833), à la + Haye (1835), à Berne (1839) et à Parme (1844). Il avait été créé + pair de France en 1845. En 1851, il devint premier chambellan du + prince Jérôme Napoléon et mourut en 1864. + + [301] M. de Rumigny était le frère du général de ce nom, aide de + camp du roi. + +»Louis de Rohan est de retour à Vienne. Il dit qu'on y est furieux +contre tout ce qui est Français, et qu'on est prêt à la plus +vigoureuse défense. Un de mes amis en Suisse, chef d'un des cantons, +m'écrit en date du 20 septembre: + +«Les troubles qui nous agitent ont tous une origine qui part de vos +clubs. Mauguin, qui a fait cet été un voyage en Suisse, a excité les +esprits. Plusieurs de nos chefs qui sont allés à Paris, se vantent +d'être encouragés par La Fayette, Lamarque, et poussent nos +démagogues. Tout cela est odieux et vous préparera de grands malheurs. +L'Europe ne peut pas vivre ainsi.» + +»Quant à la Pologne, mon cher prince, vous devez avoir de meilleures +informations que je ne puis vous en offrir. Voici, au reste, ce que +j'en pense et ce que je sais. La révolution de la Pologne était toute +dans l'armée; la guerre, toute sur la Vistule. Les cabinets +connaissent les noms de vingt-sept individus partis de Paris pour +opérer le mouvement à Varsovie. Les premiers succès étaient dus à une +brillante armée polonaise, fournie de tout, prête à entrer en +campagne, et qui tenait vingt à trente millions en caisse. Des noms +respectables furent entraînés; on croyait à des secours d'ici. Ils +étaient promis!!! Le maréchal Diebitsch a attaqué avec des forces +incomplètes. L'hiver a été l'allié des Polonais. Quand les Russes ont +eu leur armée réunie et que la Vistule était passée, la victoire a +fait ce qu'elle fait pour l'ordinaire: elle s'est décidée pour les +gros bataillons. Les Polonais ont été malmenés; Varsovie s'est rendue; +l'armée polonaise, que l'empereur Nicolas ne veut plus laisser +subsister, s'est retirée; elle a négocié, mais en attendant les +réponses de Saint-Pétersbourg, elle s'est presque dissoute. Il n'y a +plus dix mille hommes sous les armes. En un seul jour six cents +officiers ont fait leur soumission. La défection est générale. Cette +révolution avait commencé par des assassinats et des crimes; elle a +fini de même. + +»Voici, je crois, le système que le cabinet russe va suivre. 11 +n'admettra l'intervention d'aucun autre cabinet. Il laissera subsister +_limite_ et _nom_ du royaume de Pologne; mais il ne consentira plus ni +à l'existence d'une diète, ni à celle d'une armée polonaise. Et, à mon +avis, il a raison. Dans le moment présent, il n'y a d'habileté qu'en +organisant une autorité forte et en la maintenant. Le Palais-Royal a +tellement ébranlé tous les liens de la société politique, qu'il est +temps d'y regarder de près. Je conseille à notre ministère de se +pénétrer de cette vérité. C'est dans ce même besoin que j'applaudis à +toutes les dispositions favorables aux Hollandais. De plus, permettez +que je vous soumette une observation fondée sur des faits historiques. +La Hollande, forte et puissante, comme État qui a une marine, importe +beaucoup plus à la France que la Belgique bavarde et turbulente comme +elle l'est et le sera encore longtemps. Il y a quelques jours que j'ai +fait cette observation à M. Casimir Périer. Cette sollicitude pour la +révolution belge me paraît absurde. Tout ce qui sera rendu à la +Hollande sera bien donné. Voilà, au moins, mon avis. + +»J'en étais là, mon cher prince, lorsqu'on m'a apporté les journaux +anglais qui rendent compte des folies de lord Londonderry. Il est ce +qu'il a toujours été, mais je vous fais mon compliment du résultat de +ce débat parlementaire, aussi honorable que possible pour votre +position et dont je me réjouis pour vous. + +»Tâchez, mon cher prince, que l'affaire batave finisse. Si le roi de +Hollande insiste sur du territoire au lieu d'argent, il faut le lui +donner. Le Luxembourg a deux cent quarante mille habitants. La +forteresse reste avec un rayon; cela peut compter pour quarante mille +habitants. Eh bien! les deux cent mille restant peuvent être donnés +autour de Venloo et de Maëstricht. Quelle importance y a-t-il que les +Belges aient quelques villages de plus ou de moins? L'essentiel est +qu'on conserve la paix. Il y a eu avant-hier une assez vive discussion +à ce sujet entre M. Sébastiani, Werther[302] (ministre de Prusse) +et Pozzo. Une personne présente m'en a fait le récit. Le premier se +soulevait contre le résultat de _l'arbitrage_. Il prétendait qu'il ne +pouvait pas le défendre à la tribune; il disait même que plutôt que +d'y adhérer, la France retirerait ses pouvoirs et verrait sans regret +la fin de la conférence; M. de Werther le combattit; Pozzo dit peu; +mais en sortant du salon, il dit à Werther: «Pourquoi vous +disputiez-vous avec lui? vous savez bien que ce n'est pas avec lui +qu'on fait les affaires.» + + [302] Ministre de Prusse à Paris. Son fils fut plus tard + ambassadeur de Prusse à Paris. Il était encore accrédité en 1870, + au moment de la guerre. + +»Je pense donc, mon prince, que M. Périer ne vous laissera pas dans +l'embarras. Il faut finir, comme vous l'observez très bien. Plus tard +on reconnaîtra l'immense service que vous avez rendu à la France. + +»Je ne vous parle pas de nos Chambres. Celle des députés est stupide, +et le ministère et le roi ont abandonné celle des des pairs. C'est une +des plus grosses inconséquences dans le nombre de celles qui se +commettent tous les jours. + +»Agréez...» + + +Je n'acceptai pas comme complètement exact _tout_ ce que contenait +cette lettre de M. de Dalberg; mais je dois reconnaître qu'il y avait +beaucoup de vrai. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 3 octobre 1831. + +»Je trouve qu'à Paris on prend très mal les affaires de la Belgique +dans le moment actuel. On veut faire une Belgique en prenant dans +un endroit ou dans un autre; c'est bien aisé: tout le monde sait faire +cela; mais, ce n'est pas la question. Il s'agit de remettre la +Hollande et la Belgique dans la situation respective où elles étaient +l'une vis-à-vis de l'autre en 1790. Avant cette époque, la Hollande +n'inondait pas la Belgique; il y avait un traité de 1785 qui empêchait +ce genre de désordre[303]. On peut le renouveler et la proximité de la +France aura bien plus d'influence sur la Hollande que n'en avait +l'Autriche qui était si éloignée. En vérité, toutes les difficultés +que l'on fait à Paris et qui sortent du cerveau et des machinations de +M. de Celles sont bien faibles; elles peuvent toutes être résolues par +un enfant. Il est cependant singulier que l'on soit la dupe d'un +mauvais sujet comme M. de Celles, qui ne peut pas retourner en +Belgique, et qui craint que les affaires ne s'arrangent. C'est une +affaire de laquelle dépend la paix ou la guerre, cette affaire belge; +elle pourrait se finir bien; et j'appelle _bien_, à l'avantage des +Belges, sans mettre le roi de Hollande dans la position de refuser son +adhésion. Pourquoi prendre à quelqu'un? Est-ce là un traité juste? Ici +on ne consentira pas à ce que l'on veut en France. C'est vraiment +chercher des embarras. Ma raison ne me laisse voir que des malheurs si +on reste dans les idées folles dans lesquelles les faiseurs nous +jettent. + + [303] Article VI du traité du 8 novembre 1785 entre les Pays-Bas + et l'empereur. + +»Adieu, je voudrais bien n'avoir que de l'humeur; mais j'ai plus que +cela, j'ai du chagrin...» + + + «Londres, le 4 octobre 1831. + +»La première discussion du bill de _réforme_ a eu lieu hier à la +Chambre des lords; elle continue aujourd'hui, et peut-être ne +finira-t-on que demain. On est toujours dans la même incertitude; +cependant, on croit que quelques évêques se sont rapprochés du +ministère dans la soirée d'hier. Il y avait dans la Chambre et autour +de la Chambre un monde prodigieux. Je vais maintenant à une +conférence. Nous sommes près de finir, si à Paris on ne veut pas faire +une Belgique chimérique; mais on peut, si on le veut, avoir une vraie +Belgique. On fera des stipulations, pour empêcher les inondations; on +aura aux écluses des commissaires belges et des commissaires +hollandais; ainsi, il n'y aura plus de danger de ce côté. La Belgique +aura deux routes de communication de plus pour déboucher ses produits +et ses marchandises en Allemagne. Elle aura une augmentation de +population de cinquante mille âmes, et la France verra détruire les +forteresses que M. de Latour-Maubourg a désignées et pour lesquelles +nous avons ici le général Goblet[304]. Il me semble que cela est assez +pour être content. Enfin, finissons et cherchons dans la paix une +force nouvelle. C'est là où le gouvernement trouvera des appuis +et des forces de tout genre....» + + [304] Albert-Joseph Goblet comte d'Alviella, général belge né en + 1790, sortit en 1811 de l'École polytechnique et servit jusqu'en + 1815 dans les armées françaises. A cette date, il passa au + service du roi des Pays-Bas. En 1830 il se rallia au gouvernement + provisoire belge qui le nomma général de brigade et ministre de + la guerre. En 1831, il fut envoyé à Londres comme commissaire + près la conférence. En 1832 il devint ministre des affaires + étrangères. En 1836 il fut élu député, et l'année suivante envoyé + à Lisbonne comme ministre plénipotentiaire. De retour en Belgique + (1843) il rentra aux affaires étrangères. Il se retira en 1845. + Il fut à plusieurs reprises élu député, et siégea toujours dans + le parti libéral. Il mourut en 1873. + + +LE ROI LÉOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Bruxelles, le 4 octobre 1831. + + »Mon cher prince, + +»J'avais chargé le baron de Stockmar[305] d'une lettre pour vous; +comme il a été malade, il se peut bien qu'il n'ait pu encore vous la +remettre. + + [305] Christian-Frédéric baron de Stockmar, né à Cobourg en 1787, + était médecin dans cette ville. Il y fut connu du prince Léopold + qui en 1815 l'attacha à sa personne et l'emmena à Londres. Il + demeura auprès de lui durant tout son séjour en Angleterre, fut + choisi comme médecin par la famille royale et vécut + particulièrement dans l'intimité du duc de Kent, père de la reine + Victoria. Sa situation devint bientôt importante. Il fut le + conseiller et le confident influent et très écouté de la reine + Victoria. Aussi ses souvenirs et notes historiques qu'il a + laissés sont-ils une source d'informations très précieuses pour + l'histoire de cette époque. M. Saint-René-Taillandier en a tiré + matière pour une série d'articles qui ont paru dans la _Revue des + Deux Mondes_ de 1876 à 1878. Après être resté de longues années à + Londres, M. de Stockmar se retira à Cobourg où il mourut en 1863. + +»Nous nous trouvons ici dans l'attente du courrier de La Haye. Le +temps pressant, j'ai dû faire mes arrangements militaires comme si la +guerre était certaine, mais que faire? Je ne puis pas attendre le +dernier moment. Poussez la conférence à quelque mesure _énergique_; il +est évident que le roi de Hollande voudrait embrouiller les affaires +pour y gagner. Cependant, il est bien désirable pour tout le monde que +cette guerre ne se fasse point. Vous pouvez compter sur mes +sentiments, vous les connaissez; je puis me flatter d'avoir contribué +au maintien de la paix, et je ne cesserai de le faire. Mon objet a +toujours été de maintenir la bonne harmonie entre la France et +l'Angleterre; j'y ai réussi jusqu'à présent; soutenez-moi de votre +côté. J'y trouve le _véritable salut_ de l'Europe entière. Il faut +cependant que, dans la crise actuelle, la conférence montre de +_l'énergie_; sans cela, la confusion dans les affaires _va être +grande_. + +»Offrez mes hommages à madame de Dino; conservez-moi un peu de +bienveillance, et agréez l'expression de mes sentiments distingués. + + »LÉOPOLD.» + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 4 octobre 1831. + + »Mon cher prince, + +»M. de Mortemart est arrivé (de Pétersbourg). On répand qu'il a été +très bien traité par l'empereur Nicolas à son départ. N'en croyez +rien: l'empereur a été poli, voilà tout. Croyez encore que Pozzo n'a +plus la confiance de son maître. L'empereur voulait le rappeler. +Nesselrode l'a soutenu en priant l'empereur de consentir qu'il se +retirât également de son poste de ministre des affaires étrangères. +L'empereur, alors, a suspendu sa décision. + +»Si on ne met ici la plus grande prudence dans les relations avec la +coalition, nous aurons la guerre au printemps. C'est mon opinion qu'on +finisse l'affaire batave, ou _La Haye_ reste une boîte de Pandore. + +»A Berlin, le roi seul se refuse à faire la guerre; Flahaut y a fait +une pauvre figure. + +»Ici, l'affaire de la pairie tourne vers l'adoption du projet de M. +Teste[306], invention de Sémonville. On l'espérait hier. Je crois +qu'on n'est sûr de rien.» + + [306] M. Teste avait proposé un amendement aux termes duquel la + pairie se transmettait au fils aîné du pair à condition qu'il + serait déclaré _digne_ par un collège électoral. Cet amendement + fut repoussé. + + Jean-Baptiste Teste, né en 1780, avait été avocat à Paris, puis à + Nîmes et commissaire général de police à Lyon sous les Cent-jours. + Proscrit à la deuxième Restauration il se réfugia à Liège où il + demeura jusqu'en 1830. Il revint alors à Paris, fut élu député en + 1831, devint vice-président de la Chambre, puis garde des sceaux + en 1839, ministre des travaux publics en 1840, pair de France et + premier président de la Cour de cassation en 1843. Impliqué en + 1847 dans le procès intenté au général Cubières, il fut traduit + devant la Cour des pairs, et condamné à trois ans de prison. Il + mourut en 1850. + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 7 octobre 1831. + +»J'ai été plus longtemps que je ne voulais, mon cher prince, sans vous +écrire; mais nous avons été dans un tel culbutis pour nous installer +aux Tuileries, et j'y suis si en l'air encore et si mal établie, que, +pour moi, et jusqu'à ce que je puisse aller dans le logement du +capitaine des gardes que l'on arrange, autant que cela est possible, +je suis, à la lettre, en campement. Mais, toute affaire cessante, j'ai +besoin de vous exprimer combien je jouis du triomphe que vous venez +d'avoir dans le parlement d'Angleterre, et de m'en féliciter de tout +mon coeur avec vous. Maintenant, ce qu'il nous faut à la suite de cela, +c'est un bon traité pour la Belgique, qui donne sécurité et assurance +que le roi de Hollande n'aura plus autant de facilité pour inonder ce +malheureux pays, ou y rentrer si la fantaisie lui en revenait, qu'il +désarme, et que vous puissiez vous reposer un peu de toutes vos +fatigues, que je vois avec peine, d'après ce que vous me mandez de +votre santé qui nous est bien nécessaire. J'espère cependant que vous +ne vous ressentez plus de cet accès de fièvre dont vous me parliez +dans votre dernière lettre. Il me tarde bien d'en avoir l'assurance +par vous-même. Nous attendons aussi avec impatience le résultat de la +seconde lecture du bill de réforme. + +»Notre installation dans ces tristes et détestables Tuileries produit, +à ce qu'on assure, un excellent effet. Nous avons bien besoin de cette +consolation, car cela a été un bien grand sacrifice pour notre cher +roi, de quitter son beau et charmant Palais-Royal, notre berceau, et +que nous aimons tant, pour venir dans ce triste palais, le plus +incommode du monde, où il est impossible de s'arranger d'une manière +commode et agréable, sans y faire de grands changements et de grands +travaux. Mais, patience! il ne faut avoir en vue que le but et y +marcher sans s'arrêter à ce qui plaît ou ne plaît pas, et faire tous +les sacrifices pour l'atteindre. C'est ce que fait notre bien-aimé +roi, de la meilleure grâce du monde et d'une manière admirable et +touchante; et j'ai toujours la confiance qu'il en sera amplement +récompensé, ce dont j'ai un grand besoin, quand je vois que sa vie, +depuis qu'il est roi, n'a été qu'une succession de sacrifices et de +privations. Heureusement, au milieu de tout cela, sa santé se soutient +très bonne; il me charge de mille et mille choses pour vous ainsi que +la reine, qui trouve, avec trop de raison, une immense différence du +logement qu'elle quitte au Palais-Royal, à celui qu'elle trouve ici: +c'est celle du bien au mal. Chartres et Nemours sont partis dimanche +dans la nuit pour Maubeuge; nous avons de très bonnes nouvelles de +leur arrivée....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 8 octobre 1831. + +»Le bill de la réforme a été rejeté à la Chambre des lords; la +majorité contre a été de quarante et une voix; c'est beaucoup plus +qu'on ne croyait. Ce nombre empêchera probablement de faire des pairs. +Tous les esprits sont en suspens et chacun se demande quel parti +prendront le roi et le ministère. Il y a un conseil de cabinet en +permanence depuis ce matin. On ignore quel en sera le résultat....» + + + «Londres, le 12 octobre 1831. + +»... Je reçois chaque jour des apologies sur ce que l'on a fait si +étourdiment à Bruxelles, en affichant une lettre de Sébastiani qui +disait qu'on ne reconnaît pas les décisions de la conférence. Cela a +fait ici un si mauvais effet, que l'on est obligé d'abandonner cette +démarche et de l'attribuer à des causes locales qui exigeaient que +pour empêcher des folies, on fît une pareille communication. Tout cela +ne fait pas respecter la marche du gouvernement; on se presse trop en +toute chose. L'Angleterre n'estime pas cela. L'empereur Napoléon, qui +était un homme de _mouvement_, me savait toujours gré de ce que je +retardais l'exécution, ce qui lui donnait le temps d'abandonner des +résolutions prises trop vite.--Je resterai jusqu'au bout dans ma +manière de voir; je veux faire tout pour la paix: c'est là ma mission; +et tout ce qu'il sera indispensable de faire pour cela, je le ferai, +sans regarder qui je blesse ou ne blesse pas....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA DUCHESSE DE BAUFFREMONT. + + «Londres, le 13 octobre 1831. + +»... Il y a eu hier soir quelque train à Londres. On a cassé les +vitres du duc de Wellington, celles de lord Bristol[307] et du marquis +de Londonderry. Aujourd'hui tout est tranquille. Dans les campagnes il +y a eu aussi quelques désordres, mais ils n'ont pas été nombreux. Je +crois que l'assurance que l'on a que le ministère restera, va faire +finir tous ces troubles-là. Mais ce n'est pas moins un moment +difficile et dont la vue est pénible pour ceux surtout qui savent ce +que c'est que les mouvements politiques dont le peuple s'empare. + + [307] Frédéric-William Hervey marquis de Bristol, né en 1769, + membre de la Chambre des communes de 1796 à 1803. A cette date, + il succéda à son père à la Chambre des lords. Il fut ministre des + affaires étrangères de 1801 à 1803. Lord Bristol était l'un des + membres les plus ardents du parti tory et l'adversaire du bill de + réforme. Il mourut en 1859. + +»J'ai des conférences ici tous les jours et je crois que nos affaires +de Belgique seront finies de la part de la conférence dans huit jours. +Mais après, il faudra les adhésions des rois de Hollande et de +Belgique et les ratifications des grands cabinets de l'Europe....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS. + + «Londres, le 22 octobre 1831. + +»J'espère qu'enfin nous touchons au terme et que l'affaire si +difficile de la Belgique va être terminée. Le jour où j'en aurai la +certitude sera le plus beau jour de ma vie, car j'aurai servi à faire +quelque chose qui, sous tous les rapports, doit convenir au roi et à +Mademoiselle. Il me semble que tout va devenir plus facile en France; +on ôte aux malveillants un grand moyen d'attaque, et le bienfait de la +paix doit réunir tous les intérêts autour du trône. Je suis bien +heureux, je vous vois grande et tranquille. + +»Il faut à présent jeter les esprits actifs vers les améliorations +intérieures dont, par la paix, ils peuvent s'occuper sans crainte. La +décentralisation de l'administration doit, à ce qu'il me semble, être +la première occupation du roi. Il faut donner à tout le monde quelque +chose à faire. + +»On est bien fort pour montrer, comme le roi d'Angleterre l'a fait +dans son discours[308], à quel point la conférence a été utile et à +quel point le travail de cette conférence est loin de tout ce qui est +sorti de la Sainte-Alliance. J'écrirais des volumes sur tout cela et +Mademoiselle le sait bien mieux que moi. + + [308] Discours prononcé le 20 octobre pour proroger le parlement. + +»Je la prie....» + +Ainsi que cette lettre le dit, la conférence avait avancé dans l'oeuvre +de médiation qu'elle poursuivait si péniblement depuis près d'un an, +entre la Hollande et la Belgique. Elle avait dû nécessairement revenir +sur quelques-unes de ses résolutions précédentes, dont les événements +avaient modifié les bases. Elle en expliqua ses motifs dans ses +protocoles du 15 octobre; je me bornerai à en citer ici quelques +extraits: + +«Ne pouvant abandonner à de plus longues incertitudes des questions +dont la solution immédiate est devenue un besoin pour l'Europe; +forcés de les résoudre, sous peine d'en voir sortir l'incalculable +malheur d'une guerre générale; éclairés, du reste, sur tous les points +en discussion, par les informations que M. le plénipotentiaire belge, +et MM. les plénipotentiaires des Pays-Bas leur ont données, les +soussignés n'ont fait qu'obéir à un devoir dont leurs cours ont à +s'acquitter envers elles-mêmes, comme envers les autres États, et que +tous les essais de conciliation directe envers la Hollande et la +Belgique ont encore laissé inaccompli; ils n'ont fait que respecter la +loi suprême d'un intérêt européen du premier ordre; ils n'ont fait que +céder à une nécessité de plus en plus impérieuse, en arrêtant les +conditions d'un arrangement définitif que l'Europe, amie de la paix et +en droit d'en exiger la prolongation, a cherché en vain, depuis un an, +dans les propositions faites par les parties, ou agréées tour à tour +par l'une d'elles et rejetées par l'autre.... + +»... Les cinq cours se réservant la tâche et prenant l'engagement +d'obtenir l'adhésion de la Hollande (et de la Belgique) aux articles +dont il s'agit, quand même elle commencerait par les rejeter; +garantissant de plus leur exécution et convaincues que ces articles +fondés sur des principes d'équité incontestables offrent à la Belgique +(et à la Hollande) tous les avantages qu'elle est en droit de +réclamer, ne peuvent que déclarer ici leur ferme détermination de +s'opposer, par tous les moyens en leur pouvoir, au renouvellement +d'une lutte qui, devenue aujourd'hui sans objet, serait pour les deux +pays la source de grands malheurs, et menacerait l'Europe d'une guerre +générale que le premier devoir des cinq puissances est de prévenir. +Mais, plus cette détermination est propre à rassurer la Belgique (et +la Hollande) sur son avenir et sur les circonstances qui y causent +maintenant de vives alarmes, plus elle autorisera les cinq cours à +user également de tous les moyens en leur pouvoir, pour amener +l'assentiment de la Belgique (de la Hollande) aux articles ci-dessus +mentionnés, dans le cas où, contre toute attente, elle se +refuserait....» + +A la suite des protocoles du 15 octobre, la conférence avait rédigé +les bases de la séparation, entre la Hollande et la Belgique, en +vingt-quatre articles qu'elle avait adressés à La Haye et à Bruxelles +en réclamant l'adhésion des deux gouvernements à ces articles. Cette +mesure de la conférence était irrévocable et mettait ainsi à l'abri +d'un renouvellement des hostilités entre les deux parties, puisque +c'était désormais l'Europe qui avait tranché leur différend. La +correspondance qui suit fera voir que la question était jugée dans ce +sens à Paris, ainsi qu'elle le fut partout. + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Londres, le 19 octobre 1831. + +»C'est avec bien de l'empressement, et de bien bon coeur, mon cher +prince, que je viens me féliciter avec vous de votre immense et beau +succès en terminant d'une manière aussi heureuse, cette longue et si +compliquée affaire de la Belgique. Notre cher roi me charge aussi de +vous bien dire combien il en est heureux, et satisfait _de son +ambassadeur_. Je suis sûre que c'est le meilleur remerciement que je +puisse vous faire de sa part. Je regarde que cela nous assure la paix; +et cela est tout, car, avec elle, la confiance renaîtra et avec cela +la prospérité de notre chère et belle France. Cette bonne et grande +nouvelle fait un effet prodigieux et cause une joie générale. J'espère +que maintenant vous pourrez vous reposer et soigner votre santé, en +jouissant de vos succès et des grands résultats qu'ils auront. Je ne +doute pas un instant de l'acceptation du roi des Belges; certes, ils +doivent être contents. + +»Quant au roi de Hollande, il faudra bien qu'il se contente de ce que +la conférence a fait pour lui. Je vous avoue que ce côté ne me +tourmente pas. + +»Ce qui est une bien bonne chose aussi, c'est que le ministère anglais +reste, et que tout se calme et se tranquillise par la juste confiance +qu'il inspire[309]. + + [309] On avait craint que le cabinet anglais ne se retirât devant + le vote de la Chambre des lords qui avait repoussé le bill de + réforme. + +»Dieu veuille que notre grande question de la pairie se termine bien! +nous sommes dans la même incertitude à cet égard, que vous l'étiez en +Angleterre sur le bill de réforme. Du reste, mon cher prince, je suis +toujours remplie de confiance, et il me semble que nous marchons +bien....» + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 3 novembre 1831. + +»Je n'ai pas besoin de vous dire, mon prince, combien j'ai ressenti de +satisfaction en recevant les dernières lettres que vous m'ayez fait +l'honneur de m'écrire. Le retour de mon fils, porteur de la première +de ces lettres, ne devait me rien laisser à désirer, puisque je +recevais à la fois de vos nouvelles et la certitude que l'oeuvre si +importante et si difficile confiée à votre haute sagesse était enfin +accomplie. + +»Cette oeuvre, mon prince, vous l'avez menée à fin à notre plus grande +satisfaction possible; elle est et demeurera, malgré les attaques des +passions et des vils intérêts qu'elle déjoue, un nouvel et immense +service rendu au pays. L'effet s'en est promptement fait sentir, bien +que les partis aient cherché, comme ils cherchent encore, à inspirer +des craintes sur l'accueil réservé à cette grande détermination par +les parties qu'elle intéresse directement. + +»La paix maintenue, la paix reposant désormais sur de solides bases, +est un événement qui ne peut avoir pour la France que des résultats +favorables, sous le double rapport de sa politique au dehors et de son +état intérieur; et cet événement, qui justifie si bien votre opinion +sur l'utilité de la conférence, nous le devons, la France le doit, mon +prince, à vos nobles efforts; et ce n'est pas ce qui me cause le moins +de satisfaction. La postérité vous rendra cette justice entière que, +dans les temps d'agitations sociales, les hommes chargés des intérêts +publics ne doivent point attendre des contemporains. + +»Ainsi, mon prince, je vous le dis avec plaisir, notre situation est +sans nul doute améliorée par le maintien de la paix en Europe; mais +nous ne devons pas nous dissimuler qu'il nous reste beaucoup à faire +encore; que le problème n'est pas encore résolu, et qu'il faut trouver +le point d'appui. + +»Parmi les difficultés intérieures qui nous restent à surmonter, celle +de la pairie n'est pas la moins ardue. Diverses considérations non +sans gravité, et qui ne sauraient échapper à vos lumières, nous +faisaient désirer de pouvoir éviter, jusqu'après l'adoption de la +loi, de faire une adjonction à la Chambre des pairs, mais nous avons +reconnu que cela n'était pas possible et qu'une promotion immédiate +était indispensable.... + +»Nous avons reçu hier la nouvelle de l'acceptation des vingt-quatre +articles par la Chambre des représentants de la Belgique; tout annonce +que le Sénat suivra immédiatement cet exemple[310]. La Hollande, nous +devons le croire, acceptera. Ainsi vont se trouver aplanies les +difficultés périlleuses du dehors; ainsi se trouvera accompli ce grand +devoir qui, dans l'état actuel des peuples de l'Europe, était imposé +aux hommes placés à leur tête: celui de prévenir entre eux toute +collision. Heureux effet, mon prince, de cette confiance que vous avez +su inspirer dans les vues franches et loyales du gouvernement du roi. + + [310] Le traité des vingt-quatre articles fut adopté le 1er + novembre par la Chambre des députés à la majorité de 59 voix + contre 38, et le 3 novembre par le Sénat par 35 voix contre 8. + +»La fatigue que vous avez éprouvée, mon prince, pouvait me faire +craindre pour votre santé. Vos dernières nouvelles, en se taisant à +cet égard, me font espérer que vous ne vous en ressentez plus. Je ne +puis, toutefois, me défendre de vous engager à ménager beaucoup une +santé si précieuse à l'État et qui m'est particulièrement bien +chère....» + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, 4 novembre 1831. + + »Mon cher prince, + +»... Le ministère continue à négocier avec la Chambre des pairs pour +la faire consentir à se suicider. M. Périer est venu deux fois +chez moi pour traiter cette question. Je n'ai pu admettre que le roi +et le ministère n'aient, par leur faute, compromis cette question; +mais j'ai pris l'engagement d'aider à écarter une trop grande +dissidence entre les deux Chambres. Pour faire passer la loi, il +faudra nommer trente ou quarante pairs, et, à ma connaissance, dix ou +douze nominations ont été refusées. Cependant, je crois qu'on arrivera +à une transaction. + +»M. Sébastiani nous a donné encore un nouvel échantillon de sa manière +de diriger les affaires de son ministère. Personne ne conserve un +doute que le _duplicata_ adressé au général Guilleminot n'ait point eu +de _primata_[311]....» + + [311] On se rappelle les motifs qui avaient provoqué le rappel du + général Guilleminot ambassadeur à Constantinople (voir page 153). + De retour à Paris le général prit la parole à la Chambre des + pairs (séance du 2 novembre) et pour se justifier, déclara que + n'ayant jamais reçu aucune instruction du gouvernement français, + il ne pouvait être accusé d'y avoir contrevenu; qu'à la vérité il + avait reçu avec son ordre de rappel le duplicata d'une dépêche + qui lui aurait été envoyée précédemment, mais que cette dépêche, + il ne l'avait jamais reçue. Le général Sébastiani protesta qu'il + avait envoyé cette dépêche, et la question ne fut pas élucidée. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 10 novembre 1831. + +»... Le roi de Hollande fera traîner son acceptation jusqu'au retour +du courrier qu'il a envoyé à Pétersbourg, pour s'assurer de l'opinion +du cabinet, qu'il croit différer de celle des plénipotentiaires russes +à Londres. La réponse viendra dans les premiers jours de décembre, et +celle qu'il fera faire à la conférence par ses plénipotentiaires +suivra. Ainsi, nous avons naturellement vingt jours à attendre. +Cela donne le temps aux journaux de dire et d'écrire toutes sortes de +conjectures, toutes plus insensées les unes que les autres....» + + + «Londres, le 15 novembre 1831. + +»Nos articles sont signés. Les Belges vont crier, mais ils ont tort; +tout est fait équitablement et, je crois, favorise les Belges, ce que +je voulais, surtout du côté de la frontière qui touche la France. La +Belgique paye beaucoup moins de la dette publique, qu'elle ne le +faisait avant la séparation; ainsi, elle n'a rien à dire. Sa +population est augmentée et le commerce intérieur, par les facilités +qu'on lui donne, va beaucoup gagner; deux routes de commerce entre la +Belgique et l'Allemagne, la jouissance de tous les canaux intérieurs, +la jonction de l'Escaut au Rhin, et l'application de tout ce qui a été +fait à Mayence pour la navigation des fleuves à la Belgique qui en +jouira immédiatement. + +»Je suis horriblement fatigué; hier notre conférence jusqu'à cinq +heures du matin, et avant-hier jusqu'à quatre. Je crois avoir obtenu +tout ce qui était possible d'obtenir. Il faut que la France appuie par +tous ses moyens à Bruxelles nos articles qui sont excellents....» + + +Voici comment la conférence avait procédé pour arriver au résultat que +j'indique dans ma lettre à madame de Vaudémont: + +Les Chambres belges après des débats très animés, avaient accepté les +vingt-quatre articles que nous avions adressés le 15 octobre aux +gouvernements hollandais et belge; mais le ministère belge avait +pris l'engagement de ne donner son adhésion définitive: + +1º Qu'après avoir obtenu ou tenté d'obtenir quelques modifications aux +articles; + +2º Qu'après avoir acquis la certitude que le roi, élu par les Belges, +serait immédiatement reconnu. + +Le plénipotentiaire belge à Londres nous avait remis le 12 novembre +une note pour faire valoir ces restrictions[312]. La conférence lui +répondit le même jour que les vingt-quatre articles ne pouvaient subir +de modification et qu'il n'était plus au pouvoir des cinq puissances +d'en consentir une seule; par une seconde note du 14 novembre, la +conférence prévint le plénipotentiaire belge que rien ne s'opposait à +ce que les vingt-quatre articles reçussent la sanction d'un traité +entre les cinq puissances et la Belgique, ce qui satisfaisait à la +demande de reconnaître le roi élu par les Belges. + + [312] Par sa note du 12 novembre, M. Van de Weyer demandait, sur + le premier chef: + + 1º La revision des calculs qui avaient servi à la conférence de + base pour le partage de la dette entre la Hollande et la Belgique; + + 2º Une rectification de frontières en faveur de la Belgique, sur + les points où la ligne frontière séparait des usines + métallurgiques du minerai nécessaire à leur exploitation; + + 3º Le libre accès et la libre navigation de la Moselle pour les + habitants du Luxembourg. + +Cependant, la conférence informa le 13 novembre les plénipotentiaires +hollandais de l'acceptation de la Belgique et leur offrit l'initiative +de la signature du traité. Leur réponse ayant été négative, le 15 +novembre le traité fut signé entre les plénipotentiaires des cinq +cours et celui de la Belgique[313]. + + [313] Voir ce traité dans l'Annuaire de Lesur ou le Recueil des + traités de Martens. + +Ce traité reproduisait d'abord les vingt-quatre articles auxquels on +ajouta les trois suivants: + +ARTICLE XXV.--Les cours d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne, +de Prusse et de Russie, garantissent à Sa Majesté le roi des Belges +l'exécution de tous les articles qui précèdent. + +ARTICLE XXVI.--A la suite des stipulations du présent traité, il y +aura paix et amitié entre Leurs Majestés l'empereur d'Autriche, le roi +des Français, le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et +d'Irlande, le roi de Prusse et l'empereur de Russie d'une part, et Sa +Majesté le roi des Belges de l'autre part, leurs héritiers et +successeurs, leurs États et sujets respectifs à perpétuité. + +ARTICLE XXVII.--Le présent traité sera ratifié et les ratifications en +seront échangées à Londres dans le terme de deux mois, ou plus tôt, si +faire se peut. + +Après la signature de ce traité, on aurait pu croire que la question +du sort de la Belgique, qui depuis près d'un an tenait l'Europe en +suspens, était définitivement réglée, sinon en ce qui concernait le +Hollande, du moins en ce qui touchait la Belgique et les cinq +puissances, mais on va voir que la chose n'était pas aussi simple, et +que j'étais loin encore du terme de mes travaux. Comme précédemment, +je laisserai parler la correspondance qui éclairera mieux que je ne +pourrais le faire moi-même, sur les nouvelles difficultés qui +survinrent. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 16 novembre 1831. + +»... Nous avons signé hier le traité avec la Belgique: voilà le prince +Léopold reconnu ainsi que son pays. C'est une grande affaire de faite. +La signature des cinq puissances à ce traité entraîne +nécessairement l'adhésion du roi de Hollande. Il n'y a entêtement qui +tienne, il faudra qu'il cède. Je crois qu'aux Tuileries on verra avec +plaisir le courrier que j'envoie pour porter ce traité. C'est le +premier que fait le roi, et il est utile à la France dont il couvre la +frontière et à la Belgique qu'il rend indépendante. + +»Je suis loin de penser à retourner à Paris; je ne l'ai dit à +personne; c'est un des contes que fait madame de Flahaut, qui pense +toujours à venir en Angleterre où elle ne peut pas venir parce qu'elle +y est détestée, et parce que son mari n'est pas un assez gros +personnage pour l'ambassade de Londres; car, sous d'autres rapports, +il conviendrait. Il est aimable, connaît assez de monde et parle bien +anglais; mais ici ce n'est pas tout. + +»Je vais à Brighton respirer et faire ma cour au roi. Je viens de +travailler outre mesure et j'ai besoin de repos. Dites-moi quel est le +prétendu homme d'État qui a fait l'histoire de la Restauration? Cela +n'est vrai que chronologiquement, c'est plein de faussetés et +d'ignorance[314]....» + + [314] Voir page 350. + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 18 novembre 1831. + +»Le traité est arrivé hier soir, mon cher prince, je ne puis vous +exprimer le plaisir que m'a fait la vue de la guirlande des cachets +des représentants des cinq puissances, posés sur nos très chères +couleurs. C'est une immense affaire que vous venez de terminer, j'ai +besoin de m'en féliciter avec vous et de vous en faire mon compliment, +du meilleur de mon coeur. Car, certes, il a fallu tout votre zèle, +tout votre talent, votre habileté pour arriver à cet heureux résultat +si important pour le bonheur de notre chère patrie et en vérité pour +celui de toute l'Europe. + +»Ce qu'il faut maintenant, pour que cette grande affaire soit +réellement terminée, c'est d'obliger le roi de Hollande à se prononcer +et à exécuter le traité. Il est bien essentiel pour _tous_ que cela se +fasse promptement, mais particulièrement pour le roi des Belges, car, +si cette incertitude se prolongeait, elle le remettrait envers ses +sujets, dans une position bien fâcheuse et qui serait tout à fait +contraire à la dignité et aux engagements des cinq puissances qui +viennent de signer ce traité. Je suis convaincue que vous voyez de +même à cet égard et que tous vos efforts vont tendre à l'exécution +prompte et parfaite du traité, ce qui est de la plus grande +importance, du moins cela me paraît ainsi, comme de le faire signer au +roi de Hollande. + +»Rien de nouveau encore sur notre loi de la pairie qui est aussi une +bien grande affaire. Je suis dans la même ignorance et la même attente +à cet égard que la dernière fois que je vous ai écrit. Madame de +Vaudémont m'a fait part de votre dernière lettre et j'ai donné +connaissance de ce que vous y mandiez, à qui de droit....» + + +LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, ce samedi 19 novembre 1831. + + »Mon cher prince, + +»Le traité de Londres du 15 novembre 1831 sera une grande époque dans +l'histoire. Plus ses conséquences se développeront, plus la +France appréciera le grand service que vous venez de lui rendre, et je +suis pressé de vous témoigner combien je m'associe à cette +appréciation et à tous les sentiments que ce grand succès doit +inspirer pour vous. C'est une belle réponse à toutes les attaques par +lesquelles on a vainement essayé de fausser la marche de mon +gouvernement et la vôtre pendant le cours de ces longues et +laborieuses négociations. C'est pour moi la plus douce récompense de +la constance et de la ténacité avec lesquelles je vous ai soutenu +ainsi que le général Sébastiani dans toutes les phases de cette longue +lutte. La voilà enfin terminée d'une manière aussi solide +qu'honorable, car je regarde le traité que vous venez de signer comme +la fin des coupables espérances de ceux qui se croyaient certains de +tout bouleverser par la guerre et qui ne la proclamaient inévitable +qu'afin de se donner plus de moyens de l'allumer. Il est remarquable +que c'était à la fois le langage des absolutistes et celui des +propagandistes dans tous les pays, et ne vous dissimulez pas que pour +achever de paralyser leurs efforts, il faut encore obtenir que le roi +de Hollande signe et exécute le traité dans le plus court délai. + +»Vous nous donnez l'assurance qu'il va s'y décider et j'en accepte +l'augure avec d'autant plus de plaisir que je crois que ce n'est pas +seulement notre intérêt particulier et même l'intérêt général de +l'Europe qui doivent le faire désirer, mais que c'est éminemment le +sien propre et celui de la Hollande qui lui prescrivent de renoncer au +système de procrastination pour lequel il paraît pencher, et duquel je +pense qu'on ne peut attendre que des malheurs pour lui-même et pour +ses voisins. Il me semble que l'heureux accord qui s'est établi +entre tous les plénipotentiaires de la conférence et que vous avez si +efficacement contribué à maintenir, devrait suffire pour lui faire +sentir que c'est le meilleur parti qu'il puisse prendre aujourd'hui. + +«Vous connaissez, mon cher prince, tous les sentiments....» + + +LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 19 novembre 1831. + +«Vous voilà donc au but: ce n'est pas sans peine. Ce sera un bien +grand résultat que d'être parvenu à maintenir la paix au milieu de +toutes ces révolutions et ces déchirements. Qui aurait pu croire que +le royaume des Pays-Bas, cette oeuvre de la Sainte-Alliance, hostile à +la France, pût être anéantie sans une guerre générale? Il fallait +toute votre habileté. Vous avez été bien servi par le ministère +actuel; mais auparavant, vous n'avez pas été sans difficultés partant +d'ici. Mais vous voilà au port; car je ne crois pas à une véritable +opposition, ni de la Hollande, ni de la Belgique. On a envoyé hier le +maréchal Gérard à Bruxelles, pour bien dire qu'il n'y avait aucun +appui à attendre d'ici pour une résistance aux conditions stipulées. +On avait songé à m'y envoyer; mais Gérard vaut infiniment mieux et +aura une voix bien plus puissante. + +»La loi sur la pairie a été votée par les députés à une majorité de +trois cent quarante-six voix; il n'y a guère moyen de résister à une +manifestation aussi prononcée. Cependant, on ne sait pas encore ce que +feront les pairs. Des folies, je présume....» + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 21 novembre 1831. + +»Votre petite lettre du 15 ne m'est parvenue qu'hier au soir. Je vous +remercie du fond de mon coeur. Chaque fois que vous m'écrivez vous +m'allumez un flambeau au milieu des ténèbres, et je vois que vous +poursuivez avec vigueur la carrière que la conférence a entreprise. La +séparation de la Belgique d'avec la Hollande brise une forte machine +de guerre placée sur notre frontière et sur les points les plus +vulnérables. _Cela vous est dû_: et il n'y a que la crasse ignorance +de nos députés et de nos journalistes, leur mauvaise foi, leur +inspiration passionnée qui empêchent qu'on le dise et qu'on le +reconnaisse. + +»Le roi de Hollande a droit de ressentir vivement les façons peu +courtoises de ses alliés. Comme la Prusse et la Russie consentent à +sacrifier leurs relations de famille et que ces deux cabinets +paraissent agir avec sincérité pour maintenir l'état de paix en +Europe, je crois que le roi de Hollande accédera aux conventions déjà +arrêtées; et si même, son consentement n'arrive pas dans les premiers +jours de décembre, il ne peut tarder beaucoup au delà. Vous lui avez +laissé, au reste, deux mois de temps, et je suppose que vous l'avez +fait pour qu'il ait le temps de recevoir des réponses du nord. Il +accédera donc, mais il restera, comme ses ancêtres Guillaume II et +III, l'ennemi le plus irréconciliable de la France, et il formera +autour de lui un foyer d'intrigues pour renverser ce qui existe ici. +Il y a pour cela de puissants éléments, et l'alliance faite dans ce +sens entre le carlisme et le bonapartisme, peut seconder et nourrir +ses efforts. + +»Pour le moment, l'attitude des cabinets de l'Europe est calme. +Ils réfléchissent sur leur position, et regardent autour d'eux. Mais +le ressentiment et la défiance germent dans leurs entrailles, et +comment pourrait-il en être autrement? Nos tribunes, les intrigues +révolutionnaires qui partent d'ici sans que le gouvernement puisse ou +veuille l'empêcher, le langage insensé et insultant de nos journaux, +sont autant d'excitations pour eux, à resserrer fortement les traités +de Chaumont, signés contre la _Révolution française_. Je crois être +sûr que les trois grandes cours se sont entendues de nouveau à ce +sujet. Le langage de leurs légations en Allemagne, et en Italie, +mielleux avec nos agents, est très excitant avec les petits États. On +représente la France comme exigeant la plus sévère surveillance et on +cherche à assurer et à fortifier les liens d'une étroite alliance, en +cas qu'ici le parti révolutionnaire et du mouvement reprendrait le +dessus. Il est impossible qu'il en soit autrement. Jusqu'à ce que +l'Europe ait la conviction que la révolution de Juillet se consolide, +il n'y aura pour la France _accueil nulle part_. + +»Cependant, si dans deux ans ce qui a été établi est fortifié, croyez +qu'à l'heure qu'il est, ici et à Pétersbourg, on pense déjà à un +mariage, et que Pozzo, qui a vu manquer celui du duc de Berry, +travaille celui qui peut être en projet. C'est même dans cet avenir +que la demande du roi de Bavière pour son fils a été déclinée à +Pétersbourg. Je ne doute pas que, si on pénètre ce projet à Londres et +à Vienne, ces cours ne cherchent à le contrecarrer, comme cette +dernière fait ce qu'elle peut à Naples pour en éloigner une princesse +d'Orléans. Tout cela, mon cher prince, me prouve que la confiance a +quelque peine à s'établir, et qu'il faut éviter tout ce qui peut +l'altérer. + +»Vous me demandez, qui est _l'homme d'État_ qui publie la médiocre +histoire de la Restauration? C'est un nommé Capefigue[315] journaliste +et auteur de quelques autres ouvrages. Lié avec Mignet, il a eu, sous +M. Molé, accès aux archives; il va chez Molé et Pasquier qui ont lu et +corrigé sa publication. Il a cherché pendant plusieurs années à réunir +un tas d'anecdotes en causant avec les uns et les autres; et il a +conçu son plan pour se faire de l'argent. Après la publication des +deux premiers volumes, j'ai fait sa connaissance, par M. Buchon[316]; +j'ai voulu lui faire corriger quelques faits avancés par lui, mais mes +efforts ont été inutiles. Il écrit pour son libraire; il veut faire +dix volumes; et, pour les remplir, il accapare tout ce qui lui vient +sous la main. M. Decazes s'est maintenant emparé de lui, et il lui +fournit des matériaux pour écrire ce qui regarde son ministère. M. +Capefigue avait, il y a quelque temps, une note qu'il disait lui être +venue de Londres et de gens qui vous sont attachés. Elle renfermait +l'idée d'une alliance entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, qui +se négociait. Il en a fait des articles pour quelques journaux, on en +a causé; mais les initiés ont tout de suite dit que c'était une +mystification; que M. de Metternich, peut-être, en laissait percer la +possibilité, mais que, dans le fond, il s'en tiendrait à +l'alliance continentale avec les deux cours de Berlin et de +Pétersbourg. + + [315] Baptiste-Honoré-Raymond Capefigue, né à Marseille en 1801, + journaliste et publiciste. Il collabora sous la Restauration à un + grand nombre de journaux, principalement au _Messager des + Chambres_ qui défendait le ministère Martignac. Il se fit + également connaître par un grand nombre d'ouvrages historiques + que, dans les premiers temps, il signait habituellement du + pseudonyme: _un homme d'État_. Il mourut en 1872. + + [316] Jean-Alexandre Buchon, journaliste et publiciste. Sous la + Restauration il écrivit dans le _Censeur européen_ et le + _Constitutionnel_. Il s'occupa également d'histoire et publia les + _Chroniques nationales françaises_, en 47 volumes. + +»A l'heure qu'il est, il ne faut pas vouloir jeter la division parmi +les puissances. Le monde se fond, se dissout, sous les coups de +l'anarchie mentale qui a envahi la société humaine. Il faut +constamment parler de réformer les abus, y toucher un peu, mais +recréer de l'autorité. + +»Les événements de Bristol[317] et ceux dont Londres peut être menacé, +révèlent la plaie profonde qui ronge sourdement le sein de +l'Angleterre. Lord Grey et son compère M. Brougham ont saisi la +réforme sur une trop vaste échelle. C'est M. Necker avec son +_doublement du tiers_. Quand les masses sont soulevées, sont poussées +par des brouillons, par des La Fayette, qui peut les arrêter? C'est +sous ce point de vue que le succès de la révolution belge produit un +mauvais effet et il s'agit de le neutraliser. L'empereur Nicolas, en +attendant, s'en est chargé en Pologne. Il faut ramener du repos dans +les esprits, ou tout ira au diable. + + [317] Une émeute sanglante avait éclaté le 29 octobre à Bristol, + à l'occasion de l'arrivée dans cette ville de sir Ch. Wetherell, + député aux Communes, qui s'était montré particulièrement ardent + contre le bill de réforme. Pendant deux jours, la ville avait été + dominée par les émeutiers qui incendièrent la plupart des + monuments publics. + +»En Allemagne, on commence à être fou. Les tribunes de Munich et de +Carlsruhe sont en délire. On se demande, à Berlin et à Vienne, comment +y parer? Je conseille d'établir, par la diète de Francfort, que les +débats ne seront pas publics et que les droits de la _confédération +générale_ ne sont pas sujets à être discutés. Cela servira d'arrêt. + +»Notre Chambre des pairs a enfin reçu aujourd'hui son coup de +grâce[318]. M. Casimir Périer et le roi en font un cadavre. Le premier +médite de dissoudre la Chambre des députés après que le budget de 1832 +sera voté. Je ne le conseille pas. On en aurait probablement une plus +mauvaise. Il faut laisser celle-ci épuiser ses sottises. + +»Le prince Paul de Wurtemberg me prie de vous rappeler ses voeux et son +ambition de courir les chances de ce malheureux Capo d'Istria. Je +crois que le choix de sa personne comme roi de Grèce ne serait pas +mauvais....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 2 décembre 1831. + +»... Je ne sais rien de cette affaire de Lyon que par les +journaux[319]; elle inquiète ici. Le souvenir de Bristol et la crainte +de Manchester[320] ne laissent pas le pays sans quelque souci. On +désire ardemment que cela finisse et que l'on trouve quelque +arrangement qui, sans être trop une concession, satisfasse les gens +qui n'ont pas de quoi vivre avec la journée qui leur est payée dans +les grandes fabriques. C'est un problème qui est difficile à +résoudre. Mon opinion n'est pas que la population soit trop nombreuse +pour la totalité du territoire, mais elle n'est pas bien distribuée et +c'est de cette distribution dont le gouvernement devrait s'occuper. +Et, pour le faire, au lieu de donner des secours en masse dans tel +endroit, dans une grande ville, il faut ordonner un travail dans un +département où il y a beaucoup de défrichements à faire, beaucoup de +marais à dessécher. Ce travail-là, on le payerait à des hommes d'un +autre département qui y viendraient, car on vient toujours où il y a +un travail et un salaire. Ainsi en Auvergne, en Limousin, en +Nivernais, en Berry, on n'a pas les bras suffisants; il faut faire des +efforts là pour y appeler du monde. Cela soulagerait des provinces où +il y a trop, et cela enrichirait les provinces qui manquent. En Berry, +par exemple, nous avons besoin de trois cent mille âmes; en Nivernais, +on manque aussi. Des avantages accordés à ceux qui iraient en +appelleraient beaucoup: c'est là de la bonne administration....» + + [318] Allusion à l'ordonnance du 20 novembre qui créait + trente-six nouveaux pairs. Cette ordonnance avait pour but de + modifier la majorité de la Chambre haute et la rendre favorable + au projet de loi voté par la Chambre des députés qui décidait + l'abolition de l'hérédité de la pairie.--Le 27 décembre suivant, + en effet, la Chambre des pairs se prononçait contre l'hérédité à + la majorité de trente-trois voix. + + [319] Une insurrection avait éclaté à Lyon le 21 novembre, + provoquée par une baisse de prix sur les soies. Le mouvement + n'avait rien de politique. Après deux jours de combat les troupes + durent évacuer la ville. Il fallut attendre une armée de + trente-deux mille hommes commandée par le maréchal Soult et le + duc d'Orléans pour y rentrer. + + [320] On craignait à Manchester une répétition des scènes de + Bristol. + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 4 décembre 1831. + + »Mon prince, + +»Il y a longtemps que j'éprouve le besoin de vous adresser de nouveau +l'expression de la gratitude que nous devons à vos soins dans le cours +difficile des négociations au milieu desquelles vous avez assuré au +représentant de la France le rang et l'influence qui lui +appartiennent. + +»Le gouvernement n'attendait pas moins de cette haute expérience dont +les inspirations ont si heureusement préparé le traité qui vient +de fonder les relations des grandes puissances sur le pied d'une +égalité politique et d'une communauté d'intérêts désormais +incontestable pour tout le monde. + +»Je me félicite, mon prince, d'avoir à vous remercier à la fois comme +président du conseil du roi, comme député, comme Français, de la part +notable que vous avez prise à cette importante transaction qui +commence, en quelque sorte, l'ère nouvelle d'un autre droit public +dont l'unique objet sera d'assurer le repos des peuples et le +développement paisible des bienfaits de la civilisation. + +»Mais l'Europe, mon prince, entrée ainsi dans cette voie, ne peut plus +permettre à personne, vous le sentez comme moi, d'y semer des +obstacles. Je ne doute donc pas que vous n'ayez insisté, et que vous +n'insistiez encore avec persévérance, pour écarter les vaines +difficultés que le roi de Hollande semble essayer d'opposer encore aux +déterminations des puissances. Il est temps d'en finir. Le roi le veut +aussi sincèrement que ses alliés qui se sont engagés, comme lui, à +assurer l'exécution des vingt-quatre articles, et j'ose réclamer de +votre part les soins les plus actifs pour ajouter cette dernière +garantie à l'oeuvre de pacification dont l'affermissement doit d'autant +plus vous tenir à coeur que vous y avez eu le plus de part. C'est +l'accompagnement indispensable du désarmement général qui est dans la +volonté et dans l'intérêt de tous et dont un incident isolé ne doit +pas contrarier plus longtemps l'exécution. + +»Je ne puis, mon prince, vous parler des intérêts de l'État sans y +trouver, avec empressement, l'occasion de m'applaudir des relations +plus étroites qu'ils ont établies entre nous deux et que la +présence de mon fils près de vous me rend si précieuse. Je suis +heureux de penser qu'il contribue, par son assiduité et son zèle, à +vous rappeler sans cesse les sentiments de son père, et je fais des +voeux ardents pour que son avenir témoigne à tous, un jour, sous quels +auspices il est entré au service du roi et du pays....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER. + + «Londres, le 10 décembre 1831. + + »Monsieur, + +»Dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 4 de ce +mois, votre amitié vous fait dire des choses dont je sens tout le +prix. Vous oubliez que ce que j'ai eu à faire a été bien moins +difficile, du moment où l'administration de notre pays a été dirigée +par une volonté forte et avec cet esprit de franchise auquel j'entends +chaque jour donner les plus grands éloges et qui est devenu un gage de +sécurité pour l'Europe. + +»L'obstination du roi de Hollande nous empêche de dire aujourd'hui que +les affaires de Belgique sont terminées, mais le fait est que plus tôt +ou plus tard, c'est-à-dire dans plus ou moins de semaines, il faudra +qu'il cède. La marche méthodique que nous suivons nous a réussi avec +la Belgique; en ne précipitant rien, nous réussirons de même avec la +Hollande. L'accord qui existe et qu'il faut soigneusement entretenir +entre les grandes puissances finira par écarter les difficultés qui +existent encore. Les réponses de Pétersbourg doivent, à ce que dit le +prince de Lieven, arriver sous peu de jours et dissiperont les +illusions que le roi Guillaume se fait encore. Attendons, s'il +est nécessaire. Ne pas se presser dans les démarches que l'on a à +faire a un grand avantage: c'est que, quand on ne se presse pas, cela +prouve qu'on est bien. + +»Permettez-moi de vous engager à laisser l'assemblée faire des +économies tant que cela lui plaît; cela ne vaut pas la peine de rompre +des lances tous les matins; le bon sens fera changer bientôt tout ce +que l'amour de la popularité aura fait faire cette année. Comme la +liste civile est fixée pour tout le règne, c'est elle seule qui mérite +vos efforts. + +»Je suis fort aise que vous me laissiez encore quelque temps M. votre +fils. Dans le courant de sa carrière, il trouvera bien peu de +circonstances où il y ait tant à apprendre. Non seulement les affaires +politiques qu'il suit avec moi, mais les discussions parlementaires de +cette année, lui serviront toute sa vie. Je ne saurais donner trop +d'éloges à son caractère, à son assiduité, au désir qu'il a d'être +utile et aux développements que fait son esprit chaque jour. + +»Je vous renouvelle, monsieur.... + +»_P.-S._--Ne vous découragez pas! C'est là tout ce que l'Europe vous +demande.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 15 décembre 1831. + +Une réponse de Hollande est arrivée; elle a quarante pages in-folio +et je suis obligé de la lire. Je vous assure que j'aimerais mieux lire +quarante pages de votre mauvaise écriture.--En résultat, le roi de +Hollande accepte les limites, se soumet à la répartition de la dette +et demande qu'il soit fait, entre lui et la Belgique, un traité qu'il +veut négocier, pour établir la navigation sur les rivières et les +droits sur les canaux[321].... Cela veut dire qu'il adopte ce qui est +bon pour lui, c'est-à-dire les limites, et qu'il se refuse à ce qui +convient à la Belgique, c'est-à-dire à la libre navigation des fleuves +et des canaux. + + [321] Ce mémoire daté du 14 décembre, proteste contre la + communauté de la surveillance du pilotage, du balisage et de la + police de l'Escaut; il revendique le cours de ce fleuve sur le + territoire hollandais comme une propriété hollandaise; il s'élève + également contre la participation des Belges à la navigation des + eaux intermédiaires entre l'Escaut et le Rhin. + +Tout cela s'arrangera, mais avec peine. Le roi Léopold nous embarrasse +un peu en déclinant son engagement sur les forteresses, engagement +qu'il a pris avec M. de Latour-Maubourg et dans une lettre qu'il a +écrite au roi Louis-Philippe[322]. Il faudra bien aussi que cela +s'arrange sans trop se fâcher. Le principe de la démolition est établi +et reconnu, l'injure faite à la France est réparée et +quarante-cinq millions que coûtent aux alliés les forteresses sont +perdus. Voilà le vrai résultat de ce traité qui serait meilleur sans +la _négociation à part_ que l'on a voulu faire à Bruxelles et qui a +mis ici tout le monde en méfiance....» + + [322] Le gouvernement belge avait signé le 8 septembre + l'engagement suivant: «Sa Majesté le roi des Belges a autorisé le + soussigné, ministre des affaires étrangères à communiquer au + gouvernement français, par la voie de M. le marquis de + Latour-Maubourg, qu'elle consent et s'occupe, conformément au + principe posé dans le protocole du 17 avril 1831, à prendre de + concert avec les quatre puissances aux frais desquelles les + forteresses ont été en partie construites, des mesures pour la + prompte démolition des forteresses de Charleroi, Mons, Tournai, + Ath et Menin, érigées depuis 1815 dans le royaume des Pays-Bas.» + + Or, au cours de la négociation engagée à Londres sur cette + question des forteresses, le général Goblet, plénipotentiaire + belge, voyant la répugnance de la conférence à admettre le + démantèlement de Tournai et de Charleroi, laissa substituer à ces + places celles infiniment moins importantes de Philippeville et de + Marienbourg. Le cabinet français protesta vivement, se fondant sur + l'engagement formel pris le 8 septembre par le gouvernement belge. + A quoi le roi Léopold répliqua que cette convention n'était pas un + engagement ferme, mais de simples préliminaires qui n'engageaient + à rien. La France dut accepter le fait accompli. La convention du + 14 décembre entre la Belgique d'une part et les quatre cours de + l'autre consacra cette substitution.--Les pages qui vont suivre + développeront la suite de ces négociations. Voir également sur + cette grave question des forteresses: _Une Mission à Londres en + 1831_ par le général Goblet. + + + «Londres, le 17 décembre 1831. + +»... Je vais aller entendre la lecture de la note de quarante pages, +envoyée au Foreign Office avant-hier. Quand on a raison, on n'écrit +pas quarante pages.--A Paris, on sera mécontent du traité sur les +forteresses; mais cette affaire se traite sans moi dans des +conférences des quatre puissances et du plénipotentiaire belge. La +France recommande, mais ne répond pas et n'entraîne pas. C'est, du +reste, lord Grey qui est effrayé de la motion de lord Aberdeen[323], +soutenue par le duc de Wellington, ce qui rend plus difficile à +défendre la question des forteresses. Depuis que l'on a transporté à +Bruxelles la négociation des forteresses, on a ici de la méfiance. +Cette affaire, _traitée à part_, a déplu depuis qu'elle est devenue +publique. J'avais recommandé le secret, on ne l'a pas gardé....» + + [323] Lord Aberdeen avait eu dès ce moment la pensée de proposer + à la Chambre des pairs une motion contre le traité des 24 + articles et la convention du 14 décembre; mais une indisposition + du duc de Wellington qui lui avait promis son appui le détermina + à renvoyer sa motion après les vacances de Noël (séance du 16 + décembre); elle eut lieu le 26 janvier. Lord Grey défendit + victorieusement la politique du cabinet, et la Chambre lui donna + raison par 132 voix contre 95. + +Pour l'intelligence de cette lettre et de celles qui vont suivre, il +est indispensable de revenir encore une fois sur cette affaire de la +démolition des forteresses belges. C'est à l'époque où je suis +parvenu qu'elle me causa les plus graves difficultés, puisqu'elle +retarda quelque temps l'envoi des ratifications françaises au traité +du 15 novembre. Dussé-je répéter des explications déjà données, je +reprendrai la question à son origine; elle était assez importante pour +me valoir l'indulgence de ceux qui seront condamnés à lire ceci. + +J'ai déjà dit qu'à mon instigation et par un protocole que je n'avais +point signé, les plénipotentiaires des quatre cours d'Autriche, de la +Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie avaient admis le principe de +la démolition d'un certain nombre de places fortes belges. Je crois +devoir donner ici ce protocole même qui porte la date du 17 avril +1831: + +«Les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et +de Russie s'étant réunis, ont porté leur attention sur les forteresses +construites aux frais des quatre cours, depuis l'année 1815, dans le +royaume des Pays-Bas, et sur les déterminations qu'il conviendrait de +prendre à l'égard de ces forteresses, lorsque la séparation de la +Belgique d'avec la Hollande serait définitivement effectuée. + +»Après avoir mûrement examiné cette question, les plénipotentiaires de +quatre cours ont été unanimement d'opinion que la situation nouvelle +où la Belgique serait placée et sa neutralité reconnue et garantie par +la France devraient changer le système de défense militaire adopté +pour le royaume des Pays-Bas; que les forteresses dont il s'agit +seraient trop nombreuses pour qu'il ne fût pas difficile aux Belges de +fournir à leur entretien et à leur défense; que d'ailleurs +l'inviolabilité, unanimement admise, du territoire belge offrait une +sûreté qui n'existait pas auparavant; qu'enfin une partie des +forteresses construites dans des circonstances différentes +pourrait désormais être rasée. + +»Les plénipotentiaires ont éventuellement arrêté, en conséquence, qu'à +l'époque où il existerait en Belgique un gouvernement reconnu par les +puissances qui prennent part aux conférences de Londres, il serait +entamé entre les quatre cours et ce gouvernement une négociation à +l'effet de déterminer celles desdites forteresses qui devraient être +démolies.» + + +Ce protocole est aussi net et catégorique que possible; j'en avais eu +connaissance au moment de sa signature. Il existait donc un engagement +décisif sur ce point de la part des quatre puissances. A l'époque du +départ du prince Léopold pour Bruxelles, on se souviendra que j'avais +cherché à obtenir de lui une déclaration écrite qui confirmât de sa +part la résolution adoptée par les quatre puissances. Le prince ne me +fit, j'en conviens, qu'une réponse assez vague, mais des termes de +laquelle, cependant, il était possible de faire découler un +engagement. Le gouvernement français ne s'était contenté ni de cette +lettre, ni du protocole du 17 avril, qui, à la vérité, n'avait point +été publié. Il voulait, à l'ouverture des Chambres françaises, pouvoir +proclamer un fait qui était de nature à produire un certain effet sur +la nouvelle Chambre qu'on réunissait et, en général, sur les esprits +en France. Les plénipotentiaires des quatre cours consentirent encore, +sur ma demande, à ce qu'on donnât la publicité au protocole du 17 +avril, qui me fut, en conséquence, notifié officiellement par eux le +14 juillet. Ils en adressèrent également une notification au +gouvernement belge, le 29 du même mois; mais avant cette dernière +notification, le roi Louis-Philippe, en ouvrant les Chambres le +23 juillet, avait annoncé la démolition des forteresses. De là, grande +rumeur à Bruxelles et embarras du roi Léopold qui, en présence du +récri des Belges, témoigna d'abord quelque hésitation à remplir la +condition qui lui avait été imposée par les quatre cours. On s'alarma, +à mon sens, inutilement à Paris, et on envoya sur-le-champ M. de +Latour-Maubourg à Bruxelles pour arracher un consentement du +gouvernement belge, qui se trouvait en même temps fort compromis par +la malencontreuse expédition des Hollandais contre lui. Le roi des +Belges, pressé par les circonstances, finit par donner, le 8 +septembre, une déclaration qui énonçait que, _conformément au principe +posé dans le protocole du 17 avril_, il s'occupait à prendre, de +concert avec les quatre puissances, des mesures pour la démolition +d'un certain nombre de forteresses désignées. M. de Latour-Maubourg +emporta cette déclaration à Paris, et le général Goblet arriva à +Londres muni des pouvoirs du gouvernement belge, pour y suivre, avec +les plénipotentiaires des quatre cours, la négociation indiquée dans +le protocole du 17 avril. + +La publicité donnée à ce protocole par le discours du roi +Louis-Philippe avait provoqué aussi des débats dans le parlement +anglais sur cette question. Lord Grey, à la Chambre des pairs, et lord +Palmerston, à la Chambre des communes, avaient dû déposer le protocole +du 17 avril, en faisant bien remarquer qu'il ne s'agissait que d'une +négociation entre les quatre cours et la Belgique, dont la France +était exclue. Ils imposèrent ainsi le silence aux clameurs de +l'opposition. Mais leurs inquiétudes s'éveillèrent lorsqu'ils +apprirent qu'une négociation à part se suivait à Bruxelles entre M. de +Latour-Maubourg et le gouvernement belge, pendant que les troupes +françaises occupaient encore la Belgique; c'était un démenti donné à +leurs assertions devant le Parlement. Lord Granville exprima ces +inquiétudes à M. Sébastiani, qui, pour les apaiser, demanda que les +quatre puissances fissent un nouveau protocole, confirmatif de celui +du 17 avril, par lequel on lierait plus explicitement le gouvernement +belge à l'obligation de démolir un certain nombre de forteresses et +qui remplacerait la convention faite à Bruxelles. On y consentit, mais +on oublia seulement, dans le protocole dressé à cette occasion, le 29 +août 1831, de faire mentionner les forteresses à démolir, comme on +l'avait fait dans la convention de Bruxelles entre M. de +Latour-Maubourg et le gouvernement belge. + +Non seulement, on me tint en dehors de toutes ces transactions, mais +le gouvernement français lui-même en garda le secret envers moi. Je +n'en ressentis pas moins les effets de la méfiance que ces manières de +procéder ne pouvaient manquer d'inspirer aux plénipotentiaires des +quatre cours; j'eus beaucoup de peine à la détruire pour ce qui me +concernait personnellement. + +Cette méfiance exploitée par le général Goblet, plénipotentiaire belge +à Londres, fit apporter des modifications dans la désignation des +forteresses à démolir. Ainsi, dans la déclaration donnée par le roi +des Belges à M. de Latour-Maubourg, c'étaient les forteresses de +Charleroy, Mons, Tournai, Ath et Menin, qui devaient être démolies; +tandis que, dans une convention signée le 14 décembre entre les +plénipotentiaires des quatre cours et le général Goblet, c'étaient les +forteresses de Menin, Ath, Mons, Philippeville et Marienbourg qui +étaient désignées comme devant être démolies. C'est cette dernière +convention qui donna lieu à la correspondance qui va suivre, et +que nous croyons maintenant avoir élucidée[324]. + + [324] Il ne sera peut-être pas inutile de compléter cet exposé en + résumant les diverses phases de la négociation des forteresses + depuis la convention du 14 décembre jusqu'au règlement définitif + de la question. C'est qu'en effet cette convention, loin de clore + la discussion, la ranima. Les lettres qui vont suivre nous + mettent au fait des péripéties du débat, mais on en suivrait + difficilement le fil si l'on n'en connaissait par avance les + lignes principales. + + Le cabinet français fut mécontent de la convention du 14 décembre, + et cela pour deux raisons: la première est qu'il eût voulu voir + substituer Charleroi et Tournai à Philippeville et à Marienbourg; + la deuxième et la plus importante c'est que, d'après le texte de + l'article 1er, les puissances semblaient s'adjuger «une sorte de + patronage présent et à venir sur les forteresses à démolir», + d'autant plus que la France avait été exclue de cette convention. + On a vu, en effet, qu'elle avait été signée uniquement entre les + quatre puissances d'une part et la Belgique de l'autre. + + M. de Talleyrand reçut l'ordre d'obtenir des puissances qu'elles + modifiassent la convention sur ces deux points et le cabinet des + Tuileries ajouta qu'il ferait attendre la ratification du traité + du 15 novembre jusqu'à ce que satisfaction ait été donnée à la + France. M. de Talleyrand différait sur cette question d'opinion + avec le ministère. Il craignait de voir pour un détail qu'il + assurait être secondaire compromettre toute son oeuvre. Aussi + voulut-il user d'un moyen dilatoire en proposant d'ajourner la + discussion sur Philippeville et Marienbourg (voir p. 388), mais ce + biais fut peu goûté à Paris où l'on réclamait une solution prompte + et franche. Ce n'est que le 23 janvier, et après bien des + atermoiements, que M. de Talleyrand obtint des puissances la + déclaration reproduite page 407 qui mit fin à la discussion. + Toutefois le cabinet français n'obtint pas gain de cause sur la + question de Philippeville et Marienbourg. + + +LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 16 décembre 1831. + + »Mon cher prince, + +»Les dépêches que le général Sébastiani vient de me communiquer, me +font voir que la négociation relative à la démolition des forteresses +prend une tournure qui me cause beaucoup d'inquiétude, et qui m'est +personnellement doublement pénible, par suite de l'engagement +solennel que j'ai pris à cet égard envers les Chambres et la nation +sur la foi qui m'était donnée. C'est ce qui me détermine à vous en +écrire moi-même, outre tout ce que le général Sébastiani vous mande +officiellement, pour que vous soyez dépositaire de mes sentiments +personnels et que vous puissiez même, au besoin, les faire connaître à +ceux auprès desquels j'aime à croire qu'ils auraient quelque poids. + +»Je dois donc commencer par vous dire, mon cher prince, que je +n'aurais pas signé les arrangements relatifs à la Belgique; que +surtout je n'aurais pas accepté sa neutralité perpétuelle, si je ne +m'étais pas fié à l'engagement de la démolition des places érigées +pour nous menacer, et si j'avais pu croire qu'on voulût laisser +subsister, sur un territoire neutre, des arsenaux d'hostilités. Et +qu'on y pense bien, mon cher prince, en point de droit, cette +conservation des places nous donne celui de ne pas les respecter, et +après les promesses qui nous avaient été données, elle serait à mes +yeux un objet de guerre légitime. Je n'ai pas besoin de vous dire que +par là je prétende m'engager à la faire dans ce cas, mais seulement +que le droit en serait incontestable, et que la question de la faire +ou de ne pas la faire deviendrait optionnelle. Je ne crois pas qu'il +convienne à l'Angleterre, ni à aucune des puissances de la conférence, +de placer la France dans une position où elle croie avoir ce droit, +surtout après la bonne foi et la loyauté que nous avons mises l'été +dernier à évacuer ces places après les avoir occupées. + +»Actuellement on me demandera pourquoi je ne désire pas que +Philippeville et Marienbourg soient rasées comme les autres places, et +je répondrai à cette question, avec la même sincérité, que ces +deux places n'ont pas été construites comme les autres avec les +deniers des puissances, mais que la France les a cédées, et que c'est +précisément parce qu'elles ont été françaises, que l'orgueil national +considérera leur démolition comme une insulte[325]. Il ne faut pas se +dissimuler, mon cher prince, que la cession de ces deux places est une +plaie toujours saignante pour nos vanités nationales, que la voix du +pays serait disposée à me reprocher ainsi qu'à mon gouvernement de +n'en avoir pas exigé la restitution péremptoirement et à tous risques, +et je crois pouvoir avancer qu'il n'y a de moyens de la calmer que de +conserver Philippeville et Marienbourg et de détruire les autres +places. + + [325] Les deux places fortes de Philippeville et Marienbourg + avaient été réunies à la France par le traité des Pyrénées + (1659). Le traité de 1815 les lui avait enlevées. + +»Mais, si au lieu de cet arrangement sur lequel je croyais pouvoir +compter, la France voit détruire Philippeville et Marienbourg, tandis +qu'on conserve Ypres, Tournai et Charleroy, je crois qu'il en +résultera une sensation dont les conséquences sont effrayantes; et, en +fait, il est certain qu'Ypres d'une part, et de l'autre Charleroy et +Namur, liées par le point central de Tournai, présentent à la France +une ligne d'opérations qui réduit la neutralité belge à une illusion. +La conservation de ces places est, d'ailleurs, un mauvais calcul tant +pour la France que pour les puissances, dans l'état actuel des choses; +car, il faut bien le dire, sans vouloir, à Dieu ne plaise! élever des +soupçons contre personne, une perfidie ou une surprise peuvent +toujours, tant que ces places subsistent, les faire tomber au pouvoir +de l'une ou de l'autre partie, et, par conséquent, leur existence +est tout à la fois une cause d'inquiétude et d'attraction dont il est +désirable, de part et d'autre, de se débarrasser. + +»Il est d'ailleurs fort désirable, dans l'intérêt de la Belgique, et +même dans celui de l'Europe, qu'elle ne soit pas écrasée de dépenses, +qu'elle aurait de la peine et que même elle ne pourrait probablement +pas supporter. Tel serait, cependant, l'entretien des places qu'on +voudrait conserver, et surtout celui des garnisons, sans lesquelles il +m'est, plus qu'à un autre, permis de dire qu'elles seraient à notre +merci, ce dont je ne me soucie nullement. La France ne pourrait jamais +consentir à ce que ces places fussent considérées comme un dépôt des +puissances entre les mains du roi des Belges, et qu'à défaut de +troupes belges, on s'avisât de vouloir en confier la garde à des +étrangers, car ce serait non seulement créer une cause légitime de +guerre, mais placer la France dans la nécessité de la faire pour s'y +opposer. Mais l'exclusion du roi des Belges de la Confédération +germanique est suffisante pour écarter toute crainte à cet égard, et +seulement on doit dire que, plus il est évident que la Belgique est, +par elle-même, hors d'état d'entretenir ces places à ses frais et d'y +mettre des garnisons suffisantes, plus il est nécessaire, dans tous +les intérêts, qu'elles soient démolies. + +»Je sais, mon cher prince, que votre opinion et celle de mes ministres +sont d'accord avec celle que je viens de vous manifester, mais j'étais +bien aise que vous connussiez mes sentiments personnels, car j'aime +toujours à vous les confier et à saisir toutes les occasions de vous +témoigner combien j'apprécie tout ce que vous avez fait dans la +mission épineuse où vous venez d'obtenir un succès aussi brillant pour +vous qu'important pour la France et pour moi. J'espère que vous allez +achever de le consolider, en faisant prendre à la négociation sur les +forteresses une meilleure direction que celle qu'on paraît disposé à +lui donner. MM. Périer et Sébastiani vous seconderont de leur mieux, +comme ils l'ont fait constamment; et vos efforts réunis préserveront +la France et l'Europe des dangers que cette fausse direction pourrait +faire naître; car, ne vous y trompez pas, ceci est grave; et nous +avons affaire à des opinions très irritables. + +»Recevez, mon cher prince, l'assurance de tous les sentiments que vous +me connaissez depuis longtemps pour vous, et qui sont bien +sincères....» + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 19 décembre 1831 + +»Je vous remercie beaucoup, mon cher prince, de votre lettre du 15 +décembre, et je suis charmée que vous ayez été content de la mienne; +mais je ne puis vous dire combien j'ai été surprise et affligée de la +manière dont la conférence essaie de finir l'affaire des forteresses +et de la conduite du roi Léopold, dans cette circonstance, qui est en +opposition avec les engagements qu'il a pris. Tout cela est mal et +vilain, surtout quand du côté de notre cher roi et de son +gouvernement, il n'y a que loyauté et franchise. Il est _impossible_ +de se laisser jouer ainsi. Je suis bien fâchée que vous n'ayez pas +assisté aux conférences où cette détestable décision a été prise, car +je suis bien sûre que vous l'auriez empêchée. Maintenant c'est à +vous d'en faire revenir. Je sens que c'est une tâche difficile, mais +ce sont celles-là qui vous conviennent, et il me semble que vous avez +de bonnes et belles armes à employer pour cela, en faisant valoir +toute la franchise, la loyauté de notre cher roi dans toute cette +affaire; et encore, au mois d'août, en retirant nos troupes de ces +forteresses de la Belgique, se confiant en l'honneur de ceux qui +faisaient alors de belles promesses, qu'il faut, mon cher prince, que +vous fassiez exécuter. Cela est bien grave et de la plus grande +importance pour notre bien-aimé roi et la France, et c'est une grande +et belle tâche que vous avez à remplir; et je vous avoue que je crois +que quand la conférence sera bien convaincue que le roi _ne veut pas_ +accéder à cet arrangement, elle fera celui qui peut convenir à la +dignité de la France. + +»C'est parce que le roi voyait cette tendance, qu'il se décida à +envoyer M. de Maubourg à Bruxelles, traiter directement cette affaire +avec le roi Léopold, et obtenir de lui un _engagement_, ce que vous ne +pouviez faire de Londres et que, vous conviendrez, il est bien bon +d'avoir maintenant. + +»Je suis indignée de toute cette affaire, mais cependant, mon cher +prince, j'ai toute confiance en notre bon droit, en votre zèle et en +votre talent, pour seconder les efforts de notre cher roi, ce qui me +donne la conviction intime qu'il sortira de cette vilaine affaire avec +avantage. Il me tarde d'avoir de vos nouvelles et que vous me disiez +ce que vous en pensez; mais, pour cette fois, il faut tout finir et +faire expliquer ce roi de Hollande et tenir ce que l'on a promis.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS-PHILIPPE. + + «Londres, le 22 décembre 1831. + + »SIRE, + +»Votre Majesté attache une grande importance à la démolition des +places fortes en Belgique, qui ont été élevées pour rappeler nos +défaites, et elle sent que c'est à Elle à effacer ces témoignages +insultants de nos malheurs. Mais, Sire, ce serait voir d'une manière +trop sombre ce qui vient de se passer que de l'attribuer à un retour +vers la Sainte-Alliance. + +»Les gages de sagesse et de modération que votre gouvernement donne +chaque jour à l'Europe ont détruit à jamais cette ligue formée contre +la liberté des peuples. + +»Je suis désolé de ce qu'il arrive de ce côté-ci, où vous avez la +bonté de me supposer quelque influence, de l'inquiétude ou même des +peines pour Votre Majesté. Je voudrais n'avoir à lui annoncer que des +résultats sur lesquels ses yeux se reposassent avec plaisir. + +»Les intrigues belges, où se laisse apercevoir toute la faiblesse d'un +gouvernement nouveau et incertain, ont amené la convention dont nous +avons à nous plaindre. Les graves circonstances où se trouve le +ministère anglais, et la crainte exagérée que lui inspirent les +attaques amères de lord Aberdeen ont également servi l'intrigue belge. +Le mal est venu de Bruxelles, le remède ne peut venir que du même +point. Ce que je dis là n'a pas pour objet de m'épargner aucune +démarche, car j'en fais vis-à-vis de tous les hommes importants, +non seulement auprès des membres de la conférence, mais aussi auprès +de tout ce qui est influent dans le cabinet anglais. Le soir, quand je +me rends compte de ma journée, ma conviction augmente, et je reste +persuadé qu'une action utile ne peut venir que de la Belgique. Aussi, +cela ne peut être que de l'influence de Votre Majesté sur le roi +Léopold que pourront venir les changements que vous désirez. + +»Cette question est pleine de difficultés, parce que la manière +d'arriver à une solution qui nous convienne serait que le gouvernement +belge ne ratifiât pas, et ce moyen-là, qui peut-être est le seul +véritable, a le danger de compromettre le sort du traité du 15 +novembre qui forme, entre nous et les puissances, des liens qu'il +serait très malheureux de voir s'affaiblir dans l'état actuel de +l'Europe. + +»Les observations si fortes et si sages que fait Votre Majesté m'ont +fourni de nouveaux moyens de discussion avec lord Grey et lord +Palmerston, et avec des formes plutôt tristes qu'animées, je crois +n'avoir rien oublié de ce qui pouvait les bien convaincre de votre +juste mécontentement. Lord Grey qui professe une sincère admiration +pour Votre Majesté, a éprouvé une vive douleur de la manière dont +cette affaire des forteresses était saisie en France. Lord Palmerston +regrette aussi que la négociation donne des résultats qui déplaisent +au gouvernement de Votre Majesté. C'est à tel point que je crois +qu'ils disent sincèrement, quand ils assurent qu'ils ne comprennent ni +l'un ni l'autre que le gouvernement du roi en soit aussi blessé que je +leur ai dit qu'il devait l'être. + +»Je suis vraiment désolé, Sire, des contrariétés que Votre Majesté +éprouve, mais j'ai besoin de croire que ce n'est ma faute en aucune +manière. Tout aurait été évité, si les Belges avaient agi ici avec +moins de mystère, pour ne pas dire, avec moins d'intrigue, et +peut-être aussi si l'engagement de Bruxelles avait été tenu plus +secret. + +»Je suis....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS. + + «Londres, le 27 décembre 1831. + +»A la manière dont a été conduite par les Belges l'affaire des +forteresses, je crois qu'aujourd'hui il est impossible d'arriver à +faire ce que désire le roi. Mademoiselle doit être bien sûre que j'y +ai employé tous mes efforts. Mais, à présent, regardons bien l'affaire +en elle-même, et nous trouverons que son importance n'est pas bien +grande. On abat des forteresses, celles qui sont près de nous, Ath et +Mons: ainsi, voilà une réparation faite à la France. Il faut prendre +cela du bon côté et se souvenir, pour une autre occasion, qu'il ne +faut pas abandonner à eux-mêmes les gouvernements nouveaux et faibles. + +»Dans la crise qui est toujours menaçante et qui le sera longtemps +encore en Europe, il est du premier intérêt que les gouvernements, qui +ont une analogie quelconque, marchent ensemble. L'affaire de la +Pologne réunit, par leur intérêt, trois gouvernements; deux seuls ont +un intérêt divers; il faut que ceux-là restent unis, et fassent même +pour cela des sacrifices, si cela est nécessaire. Je confie mon +opinion à Mademoiselle pour qu'elle veuille bien en faire usage avec +qui de droit....» + + +LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, ce 26 décembre 1831. + + »Mon cher prince, + +»Votre lettre du 22 me paraît exiger quelques explications de ma part, +et je suis d'autant plus empressé de vous les donner, moi-même, que le +général Sébastiani est bien malade[326], ce qui m'afflige +profondément, qu'il est tout à fait hors d'état de vous écrire et de +s'occuper d'aucune affaire, et que je tiens infiniment à vous +développer ma manière de voir sur cette grande et importante affaire +de la Belgique. + + [326] Le général Sébastiani venait d'avoir une attaque + d'apoplexie. Voir à ce sujet une lettre de l'amiral de Rigny à M. + de Talleyrand (Appendice p. 494). + +»On nous fait quelques reproches, parmi lesquels un surtout vous +paraît fondé; car, quoique vous m'ayez ménagé avec votre obligeance +ordinaire pour moi, en ne m'en parlant pas dans votre lettre, vous en +avez souvent parlé dans vos dépêches: c'est celui de la mission à +Bruxelles de M. de Latour-Maubourg. Si cette mission avait un +caractère de méfiance, ce ne pouvait être, dans ma manière de voir, +qu'envers le roi Léopold ou le gouvernement belge, mais nullement +envers vous, mon cher prince, ni même envers les quatre puissances. +Relativement à vous, ni moi ni mes ministres, nous n'avions ni ne +pouvions avoir ni soupçons, ni méfiance d'aucun genre. Le protocole du +17 avril était en quelque sorte votre ouvrage, et c'était évidemment à +vous que la France devait de l'avoir obtenu. Il y a plus: vous aviez +eu l'heureuse idée de demander au roi Léopold une lettre qui +contînt un engagement sur la démolition des forteresses, c'est-à-dire +à peu près la même chose que ce qui était l'objet de la mission de M. +de Latour-Maubourg; et la lettre qu'il vous a adressée était moins un +engagement qu'un avertissement qu'il ne s'engageait à rien. Il était +donc assez naturel, surtout après le petit service que nous lui avions +rendu dans l'intervalle, que nous cherchassions à obtenir de lui à +Bruxelles l'engagement qu'il ne vous avait pas donné à Londres. + +»Ce n'était pas plus un acte de méfiance envers les puissances que ne +l'avait été votre demande au roi Léopold. C'était uniquement le désir +d'obtenir de lui un engagement semblable à celui que les puissances +nous avaient donné par le protocole du 17 avril, afin que les deux +parties, qui devaient faire entre elles et sans nous un traité sur des +objets qui ne nous étaient étrangers que sous le point de vue +pécuniaire, fussent liées à nous par un engagement semblable. Certes, +mon cher prince, nous avons quelque droit d'exiger des puissances de +ne pas être accusés de méfiance envers elles, quand on considère en +outre ce qu'a été la conduite de la France, dans tout le cours de +l'affaire de la Belgique et surtout la manière dont les places belges +ont été évacuées, après qu'il n'avait tenu qu'à nous de les faire +sauter en l'air dix fois pour une. Si mes contemporains ne me rendent +pas toute la justice que je crois mériter à cet égard, au moins, j'ai +la confiance que je l'obtiendrai de la postérité. + +»Je vois aussi par une de vos dépêches, qu'on nous reproche d'avoir +gâté l'affaire en ayant donné trop de publicité au protocole du 17 +avril. + +»Ici, mon cher prince, je vous rappelerai qu'avant que mon conseil eût +décidé qu'il en serait parlé dans le discours du trône, le général +Sébastiani vous a consulté, et que vous avez cru, comme nous, que cela +pouvait se faire, et je puis vous assurer que si nous avons cru que +cette communication serait utile pour satisfaire notre orgueil +national, nous avons cru aussi qu'il était bon de montrer que les +puissances ne cherchaient pas à le blesser, ni à léser en rien les +intérêts de la France, mais nous avons cru surtout que rien n'était +plus propre que cette communication pour réconcilier l'opinion +publique au choix du prince Léopold, qui, comme vous savez, avait eu +peu de succès en France, où, en général, on ne voyait en lui, qu'un +lieutenant de l'Angleterre ou de la Sainte-Alliance. Nous avons voulu +montrer à la France et à la Belgique où cela n'aurait pas mieux +réussi, que le système de 1815 était abandonné par les puissances, que +la dissolution du royaume des Pays-Bas qui suffisait pour le rendre +impossible, en était un gage, aussi bien que la démolition des +forteresses de 1815 et l'exclusion du roi des Belges de la +Confédération germanique; et je n'ai aucun doute, mon cher prince, que +tout cela n'ait été éminemment utile, tant pour maintenir la paix, que +pour soutenir mon gouvernement dans l'intérieur et raffermir celui du +roi Léopold en Belgique. + +»Ce n'est donc pas la valeur intrinsèque de ces actes qui a fait +prendre à la négociation sur les forteresses, la tournure que nous +déplorons à présent; mais c'est l'action simultanée et peut-être +réunie de l'opposition des tories et des intrigues belges. Vous avez +très bien fait de le faire sentir aux ministres anglais; car, c'est ce +qui doit leur démontrer qu'il n'est pas plus conforme à leurs +intérêts qu'aux nôtres, que le traité de M. Van de Weyer ou de M. +Goblet, soit maintenu dans les termes où il a été signé. Le roi +Léopold et son gouvernement devraient le sentir bien mieux encore; +car, que deviendront-ils, si, par suite de cette malheureuse +anicroche, ils amènent l'annulation du traité que la conférence des +cinq puissances a signé le 15 novembre? Vous le dites avec raison, mon +cher prince, et c'est d'autant plus à craindre, que c'est certainement +ce que veut le roi de Hollande et peut-être ce que l'empereur de +Russie veut aussi. C'est là ce que je crois que vous pouvez faire +valoir avec beaucoup d'effet auprès du gouvernement anglais; et nul +n'est plus capable que vous, de donner à ces craintes, qui ne sont que +trop fondées, tout le développement dont elles sont susceptibles. + +»Je ne crains pas d'avancer, mon cher prince, qu'il n'est pas plus +dans la pensée du gouvernement anglais que dans celle du gouvernement +français de vouloir allumer la guerre, et qu'au contraire l'un et +l'autre éprouvent également le besoin de la paix et le désir de la +conserver; mais la paix est dans la solution à l'amiable de la +question belge, et cette solution ne peut s'opérer que par l'union +intime de la France et de l'Angleterre; mais pour que cette réunion se +maintienne, il faut s'entendre à l'avance, avant de conclure avec +d'autres des arrangements qui pourraient la troubler. Or, c'est là ce +qui résulte de la cachotterie qu'on nous a faite à Londres et à +Bruxelles, des arrangements qu'on faisait sur les places. On ne +voulait pas que nous intervinssions dans cette négociation, parce que +nous n'avions pas concouru à celle qui avait précédé; et c'était +simple, mais, si on nous avait communiqué ce qu'on voulait conclure, +on ne se serait pas mis, et on ne nous aurait pas mis dans la +position embarrassante dont il faut tous vos efforts et tous vos +moyens pour nous tirer aujourd'hui. Mais, si le gouvernement anglais +se pénètre bien, d'une part, que nous n'avons _aucune arrière-pensée_ +dans ce que nous lui demandons, et que, de l'autre, nous ne lui +demandons que de ne pas perpétuer ou renouveler un système impossible, +qui est celui d'après lequel on avait constitué le royaume des +Pays-Bas, il ne verra plus que le danger qui nous menace du côté de la +Hollande et de la Russie, il fera modifier le traité des places de +manière que le roi Léopold ne soit pas placé à l'avenir dans des +rapports différents avec quatre des cinq puissances, de ceux qui sont +établis avec toutes les cinq. Ceci doit être pour la France, un _sine +qua non_, et le reste est secondaire. + +»Quoique cette lettre soit déjà beaucoup trop longue, je veux encore +vous faire observer quelle serait la position du roi Léopold, s'il +ratifiait un traité avec quatre puissances collectives, avant que la +quatrième eût, non seulement ratifié ce traité particulier, mais, même +le traité général des cinq puissances, qui établit l'indépendance de +son État, et l'en reconnaît roi? Je crois donc que, par la force des +choses, la ratification du traité avec les quatre puissances ne +saurait avoir lieu tant que la Russie n'a pas adhéré à celui du 15 +novembre, d'autant plus que tant que la Russie n'y a pas adhéré, +aucune des cinq puissances ne peut plus être appelée à le ratifier, et +la France, moins qu'aucune, tant que le traité des places n'aura pas +été modifié. Mais s'il l'était, ce qui me paraît devoir être possible, +puisqu'en fait il n'y a aucune divergence réelle d'intérêts entre les +cinq puissances sur les forteresses, alors, l'action réunie de la +France et de l'Angleterre forcerait le roi de Hollande à ratifier +et la Russie ne s'y refuserait plus. Sans cet accord croyez-le, mon +cher prince, non seulement le roi de Hollande ne ratifiera pas, mais +le roi Léopold aura peut-être beaucoup de peine à se maintenir en +Belgique où, selon moi, il ne peut se soutenir que par l'appui et +l'accord sincère de la France et de l'Angleterre. Cet appui et cet +accord, mon gouvernement n'a cessé de le donner et désire vivement le +continuer; mais il faut qu'on nous le rende possible et qu'on n'exige +pas de nous ce qu'on n'accepterait pas soi-même. + +»Ceci est mille fois trop long, mais puisqu'il est écrit, qu'il parte. +Je l'envoie tout ouvert à M. Périer, pour qu'il le lise avant de vous +l'adresser, et je vous renouvelle, de tout mon coeur, l'assurance de +tous les sentiments que vous me connaissez pour vous. + +»LOUIS-PHILIPPE. + +»_P.-S._--Savez-vous bien que ce Marienbourg qu'on classe dans les +forteresses est une malheureuse bicoque qui a cinq bastions en +_terre_, et dont la superficie est la même que celle du _parterre_ des +Tuileries?» + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 27 décembre 1831. + + »Mon prince, + +»J'ai l'honneur de vous annoncer que le général Sébastiani étant assez +gravement malade, le roi m'a chargé, par intérim, du portefeuille des +affaires étrangères. Sans la triste circonstance qui a rendu +nécessaire cette décision, je me féliciterais avec empressement de me +voir ainsi appelé à entretenir avec vous des communications +officielles et suivies. Veuillez m'excuser, d'ailleurs, si j'abrège +cette lettre et n'entre pas ici dans quelques détails sur notre +situation. Je vous annoncerai pourtant que la Chambre des pairs a, +dans la séance de ce jour, adopté l'article 1er de la loi sur la +pairie, à une majorité de cent trois voix contre soixante-sept. +J'aurai l'honneur de vous écrire plus longuement demain....» + + +LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 28 décembre 1831. + + »Mon cher prince, + +»Je ne veux pas qu'une nouvelle année commence sans que mes voeux pour +votre bonheur se confondent avec tous ceux qui vous seront offerts; +croyez-les bien sincères. + +»La Chambre des pairs vient, comme on pouvait s'y attendre, de se +suicider. C'est un monument de lâcheté qui peut compter parmi ceux du +sénat de Napoléon. Une manifestation pénible a été observée à ce +sujet. Tous les pairs disaient que c'était au roi seul qu'il fallait +reprocher d'avoir amené de telles circonstances. Si, un jour, une +nouvelle crise éclate, celui qui la dominera trouvera, avec le +principe de l'hérédité, grand accueil au Luxembourg. C'est +l'observation que m'a faite M. de Bassano qui a voulu être mon voisin. + +»Je ne me suis pas trompé sur les réponses venues de Pétersbourg pour +les affaires belges. De nouveaux indices, venus de là et de Berlin, +font désirer que d'autres protocoles satisfassent le roi de Hollande. + +»Le rapport de la navigation intérieure est inadmissible, même pour +les Hollandais; elle resterait une source inépuisable de tracasseries; +comment Wessenberg, qui connaît ces détails, ne l'a-t-il pas vu? + +»_Votre chef_ Sébastiani doit son accident aux manières bouffonnes +avec lesquelles il s'est présenté à la tribune du Luxembourg. Il +s'était gonflé comme un crapaud pour faire effet: le sang lui a porté +à la tête. Le public et le corps diplomatique désirent que M. Périer +le remplace. On avait pensé à joindre Mounier[327] à d'Argout; le +premier se refuse à faire partie du ministère. + + [327] Claude, baron Mounier, né en 1784, auditeur au Conseil + d'État en 1806, puis intendant de Saxe-Weimar et de Silésie, + intendant des bâtiments de la couronne, conseiller d'État (1815) + et pair de France en 1817. Il refusa le ministère en 1820, mais + fut nommé directeur général de l'administration départementale. + Sous la monarchie de Juillet il continua de siéger à la Chambre + des pairs jusqu'à sa mort (1843). + +»La confiance en l'avenir se perd de plus en plus. Le langage des +agents russes y contribue beaucoup. On observe qu'évidemment le +général Pozzo n'a plus le secret de son gouvernement. Les Autrichiens +disent aussi que, tôt ou tard, il faudra faire revenir la Belgique à +la Hollande. + +»Le public se demande comment sont gérées les affaires de la France au +dehors, pendant qu'il n'y a de ministre ni à Pétersbourg, ni à Berlin, +ni à Copenhague, ni à Madrid, ni à Constantinople. Les plaintes se +multiplient dans les bureaux sur ce défaut complet de protection dans +ces différents pays. Il est bon que vous sachiez tout cela....» + + +M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Berlin, le 29 décembre 1831. + + »Mon prince, + +»J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire +le 20 du courant. Je n'ai pu voir MM. de Bernstorff et Ancillon, +mais je me suis arrangé pour que cette lettre fût en leur possession +assez longtemps pour qu'ils la communiquassent au roi, s'ils le +jugeaient convenable. J'ai fait plus: ce sont des paroles si hautes et +si sages que, partout où elles arriveront, elles ne peuvent produire +que le bien, et l'empereur de Russie, lui-même, en recevra un extrait, +moins le premier paragraphe. J'espère, mon prince, que vous daignerez +m'approuver. Malheureusement, le temps possible n'y est plus pour que +la démarche du roi de Prusse, s'il s'y détermine, amène, avant le 15 +janvier, un changement si désirable dans les résolutions de l'empereur +de Russie[328]. + + [328] Il s'agissait d'une démarche directe du roi de Prusse près + de l'empereur de Russie pour le déterminer à ratifier le traité + du 15 novembre. (_Note de M. de Bacourt._) + +»Le cabinet prussien, dont les intentions sont bien franches et bien +loyales, n'a rien négligé pour faire apercevoir à Saint-Pétersbourg +tous les dangers d'un désaccord sur l'acte important du 15 novembre, +entre les cinq puissances dont les ministres l'ont signé. Nous n'avons +plus qu'une faible espérance que ces représentations aient produit +leur effet. Le roi de Prusse ne retire pas sa promesse de ratifier, +mais MM. de Bernstorff et Ancillon pensent que la non ratification de +l'une des cinq puissances annule le traité. Leur argument est que la +solidarité a été la base de toutes les transactions de la conférence +et que l'appel du roi des Pays-Bas a été adressé aux cinq puissances, +ainsi que le voulait le protocole d'Aix-la-Chapelle. Je crois +important, néanmoins, que la ratification de la Prusse soit donnée +telle quelle, et j'espère qu'elle vous sera envoyée au terme +péremptoire du traité. Si des incidents imprévus devaient détruire cet +acte qui terminait tout, peut-être faudrait-il recourir aux deux +moyens proposés par M. Ancillon. Je pense seulement que le second, +c'est-à-dire _la déclaration unanime des cinq puissances, que la +Hollande et la Belgique ne_ POURRONT _reprendre les hostilités_, +serait le vrai point de départ à prendre: le premier ou son +équivalent, c'est-à-dire _des offres de médiation de la conférence +pour un traité entre la Hollande et la Belgique, sur les bases des +vingt-quatre articles_, pourrait alors être essayé. + +»Quand M. Ancillon me fit l'honneur de me communiquer, en octobre, ces +vingt-quatre articles, je mis aussitôt le doigt sur celui qui accorde +aux Belges la navigation intérieure, et je lui prédis que toutes les +difficultés y prendraient leur source. Il a eu pour effet de +rapprocher le roi des Pays-Bas et ses sujets qui, avant cette clause, +ne voyaient et ne sentaient pas de même dans la question belge...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS. + + «Londres, le 30 décembre 1831. + +»Je m'occupe sans relâche de l'affaire des forteresses dont je crois +qu'aujourd'hui l'on exagère l'importance. Cette affaire a pris une +fausse direction à Bruxelles; les soupçons, les méfiances, qui gâtent +tout, ont porté chacun à prendre trop de sûretés. De là les reproches +et les protocoles secrets. Du reste, il faut en sortir de notre mieux, +et je crois que le roi aura été frappé des observations et des +explications qui lui auront été données par lord Granville; mais il +faut arriver à quelque chose de plus. J'aurai l'honneur d'écrire au +roi dès que j'en saurai davantage...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 30 décembre 1831. + +»Je suis vraiment fâché de l'accident de Sébastiani; il avait +quelquefois des inconvénients, mais il avait aussi des avantages. Il +avait de l'habileté, du savoir vivre, et je suis sûr qu'il était +amical; tout cela est quelque chose; c'est une perte pour le roi qu'il +servait bien. Voilà l'affaire des pairs finie, et finie sans secousse +ministérielle. A présent, il faut finir celle de la Belgique et nous y +arriverons, quoi que l'on en dise. Je pourrai bien y mourir comme +Sébastiani, mais c'est là mon champ de bataille. Plaise à Dieu que ce +soit le champ d'honneur!--Vos Belges sont faibles et faux, de plus ils +se font battre dans le pays de Luxembourg[329]; tout cela n'est pas +bien honorable.--J'espère toujours les ratifications de Berlin avant +le 15 janvier; et si nous avons celles de Berlin, nous n'attendrons +pas longtemps celles de Vienne. Pétersbourg montrera sa puissance, +comme à Paris on montre son élégance, en arrivant tard...» + + [329] Une insurrection orangiste avait éclaté le 20 décembre dans + le Luxembourg sous la conduite du baron de Torcano. Les insurgés, + d'abord vainqueurs, avaient proclamé le rétablissement du roi + Guillaume. Les gardes civiques et les troupes belges eurent + bientôt raison de ce mouvement. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER. + + «Londres, le 2 janvier 1832. + +»J'ai reçu, monsieur, la dépêche du département en date du 30 du mois +dernier, et je crois qu'outre la réponse officielle contenue dans +ma dépêche d'aujourd'hui, il est du devoir de l'amitié si sincère que +je vous ai vouée, d'appeler l'attention sur le manque d'exactitude +dans les faits et les raisonnements de ce qui m'a été écrit de Paris. +Le zèle s'y montre d'ailleurs un peu trop, et il me semble aussi qu'il +ne faut pas que la plume d'un chef de division devienne jamais +l'interprète de sa propre pensée. Dans le genre d'affaires que nous +avons à suivre, il est important de ne pas bâtir de système, car un +système dans les affaires politiques est bientôt appuyé sur des +suppositions et alors on peut s'égarer. Il faut, au contraire, ne +chercher dans les actes que ce qui s'y trouve véritablement. Si l'on +se faisait dans les bureaux des affaires étrangères une étude de +suivre les démarches des puissances, en leur supposant toujours des +projets de Sainte Alliance, on créerait un fantôme qui finirait par +tout dénaturer et tout embrouiller. Votre excellent esprit saura +donner une meilleure direction aux travaux auxquels vous présidez. + +»Je vois avec le plus vif regret que l'affaire des forteresses, qui, +si les journaux s'en emparent, peut donner quelque ennui au +gouvernement, mais qui, au fond, n'est que très secondaire, ait +retardé les progrès que faisait une affaire d'une bien autre +importance, c'est celle du désarmement à laquelle vous aviez donné une +si heureuse impulsion. Vous trouverez là, une réponse péremptoire à +ceux qui ne voient partout que Sainte Alliance. Y a-t-il apparence +d'une ligue semblable quand tous les cabinets, même celui de Russie, +expriment le désir de diminuer leurs armées, afin de soulager les +peuples? Craignons, monsieur, permettez-moi de le dire, qu'en +attachant trop d'importance à l'affaire des forteresses, nous +n'ayons l'air de flatter ou de ménager un peu trop le parti exagéré +que les puissances regardaient comme vaincu depuis votre entrée au +ministère. Le pavillon de la Sainte-Alliance s'est abaissé devant +celui de la France dans le protocole du 17 avril; nous pourrions +désirer, mais nous ferions mal de demander quelque chose de plus. Le +principe de la destruction commence; la destruction commencée, nous +devons, à tout prendre, être satisfaits. + +»De grâce, monsieur, reprenez bien vite le désarmement, qui ajoutera +une gloire si pure à tous vos succès, et qui allégera si heureusement +le budget de la France. Nous avons dû augmenter nos charges quand nous +nous sommes crus menacés, mais, je ne pense pas que nous devions les +prolonger pour des combinaisons assez indifférentes au résultat +définitif, car ce qui reste de places en Belgique, ou tombera en +ruine, ou deviendra notre propriété dans un temps quelconque. Tout ce +qui est réellement utile à l'établissement de la France se +consolidera, si nous conservons notre position actuelle avec +l'Angleterre. C'est à la détruire que tendent les efforts des +puissances: j'espère et je crois qu'elles échoueront....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 2 janvier 1832. + +»Je voudrais savoir au juste comment est Sébastiani. On me mande d'un +côté qu'il est très malade, et d'autres disent que, avec quelques +jours de repos, il se remettra, et pourra rentrer dans les affaires. +Dites-moi ce qu'il y a de vrai, c'est toujours vous que je crois. +Quand j'aime, je crois; j'ai eu tort quelquefois, mais c'est égal, ma +nature est ainsi. L'affaire des forteresses qui agite tant les têtes +de Paris, et surtout celles de nos chefs, n'est au fond qu'une affaire +de second ordre. Ayons les ratifications de la Prusse et de +l'Autriche, et soyons unis à l'Angleterre: voilà ce qui est +véritablement notre affaire essentielle. Le reste est de la +pointillerie qui arrivera tôt ou tard mais qui arrivera +nécessairement. Il fallait obtenir le principe des forteresses; nous +l'avons: ainsi le roi doit être content. J'ai fait tout au monde pour +obtenir les ratifications au traité du 15 novembre: je les espère. Je +ne me soucie beaucoup que de celles de Vienne et de Berlin: celles-là +arrivées, les autres céderont; même votre bien-aimé roi de Hollande. +Je travaille trop, j'écris tous les jours, je finirai par avoir, comme +Sébastiani, quelque mauvaise aventure.» + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 1er janvier 1832. + + »Mon prince + +»Je profite du départ d'un courrier de MM. de Rothschild pour vous +envoyer le discours du roi en réponse aux ambassadeurs. Ce discours +est plus pacifique que nos rapports diplomatiques. Cependant nous +pensons toujours que vous parviendrez à faire changer les dispositions +du cabinet anglais, relativement aux places belges. Je crois que nous +finirons par obtenir, sans condition, les ratifications de la Prusse +et de l'Autriche. + +»J'attends en ce moment l'ambassadeur d'Angleterre qui doit me +faire connaître la communication de son cabinet aux cours de Berlin et +de Vienne, relativement aux retards apportés par la Russie à la +ratification du traité du 15 novembre. Si cette communication est +ferme et réclame impérieusement l'exécution des promesses faites, je +ne doute nullement, qu'elle ne détermine la Prusse et surtout +l'Autriche dont le système politique paraît se rapprocher davantage, +sur cette question, du système anglais. + +»Des dépêches que je reçois aujourd'hui de M. Bresson, m'annoncent que +la Prusse, au milieu de toutes ses hésitations, n'a pas osé, +cependant, s'engager définitivement à suivre la marche que la Russie +paraît adopter. Je pense donc que, si nous tenons ferme, ainsi que +nous en avons le droit, nous parviendrons à vaincre cet obstacle. + +»Restera le traité des forteresses qu'il faudra nécessairement +modifier et je désire vivement pour notre tranquillité comme pour +celle de l'Europe, que vous parveniez, ainsi que j'ai eu l'honneur de +vous le dire dans ma lettre confidentielle, à obtenir ces +modifications que nous jugeons indispensables. Je dois ajouter que +l'attitude que nous avons prise ici vis-à-vis des ambassadeurs, en +témoignant notre mécontentement avec mesure, mais avec énergie, nous +paraît avoir fait une grande impression. + +»Nous ne voulons pas abuser de notre situation, mais avec la franchise +et la loyauté que nous avons mises dans toutes nos relations, nous +avons droit de nous attendre à les voir respecter. + +»Recevez, mon prince....» + + +M. DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 2 janvier 1832. + +»Je crois pouvoir vous annoncer le rétablissement de Sébastiani. +Aujourd'hui, il est tellement mieux que j'espère pour lui une +convalescence plus rapide que je n'osais d'abord m'en flatter. Sa +maladie est arrivée dans un moment inopportun, mais je ne crois pas +que cela amène de changement dans le ministère. Il sera en état de +reprendre les affaires avant que son successeur intérimaire d'Argout, +ait eu le temps de se mettre au fait. + +»On est inquiet ici du bruit qui se répand que les ratifications ne +vous arriveront pas le 15. Ce serait bien malheureux, et donnerait +beaucoup de force au parti de la guerre; et si une fois elle commence, +au lieu de quelques millions de florins et d'une navigation de +quelques canaux, il s'agira de la destruction de la France ou du +renversement de tous les trônes de l'Europe; car, même les gens sages +d'ici s'armeront d'un bâton surmonté d'un bonnet rouge. Après tous les +efforts qu'on a faits pour la conservation de la paix, si les +gouvernements étrangers se jouent de nous et désavouent leurs +ambassadeurs, il n'y aura plus qu'à tirer l'épée.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 5 janvier 1832. + +»J'envoie aujourd'hui une énorme liasse de papiers qui probablement +ennuieront encore plus à lire qu'ils ne m'ont ennuyé à écrire. J'ai +trouvé un biais pour cette question des forteresses qui occupe +beaucoup trop le roi[330]. J'ai obtenu là tout ce qu'il était possible +d'obtenir dans des circonstances que, par les arrangements faits à +Bruxelles, on avait rendues très difficiles. On doit être maintenant +sans crainte du fantôme qu'on appelle Sainte-Alliance et qui jamais +n'existera tant que nous serons bien avec l'Angleterre. C'est là le +véritable appui de notre nouvelle dynastie. Tout ira sans guerre en +Europe tant que nous serons unis à l'Angleterre. La France n'avait +jamais eu ce système politique, il était réservé au roi de montrer sa +valeur. Je finirai brillamment ma carrière en attachant mon nom à ce +grand rapprochement....» + + [330] M. de Talleyrand, voyant l'hostilité que rencontrait à + Paris la convention du 14 décembre, et devant le refus des + puissances de substituer Tournai et Charleroi à Philippeville et + Marienbourg avait proposé la rédaction suivante: «Les + plénipotentiaires des quatre cours ont commencé par arrêter la + démolition de Mons, Ath et Menin, se réservant de déterminer plus + tard le sort des autres places.» Le cabinet français n'admit pas + cette solution, car elle laissait toujours supposer que la France + reconnaissait aux puissances le droit ultérieur de disposer + souverainement des forteresses belges. + + +NOTE REMISE PAR M. LE BARON PASQUIER, PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE DES +PAIRS, A MADAME LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + [_Pour être communiquée par elle à M. le prince de Talleyrand_] + + «Paris, mercredi 4 janvier 1832. + +»Il est important que M. de Talleyrand sache ceci: + +»J'arrive de chez le président du conseil, et j'ai eu avec lui une +longue conversation sur les affaires extérieures du moment. Sa +position, relativement à ces affaires, est réellement fort difficile, +et comme tout le monde, au dedans comme au dehors, a intérêt à le +conserver, il est bon qu'on le sache pour agir en conséquence. Je l'ai +trouvé plein de confiance en M. de Talleyrand et sentant bien que lui +seul peut conduire jusqu'au port la barque de ces négociations dans +lesquelles il a montré tant d'habileté. Cette habileté n'a jamais été +plus nécessaire qu'en ce moment. Il y a deux points en litige: les +ratifications et le traité signé entre les quatre puissances sur les +places fortes de Belgique. En eux-mêmes, ces points ne sont peut-être +pas aussi graves qu'on le suppose, mais qu'importe, si l'effet est le +même? Ainsi, les ratifications arriveront un peu plus tôt, un peu plus +tard, je n'en doute pas. L'affaire des places fortes touche plus aux +amours-propres qu'aux intérêts réels, mais c'est à cause de cela +précisément, qu'elle acquiert une véritable importance. S'il fallait +avouer le traité tel qu'il est, je ne crois pas que le ministère +actuel ni aucun ministère pût tenir a cet aveu. On y verrait trop +clairement une humiliation, et il n'y aurait pas de bonne explication +qui pût effacer ou seulement couvrir cet aperçu. Si donc l'Angleterre +veut que l'ordre actuel se consolide en France, et il me semble +qu'elle y a un véritable intérêt, il faut que son cabinet se prête à +quelque arrangement sur ce point. Je ne doute pas que l'affaire dans +l'un et l'autre pays, n'ait à lutter contre la même nature de +difficultés; ainsi le ministère anglais veut ménager son opposition +tory, comme celui de France veut ménager son opposition libérale et +républicaine, mais la partie n'est pas égale et la position ici est +bien autrement menaçante. + +»M. de Talleyrand a déjà rendu d'immenses services, mais, suivant moi, +il n'en peut pas rendre à l'avenir un plus grand que celui qui en +est attendu aujourd'hui, car celui-là consolidera tous les autres. Il +consisterait à amener un nouvel arrangement et surtout une nouvelle +forme d'arrangement sur les places fortes. A mon sens, quel que soit +cet arrangement, il est indispensable qu'il soit consenti et _signé_ +par les cinq puissances; autrement on le tiendra toujours ici pour un +affront et il y aura explosion. Dans la réalité, quand la France +demande la démolition de quelques places fortes, on pourrait très +bien, si on le voulait, voir dans cette demande une preuve de sa bonne +foi, car il est évident qu'à une première rupture, ces places +tomberont entre ses mains, et il vaudrait mieux, pour elle, les avoir +fortifiées que rasées. + +»Qu'on y pense donc à deux fois, avant de faire d'une question si +oiseuse en elle-même une cause de rupture. Que cette question +s'arrange au contraire; et on ne voit pas ce qui pourrait ensuite +s'opposer à une union fort intime entre la France et l'Angleterre, +union dont les deux États ne tarderont pas à sentir les avantages. + +»M. de Talleyrand a déjà tant fait pour avancer cette oeuvre! il faut +espérer qu'il l'accomplira. Autrement on ne peut s'empêcher +d'entrevoir de grands embarras, pour ne pas dire plus.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 7 janvier 1832. + +»J'ai reçu votre lettre du 5 et la lettre de M. Pasquier qui y était +jointe.--La mission de M. de Maubourg, qu'on me jette à la tête ici +dans toutes mes conférences me gêne beaucoup. Le refrain est: +«Vous vous servez de nous, quand cela vous convient, et vous faites +vos affaires à part, quand vous jugez que cela vous est utile.» La +confiance ne s'établit pas comme cela. J'envoie à Paris M. Tellier +expliquer ce qu'on n'a pas l'air de comprendre. J'ai tant écrit, +dicté, conféré que je suis à bout de force.--Les forteresses, le +principe de démolition adopté, sont une très petite affaire, si l'on +veut la bien comprendre; le fait est que personne n'y met +d'importance. L'amour-propre seul, et assez bêtement, est engagé. S'il +n'y a pas guerre, elles tomberont, parce que personne ne les réparera; +s'il y a guerre, nous les prendrons, voilà le vrai. Faites mes amitiés +à celui qui vous a donné la note.» + + +M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Berlin, le 7 janvier 1832. + + »Mon prince, + +»La Prusse n'échangera les ratifications qu'elle envoie demain à +Londres, que si les autres puissances sans exception ratifient.» + +»Le cabinet prussien est très embarrassé. Il aurait certainement +désiré que l'empereur de Russie ratifiât purement et simplement. +Aujourd'hui il ne veut se compromettre ni envers lui, ni envers nous, +et il se croit à couvert par son interprétation de la nature des actes +de la conférence. Dès le premier moment, il n'a pas approuvé le traité +du 15 novembre. Il ratifiait toutefois, par amour de la paix, trait +distinctif de sa politique et des inclinations du roi. Il n'aurait +fait que deux réserves: la première, _des droits de la +Confédération sur le Luxembourg_; la seconde, _que la Prusse ne +participerait jamais à des mesures coercitives actives contre le roi +des Pays-Bas_.--Le refus de Pétersbourg est survenu, accompagné de +sollicitations pressantes à la Prusse et à l'Autriche de suivre cet +exemple. Peut-être n'était-on pas éloigné de céder, mais j'ai +sur-le-champ déclaré qu'il n'y aurait en pareil cas d'autre +alternative pour notre gouvernement que de prendre sous sa garantie la +Belgique, telle que les vingt-quatre articles l'avaient constituée, et +d'annoncer hautement que la Hollande, pas plus que toute autre +puissance, n'y toucherait. Alors l'on a fait de plus mûres réflexions, +et, après bien des hésitations, l'on a pris le parti équivoque dont je +rends compte à Paris, et que je vous communique, en résumé, par ma +dépêche télégraphique. + +»L'empereur de Russie ne réussira pas à entraîner le cabinet prussien +dans des résolutions violentes ou dans des mesures hostiles. L'on +comprend ici tous les avantages que l'on retire du _statu quo_, et +l'on veut les conserver. Je suis convaincu que M. de Bülow aura pour +instructions de se prêter à tous les termes moyens, à toutes les +combinaisons qui empêcheront la rupture des négociations ou la +scission d'une ou plusieurs puissances. M. Ancillon m'a en propres +termes déclaré, _que le roi de Prusse se considérait comme le gardien +de la paix en Europe; que son système politique reposait tout entier +sur l'impartialité et la défensive, et qu'il respecterait toujours les +droits de ceux qui respecteraient les siens_. + +»Vous avez les ratifications: elles sont signées du roi, mais +l'échange en sera suspendu aussi longtemps que toutes les autres +puissances n'apporteront pas les leurs. Ce n'est pas ce que vous +désirez, mon prince, mais c'est beaucoup cependant. L'empereur de +Russie reste isolé dans son refus et il attendait plus de +condescendance....» + + +LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Stanhope Street, 3 janvier 1832. + + »Mon cher prince, + +»Le rapport qu'Esterhazy et Wessenberg viennent de me faire de la +communication qu'ils ont reçue de leur cour est beaucoup moins mauvais +que celui que votre gouvernement croit avoir reçu du comte Appony. Il +paraît que la cour de Vienne admet que la conférence se trouvait dans +la nécessité de faire un arbitrage entre la Hollande et la Belgique; +que cette même cour approuve l'acte d'arbitrage soutenu dans les +vingt-quatre articles; qu'elle considère ces articles, acceptés qu'ils +sont par la Belgique, comme constituant une convention solennelle +entre le gouvernement belge et les cinq puissances; et que, puisque le +traité n'est effectivement que les articles, la cour de Vienne est +résolue de ratifier le traité; que, cependant, elle veut ajourner la +ratification pour le moment, dans l'espoir d'amener la cour de Russie. + +»Vous voyez que tout ceci n'a pas l'air d'une déclaration officielle, +faite par l'Autriche, au nom de la Russie et de la Prusse. + +»Je suis bien fâché que votre cour pense à refuser sa ratification au +traité du 15 novembre, parce que la convention du 14 décembre lui +déplaît. Mais comment pourrait-elle trouver des raisons valables pour +lier ensemble deux transactions entièrement différentes et +séparées? Comment pourrait-elle refuser sa ratification sans vous +désavouer et sans vous rappeler? Et quel serait le triomphe que cela +donnerait à tous ceux qui ont toujours tâché de nous inspirer des +soupçons de la France! Cette manière de traiter si à la légère les +transactions solennelles entre les gouvernements est-elle bien propre +à donner de la confiance à ceux qui auront affaire, à l'avenir, avec +la France? Mais je suis sûr qu'il est inutile que je vous suggère +toutes les considérations graves qui n'auront pas manqué de se +présenter déjà à votre esprit par rapport à ce sujet désagréable....» + +On peut juger, par cette lettre de lord Palmerston, la nature des +résistances que je rencontrais à Londres pour satisfaire aux exigences +du gouvernement français à l'égard de la convention du 14 décembre +relative à la démolition de certaines forteresses. J'étais parvenu +cependant à obtenir quelques concessions, sous la forme d'un protocole +interprétatif de la convention. Je l'envoyai à Paris par le premier +secrétaire de mon ambassade, M. Tellier, que je chargeai en même temps +d'explications développées. La suite des lettres mettra au fait des +résultats de cette nouvelle tentative de négociation. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 10 janvier 1832. + +»J'espère que toutes les explications que j'ai données, et toutes +celles que porte M. Tellier, amèneront notre cabinet à une +détermination qui nous conservera en bons rapports avec l'Angleterre, +car c'est ce à quoi je travaille depuis dix-huit mois, et ce qui fera +notre salut.--Mon opinion est qu'il y aura retard, mais pas refus dans +les ratifications. Une fois arrivées et échangées, il faudra laisser +aller les choses un peu toutes seules. Il n'y aura plus qu'un roi de +Grèce à faire. En avez-vous un dans la tête? On dit qu'il faut pour la +Grèce, dans la situation où elle est, un roi qui ait des qualités et +des défauts. Cela a fait, à ce que j'entends dire, penser un peu au +prince Paul de Wurtemberg. Il a de tout cela; quelque peu de qualités, +instruction, esprit, tout cela pas mal, et des défauts en +abondance....» + + + «Londres, le 12 janvier 1832. + +»J'ai reçu, il y a une heure, votre lettre du 10; j'ai lu avec +beaucoup d'attention les informations qu'elle contient. Voici où en +sont les affaires. Le 31, positivement, nous aurons les ratifications +de l'Autriche et de la Prusse; celles de la Russie, viendront plus +tard; on ne les attendra pas pour faire l'échange. + +»Ce point obtenu, la Hollande entrera en quelques explications, et +nous ferons tout ce qui sera possible; le fait est que nous voulons +tout arranger et finir. Les difficultés ne peuvent pas venir de la +Belgique; elles ne peuvent venir que de la France, qui, par de doubles +intrigues, embarrasse toujours ses affaires. Il est de fait, que, sans +la mission de M. de Latour-Maubourg à Bruxelles, et sans les +conférences de Sébastiani avec lord Granville, qui ont amené le +protocole du 29 août dont, à Paris, on ne m'a pas même donné +connaissance, les choses ne seraient pas arrivées à une suite de +difficultés dont il est très difficile de sortir. + +»Le protocole dont je parle n'est point mon oeuvre: c'est celui des +quatre puissances, qui l'ont fait passer par lord Granville, qui l'a +remis à Sébastiani. Je n'ai connu son existence que par une lettre de +Belliard qu'il m'a écrite à la fin de décembre. Est-ce là faire et +conduire des affaires? On embrouille tout, et puis l'on revient à moi. +Tout cela commence à m'ennuyer. Cependant, j'irai jusqu'au bout. Je +veux bien finir l'affaire dont je me suis chargé. On la gâtera après, +si l'on veut....» + + +Pendant que j'écrivais lettres et dépêches dans ce sens de Londres, +voici celles qu'on m'adressait de Paris. + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 9 janvier 1832. + + »Prince, + +»Ma dépêche officielle, qui vous parviendra en même temps que cette +lettre, vous fait connaître quelles sont les diverses solutions que +peut recevoir la difficulté grave qu'ont fait naître le traité du 14 +décembre et l'insuffisance des modifications qui y sont apportées par +la note diplomatique que vous avez reçue des ambassadeurs des quatre +puissances. Comme une dépêche ne comporte pas l'explication détaillée +des motifs qui s'opposent à ce que le gouvernement du roi consente à +l'échange des ratifications qui emporteraient son adhésion aux +principes consacrés par le traité du 14 décembre, si, préalablement, +il n'était modifié, j'ai prié mon frère Camille[331] de se rendre +auprès de vous. Les entretiens que j'ai eus avec lui l'ont mis au fait +de la question; il vous confirmera ce que j'ai eu l'honneur de vous +dire sur les effets fâcheux de la faute grave qu'ont faites les +puissances, en laissant l'opinion si longtemps incertaine sur leurs +dispositions à échanger les ratifications, et sur la nécessité de +donner aux actes qui termineront cette délicate négociation telle +forme qui puisse les rendre irréprochables aux yeux d'un peuple, +jaloux, à si juste titre, de ce qui peut toucher à l'honneur national. + + [331] Camille Périer, ancien auditeur au conseil d'État et ancien + préfet sous l'Empire et la Restauration. Était député depuis + 1828. Créé pair en 1837. + +»Dans une conférence que j'ai eue ce matin avec lord Granville, j'ai +réitéré l'assurance des dispositions du gouvernement du roi, de +resserrer les liens qui unissent les deux peuples et de persévérer +dans le système politique qui a concilié leurs intérêts depuis la +révolution de Juillet; mais j'ai expliqué les motifs qui ne nous +permettraient pas d'accepter le traité du 14 décembre. Mes +communications se sont étendues confidentiellement jusqu'aux moyens de +résoudre les difficultés nouvelles qu'il a fait naître. Ces moyens +n'ont été, de sa part, le sujet d'aucune objection, ce qui me donne +l'espoir que vous trouverez dans le concours du cabinet britannique, +un appui efficace pour faire agréer l'un d'entre eux....» + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 11 janvier 1832. + + »Prince, + +»J'ai reçu avec un vif intérêt les dépêches que vous m'avez adressées +par M. Tellier. Vous aurez vu, par celle que j'ai chargé mon +frère de vous porter et que vous devez posséder au moment où j'écris, +que nous nous étions en quelque sorte rencontrés sur la manière de +sortir des embarras que cause au cabinet de Londres et au nôtre le +traité du 14 décembre relatif aux forteresses. Je désire bien vivement +que vous puissiez terminer cette importante affaire. + +»Vous verrez, prince, par ma dépêche officielle de ce jour que nous +vous laissons une latitude de plus que par celles qui vous ont été +portées par mon frère; puisque en définitive, si vous ne pouviez pas +terminer, ainsi que nous vous l'avons indiqué par le protocole que je +vous ai fait passer, nous nous contenterions de l'expédient qui nous +est présenté dans votre dépêche numéro 291. Mais il est indispensable, +prince, que la déclaration soit claire et explicite dans tout son +contenu, comme le protocole que nous vous avons adressé[332]. Il faut +que le royaume de Belgique et son roi soient entièrement affranchis de +tout engagement antérieur ou postérieur aux actes des cinq puissances +qui ont reconnu l'indépendance et la neutralité de la Belgique: c'est +là ce que le pays demande à tort ou à raison: c'est ce qu'il veut, et +amis ou ennemis, tout le monde nous abandonnerait si nous cédions sur +ce point. Quant au fond de la question, nous n'y ajoutons pas plus +d'importance qu'elle ne mérite; peu nous importe que, sauf +Philippeville et Marienbourg, qui ne font point partie des places +comprises dans les catégories du protocole du 17 avril, telle ou telle +forteresse soit démolie; mais une fois que les quatre puissances +auront déterminé les places qui doivent l'être, qu'elles n'aient aucun +droit de suite sur ces forteresses, à moins que ce ne soit en commun +pour les cinq puissances signataires du traité du 15 novembre. + + [332] Le cabinet des Tuileries désirait obtenir des puissances + une déclaration explicite qu'elles n'entendaient, garder sur les + forteresses belges aucune espèce de suzeraineté. M. de Talleyrand + obtint gain de cause sur ce point (Voir page 407). + +»J'attendrai, avec bien de l'impatience pour notre pays et pour notre +cabinet, la réussite de cette affaire; mais, lors même que les trois +puissances viendraient à ne pas donner de suite leur ratification, il +suffit que la France et l'Angleterre soient d'accord, par l'échange de +leurs ratifications respectives, pour que l'effet moral de cette +détermination prévienne toute idée sérieuse de collision qui pourrait +amener la guerre, car, il serait évident pour tout le monde que, la +France et l'Angleterre, une fois d'accord, il ne fût pas difficile, +pour ne pas dire impossible, aux autres gouvernements de ne pas +accéder aux déterminations de ces deux grandes puissances. + +»Je ne vous répéterai pas, prince, ce que j'ai déjà eu l'honneur de +vous dire, que notre politique, à l'égard de l'Angleterre, est +entièrement conforme à la vôtre. Je charge M. Tellier, avec qui je +suis entré dans quelques détails, de vous le réitérer expressément, et +de vous dire combien il est urgent pour l'Europe et pour nous, que +nous puissions entrer franchement dans le système de désarmement que +nous avons annoncé si positivement sur la foi des promesses de tous +les ambassadeurs, lesquels nous avaient assuré de la manière la plus +formelle que les ratifications de leurs cabinets au traité du 15 +novembre, ne seraient qu'une affaire de forme. Je veux bien croire +encore qu'il n'y a aucune mauvaise intention de la part des +différentes puissances et surtout de celle de l'Autriche et de la +Prusse, mais elles ont commis une faute bien grande, si elles veulent +sincèrement la paix, ainsi qu'elles nous en ont donné si souvent +l'assurance, en ne ratifiant pas aux époques convenues, et en +ébranlant ainsi la puissance et la force morale de notre cabinet, dans +son système de paix et de désarmement. Si la difficulté relative aux +forteresses disparaît entre nous et l'Angleterre, et que nos +ratifications soient échangées, nous parerons encore une fois à ce +danger. La chute de nos fonds publics, l'inquiétude générale qui règne +dans les esprits, vous en révéleront l'imminence, mieux encore que je +ne pourrais le faire. + +»Notre sort, prince, est dans vos mains. Je me confie sans réserve à +votre haute sagesse et à votre patriotisme, pour amener à terme une +négociation dont peuvent dépendre la paix de notre pays et la +civilisation du monde. Je remets à M. Tellier la lettre de lord +Palmerston qui n'a été lue que de Sa Majesté et de moi. + + «Agréez....» + CASIMIR PÉRIER. + +»_P.-S._--Je recommande à vos bontés mon frère s'il se trouve encore +auprès de vous.» + + +LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + »Paris, ce 11 janvier 1832. + +»Je reçois dans le moment, mon cher prince, votre lettre du 8 apportée +par M. Tellier, et j'avais reçu celle du 5, il y a deux jours. Quoique +j'eusse eu un grand plaisir à vous voir, à vous entendre, et aussi à +me faire entendre de vous, cependant, je préfère infiniment que vous +ne soyez pas venu, car, outre la fatigue et l'incommodité d'une course +pareille par le temps qu'il fait, j'aurais regardé comme un véritable +malheur que vous ne fussiez pas à Londres, lorsque les dépêches +que M. Périer vous a adressées par son frère y seront parvenues. + +»Je pense qu'elles auront calmé vos inquiétudes, et que les +propositions qu'elles contiennent vous auront paru de nature à +trancher toutes les difficultés et à faire sortir _les cinq +puissances_ de la fausse position où le déplorable traité du 14 +décembre les a placées les unes envers les autres. Je le désire +vivement, et j'espère que le gouvernement anglais y aura vu une +nouvelle preuve du prix que mon gouvernement met, ainsi que moi, à +entretenir cordialement entre nous cette union qui est le meilleur +garant de la paix de l'Europe et de la stabilité de l'ordre social. +Arrangeons ce traité de manière à ce que les anciens engagements du +roi des Pays-Bas ne soient pas contractés par le roi des Belges et à +ce que, à l'avenir, sa position, ses rapports et ses engagements +soient identiquement les mêmes avec toutes les cinq puissances; à ce +qu'aucune de ces puissances ne conserve sur ses places et sur son +territoire une suzeraineté particulière, et rien ne pourra plus +troubler ni notre union avec l'Angleterre ni, par conséquent, la paix +générale. Vous pouvez affirmer, mon cher prince, comme je sais au +reste que M. Périer vous le mande, avec plus de détails, que c'est là +tout ce que veut la France, mais que c'est ce qu'elle veut, et qu'il +est vraiment extraordinaire qu'on puisse voir dans une demande aussi +juste, aussi simple et aussi modérée, autre chose que ce qu'elle est +et qu'on veuille y chercher des prétextes pour élever des soupçons et +pour nous accuser d'arrière-pensées que notre propre proposition +dément d'une manière aussi formelle et que, j'ose dire, toute ma +conduite et celle de mon gouvernement aurait dû suffire pour +repousser. Au reste, il est vraiment singulier que ce soit ceux +qui nous ont fait un mystère de ce traité, tandis qu'on faisait de sa +signature un _sine qua non_ de celle de celui du 15 novembre qui nous +était commun, qui croient avoir le droit de nous soupçonner, et _qu'un +défaut de sincérité_, qui tout au moins, n'est pas de notre côté, pût +porter atteinte à la confiance que nous demandons, et dont il me +semble que l'Angleterre a eu tant de preuves de notre part. + +»Il y a plus: c'est parce que nous avions la pleine conviction que les +vues du gouvernement actuel, relativement à la Belgique, étaient +entièrement conformes aux nôtres, que nous nous sommes endormis dans +une sécurité aussi complète sur la négociation des places. C'est +précisément parce que nous n'avions aucune inquiétude de son côté, que +nous n'avons pas cherché à obtenir d'autre engagement de sa part que +celui du protocole du 17 avril; mais c'est aussi parce que, d'après ce +qui s'était passé, nous ne pouvions pas avoir la même confiance dans +le gouvernement belge, que nous avons voulu avoir un gage spécial de +sa part, que nous lui avons envoyé M. de Latour-Maubourg, mission à +laquelle nous avons exprès donné la plus grande publicité, que nous +avons communiquée dans tous ses détails à lord Granville et à sir +Robert Adair qui ont eu une connaissance préalable de ce que nous +demandions, avec lesquels on est convenu des formes et des termes de +l'engagement demandé au roi des Belges, engagement qui a été contracté +avec leur pleine connaissance et même avec leur approbation, sans +laquelle le roi Léopold ne l'aurait pas signé. + +»J'avoue, mon cher prince, que je ne conçois pas encore, malgré toutes +les explications qui nous ont été données sur les soupçons que +cette mission avait excités, comment elle a pu en faire naître aucun. +Mais laissons là le passé et occupons-nous exclusivement du présent et +de l'avenir. + +»Nous sommes persuadés que c'est la crainte des attaques des tories, +secondée par des intrigues belges, qui ont déterminé la forme et les +termes du traité du 14 décembre. Nous croyons que le gouvernement +anglais actuel a renoncé à tout système de Sainte-Alliance, et qu'il +n'est pas plus favorable à celui de faire de la Belgique _une tête de +pont_ contre la France, auquel a été substitué le système bien plus +sage, et que nous avons adopté, de la neutralité permanente et de +l'indépendance de ce nouvel État. + +»L'exécution franche, pleine et entière de ce système d'indépendance +et de neutralité belge est pareillement tout ce que nous réclamons, +tout ce que nous voulons. Nous n'avons aucune arrière-pensée ni sur +Philippeville et Marienbourg, ni sur quoi que ce soit. Nous +n'attachons pas la moindre importance à ces deux places qui n'ont +d'autre valeur pour la France que celle des souvenirs qui s'y +rattachent, souvenirs qu'on aurait dû ménager davantage au lieu d'en +faire un sujet d'irritation. Mon gouvernement n'a jamais eu d'autre +intention que de la calmer, et c'est uniquement dans cette vue qu'il +en a parlé. C'était pour pouvoir dire qu'il l'avait fait, mais que +quand il avait trouvé que cette réclamation pouvait entraver le grand +objet de la paix générale, il s'en était désisté; et, en effet, vous +savez qu'il n'en a pas été question depuis, ni à Londres, ni à +Bruxelles, au moins _par nous_, car je crois que beaucoup d'autres +s'en sont occupés en sens contraire, et le traité du 14 décembre en +est une preuve suffisante. + +»Nous étions tellement soigneux d'éviter tout ce qui pourrait +réveiller les souvenirs de Philippeville et de Marienbourg que, quand +l'armée française est entrée en Belgique, il était défendu au maréchal +Gérard de faire occuper ces deux places. + +»Je vous prie, mon cher prince, de vouloir bien dire de ma part à lord +Palmerston, en lui faisant mes compliments, que telle est ma politique +personnelle autant que celle de mon gouvernement, et vous pourrez +ajouter, si cependant vous pouvez le faire sans que cela le pique, ce +que je vous prie particulièrement d'éviter, que ce n'est que par votre +dépêche que j'ai eu connaissance des assertions du _National_ que je +ne lis pas plus que les autres journaux, et qui est l'ennemi le plus +acharné de ma personne et de mon gouvernement. Je désire, s'il veut +continuer à s'en faire rendre compte, que ce soit toujours pour +prendre le _contre pied_ de tout ce qui sera extrait du _National_, de +_la Tribune et Cie_. + +»Je vous renouvelle toujours bien sincèrement, mon cher prince, +l'assurance de mon ancienne amitié pour vous. + +»LOUIS-PHILIPPE.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 14 janvier 1832. + +»Voilà la ratification de Prusse arrivée; un courrier de Berlin l'a +apportée ce matin: ainsi voilà la question belge fortifiée d'une +puissante adhésion. La ratification d'Autriche sera ici la semaine +prochaine, à ce que l'on croit, mais sûrement avant la fin du +mois. C'est une grande chose de faite: il faut croire que cette +épineuse affaire de Belgique sera terminée sans guerre. Il faut que la +paix joue son rôle qui est d'amortir les passions. Les hommes du +mouvement perdront par la paix, la plus grande partie de leurs moyens +de troubles....» + + + «Londres, le 17 janvier 1832. + +»... Je tâche de faire donner sur la démolition des forteresses les +explications que l'on m'a demandées de Paris. Je crois que j'en +obtiendrai de satisfaisantes, mais c'est très difficile. Vous savez ce +que c'est qu'une affaire mal entamée et qu'on a voulu conduire dans +deux endroits. J'ai eu ici plus de peine pour réparer que pour faire. +Ce mot de _faiseur_, que l'on employait autrefois, me revient bien +souvent à l'esprit; mais il faut s'en arranger, parce que c'est une +nature d'esprit que l'on ne peut pas changer, et ce pauvre Sébastiani +était né comme cela, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une assez bonne +dose d'esprit.--Est-il vrai que l'on prépare de fortes attaques contre +le budget? J'espère et je compte que tout le monde doit souhaiter que +le ministère en sorte avec avantage, car nous avons tous besoin de +tout ce que M. Périer a de force de caractère et de capacité pour +ramener l'ordre. Le roi a essentiellement besoin de lui. C'est +l'opinion de tout le monde ici. M. Périer hors du ministère, toutes +les puissances croiraient à un nouvel ordre de choses. Le Parlement +rentre aujourd'hui, mais il n'y aura rien d'important que la semaine +prochaine....» + + + «Londres, le 19 janvier 1832. + +»Je crois que tous les cabinets se rapprochent un peu de nous et que +les ratifications nous arriveront. Si quelques-unes traînent un peu, +cela ne change rien à la résolution. Ce sont plutôt des égards pour le +roi de Hollande que toute autre chose qui ont occasionné les retards. +J'arriverai, je crois, à ce que désire notre gouvernement sur les +forteresses; nous aurons des explications que les plus susceptibles ne +pourront pas blâmer....» + + + «Londres, le 23 janvier 1832. + +»M. Camille Périer retourne ce soir à Paris. Il y porte des pièces +qui, à ce que je crois, satisferont. C'est le résultat d'efforts +continus pendant quinze jours. J'ai, ce que je n'aime guère, employé +la ténacité la plus importune, mais j'ai réussi; il n'y avait aucun +moyen d'obtenir davantage. Je vous assure que je travaille trop, mais +j'en viendrai à mon honneur....» + +Pour faire comprendre ce que M. Camille Périer emportait à Paris, je +dois placer ici un extrait de la convention du 14 décembre 1831, entre +les quatre puissances et la Belgique, relativement aux forteresses. Je +me bornerai à citer le texte de l'article 1er de cette convention, qui +est le plus important: + +«ARTICLE PREMIER.--En conséquence des changements que l'indépendance +et la neutralité de la Belgique ont apportés dans la situation +militaire de ce pays, ainsi que dans les moyens dont il pourra +disposer pour sa défense, les hautes parties contractantes conviennent +de faire démolir parmi les places fortes élevées, réparées ou étendues +dans la Belgique depuis 1815, en tout ou en partie, aux frais des +cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, +celles dont l'entretien ne constituerait désormais qu'une charge +inutile. + +»D'après ce principe, tous les ouvrages de fortification des places de +Menin, Ath, Mons, Philippeville et Marienbourg seront démolis dans les +délais fixés par les articles ci-dessous.» + +Les articles suivants règlent le mode de démolition. + + +Le gouvernement français ayant voulu voir dans la rédaction de cet +article que les quatre puissances proclamaient une sorte de patronage +particulier, présent et à venir, sur les forteresses à démolir, +patronage dont la France avait été exclue, je dus insister pour +obtenir des plénipotentiaires de ces puissances une déclaration +catégorique qui mît fin à toute incertitude à cet égard. + +Après des efforts infinis, je parvins à leur faire adopter la +déclaration suivante qui porte la date du 23 janvier 1832: + +«Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de +Prusse et de Russie, en procédant à l'échange des ratifications de la +convention du 14 décembre dernier, déclarent à cette occasion: + +»1º Que les stipulations de la convention du 14 décembre dernier, +motivées par le changement survenu dans la situation politique de la +Belgique, ne peuvent et ne doivent être entendues que sous la réserve +de la souveraineté pleine et entière de Sa Majesté le roi des Belges +sur les forteresses indiquées dans ladite convention, ainsi que sous +celle de la neutralité et de l'indépendance de la Belgique, +indépendance et neutralité qui, garanties aux mêmes titres et aux +mêmes droits par les cinq puissances, établissent sous ce rapport un +lien identique entre elles et la Belgique; + +»2º Que les sommes dont il est question dans l'article V ne sont +mentionnées que pour décompte, l'intention des cours étant que, si le +décompte offrait un résidu, ce résidu serve à soulager la Belgique +dans les dépenses qu'elle aura à faire pour la démolition des +forteresses indiquées dans l'article premier; + +»3º Qu'enfin, la réserve faite par les quatre cours à l'article VI, +n'ayant rapport qu'aux articles II et III, ne s'applique par +conséquent qu'aux places à démolir. + +»Par cette déclaration sur les trois points qui précèdent, les +plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de +Prusse et de Russie placent hors de doute que toutes les clauses de la +convention du 14 décembre sont en parfaite harmonie avec le caractère +de puissance indépendante et neutre, qui a été reconnu à la Belgique +par les cinq cours.» + +C'est cette déclaration que M. Camille Périer emporta à Paris et qu'on +trouva enfin suffisamment explicite. + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 23 janvier 1832. + +»Prince, j'ai vu avec une vive satisfaction par votre dépêche +officielle et surtout par votre lettre particulière, que vous comptiez +obtenir les modifications que nous avions demandées, relatives à la +convention du 14 décembre, si contraire à nos droits et, j'ose dire à +notre dignité. + +»M. Van de Weyer doit avoir reçu maintenant les instructions les plus +positives de son gouvernement qui lui ordonne de s'entendre avec vous +pour vous faire modifier les articles qui nous avaient justement +blessés. + +»Nous espérons donc, prince, que vous serez en mesure de lever les +obstacles qui s'opposaient à l'échange des ratifications du traité du +15 novembre, et que nous vous avions signalés par le modèle de +protocole que nous avions fait passé, en vous exprimant, de la manière +la plus formelle, l'impossibilité où nous serions de ratifier si nous +n'obtenions pas une entière satisfaction sur tous ces points. + +»Maintenant, prince, que vous connaissez toutes nos difficultés, si +elles sont résolues, ainsi que vous m'en donnez l'espérance, d'une +manière conforme à nos voeux et à nos instructions, nous ne voyons +aucun inconvénient à ce que vous échangiez les ratifications pour le +31 de ce mois. Ce sera un immense service que vous aurez rendu et ce +sera une obligation de plus que vous aura l'Europe. + +»Si l'Angleterre et nous ratifions seuls avant les puissances, il +faut, je crois, nous réserver le moyen de ne pas refermer toute voie +de conciliation entre la Hollande et la Belgique, en ce qui concerne +la navigation; il faut surtout que l'Angleterre ne puisse pas nous +opposer un jour, notre signature au traité du 15 novembre, comme un +_sine qua non_ qui mettrait un obstacle invincible à ces modifications +qui sont le seul prétexte raisonnable d'opposition que puisse faire le +roi Guillaume dans la position où il se trouve placé. + +»J'approuve, prince, ce que vous me dites, de ne pas faire une chose +trop importante de ces ratifications, vis-à-vis des autres cabinets; +mais cette démarche leur donnera à penser, et tout en ne voulant +point nous séparer d'eux, il est bon cependant qu'ils voient que nous +pouvons marcher sans eux: il ne leur échappera pas, comme vous le +dites fort bien, qu'un semblable accord entre nous et l'Angleterre, +est, au fait, un traité offensif et défensif....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 27 janvier 1832. + +»Le ministère anglais s'est très bien tiré de l'attaque de lord +Aberdeen[333]. Lord Grey qui lui a répondu, a placé dans son discours +des choses très bien pour la France. Le duc de Wellington a soutenu +lord Aberdeen, mais il a respecté toutes les convenances qui avaient +été toutes violées par lord Aberdeen. Allez, n'écoutez pas les petits +politiques de la société; le fait est que c'est de notre union avec +l'Angleterre que sortira notre établissement et pas d'ailleurs; toute +ma politique se borne à cela. + + [333] Lord Aberdeen avait interpellé le cabinet sur les affaires + de Belgique et s'était élevé violemment contre l'intervention + française (Voir les _Débats_ du 30 janvier). + +»J'attends avec impatience des nouvelles de tout ce que j'ai envoyé +par M. Camille Périer. Je crois que l'on fera ce que je demande; il +faut que je reçoive les ratifications avant le 31....» + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 29 janvier 1832. + +»C'est avec bien de l'empressement, mon cher prince, que je viens vous +remercier de votre lettre du 23, et vous témoigner tout le +plaisir qu'elle m'a fait en m'annonçant que la plus forte difficulté +de cette longue et pénible négociation de la Belgique est surmontée. +Je m'en félicite avec vous de bien bon coeur, et il est assurément bien +juste de vous en adresser les compliments. Certes, c'est une belle et +grande chose que cette question belge se soit terminée de cette +manière, surtout ayant été, il faut malheureusement en convenir, si +mal secondé par eux, car cette dernière difficulté est leur ouvrage, +et je comprends parfaitement ce qu'elle a été pour vous. Il faut se +consoler de ce qui froisse un peu la petite vanité, la gloriole +nationale, si vous voulez, en se répétant ce que vous m'écrivez: «_Il +n'y avait rien de plus à obtenir._» Et, certes, Philippeville et +Marienbourg ne valent pas la guerre. L'essentiel est obtenu, voilà le +vrai, grâce à votre zèle et à votre habileté. + +»J'espère et je désire bien, comme vous me le mandez, que le mois +prochain soit le terme définitif de vos travaux. Je sais, mon cher +prince que vous avez grand besoin de pouvoir vous soigner et vous +reposer un peu, et c'est encore admirable que votre santé ait aussi +bien supporté tant de fatigues morales et physiques. Je souhaite du +fond de mon coeur, que vous n'ayez plus qu'à jouir de vos succès et des +heureux résultats qu'ils auront pour notre chère France et pour notre +bien-aimé roi qui aurait aussi grand besoin de repos. + +»Sébastiani est infiniment mieux, et même tout à fait bien. La +difficulté maintenant est d'obtenir de lui qu'il se soigne assez +longtemps et qu'il ne reprenne pas trop tôt les affaires, ce que je +crois bien important pour consolider son rétablissement....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 31 janvier 1832. + +»J'ai échangé ce soir les ratifications de la France avec la Belgique, +et, ce qui est excellent, c'est que l'Angleterre a échangé tout comme +moi, ses ratifications avec les Belges: ainsi voilà une affaire bien +finie. L'Angleterre et la France réunies en même temps, c'est plus que +je n'osais l'espérer. A présent, il faut patienter: le reste viendra; +n'exigeons rien; ne triomphons pas trop, n'embarrassons pas +l'Angleterre de ce qu'elle a fait, et que tous les tories, petits et +grands lui reprocheront demain. Ne lui laissons pas voir que d'être +liée avec nous, lui fait faire plus de mouvement qu'elle ne veut. +C'est une affaire de prudence et de conduite. Il faut ménager le +ministère anglais; il a ici de grands embarras. Mon opinion est que +les ratifications de Prusse et d'Autriche ne se feront pas attendre +longtemps[334]; celles de Russie viendront plus tard, mais viendront. +Cela fait, on attendra la Hollande, et ce qu'elle dira ne fera rien à +personne. L'Espagne a mis une fois, quatre-vingts ans à faire une +reconnaissance toute pareille, et cela n'a pas dérangé l'Europe qui +avait fait ses affaires de son côté.--Je ne sais rien de la France au +dedans; je ne lui trouve pas trop bonne mine, mais je sais qu'au +dehors, nous sommes, par ce que nous venons de faire, placés comme le +roi devait le désirer, sans trop l'espérer. + + [334] Sur les sentiments du cabinet de Berlin à cet égard, voir à + l'Appendice page 495 une lettre de M. Bresson à M. de Talleyrand. + +»Cela doit bien étonner et bien fâcher les petits messieurs à non +intervention, qui criaient et croyaient à la guerre.--Nous avons pris +une forme excellente, c'est de laisser le protocole ouvert, et c'est +sur la proposition de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche. On +doit être content aux Tuileries de la rédaction de ce protocole...» + +LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 4 février 1832. + + »Mon cher prince, + +»J'ai beaucoup entendu parler dans ma jeunesse, des talents du comte +d'Avaux et de la longueur et de la difficulté des négociations du +traité de Westphalie. C'était l'enfance de la diplomatie; et je crois +que les quinze mois de la conférence de Londres, les cinquante-cinq +protocoles toujours signés d'accord par les plénipotentiaires des cinq +grandes puissances présentent un spectacle bien plus imposant de +talents et de difficultés vaincues que tout ce qui l'avait précédé. Il +sera beau pour vous, pour mes ministres et j'ose dire aussi pour moi, +qu'en sortant de la révolution de Juillet, cette grande crise ait été +conduite de manière à nous faire arriver au résultat que nous obtenons +enfin, sans que la paix intérieure de la France, ait été troublée, et +sans que l'Europe soit devenue la proie de l'embrasement dont elle +était menacée. + +»Vous voyez, mon cher prince, que je partage votre opinion, que les +ratifications de la France et de l'Angleterre échangées en même temps +assurent l'échange des trois autres, car c'est presque devenu un lieu +commun que de dire que, quand la France et l'Angleterre sont +d'accord, il n'y a plus à craindre la guerre en Europe. J'ai toujours +cru que nos deux puissances pouvaient s'entendre et se mettre +d'accord, sans que ni l'une ni l'autre eussent rien à perdre de leur +honneur national et de leurs intérêts politiques, mais j'ai cru aussi +que pour que nos deux nations approuvassent cet accord, il fallait +rendre évident que leurs gouvernements n'en avaient rien sacrifié; et +voilà, mon cher prince, ce qui fait que j'ai souvent insisté avec tant +de force sur quelques points de la négociation que mon gouvernement +avait grande raison de vouloir rectifier. A présent, le succès a +couronné ses efforts et les vôtres, et c'est là sans doute la +meilleure réponse à toutes les invectives dont nous sommes tous les +objets. + +»Je désire vivement, mon cher prince, que les ratifications des autres +puissances ne se fassent pas attendre longtemps. C'est leur intérêt +comme le nôtre, car c'est l'échange complet qui convaincra tous les +incrédules qu'ils doivent renoncer à leurs espérances de guerre et de +bouleversement. C'est là ce qui les convaincra de la stabilité de +l'ordre de choses actuel et de l'impuissance de leurs efforts pour le +renverser. + +»C'est toujours de tout mon coeur, mon cher prince, que je vous +renouvelle l'assurance de toute mon amitié pour vous....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS. + + «Londres, le 6 février 1832. + +»Je supplie Mademoiselle de me donner de ses nouvelles. La nuit du 2 +février a dû être une nuit d'angoisses, et quoique le danger[335] +n'ait été connu que lorsque déjà il n'existait plus, vous avez dû +avoir des heures bien pénibles. Il est bien dur, quand on ne songe, +comme vous le faites tous, qu'à faire du bien, de rencontrer à chaque +pas des difficultés, des intrigues de tout genre. Je m'inquiète sans +savoir rien; personne ne m'écrit. Je vous conjure, Mademoiselle, de ne +pas me laisser, sur ce qui est d'un tel intérêt pour vous, dans une +ignorance complète...» + + [335] M. de Talleyrand fait ici allusion au complot dit de la rue + des Prouvaires. Deux à trois mille hommes avaient été embauchés + par l'agent légitimiste Poncelet pour tenter un coup de main sur + la famille royale. La police arrêta les chefs du complot dans la + nuit du 1er au 2 février dans une maison de la rue des + Prouvaires, et le mouvement fut étouffé. + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, lundi 7 février 1832. + + »Mon cher prince, + +»C'est vraiment bien aimable et bien bon à vous de m'avoir écrit, tout +de suite, à deux heures du matin, au moment où les ratifications entre +la Belgique, l'Angleterre et la France venaient d'être faites. Je ne +puis assez vous dire combien j'en suis vivement touchée, et c'est de +tout mon coeur que je vous en remercie. Cette bonne et importante +nouvelle est arrivée bien à propos pour dédommager un peu notre +bien-aimé roi de tout ce qu'il a à souffrir des infâmes complots des +carlistes et des républicains qui, pour le moment, sont parfaitement +d'accord dans leurs intrigues et leur bien coupable but. Vous savez +par les journaux l'absurde mais exécrable conspiration qui vient +d'être arrêtée, grâce à Dieu, au commencement de son exécution. +La police, en cette occasion, a été parfaitement bien faite, car tout +cela a été fait sans que cela causât la moindre agitation dans Paris. +Cela s'est passé pendant notre grand bal du 2, qui n'en a pas moins +duré jusqu'à cinq heures du matin. On disait tout bas dans le bal +qu'on s'attendait à quelque tentative d'émeute pour la nuit, mais on +était loin de croire que ce fût une chose aussi grave. Ce n'est qu'à +trois heures, au moment où nous nous retirions du bal, la reine et +moi, que nous avons appris les arrestations que l'on venait de faire +de cette bande armée. Ils ne peuvent plus faire d'émeute dans la rue; +la population n'en veut pas; ils en viennent aux conspirations, aux +horreurs, comme la machine infernale du temps de Napoléon. Il y a cent +dix personnes arrêtées, toutes prises les armes à la main. Ainsi, pour +cette fois, il ne peut y avoir de doute sur leurs bonnes intentions. +J'espère que cela mènera à un bon résultat, et je suis persuadée que +cela sera avantageux pour le gouvernement. Le roi est d'un calme, d'un +sang-froid admirable. Je vous avoue que je le trouve sans cesse +beaucoup trop confiant; c'est un sujet de discussion entre nous...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS. + + «Londres, le 13 février 1832. + +»... L'empereur de Russie envoie le comte Orloff[336] à La Haye, pour +déclarer au roi que, s'il ne se décide pas à adhérer aux articles de +la conférence, il ne peut en aucune manière, ni dans aucun cas, +compter sur son appui. Cela retardera l'envoi des ratifications russes +probablement de huit ou dix jours, mais il est positif qu'on est +décidé à les envoyer...» + + [336] Alexis Foedorowitch, comte puis prince Orloff, né en 1786, + servit dans l'armée russe durant les guerres de l'empire. Il + devint général en 1828. En 1829, il signa le traité d'Andrinople + avec la Porte, et fut en 1830 nommé ambassadeur à Constantinople. + En 1832, il fut chargé d'une mission importante à La Haye et à + Londres; de retour en Russie, il reçut le commandement de l'armée + envoyée en Turquie contre Ibrahim-pacha, et signa le traité + d'Unkiar-Skelessi (1833). Il fut ensuite nommé conseiller d'État, + directeur de la police secrète, prit part aux conférences de + Berlin et d'Olmütz (1853) et représenta la Russie au congrès de + Paris (1856). Il reçut peu après le titre de prince, fut nommé + président du conseil de l'empire et du conseil des ministres. Il + mourut en 1861. + + + «Londres, le 14 février 1832. + +»... Je n'ai appris l'envoi de troupes en Italie que comme un fait; +comme projet, je ne le savais pas[337]. Mais je suppose que l'on s'est +entendu à cet égard avec le gouvernement autrichien; car, sans cela, +il y aurait des complications qui donneraient plus d'embarras qu'il +n'y aurait d'avantages. Du reste, je ne sais rien, et je raisonne sur +tout cela un peu en aveugle, ce qui fait que je n'en parlerais pas à +une autre personne qu'à vous. C'est bien assez d'avoir à se mêler +de ce qu'on est chargé de faire; il serait fou de se mêler de ce qui +regarde les autres, surtout quand on le sait mal. + + [337] Il s'agit de l'expédition d'Ancône. Cette ville fut occupée + le 22 février 1832. On se rappelle qu'en juillet 1831, M. Périer + avait obtenu le retrait des troupes autrichiennes du territoire + pontifical. Mais peu de mois après, de nouveaux soulèvements + éclatèrent dans les États de l'Église. Le pape fit appel aux + Autrichiens qui accoururent aussitôt (janvier 1832) M. Périer vit + dans ce fait une atteinte à la dignité de la France, et voulut + que celle-ci partageai avec l'Autriche l'honneur de défendre le + Saint-Siège. De là l'expédition d'Ancône. La colère de l'Autriche + fut très vive mais impuissante, et les autres cabinets furent + également émus. M. Pozzo reçut l'ordre de quitter Paris si + l'ambassadeur d'Autriche demandait ses passeports. A Londres, + l'opposition tory fit entendre de violentes récriminations. + Toutefois, tout se borna en paroles.--M. de Talleyrand blâma + cette expédition, malgré une lettre de Madame Adélaïde qui lui + exposait les idées du roi et du cabinet à ce sujet. Voir à + l'Appendice, page 496. + +»Je vous ai écrit hier l'arrivée à La Haye du comte Orloff. Cette +mission retardera probablement de dix ou douze jours les +ratifications, mais elle les assure...» + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 13 février 1832. + + »Prince, + +»J'ai tardé plus que je l'aurais voulu à répondre aux deux lettres +particulières que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, car les +premières discussions du budget ont été pour moi pénibles et +laborieuses. Nous avons jusqu'ici gagné toutes les questions +importantes. Nous avons surtout à combattre la Chambre sur des +retranchements et des économies qui pourraient devenir embarrassantes +pour le gouvernement. Au reste, nous sommes toujours décidés à lutter +jusqu'au bout, à ne pas faire de questions ministérielles de celles +qui ne seront que purement financières, et nous continuerons à faire +tous nos efforts pour consolider au dedans ce système politique, à +l'affermissement duquel vous avez, prince, si puissamment contribué au +dehors. + +»J'ai reçu hier, avec les ratifications belges que vous m'avez +envoyées, votre dépêche du ... J'y ai vu avec la plus grande +satisfaction, ce que vous me dites du discours de lord Palmerston, que +je me suis fait représenter ce matin. Le gouvernement du roi +s'applaudit vivement de cette conformité de vues et de sentiments, +dont les deux pays peuvent attendre de si heureux résultats. +Cette manifestation franche et sincère peut répondre à bien des choses +et nous être véritablement utile. Nous y trouvons une confirmation de +notre système de politique étrangère justifié par un aussi heureux +succès dans son but le plus important. + +»Ma première dépêche officielle, prince, vous donnera des détails +étendus sur les affaires d'Italie; mais pour répondre à votre désir, +je m'empresse de vous informer aujourd'hui que nous avons lieu +d'espérer que Sa Sainteté cédera aux pressantes instances que nous lui +avons fait faire et sera déterminée par elles à ne pas laisser +subsister définitivement le refus de nous permettre d'occuper Ancône, +refus dont M. de Sainte-Aulaire fils nous avait apporté la +nouvelle[338]. + + [338] Le général Cubières avait été envoyé à Rome pour aviser le + pape de l'occupation d'Ancône par les troupes françaises. Le pape + fut d'abord vivement irrité de ce coup de force, et fit entendre + de vives protestations à M. de Sainte-Aulaire. Ce n'est que le 16 + avril qu'une convention intervint entre le cabinet des Tuileries + et la cour de Rome, aux termes de laquelle le pape autorisait + l'occupation française. + +»Nos troupes ont reçu provisoirement l'ordre _d'entrer_ à Ancône, le +seul cas excepté où les Autrichiens les y auraient devancés. Dans +cette supposition, elles se porteraient sur _Civita Vecchia_ qu'elles +occuperaient. + +»Nous ne varierons pas du but que nous nous proposons: montrer à +l'Autriche que nous ne pouvons consentir à l'occupation de la Romagne +qu'autant qu'elle sera de courte durée; montrer au Saint-Siège que +nous voulons obtenir de lui les concessions qu'il a solennellement +promises aux puissances[339]. + + [339] L'occupation autrichienne n'avait pris fin en juillet 1831 + que sur la promesse du pape faite à la France, médiatrice, et à + l'Autriche d'une amnistie et de réformes libérales. + +»Du reste, sans nous départir en rien de cette volonté bien constante, +nous ne comptons pas nous éloigner de notre système politique que nous +avons voulu rendre modéré et juste en même temps que ferme et digne de +la France, et nous éviterons aussi longtemps que nous le pourrons, une +collision contre laquelle ont toujours été dirigés nos efforts...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 17 février 1832. + +»... En Angleterre, jusqu'à présent, on ne fait autre chose que +regarder la question portugaise; je suis étonné du peu d'intérêt que +l'on y porte dans un sens ou dans l'autre. Quand le dénouement +approchera, peut-être que cela changera. La réforme et la Belgique se +sont emparé de toute la sollicitude du pays. Je commence à croire que +j'ai quelque succès à Paris, car je vois qu'on me libellise dans les +journaux et dans les pamphlets. Il faut se soumettre à cela quand on +veut servir son pays et que l'on cherche les moyens d'arrêter le flot +populaire. Au surplus, cela passera comme le reste...» + + + «Le 24 février 1832. + +»Il n'y aura pas de congrès quant à présent, personne n'y pense. Le +comte Orloff tient en suspens: il ne s'est ouvert _tout à fait_ à +personne à Berlin. Pozzo, s'il en parle, fait des contes; il n'en sait +pas plus que M. de Liéven qui ne sait rien. Le comte Orloff a dû +arriver le 20 à La Haye, il y restera cinq ou six jours, au plus huit, +et de là, il vient ici. Si Lamb[340] et Esterhazy ont emporté +l'envoi des ratifications de l'Autriche, comme ils ont dû le faire; si +Metternich a le bon esprit de ne pas vouloir placer l'Autriche à la +remorque de la Russie, alors nous n'aurons plus d'embarras d'aucun +genre: il faudra bien que la morgue russe cède...» + + [340] Ambassadeur d'Angleterre à Vienne. + + + «Le 25 février 1832. + +»On m'écrit que Maubreuil va reparaître sur la scène pour faire +quelque plaidoyer rempli d'injures contre moi, en ma qualité de +président du gouvernement provisoire en 1814[341]. Ce sera une ou deux +matinées de scandale, et cela finira par une fin de non recevoir. Du +reste, cela ne m'ennuie et ne me trouble guère. C'est dans les +singularités du temps d'être attaqué par un homme que l'on n'a jamais +vu et qui, en 1814, avait mis la décoration de la Légion d'honneur à +la queue de son cheval, et que cet homme-là ait pour lui des libéraux +de la fabrique actuelle.» + + [341] Maubreuil, qui depuis plusieurs années était entièrement + oublié, essaya de rappeler l'attention sur lui en intentant un + procès à M. de Talleyrand. Il le perdit le 1er mars devant la + cour de Paris.--L'affaire, au reste, ne fit aucun bruit. + + + «Le 27 février 1832. + +»... Je ne sais rien du comte Orloff que des on-dit, mais je sais que +quelque demande qu'il fasse, je ne soumettrai jamais la France à +changer une virgule à un traité que j'ai signé. Il faut que les autres +puissances ratifient; cela fait, je deviens coulant, je consens à ce +que, de gré à gré, il soit fait des modifications entre la Belgique et +la Hollande; je les facilite, je les encourage autant que je peux. Je +vais plus loin, car je suis prêt à garantir, si l'Angleterre consent à +le faire avec nous, le traité qui sera fait par la Hollande et la +Belgique. Voilà toute ma marche: elle sera invariable. Je suis dans +l'opinion que je parviendrai à ce que je veux faire, et cela ne sera +pas bien long...» + + + «Le 28 février 1832. + +»... Nous avions obtenu du pape toutes les concessions que les +libéraux pouvaient raisonnablement demander. Cela obtenu, les libéraux +se révoltent encore; nous n'avons plus à nous en mêler. C'est une +question de police que le pape fait faire comme cela lui convient le +mieux. Mais nous avions fait ce que nous devions aux principes que +nous professons en engageant le pape et en obtenant de lui d'entrer +dans la route où les idées de l'époque dans laquelle il vit le forcent +de se tenir. A présent cela ne nous regarde plus. C'est avec ce +langage qu'on donnerait confiance à l'Europe et que l'on serait sûr de +n'être inquiété par personne. Et puis, on fait connaître son système +de gouvernement, ce qui est commode pour tout le monde. Voilà comme je +raisonne au milieu de mes brouillards. + +»Savez-vous que l'expédition de dom Pedro, avec mon idée de +neutralité, réussira très probablement si l'on s'en rapporte à tout ce +qui vient de Lisbonne, qui est plus sûr que ce qui vient de +Pozzo[342]. Tenons-nous unis à l'Angleterre et nous sommes maîtres de +nous établir dans notre intérieur sans être dérangés par le dehors, ce +dont Metternich enrage. L'Espagne dont on veut effrayer le monde n'a +pas un écu et manque de souliers; c'est bien là l'armée de moines +déchaussés, comme il y en a par douzaines dans ce qu'on appelle la +péninsule. + + [342] Dom Pedro venait de partir pour son expédition de Portugal. + Parti de Belle-Isle le 13 février, il aborda à Terceira le 3 + mars. Il parut le 8 juillet devant Porto. + +»Ici, les partis s'aigrissent: chaque parti croit qu'il aura +l'avantage lors de la discussion à la Chambre des pairs. Je crois que +le ministère aura la majorité à la seconde lecture, mais, dans le +comité où l'on ne vote plus par procuration, la question n'est pas +aussi sûre[343]. Lord Grey a répondu dans le Parlement d'une manière +qui doit convenir au gouvernement français, en versant beaucoup de +dédain sur lord Aberdeen, qui a été d'une âcreté et d'un goût +détestable dans son langage sur la France. Tenons-nous bien où nous +sommes; disons-le, montrons-le et nous nous retirons de toutes nos +difficultés.» + + [343] On sait que, d'après la procédure parlementaire anglaise, + tout bill public doit être discuté successivement par la Chambre + des communes et par la Chambre _réunie en comité_. Ce mot + «comité» ne signifie nullement dans le cas présent une commission + élue par l'assemblée à l'effet de discuter le bill: le _comité_ + comprend toute la Chambre. Lorsque la réunion du comité a été + prononcée, le speaker quitte le fauteuil, et à partir de ce + moment, par une fiction que l'usage a consacrée, la séance de la + Chambre est suspendue et celle du comité commence. + + +Je ne m'arrêterai un moment sur ce qui concerne les affaires d'Italie +et l'occupation d'Ancône dans les lettres qui précèdent et dans celles +qui vont suivre, que pour constater que j'étais en dissentiment sur +ces points avec le gouvernement français. Je croyais qu'il s'était +engagé là précipitamment dans de nouvelles difficultés, avant d'avoir +résolu celles qui tenaient depuis dix-huit mois la paix en suspens, et +je ne trouvais pas cela une saine politique. Je n'ignorais pas qu'à +Paris, l'opposition jetait les hauts cris à propos de l'entrée des +troupes autrichiennes dans les légations, mais je pensais qu'avec +un peu plus de fermeté, on aurait pu résister à ces cris et attendre +le moment, où le traité du 15 novembre 1831 ratifié par toutes les +puissances, le cabinet français aurait été mieux placé pour exiger la +retraite des troupes autrichiennes des États pontificaux, en menaçant +d'y transporter une expédition française pour obtenir leur libération. +J'ai la certitude qu'il aurait obtenu l'assentiment du gouvernement +anglais à une manière d'agir fondée sur les traités et sur le principe +de non intervention, cette fois sagement appliqué. Quoi qu'on en ait +dit, il y aurait eu plus de dignité et de véritable vigueur dans cette +politique que dans la furtive prise d'Ancône, d'où il devait nous être +plus difficile encore de sortir qu'il ne l'avait été d'y entrer. +Chacun pourra apprécier mon opinion que je tenais à bien exprimer ici, +et qui se trouvera d'ailleurs dans ma correspondance à travers ce qui +se rapportait à l'affaire belge. Celle-ci qui était ma véritable +préoccupation, continuait à passer par des péripéties qui auraient pu +lasser le plus patient. Ainsi, M. Bresson m'écrivait de Berlin, le 23 +février, qu'il venait d'expédier un courrier à Paris, pour y annoncer +que l'empereur Nicolas était décidé à désavouer ses plénipotentiaires +à Londres, qu'il ne ratifierait pas le traité du 15 novembre, et qu'il +l'avait signifié au gouvernement prussien; puis, quelques jours plus +tard, je recevais de lui la lettre suivante qui disait tout le +contraire: + + +M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + + «Berlin, le 1er mars 1832. + + »Mon prince, + +»Je n'ai qu'un moment avant le départ du courrier pour vous annoncer +qu'un courrier russe, qui a passé ici ce matin à quatre heures, +porte au comte Orloff l'ordre de déclarer au roi des Pays-Bas: «que +l'empereur a vu avec une extrême affliction le projet de traité +communiqué à la conférence par les plénipotentiaires hollandais[344]; +qu'il considère que le roi, en se refusant à admettre comme convenue +la séparation politique de la Belgique, remet en question toutes les +négociations suivies par les puissances depuis dix-huit mois; qu'agir +ainsi, c'est vouloir la guerre et non la paix, et que, si le roi +n'abandonne pas cette proposition _inadmissible_, l'empereur _pourra +bien_ se considérer comme affranchi des engagements qui le lient et +modifier sur plusieurs points les instructions du comte Orloff, +particulièrement dans cette disposition essentielle de ne reconnaître +le roi Léopold qu'après qu'il l'aurait été par le roi des Pays-Bas +lui-même.» + + [344] Projet de traité communiqué confidentiellement à la + conférence par les plénipotentiaires des Pays-Bas en date du 30 + janvier 1832.--Martens, t. XXIII, p. 349. + +»Le chargé d'affaires de Russie à La Haye fera cette communication si +le comte Orloff a déjà quitté cette ville pour se rendre à +Londres....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 1er mars 1832. + +»Il n'y a point de nouvelles. La malle de Hollande est en retard de +cinq jours. Je ne sais quel jour arrivera le comte Orloff, mais on +l'attend chez les Lieven qui donnent des bals pour prouver que sa +venue à Londres leur fait plaisir. Le fait est qu'ils en sont +très peinés. Je persiste dans l'opinion que tout s'arrangera et, à peu +de jours près, dans le temps que je vous ai indiqué. + +»Le roi de Bavière accepte pour son fils Othon la couronne de +Grèce[345]; c'est un choix dans lequel le _désintéressement_ des +puissances se montre, ce qui était nécessaire à faire, et d'ailleurs, +le seul prince de l'Europe qui se soit montré favorable aux Grecs est +le roi de Bavière. Je n'ai point indiqué ce choix, mais je m'y suis +prêté, faute de mieux. Le prince Paul de Wurtemberg n'était pour +personne un choix qui inspirât de la confiance; le prince Frédéric des +Pays-Bas ne voulait pas; le prince de Saxe[346] et le margrave +Guillaume de Bade[347] avaient refusé. Bolivar[348] était mort. Qui +pouvait-on prendre?» + + [345] La couronne de Grèce avait été offerte par la conférence au + prince Othon dans le courant de janvier. Son père accepta en son + nom, et le 7 mai suivant, une convention définitive fut signée en + ce sens à Londres entre la Bavière d'une part, la France, la + Russie et l'Angleterre de l'autre. + + [346] Le prince Jean de Saxe, né en 1801, marié en 1822 à Amélie, + fille du roi Maximilien de Bavière. Il monta sur le trône en 1854 + et mourut en 1873. Il avait été patronné pour le trône de Grèce + par la France. + + [347] Guillaume-Louis-Auguste, margrave de Bade né en 1792, marié + à Élisabeth princesse de Wurtemberg. Il mourut en 1859. + + [348] Simon Bolivar, le fameux libérateur de l'Amérique du sud + (1783-1830). Il avait été en 1819 nommé dictateur de la Colombie + et du Venezuela. Il s'était démis de ses fonctions peu de mois + avant sa mort. + + + «Le 6 mars 1832. + +»Cette prise d'Ancône, me met dans un embarras extrême. Pourquoi donc +y entrer par force? Est-ce que l'on n'était pas convenu avec +l'Autriche de ce que l'on ferait? Il faut, pour sortir de là, que +le pape fasse ce qu'il avait promis, que l'on désavoue l'officier qui +commandait l'escadre, et que l'on fasse dire par l'Angleterre, à +Vienne, que nous sommes prêts à nous retirer au moment où le pape aura +tenu l'engagement qu'il a pris avec les plénipotentiaires d'Autriche, +d'Angleterre et de France. Et tout cela doit être fait dans un moment. +Le temps ne répare point les étourderies; il faut réparer avant qu'on +ait pu s'aigrir et se porter à des mesures qui pourraient devenir +embarrassantes. Si j'étais M. Périer, voilà ce que je ferais, et si +j'étais auprès de lui, voilà ce que je lui conseillerais. Mais, comme +j'ai le bonheur de ne pas m'être mêlé de cette affaire et de ne pas +avoir eu mon opinion à donner, je ne veux pas que vous prononciez mon +nom sur cela. Si l'on vous demande ce que dit M. de Talleyrand, vous +répondrez: «Cela ne le regarde pas; il a assez d'affaires avec le +comte Orloff, et je ne crois pas que ce qui se passe en Italie les +rende plus faciles.» + +»Nos amis en Angleterre sont désolés; ils vont être attaqués au +Parlement et ne sauront que répondre aujourd'hui sur cette diable +d'expédition. Le ministère sera pressé fortement par les arguments +âcres de lord Aberdeen. Les Autrichiens seront mal; cette affaire +d'Ancône va leur servir de prétexte....» + + + «Le 7 mars 1832. + +»... On attend le comte Orloff par le bateau à vapeur du 9. Si vous +voyez le roi, dites-lui que l'Angleterre a besoin que l'officier qui, +à ce que l'on me mande, est entré à Ancône hors de ses instructions, +soit désavoué. En tout, quand on a une affaire importante, il ne faut +pas la compliquer par des intérêts qui lui nuisent, quoiqu'ils lui +soient étrangers....» + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 7 mars 1832. 8 heures du soir. + +»Mon prince, en sortant de la séance de la Chambre, je me hâte de vous +envoyer le discours que je viens de prononcer dans la discussion +générale sur le budget des affaires étrangères. Vous apprendrez avec +plaisir, mon prince, que cet exposé de la politique du gouvernement a +obtenu un plein succès. + +»J'ai reçu ce matin de Vienne, tant au sujet des ratifications que des +affaires d'Italie, des nouvelles satisfaisantes. Cependant, comme on +m'écrivait encore sous la première impression, je ne puis savoir quel +parti on essayera peut-être de tirer de notre entrée un peu +irrégulière à Ancône et surtout de ce que le consentement du +Saint-Siège n'avait pas été donné d'une manière assez explicite. + +»Je ne vous écris pas longuement aujourd'hui, mon prince parce que je +pense que vous serez bien aise de recevoir des premiers des nouvelles +de la séance de ce jour....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 13 mars 1832. + +»Le roi des Pays-Bas se sert aujourd'hui de l'affaire d'Ancône et de +l'espoir que la _Réforme_ ne passera pas, pour retarder le départ du +comte Orloff; cela m'est insupportable. + +»M. Ouvrard[349] se mêle aussi avec M. de La Rochejacquelein[350] de +toutes les affaires du roi de Hollande et tous les moyens d'intrigue +qu'il fournit au roi sont accueillis. Je ne me découragerai pas, mais +cette affaire-là me tuera. Cette nouvelle difficulté, qui arrête +encore le comte Orloff à La Haye, m'est très désagréable. A présent, +on doit convenir que si nous n'avions pas eu la ratification de +l'Angleterre, et si nous n'étions pas liés avec elle, nous serions +aujourd'hui dénués de toute force. En restant comme nous sommes, +accolés à l'Angleterre, nous nous en tirerons; c'est là la base solide +de notre dynastie. J'y attache le plus grand prix. Le bill de la +_Réforme_ passera tel qu'il est, à la seconde lecture; il peut y avoir +quelque amendement lorsqu'il sera porté au comité; sur cela, on n'est +pas d'accord. Mon opinion n'est pas que les changements altèrent les +principes du bill....» + + [349] Julien Ouvrard (1770-1847), fameux financier dont la + fortune date de la Révolution et de l'empire. Après 1830 il fut + mêlé à toutes les intrigues politiques du temps et se mit au + service du roi de Hollande, de dom Miguel et de don Carlos. + + [350] Henry, marquis de La Rochejacquelein, neveu du célèbre + général vendéen, né en 1805, pair de France sous la Restauration, + député en 1842, et sénateur sous l'empire. + + + «Le 15 mars 1832. + +»A la contrariété près, il ne faut voir dans le retard du comte Orloff +qu'une douzaine de jours de plus de délai, car les ratifications +arriveront, j'en suis sûr, et sans l'affaire d'Ancône, elles seraient +déjà ici. Mais on a tant dit à La Haye que cela changerait les +résolutions du cabinet de Pétersbourg et qu'il fallait attendre, avant +de venir à Londres, l'effet que cela aurait produit et qui ferait +peut-être changer les instructions qu'avait le comte Orloff, qu'il a +consenti à rester. Mais nous serons si raides ici qu'il faudra bien +qu'il arrive. Je donne à tout cela quinze jours. Sans la prise +flibustière d'Ancône, tout aurait été fini le 10, comme je l'avais +dit. S'il n'y a pas de nouvel incident, tout le sera le 30.--Voilà mon +opinion fixe.--Je ne me soucie pas que vous parliez du mauvais effet +d'Ancône, parce que cela ferait tort au ministère, et qu'il faut +l'aider par tout moyen....» + + +M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 14 mars 1832. + + »Prince, + +»Cette lettre vous sera remise par mon fils qui va rejoindre son +poste. Il vous annoncera que le général Sébastiani, dont la santé est +meilleure, a repris ce matin son portefeuille. Je crois lui laisser +les affaires étrangères dans un moment où la France a pris une +attitude convenable sous tous les rapports vis-à-vis des puissances, +et où nous avons plus que jamais l'espérance d'arriver à la paix, au +désarmement, à ce résultat qui a été le but de tous nos voeux et de +tous nos efforts. Nous comptons toujours pour y parvenir, prince, sur +votre bonne et puissante coopération. Je vous avouerai que l'ardent +désir de réussir à assurer cette paix, si nécessaire au pays, peut +seul me faire résister à la pénible tâche dont je me trouve chargé. La +session qui va finir a été bien fatigante pour moi. Nous avons trouvé +dans la Chambre un esprit et une tendance qui sont la conséquence +naturelle et prévue par nous d'un déplacement tel que celui qui est +résulté de la dernière loi électorale. Nous avons, en grande +partie, affaire à des hommes dont la tête ne pense point, dont les +mains ne sont propres qu'à détruire, nullement à édifier. C'est avec +cela qu'on peut faire facilement des révolutions sans les consolider. +Nous avons donc trouvé sur notre route parlementaire bien des +obstacles. Nous avons été, en dernier lieu, contrariés par des +économies embarrassantes pour nous, sans profit aucun pour la France. +Je dois le dire, cependant, la vérité, que nous n'avons pas hésité à +faire entendre souvent tout haut, n'a pas été totalement perdue. On +commence à revenir dans le pays à des idées d'ordre et de +gouvernement. Sans qu'on nous accuse de nous avancer trop, nous +pouvons affirmer qu'à aucune époque, notre position intérieure n'a été +plus solide et plus forte contre les attaques qu'elle ne l'est +aujourd'hui. + +»Je ne m'étendrai pas, prince, sur nos rapports avec les puissances; +mes deux derniers discours vous auront tout dit sur notre système de +politique intérieure. Avec l'échange des ratifications que nous +attendons impatiemment, nous n'avons plus rien à coeur que de voir +promptement terminer les affaires d'Italie. Je pense qu'on y arrivera +avec l'aide des représentations des puissances auprès de la cour de +Rome. + +»J'ai eu ce matin à ce sujet une réunion des ministres des cinq cours. +Deux partis y ont été discutés: le premier, de continuer l'occupation +simultanée des troupes autrichiennes et françaises, en sollicitant la +prompte solution des différends du Saint-Siège avec les légations;--le +second, de faire remplacer les troupes actuellement occupantes par des +Suisses venant du royaume de Naples. Cependant, comme cette dernière +mesure entraînerait de longs délais, nous désirons bien que les +affaires soient terminées avant le temps nécessaire pour sa mise à +exécution. Tout ceci n'a été cependant qu'une simple conversation +entre les ministres des cinq cours et moi....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 17 mars 1832. + +»Aujourd'hui, malgré tous les moyens dilatoires employés par le roi +des Pays-Bas, je dois croire que les ratifications du comte Orloff +arriveront ici en même temps que lui, et qu'il sera ici au plus tard +dans quinze jours. Les ministres hollandais ont reçu leur courrier et +un mémoire, mais je crois qu'ils auront de la difficulté à nous faire +une communication parce que le roi trouve qu'il n'est pas de sa +dignité de nous faire une communication nouvelle avant que nous lui +ayons fait une réponse à la note jointe au projet de traité qu'il nous +a fait remettre il y a un mois. Mais comme je suis décidé, ainsi que +l'Angleterre, à ne rien écouter avant que les ratifications soient +arrivées[351], ils sont fort embarrassés de trouver un moyen pour +entrer en matière avec nous. C'est cette résolution-là qui forcera les +ratifications d'arriver.--Mais il faut qu'à Paris on finisse les +affaires d'Ancône, qui servent de prétexte à tout ce que l'on aime à +dire contre le gouvernement français à La Haye. Les malveillants +attribuent toujours le système de délai de la Hollande à l'espoir +que le ministère anglais ou le ministère français sera forcé de +quitter les affaires....» + + [351] Lord Palmerston et M. de Talleyrand marchaient absolument + ensemble sur ce point. (Voir à l'Appendice trois lettres qui en + font foi, pages 496, 497 et 498). + + + «Le 22 mars 1832. + +»L'effet produit par cette affaire d'Ancône augmente chaque jour. Tout +le monde est effrayé et on a dans la bouche: «Voilà les formes +révolutionnaires qui reviennent.»--Le dernier courrier envoyé par le +comte Orloff a été motivé par les affaires d'Italie. Le pape a envoyé +partout la proclamation du capitaine Gallois[352]; elle anime tout le +monde, amis et ennemis. Si nous étions dans cette situation au moment +où se décidera l'affaire de la réforme, je ne sais pas ce qui +arriverait. Je vous avoue qu'il me paraîtrait bien dur, après dix-huit +mois de difficultés vaincues d'échouer au port, par une fantaisie +d'expédition dénuée de sens commun. Qu'est-ce que deux ou trois mille +hommes, à Ancône quand les Autrichiens en ont soixante-mille dans le +Milanais? C'est vraiment de la démence....» + + [352] Le capitaine de vaisseau Gallois commandait l'escadre + envoyée à Ancône. Il devint contre-amiral en 1835. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER. + + «Londres, le 22 mars 1832. + +»La confiance, je dirai l'amitié que vous me témoignez, monsieur me +font un devoir d'attirer votre attention sur l'extrême importance des +circonstances actuelles; l'entreprise d'Ancône les a fort +compliquées; il en est résulté un grand effarement chez nos amis, et +une vive satisfaction chez les ennemis de notre gouvernement, qui y +cherchent des arguments pour attaquer jusqu'à la loyauté de notre +cabinet, ce qui n'avait pas été fait depuis que vous êtes à la tête du +ministère. Votre grande droiture a donné à notre ministère une force +qu'il ne faut pas perdre; vous en auriez moins pour combattre les +folies intérieures, si vous cessiez d'être regardé par l'Europe comme +le conservateur du bon droit et du bon ordre. + +»Terminons donc, je vous en supplie, l'affaire d'Ancône, et faites-en +porter la peine à quelques subalternes qui se sont trop souvenus des +temps révolutionnaires. L'opinion de tous les partis se prononce ici +sur cette question d'une façon embarrassante; le cabinet anglais ne +sait comment l'expliquer, ni comment la justifier. Vous verrez, par ma +dépêche de ce jour, en termes adoucis, de quelle manière le roi +d'Angleterre m'en a parlé ce matin. Si cette fâcheuse affaire n'était +pas terminée avant la question de la réforme, et si la réforme +tournait mal pour le ministère de lord Grey, je ne sais vraiment où +nous en serions. En vérité, trois mille hommes à Ancône sont trop peu +de chose pour que la France puisse y trouver une satisfaction +d'amour-propre; et cependant, notre séjour sur ce point menace +d'embraser tout le midi et augmente les difficultés et prolonge les +délais dans les affaires du nord. + +»Vous verrez, monsieur, dans cette lettre que j'écris à regret, +combien je suis préoccupé des intérêts de notre gouvernement, et de +votre gloire en particulier. + +»Agréez....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 27 mars 1832. + +»Le comte Orloff arrive décidément demain à Londres. Il n'a rien +obtenu à La Haye; le roi s'est refusé à tout. Nous aurons d'ici à peu +de jours les ratifications de Prusse et d'Autriche, c'est sûr. La +déclaration que le comte Orloff a donnée en partant s'exprime très +fortement sur ce que l'empereur Nicolas a voulu être utile au roi. Il +y dit que le roi s'étant refusé à ses conseils, il ne pouvait compter +sur aucun appui de sa part.--Les choses marchent comme je l'ai voulu: +nous triompherons, mais il ne faut pas que les Belges aillent faire +des folies. Quel est le ministre qu'on veut envoyer de chez nous à +Bruxelles? On ne saurait trop choisir un homme prudent. La séance +d'hier sur la réforme a été bonne pour le ministère; le bill passera à +la seconde lecture qui aura lieu jeudi le 5 avril; viendra ensuite le +comité où se feront quelques propositions d'amendements....» + + + «Le 28 mars 1832. + +»Le comte Orloff est arrivé cette nuit, comme je vous l'annonçais +hier. Il est venu chez moi ce matin. J'ai laissé, à cette première +visite toute la réserve d'une visite de politesse. Il m'a parlé de son +voyage en Hollande; il m'a dit du bien de M. de Mareuil (je l'ai cité +dans ma dépêche) et tenait, à ce qu'il m'a paru, à dire qu'il avait +catégoriquement demandé par _oui_ ou par _non_ au roi, s'il adoptait +les vingt-quatre articles. Le roi lui ayant dit que _non_, il a remis +une déclaration dont M. de Fagel a la copie, et il est parti pour +Londres. C'est là tout ce que l'on sait aujourd'hui[353]....» + + [353] Voici cette déclaration qui est assez décisive: + + «Après avoir épuisé tous les moyens du persuasion et toutes les + voies de conciliation pour aider Sa Majesté le roi des Pays-Bas à + établir par un arrangement à l'amiable et conforme tout à la fois + à la dignité de sa couronne et aux intérêts de ses sujets qui lui + sont restés fidèles, la séparation des deux grandes divisions du + royaume des Pays-Bas, l'empereur ne se reconnaît plus dorénavant + la possibilité de lui prêter aucun appui ni secours. + + »Quelque périlleuse que soit la situation où le roi vient de se + placer et quelles que puissent être les conséquences de son + isolement, Sa Majesté Impériale faisant taire quoique avec un + regret inexprimable, les affections de son coeur, croira devoir + laisser la Hollande supporter seule la responsabilité des + événements qui peuvent résulter de cet état de choses. + + »Fidèle à ses principes, elle ne s'associera pas à l'emploi de + moyens coercitifs qui auraient pour but de contraindre le roi des + Pays-Bas par la force des armes à souscrire aux vingt-quatre + articles. Mais, considérant qu'ils renferment les seules bases sur + lesquelles puisse s'effectuer la séparation de la Belgique et de + la Hollande ... Sa Majesté Impériale reconnaît comme juste et + nécessaire que la Belgique reste dans la jouissance actuelle des + avantages qui résultent pour elle desdits articles et notamment de + celui qui stipule sa neutralité déjà reconnue en principe par le + roi des Pays-Bas lui-même. Par une conséquence naturelle de ce + principe, Sa Majesté Impériale ne saurait s'opposer aux mesures + répressives que prendrait la conférence pour garantir et défendre + cette neutralité, si elle était violée par une reprise des + hostilités de la part de la Hollande....» + + + «Le 30 mars 1832. + +»On avait promis d'envoyer des troupes françaises en Italie, si les +Autrichiens entraient dans les États du pape.--Voilà ce qu'on vous a +dit; eh bien, cela n'a pas le sens commun. A qui a-t-on promis? Est-ce +au pape?--Il n'a rien demandé à la France.--Est-ce à +l'Autriche?--C'est ridicule à penser.--C'est donc à M. Mauguin ou à M. +Lamarque: voilà un bel engagement! Peut-on comparer la position de +l'Autriche, vis-à-vis de Rome, à la position de la France? Quand il y +a des mouvements populaires dans les légations, l'Autriche, qui +est voisine, est menacée; la France l'est-elle?--Je vous le répète: +lord Holland, sir Francis Burdett[354], lord Grey, trouvent que cette +expédition ne peut pas se défendre, et ils le disent tous très +amicalement, mais c'est leur opinion. Une affaire pour laquelle il +faut toujours donner des explications est très certainement une très +mauvaise affaire. Je la défends de mon mieux, mais parce qu'il est de +mon devoir de défendre ce que fait le gouvernement; mais il ne sortira +de là que des embarras, parce que cela change la position +anti-propagandiste que nous avons voulu prendre. Et en vérité, dans un +temps où il y a une Vendée en mouvement, un Midi qui s'y met dans +beaucoup d'endroits, c'est une folie de faire intervenir les questions +et les démêlés avec Rome, qui agit dans la Vendée et dans plusieurs +villes du Midi. Finissons l'affaire d'Ancône, et tout ira bien pour le +reste. Je m'en charge. Ce matin encore, le comte Orloff, me disait: +«C'est une chose que nous ne pouvons pas comprendre d'une manière +plausible, que cette expédition; du reste cela ne me regarde pas. Je +vous parle de cela parce que n'étant qu'un voyageur bénévole, je puis +parler de tout....» + + [354] Sir Francis Burdett (1770-1844). Il entra à la Chambre des + communes en 1796 où il devint un des principaux leaders du parti + whig. Il représentait le bourg de Westminster en 1831, et soutint + énergiquement le bill de réforme. + + + «Le 4 avril 1832. + +»La Russie se fait bien attendre. L'ordre d'échanger les ratifications +n'est pas encore arrivé; probablement on l'aura demain; mais cela +plaît aux Russes, qui veulent croire qu'on les attend; ce qui n'est +pas tout à fait vrai, quoique au fond cela convînt assez. Cela se +borne là, car on peut compter la chose comme faite....» + + +Dans l'intervalle de nos négociations, le choléra qui était depuis +plusieurs mois à Londres, éclata à Paris et le président du conseil, +M. Casimir Périer, en avait été atteint[355], ce qui donna lieu à la +lettre suivante du général Sébastiani: + + +LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 12 avril 1832. + + »Mon prince, + +»Je puis vous parler aujourd'hui, en toute certitude et toute +confiance de l'état de M. le président du conseil. Non seulement il +est hors de danger, mais on ne met plus en doute qu'il ne puisse assez +prochainement reprendre ses travaux. J'étais, quant à moi, très décidé +à quitter les affaires, si sa santé eût exigé qu'il rentrât dans la +vie privée. Fort heureusement pour la France et pour l'Europe, nous le +conserverons à la tête du ministère, et tous les intérêts de premier +ordre qui se rattachent d'une manière si étroite au système que nous +avons adopté trouveront ainsi, dans la continuation assurée de ce +système, les garanties dont ils ont besoin. + + [355] Le choléra s'était répandu en Europe vers la fin de 1831. + En janvier 1832, il était à Londres. Le 29 mars, il fut signalée + Paris, où il prit immédiatement une intensité redoutable. Le 3 + avril, M. Casimir Périer en fut atteint à la suite d'une visite + qu'il avait faite à l'Hôtel-Dieu avec le duc d'Orléans. Il lutta + six semaines contre le fléau et finit par succomber le 16 mai. + +»Au reste, mon prince, comme vous le pouvez croire, les adversaires du +gouvernement n'ont pas manqué d'exploiter les incertitudes auxquelles +devait d'abord donner lieu le malaise grave de M. le président du +conseil, pour chercher à préparer les esprits à de nouvelles +combinaisons ministérielles. Mais leur impuissance à cet égard était +chose trop notoire pour qu'ils pussent faire impression, et bientôt, +avertis eux-mêmes de leur peu d'influence par le caractère soutenu de +l'anxiété publique, ils ont jugé devoir changer leurs batteries et +exprimer le voeu que M. Périer restât aux affaires, pour le voir +succomber plus tard, ont-ils dit, sous les efforts de son propre +système. + +»Tout cela, mon prince, n'est que ridicule, et n'a rien d'alarmant. Le +ministère continuera à marcher d'un pas ferme dans les mêmes voies, et +si la convalescence de M. le président du conseil lui commande d'user, +pendant quelque temps encore, de grands ménagements, les circonstances +n'exigent plus heureusement de lui qu'il se prodigue en efforts et en +travaux comme il a dû le faire depuis plus d'une année. La session +touche à sa fin. Demain ou après-demain, la Chambre des députés sera +close de fait: ils ont hâte de terminer et de retourner dans leurs +foyers. Vous aurez pu en juger par la rapidité avec laquelle ils ont +voté les derniers projets de loi. + +»Le gouvernement du roi va donc se trouver moins entravé, plus libre +dans sa marche: il n'aura plus à perdre, en discussions si souvent +oiseuses, quelquefois même si inopportunes, un temps que les intérêts +positifs du pays réclament presque tout entier. La cause de la paix ne +pourra qu'y gagner et il ne dépendra pas de nous, mon prince, que +toutes les puissances ne mettent à profit cet intervalle pour +resserrer et fortifier des liens dont la durée leur importe à toutes +au même titre. + + »Recevez....» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 16 avril 1832. + +»Les ratifications autrichienne et prussienne sont ici; le pouvoir de +les échanger y est aussi, mais on exprime de Berlin un grand désir que +l'on attende, si on le peut, la réponse au courrier russe. Tout cela a +pour objet de placer la responsabilité sur MM. de Bülow et de +Wessenberg, qu'on n'aime pas à Berlin et à Vienne, parce qu'ils ont +signé le traité du 15 novembre. Je les presse, mais toutefois en les +ménageant, parce que le fait est qu'à l'époque de la signature du +traité ils ont été fort bien, très courageux et très décidés, croyant +qu'ils faisaient ce qui était utile à leurs gouvernements. Tout sera +décidé demain au soir. Attendra-t-on trois ou quatre jours de plus, ou +finira-t-on demain? Je n'ai pas encore d'opinion sur cela....» + + + «Le 16 au soir. + +»Je vous ai écrit ce matin, à moitié endormi. La séance de la Chambre +des lords n'a fini qu'à sept heures du matin, et j'ai voulu, avant de +me coucher, faire annoncer le succès du ministère anglais par le +télégraphe. Voilà une affaire bien finie, la majorité a été de neuf +voix. Ainsi j'avais exactement annoncé au gouvernement quel serait le +résultat de cette grande et importante affaire. Le comité pour régler +les détails du bill de réforme, ne se réunira qu'après Pâques, car +tout le monde est fatigué et veut aller à la campagne. Rien de nouveau +de la Russie. On attend parce qu'on ne peut faire autrement, mais tout +le monde est dans une forte impatience. Je tiendrai bon jusqu'à +la fin. Je ne veux penser à mon âge que quand les ratifications seront +venues; mais alors, j'y penserai un peu et je le dirai sérieusement. +Je me suis plu à finir ma carrière par une grande chose et par une +grande marque de dévouement: la grande chose, c'est la paix et notre +union avec l'Angleterre: le dévouement, c'est d'avoir donné deux +années de temps, de fatigue de tête, de changement de vie, à +l'établissement au dehors de notre dynastie à qui il faut à tout prix +donner des bases solides; et c'est en Angleterre qu'elle les trouvera; +et je vous assure bien que ce n'est pas à Ancône, dont les embarras se +feront sentir, quoi que l'on en dise. On a trop cru faire quelque +chose d'agréable à l'opposition; tout cela a été mal compris: il ne +faut pas chercher à lui plaire, parce qu'on ne lui plaira jamais. Il +faut la contenir, et on le peut. Je raisonne là tout à mon aise, parce +que je ne suis et ne voudrais être pour rien dans le pouvoir....» + + + «Le 17 avril au soir 1832. + +»La réponse au courrier du 14 mars envoyé par le comte Orloff +lorsqu'il était à La Haye, est arrivée à l'ambassade russe, et, comme +elle n'est pas définitive, demain nous passerons outre et nous +engagerons les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse à faire leur +échange de ratifications avec le plénipotentiaire belge. Ainsi, demain +18, à quatre heures, cela sera fini; il ne restera plus que la Russie +qui viendra certainement à la fin du mois. Attendre plus longtemps +aurait été une marque de déférence pour la Russie qui aurait été trop +forte. Des égards, je les comprends; mais de la déférence qui aurait +l'air d'une reconnaissance de supériorité, nous ne pouvons, nous +ne voulons l'admettre. Ainsi demain, tout tranquillement, nous +laisserons la Russie de côté, et nous aurons les deux autres +ratifications échangées. Il ne faut être raide que quand il le faut; +mais, quand il le faut, il faut être inébranlable....» + + + «Le 23 avril 1832. + +»Je ne comprends rien à ce qu'on m'écrit de notre ministère des +affaires étrangères de Paris sur les ratifications de Prusse et +d'Autriche. Le fait est que les ministres autrichien et prussien +n'étaient autorisés à faire leur échange qu'avec le consentement des +Russes, et ce consentement ils ne l'ont pas eu,--ou bien en même temps +que les Russes, c'est-à-dire plus tard qu'ils ne l'ont fait, puisque +les ratifications russes ne sont pas encore arrivées. Je me figure que +c'est pour m'ôter le petit mérite de cette affaire que l'on se donne +la peine de dire que M. de Bülow avait reçu l'ordre positif d'échanger +sur-le-champ. Au reste, cela me fait peu de chose; ici on sait bien ce +qui en est....» + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 20 avril 1832. + +»Je vous remercie beaucoup, mon cher prince, d'avoir chargé madame de +Vaudémont de me communiquer la lettre que vous lui écriviez le 17, ce +qu'elle a fait hier avec un aimable empressement pour moi, et à six +heures le roi a reçu, par dépêche télégraphique, la confirmation de +l'importante et si bonne nouvelle de l'échange des ratifications de +l'Autriche et de la Prusse, faite le 18, comme vous l'annonciez la +veille[356]. J'ai besoin de vous en exprimer tout de suite ma +satisfaction et de vous en faire tous mes compliments, car c'est bien +à vos peines, à votre habileté et à votre fermeté, surtout dans cette +dernière circonstance, que nous devons cet heureux résultat qui nous +assure l'immense et incalculable avantage de la paix, à laquelle je +croyais depuis longtemps. Mais le retard prolongé des ratifications de +l'Autriche et de la Prusse donnait une arme puissante à tous nos +ennemis pour en faire douter, et semer l'inquiétude à cet égard, ce +qui était un grand mal. Grâce à vous, c'est enfin fini; et sans +attendre la ratification de la Russie, ce qui est une grande et belle +victoire pour vous, et je suis bien convaincue que personne autre que +vous n'aurait pu la remporter. + + [356] La ratification de l'Autriche contenait une réserve au + sujet _des droits de la Confédération germanique quant aux + articles qui concernent l'échange d'une partie du Limbourg contre + une partie du Luxembourg_. En outre, par une déclaration insérée + au protocole, le plénipotentiaire autrichien prévoyait la + _nécessité_ d'une négociation ultérieure entre la Hollande et la + Belgique pour la conclusion d'un traité comprenant les + vingt-quatre articles avec les modifications que les cinq + puissances auront jugé admissibles. + + La ratification prussienne était pure et simple dans ses termes. + Toutefois, M. de Bülow adhéra verbalement à la réserve de + l'Autriche et, en outre, fit insérer au protocole une déclaration + témoignant des _vives sympathies_ de son gouvernement pour celui + de la Haye, et de son désir de voir ajouter ultérieurement au + traité des articles additionnels qui pourraient améliorer la + situation de la Hollande. + +»Cette bonne nouvelle est arrivée bien à propos pour dédommager et +consoler un peu notre bon roi de toutes ses peines et de ses soucis. +Ce malheureux choléra nous attaque ici d'une manière bien vive et bien +cruelle et nous plonge dans la tristesse; c'est une affreuse calamité. +M. Périer l'a eu bien fortement; il est en convalescence, mais il +paraît que les convalescences de cette maladie sont bien longues. M. +d'Argout aussi a été attaqué bien vivement. Vous jugez dans +quelle anxiété cela met le roi...» + + + »Le samedi, 21 avril. + +»Je reprends cette lettre que je n'ai pu finir hier.--Toutes les +difficultés étrangères tendent à s'aplanir, car la roi a reçu hier +soir la nouvelle que le pape consent à ce que nos troupes restent à +Ancône le temps que les troupes autrichiennes resteront dans ses +États; et le matin il avait reçu celle du rappel du cardinal +Albani[357]. Je suis contente de vous donner ces bonnes nouvelles qui, +j'espère, vous réconcilieront un peu avec notre expédition d'Ancône, +et que, si vous ne croyez pas qu'elle ait fait du bien (manière de +voir que quelques personnes de votre connaissance et _de la mienne_ +ont), vous conviendrez au moins qu'elle n'a pas fait de mal, et c'est +beaucoup. + + [357] Joseph Albani, de l'illustre famille romaine de ce nom, + était commissaire apostolique dans la Romagne, où il s'était + signalé par des rigueurs excessives. Son rappel fut le signal + d'une détente et d'un apaisement dans le pays. Le cardinal mourut + en 1834. + +»Le _Courrier anglais_ a fait un bon article, que je lisais ce matin, +sur le droit de Louis-Philippe au trône, au sujet de la détestable +phrase[358] de sir Robert Peel, dans la discussion de lundi sur +les captures brésiliennes. Mais je voudrais qu'on eût bien établi que +dom Miguel avait accepté la régence et que, par conséquent, il n'avait +qu'en dépôt la couronne de dona Maria, qu'il s'est appropriée; tandis +que Louis-Philippe n'avait pris aucun engagement, qu'il ne voulait +absolument pas de la royauté et qu'il ne s'est déterminé à l'accepter +que quand il a eu la conviction qu'il n'y avait que ce moyen de sauver +notre chère France de l'anarchie et des plus grands malheurs. Ce n'est +qu'alors qu'il s'est rendu _au voeu unanime_; car il l'était à cette +époque, dont vous avez été témoin comme moi...» + + [358] A la séance de la Chambre des communes du 16 avril, il + s'éleva une discussion à propos des réclamations de sujets + anglais contre la capture de bâtiments de commerce anglais faite + par le gouvernement brésilien au moment où il était en guerre + avec la République Argentine. Le Brésil avait promis une + indemnité qui n'avait jamais été payée. Sir R. Peel prit la + parole et transporta immédiatement la question sur le terrain + politique: il protesta contre l'appui donné par l'Angleterre à + dom Pedro. Il compara dom Miguel à Louis-Philippe. «En quoi, + dit-il, ses droits sont-ils moins bons que ceux de Louis-Philippe + à la couronne de France. Certes, ce n'est pas sous le rapport de + la légitimité...» + + + LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 24 avril 1832. + +»... La lettre que j'ai reçue de Mademoiselle est toute pleine +d'Ancône. Je suis charmé que cette affaire prenne une tournure +régulière; c'est la forme révolutionnaire qu'avait eue cette +entreprise qui avait blessé tous nos amis. Les Autrichiens étaient +appelés; nous ne l'étions pas; voilà l'énorme différence. + +»Quand l'empereur Napoléon est entré en Espagne, détestable entreprise +d'où date le décroissement de sa puissance, il s'était fait appeler +par le roi d'Espagne et il avait mis du soin à ce que cela fut +observé. Nous sortons d'une révolution, et en pareille position, quand +on veut s'établir, il faut montrer à tous les gouvernements, +naturellement inquiets, que l'on n'est pas révolutionnaire. C'est à +cela que je me suis attaché ici, et voilà pourquoi j'ai réussi...» + + +LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 24 avril 1832. + +»... Nos affaires intérieures et extérieures iraient bien sans la +fâcheuse complication produite par la maladie de M. Périer, celle de +d'Argout, et l'état de Sébastiani, quoique ce dernier se soit fort +remis depuis quelque temps. M. Périer n'a plus de choléra, mais une +guérison de la façon de Broussais[359] équivaut à une maladie +mortelle. En attendant, les intrigues ministérielles vont leur train, +et il existe toujours des faux frères.» + + [359] Le docteur Broussais, professeur à la faculté de Paris + (1772-1838), le chef de l'école physiologique qui, après avoir + été fort en vogue, était tombée dans un discrédit complet. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 1er mai 1832[360]. + + [360] M. de Talleyrand écrivait le soir de ce même jour une autre + lettre à madame de Vaudémont qu'on lira également avec + intérêt.--Voir à l'Appendice, p. 498. + +»Comment voulez-vous que je parle de ratifications russes avant qu'on +les sache à Paris? Ce n'est que par Paris que je les sais et ce n'est +que d'hier au soir qu'elles sont arrivées ici, tandis qu'à Paris, vous +les connaissez depuis trois jours. + +»Lord Palmerston ne revient de la campagne que jeudi 3; d'ici là, nous +ne saurons rien que mal. Le 3, nous aurons une conférence, et +j'écrirai ce jour-là au département et à vous.» + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 29 avril 1832. + +»Voilà la ratification de la Russie arrivée, c'est un beau triomphe, +mon cher prince, et qui nous assure la première chose de toutes: la +paix.--Notre roi avait besoin de cette grande et bonne nouvelle pour +le consoler et le dédommager des nouveaux embarras que lui cause la +maladie de M. Périer, qui l'afflige beaucoup. Malheureusement sa +convalescence n'est réellement pas établie, et il est dans un état qui +laisse la plus grande incertitude sur le résultat qu'il aura. Mais, +qu'il se prolonge ou non, le roi tient à suivre le même système de +gouvernement, qui, je sais, est le vôtre aussi. C'est pour cela que, +même sans en rien dire à notre cher roi, à qui je ne veux pas, surtout +dans ce moment, donner un nouveau tourment de plus, je viens vous +consulter sur une nouvelle difficulté que l'état de santé de notre +pauvre général Sébastiani, dont je ne suis pas tout à fait contente, +me fait craindre. + +»S'il était dans le cas de ne pouvoir rentrer aux affaires étrangères, +quel serait votre avis sur le choix bien important de la personne qui +pourrait le remplacer? Je vous le demande en toute confiance, et vous +pouvez me répondre de même, étant bien certain que cela restera _entre +vous et moi_. Mais je tiens beaucoup à savoir votre avis sur cet objet +que je regarde comme bien essentiel et sur lequel vous avez tant de +lumières, avant que la chance arrive. Je remettrai cette petite +lettre-ci à madame de Vaudémont, pour vous la faire passer d'une +manière sûre, mais elle ignore entièrement son objet; et vous +jugez combien je mets de prix à ce que cela soit tout à fait secret de +vous à moi, et que personne ne puisse se douter de la demande que je +vous fais, d'autant que ce n'est qu'une prévoyance pour l'avenir, et +qu'une indiscrétion risquerait de troubler et de gâter le présent....» + + +Cette lettre de Madame Adélaïde, quoi qu'elle contînt sur l'ignorance +du roi, avait été probablement dictée par lui, pour me sonder sur les +vues personnelles que je pouvais avoir dans la question qui en faisait +le sujet. D'autres personnes m'avaient écrit de Paris, pour savoir si +je ne voudrais pas entrer au ministère, soit à la place de M. Périer, +soit à celle du général Sébastiani, si ces deux ministres se +retiraient. On m'adressa même plusieurs envoyés, chargés de me faire +des ouvertures de divers côtés, sur le même sujet. C'est ce qui me +détermina à écrire la lettre suivante au baron Louis qui avait été +employé comme intermédiaire près de moi, en le priant de faire de ma +lettre l'usage qu'il jugerait utile. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND AU BARON LOUIS. + + «Londres, le 3 mai 1832. + +»Il y avait bien longtemps que je n'avais vu de votre écriture, mon +cher Louis. Votre lettre m'a fait plaisir; elle est de confiance, et +me replace par là, dans la situation où j'ai toujours voulu être avec +vous. + +»Voici mon opinion: il faut se dévouer pour ce qu'on sait faire et ne +jamais entreprendre ce que l'on n'est pas sûr de faire mieux que les +autres. C'est pour cela que je vous désirais aux finances; et +personne ne pouvait y être mieux que vous: c'est pour cela aussi que +je suis venu à Londres, croyant que j'étais plus propre qu'aucun autre +à maintenir la paix. Nous avons eu raison tous deux, car nos finances +vont bien, et la paix est assurée. J'en reste là pour ma vie +politique. Il y a cinquante ans que je sers la France, car c'est +toujours elle qu'on a dû servir. Vous avez pensé et agi de même. A +toutes les époques il y a eu du bien à faire ou du mal à empêcher; +voilà pourquoi, quand on aime son pays, on peut, et dans mon opinion, +on doit le servir sous tous les gouvernements qu'il adopte. + +»A présent, je dois vous dire que je resterai ici jusqu'à ce que je me +sois bien assuré que le but de mon voyage a été atteint, ou qu'il est +au moment de l'être. Je demanderai ensuite un congé de quatre mois +pour aller aux eaux, et pour mes propres affaires dont, depuis deux +ans je ne sais rien, car, depuis que je suis à Londres, je ne pense +pas une minute à autre chose qu'à ce qui conduit au résultat dont on +avait tant de besoin, car sans la paix, personne ne peut dire où nous +aurions été entraînés. + +»Ainsi, ne pensez pas à moi pour aucune place ministérielle; je +refuserais, c'est positif. Vous me parlez d'un ministre des affaires +étrangères; il n'y en a que deux que l'on puisse prendre: M. de Rigny +ou M. de Sainte-Aulaire. Tout autre, dans les circonstances actuelles, +serait un mauvais choix, et rejetterait le dehors dans son système de +méfiance dont M. Périer et moi, l'avons tiré. M. de Bassano, serait un +choix _funeste_, et d'anciens serviteurs de l'empereur, tels que vous +et moi, doivent en être pénétrés plus que personne: car enfin, il a +perdu son maître. On le tient avec raison pour incapable et +hostile. Adieu. Écrivez moi le parti que l'on est disposé à prendre. + + »Mille amitiés.... TALLEYRAND.» + + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 5 mai 1832. + +»A trois heures du matin, les ratifications avec la Russie ont été +échangées; et cela a été une très longue et très difficile affaire, +parce que la ratification n'a pas été pure et simple[361]. Il a fallu +la fortifier, et je crois que nous y sommes parvenus. Je n'ai été +occupé que de cela pendant trente-six heures. Aujourd'hui les choses +sont bien arrangées. Le comte Orloff est parti cette nuit.--J'écris +officiellement et particulièrement pour demander un congé de quatre +mois, avec liberté d'en faire usage à l'époque que je croirai la plus +convenable. J'ai essentiellement besoin de repos; depuis vingt mois, +je ne vis que pour arriver où je suis parvenu hier. Il faut que je +pense à mes jambes, à mes yeux, et que j'aille regarder mes affaires. +Je demande M. Durant de Mareuil pour me remplacer ici, sans que cela +fasse tort à son avancement, le désignant comme seul qui soit propre à +une chose difficile....» + + [361] La ratification russe portait une réserve importante. + L'empereur Nicolas ne ratifiait que «sauf les modifications et + amendements à apporter dans un arrangement définitif entre la + Hollande et la Belgique aux articles 9, 12 et 13». Or les + articles en question relatifs à la navigation des eaux + intermédiaires et au partage de la dette étaient précisément ceux + que le cabinet de la Haye refusait de reconnaître. + + + «Londres, le 8 mai 1832. + +»La première schédule du bill de réforme est celle qui désigne un +certain nombre de bourgs qui perdront leur privilège; la seconde +schédule est celle qui désigne un certain nombre de grandes villes qui +acquerront le privilège électoral. + +»Lord Lyndhurst[362] a proposé que la seconde schédule fût discutée la +première. Cette motion, attaquée par le chancelier lord Holland et +lord Grey et défendue par lord Harrowby et quelques autres de ce côté, +a été adoptée par cent cinquante et une voix contre cent seize, +c'est-à-dire à une majorité de trente-cinq voix contre le ministère. + + [362] John Singleton Copley, baron de Lyndhurst, né en 1772, + avait d'abord été député aux Communes. Il fut lord chancelier + dans le cabinet Wellington. Il se démit en 1830 au moment de la + chute du cabinet tory, fut de nouveau revêtu de cette charge en + 1834 et en 1841. Il mourut en 1863. + +»Lord Ellenborough[363] a fait, en forme de proposition, des +objections au bill dans le sens plus que libéral; c'était dans la vue +de dépopulariser le ministère. Il a agi comme notre _Gazette de +France_ avec son vote universel. Dans la peur d'être libéral, tous ces +gens-là, de tous les pays, se font radicaux. N'est-il pas singulier +que lord Ellenborough prenne ses formes politiques chez M. +Genoude[364]? Quel singulier temps! Lord Grey et le chancelier sont +partis ce matin pour Windsor avec la demande de faire soixante pairs +ou l'offre de leur démission. Ils ne reviendront que dans la +nuit. Voilà où en sont les choses...» + + [363] Édouard Law, comte d'Ellenborough, succéda en 1818 à son + père à la Chambre des lords, où il siégea dans le parti tory. Il + fut, en 1834 et 1841, président du bureau des affaires de l'Inde, + gouverneur général de l'Inde en 1841, premier lord de l'amirauté + en 1846, et président du bureau de contrôle de l'Inde en 1858. + + [364] Antoine-Eugène Genoude, né en 1792, fut d'abord professeur + de l'Université. Il se fit plus tard un nom comme publiciste et + journaliste ultra-royaliste sous la Restauration. Après 1830, il + continua la lutte en faveur de la légitimité dans la _Gazette de + France_ dont il était le propriétaire et le principal rédacteur. + Il fut élu député en 1846 et mourut en 1849. M. Genoude était + entré dans les ordres en 1834. Au moment de la discussion de la + loi électorale, la _Gazette de France_ avait demandé le suffrage + universel dans le seul but de faire de l'opposition au cabinet + qui réclamait le cens de deux cents francs. + + + «Londres, le 9 mai 1832, dix heures du matin. + +»Le roi a accepté la démission des ministres. Il n'a encore appelé +personne pour former un nouveau gouvernement[365]. + +»Il faut, chez nous, montrer une grande tranquillité, suivre la même +marche, garder les mêmes ministres; attendre le retour de la santé de +M. Périer et se féliciter de ce qu'on a fait un arrangement en Italie +et de ce que toutes les ratifications sont échangées...» + +[Footnote 365: Le roi avait refusé le 8 mai de créer les soixante pairs +que réclamaient lord Grey et lord Brougham. Il préféra accepter la +démission des ministres. Le duc de Wellington fut chargé de composer un +nouveau cabinet, mais ses négociations échouèrent, en même temps qu'une +vive opposition contre tout changement de ministère se manifestait dans +l'opinion publique. Finalement, après une crise qui dura dix jours, +lord Grey retira sa démission, et le cabinet fut reconstitué.] + + «Le 10 mai 1832. + +»... Ici, rien n'est encore décidé; on est dans les pourparlers et +probablement la journée se passera comme cela. De grâce, faites que +chez nous on ne montre que de la curiosité sur le changement du +ministère anglais. Il faut être tranquille et c'est l'avantage de la +tranquillité que de paraître, aux yeux des autres, sans inquiétude +parce qu'on est inébranlable. + +«L'affaire de madame la duchesse de Berry prouve que c'est bien +peu de chose que le parti carliste[366]. Il n'y a de parti dangereux +que celui de la république, et celui-là a raison de croire que tous +les mouvements, de quelque côté qu'ils viennent, lui sont bons. Notre +gouvernement, au contraire, doit désirer la stabilité partout; c'est +la manière de se bien établir. J'aurais bien des choses à dire sur +cela, mais c'est trop pour une lettre...» + + [366] Madame la duchesse de Berry avait débarqué le 29 avril sur + la côte de Provence; le lendemain, se produisit à Marseille une + tentative d'insurrection qui fut immédiatement réprimée. La + duchesse, voyant sa cause compromise dans le Midi, traversa + secrètement la France, gagna la Vendée et arriva vers le 15 mai + au château de Dampierre, en Saintonge. Là elle prépara le + soulèvement qui allait éclater dans l'ouest dans la nuit du 3 au + 4 juin. + + + «Le 12 mai 1832. + +»Rien n'est fait complètement. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le duc +de Wellington et lord Lyndhurst sont nommés et ont accepté. + +»Si dans une pareille circonstance on cherche chez nous de la force +dans les révolutionnaires, on rendra tout difficile et aucune +difficulté ne peut être levée avec des hommes pris dans le mouvement. +L'Europe s'arrangera de nous tranquilles et s'en arrangera +parfaitement. De nous, propagandistes, elle ne s'en arrangera jamais. +Il faut sortir de cette idée-là; il n'y a rien à faire si on verse de +ce côté...» + + +LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, ce 12 mai 1832. + +»En effet, mon cher prince, et je jouis de vous le dire, vous +avez bien heureusement atteint le but principal de la grande mission +que je vous avais confiée. Aussi ce succès, qui a paru tant de fois +s'éloigner de nous, est une réponse accablante à toutes les diatribes +de nos journalistes, dont il a démenti les absurdes prédictions. Il ne +fallait rien moins que votre persévérance, votre habileté et votre +dévouement pour résoudre ainsi une des questions les plus difficiles +et les plus épineuses que la diplomatie européenne ait jamais eu à +trancher, et il est bien juste, à présent, que vous vous donniez un +peu de relâche par le congé que vous me demandez. Je vous l'accorde +avec d'autant plus de plaisir que cela me procurera celui de vous +revoir, de causer avec vous et de vous parler de mon ancienne et +constante amitié pour vous. + +»Mes ministres concourent entièrement dans le désir que vous me +témoignez que M. de Mareuil soit chargé de l'intérim pendant votre +absence qui ne sera que momentanée et, dont, comme vous me le +demandez, vous jugerez la convenance quant à l'époque. M. de Mareuil +ira vous rejoindre quand nous aurons pu le remplacer convenablement à +La Haye, poste dont vous sentez sûrement l'importance, et d'où nous ne +recevons que de mauvaises nouvelles ou de mauvais symptômes. + +»L'espoir d'allumer la guerre se conserve dans ce cabinet, et ils +croient que tant que le roi de Hollande pourra prolonger son refus, il +restera des chances de collision entre les puissances. Aussi, je crois +que les chances de guerre ne seront tout à fait détruites que quand le +roi de Hollande aura signé son traité avec le roi des Belges, et +surtout quand la citadelle d'Anvers sera évacuée et le traité du 15 +novembre complètement exécuté, ce que nous pourrons bien encore +avoir quelque peine à obtenir; d'autant plus que la dissolution du +ministère de lord Grey va probablement ranimer l'espérance du roi de +Hollande, qui devrait pourtant savoir que l'Angleterre ne changera pas +son système de politique extérieure et que l'accord des cinq +puissances ne sera point troublé. + +»Cependant, mon cher prince, il me semble que vous ne devez pas songer +à quitter Londres jusqu'à ce que les choses aient repris leur +assiette, et c'est un nouveau sacrifice que je n'hésite pas à vous +demander. Dès que le ministère sera réorganisé, la conférence aura à +s'occuper de la réponse du roi de Hollande qui sera encore un refus si +j'en juge par ce qu'il vient de répondre au sujet de M. de Thorn[367]. +Je suis persuadé que cette arrestation et ces réponses altières ont +pour cause l'espoir d'entraîner les Belges dans des hostilités et de +parvenir ainsi à engager une guerre. J'espère que nous déconcerterons +ces funestes projets; mais jusqu'à ce qu'ils soient déjoués, nous +aurons grand besoin de vous à Londres et, je le répète, l'affaire ne +sera finie que quand le roi de Hollande aura signé un traité avec le +roi des Belges et évacué la citadelle d'Anvers. Tâchons que cela ait +lieu le plus tôt possible. + +»En attendant, mon cher prince, je vous renouvelle...» + + [367] M. de Thorn, sénateur et gouverneur pour le roi des Belges + de la province de Luxembourg, avait été arrêté par ordre du + gouvernement hollandais le 17 avril 1832. Le roi Guillaume par + une note du 7 mai, mettait comme conditions de sa libération, + l'élargissement des individus arrêtés en Belgique depuis la + révolution et le désistement de toutes poursuites contre les + contumaces. M. de Thorn ne fut mis en liberté que le 23 novembre + suivant. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 16 mai 1832. + +»Le ministère Grey reste; les détails de l'arrangement se font à +l'heure où je vous écris. La crise se simplifie. Certainement, nous +venons de passer les trois jours les plus singuliers que l'histoire +d'aucun pays puisse fournir. Chacun reprend sa place ce soir. Je +désire fort que tout ce qui s'est passé soit bien compris à Paris, et +bien compris, cela ne fait pas tort au caractère du duc de Wellington, +comme homme.--J'ai reçu mon congé et Durant partira pour Londres quand +je lui écrirai; il est officiellement nommé. Lord Granville retourne à +Paris. Je ne profiterai de mon congé que quand les choses seront bien +établies ici, et auront repris la marche accoutumée. + +»Le dîner du roi hier a été singulier; nous n'avions ni ministres, ni +grands officiers.--Les démissions subsistaient encore jusqu'à dix +heures du soir...» + + +LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, 16 mai 1832. + + »Mon prince, + +»J'ai à vous annoncer une triste nouvelle. M. Périer a terminé ce +matin son honorable et laborieuse carrière. + +»Vous partagerez avec moi, mon prince, avec tous ceux qui avaient +apprécié le dévouement éclairé de ce généreux citoyen, la douleur +profonde que nous cause sa perte prématurée--perte qui nous est +d'autant plus sensible aujourd'hui, qu'une crise dont on espérait +une heureuse issue, nous a fait conserver jusqu'aux derniers jours, +l'espoir de le voir rendu aux affaires et au pays. + +»Dans ces premiers moments, donnés tous aux regrets d'une si noble +existence si tristement tranchée, rien n'a pu encore être arrêté, dont +il soit important, mon prince, que vous soyez informé. + +»Lorsque les rangs de ceux auxquels on aimait à rattacher son estime +et ses affections, s'éclaircissent, c'est un besoin que de se +rapprocher encore de ceux qui vous restent. Que la douloureuse +nouvelle qui fait le sujet de ma lettre me soit une occasion de vous +renouveler, mon prince, les expressions de mon attachement et de ma +confiance dans le vôtre.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Le 23 mai 1832. + +»La séance d'hier à la Chambre des pairs s'est passée comme je l'avais +prévu. Beaucoup de pairs de l'opposition se sont retirés, beaucoup +n'ont pas voté, ce qui a donné au ministère une majorité de +cinquante-cinq voix, dans la question assez importante qui a été +décidée[368]. Les autres articles auront le même sort, très +probablement, et la question sera terminée à ce que je crois, mercredi +30. + + [368] La Chambre avait voté l'article du bill qui conférait la + franchise électorale à l'un des faubourgs de Londres; cette + clause avait été combattue avec acharnement par l'opposition + tory, ainsi que toutes celles qui augmentaient le nombre des + représentants des grands centres de population. + +»La mort de M. Périer a fait ici une peine qui s'exprime de +toutes les manières et dans toutes les classes. On a remarqué avec +étonnement que M. le duc d'Orléans n'ait pas porté un des cordons du +dais. Ici, cela a été dans plusieurs occasions, pour des hommes +importants, le prince de Galles, le duc d'York[369]. Chaque pays, il +est vrai, a ses habitudes, mais nous n'avons pas d'habitudes, et nos +précédents sont en Angleterre. Du reste, c'est une chose peu +importante et c'était plutôt une observation de la société, dont une +partie aime à blâmer.--Mandez-moi quand Sébastiani va aux eaux. Je +voudrais, et cela me paraît naturel, arriver avant son départ.» + + [369] Frédéric duc d'York et d'Albany, deuxième fils du roi + George III, né en 1763, marié à la princesse Frédérique, fille du + prince royal de Prusse. Il mourut en 1827. + + + «Londres, le 24 mai 1832. + +»Les tories sont en petit nombre à la Chambre des pairs; le bill passe +fort tranquillement: la discussion d'hier n'a pas été aussi aigre que +celle des jours précédents. Cela n'atténue pas la haine qui est fort +vive dans les partis, mais cela en ajourne l'action. Le roi a fait +dire qu'il voulait que le bill fût adopté, et il le sera. Ceux qui +sont opposés s'absentent. + +»M. de Rémusat[370] est arrivé ici avec sa femme: il m'apporte des +lettres de Paris... Rien de nouveau sur la Hollande; les ministres +hollandais ici n'ont point de réponse à la dernière communication +qu'ils ont été chargés par la conférence de transmettre à La Haye.--Je +n'ai ni affection ni le contraire pour les Belges; je les ai +incontestablement plus servis que personne, mais je ne veux pas qu'ils +fassent des folies qui nous conduiraient peut-être à une guerre +générale, et ils ont assez peu de tête pour ne pas comprendre cela...» + + [370] François-Marie-Charles comte de Rémusat, né en 1797, neveu + de Casimir Périer, était alors député de Muret. Il devint + sous-secrétaire d'État à l'intérieur en 1836, et ministre de + l'intérieur en 1840. Il vécut dans la retraite sous l'empire. En + 1871, il fut nommé ministre des affaires étrangères et mourut en + 1875. + + + «Le 25 mai 1832. + +»Depuis la mort de M. Périer, le ton des dépêches de notre département +des affaires étrangères ne me convient pas; il y a un changement +sensible. Je ne m'en apercevrai pas, mais cela m'engage à ne pas +retarder mon départ. Je redoute le voyage de Compiègne[371]. Il va +rendre les Belges plus difficiles et rien ne peut s'arranger qu'avec +quelques facilités de leur part. On se croit bien habile quand on sait +faire quelques difficultés! Belle science! Tout le monde sait faire +cela. Mais ne résister que jusqu'où il faut, savoir s'arrêter, c'est +ce que très peu de gens savent. Le roi de Hollande ne demande qu'à +faire naître des motifs de délai, et le moyen n'est pas de le forcer, +d'abord parce que cela n'est pas aisé, mais de plus, parce que cela +n'est ni juste, ni profitable. Je persisterai dans ce sens-là tant que +je serai chargé des affaires de France. Pendant mon absence, j'espère +qu'on fera de même, mais je n'en suis pas sûr. Du reste, Durant, si on +le laisse faire, est plus propre que personne à suivre ma ligne. + + [371] Le roi Louis-Philippe se rendait à Compiègne pour y + rencontrer le roi des Belges, et convenir des préliminaires du + mariage de celui-ci avec la princesse Louise d'Orléans. (_Note de + M. de Bacourt._) + +»Nous sommes dans un singulier temps et singulier partout. Que de +choses j'ai eu sous les yeux, depuis quinze jours! il y a pour parler +un an.--Les Anglais envoient une flotte pour regarder le Tage: je +suppose qu'on fera de même chez nous. Quand il y a des menaces de +troubles quelque part, il faut protéger les hommes de son pays qui +peuvent être exposés...» + + + «Londres, le 27 mai 1832. + +»Dans huit jours la troisième lecture du bill de réforme sera faite et +le bill aura passé précisément comme il aura été proposé. Ainsi +l'humeur des tories les privera de quelques améliorations qui auraient +eu lieu dans la discussion.--Chaque jour j'ai une conversation avec +madame de Rémusat, qui, au nom de tous les amis de M. Périer, me +presse d'accepter la présidence du conseil à Paris. Je suis très +flatté de leur opinion, mais je suis décidé à ne rien accepter. Je +réponds cela doucement et tranquillement, comme l'on fait quand on est +invariable...» + + + «Le 28 mai. + +»Nous avons eu ce matin une grande réunion à la cour pour fêter le +jour de naissance du roi: la cour était fort brillante; les deux +partis s'y trouvaient, et avec les formes de la meilleure compagnie. +Je ne sais rien de Hollande, le roi veut inquiéter les Belges et +espère par ce moyen que quelques hostilités ou du moins quelques pas +faits sur son territoire, motiveront de sa part, sans qu'on puisse le +lui reprocher quelque mouvement hostile...» + + +LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Saint-Cloud, ce dimanche soir, 27 mai 1832. + + »Mon prince, + +»Je n'avais pas besoin de tout ce que vous me dites sur la réserve et +la discrétion que vous comptez mettre à vous absenter du poste +important où vous avez rendu de si grands services à la France et à +moi, pour être bien sûr que vous ne vous en éloignerez que quand votre +absence ne présentera plus de chances fâcheuses. Je désire vivement +que ce moment ne soit pas trop retardé, mais j'avoue que je ne crois +pas qu'il soit arrivé. Le général Sébastiani vous aura informé de +l'entrevue qui va avoir lieu à Compiègne entre le roi Léopold et moi. +Vous en connaissez les causes et vous pouvez en pressentir les objets. +Une fois les ratifications des grandes puissances échangées, nous +avons cru que l'entrevue ne devait pas être retardée davantage, et que +cela était même important pour accélérer celle du roi de Hollande. Je +ne mène aucune de mes filles à Compiègne et vous concevez que, plus +cette entrevue peut influer sur la destinée de ma fille aînée, plus +j'ai dû éviter de les y conduire. J'y vais donc seulement avec la +reine, ma soeur et mon second fils. + +»J'avais écrit bien longuement au roi Léopold, et malheureusement sans +succès, pour le presser d'accéder à la proposition de la conférence en +déclarant qu'il était prêt à entrer en négociation avec le roi de +Hollande; il a fait, ou du moins ses ministres lui ont fait faire tout +le contraire; il prend sur lui bien maladroitement les chances de +refus que le roi de Hollande paraissait décidé à lui +épargner[372]. J'espère cependant que cela n'est pas irrévocable et +qu'avec l'aide du général Sébastiani qui vient à Compiègne, nous +parviendrons à le retirer de la fausse route où il s'est engagé. Mais +il n'en est que plus pressant, mon cher prince, que la conférence +agisse envers le roi de Hollande, de manière à faire cesser sa +résistance dans le plus court délai. Il faut surtout lui faire évacuer +la citadelle d'Anvers, car c'est là le noeud de l'affaire. C'est à +l'Angleterre à frapper le coup décisif et c'est, dans tous les sens, +ce qui nous convient le mieux à nous mêmes et ce qui me paraît le plus +conforme à l'intérêt général de l'Europe. + + [372] La conférence avait signé le 4 mai un protocole par lequel + elle invitait la Belgique et la Hollande à entamer immédiatement + des négociations pour signer un traité définitif. Le roi Léopold + répondit à cette invitation par une note en date du 11 mai, qui + déclarait qu'il ne se prêterait à des négociations qu'autant que + le traité du 15 novembre aurait eu un commencement d'exécution. + Il exigeait l'évacuation du territoire belge, notamment celle + d'Anvers, et la libre navigation de la Meuse. Par suite d'une + indiscrétion, cette note ayant été publiée dans les journaux + avant sa remise officielle à la conférence, le cabinet belge en + signa une autre que le général Goblet porta à Londres au + commencement de juin. Elle reproduisait en termes catégoriques la + première note du 11 mai. Quant au gouvernement hollandais, il + répondit également par une note en date du 7 mai à la conférence. + Par cette note, il déclarait «qu'il voyait avec un regret infini + les plénipotentiaires des cinq cours regarder le traité du 15 + novembre comme la base invariable de la séparation, de + l'indépendance, et de l'état de possession de la Belgique, tandis + que de son côté il devait persister à considérer ce traité comme + essentiellement opposé au protocole du 27 janvier 1831». + +»Tout absorbé, comme de raison, dans l'énorme affaire du bill de +réforme, le gouvernement anglais ne peut guère s'occuper avant qu'il +soit passé, des intérêts continentaux; mais, une fois cette affaire +terminée, il n'y a pas un moment à perdre pour adresser au roi de +Hollande le langage catégorique qui peut seul le déterminer à en +finir. Croyez bien qu'il est pénétré autant que nous que la paix de +l'Europe ne sera entièrement assurée que quand le général Chassé sera +sorti de la citadelle d'Anvers et qu'il aura traité avec Léopold. +C'est donc sur ce point que vous devez diriger toutes vos batteries +diplomatiques; et ce n'est qu'après avoir obtenu ce dernier succès, +sans doute le plus difficile de tous, que vous aurez terminé la grande +tâche que vous avez entreprise avec tant de dévouement et que vous +avez conduite avec tant de talent et d'habileté. + +»Je n'en dirai pas davantage, mon cher prince, et je me bornerai à +vous renouveler de tout mon coeur l'assurance de ma sincère amitié pour +vous. + + »LOUIS-PHILIPPE. + +»_P.-S._--J'ai signé, comme vous le désiriez, des lettres de créance +pour M. de Mareuil, qui se rendra auprès de vous aussitôt que le +marquis de Dalmatie[373] sera arrivé à La Haye.» + + [373] Napoléon-Hector Soult, marquis, puis duc de Dalmatie, fils + du maréchal. Né en 1801, il servit dans l'armée, devint capitaine + d'artillerie, mais donna sa démission en 1830 et entra dans la + diplomatie. Il fut successivement accrédité à Stockholm (1831), à + la Haye (1832), à Turin et à Berlin. En 1813 il fut élu député. + Il mourut en 1857. + + +LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, le 28 mai 1832. + + »Mon prince, + +»Je pars dans quelques heures pour Compiègne, où je compte arriver +dans la soirée. Nous y recevrons demain le roi Léopold, et nous +traiterons avec lui de l'affaire qui l'y amène. Cette rencontre, +dont vous aurez sans doute apprécié la valeur, me sera une occasion +précieuse d'agir plus directement et sans intermédiaires sur les +dispositions du chef du gouvernement belge et de le convaincre que le +salut de son pays, auquel notre souverain consent à unir par un lien +nouveau les destinées du nôtre, est attaché à sa confiance comme à son +adhésion les plus entières aux projets de notre cabinet et à ceux de +nos alliés. Ce sera continuer à Compiègne l'oeuvre que vous avez si +habilement conduite à Londres et vous serez exactement informé de tous +les résultats qui pourront vous intéresser. + +»Après les affaires de l'État, il faut encore, mon prince, que je vous +dise quelques mots des nôtres. Mon médecin m'a ordonné les eaux de +Bourbonne et mon projet est de m'y rendre vers le 2 juillet prochain. +Parmi les motifs qui ont déterminé mes arrangements et qui m'ont +décidé à retarder jusqu'à cette époque un voyage que je crois +nécessaire à ma santé, vous voudrez bien compter, mon prince, mon +désir de vous attendre à Paris et de m'y rencontrer avec vous. Après +une absence, que les événements ont faite si longue en si peu de +temps, vous devez vous douter de tout le prix que j'attache à quelques +heures d'entretien avec vous, et aussi de la joie que j'aurai à vous +renouveler de vive voix les expressions d'un attachement dont je vous +prie, d'agréer ici...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 2 juin 1832. + +»Je me donne de la peine pour que Durant trouve notre affaire avec les +Hollandais en disposition de rapprochement, et je crois que +véritablement, l'intérêt hollandais forcera le roi de traiter. Tous +les appuis sur lesquels il comptait lui manquent. Je resterai +jusqu'après l'arrivée de Durant que j'établirai. On est ici fort en +gracieusetés pour moi; on me fait donner ma parole d'honneur de +revenir. Je promets, mais je dépends de l'état de la France: c'est là +ce qui me décidera. J'ai fait ce qu'un autre ne pouvait pas faire, +c'est d'avoir conservé les cinq puissances ensemble; elles y sont; +ainsi, si je le veux, ma mission est remplie, et on la croyait plus +que difficile. Le roi fera, j'espère, quelque acte qui prouve bien à +toute l'Europe qu'il reste dans le système de M. Périer pour le +dedans, et dans le mien pour le dehors...» + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Saint-Cloud, le 2 juin 1832. + +»J'ai été si en l'air, depuis huit jours, mon cher prince, que, malgré +le désir que j'en avais, il m'a été impossible de vous écrire. De +retour depuis hier au soir de notre course à Compiègne, je viens avec +empressement vous donner des nouvelles de ce petit voyage qui a été +très satisfaisant sous tous les rapports. Notre cher roi a été +accueilli sur toute sa route, comme il le mérite, avec les témoignages +de la plus vive affection; et sa présence, ses discours, comme +toujours ont produit à Compiègne le meilleur effet, ce qui me fait +sincèrement regretter qu'il ne puisse voyager davantage; car, rien ne +peut remplacer le bien que font ses paroles.--Nous sommes parfaitement +contents du roi Léopold; il est impossible d'être mieux sur tous les +points, qu'il ne l'est maintenant; il a été parfait et excellent. +Aussi la grande affaire du mariage vient de se décider et je +tiens à être la première à vous l'annoncer; seulement, l'époque où il +se fera n'est pas encore décidée, mais ce sera, au plus tard, dans le +mois d'août. Ce mariage, si convenable, sous les rapports politiques, +est aussi, tant par le caractère du roi Léopold, son amitié pour nous +et la proximité des deux pays, celui qui, d'après les goûts de notre +chère Louise, peut lui offrir le plus de chances de bonheur. Mais la +pauvre bonne petite est bien affectée de la perspective de se séparer +de son père, de sa mère et de nous tous; cela ne peut être autrement. +Ce qu'il faut, à présent, pour assurer la sécurité et le bonheur de +cette union, c'est que vous obteniez l'évacuation d'Anvers par les +Hollandais; cela est de la plus grande importance, non seulement pour +la Belgique, qui est toujours inquiète tant qu'ils sont là, mais, pour +nous aussi, car en France comme en Belgique, la généralité ne croira +véritablement à la paix que lorsque le roi de Hollande sera mis à la +raison et soumis au traité du 15 novembre. Il vous reste encore cette +grande et bonne oeuvre à faire conclure, et il est bien essentiel pour +le repos général que cela soit prompt. + +»Nous avons heureusement de très bonnes nouvelles des chouans et de la +Vendée; grâce aux mesures prises par le gouvernement, et à la bonne +disposition des masses et de toutes les gardes nationales de ces pays, +le projet du soulèvement général y est entièrement déjoué et démontré +impossible. Il y a certainement des malheurs partiels à déplorer; et +ceux qui excitent ainsi à fomenter une guerre civile sont bien +criminels; mais, en résultat, je ne doute pas que cela ne soit un mal +pour un bien. Ce qui paraît incroyable, mais malheureusement ce qui +est, c'est que l'on ignore encore d'une manière positive où est +madame la duchesse de Berry, si elle est en France ou en Espagne[374]. +Cette incertitude est très fâcheuse, non pas pour ce qu'elle peut +faire, mais pour l'inquiétude et l'agitation où cela laisse. + + [374] On sait que la duchesse de Berry se trouvait alors en + Vendée. + +»Nous avons de très bonnes nouvelles de Chartres. Il fait très bien +dans son voyage, et je crois qu'il est très utile dans ce moment dans +le Midi. Il ne reviendra qu'à la fin de ce mois ou au commencement de +l'autre. Et vous, mon cher prince, quels sont vos projets? Il me tarde +de recevoir une lettre de vous, et que vous me mandiez aussi ce que +vous pensez sur ce qui se passe en Angleterre. J'en reste là +aujourd'hui, désirant que cette lettre puisse partir le plus tôt +possible. Recevez, de nouveau, mon cher prince...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 7 juin 1832. + +»L'estafette est arrivée et je n'ai point de lettres de vous +aujourd'hui, où toute la ville est remplie de nouvelles déplorables de +Paris. Je suis horriblement inquiet[375]...» + + [375] Il y eut à Paris, à la suite de l'enterrement du général + Lamarque, une émeute terrible qui éclata le 5 juin et qui se + prolongea jusqu'au milieu de la journée du 6; ces deux journées + sont connues historiquement sous le nom de _journées de juin_. + (_Note de M. de Bacourt._) + + +LE ROI LÉOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Bruxelles, le 5 juin 1832. + + »Mon très cher prince, + +»J'ai reçu votre aimable lettre par M. de Bacourt peu de temps avant +mon départ pour Compiègne, et je voulais attendre mon retour pour +causer avec vous. Vous connaissez les liens d'amitié qui m'unissent +depuis longtemps à la famille royale; vous pouvez donc facilement vous +faire une idée de mon bonheur de passer plusieurs jours avec elle. Le +roi, la reine et Madame Adélaïde vous sont également et sincèrement +attachés, et nous avons beaucoup causé de vous. + +»Le mariage avec la princesse Louise a donc été finalement arrêté, à +la satisfaction de tous les partis. Cet événement paraît faire du +plaisir en France, et les masses, qu'on ne peut guère influencer, +m'ont donné de grandes marques de bienveillance. Les affaires de la +Vendée inspiraient quelque inquiétude; cependant, je pense que cela +pourrait donner de la force au gouvernement. Veuillez, dans votre +sagesse, donner quelques conseils pour qu'on agisse avec vigueur; +l'extrême indulgence que le roi avait accordée jusqu'à présent à ce +parti lui en donne doublement le droit. + +»Malgré une absence d'une semaine, et la distance considérable à +laquelle je me trouvais, il n'y a pas eu le plus petit scandale en +Belgique: je pense que j'ai droit de _faire sonner cela bien haut_. +Mais il est temps qu'on finisse; l'armée et les chauds patriotes +désirent vivement la guerre, et le cas pourrait arriver où il me +serait impossible de les retenir. + +»L'Angleterre est déterminée à en finir; rien de plus facile. Qu'on +stationne une flottille dans la Manche, et qu'on fasse connaître aux +Hollandais qu'après un certain jour ils perdront l'arriéré de la +dette, et que l'on déduira journellement une partie du capital de la +dette; je crois que ces deux mesures exerceraient une grande influence +sans offrir de danger. La dernière réponse de la Hollande rend +l'exécution du traité urgente. + +»Pour moi, on peut être sûr que je ferai ce qui me sera possible pour +le maintien de la paix, et j'ai sur ce point fidèlement exécuté ma +tâche; mais qu'on se mette _bien en tête_, qu'on ne me renversera plus +sans que je me défende à outrance et sans que j'en fasse tomber bien +d'autres. J'ai pris là-dessus mes résolutions avec le plus grand +sang-froid. + +»Pour la tranquillité de la France, il est de la plus haute importance +que la question belge soit entièrement terminée. Louis-Philippe m'a +dit lui-même, et avec raison, que la confiance ne renaîtra en France +que quand on aura vu cette conclusion. + +»Les témoignages que vous donnez à M. Van de Weyer, m'ont fait +beaucoup de plaisir; il les mérite et il a été bien injustement traité +ici. + +»Veuillez me rappeler au souvenir de Madame de Dino, si toutefois elle +ne m'a pas entièrement oublié, et soyez persuadé des sentiments +d'estime et d'une sincère amitié que je vous porterai toujours. + + »LÉOPOLD.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 8 juin 1832. + +»Je commence ma lettre avant d'avoir des nouvelles de Paris. Je ne +sais rien depuis le 6, neuf heures du matin; jugez de mon tourment. +J'espère que cela finira à l'avantage du pouvoir, et que le pouvoir +saura en profiter pour rétablir par des moyens forts et +constitutionnels l'ordre si gravement troublé. C'est dans l'ordre +constitutionnellement établi qu'il faut chercher la popularité; c'est +là où elle est bonne. Les caresses à la canaille l'enhardissent et ne +produisent pas d'autre effet. + +»On dit que le roi s'est montré avec beaucoup de tranquillité et de +fermeté le 5 au soir et toute la nuit du 6 qu'il a passée à cheval: on +l'approuve beaucoup ici...» + + +LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Paris, ce vendredi 7 juin 1832. + + »Mon cher prince, + +»Je sais que le général Sébastiani vous a instruit en détail des +événements dont Paris vient d'être le théâtre.--Vous partagerez ma +douleur que le sang français ait coulé; mais vous partagerez aussi la +juste satisfaction que j'éprouve de pouvoir me glorifier de n'avoir +pas plus provoqué cette lutte que de n'avoir rien omis de ce qui +pouvait la terminer heureusement et honorablement pour la France et +pour moi. Ceux qui avaient tant répété au dedans et au dehors que le +trône de Juillet tomberait, devant l'union des carlistes et des +républicains, comme les murailles de Jéricho devant les trompettes de +Gédéon, doivent maintenant reconnaître qu'une nationalité franche et +complète, un respect religieux pour la foi jurée et pour les +institutions, les lois et les libertés de son pays, sont de meilleurs +boulevards pour le trône que le pouvoir absolu, avec sa tourbe de +courtisans et tous ses satellites. + +»Mais après avoir remporté cette grande victoire, il faut la +consolider en profitant de la force qu'elle nous donne pour faire +cesser au dehors toutes les incertitudes et toutes les tergiversations +qui pourraient encore compromettre notre sûreté extérieure et troubler +la paix générale. + +»Je vous ai félicité bien sincèrement, mon cher prince, du grand +succès que vous avez obtenu en faisant ratifier le traité du 15 +novembre par les cinq grandes puissances réunies; mais il est autant +de leur dignité que d'une nécessité absolue pour la France et pour +l'Angleterre que l'_exécution du traité_ ratifié suive immédiatement +l'_échange déjà effectué des cinq ratifications_. Je vous avoue que le +soixante-troisième protocole me paraît, sur ce point, d'une pâleur et +d'une faiblesse qui m'ont étonné[376]. Mais, quoi qu'il en soit, à +présent que cette marque d'égard a été encore donnée au roi de +Hollande, la manière dont elle a été accueillie par lui est une raison +de plus pour adopter un autre langage et lui fixer un terme précis +pour remettre la citadelle d'Anvers au roi des Belges. Je crois que le +gouvernement anglais est disposé, comme nous, à faire cette +déclaration catégorique au roi de Hollande, et qu'il n'ignore pas plus +que nous que ce n'est qu'en contraignant Sa Majesté néerlandaise à +évacuer cette citadelle qu'on l'amènera à reconnaître l'indépendance +de la Belgique et à signer le traité avec le roi Léopold. + + [376] Ce protocole avait été dressé le 31 mai en réponse à une + note adressée à la conférence par les plénipotentiaires + hollandais, qui contenait de nouvelles propositions. + + La conférence déclarait dans ce protocole «que les propositions de + cette note ne différaient en rien de celles qui, adressées il y + avait plus de deux mois au comte Orloff à la Haye, avaient motivé + de sa part la déclaration du 27 mars dernier»; + + Qu'en conséquence, il n'y avait pas lieu pour la conférence de + tenir compte de ladite note «et qu'il lui restait à s'occuper des + résolutions que la gravité des circonstances réclamait de sa + part.» + +»Je suis persuadé que les trois puissances, la Prusse, l'Autriche et +même la Russie, s'attendent à ce que la France et l'Angleterre se +réunissent pour faire cette déclaration au roi de Hollande et qu'elles +ne chercheront pas à y mettre obstacle, parce qu'elles n'ignorent pas +plus que nous que cette déclaration est le seul moyen de faire cesser +la résistance du roi de Hollande, et de lui arracher la triste +espérance qu'il conserve toujours de devenir le perturbateur de la +paix de l'Europe. Je crois d'ailleurs qu'il est facile défaire +comprendre à ceux qui désirent que nous n'attaquions pas le roi de +Hollande, que le seul moyen de l'empêcher est de ne lui laisser aucun +doute qu'il sera attaqué, s'il n'évacue pas la citadelle d'Anvers au +jour fixé par nous. De notre côté, vous pouvez bien assurer le +gouvernement anglais et la conférence que nous désirons vivement être +dispensés d'envoyer nos troupes assiéger cette citadelle, mais que +nous sommes décidés à le faire s'il ne nous reste pas d'autre moyen de +le contraindre à effectuer cette évacuation au jour nommé, et je le +croirais très bien fixé au 1er de juillet prochain. + +»Si, comme je n'en doute guère, le gouvernement anglais s'accorde avec +le mien pour adopter cette marche, alors je crois qu'il serait +convenable que vous lissiez, de concert avec lord Palmerston, une +déclaration aux plénipotentiaires hollandais, que vous ne recevrez +plus aucune communication de leur part, jusqu'à ce que leur souverain +ait donné un gage de sa disposition à accéder aux vues des cinq +puissances en évacuant la citadelle d'Anvers, et que, si cette +évacuation n'est pas effectuée le 1er juillet, les ports de la +Hollande seront bloqués par nos escadres combinées. + +»Je crois savoir que ce mode conviendra à l'Angleterre, et quant à +nous, nous le préférons infiniment à celui beaucoup plus dispendieux +de faire rentrer nos troupes en Belgique, ce qui d'ailleurs nous +exposerait à des complications que nous cherchons de toutes manières à +éviter, mais dont nous sommes pourtant décidés à courir la chance, si +on persistait dans le système de la tergiversation que nous ne devons +ni ne pouvons tolérer plus longtemps. + +»Vous voyez, mon cher prince, que selon l'expression vulgaire, j'ai +voulu vous _vider mon sac_ parce que je sais bien que vous n'en ferez +qu'un bon usage, et que j'aime toujours à m'ouvrir à vous, en toute +confiance, selon la vieille habitude que je désire conserver toujours +avec vous. J'en étais d'autant plus pressé que la circonstance est +grave après la crise dont nous venons de triompher, et qu'il est bien +désirable que vous profitiez du peu de temps que vous serez encore à +Londres pour donner à cette affaire la direction que vous avez plus de +moyens que tout autre de lui imprimer. + +»Je n'ai plus le temps de vous parler de mon entrevue à Compiègne avec +le roi Léopold. Je vous dirai seulement que nous y avons arrêté son +mariage avec ma fille aînée, et que, d'ailleurs, je l'ai trouvé dans +de si bonnes dispositions que j'ai facilement obtenu de lui tout ce +que je vous avais annoncé que je lui demanderais. Il m'a promis en +outre, de renvoyer M. Van de Weyer à Londres immédiatement. + +»Bonsoir, mon cher prince, vous connaissez toute mon amitié pour +vous.» + + »LOUIS-PHILIPPE.» + + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Tuileries, vendredi 8 juin 1832. + +»Je m'empresse, mon cher prince, aussitôt que j'en ai l'instant, de +venir vous donner de nos nouvelles, étant bien sûre que vous en +désirez vivement, après les événements aussi importants que ceux qui +viennent de se passer. Il y a eu une soirée, une nuit et une journée +bien pénibles et bien douloureuses par le sang qui a été versé. Cela +était préparé de longue main par les deux factions qui n'en font +qu'une maintenant, les carlistes et les républicains, et sans nul +doute, cette conspiration se lie avec celle du Midi et de la Vendée. +Notre cher bien-aimé roi, comme toujours, a décidé et enlevé la +victoire par sa présence ici, sa détermination, son courage et son +énergie. Aussitôt qu'il sut à Saint-Cloud, le mardi soir, ce qui se +passait à Paris, il commanda ses chevaux et nous montâmes en voiture +avec lui, la reine, Nemours, le maréchal Gérard et moi, et sur toute +la route, toutes les personnes qui s'y trouvaient, toutes les +charrettes, toutes les voitures publiques retentissaient de cris de: +«Vive le roi!» de même en arrivant à Paris. Et rien ne peut vous +donner une idée de l'enthousiasme de la troupe et de la garde +nationale qui se trouvaient sur la place du Carrousel. Lorsqu'il alla +les passer en revue, en les quittant, il leur dit: _A demain, mes +chers camarades, je compte sur vous_. Ce mot fut répété avec +transport: _Oui, oui, à demain, demain!_ Et en effet ils ont tous été +admirables, et notre cher roi a été les animer de nouveau, en se +montrant dans tout Paris et allant bien contre l'avis du maréchal +Lobau qui voulait l'en empêcher, dans les lieux où les balles +sifflaient encore; grâce au ciel, elles l'ont respecté. Le maréchal +Gérard, qui était avec lui m'a dit qu'il n'avait jamais vu un +enthousiasme comparable à celui de toute la population qui se portait +en foule sur ses pas, et qui criait: _Vive le roi, à bas les +carlistes, à bas les républicains!_ Ils disaient aussi : _Mettez Paris +en état de siège_; et beaucoup se rapprochaient le plus possible du +roi, en lui disant: _Surtout pas de grâce aux carlistes!_ Jamais notre +cher roi n'a reçu plus de témoignages d'affection, de dévouement, que +dans ce moment. Sur-le-champ, toutes les gardes nationales de la +banlieue sont arrivées, et elles ont fait des merveilles; ils se sont +battus comme des lions. Hier, toutes celles du département de +Seine-et-Oise sont arrivées et celle du Havre, en apprenant les +événements, voulait marcher. Ah! notre cher Louis-Philippe est bien +fort et bien identifié avec notre bonne et chère nation. Ceci est une +bonne réponse pour tous ceux qui doutaient qu'il pût se maintenir et +qu'il eût la force de lutter contre les factions. J'espère que +maintenant les puissances de l'Europe seront rassurées à cet égard et +persuadées que Louis-Philippe sait être fort et énergique quand cela +est nécessaire au salut de son pays. + +»Cette coupable et indigne conspiration a fait verser le sang; nous en +gémissons; mais les résultats sont immenses. Je crois que c'est un bon +moment pour obtenir de la conférence, d'en finir avec le roi de +Hollande et de le mettre à la raison, de faire exécuter le traité +signé par les cinq puissances. En vérité, l'on ne peut plus donner ni +un motif ni une excuse pour prolonger davantage cet état d'incertitude +si nuisible et si contraire aux intérêts de la France et de la +Belgique. Votre zèle et votre habileté doivent emporter celte décision +et j'espère que vous nous apporterez cette bonne nouvelle, mon +cher prince. + +»Notre cher roi veut vous écrire et compte le faire, aussitôt qu'il en +trouvera l'instant, parce qu'il est bien pressé de l'évacuation de la +citadelle d'Anvers; et qu'à cet égard, la conférence ne tarde plus à +prendre les moyens de le faire faire au roi de Hollande, par force, si +l'on ne peut l'obtenir de bonne volonté. + +»Nous avons de très bonnes nouvelles de Chartres; il est très content +de son voyage. Nous savons par dépêche télégraphique qu'il est arrivé +à Marseille le 7 juin à trois heures, au milieu d'un concours immense +de peuple, et des acclamations les plus vives. Toutes nos santés sont +bonnes; je désire que vous puissiez m'en dire autant de la vôtre. +Voilà donc le bill de réforme passé. + + »Recevez, mon cher prince...» + + + LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT. + + «Londres, le 10 juin 1832. + +»A présent, tout le monde est convaincu ici que c'est le peuple à +Paris, qui a attaqué; aussi, tout le monde approuve la conduite du +gouvernement. Il faut qu'il tire de cette circonstance, assez de force +pour que jamais pareille crise ne puisse arriver. Le roi doit se +souvenir que dans toutes les crises où le pouvoir a eu le dessus, les +élections ont été bonnes; et que dans toutes celles où il a eu le +dessous, les élections ont été mauvaises.--Il faut de plus renvoyer +tous les réfugiés sans exception; ils ne sont bons à rien à Paris. Il +faut les diviser dans les départements, par petites portions; les +réfugiés du Midi dans les villes du Nord, et les réfugiés du Nord dans +celles du Midi. La Loire fait la démarcation. Espagnols et Portugais, +en Normandie et en Picardie; Piémontais en Flandre; Polonais à Alger; +ils s'y battront ou coloniseront...» + + + «Le 11 juin 1832. + +»Si l'on a distribué de l'argent et beaucoup d'argent aux émeutiers de +Paris, il me paraît impossible que l'on ne découvre pas d'où cet +argent-là est sorti. La discrétion n'est pas commune chez des gens qui +reçoivent cinq, dix, vingt francs.--Je suis, relativement à la +Hollande, disposé à presser une décision, mais je ne pense pas qu'il +faille rien précipiter. Avant tout, dans notre position, plus que +jamais, il ne faut pas nous séparer d'action d'avec les quatre +puissances. C'est là la force du roi et de sa dynastie. Il ne faut pas +perdre un moment cette idée de vue. Je suppose et je crois que +l'Angleterre irait aujourd'hui avec nous; mais bientôt tous les +cabinets feraient des efforts pour la séparer. Est-on sûr qu'elle +résiste? qu'elle résiste longtemps? S'il y avait un changement de +ministère ici, qu'arriverait-il? Il ne faut pas croire qu'ici il n'y +ait pas un parti puissant contre nous. Tout cela donne à penser. Une +décision prompte peut nous mener bien loin. Nous faisons encore une +démarche; celle-là faite, tous les moyens de conciliation sont +épuisés[377]; et alors il faudra se faire dire par les puissances +qui n'agissent pas, que nous sommes libres et que nous pouvons agir. +Voilà, ma manière de voir. Croyez bien qu'au dehors, les troubles, +même les troubles les mieux réprimés, font croire qu'il peut y avoir +d'autres troubles plus tard, dans un autre moment, et cela ne donne +pas une confiance entière. Ainsi, ne nous séparons pas des quatre +puissances, ou, que ce soit de leur avis...» + + [377] La conférence avait, en effet, renoué des négociations avec + le roi des Pays-Bas par le protocole nº 65 du 11 juin. Il + renfermait les concessions que la conférence croyait pouvoir + accorder aux Pays-Bas. Le 30 juin, les plénipotentiaires + hollandais répondirent, mais leur réponse ne terminait pas encore + le différend. Toutes ces pièces se trouvent dans le + vingt-troisième volume de la collection de Martens, pages 415 et + suivantes. + + + «Le 12 juin 1832. + +»J'attends Durant, je lui remettrai dans les mains une position que je +crois être excellente: l'union des cinq grandes puissances établie, et +cette union formée sur le maintien des principes et de la propriété. +Cela seul peut arrêter les efforts que l'esprit du temps fait pour +détruire la civilisation actuelle et arriver à une civilisation +chimérique. Dites-moi quand le roi m'attend. Je ne quitterai que quand +je ne serai plus essentiel ici; cela est sûr, mais je voudrais savoir +quand on m'attend. Comme je ne veux être rien en France, j'aime autant +n'arriver que quand les choses seront complètement rentrées dans +l'ordre, et quand toutes les places et situations seront fixées. Je ne +suis bon qu'ici; il faut faire ce à quoi on est appelé; aussi j'y +reviendrai quoi qu'on en dise. Je partirai d'ici au plus tard le 21, +et je serai le 24 à Paris...» + + + «Londres, 15 juin 1832. + +»J'attends donc Durant dimanche 17. Je lui donnerai pour les +présentations le 18 et 19. Cela fait, et quelques directions données, +je m'acheminerai doucement vers Paris. J'arrange les choses de manière +qu'après avoir épuisé tous les égards, l'Angleterre et nous soyons les +maîtres d'agir comme cela nous conviendra et sans qu'il en +résulte de froid, avec les autres puissances. J'ai pris sur moi le +délai, jusqu'au 30 juin, parce que je regarde, comme affaire +principale, l'union des trois puissances, et que je suis sûr qu'après +avoir consenti à ce retard qu'elles désiraient, elles trouveront toute +simple une action maritime combinée de la France et de l'Angleterre. +Le cabinet français voulait aller plus vite, mais je crois qu'il +cédait un peu à la précipitation belge, qui pousse notre ministère par +M. Lehon. Le général Goblet qui est à Londres, et M. Van de Weyer qui +est à Bruxelles, pensent de même. Ainsi je persiste, et, en vérité, +quinze jours de retard ne sont pas grand chose, quand on est sûr +d'avoir par cette complaisance, l'assentiment des grandes puissances +qui sont engagées vis-à-vis de nous. Et puis, c'est fait, et je suis +sûr que c'est bien fait. Je vous écris dans un intervalle de la +conférence de ce matin où nous allons décider du sort de M. +Thorn[378]. Nous engageons la Confédération germanique à ordonner +qu'il soit mis en liberté, et de passer outre malgré les obstacles +qu'y met le roi de Hollande. Il ne restera à Durant que de suivre ma +ligne: union avec l'Angleterre, accord entre les cinq puissances, +armement de concert avec l'Angleterre, pour forcer le roi de Hollande +à rendre à la Belgique son territoire, et surtout pour le forcer à +évacuer Anvers. Il me semble que c'est avoir mis et laissé les +affaires de France de ce côté, en bonne position.» + + [378] M. Thorn, sujet belge, avait été arrêté par les autorités + hollandaises dans la place de Luxembourg, dont le territoire + était au roi des Hollandais mais qui était une forteresse de la + Confédération. (_Note de M. de Bacourt._) + +Je partis en effet, de Londres le 20 juin, et quelques heures avant +mon départ, je reçus le billet suivant de lord Palmerston: + + +LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND. + + «Foreign Office, 19 juin 1832. + + »Mon cher prince, + +»Je viens de recevoir les trois notes[379] que j'ai signées et que +j'expédierai tout de suite. + + [379] Note adressée en triple exemplaire aux plénipotentiaires + d'Autriche, de Prusse et de Russie de la part des + plénipotentiaires français et anglais, en date du 19 juin. + + Cette note déclarait que les plénipotentiaires français et anglais + ne s'étaient prêtés à une nouvelle négociation avec le roi des + Pays-Bas que dans le seul but de ne pas rompre l'unité d'action + des cinq puissances; que le résultat de cette nouvelle négociation + était de suspendre l'exécution du traité du 15 novembre: qu'il + était regrettable que les plénipotentiaires des trois puissances + n'aient pu, faute d'instructions, assigner un terme à cette + suspension; que toutefois les soussignés croyaient devoir prévenir + les plénipotentiaires des trois cours, qu'ils ne pouvaient + considérer cette suspension comme illimitée, et que si au 31 août, + le roi des Belges réclamait l'exécution du traité du 15 novembre, + leurs gouvernements ne pourraient pas lui refuser satisfaction. + +»Adieu encore une fois, donnez de bons conseils où vous allez, soignez +bien votre santé, remettez-vous vite des longues fatigues de nos +conférences, et revenez ici bientôt, mais surtout revenez. + + »Tout à vous. «PALMERSTON.» + +J'arrivai à Paris le 22 juin. + + + + +FIN DE LA DIXIÈME PARTIE + + + + +APPENDICE + + +Nous avons consacré, comme nous l'avions déjà fait dans le volume +précédent, un appendice à un certain nombre de lettres particulières +ou confidentielles qui nous ont paru offrir un intérêt +particulier.--Toutes ces lettres, extraites des papiers de M. de +Talleyrand, ont été copiées sur les originaux autographes qui existent +dans les papiers du prince. + + +MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[380]. + + [380] Voir pages 6, 12 et 16. + + «Paris, le 3 janvier 1831. + +»Cette malheureuse affaire de la Belgique tourmente notre cher roi, +plus que je ne puis vous le dire, mon cher prince, et le met dans un +embarras dont il ne voit pas comment il peut sortir. Vous connaissez +toute notre amitié, tout notre attachement pour le prince de Cobourg, +et certainement il serait celui qui conviendrait le mieux au roi, sous +tous les rapports; mais malheureusement, on ne voit ici en lui qu'un +agent anglais, et, il faut le dire, il est d'une impopularité extrême; +s'il arrivait au trône de Belgique en épousant une de nos petites, on +regarderait cela comme une vente faite de ce pays à l'Angleterre, et +le roi ne peut ni ne veut s'exposer à cette chance, qui pourrait lui +faire perdre toute sa popularité ici, et qui probablement par la même +raison ne conviendrait pas non plus à la Belgique. Ce qu'elle veut +c'est Nemours ou d'être réunie à la France: ce dernier parti +amènerait infailliblement la guerre: il faut donc aussi l'éviter. +Nemours, les puissances n'en voudraient sûrement pas non plus, et +d'ailleurs, même quand elles y consentiraient, il présente des +difficultés si grandes, que le roi est loin de le désirer. Il faudrait +nommer une régence: comment et par qui la composer? Qui envoyer avec +cet enfant? Cet avenir pour lui effraye son père et le roi, qui n'y +voit qu'embarras, obstacles et difficultés sans avantages certains. De +plus, la fâcheuse question du Luxembourg vient encore aggraver les +difficultés; les Belges ne veulent point reconnaître la décision de la +Diète à cet égard, cela les anime de plus en plus, et leur fait +désirer d'amener la guerre, et ajoutez par-dessus tout cela la +mauvaise foi du roi de Hollande qui ne cesse de tromper, et qui de son +côté fait tout ce qu'il peut pour amener une guerre, et qui, par son +indigne conduite envers eux, exaspère tout ce malheureux pays. Le +prince Charles de Naples, personne n'en veut. Le roi ne sait +véritablement où donner de la tête dans cette malheureuse affaire qui +le désole, parce qu'il lui est impossible de voir quel parti il y a à +prendre... + +»... De grâce, écrivez-moi en toute confiance votre avis, et ce que +vous pensez qu'il y a de mieux à faire; mais pensez bien à +l'irritation qui existe ici, et très grande, sur cette question belge, +et le désir bien prononcé de notre nation de la voir redevenir +française, car il n'y a que le roi qui y mette de la délicatesse, et +il faut toute la confiance, et l'amour qu'on a pour lui, pour faire +patienter à cet égard. Mais si dans les arrangements, on croyait y +voir un accord fait à l'avantage d'une puissance étrangère, ce serait +du plus grand danger pour le roi lui-même, et notre paix intérieure. +Ayez bien cela dans la pensée, parce que cela est.» + + +MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[381]. + + [381] Voir page 8. + + «Paris, le 5 janvier 1831. + +»Le parti ardent ici voudrait nous embarbouiller dans les affaires de +la Belgique et entraîner la France dans la guerre, en faisant +demander la réunion par la Belgique, et arborer la cocarde tricolore +française: il se flatte que cet entraînement serait irrésistible, mais +il se flatte en vain. Mon frère a déclaré qu'il ne céderait pas à cet +entraînement et qu'on verrait si c'est le roi ou les étudiants de +Paris qui doivent décider la question de la paix ou de la guerre... + +»Il était bien tourmenté avant-hier, ne voyant plus quelle combinaison +pouvait convenir aux Belges, et vous demandait vos conseils pour en +trouver une; mais une dépêche de M. Bresson lui ayant appris que les +Belges étaient disposés à appeler le prince Othon de Bavière, il a +immédiatement fait taire toute autre considération et s'est emparé de +cette ouverture, non pas de manière à ce qu'on puisse dire qu'il +voulait imposer ce prince ou tout autre à la Belgique, mais pour +exprimer qu'il n'y avait aucune opposition, qu'il croyait instant d'en +finir, et que, par conséquent, il verrait ce choix avec plaisir...» + + +M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[382]. + + [382] Voir page 11. + + [_Particulière_] «Bruxelles, le 13 janvier 1831. + + »Mon prince, + +»J'ai reçu avant-hier soir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 9 courant et les documents qui l'accompagnaient. J'ai pris +si à coeur le chagrin de vous avoir déplu que j'attache le plus grand +intérêt à vous faire comprendre les circonstances qui ont amené la +combinaison subite qui, je le sens bien aujourd'hui, ne pouvait +convenir à la conférence. Les partis républicain et français avaient +dressé toutes leurs batteries; nous étions serrés de près; nous +craignions ou un mouvement populaire ou une proclamation de la réunion +à la France du côté de Liège et de Verviers. L'on pensait qu'à la +moindre complication, le congrès se prononcerait pour M. le duc de +Nemours. Ces dangers étaient imminents, et ceux que redoutait le plus +notre gouvernement. Il fallut faire une diversion, et offrir un but +quelconque aux gens sages et modérés. On mit en avant le choix d'un +prince de Bavière, et comme on m'avait écrit de Paris que tout +valait mieux que M. le duc de Nemours ou la réunion, et que je crus +que nous n'avions pas quarante-huit heures devant nous, je ne vis +aucune objection à cette idée et je laissai faire. Mais, mon prince, +je désire que la conférence comprenne bien que ce qui a été fait à cet +égard l'a été en opposition aux manoeuvres infatigables du parti qui +veut la guerre, sans autre vue et sans arrière-pensée. Lord Ponsonby +qui a connu toutes mes démarches peut l'affirmer, et l'affirmera, j'en +suis sûr. + +»Au reste, mon prince, aussitôt après avoir reçu votre lettre, j'ai +fait tous mes efforts pour éclairer les membres qui adoptaient, cette +combinaison sur les inconvénients si frappants que vous m'indiquiez, +et ils l'ont abandonnée. Nous aurons maintenant le temps de nous +reconnaître. Le congrès vient, il est vrai, de décider dans sa séance +d'aujourd'hui qu'il ne serait pas envoyé de commissaires spéciaux, ni +à Londres, ni à Paris, pour faciliter le choix du chef de l'État; mais +la négociation reste confiée aux agents que vous avez près de vous, et +nous n'avons plus à craindre de ces déterminations soudaines et +précipitées dont nous avons été menacés il y a dix jours...» + + +LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND[383]. + + [383] Voir page 14. + + [_Cabinet_] + + «Paris, le 14 janvier 1831. + + »Mon prince, + +»... La nouvelle direction que lui (M. Bresson) ont imprimée vos +dépêches a été un objet de surprise pour le roi, et celle que lord +Ponsonby a reçue de son gouvernement nous inquiète sérieusement sur +l'issue de la question belge[384]. Les conseils qu'il donne +encouragent les partisans fort peu nombreux du prince d'Orange et +irritent les partis catholique, républicain et constitutionnel. L'état +révolutionnaire se prolonge, et il portera des fruits amers. Le +renouvellement des hostilités ne pourra plus être prévenu, et il +serait difficile de prévoir jusqu'où il peut conduire. Est-ce le +prince de Cobourg, que l'on cache, que l'on prépare et que l'on +espère? + + [384] Sur le dissentiment qui existait alors entre M. de + Talleyrand et le cabinet français, et dont M. Bresson supportait + les conséquences, voir page 54. Lord Ponsonby recevait de son + côté des instructions en faveur du prince d'Orange. + +»Cette combinaison est devenue impossible. Nous avons été franchement +pour celle des princes de la maison de Nassau, aussi longtemps que +nous avons pensé qu'elle avait quelques chances de succès. Nous avons +accueilli avec autant de sincérité et d'empressement celle du prince +de Cobourg, mais le temps nous a révélé la vérité: il faut aux Belges +un prince catholique. Qu'on le prenne dans les maisons de Saxe, de +Naples ou de Bavière, peu nous importe, pourvu qu'il fasse cesser +l'anarchie et qu'il commence immédiatement un gouvernement régulier. +La ministère anglais respecte l'opinion publique, et il a raison; mais +il doit sentir qu'il faut que nous la respections aussi; et la France +a montré assez de générosité, de loyauté et de désintéressement pour +qu'elle exerce quelque influence sur le choix d'un souverain qui doit +régner à ses portes. Si les affaires de Belgique touchent la politique +de l'Angleterre et des autres puissances, elles intéressent à la fois +notre politique et notre propre sûreté. La conférence de Londres a +trop présumé de son influence en Belgique; sa marche lente et mesurée +a peut-être un peu trop rappelé la vieille politique et les pénibles +négociations du traité de Westphalie... + +»Je suis sûr, mon prince, que vous commencez vous-même à vous fatiguer +de ce rôle complaisant qu'on voudrait imposer à la France, et que vous +ne voulez accepter que celui qui convient à un roi puissant et à une +grande nation. L'Europe ne comprendra bien notre politique que +lorsqu'elle saura que ce n'est pas la crainte de la guerre qui nous +arrête, mais bien la crainte de voir bouleverser l'ordre social en +Europe, de déchaîner toutes les tempêtes et de mettre partout aux +prises les peuples et les gouvernements. Cette crainte seule est digne +de nous, parce qu'elle est morale, parce qu'elle est politique et +prévoyante. On oublie trop aussi que notre action sur les voeux du pays +a ses bornes, et qu'il serait imprudent pour nous et funeste pour +l'Europe de les dépasser...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[385]. + + [385] Voir page 22. + + «Londres, le 16 janvier 1831. + +»J'envoie à Mademoiselle une pièce qui l'intéressera et dont, hors le +roi et elle, personne ne doit avoir connaissance. Faite au nom du +prince d'Orange, c'est lord Grey qui en est le véritable auteur. Il y +met un tel prix et un intérêt tel, que nous n'avons pas pu nous +opposer à ce que cette nouvelle tentative fût essayée. Si elle +réussit, les choses s'arrangeront d'après les premiers souhaits du +roi; si elle manque son effet, nous aurons le champ plus libre pour +tout ce que nous croirons bon et utile de proposer et d'obtenir...» + +Pièce incluse dans la lettre précédente. + + +LETTRE DU PRINCE D'ORANGE A ...[386] + + [386] Cette lettre a été écrite par le prince d'Orange aux + personnes qu'il croit dévouées à sa cause en Belgique. (_Note du + prince de Talleyrand._) + +«Les derniers événements de la Belgique ont attiré sur moi, sur ma +famille et sur la nation, des malheurs que je ne cesserai de déplorer. + +»Cependant, au milieu de ces calamités, je n'ai jamais renoncé au +consolant espoir qu'un temps viendrait où la pureté de mes intentions +serait reconnue et où je pourrais personnellement coopérer à +l'heureuse entreprise de calmer les divisions et de faire renaître la +paix et la prospérité d'un pays auquel m'unissent les liens à jamais +sacrés du devoir et de la plus tendre affection. + +»Le choix d'un souverain pour la Belgique, depuis sa séparation d'avec +la Hollande, a été accompagné de difficultés qu'il est inutile de +décrire. Puis-je croire sans présomption que ma présence offre +aujourd'hui la meilleure et la plus satisfaisante solution de ces +difficultés? + +»Nul doute... que les cinq puissances, dont la confiance est si +nécessaire à acquérir, ne voient dans un tel arrangement le plus sur, +le plus prompt, le plus facile moyen de raffermir la tranquillité +intérieure et d'assurer la paix générale de l'Europe. + +»Nul doute que des communications récentes et détaillées, venues des +villes principales et de plusieurs provinces de la Belgique, n'offrent +la preuve frappante de la confiance que m'accorde encore une grande +partie de la nation... + +»Le passé, en autant qui me concerne, sera voué à l'oubli; je +n'admettrai aucune distinction personnelle motivée par des actes +politiques, et mes constants efforts tiendront à unir au service de +l'État, sans exclusion et sans égard à leur conduite passée, les +hommes que leurs talents et leur expérience rendent les plus capables +de bien remplir des devoirs publics. + +»Je vouerai les soins les plus assidus à assurer à l'Église catholique +et à ses ministres la protection attentive du gouvernement et à les +entourer du respect de la nation... + +»Un de mes plus vifs désirs, comme un de mes premiers devoirs, sera de +joindre mes efforts à ceux de la législature afin de compléter les +arrangements qui, fondés sur la base de l'indépendance nationale, +donneront de la sécurité à nos relations au dehors et viendront à la +fois améliorer et étendre nos moyens de prospérité intérieure... + +»Je viens ainsi, avec toute la franchise et la sincérité que réclamait +notre commune position, de me placer devant la nation belge. C'est sur +les lumières qui la guident dans l'appréciation des besoins du pays, +c'est sur son attachement à sa liberté que repose mon principal +espoir. Il ne reste plus qu'à rassurer que, dans ma démarche +d'aujourd'hui, j'ai bien moins consulté mon propre intérêt que mon vif +et invariable désir de voir des mesures réparatrices, des mesures de +paix et de conciliation mettre à jamais un terme à tous les maux dont +la Belgique est encore affligée.» + + +M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[387]. + + [387] Voir page 28. + + [_Particulière_] + + «Bruxelles, le 20 janvier 1831 à une heure du matin. + + »Mon prince, + +»Les partisans de M. le duc de Leuchtenberg avaient tout disposé +pour frapper leur grand coup dans ces quarante-huit heures. M. le duc +de Bassano et M. Mejan[388] sont les moteurs principaux de ce projet +déplorable. Il m'a fallu, pour parer à ces dangers imminents, assumer +une grande responsabilité que je ne puis justifier que par mon vif +désir de prévenir de grands malheurs. + + [388] Étienne, comte Mejan, né en 1766, avocat puis journaliste + sous la Révolution. Au 18 brumaire, il devint secrétaire général + de la préfecture de la Seine. Il suivit ensuite le prince Eugène + en Italie, devint secrétaire de ses commandements, puis + conseiller d'État, et en 1816 fut choisi par le prince pour être + gouverneur de ses enfants. Il mourut en 1846. + +»J'ai déclaré que si M. le duc de Leuchtenberg était élu, je romprais +à l'instant même toute communication avec le gouvernement belge et que +je quitterais Bruxelles dans les vingt-quatre heures. Cette +déclaration nous a bien servis. + +»Il me paraît impossible qu'on vous ait laissé ignorer nos +instructions sur le prince de Naples et le prince Othon de Bavière; je +ne les spécifierai donc pas ici. + +»Il n'y avait pas force égale pour opposer le prince de Naples au +prince de Leuchtenberg, mais force suffisante pour créer une +diversion. Nous nous y sommes attachés en jetant au travers de ces +intrigues la proposition d'un terme moyen. Les conclusions du rapport +de la section centrale, qui tendaient à ce qu'on procédât dès +aujourd'hui au choix du souverain, n'ont pas obtenu la priorité...» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE[389]. + + [389] Voir page 31. + +«Le 24 janvier 1831. + +»L'arrivée de M. de Flahaut, qui a pu répondre à toutes mes questions +et me dire de bonnes paroles sur le Palais-Royal et sur Paris, m'a +fait grand plaisir. 11 a trouvé nos affaires de Belgique plus avancées +qu'il ne le supposait, et il a déjà pu s'assurer que cette neutralité +si péniblement obtenue apparaissait à tous les bons esprits, au milieu +de toutes les discussions actuelles, comme la seule solution du +grand problème. Je suis convaincu que l'esprit prompt et délicat de +Mademoiselle en aura apprécié tous les avantages. Je crois, en effet, +que cette mesure était la seule qui pût nous laisser avec la paix et +la seule par laquelle nous désintéressons l'Angleterre sans établir sa +suprématie. Lui abandonner une situation matérielle en Belgique, ce +serait lui donner au nord un nouveau Gibraltar et nous nous +trouverions un jour quelconque vis-à-vis d'elle clans une position +analogue à celle de la péninsule. Un semblable expédient sacrifierait +d'une manière trop dangereuse l'avenir au présent et nous coûterait un +prix qu'on pourrait tout au plus accorder à dix batailles perdues. La +réunion du reste de la Belgique serait un faible équivalent pour ce +premier pas sur le continent. Si la France avait besoin do s'étendre, +c'est vers la ligne du Rhin qu'elle devrait porter ses regards; c'est +là que ses vrais intérêts l'appellent, c'est là qu'il y a de la vraie +puissance et d'utiles frontières à acquérir; mais aujourd'hui la paix +vaut de beaucoup mieux que tout cela: la Belgique nous apporterait +plus d'embarras que d'avantages, et les avantages, la neutralité nous +les assure presque tous...» + + +MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[390]. + + [390] Voir page 19. + + «Paris, 28 janvier 1831. + + »Mon cher prince, + +»... Certes, M. de Flahaut ne s'attendait pas, à son départ d'ici, de +ce qu'il a trouvé fait en arrivant auprès de vous: c'est un brave +succès[391]; il n'a pas fallu moins que votre zèle et votre talent +pour y arriver et nous sommes bien touchés et bien convaincus du motif +qui vous en fait doublement jouir. Certainement, comme vous le dites, +toutes les personnes qui pensent, qui réfléchissent, sentent les +avantages, pour nous de cette neutralité, qui sont très grands, et +vous verrez que la discussion d'hier, à la Chambre des députés, a été +très bonne et tout à fait à l'avantage du gouvernement[392] que +la Chambre soutient surtout par la crainte d'un ministère de l'extrême +gauche et pour l'en éloigner; car il ne faut pas se dissimuler que le +voeu d'une grande masse, en France, pour ne pas dire de la généralité, +est la réunion de la Belgique et que la traînasserie, la lenteur que +l'Angleterre a mise à faire décider le congrès belge au choix d'un +souverain nous met, et vis-à-vis de la France et vis-à-vis de la +Belgique, dans un très grand embarras, et cela, de la part de +l'Angleterre, par l'arrière-pensée de pouvoir ramener le prince +d'Orange. La question inadmissible du duc de Leuchtenberg est arrivée: +nous ne pouvions ne pas la rejeter. L'Angleterre le sent et l'avoue, +mais en même temps, lord Ponsonby dit qu'il n'a pas d'instructions à +cet égard. Voilà donc la question compliquée de nouveau d'une manière +bien pénible et tourmentante, et cela à qui la faute? Pas à nous, +certes, qui avons été bien franchement, bien loyalement et bien +droitement...» + + [391] Le protocole du 20 janvier qui assurait la neutralité de la + Belgique et qui avait été fort bien accueilli aux Tuileries. + + [392] Séance du 27 janvier. M. Mauguin avait interpellé le + général Sébastiani sur l'attitude du gouvernement au sujet de la + question polonaise. + + + «Samedi matin, 29 janvier. + +»_P.-S._--Nous apprenons qu'il ne reste plus à Bruxelles d'alternative +possible qu'entre Nemours et Leuchtenberg. Croirait-on qu'ainsi placé, +lord Ponsonby donne une préférence décidée à Leuchtenberg? En vérité, +cela passe toute croyance. C'est pourtant certain. Ce qui l'est moins, +mais ce qu'on dit, et ce que le langage de lord Ponsonby ne rend que +trop probable, c'est que M. Van de Weyer a apporté de Londres +l'assurance que l'Angleterre reconnaîtrait Leuchtenberg s'il était +élu[393]. + + [393] M. Van de Weyer se trompait, car huit jours plus tard, le 7 + février, la conférence de Londres signait un protocole qui + excluait le duc de Leuchtenberg. + + +M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[394] + + [394] Voir page 69. + + «Bruxelles, le 8 mars 1831. + + »Mon prince, + +»Ne pouvant obtenir de la conférence une décision à mon égard, je +me détermine à aller au-devant. J'ai l'honneur de vous adresser ma +démission des fonctions de son commissaire en Belgique. Je la lui +transmets en même temps par lord Ponsonby. + +»Vous trouverez ci-jointe la lettre que j'écris à la conférence et que +je vous prie de lui soumettre, et copies de mes lettres à lord +Ponsonby et à M. Van de Weyer. + +»Je compte partir vendredi ou samedi pour Paris. J'y ferai un court +séjour; mon plus vif désir est de me retrouver bientôt près de +vous[395].» + + [395] M. Bresson ne revint pas à Londres. Après un court séjour + en France, il fut envoyé à Berlin où au bout de quelques mois, il + fut définitivement accrédité. + + +LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND[396]. + + [396] Voir page 98. + + «Paris, le 20 mars 1831. + + »Mon prince, + +»Je n'ai rien à vous apprendre sur la formation du ministère. Vous +connaissez comme moi les membres qui le composent: le parti de la paix +y est fort jusqu'à l'unanimité. Je pense que vous feriez bien d'écrire +un mot à M. Casimir Périer, qui sera charmé de recevoir une lettre de +vous. Il donne de l'unité à l'action du gouvernement et se montre +décidé à combattre les anarchistes avec vigueur... + +»... M. Laffitte a quitté les affaires avec peine et montre un peu +d'irritation. L'état de sa fortune est la principale cause de sa +défaite politique; la bourse poussait des clameurs qui avaient des +échos dans les Chambres. + +»La grande affaire aujourd'hui est celle des élections, je crois +qu'elles nous donneront une Chambre modérée et qui sera un véritable +appui pour l'ordre et le gouvernement. + +»Je crois que nous éviterons la guerre. Si les Autrichiens n'entrent +pas dans les États du Saint-Siège, la paix est assurée; je me suis +dévoué à sa conservation.» + + +TRADUCTION D'UNE DÉPÊCHE DE SIR R. GORDON[397] A LORD PALMERSTON[398]. + + [397] Sir R. Gordon, frère de lord Aberdeen, était ambassadeur de + la Grande-Bretagne près de la Porte. + + [398] Voir page 153.--On se rappelle que le général Guilleminot, + ambassadeur de France à Constantinople, fut rappelé à la suite + des incidents qui font l'objet de cette dépêche. + + [_Confidentielle_] + + «Constantinople, 31 mars 1831. + + »Milord, + +»Depuis ma dernière dépêche confidentielle du 25, le reis-effendi m'a +assuré que l'ambassadeur de France a présenté une note à la Porte qui, +quoique plus réservée que ses communications verbales contient les +trois points importants qui suivent: + +»1º Les principes du gouvernement français sont si diamétralement +opposés à ceux professés par la Russie et l'Autriche, qu'une guerre +entre la France et ces deux puissances est inévitable; + +»2º Dans cette guerre, l'Angleterre restera neutre, ou se déclarera +l'alliée de la France; + +»3º L'ambassadeur de France prie instamment la Porte, de la part de +son gouvernement, de prendre les mesures nécessaires pour assurer son +indépendance, avertissant le gouvernement ottoman que si, au +contraire, il épousait la cause opposée aux principes et aux vues de +la nation française, la Porte chercherait en vain plus tard, à être +exemptée des pertes qu'elle aurait à subir comme une conséquence +nécessaire de la guerre. + +»J'ai l'honneur... + + »_Signé_: R. GORDON.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS[399]. + + [399] Voir page 230. + + «27 juin 1831. + +»Après avoir ennuyé Mademoiselle des copies de ma correspondance +nocturne par le courrier d'aujourd'hui, je dois encore lui +communiquer la réponse du prince Léopold que je reçois à l'instant, +quoiqu'elle ne satisfasse pas toutes mes exigences françaises, et que +les conversations ne remplacent que faiblement ce qui aurait été bien +plus utile à dire officiellement. Cependant il faut se tenir pour +satisfait parce que le contraire serait maintenant sans but. Toujours +est-il bon que ma lettre d'hier ait provoqué l'explication écrite du +prince qui tient un peu de l'excuse. Il cherche à se justifier sur ce +que d'autres membres de la conférence ont pu lui dire: il eût été plus +simple et plus droit de s'arrêter à la phrase écrite de ma main, que +je lui avais laissée. + +»A présent, espérons que les Belges si portés à l'indiscrétion +n'oublieront pas les assurances de dévouement que le prince leur a +faites pour la France... + +»Mademoiselle se souviendra que les premières nouvelles de tout ce que +j'ai écrit ces jours-ci doivent venir de Bruxelles. + +»Wessenberg va rendre plus facile le roi des Pays-Bas. C'est une +terrible tâche que nous lui donnons là.» + + +LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND[400]. + + [400] Voir page 244. + + «Samedi, 9 juillet 1831. + + »Mon cher prince, + +»Nous avons des lettres de Bruxelles du 6, au soir. Tout allait bien, +et on comptait sur une majorité très considérable. On croyait que de +cent soixante-quatorze, qui voteraient, il y aurait cent vingt-cinq +pour; mais ce qui prouve incontestablement que les propositions +seraient acceptées, c'est que Van de Weyer s'était inscrit pour parler +en leur faveur; et notre petit ami, comme les dieux de Caton, aime à +se trouver du côté des vainqueurs, et il n'aurait pas changé de côté, +s'il n'avait pas eu un fort pressentiment que la victoire allait se +ranger avec les propositions et le prince. + +»Le discours de Lebeau a converti plusieurs, entre autres +Rodenbach[401] et Coppens[402] et on disait à Bruxelles que ce +discours avait fait parler un bègue et avait fait voir clair à un +aveugle. On croyait cependant que la décision ne se ferait +qu'aujourd'hui.» + + [401] Alexandre Rodenbach, né en 1786, homme politique et + littérateur belge. Sous le gouvernement du roi Guillaume, il + s'était fait un nom comme journaliste libéral. Aussi fut-il élu + député en 1830. Il demeura à la chambre jusqu'en 1866 et mourut + en 1869. M. Rodenbach était aveugle depuis l'âge de onze ans. + + [402] Député au congrès et l'un des membres les plus bouillants + de l'assemblée. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT[403]. + + [403] Voir page 248. + +«15 juillet 1831. + +»Le roi de Hollande n'a pas encore répondu; mais le pouvoir de +Wessenberg n'a pas été plus loin que d'obtenir quelques jours de +délai. Sa réponse ne sera donnée que jeudi au soir et alors Wessenberg +partira le vendredi (qui est aujourd'hui). Mon opinion est que malgré +quelques explications qui ont été données, la réponse du roi sera +mauvaise. Quel parti tirera-t-il de son humeur? Je n'en sais rien, car +les choses sont à tel point qu'il n'y a plus moyen de céder. On peut +adoucir par des explications, mais il n'est pas possible d'aller plus +loin. Le prince Léopold n'en part pas moins demain 16; il croit plaire +chez vous, et c'est son projet en allant par Calais. Il désire +passionnément épouser une de nos princesses; ce matin, il me le +répétait encore. On est bien fou en France quand on veut faire du +prince Léopold un prince anglais; il est parfaitement le contraire. +Cette dernière difficulté du roi de Hollande nous est fort +désagréable, et je crois qu'elle est fort inutile pour lui, il faut +attendre les premières lettres, elles nous apprendront au plus juste +sa disposition...» + +L'AMIRAL DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND[404]. + + [404] Voir page 372. + + «Paris, le 28 décembre 1831. + + »Mon prince, + +»Vous aurez vu, comment hier nous sommes sortis de la question de +la pairie. Il y a dans l'autre Chambre une sorte de frémissement +révolutionnaire qui indique assez ce qui fût arrivé du retour du rejet +de la loi: tel est le pays. + +»Sébastiani a eu une fausse attaque d'apoplexie; il va mieux, mais on +pense qu'il sera quelque temps hors d'état de s'occuper d'affaires. +Son inquiétude, à cet égard, est manifeste. Pozzo s'en réjouit sans +contrainte, et promet de plus grandes facilités pour les affaires. +Demain, il doit réunir le corps diplomatique au sujet des plans +belges, et il me promettait hier soir, qu'il parlerait de manière à +substituer la démolition de Tournai à celle de Philippeville et +Marienbourg. Si cet arrangement vous paraissait sortable, veuillez +m'en faire dire un mot par madame de Dino; j'agirai ici en +conséquence: cela m'est plus facile maintenant. + +»Veuillez... + + »DE RIGNY.» + + +M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND[405]. + + [405] Voir page 412. + + «Berlin, le 26 janvier 1832. + + »Mon prince, + +»... J'ai su que votre lettre du 20 décembre avait été mise sous les +yeux de Sa Majesté le roi de Prusse. Il a écrit à l'empereur pour le +presser de se rattacher aux vues de ses alliés, _dans des termes +plutôt trop vifs que trop doux_, m'a dit M. de Bernstorff. Ainsi, mon +prince, l'effet que vous désiriez a été produit. + +»En apprenant l'ajournement de l'échange des ratifications au 31 +janvier, l'on a beaucoup regretté ici qu'on ne l'eût pas fixé au 1er +mars. Hier, j'ai fait de nouvelles instances pour obtenir la +ratification pure et simple au traité du 15 novembre; elles ont été +infructueuses. M. le ministre d'Angleterre, chargé par son +gouvernement d'une démarche analogue, n'a pas été plus heureux. La +Prusse se maintient dans la position qu'elle a prise depuis le refus +de l'empereur de Russie, et l'ajournement n'a rien changé à sa manière +de voir. Il y a seulement une modification qui me paraît assez +importante aux instructions de M. de Bülow. On le charge +d'indiquer à la conférence si, le 31 janvier, une ou plusieurs +puissances jugent à propos d'échanger leurs ratifications avec le +plénipotentiaire belge, de laisser pour les autres le protocole ouvert +jusqu'à un terme défini, le 15 mars par exemple, toujours avec la +réserve de la part de la Prusse que le traité à cette époque même, ne +serait valable qu'autant que toutes les puissances successivement +auraient ratifié en toute forme. C'est un autre mode d'ajournement qui +a ses inconvénients et ses avantages. M. Ancillon pense que cet +intervalle de temps serait employé avec profit soit à ramener la +Russie aux décisions prises par la conférence, soit à vaincre ou à +satisfaire le roi des Pays-Bas. On minuterait un traité définitif +entre la Hollande et la Belgique, et on le proposerait aux deux +parties; ou bien encore, on ajouterait aux vingt-quatre articles +quelques dispositions additionnelles et explicatives qui pourraient +décider l'acceptation du cabinet de La Haye, ou déterminer la Russie à +se considérer comme libre de tout engagement et de tout ménagement +envers elle. Telles sont les idées du cabinet de Berlin. J'ai cru, mon +prince, qu'il vous serait intéressant de les connaître.» + + +MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND[406]. + + [406] Voir page 417. + + «Tuileries, 4 mars 1832. + +»... Nous voilà donc à Ancône, et en toute loyauté et franchise, car +le pape et les Autrichiens savaient que s'ils rentraient une seconde +fois dans les États du pape nous irions à Ancône; cela avait été +annoncé depuis longtemps. Je crois bien, de vous à moi, qu'ils se +flattaient que nous ne l'oserions pas, comme le roi de Hollande se +flattait que nous n'entrerions pas en Belgique: ainsi, par cette même +raison, je vous avoue, mon cher prince, que je suis bien aise que nous +ayons tenu parole en cela comme en tout le reste. Tous les +ambassadeurs ont été instruits, au même moment que l'ordre en a été +donné, du départ de notre expédition, et comme nous ne voulons +certainement pas de révolution en Italie, mais, au contraire, engager +à prendre tous les moyens qui peuvent l'éviter, ce qui sera +expliqué bien clairement et qui l'est certainement déjà, je ne puis me +tourmenter du résultat de cette expédition qui prouve aux puissances +que nous tenons ce que nous avançons, ce qui à mes yeux est un très +grand avantage. + + +LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND[407]. + + [407] Voir page 432. + + «Stanhope-street, le 15 mars 1832. + + »Mon cher prince, + +»Notre cabinet a pris en considération, hier au soir, la question de +savoir quelle serait la meilleure marche à suivre sur la proposition +qu'on nous annonce de la part de la Hollande, et l'opinion de notre +gouvernement est que je ne puis rien dire ni faire en conférence, +excepté de demander aux plénipotentiaires des trois cours: +ratifiez-vous, ou ne ratifiez-vous pas? Il nous paraît que tant que +les cinq cours ne sont pas sur la même ligne par rapport à la question +tout importante de la ratification, il est impossible pour la +conférence de répondre à la communication hollandaise, ou de faire à +la Hollande une communication quelconque. + +»Si nous sommions le roi de Hollande de nous donner réponse +catégorique quant à l'acceptation des vingt-quatre articles dans un +délai fixe, cela voudrait naturellement dire que, le terme échu, nous +procéderions à l'exécution du traité, bon gré malgré la Hollande. Mais +les trois cours seraient-elles prêtes à concourir avec nous, pour +concerter des moyens coercitifs? Non, du moins à ce qu'il paraît. Donc +la même demande ne signifierait pas la même chose pour toutes les +cours. De notre part la question impliquerait: mesures coercitives; de +la part des trois cours: abandon, mais inaction. Il nous paraît donc +que nous ferions bien de nous tenir sur le terrain que nous occupons +maintenant, et de ne pas nous laisser entraîner en aucune discussion +ni en aucune action commune comme conférence, avant de savoir avec +certitude si nous sommes deux ou cinq. + +»Si vous pouvez vous rendre au bureau aujourd'hui entre trois et +quatre heures, vous pourrez me dire alors quel est votre avis sur cet +affaire. + +»Tout à vous.» + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LORD PALMERSTON[408]. + + [408] Voir page 432. + +[_Particulière_] + + «Le 17 mars 1832. + + »Dear lord Palmerston, + +»Je crois comme vous qu'après tant d'attente nous sommes +rigoureusement obligés d'avoir une conférence pour demander aux +plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse la détermination qu'ils +auront prise relativement à l'échange des ratifications. Tous les +égards ont été observés, tous les délais naturels ont été grandement +accordés. Il me semble que les choses sont à leur terme, et que ce +serait abuser de notre influence en Belgique que de retarder encore le +moment de la délivrer de l'inquiétude qui l'agite. + +»Aujourd'hui, prolonger de nouveau les délais serait un excès de +condescendance qui pourrait même être qualifié autrement. + +»Demain après le lever je me rendrai chez vous prêt à faire tout ce +qui vous conviendra et à conserver intacte la dignité que nos deux +pays réunis doivent avoir.» + + +LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND[409]. + + [409] Voir page 432. + + «Stanhope-street, le 5 avril 1832. + + »Mon cher prince, + +»Je vous prie de vous rendre au bureau à trois heures. Bülow n'a pas +encore son autorisation, et je crois qu'il faudra que nous fassions en +conférence la demande dont nous avons parlé. Je voudrais vous proposer +que nous disions aux plénipotentiaires des trois cours: deux mois se +sont passés depuis le 31 janvier, le protocole de ratification reste +encore ouvert; la saison est devenue meilleure, les routes se +sont desséchées. Avez-vous tous, reçu vos ratifications, et êtes-vous +prêts à les échanger? Et vous qui ne l'êtes pas, ayez la bonté de +constater sur le protocole les raisons qui vous en empêchent. +J'inviterai le comte Orloff afin que nous puissions lui parler. + + +LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT[410]. + + [410] Voir page 446. + + «1er mai au soir 1832. + +»Les ratifications sont arrivées, elles sont conditionnelles; mais +j'arrangerai cela, et je les rendrai simples par les déclarations que +j'obtiendrai des Russes: du reste ne parlez pas de cela à personne du +tout, parce que les ordres que je pourrais recevoir de quelque nature +et de quelque personne qu'elles fussent, me gêneraient et je veux +avoir fini vendredi. Mais pour cela il faut qu'on ne m'écrive pas; +ainsi parfait et complet silence. L'espoir de vous voir le mois +prochain me donne tous les moyens de ma jeunesse et de mon expérience +pour les affaires dont je suis chargé et à la fin desquelles je veux +arriver bien. Adieu je me tue peut-être, mais le réussirai. Je +voudrais que tous les employés du gouvernement en fissent autant pour +assurer la paix. + +»Adieu chère amie.» + +FIN DE L'APPENDICE ET DU TOME QUATRIÈME + + + + +TABLE DU TOME QUATRIÈME + +DIXIÈME PARTIE (_Suite_). + +RÉVOLUTION DE 1830 (_suite_) + +APPENDICE + + + + +PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20,--14876-10-91. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du prince de Talleyrand, +Volume IV (of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Périgord + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE TALLEYRAND, IV (OF V) *** + +***** This file should be named 31952-8.txt or 31952-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/1/9/5/31952/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du prince de Talleyrand, Volume IV (of V) + +Author: Charles-Maurice de Talleyrand Périgord + +Annotator: Duc de Broglie + +Release Date: April 11, 2010 [EBook #31952] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE TALLEYRAND, IV (OF V) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.<br /> +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris dans ce livre électronique.</p></div> + +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_I" id="Page_I">I</a></span></p> + +<h2 class="p4">MÉMOIRES</h2> + +<h3>DU PRINCE</h3> + +<h1>DE TALLEYRAND</h1> + +<h5 class="p4">PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES</h5> + +<h5>PAR</h5> + +<h4 class="p2">LE DUC DE BROGLIE</h4> + +<h5>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h5> + +<h3>IV</h3> +<div class="figcenter"><img src="images/colophon.jpg" width="267" height="182" +alt="colophon" title="" /></div> + +<h4 class="p2">PARIS<br /> +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h4> + +<hr class="c15 p4" /> + +<h5>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br /> +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h5> + +<h5>1891</h5> + +<h5>Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y +compris la Suède et la Norvège.</h5> + +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_II" id="Page_II">II</a></span></p> + +<h3 class="p4">DIXIÈME PARTIE (<i>Suite</i>)</h3> + +<h4 class="p2">RÉVOLUTION DE 1830 (<i>Suite</i>)</h4> + +<h4 class="p2">(1830-1832)</h4> + +<hr class="c15" /> + +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_III" id="Page_III">III</a></span></p> + +<h2 class="p4">MÉMOIRES</h2> + +<h4 class="p2">DU</h4> + +<h3>PRINCE DE TALLEYRAND</h3> + +<p class="p4"><span class="pagenum invisible"><a name="Page_IV" id="Page_IV">IV</a></span></p> + +<div class="figcenter"><img src="images/talleyrand_s.jpg" width="200" height="239" +alt="Talleyrand" title="" /></div> + +<p class="center">LE PRINCE DE TALLEYRAND<br /> +<span class="smcap">Ambassadeur de France à Londres</span><br /> +<a href="images/talleyrand_b.jpg">Agrandissement</a> +<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> + +<h3 class="p6">RÉVOLUTION DE 1830 (<i>Suite</i>)</h3> + +<h4 class="p2">(1830-1832)</h4> + +<p class="p2">En résumant les divers points de l'affaire belge au commencement du +mois de janvier 1831, nous étions arrêtés à <i>La Haye</i>, par le roi des +Pays-Bas, qui finissait par céder sur l'indépendance de la Belgique, +mais qui y mettait des conditions inacceptables quant aux frontières, +au partage de la dette; à <i>Bruxelles</i>, par le congrès qui menaçait +toujours de voter la réunion de la Belgique à la France, c'est-à-dire +la guerre européenne, ou d'appeler au trône le duc de Nemours pour +s'assurer, par la protection de la France, l'annexion du grand-duché +de Luxembourg, ce qui conduisait également à la guerre; à <i>Paris</i>, par +la crainte que le choix du prince Léopold de Saxe-Cobourg ne parût une +concession humiliante faite à l'Angleterre; enfin, à <i>Londres</i>, par +les plénipotentiaires de Russie, qui, autorisés par leur souverain, à +signer l'acte qui prononçait l'indépendance de la Belgique, avaient +reçu <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> défense expresse de consentir à un autre choix, comme +souverain de ce pays, qu'à celui d'un prince de la maison de Nassau.</p> + +<p>Il fallait sortir de ce dédale par une marche nette et ferme. Je me +décidai à proposer aux trois autres puissances dans la conférence de +ne pas s'arrêter au refus de la Russie, quant au choix du souverain, +car il n'était pas nécessaire que les reconnaissances arrivassent +simultanément; et la Belgique serait un royaume, lorsque quatre des +grandes puissances l'auraient reconnu pour tel. J'insistai également +pour qu'on passât outre devant les résistances des Belges et des +Hollandais, et j'écrivis ceci à Paris<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>:</p> + +<p>«... La question n'est plus dans telle et telle limite, dans une +portion plus ou moins forte de la dette; elle n'est plus dans la +maison de Nassau ou dans celle de Bavière,—elle est tout entière dans +le système guerroyant ou dans le système pacifique. Le premier aura +infailliblement ce qu'il veut, soit de la réunion de la Belgique à la +France, soit du choix accepté de M. le duc de Nemours. Le second sera +satisfait par le choix du prince de Naples que la conférence est +disposée à adopter. Mais il faut que le gouvernement français, avec +les formes de la décision, s'assure des dispositions de la Belgique. +M. de Celles, s'il agit franchement dans cette vue, peut être utile à +cette combinaison. Alors il faut que notre ministère se prépare à +livrer au parti Mauguin et au parti Lamarque, bataille sur le terrain +napolitain, car certainement il s'élèvera quelque opposition, soit à +Bruxelles soit à Paris. Si pour nous embarrasser, les intrigants de +Paris font proclamer M. le duc <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> de Nemours, un refus formel du roi +nous met à l'aise vis-à-vis des puissances. La réponse dilatoire dont +parle la dépêche du 2, que je viens de recevoir, porterait, je le +crains, un coup très fâcheux à la confiance des cabinets. La Russie, +toujours prête à s'emparer de la politique de l'Angleterre, +profiterait de cette circonstance pour pousser à l'extrême les +hostilités de sociétés qui ont ici une très grande influence. Si donc +le roi, comme c'est mon opinion, se croit assez fort pour conserver la +paix, il faut un refus absolu de M. le duc de Nemours. Il y a, ce me +semble, en France, une erreur généralement répandue: c'est celle de +croire que nous pouvons conserver la paix avec l'Angleterre en faisant +la guerre contre le continent; il est bien certain cependant qu'il +faudrait des sacrifices incompatibles avec notre dignité, et qui +probablement seraient insuffisants pour la désintéresser. M. de +Flahaut, qui n'en était pas convaincu à son arrivée, a fini par en +être persuadé<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Il s'agit donc de savoir si la France est en état de +faire la guerre au continent: je pense que oui: mais est-elle en état +de faire la guerre au continent et à l'Angleterre? Je ne le pense pas. +Je suis effrayé, lorsque je lis nos journaux et nos discussions +parlementaires, de la singulière ignorance, des préjugés et de +l'aveugle présomption qui y règnent. On remarque ici que le ton de nos +discussions s'altère; on nous blâme, on s'inquiète de notre +effervescence, mais on ne nous redoute pas.</p> + +<p>»Voilà ce qu'il est de mon devoir de ne pas dissimuler. Je pourrais +beaucoup ajouter sur la difficulté d'une position <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> qui fait qu'on +est chargé des affaires d'un pays en ébullition, auprès de gens qui +sont encore dans les vieilles routes. Mon dévouement me donne le +courage de lutter ici contre la vieille jalousie anglaise, si prête à +reparaître, sans espérer plaire à ma propre patrie...</p> + +<p>»M. le duc de Nemours refusé, si la Belgique persiste dans ce choix ou +dans celui du duc de Leuchtenberg, on doit rappeller les commissaires +anglais et français qui sont à Bruxelles et ne plus recevoir +qu'ensemble les communications que les Belges voudraient faire. S'ils +se remettent en guerre avec la Hollande, ou la Hollande avec eux, +comme on ne veut pas avoir la guerre auprès de soi, il faut bloquer +les ports du pays, quel qu'il soit, qui a attaqué. Et cela fait, on +restera tranquille et on laissera le temps fournir quelque combinaison +raisonnable...»</p> + +<p class="p2">Je crus que ces observations avaient produit quelque effet à Paris, en +recevant la réponse suivante du général Sébastiani, en date du 5 +janvier:</p> + +<p class="p2 left5">«Mon prince,</p> + +<p>»Nous n'avons jamais balancé sur le parti que nous prendrions +relativement à la Belgique. Nous refuserons sans balancer, et sa +réunion à la France, et la couronne pour M. le duc de Nemours<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Nous +avons pensé, il est vrai, que d'autres arrangements que son +indépendance affermiraient mieux la paix de l'Europe; mais nous +attendrons que cette conviction <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> soit passée dans l'esprit des +grandes puissances, et notamment dans celui de l'Angleterre. Quelque +éloigné que puisse être ce moment, nous saurons l'attendre.</p> + +<p>»Le roi des Français donnera à l'Europe l'exemple d'un grand +désintéressement et d'une loyauté politique qui pourra servir de +modèle. Il en a la ferme volonté, mon prince, et il me charge de vous +le dire. Ainsi, vous pouvez prendre des engagements positifs à cet +égard avec les puissances, sans craindre que rien puisse ébranler sa +résolution. La paix, mon prince, sera votre ouvrage, et après une +telle déclaration, rien ne me paraît devoir en compromettre la +conservation. Notre langage avec les Belges a toujours été net et +positif. J'espère encore qu'ils ne feront pas de folies.</p> + +<p>»La confiance du roi dans votre haute sagesse et dans votre dévouement +pour son service est telle, qu'il se repose sur vous du parti à +prendre dans ce qui intéresse la dignité de sa couronne et l'intérêt +de notre patrie.»</p> + +<p>Assuré par les déclarations contenues dans cette lettre, que je +pouvais compter sur l'appui du roi, je m'inquiétais moins, en quoi +j'avais tort, on va le voir, des entraînements auxquels pourraient se +laisser aller le général Sébastiani et les autres ministres, et fort +peu, je l'avoue, des dispositions des Belges que l'un des commissaires +de la conférence à Bruxelles, M. Bresson, ne me dépeignait pas +cependant sous des couleurs bien favorables. Je ne m'attendais donc +pas à la surprise qu'on nous préparait de ce côté.</p> + +<p>Une nouvelle candidature au trône de Belgique avait tout à coup surgi +à Bruxelles, celle du prince Othon de Bavière âgé de quatorze ans. Le +général Sébastiani, informé de ce fait par <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> M. Bresson, lui avait +écrit sur-le-champ que le gouvernement français verrait sans +répugnance le choix du prince Othon, s'il était bien convenu qu'il +épouserait une fille du roi des Français<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. M. Bresson avait +communiqué aux membres principaux du congrès la lettre du général +Sébastiani, qui ne tarda pas à être publiée, imprimée, affichée même +dans les rues de Bruxelles.</p> + +<p>Une pareille communication empruntait un caractère de grande +importance, quand elle était faite par un agent représenté comme ayant +à la fois les pouvoirs de la conférence et ceux du gouvernement +français<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>Dès que j'avais eu connaissance qu'il était question du prince Othon, +j'avais écrit le 6 janvier à Paris qu'il n'aurait l'assentiment de +personne<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. «... Ce prince, disais-je, ne peut monter sur le trône +qu'entouré de conseillers, qui, par leur nombre et leurs relations, +n'inspirent aucune confiance aux <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> cabinets de l'Europe<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Nous +n'avons pas encore la nouvelle de la détermination qui aura été prise; +mais au départ du dernier courrier, il était annoncé comme probable +que le choix tomberait sur lui<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> et comme il n'a que quatorze ans, +c'est M. de Mérode qui devait être placé auprès de lui, faisant les +fonctions de régent. Ce grand parti a été pris avec une légèreté qui +paraît extraordinaire à tout le monde; car, premièrement, on ne sait +pas si le roi de Bavière y consentirait; secondement, un royaume +nouveau, placé entre les mains d'un enfant, ne paraît pas bien +raisonnable; troisièmement, une royauté nouvelle qui commence par une +régence est susceptible d'être entourée d'intrigues, et quatrièmement, +M. de Mérode a en France des relations qui, probablement à tort, +inquiéteraient quelques puissances.»</p> + +<p>Trois jours après, le 9 janvier, lorsque les détails de ce qui s'était +passé à Bruxelles furent connus de la conférence, je renouvelai dans +mes dépêches à Paris l'expression du blâme que causait à Londres la +manière dont cette affaire avait été conduite. Je ne m'en tins pas là +et j'écrivis à Madame Adélaïde, sœur du roi, ce que je voulais +qu'elle communiquât à Sa Majesté.</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 9 janvier 1831.</p> + +<p>»Je n'ai pas importuné ces jours-ci Mademoiselle de toutes mes +tribulations. Je dois le dire, j'ai été d'autant plus <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> peiné, que +j'ai dû voir un dommage notable dans la marche des affaires; les +défiances sont augmentées, et il faut beaucoup d'efforts et toute la +confiance que l'on veut bien avoir ici en moi, pour que la position de +l'ambassadeur de France ne soit pas changée. Mes propres +susceptibilités sont bien peu de chose; mais je suis vivement atteint +par ce qui peut nuire au service du roi. Mademoiselle va en avoir la +preuve. C'est par le corps diplomatique que j'ai connu la lettre +<i>affichée</i> à Bruxelles. Je suis resté fort embarrassé devant un fait +aussi positif, et qui ôte à mes paroles le crédit dont elles ont tant +besoin. Dans une semblable position, tout autre eût sans doute quitté +son poste, et les membres de la conférence, qui craignaient mon +départ, m'ont plusieurs fois déclaré que mon départ serait un signal +de rupture. Je suis donc resté, et par le désir de n'entraver par +aucune considération personnelle la marche des affaires, et parce que, +ambassadeur de Mademoiselle, j'aurais cru lui faire quelque peine en +quittant ainsi la place où elle m'avait désiré. Mais je ne saurais y +rester utilement, si l'on ne trouve pas de moyen de rendre à mes +paroles toute leur force et de donner une sorte de satisfaction aux +puissances réunies ici. Il paraît, d'après les journaux, car les +dépêches de Paris n'en parlent pas, que M. Bresson a, sans +autorisation, fait placarder la lettre du général Sébastiani. Je +demande donc que le zèle imprudent de M. Bresson soit blâmé; qu'il +soit renvoyé à son poste de Londres, et que je sois autorisé à +déclarer que l'intention du cabinet français n'est pas de s'isoler, +dans la question belge, de la marche adoptée par les grandes +puissances<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Je voudrais bien aussi qu'on lût plus <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +attentivement mes dépêches pour que l'on ne confondît pas de simples +propositions avec des déterminations absolues. Cela éviterait de +m'écrire que le protocole, <i>qui n'a pas existé, est entaché de +partialité</i>. Il faut que l'affaire belge reste uniquement confiée à la +conférence, sans quoi nous serons toujours accusés de jouer un jeu +double. Le roi y gagnera de ne plus être importuné par les intrigues +des Belges qui se remuent beaucoup trop à Paris...»</p> + +<p>Les membres de la conférence, rassurés par les déclarations très +nettes que je dus leur faire au sujet du prince Othon de Bavière, +signèrent sur ma proposition le protocole numéro 9 dans lequel, +laissant de côté cette question, comme si elle n'existait pas pour +nous, nous invitâmes de la manière la plus ferme, d'une part, le roi +des Pays-Bas, à lever le blocus du port d'Anvers qui était une des +grandes causes d'irritation pour les Belges; et, de l'autre, les +Belges à faire cesser les hostilités qu'ils entretenaient aux environs +de Maëstricht.</p> + +<p>J'insistai à Paris, pour qu'on laissât faire à lord Ponsonby à +Bruxelles toutes les tentatives en faveur des princes de Nassau, dans +la conviction où j'étais que, ces tentatives n'aboutissant à rien, le +gouvernement anglais prendrait plus fortement parti pour le prince de +Saxe-Cobourg, qui restait toujours pour moi le candidat préférable. Le +comité diplomatique du congrès de Bruxelles avait chargé plusieurs de +ses membres de se rendre à Paris et à Londres pour s'entendre avec +nous sur le prince qui nous conviendrait le mieux, et c'était sur +cette députation que je comptais pour faire prévaloir un choix +raisonnable; je ne me trompai pas dans mes prévisions. L'homme le plus +intelligent de cette députation, M. Van de <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> Weyer, entra dès lors +en relation avec le prince de Cobourg et servit habilement ses +intérêts à Bruxelles, en dépit de tous les incidents qui traversèrent +la candidature du prince.</p> + +<p>Je cherchai à apaiser les inquiétudes qu'on me témoignait chaque jour +de Paris, en écrivant à Mademoiselle le 12 janvier<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>:</p> + +<p>«Je n'ai pas écrit ces jours-ci à Mademoiselle parce que je voulais +répondre en connaissance de cause. Mademoiselle a la bonté de me +demander un conseil; il m'est impossible de répondre catégoriquement +sur un état de choses qui non seulement est fort compliqué, mais qui +se modifie d'heure en heure. La lenteur des Anglais, la mobilité des +Belges, l'obstination des Hollandais, l'obligation de négocier avec +des personnes qui n'arrivent que péniblement à des concessions +opposées à leurs goûts et souvent à leurs intérêts, rendent tout +difficile. Souvent, il faut reprendre le lendemain ce qui a été décidé +la veille; il faut détruire avec de nouveaux raisonnements l'effet +d'une lettre de lord Ponsonby qui ne voit pas toujours de même que M. +Bresson. La présence et l'influence du prince d'Orange, le soutien que +lui prête madame de Lieven, amie particulière de lord Grey: voilà des +obstacles sans cesse renaissants, et qui décourageraient un zèle et +une affection moins sincères et moins vifs que ceux que j'ai dans le +cœur. Je ne vois pas qu'il y ait dans ce moment-ci un conseil +positif à donner. La marche du roi a été admirable dans tout ceci: je +demande encore quelques jours d'une conduite aussi mesurée; je suppose +que dans ce court délai, le gouvernement <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> anglais sera de nouveau +détrompé sur les chances du prince d'Orange en Belgique; et c'est +alors que nous pourrons soutenir avec avantage et autorité, soit le +prince de Bavière, soit le prince de Naples, mais surtout ce +dernier...»</p> + +<p>Le 13 janvier, de nouveau, je lui mandais:</p> + +<p>«... Je conçois bien que les lenteurs de la conférence de Londres +déplaisent à Mademoiselle; j'ose dire que je n'en suis pas moins +contrarié, quoique je ne sois pas obsédé, comme l'est le roi, de +toutes les importunités et de tout le mouvement des faiseurs +politiques, toujours si pressés chez nous et qui gênent tant nos +ministres. Le cabinet anglais n'est jamais pressé de rien parce qu'il +n'a point à satisfaire à des impatiences aussi importunes. A Paris, on +ne songe qu'à pousser le gouvernement, et ici on ne songe qu'à +retenir. Ce qui entrave aussi beaucoup notre marche, et nous fait +employer un temps considérable en explications de toute nature, ce +sont les communications faites et publiées par les Belges<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Il faut +interpréter toutes les conversations plus ou moins exactes qu'ils +livrent au public, et réparer le moins mal possible les fautes que ces +débutants en politique font chaque jour. Le ministère anglais désire +que la question belge soit terminée avant le 3 février. Le roi aura vu +dans le protocole numéro 9 que, malgré les obstacles, nous arrivons à +quelque résultat, et que tout le monde y arrive ensemble. Il n'y a +point de conférence aujourd'hui, ce qui fait que je vais à Brighton +faire ma cour au roi et prendre l'air...» +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span></p> + +<p>A mon retour de Brighton, j'eus un long entretien avec lord Grey; j'en +rendis compte le 17 janvier à Paris<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>:</p> + +<p>«... J'ai vu ce matin lord Grey pendant très longtemps; j'ai pu +m'expliquer avec lui d'une manière très nette; j'y étais autorisé, et +par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 de ce +mois<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> et par des renseignements que je me suis procurés ici, qui +m'ont prouvé que les affaires de M. le prince d'Orange n'étaient pas +en aussi bon état que le gouvernement anglais aime à se le persuader. +J'ai dit à lord Grey que les lenteurs avaient changé la disposition +des esprits; que le parti du prince d'Orange était moins fort qu'on ne +le pensait; que les catholiques n'en voulaient point et n'en +voudraient jamais; que ceux qui désiraient la réunion à la France +étaient contre lui; que suivre la direction dans laquelle on était +aujourd'hui, c'était s'exposer à tous les malheurs d'une guerre +civile; qu'une guerre civile en Belgique touchait de trop près la +France, pour ne pas finir par compliquer toutes les questions; qu'il +fallait enfin en venir au choix d'un souverain; et que ce souverain ne +pouvait être qu'un catholique, et choisi parmi les princes Jean de +Saxe, Othon de Bavière ou Ferdinand de Naples<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> + +<p>»Lord Grey m'a alors répondu qu'ils avaient tenu à voir le prince +d'Orange pour suivre ses chances jusqu'à leur terme, afin qu'une fois +perdu, la Russie n'eût plus à nous l'opposer <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> et se décidât à +marcher avec nous; que, quant au prince de Bavière, il ne savait pas +pourquoi nous ne préférions pas le prince Charles, frère du +roi.—Parce que, lui ai-je dit, il s'est prononcé violemment contre la +dernière révolution de France, et que nous ne voulons pas avoir près +de nous un prince disposé à prendre part à tout ce que la politique +anti-française pourrait concevoir.—Mais le prince Othon de Bavière +est trop jeune, reprit lord Grey; il faudrait commencer une dynastie +par une régence et quels seraient les régents? Quelques-uns de ces +hommes turbulents dont nous avons tant à nous plaindre.—Pourquoi donc +ne pas choisir le prince de Naples, ai-je dit, il n'a pas cet +inconvénient, puisqu'il a dix-huit ans?—Il n'en a que dix-sept<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, +m'a-t-il répondu, et d'ailleurs il vous appartient de trop près pour +ne pas nous embarrasser devant le parlement.—J'ai fait remarquer à +lord Grey que ce n'était point un inconvénient réel; qu'une pareille +objection aurait pu être faite lorsqu'il était question du prince +Léopold de Saxe-Cobourg et qu'elle ne m'avait point arrêté<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>; que, +du reste, notre intention était de nous entendre avec l'Angleterre; +mais qu'il nous fallait sortir de l'état dangereux dans lequel la +Belgique plaçait l'Europe, et la France en particulier; que bien +certainement le choix fait par eux et par nous serait adopté, et qu'il +fallait, pour y arriver, se faire des concessions réciproques. Les +motifs que vous mettez en avant pour repousser les princes de Naples +et de Bavière, lui ai-je <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> dit en terminant, ne me paraissent pas +suffisants, et si l'Europe est embrasée pour de tels motifs, ce n'est +pas à nous qu'on adressera des reproches.</p> + +<p>»Il m'est resté de cette longue conversation que, les chances du +prince d'Orange évanouies, le choix s'établirait entre les trois +maisons que j'ai désignées plus haut. Mes efforts porteront sur le +prince de Naples; mais, pour conserver ma position vis-à-vis des +membres de la conférence, je dois laisser épuiser la combinaison du +prince d'Orange...»</p> + +<p>A côté, je devrais dire au-dessus de cette question, on le voit très +compliquée, du choix du futur souverain de la Belgique, il y en avait +une autre qui était plus immédiatement menaçante: c'était celle de la +reprise des hostilités entre les Hollandais et les Belges, à laquelle +se liait inévitablement une guerre générale et européenne. Le roi de +Hollande, qui, comme nous l'avons dit, souhaitait par-dessus tout +cette dernière, dans la pensée qu'elle amènerait la restauration de +son gouvernement en Belgique, travaillait avec obstination à l'amener. +En bloquant l'Escaut et le port d'Anvers, il suspendait tout le +commerce de la Belgique, et causait ainsi une irritation extrême parmi +les Belges, qui, par mesure de représailles, bloquaient la ville de +Maëstricht, occupée par une faible garnison hollandaise. Ces deux +faits étaient en opposition directe avec l'armistice conclu sous les +auspices de la conférence. Aussi avions-nous, par un de nos +protocoles, signifié au roi de Hollande d'avoir à lever le blocus de +l'Escaut, au plus tard le 20 janvier, et aux Belges de cesser les +hostilités autour de Maëstricht<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p> + +<p>On n'avait encore obéi ni d'un côté ni de l'autre. Le roi de Hollande +faisait marcher des troupes sur Maëstricht, et la Prusse était assez +disposée à l'aider dans cette entreprise. Les partis bonapartiste et +républicain à Bruxelles, qui avaient profité de l'irritation qu'y +causait le blocus de l'Escaut pour provoquer les hostilités du côté de +Maëstricht, n'attendaient que le moment où la lutte serait engagée +pour demander le secours de là France, avec l'espérance qu'ils +nourrissaient, tout comme le roi de Hollande, mais dans un autre but, +qu'une guerre générale conduirait au renversement du gouvernement +français et à la réunion de la Belgique à la France, devenue +république.</p> + +<p>Il était urgent de pourvoir à ces dangers. La conférence renouvela au +roi de Hollande l'injonction formelle de lever le blocus de l'Escaut, +et menaça les Belges, s'ils ne cessaient leurs tentatives sur +Maëstricht, de faire bloquer leurs ports par une escadre +anglo-française. Il avait été proposé par quelques membres de la +conférence d'employer l'armée prussienne pour empêcher la marche des +Belges sur Maëstricht; je m'y étais péremptoirement opposé, et c'est +ainsi que j'avais fait prévaloir la menace du blocus des ports belges. +Je trouvais dans ce moyen l'avantage qu'il avait été déjà proposé par +moi, à l'égard des ports hollandais, lorsqu'il s'était agi de forcer +le roi Guillaume à la levée du blocus d'Anvers, et que d'ailleurs mon +intention était encore de le faire valoir, si le 20 janvier notre +protocole du 9 n'avait pas reçu son exécution.</p> + +<p>Mais toutes ces mesures n'étaient que des palliatifs provisoires qui +ne nous tiraient pas de dangers permanents. J'en avais médité une +pendant plusieurs jours, que je regardais comme décisive, en ce +qu'elle mettrait fin aux espérances du parti révolutionnaire en +Belgique et en France, aussi bien <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> qu'aux tentatives +réactionnaires du roi Guillaume; c'était une déclaration par les +puissances de la neutralité de la Belgique. Je la soumis à la +conférence dans sa séance du 20 janvier, où j'eus la satisfaction de +la faire adopter et consigner dans le protocole de ce jour<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. Le +compte rendu de cette séance que j'adressai à Paris, le 21 janvier +fera connaître l'importance du résultat que j'avais obtenu<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor"><span class="light">[20]</span></a>.</h4> + +<p class="left5">«Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole de notre <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +conférence d'hier. Vous y verrez que, m'attachant à l'idée que je vous +avais exprimée dans ma dépêche du 10 de ce mois, numéro 70, nous +sommes parvenus à faire reconnaître en principe par les +plénipotentiaires la neutralité de la Belgique. J'ai été fort secondé +par lord Palmerston, dans lequel je trouve toujours de la droiture et +des dispositions pacifiques très réelles.</p> + +<p>»Je n'ai pas besoin de vous dire que la lutte a été longue et +difficile; l'importance de cette résolution était bien sentie par tous +les membres de la conférence, ce qui fait que notre séance a duré huit +heures et demie.</p> + +<p>»La neutralité reconnue de la Belgique place ce pays dans la même +position que la Suisse, et renverse, par conséquent, le système +politique adopté en 1815 par les puissances, et qui avait été élevé en +haine de la France. Les treize forteresses de la Belgique, à l'aide +desquelles on menaçait sans cesse notre frontière du Nord, tombent, +pour ainsi dire, à la suite de cette résolution, et nous sommes +désormais dégagés d'entraves importunes. Les conditions humiliantes +proposées en 1815 décidèrent alors ma sortie des affaires, et j'avoue +qu'il m'est doux aujourd'hui d'avoir pu contribuer à rétablir la +position de la France de ce côté.</p> + +<p>»Vous jugerez comme moi, monsieur le comte, l'avantage immense que +cette résolution produira pour le maintien de la paix. Les Belges, se +trouvant isolés et libres de choisir une forme de gouvernement en +harmonie avec leurs souvenirs et leurs habitudes, cesseront +d'inquiéter l'Europe; ils deviendront sans doute plus faciles à +diriger, lorsqu'ils sauront que leurs folies ne peuvent plus retomber +que sur eux-mêmes. Quant à la France, j'ai lieu d'espérer qu'elle y +verra une satisfaction éclatante pour le passé et un gage de sécurité +pour l'avenir. <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p> + +<p>»Les difficultés que j'ai éprouvées dans la discussion ont surtout +porté sur la dernière partie du protocole dans laquelle j'ai fait +insérer que d'autres pays seraient libres de s'associer à la +neutralité reconnue de la Belgique. J'ai pensé que cela fournirait +plus tard la meilleure solution possible à l'épineuse question du +duché de Luxembourg. Le ministre de Prusse, prévoyant le même +résultat, a résisté longtemps; mais je l'ai enfin emporté et le +paragraphe a été rédigé, quoiqu'un peu plus vaguement, comme je le +désirais<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<p>»Du reste, la question du duché de Luxembourg, ressortant de la +Confédération germanique, ne doit pas être traitée ici où il n'y +aurait que des difficultés de la part des personnes intéressées, sans +pouvoirs pour les résoudre.</p> + +<p>»Il a été convenu avec lord Palmerston que nous n'enverrions pas avant +quelques jours le protocole à Bruxelles; nous pensons qu'il est plus +convenable de terminer d'abord quelques-uns des points qui y sont +indiqués...»<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p> + +<p>Cette grande victoire, car aujourd'hui encore, je la considère comme +telle, venait à point pour me permettre de calmer les inquiétudes +qu'on m'exprimait incessamment de Paris et de Bruxelles et qui sont à +peu près résumées dans les lettres suivantes du général Sébastiani et +de M. Bresson.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, 16 janvier 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Je vous prie de lire la séance d'hier avec une sérieuse attention (la +séance de la Chambre des députés de France du 15 janvier). La pétition +d'un Belge a fourni au général Lamarque l'occasion de prononcer un +discours dans lequel il a examiné la politique extérieure du +gouvernement depuis la révolution de Juillet. Les affaires de la +Belgique étaient évidemment le sujet qu'il se proposait de traiter. +Ses attaques ont été violentes, et il avait pour but de nous entraîner +à la guerre. J'ai refusé de relever le gant, et la Chambre entière a +approuvé ma réserve. Mais le parti doctrinaire, qui se proposait +d'aborder ces questions, s'est dit offensé, et M. Guizot a occupé +longtemps la tribune. M. Mauguin lui a répondu avec véhémence, avec +passion, et, il faut le reconnaître, a fait vibrer ces cordes +nationales si retentissantes dans le pays. M. Dupin n'a pas été +heureux dans sa réponse, et le général La Fayette n'a pas montré son +habileté accoutumée dans toutes les questions de parti. L'effet de +cette séance sur la nation sera de nature à imposer au gouvernement +une marche encore plus circonspecte, s'il est possible. Nous devons +éviter, non seulement de blesser les intérêts et la dignité de la +France, mais nous devons <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> encore ménager son orgueil, et, il faut +le dire, ses vœux.</p> + +<p>»La tentative que fait dans ce moment le ministère anglais en +Belgique, il ne faut pas se le dissimuler, compromet la paix de +l'Europe. Le prince d'Orange a un parti, mais faible, timide, vaincu, +moins encore par les armes que par les haines nationales. Nous avons +longtemps servi la cause de ce prince; nous avons cherché à la faire +triompher dans sa personne ou dans celle de ses enfants; nos efforts +ont été impuissants. Le désir sincère de la paix, qui est la base de +notre politique, a dirigé et dirigera encore notre conduite à l'égard +de la Belgique.</p> + +<p>»Le prince d'Orange va renouveler ses entreprises avec l'appui de +l'influence anglaise<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Nous demeurerons étrangers à ce mouvement; +mais nous prévoyons avec douleur que nous ne saurions l'être aux +conséquences qu'il peut traîner à sa suite. Si le vœu libre des +Belges appelle le prince d'Orange à la couronne, nous respecterons ce +choix, parce que l'indépendance de la Belgique sera toujours l'objet +de notre respect. Mais, vous avez vu, mon prince, quel a été le succès +de la proposition faite au congrès par M. Maclagan<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span></p> + +<p>»Le ministère anglais s'est-il bien représenté toute la différence qui +existe entre la situation de la Belgique avant l'exclusion des Nassau, +et sa situation actuelle? Tout était possible et permis alors; mais +aujourd'hui un armistice a été conclu et mis sous la garantie des +grandes puissances, postérieurement à l'exclusion des Nassau; la +séparation de la Hollande et de la Belgique a été prononcée, et +l'indépendance de la Belgique reconnue. Comment le prince d'Orange +pourrait-il, par exemple, recourir aux forces hollandaises sans +blesser le principe de l'armistice, de la séparation et de +l'indépendance? Le prince d'Orange voudra-t-il entreprendre la +conquête de la Belgique, avec ses partisans belges? Mais alors il se +trouve aux prises avec les forces du gouvernement provisoire, du +congrès, et commence une guerre civile que la France ne peut pas voir +d'un œil indifférent à ses portes. Qui saurait d'ailleurs prévoir +tout ce qui pourrait naître de cette guerre civile? Avouez-le, mon +prince, cette tentative a trop le caractère d'une imprudence, <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +pour que je puisse y reconnaître les pensées prévoyantes et sages d'un +gouvernement tel que celui de l'Angleterre. Toutefois la prudence de +lord Grey et de lord Palmerston me rassure. Trompés par de faux +renseignements, par les espérances actives, inquiètes du prince +d'Orange, ce qui vient de se passer dans le congrès les aura éclairés, +et ils auront révoqué, je n'en doute pas, les instructions qu'ils ont +données à lord Ponsonby.</p> + +<p>»Notre attitude sera calme, notre conduite loyale, mais notre anxiété +se conçoit aisément. L'attitude de la conférence, la vôtre, mon +prince, dans d'aussi graves circonstances, sont bien difficiles. Je +conçois que vous soyez fatigué de tout ceci, quoiqu'on n'ait jamais +montré un plus noble caractère, une plus haute capacité que vous +l'avez fait. Qu'on ne perde jamais de vue, à Londres, que le canon de +la Belgique retentit en France, et que dans le monde on ne peut pas +être sage tout seul...»</p> + +<p>De son côte, M. Bresson m'écrivait le 17 janvier de Bruxelles:</p> + +<p class="left5">«Mon prince,</p> + +<p>»Je dois vous prévenir que lord Ponsonby écrit ce soir à lord +Palmerston: <i>qu'il a reçu de bonne source l'information qu'un avis de +mettre en état de siège et d'approvisionner les citadelles de Namur, +Liège, Huy, a été envoyé du</i> <span class="smcap">DÉPARTEMENT DE LA GUERRE DE FRANCE</span> <i>au +gouvernement belge</i>. J'ignore si ce fait a quelque fondement, et, s'il +est exact, comment lord Ponsonby est parvenu à le connaître. Mais, +comme il serait possible que des explications vous fussent demandées, +j'ai cru prudent de vous avertir à l'avance. <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p> + +<p>»J'ai lu avec un plaisir indicible, dans les journaux, la lettre de M. +Sébastiani à M. F. Rogier<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Il ne fallait pas moins qu'une pareille +leçon au congrès et au gouvernement belge<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<p>»Le parti français mécontent, M. de Stassart<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> en tète, se propose, +pour se venger de nous, de tâcher de prendre le <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> congrès par +surprise et de faire inopinément élire M. le duc de Leuchtenberg, sous +prétexte que les Belges n'ont plus que ce moyen de faire acte +d'indépendance. J'espère qu'ils échoueront; j'y mettrai, du moins, +tous mes efforts.</p> + +<p>»Le parti du prince d'Orange se met de son côté en mesure. La crise +approche et je suis loin d'être sans inquiétude. Il m'est bien +important de connaître votre pensée sur le prince d'Orange et le +prince Léopold. Nous avons affaire à forte partie et fort soutenue de +Paris. Le bruit a couru pendant trois jours que les généraux +Exelmans<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, Fabvier<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> et Lallemand<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> étaient incognito à +Bruxelles. On les dit maintenant partis pour Namur et Liège. C'est de +ce côté qu'éclatera un mouvement français, si le mouvement orangiste a +lieu à Gand et ici.</p> + +<p>»Nous aurons bien de la peine à arriver ici à une solution +satisfaisante. C'est moins la bonne volonté que les lumières qui +manquent au congrès, mais il est ingouvernable...»</p> + +<p class="p2">Tout cela était fort compliqué et il fallait, pour sortir de ce <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +dédale d'intrigues, s'attacher à une ligne de conduite ferme, sans se +laisser détourner du but par des incidents journaliers. Il n'y en +avait pas d'autre pour nous, dans mon opinion, que de rester +solidement unis à l'Angleterre; notre union contenait les trois autres +puissances et assurait la paix. J'étais d'ailleurs parfaitement +convaincu que la répulsion contre la maison de Nassau était trop forte +en Belgique pour que le prince d'Orange pût y être rétabli. Ainsi, je +ne voyais aucun risque à laisser l'Angleterre poursuivre cette chance; +je savais que le cabinet avait besoin qu'elle fût reconnue épuisée et +impraticable pour se présenter devant le parlement, qu'un certain +sentiment de pudeur l'obligeait à donner ce témoignage de +condescendance à la Hollande, dont l'Angleterre gardait les colonies +qui avaient servi d'équivalent aux provinces belges<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, et j'étais +sûr enfin que le ministère anglais me tiendrait compte, plus tard, de +la bonne foi que nous montrions en ne nous opposant pas ouvertement à +l'élection du prince d'Orange. Fort de toutes ces considérations, je +résolus de ne pas me préoccuper autant du choix du souverain pour la +Belgique que du soin d'élargir et d'affermir la séparation de ce pays +de la Hollande.</p> + +<p>Le protocole du 20 janvier avait établi les premières bases de cette +séparation en prononçant en même temps, la neutralité perpétuelle de +la Belgique. C'était ce qu'il fallait développer et faire accepter par +le roi de Hollande. Ce souverain venait déjà de se soumettre de fort +mauvaise grâce, il est vrai, au protocole par lequel nous lui avions +imposé <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> la levée du blocus de l'Escaut: c'était une cause +permanente d'irritation pour les Belges qui se trouvait ainsi écartée.</p> + +<p>Je croyais avoir choisi la meilleure voie et je la suivais activement +quand M. de Flahaut apparut de nouveau à Londres, porteur d'une lettre +du général Sébastiani et chargé de reproduire le fameux projet de +partage de la Belgique, que j'avais cru enseveli dans l'oubli. M. de +Flahaut s'était croisé en route avec le courrier qui portait à Paris +la déclaration de neutralité; il ne la connaissait pas, par +conséquent. Une lettre du général Sébastiani du 21 janvier, était le +thème au moyen duquel on voulait me faire partager les terreurs que +causait à Paris la possibilité de l'élection du duc de Leuchtenberg; +c'était sur ce thème que M. de Flahaut, devait s'étendre. Voici la +lettre:</p> + +<p class="left5">«Mon prince,</p> + +<p>»Vous aurez appris presque aussitôt que nous la situation de la +Belgique. C'est le 28 que le congrès élira un souverain, et tout fait +craindre que son choix ne se déclare en faveur de M. le duc de +Leuchtenberg. M. Bresson a reçu l'ordre de déclarer officiellement que +son élection ne serait point reconnue par la France<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. Il doit +renouveler le refus de consentir à l'élection de M. le duc de Nemours +et à la réunion de la Belgique à la France. Ce que demandent les +Belges, ce que désirent les Français est cependant cette réunion, et +bientôt, peut-être, nous serons hors d'état de l'empêcher. Nous +continuerons nos efforts pour la prévenir; mais nous n'osons plus +croire à leur efficacité. Notre force est usée dans cette <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> lutte +ingrate. Le vœu de la France s'exprime aujourd'hui par la bouche +des hommes dont vous appréciez le plus la prudence et dont vous +honorez le plus le caractère. Notre situation est telle que le roi et +le conseil n'ont pas cru qu'elle pût vous être fidèlement représentée +par des dépêches, et le gouvernement du roi s'est décidé à vous +envoyer M. le comte de Flahaut, qui pourra vous faire connaître toute +la vérité et la mettre sous les yeux de Sa Majesté britannique. C'est +là sa mission; c'est à vous d'en tirer le parti le plus utile au +service du roi et de la France. Il est inutile de vous écrire une +longue lettre. M. de Flahaut vous dira tout ce qu'il vous importe de +savoir. Le temps presse; sachons mettre à profit les jours, les +heures, et conservons cette paix qui, seule, peut sauver l'ordre +social en Europe.</p> + +<p>»<i>P.-S.</i>—Nous avons été tellement pris de court par le terme fatal du +28 que nous n'avons pu vous consulter avant de prendre le parti +d'envoyer à Londres.»</p> + +<p class="p2">Ce fut après avoir pris lecture de cette lettre que M. de Flahaut +essaya de me démontrer qu'il n'y avait pas d'autre voie de salut pour +la France et l'Europe que le partage de la Belgique. Je me prononçai +de la manière la plus forte contre cette idée à mes yeux aussi +impolitique qu'impraticable, et je répondis ensuite à M. +Sébastiani<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>:</p> + +<p class="left5">«Monsieur le comte,</p> + +<p>»M. le comte de Flahaut est arrivé avant-hier soir ici et m'a remis la +lettre dont vous l'aviez chargée pour moi. Je vous remercie de l'avoir +choisi pour me l'apporter. +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p> + +<p>»La levée du blocus d'Anvers et l'irritation du roi de Hollande +prouvent que la conférence avait été, comme cela était son but, assez +rigoureuse envers les deux parties pour obtenir le résultat qu'elle +voulait.</p> + +<p>»La conversation de M. de Flahaut m'a fourni des informations +précieuses sur les idées et les intentions du gouvernement du roi, au +sujet des affaires que je suis chargé de suivre ici et sur la +disposition des esprits en France. Je regrette toutefois qu'il ait +quitté Paris avant que ma dépêche du 21 vous soit parvenue. La +nouvelle qu'elle contenait de la résolution adoptée par la conférence, +doit nécessairement influer sur les vues du roi et de son conseil, +ainsi que sur la conduite que l'on devra tenir avec la Belgique. Je +continue à me féliciter de la déclaration de neutralité qui, jusqu'à +présent, a été accueillie avec une grande approbation par les hommes +d'État de ce pays qui en ont eu connaissance. Tous, à quelque parti +qu'ils appartiennent, la considèrent comme un acte de grande +politique, honorable pour la civilisation moderne et fait pour assurer +le maintien de la paix par la facilité qu'il offre de concilier, sinon +toutes les prétentions, du moins, tous les intérêts essentiels. Je +dois ajouter qu'en y accédant, ils pensent sans aucune exception que +cet acte est tout entier à l'avantage de la France.</p> + +<p>»Je conçois qu'au point où l'état des choses est parvenu en Belgique, +et que dans les embarras vers lesquels il semble entraîner la France +et l'Europe, les esprits se soient jetés dans les combinaisons les +plus opposées. La neutralité reconnue rend impossible aujourd'hui la +plupart de ces combinaisons et m'a permis de reprendre avec avantage +la question <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> du prince de Naples, à laquelle d'abord on avait mis +ici tant d'opposition. Je crois même qu'on arriverait à un succès +complet <i>sur ce point</i>, en rendant la ville d'Anvers, port franc, ou +plutôt en en faisant une ville anséatique, et il ne m'est pas démontré +<i>encore</i> qu'on ne puisse arriver à ce résultat, sans qu'Anvers cesse +d'appartenir, comme port libre, à la Belgique. C'est, depuis le jour +où le protocole a été signé, la ligne dans laquelle je suis entré et +dans laquelle je persisterai à marcher, si vous ne me donnez pas des +ordres contraires.</p> + +<p>»Cette combinaison a l'avantage de montrer à quel point serait inutile +toute concession faite à l'Angleterre sur le continent. Je dirai même +que c'est pour éloigner toute idée à cet égard que je me suis attaché +au système que je poursuis actuellement. Je n'aurais jamais voulu que +le nom du roi et le vôtre se trouvassent liés à une clause, qui, à mon +sens, aurait placé notre gouvernement sur la ligne de ceux qui ne +pensent pas aux jugements de l'avenir.</p> + +<p>»L'histoire est là pour témoigner des difficultés que traîna à sa +suite l'occupation de Calais par les Anglais, et elle est là aussi +pour rappeler la faveur qui entoura les Guise lorsqu'ils eurent +délivré la France de cette honte. Ses leçons ne doivent point être +perdues pour nous; les mêmes fautes pourraient produire les mêmes +résultats et ternir l'éclat de cette fleur d'indépendance qui est +attachée à tous les actes du gouvernement du roi. Je suis sûr que son +haut esprit ne lui permettrait pas de s'arrêter longtemps à une +pareille idée qui, sans avoir un effet direct sur notre propre pays, +n'écarterait pas les reproches que l'on ferait à l'emploi de notre +politique continentale. <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span></p> + +<p>»Personne ne serait tenté de nier que la réunion de la Belgique à la +France offrirait des avantages à cette dernière, quoiqu'un +agrandissement sur les bords du Rhin satisferait mieux mes idées sur +la politique française; je conviens que cette réunion populariserait +pendant quelque temps le gouvernement qui l'aurait obtenue, malgré les +inconvénients qu'y trouverait l'industrie française; mais croyez +aussi, monsieur le comte, que cette popularité serait bien passagère, +s'il fallait l'acheter au prix qu'on propose. Il n'y a point de +réputation qui ne fût ébranlée par un acte de cette espèce; il n'y a +personne qui ne reproche à la paix de Teschen d'avoir introduit les +Russes en Europe; quel jugement sévère ne porterait-on pas sur ceux +qui introduiraient l'Angleterre sur le continent? Il ne faut jamais se +mettre en contact avec ceux qu'on ne peut atteindre chez eux.</p> + +<p>»Je suis convaincu, monsieur le comte, que si vous étiez +plénipotentiaire ici, vous ne mettriez jamais votre nom à un acte que +les guerres les plus longues et les plus malheureuses ne pourraient +pas même justifier<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>...»</p> + +<p class="p2">Je ne sais pas si cette dépêche convainquit ceux auxquels elle était +adressée; mais elle eut du moins pour effet que je n'entendis plus +parler du malencontreux projet de partager la Belgique.</p> + +<p>Pour être juste envers tous, il faut dire qu'il n'y avait rien de très +singulier à ce que l'atmosphère de Paris, à cette <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> époque, +troublât les meilleurs esprits; j'en trouve la preuve dans quelques +passages de la lettre suivante, que le duc de Dalberg m'écrivait sous +la date du 22 janvier:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="left5">«Mon cher prince,</p> + +<p>»Rien ici ne se relève ni ne se consolide. Les affaires de la Belgique +compromettent tout le monde, à commencer par votre chef, si chef il y +a. Les affaires de Laffitte le déconsidèrent tellement comme président +du conseil, qu'elles nuisent beaucoup à ce qui est au-dessus. M. +Thiers est montré au doigt pour ses turpitudes.</p> + +<p>»Je causais hier avec Pasquier et Sémonville. Nous étions à nous +demander comment tout cela pourrait se soutenir? Sémonville disait: Je +revois le temps du Directoire. Il n'y a que Soult qui fait sa besogne +et qui organise quatre cent mille hommes aux dépens des finances. +Lorsqu'ils seront sur pied, peut-on les entretenir sans guerre? Si on +fait la guerre, peut-on reprendre le système de pillage et de +réquisition? Ce sont des questions insolubles. Le désordre et +l'anarchie sont derrière la toile, parce que l'autorité n'est nulle +part. On a si étrangement échauffé les esprits, qu'on n'entend plus +parler que des injures que la France a reçues en 1814 et en 1815 et +qu'il faut venger en reprenant la ligne du Rhin. On est stationnaire, +comme l'est un Chinois, lorsqu'on soutient que ce sont autant de +folies qui finiront par bouleverser le pays.</p> + +<p>»Votre conférence de Londres est singulièrement commentée par le +congrès de Bruxelles; il serait temps que cela <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> finisse! Comment +ne trouve-t-on pas un chef militaire qui marche sur Bruxelles et +finisse l'existence de ce congrès?</p> + +<p>»La Pologne occupe beaucoup les esprits, mais elle n'épuise pas les +bourses. Le comité polonais n'a pu réunir jusqu'ici que soixante mille +francs, dont vingt mille de M. de La Fayette.</p> + +<p>»Ce pauvre M. de Mortemart<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> joue le rôle de M. de Caulaincourt avec +moins de sagacité et de talent<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35"></a><a href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p> + +<p>»Quelle est votre idée, mon prince, sur le chef à donner à la Grèce? +Le prince Paul de Wurtemberg<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> tourmente tout le monde par son +impatience à y être appelé. On ne l'écoute guère ici; la minorité du +prince de Bavière paraît favorable à Capo d'Istria qu'on devrait +laisser en place.</p> + +<p>»Les nominations de M. de Bouillé à Calrsruhe et de M. Alleye à +Francfort ont fort déplu. On regarde ce dernier appelé à désunir, +autant qu'il le pourra, la Confédération. Il produira, je crois, +l'effet opposé. On n'explique pas le goût du roi à faire de tels +choix...»</p> + +<p class="p2">Il fallait une certaine persévérance pour ne pas se laisser <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +décourager, soit par ces échos de Paris, soit par les extravagances +des Belges et par les résistances obstinées du roi des Pays-Bas. Je ne +me sentis pas ébranlé néanmoins, et je poursuivis avec fermeté la +ligne que je m'étais tracée, sans me soucier des velléités imprudentes +de Paris, pas plus que du duc de Leuchtenberg qu'on voulait faire +nommer à Bruxelles, sûr qu'il ne serait pas reconnu par les +puissances, et je pressai la conférence de consolider l'œuvre de la +séparation de la Belgique de la Hollande. Dans notre séance du 27 +janvier, nous abordâmes les questions financières et commerciales qui +se rapportaient à cette séparation, et nous les résolûmes dans une +mesure d'équité qui devait, plus tard, concilier les véritables +intérêts des deux parties. En envoyant le protocole de cette séance à +Paris, j'écrivis le 29 janvier<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI.</span></h4> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Je vous envoie le protocole de notre conférence du 27; il traite de +plusieurs questions financières et commerciales relatives à la +séparation de la Hollande et de la Belgique. Ce travail a été rédigé +par M. le baron de Wessenberg et par M. le comte de Matusiewicz, qui +ont cru devoir attacher les mesures qu'ils ont proposé de prendre pour +la séparation aux mêmes principes qui avaient dirigé l'union. Ces deux +plénipotentiaires, et surtout M. de Wessenberg, possédaient sur cette +matière des connaissances qui nous manquaient à tous, et à moi en +particulier. Du reste, en l'adressant à nos commissaires à Bruxelles, +nous y avons joint des instructions par <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> lesquelles nous les +autorisons à juger le moment le plus opportun pour en faire la remise +au gouvernement belge. Comme il serait possible que ce protocole +soulevât des difficultés nouvelles à Bruxelles, je vous engage à en +retarder la publication jusqu'à ce que vous connaissiez ce qu'auront +fait nos commissaires à Bruxelles, après avoir sondé l'opinion des +gens avec lesquels ils sont le plus en rapport<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> + +<p>»Il y aura probablement beaucoup de controverses sur plusieurs +questions traitées dans ce protocole, mais nous avons cru qu'il +satisfaisait à une grande partie des besoins des deux pays. Le roi de +Hollande est suffisamment bien traité pour que les rapports entre lui +et la Belgique n'occasionnent pas des difficultés continuelles qui +finiraient par être insurmontables. De l'autre côté, les Belges, +grands industriels et grands producteurs, auront des débouchés qui ne +les mettront pas dans la nécessité de faire toujours la contrebande +avec la France. L'opinion des gens les plus versés en ces matières, en +Angleterre, est que, si on s'arrêtait à d'autres bases plus +défavorables à la Hollande, il serait impossible à ce pays d'exister à +cause des charges énormes dont il serait accablé. C'est à vous d'en +juger dans votre sagesse; vous trouverez sans doute que cela touche à +des questions de haute politique...»</p> + +<p class="p2">Je prévoyais bien que ces mesures, pas plus que la déclaration <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> de +la neutralité de la Belgique, n'étaient de nature à satisfaire, pour +le moment, ni aux impatiences de Paris, ni aux exigences de Bruxelles +et de La Haye; mais l'essentiel était de maintenir la bonne harmonie +entre nous et l'Angleterre, et d'imposer par là aux autres cabinets +les résolutions raisonnables, et autant que possible équitables que +nous aurions arrêtées entre nous deux. Le reste n'était, pour moi, que +secondaire. Je cherchais les véritables intérêts de la France là où je +croyais les trouver réellement, et non dans des rêves qui ne pouvaient +conduire qu'à sa ruine.</p> + +<p>En effet, une guerre générale, fût-ce même seulement contre les trois +puissances du Nord, devait nous être fatale, car elle aurait pris tout +de suite un caractère révolutionnaire qui aurait détaché de nous +l'Angleterre. Il fallait donc l'éviter par-dessus tout dans d'aussi +fâcheuses conditions; mais il fallait l'empêcher par des moyens qui, +non seulement ne fussent pas déshonorants pour la France, mais qui +même tournassent à son avantage. Ce que j'avais fait jusqu'à présent +entrait parfaitement dans ce but. Ainsi, au lieu du royaume des +Pays-Bas, composé de sept millions d'habitants, avec une ligne +formidable de forteresses tournées contre nous, nous avions déjà +obtenu la séparation en deux de ce royaume et, sur notre frontière, +une Belgique neutre réduite à quatre millions d'habitants. Cette +neutralité, sur laquelle on essaya d'abord de plaisanter comme d'une +impossibilité, est cependant plus solide et sera, j'espère, plus +durable qu'on ne le suppose, tant que la France ne tentera pas des +guerres générales et révolutionnaires contre l'Europe entière, ce +qu'une saine politique ne doit pas admettre dans ses calculs. Si la +France a une guerre contre l'Angleterre, nous aurions un intérêt égal +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> à celui de l'Allemagne, à ce qu'on respectât la neutralité de la +Belgique; et si, au contraire, c'est contre l'Allemagne que la France +fait la guerre, sans que l'Angleterre y participe, celle-ci défendra +la neutralité de la Belgique. Dans tous les cas donc, cette neutralité +est garantie à condition, bien entendu, que nous, les premiers, nous +la respecterons en tout temps. La neutralité de la Belgique assurée +est, de Dunkerque à Luxembourg, une défense égale à celle que nous +trouvons de Bâle à Chambéry par la neutralité de la Suisse. Cette +neutralité, consentie à Londres par la conférence des grandes +puissances, j'avoue que le choix du souverain qui régnerait en +Belgique avait perdu beaucoup de son importance pour moi, parce que +j'étais sûr d'avance que le premier intérêt de ce souverain, quel +qu'il fût, serait de ménager la France et de vivre dans de bons +rapports avec elle. Ce qu'il fallait surtout, c'est que la séparation +de la Belgique de la Hollande fût faite sur des bases assez équitables +pour que les deux pays pussent exister l'un et l'autre, et qu'après un +certain temps donné à l'apaisement des passions, ils pussent reprendre +entre eux des rapports convenables. C'est vers ce but qu'ont toujours +tendu mes efforts pendant ma mission à Londres et, en cela, je ne +crois pas m'être trompé. Après cette digression qui ne me semble pas +inutile, rentrons dans le courant des faits qui devaient retarder bien +longtemps encore l'accomplissement de mes vues et, pour commencer, +citons une lettre de M. Bresson, du 30 janvier, de Bruxelles:</p> + +<p class="p2 left5">«Mon prince,</p> + +<p>»Les choses empirent ici de moment en moment; les passions sont +arrivées à leur dernier degré d'exaspération. Je <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> prévoyais bien +que, d'un instant à l'autre, nous avions à craindre quelque +combinaison funeste, quand j'appuyais celle du prince de Bavière, +neutre et inoffensive de sa nature. Je vous le disais alors: tous les +dangers nous environnent; nous les avons maintenant en face. +Malheureusement la désapprobation est venue trop vite; l'incertitude a +succédé à un plan fait; le champ s'est rouvert aux malveillants et aux +intrigants, et leur temps n'a pas été perdu.</p> + +<p>»Le prince de Naples présenté à temps, ou toute autre combinaison +neutre, il y a six semaines, quand je demandais que tout fût +subordonné au choix du chef de l'État, aurait eu les meilleures +chances. Mais il eût fallu le concours, l'assistance de l'Angleterre. +Ce concours, cette assistance, nous ne les avons pas eus, <i>même contre +le duc de Leuchtenberg</i>; on lui a laissé gagner du terrain; on n'a pas +arrêté cette pensée <i>qu'il serait agréable aux puissances, précisément +parce qu'il était hostile à la France</i>: et aujourd'hui on fait des +vœux et des démarches en sa faveur. Il en est résulté ce qui devait +être, que les amis de la France, de leur propre mouvement, malgré nos +déclarations antérieures, lui opposent le seul candidat qui puisse le +vaincre, M. le duc de Nemours. Ainsi nous voilà placés entre un choix +hostile à la France et un choix hostile aux puissances; cruelle +alternative qui ne peut se résoudre, de part ou d'autre, que par +d'affreux malheurs.</p> + +<p>»L'on s'est abusé, dès le principe, sur les chances du prince +d'Orange, et l'on a persévéré, parce que l'on ne voyait que des gens +d'une même couleur. Sans doute, et je l'ai pensé, et je vous l'ai +écrit, le prince d'Orange, rappelé par l'opinion, tranchait toutes les +difficultés. Mais, mon prince, ce n'était <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> plus de l'antipathie, +c'était devenu de la fureur. J'ai entendu les propos les plus atroces; +des misérables s'offraient publiquement pour lui porter le premier +coup, s'il revenait. Le prince d'Orange était impossible sans la +guerre civile. Ce peuple ne se rend ni à la raison, ni à l'intérêt; il +obéit à la passion. Les jours du prince, au milieu de ces énergumènes, +n'eussent point été en sûreté. C'est cependant à l'espoir de le +ramener que l'on a sacrifié tous les termes moyens que nous avons +offerts; aujourd'hui, l'on n'a plus que l'abîme devant soi. +Qu'arrive-t-il? L'on veut rejeter sur autrui les fautes que l'on a +soi-même commises. L'on y met de l'irritation et l'on s'oublie dans +ses paroles. Mais qu'on prenne garde d'être rappelé à la modération!</p> + +<p>»Les circonstances étaient si graves, mon prince, que j'ai cru devoir +aller à Paris les exposer moi-même au roi et au ministre. Mon voyage +n'a duré que soixante-six heures. Pendant mon absence, le protocole du +20 janvier (celui de la neutralité) est arrivé à lord Ponsonby et a +été communiqué par lui. Vous le croirez à peine. Il renferme une +grande pensée; il devait exciter la reconnaissance et l'admiration; eh +bien, il provoque la colère! Jugez de ces hommes par ce seul fait. Le +journal ci-joint vous donnera les détails. Demain ou après, la +protestation sera discutée au congrès<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>...» + <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p> + +<p>J'ai cité cette lettre, autant pour indiquer quel était l'état des +choses à Bruxelles, que pour faire voir le danger que présentent +souvent les rapports d'un agent trop passionné. M. Bresson était +certainement un homme capable et intelligent; mais il voulait +justifier la faute qu'il avait commise en appuyant la candidature du +prince de Bavière, sans l'autorisation de la conférence dont il était +le commissaire; et il lui fallait accuser avec emportement son +collègue lord Ponsonby et dépeindre en traits de feu, et avec une +évidente exagération, la disposition des esprits à Bruxelles. Il avait +fait une course à Paris, où on avait cru à toutes ses paroles; et le +contre-coup m'en vint ensuite à Londres. Heureusement que je ne me +laissais ni affliger ni détourner de mes plans par les ardeurs +intempestives des autres. Mon idée restait bien arrêtée, au sujet du +choix du souverain de la Belgique. Mon candidat était et est resté +constamment le prince Léopold de Saxe-Cobourg; et je ne m'agitais pas +du bruit qu'on faisait partout sur cette question. J'avais l'espoir: +1<sup>o</sup> que le roi Louis-Philippe refuserait le trône pour son fils, M. le +duc de Nemours; 2º que les puissances repousseraient le duc de +Leuchtenberg; 3º que jamais les Belges ne pourraient s'entendre pour +rappeler le prince d'Orange. Aussi, sans me préoccuper de ce point, je +voulais poursuivre, comme je l'ai dit, ce qui, à mes yeux, était la +vraie question, la séparation complète et sans retour possible entre +la Belgique et la Hollande. Mais, si j'étais tranquille de ce côté, +les soucis ne me manquaient pas d'autre part; et tout le mois de +février <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> se passa dans de perpétuelles inquiétudes sur la marche +des événements intérieurs en France, et sur les hésitations du +gouvernement français. Ceci demande quelques explications.</p> + +<p>J'ai dit que la conférence, par son protocole du 27 janvier, avait +arrêté un partage des dettes entre la Hollande et la Belgique, et +quelques autres arrangements commerciaux. Ce protocole était +essentiellement provisoire; et sauf la question des limites que nous +avions fixées d'après la situation des deux pays en 1790, la seule qui +pouvait être admise, le reste de ce protocole était discutable, et +pouvait être modifié selon les explications qui seraient fournies par +les deux parties.</p> + +<p>J'avais écrit dans ce sens à Paris, mais là on prenait avec ardeur +parti exclusivement pour les Belges; on avait donc blâmé les +arrangements proposés dans le protocole, comme trop défavorables à la +Belgique; et j'avais été, moi-même, blâmé pour avoir apposé ma +signature au protocole.</p> + +<p>Quelques jours après la signature de ce protocole, plusieurs membres +de la conférence, alarmés des nouvelles venues de Bruxelles, et qui +représentaient comme incessantes les intrigues de la France en faveur +de l'élection du duc de Nemours, proposèrent, le 1<sup>er</sup> février, de +rédiger un protocole dans lequel les cinq puissances prendraient +l'engagement formel, en imitation de ce qui avait été fait dans le +temps pour le choix du souverain de la Grèce, qu'en aucun cas le +souverain de la Belgique ne pourrait être choisi parmi les princes des +familles qui régnaient dans les cinq cours représentées à la +conférence de Londres. Je me refusai formellement à signer ce +protocole qui semblait manifester de la méfiance envers la France, +<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> à laquelle, seule en ce moment, il paraissait devoir s'appliquer.</p> + +<p>Ces explications données pour l'éclaircissement de ce qui va suivre, +je me bornerai maintenant à insérer chronologiquement les extraits de +mes dépêches et de lettres écrites et reçues pendant le mois de +février. La marche des faits y sera clairement suivie.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class="fnanchor"><span class="light">[40]</span></a></h4> + +<p class="right">«Londres, le 1<sup>er</sup> février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Je sors de notre conférence qui s'est prolongée aujourd'hui jusqu'à +huit heures et demie du soir; l'heure de la marée presse le courrier +que je vous expédie, et il me reste bien peu de temps pour vous +écrire. Cependant, comme en prenant lecture du protocole que j'ai +l'honneur de vous envoyer, vous verrez que j'ai refusé d'y apposer ma +signature, je vous dois une explication de ce refus.</p> + +<p>»Lorsque le plénipotentiaire anglais a ouvert l'opinion qui a prévalu +dans la conférence et qui se trouve consignée dans le protocole, je +m'y suis opposé en déclarant que je ne pouvais voir dans cette +résolution qu'une démarche directe contre la France; qu'elle ne me +semblait pas favorable au maintien de la bonne harmonie entre les +puissances, et que, d'ailleurs, les termes mêmes des protocoles +numéros 11 et 12, sur lesquels on s'appuyait, développaient d'une +manière suffisante les vues des cinq puissances; en effet, voici les +termes de ces protocoles:</p> + +<p>«<i>Protocole nº 11.</i>—Les plénipotentiaires ont été unanimement +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +d'avis que les cinq puissances devaient à leurs intérêts bien +compris, à leur union, à la tranquillité de l'Europe et à +l'accomplissement des vues consignées dans le protocole du 20 +décembre, une manifestation solennelle, une preuve éclatante de la +ferme détermination où elles sont, de ne chercher dans les +arrangements relatifs à la Belgique, comme dans toutes les +circonstances qui pourront se présenter encore, aucune augmentation de +territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage isolé.»</p> + +<p>»<i>Protocole nº 42.</i>—Le souverain de la Belgique doit nécessairement +satisfaire, par sa position personnelle, à la sûreté des États +voisins.»</p> + +<p>»J'ai cru, monsieur le comte, qu'après des stipulations aussi +formelles, il devenait inutile de donner de nouvelles explications; +c'est pourquoi j'ai demandé à en référer au gouvernement du roi, et à +provoquer des instructions que vous ne tarderez pas, je pense, à me +transmettre.</p> + +<p>»L'article du protocole relatif à la Grèce auquel lord Palmerston a +fait allusion, est ainsi conçu et se trouve sous la date du 22 mars +1829: «En aucun cas, le chef ne pourra être choisi parmi les princes +des familles qui règnent dans les cours signataires...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="p2 right">«Bruxelles, le 3 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>«Son Altesse Royale Monseigneur le duc de Nemours a été nommé et +proclamé roi des Belges, à quatre heures vingt-cinq minutes précises +de cet après-midi. <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p> + +<p>»Il y avait cent quatre vingt-onze votants, au premier tour de +scrutin: M. le duc de Nemours a obtenu quatre-vingt-neuf voix; M. le +duc de Leuchtenberg, soixante-sept; et M. l'archiduc Charles +d'Autriche, trente-cinq. Cent une voix étaient nécessaires.</p> + +<p>»Au second tour, il y avait cent quatre-vingt-douze votants. La +majorité absolue nécessaire était de quatre-vingt-dix-sept suffrages: +M. le duc de Nemours l'a précisément obtenue; M. le duc de +Leuchtenberg a eu soixante-quatorze voix, et l'archiduc vingt et une.</p> + +<p>»Le président du congrès a proclamé le duc de Nemours roi des Belges, +à la condition d'accepter la constitution décrétée par le congrès.</p> + +<p>»Le plus grand enthousiasme et la plus grande tranquillité règnent +dans la ville...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor"><span class="light">[41]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 4 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai reçu hier au soir votre lettre du 31 janvier et, ce matin, celle +du 1<sup>er</sup> février auxquelles je m'empresse de répondre.</p> + +<p>»Vous verrez d'abord, par l'annexe ci-jointe au protocole numéro 12 +que je n'ai pu vous envoyer plus tôt, parce qu'elle n'a pu être +expédiée qu'hier au soir de la chancellerie, que quelques-unes des +objections que vous soulevez dans vos dépêches avaient été résolues +par les principes renfermés dans cette annexe. Ainsi, vous remarquerez +que, pour ne pas trop nous <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> éloigner du système qui a été adopté, +le second paragraphe relatif aux affaires financières et commerciales +porte pour titre: <i>Arrangements proposés</i>, ce qui laisse aux parties +le temps et les moyens de fournir de nouvelles explications. Ce titre +indique positivement que nous n'avons pas voulu trancher de notre +propre autorité toutes les questions qui sont énumérées dans le +protocole; et cela est tellement évident que, dans les instructions +données à nos commissaires à Bruxelles, nous leur avons recommandé de +sonder les personnes influentes avec lesquelles ils sont en rapport +sur l'effet probable de ce protocole; et nous laissions en même temps +à leur prudence de fixer le moment opportun pour en faire usage. Je +vous ai écrit dans ce sens, par ma lettre du 29 janvier.</p> + +<p>»L'opinion que vous avez sur le peu d'importance, pour la Belgique, du +commerce qui lui serait accordé avec les colonies hollandaises est en +opposition avec celle de tous les négociants distingués de la cité de +Londres. Ils pensent tous, et les plus habiles ont été consultés, que +c'est à ce commerce que la Belgique a dû, pendant ces quinze dernières +années, les développements de son industrie; les pétitions des deux +Flandres confirment cette opinion. Les embarras que vous prévoyez de +la part de la Hollande, dans l'exécution de cette condition, seraient, +je crois, aisément levés lors du traité définitif: on imposerait alors +des garanties auxquelles il serait impossible à la Hollande +d'échapper.</p> + +<p>»Nous n'avons pu trancher, comme vous paraissez le supposer, la +question du grand-duché de Luxembourg; elle a été renvoyée à ceux qui +ont le droit et le pouvoir de la traiter. Les observations à ce sujet, +contenues dans ma dépêche numéro 74, n'ont pu vous échapper. <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></p> + +<p>»Quant à la fixation du territoire et des frontières de la Belgique, +il me semble qu'il était impossible de les arrêter autrement que nous +l'avons fait. Nous voulions reconnaître l'indépendance de la Belgique; +pour arriver à ce but, il fallait que l'on sût ce que c'était que la +Belgique, et par conséquent déterminer les frontières du pays que nous +appelions à l'indépendance. Aurions-nous pu, sans injustice, en fixer +d'autres que celles qui existaient en 1790, lorsque la Hollande et la +Belgique formaient deux États séparés? La conférence a d'ailleurs +formellement déclaré, dans son protocole du 20 janvier, que les deux +parties régleraient sous sa médiation les enclaves ou les cessions qui +faciliteraient les arrangements définitifs. Cela rentre, comme vous le +voyez, dans les bornes que vous attribuez à la conférence.</p> + +<p>»Vous m'annoncez, monsieur le comte, que le gouvernement du roi n'a +point adhéré au protocole du 27 janvier. Je ne comprends pas, je +l'avoue, dans quel but il aurait adhéré ou pas adhéré à un acte +provisoire qui ne renferme que des stipulations éventuelles, ainsi que +le démontre l'annexe que je vous envoie aujourd'hui.</p> + +<p>»En répondant à la partie de votre lettre du 1<sup>er</sup> février, relative +au souverain futur de la Belgique, je ne dois pas vous dissimuler +l'inquiétude que m'inspire la résolution à laquelle vous semblez vous +être arrêté, dans le cas où le congrès désignerait M. le duc de +Nemours. Je ne pense pas qu'il serait prudent d'apporter du retard à +exprimer votre refus: une réponse dilatoire, en pareil cas, exciterait +au plus haut point le mécontentement de l'Angleterre; elle y verrait +la confirmation des intrigues qu'elle reproche à tort au gouvernement +français; et la Russie ne manquerait certainement pas de profiter <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +de cette circonstance et de vous accuser d'entretenir des +arrière-pensées. Voilà mon opinion, monsieur le comte, telle que je me +la suis formée d'après mes rapports avec le cabinet anglais.</p> + +<p>»Quant à M. le prince de Naples, je ne crois pas qu'il soit nécessaire +de suspendre votre décision pour rendre ses chances plus favorables. +C'est à vous de juger quelle action il vous est utile d'exercer a +Bruxelles pour ce choix. Vous avez pu voir, par ma correspondance, que +j'ai préparé ici les dispositions des ministres anglais et des membres +de la conférence pour lui, et je ne crains pas de trop m'avancer en +vous déclarant que lorsqu'il s'agira de traiter cette question, nous +n'éprouverons plus d'opposition de la part du gouvernement anglais, +qui est sûr d'avoir l'assentiment de l'Autriche et de la Prusse; le +temps nécessaire pour des instructions retardera celui de la Russie. +On changerait ces heureuses dispositions par de l'irrésolution dans +les démarches, et on compromettrait sans aucun doute le maintien de la +paix avec l'Angleterre, qui aujourd'hui nous est encore assuré et qui +doit être notre unique but...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 5 février 1831<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p> + +<p>»Une réflexion dont le roi me charge de vous faire part, mon cher +prince, et dont je suis persuadée que vous sentirez <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> toute la +justesse, relativement au dernier protocole que vous avez, avec tant +de raison, refusé de signer, c'est que les puissances mêmes ne peuvent +l'assimiler à celui qui avait été conclu pour la Grèce, en ce que la +circonstance est tout à fait différente. Pour la Grèce, c'étaient les +trois puissances qui choisissaient, qui nommaient le souverain; ici +c'est le congrès belge et la Belgique, dont les cinq puissances ont +reconnu l'indépendance, qui doit choisir librement son souverain.</p> + +<p>»Voilà Nemours élu, malgré le refus soutenu du roi et de son +gouvernement; le courrier, persistant et réitérant ce refus et le +portant de nouveau à M. Bresson, est parti hier pour Bruxelles, quatre +heures avant que la nouvelle de l'élection de Nemours, par dépêche +télégraphique, nous soit parvenue. Nous sommes par conséquent, franc +et loyal, mon cher prince; nous avons le bon droit de notre côté; vous +en ferez bon et habile usage, et j'ai la ferme confiance que nous en +sortirons bien et avec honneur et gloire; nous ne voulons, ne +souhaitons, et cela sincèrement, que le véritable bien de tous et sans +intérêt personnel. La vérité triomphera de la ruse et de l'intrigue; +et vous aurez la gloire et la satisfaction d'y contribuer puissamment +par votre talent et tous vos moyens.</p> + +<p>Il me tarde, plus que je ne puis vous le dire, d'avoir de vos +nouvelles; mais il faut parler maintenant des grosses dents à Londres, +mon cher prince. On nous joue, on nous laisse dans un état qui n'est +ni la paix ni la guerre, et la Belgique prête à tomber dans une +anarchie affreuse. Cela n'est plus supportable; il faut qu'on +s'entende et qu'on marche franchement à un arrangement, à une +combinaison qui leur convienne et qui leur donne sécurité; et de cette +manière, tout <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> ira bien. Mais pour eux, pour nous, et pour tout, +cela presse plus que je ne puis vous le dire. L'expérience (si sur +certaines personnes elle sert à quelque chose) doit bien leur prouver +qu'il n'y a déjà eu que trop de temps perdu par un vilain et sot +espoir du prince d'Orange, auquel on doit bien voir maintenant qu'il +n'y a pas moyen de penser et qu'il faut absolument rejeter...»</p> + +<p>J'ai la certitude que Madame Adélaïde, en écrivant cette lettre, et le +roi qui la dictait étaient parfaitement sincères dans leurs +déclarations; mais que devais-je penser en recevant le même jour et de +la même date cette lettre de Bruxelles?</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Bruxelles, le 5 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Forcés de changer notre position et de nous engager dans une lutte +que nous aurions voulu éviter, nous n'avions plus qu'un parti à +prendre: il fallait vaincre et nous avons vaincu. Mais aujourd'hui, +nous avons à penser aux suites de ce succès non encore affermi.</p> + +<p>»Une pensée m'est venue, qui, si elle est accueillie par vous, peut +porter quelque fruit. Le prince d'Orange peut, en quelque sorte, se +considérer comme dépossédé par nous. Si nous lui trouvons quelques +dédommagements dont la paix et l'équilibre de l'Europe s'arrangent, en +même temps que lui; s'il les reçoit de notre influence, de notre +intervention amicale, nous aurons à la fois fait un acte de +bienveillance et <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> de politique; nous faciliterons la solution de +toutes les questions compliquées qui vont sortir de l'élection de M. +le duc de Nemours et nous adoucirons plus d'une irritation qu'elle va +produire.</p> + +<p>»Le prince d'Orange est beau-frère de l'empereur de Russie<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>; il est +agréable à l'Angleterre; il est doux de caractère; ses manières ont du +charme; son esprit du chevaleresque; ses légèretés, ses inconséquences +qui, dans ce pays de rigidité catholique, lui ont porté des coups +funestes, ailleurs, peuvent être vues d'un œil plus indulgent. La +Pologne demande un roi; elle semble résolue à une longue et sanglante +résistance. Si l'empereur de Russie peut, avant le combat, être amené +à composition, il cédera en faveur du prince d'Orange plus facilement +que pour tout autre; et si, sur notre initiative et par notre +insistance, un pareil dénouement est donné à la révolution polonaise, +nous aurons à la fois servi la cause d'une nation généreuse, ramené +vers nous des esprits hostiles ou alarmés, recomposé le système +européen détruit par le partage de la Pologne, et affermi le trône de +M. le duc de Nemours. Avec vous, mon prince, il serait oiseux d'entrer +dans tous les développements de cette idée. Je me borne à vous la +soumettre. Toutefois, je vous expédie cette lettre par estafette; ce +peut être un calmant bon à appliquer dans les premiers moments.</p> + +<p>»Je me suis déjà employé et je continuerai de m'employer pour que les +chefs de l'insurrection de Gand ne soient pas <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> mis à mort<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. Le +règne de notre jeune et aimable prince commencerait bien par un acte +de clémence; il faut le lui tenir en réserve.</p> + +<p>»Je ne pourrais vous peindre avec trop de force l'effet que produirait +sur ce pays un refus, ou une acceptation seulement conditionnelle de +Sa Majesté. Ce serait instantanément le bouleversement de toutes +choses, la guerre civile, la cocarde orange, la cocarde française, le +désordre, le meurtre et l'anarchie dans toutes leurs fureurs. Nous ne +pouvons plus regarder en arrière, mon prince. Un mouvement rétrograde +serait mille fois plus dangereux qu'une attitude ferme et décisive.</p> + +<p>»La protestation de notre gouvernement contre le protocole du 27 +janvier me destitue en quelque sorte de mes fonctions de commissaire +de la conférence. Je l'avais communiquée à M. Van de Weyer; parce que +je savais qu'elle nous donnerait les voix dissidentes du Limbourg et +du Luxembourg; il l'a montrée; et puis il se l'est laissé arracher, et +elle a été lue à la tribune et imprimée.</p> + +<p>»Il y a un point très délicat qui, si le roi accepte pour M. le duc de +Nemours, entraîne une autre protestation contre le protocole du 20 +janvier; car dans nos quatre-vingt-dix-sept voix, il y en a vingt du +Luxembourg; et si nous reconnaissons Luxembourg comme hollandais, nous +invalidons l'élection. Un tendre engagement va plus loin qu'on ne +pense. Mais <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +le prince d'Orange, <i>seulement proposé</i> par nous pour la Pologne, +peut arranger bien des choses...»</p> + +<p>J'ignore si la belle conception politique exposée dans cette lettre +sortait uniquement du cerveau de M. Bresson, mais l'aplomb avec lequel +il la faisait valoir doit me faire supposer qu'il se sentait appuyé +quelque part. Quoi qu'il en fût, je ne me donnai pas même la peine de +répondre à de pareilles absurdités. Mais continuons les extraits de +dépêches:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class="fnanchor"><span class="light">[45]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 6 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Le conseil des ministres anglais est assemblé en ce moment pour +délibérer sur une dépêche qui vient d'être reçue de Lord Ponsonby et +par laquelle il annonce que M. Bresson a fait répandre dans Bruxelles +une espèce de déclaration du gouvernement français. Cette déclaration +dont je n'ai pas connaissance renferme, dit-on, l'assurance positive +de ne point reconnaître les derniers protocoles de la conférence de +Londres<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>. Elle a produit ici le plus fâcheux effet, et c'est facile +à concevoir. En chargeant leurs plénipotentiaires à Londres de +pourvoir aux embarras qu'avait amenés le soulèvement de la Belgique, +les cinq puissances ont eu en vue d'empêcher des complications qui +devaient troubler la paix de l'Europe. <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> C'était par suite de +traités entre toutes les puissances qu'en 1814, la Belgique avait été +réunie à la Hollande; du moment où cette union était rendue impossible +par la révolution belge, ces mêmes puissances ont eu l'obligation de +rechercher quelles seraient les combinaisons les plus favorables au +maintien de la bonne harmonie entre elles et qui offraient le plus de +garanties pour les intérêts de chacun. Tel a été le principe dirigeant +de la conférence de Londres. Une déclaration, telle que celle que l'on +annonce avoir été faite à Bruxelles au nom du gouvernement français, +attaquerait nécessairement ce principe et prouverait que la France +n'est plus d'accord <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> avec les autres puissances. Nous nous +trouverions ainsi séparés, par le fait, de la politique du reste de +l'Europe.</p> + +<p>»On s'étonne avec raison, ce me semble, que le cabinet français qui +voulait manifester sa désapprobation des derniers protocoles de la +conférence, ne se soit pas adressé uniquement à cette conférence et +non aux Belges, auxquels le dernier protocole même ne devait pas être +communiqué. Une telle démarche, je ne dois pas vous le dissimuler, +monsieur le comte, a excité ici les plaintes les plus amères et a +rendu ma position extrêmement difficile. Vous ne devez pas perdre de +temps à arrêter les conséquences funestes que cela pourrait avoir, si +vous ne voulez pas laisser se développer les mauvaises dispositions de +quelques puissances à notre égard. Ma dernière dépêche vous aura +démontré qu'il n'avait jamais pu être question d'adhésion ou de non +adhésion, de votre part, à un protocole renfermant seulement des +propositions. Il sera donc aisé de revenir sur une démarche inutile +et, au moins, imprudente.</p> + +<p>»J'ai appris ce matin par un courrier de M. Bresson le résultat des +délibérations du congrès de Bruxelles; je suis convaincu que sans +aucun retard le roi refusera la couronne qui est offerte à M. le duc +de Nemours. Vous devez bien vous persuader que toutes les mesures qui +tendraient à consulter les puissances seront regardées comme +dilatoires, et qu'un refus net, spontané, pourra seul retenir +l'Angleterre dont l'alliance est sur le point de nous échapper. Vos +dépêches m'ont autorisé à déclarer que ce refus aurait lieu; je l'ai +fait, et je persiste à croire que les assurances que j'ai données +seront appuyées par le roi et par vous.</p> + +<p>»L'Angleterre repoussera M. le duc de Leuchtenberg et acceptera sans +aucun doute le choix du prince de Naples, mais <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> je le répète, +c'est au prix d'un refus prompt et décisif de votre part d'accorder M. +le duc de Nemours aux Belges.</p> + +<p>»Vous le voyez, monsieur le comte, c'est une question de paix ou de +guerre immédiate. Je vous avoue que je trouve que la Belgique n'est +pas assez importante pour lui faire maintenant le sacrifice de la +paix.</p> + +<p>»Je vous prie de m'écrire le plus promptement possible une lettre que +je puisse montrer aux membres de la conférence et dans laquelle vous +m'ordonnerez de déclarer que l'intention du gouvernement du roi n'est +en aucune façon de s'isoler des autres puissances.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI.</span><a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor"><span class="light">[47]</span></a></h4> + +<p class="right">«Londres, le 7 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Le conseil de cabinet dont j'ai eu l'honneur de vous parler hier a +duré plus de trois heures, et on s'y est exclusivement occupé de la +question de l'élection de M. le duc de Nemours. Tous les ministres +sont tombés d'accord, en cas de reconnaissance de cette élection par +la France, sur la nécessité d'une guerre immédiate. Si je suis bien +informé, on aurait même résolu d'apporter la plus grande énergie dans +cette guerre.</p> + +<p>»Telles étaient les résolutions adoptées par le cabinet anglais, +monsieur le comte, lorsque j'ai reçu hier à sept heures du soir votre +dépêche du 4. Averti comme je l'étais des décisions du conseil, je +n'ai pas perdu de temps pour communiquer à lord Grey et à lord +Palmerston les assurances que renfermait votre dépêche; <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> elles ont +été accueillies avec la plus vive satisfaction par ces ministres, +ainsi que par les membres du corps diplomatique à qui j'en ai donné +connaissance. J'ai cherché à voir beaucoup de monde dans le courant de +la soirée, afin de détruire l'effet du conseil du matin. On a +généralement reconnu la loyauté qui dirigeait le gouvernement +français, et on la regarde comme la garantie principale du maintien de +la paix.</p> + +<p>»Il est de mon devoir cependant de vous faire connaître l'effet +qu'avaient produit ici l'élection de M. le duc de Nemours, et surtout +la déclaration qui aurait été faite au nom de la France, à Bruxelles, +sur son refus de connaître nos derniers protocoles. Ces deux faits ont +été considérés, non seulement dans la Cité et parmi les négociants, +mais encore dans les classes élevées de la société comme une cause +imminente de guerre. Tous les ambassadeurs des grandes puissances ont +déclaré que la décision du cabinet anglais sur ce point servirait de +règle de conduite à leurs gouvernements. Ce langage a totalement +changé aujourd'hui, et les bruits de guerre ont cédé la place aux +protestations de paix et d'amitié.</p> + +<p>»J'ai pu juger en cette circonstance, monsieur le comte, de +l'importance que notre gouvernement a reprise en Europe; c'est de lui, +évidemment, qu'on attend désormais la paix ou la guerre, car on compte +pour peu la Belgique; on y fait trop de folies pour inspirer un grand +intérêt. Vous voudrez garder la position avantageuse dans laquelle +nous sommes, et pour y parvenir, je ne crains pas de vous répéter que +c'est en fondant notre politique sur une union intime avec +l'Angleterre. Cette union nous garantit contre toutes les dispositions +hostiles que pourraient entretenir contre nous d'autres puissances; +elle nous donne le temps et les moyens d'affermir notre gouvernement, +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> tandis qu'en nous en séparant, nous amenons inévitablement une +guerre générale dont il est aisé de saisir tous les dangers. En +supposant même les plus grands succès sur le continent, pourront-ils +compenser la ruine de notre commerce, de notre industrie? +Empêcheront-ils les factions de soulever l'intérieur de la France? Les +puissants armements que l'Angleterre serait en état de faire, et dont +je vous ai rendu compte, peuvent vous donner une idée des résultats +qu'aurait pour nous une guerre maritime.</p> + +<p>»Je suis convaincu, et je vous le déclare sous ma propre +responsabilité, que nous pouvons obtenir l'union dont je viens de vous +parler en adoptant une conduite tout à la fois ferme et prudente, +telle qu'elle convient au roi et à la France. Mais il faut songer que +le cabinet anglais n'est jamais dirigé que par ses intérêts, et que +c'est en les ménageant habilement sans y mettre cependant une +condescendance qui blesse les nôtres, qu'on peut espérer de sa part un +rapprochement intime.</p> + +<p>»J'ai remarqué, et avec grand plaisir, le passage de votre dernière +dépêche dans lequel vous exprimez l'intention de ne point isoler notre +politique de celle des autres puissances de l'Europe. Je crois que +cette résolution aura pour nous les plus heureux résultats. Il faut +bien se pénétrer de l'idée qu'il n'y a point de sainte alliance quand +la France est dans la conférence. Cela répond à beaucoup de phrases de +tribune.</p> + +<p>»Je vous envoie le protocole de notre conférence de ce jour, que le +roi, à ce que j'espère, lira avec plaisir<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor"><span class="light">[49]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 8 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai eu l'honneur de recevoir hier soir quelques instants après le +départ de M. le comte de Flahaut, votre dépêche du 5 de ce mois. Je +puis juger par son contenu, que vos inquiétudes se sont renouvelées au +sujet de la Belgique. Je n'en suis point surpris. La position dans +laquelle s'est placé le gouvernement, doit nécessairement lui créer +chaque jour de nouveaux embarras. Il est un moyen facile, à ce que je +crois, d'en sortir, mais il faut qu'il soit employé avec une +résolution prompte et ferme.</p> + +<p>»Le refus de la couronne de Belgique pour M. le duc de Nemours fait à +Paris, et l'assurance donnée à Londres que M. le duc de Leuchtenberg +ne serait pas reconnu par les puissances, mettent le gouvernement du +roi en état de déclarer que, comme il est d'accord avec la conférence +sur la nécessité de régler les affaires de la Belgique d'une manière +propre à concilier les intérêts de toutes les puissances, il abandonne +désormais à la conférence le soin d'y pourvoir.</p> + +<p>»En faisant une telle déclaration, vous vous débarrassez d'une +question qu'il est hors de votre pouvoir de terminer sans le concours +des autres puissances. Si vous le tentiez, vous les indisposeriez +contre vous et vous soulèveriez de nouvelles difficultés. Il est +impossible, dans mon opinion, qu'aucune puissance puisse se charger +seule de diriger la Belgique, <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> tandis que les pouvoirs réunis dans +les mains de la conférence lui donnent l'espoir d'y parvenir. Cette +conférence laissera divaguer, sans s'en embarrasser, sur les limites +du droit d'intervention ou de non intervention; et elle croira avoir +rempli religieusement ses devoirs si elle conserve la Belgique +indépendante, la Belgique n'inquiétant pas ses voisins, et avec tout +cela la paix en Europe.</p> + +<p>»Il me semble, monsieur le comte, que le roi ne doit trouver aucun +inconvénient grave à la démarche que je conseille aujourd'hui; elle +s'accorde tout à la fois avec sa dignité et avec ses intérêts.</p> + +<p>»Du reste, je dois vous dire que si cette démarche n'avait pas lieu, +ma présence ici cesserait d'être utile au service du roi et aux +affaires de la France. J'ai dû supporter les circonstances, +désagréables pour moi, de la publication faite par M. Bresson à +Bruxelles, parce que j'étais sûr que si je me retirais de la +conférence, les quatre autres plénipotentiaires l'auraient quittée +immédiatement; et je n'aurais pas voulu être cause d'un événement qui +aurait eu les suites les plus fâcheuses. Mais vous devez comprendre +qu'à l'avenir il me serait impossible de jouer ici un autre rôle que +celui qui convient à l'ambassadeur du roi!...</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor"><span class="light">[50]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 9 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai l'honneur de vous adresser copie du protocole de notre +conférence d'hier. Nous avons dû, comme vous le verrez en <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> en +prenant lecture, réclamer l'exécution de l'armistice qui continue à +être violé par les troupes belges aux environs de Maëstricht. +L'ouverture de l'Escaut par le roi de Hollande ne laisse au +gouvernement provisoire aucune justification pour la violation +évidente d'un engagement pris envers les puissances. Les termes de cet +engagement sont positifs. «La faculté sera accordée de part et d'autre +de communiquer librement par terre et par mer, avec les territoires, +places et points que les troupes respectives occupent hors des limites +qui séparaient la Belgique des Provinces-Unies des Pays-Bas, avant le +traité de Paris du 30 mai 1814.»</p> + +<p>«Lorsqu'il s'est agi de transmettre aux commissaires à Bruxelles les +instructions dont vous trouverez également une copie jointe, on a +encore considéré M. Bresson comme commissaire de la conférence; c'est +un peu par égard pour moi, qu'on a fermé les yeux sur ce qui s'était +passé à Bruxelles, mais cette situation ne peut pas durer. Je vous +engage à renvoyer M. Bresson ici, où je lui ferai reprendre en bien +peu de temps la position dans laquelle il était.</p> + +<p>»Nos conférences vont se ralentir un peu; il sera convenable de les +suspendre pour donner aux esprits le temps de se calmer. Quand les +Belges ne trouveront, soit à Paris soit à Londres, que de la froideur, +il est probable que le langage de la raison se fera entendre, et c'est +alors que des agents adroits pourront leur mettre dans l'esprit le +choix du prince Charles de Naples que vous désirez, et auquel +l'Angleterre ne s'oppose pas. Je crois que ce moment de relâche est +utile pour arriver à la paix qui est et continuera d'être ici mon +unique but...» <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p> + +<p class="right">«Londres, le 10 février 1831<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Vous m'avez chargé de témoigner au gouvernement anglais les +inquiétudes que pouvaient donner les démarches que continuait à faire +à Bruxelles lord Ponsonby dans l'intérêt du prince d'Orange. J'ai eu à +ce sujet un entretien avec lord Palmerston à qui j'ai dit le motif que +nous avions pour que des efforts, dont le résultat ne pouvait être +qu'une guerre civile, ne fussent pas continués. Lord Palmerston m'a +très bien compris et m'a dit que des ordres allaient être expédiés à +lord Ponsonby pour qu'il eût à cesser de se mêler, à l'avenir, de ce +qui concernait les affaires du prince d'Orange...</p> + +<p>»J'ai reçu<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52"></a><a href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> ce matin votre dépêche du 8, par laquelle vous +m'annoncez que Sa Majesté, dans le but de prévenir, à Bruxelles, de +fâcheuses scènes de trouble et de désordre, s'est déterminée à +différer la communication officielle de son refus à la députation +belge<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>, venue à Paris pour offrir à M. le duc de Nemours la +couronne de Belgique. Comme cette détermination est en tout point +contraire aux déclarations que M. de Flahaut et moi avons faites aux +ministres anglais pour obtenir l'exclusion du duc de Leuchtenberg, je +me suis décidé <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> à ne point parler de votre dépêche de ce matin à +lord Palmerston. Quelles que puissent être les raisons qui ont motivé +la résolution du roi, tout retard dans le refus ne sera ici qu'une +occasion de soupçon; et je crois que nous devons par-dessus tout les +éviter. Depuis l'arrivée des journaux de Paris, j'ai reçu ce matin +trois lettres de membres du cabinet anglais, les mieux disposés pour +nous, qui me témoignent le désir qu'un refus net et ferme du +gouvernement français fournisse une nouvelle preuve de sa loyauté et +mette fin à toutes les incertitudes...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor"><span class="light">[54]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 12 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Je dois vous remercier de votre dépêche du 9; elle renferme des +assurances de la part du roi et de la vôtre qui contribueront +puissamment à ramener les esprits que les dernières circonstances +avaient éloignés de nous.</p> + +<p>»Il est un point cependant de votre lettre qui ne satisfera pas +complètement ici et sur lequel j'ai besoin d'avoir une explication +précise. Vous me dites, au sujet de la démarche au moins imprudente de +M. Bresson, à Bruxelles: «qu'il serait possible que le bruit du +protocole du 27 janvier se fût répandu à Bruxelles; qu'il y eût +produit un très mauvais effet et que M. Bresson, pour calmer les +esprits ombrageux et très irritables, eût été amené à publier la non +adhésion du gouvernement français aux stipulations de ce protocole.»</p> + +<p>»Je comprends et je parviendrai peut-être à faire comprendre <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> ici +quelles sont les raisons qui ont déterminé la démarche de M. Bresson, +mais il est absolument nécessaire que vous me déclariez dans une +lettre ostensible, qu'elle n'a eu lieu que pour surmonter des embarras +du moment qu'on est effectivement parvenu à éviter par ce moyen, et +que vous n'avez jamais cessé d'être en tous points d'accord avec la +conférence. C'est une déclaration dans ce sens qui seule pourra +rassurer le cabinet anglais et les membres de la conférence; elle sera +d'ailleurs en harmonie avec tout ce que M. de Flahaut et moi avons +dit, et, sans appuyer sur l'intérêt personnel que j'y ai, je dois vous +dire qu'elle est attendue ici par vos amis comme une garantie de leurs +paroles...»</p> + +<p class="right">«Londres, le 13 février 1831<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Hier soir, après le départ du courrier que je vous ai expédié, j'ai +reçu de lord Palmerston communication d'une lettre écrite par lord +Ponsonby, dans laquelle il annonce que M. Bresson a refusé de +présenter au comité diplomatique du congrès le protocole numéro 15 de +notre conférence du 7 février<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p> + +<p>»Cette nouvelle démonstration de M. Bresson me place ici dans les plus +grands embarras. J'ai pu essayer de justifier jusqu'à <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> un certain +point la publication faite à Bruxelles de votre lettre en la faisant +considérer comme une mesure d'urgence; mais il ne peut en être de même +pour le refus de présenter le protocole du 7 février.</p> + +<p>»M. Bresson est parti de Londres, chargé des pouvoirs de la +conférence; c'est en cette qualité que pendant deux mois il a +correspondu avec nous et, tout à coup, sans prévenir cette même +conférence, il cesse sa correspondance avec elle et agit en opposition +directe à ses ordres. Une pareille conduite doit paraître inexplicable +aux esprits les moins prévenus. Aussi chacun ici répète qu'il est +évident que M. Bresson n'a pu, de son propre mouvement, protester +d'abord contre le protocole du 27 janvier, et refuser ensuite de +présenter celui du 7 février. On attribue sa conduite à des ordres +reçus du gouvernement français, et comme ces ordres seraient en +opposition directe avec les communications que vous m'avez chargé de +faire ici, cela répand sur la politique de notre cabinet une défiance +qu'un gouvernement nouveau doit, par-dessus tout, chercher à éviter.</p> + +<p>»L'ignorance dans laquelle vous m'avez laissé sur les motifs qui ont +dirigé M. Bresson dans ces derniers temps, a rendu ma position +extrêmement difficile ici, car je parais ignorer les intentions du +gouvernement du roi, ou bien être d'accord, soit avec Paris, soit avec +Bruxelles, pour induire la conférence en erreur.</p> + +<p>»Ce que je viens de vous dire, monsieur le comte, ne naît pas d'une +susceptibilité personnelle, mais j'y ai trouvé pour le gouvernement +français des inconvénients réels qu'il était de mon devoir de vous +faire connaître et que vous saurez sans doute apprécier. <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p> + +<p>»J'ai besoin, je le répète, d'une explication franche et nette de tout +ce qui s'est passé entre Paris et Bruxelles: ce n'est qu'avec cette +explication que je pourrai reprendre près du cabinet anglais et de la +conférence une position utile au service du roi. Il faut de plus +montrer qu'on ne confond pas ce qui a été fixé, comme le protocole du +20 janvier, avec ce qui n'a été que proposé, comme le protocole du 27.</p> + +<p>»Celui du 20 est basé sur l'ancienne division de la Hollande et de la +Belgique, et, la carte à la main, elle ne peut pas être contestée. +Celui du 27 peut être sujet à discussion, mais on a bien été obligé de +proposer des bases, puisque, après avoir demandé que les commissaires +belges qui ont été envoyés ici eussent des pouvoirs, quand on les leur +a demandés, ils ont déclaré qu'ils n'en avaient pas. L'affaire +devenait interminable sans cela.</p> + +<p>»Vous ne pouvez pas trop tôt faire revenir ici M. Bresson, car sa +présence prolongée à Bruxelles ne fait qu'augmenter les inquiétudes de +tous les cabinets...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Bruxelles, le 11 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»J'ai reçu avant hier et aujourd'hui, avec les documents qui les +accompagnaient, les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire +sous les dates des 7 et 9 du courant.</p> + +<p>»Vous êtes si indulgent, mon prince, que vous ne laissez arriver +jusqu'à moi l'expression de votre mécontentement <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> que sous une +forme énigmatique. Je ne puis qu'être touché de ménagements si remplis +de bienveillance, et si je pouvais me croire coupable, mes regrets +s'en seraient accrus mille fois. Mais, je l'avoue, je n'ai pu un +moment supposer que vous ne connaissiez pas à Londres, par le +département, en même temps que moi à Bruxelles, la détermination +adoptée par le ministre de ne pas adhérer au protocole du 27 janvier, +et dans l'empressement que j'ai mis à vous expédier la nouvelle de +l'élection de M. le duc de Nemours, j'ai oublié de vous adresser ce +qui était, non pas un placard affiché dans les rues, mais un document +imprimé du congrès<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>. Quant aux communications et publications +usitées en pareil cas, il serait trop sévère d'en rendre ici un agent +diplomatique responsable. Le gouvernement belge n'a, à cet égard, +gardé aucune mesure.</p> + +<p>»Pour tout ce qui se rapporte au choix du chef de l'État, je croirais +imprudent de confier des détails au papier. Je vous les donnerai tous +verbalement, lorsque j'aurai le bonheur de vous revoir; et peut-être +alors, quand vous connaîtrez surtout ceux de mon voyage à Paris, +serez-vous plus porté à me plaindre qu'à me blâmer.</p> + +<p>»Combien je regrette que le protocole du 7 courant (celui qui +repoussait le duc de Leuchtenberg) n'ait pas été arrêté il y a un +mois! la crise qui se prépare et qui, je le crois, sera terrible, +aurait probablement été évitée.</p> + +<p>»Ce protocole, mon prince, est arrivé avant-hier. Lord Ponsonby <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +l'a communiqué, sans même me consulter. M. Van de Weyer le lui a +renvoyé hier, sous prétexte que le congrès ayant élu M. le duc de +Nemours, ne pouvait recevoir de réponse à cette élection que par la +députation en ce moment à Paris. Vous trouverez dans le journal +ci-joint les débats auxquels cet incident a donné lieu dans le +congrès. L'on m'assure, en ce moment, que lord Ponsonby veut +aujourd'hui adresser directement la communication au président même de +l'assemblée. Si j'eusse été consulté par lui, je l'aurais certainement +prié de suspendre de quelques jours cette communication. Dans l'état +d'extrême agitation du pays, elle arrivait trop dépouillée des +ménagements désirables. Le roi seul peut adoucir l'effet du refus et +calmer les susceptibilités qu'il va éveiller.</p> + +<p>»Mais, mon prince, je n'ai pas eu le choix. Voici une phrase du billet +d'envoi de lord Ponsonby:</p> + +<p>«L'on m'a donné à entendre que la conférence n'avait pas jugé +convenable de vous engager à coopérer avec moi à la communication de +ce protocole; elle attend l'explication ou le désaveu de la lettre du +1<sup>er</sup> février, c'est-à-dire celle du comte Sébastiani que vous avez +communiquée au congrès.»</p> + +<p>»De ce moment, j'ai dû me considérer comme suspendu, jusqu'à nouvel +éclaircissement, de mes fonctions de commissaire de la conférence; et +c'est cet éclaircissement, mon prince, que je viens aujourd'hui vous +prier de me donner. Hier, les instructions, sous la date du 8 février, +sont bien arrivées adressées collectivement à lord Ponsonby et à moi. +Mais je l'ai prié de les mettre seul à exécution jusqu'à ce que +j'eusse référé à la conférence ce paragraphe de sa <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> lettre qui +indique une distinction faite par elle entre lui et moi, et une sorte +d'interruption de sa confiance. Ayez la bonté de me dire si elle me +considère encore comme revêtu du même caractère et des mêmes pouvoirs +que lord Ponsonby.</p> + +<p>»Votre lettre du 9, mon prince, me rend à l'espérance. Retourner près +de vous, c'est tout ce que j'ambitionne depuis que je vous ai quitté. +Ici, pour avoir tour à tour, fidèlement, rempli les instructions de la +conférence et du gouvernement du roi, l'on me désigne ouvertement à +l'animadversion des hommes de parti; une troupe de misérables m'a +publiquement insulté il y a trois semaines; ma vie est tous les jours +menacée par des lettres anonymes, dans les cafés et les tabagies. Le +chagrin est au fond de mon cœur; ma santé est délabrée. J'ai passé +par de cruelles épreuves et je n'en recueillerai probablement que des +reproches. Il est si commode de sacrifier un pauvre diable<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>!»</p> + +<p>Le <i>pauvre diable</i> n'eut pas autant à se plaindre qu'il le redoutait. +On ne voulut pas le renvoyer près de moi, de peur qu'il ne me donnât +des éclaircissements trop précis sur ce qui s'était passé entre lui et +Paris; mais, à quelques semaines de là, on lui donna le poste de +ministre plénipotentiaire à Hanovre, et peu de mois après, à Berlin. +J'en fus bien aise, comme je l'étais aussi d'avoir été l'auteur de sa +fortune en l'envoyant de Londres à Bruxelles. J'étais d'ailleurs <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +informé qu'à Paris la vérité finirait par se faire jour; ainsi le duc +de Dalberg m'écrivait:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 12 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Votre lettre du 8 m'indique deux vérités dont depuis longtemps mon +esprit est pénétré: l'une que les cinq puissances seules, d'accord +entre elles, doivent dicter la loi aux Belges, livrés par leurs +turbulentes passions à l'influence de nos jacobins de Paris;—l'autre, +que d'ici partent de misérables intrigues, parce que ceux qui nous +régissent sont désunis et incapables.</p> + +<p>»Vous avez bien fait d'avaler la couleuvre qui s'est élevée contre la +conférence de Londres et ses actes. On vous en saura gré, parce que la +France ne veut de la guerre, ni pour la réunion de la Belgique, ni +bien moins pour l'élection du duc de Nemours.</p> + +<p>«Si la combinaison du prince de Naples peut réussir, tant mieux; mais +j'en doute. Les députés belges ne la goûtent pas. Ce qui m'est resté +des paroles que j'ai entendues des plus capables d'entre eux, c'est: +1<sup>o</sup> que les trois quarts du pays ne se soucient pas de la réunion avec +la France; 2<sup>o</sup> qu'à l'exception de ceux qui se sont compromis dans la +révolution, tous désirent la séparation complète de la Hollande, en +admettant la souveraineté de la maison de Nassau, pour reprendre les +liens de commerce et d'industrie établis entre les deux pays.</p> + +<p>»Le prince de Naples ne les flatte pas, parce qu'ils disent <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> qu'il +n'écarte aucun des embarras qui naissent pour eux des douanes qui les +resserrent et les asphyxient...»</p> + +<p>Deux jours plus tard, le duc de Dalberg m'écrivait encore à la suite +des scandaleux événements qui avaient eu lieu à Paris, le pillage et +l'incendie de l'archevêché<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>... Sa lettre est caractéristique.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, 14 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Notre situation se gâte de plus en plus. Les scènes d'hier, que +l'autorité pouvait prévoir et qu'elle devait prévenir, ont été graves. +L'église de Saint-Étienne-du-Mont et de Saint-Germain-l'Auxerrois ont +été pillées. L'archevêché est entièrement ravagé. Le séminaire de +Saint-Sulpice a été également attaqué. L'autorité est méconnue +partout. Les sottes intrigues à l'égard de la Belgique ont déconsidéré +le roi et son ministère à un point que je ne puis vous l'exprimer. On +risque de se faire des affaires en voulant les expliquer et les +excuser par le désir d'un père qui veut obtenir des avantages pour le +pays et pour sa famille. L'esprit public, qui a plus de sagacité que +de calme, est profondément irrité et n'a pas été dupe un moment de +tout cela.</p> + +<p>Le parti de la guerre veut, dans son délire, l'attirer à tout prix. +Comme il a vu que la Belgique ne la donnait pas, il a <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> mis +l'Italie en mouvement, et le <i>Fayettisme</i> a poussé sa pointe sur +Modène et Bologne où tout était prêt et où se trouve le foyer des +associations italiennes<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. Mon avis est que les Autrichiens agiront +et qu'il ne faut pas arriver bêtement avec le principe de <i>non +intervention</i>, et que nous devons ramener le règlement des affaires +italiennes à une nouvelle conférence.</p> + +<p>»Avant tout, il ne faut pas que les cinq puissances se brouillent et +que la guerre éclate entre elles. Je ne suis pas bien persuadé qu'on +puisse sauver l'ordre des choses en Europe; mais, s'il y a encore un +salut, c'est bien décidément celui qui peut résulter d'une entente +réfléchie entre les grands cabinets.</p> + +<p>»Si M. Sébastiani avait voulu me croire, il ne serait pas à présent la +risée du corps diplomatique ni des Chambres; il aurait opposé du +caractère aux intrigues du Palais-Royal. Il a agi dans l'affaire belge +comme dans l'affaire de Grèce. Par une telle direction, on ne sait où +on va. Les Belges, ici, ne paraissent pas disposés à accueillir le +prince de Naples. Ils disent qu'ils ne veulent pas d'un prince qui ne +peut leur apporter que du macaroni et des capucins. Les intrigues de +M. de Celles les poussent, à ce que je crois, à attendre autre chose +du <i>temps</i>. Qu'on hâte donc à Londres les décisions et qu'on se mette +en mesure pour qu'elles soient plus que des paroles.</p> + +<p>M. Sébastiani disait à une personne dont je le tiens: «—Mais ces +conférences de Londres sont des conversations, et rien de plus.»—Je +suis sûr qu'il l'a dit <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> et cependant je suis sûr aussi qu'il ne le +croit pas. Mais comme dit très bien Rigny<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>: <i>Il met ses pieds dans +tous les souliers.</i> Il voit tous les matins, et Châtelain<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>, et +Bertin de Vaux<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. Tout cela fait pitié. En attendant, le pays s'en +va. Laffitte m'a avoué qu'il ne trouverait pas à emprunter dix +millions à longue échéance pour le Trésor. Et puis, on parle de faire +la guerre! La paix, mon cher prince, ou tout va au diable! +<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p> + +<p>»Pozzo me disait hier: «J'ai bien prévenu Sébastiani que l'Angleterre +ne comprendrait rien à l'intrigue de Bruxelles, et que Flahaut +pèserait une once dans le poids d'une négociation. M. de Talleyrand, +je lui rends cette justice, a été le seul qui ait vu les choses comme +il fallait les voir...»</p> + +<p>Il paraît que M. Sébastiani n'avait pas été convaincu par les +arguments de M. Pozzo, ou s'était irrité d'avoir été pris dans ses +propres intrigues. Il m'écrivit pour se plaindre de la manière dont +procédait la conférence et pour me prescrire de ne plus accepter +désormais aucun protocole qu'<i>ad referendum</i>.</p> + +<p>Voici la dépêche par laquelle je lui répondis:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor"><span class="light">[64]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 15 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai reçu ce matin votre dépêche du 12, et je ne puis mettre trop +d'empressement à répondre à son contenu.</p> + +<p>»Il m'est facile de juger d'après votre lettre que la direction suivie +par la conférence n'a point eu l'approbation du gouvernement du roi, +et que, dans ce cas, j'aurais eu le tort d'adopter cette même manière +de voir. Il devient nécessaire que je vous donne quelques explications +à ce sujet.</p> + +<p>»Lorsque je quittai Paris au mois de septembre dernier, on me donna, +un quart d'heure avant mon départ, quelques <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> instructions +générales sur des questions qui n'ont point eu leur application depuis +que je suis ici: on me promit de m'envoyer promptement des +instructions détaillées; depuis cette époque, je les ai sollicitées en +vain, et j'ai dû me guider sur la seule recommandation que renferment +presque toutes les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de +m'adresser, c'est-à-dire, de maintenir la paix en conservant intacte +la dignité de la France. C'est de ce point que je suis parti, monsieur +le comte, dans tous mes rapports avec la conférence, et je crois être +parvenu, non sans quelque difficulté, à remplir le but que se +proposait le roi. Vous ne partagez pas cette opinion, et vous désirez +que je n'agisse désormais que d'après des instructions spéciales. Je +me soumettrai à vos ordres, mais je croirais manquer à mon devoir, si +je ne vous laissais pas entrevoir les inconvénients graves +qu'entraînera à sa suite cette manière de traiter les affaires.</p> + +<p>»Elle ôtera à la conférence une partie de l'autorité qu'elle avait +prise sur l'opinion, en plaçant chacun de ses membres dans une +dépendance qui arrêtera toute négociation, et je puis vous en donner +un exemple: le protocole de la neutralité de la Belgique a été signé +après une conférence qui a duré dix heures et demie, et deux jours +après, le plénipotentiaire prussien ne l'aurait probablement pas +signé.</p> + +<p>»Ceci me conduit à vous dire que, dans la question des limites, il n'y +a pas eu plus d'intervention qu'il n'y en a eu dans la reconnaissance +de la Belgique<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> dont la fixation des limites était la conséquence.</p> + +<p>»Les limites sont un fait, et ce fait est ancien, la conférence <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +n'a fait autre chose que le déclarer: la géographie est là pour dire +ce qu'était la Belgique et ce qu'était la Hollande, avant leur +réunion. On n'a rien changé au territoire des deux pays, et on n'a pas +même décidé la question des enclaves. Ce ne pourrait être qu'avec la +pensée de donner ou de retrancher à l'une des deux parties quelque +chose de son ancien territoire, ont dit tous les membres de la +conférence, qu'on pourrait attaquer la base qui a été adoptée, et +c'est ce changement-là qui serait une véritable intervention. Il est +donc évident que dans le protocole du 20 janvier, la conférence ne +s'est point écartée, et n'a pas voulu s'écarter du principe de la non +intervention<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. Je suis bien aise de vous faire remarquer, encore +une fois, que la conférence, sur ces deux points qui paraissent avoir +principalement fixé votre attention, ne s'est point écartée du +principe de la non intervention.</p> + +<p>Le gouvernement anglais, qui depuis M. Canning est fort susceptible +sur ce principe, établit la même doctrine, et n'aurait pas consenti +plus que nous à s'en écarter. Lord Palmerston la soutient aujourd'hui, +dans les mêmes termes que j'emploie avec vous, au parlement +d'Angleterre.</p> + +<p>Du reste, je dois vous dire que, si dans ma propre opinion la guerre +devenait trop imminente en refusant ma signature à un des protocoles +proposés par les membres de la conférence et qui ne toucherait pas aux +intérêts <i>réels</i><a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> de la France, je croirais retrouver dans mes +anciennes instructions générales <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> le devoir de le signer. Je +répondrai demain à ce que vous m'écrivez relativement à lord Ponsonby +et à M. de Krüdener.<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 16 février 1831<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai, en exécution des ordres du gouvernement, parlé à lord +Palmerston du rappel de lord Ponsonby; je crois qu'il aurait été aisé +de l'obtenir avant la publication de votre lettre faite par M. Bresson +et le refus de ce dernier d'exécuter les ordres de la conférence; mais +aujourd'hui ce serait mettre lord Ponsonby et M. Bresson sur la même +ligne vis-à-vis de la conférence et le cabinet anglais n'est pas +disposé à y consentir.</p> + +<p>»Je vous ai déjà écrit que lord Palmerston avait transmis des ordres à +lord Ponsonby pour continuer à observer les dispositions des esprits, +sans se mêler en aucune manière des intérêts de M. le prince d'Orange. +Lord Palmerston ne m'a, du reste, jamais dissimulé que la combinaison +qui placerait ce prince sur le trône belge avait toujours paru à son +gouvernement la plus propre à terminer promptement les affaires de +Belgique, dont l'Angleterre, autant que nous, désire voir le terme; +mais il ne croit plus à son succès. <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p> + +<p>»J'ai aussi parlé au prince de Lieven, hier et ce matin, au sujet des +menées qu'on attribue à M. de Krüdener à Bruxelles. Il m'a répondu que +M. de Krüdener était à Londres, par congé, qu'il avait eu envie de +connaître par lui-même l'état de choses en Belgique; qu'il l'avait +chargé de lui en rendre compte; il m'a assuré positivement qu'il ne +lui avait donné aucun ordre relatif aux affaires de M. le prince +d'Orange, et qu'il devait se borner à instruire sa cour de ce qu'il +aurait observé sur les chances que le prince pouvait avoir dans le +pays. La partie active de l'intrigue favorable au prince d'Orange est +conduite par des habitants des deux Flandres, dont plusieurs se +trouvent en ce moment à Londres, agissant dans cet intérêt. M. de +Krüdener serait bien peu propre à remplir une mission toute +d'intrigue, car vous savez qu'il est presque complètement sourd. Vous +vous rappellerez que, par le protocole numéro 15, que je vous prie de +vous faire remettre sous les yeux, le gouvernement provisoire a été +invité à faire arrêter les troupes qui se rapprochaient de Maëstricht +et à les replacer, comme il en était convenu, dans les limites de +l'armistice<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. Comme la réponse se fait beaucoup attendre et que les +Hollandais sont inquiets de la situation des approvisionnements de +Maëstricht, si demain elle n'était pas arrivée, nous serions, pour +être justes, obligés de laisser le roi de Hollande rétablir ses +communications avec cette ville. Il avait précédemment arrêté la +marche de ses troupes au reçu du protocole. Nous nous réunissons +demain pour cet objet. +<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p> + +<p>»Je vous envoie le numéro du <i>Times</i> de ce jour; vous y trouverez le +premier discours de lord Palmerston depuis qu'il est ministre des +affaires étrangères; il faut le lire attentivement parce qu'il a été +remarqué par l'aplomb qu'il a mis dans sa réponse aux différentes +questions qui lui avaient été faites<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>. Vous trouverez aussi dans ce +même journal un article qui renferme l'opinion de toute l'Angleterre +sur la mesure dans laquelle doivent se tenir les membres du parlement +qui questionnent les ministres et les ministres qui leur répondent. +Cet article me paraît utile à faire connaître...»</p> + +<p>Ma mémoire ne me rappelle pas que M. Sébastiani m'ait jamais répondu à +ces deux dernières dépêches. Je continue à citer les miennes qui +suivirent.</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 17 février 1831<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Je puis vous faire connaître les dispositions du cabinet anglais et +des membres de la conférence sur le choix du prince de Naples comme +souverain de la Belgique.</p> + +<p>»Les ministres anglais, malgré leur prédilection pour M. le prince +d'Orange, qu'ils ne m'ont jamais cachée, ne mettront cependant aucune +opposition au choix du prince de Naples; mais nous ne devons pas non +plus compter sur leur concours pour le faciliter.</p> + +<p>»Le plénipotentiaire autrichien m'a exprimé son désir de <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> voir +réussir cette combinaison; il a même ajouté, sur la demande que je lui +ai faite s'il y avait un agent autrichien à Bruxelles, qu'il n'y en +avait pas, et que s'il y en avait eu un, il n'aurait sûrement fait +aucune difficulté de seconder les intérêts du prince de Naples.</p> + +<p>»Le ministre de Prusse n'a aucune instruction sur ce point; mais j'ai +reçu de lui l'assurance que son souverain ne verrait qu'avec plaisir +tout ce qui tendrait au rétablissement de l'ordre en Belgique et à +mettre fin à des embarras dont il redoutait les conséquences pour les +pays voisins.</p> + +<p>»Quant au prince de Lieven, quoique nous soyons dans les meilleurs +rapports ensemble, il n'a pas dû me communiquer son opinion sur un +choix qui n'entre pas dans les vues de sa cour. Mais le prince +Esterhazy m'a dit que si nous nous accordions tous sur le prince de +Naples, il était convaincu qu'on amènerait la Russie à le reconnaître +plus tard, et je pense comme lui.</p> + +<p>»Vous pouvez juger d'après cela, monsieur le comte, de l'état des +esprits sur cette question. C'est au gouvernement du roi qu'il +appartient maintenant d'arrêter positivement le parti qu'il veut +prendre et d'employer tous ses efforts à Bruxelles pour le faire +réussir. S'il n'y trouve pas l'appui de toutes les puissances, il n'y +rencontrera pas du moins de l'opposition de leur part, je m'en crois +sûr.</p> + +<p>»Je dois vous dire que, dans toutes les conversations que j'ai eues +ici, à ce sujet, on ne m'a exprimé que des intentions pacifiques. Les +ministres anglais et tous les plénipotentiaires ont protesté du vif +désir de leurs gouvernements de maintenir la paix, et qu'une agression +quelconque de la France pourrait seule fournir des causes fondées de +guerre. <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span></p> + +<p>»Je sors d'une conférence dans laquelle a été rédigé le protocole que +je vous ai annoncé hier. On se perdrait dans une foule d'embarras si +on ne tenait pas aux choses précédemment convenues entre la +conférence, la Belgique et la Hollande. Ce protocole n'est adressé +qu'à lord Ponsonby, parce que M. Bresson a refusé de présenter le +dernier et que la conférence ne le regarde plus comme son agent en +Belgique. D'après la disposition des esprits, je vous engage même, si +votre intention était de le renvoyer ici, de retarder son retour...</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 19 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>,</p> + +<p>»J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole numéro 18 de notre +conférence d'hier. Vous y trouverez l'adhésion du roi de Hollande aux +protocoles du 20 et du 27 janvier. Cette adhésion est pleine et +entière, mais elle n'a été obtenue qu'avec peine, et les résolutions +dont il était menacé par la conférence l'ont décidé à céder.</p> + +<p>»Un schooner anglais débarqué à Poole a apporté la nouvelle qu'au +moment où il a quitté Lisbonne, on se battait dans les rues; le +mouvement était très prononcé; les prisons avaient été forcées. Dom +Miguel s'était mis à la tête des troupes<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>...» +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 21 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Si on vous demande où la France sera entraînée d'ici à six mois, +dites hardiment que vous ne pouvez pas le calculer. Le roi marche avec +la minorité, comme l'a fait Bonaparte, comme l'ont fait Louis XVIII et +Charles X, et il me paraît à moi que M. Laffitte est un M. de Polignac +avec les jacobins, comme M. de Polignac était l'aveugle instrument des +émigrés.</p> + +<p>»Tous les partis provoquent la dissolution de la session actuelle, et +elle ne peut plus ne pas avoir lieu. On disait hier que la querelle +entre le ministre Montalivet<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a> et le préfet de la Seine (M. Odilon +Barrot<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>) finirait par la retraite du <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> premier. M. d'Argout +devait le remplacer, et Rigny était désigné pour la marine. Avec les +hommes qui nous gouvernent, on peut s'amuser à répéter mille +combinaisons de ce genre sans tomber juste. Il n'y a que les faits qui +parlent. Tous les esprits sont noirs d'appréhensions diverses. Si nous +avons le bonheur de conserver la paix, peut-être nous tirerons-nous +encore de cette crise intérieure et verrons-nous reparaître un peu de +calme; mais cela est dans les grandes incertitudes...</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor"><span class="light">[77]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 23 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>Les événements qui se sont passés à Paris pendant la semaine dernière +ont causé dans Londres une inquiétude difficile à décrire. L'absence +totale des nouvelles de France pendant les journées des 19, 20 et 21, +a servi parfaitement les joueurs à la baisse, qui ont répandu les +bruits les plus alarmants, et qui ont atteint leur but en produisant +une dépréciation assez considérable dans les fonds publics. Depuis la +révolution du mois de juillet, il n'y avait pas eu une semblable +agitation à la Bourse, et parmi toutes les classes de la société; les +idées de guerre se sont accréditées de façon à faire hausser les +polices d'assurance à un prix très élevé. Je crois avoir tenu le +langage le plus convenable en cette circonstance, mais l'ignorance +dans laquelle j'étais de ce qui se passait à Paris a rendu ma position +très difficile. Ma maison ne désemplissait pas de personnes qui +venaient chercher des nouvelles. <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p> + +<p>»J'ai reçu hier votre dépêche du 19 et je regrette de ne l'avoir pas +eue plus tôt. D'après les ordres qu'elle renferme, je n'aurais +probablement admis qu'<i>ad referendum</i> le protocole que j'ai l'honneur +de vous envoyer aujourd'hui et dont j'avais arrêté la minute le 19. +Si, conformément à votre lettre du 19 que je n'ai reçue que le 22, +j'avais refusé de le signer, je me serais mis en opposition avec ce +que vous m'avez écrit plusieurs fois, c'est que vous vouliez marcher +avec la conférence. Du reste, en le lisant, vous remarquerez sûrement +que la conférence n'a voulu faire que l'exposé des motifs qui l'ont +guidée depuis qu'elle est assemblée; l'esprit de justice et la +modération qui ont dirigé toutes ses délibérations y sont rappelés de +manière à montrer qu'elle n'a point dépassé les bornes qui lui étaient +imposées, tout à la fois par les droits des nations, et par le respect +des traités. Ce protocole ne renferme exactement rien qui ne soit dans +les protocoles précédents<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p> + +<p>»Je ne pense pas qu'il y ait lieu pour la conférence de se rassembler +d'ici à quelque temps; mais quel que soit à l'avenir le but de ses +réunions ou le résultat de ses résolutions, je n'apposerai plus ma +signature sur aucun acte essentiel, avant d'en avoir reçu +l'autorisation du roi, ainsi que vous me le recommandez par votre +dépêche du 19.</p> + +<p>»J'avais fait part à la conférence et aux ministres anglais en +particulier, de votre désir de voir rappeler de Bruxelles lord +Ponsonby, en même temps que M. Bresson, qui maintenant ne se trouvent +plus placés sur la même ligne. Il m'a été répondu qu'on ne pouvait pas +établir de parité dans la position de ces deux agents; que lord +Ponsonby, commissaire de la conférence, n'avait pas cessé d'exécuter +les ordres qu'il avait reçus, tandis que M. Bresson, commissaire aussi +de la conférence, a refusé de présenter les protocoles qu'il était +chargé de communiquer. J'ai déjà essayé plusieurs fois de montrer +combien la présence de lord Ponsonby était inutile à Bruxelles et même +y avait été nuisible; mais ses relations de famille et sa position ici +rendent le succès de mes démarches très difficile<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>; d'autant plus +que lord Palmerston, tenant à la main une dépêche de lord +Granville<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>, m'a dit: <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span></p> + +<p>«Le gouvernement français commence à rendre justice à lord Ponsonby et +ne croit plus qu'aucune de ses démarches soit faite en opposition à ce +que peut désirer la France.» Du reste, ici personne n'a aucune +confiance dans les chances du prince d'Orange...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 23 février 1831.</p> + +<p>»... Mademoiselle ne trouvera dans le protocole que j'envoie +aujourd'hui à Paris aucune résolution nouvelle; il ne contient que le +résumé de ce qui a été fait jusqu'ici, et que l'énoncé des principes +fondamentaux et conservateurs d'après lesquels nous avons agi. Je me +flatte que le roi sera satisfait de l'esprit qui nous a dirigés. J'ose +assurer que ce n'est qu'en restant étroitement unis aux principes qui +ont guidé les membres de la conférence que nous pourrons, non +seulement terminer l'affaire belge, mais encore empêcher la vieille +Europe de crouler de toutes parts et d'engloutir les trônes, les rois, +les institutions et les libertés.</p> + +<p>»Je ne parlerai pas à Mademoiselle des tristes pensées qui m'ont +préoccupé depuis quelques jours. Je ne veux me livrer à aucun +découragement et, de quelque couleur qu'on peigne au dehors l'état de +la France, je me repose sur la haute sagesse du roi pour faire +triompher la sainte cause de la liberté, pure de toutes les taches +dont on cherche à la souiller.</p> + +<p>»Je crois que le roi, restant, comme il le voulait, d'après ce que +l'on m'a écrit, avec les quatre puissances, va être à l'aise avec +toutes les affaires belges dont il faut se mêler le <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> moins +possible; s'il y a de l'odieux, il faut le renvoyer à la conférence.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor"><span class="light">[81]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 24 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Je dois vous parler de l'effet qu'à produit le discours du roi en +réponse à la députation belge. Il a eu beaucoup de succès à Londres, +et ce matin à la grande réunion qui a eu lieu à la cour pour le jour +de naissance de la reine, plusieurs personnes m'en ont parlé, et +toutes avec éloge. On était encore fort occupé à cette réunion des +nouvelles de Paris qui avaient donné une inquiétude extraordinaire. Je +n'exagère pas en vous disant que si je m'étais séparé des quatre +puissances en refusant de signer le protocole du 19, on aurait cru à +la guerre et les fonds seraient tombés le même jour de trois à quatre +pour cent, ce qui aurait eu une forte action sur ceux de Paris.</p> + +<p>»Vous aurez remarqué que dans le protocole du 19, on ne cite que le +traité de 1814 qui a été aussi heureux que les circonstances pouvaient +le permettre pour notre pays, car les ennemis, au bout de six +semaines, avaient quitté le territoire français: l'ancienne France +était agrandie, ses limites rectifiées à son avantage, et par la +possession d'une grande partie de la Savoie, Lyon, préservé, n'était +pas, comme aujourd'hui, si près d'être une frontière; le musée +Napoléon était intact; les archives françaises restaient enrichies de +<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> celles de Venise et de Rome. On n'a pas parlé du traité de 1815, +auquel je n'ai rien à réclamer, puisque j'ai donné ma démission pour +ne pas le signer; mais je dois convenir cependant qu'il a été suivi de +quinze ans de paix.</p> + +<p>»Vous m'avez écrit dans vos lettres du 9 et du 17 de ce mois qu'il +fallait marcher avec les puissances; cela est nécessaire plus que +jamais; je ne sais ce qui sortira de la grande crise européenne +actuelle, mais il faut rester le plus longtemps possible avec les +quatre puissances. Cette union est féconde en ressources et ne doit +pas être difficile à soutenir devant les Chambres...»</p> + +<p>Je n'étais pas tout à fait exact quand j'écrivais que tout le monde +avait approuvé le discours que le roi Louis-Philippe avait adressé à +la députation belge, en refusant la couronne qu'elle venait lui offrir +pour M. le duc de Nemours. Je retrouve un billet que le premier +ministre lord Grey, m'adressait à l'occasion de ce discours, et qui +laisse percer une méfiance que les faits seuls ont pu détruire plus +tard.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LORD GREY TO PRINCE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82"></a><a href="#Footnote_82" class="fnanchor"><span class="light">[82]</span></a></h4> + +<p class="right">«Downing-Street, February 19, 1831.</p> + +<p class="left5">»<i>Dear prince Talleyrand,</i></p> + +<p>»<i>Accept my best thanks for sending me the answer of your king to the +Belgians deputies. I think it will probably be</i> <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> <i>criticized as +indicating under the expression of regret too much desire for the +crown which is refused; but looking at the substance, I am quite +satisfied with it.</i></p> + +<p>»<i>I will only add my sincere and earnest wish that nothing may arise +to disappoint our endeavours to procure peace.</i></p> + +<p class="left5">»<i>I am, dear...</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">»GREY.»</span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class="fnanchor"><span class="light">[83]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 25 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Le jour de naissance de Sa Majesté la reine a été célébré hier dans +Londres avec beaucoup d'enthousiasme de la part des différentes +classes de la nation. Des fêtes, de brillantes illuminations, les cris +de joie du peuple, témoignaient l'attachement qu'on porte au souverain +et démentaient les injurieuses publications de quelques pamphlétaires.</p> + +<p>»Les séances du Parlement prennent chaque jour plus d'intérêt; le +ministère a éprouvé quelques échecs dans la discussion du budget. +L'hésitation qu'il a montrée dans quelques-unes de ses démarches +enhardit l'opposition et décourage ses partisans. C'est dans quelques +jours que sera présenté le bill sur la réforme parlementaire; il +devrait servir à fortifier le ministère, mais, comme probablement il +ne satisfera pas toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> exigences du parti de la réforme, il +deviendra un texte avantageux d'opposition pour ceux qui veulent une +réforme complète comme pour ceux qui n'en veulent pas du tout. Dans +leurs votes, il est bien possible que ces deux partis se réunissent et +la position du cabinet anglais aurait à en souffrir.</p> + +<p>»L'état du continent occupe tous les esprits; les troubles de Paris, +les attaques contre le clergé, la révolution d'Italie<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84"></a><a href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>, +l'inquiétude qui règne en Allemagne, ont été de graves sujets de +réflexion. Il ont eu une grande influence sur les transactions +commerciales et les ont presque suspendues en ce moment<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>.</p> + +<p>»Tous les hommes qui prennent part aux affaires publiques pensent que +c'est par le maintien de l'alliance des grandes puissances, qu'on +pourra parvenir à arrêter les rapides progrès que fait partout le +désordre. Je citerai l'opinion de sir James Mackintosh<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a> qui ne peut +pas être suspect dans cette question. Cet homme distingué dont la +carrière a été toute d'opposition aux divers gouvernements du +continent, pense que c'est par l'union solide des cinq grandes +puissances que peut se rétablir la tranquillité de l'Europe. C'est par +elle seule, dit-il, qu'on doit espérer de dominer les dangers du +despotisme, de l'anarchie et plus tard des gouvernements militaires +qu'une guerre de principes attirerait sur le monde...» +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 25 février 1831<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87"></a><a href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a></p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai été appelé ce matin au Foreign Office, ainsi que les autres +membres de la conférence. C'était pour y prendre connaissance d'une +dépêche de lord Ponsonby qui annonce que le siège de Maëstricht +continue et que les communications de cette place avec le Brabant +septentrional et Aix-la-Chapelle sont complètement interrompues.</p> + +<p>»Après la lecture de cette dépêche on a ouvert l'avis de dresser un +protocole dans lequel on déclarerait l'intention d'employer +immédiatement contre les Belges, et conformément au protocole numéro +10 du 18 janvier, des moyens de rigueur pour réprimer ce nouvel acte +de rupture de l'armistice. D'après les ordres que j'avais reçus de +vous, j'ai dit que je voulais en référer à ma cour avant de rien +signer sur un objet aussi grave. Il a été alors décidé que lord +Palmerston expédierait un courrier à lord Granville et que ce dernier +serait chargé de vous faire connaître les intentions des +plénipotentiaires, en vous demandant quel concours vous voudriez +offrir pour faire exécuter les stipulations d'un acte consenti par le +gouvernement belge lui-même. Lord Granville devra vous rappeler que +vous avez approuvé la cessation des hostilités entre les Hollandais et +les Belges et les conditions qui en étaient la garantie, et +qu'aujourd'hui le but de la conférence était de maintenir la stricte +exécution d'une convention adoptée par toutes les parties. <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p> + +<p>»La communication qui vous sera faite à ce sujet se fera, j'en suis +sûr, avec toute la déférence que vous pouvez désirer, car on tient +beaucoup, pour la tranquillité de l'Europe, si près d'être troublée, à +agir sur toutes choses d'accord avec vous...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 27 février 1831<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Vous m'aviez chargé d'avoir une explication avec M. le prince de +Lieven sur le voyage de M. de Krüdener à Bruxelles et sur les +démarches qu'il aurait faites dans cette ville en faveur de M. le +prince d'Orange. J'ai eu cette explication, ainsi que j'ai déjà eu +l'honneur de vous le mander; et le résultat a été que le prince de +Lieven a rappelé M. de Krüdener qui est en ce moment à Londres. Je +puis ajouter, à ce sujet, qu'on a totalement abandonné ici toutes les +tentatives et même toutes les espérances relatives à M. le prince +d'Orange.</p> + +<p>»On répand le bruit que la mission de M. le duc de Mortemart à +Pétersbourg a été sans succès<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89"></a><a href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>; c'est par des lettres de Francfort +que cette nouvelle est parvenue ici. J'aime à croire qu'on ne doit pas +y donner plus de confiance qu'à celle qui vous sera peut-être revenue, +qu'en Russie on disait que les plénipotentiaires russes à Londres +n'avaient admis les derniers protocoles qu'<i>ad referendum</i>. Il vous +aura été facile de démentir ce bruit qui est tout à fait sans +fondement: la signature du prince de Lieven et du comte Matusiewicz +sur tous les protocoles a été simple et complète et, je crois, fort +utile pour nous. + <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p> + +<p>»La nomination de M. le baron Surlet de Chokier à la régence de la +Belgique a été connue ici hier matin<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>. Si, comme on l'annonce, le +roi a accrédité M. le général Belliard<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91"></a><a href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a> à Bruxelles, il me semble +que rien ne peut plus s'opposer au retour de M. Bresson à Londres, +après quelques semaines de séjour à Paris. Je me chargerai de lui +refaire sa position et je pense que sa présence en Angleterre pourra +être utile à sa carrière...</p> + +<p>»Je regrette que vous n'ayez pas reçu le protocole numéro 19 assez +tôt, pour vous servir de plusieurs des faits et arguments qu'il +renferme et qui auraient montré à quel point les attaques auxquelles +vous avez eu à répondre dans la séance du... étaient peu +fondées<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>...» +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 27 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»La position des choses empire de jour en jour. Nul payement ne peut +être obtenu. La France n'a jamais, depuis le Directoire, vu un tel +état de choses. L'autorité n'est exercée nulle part; l'intrigue est +partout.</p> + +<p>»Vous avez bien raison en disant que la conférence de Londres est le +seul pouvoir en Europe qui ait quelque force, et qu'il faut la +maintenir à tout prix. Mais comment peut-elle influer sur notre +position intérieure? Le ministère, par sa complète incapacité et par +son goût de s'appuyer sur l'extrême gauche, s'est placé avec la +Chambre de manière que je ne vois plus la possibilité de replâtrer un +accord entre les pouvoirs. Et comment le gouvernement évitera-t-il des +bouleversements, s'il reste trois mois sans l'appui des Chambres?</p> + +<p>»Les derniers événements<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a> s'éclaircissent suffisamment pour prouver +qu'il y avait essai de conspiration carliste qui a été exploité par le +parti républicain bonapartiste. L'action est dans ce dernier, et il +l'emportera si le roi ne pense et n'agit pour ramener la confiance et +le respect vers lui. Ce qui se passe en Belgique donne de la force à +ce parti, et si demain La Fayette voulait être président d'une régence +de la France, il y serait appelé et renvoyé vingt-quatre heures après.</p> + +<p>»Votre correspondance avec le roi et avec le ministère doit vous faire +connaître ce que l'on veut. Quant à moi et à mes <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> amis, nous nous +demandons d'où partira le coup de tonnerre qui renversera le misérable +édifice que nous avons devant nous. Une royauté qui ne sait se faire +obéir; une Chambre des pairs qui est sans base, même dans la loi; une +Chambre des députés qu'on insulte et qu'on veut renvoyer; une garde +nationale qui se dégoûte et qu'on empêche de frapper au besoin; une +troupe de ligne qui ne sait à qui elle a à obéir. Voilà ce qui se +voit. Trouvez et indiquez des remèdes à une telle anarchie.</p> + +<p>»Quant aux affaires du dehors, on ne voit que de sourdes menées pour +soulever les peuples, et nul accord, nulle force pour l'empêcher, ou +pour rétablir l'ordre. Après le traité de Westphalie on avait +constitué une armée d'exécution pour faire respecter les décisions +prises. Il faudra bien en venir là; mais avant tout, il faudrait être +convenu sur quelle base on veut consentir que les peuples +s'établissent.</p> + +<p>»Il me paraît démontré que nous retournerons au régime militaire après +de longues agitations anarchiques. Ma famille a quitté Gênes, le 18 de +ce mois; tout, à cette époque, était encore tranquille; mais, quoique +ici on ait connu la formation d'une colonne d'insurgés formée à Lyon +pour envahir la Savoie<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>, on n'a agi pour l'arrêter que lorsqu'elle +s'était mise en mouvement. Puis on s'étonne que l'Europe cherche de la +sécurité en s'armant et combattant la révolution!...</p> + +<p>»Votre prétendu chef Sébastiani met, comme disent Rigny <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> et +Rayneval<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95"></a><a href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, ses pieds dans tous les souliers. Le rédacteur Châtelain +déjeune tous les matins avec lui, aussi bien que Bertin de Vaux. Le +premier fait aujourd'hui une bonne attaque contre vous<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p> + +<p>»Le fait est qu'on ne fait pas ce qu'on veut... Si on fait <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> la +guerre, comme le dit le bon vieux Jourdan<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>, ce sera à l'aide d'une +convention. Que le roi y regarde!</p> + +<p>»Agréez mes félicitations de ne pas vivre au milieu du délire qui +m'étourdit...»</p> + +<p class="p2">Un état de choses tel que celui décrit ici par le duc de Dalberg ne +pouvait se prolonger, et le roi qui, je crois, n'avait pas été fâché +de laisser s'user les hommes et les principes dont M. Laffitte était +le représentant, se trouva dans l'obligation d'aviser aux moyens de +sortir de cette espèce d'anarchie. Il fallait congédier le ministère, +ou, au moins, quelques-uns de ses membres et choisir dans le parti +conservateur de la Chambre des députés un homme énergique qui, fort +heureusement, s'y trouvait à souhait: c'était M. Casimir Périer<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>. +Quelques difficultés s'élevèrent entre lui et le maréchal Soult, au +sujet de la présidence du conseil; elles devaient être aisément +surmontées. Mais il n'en fut pas de même quant aux conditions que M. +Périer mettait à son entrée aux affaires et qui ne plaisaient pas au +roi. Celui-ci dut céder à la fin devant un danger qui menaçait de tout +emporter, et le 13 mars on parvint à constituer <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> un ministère qui +prit le nom de son chef, M. Périer<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. Le roi obtint de conserver le +général Sébastiani au ministère des affaires étrangères<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>.</p> + +<p>Pendant que ces arrangements se faisaient à Paris, la conférence de +Londres eut un peu de relâche par suite de l'occupation que donnaient +au cabinet anglais les premières discussions du bill de réforme. Ce +bill avait été présenté à la séance de la Chambre des communes du +1<sup>er</sup> mars par lord John Russell<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, qui était, en général, écouté +avec bienveillance par la <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> Chambre. Il serait inutile à mon but +d'entrer ici dans les détails de cette grande mesure qui est appelée à +exercer une influence grave sur l'avenir de l'Angleterre. Elle devint +le sujet de discussions prolongées dans les deux chambres du +Parlement: je me bornerai à en mentionner les résultats à mesure +qu'ils se représenteront.</p> + +<p>J'avais de mon côté à continuer dans ma correspondance une discussion +d'un autre genre, à l'occasion des affaires belges qu'à Paris on +s'obstinait à ne pas vouloir envisager au même point de vue que moi. +Ainsi, on insistait toujours pour que lord Ponsonby fût rappelé de +Bruxelles en même temps que M. Bresson, et pour que la conférence se +montrât plus favorable aux intérêts de la Belgique, à laquelle on +prétendait donner un appui exclusif. On ne manquait pas d'accuser la +conférence de partialité pour le roi de Hollande, tandis que celui-ci, +avec plus de vérité peut-être, faisait retentir l'Europe de ses +plaintes contre nous, parce que appelés par lui, disait-il, pour lui +porter secours, nous avions sanctionné une révolution qui lui enlevait +plus de la moitié de ses États.</p> + +<p>Le ministère Laffitte, ou plus exactement, le général Sébastiani, +aurait bien voulu, je pense, séparer la politique de la <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> France de +celle des quatre puissances dans la question belge, tant il était +dupe, volontaire ou involontaire, des intrigants bonapartistes et +républicains qui tour à tour le flattaient d'obtenir la réunion de la +Belgique et de la France ou l'effrayaient d'une guerre +révolutionnaire. Mais la nécessité des choses le ramenait toujours +vers les puissances, et les incidents qui suivirent alors en Italie et +en Espagne l'obligèrent à réclamer le concours, au moins de +l'Angleterre.</p> + +<p>Les révolutionnaires italiens encouragés par leurs amis de Paris, +avaient fait une levée de boucliers dans les États du pape<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>; deux +membres de la famille Bonaparte s'y étaient rendus, et le gouvernement +français, moins effrayé de la lutte qui s'y était engagée que de +l'intervention autrichienne qui ne pouvait guère manquer d'en être la +conséquence, m'invita à me concerter avec l'Angleterre pour empêcher +par une entente commune des puissances si cela était possible, +l'action particulière de l'Autriche. On désirait aussi à Paris que les +affaires d'Espagne fussent traitées en commun entre la France et +l'Angleterre.</p> + +<p>J'écrivis en réponse à ces ouvertures, le 5 mars 1831, au général +Sébastiani<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>:</p> + +<p class="p2 left5">«Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai reçu aujourd'hui 5 les deux dépêches que vous m'avez <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> fait +l'honneur de m'adresser le 1<sup>er</sup> de ce mois<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>. (L'une concernait +l'affaire du grand-duché de Luxembourg et l'autre les affaires +d'Italie.)</p> + +<p>»Je me suis pénétré des instructions qu'elles renferment et je m'y +conformerai en tout point. Je me vois à regret obligé de retarder les +communications que ces dépêches me mettront dans le cas de faire au +ministère anglais. La discussion de la réforme parlementaire qui se +prolonge à la Chambre des communes absorbe tellement les ministres, la +nuit et le jour, qu'il est impossible de les entretenir d'autres +affaires sérieuses en ce moment<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p> + +<p>»Un incident assez remarquable a eu lieu hier soir à la Chambre: M. +Wynn, le ministre de la guerre, a déclaré qu'après avoir mûrement +réfléchi sur le bill proposé de la réforme, il ne pouvait lui donner +son approbation et qu'il se retirait du ministère<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>...</p> + +<p>»J'ai vu MM. de Bülow et de Wessenberg, relativement à l'affaire du +Luxembourg<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>. Ils m'ont dit l'un et l'autre qu'ils étaient +embarrassés pour écrire <i>à Francfort</i><a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a> lorsqu'ils savaient que les +engagements pris envers eux n'étaient pas tenus, et qu'à la date du 28 +février la place de Maëstricht continuait à être bloquée par les +troupes belges, malgré les <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> assurances données par le gouvernement +de la Belgique et les ordres qu'avait reçus le général Mellinet<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109"></a><a href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>. +L'inexécution des ordres donnés par le gouvernement rend toute espèce +de négociations difficile. Je les ai assurés que le régent avait +ordonné, sous menace de destitution, au général Mellinet de reprendre +les positions fixées par l'armistice, et ils m'ont répondu qu'aussitôt +qu'ils auraient connaissance de la retraite des troupes belges, ils ne +manqueraient pas d'écrire à Francfort pour retarder tous les +mouvements proposés par la Diète germanique<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 8 mars 1831<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai lu avec une grande attention, dans la dépêche que vous m'avez +fait l'honneur de m'adresser le 1<sup>er</sup> de ce mois, les informations +que vous me donnez sur l'état de l'Italie. Je partage <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +complètement vos vues sur les rapports de la France avec le Piémont. +Quant au plan que vous avez adopté à l'égard des États du pape, je +crois qu'il serait très utile et possible à réaliser. J'en ai +entretenu le prince Esterhazy et le baron de Wessenberg, les deux +plénipotentiaires autrichiens; ils ne m'ont pas paru trop éloignés de +ce projet, et quoiqu'ils n'aient aucunes instructions de leur cour sur +ce point, j'ai pu juger qu'ils étaient disposés à adopter vos idées et +qu'ils écriraient à Vienne dans ce sens.</p> + +<p>»J'ai eu ce matin avec lord Palmerston une longue conversation dans +laquelle j'ai pu lui parler de tout ce que renfermait votre lettre du +1<sup>er</sup>. L'impression qui m'est restée de cette conservation est qu'il +sera possible de s'entendre sur les points principaux et que les +difficultés qui ont été élevées par vous sur plusieurs de nos +protocoles sont de nature à pouvoir être expliquées.</p> + +<p>»Lord Palmerston, au sujet des affaires d'Italie, m'a dit qu'il +agirait volontiers, d'accord avec notre cabinet et celui de Vienne, +dans le but d'amener le gouvernement pontifical à des concessions qui +placeraient une partie de l'administration du pays dans des mains +séculières. Il a fort loué notre conduite envers le Piémont et m'a +exprimé une grande satisfaction des ordres donnés aux autorités +françaises de la frontière pour le désarmement des réfugiés +piémontais.</p> + +<p>»Les plaintes que vous portez contre l'Espagne nous ont conduits à +l'idée qu'il serait sans doute facile de faire retirer les troupes +espagnoles de la frontière des Pyrénées, si, de votre côté, vous +obligiez les réfugiés espagnols à se rendre dans le nord de la France. +Je suis fondé à croire que vous pouvez <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> traiter avec avantage +cette question avec l'ambassadeur d'Espagne à Paris. Du reste, tout ce +que vous demanderez dans le sens que je viens de vous exprimer sera +soutenu par le ministère anglais.</p> + +<p>»Immédiatement après ma conversation avec lord Palmerston, la +conférence s'est réunie pour entendre la lecture de la dépêche +ostensible que j'ai reçue de vous; j'ai trouvé là aussi une impression +assez favorable, et je crois que nous finirons par nous entendre. Nous +avons dû remettre notre prochaine séance à vendredi, à cause des +débats parlementaires qui ne laissent pas un instant de liberté à lord +Palmerston. C'est vendredi que nous entrerons dans la discussion des +différents points traités dans votre lettre. Si l'on propose la +rédaction d'un protocole, je n'en accepterai aucun qu'<i>ad referendum</i>, +et j'attendrai les ordres du roi avant de rien signer...»</p> + +<p class="p2">En même temps que j'écrivais ces dépêches, je mandais à Madame +Adélaïde:</p> + +<p>«Mademoiselle doit trouver que nous sommes arrivés au point désirable +vis-à-vis de toutes les puissances, car elles comprennent aujourd'hui +que, pour leur propre repos, il est nécessaire que celui du roi ne +soit plus troublé. Bien loin, par conséquent, de désirer ce qui +pourrait ébranler son gouvernement, elles en sont à s'inquiéter de +tout ce qui, dans les mouvements de Paris, des départements et de la +Chambre, indique des dispositions au désordre. Aucune des puissances +ne songe plus à troubler la paix; toutes en désirent la conservation, +et si elle n'est pas préservée, ce sera l'esprit <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> inquiet et +envahissant qui se montre en France, qui seul en sera la cause.</p> + +<p>»Cet esprit imprévoyant est toujours prêt sacrifier les besoins réels +du pays à des rêves de gloire et d'agrandissement. On oublie, ou l'on +ne sait pas en France que de mettre tout en question chez les autres, +c'est finir par mettre tout en question chez soi. Le trône du roi +Louis-Philippe est vieux aujourd'hui comme celui de Saint Louis;—avec +la guerre, il naît d'hier. Cette guerre, vous m'avez ordonné de faire +tout pour l'éviter; vous avez désiré que je rendisse la disposition +des différentes cours amicale pour la nôtre; j'y suis parvenu +complètement, et j'espère que Mademoiselle, que j'ai toujours eue en +vue dans tout ce que je faisais, est satisfaite.</p> + +<p>»Je ne puis m'empêcher de remarquer que je n'ai point encore de +réponse au protocole du 19 qui renferme tous les principes que l'on +aime à voir sur un nouveau trône. Le corps diplomatique de Londres et +Rothschild ont, depuis plus de quarante-huit heures, connaissance de +l'arrivée de cette pièce à Paris. Nos journaux en parlent, ils en +altèrent l'esprit, ils en changent les expressions; sa publication +exacte devient de plus en plus nécessaire. Il est utile au service du +roi que le pays sache à quel point, dans cette pièce, notre cour est +placée en première ligne, et que, quand je parle d'un traité, c'est de +celui de 1814. La France, par ce traité, restait grande et forte; +c'est donc faussement qu'on cite celui de 1815 comme point de départ; +je me suis retiré devant la tache qu'en 1815 on a imprimée au pays, et +je crois avoir une aussi large part d'orgueil national que qui que ce +soit...» <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span></p> + +<p>J'écrivais également à la princesse de Vaudémont, mon amie, et qui +était traitée avec confiance par Madame Adélaïde:</p> + +<p class="p2">«Il est possible que je voye les choses de trop haut, puisqu'on le dit +à Paris; mais il n'y a moyen de s'établir bien qu'en se tenant dans la +région élevée. Il n'y a point d'appui à trouver avec des gens étourdis +et turbulents comme les Belges. La Belgique nous viendra peut-être, +mais plus tard; aujourd'hui c'est un intérêt secondaire. La force des +choses la mène à la France; mais il faut faire la France, et la France +ne peut se faire bien et sûrement qu'en se mêlant avec les grandes +puissances qui aujourd'hui <i>la réclament;</i> car voilà où j'ai mené les +choses à Londres. Ne quittons pas cette position: je me suis donné +beaucoup de peine pour la prendre, parce que je voulais bien servir le +roi que j'aime et <i>Mademoiselle</i>. Laissons les petits intérêts et ne +pensons qu'aux grands. Il vaut mieux être d'accord avec les grandes +puissances, être sur le même pied qu'elles, être ami de l'ordre établi +avec elles, que d'être ami de MM. Van de Weyer et C<sup>ie</sup>.</p> + +<p>»Convenez que notre protocole que votre Belgique vous a envoyé est +raisonnable. Les difficultés que l'on fait chez nous sont bien +petites. On dit qu'il y a partialité pour la Hollande. Cela est +parfaitement faux, car on n'a rien voulu décider sur la question des +dettes. <i>On propose des bases</i> susceptibles d'être changées quand les +partis seront en présence. On nous reproche d'être Hollandais; la +Hollande nous reproche d'être Belges. Le roi de Hollande nous dit des +sottises tous les matins; il est parfaitement mécontent. On est bien +près d'être juste quand tout le monde se plaint. En France, on +n'écoute qu'un côté, c'est celui de M. de Celles, et en vérité +celui-là n'est pas respectable.» <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" class="fnanchor"><span class="light">[112]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 13 mars 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»La conférence que nous devions avoir hier a été encore ajournée, et +c'est seulement demain que nous nous réunirons au Foreign Office. Je +vous ferai connaître ensuite le résultat de la communication de votre +lettre ostensible aux membres de la conférence, ainsi que les +résolutions qui seront proposées. Je prendrai <i>ad referendum</i> ce qui +sera adopté par les autres membres, et le gouvernement du roi ayant +fait des réserves aux protocoles des 20 et 27 janvier, je ne dois +point signer sans ordres une pièce de laquelle il résulterait qu'il y +a du dissentiment entre mon gouvernement et la conférence.</p> + +<p>»Je me suis rendu hier chez lord Palmerston pour l'entretenir des +divers objets traités dans vos dernières dépêches. Je lui ai d'abord +parlé des événements de Varsovie et des conséquences dangereuses +qu'ils pouvaient avoir pour le repos de l'Europe, si l'empereur +Nicolas n'adoptait pas envers les Polonais des principes de modération +et de générosité. Lord Palmerston est entré entièrement dans nos idées +à ce sujet: l'ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg sera chargé de +demander au cabinet russe le maintien des stipulations de 1814, en +vertu desquelles le royaume de Pologne a été joint à l'empire de +Russie; il insistera surtout pour que la Pologne ne cesse pas de +former un État distinct, et qu'elle ne puisse être réunie comme +province russe. Lord Palmerston apprécie<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +comme nous l'importance qu'il y a pour l'Europe à faire écouter +la voix de la raison à Pétersbourg et je dois être assuré par son +langage que les instructions envoyées à l'ambassadeur d'Angleterre en +Russie, seront d'accord avec celles que vous avez données à M. le duc +de Mortemart.</p> + +<p>»J'ai fait part ensuite à lord Palmerston des observations contenues +dans votre lettre du 7, relative aux affaires de la Grèce. Il m'a +répondu que le prince de Lieven venait précisément de lui communiquer +une dépêche de sa cour, qui explique l'espèce d'embarras qu'éprouve la +Russie dans la question de l'agrandissement des frontières de la +Grèce. Comme il y aura, sur le prêt fait aux Grecs, une portion +employée à indemniser le gouvernement turc pour le territoire qu'il +perdra par l'effet de la nouvelle délimitation, la Russie à qui cet +argent reviendra en définitive, puisqu'il servira à acquitter la +contribution imposée par le traité d'Andrinople, a trouvé plus délicat +de ne pas paraître en première ligne lorsqu'il s'est agi de réclamer +une augmentation de territoire en faveur des Grecs. Voilà, m'a dit +lord Palmerston, la raison qui a décidé le cabinet de Pétersbourg à +laisser faire les premières démarches par l'Angleterre et la France +réunies; mais il est disposé à y joindre les siennes pour appuyer la +demande en faveur de la Grèce quand le moment en sera jugé opportun. +Le prince de Lieven m'a fait demander un entretien pour une +communication; j'ai lieu de croire que ce sera la même qu'il a faite à +lord Palmerston et dont je viens de vous rendre compte.</p> + +<p>»Quant à la situation du Portugal et aux questions qui s'y rattachent +et qui faisaient l'objet de votre dépêche du 4 de ce mois, lord +Palmerston, auquel j'en ai parlé, m'a développé les <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> raisons qui +s'opposent à ce que l'Angleterre agisse en commun avec la France pour +obtenir le redressement des griefs que ces deux puissances ont à faire +valoir contre le gouvernement portugais. L'Angleterre a des traités +particuliers avec le Portugal qui lui donnent des avantages dont nous +ne jouissons pas, et qui l'obligent à agir seule dans les affaires et +les rapports qu'elle a avec ce pays. Ainsi, pour vous citer un +exemple, lorsqu'il s'élève une difficulté au sujet d'une affaire qui +intéresse essentiellement un Anglais, le gouvernement anglais a le +droit, s'il le trouve convenable, de la faire juger par un magistrat +portugais désigné par lui seul. Du reste, je puis vous dire que la +reconnaissance de dom Miguel est plus éloignée que jamais, et que, +quels que soient les projets futurs de l'Angleterre sur le Portugal, +elle ne fera rien sans nous prévenir...</p> + +<p>»La question de la réforme a fait des progrès ces jours derniers; les +pétitions en sa faveur arrivent de toutes parts et le ministère se +croit assuré de la majorité dans le parlement...»</p> + +<p class="p2">Ainsi que je le disais précédemment, un nouveau ministère s'était +formé le 13 mars à Paris, à la tête duquel était M. Périer, dans +l'intervalle des négociations dont je viens de rendre compte. Le duc +de Dalberg m'écrivait au sujet de ce ministère:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 15 mars 1831.</p> + +<p>»Une nouvelle administration se présente, mon cher prince; elle +remplace la plus sotte, la plus incapable, la plus méprisable que la +France a vu être chargée de ses intérêts. La <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> banqueroute arrivait +à pas de géant. L'indignation était telle que probablement la Chambre +eût hésité de confier à MM. Laffitte et Thiers les quatre douzièmes +provisoires. Il serait bon que les journaux anglais la missent au +néant. La camaraderie révolutionnaire ici est si forte que nos +journaux n'ont pas le courage de la juger comme elle le mérite. M. +Laffitte en attendant, <i>s'est laissé forcer la main</i> pour placer +cinquante à soixante de ses parents et de ses habitués, et pour +mettre, à l'époque de sa liquidation, neuf de ses commis dans les +premières places de l'administration.</p> + +<p>»Le nouveau ministère se soutiendra-t-il au milieu du désordre des +idées et de ce déchaînement d'insubordination qui dissout toute +organisation? Il faut, pour qu'il se soutienne, deux choses:—qu'on ne +transige pas avec les émeutes dans les rues; on y est décidé; +soixante-dix mille hommes sont autour de Paris; trois régiments de +cavalerie sont entrés dans la ville; espérons que les faits répondront +aux intentions. Il faut après que la nouvelle Chambre (et il en faut +une) donne la majorité au ministère. J'ai l'idée que les élections +ramèneront en force les hommes du centre gauche, la victoire alors +peut être assurée. Le midi enverra plus de carlistes; les visites +domiciliaires ont irrité tous les partis. Voilà ce qu'on y a gagné.</p> + +<p>»Quant au dehors, le maintien du général Sébastiani est une faute. Il +n'est que l'instrument de la faiblesse et de l'intrigue qui +prédominaient au Palais-Royal. Le général Sébastiani ne veut pas la +guerre et il n'a pas su assurer la paix. Voilà la grande faute.</p> + +<p>»Casimir Périer veut conserver la paix, mais les choses me paraissent +bien gâtées. A force de motiver des armements disproportionnés, en +répandant que l'Europe veut nous attaquer, <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> on a tellement monté +les têtes qu'on ne sait plus les calmer. Les discours des gens qui +entourent le roi, tels que les Vatout<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113"></a><a href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>, les Rumigny<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114"></a><a href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>, les +Trévise, font pitié. On croirait qu'on n'a qu'à avaler l'Europe, et +qu'elle est déjà à la barrière Saint-Denis...»</p> + +<p>Le 19 mars, j'écrivis au général Sébastiani<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>:</p> + +<p class="p2 left5">«Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai reçu la nuit dernière la dépêche que vous m'avez fait l'honneur +de m'adresser sous la date du 16 de ce mois. La proclamation du régent +de Belgique au sujet du grand-duché de Luxembourg a produit ici la +plus fâcheuse impression<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116"></a><a href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>, et <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> les explications pleines de +sagesse que renferme votre lettre à cet égard me font vivement +regretter que la proclamation n'ait pas paru quinze jours plus tôt. +Les instructions que vous avez données au général Belliard m'auraient +bien utilement servi pour calmer l'irritation que les nouvelles folies +du gouvernement belge<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117"></a><a href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a> ont excitée ici. J'aurais pu peut-être +arrêter l'envoi de quelques vaisseaux anglais dans l'Escaut, qui est +annoncé aujourd'hui, et mettre le plénipotentiaire prussien en état de +donner des assurances plus positives à la Diète de Francfort.</p> + +<p>»Quoi qu'il en soit, monsieur le comte, je ne négligerai pas de tirer +tout le parti possible de votre dépêche du 16; la ferme résolution de +marcher avec les puissances, exprimée à Bruxelles et à Londres, +amènera, je l'espère, d'heureux résultats que des retards trop +prolongés ont rendu plus difficiles à obtenir...»</p> + +<p class="p2">J'avais eu soin d'ailleurs, la veille, d'adresser à M. Casimir Périer +la lettre suivante que je relis encore aujourd'hui avec plaisir, comme +un exposé vrai des idées politiques qui ont dirigé ma conduite pendant +ma mission à Londres.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 28 mars 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur,</p> + +<p>»Après quinze jours d'agitations, d'embarras, de tristes prévisions +sur le sort de notre belle France, l'horizon s'éclaircit<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +et toutes les espérances se raniment et se rattachent à votre +nom, monsieur: c'est avec une joie réelle que je l'ai trouvé dans le +<i>Moniteur</i>. Il satisfait tous les bons esprits de l'Angleterre; il +convient aux hommes éclairés du continent que les grands intérêts de +l'Europe ont réunis ici, et je puis ajouter aux nombreux amis de la +France qui s'y trouvent: je suis presque chargé de vous en exprimer +leur satisfaction.</p> + +<p>»Je dois maintenant au président du conseil de lui rendre compte de +l'esprit qui a dirigé la conduite de l'ambassadeur de France à +Londres.</p> + +<p>»Son but principal a été de conserver la paix qui, dans son opinion, +peut seule affermir notre nouvelle dynastie, maintenir la France dans +le rang qu'elle doit occuper et sauver toute cette vieille Europe +d'une décomposition bien menaçante. Cette paix, je ne me résoudrais à +la sacrifier qu'à l'indépendance de notre patrie; et jamais à aucune +époque, elle n'a été moins attaquée. C'est ce qui m'a porté, en +opposition avec nos jeunes exaltations françaises, à considérer la +question belge comme moins importante qu'on n'a voulu le croire en +France. J'ai regretté que le mouvement des esprits chez nous cherchât +à s'appuyer sur une poignée de gens en pleine anarchie, et qu'on +essayât par trop de complaisances à résoudre une question dont le +temps et la force des choses nous rendront certainement les maîtres à +une époque plus opportune, mais qui, jusque-là, ne nous donnerait que +des embarras. Pour conserver la paix et le bon ordre, il faut un +pouvoir quelque part et le malheur du moment c'est de n'en offrir +presque aucun. Je n'en aperçois plus qu'un seul: il n'existe à mes +yeux que dans l'accord des cinq puissances qui, tel qu'il est, n'a +rien de commun avec la Sainte-Alliance. <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> La non intervention, +appliquée à l'intérieur des États qui changent ou modifient leur +gouvernement, détruit la base sur laquelle s'appuyait la Sainte +Alliance, et c'est là la non intervention dépouillée de ce qu'elle a +de chimérique. Éclairées par l'expérience, les puissances réunies ici +sauront faire les concessions nécessaires, tout en offrant à la +société les garanties et les barrières dont il est impossible qu'elle +puisse se passer; c'est là, dans ma manière de voir, le vrai point +d'appui de notre nouveau gouvernement. Il a fallu faire désirer à +l'Europe notre établissement et notre conservation, comme la chose +dont elle avait elle-même le plus grand besoin: j'y suis parvenu. +Bientôt, nous exercerons une influence première, mais il faut, avant, +rassurer le dehors sur les projets de guerre que l'on nous suppose, et +nous montrer plus maîtres du dedans que nous ne l'avons été depuis +trois mois.</p> + +<p>»Le principe de la non intervention, fort commode en lui-même et fort +approprié à telle circonstance, n'est plus qu'une absurdité quand on +le regarde comme absolu, quand on veut l'étendre sur les points les +plus éloignés les uns des autres. Ce principe est un moyen pour +l'esprit, c'est à lui à l'écarter ou à l'appliquer. Voilà comme le +comprenait M. Canning, et puisque c'est une affaire d'esprit, vous +saurez mieux que personne manier ce nouvel instrument qui est plus +souvent un expédient pour ne pas faire qu'il n'est une raison pour +agir.</p> + +<p>»Je désire vivement que vous trouviez ma politique analogue à celle +que vous voudrez adopter. Du reste, je suis trop vieux pour n'avoir +pas appris le doute, et pour n'être pas tout disposé à m'éclairer de +toutes les réflexions que vous voudrez bien me faire arriver, et à +suivre la marche qui vous paraîtra utile.</p> + +<p>»J'ai l'honneur de vous renouveler... <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p> + +<p>J'ai lieu de croire que cette lettre produisit quelque impression sur +M. Casimir Périer qui, d'ailleurs, était bien déterminé à suivre une +politique plus sensée que celle du cabinet précédent. C'était à cette +détermination qu'étaient dues les modifications dans le langage de M. +Sébastiani qui se manifestaient déjà dans sa dépêche du 16 mars. +Aussi, pour le maintenir dans ces nouvelles dispositions, je me hâtai +de lui écrire sous la date du 20 mars<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118"></a><a href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>:</p> + +<p class="p2 left5">«Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai entretenu ce matin lord Palmerston, le prince Esterhazy et le +baron de Bülow, de votre dépêche du 16<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119"></a><a href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>; ils ont été tous trois +fort satisfaits de ce que je leur en ai dit, et m'ont témoigné le +désir de voir enfin la France se dégager des embarras que lui +suscitent les affaires de la Belgique. Ce pays, m'ont-ils dit chacun +séparément, ne cherche qu'à entraîner la France; il est poussé par des +intrigants dont le but est bien loin d'être favorable à la +tranquillité de la France et qui voudraient la compromettre avec +l'Europe. «La Belgique a prouvé, m'a dit M. de Bülow, que la +conférence l'avait bien jugée, quand elle s'était servie dans le +protocole numéro 7 du mot d'indépendance <i>future</i>.»</p> + +<p>»Je vous ai dit là l'opinion fixe des quatre puissances avec +lesquelles il nous importe de marcher et qui sont bien disposées à +marcher avec nous. Les trois membres de notre conférence que j'ai vus +ce matin m'ont encore répété, chacun en particulier, les assurances +les plus positives que leurs <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> gouvernements désiraient que l'ordre +de choses actuel s'affermît en France, que la paix fût maintenue en +Europe, et que la France y tînt la place que naturellement elle doit y +occuper; tous en sentent le besoin et c'est là, m'ont-ils dit, ce qui +motivera toujours leurs opinions. Du reste, les plénipotentiaires de +Prusse et d'Autriche m'ont promis d'écrire à Francfort, et j'ai +l'espoir que leurs avis arrêteront les entreprises que nous redoutons +de la part de la Confédération germanique...</p> + +<p>»M. le prince d'Orange s'est embarqué ce matin à Londres pour la +Hollande, après avoir joui de tous les genres de plaisirs de cette +capitale; il exprimait assez hautement ses regrets de la quitter; sa +manière de vivre ici lui a donné peu de considération...»</p> + +<p class="p2">La promesse que m'avaient faite les ministres d'Autriche et de Prusse +d'écrire à Francfort, n'était pas superflue. La proclamation du régent +du Belgique, dans laquelle il annonçait hautement l'intention de +réclamer pour son pays la possession du grand-duché de Luxembourg, +avait excité au plus haut point le mécontentement de la Diète +germanique; elle allait probablement prendre des mesures de rigueur, +mais, grâce aux communications que j'avais pu faire à MM. Esterhazy et +de Bülow, ils arrêtèrent les résolutions hostiles qu'on préparait à +Francfort, en insistant surtout sur la confiance que devait inspirer +le nouveau ministère français.</p> + +<p>On m'avait chargé, de Paris, de proposer au gouvernement anglais +d'envoyer un agent anglais en Italie pour y aider l'action que notre +diplomatie exerçait afin d'apaiser les troubles qui venaient de se +manifester, particulièrement dans <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> les États du pape, et +d'empêcher, si cela était possible, l'intervention des Autrichiens. Je +dus écrire quelques mots à ce sujet à lord Palmerston qui était retenu +à la Chambre des communes par la discussion du bill de réforme. La +Chambre adopta ce bill dans la nuit du 22 au 23 mars, à la majorité +d'<i>une</i> voix<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120"></a><a href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>, et lord Palmerston à cette occasion me répondit le +billet suivant:</p> + +<p class="p2 left5">«Mon cher prince,</p> + +<p>»Je vous remercie de vos félicitations. Notre devise est: <i>Un me +suffit.</i></p> + +<p>»Sir Brook Taylor, un diplomate excellent, se trouve maintenant à +Florence, ayant passé l'hiver à Rome pour sa santé; il est précisément +l'homme qu'il nous faut et je lui expédierai les instructions +nécessaires sans délai, afin qu'il retourne à Rome pour coopérer avec +vous et l'Autriche<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121"></a><a href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>.</p> + +<p>»Il paraît, d'après les dernières nouvelles de Florence, que Bologne +n'est pas Varsovie, que la révolution s'y flétrit devant le vent qui +souffle du Milanais, et que Bianchetti<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122"></a><a href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> et un autre dont j'oublie +le nom venaient d'arriver en Toscane, voulant s'embarquer à Livourne +pour se réfugier en France ou en Angleterre. Nous n'aurons pas grande +difficulté à faire <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> un raccommodement entre le pape et ces +révoltés. Tout à vous.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»PALMERSTON.»</span></p> + +<p>C'est ainsi que toutes les questions qui agitaient alors l'Europe +venaient, en définitive, aboutir à Londres et me mettaient dans +l'obligation d'étudier ces questions, pour être en état de les +discuter avec le cabinet anglais et de marcher d'accord avec lui. +Cette affaire d'Italie était un nouvel et grave embarras pour le +gouvernement français, mais avant de la traiter, je dois continuer à +citer des dépêches indiquant la marche des autres questions.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123"></a><a href="#Footnote_123" class="fnanchor"><span class="light">[123]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 25 mars 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>Je n'ai pas négligé de parler à diverses reprises à lord Palmerston +des affaires de Pologne, ainsi que vous me l'avez recommandé dans +plusieurs de vos dépêches. D'après le langage de ce ministre, je suis +fondé à croire que le cabinet anglais attache de l'intérêt à la cause +polonaise et que des instructions ont été adressées par lui à lord +Heytesbury<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124"></a><a href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>, son ambassadeur à Pétersbourg, pour y faire entendre +la voix de la modération. Il me paraît qu'il serait utile de <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +charger M. le duc de Mortemart d'entrer en communication avec lord +Heytesbury sur ce point, et je dois croire que celui-ci a des ordres +qui ne contrarieront en aucune manière les instructions que vous avez +données au duc de Mortemart. Des démarches officieuses faites +simultanément par ces deux ambassadeurs ne manqueraient certainement +pas de produire quelque effet. Le motif de ces démarches doit être de +réclamer près du cabinet russe le maintien des traités de 1814 qui +assurent à la Pologne une existence indépendante sous le sceptre de +l'empereur de Russie. Comme le manifeste de ce souverain laisse +supposer qu'en cas de non soumission des Polonais, il les réduirait +par la force, pour les réunir ensuite à l'empire, une telle mesure +anéantirait un article important du traité de 1814, dont les +puissances ont le droit de demander l'exécution. Il me semble que ce +point de départ donnera de la force à tout ce qui peut être dit en +faveur des Polonais.</p> + +<p>J'ai vu ce matin le nouvel envoyé belge ici, M. le comte +d'Arschot<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125"></a><a href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>; dans le cours de notre conversation, nous sommes peu +entrés dans le fond des affaires qui l'amenaient à Londres, parce que +la proclamation du régent a engagé tous les ministres qui sont à +Londres à témoigner de la froideur au député belge. J'ai pu cependant +me servir utilement d'une phrase de votre lettre du 16, qui dit que la +France n'est disposée à accorder son appui à la Belgique qu'autant +qu'elle ne se jettera pas sans provocation dans des voies propres à +troubler <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> la paix de l'Europe. Cette phrase, riche en +développements, dans lesquels je lui ai montré beaucoup d'intérêt, m'a +conduit à finir l'entretien par l'idée que j'ai voulu lui laisser de +la manière dont la conférence comprenait la position de son pays. «La +Belgique d'aujourd'hui, lui ai-je dit, est la Belgique de 1790, plus +l'évêché de Liège<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126"></a><a href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>; son indépendance est au moment d'être +reconnue, et la neutralité lui est garantie par toutes les puissances; +tous ces avantages lui sont assurés à la seule condition de ne pas +troubler le repos des autres nations.»</p> + +<p>»J'attends le moment où vous m'informerez du résultat des dépêches +écrites de Londres aux membres de la Diète germanique, pour les +arrêter dans les résolutions hostiles que la proclamation du régent +les avait disposés à prendre; vos démarches directes auront sûrement +produit l'effet que vous en attendiez...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 28 mars 1831<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127"></a><a href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»... J'ai dû voir de nouveau séparément tous les membres de la +conférence pour pressentir leur opinion sur le choix du futur +souverain de la Belgique, et je me suis utilement servi des réflexions +contenues dans votre lettre du 24. Ils m'ont tous répété ce que je +vous mandais hier à ce sujet; c'est-à-dire qu'on ne peut s'arrêter au +choix du souverain de la <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> Belgique, avant d'avoir déterminé les +limites du pays sur lequel ce souverain doit régner. On s'exposerait, +en agissant autrement, à placer ce prince dans le même embarras +qu'éprouve aujourd'hui le régent; il serait obligé, en acceptant la +souveraineté, de jurer une constitution dans laquelle se trouve un +article qui énonce le maintien de l'intégrité d'un territoire qu'il a +plu aux Belges d'étendre à leur gré. Il est facile de prévoir qu'un +tel engagement jetterait dans de nouvelles difficultés. Les +plénipotentiaires sont donc unanimes dans l'opinion qu'il est +absolument nécessaire, avant tout, d'adopter purement et simplement le +protocole qui fixe les limites du territoire de la Belgique. Ils +reconnaissent, en même temps, que, plus tard, on devra entrer en +arrangement sur les enclaves qui conviendront le mieux à la Belgique +et à la Hollande. C'est alors que la question du duché de Bouillon +sera aisément résolue<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128"></a><a href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p> + +<p>»Le prince de Naples offre, pour le gouvernement du roi, des avantages +et des inconvénients que vous êtes mieux que moi en position de juger. +Quant au prince de Saxe-Cobourg, je n'ai vu paraître de la part des +membres de la conférence devant lesquels j'ai prononcé son nom, aucune +opposition contre sa personne. Le cabinet anglais, qui, comme je l'ai +souvent écrit, pensait toujours que le prince d'Orange aurait été le +choix le plus convenable, a cependant aujourd'hui abandonné cette +idée; il se ralliera sans chaleur à la combinaison du prince de +Saxe-Cobourg.</p> + +<p>»Je n'ai point pu parler nominativement du choix à faire à <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +l'ambassadeur de Russie, parce que ses instructions ne lui permettent +pas de porter son intérêt sur un autre prince que le prince d'Orange. +Cela, du reste, n'arrête rien dans les affaires de la Belgique. Ce +qu'il nous fallait, c'est que la Russie ne fût point opposée à +l'indépendance, et cela a été obtenu. La reconnaissance du souverain +viendra plus tard.</p> + +<p>»La démolition des forteresses que vous réclameriez, dans le cas où le +prince de Saxe-Cobourg serait élu, m'a toujours paru une chose que +l'on obtiendrait facilement parce que, à mon sens, elle a perdu son +intérêt depuis la déclaration de neutralité. Je sais qu'en France on +n'a pas attaché à cette déclaration toute l'importance qu'elle mérite; +je persiste à croire néanmoins que la neutralité était le meilleur +moyen de finir la question des forteresses, qui, à mon départ de +Paris, paraissait aux meilleurs esprits une question dans laquelle +tous les amours-propres étaient engagés, beaucoup de millions perdus +et qui devenait insoluble. Du reste, nous ne sommes point appelés à la +traiter en ce moment et je devrai, sans doute, revenir sur ce +point<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129"></a><a href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>.</p> + +<p>»Mon opinion personnelle sur le choix du prince, réduit, comme vous le +faites dans votre dépêche, entre le prince de Naples et le prince de +Saxe-Cobourg, est qu'il faut s'arrêter à celui des deux que vous aurez +le plus de chances de faire élire. Au point où en étaient les choses +il y a quatre mois, le prince de Saxe-Cobourg paraissait plus facile +qu'aucun autre. Depuis ce temps-là, vos directions ayant été +différentes, je ne m'en suis plus occupé... <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 5 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130"></a><a href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>,</p> + +<p>»Dans les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de vous écrire, j'ai +dû souvent vous presser de répondre à la note qui vous a été adressée +par MM. les plénipotentiaires des quatre cours, parce que le temps que +l'on met à donner son assentiment ou des explications fournit à des +interprétations quelquefois malveillantes et rend tout plus difficile. +On cherche à mettre d'accord le silence de notre cabinet avec votre +adhésion aux limites de la Hollande et de la Belgique, telle que j'ai +dû la comprendre et en parler d'après votre dépêche du 30 mars, et +telle qu'elle se trouve dans les lettres reçues ici des ambassadeurs +qui sont en France.</p> + +<p>»Si cependant la question des forteresses vous laissait quelques +doutes, pourquoi ne pas les exprimer dans la réponse que vous avez à +faire aux plénipotentiaires des quatre puissances? La disposition des +cabinets est de s'entendre. Il y a quelque inquiétude, mais je ne vois +nulle part aucune irritation; je dois même dire que les explications +données par notre cabinet, relativement à Bologne, ont plutôt rassuré +qu'alarmé, et que tout le monde espère qu'elles produiront à Vienne +l'effet que vous en attendez.</p> + +<p>»Je vois qu'ici on se refroidit chaque jour sur le choix du prince +d'Orange comme souverain de la Belgique; on n'y prend plus d'intérêt +réel, et il ne sera fait par aucun gouvernement (j'en excepte la +Russie) des démarches en sa faveur.</p> + +<p>»Il vous est sans doute revenu que la cause des Belges <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> perd tous +les jours en Angleterre des partisans; on les trouve bien peu préparés +à recevoir l'indépendance. Dans un pays où le bon sens domine, comme +en Angleterre, les délibérations du congrès de Bruxelles n'ont pas +beaucoup de faveur.</p> + +<p>»Le discours de M. le président du conseil (M. Casimir Périer) a fait +ici une grande sensation et tout le monde répétait hier cette phrase: +«Les promesses de politique intérieure sont dans la constitution; +s'agit-il des affaires du dehors, il n'y a de promesses que les +traités<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131"></a><a href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.»</p> + +<p class="left5">»Recevez...</p> + +<p class="p2">J'écrivais le même jour à Madame Adélaïde d'Orléans:</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 5 avril 1831.</p> + +<p>»J'ose supplier Mademoiselle d'avoir pitié de son vieux serviteur et +d'exiger qu'on lui envoye, sans plus de délai, soit M. Bresson, soit +quelqu'un pour le remplacer. Depuis le départ de M. Bresson pour +Bruxelles, il y a cinq mois, je n'ai eu aucun premier secrétaire de +légation et je n'ai eu auprès de moi que M. de Bacourt dont, à la +vérité, j'ai été parfaitement content, mais qui, depuis dix jours, est +gravement malade à la suite d'un travail forcé. La totalité du +travail, conférences, rendez-vous, détails d'ambassade, roule sur moi +maintenant et, malgré ma bonne volonté et le travail trop assidu +auquel je me livre, je ne puis faire aller les choses comme je le +voudrais.</p> + +<p>»Je ne voudrais pas fatiguer Mademoiselle d'une longue argumentation +politique, mais j'oserai lui dire que nous<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +sommes arrivés au point où il nous faut la paix assurée dans peu +de temps, sans quoi nous serons entraînés par le mauvais esprit d'un +petit nombre d'intrigants audacieux à une guerre dont les chances me +font trembler pour les objets de mon plus tendre dévouement. La paix +nous sera acquise par une déclaration bien faite de la France aux +Belges. On y reconnaîtrait les anciennes limites de la Belgique, sauf +à convenir de quelques échanges et de la démolition des forteresses. +Il est essentiel que cette déclaration soit faite officiellement et à +Bruxelles et à la conférence, et cela est d'autant plus nécessaire que +toutes les informations reçues par le ministère anglais portent qu'on +est tout près de céder, à Bruxelles, aux décisions de la conférence, +lorsqu'on y saura que la France est d'accord avec les puissances en ce +qui regarde la Belgique.</p> + +<p>»Je retarde par tout moyen une explosion du côté de la Confédération +germanique, mais les jours sont comptés, et les retards qui +viendraient de Paris pourraient être d'un grand danger. Je supplie +Mademoiselle de porter toute son attention sur l'importance dont il +est que les affaires de la Belgique se terminent. Je le lui demande +avec une conviction prise dans une occupation continuelle et dans un +dévouement complet...»</p> + +<p class="p2">L'entrée de M. Casimir Périer au pouvoir avait eu promptement une +bonne influence sur la direction des affaires intérieures de France +et, heureusement, ne tarda pas à en exercer une également favorable +sur nos affaires extérieures et notamment sur ce qui concernait la +question belge. Le gouvernement français se décida enfin à accepter le +protocole de la conférence du 20 janvier qui fixait les limites entre +la Hollande et la Belgique. Le général Sébastiani m'annonça cette <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +acceptation par une dépêche du 4 avril. On va voir ce qui l'avait +motivée. Les dépêches et lettres qui suivent suffiront pour mettre au +fait des divers incidents qui vinrent s'y mêler.</p> + +<p>Je commence par les lettres de M. Casimir Périer.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 2 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Vous m'excuserez d'employer la main d'un de mes fils, mais mon +écriture est un chiffre dont aucun cabinet n'a la clef.</p> + +<p>»Je regrette vivement que d'innombrables occupations m'aient empêché +de vous remercier plus tôt de tout ce que vous me dites d'aimable. Je +n'ai nullement désiré ce qui m'arrive: dans les circonstances où nous +sommes, le pouvoir n'a rien qui captive; mais puisque j'y suis appelé, +je suis heureux de voir que je trouve confiance et appui dans le parti +de l'expérience et des lumières. Je voudrais que votre bienveillance +ne vous trompât pas et, qu'en effet, mon nom pût faire quelques amis +de plus à mon pays.</p> + +<p>»Si cela peut arriver quelque part, c'est en Angleterre. A mon avis, +les deux pays doivent s'unir de plus en plus; ils ont au fond même +cause. C'est ce que les préjugés ne voient point, mais l'expérience le +prouvera.</p> + +<p>»Je dirai maintenant à l'ambassadeur de France que nous tenons à la +paix, mais que nous sommes portés à croire qu'on y doit tenir autant +que nous. Ainsi, avec la ferme volonté d'être sages, nous ne +transigerons sur aucun de nos droits. La France, en maintenant la +paix, rend à l'Europe un assez grand service pour que l'Europe lui en +tienne compte. <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> Je crois aussi que, par notre sagesse, nous sommes +plus utiles aux nations qu'en faisant du prosélytisme à main armée.</p> + +<p>»J'ai dit, au reste, toute ma politique à la tribune. Je n'en ai pas +deux. Je vous dirai toujours là-dessus toute ma pensée, et s'il +survenait le moindre changement dans mes vues, je vous écrirais +aussitôt.</p> + +<p>»Je sais que vous vous occupez en ce moment du trône de Belgique. On +désire que, par un seul et même acte, les frontières du nouvel État +soit définitivement fixées. Il est fort à souhaiter que des +difficultés étrangères au fond de l'affaire n'en retardent pas la +conclusion. En général, il importe aujourd'hui que la politique se +décide à temps. Les tergiversations ont été jusqu'ici, je le sais, +bien malgré vous, ce qui a le plus nui au succès de nos affaires. Il +ne faut pas qu'elles se renouvellent, car elles pourraient amener des +difficultés véritables.</p> + +<p>»Votre intime et profonde connaissance des hommes et des choses, mon +prince, vous suggérera les moyens de faire prévaloir nos idées. +Veuillez m'écrire souvent; j'ai besoin de bien savoir. Je compte en +tout sur votre habile et franche coopération.</p> + +<p>»Je vous ai envoyé mon fils; je vous demande pour lui vos bontés. Je +désire qu'il se forme au monde et aux affaires. Il ne pouvait être +mieux nulle part qu'auprès de vous.</p> + +<p class="left5">»Agréez...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 4 avril 1831.</p> + +<p>»Je n'ai pas dû, mon prince, céder sur-le-champ au désir que +j'éprouvais d'établir avec vous des communications <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> directes dont +je me promets les plus heureux résultats pour le bien du pays. Au +moment où le roi m'a appelé à former son conseil et à prendre une part +importante à la direction du gouvernement, les affaires intérieures +ont réclamé mes premiers soins. Leur situation était connue; elle +avait été depuis longtemps le sujet de mes réflexions; j'ai pu agir +sans délai et sans hésitation et d'après des vues et des plans arrêtés +à l'avance.</p> + +<p>»Nos relations avec l'étranger, non moins hérissées de difficultés, +échappaient davantage, et par leur complication et par le secret qui +doit les envelopper, aux investigations des hommes qui ne +participaient pas à la direction des affaires.</p> + +<p>»Ces relations ont dû être pour moi, dès mon entrée au conseil, +l'objet d'une étude sérieuse. Cette étude, qui ne rentre pas dans les +spécialités du ministère qui m'est réservé, ne saurait être complète +encore; j'ai besoin surtout de m'éclairer de lumières nouvelles.</p> + +<p>»La dépêche, délibérée au conseil, qui vous parviendra en même temps +que cette lettre, m'est une occasion de réclamer de vous, celles qui +vous permettent de me communiquer une expérience qui n'a point de +rivale en Europe, et votre position comme représentant de la France +dans ces conférences diplomatiques qui peuvent influer d'une manière +si grave sur ses destinées.</p> + +<p>»J'ai approuvé la note diplomatique dont il s'agit; je l'ai crue +appropriée à la situation générale de l'Europe, à l'état des +négociations et aux événements récents qui sont venus compliquer la +question de la paix ou de la guerre. Mais mon adhésion est l'effet de +ma confiance dans l'opinion de mes <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> collègues qui, presque tous, +ont fait partie du dernier cabinet, plus encore que d'une conviction +fondée sur l'appréciation personnelle des faits diplomatiques +antécédents et de la marche de négociations auxquelles j'étais resté +étranger.</p> + +<p>»J'attends de vous, mon prince, que vous vouliez bien me communiquer +confidentiellement, par l'un des prochains courriers, s'il est +possible, votre opinion sur la convenance de la note qui vous est +adressée. J'y ai adhéré surtout parce qu'il m'a été assuré qu'elle +était parfaitement en harmonie avec l'esprit qui a dirigé les +négociations relatives au sort de la Belgique, et qu'elle les +seconderait dans le sens de l'impulsion que vous avez jugé utile de +leur donner. Il me serait agréable d'acquérir par vous, mon prince, la +certitude que la note est propre à nous faire avancer vers le but que +le gouvernement s'est proposé. Si, au contraire, elle vous paraissait +insuffisante ou incomplète, sous quelque rapport que ce soit, il +m'importerait d'être fixé à cet égard, afin que les futures +résolutions du cabinet pussent concourir d'une manière plus efficace à +la solution heureuse d'une question qui est une difficulté grave dans +les rapports de la France avec les grandes puissances, en même temps +qu'elle ne cesse de fournir un aliment aux inquiétudes et à +l'agitation qui travaillent dans l'intérieur.</p> + +<p class="left5">»Agréez...»</p> + +<p class="p2">M. Bresson, qui était venu passer quelques jours à Londres, à la fin +du mois de mars, avant de quitter définitivement son poste, m'écrivait +de son côté. <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 5 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»J'ai mis la plus vive sollicitude à bien remplir vos instructions et +vous saurez ce soir que la conférence aura satisfaction complète, à +quelques formes près sur lesquelles je pense qu'il est bon de se +montrer facile, par ménagement pour les amours-propres qui se trouvent +compromis. Mon principal argument a été qu'aussi longtemps que les +Belges se croiraient un point d'appui hors de la conférence, ils +seraient moins disposés à se soumettre aux nécessités et à ouvrir les +yeux à la raison. J'ai été stimulé par le désir de racheter mes torts +involontaires et de témoigner de ma reconnaissance pour votre +indulgente bonté et pour celle de MM. les membres de la conférence que +j'ai eu l'honneur de voir à mon dernier séjour à Londres. Veuillez, +mon prince, leur faire connaître les sentiments qui m'ont dirigé.</p> + +<p>»Le ministère entre franchement dans la voie qu'il s'est tracée et +l'impulsion donnée par M. Périer est forte. Je ne doute pas que la +dissolution de la Chambre ne lui renvoie une majorité, dans nos +départements de l'Est même, qui sont sujets à caution. Quant à vous, +personnellement, mon prince, tous ceux dont l'opinion peut vous être +quelque chose vous regardent comme l'espoir et le gage de la paix à +Londres; et la paix est non seulement le vœu presque général, elle +est une nécessité. Les concessions faites au parti turbulent +<i>n'engagent pas et ne conduisent pas</i> aussi loin que ce parti pense: +vous comprendrez, mon prince, que je fais allusion à <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> <i>ce dont</i> M. +Périer m'a promis de vous parler dans sa lettre particulière.</p> + +<p>»Les nouvelles de Belgique ne sont pas bonnes. Le parti de la réunion +pure et simple s'est grossi des difficultés du moment et de ce qu'on +appelle le morcellement du pays, qui rend, dit-on, l'existence +d'indépendance impossible. Le prince de Saxe-Cobourg gagne; mais on +écrit que son mariage avec une princesse française serait une +condition <i>sine qua non</i>. Au reste, l'effet produit en France par son +élection décidera de cette union...»</p> + +<p class="p2">Je ne retrouve pas la lettre par laquelle le général Sébastiani +m'invitait à tenir pour non avenues les prescriptions qu'il m'avait +imposées au sujet du protocole de la conférence du 20 janvier qui +fixait les limites de la Belgique. La dépêche qu'on va lire fera +deviner le sens de sa lettre.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132"></a><a href="#Footnote_132" class="fnanchor"><span class="light">[132]</span></a>.</h4> + +<p class="right">Londres, le 6 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai reçu ce matin votre dépêche du 4 avril. Je ne doute pas qu'elle +ne satisfasse, à beaucoup d'égards, la conférence à laquelle je dois +la communiquer lundi ou mardi prochain. Vous serez peut-être étonné +que je remette cette communication jusqu'à cette époque; mais cela est +indispensable parce que plusieurs des membres de la conférence sont +absents de Londres. <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span></p> + +<p>»La grande difficulté <i>qui reste</i><a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133"></a><a href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a> sera celle qui surviendra des +échanges que vous réclamez, à raison de la position de Maëstricht. Je +ferai tous mes efforts, et me servirai de tous vos arguments pour +obtenir ce que vous me prescrivez à cet égard dans votre dépêche du 4. +Le succès aurait été plus facile il y a deux mois. Les Belges +n'avaient pas encore autant excité qu'ils l'ont fait depuis, la +défiance que je retrouve partout aujourd'hui. En général j'observe, et +je crois qu'il est bon de remarquer que le temps est contre nous; il +ne simplifie rien et il apporte des difficultés de plus.</p> + +<p>»Dans une de vos dépêches précédentes, vous me parliez des résolutions +qui devaient être prises au sujet des places fortes; mon opinion à cet +égard est que vous obtiendrez les démolitions que vous devez désirer, +mais je croirais que cette question doit être remise après le choix du +roi; l'amour-propre<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134"></a><a href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a> pourrait aujourd'hui s'en offenser. Ce sera +avec le roi, comme une exigence de la part de la conférence, que cette +question sera le plus avantageusement traitée.</p> + +<p>»Lord Grey sera prévenu de la communication que vous me chargez de +faire à la conférence avant tous les autres ministres, parce que je +suis engagé à passer la journée de vendredi dans la maison de campagne +où il se trouve, et j'aurai une occasion de l'entretenir de l'objet +<i>de la réunion</i><a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135"></a><a href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a> de la conférence que je vais demander. Pour les +affaires qui sont en discussion, j'aime mieux parler qu'écrire. +<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p> + +<p>»J'ai vu ce matin M. le baron de Bulow et M. le prince Esterhazy. Ils +écriront demain à Francfort, comme vous le désirez. M. le prince +Esterhazy écrira à M. de Münch<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136"></a><a href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a> lui-même pour l'engager à +maintenir la Diète dans un système de lenteur et de conciliation au +sujet du grand-duché de Luxembourg. J'ai beaucoup insisté pour que +leur action fût prompte et décisive, parce que je sens combien sont +importantes les considérations que renferme votre dépêche à cet +égard...</p> + +<p>»Je vous remercie d'avoir rétabli les faits que n'a pas voulu se +rappeler M. le général Lamarque lorsqu'il m'a attaqué à la +Chambre<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137"></a><a href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>. Je n'ai pas lu ce que vous avez répondu à cet égard +parce que je n'ai pas encore reçu les journaux français du 5, qui sont +les seuls qui rendent compte de cette séance; mais je suis sûr que j'y +retrouverai les preuves de notre ancienne amitié. Il est singulier +qu'on veuille me regarder comme ayant été membre de la +Sainte-Alliance, tandis que c'est à Aix-la-Chapelle<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138"></a><a href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, deux ans +après mon ministère, que M. de Richelieu a adhéré à ce nouveau pacte. +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p> + +<p>»Si c'est pour dire que la conférence rappelle la Sainte-Alliance +par ses actes, il y a là, en vérité, une trop forte erreur. Il ne +faut, pour s'en convaincre, que comparer ce qui a été fait à Naples et +en Espagne<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139"></a><a href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a> avec ce qui vient d'être fait en Belgique, dont la +conférence, au bout de deux mois, a proclamé l'indépendance...»</p> + +<p class="p2">Le général Sébastiani, qui avait montré assez de mauvaise grâce à +m'accorder le secrétaire d'ambassade que je demandais pour suppléer M. +de Bacourt tombé gravement malade, dut céder devant l'impérieuse +insistance de M. Casimir Périer. M. Sébastiani voulait m'imposer une +de ses créatures, tandis que je lui avais demandé de m'envoyer M. +Tellier, rédacteur, congédié par lui des bureaux du ministère des +affaires étrangères, et qui m'était recommandé par M. Bourjot, son +ancien chef. M. Tellier arriva enfin à Londres et m'apporta une lettre +de M. Casimir Périer. Il était en même temps chargé par lui de me dire +que le gouvernement du roi était fermement déterminé à maîtriser les +Belges, comme il venait de dompter les émeutes à Paris; qu'il était +temps de montrer <i>du cœur</i> et <i>de la résolution</i>, mais que, pour +faciliter l'action du gouvernement et le populariser, pour enlever des +prétextes à ses détracteurs, il lui était nécessaire d'obtenir +l'évacuation des parties des États pontificaux que les troupes +autrichiennes occupaient.</p> + +<p>M. Périer désirait vivement que des stipulations fussent arrêtées +promptement sur ce point. Il m'écrivait lui-même: <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 8 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Je vous confirme la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire +dernièrement, et par laquelle je vous annonçais la dépêche relative +aux affaires de Belgique, que vous avez dû recevoir du ministre des +affaires étrangères. Je vous priais de m'indiquer quelles étaient les +modifications que vous croiriez convenable de nous proposer quant au +système de conduite que nous voulions adopter à l'égard de la +Belgique, et qui nous a paru conforme au protocole que vous avez signé +à Londres. Nous sommes décidés à parler haut à cette poignée +d'individus qui, depuis trop longtemps, ont dominé notre politique +extérieure, comme les faiseurs d'émeutes ont dominé notre politique +intérieure. Nous pensons que, d'accord avec vous, il nous sera facile +d'atteindre ce but.</p> + +<p>»Nos affaires vont très bien ici; nous sommes sûrs de l'intérieur et +nous avons la certitude de maintenir la paix, si l'Autriche nous donne +satisfaction pour l'occupation des États romains. Il doit y avoir +moyen d'arranger les choses d'une manière honorable pour les deux +pays. L'Angleterre, si elle est sincère, et si elle veut nous appuyer, +peut seconder efficacement cet arrangement désirable.</p> + +<p>»Toutes les nouvelles que nous recevons de Vienne et de Russie sont +des plus rassurantes. La dernière dépêche de M. le duc de Mortemart +est des plus satisfaisantes, bien qu'elle soit partie avant qu'on ait +connaissance en Russie de la composition du nouveau ministère. <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span></p> + +<p>»La Chambre sera prorogée sous peu de jours<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140"></a><a href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>, et nous avons +l'espoir d'obtenir toutes nos lois à une grande majorité. La séance +d'aujourd'hui a été excellente; la loi sur le crédit extraordinaire de +cent millions n'a eu contre elle que trente-deux boules noires.</p> + +<p>»Vous êtes placé si haut, mon prince, à l'extérieur et à l'intérieur, +que j'attache le plus grand prix à connaître votre opinion sur la +marche que nous voulons suivre; je vous serai donc très reconnaissant +de me transmettre vos idées et vos vues à cet égard.</p> + +<p>»Vous aurez dû être satisfait du dernier discours du général +Sébastiani à la Chambre; il vous a rendu la justice qui vous était +due; il en était temps, et il l'a fait de la meilleure grâce du monde.</p> + +<p>»C'est M. Tellier qui est porteur de ma lettre. J'ai enfin décidé M. +le général Sébastiani à le faire partir de préférence à M. Bresson, +sachant que cela vous était agréable...»</p> + +<p class="p2">Cette lettre de M. Périer et les rapports qui me venaient de Paris, +constataient que nous étions enfin sortis de la fâcheuse ornière où +les affaires avaient été si longtemps arrêtées par le fait de quelques +intrigants. Je pouvais compter sur le concours efficace de M. Périer +et c'était très important pour le succès de ma mission en Angleterre. +M. Périer n'avait pas ce qu'on est convenu d'appeler de l'esprit, +mais, en revanche, il possédait à un haut degré le sens droit et ferme +des gens qui ont fait eux-mêmes leur fortune; il cherchait son but, le +découvrait et y marchait résolument. Il eut<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +même cette rare bonne fortune que ses défauts devinrent des +qualités dans la position difficile où il se trouvait. Il était +entier, quelque peu obstiné et parfois emporté; mais tout cela prit +l'apparence d'une volonté ferme et indomptable et produisit les +meilleurs effets à une époque où les faiblesses des uns, les intrigues +et les violences des autres, avaient besoin de rencontrer une +puissante barrière. Je n'eus pour ma part qu'à me louer de mes +relations avec lui, et je reconnais avec plaisir que sa présence aux +affaires contribua beaucoup à faciliter la solution de celles qui +m'étaient confiées.</p> + +<p>Je rendis compte à M. Sébastiani de la séance de la conférence dans +laquelle j'avais communiqué sa dépêche du 4 avril.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141"></a><a href="#Footnote_141" class="fnanchor"><span class="light">[141]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 13 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Les membres de la conférence sont rentrés en ville avant-hier et se +sont réunis hier. J'ai dû leur donner communication de la dépêche que +vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 4 de ce mois. Cette +communication a produit une impression favorable; on a vu avec plaisir +le gouvernement du roi unir intimement ses intentions avec celles de +la conférence; j'ai remarqué aussi que la situation générale de la +France, les progrès de l'esprit public et les succès nombreux du +gouvernement de Sa Majesté étaient justement et convenablement +appréciés par chacun des membres. Il m'a été <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> demandé de laisser +prendre copie de cette dépêche, mais je m'y suis refusé parce que le +nom de M. d'Appony<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142"></a><a href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a> s'y trouvait, et que nous devons éviter tout +ce qui pourrait mécontenter l'Autriche...</p> + +<p>»La prochaine séance aura lieu jeudi ou vendredi; les affaires du +parlement ne permettent pas une réunion plus rapprochée. La conférence +vous répondra promptement et, dans mon opinion, de manière à vous +satisfaire.</p> + +<p>»Je crois, monsieur le comte, ne devoir pas encore occuper la +conférence du contenu de votre dépêche du 8; mais j'en ai déjà +entretenu séparément chacun de ses membres, et les dispositions dans +lesquelles je les ai trouvés me donnent lieu de croire et d'assurer +que la plus grande partie de nos demandes, et les plus importantes, +seront admises.</p> + +<p>»J'ai prié l'ambassadeur d'Autriche, ainsi que le ministre de Prusse, +de remarquer combien il était à désirer que leurs cabinets +apportassent moins de délais dans l'examen des questions qui leur sont +déférées, et dont l'intérêt général fait souhaiter la solution. Au +reste, les dépêches que M. le prince Esterhazy m'a communiquées, et +qui répondent aux demandes que je l'ai prié de faire parvenir à la +cour de Vienne, ne permettent pas de douter que M. le prince de +Metternich ne soit entièrement disposé à seconder les désirs et les +espérances que le gouvernement du roi lui a fait connaître. Ces +dépêches parlent aussi, de la manière la plus favorable, de la +<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +sécurité que la sagesse du gouvernement français est faite pour +inspirer aux autres États de l'Europe. Quant aux dispositions de +l'Angleterre à notre égard, elles ne cessent pas d'être bonnes, et ce +cabinet nous secondera dans tout ce que M. de Sainte-Aulaire<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143"></a><a href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> est +chargé de demander à <i>Rome</i><a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144"></a><a href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p> + +<p>»Le bill sur la réforme reparaîtra lundi; on s'attend à une discussion +vive, parce que le ministère doit proposer des modifications qui ne +diminueront pas les opposants, mais qui, au contraire, feront perdre +des votes aux partisans de la réforme.»</p> + +<p class="p2">Nos affaires marchaient mieux du côté de Paris, du moins, pour ce qui +concernait celles que j'avais à traiter. Les complications de tout +genre ne manquaient pas cependant, tant à l'intérieur qu'au dehors; on +ne sortait de l'une que pour tomber dans une autre. On ne pouvait pas +espérer que la seule présence de M. Périer à la tête du cabinet +apaiserait toutes les discordes et rétablirait le bon ordre. Aussi le +duc de Dalberg m'écrivait-il:</p> + +<p class="right">«Paris, le 12 avril 1831.</p> + +<p>»On vous dira, mon cher prince, que les choses se fortifient ici; je +n'en crois pas un mot; la dissolution de la société <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> va son train. +M. Périer vient de faire une faute incalculable par son décret qui +rétablit la statue de Bonaparte sur la colonne de la place +Vendôme<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145"></a><a href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. Le parti bonapartiste, dirigé par les républicains et +les anarchistes, va prendre une nouvelle force. Il exigera la rentrée +de toute la famille Bonaparte, et elle servira de prétexte à des +intrigues dont le gouvernement ne sera pas le maître. Le nonce m'a dit +qu'en Italie on ne voulait plus conserver cette famille. Si on ne +s'était pas arrêté ici sur la <i>non intervention</i> dans les affaires de +l'Italie, le prince de Metternich était prêt à se servir du duc de +Reichstadt pour augmenter les divisions en France. Prenez cela pour +positif.</p> + +<p>»Les affaires de Pologne donnent une nouvelle face à la situation +générale. La coalition du dehors est pour le moment moins à craindre +que les embarras du Trésor, qui sont croissants. L'emprunt du 19 doit +se faire à tout prix ou les payements seront suspendus<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146"></a><a href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>. Et que +faire alors de nos quatre cent cinquante mille hommes?»</p> + +<p>Sous l'humeur un peu exagérée de M. de Dalberg, il y avait un fond de +vérité; il n'en fallait pas moins aller droit son chemin et pourvoir +autant qu'on le pouvait aux difficultés incessantes que chaque jour +apportait. On va en voir surgir <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> de nouvelles dont les dépêches +suivantes rendaient compte.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147"></a><a href="#Footnote_147" class="fnanchor"><span class="light">[147]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 16 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai reçu votre dépêche du 12<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148"></a><a href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, qui a pour objet de faire sentir +les graves motifs d'inquiétude que donnerait à la France l'entrée des +troupes de la Confédération germanique dans le grand-duché de +Luxembourg. Vous y exprimez aussi, monsieur le comte, la crainte que +la Diète ne soit entraînée à la guerre par l'influence de son +président, et vous faites observer avec raison que le mouvement des +troupes fédérales ne doit pas être réglé isolément à Francfort, en +ajoutant que les représentants des cinq puissances réunis à Londres +sont appelés à juger le moment où cette grande mesure pourra être +devenue indispensable.</p> + +<p>»Je crois pouvoir répondre d'une manière satisfaisante à ces +différentes observations.</p> + +<p>»Le gouvernement du roi ayant désiré, dès l'origine du différend entre +la Belgique et la Confédération germanique, que la Diète ne prît +aucune résolution précipitée et adoptât, au contraire, pour système, +une lenteur sagement calculée, j'ai agi dans ce sens auprès des +membres de la conférence dont les souverains sont liés à la +Confédération germanique; et je ne peux pas renoncer à croire que +leurs conseils n'aient eu, <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> jusqu'à présent, une forte influence +sur les délibérations de Francfort, car, si un corps fédéral a été +désigné, il y a longtemps, vous aurez sans doute remarqué avec quelle +lenteur on s'est occupé de son organisation définitive.</p> + +<p>»La Diète aurait persévéré probablement dans ce système de +temporisation, si, dans ces derniers temps, la proclamation du régent +de Belgique, relative au grand-duché de Luxembourg, les discussions et +les actes du congrès, n'étaient pas venus donner au corps germanique +des motifs de mécontentement assez graves pour déterminer la Diète à +songer à l'emploi des moyens de rigueur, afin de se mettre à l'abri de +tout reproche.</p> + +<p>»Cependant, monsieur le comte, d'après les ordres que vous m'avez +transmis, j'ai eu une conférence avec M. le prince Esterhazy et M. le +baron de Bülow que je trouve toujours disposés à se prêter aux vues de +conciliation, et je les ai engagés à employer leurs bons offices +auprès du président de la Diète, afin de faire suspendre toutes les +résolutions hostiles que l'on avait été disposé à adopter à Francfort.</p> + +<p>»Les communications journalières que j'ai avec ces deux membres de la +conférence me laissent peu de doute sur les dispositions actuelles de +la Diète, et tout me porte à croire qu'elles ne sont pas de nature à +nous inquiéter. Ses mesures militaires n'annoncent point l'intention +d'agir immédiatement; ce ne sont encore que des <i>préparatifs</i>; et vous +aurez remarqué, sans doute, à quelle distance elle va chercher ses +soldats; ce sont les contingents du Holstein, d'Oldenbourg, des villes +anséatiques et du Mecklembourg, qu'elle appelle à marcher au delà du +Rhin, tandis qu'elle avait sous la main d'autres contingents qu'elle +aurait pu faire agir bien plus <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> rapidement. Elle ne l'a pas voulu +et elle a évité aussi de faire un appel aux Prussiens, prévoyant que +leur intervention aurait entraîné des inconvénients.</p> + +<p>»Il me paraît donc démontré que les intentions de la Diète et ses +mesures militaires n'ont aucun caractère qui puisse faire craindre une +prochaine agression. Quant au président de cette assemblée, que des +informations particulières vous dépeignent comme partisan d'une guerre +contre la Belgique, je ne pense pas que son influence puisse +l'emporter sur la volonté de son gouvernement, et nous savons +parfaitement, soit par les démarches auxquelles s'est prêté le prince +Esterhazy, soit par les communications directes et indirectes de sa +cour, que l'Autriche n'a nulle envie d'allumer la guerre sur aucun +point de l'Europe.</p> + +<p>»La Diète, au surplus, n'est pas maîtresse de prononcer seule dans une +affaire aussi grave: la conférence conserve toujours la faculté de lui +adresser des avis; et je puis certifier, monsieur le comte, qu'il ne +partira de Francfort aucun ordre d'attaque avant que la conférence y +ait fait connaître qu'il n'existe plus de moyen d'accommodement.</p> + +<p>»Les succès répétés et brillants des Polonais ont produit ici, comme +en France, la plus vive sensation<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149"></a><a href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>. Si les mouvements qui ont +éclaté en Lithuanie, sur des points rapprochés de la Courlande, ont +pour résultat de donner aux Russes un plus grand nombre d'adversaires, +il faudra reconnaître que l'insurrection <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> de Varsovie aura eu des +conséquences bien plus graves que celles qu'on avait d'abord +calculées<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150"></a><a href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>.</p> + +<p>»Les amis de l'ordre et de la paix ne peuvent qu'applaudir, monsieur +le comte, au langage que vous avez tenu dans les dernières séances de +la Chambre des députés; c'est ainsi, comme vous le dites à la fin de +votre dépêche, <i>que nous imposerons aux brouillons qui agitent la +Belgique</i>.</p> + +<p>»Les discussions parlementaires ici offrent peu d'incidents +remarquables depuis deux jours; mais, elles prendront un grand intérêt +lundi ou mardi...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 19 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151"></a><a href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>.</p> + +<p>»J'ai reçu de lord Palmerston une communication de laquelle il résulte +que quelques sujets de Sa Majesté Britannique ayant souffert en +Portugal<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152"></a><a href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a> des insultes et des avanies que le gouvernement +portugais a plutôt favorisées qu'arrêtées, le gouvernement anglais +avait envoyé deux bâtiments de guerre avec ordre de demander des +réparations et des indemnités. Dans le cas où elles ne seraient pas +obtenues, le commandant de ces forces a été autorisé à déclarer qu'il +se ferait <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> justice, lui-même, et qu'il agirait avec rigueur sur +les bâtiments portugais qu'il rencontrerait en mer...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 20 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153"></a><a href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>,</p> + +<p>»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 16 +de ce mois relativement aux traitements hostiles que des Français ont +éprouvés en Portugal. Une communication que m'a donnée lord +Palmerston, et dont je vous ai entretenu par ma lettre d'hier, vous +prouvera que les Anglais n'hésitent point à agir eux-mêmes et seuls +dans la question qu'ils ont avec le Portugal; ils demandent une +réparation qu'ils détermineront; et s'ils ne l'obtenaient pas, la +prise des navires portugais trouvés en mer serait la suite du refus +qui serait fait par les agents de dom Miguel; mais on ne doute pas que +la lâcheté qui accompagne toujours la cruauté, ne le fasse céder +immédiatement et qu'il ne fasse toutes les réparations convenables.</p> + +<p>»Je vous fais connaître la marche que suit le gouvernement anglais +parce que vous trouverez peut-être qu'une conduite analogue est celle +qui convient davantage. Lord Palmerston est persuadé que des menaces +suffiront.</p> + +<p>»J'ai donné beaucoup d'attention, monsieur le comte, aux informations +que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre, relativement aux +habitants de Samos<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154"></a><a href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>, mais depuis quelque temps, sans perdre de vue +les questions de la Grèce, <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> il a été moins possible de s'en +occuper, soit à cause des affaires de la Belgique, soit par une +conséquence naturelle des travaux parlementaires des ministres +anglais. J'espère que nous aurons bientôt une conférence à ce sujet.</p> + +<p>»Le ministère vient de perdre la majorité sur un amendement du général +Gascoyne, dans la question de la réforme<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155"></a><a href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>; il est assemblé en ce +moment pour aviser aux moyens de sortir de l'embarras que cet échec +lui donne; vous lirez avec plaisir les débats qui ont duré jusqu'à +cinq heures du matin. Je ne saurai que trop tard pour l'heure de la +poste, la résolution du conseil d'aujourd'hui; demain, j'aurai +l'honneur de vous l'écrire...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 22 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156"></a><a href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>,</p> + +<p>»Je vous annonçais, par la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire +hier, que le ministère avait éprouvé un échec et que le conseil était +alors assemblé pour aviser aux moyens de sortir d'embarras. Sa +position était devenue encore plus difficile dans le cours de la +journée d'hier, parce qu'un membre de la Chambre de pairs, lord +Wharncliffe<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157"></a><a href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a> avait annoncé qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> ferait la proposition d'une +adresse au roi afin de supplier Sa Majesté de ne pas consentir à la +dissolution du Parlement que ses ministres pourraient lui proposer.</p> + +<p>»Cet état de choses—le doute dans lequel on était sur les intentions +du roi—les influences que des personnes de sa famille, dont les +opinions sont fort opposées, pouvaient exercer sur Sa Majesté,—la +gravité de la réforme en elle-même—tout avait contribué à répandre +depuis vingt-quatre heures une grande incertitude dans les esprits.</p> + +<p>»Hier matin, cependant, le ministère avait obtenu du roi la promesse +positive que le Parlement serait dissous, sous la condition<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158"></a><a href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a> que +le bill relatif au douaire de la reine, serait voté avant la +dissolution, ce qui aurait entraîné un délai d'un ou deux jours; mais +l'annonce de la proposition de lord Wharncliffe ayant fait sentir au +cabinet qu'on allait avoir à lutter contre de nouveaux embarras que +tout délai ne ferait qu'accroître, Sa Majesté s'est déterminée à +prononcer immédiatement la prorogation qui, d'après l'usage, est +suivie dans les vingt-quatre heures de la dissolution. Le roi s'est +rendu aujourd'hui à cet effet au Parlement.</p> + +<p>»Vous savez, monsieur le comte, qu'il doit s'écouler maintenant un +délai de quarante jours, avant qu'une nouvelle chambre puisse être +réunie; chaque parti va mettre ce délai à profit, pour s'assurer des +suffrages; et les plus grands efforts vont avoir lieu pour faire +triompher l'une ou l'autre opinion. Tous les membres du Parlement se +disposent déjà à quitter <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> Londres pour se rendre sur les divers +points où ils ont à préparer leur élection.</p> + +<p>»Il est arrivé hier à Londres quatre députés belges, M. le comte de +Mérode, M. Villain XIV<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159"></a><a href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>, l'abbé de Foere<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160"></a><a href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a> et M. de +Brouckère<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161"></a><a href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>. Ces députés viennent, à ce que l'on présume, proposer +la couronne au prince Léopold de Saxe-Cobourg. Dans ma première +dépêche j'aurai l'honneur de vous faire connaître l'objet positif de +leur mission; la forme qu'ils auront adoptée pour la remplir et la +réponse qui y sera faite <i>par le prince</i>. Il est probable que cette +réponse sera conçue dans des termes évasifs et que Son Altesse Royale +évitera d'exprimer une acceptation ou un refus positif avant que la +Belgique ait adhéré au protocole du 20 janvier. <i>Telle est du moins +l'opinion de ceux qui vivent dans l'intimité du prince</i><a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162"></a><a href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>...</p> + +<p>»Je vous envoie le discours prononcé ce matin par le roi au +Parlement...» <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 25 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163"></a><a href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>,</p> + +<p>»J'ai reçu ce matin<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164"></a><a href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a> la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 22 de ce mois.</p> + +<p>»J'ai éprouvé une véritable satisfaction, en voyant que le +gouvernement du roi avait donné son adhésion aux protocoles numéros 21 +et 22<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165"></a><a href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>, et qu'il ne faisait que quelques légères observations que +je présenterai à la conférence en les appuyant des arguments contenus +dans votre dépêche.</p> + +<p>»J'aurais fait immédiatement cette communication si lord Palmerston +n'était à Cambridge pour y préparer sa réélection; il ne doit être de +retour qu'au milieu de la semaine prochaine mais, dans cet intervalle, +j'aurai soin de voir séparément les autres membres de la conférence.</p> + +<p>»La demande que fait le gouvernement du roi, d'établir un concert +entre les cinq puissances afin de régler le nombre de troupes qui +pourront être employées dans le Luxembourg et pour fixer l'époque à +laquelle elles devront agir, me paraît <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> juste et conforme aux +conseils de la prudence; je pense que la conférence sera naturellement +disposée à l'admettre<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166"></a><a href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</p> + +<p>»Quant à l'évacuation de Venloo et de la citadelle d'Anvers, il ne +paraît pas qu'il puisse s'élever de difficultés à ce sujet, quand les +Belges auront pleinement adhéré au protocole du 20 janvier.</p> + +<p>»A l'égard des échanges à opérer entre la Hollande et la Belgique, +vous avez su, monsieur le comte, que, par le protocole numéro 21, la +conférence avait déclaré qu'elle regardait cette question comme +précoce, et qu'elle pensait qu'il fallait l'ajourner jusqu'au moment +où elle aurait été éclaircie par les travaux des commissaires +démarcateurs. Il me sera extrêmement difficile de changer ici la +manière de voir<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167"></a><a href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a> sur ce point; il me sera sans doute objecté, que +le roi de Hollande ayant déjà adheré au protocole des limites, ce +serait s'exposer de sa part à beaucoup de difficultés s'y l'on +cherchait aujourd'hui à y apporter des modifications<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168"></a><a href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>. Cependant +je ferai tous mes efforts pour amener les plénipotentiaires à entrer +dans les idées que vous m'exprimez.</p> + +<p>»Le délai que vous voudriez faire accorder aux Belges pour se +prononcer définitivement me paraîtrait, je l'avoue, par trop prolongé, +s'il allait jusqu'au 1<sup>er</sup> juin. Je penserais qu'il serait peut-être +plus avantageux pour le gouvernement de Sa Majesté, comme pour le +gouvernement anglais, de se présenter <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> devant les Chambres qui, +dans chaque pays, se rassemblent à la même époque, après avoir terminé +toutes les affaires principales de la Belgique.</p> + +<p>»Le prince Léopold a déclaré aux députés de ce pays qui sont venus lui +offrir la couronne, qu'il l'accepterait le jour où la Belgique aurait +adhéré au protocole des limites fixées par les cinq puissances, dont +il ne voulait pas se séparer. Une partie de ces députés a déjà quitté +Londres; ils ne se sont présentés, ni chez moi, ni chez aucun membre +de la conférence.</p> + +<p>»L'Angleterre est livrée en ce moment à une agitation très grande et +qu'elle n'avait pas éprouvée depuis la révolution de 1688. La question +de la réforme parlementaire occupe tous les esprits, éveille tous les +intérêts et place, pour ainsi dire, la nation dans deux camps opposés. +Personne ne reste neutre, et chaque individu qui appartient à un +parti, s'y abandonne sans réserve, en y livrant aussi sa fortune. Des +souscriptions sont ouvertes de part et d'autre; elles s'élèvent déjà à +des sommes immenses, et un seul engagement monte à cent mille livres +sterling...</p> + +<p>»L'Irlande ajoute à son état habituel l'agitation que lui communique +l'Angleterre, et de graves désordres en agitent en ce moment la partie +méridionale. Il me semble que cet état de choses offre à la France le +moyen de trouver dans la tranquillité tous les avantages que +l'Angleterre perd par l'agitation.</p> + +<p>»Sir Frédéric Lamb est nommé ambassadeur à la cour de Vienne<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169"></a><a href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>.—Le +duc de Broglie vient d'arriver ici...» +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 26 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170"></a><a href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>,</p> + +<p>»J'ai eu l'honneur de vous mander hier qu'une partie des députés +belges avait quitté Londres. Cette information n'est pas exacte. Au +moment où ces députés allaient partir, le prince Léopold les a fait +inviter à dîner; ils se sont rendus chez lui. Lord Grey s'y trouvait +aussi. On a beaucoup agité les affaires de la Belgique; la discussion +qui avait eu lieu a été reprise, et le prince Léopold, en persistant +dans la réponse que je vous ai fait connaître hier, a donné à son +opinion de nouveaux motifs et de nouveaux développements.</p> + +<p>»Il a été décidé que l'abbé de Foere partirait seul ce soir et que les +autres députés resteraient ici à attendre le résultat des efforts +qu'il va faire à Bruxelles... Le langage qu'on a tenu à ces députés se +réduit à ceci : «Adhérez d'abord au protocole du 20 janvier, faites +élire votre souverain; ces deux choses terminées, vous négocierez des +échanges et vous pouvez être assurés que vous trouverez des +dispositions bienveillantes dans la conférence lorsqu'elle sera +appelée à régler les points sur lesquels vous ne pourriez pas vous +entendre.»</p> + +<p>»Lord Grey augure bien de la conversation que le prince Léopold et lui +ont eue avec les députés, quoiqu'il ne se dissimule pas que les choses +soient encore loin d'être terminées.</p> + +<p>»Lord Palmerston n'est pas encore de retour; ainsi, le jour de notre +conférence n'est pas encore fixé. Je persiste dans les opinions que je +vous exprimais dans ma lettre d'hier, et <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> je crois qu'en général +vous serez content des réponses qui vous seront faites...</p> + +<p>»On fait grand bruit ici d'une note du général Guilleminot au +Reis-Effendi, qui renferme, dit-on, trois déclarations. La première a +pour objet de montrer à la Porte ottomane que les principes du +gouvernement français étant diamétralement opposés à ceux que +professent la Russie et l'Autriche, une guerre avec ces deux +puissances est inévitable. La seconde déclaration annonce que +l'Angleterre, ou demeurera neutre, ou se déclarera l'alliée de la +France. La troisième a pour but de montrer à la Porte qu'elle doit +songer à son indépendance et aux mauvaises chances que lui ferait +courir une alliance avec les puissances opposées à la France<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171"></a><a href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p> + +<p>»J'ai dû répondre, quand on m'a parlé de cette note, que je n'avais +aucune connaissance de ce que l'on me disait avoir été fait à +Constantinople, et que la loyauté de mon souverain et de son +gouvernement ne permettait pas d'y croire...»</p> + +<p>Les démarches du général Guilleminot à Constantinople, dont il est +question dans cette dépêche, m'avaient en effet valu des plaintes +extrêmement vives de la part du cabinet anglais. En l'absence de lord +Palmerston qui était occupé de son élection à Cambridge, le premier +ministre lord Grey m'avait témoigné une grande irritation de la +conduite de notre ambassadeur. Dans l'ignorance où j'étais des faits, +je ne puis lui exprimer que de l'incrédulité. Le lendemain, en +m'envoyant les rapports de l'ambassadeur d'Angleterre à +Constantinople,<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +qui étaient aussi précis que possible, il m'écrivait:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172"></a><a href="#Footnote_172" class="fnanchor"><span class="light">[172]</span></a>.</h4> + +<p class="right"><i>«Downing-street, april 26, 1831.</i></p> + +<p class="left5"><i>»My dear prince,</i></p> + +<p><i>»I send herewith copies of the information which has reachen this +government respecting the procedings of the French minister at +Constantinople.</i></p> + +<p><i>»I feel confident that a conduct, so contrary to good faith, can +never have been sanctioned by the king of the French, and the +character of his first minister affords me an equal assurance, that it +requires only to be known to him, to be disavowed in the most direct +and effectual manner.</i></p> + +<p><i>»I thereford forbear to offer any remarks on the character of the +accompanyings papers, which I schall be obliged to you to return to +me, after having read them.</i></p> + +<p><i>»I am with the highest regard and consideration, dear prince de +Talleyrand, your most faithfully.</i></p> + +<p class="right"><span class="smcap">»GREY.»</span> +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p> + +<p>Les pièces qu'il me communiquait constataient, en effet, que le +général Guilleminot avait annoncé à la Porte que la France allait +déclarer la guerre à la Russie et à l'Autriche et que l'Angleterre +resterait neutre ou se joindrait à la France. Il est difficile de +s'expliquer comment un homme aussi expérimenté que M. Guilleminot +avait pu se hasarder à faire de pareilles déclarations, sans +instructions de son gouvernement.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, dès que M. Casimir Périer eut connaissance de ce +qui s'était passé, on rappela le général Guilleminot. Celui-ci, à son +retour à Paris, se plaignit hautement d'avoir été désavoué et +abandonné par le général Sébastiani; et le fait, qui des deux avait +tort, n'a jamais été bien éclairci<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173"></a><a href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>. Mais il n'en reste pas moins +vrai qu'un pareil incident n'était pas de nature à inspirer de la +confiance dans notre gouvernement. Les dates, heureusement, +constataient que les démarches du général Guilleminot avaient été +faites à Constantinople, avant qu'on y connût le changement qui avait +amené M. Casimir Périer à la présidence du conseil.</p> + +<p>Je reviens à mes dépêches.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174"></a><a href="#Footnote_174" class="fnanchor"><span class="light">[174]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 28 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»La convocation d'un nouveau Parlement a donné lieu hier soir à de +nombreuses illuminations dans la ville de Londres et à quelques +désordres: le peuple a brisé les vitres chez plusieurs <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> *membres +du Parlement, connus pour leur opposition au bill de réforme; ce +tumulte n'a eu, du reste, aucune conséquence et aucun caractère +sérieux. Ce sont, vous le savez, les paroisses qui supportent, les +frais de ces mouvements populaires qui sont assez fréquents à Londres; +les derniers ont eu lieu lors du procès de la reine Caroline et lors +du bill pour l'émancipation des catholiques. Ce qui prouve que cet +événement a peu de gravité, c'est qu'il n'a eu sur les fonds publics +aucune espèce d'influence<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175"></a><a href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>.—Les élections commencent demain dans +la Cité...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 29 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176"></a><a href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>,</p> + +<p>»Je viens d'avoir avec les députés belges qui sont restés à Londres +une longue conférence dont je dois vous rendre compte.</p> + +<p>»J'ai commencé par témoigner à ces messieurs l'intérêt que la France +prenait au bien-être de la Belgique. J'ai ajouté que cet intérêt ne se +démentirait pas et que, pénétré sur ce point des intentions de mon +gouvernement, je serai toujours prêt à faire valoir leurs droits et à +leur donner, en ce qui dépendrait de moi, des preuves de l'amitié +sincère et désintéressée de la France.</p> + +<p>»M. de Mérode m'a exprimé alors que ses compatriotes et lui +regardaient comme une affaire de conscience de ne pas abandonner les +habitants du grand-duché de Luxembourg qui <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> s'étaient associés si +franchement à leur cause et en avaient partagé les chances.</p> + +<p>»J'ai cherché à le rassurer sur ce point en lui disant que la +conférence avait pris dans la plus sérieuse attention la position +particulière dans laquelle allait se trouver le Luxembourg, et que les +droits des habitants de ce pays à une représentation nationale me +paraissaient assurés, non seulement par le dernier protocole numéro +21, mais encore par les actes fondamentaux de la Confédération +germanique dont le grand-duché fait partie intégrante.</p> + +<p>»MM. les députés ayant passé ensuite à la question des échanges, je +les ai priés de remarquer à cet égard, avec quel soin le protocole du +20 janvier avait posé le principe de ces échanges et de la contiguïté +qui devrait être procurée aux possessions de chaque État. Si, ai-je +ajouté, l'exécution de cette clause a depuis été ajournée, c'est +uniquement pour laisser aux commissaires démarcateurs le temps +nécessaire pour rassembler sur ces questions d'échange les notions qui +pourraient le mieux éclairer les cinq puissances, lorsqu'elles seront +appelées à régler les points sur lesquels la Belgique et la Hollande +n'auraient pu s'accorder.</p> + +<p>»J'ai terminé cette explication en déclarant aux députés belges que, +lorsque la conférence aurait à s'occuper de cet important travail, ils +pouvaient être certains que celles de leurs demandes qui seraient +fondées sur la raison et l'équité seraient convenablement +appréciées...</p> + +<p>»Enfin,les députés se sont étendus sur les difficultés dont le +gouvernement actuel de la Belgique était environné, et ils ont +hautement exprimé le désir d'avoir à leur tête un souverain qui pût +faire valoir leurs droits. Je leur ai dit qu'en effet le <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> choix +d'un souverain devait être l'objet de leurs vœux, mais qu'ils +devaient sentir que probablement le prince sur lequel ils porteraient +leur choix, ne consentirait à accepter la couronne que lorsque la +Belgique aurait adhéré au protocole du 20 janvier, parce qu'il +reconnaîtrait que cette adhésion le placerait, dès le début de son +règne, dans des rapports convenables envers les grandes puissances et +utiles pour la Belgique. Tout cela s'est dit avec beaucoup de +développements et en répétant tous les raisonnements que nous +employons depuis un mois.</p> + +<p>»Telle est, monsieur le comte, la substance de mon entretien avec les +députés belges. Je pense qu'ils auront dû y trouver la franche +expression du désir que j'ai toujours éprouvé de seconder les +intentions du gouvernement du roi, en servant ici leurs intérêts. +L'impression qui m'est restée de cette conférence est, sans aucun +doute, entièrement favorable au caractère d'honnêteté de ces députés; +mais je ne peux pas m'empêcher de remarquer qu'ils m'ont paru bien +nouveaux dans les affaires...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, 1<sup>er</sup> mai 1831.</p> + +<p class="left5">«Monsieur le comte<a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177"></a><a href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>,</p> + +<p>»Les élections marchent dans un sens entièrement favorable à la +réforme. Il ne faut pas induire de là que cette mesure sera combinée +comme celle qui avait été présentée au dernier Parlement, mais on peut +en conclure que la majorité des Communes désirera une réforme et que, +bien certainement, il y en aura une. <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p> + +<p>»Lord Palmerston étant retourné aux élections de Cambridge où sa +nomination n'est pas du tout assurée, et M. de Wessenberg étant assez +sérieusement malade, les réunions de la conférence n'ont pas eu lieu +depuis quelques jours et ne pourront être reprises que la semaine +prochaine. Je chercherai, en attendant, à faire l'usage le plus +convenable des observations contenues dans votre dépêche du 28 avril, +sur les démarches attribuées au général Guilleminot.</p> + +<p>»Les députés belges ont dîné avant-hier chez moi; je n'en ai pas tiré +grand'chose, parce qu'ils attendent des réponses de l'abbé de +Foëre...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 3 mai 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178"></a><a href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>,</p> + +<p>»... Le prince Léopold est venu chez moi ce matin et j'ai eu avec lui +une très longue conversation.</p> + +<p>»Le prince paraît décidé à accepter le trône de Belgique, mais il sait +parfaitement que pour faire admettre ce pays au nombre des États +européens, il est nécessaire de le placer dans de bons rapports avec +les grandes puissances et de le mettre d'abord dans une position +analogue à celle du roi de Hollande, position qui peut seule faire +cesser les difficultés qui subsistent depuis six mois.</p> + +<p>»Son Altesse Royale voit souvent les députés qui sont à Londres, et +c'est toujours dans le sens que je viens d'indiquer qu'elle s'exprime +avec eux. Le prince leur a rappelé les difficultés qui avaient eu lieu +lors du blocus d'Anvers; les soins et les efforts qu'il avait été +nécessaire d'employer auprès du <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> roi de Hollande pour les faire +cesser; que, par conséquent, il fallait éviter de faire naître avec ce +souverain de nouvelles causes de discussions, parce qu'on ne pouvait +pas prévoir quel en serait le terme<a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179"></a><a href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>, et que le moyen de les +prévenir était d'adhérer, comme il l'avait fait, au protocole du 20 +janvier. Le prince a déclaré, en outre, aux députés qu'aussitôt<a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180"></a><a href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a> +qu'ils auraient rétabli des rapports convenables avec les puissances, +il s'occuperait personnellement, avec le plus vif intérêt, des +échanges et des autres arrangements qui sont l'objet de leurs vœux.</p> + +<p>»Il leur a fait remarquer que le principe de ces échanges avait été +posé dans le protocole du 20 janvier, puisqu'une de ses dispositions a +pour but d'assurer aux Belges et au roi de Hollande la contiguïté de +leurs possessions. Il leur a dit qu'il avait des raisons de croire +que, sous ce rapport, ils auraient des marques de bienveillance de la +part des puissances; qu'enfin il userait de toute l'influence qu'il +pourrait avoir pour travailler sans relâche au bonheur de la Belgique, +pour lui faire acquérir le rang qu'elle doit avoir en Europe et pour +développer toutes les sources de prospérité de ce beau pays.</p> + +<p>»Quant au grand-duché de Luxembourg, il ne serait peut-être pas +impossible, monsieur le comte, qu'en laissant à la Confédération +germanique la forteresse, on parvînt à s'entendre avec le roi de +Hollande, relativement à la partie territoriale. Vu la distance où +elle se trouve de ses autres possessions, elle n'a peut-être plus pour +lui un grand prix, et il pourrait se faire qu'on l'amenât à en traiter +pour une somme d'argent, <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> après toutefois que les Belges auraient +adhéré au protocole du 20 janvier...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, 6 mai 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181"></a><a href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>,</p> + +<p>»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 3 +de ce mois relativement au rappel de M. le général Guilleminot. Les +informations contenues dans ma lettre du 26 avril laissaient peu de +doute sur les faits dont j'avais l'honneur de vous parler et dont +j'attribuais une partie aux intrigues des drogmans; la gêne que cette +affaire mettait dans nos rapports ici a cessé.</p> + +<p>»Le roi ne se rendra pas au dîner que la Cité de Londres devait +offrir. En général, on évite tout ce qui peut être une occasion de +rassemblement populaire. Il y a lieu de croire que lord Palmerston +échouera décidément aux élections de Cambridge<a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182"></a><a href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>; l'influence du +clergé est très grande dans cette université. Le ministère lui +procurera une autre élection moins brillante, mais dont il dispose. Si +l'on faisait quelques pairs, il pourrait aussi être du nombre de ceux +que le roi choisirait<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183"></a><a href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>.</p> + +<p>»Lord Palmerston sera probablement ici demain. Je pense que nous +pourrons alors avoir une conférence et que la santé de M. de +Wessenberg lui permettra d'y assister...</p> + +<p>»Les députés polonais, qui sont à Londres, croient que si l'affaire +qui paraît devoir avoir lieu sous peu de jours entre <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> les Russes +et leurs compatriotes était favorable à ces derniers, l'Autriche et la +Prusse offriraient leur médiation, ce qui les effraierait. Si la +France et l'Angleterre faisaient partie de cette médiation, ils +seraient rassurés; et il me semble que l'Angleterre ne pourrait pas se +refuser à y entrer avec nous<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184"></a><a href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 9 mai 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185"></a><a href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>,</p> + +<p>»Nos conférences ont été reprises aujourd'hui. On s'est occupé de la +situation dans laquelle se tient toujours la Belgique envers la France +et envers les autres puissances de l'Europe. On a rendu justice aux +députés qui sont ici, et qui paraissent animés d'un esprit plus sage +que ceux qui nous ont été envoyés jusqu'à présent; mais, comme eux, +ils se trouvent sans pouvoirs et, par là, ne peuvent faire faire aucun +progrès aux questions relatives à leur pays et qu'il faut enfin +terminer.</p> + +<p>»Il a été convenu, ainsi que vous en exprimiez le désir <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> dans +votre dépêche du 22 avril, que les Belges auraient jusqu'au 1<sup>er</sup> +juin pour se prononcer définitivement sur les propositions contenues +dans le protocole numéro 22. Ce délai sera déterminé dans le premier +protocole qu'arrêtera la conférence.</p> + +<p>»J'ai l'honneur de vous adresser, pour le cas où vous ne l'auriez pas +déjà, l'état des troupes de la Confédération germanique qui doivent +être employées dans le grand-duché de Luxembourg; elles sont sous le +commandement du général Hinüber. Il paraît, d'après les nouvelles qui +sont parvenues ici, que leur marche est lente.</p> + +<p>»J'ai vu aujourd'hui le prince Léopold, il ne varie pas dans sa +résolution; il n'acceptera pas la Belgique, telle qu'elle est définie +par le congrès, et dans laquelle se trouvent des pays que les Belges +mêmes n'occupent pas; mais il accepte la Belgique telle qu'elle est +définie par les cinq puissances, en en séparant la question du +grand-duché de Luxembourg.</p> + +<p>»Le prince a eu de fréquents entretiens avec les députés et leur tient +toujours le langage le plus convenable et le plus franc. De leur côté, +ils prennent confiance en lui, et expriment, en toute circonstance, le +désir de le voir incessamment placé à leur tête, parce qu'ils +espèrent, seulement alors, que l'ordre pourra renaître dans leur pays; +mais le prince Léopold ne leur cache pas qu'il ne se déterminera à se +rendre parmi eux que lorsque les choses seront plus avancées et qu'il +n'y aura plus surtout d'incertitude sur les résolutions du +gouvernement provisoire relativement au protocole du 20 janvier. Vous +voyez que les choses vont encore bien lentement. <i>En général, +cependant, les membres</i> <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> <i>de la conférence sont pressés de finir, +et tous ont exprimé aujourd'hui ce désir<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186"></a><a href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a></i>...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 10 mai 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187"></a><a href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>,</p> + +<p>»J'ai l'honneur de vous transmettre le protocole que la conférence a +arrêté ce matin et dans lequel vous retrouverez l'esprit des +protocoles précédents<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188"></a><a href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>. Ce protocole—l'adhésion bien connue de la +France aux résolutions prises à Londres,—l'acceptation du prince +Léopold, conditionnellement annoncée aux députés belges, s'ils +adoptent les limites déterminées par le protocole du 20 janvier,—le +terme du 1<sup>er</sup> juin qui est fixé pour leur adhésion;—tout porte à +croire que la raison se fera enfin entendre en Belgique.</p> + +<p>»Dans le cas cependant où les Belges pousseraient les choses à +l'extrême, il a paru prudent d'engager les deux membres de la +conférence qui sont en rapport régulier avec la Diète de Francfort, à +écrire au président de cette assemblée, en lui envoyant textuellement +ce que nous désirons trouver dans la réponse de M. de Münch. Voici la +phrase qui sera insérée dans la lettre du président:</p> + +<p>»La Confédération ne fait entrer ses troupes dans le <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> Luxembourg, +que pour y rétablir les droits du roi grand-duc et l'empire des +traités. Agissant dans les intérêts connus et avoués des États +limitrophes, elle respectera aussi la neutralité de la Belgique, à +condition que la Belgique elle-même en respectera les principes.»</p> + +<p>»Vous voudrez bien remarquer que ces dispositions ne s'appliquent +qu'au seul cas où, après le 1<sup>er</sup> juin, qui est l'expiration du délai +accordé aux Belges, la Confédération se verrait obligé de repousser +par la force ceux qui occupent le territoire qui lui appartient.</p> + +<p>»Mon opinion est que la Confédération désire beaucoup ne pas être +obligée de recourir aux moyens d'exécution, et surtout de ne pas être +forcée de faire passer le Rhin à ses divers contingents dont elle +trouve les mouvements fort coûteux...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 12 mai 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte<a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189"></a><a href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>,</p> + +<p>»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 10 +de ce mois; elle peint l'état de la Belgique tel qu'il est et que le +font connaître les informations parvenues ici. Je vous ai mandé, par +ma lettre du 9, combien les membres de la conférence étaient pressés +d'en finir; mais ils ont voulu vous donner une marque de +condescendance, en reculant au 1<sup>er</sup> juin, ainsi que vous l'avez +désiré, le dernier délai accordé aux Belges.</p> + +<p>»La députation belge vient de s'augmenter d'un membre; <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> M. +Devaux<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190"></a><a href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>, qui fait partie du congrès et du conseil des ministres, +est arrivé ici; mais il n'a pas plus de pouvoirs que ceux qui l'ont +précédé.</p> + +<p>»Le prince Léopold a vu M. Devaux; il lui a dit, ainsi qu'à ses +collègues qu'il était toujours disposé à accepter leurs offres, mais +qu'il ne donnerait pas son acceptation tant que l'État belge serait +vague, incertain; et surtout tant que les Belges ne seraient pas dans +des rapports de bonne harmonie avec les principales puissances de +l'Europe.</p> + +<p>»... Je crois qu'il serait utile que vous fissiez connaître au général +Belliard l'état où se trouvent les choses en ce moment, ici, afin +qu'il use de son influence pour amener les Belges aux moyens +conciliatoires qui leur sont proposés...»</p> + +<p class="p2">Je n'ai rien à ajouter à ces dépêches qui retracent suffisamment les +entraves que rencontraient nos négociations compliquées. Je tiens +cependant à faire connaître aussi les impressions qu'on en recevait à +Paris et les échos qui me venaient de ce côté.</p> + +<p>On les trouvera dans les lettres suivantes que je reçus à cette +époque, et qui, on le remarquera, venaient de personnes assez opposées +dans leurs idées et dans leurs vues. <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span></p> + +<p>Ainsi, M. Casimir Périer m'écrivait:</p> + +<p class="p2 right">«Paris, le 23 avril 1831.</p> + +<p>»C'est, mon prince, avec une grande satisfaction que nous avons reçu +vos dernières dépêches et les deux derniers protocoles que vous nous +avez envoyés. Dans une conférence que nous avons eue hier, à ce sujet, +nous avons réussi à les faire approuver. M. le ministre des affaires +étrangères doit vous transmettre aujourd'hui quelques observations; +nous serions surtout heureux que vous puissiez prendre en +considération celle qui est relative aux échanges et obtenir, pour +elle, l'assentiment de la conférence. Ces arrangements faciliteraient, +nous le pensons, les négociations sur les affaires de Belgique; et si +nous apprenions qu'ils ont été favorablement accueillis, nous y +verrions un heureux acheminement vers une solution définitive que tous +nos vœux appellent. M. le général Belliard va partir avec des +instructions conformes aux communications que vous fait M. le ministre +des affaires étrangères; toutefois, il ne doit en faire usage que +lorsque nous aurons reçu votre réponse à ce sujet.</p> + +<p>»La marche de nos affaires intérieures devient plus satisfaisante, et +le gouvernement s'avance avec plus de succès vers le but qu'il s'est +proposé. Notre position n'en est pas moins extrêmement grave, et au +milieu de l'ébranlement général, la paix est une nécessité, non +seulement pour la France, mais pour la stabilité de tous les États. +Nous rencontrons des obstacles surtout dans cet esprit de désordre et +d'innovation qui n'est plus seulement français, et que notre exemple +paraît avoir rendu européen. Mais, avec de la persévérance, avec le +maintien de la paix <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> pour lequel vous nous secondez si bien, nous +sortirons de la position difficile où nous avons été placés. Tel est +notre espoir, et, plus que jamais, nous sentons qu'il y a nécessité et +devoir à remplir la mission que nous nous sommes imposée...»</p> + +<p>Le comte Alexis de Noailles<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191"></a><a href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>, que je puis tenir pour un +représentant du faubourg Saint-Germain, m'écrivait le 30 avril:</p> + +<p class="p2 left5">«Mon prince,</p> + +<p>»... Je pars pour mon département, pour assister à la session de mon +conseil général et aux élections. On en parle fort diversement; mais, +toutes les idées se modifient chaque jour; les plus alarmés reviennent +à la pensée qu'en général les élections seront fort modérées. On cite +même que MM. Demarçay<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192"></a><a href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>, Corcelles<a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193"></a><a href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a> et <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> Salverte<a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194"></a><a href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a> ne +seront pas réélus à Paris. Le dernier sera toujours réélu; je ne puis +en douter à cause de son talent, de tous ceux de la gauche, le plus +redoutable. Pour les autres, leur élection est, en effet, fort +douteuse.</p> + +<p>»Quel sort est le vôtre, mon prince, et quelle glorieuse destinée +politique a été celle de votre vie! Trois fois, dans les plus grandes +circonstances, au milieu des menaces les plus prochaines de +dissolution pour ce pays-ci, vous serez intervenu, dirigeant presque +seul la barque. Vous l'aurez amenée au port. Cette fois, le service +est d'autant plus grand que vous avez lutté et agi d'abord contre une +opinion presque générale. Vous avez ramené à vous, non seulement les +négociations et les événements, mais encore les opinions. La guerre, +en ce moment, est en horreur en France. Le gouvernement peut tout dans +l'intérêt de la paix. Tous les partis sont revenus à cette idée. On +n'oserait en avouer une autre...»</p> + +<p class="p2">Écoutons maintenant le duc de Dalberg:</p> + +<p class="p2 right">«Paris, le 3 mai 1831.</p> + +<p>»... Le vieux renard du Luxembourg (M. de Sémonville)<a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195"></a><a href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a> maintient +sa prophétie que tout cela n'est pas tenable, et <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> l'accompagne de +tant de réflexions qu'on a quelque peine à ne pas se ranger de son +avis. Il croit au rappel du petit <i>Aiglon</i> (le duc de Reichstadt) qui +ne tiendra pas plus, à ce qu'il croit, mais qui laissera le champ +libre à d'autres combinaisons entre les prétendants.</p> + +<p>»J'ai la presque certitude que, pendant que nous menacions l'Autriche +d'une guerre en Italie, le parti bonapartiste ici, très actif et très +remuant, avait obtenu des assurances de secours. On tient maintenant +un tout autre langage envers ce parti.</p> + +<p>»Si on exige que les Autrichiens quittent les États du pape, les +émeutes reprendront sur tous les points. La conduite qu'on tient à +Parme et à Modène est absurde<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196"></a><a href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>.</p> + +<p>»Casimir Périer avance aussi bien qu'il le peut; mais il a plus de +difficulté <i>au-dessus de lui</i> qu'au-dessous.</p> + +<p>»Le rappel du général Guilleminot a fait quelque impression. On +devrait y mettre Latour-Maubourg<a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197"></a><a href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> qui est à Naples, mais on dit +que Sébastiani y enverra son frère<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198"></a><a href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>, ce qui ne conviendra qu'à +cette famille...» +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span></p> + +<p class="p2 right">«Paris, le 10 mai 1831.</p> + +<p>»... L'esprit de parti qui règne ici et qui augmente par la faiblesse +du gouvernement, lequel cependant fait ce qu'il peut, rend ce séjour +de plus en plus odieux.</p> + +<p>»Le bonapartisme est à présent la couleur sous laquelle on travaille. +On s'en sert pour agir sur l'armée et sur les classes inférieures, +séduites par les succès de ceux qui en sortent pour monter sur des +trônes et pour être décorés des faveurs de la fortune. Le gouvernement +a tort de ne pas mieux éclairer l'opinion qu'elle ne l'est, sur le +régime impérial. Tout le monde se fait bonapartiste, parce que le +Palais-Royal et <i>sa camarilla</i> n'ont peur et n'ont des égards que pour +ce parti. Il en résulte qu'il prend de la consistance. Mauguin disait, +il y a quelques jours, à un homme dont je le tiens: «Il nous faut un +gouvernement provisoire et une régence au nom du duc de Reichstadt, et +nous y arriverons.»</p> + +<p>»Croyez que si la guerre éclatait en Italie, l'Autriche animerait ces +intrigues. D'un autre côté, comment comprimerez-vous l'ardeur de +l'armée que vous avez réunie et celle de la population de la France +qu'on a si sottement échauffée, en lui parlant des étrangers qui +veulent marcher sur la France?</p> + +<p>»Enfin, à la prochaine session des Chambres, on verra comment tous ces +éléments de discorde pourront être conjurés...»</p> + +<p class="p2">Je terminerai ces citations de lettres par celle, assez longue, que +m'écrivait Madame Adélaïde d'Orléans, à la date du 11 mai, et qui est +la plus importante de toutes, ainsi qu'on pourra en juger. <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Saint-Cloud, le 11 mai 1831.</p> + +<p>»C'est bien à regret, mon cher prince, que je suis aussi en retard +dans ma correspondance avec vous. Mais nous avons été si en mouvement +pendant plusieurs jours, pour la fête de notre cher roi (qui s'est +passée comme nous pouvions le désirer), puis à la suite, notre +établissement ici, qu'il m'a été impossible de trouver, comme je +l'aurais désiré, un instant pour vous écrire. J'ai eu le plaisir de +voir hier madame de Dino, et de savoir par elle que vous êtes +maintenant en parfaite santé et toujours bien occupé de cette +malheureuse affaire de Belgique que je voudrais bien voir finie. Il me +paraît, d'après ce que le prince de Cobourg m'écrit, qu'il est bien +tenté de la chose, mais que l'expérience qu'il a eue de s'être trop +hâté dans l'affaire de la Grèce l'empêche d'accepter avant que les +arrangements soient faits, ce que, je vous avoue, je comprends<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199"></a><a href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>. +Ce qu'il me dit sur l'arrangement du Luxembourg me paraît très +raisonnable; c'est qu'il serait extrêmement désirable que, pour la +tranquillité de la France, de l'Allemagne et de la Belgique, on pût +induire le roi de Hollande à céder ce pays contre ou pour une +indemnité, et j'aurais bien désiré que cela fût obtenu par +l'intervention de la France, par vous, si cela eût été possible, ou si +cela l'est <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> encore. Il me semble que cela serait bien et bon pour +nous; mais, au reste, je raisonne peut-être sur cela comme une ignare +que je suis en politique. Passez-le-moi, mon cher prince, en me disant +ce que vous en pensez.</p> + +<p>»Je me félicitais de pouvoir vous mander que nous étions parfaitement +tranquilles, et de fait, nous l'étions jusqu'à hier. Mais à la suite +d'un repas donné aux chefs de la protestation sur la croix de Juillet, +il y a eu dans la nuit avant celle-ci des chants, des cris, des +rassemblements et du désordre<a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200"></a><a href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>. Hier, les rassemblements ont été +dispersés à plusieurs reprises; mais vers le soir, étant devenus plus +considérables, sur la place Vendôme, après les sommations il y a eu +une charge de cavalerie qui les a entièrement dissipés. La garde +nationale et toute la population de Paris sont furieuses de ces +tentatives de désordres excitées par un petit nombre de mauvais +sujets. Cela ne présente aucune inquiétude réelle, mais cela est fort +ennuyeux. J'espère que cette dernière tentative-ci, qui est désavouée +et désapprouvée généralement, sera la dernière.</p> + +<p>»Le roi doit partir lundi prochain, pour faire une tournée en +Normandie, qui est depuis longtemps demandée et désirée et qui +produira certainement un très bon effet. Il compte aller à Rouen, au +Havre et revenir par la ville d'Eu. Son <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> projet est d'être de +retour ici le 26. Pendant ce temps, la reine et moi, nous restons à +Saint-Cloud avec mes nièces et mes petits-neveux. Nous avons de bonnes +nouvelles de notre cher petit marin (le prince de Joinville) qui doit +être en ce moment à Toulon, où il s'embarquera vers le 15. Il ira +premièrement en Corse, après à Livourne, Naples, la Sicile, Malte et +Alger, puis à Mahon où il fera sa quarantaine. C'est un beau voyage +qui, de toute manière, lui sera utile. Il sera de retour dans trois +mois à peu près.</p> + +<p>»Je me réconcilie tout à fait avec le séjour de Saint-Cloud, pour +lequel, avant d'y venir, je me sentais peu d'attrait. C'est un superbe +séjour, les environs sont charmants et les promenades bien agréables; +puis d'anciens souvenirs qui nous sont chers. Je crois que nous y +resterons à peu près six semaines.</p> + +<p>»Adieu, mon cher prince...</p> + +<p>»<i>P.-S.</i>—Je viens de lire à mon frère la politique que je vous fais +dans ma lettre, et je n'en ai point obtenu les compliments que +j'espérais pourtant un peu. Il m'a dit qu'il ne voulait plus se mêler +de donner des conseils aux uns et aux autres, depuis qu'il avait +abandonné à la conférence le soin de s'en débattre, parce qu'il avait +été un peu fatigué des défiances qu'il avait aperçues et au-dessus +desquelles il s'était flatté d'être placé; qu'il ne voulait pas en +donner davantage au prince Léopold, non pas par défaut de confiance ou +d'amitié pour lui, bien au contraire, mais parce qu'il ne voulait plus +que ses conseils fussent dénaturés; parce qu'il craignait qu'on y +cherchât encore autre chose que le sentiment qui les lui dicterait, +qui n'était autre que son désir et même son impatience de voir +l'affaire de la Belgique terminée par <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> l'établissement d'un +souverain qui assurera à la fois son indépendance et l'organisation +d'un gouvernement capable d'y maintenir la paix et le bon ordre.</p> + +<p>»Il me dit de vous dire que vous avez surpassé son attente par +l'habileté et la hardiesse avec lesquelles vous avez amené la +conférence à <i>fendre</i> le royaume des Pays-Bas et à détacher la +Belgique de la Hollande, ou plutôt à faire reconnaître leur +indépendance l'un de l'autre. Mais il croit que, depuis ce grand pas +fait, l'antipathie que les Belges ont inspirée a faussé l'allure en ce +point principal, que la difficulté de les manier a fait perdre de vue +la nécessité d'obtenir d'eux, avant tout, le choix d'un souverain, car +mon frère me dit qu'il n'a cessé de croire, de dire et de répéter, +qu'une fois ce choix fait d'une manière qui convînt à l'Europe, aussi +bien qu'à la France en particulier, tout était fini avec les Belges, +parce que leur concours était assuré et devenait facile à obtenir pour +le reste, au lieu qu'en exigeant des Belges d'agir par eux-mêmes, on +se plongeait dans le dédale des assemblées gouvernantes; on courait +risque ou de n'obtenir d'eux, comme cela est arrivé, que des choix +spontanés et inacceptables, ou de voir se prolonger parmi eux l'état +d'anarchie et d'ingouvernabilité où ils sont encore, et en les jetant +de plus en plus dans les bras de la propagande et des chimères de la +guerre et de la république.</p> + +<p>»Mon frère me dit qu'il n'a jamais hésité une minute sur le protocole +du 20 janvier et qu'il n'a cessé de le dire aux Belges de sa propre +bouche, mais qu'il n'aurait pas voulu retarder le choix du souverain, +retard que le parti républicain n'a cessé de désirer, parce qu'il +pensait, qu'une fois le souverain choisi, le parti républicain serait +battu et qu'il devait être fort égal pour le souverain d'avoir exigé +d'avance <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> l'acceptation du protocole du 20 janvier, ou de l'exiger +après son élection, car on verrait toujours qu'il l'avait exigé.</p> + +<p>»Mais en me permettant de vous transmettre ainsi sa manière de voir +personnelle, mon frère me dit que c'est une marque de confiance qu'il +est toujours bien aise de vous donner, et qu'il n'a pas besoin de vous +recommander de la garder pour vous. Il veut que vous regardiez ceci +comme une conversation qu'il aurait eue avec vous sur son canapé, et +nullement comme une communication officielle dont il dit qu'il ne +voudrait jamais que je fusse l'organe...»</p> + +<p class="p2">Je dois m'arrêter au long <i>post-scriptum</i> de cette lettre de Madame +Adélaïde qui avait été évidemment dicté par le roi. Cela me permettra, +en rétablissant les faits, de rappeler succinctement le point où était +parvenue l'affaire hollando-belge et ce qui menaçait de nous mettre +dans une impasse.</p> + +<p>Le congrès belge avait voté une constitution dans laquelle se trouvait +défini le territoire composant la Belgique, telle que les Belges +l'entendaient<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201"></a><a href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>. Dans cette définition ils avaient compris des +territoires qui ne leur appartenaient à aucun titre, sous le prétexte +que les habitants de ces territoires s'étant associés à eux dans leur +révolution, ils étaient engagés d'honneur à réclamer leur adjonction. +C'était la constitution ainsi rédigée, que le souverain, élu par eux, +devait jurer de maintenir en acceptant la royauté. En opposition <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +à cette constitution, existait le protocole de la conférence du 20 +janvier qui avait déterminé la délimitation du territoire belge +d'après les traités et les précédents historiques. Le roi de Hollande, +dépossédé de la Belgique, avait donné, quoique à regret, son +consentement à la délimitation fixée par la conférence. Voilà où en +était l'état des choses lorsque dans le congrès belge on avait songé à +offrir la couronne au prince Léopold. La prudence la plus ordinaire +commandait clairement à ce prince de n'accepter la couronne qu'après +que les Belges seraient revenus de leurs prétentions mal fondées. Une +autre conduite l'aurait placé dans la position la plus fausse et la +plus périlleuse. En effet, si après avoir accepté la couronne et la +constitution, il insistait auprès des Belges pour les faire renoncer +aux territoires qui ne pouvaient pas leur appartenir, il se mettait en +dehors de la constitution; ou en supposant que les Belges se fussent +soumis à ses instances, il commençait son règne sous les plus fâcheux +auspices, parce qu'on lui reprocherait de n'avoir pas obtenu ce qu'on +espérait obtenir en l'élisant. Si, au contraire, le prince Léopold +devenu roi, appuyait et soutenait les prétentions mal fondées des +Belges, il se mettait par là en opposition directe avec les cinq +puissances représentées par la conférence de Londres, et avec la +Confédération germanique qui réclamait le grand-duché de Luxembourg. +Il était donc simple que le roi Léopold refusât d'accepter une +position aussi compromettante. Ceci répond aux observations du roi +Louis-Philippe, qu'on a lues dans la lettre citée plus haut de Madame +Adélaïde.</p> + +<p>Il ne sera pas inutile de rappeler encore une fois les faits qui +concernaient le grand-duché de Luxembourg. On ne doit <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> pas perdre +de vue que ce grand-duché appartenait personnellement au roi de +Hollande; il lui avait été concédé en 1814, en échange des territoires +qu'il avait droit, comme prince de la maison de Nassau, de réclamer en +Allemagne, territoires dont une partie avait été cédée à la Prusse. En +lui concédant le grand-duché de Luxembourg, on avait stipulé qu'il +resterait rattaché à la Confédération germanique, à cause de la +forteresse de Luxembourg qui y était située et qui avait été déclarée +forteresse fédérale. Le roi de Hollande, alors roi des Pays-Bas, avait +bien, en effet, pour faciliter son administration, réuni plus tard le +grand-duché de Luxembourg au royaume des Pays-Bas; mais cette réunion +n'était pas complète, puisqu'il restait, comme grand-duc de +Luxembourg, membre de la Confédération germanique et, en cette +qualité, obligé de fournir à l'armée fédérale un contingent militaire +tiré du grand-duché même.</p> + +<p>La France, quoi qu'on en dît à Paris, n'avait qu'un intérêt très +secondaire dans toutes ces questions. L'immense avantage qu'elle avait +acquis par la dissolution du royaume des Pays-Bas, par la déclaration +d'indépendance et de neutralité de la Belgique, et subsidiairement, +par la démolition d'un certain nombre de forteresses belges<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202"></a><a href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>, cet +avantage lui était acquis, et elle l'avait obtenu sans guerre. +Pouvait-il lui convenir de s'exposer à la guerre, pour assurer aux +Belges une frontière plus ou moins bien limitée? Évidemment non. Aussi +je ne m'embarrassais guère des déclarations venant de Bruxelles ou de +Paris à ce sujet, et je poursuivis mon plan, de faire régler, aussi +équitablement que possible, les <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> affaires de la Belgique par la +conférence. On avait heureusement fini par comprendre à Paris que le +prince Léopold était de tous les prétendants celui qui offrait les +meilleures garanties, et cela facilita ma tâche qui devait rester +assez laborieuse encore pendant quelques mois.</p> + +<p>Avant de reprendre la suite de mes dépêches, je dois faire mention +d'un fait sans grande importance, mais qui donna lieu à de ridicules +commentaires dans certains journaux et sur lequel je suis bien aise de +rétablir la vérité en ce qui me concerne. On sait que la duchesse de +Saint-Leu<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203"></a><a href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>, après avoir perdu son fils aîné à Florence à la suite +des troubles dans les États du pape auxquels il avait pris part, se +rendit incognito à Paris, accompagnée du second de ses fils, le prince +Louis Napoléon. Elle se trouva dans la nécessité de faire connaître au +roi et à M. Casimir Périer sa présence dans la capitale, où on toléra +son séjour jusqu'à ce que son fils, qui se disait malade, fût en état +de se remettre en route. De Paris, elle se rendit à Londres et le +gouvernement du roi m'informa de son arrivée, en me communiquant les +détails de son séjour à Paris. Elle me fit témoigner le désir de me +voir; mais je jugeai qu'il était plus convenable d'éviter une entrevue +avec elle, et je priai ma nièce, madame de Dino, de passer chez elle, +et de savoir en quoi je pouvais lui être utile. Elle voulait un +passeport pour retraverser la France avec son fils et se rendre en +Suisse où elle possédait une habitation. Je transmis sa demande à +Paris, où après quelque hésitation, on se décida à me donner +l'autorisation de lui donner un <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> passeport, ce que je m'empressai +de faire. Je n'aurais éprouvé aucun embarras à la voir, si cela avait +eu quelque utilité pour elle; j'avais rencontré dans le monde à +Londres, les deux frères de l'empereur Napoléon, Lucien et Joseph +Bonaparte, et j'avais eu pour eux les égards que j'aurai toujours pour +les membres de cette famille. Si je crois maintenant, comme en 1814, +la politique napoléonienne dangereuse pour mon pays, je ne puis +oublier ce que je dois à l'empereur Napoléon, et c'est une raison +suffisante pour témoigner toujours aux membres de sa famille un +intérêt fondé sur ma reconnaissance, mais qui ne peut exercer +d'influence sur mes sentiments politiques.</p> + +<p>Voici, au reste, la lettre que madame la duchesse de Saint-Leu +m'écrivit, à l'occasion de ses passeports, et qui confirme ce que je +viens de dire:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LA DUCHESSE DE SAINT-LEU AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Tunbridge-wells, 1831.</p> + +<p class="left5">»Prince,</p> + +<p>»Je suis autorisée à vous demander un passeport pour madame la +comtesse d'Arenenberg (c'était le nom de sa possession en Suisse) et +sa suite. Si vous croyez que les personnes qui composent cette suite +doivent être désignées, vous pouvez ajouter: son fils, mademoiselle +Masuyer, deux domestiques et une femme de chambre.</p> + +<p>»Je désire que mon passeport soit donné simplement pour la Suisse, +dont je compte prendre la route les derniers jours de ce mois. Je suis +fort aise de trouver cette occasion de vous remercier, prince, de +l'obligeance que vous avez bien voulu me montrer dans cette +circonstance. Je suis fâchée de <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> n'avoir pas vu madame la duchesse +de Dino avant mon départ. Veuillez lui en exprimer tous mes regrets et +recevoir, ainsi qu'elle, l'expression de mes sentiments.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»HORTENSE.»</span></p> + +<p>Reprenons la suite de mes dépêches<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204"></a><a href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 16 mai 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»... On n'a pas attaché ici plus d'importance qu'ils ne devaient en +avoir aux derniers mouvements de Paris; au contraire, on a remarqué la +hausse continue des fonds publics. Cependant, il est bien à désirer +que des scènes semblables ne viennent plus fixer sur nous l'attention +des puissances étrangères.</p> + +<p>»Les journaux anglais annoncent aujourd'hui que le gouvernement de dom +Miguel a accédé à toutes les demandes que le commandant des forces +britanniques lui a adressées, et ils ajoutent que, probablement, il +réclamera les bons offices de l'Angleterre pour régler ses différends +avec nous. Il ne m'a encore été fait aucune communication qui puisse +justifier cette allégation.</p> + +<p>»Lord Ponsonby est arrivé hier à Londres et m'a apporté une lettre du +général Belliard qui m'informe de l'espèce d'impossibilité où ils se +trouvaient tous deux de donner suite aux résolutions de la conférence, +vu que le gouvernement de Bruxelles n'osait rien mettre en +délibération à ce sujet. Cet<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +état de choses devient de plus en plus critique, et il exige des +mesures fortes, car l'on peut remarquer que plus on accorde de délais +aux Belges, plus leur position s'aggrave. La conférence va prendre +connaissance de l'exposé qu'aura fait lord Ponsonby à son +gouvernement. De mon côté, je lui communiquerai les informations que +m'a transmises le général Belliard, et nous chercherons quelles sont +les mesures applicables à cet état de choses.</p> + +<p>»Les informations que l'on a, à Londres, sur les affaires de Bruxelles +annoncent que des Français ont pris une part très active aux derniers +troubles; que, sur dix-sept personnes arrêtées, douze se trouvaient +appartenir à la France et que, sur l'une d'elles, on a saisi des +valeurs pour une somme de vingt-deux mille francs. On ajoute que +l'association de Paris correspond activement avec l'association de +Bruxelles et lui fournit des armes et de l'argent. Je dois appeler +votre attention sur ces bruits qui se répandent assez généralement.</p> + +<p>»J'ai vu hier, quelques heures avant leur départ, les trois députés +belges qui étaient encore à Londres. J'ai renouvelé auprès d'eux +toutes mes instances pour qu'ils emploient ce qu'ils ont d'influence à +Bruxelles, afin de bien faire apprécier aux Belges leur position. J'ai +discuté quelques objections qu'ils ont encore présentées sur les +considérations d'honneur national que ne leur permettent pas +d'abandonner le Luxembourg et de renoncer à la possession à venir de +Maëstricht. Je leur ai dit qu'il ne fallait pas appliquer les idées +d'honneur national à des territoires qui n'avaient jamais fait partie +de leur pays; qu'il fallait, avant tout, entrer dans la société +européenne et traiter ensuite les questions qui les occupaient, les +unes après les autres, en raison de leur degré d'importance. Enfin, +j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> tout employé pour leur donner de bonnes impressions et des +idées sages qu'ils pussent transmettre à Bruxelles, mais je les ai +trouvés assez découragés et fort inquiets sur le sort à venir de leur +pays...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 18 mai 1831.</p> + +<p>»... Nous avons eu hier une conférence pour nous occuper de la +situation de la Belgique et pour entendre l'exposé que lord Ponsonby +avait à faire. Ayant reçu quelques heures auparavant votre dépêche du +15, je m'étais rendu à cette conférence avec un vif désir de faire +prévaloir les idées de conciliation que lord Ponsonby devait +présenter. Vous verrez par ma réponse au général Belliard, à qui je +donne beaucoup de détails sur les résultats de cette conférence, que +l'on promet aux Belges d'entamer relativement à la cession du +Luxembourg une négociation avec le roi de Hollande, mais qu'en même +temps on leur fait bien sentir que toute agression sur le territoire +de ce souverain serait repoussée par les moyens dont les puissances +peuvent disposer.</p> + +<p>»Nous espérons qu'un langage aussi bienveillant et aussi positif +pourra produire un bon effet à Bruxelles. Les autres membres de la +conférence ont écrit dans le même sens.</p> + +<p>»Lord Ponsonby partira probablement ce soir, après avoir vu M. de +Zuylen qui vient d'arriver ici; il est chargé par la cour de La Haye, +de représenter la nécessité de faire exécuter par les Belges les +conditions de la séparation de leur pays avec la Hollande. On +s'inquiète, à La Haye, des délais que les Belges ont obtenus; on +voudrait voir concerter les mesures qui seront la suite de leur refus; +enfin, le gouvernement hollandais se plaint de quelques agressions +partielles du côté <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> d'Anvers, auprès de Luxembourg, etc.; vous +trouverez sans doute des informations plus détaillées dans une dépêche +que M. de Mareuil<a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205"></a><a href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a> vous adresse de La Haye et que j'ai l'honneur +de vous transmettre...</p> + +<p>»Les membres de la conférence pour les affaires de Grèce<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206"></a><a href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a> ont +appris avec beaucoup de reconnaissance la mesure prise par le +gouvernement du roi pour que cinq cents hommes de la brigade du +général Schneider<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207"></a><a href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a> portassent des secours au gouvernement du comte +Capo d'Istria. Ils m'ont chargé de vous exprimer leur gratitude pour +cette disposition...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 19 mai 1831.</p> + +<p>»L'arrivée de M. de Zuylen, qui paraît avoir la confiance particulière +du roi de Hollande pour la question belge, retarde de deux jours le +départ de lord Ponsonby. J'aurai l'honneur de vous rendre compte, par +le premier courrier, du résultat des entretiens qu'ils doivent avoir +aujourd'hui et demain.»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 20 mai 1831.</p> + +<p>»... L'exposé que lord Ponsonby nous a fait de la situation <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> de la +Belgique, de la faiblesse de son gouvernement et de l'anarchie à +laquelle ce pays est livré, n'a pas besoin de vous être retracé, car +vous l'avez parfaitement jugé en me faisant l'honneur de me mander, +par votre dépêche du 15, que tout annonçait que la voix de la raison +ne serait pas écoutée à Bruxelles. Le gouvernement du roi a pensé que +cet état de choses exigeait encore de sa part des ménagements, et j'ai +reçu l'ordre de chercher à prévenir l'emploi de la force et le +renouvellement des hostilités. Je m'y suis conformé et vous avez vu, +par ma dépêche numéro 143<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208"></a><a href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>, que la conférence avait fait une +concession marquée aux idées que vous désiriez faire prévaloir +puisqu'elle a promis aux Belges d'ouvrir une négociation avec le roi +de Hollande afin d'arriver, s'il se peut, à un arrangement pour le +Luxembourg. Cependant, je ne dois pas vous cacher que les membres de +la conférence pensent qu'une semblable concession, au lieu d'aplanir +les difficultés, les rendra peut-être plus grandes encore en +fournissant aux Belges et à leurs folles espérances un nouveau motif +d'encouragement. Mais ils ont voulu donner encore une preuve de +déférence pour le gouvernement de Sa Majesté et de leurs sentiments de +conciliation.</p> + +<p>»Si cette concession n'est pas convenablement appréciée par les +Belges, si elle ne les porte pas à accéder aux justes demandes qu'on +leur fait depuis plus de cinq mois; si, au contraire, elle les engage +à persister encore plus dans leur système de résistance aux +puissances, je vous avoue que, dans ce cas qu'elle a déjà prévu, la +conférence penserait<a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209"></a><a href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a> qu'elle a <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> épuisé tous les moyens de +conciliation. Le gouvernement du roi aurait alors à me transmettre de +nouvelles instructions...</p> + +<p>»M. de Zuylen n'a pas de pouvoirs qui lui permettent d'avancer en +aucune manière les affaires qui nous occupent. Il déclare que son +souverain, ayant à craindre une agression de la part des Belges, s'est +mis en mesure de la repousser.</p> + +<p>»Lord Ponsonby est toujours à Londres; il se rendra demain à +Claremont, afin de voir le prince Léopold. J'ai lieu de croire que le +gouvernement anglais a l'intention de faciliter à ce prince les moyens +d'accepter la couronne de Belgique; mais je ne pense pas qu'il +réussisse, parce que le prince Léopold n'est pas dans la disposition +d'accepter quelque chose d'incertain...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 22 mai 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Ma dépêche numéro 143 vous a fait connaître la concession que la +conférence était disposée à faire aux Belges, relativement au +grand-duché de Luxembourg. Depuis, on s'est occupé avec soin des +moyens à prendre pour faciliter au prince Léopold, l'acceptation du +trône de Belgique. Ce prince a vu plusieurs membres de la conférence, +et il leur a donné de nouvelles preuves de son désir d'accepter.</p> + +<p>»Nous nous sommes réunis hier, et nous avons arrêté le protocole +numéro 24, dont j'ai l'honneur de vous envoyer une copie<a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210"></a><a href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>. + <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p> + +<p>»Vous verrez que le nom du prince Léopold de Saxe-Cobourg est placé +dans ce protocole, de manière à montrer aux Belges que si, comme on a +lieu de le supposer, leur choix se porte sur ce prince, les puissances +y donneront leur assentiment. Je vous prie aussi de vouloir bien +remarquer que ce protocole est signé par les deux plénipotentiaires du +gouvernement russe qui, jusqu'ici, à cause de ses sentiments +d'affection pour la maison d'Orange, avait fait des objections au +choix du prince Léopold; et que, par conséquent, il se trouve +maintenant avoir donné son adhésion à ce choix.</p> + +<p>»Il est aujourd'hui nécessaire que le gouvernement du roi emploie +toute l'influence qu'il peut avoir à Bruxelles, afin de déterminer les +Belges à accéder à des dispositions si bienveillantes.</p> + +<p>»Vous verrez aussi que l'action de la Confédération germanique est +maintenant ajournée et subordonnée à la négociation avec la Hollande, +ce qui deviendra un motif de tranquillité pour tout le monde.</p> + +<p>»Depuis quelque temps la question belge semblait ne présenter aucune +issue<a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211"></a><a href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>; elle me paraît aujourd'hui en offrir une qui, j'espère, +pourra nous conduire<a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212"></a><a href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a> au but que nous nous <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> sommes proposé. Je +m'en félicite d'autant plus que rarement j'ai eu à traiter une affaire +aussi difficile et qui ait exigé autant de soins. Je fais des vœux +sincères pour que les négociations auxquelles j'ai pris part +obtiennent tout le succès qu'on en peut espérer; je n'aurai, du moins, +rien négligé dans l'intérêt de la France et du maintien de la paix.</p> + +<p>»Lord Ponsonby partira aujourd'hui pour Bruxelles...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 24 mai 1831.</p> + +<p>»... Vous m'avez fait l'honneur de me mander le 21 de ce mois, que le +gouvernement du roi avait appris avec satisfaction que la conférence +s'était attachée au projet d'entamer une négociation relativement à la +cession du Luxembourg à la Belgique. Vous aurez vu par le protocole +numéro 24, joint à ma dépêche du 22, la suite qui a été donnée à cette +idée qui devient un moyen d'avancer les affaires des Belges s'ils +savent l'apprécier et en profiter en temps convenable.</p> + +<p>»Il ne serait pas entièrement exact, monsieur le comte, d'attribuer +seulement à lord Ponsonby et à l'impression qu'il a produite sur la +conférence l'adoption de la mesure à laquelle elle vient de s'arrêter: +la lettre que j'avais reçue de M. le général Belliard et que j'ai +communiquée à la conférence a produit beaucoup plus d'effet que +l'exposé de lord Ponsonby; j'en ai pour preuve l'attention avec +laquelle elle a été écoutée; et la demande que m'a faite lord +Palmerston d'en donner une seconde lecture. Quelles que soient au +surplus les circonstances qui ont agi sur l'esprit des +plénipotentiaires, et quels que soient les moyens qui ont été +employés, je crois que nous avons d'autant plus à nous féliciter de la +<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> décision qui a été prise que je n'aurais peut-être pas espéré +l'obtenir la veille de la conférence, même quelques heures auparavant. +Je pense, au reste, que la lassitude, comme le besoin de finir, ont pu +y contribuer.</p> + +<p>»Je n'ai jamais compris que les rapports qui pourront subsister encore +entre le grand-duché de Luxembourg et la Confédération germanique +s'appliquassent<a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213"></a><a href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a> à autre chose qu'à la forteresse, car il serait +impossible que la Belgique étant neutre, sa neutralité ne s'étendît +pas au territoire du grand-duché de Luxembourg, comme aux autres +acquisitions qu'elle pourrait faire par la suite.</p> + +<p>»J'ai eu l'honneur de voir ce matin le prince Léopold. Il m'a annoncé +le départ de lord Ponsonby, dont je me suis assuré depuis. Ainsi, +l'affaire de Belgique marche maintenant vers une solution à laquelle +on pourrait facilement arriver, si on voulait sainement apprécier à +Bruxelles toute la condescendance que les puissances, dont la +conférence est l'organe, viennent de montrer aux Belges; car il est +impossible de ne pas reconnaître que leur gouvernement a maintenant de +justes motifs d'être satisfait, et des moyens de répondre aux +exigences des factieux qui l'entourent. Enfin, les points principaux +de difficultés sont aplanis et il ne reste plus que des conséquences à +régler. Néanmoins, le prince Léopold sent, comme moi, que nous ne +sommes pas encore sortis de la crise, et nous avons calculé qu'elle se +prolongerait probablement jusqu'à mardi de la semaine prochaine, 31 +mai, veille du jour où expire le délai qui a été donné aux Belges pour +faire connaître leur décision définitive. <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p> + +<p>»L'entretien que j'ai eu avec le prince Léopold m'a encore fourni de +nouvelles preuves de sa résolution d'accepter la souveraineté de la +Belgique, résolution qui est toujours calculée sur le cas où les +Belges accepteraient les bases fixées par le protocole du 20 janvier; +dans l'hypothèse contraire, le prince ne se regarde pas comme +engagé...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 25 mai 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Il n'est pas douteux que le roi de Hollande espérait que, la +résistance des Belges ayant enfin lassé la patience des puissances, il +allait se présenter pour lui des chances de guerre qu'il aurait +avidement saisies. J'ai eu l'honneur de vous mander que M. de Zuylen +était arrivé ici afin de représenter au gouvernement anglais et à la +conférence les considérations qui pouvaient les déterminer à recourir +aux moyens de rigueur.</p> + +<p>»Les idées de conciliation ayant, au contraire, prévalu, et le +protocole numéro 24 ayant été adopté, les espérances de guerre, +nourries par la Hollande, doivent être affaiblies; mais, d'un autre +côté, nous avons à craindre qu'elle n'admette pas, sans beaucoup de +difficultés, l'idée d'entrer en négociation pour la cession du +Luxembourg. C'est pour bien fixer son opinion sur la nécessité de +cette transaction, et afin de diminuer autant que possible, les +embarras de cette affaire que, depuis l'adoption du protocole numéro +24, et depuis le départ de lord Ponsonby, j'ai, ainsi que quelques +membres de la conférence, recherché plus particulièrement les +ministres hollandais qui sont à Londres. <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> Nous leur témoignons le +désir qu'ils expriment aussi, de voir le roi de Hollande, libre de +toute inquiétude extérieure, pouvant se livrer tout entier à +l'administration de ses États; nous ajoutons que l'intérêt général et +le sien, qui ne peut en être séparé, semblent exiger qu'il se prête à +la négociation qui s'ouvrira avec lui, dès que les Belges auront +acquiescé aux propositions qu'on vient de leur faire, et aussitôt +qu'ils auront fait choix d'un souverain.</p> + +<p>»Nous leur représentons aussi que le Luxembourg est un pays éloigné +des autres États hollandais, mal disposé pour entrer sous l'autorité +du roi Guillaume; que moins ils auront de points de contact avec les +Belges, moins il s'élèvera entre eux de sujets de discussion; qu'un +capital considérable, ou un revenu bien calculé, peuvent présenter de +grands avantages pour un administrateur aussi éclairé que le roi de +Hollande. Enfin, nous ne négligeons aucun raisonnement, bon ou +mauvais, pour leur faire adopter notre opinion sur l'utilité d'une +transaction à laquelle nos gouvernements attachent la plus grande +importance, puisqu'elle devient le moyen, et peut-être le seul moyen +de faire les affaires de la Belgique.</p> + +<p>»J'ai l'honneur de vous envoyer copie d'une note qu'un agent belge, +nommé Michiels<a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214"></a><a href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>, résidant à Francfort, où il a pris un +établissement, a remise au président de la Diète qui l'a communiquée à +des membres de la conférence. On sait ici, par Francfort, que cet +agent est en correspondance <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> avec M. Lebeau<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215"></a><a href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>, ministre des +affaires étrangères à Bruxelles. Vous verrez, par la lecture de cette +pièce, que l'on serait autorisé à croire que le gouvernement belge +désire s'unir intimement à la Confédération germanique, et qu'il met +ses rapports avec l'Allemagne, bien au-dessus de ses relations avec la +France. J'ai pensé que le gouvernement du roi, pourrait trouver dans +ce document des indices utiles à recueillir...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 26 mai 1831.</p> + +<p>»Dans un moment où vous désirez sans doute recevoir de fréquentes +informations sur tout ce qui se rattache aux affaires de Belgique qui +approchent d'une décision, je ne veux pas rester un seul jour sans +avoir l'honneur de vous écrire, lors même que je n'aurais que très peu +de chose à vous mander...</p> + +<p>»... M. Van Praet<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216"></a><a href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>, qui faisait partie de la dernière députation +<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> belge, et qui est resté ici, sort de chez moi. L'exposé qu'il m'a +fait de l'état de son pays est des plus inquiétants, et se réduit à +ceci:—c'est que le gouvernement est sans force, sans autorité et +n'est maître de rien. Il m'a dit qu'un grand nombre de Français se +trouvaient parmi les volontaires et qu'ils recevaient de l'argent +d'une maison de banque de Paris, qui dispose, à ce qu'il paraît, de +fonds considérables. Ce fait est consigné dans une lettre que M. Van +Praet a reçue de son gouvernement et que j'ai lue. Le banquier n'y est +pas nommé, mais M. le général Belliard pourrait se procurer des +éclaircissements à cet égard. Cette circonstance est grave et mérite +de fixer l'attention du gouvernement du roi.</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 29 mai 1831.</p> + +<p>»... J'ai reçu de M. le général Belliard plusieurs lettres relatives à +la situation des affaires de Belgique, dont il m'annonce qu'il a +l'honneur de vous envoyer des copies; celle qui a suivi l'arrivée de +lord Ponsonby à Bruxelles donnait beaucoup d'inquiétude sur l'accueil +qui serait fait aux propositions contenues dans le protocole du 20 +mai. Cependant, une lettre du 27, qui m'est parvenue ce matin, fait +concevoir plus d'espérance; vous avez dû en recevoir une copie.</p> + +<p>»La conférence s'est réunie aujourd'hui pour prendre connaissance de +ces informations, ainsi que d'une dépêche de lord Ponsonby, qui est +également arrivée ce matin. Elle a eu à examiner si, pour accélérer +l'arrangement des affaires de Belgique, il y avait lieu de faire +encore quelques concessions aux Belges, ainsi que ces rapports +cherchaient à en faire sentir la nécessité; ces concessions auraient +été relatives à <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> des territoires que les Belges n'ont jamais +possédés à aucun titre, et qu'ils ne possèdent même pas encore.</p> + +<p>»La conférence a décidé qu'elle ne pouvait rien ajouter aux +dispositions qu'elle avait arrêtées par le dernier protocole, et que, +dans le cas où les Belges n'auraient pas adhéré le 1<sup>er</sup> juin aux +bases du protocole du 20 janvier, lord Ponsonby aurait à quitter +Bruxelles, conformément aux instructions qui lui ont été données à ce +sujet.</p> + +<p>»Je me suis empressé de faire part du résultat de cette conférence au +général Belliard, en lui expédiant sur-le-champ M. le colonel +Repecaud, qui était arrivé hier ici en courrier. J'ai l'honneur de +vous envoyer copie de ma lettre, afin que vous puissiez juger des +considérations que la conférence désire faire valoir à Bruxelles. Vous +voudrez bien remarquer que j'engage M. le général Belliard à revoir +les instructions que vous lui avez données lorsqu'il se trouvait +encore à Paris, et qui s'appliquent au cas où les Belges refuseraient +d'accéder aux bases du protocole du 20 janvier.»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 31 mai 1831.</p> + +<p>»On a reçu ici des nouvelles de La Haye, mais elles sont arrivées trop +tard pour que j'aie pu vous en donner connaissance par le courrier +d'hier.</p> + +<p>»Le roi de Hollande, en apprenant les dernières résolutions de la +conférence et le projet de cession du grand-duché de Luxembourg, +moyennant des compensations, a montré un grand mécontentement et une +volonté assez prononcée de ne pas y souscrire.</p> + +<p>»Il fait remarquer, qu'ayant témoigné une grande déférence <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> pour +les décisions des puissances, en adhérant le premier, et il y a +plusieurs mois, aux bases de la séparation, les Belges devraient se +placer, sous ce rapport, dans une position analogue à la sienne; il se +croit donc fondé à demander que les protocoles, devenus obligatoires +pour lui, soient enfin exécutés par les Belges, et jusqu'à ce qu'ils +soient rentrés dans leurs limites et se soient soumis aux conditions +de la séparation, le roi ne pense pas qu'on puisse lui proposer<a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217"></a><a href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a> +aucun échange de territoire, ni aucun arrangement pour le Luxembourg. +Il ne voit même pas quels sont les moyens de compensation qu'on +pourrait lui offrir pour le grand-duché.</p> + +<p>»Ces informations sont de nature à nous faire penser que nous +éprouverons des obstacles à La Haye, mais je ne doute pas que nous ne +parvenions à les surmonter, si les Belges adhèrent aux bases de la +séparation. Il serait bon, je crois, que notre légation à La Haye +cherchât à vaincre l'opiniâtreté du roi de Hollande, disposition qui +est encore augmentée dans les circonstances actuelles par l'irritation +que lui cause la perte de quatre millions de sujets, par +l'affaiblissement de sa consistance politique en Europe, et enfin par +l'observation qu'il peut faire que, malgré les pertes qu'il a +éprouvées, il a adhéré aux bases de la séparation, tandis que ceux qui +recueillent tous les avantages font de continuelles difficultés pour +les accepter.</p> + +<p>»Nous devons<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218"></a><a href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a> mettre d'autant plus d'instance à nos démarches +auprès du roi de Hollande, que nous ne pouvons <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> pas douter qu'il +ait la volonté de faire la guerre, si les Belges lui fournissent assez +de motifs pour que l'agression ne puisse pas lui être reprochée.</p> + +<p>»Vous avez des données sur les forces militaires de la Hollande; +celles de terre montent à environ soixante mille hommes, <i>sans y +comprendre les milices</i><a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219"></a><a href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>, et celles de mer sont très imposantes; +car, outre quatorze bâtiments de guerre qui composent la croisière +devant Anvers, il y a encore dans ces parages environ trois cents +bouches à feu. On connaît ici le courage et l'impétuosité des Belges, +mais on pense que leurs ressources militaires sont bien inférieures à +celles de la Hollande. A la vérité, l'état des finances de ce royaume +ne permettra pas de maintenir longtemps sur le pied de guerre des +forces aussi considérables; mais c'est un motif de plus pour que les +Hollandais souhaitent de voir s'engager promptement des hostilités...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 3 juin 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 31 +mai, relativement à la lettre que lord Ponsonby, à son arrivée à +Bruxelles, a adressée au ministre des affaires étrangères de +Belgique<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220"></a><a href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span></p> + +<p>»Vous avez trop d'expérience des affaires, monsieur le comte, pour +avoir pensé un moment que cette lettre pût être attribuée à la +conférence, et je ne saurais croire que vous eussiez sérieusement +exprimé quelque doute sur la part que j'aurais pu prendre à sa +rédaction. Cette lettre n'a pas été préparée à Londres, et +certainement, elle n'est pas de la conférence; pour s'en convaincre, +il suffit d'une simple lecture; d'ailleurs, la conférence n'aurait pas +pu dire ce que lord Ponsonby a écrit à M. Lebeau sur les changements +qui, dans l'espace d'une seule semaine, se sont opérés dans ses +dispositions, relativement au grand-duché de Luxembourg. Au surplus, +lord Ponsonby annonce lui-même que sa lettre a été écrite avec +beaucoup de précipitation, ce qui prouve encore qu'elle ne lui a pas +été remise avant son départ de Londres.</p> + +<p>»Il aurait été dans les formes que M. le général Belliard en prît +communication avant qu'elle fût adressée au gouvernement belge, et la +manière dont lord Ponsonby s'était exprimé ici sur le général Belliard +ne faisait pas prévoir qu'une telle omission pût avoir lieu; cependant +elle peut jusqu'à un certain point s'expliquer, parce que cette lettre +était une <i>lettre particulière</i>.</p> + +<p>»Nous voyons, par les informations qui parviennent ici de <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +Bruxelles et que M. le général Belliard rend plus précises et plus +intéressantes par les lettres qu'il veut bien m'écrire, que le prince +Léopold est au moment d'être élu souverain de la Belgique, mais que le +congrès mettra à son élection les mêmes conditions qu'à celle de M. le +duc de Nemours; qu'en outre, s'il donne une sorte d'adhésion aux bases +de la séparation, ce ne sera que d'une manière très indirecte, et sans +prononcer le mot de protocole; enfin, que le congrès ne renonce pas à +ses prétentions sur Venloo, Maëstricht, et sur le Limbourg.</p> + +<p>»Il est à craindre qu'en suivant cette marche, les Belges ne +s'écartent du but qu'ils veulent atteindre et qu'ils n'éprouvent de +grandes difficultés pour déterminer le prince Léopold à accepter la +couronne qu'ils ont l'intention de lui offrir; on peut avoir cette +opinion d'après les réponses qu'il a faites aux députés qui sont venus +à Londres.</p> + +<p>»Au reste, il n'y a de difficultés sérieuses que pour Maëstricht et +Venloo; car si, comme les Belges l'annoncent, ils étaient possesseurs +avant 1790 des cinq sixièmes du Limbourg, et si cinquante-quatre +communes disséminées dans cette province seulement appartenaient à la +Hollande, ce sont des faits que pourront facilement vérifier les +commissaires démarcateurs. Il semble que des droits aussi bien établis +qu'ils paraissent l'être aux yeux des Belges, ne devraient pas arrêter +leur adhésion aux bases de la séparation, d'autant plus que le +protocole du 20 janvier pose un principe d'échange qui s'appliquera +nécessairement aux communes hollandaises qui forment des enclaves. +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p> + +<p>»Quant à l'idée de placer dans Maëstricht une garnison mixte ou une +garnison étrangère, je ne pense pas qu'elle soit jamais adoptée. La +prétention de souveraineté de la Belgique sur Maëstricht est bien +nouvelle; celle de la Hollande bien ancienne, car elle date du traité +de Munster<a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221"></a><a href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>; et il y aurait d'ailleurs de graves inconvénients à +mettre des troupes hanovriennes dans cette place, comme M. le général +Belliard l'avait proposé.</p> + +<p>»Ainsi, monsieur le comte, les affaires de la Belgique présentent +toujours des difficultés sérieuses. Cependant la majorité qui se +prononce dans le congrès en faveur du prince Léopold, annonce qu'on +sent en Belgique le besoin de faire cesser l'état pénible où se trouve +le pays; mais l'obstination des Belges à ne pas adhérer ouvertement +aux bases de la séparation et à ne céder sur aucune de leurs +prétentions peut amener les fâcheux résultats que nous avons depuis +longtemps cherché à prévenir. Je suis porté à croire que les mesures +indiquées à la fin de votre dépêche, combinées avec le départ de lord +Ponsonby et le rappel de M. le général Belliard, pourront être la +meilleure voie à suivre pour sortir d'une situation si fatigante et si +opposée aux vues conciliantes et pacifiques des principaux États de +l'Europe.</p> + +<p>»Telle est l'opinion qu'expriment les membres de la conférence que +j'ai vus en particulier, en l'absence des ministres qui sont aux +courses d'Ascott...»<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p> + +<p class="p2 right">Londres, le 4 juin 1831.</p> + +<p>»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 2 +de ce mois; elle montre combien le gouvernement du roi s'attache à +observer avec ponctualité les dispositions adoptées par la conférence +relativement aux affaires de Belgique. Je mettrai ici beaucoup de soin +à faire envisager la prolongation de délai accordée aux Belges, par le +général Belliard, comme une détermination qui lui est purement +personnelle. Je dois supposer qu'il se sera concerté sur ce point avec +lord Ponsonby, puisque ses instructions le lui prescrivaient. +Cependant, j'ai quelque inquiétude à cet égard parce que le général +Belliard, en m'annonçant qu'il prenait sur lui de retarder jusqu'au 10 +de ce mois, le délai qui était fixé au 1<sup>er</sup>, ajoutait: «Je pense que +lord Ponsonby sera de mon avis.»</p> + +<p>»Je suis fâché du retard qu'on a mis à l'exécution des ordres que vous +et la conférence aviez donnés, parce que cela nous prive de l'effet +probable qui aurait été produit par le départ des agents français et +anglais. Les réflexions que leur éloignement aurait fait faire aux +Belges auraient pu contribuer à les faire rentrer dans leurs vrais +intérêts au lieu qu'aujourd'hui ils croiront plus difficilement aux +menaces...</p> + +<p>»On vient de recevoir ici des nouvelles de Lisbonne à la date du 26 +mai; je vous les transmets parce qu'il serait possible que le bateau à +vapeur qui les a apportées à Portsmouth ne fût pas chargé de dépêches +pour votre département ou pour celui de la marine. <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> »L'escadre +française a pris trois bâtiments portugais; le commandant a fait +prévenir le commerce par l'intermédiaire de M. Hoppner, consul +anglais, qu'il n'avait pas l'ordre de bloquer Lisbonne, mais qu'il +exercerait des représailles envers tous les bâtiments portugais qu'il +rencontrerait en mer. Un embargo a été mis par dom Miguel, sur les +navires portugais qui se trouvaient dans le port de Lisbonne; les +neutres n'éprouvent aucun obstacle pour en sortir. Ces nouvelles ne +viennent pas du gouvernement, mais du commerce anglais...»</p> + +<p>Il faut que j'interrompe encore ici la série de mes dépêches pour +indiquer la nature et la cause des nouveaux embarras qui étaient venus +entraver les négociations de la conférence avec le congrès belge.</p> + +<p>Lord Ponsonby, chargé des pouvoirs de la conférence, dans le but, sans +doute, d'effrayer les Belges, avait commis la faute d'annoncer dans +une <i>lettre particulière</i> adressée par lui à M. Lebeau, ministre des +affaires étrangères à Bruxelles que si le congrès élisait le prince +Léopold, aux conditions imposées par la conférence, le grand-duché de +Luxembourg serait cédé à la Belgique; mais que, dans le cas contraire, +les puissances étaient décidées à partager la Belgique. Je n'ai pas +besoin de dire qu'il n'avait jamais été question dans le sein de la +conférence, d'une pareille alternative. Le général Belliard, de son +côté, dominé par les intrigues qui venaient de Paris, avait eu la +faiblesse d'accorder, de son chef, une prolongation du délai fixé au +congrès belge par la conférence, et de chercher avec les meneurs du +congrès, des moyens d'échapper aux décisions de la conférence; c'est +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> ainsi qu'il en était venu à l'étrange idée de proposer de laisser +la ville de Maëstricht aux Belges, en plaçant une garnison hanovrienne +dans cette forteresse qui était une possession hollandaise depuis la +paix de Westphalie. On a vu, par mes dépêches, l'effet que toutes ces +fausses démarches avaient produit sur la conférence.</p> + +<p>Je ne me bornai donc pas à mes dépêches, et j'écrivis directement à M. +Casimir Périer qui me répondit à ce sujet.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 2 juin 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Je n'ai que le temps de répondre deux mots à la lettre que vous +m'avez fait l'honneur de m'écrire le 30 mai, ayant hâte de les joindre +aux dépêches dont est chargé le courrier que vous expédie le ministre +des affaires étrangères.</p> + +<p>»Vous verrez par ces dépêches, mon prince, que le gouvernement n'a +modifié en rien ses principes sur les affaires belges, ni sa manière +d'envisager les questions graves qui font l'objet de votre lettre, et +que les instructions qui avaient été données au général Belliard sont, +en tout, identiques avec l'esprit dans lequel vous avez concouru aux +délibérations de la conférence.</p> + +<p>»Le général Belliard, ainsi que vous l'avez pressenti, aurait dépassé +la mesure de ses instructions dans ses rapports à ce sujet avec le +gouvernement belge. Le ministre des affaires étrangères lui adresse le +juste blâme qu'il avait encouru <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> par une telle imprudence<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222"></a><a href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. +C'est une preuve de plus de la difficulté de fonder un pouvoir, qu'il +s'agisse des hommes élevés ou des petits.</p> + +<p>»Je répondrai demain à la partie de votre lettre relative aux moyens +d'amener absolument le gouvernement belge à souscrire aux actes de la +conférence, moyens sur lesquels vous avez besoin, me dites-vous, de +connaître toute ma pensée...»</p> + +<p class="p2 right">Paris, le 5 juin 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Les dépêches que vous adresse le ministre des affaires étrangères, +par le courrier porteur de ma lettre, satisfont entièrement, et de la +manière la plus explicite, aux différentes questions sur lesquelles +vous désiriez être fixé.</p> + +<p>»Vous y verrez, mon prince, que la pensée qui a présidé à notre +approbation du protocole numéro 22 est toujours et entièrement <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> la +même; que notre détermination sur la nécessité de l'emploi des moyens +qui y sont précisés, pour amener le gouvernement belge à souscrire aux +délibérations de la conférence contenues dans ce protocole, n'a +éprouvé aucun changement, et qu'enfin les instructions données au +général Belliard d'après lesquelles, dans un cas donné, il devrait se +retirer ainsi que lord Ponsonby, sont dans le même sens et tout à fait +identiques.</p> + +<p>»Vous sentez toutefois que, si malheureusement l'emploi du dernier des +moyens arrêtés par le protocole, l'entrée des troupes de la +Confédération germanique dans le Luxembourg, pouvait devenir +nécessaire, nous attendrons de votre prudence si éclairée, ainsi que +vous le mandent les dépêches, qu'à raison de l'influence d'une telle +mesure sur l'opinion publique en France, vous vouliez bien diriger +votre concours aux délibérations de la conférence sur l'emploi des +forces militaires, de manière à nous donner les moyens de juger, +suivant les circonstances, ce qui serait le plus propre à atteindre un +but que nous voulons entièrement d'ailleurs. Cette observation ne +répond nullement, mon prince, à une modification que nos +déterminations auraient subie, mais a pour objet seulement de prévenir +des difficultés qui pourraient nous empêcher d'arriver plus sûrement +au but.</p> + +<p>»Les choses sont graves, il ne faut pas se le dissimuler, mais on peut +espérer que l'élection du prince de Saxe-Cobourg, dont les dépêches +vous portent la nouvelle, aidera à améliorer la situation +embarrassante où nous nous trouvons. Nous ne pouvons toutefois rien +dire encore à ce sujet, puisque, n'ayant jusqu'à ce moment, qu'une +dépêche télégraphique, nous ignorons quelles conditions ont pu être +mises à l'élection du prince. <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p> + +<p>»Le roi part demain pour un assez long voyage, ainsi que vous l'aurez +appris par les journaux. Ce voyage politique servira, comme le +premier, à resserrer les liens qui unissent la France au souverain +qu'elle s'est donné; mais il place cependant le gouvernement dans une +situation plus difficile relativement aux événements de l'extérieur, +puisqu'il nous prive, pendant son absence, du haut appui et des +lumières de Sa Majesté. C'est encore cette circonstance qui motive le +désir dont je vous entretiens précédemment.</p> + +<p>»Dans ma première lettre, je prendrai, mon prince, la liberté de vous +entretenir de notre situation intérieure qui semble s'améliorer sous +beaucoup de rapports, mais qui laisse entrevoir à ceux qui sont à la +tête des affaires des difficultés innombrables encore. Depuis +cinquante ans, nous avons cherché à faire de la liberté; le problème à +résoudre aujourd'hui, c'est de découvrir les moyens de fonder un +pouvoir qui puisse se concilier avec les exigences de ceux qui veulent +la liberté et qui la comprennent si peu...»</p> + +<p class="p2">Ces lettres de M. Casimir Périer me donnaient des motifs assez +rassurants de pouvoir compter sur son ferme concours, mais je n'avais +pas affaire qu'à lui seul; je sentais toujours à Paris un foyer +d'intrigues, d'où, à l'aide de perfides insinuations, on cherchait à +entraver ma marche. Ainsi, un journal, <i>le Courrier français</i>, +patronné par le général Sébastiani, osait avancer que c'était moi qui +avais inspiré la lettre inconvenante de lord Ponsonby à M. Lebeau, +tandis que c'était par Paris que j'en avais eu connaissance et qu'elle +avait été sévèrement blâmée par la conférence. Je ne sais jusqu'à quel +point le général Sébastiani autorisait tout cela, et je suis <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> +porté à croire qu'il était au moins autant dupe que meneur de +l'intrigue bonapartiste qui avait ses représentants autour du roi et +de ses ministres.</p> + +<p>Le duc de Dalberg m'écrivait encore à cette époque:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, 5 juin 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Je ne sais rien du <i>congrès</i> que ce qu'en disent les journaux. A mon +avis, il ne conduirait à rien qu'à embrouiller les affaires et à finir +par la guerre. Le véritable <i>congrès</i> est à Londres. Qu'on y reste +d'accord; qu'on ne fasse pas de nouvelles intrigues ici, et nous +garderons la paix; sinon,—non!</p> + +<p>»La coalition est entière; et on se trompe si on croit ici que les +<i>voltigeurs de l'empire</i> ramèneront les victoires de Bonaparte. Le +goût que Louis-Philippe a pour ces gens est inexplicable. Le duc de +Rovigo dit qu'il a sa parole pour aller comme ambassadeur à +Constantinople. Je sais qu'au conseil Sébastiani et Soult le +soutiennent et que les autres ministres le repoussent comme une +insulte que l'on ferait à l'Europe. C'est dans ce sens que j'en ai +parlé à l'un d'eux. Le roi peut-il oublier la catastrophe du duc +d'Enghien, et les négociations d'Espagne, et tant d'autres faits? Si +on le nomme à la Chambre des pairs, je me demande si un galant homme +peut y rester.</p> + +<p>»La question de l'hérédité de la pairie perd tous les jours des +appuis. La fureur de l'égalité tourmente tellement les esprits qu'on a +manqué avoir une émeute parce que l'administration des musées a donné +des billets qui servent à <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> d'autres heures qu'à celles où la foule +rend impossible de se tenir dans les galeries. Pauvre pays! Restez à +Londres.....»</p> + +<p>Ce dernier conseil de Dalberg était très bon et je ne l'avais pas +attendu pour me décider à rester à Londres aussi longtemps qu'il me +serait possible d'y être utile et d'assurer le maintien de la paix, de +cette paix qui semblait toujours fuir devant nous au moment où nous +croyions l'atteindre. C'était alors les Belges qui, par leurs folles +prétentions, menaçaient de compromettre le prix de nos efforts. Ceci +me ramène à la suite de mes dépêches adressées à Paris<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223"></a><a href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 6 juin 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Un courrier anglais, expédié de Bruxelles, a apporté cette nuit une +lettre par laquelle M. le général Belliard m'annonce que, dans la +séance du 4, le congrès a élu le prince Léopold de Saxe-Cobourg roi de +la Belgique, à la majorité de cent cinquante-cinq voix contre +quarante-quatre, et qu'une députation de dix membres, présidée par M. +de Gerlache, allait se rendre à Londres pour porter au prince le +résultat de cette délibération.</p> + +<p>»Si, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le mander dans ma lettre du +4, les agents français et anglais avaient quitté Bruxelles le 1<sup>er</sup> +juin, ainsi que le leur prescrivaient les instructions +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +de leurs gouvernements et celles de la conférence, cette +détermination aurait probablement produit sur les Belges un effet +moral tel qu'il aurait pu dispenser de l'emploi de la force; mais nous +sommes entrés maintenant dans un autre ordre de faits qui exige +l'examen d'autres questions.</p> + +<p>»Les nouvelles de Belgique qui avaient été reçues depuis quelques +jours et l'arrivée du courrier de cette nuit ont donné lieu à une +conférence. La conduite de lord Ponsonby dont, au surplus, les bonnes +intentions ne sont pas mises en doute, a été unanimement blâmée, comme +étant en opposition avec ses instructions, et son rappel immédiat a +été décidé<a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224"></a><a href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>. Je joins ici copie de la lettre qui lui est envoyée +par un courrier qui partira dans quelques heures; elle n'indique pas +les motifs de son rappel, parce que la conférence a pensé qu'en les +laissant dans le vague, ils produiraient plus d'effet et que chaque +parti pourrait leur donner une interprétation particulière<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225"></a><a href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>.</p> + +<p>»Les vues qui unissent si intimement la France aux résolutions des +autres puissances, et les instructions qui, récemment encore, viennent +d'être transmises au général Belliard, ne permettent pas de douter +qu'il quittera Bruxelles en même temps que lord Ponsonby. Quant à M. +Lehon<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226"></a><a href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>, qui se trouve <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> probablement à Paris en ce moment, je +crois devoir vous faire observer que son gouvernement ayant donné à +celui du roi de justes motifs de mécontentement, il ne paraît pas +possible qu'il reste en France après le départ du général Belliard. +J'ajouterai, au surplus, que le protocole numéro 22, qui avait eu à +prévoir une partie des événements qui se réalisent aujourd'hui<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227"></a><a href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>, a +déclaré que dans le cas où lord Ponsonby serait forcé, par la conduite +des Belges, à quitter Bruxelles, leur envoyé qui se trouve à +Londres<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228"></a><a href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a> serait engagé à partir sans nul retard. Lord Palmerston +en a fait la demande ce matin<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229"></a><a href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>.</p> + +<p>»La conférence a passé ensuite à l'examen des mesures que la position +prise par les puissances vis-à-vis de la Belgique pourrait les mettre +dans la nécessité d'adopter; mais les plénipotentiaires ont jugé +d'abord qu'il était indispensable de connaître les intentions du +gouvernement du roi sur différents points que je vais avoir l'honneur +de vous indiquer, et sur lesquels je vous prie de vouloir bien me +donner des réponses dans le plus court délai possible.</p> + +<p>»Le premier de ces points, ou la première question, a pour objet de +savoir quelles sont les mesures coercitives que le gouvernement de Sa +Majesté peut adopter à l'égard des Belges, sans qu'elles offrent pour +lui des inconvénients.</p> + +<p>»<i>Deuxième question.</i>—Ces mesures consisteront-elles à faire sortir +des troupes hors du territoire français, ou à réunir des forces sur la +frontière de la France?</p> + +<p>»A cet égard, je crois devoir faire observer que dans mon <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +opinion, il suffirait de rassembler des forces sur notre frontière: +d'abord, parce que des troupes ainsi réunies peuvent toujours entrer, +s'il est nécessaire, sur le territoire voisin, et parce qu'ensuite +leur seule présence peut produire l'effet qu'on chercherait à obtenir. +J'ajouterai que ces troupes devraient être des troupes de choix +placées sous le commandement d'un chef ferme et prudent.</p> + +<p>»<i>Troisième question.</i>—Une escadre française prendra-t-elle part au +blocus des côtes et ports de la Belgique?</p> + +<p>»Il me semble que si les puissances se décident pour ce blocus, il est +convenable que la France y prenne part, et que ses forces agissent de +concert avec celles de l'Angleterre. Je crois pouvoir vous rappeler +que vous aviez eu l'idée de faire concourir ainsi les forces maritimes +des deux nations, à l'époque où il s'agissait de faire lever le blocus +d'Anvers à l'escadre hollandaise.</p> + +<p>»Les réponses que vous voudrez bien faire à ces différentes questions +me mettront à portée de satisfaire aux demandes que la conférence +pourra m'adresser. Il existe entre les puissances un parfait accord de +vues et de dispositions, parce qu'elles veulent toutes se maintenir +dans la même position et remplir des engagements qui leur sont +communs, parce que la France, l'Angleterre et la Prusse, plus +spécialement appelées par leur situation à exécuter ces engagements +réciproquement obligatoires, tiennent à mettre en parfaite harmonie +leurs déterminations.</p> + +<p>»Il y a ici un agent de dom Miguel, qui est venu prier le gouvernement +anglais de s'interposer dans ses différends avec la France. Il lui a +été répondu que le gouvernement ne voulait pas intervenir dans cette +discussion, mais que s'il <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> avait un conseil à donner au +gouvernement du Portugal, c'était de céder aux demandes de la France. +Les choses en sont restées là...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 7 juin 1831.</p> + +<p>»Les ministres de Hollande à Londres ont adressé à lord Palmerston +deux notes: l'une, pour demander quelle était la résolution prise par +les Belges à l'expiration du délai qui leur avait été accordé pour se +prononcer sur les bases de la séparation; l'autre, pour se plaindre de +la lettre adressée par lord Ponsonby à M. Lebeau, ministre des +affaires étrangères à Bruxelles. Ces deux notes ayant été communiquées +à la conférence, il a été résolu qu'il y serait répondu. J'ai +l'honneur de vous envoyer des copies de ces différentes pièces +auxquelles j'en joins une du protocole numéro 25 relatif au rappel de +lord Ponsonby.</p> + +<p>»Vous verrez par les réponses de la conférence aux notes des ministres +de Hollande, qu'elles ont pour but de maintenir le roi Guillaume dans +la ligne de modération dont il ne s'est pas encore écarté, de calmer +l'irritation que lui causent la conduite et les prétentions des +Belges, et de lui donner sur le projet de cession, à titre onéreux, du +Luxembourg, des explications satisfaisantes. Nous avons lieu d'espérer +que ces notes produiront à La Haye l'effet qu'on s'en promet ici et +qu'elles empêcheront, de la part des Hollandais, toute espèce +d'agression.</p> + +<p>»Il a été convenu en même temps que les ministres des cinq puissances +écriraient aux représentants de leurs cours à La Haye une lettre dont +j'ai l'honneur de vous transmettre les bases, et qui a pour but de +faire arriver au roi de Hollande, <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> avec ensemble et d'une manière +uniforme, les observations et les considérations qui paraissent de +nature à le rassurer sur les dispositions des puissances et sur le +maintien de ses droits. Je pense que le gouvernement du roi jugera +utile d'envoyer à M. le baron de Mareuil des instructions puisées dans +ces documents.</p> + +<p>»Je viens de recevoir la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 5. J'ai lieu de croire que, lors de l'expédition de cette +dépêche, vous n'aviez pas une connaissance entière de l'acte qui nomme +le prince Léopold, roi de la Belgique. Comme on veut l'astreindre à +jurer l'intégrité d'un territoire qui n'est pas encore déterminé et +auquel les Belges ajoutent même des villes qu'ils ne possèdent +pas<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230"></a><a href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>, j'ai peu de doute sur la détermination que prendra le prince +Léopold, et je pense qu'elle sera conforme à ce qu'il a toujours +répondu aux députés belges qui sont venus ici s'assurer de ses +dispositions.</p> + +<p>»Les Belges auraient dû comprendre que la première chose qu'ils +avaient à faire était d'accéder aux bases de leur séparation avec la +Hollande; et je remarque dans la lettre du chargé d'affaires de France +à Berlin, <i>dont vous m'avez envoyé copie</i><a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231"></a><a href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>, que ma manière de voir +sur ce point est aussi celle du cabinet prussien, car M. de Bernstorff +lui a dit que pour atteindre le but que se proposaient les puissances, +il était nécessaire qu'elles fissent reconnaître préalablement aux +Belges l'obligation de se conformer au protocole qui a fixé <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> les +limites de leur territoire. Tous les cabinets envisagent cette +question sous le même point de vue.</p> + +<p>»Quant aux arrangements pour le Limbourg, ils peuvent suivre, mais ils +ne peuvent précéder la reconnaissance des limites. Les projets que M. +le général Belliard vous a communiqués, et sur lesquels il m'a écrit +aussi, ont été présentés ici dès longtemps par les Belges, mais sans +succès<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232"></a><a href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>.</p> + +<p>»Vous aurez vu par ma lettre d'hier que les dispositions que le +gouvernement du roi pourra prendre, doivent être calculées d'après ses +convenances intérieures; j'ai la certitude qu'il lui sera offert, sur +ce point, toutes les facilités qu'il pourra désirer.</p> + +<p>»Vous verrez, par les pièces dont j'ai l'honneur de vous envoyer des +copies, que personne ici ne doute du rappel du général Belliard que +vous m'avez autorisé à annoncer comme une conséquence du rappel de +lord Ponsonby...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 9 juin 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Vous m'avez fait l'honneur de me mander, par votre dépêche du 5, que +le gouvernement du roi désirerait que la place de Luxembourg cessât +d'être place fédérale et fût démantelée; et vous ajoutez que les soins +de cette négociation me sont confiés.</p> + +<p>»Je sens toute l'importance de cette affaire, mais je ne pense pas +qu'elle puisse se traiter à Londres, parce qu'elle tient aux intérêts +particuliers de la Confédération germanique et qu'elle est étrangère +aux questions que la conférence est appelée à examiner; elle n'a pas +d'ailleurs de pouvoirs spéciaux de la<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +Confédération germanique: à la vérité, deux de ses membres +entretiennent avec elle des relations suivies et exercent quelque +influence sur ses déterminations, mais ils n'ont pas de pouvoirs.</p> + +<p>»Je pense que cette négociation doit se suivre à Berlin ou à Paris, et +je vois, par la lettre du chargé d'affaires de France dont une copie +était jointe à votre dépêche, que le cabinet prussien paraît déjà +disposé à donner son assentiment à la demande du gouvernement de Sa +Majesté: c'est un motif de plus pour continuer de la traiter +directement avec lui. M. de Bülow, avec qui je me suis entretenu en +particulier de cette affaire, partage mon opinion et pense que c'est à +Berlin qu'il convient d'en laisser la négociation.</p> + +<p>»Vous remarquerez sans doute, dans les pièces que j'ai eu l'honneur de +vous transmettre avant hier, la manière dont la conférence repousse +les allégations de quelques feuilles publiques qui ont cherché à faire +penser qu'elle n'était pas étrangère à la lettre écrite par lord +Ponsonby à M. Lebeau. La note adressée aux ministres de Hollande +détruit toute espèce de doute à cet égard, s'il avait pu en exister.</p> + +<p>»Je n'ai pas dû faire connaître à M. le général Belliard les +résolutions qui viennent d'être prises, parce que les explications +donnent lieu à des interprétations et que, d'ailleurs, ce n'était que +de vous qu'il pouvait recevoir des ordres.</p> + +<p>»La députation belge qui est chargée d'offrir la couronne au prince +Léopold est arrivée hier soir à Londres<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233"></a><a href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>: deux commissaires, <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> +MM. Devaux et Nothomb<a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234"></a><a href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>, sont arrivés en même temps; ils ont vu le +prince Léopold et lui ont annoncé qu'ils avaient des pouvoirs, mais +ils n'en ont pas fait connaître l'objet spécial. Si ces pouvoirs +avaient de l'étendue, il serait possible qu'il y eût plus de facilité +pour régler<a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235"></a><a href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a> les affaires de Belgique.</p> + +<p>»La conduite du prince Léopold est simple et convenable; il acceptera +probablement les offres des Belges, si les pouvoirs des deux +commissaires belges sont de nature à amener des résultats +satisfaisants. Ces pouvoirs n'ont pas été communiqués aux membres de +la députation<a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236"></a><a href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>. Dans une conversation que j'ai eue hier avec le +prince Léopold, il a annoncé le désir, si les choses s'arrangeaient, +que le général Belliard fût envoyé auprès de lui.</p> + +<p>»On a appris ici, par un bâtiment de commerce venant du Brésil, que +l'empereur dom Pedro, n'ayant pu comprimer les efforts d'un parti qui +se donne le nom de parti national, s'était vu dans la nécessité de +quitter Rio de Janeiro avec <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> l'impératrice et presque toute sa +famille. On ajoute qu'il a abdiqué en faveur de son fils, mais on ne +sait pas dans quelles mains il l'a confié. Il paraît que l'empereur +s'est embarqué pour l'Angleterre.</p> + +<p>»Cette révolution peut avoir de l'influence sur les affaires de +Portugal: elle donne ici de l'inquiétude au commerce anglais qui a des +intérêts considérables au Brésil, et les fonds publics en ont éprouvé +quelque baisse.</p> + +<p>»On a reçu à Londres des nouvelles de Portugal en date du 29 mai; +elles annoncent que le commandant de l'escadre française avait établi, +devant le port de Lisbonne, un blocus, mais seulement pour les +bâtiments portugais. Il paraît que le gouvernement de dom Miguel, +devant renoncer à l'espoir d'obtenir la médiation de l'Angleterre dans +ses différends avec la France, a maintenant l'intention de réclamer la +médiation de l'Espagne.</p> + +<p>»Il y a des mouvements populaires assez sérieux dans le Yorkshire et +le Northumberland. Le ministère prend des mesures pour les +réprimer<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237"></a><a href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>.</p> + +<p>»<i>P. S.</i>—Depuis que cette lettre est écrite, j'apprends que la +révolution de Rio de Janeiro a éclaté le 7 avril, par suite du refus +formel de l'empereur de renvoyer son ministère. Le 8, il s'est rendu à +bord de la frégate anglaise <i>Warspite</i>, d'où il a signé un acte +d'abdication en faveur de son fils et nommé un conseil de régence. Cet +acte a été publié à Rio de Janeiro le 9, et le même jour, dom Pedro, +accompagné de l'impératrice, de sa fille et de quelques autres +personnes, s'est rendu à <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> bord de la frégate anglaise <i>Volage</i>, +devant faire route pour Portsmouth. On assure qu'on s'attendait à ce +que le conseil de régence ne pourrait pas se maintenir, et qu'une +union fédérale ou une république serait proclamée quelques jours +après...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 12 juin 1831.</p> + +<p>»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 9 +de ce mois, et je me suis pénétré des instructions qu'elle contient...</p> + +<p>»Ici, il n'y a encore rien de décidé. Le prince Léopold<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238"></a><a href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a> met une +sage lenteur avant de donner une réponse qui doit, en effet, avoir un +caractère de mûre réflexion. Les députés belges paraissent toujours +satisfaits de ses manières, de sa franchise, et ils placent beaucoup +d'espérance dans leur futur souverain; mais jusqu'ici ils n'ont fait +aucune concession sur les points qui sont l'objet des difficultés.</p> + +<p>»En réfléchissant aux intérêts généraux que cette époque-ci peut faire +naître, n'est-on pas amené à penser qu'il pourrait être utile que la +France et l'Angleterre garantissent, par un traité spécial, +l'existence de la Belgique, lorsqu'elle sera constituée et placée dans +des limites certaines et reconnues? J'ai plusieurs fois examiné cette +question, et il m'a semblé qu'on pourrait trouver dans les motifs de +ce traité les moyens d'étendre ses stipulations à de plus hauts +intérêts qui contribueraient à la grandeur de la France en assurant la +tranquillité de l'Europe.» <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span></p> + +<p class="p2 right">Londres, le 13 juin 1831.</p> + +<p>»J'ai reçu ce matin votre dépêche télégraphique du 11, qui confirme +celles que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 5 et le 9.</p> + +<p>»Vous pensez que la conférence a trop précipité l'application des +mesures qu'elle a prises, et qu'elle a trop perdu de vue les +modifications que des circonstances récentes devaient apporter à sa +marche.</p> + +<p>»Ces observations ne me paraissent pas fondées et je crois pouvoir y +répondre en vous priant de remarquer que la conférence, chargée +essentiellement de veiller au maintien de la paix, n'a pas dû +concentrer son attention sur la Belgique seulement; la Hollande +exigeait aussi une grande surveillance, surtout quand il règne dans ce +pays une irritation telle que la plus légère circonstance peut donner +lieu aux plus fâcheuses résolutions. Il était donc nécessaire de +chercher à calmer et l'irritation belge et l'irritation hollandaise; +car il fallait empêcher que la collision que nous nous attachons à +prévenir vînt d'un de ces deux côtés.</p> + +<p>»Ce sont ces considérations qui m'ont dirigé depuis que la conférence +a été informée du refus opiniâtre des Belges d'adhérer aux bases de la +séparation, refus qui animait si vivement les Hollandais et leur +gouvernement. Je pense que les réponses qu'ont reçues leurs +plénipotentiaires ici auront produit à La Haye l'effet qu'on s'en +promettait, et, par conséquent, on aura encore retardé de quelques +moments les motifs de trouble et d'hostilité.</p> + +<p>»Les difficultés que nous rencontrons ici, en Belgique et en <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +Hollande proviennent, d'un côté, du cabinet de La Haye, qui veut +engager les puissances à la guerre, et, de l'autre, du cabinet russe, +qui a pour but de détourner l'attention des puissances en la portant +forcément sur les affaires de l'ouest de l'Europe. Mon langage à la +conférence est toujours celui-ci: «Nous ne voulons pas la guerre, mais +nous sommes prêts à la faire et nous ne la craignons pas.» Je crois, +du reste, que le gouvernement belge n'a pas de projet arrêté, et qu'il +cherche à nous susciter des embarras pour voir s'il ne pourra pas en +résulter pour lui quelque chose de favorable.</p> + +<p>»Dans cette situation des choses, je vois chaque jour le prince +Léopold ainsi que les ministres anglais, parce que je suis convaincu +que c'est là que nous pourrons trouver analogie de vues et d'intérêts.</p> + +<p>»En définitive, mon opinion est qu'il n'y aura pas nécessité de +recourir aux mesures militaires pour lesquelles je vous ai invité à +vous préparer. Il faut être prêt; mais je pense que par des moyens +d'adoucissement et de conciliation nous parviendrons, sans qu'il y ait +un coup de fusil tiré, à sortir de l'embarras où nous sommes en ce +moment. Ceci est mon opinion positive...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 14 juin 1831.</p> + +<p>»Avant son départ de Bruxelles, M. le général Belliard m'a mandé +qu'une proposition allait être faite au congrès, tendant à ce qu'un +commissaire belge et un commissaire hollandais se rendissent à Londres +pour y traiter les questions de limites. Il paraissait croire que +cette proposition serait admise. <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p> + +<p>»Elle pourrait avoir un heureux résultat si les commissaires avaient +des pleins pouvoirs et si les arrangements qu'ils régleraient ne +devaient pas être soumis au congrès; mais vous sentez que, dans le cas +contraire, ce ne pourraient être que des stipulations provisoires +contre lesquelles le congrès pourrait protester.</p> + +<p>»Le prince Léopold a vu aujourd'hui les députés belges; chaque jour +ils font quelques pas.</p> + +<p>»Le ministère anglais, en m'entretenant du désir qu'il aurait de +reprendre bientôt les affaires de la Grèce, m'a donné à entendre qu'il +pourrait être convenable de placer le prince Frédéric de Nassau, +second fils du roi des Pays-Bas, sur le trône de Grèce, au lieu d'y +appeler le prince Othon de Bavière. J'ai dû décliner cette proposition +en faisant observer que, dans mon opinion, ce serait nommer un prince +russe et que j'étais autorisé à le penser, d'après l'intérêt que +depuis six mois la cour de Pétersbourg témoignait à la maison de +Nassau...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 15 juin 1831.</p> + +<p>»... Vous aurez vu par mes lettres d'hier et d'avant-hier que les +affaires de Belgique faisaient quelques progrès, quoiqu'aucun +arrangement définitif ne puisse encore être regardé comme certain. Les +plénipotentiaires du roi des Pays-Bas opposent de la résistance et +augmentent les difficultés que nous avons à surmonter. Dans cette +situation et malgré l'espérance que je conserve d'obtenir un bon +résultat, je pense, monsieur le comte, que le gouvernement du roi doit +se tenir prêt; mais <i>mon opinion</i> est qu'il ne sera pas dans la +nécessité d'agir.</p> + +<p>»J'ai eu l'honneur de vous mander que l'on se prononçait <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> ici dans +un sens tout à fait favorable aux Polonais et que l'on blâmait +généralement la conduite tenue à leur égard en Gallicie. Le +gouvernement anglais s'appuyant sur l'opinion des jurisconsultes de la +couronne qui ont déclaré qu'il y avait eu, de la part de la cour +d'Autriche, violation du droit des gens, a fait et fera encore des +représentations à Vienne. Mais il agira particulièrement, et il n'y +aura pas lieu de former à ce sujet aucun concert, puisque l'Angleterre +est la seule puissance avec laquelle nous pourrions agir d'accord. +Tout le monde ici apprendra avec satisfaction que le gouvernement du +roi a employé ses bons offices, le premier, en faveur du général +Dwernicki et des Polonais qu'il commandait<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239"></a><a href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>, mais il ne faut pas +s'attendre à de grands efforts, parce que le gouvernement anglais ne +s'occupe jamais fortement que d'une affaire et que, dans ce moment, il +est surchargé parce qu'il en a deux: la réforme et la Belgique.</p> + +<p>»Par cette raison, l'arrivée de l'empereur dom Pedro et de sa famille +en Europe n'a produit que très peu de sensation, et je puis vous +assurer que l'on ne forme sur cet événement aucune combinaison +politique, mais on y reviendra et l'on s'en occupera plus tard...» +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span></p> + +<p class="p2 right">Londres, le 16 juin 1831.</p> + +<p>»Nous continuons de négocier avec les députés et les commissaires +belges. Le prince Léopold les voit; ils viennent habituellement chez +moi et vont aussi chez les autres membres de la conférence, sur la +bienveillance desquels ils ont des motifs pour compter; enfin, on se +rapproche et on peut espérer qu'il résultera de ces dispositions +conciliantes quelque arrangement; mais les nouvelles de Belgique, +reçues aujourd'hui par le commerce, viennent augmenter nos embarras. +Il se répand que les Belges ont, à Anvers, attaqué les Hollandais et +que, maîtres du fort Saint-Laurent, ils ont engagé un feu très vif +avec les bâtiments qui sont devant le port. Le général Chassé<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240"></a><a href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a> a +eu heureusement assez de modération pour ne pas faire tirer de la +citadelle, mais les habitants d'Anvers, justement alarmés, ont envoyé +en toute hâte une députation à Bruxelles. Le régent a expédié des +ordres; le ministre de la guerre s'est rendu à Anvers; mais leur +autorité méconnue n'a pu arrêter les Belges; et tout tendrait à +prouver que le parti anarchiste, le parti de la guerre a pris le +dessus.</p> + +<p>»Vous concevez à combien d'observations très fondées cet incident va +donner lieu de la part des plénipotentiaires hollandais qui +m'assuraient encore hier au soir, de la manière la plus positive, +qu'il n'y aurait aucune attaque de leur côté. <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> En effet, si les +nouvelles sont exactes, ce sont positivement les Belges qui sont +agresseurs.</p> + +<p>»Cet événement rendra sans doute plus difficiles les arrangements +auxquels nous travaillions depuis plusieurs jours, et on objectera +avec avantage que, pendant que les Belges ont à Londres une députation +chargée d'une mission toute pacifique, ils attaquent et ne tiennent +aucun compte d'un armistice qui est cependant rigoureusement exigé par +les puissances qui s'occupent d'assurer leur indépendance. Cette +conduite est évidemment le résultat de tous les mouvements que se +donnent les ennemis de l'ordre et de la paix qui, n'ayant pu embraser +la France, cherchent à porter l'incendie en Belgique...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 18 juin 1831.</p> + +<p>»J'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le +13 et le 16 juin, ainsi qu'une dépêche télégraphique du 14 au soir.</p> + +<p>»Lorsque j'ai pensé qu'on pourrait faire avec l'Angleterre quelques +arrangements d'elle à nous, relatifs à la Belgique, ce n'était en +quelque sorte qu'à bout de voie, et pour le cas seulement où les +arrangements auxquels nous travaillons maintenant n'auraient pu se +réaliser; c'était enfin pour faire avec l'Angleterre ce que nous +n'aurions pas pu faire avec les autres puissances; mais la marche que +suit aujourd'hui la négociation nous dispense de recourir à cette +combinaison, et il n'y a pas lieu de s'occuper davantage de l'idée que +j'avais indiquée dans ma lettre du 12 de ce mois.</p> + +<p>»Les membres de la conférence se concertent avec le prince Léopold et +avec les deux commissaires belges pour aplanir <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> les obstacles +qu'éprouve encore l'arrangement des affaires de Belgique,—obstacles +qui tiennent toujours à la possession de Maëstricht et aux enclaves +appartenant à la Hollande. Si les commissaires et les députés belges +étaient, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander déjà, des hommes +moins nouveaux dans les négociations, et plus familiarisés avec la +manière dont on les suit dans les gouvernements anciennement +constitués, ces difficultés seraient plus facilement surmontées; +cependant, j'espère que nous parviendrons à un résultat passablement +bon.</p> + +<p>»J'ai annoncé à lord Palmerston, d'après ce que vous m'avez fait +l'honneur de me mander le 13, qu'à son arrivée à Lisbonne, M. le +contre-amiral Roussin<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241"></a><a href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a> se mettra en rapport avec le consul +d'Angleterre afin de concerter des mesures pour protéger les personnes +et les intérêts des sujets de Sa Majesté britannique. Lord Palmerston +a paru très satisfait de cette disposition de notre gouvernement, qui +répond d'avance aux observations que je vous ai adressées, le 16, sur +les inquiétudes que concevait le commerce anglais...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 21 juin 1831<a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242"></a><a href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>.</p> + +<p>»J'ai été invité hier par lord Palmerston à me rendre au Foreign +Office pour y tenir, avec le plénipotentiaire russe, une <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +conférence sur les affaires de la Grèce; j'y étais préparé par la +dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 10 de ce mois.</p> + +<p>»Lord Palmerston nous a entretenus des derniers troubles qui ont agité +la Grèce, et des embarras qu'ils avaient apportés à l'administration +du comte Capo d'Istria. Il a exprimé le désir que devaient éprouver +les puissances de rétablir l'ordre dans ce malheureux pays, et a +particulièrement insisté, ainsi que le fait le comte Capo d'Istria +dans sa lettre au prince Soutzo<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243"></a><a href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>, sur la nécessité, soit de +garantir un emprunt en faveur de la Grèce, soit de lui donner de +prompts secours en argent. J'ai décliné la première de ces +propositions, en me servant des indications de votre lettre du 10 +juin, et en rappelant que la garantie, consentie par les puissances, +ne l'avait été qu'à cause de l'acceptation du prince Léopold avec +lequel seul les puissances avaient été engagées.</p> + +<p>»Quant à la question de secours en argent, j'ai cherché à faire +comprendre qu'elle s'appliquait également à la renonciation du prince +Léopold, et j'ai éludé d'y répondre, quoique le cas ne soit pas le +même, puisque de pareils secours ont été accordés depuis cette +renonciation.</p> + +<p>»La conférence n'a, du reste, rien résolu dans cette séance, mais lord +Palmerston n'a pas négligé de me faire sentir que la garantie d'un +emprunt étant subordonnée au choix d'un souverain pour la Grèce, et ce +choix à une nouvelle délimitation, on devait craindre que le départ de +l'ambassadeur <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> de France de Constantinople ne retardât +indéfiniment la négociation qu'il était chargé de suivre à ce sujet en +commun avec les plénipotentiaires russes et anglais. Je vous engage +donc à me faire connaître le parti qui vous semblera le plus +convenable pour arriver à une solution définitive des affaires de la +Grèce...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 21 juin 1831<a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244"></a><a href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>.</p> + +<p>»J'ai l'honneur de vous envoyer le discours que le roi d'Angleterre a +prononcé ce matin à la séance d'ouverture du Parlement<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245"></a><a href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.</p> + +<p>»Ce discours est, comme vous le remarquerez, conçu dans un esprit très +modéré et entièrement pacifique. Le roi a dit relativement aux +affaires de Belgique, qu'elles n'étaient pas encore arrivées à une +conclusion; mais que la meilleure intelligence continuait de subsister +entre les puissances dont les plénipotentiaires formaient les +conférences de Londres; que ces conférences avaient été conduites +d'après le principe de non intervention dans les affaires intérieures +de la Belgique, mais sous la condition que, dans l'exercice des droits +du peuple belge, la sécurité des États voisins ne serait pas +compromise.</p> + +<p>»Ce discours a été approuvé par tous les bons esprits...</p> + +<p>»Les conférences entre le prince Léopold, deux plénipotentiaires des +puissances et les députés belges continuent toujours. Il n'y a plus de +difficultés réelles, mais de pures chicanes, qui, sans tenir au fond, +prolongent cependant des <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> discussions qui devraient être terminées +depuis plusieurs jours. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour +arriver à une conclusion...»</p> + +<p>Et, en effet, je faisais tout ce qui dépendait de moi, tellement que +je finis en ce moment-là même par tomber assez sérieusement malade, +soit par suite des fatigues et des veilles que m'imposait cette +pénible négociation, soit peut-être aussi par l'impatience que les +tergiversations des commissaires belges me causèrent. Je fus obligé de +garder le lit pendant plusieurs jours; mais je ne continuai pas moins +à prendre part aux délibérations de la conférence qui se réunissait +autour de mon lit. Je traitais aussi avec les commissaires belges, +auxquels j'avoue que je n'épargnai pas les témoignages de mon +mécontentement; j'allai même jusqu'à les menacer, s'ils persistaient +dans leur résistance opiniâtre, de provoquer le partage de leur pays, +qui pourrait se faire sans causer la guerre, tandis que leurs absurdes +procédés devaient y conduire infailliblement. Comme je n'interrompis +pas un seul jour ma correspondance avec Paris, on trouvera les reflets +de ces diverses impressions dans les lettres qui suivent.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246"></a><a href="#Footnote_246" class="fnanchor"><span class="light">[246]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 22 juin 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 20 +et par laquelle vous faites observer que les <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> nouvelles de Londres +vous manquaient depuis deux jours. Ce reproche n'est pas fondé, car je +ne suis jamais resté quarante-huit heures sans avoir l'honneur de vous +écrire, et s'il y a eu un jour où je ne vous ai pas envoyé de dépêche, +c'est que ce jour était celui d'une conférence qui avait été +extrêmement longue et que je n'avais plus le temps nécessaire. Vous +aurez, sans doute, reçu une lettre de moi peu de moments après le +départ de votre estafette.</p> + +<p>»Les Belges n'apportent pas dans la négociation qui nous occupe un +esprit de conciliation d'après lequel on puisse penser qu'ils ont un +véritable désir de terminer, et vous pourrez en juger par ce fait. Il +y a quelques jours, ils ont remis une note sur leurs demandes; les +deux membres de la conférence qui suivent plus particulièrement avec +eux les détails de la négociation, ont fait des observations sur ces +demandes et ils devaient s'attendre à ce que leurs observations +seraient discutées. Les commissaires belges n'ont pas suivi cette +marche, et au lieu de répliquer, ils ont, dans une seconde note, +renouvelé toutes leurs demandes, sans le moindre changement et sans la +plus légère concession.</p> + +<p>»Si les Belges persévèrent dans cette marche, s'ils ne cèdent sur +aucun point, s'ils s'affermissent, au contraire, dans un système +d'exigence et d'obstination, il sera impossible de négocier avec eux +et d'arriver à un arrangement. Après avoir épuisé tous les moyens de +persuasion et de condescendance, après avoir recueilli si peu de +fruits de tant de soins, je crois qu'il faudra peut-être en venir à +l'idée<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247"></a><a href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a> d'opérer une division de la Belgique, dans laquelle la +<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> France trouverait sans doute la part qui lui conviendrait le +mieux. Vous pouvez être persuadé que ce moyen ne conduirait pas plus à +la guerre que tout autre, si nous ne parvenons pas à finir, mais je ne +renonce pas encore à tout espoir d'arrangement.</p> + +<p>»Je pense que les Belges se seraient montrés plus conciliants, s'ils +avaient moins de confiance dans l'appui que leur font espérer les +agitateurs de tous les pays, et s'ils n'étaient pas encouragés à +penser que c'est par la ténacité seule qu'ils parviendront à leur but. +Cet encouragement, ils le puisent aussi dans l'état général de +l'Europe, dans les échecs éprouvés par la Russie<a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248"></a><a href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a> et dans la +situation particulière de la France et de l'Angleterre.</p> + +<p>»Je crois qu'il serait utile qu'un langage sévère apprît à M. Lehon +que la France a pu se prêter à l'espoir de voir les affaires de la +Belgique se terminer par des négociations à Londres, mais qu'elle a dû +penser que ce seraient des négociations franches et conciliantes, et +que le gouvernement du roi apprend avec le plus juste mécontentement +qu'au lieu de négocier, les députés belges ne répondent pas aux +observations qui leur sont adressées et se renferment dans un cercle +de demandes d'où ils ne paraissent nullement disposés à sortir. Le +temps s'écoule, et il semble que les Belges aient quelque motif +particulier pour ne pas en faire un meilleur usage.</p> + +<p>»Je vous remercie de m'avoir communiqué les informations que vous avez +reçues de Pétersbourg, sous la date du 4 de ce mois. Les détails +contenus dans la lettre de M. de Mortemart, que vous avez eu la bonté +de m'envoyer, fournissent une nouvelle preuve de la portion de +difficultés <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> que nous avons ici à éprouver de la part de la +Russie.</p> + +<p>»<i>P.-S.</i>—Hier au soir, le prince Léopold et lord Melbourne croyaient +que tout allait finir; ce matin, il y a des difficultés, mais je les +vois de mon lit, car je suis malade...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 24 juin 1831<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249"></a><a href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>.</p> + +<p>»Quoique malade depuis six jours, je n'ai pas cessé un moment de voir +le prince Léopold, les membres de la conférence et ceux de la +députation belge; depuis quarante heures nous sommes en conférence, +mais les députés sont si peu accoutumés au genre d'affaires qu'ils +sont appelés à traiter maintenant, ils élèvent tant de difficultés, +que rien n'avance, rien ne se termine, et je vous avoue que je suis au +dernier degré de fatigue.</p> + +<p>»Une conférence a eu lieu aujourd'hui chez le prince Léopold elle a +fini à huit heures; elle se continuera ce soir chez moi et se +prolongera probablement dans la nuit, dès qu'il y aura quelque chose +de décidé, j'aurai l'honneur de vous l'écrire.»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 26 juin 1831<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250"></a><a href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>.</p> + +<p>»Je crois que la direction qui vient d'être donnée aux affaires de +Belgique pourra maintenant nous conduire au but que nous nous sommes +proposés.</p> + +<p>»J'ai l'honneur de vous envoyer les articles qui ont été convenus +entre la conférence et les députés belges<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251"></a><a href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>. Tous les points <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +qui sont à régler comme une conséquence de la séparation de la +Belgique et de la Hollande sont rappelés dans ces articles, de manière +à lever les difficultés qui seront présentées sans blesser tellement +les droits du roi de Hollande qu'il lui soit impossible d'y donner son +adhésion. La Belgique est sensiblement favorisée par ces stipulations, +et elle le doit à l'influence de la France. Vous verrez comme ses +intérêts sont ménagés et assurés par la rédaction qui a été donnée aux +articles de Maëstricht et du grand-duché de Luxembourg.</p> + +<p>»Le prince Léopold a reçu ce soir à dix heures la députation belge et +a fait au discours du président la réponse que j'ai l'honneur de vous +envoyer. Le prince lui a remis les articles qui ont été précédemment +arrêtés.</p> + +<p>»Les députés partent cette nuit pour Bruxelles afin de soumettre ces +articles au congrès. Comme ils représentent les opinions et les +nuances d'opinion qui y existent, ils paraissent persuadés qu'ils +obtiendront l'assentiment de cette assemblée. Dès qu'il aura été +donné, les députés reviendront à Londres, offrir la couronne au prince +Léopold qui l'acceptera et qui se rendra sans délai à Bruxelles.</p> + +<p>»Je pense que lorsque le congrès aura approuvé les articles, la France +pourra immédiatement reconnaître le prince Léopold comme roi de la +Belgique; les autres puissances le reconnaîtront un peu plus tard, +mais il ne résultera aucun inconvénient de ce délai.</p> + +<p>»M. le baron de Wessenberg, l'un des plénipotentiaires d'Autriche à la +conférence et qui a longtemps résidé à la cour des Pays-Bas, part +mardi pour La Haye afin d'employer toute l'influence qu'il a acquise +sur le roi Guillaume et de le déterminer à accéder à nos articles. M. +de Wessenberg <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> est la personne qui peut avoir le plus de chances +de succès en s'acquittant de cette mission. Si, malgré quelques +concessions qui sont encore demandées au roi des Pays-Bas, on obtient +son approbation, alors les affaires de la Belgique seront placées dans +une position qui permettra <i>aux puissances</i><a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252"></a><a href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a> de reconnaître son +indépendance; et cette indépendance aura été fondée sans guerre, et +même sans préparatifs militaires.</p> + +<p>»Vous jugerez peut-être convenable d'engager M. Lehon à écrire à +Bruxelles et même à s'y rendre, afin que par son influence il +contribue à l'adoption des articles par le congrès.</p> + +<p>»<i>2 heures du matin.</i>—Je joins ici le discours du prince Léopold; il +n'est pas tel que je l'aurais désiré et que je le lui avais suggéré. +Tout ce qui s'est passé à cet égard entre le prince et moi vous sera +expliqué en détail par la lettre que je viens d'écrire au prince, et +dont j'ai l'honneur de vous envoyer une copie...»</p> + +<h4 class="p2">DISCOURS</h4> + +<h4><span class="smcap">DU PRINCE LÉOPOLD A LA DÉPUTATION BELGE</span><a name="FNanchor_253" id="FNanchor_253"></a><a href="#Footnote_253" class="fnanchor"><span class="light">[253]</span></a><br /> +<span class="light">[<i>prononcé le 26 juin 1831.</i>]</span></h4> + +<p class="left5">«Messieurs,</p> + +<p>»Je suis profondément sensible au vœu dont le congrès belge vous a +constitué les interprètes. <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p> + +<p>»Cette marque de confiance m'est d'autant plus flatteuse qu'elle +n'avait pas été recherchée par moi.</p> + +<p>»Les destinées humaines n'offrent pas de tâche plus noble et plus +utile que celle d'être appelé à maintenir l'indépendance d'une nation +et à consolider ses libertés.</p> + +<p>»Une mission d'une aussi haute importance peut seule me décider à +sortir d'une position indépendante et à me séparer d'un pays auquel +j'ai été attaché par les liens et les souvenirs les plus sacrés, et +qui m'a donné tant de témoignages de bienveillance et de sympathie.</p> + +<p>»J'accepte donc, messieurs, l'offre que vous me faites, bien entendu +que ce sera au congrès des représentants de la nation à adopter les +mesures qui, seules, peuvent constituer le nouvel État et, par là, lui +assurer la reconnaissance des États européens.</p> + +<p>»Ce n'est qu'ainsi que le congrès me donnera la faculté de me dévouer +tout entier à la Belgique, et de consacrer à son bien-être et à sa +prospérité les relations que j'ai formées dans les pays dont l'amitié +lui est essentielle et de lui assurer, autant qu'il dépendra de mon +concours, une existence indépendante et heureuse.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU PRINCE LÉOPOLD</span><a name="FNanchor_254" id="FNanchor_254"></a><a href="#Footnote_254" class="fnanchor"><span class="light">[254]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Hanover Square, Londres, 27 juin 1831, une heure du matin.</p> + +<p class="left5">»Monseigneur,</p> + +<p>»Je viens de lire à l'instant la réponse que Votre Altesse Royale a +adressée dans la soirée aux députés belges. Je vais <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> l'expédier à +Paris. Mon gouvernement sera sans doute charmé de la conclusion d'une +affaire aussi difficile et aussi compliquée; mais je regrette vivement +que notre ministère ne trouve pas dans votre discours ce qu'il faut +pour diminuer les préventions françaises. J'avais supplié Votre +Altesse Royale de ne pas se montrer attachée uniquement à +l'Angleterre, dans la réponse qu'elle devait faire aux Belges, et je +vois avec beaucoup de peine, dans votre intérêt même, monseigneur, que +vous avez omis au dernier moment la phrase conciliante, utile et +prudente que vous aviez permis à l'ambassadeur de France de vous +remettre par écrit, que je vous ai rappelée hier au soir et que vous +m'aviez promis d'y insérer. Quand il s'agit de faciliter le présent et +d'assurer l'avenir, il faut éviter avec soin de blesser les vanités et +les préjugés.</p> + +<p class="left5">»Je suis...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI</span><a name="FNanchor_255" id="FNanchor_255"></a><a href="#Footnote_255" class="fnanchor"><span class="light">[255]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 27 juin 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»J'avais remis au prince Léopold deux ou trois phrases qui devaient +être placées dans sa réponse aux députés belges et qui, je crois, +auraient produit un bon effet. Il m'avait promis de les y insérer, et +cependant, je ne les y ai pas trouvées.</p> + +<p>»J'en ai été fort mécontent, et j'ai écrit immédiatement au prince +Léopold la lettre dont j'ai eu l'honneur de vous <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> envoyer hier une +copie. Ce matin, j'ai reçu une réponse que je joins ici parce qu'elle +contient des explications dont on pourra tirer parti dans un temps ou +dans un autre.</p> + +<p>»La question belge me paraît aujourd'hui posée aussi bien qu'elle peut +l'être, et je pense que le gouvernement du roi sera à portée de +repousser les attaques qui pourraient être faites à ce sujet. Quand +des écrivains de parti viendront maintenant comparer la conférence de +Londres à la Sainte-Alliance, ils seront de mauvaise foi, car la paix +de l'Europe et l'indépendance de la Belgique ont été les résultats de +cette conférence, et il n'y a rien de commun entre ces résultats et +ceux qu'a obtenus la Sainte-Alliance.</p> + +<p>»Les députés belges sont partis cette nuit. M. le baron de Wessenberg +qui, ainsi que je vous l'ai mandé hier, va se rendre à La Haye, +quittera Londres ce soir. J'ai l'honneur de vous envoyer copie du +protocole numéro 26<a name="FNanchor_256" id="FNanchor_256"></a><a href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a> dont il sera porteur et des instructions qui +lui sont remises. Elles sont confidentielles et doivent être secrètes. +J'ai cru devoir écrire au chargé d'affaires de France à La Haye, pour +qu'il contribuât, en tout ce qui pourrait dépendre de lui, au succès +de la mission de M. de Wessenberg, et pour qu'il agît de concert avec +lui, afin que la France ne parût pas étrangère aux démarches qui vont +avoir lieu. Vous jugerez sans doute à propos de lui donner des +instructions à ce sujet.</p> + +<p>»Les motifs du voyage de l'empereur dom Pedro, à Londres, <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> ne sont +pas encore connus; il est logé en hôtel garni et prend le titre de duc +de Bragance.</p> + +<p>»Je crois devoir encore inviter le gouvernement du roi à tenir +extrêmement secrets les arrangements auxquels on s'est arrêté pour les +affaires de la Belgique. Il ne faut pas que les ennemis de la paix +puissent agir auprès de la population belge et des membres du congrès, +pour empêcher l'adoption des articles que les députés portent à +Bruxelles<a name="FNanchor_257" id="FNanchor_257"></a><a href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a>...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">RÉPONSE DU PRINCE LÉOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_258" id="FNanchor_258"></a><a href="#Footnote_258" class="fnanchor"><span class="light">[258]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Marlborough House, 27 juin 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Ce que j'ai dit par rapport à l'Angleterre est simplement la relation +d'un fait historique <i>passé</i>. J'avais bien désiré dire quelque chose +de plus positif sur la France; mais j'ai mis les mots que vos +collègues disaient venir de vous, dans le projet de la conférence.</p> + +<p>»Mais, sentant la nécessité de faire quelque chose de plus <i>après mon +discours, j'ai invité toute la députation à s'exprimer en mon nom, +officiellement et fortement,</i> sur une chose dans le congrès qui +m'était d'une grande importance:</p> + +<p>»Que je savais que quelques journaux signalaient le présent <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +arrangement comme hostile à la France: que rien ne pouvait <i>être plus +faux</i>; que des relations très intimes avec la famille régnante +actuellement en France avaient existé depuis de longues années; qu'il +n'y avait que peu de pays que je connaissais mieux que la France, y +ayant beaucoup habité depuis ma jeunesse, et que, loin d'être hostile +contre elle, je la considérais une alliée aussi importante qu'utile +pour la Belgique.</p> + +<p>»Ceci ne peut manquer d'être connu amplement quand ils seront arrivés +<i>et d'être imprimé de suite</i>. Je pense que vous devriez communiquer ce +que je viens vous dire à votre gouvernement, auquel je suis +sincèrement reconnaissant pour toutes les marques de confiance et de +bienveillance dont il m'a honoré.</p> + +<p>»Je dois ajouter que les députés m'ont prié de donner quelques mots +d'explication au régent, qu'il était indispensable de dire au congrès +que son adoption des articles me suffirait à moi, pour l'empêcher de +croire que mon acceptation véritable serait soumise à l'adoption de la +Hollande.</p> + +<p class="left5">»Agréez...</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»LÉOPOLD.»</span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU GÉNÉRAL SÉBASTIANI.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 29 juin 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur le comte,</p> + +<p>»Les plénipotentiaires hollandais se sont rendus hier soir chez lord +Grey et lui ont exprimé des plaintes fort vives contre la conférence, +mais ils ne lui ont pas remis de protestation par écrit, comme le +bruit s'en était répandu. Aujourd'hui, <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> au surplus, les +difficultés ne peuvent plus venir de leur part; elles se développeront +à La Haye; c'est par cette raison que nous devons être satisfaits que +les articles joints au protocole numéro 26 y arrivent avec la +signature des plénipotentiaires des cinq puissances; cette +circonstance fera sentir au roi des Pays-Bas qu'il ne pourra être +appuyé ouvertement, dans sa résistance, par aucun cabinet ayant de +l'influence en Europe.</p> + +<p>»Si le gouvernement de Sa Majesté se détermine à reconnaître le prince +Léopold comme roi de la Belgique, immédiatement après l'adoption des +articles par le congrès de Bruxelles, je crois que cette +reconnaissance sera utile à l'établissement de ce pays, et je crois +aussi qu'il serait avantageux pour la France de pouvoir ranger les +affaires de Belgique, sauf quelques questions de détail, au nombre des +affaires terminées...»</p> + +<p class="p2">Les affaires de Belgique étaient moins <i>terminées</i> que je le disais +dans cette dépêche, et on ne le verra que trop par ce qui suit, mais +j'aurais désiré que le gouvernement français s'en préoccupât moins et +employât son habileté à détourner l'attention publique de ce côté. +C'est à quoi tendait l'insinuation que je glissais dans ma dépêche, +qui, je dois en convenir, vint fort mal à propos, car, au moment même +où nous croyions toucher au terme de cette pénible négociation, de +nouvelles et plus graves complications surgirent tout à coup et purent +nous faire penser qu'elle allait nous échapper. J'ai donné +précédemment de trop longs extraits, peut-être, de mes dépêches, mais +je l'ai fait dans le double but, de bien éclairer les divers points +qui se rattachaient aux affaires que <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> j'avais à traiter, et aussi +d'enseigner aux jeunes négociateurs entre les mains desquels ces +souvenirs peuvent tomber un jour, que la patience doit être un des +premiers principes de l'art de négocier. Je serai plus sobre désormais +dans les citations de mes dépêches; les lettres que je recevais +offriront sans doute plus d'intérêt et appuieront mieux mes récits.</p> + +<p>J'avais expédié mes dernières dépêches à Paris par un des secrétaires +de l'ambassade, M. Casimir Périer fils, qui, aussitôt après son +arrivée, m'écrivit:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER FILS AU PRINCE DE TALLEYRAND</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 5 juillet 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Porteur de bonnes nouvelles, et jaloux, suivant le désir de Votre +Altesse, d'être le premier à les annoncer, j'ai fait bonne diligence +et rien n'était encore su avant mon arrivée. M. le ministre des +affaires étrangères et mon père, que j'ai vu peu d'instants après lui, +m'ont accueilli avec une satisfaction marquée et m'ont paru heureux de +voir, au moment des élections, la question de Belgique, sinon +terminée, du moins beaucoup simplifiée. Quoi qu'en puissent dire les +journaux du <i>mouvement</i>, l'opinion de la majorité s'est déclarée ici +en faveur des résultats de cette longue et fatigante négociation. Les +gens raisonnables, et il y en a encore, malgré ce qui se voit tous les +jours, savent rendre hautement hommage à ce que la France doit à son +ambassadeur.</p> + +<p>»Quant aux affaires de l'intérieur, j'ai trouvé le ministère moins +inquiet sur le résultat des événements de ce mois que <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> je ne +devais m'y attendre. On prend des mesures pour prévenir des scènes +fâcheuses; des fêtes seront sans doute destinées à occuper le peuple +en célébrant les anniversaires d'une révolution que quelques gens +voudraient lui faire recommencer. Il n'y a rien encore de bien arrêté +sur ces projets.</p> + +<p>»D'un autre côté, à la veille des élections, les partis sont en +présence, sans qu'aucun d'eux ose se promettre la victoire. A Paris, +mon père a beaucoup de chances dans le premier arrondissement; mais il +est à craindre que les autres collèges se montrent moins modérés.</p> + +<p>»Au reste, le ministère, quel que soit le résultat de la lutte +électorale, paraît décidé à se présenter devant les Chambres. Il sait +que les hommes réunis en assemblée ne sont souvent plus les mêmes +qu'ils se montraient isolément, et il sent trop bien à quel point la +partie est sérieuse, pour ne pas voir s'évanouir, avant de se retirer, +toutes les chances de succès...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 5 juillet 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Vous avez obtenu un succès dont je vous félicite et vous remercie au +nom du roi qui en sent toute l'importance. Si, comme je l'espère, vous +pouvez y ajouter celui de la démolition des places élevées contre nous +depuis 1815, la France entière applaudira à un arrangement qui lui +assure une paix longue et honorable. Le prince Léopold doit sentir que +ce n'est qu'à ce prix qu'il peut compter sur l'amitié d'un voisin +puissant et qui désire sincèrement s'unir avec lui par des liens +indissolubles. Il faut calmer l'irritation d'un pays qui ne <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> +pourrait supporter plus longtemps les affronts de la Sainte Alliance, +votre ennemie personnelle, et qui préluda par votre éloignement des +affaires au système d'abaissement de notre patrie qu'elle a suivi +depuis cette funeste époque. Le nouveau roi belge sera populaire en +France, le jour où on y apprendra qu'il ne partage pas les passions +haineuses de nos ennemis et que nous lui inspirons une confiance +méritée. Il faut d'ailleurs qu'on nous aide à vaincre les ennemis de +l'ordre social en Europe, et ce triomphe ne peut être obtenu que le +jour où les défiances injustes auront fait place à des sentiments qui +nous sont dus. C'est au nom de votre gloire, mon prince, que je vous +recommande cette affaire, la plus délicate et la plus importante de +toutes. Notre repos intérieur en dépend.</p> + +<p>»Le roi est enchanté de son voyage, qui a produit un excellent effet. +Nous espérons que nos élections seront très bonnes; nous aurons +toutefois beaucoup de nouveaux députés peu accoutumés aux affaires. On +parle d'un mouvement pour le 14 juillet qui probablement n'aura pas +lieu ou qu'il sera facile de réprimer. La présence de la Chambre et +les précautions que prend le gouvernement, nous rassurent sur les +journées des 27, 28 et 29.</p> + +<p>»Il paraît que le général russe veut tenter le passage de la Vistule +près de la frontière prussienne. Le général polonais a trop disséminé +ses forces. L'insurrection lithuanienne prend un caractère sérieux; la +Volhynie, la Podolie exigent la présence de forces assez +considérables, et l'Ukraine elle-même montre peu d'affection pour la +Russie. Votre lettre m'a fait un plaisir que vous concevrez +facilement...»</p> + +<p class="p2">Cette lettre du général Sébastiani offre cela de curieux <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> qu'à +travers l'encens dont il essayait assez maladroitement de m'enivrer, +on retrouve les idées que les factions bonapartiste et républicaine +travaillaient alors à faire prévaloir en France pour enflammer +l'opinion publique, en réveillant d'anciennes passions au lieu de +chercher à les apaiser. La question des forteresses belges qu'il +recommandait si spécialement à mes soins avait été déjà réglée par un +protocole secret de la conférence, du mois d'avril précédent<a name="FNanchor_259" id="FNanchor_259"></a><a href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>, +protocole auquel je n'avais bien entendu, pris aucune part, si ce +n'est de le provoquer. Les plénipotentiaires des quatre cours +d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, avaient +reconnu qu'à la suite de la déclaration d'indépendance et de +neutralité de la Belgique, un certain nombre de forteresses belges +devraient être démolies. Cela devait nous suffire pour le moment; +l'exécution du fait admis ne pouvait manquer de s'effectuer plus tard. +Mais à Paris, on insistait pour qu'elle fût immédiate, afin de la +publier pompeusement devant les Chambres et de s'en faire un moyen de +popularité. Il fallait bien trouver une façon de satisfaire à cette +exigence et j'obtins de la conférence que <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> le roi pourrait dans +son discours faire mention de la décision prise à l'égard de la +démolition des forteresses.</p> + +<p>En général, et c'était là ma plus grande difficulté, à Paris on ne +jugeait les affaires qu'à un point de vue exclusivement français, sans +faire aux autres la part qui leur était due. S'agissait-il des +affaires de la Belgique, on ne pensait qu'aux Belges, sans songer +qu'il y avait un roi des Pays-Bas, des intérêts duquel les autres +cabinets étaient obligés de tenir compte. On oubliait, ou on feignait +d'oublier qu'il y avait un parlement anglais devant lequel le cabinet +anglais devait répondre des mesures qu'il adoptait, et on ne +s'occupait que de ce qu'on aurait à répondre à la Chambre des députés +de France<a name="FNanchor_260" id="FNanchor_260"></a><a href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>. Dans la situation compliquée de l'Europe, une pareille +disposition me créait constamment des embarras infinis; mon devoir +était d'en sortir le mieux possible: ce n'était pas aisé. Dans la +circonstance dont il s'agit ici, je pressai le prince Léopold de +donner au gouvernement français des assurances qui pussent le +tranquilliser, et je tirai de lui la lettre suivante:</p> + +<p class="p2 right">Marlborough-House, 11 juillet 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Je ne perds pas de temps pour répondre aux observations que vous +m'avez communiquées relativement à la destination <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> future des +places fortes construites en conséquence des traités de 1815. Mon +opinion est que les relations entre la France et la Belgique doivent +être basées <i>sur la confiance et l'amitié</i>.</p> + +<p>»Ne voyant aucune raison pourquoi la nation belge n'approuverait point +les vues conciliatrices des cinq puissances, vous pouvez compter sur +ma coopération sincère pour l'adoption de toute mesure qui aura pour +objet l'adoption de ces bases.</p> + +<p class="left5">»Agréez...</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»LÉOPOLD.»</span></p> + +<p>Quand le prince Léopold m'écrivait cette lettre aussi prudente et +réservée que lui-même, il était déjà roi des Belges. Il avait été élu +la veille par le congrès de Bruxelles<a name="FNanchor_261" id="FNanchor_261"></a><a href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>, qui avait préalablement +adopté les dix-huit articles préliminaires proposés par la conférence +à la majorité de cinquante-six voix; cent vingt-six voix contre +soixante-dix. C'était une grande victoire remportée sur ce point; on +ne me laissa pas beaucoup de temps pour en jouir: la lettre suivante, +fort remarquable, de M. Casimir Périer, appelait déjà mon attention +sur un autre point, où il n'y avait malheureusement pas moyen +d'espérer un succès.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRÉSIDENT DU CONSEIL AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 7 juillet 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Je profite, pour m'entretenir quelques moments avec vous du départ de +mon fils qui vous porte une dépêche importante sur les affaires de +Pologne, délibérée d'un commun accord en conseil des ministres. <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span></p> + +<p>»Peut être trouverez-vous, mon prince, notre démarche un peu vive; +mais la situation des Polonais, notre correspondance de +Saint-Pétersbourg, la disposition des esprits en France, toujours de +plus en plus sympathique pour la cause polonaise, et enfin l'attitude +prise vis-à-vis de la France par notre article du <i>Messager</i>, ainsi +que l'approche de la session, ne permettaient pas de ne pas donner +suite, dans tous les cas, aux premières démarches que nous avons +faites près le gouvernement russe, et le conseil a cru d'une bonne +politique de faire une tentative près le cabinet de Londres, quel +qu'en doive être le résultat. Nous attachons d'ailleurs un grand prix +à recevoir une réponse prompte; et nous ne pouvons que nous en +remettre, à cet égard, à vos soins et à votre sagesse<a name="FNanchor_262" id="FNanchor_262"></a><a href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>.</p> + +<p>»Une dépêche télégraphique de M. de Sainte-Aulaire, arrivée à +l'instant, nous annonce que d'un accord commun et par un engagement +pris en présence de tous les ambassadeurs, les troupes autrichiennes +auront évacué entièrement les États romains avant le 15 juillet<a name="FNanchor_263" id="FNanchor_263"></a><a href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span></p> + +<p>»Restent les affaires de Belgique. Les nouvelles qui nous en +parviennent aujourd'hui sont meilleures: on nous annonce pour demain +ou après-demain une solution favorable, à une majorité de cent vingt +voix sur cent quatre-vingts. Je l'espère, je le désire plus encore, +mais je n'y croirai positivement qu'après l'événement. Si, toutefois, +les choses se dénouent ainsi, il serait urgent que le prince Léopold +prît la résolution de se rendre de suite en Belgique. L'esprit +révolutionnaire anime les hommes du mouvement; et ceux de l'ordre et +de la résistance manquent d'un chef et d'un point d'appui.</p> + +<p>»Le général Sébastiani vous entretient des places fortes; il nous +tarde, mon prince, d'être fixés à cet égard.</p> + +<p>»Notre mouvement électoral touche à sa fin; mon fils vous porte la +liste des députés nommés jusqu'à six heures du soir aujourd'hui. La +première impression du public est favorable aux résultats connus; ce +ne sera point encore la convention que nous promettait M. Odilon +Barrot; j'espère que ce ne sera pas non plus l'assemblée législative. +Les hommes modérés paraissent jusqu'à présent faire le plus grand +nombre; nous espérons que les élections à connaître conserveront la +même physionomie. Si ces hommes joignent à l'esprit de modération +politique un patriotisme courageux, nous pourrons peut-être résister; +mais la cause de tous les maux que l'on peut craindre tient surtout à +l'audace de nos adversaires, fortifiée par l'attitude faible, et, l'on +pourrait dire, peureuse de nos partisans. Tout dépendra, au surplus, +du premier moment. Je crains bien d'ailleurs que le pays ne sente pas +assez la gravité de la maladie dont il est atteint, et qu'il ne tienne +les yeux fermés à la lumière, jusqu'à ce qu'il se réveille au bruit +d'une catastrophe. Sans doute, elle est encore éloignée, mais je la +<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> regarderais comme inévitable, si, dès le début de la session qui +va s'ouvrir, le gouvernement n'était soutenu par la Chambre dans +l'attitude vigoureuse et ferme qu'il doit prendre.</p> + +<p>»Vous voyez, mon prince, avec quelle franchise je m'exprime sur la +situation, à mon avis, de nos affaires. N'allez pas croire cependant +que je désespère de nos efforts; je suis loin de cette pensée; et je +dirai même que le remède serait encore assez facile peut-être, si la +question intérieure n'était pas dominée, sans cesse, par la question +étrangère et réciproquement; mais cette réaction de deux questions si +vives, l'une sur l'autre, et l'appui que la question étrangère trouve +dans le parti militaire, ainsi que dans la disposition un peu +fanfaronne de notre nation, rendent évidemment la gravité de notre +position très difficile à surmonter. On s'imagine que nous avons +encore à notre disposition les armées de l'empereur et les finances de +la restauration, et que nous pouvons payer tout à la fois la solde et +la rente; en faisant une guerre partielle, les armées ne nous +manqueraient pas, sans doute, mais on ne songe pas qu'il est +impossible que le premier coup de canon n'entraîne une guerre +générale. Espérons que le bon sens du pays, aidé du souvenir des maux +passés, prévaudra pour le sauver de l'esprit de vertige qui ne s'est +emparé que de trop des têtes.</p> + +<p class="left5">»Agréez...»</p> + +<p>Je comprenais fort bien l'intérêt que le gouvernement du roi +témoignait pour la cause polonaise que M. Périer me recommandait si +fortement dans cette lettre. Je n'avais pas besoin d'être stimulé dans +ce sens. Les efforts que j'avais faits près de l'empereur Napoléon en +1807 et au congrès de Vienne en 1815 en faveur de la Pologne, j'étais +tout prêt à les faire encore <span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> près du gouvernement anglais, mais +je rencontrai là froideur et résistance. Les tories étaient nettement +opposés à la Pologne et lord Grey, retenu par madame de Lieven, +cherchait des prétextes pour éviter toute intervention de l'Angleterre +dans une cause que l'on regardait comme perdue. Les motifs d'humanité +n'ont guère qu'un poids relatif dans la politique anglaise; et +personne n'aurait osé soutenir alors publiquement qu'il fallait +entreprendre la guerre contre la Russie pour sauver la Pologne. A mon +grand regret, je ne parvins pas à arracher une démarche un peu +efficace pour cette belle cause de la part du cabinet anglais. Après +en avoir informé M. Périer et le gouvernement, j'écrivis à Madame +Adélaïde d'Orléans une lettre qui peint assez bien la situation du +moment.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 20 juillet 1831.</p> + +<p>»Mademoiselle aura sûrement reçu du prince Léopold lui-même une lettre +écrite sur le sol français qu'il a voulu traverser pour avoir une +occasion de plus de témoigner au roi son respect et son attachement. +Ses dernières paroles, la veille au soir du jour où il est parti pour +Bruxelles, ont exprimé son désir d'appartenir au roi par les liens les +plus plus directs<a name="FNanchor_264" id="FNanchor_264"></a><a href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>. J'ai laissé sans réponse aucune ce qu'il me +disait, mais je dois l'écrire à Mademoiselle.</p> + +<p>»Dom Pedro avait la plus grande envie d'aller à Paris; il trouve dans +le nom de sa femme quelques motifs qui l'en <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> empêchent et il ne +veut pas être un embarras<a name="FNanchor_265" id="FNanchor_265"></a><a href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>. Je lui donne à dîner demain; sa pente +actuelle est toute française.</p> + +<p>»On est ici encore bien froid sur la cause polonaise. Les Russes +abondent depuis l'arrivée de la grande-duchesse Hélène<a name="FNanchor_266" id="FNanchor_266"></a><a href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a> et de +madame de Nesselrode; ils font une course de vingt-quatre heures à +Sidmouth où la grande-duchesse prend les bains, et ils reviennent à +Londres parler contre la Pologne. Le prince Paul de Wurtemberg a été +voir sa fille, et actuellement il est ici où il cherche à prouver que +personne n'est plus propre que lui à être roi de Grèce. Je ne crois +pas qu'aucun membre du corps diplomatique soit de son avis.</p> + +<p>»J'attends avec impatience le discours du roi; je crois que les places +fortes de la Belgique y figureront d'une manière qui sera agréable à +Mademoiselle. Le roi de Hollande se montre très difficile; j'ai été +très fâché que pendant que M. de Wessenberg a été à La Haye, il ne s'y +soit trouvé aucun ministre français. M. de Wessenberg l'a beaucoup +regretté. Un Français avait des motifs différents à faire valoir pour +amener l'acceptation. Nous éprouverons par la Hollande encore bien des +difficultés. Des pertes réelles et une humeur naturelle rendent les +bons conseils lents à se faire jour...»</p> + +<p class="p2">Les nouvelles de La Haye étaient, en effet, assez gênantes pour la +conférence. M. de Wessenberg n'avait pu parvenir à surmonter la +mauvaise humeur du roi, qui, après toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> concessions qu'il +avait faites précédemment, ne voulait plus en ajouter de nouvelles, et +qui avait nettement refusé de consentir à celles que renfermaient les +dix-huit articles préliminaires envoyés au congrès belge et adoptés +par celui-ci. Il fallait donc chercher quelque biais pour sortir de +l'impasse où nous nous trouvions arrêtés; il n'y en avait pas d'autre +que de proposer un traité définitif, quoique les préliminaires ne +fussent pas acceptés: cela était fort peu correct, mais les +circonstances étaient assez extraordinaires pour obliger à sortir des +voies ordinaires. Seulement, il était difficile d'espérer que +l'Autriche, la Russie, la Prusse voudraient nous suivre sur ce +terrain, qui, il faut le reconnaître, n'était pas précisément celui du +droit; et il est probable que nous ne serions pas parvenus à maintenir +la bonne harmonie sur ce point dans la conférence, si le roi Guillaume +n'était venu lui-même à notre secours, en commettant, comme on le +verra bientôt, une faute qui devait achever de gâter sa position.</p> + +<p>Il y avait du moins un fait résultant de ce refus du roi de Hollande: +c'est que la conférence n'avait pas sacrifié les intérêts de la +Belgique, ainsi que le prétendaient et les journaux français et +l'opposition dans notre Chambre des députés. En attendant, voici la +réponse que Madame Adélaïde me fit à la lettre que j'ai citée plus +haut:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 30 juillet 1831.</p> + +<p>»Il y a un an qu'à pareil jour, mon cher prince, nous étions dans une +grande et juste agitation; et certes, nous ne pouvons que nous +féliciter de la généreuse et courageuse résolution <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> prise alors +par mon frère, et du résultat qu'a sa loyale et noble conduite. Il +vient d'en recevoir une douce récompense dans ce moment par la +manifestation la plus franche et la plus vraie de l'amour que toute +notre population ressent pour lui, pendant les trois jours de fête qui +viennent de se passer.</p> + +<p>»Je n'ai jamais rien vu de pareil à l'enthousiasme raisonné, à +l'affection, à la confiance qui lui ont été témoignés, qui étaient sur +toutes les physionomies; c'est un véritable triomphe! Il est bien +remarquable et bien consolant pour l'avenir, qu'au bout d'un an, +malgré des souffrances réelles et les travaux faits pour induire cette +bonne et brave population dans l'erreur, on retrouve chez elle encore +plus d'enthousiasme et de volonté pour maintenir celui en qui elle a +confiance et qu'elle a choisi. Cela prouve bien pour son bon sens et +son bon jugement qui méritent vraiment toute confiance aussi. Je suis +bien heureuse de ces trois jours qui ont été excellents. Je suis bien +sûre que vous partagerez de tout votre cœur ma satisfaction; aussi +est-ce avec bien de l'empressement que je viens m'en entretenir avec +vous et vous remercier en même temps de vos deux bonnes lettres des 20 +et 25 juillet, ce qu'à mon grand regret je n'ai pu faire jusqu'à ce +jour. Je suis enchantée que vous soyez assez content du discours de +notre bien-aimé roi; à la Chambre, il a produit un excellent effet, et +celui de l'annonce de la destruction des places fortes de la Belgique +n'est pas moins bon et était bien nécessaire pour notre pays.</p> + +<p>»Je suis fâchée de la manière fausse dont les Belges ont pris cela +dans le premier moment; c'est une fausse susceptibilité, dont à la +réflexion ils reviendront sûrement, car <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> c'est une vérité que +c'est autant dans leur intérêt que dans le nôtre, et ils le sentiront. +J'avoue que cela ne m'inquiète pas et je suis persuadée qu'ils seront +bientôt d'accord et avec nous, sur cela.</p> + +<p>»Le prince Léopold m'a écrit une bonne et excellente lettre de Calais, +en réponse à celle où je lui reprochais de n'avoir rien dit pour la +France dans son premier discours à la députation belge. Cette fois-ci, +il a dit un mot à la France; mais comment, en répondant au beau et +juste discours de M. Surlet de Chokier, n'a-t-il pas parlé de notre +roi dont le régent de la Belgique lui faisait un si bel et juste +éloge? C'est une grande maladresse dont, je vous avoue, j'ai été +étonnée, et j'en dirai certainement un petit mot au prince Léopold, en +répondant à une petite lettre très aimable qu'il vient encore de +m'écrire. Je connais depuis longtemps son désir d'appartenir à notre +roi par les liens les plus directs; mais vous comprendrez que je ne +puis rien dire à cet égard.</p> + +<p>»Dom Pedro est arrivé ici le 26, au moment où nous allions nous mettre +à table; nous avions un grand dîner ce jour-là qui a été un peu +retardé pour lui, et de la musique le soir, à laquelle il a aussi +assisté, ainsi qu'aux trois jours de fête suivants: cela a été un beau +et bon spectacle à lui donner; il a dû être très satisfait de la +réception que lui a faite notre roi. J'aurais voulu qu'il nous laissât +ici sa femme et la petite reine sa fille, et s'il entendait bien son +véritable intérêt, après avoir fait sa visite en Angleterre, il +reviendrait avec elle ici; mais je crains qu'il n'ait pas d'idée bien +arrêtée.</p> + +<p>»Vous me demandez ce que je pense de la Chambre. La manifestation +qu'elle a faite au roi, lors de son discours, me donne l'espoir +qu'elle sera bonne. Je suis dans l'impatience <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> d'avoir des +nouvelles de ces si intéressants et braves Polonais; c'est sur cela +que l'opinion est surtout bien vive dans ce moment, et je suis désolée +de voir l'Angleterre si froide à leur égard.</p> + +<p class="left5">»Adieu, mon cher prince...»</p> + +<p class="p2">J'ai voulu donner dans toute son étendue cette lettre qui témoigne si +bien des illusions de plus d'un genre, qu'une personne même aussi +sensée que Madame Adélaïde pouvait partager. Mais laissons là les +illusions: les faits ne vinrent que trop promptement nous rappeler à +la réalité. Le roi des Pays-Bas, irrité de voir l'indépendance de la +Belgique se consolider par l'élection et l'acceptation du prince +Léopold, blessé de n'être appuyé par aucune puissance dans ses +résistances, et se flattant sans doute de l'espoir d'amener une guerre +générale en Europe, prit tout à coup la résolution désespérée de faire +attaquer la Belgique par l'armée que commandait son fils le prince +d'Orange. Le 4 août, il faisait annoncer à la conférence la rupture de +l'armistice, et le 5, ses troupes entraient sur le territoire belge. +D'un autre côté, le roi Léopold, à peine entré en possession de la +couronne, se trouvait aux prises avec d'inextricables difficultés. Il +avait été convenu avant son départ de Londres, qu'aussitôt installé à +Bruxelles, il enverrait deux commissaires belges, chargés des pouvoirs +nécessaires pour négocier, sous la médiation de la conférence, un +traité définitif de séparation entre la Hollande et la Belgique, +d'après les bases des dix-huit articles. Le cabinet qu'il avait formé +se refusait nettement à l'envoi des commissaires et prétendait que les +Belges pouvaient traiter avec les Hollandais, sans se rencontrer. Le +roi Léopold avait immédiatement fait connaître cette difficulté <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> à +la conférence, en lui rendant compte des hostilités des Hollandais et +du secours qu'il avait réclamé de la France. Il fallait pourvoir avant +tout aux effets de ces nouvelles et fâcheuses complications. Et, chose +assez singulière dans un pareil moment, j'étais depuis douze jours +sans aucune communication de mon gouvernement. Il n'y avait cependant +pas de temps à perdre pour prendre une résolution. La conférence +dressa un protocole, dans lequel, en blâmant sévèrement la rupture de +l'armistice de la part des Hollandais, elle approuvait l'emploi pour +un temps limité d'une armée française, dont l'entrée en Belgique avait +été sollicitée par le roi Léopold, et décidait qu'une escadre anglaise +irait défendre les côtes belges et repousser de ce côté les attaques +des Hollandais<a name="FNanchor_267" id="FNanchor_267"></a><a href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>. Ce protocole était essentiel pour empêcher qu'une +conflagration générale ne résultât de l'intervention armée de la +France en Belgique.</p> + +<p>Je ne puis mieux faire connaître les péripéties de cette <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> grave +affaire qu'en donnant la correspondance qu'elle amena entre Madame +Adélaïde et moi.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 7 août 1831.</p> + +<p>»Je suis bien sûre, mon cher prince, que vous n'aurez pas été moins +surpris que nous de l'inconcevable levée de boucliers du roi de +Hollande, qui, certes, justifie bien entièrement et fait bien sentir +l'immense avantage que nous donne la sage, noble et belle conduite de +notre bien-aimé roi et de son gouvernement envers la Belgique; et +combien il est heureux que vous ayez conduit et terminé, avec autant +de zèle, de prudence et d'habileté, cette si importante et difficile +négociation qui, par l'accord fait entre les cinq puissances, nous +autorise à voler au secours de ce malheureux pays, son roi le +réclamant, contre l'infâme agression qui lui est faite par le roi de +Hollande, sans s'inquiéter des traités convenus et qui viennent d'être +conclus entre les cinq puissances, ni sans même les consulter sur +cette coupable et inconcevable démarche, que je ne puis m'expliquer +qu'en le considérant comme fou.</p> + +<p>»Il me paraît impossible qu'à la demande de secours et d'assistance +que le roi des Belges a demandée à l'Angleterre, elle n'envoie pas +sur-le-champ son escadre dans l'Escaut, comme notre roi a envoyé ses +deux fils et son armée en Belgique<a name="FNanchor_268" id="FNanchor_268"></a><a href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>; mais vous jugez avec quelle +impatience nous attendons <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> de le savoir par vous! Je suis bien +convaincue que pour terminer par une paix stable cette lutte +inconcevable et si inattendue, le meilleur moyen, c'est que +l'Angleterre s'unisse franchement à nous, ce que je vous avoue que +j'ai la confiance qu'elle fera. Il me paraît de toute impossibilité +que la Prusse, malgré ses liens de parenté et son affection pour la +maison de Nassau, l'appuie dans cette tentative, entreprise contre les +traités qu'elle vient elle-même de signer et contre tout droit des +gens<a name="FNanchor_269" id="FNanchor_269"></a><a href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>. Le mal est que, dans l'origine, les puissances ne lui ont +pas parlé le langage franc et ferme qui l'eût persuadé; mais, au +contraire, il a vu le désir de le ramener, de le maintenir en +Belgique, et c'est ce qui lui donne la confiance de faire cette +inconcevable entreprise; il se flatte d'entraîner ainsi une guerre +générale.</p> + +<p>»Ce que notre roi désire particulièrement savoir de vous, et qu'il me +charge de vous demander directement et en confiance, c'est ce que vous +croyez qu'il y a à faire pour terminer ceci par un arrangement +définitif qui ne laisse plus dans cette incertitude de la paix ou de +la guerre, et qui nous permette de faire revenir nos troupes de +Belgique, le plus tôt possible, ce que mon frère désire, sans que cela +compromette nos intérêts et ceux du roi des Belges, et l'indépendance +de ce pays. Vous aurez été content de l'admirable lettre que notre +cher roi a écrite au roi des Belges... De grâce, écrivez-moi le plus +tôt possible...» <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span></p> + +<p class="p2 right">Paris, le 9 août 1831.</p> + +<p>»J'étais loin de m'attendre, mon cher prince, quand je vous ai écrit +avant-hier, à l'inconcevable conduite du roi Léopold envers notre roi, +la France et notre armée! Comment, pour toute réponse à l'admirable +lettre que notre roi lui écrit le 4, en réponse à la sienne du 3, dans +laquelle il demande secours, nous ne voyons que le pauvre prétexte, +pour ne pas dire plus, d'un article de la constitution belge, que le +moindre raisonnement ne peut pas soutenir, mis en avant et appuyé par +les inconvenants et sots articles de quelques gazettes belges! et, à +l'heure qu'il est, pas encore une ligne de lui à notre roi! cela me +passe<a name="FNanchor_270" id="FNanchor_270"></a><a href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>. En attendant, j'espère qu'en ce moment, notre armée entre +en Belgique, en évitant les places fortes, mais en marchant droit +contre les Hollandais qui dévastent et désolent ce malheureux pays. +L'ordre de notre roi est de voler à son secours et d'en chasser les +Hollandais. Je suis fière, je vous l'avoue, de la grandeur, de la +générosité de notre roi et de sa conduite. Je suis certaine que vous +le serez aussi et que vous la ferez bien valoir, que vous en tirerez +bon parti pour nous amener une paix honorable et stable et avantageuse +pour l'humanité et l'Europe. +<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span></p> + +<p>»Je suis indignée du discours de lord Aberdeen à la Chambre des pairs, +ce que, me connaissant bien, vous comprendrez et sentirez mieux qu'un +autre. Mais je suis enchantée de la réponse que lui a faite lord Grey; +notre roi en est très touché; vous ferez bien de le lui dire<a name="FNanchor_271" id="FNanchor_271"></a><a href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>. Il +paraît, d'après les gazettes anglaises, que l'escadre a l'ordre +d'entrer dans l'Escaut, et que le gouvernement anglais et la +conférence jugent le coup de tête du roi de Hollande, comme il mérite +de l'être, ce qui me fait un extrême plaisir; mais je ne serai bien +satisfaite que quand je saurai tout cela par vous, et que vous m'aurez +donné votre manière de voir, votre opinion sur tout cela; aussi, +est-ce avec une indicible impatience que j'attends vos premières +lettres. Je suis bien fâchée que le pauvre roi Léopold n'ait pas +franchement suivi son premier mouvement, et qu'il n'ait pas eu un bon +conseil auprès de lui pour lui faire sentir la maladresse et la faute +qu'il faisait en se laissant aller au second, où je crois qu'il a été +entraîné par de mauvaises insinuations. + <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> Je crains que le retard de +l'arrivée de nos troupes en Belgique n'ait exposé son armée, car on +dit que, malgré le sage conseil de notre roi, il veut s'exposer à une +bataille dont les conséquences seraient bien funestes pour lui, s'il +la perdait, ce qui est assez probable, d'après ce que l'on dit de +l'état de son armée.</p> + +<p class="left5">»Adieu, mon cher prince...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 10 août 1831.</p> + +<p>»Je reçois la lettre de Mademoiselle du 7, et je m'empresse d'y +répondre.</p> + +<p>»Mademoiselle me fait une question à laquelle le protocole porté par +Neukomm répond en grande partie, car il indique la route à suivre pour +arriver à un arrangement définitif. Ce protocole a été longuement et +vivement discuté; les plénipotentiaires russes surtout ont été très +difficiles à amener au système que nous avons adopté; nous y avons +passé huit heures un jour et six le lendemain; je crois avoir obtenu +tout le possible dans un moment où les esprits de tous les partis +étaient fort agités. Si le roi de Hollande cède, nous n'aurons plus +que des stipulations de détail, qui éprouveront, je l'espère, de moins +grandes difficultés que celles qu'il a fallu surmonter dans cette +épineuse affaire. Nos troupes pourront alors se retirer; et peut-être, +finir elles-mêmes, en rentrant en France, la question des forteresses. +Mon opinion est que cela déplaira, mais ne donnera que de l'humeur. Je +ne parle que des forteresses élevées par la Sainte-Alliance contre +nous. La marche de nos troupes a fort effrayé les esprits; <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> mais +c'était surtout la marche en avant qui inquiétait tout le monde; ce +qu'elles feraient du côté de Maëstricht peut amener des complications +graves; mais ce qu'elles feront en se retirant sera supporté, parce +qu'on sera surtout bien aise qu'elles se retirent. On se paye par là +des frais de la guerre; et il doit être plus commode au roi des Belges +qu'une opération de cette nature, qui tôt ou tard doit se faire, soit +faite par nous, dont il est obligé de demander les armées, tant les +moyens militaires qu'il a à sa disposition sont faibles. Il me semble +aussi que la destruction des forteresses par la main même des armées +françaises plairait à tous les Français et satisferait les exigences +les plus susceptibles...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 11 août 1831.</p> + +<p>»J'ai fait ce matin à lord Grey la commission de Mademoiselle. Il en a +été extrêmement touché, et m'a dit avec émotion: «Vous ne pouvez pas +trop dire au roi combien je suis sensible à ce qu'il a la bonté de me +faire dire.» Après quelques moments de silence, lord Grey m'a demandé +si je connaissais les dépêches que lord Palmerston venait de recevoir +de Hollande. Je lui ai dit que d'abord j'avais dû venir chez lui et +que j'allais, en le quittant, chez lord Palmerston qui avait indiqué +une conférence pour deux heures. «Vous allez, m'a-t-il dit, y lire une +lettre de La Haye qui annonce que les ordres ont été donnés pour que +les troupes hollandaises rentrent immédiatement en Hollande. Vous +connaissez tous les embarras que nous avons ici; vous avez dû voir +toute l'agitation produite par l'entrée de vos troupes en Belgique. Je +vous conjure d'engager le roi à les rappeler en <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> France, au moment +où il aura connaissance officielle des ordres donnés par le roi de +Hollande. Nous avons besoin de cette preuve de modération de votre +part. Cela est essentiel pour nous et pour vous. Dites-le de ma part +au roi. Deux gouvernements qui veulent être franchement d'accord se +doivent des égards de circonstance; et je vous répète que nos embarras +seraient extrêmes ici, si vous ne retiriez pas vos troupes.»</p> + +<p>»Je suis monté chez lord Palmerston, qui m'a lu la lettre de M. +Verstolk<a name="FNanchor_272" id="FNanchor_272"></a><a href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>; elle est explicite sur le rappel des troupes +hollandaises. Il me semblerait bien grave de refuser à l'Angleterre ce +qu'elle demande aujourd'hui, car les dernières vingt-quatre heures ont +changé la question. La retraite des troupes hollandaises, d'une part, +et la demande du roi Léopold qu'il a fait connaître ici sont deux +incidents considérables. Il est certain que le ministère anglais ne +saurait affronter le récri général qui s'élèverait contre lui si, les +Hollandais se retirant, nous restions en Belgique. Les tories ne sont +pas les seuls qui blâment la conduite du cabinet anglais dans la +question hollandaise; et le <i>leading article</i> du <i>Times</i> d'aujourd'hui +(journal ministériel) en est un symptôme très remarqué. Mais, comme il +ne faut pas cependant que notre mouvement militaire reste sans +résultat pour la France, il faudrait, ce me semble, obtenir ou +arracher de la Belgique et de son roi le consentement pur et simple, +mais officiel, de la démolition des forteresses. <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> Le maréchal +Gérard<a name="FNanchor_273" id="FNanchor_273"></a><a href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a> pourrait aisément faire ce traité en s'en allant. Le roi +Léopold, avant de quitter Londres, m'avait écrit à ce sujet une lettre +que j'ai envoyée à cette époque au gouvernement. Ce prince, arrivé à +Bruxelles, n'a plus tenu le même langage; mais aujourd'hui, il faut +que son langage soit positif.</p> + +<p>»Quand une fois nous n'aurons plus à traiter la question des +forteresses qu'avec les quatre puissances, les choses seront fort +avancées, parce qu'elles sont fortement engagées dans le protocole du +17 avril.</p> + +<p>»L'Angleterre devrait bien trouver, dans tout ce qui vient de se +passer en Belgique, des motifs pour croire qu'il n'y a pas de Belgique +possible, et que c'est par des idées de partage que l'Europe +trouverait la garantie positive d'une paix générale. Mais l'Angleterre +est bien éloignée de cette idée. On avait partout aussi d'autres +idées; les ambitions avaient pris d'autres routes. Où en est-on à cet +égard en France?</p> + +<p>»Voilà une lettre bien longue; les vieux serviteurs ne sont jamais +courts, mais ils sont tendrement et sincèrement attachés...»</p> + +<p>Quels autres conseils pouvais-je donner au gouvernement français, dans +des circonstances qui révélaient de pareilles complications? C'était +le roi Léopold qui ne voulait plus aujourd'hui ce qu'il voulait hier, +et les fanfaronnades des <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> Belges qui aboutissaient à une fuite +honteuse devant les Hollandais<a name="FNanchor_274" id="FNanchor_274"></a><a href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>. On pouvait bien certes être tenté +de croire qu'il n'y avait point de Belgique, et point de roi des +Belges. Mais cela était fort peu commode quand on n'avait voulu le +partage d'aucun côté. En Angleterre, on craignait d'augmenter la +puissance française; en France, on voulait M. le duc de Nemours; les +Russes et les Prussiens voulaient le prince d'Orange; l'Autriche +aurait assez aimé que le désordre se prolongeât afin de tenir la +France gênée de ce côté. Tout cela avait conduit où l'on était. Mon +affaire était que cela y conduisît sans guerre, et il n'y en avait +point encore. Cela nous avait, en tout cas, donné le temps de faire +une armée. L'essentiel était que M. Périer restât au pouvoir, parce +que l'opinion du dehors était tout entière à lui; les gens tranquilles +et le commerce en France lui appartenaient; il ne fallait donc pas se +laisser faire la loi par une poignée de factieux. J'y étais bien +résolu, ainsi qu'à tirer tout le parti possible de cette crise un peu +vive, pour en finir avec cette fastidieuse affaire. Comme toujours, on +ne m'y aidait guère du côté de la France où se manifestaient de +nouvelles exigences, à mesure que j'obtenais des concessions à +Londres. Les lettres suivantes le constateront suffisamment.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 13 août 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Vous avez fait beaucoup jusqu'à présent, et à merveille. Le roi le +mandait avant-hier dans une lettre au maréchal <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> Gérard, et qu'il +attendait que vous feriez encore plus, et que votre habileté +parviendrait à obtenir ce qui est nécessaire pour obtenir une paix +stable; et maintenant la seule démolition des places fortes en +Belgique ne serait pas regardée comme une satisfaction suffisante, ni +une sécurité assez grande d'après la tentative que vient de faire le +roi de Hollande, qui, à la vérité, sans la décision prompte de notre +roi et l'arrivée de notre armée en Belgique, aurait eu succès, du +moins momentanément; cela est bien prouvé, le roi Léopold aurait été +détrôné. Nous voulons le soutenir autant que cela dépendra de nous; +mais pour que cela soit possible au roi, à son gouvernement, il faut +que vous parveniez à obtenir une réparation, un dédommagement qui +satisfasse l'amour-propre national et l'opinion générale à cet égard, +de notre propre pays. C'est avec une parfaite conviction, et en toute +amitié et confiance que je vous le dis: <i>c'est de la plus grande +importance</i> pour notre cher roi, son gouvernement, et votre propre +existence comme son ambassadeur.</p> + +<p>»Nous savons ce matin par dépêche télégraphique que mes neveux +Chartres et Nemours sont entrés hier à Bruxelles, à deux heures après +midi, aux acclamations et à la joie de toute la population qui les +attendait avec une impatience extrême, et qui était dans un tel état +de terreur de l'arrivée des Hollandais, que, la veille, M. d'Arschot +n'avait trouvé d'autre moyen de les calmer qu'en faisant préparer un +dîner pour mes neveux à l'hôtel d'Arenberg, en disant qu'ils allaient +arriver. Ici, la discussion de l'adresse dans la Chambre des députés +se continue; l'on espère qu'il y aura une bonne majorité; il est +certain que ces derniers événements <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> ont été d'une grande utilité +pour le gouvernement et lui ont donné beaucoup de force; mais il ne +faut pas se dissimuler que tous ces avantages seraient perdus et nous +feraient même tomber plus bas que nous ne l'étions avant, si, à la +suite, il n'y avait pas un acte, un dédommagement qui satisfasse notre +nation. Cela ne peut être en meilleures mains que dans les vôtres, mon +cher prince; je sens que la tâche est difficile, mais vous la +surmonterez, j'en suis sûre, surtout ayant force et bon droit de votre +côté.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 14 août 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Ma dépêche officielle d'aujourd'hui vous fait connaître notre +situation. Les débats de la Chambre des députés vous montreront nos +embarras. La Belgique est une question délicate qui exige des +ménagements de tous les genres et de tous les instants. Notre +politique n'est ni changée ni modifiée; nous voulons conserver la paix +sans exigences déraisonnables qui pourraient blesser les puissances; +mais il faut ménager la susceptibilité d'un pays qui se croit offensé +par des places qui ont été construites contre nous. C'est toujours le +traité que vous avez repoussé en 1815 qui est notre grande difficulté.</p> + +<p>»Nous ne voulons pas le déchirer, mais les puissances doivent prouver +à la France que le système de haine qui nous l'imposa n'est plus le +sentiment qui les dirige. Vous pouvez seul leur faire entendre +utilement cette vérité. Votre haute position en Europe et à Londres, +la confiance que vous inspirez <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> achèveront une union sincère entre +les États dont le concert et l'accord peuvent préserver l'ordre social +des dangers qui le menacent. Aussitôt que le territoire belge sera +évacué par l'armée hollandaise, vingt mille hommes de l'armée +française rentreront en France. Le maréchal Gérard ne conservera que +trente mille hommes qui rétrograderont jusqu'à Nivelles, et en deçà. +Cette diminution de nos forces est une garantie que nous nous +empressons de donner à nos alliés de la loyauté de nos intentions. +Vous voyez que vos observations ont exercé une grande influence sur +nos résolutions. Nous désirons donner au cabinet anglais toutes les +preuves d'intérêt; mais notre position est plus embarrassante encore +que la sienne. Votre présence à Londres nous rassure sur la +conservation d'une paix qui est l'objet de tous nos vœux et que +vous avez désirée, comme nous, digne et honorable. La Chambre commence +à se rapprocher du ministère, et si nos affaires étrangères deviennent +plus faciles, une grande majorité nous est assurée. Ce n'est pas le +cabinet français que nous désirons conserver, mais la paix.»</p> + +<p>C'étaient là de belles paroles, mais il était plus aisé de les écrire +que de satisfaire aux prétentions qu'elles dissimulaient. J'avais +obtenu de la conférence la sanction de l'entrée des troupes françaises +en Belgique, pour secourir le roi Léopold contre l'invasion +hollandaise; on reconnaissait que cette décision de la conférence +avait donné une grande force au gouvernement français devant les +Chambres. Maintenant, celui-ci demandait la démolition des forteresses +qui avait été accordée en principe dès le mois d'avril par les +puissances représentées dans la conférence de Londres, et il aurait +voulu que <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> l'occupation française en Belgique se prolongeât +jusqu'à l'entière démolition des forteresses exécutée sur l'ordre des +puissances. Évidemment c'était impossible à obtenir, du moment surtout +où les troupes hollandaises s'étaient retirées dans leurs limites, sur +l'ordre de la conférence. La sécurité des Belges et de leur nouveau +roi étant assurée par cette mesure, la prolongation du séjour des +troupes françaises en Belgique ne pouvait plus qu'exciter la méfiance +de toutes les puissances et provoquer dans le parlement anglais des +attaques sans réponse contre le ministère qui aurait succombé<a name="FNanchor_275" id="FNanchor_275"></a><a href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>. +Les tories qui lui auraient succédé, engagés par leurs attaques mêmes +contre l'occupation de la Belgique par l'armée française, auraient été +intraitables sur ce point, et la guerre devenait inévitable. Il +fallait donc aider le cabinet anglais à se soutenir et ne pas mettre +en avant des exigences mal fondées du côté de la France où une partie +du gouvernement cédait à de malfaisantes influences. On pourra en +juger par ce que m'écrivait à cet égard le duc de Dalberg. +<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 13 août 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Je n'ai que le temps de vous dire que la Providence veille sur la +France plus que ceux qui la gouvernent. On s'occupe à faire +l'éducation de deux cents nouveaux députés appelés plus convenablement +à régir les affaires d'une commune qu'à décider celles d'un empire. Je +crois qu'il y a depuis deux jours amélioration dans les esprits. +L'invasion hollandaise donne un immense avantage, abat le caquet des +révolutionnaires belges et français, fournit l'occasion au +gouvernement de montrer un peu de vigueur, et prouve que l'Angleterre +ne se sépare pas des intérêts créés par la révolution de Juillet. Je +conseille de hâter un arrangement final entre la Hollande et les +Belges, et de tenir une balance juste et équitable pour <i>la première</i>. +Il vous faut le consentement du roi de Hollande, ou vous n'avez rien +fini.</p> + +<p>»Le bavardage qui éclate de la tribune française devient insipide. +D'un autre côté, il est plus que temps que la<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> +<i>camaraderie</i> du Palais-Royal avec l'ordure de la révolution +cesse. On se demande en Europe comment l'autorité peut se retremper +ainsi. MM. d'Appony et Pozzo se plaignent du langage que tiennent hors +de France, en Italie et en Allemagne, les agents français. Vous pouvez +être sûr que, dès qu'en Italie il y a un autre mouvement +insurrectionnel, les Autrichiens tomberont dessus. A mon avis, ils +feront bien.</p> + +<p>»Cet excellent Casimir Périer que nous avons tenu par les cheveux pour +qu'il ne nous échappe pas, ne parle que de sa retraite. Les plus +plates intrigues s'ourdissent maintenant pour composer un ministère +qui doit lui succéder. Les chefs en sont Odilon Barrot, Salverte, +Clauzel<a name="FNanchor_276" id="FNanchor_276"></a><a href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a> auquel on a donné bêtement le bâton de maréchal pour +augmenter son influence. Tout cela s'écarte de toute raison; et vous +pouvez vous croire heureux d'être éloigné de tant de folies...»</p> + +<p>Le duc de Dalberg indiquait dans cette lettre l'idée à laquelle +j'avais résolu de m'attacher, aussitôt que nous serions sortis de la +crise actuelle des affaires belges: c'était de poursuivre sans relâche +la conclusion d'un traité définitif qui réglerait ces affaires; +seulement, j'étais bien décidé, si le roi de Hollande <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> persistait +dans son système d'opposition à un arrangement final, à me contenter +d'un traité solennel entre les cinq grandes puissances et la Belgique, +convaincu que j'étais qu'un pareil traité mettrait les Belges à l'abri +d'une nouvelle invasion hollandaise et assurerait le maintien de la +paix. Mais il fallait, avant d'en arriver là, apaiser les +effervescences de Paris, et satisfaire aux exigences de la situation +vraiment embarrassante du cabinet anglais; dans ce but, j'écrivis à +Madame Adélaïde:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 17 août 1831.</p> + +<p>»Je ne songe qu'à une seule chose, c'est au service du roi, c'est au +bien réel de la France que tant de passions compromettent étrangement. +Les hasards aussi, il faut en convenir, trompent sans cesse nos +calculs et nos efforts; et la complication actuelle me paraît sans +contredit la plus fâcheuse de cette longue et pénible négociation. En +effet, l'entrée de nos troupes en Belgique était forcée, et leur +sortie présente des difficultés qui, à ce qu'il paraît, sont de nature +à compromettre l'existence du ministère sage, ferme, pacifique et +éclairé dont le roi s'est entouré. Il faut à notre esprit français +excité par les démonstrations militaires, soit des victoires, soit des +conquêtes. La retraite des Hollandais rend les victoires impossibles; +et l'intérêt, bien ou mal entendu des puissances, s'oppose aux +conquêtes. Pendant que ce dilemme occupe les conseils du roi, il se +passe ici des choses qui ont aussi leur importance.</p> + +<p>»Le jour où nos troupes ont passé la frontière, ce jour-là <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> même, +a commencé une réaction dans l'esprit anglais, dont le <i>Times</i>, qu'il +est bon que vous lisiez, offre des symptômes frappants<a name="FNanchor_277" id="FNanchor_277"></a><a href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a>.</p> + +<p>»Cette réaction s'est visiblement étendue; elle menace essentiellement +le cabinet actuel; elle devient nationale; elle place <i>la réforme</i> +même sur le second plan. Les vieilles jalousies se réveillent, les +susceptibilités se montrent partout, car il y a une fibre anglaise +qui, depuis deux cents ans, appartient si complètement à la question +de la Hollande et des Pays-Bas qu'on ne saurait la faire vibrer +impunément. Lord Grey et le cabinet tout entier ne se dissimulent pas +et ne me cachent pas qu'il y va non seulement de leur existence mais +de la conservation de la paix. S'ils consentaient à la présence +prolongée de nos troupes en Belgique, les tories, qui comprennent que +la guerre seule peut éloigner la réforme, pousseraient à la guerre de +tous leurs efforts, et trouveraient dans l'amour-propre national un +écho qui leur a manqué jusqu'à présent dans le pays. Si le ministère +de lord Grey quittait, il serait remplacé par des hommes qui seront +hostiles à tout ce qui s'est fait pour maintenir la paix. Pour que +lord Grey reste, il faut qu'il puisse dire que nos troupes rentrent en +France, ou qu'il se décide à faire contre nous ce que voudra son pays. +<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span></p> + +<p>»Dans cette situation, quel est le moyen de tout concilier? Il ne se +présente pas à mon esprit; je vois des inconvénients partout. +Cependant, le parti qui me paraîtrait en avoir le moins serait +celui-ci: c'est sur la demande du roi Léopold que les troupes du roi +sont entrées en Belgique; c'est à son secours que nous nous sommes +portés avec un empressement et avec des dépenses qu'il doit +reconnaître. Il n'est pas moins certain que nous lui avons rendu des +services signalés ainsi qu'à tout son pays qui devenait la proie de la +guerre en peu d'heures. Une marque de reconnaissance nous est due, +quelques dédommagements nous sont acquis. Les demander à la +conférence, ce serait faire une démarche illusoire; les Anglais nous +diraient: nous n'en demandons pas, et les autres membres de la +conférence s'inquiéteraient. Il me semble que c'est au roi Léopold +lui-même qu'il faut s'adresser. Une convention directe de souverain +indépendant à souverain indépendant me paraîtrait propre à nous faire +sortir de l'embarras dans lequel nous sommes. Si donc le maréchal +Gérard et le général Belliard allaient droit au prince Léopold avec la +force et la promptitude que l'on met à une convention militaire, et +s'ils lui disaient: «La retraite de nos troupes dépend de telle chose; +prenez l'avis de votre conseil; faites jurer le secret, nous le +garderons avec Paris et signez dans deux heures», ce qui serait fait +là serait fait; et il faudrait bien que, sans guerre, les puissances +s'en accommodassent, car le traité aurait été fait entre princes +reconnus et qui ont le droit de faire, en observant les formes fixées +dans leur propre pays, tout ce qui leur convient. Le prince Léopold +n'a pas consulté le congrès pour appeler les forces de la France à son +secours; il n'aurait pas plus besoin de l'appeler <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> pour les faire +retirer. C'est l'urgence qui doit régler toute cette question.</p> + +<p>»Personne ici n'a été sensible à la retraite de vingt mille hommes de +nos troupes, parce que trente mille suffisent pour conquérir toute la +Belgique quand en Belgique, il n'y a que des Belges.</p> + +<p>»Je n'ai pas parlé, dans ma dépêche d'aujourd'hui, de l'idée que +renferme cette lettre-ci parce que, avec le roi, il est de mon devoir +de tout hasarder, et qu'avec un cabinet il faut rester dans les bornes +de la prudence. Le roi verra si ce que j'ai aujourd'hui dans l'esprit +vaut quelque chose. Je passe ma vie à chercher des expédients; si cela +ne vaut rien, il vaudra peut-être mieux rester dans la ligne que +demande lord Grey qui, encore ce matin, s'est engagé à la démolition +des places fortes, lorsque le moment en sera venu. Il veut que cela +soit fait, mais il ne veut pas que cela le soit par nous.</p> + +<p>»J'ai remis au chargé d'affaires de dom Pedro la lettre du roi; il +doit l'envoyer aujourd'hui. Dom Pedro est parti hier avec toute sa +famille; il est peu content de son dernier séjour en Angleterre...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 19 août 1831.</p> + +<p>»J'avais, à la fin de ma dernière lettre, parlé à Mademoiselle de +l'idée que l'on pouvait avoir de traiter avec le prince Léopold, mais +ce que je proposais devait être parfaitement <i>secret</i>. Du moment que +l'on veut faire quelque chose de patent, on échouera et l'on déplaira +à toutes les puissances. Au point où en sont les choses, on ne peut +plus, sans danger, s'occuper que de rendre officielle la lettre qui +m'a été écrite par le prince Léopold au moment de son <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> départ; la +copie en est à Paris; soyez sûre que les places seront abattues: lord +Granville en répétera l'assurance au roi; moi, personnellement, je +n'en doute pas. Je crois, en vérité, qu'il n'y aurait aujourd'hui +qu'un moyen de l'empêcher, ce serait de vouloir le faire soi-même. +Cela deviendrait une question d'amour-propre et, entre grandes +nations, on ne peut calculer ce que ce genre de blessure peut amener.</p> + +<p>»Le roi aura une bonne nouvelle à apprendre à dom Pedro: le comte de +Villaflor est débarqué à Saint-Michel<a name="FNanchor_278" id="FNanchor_278"></a><a href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a> avec quinze cents hommes et +il est le maître de l'île, dans laquelle il y avait beaucoup +d'artillerie et deux mille hommes de troupes réglées. Ainsi, voilà +cinq mille hommes, y compris ce qui était à Terceira, qui sont à la +disposition de la jeune reine dont la vie aventureuse exigeait qu'elle +fût plus jolie.</p> + +<p>»Le ministère anglais vient d'avoir un échec parlementaire; il faut +espérer qu'il s'en relèvera, nous en avons besoin<a name="FNanchor_279" id="FNanchor_279"></a><a href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>...»</p> + +<p>Après de longues discussions dans la conférence, pendant <span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> +lesquelles je soutins avec vigueur que la prolongation du séjour des +troupes françaises était nécessaire à la sécurité de la Belgique, nous +convînmes cependant d'imposer au roi de Hollande un nouvel armistice +de six semaines, durant lequel un traité définitif serait conclu entre +la Hollande et la Belgique sous la garantie des cinq puissances. Le +protocole numéro 34, qui contenait ces stipulations, déclarait en même +temps que, moyennant de pareilles garanties, la présence des troupes +françaises en Belgique cessait d'être indispensable et qu'elles +devraient se retirer sans cependant fixer un terme précis à leur +retraite. Les ministres anglais avaient insisté pour obtenir cette +déclaration comme vitale pour l'existence du cabinet. On va voir qu'à +Paris on se considérait également comme perdu si les troupes +françaises devaient se retirer de Belgique avant qu'on ait obtenu soit +la démolition immédiate des forteresses, soit de nouvelles garanties +de leur démolition future. Le roi Louis-Philippe lui-même, +ordinairement plus calme et plus habile que son entourage, se laissa +aller à des soupçons et à des inquiétudes qui se peignent très bien +dans les lettres de lui que je vais donner, et qui, à mon sens, font +plus d'honneur à son patriotisme et à sa loyauté qu'à sa prévoyance +politique. Il m'expédia en toute hâte le général Baudrand, aide de +camp de son fils, que je vis arriver à Londres porteur des lettres +suivantes:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, ce samedi 27 août 1831.</p> + +<p>»J'éprouve, mon cher prince, le besoin de m'ouvrir confidentiellement +à vous sur le protocole que vous venez de <span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> signer. Si de pareils +actes peuvent, comme je le conçois très bien, servir au maintien du +cabinet anglais, je ne peux pas vous cacher qu'ils sont de nature à +perdre mon gouvernement et à tout remettre en question parmi nous. +L'honneur de la France qui m'est confié et qui est le mien, sa sûreté +dont je suis le garant et qui fait la mienne, tout se réunit pour +m'interdire de me regarder comme étant lié par ce protocole, si +d'autres mesures ne viennent le modifier et le rendre acceptable à mes +ministres. J'ai voulu vous en prévenir moi-même et vous demander de +faire tous vos efforts pour les faire adopter. Ce sera un bien grand +service que vous me rendrez, et je trouve que la rédaction du second +paragraphe vous en laisse la latitude.</p> + +<p>»Je vous avoue, mon cher prince, qu'il y a quelque chose d'étrange à +mes yeux dans la marche de la conférence. J'ai envoyé une armée en +Belgique pour défendre son ouvrage; sans la présence de cette armée, +la Belgique était conquise et Léopold était détrôné. J'ai promis de +rappeler mes troupes dès qu'il n'y aurait plus de danger de voir les +Belges et leur nouveau souverain à la merci des Hollandais, et la +chose a été entendue ainsi; mais que peut-il et que doit-il même +arriver si je me décidais à rappeler toute l'armée en France par suite +de votre dernier protocole? Nous nous retrouverions dans la même +position où il a fallu une décision instantanée et un miracle de +rapidité dans l'exécution pour sauver la Belgique et le trône de +Léopold. Nous ne devons pas nous exposer de nouveau à d'aussi grands +dangers. La Hollande tient aujourd'hui plus de cent mille hommes aux +portes de la Belgique, et les Belges n'ont rien, absolument rien à +leur opposer. Ainsi, si, dédaignant de nouveau la foi de l'armistice, +<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> la Hollande envahissait une seconde fois le territoire belge, ou +si seulement la suspension d'armes expirait sans qu'il y ait eu de +traité de conclu, il est clair que le renversement du trône belge +serait encore plus facile et plus certain qu'il ne l'était cette +fois-ci; et on peut donc se demander si la conférence veut réellement +laisser détruire ce qu'elle avait presque conduit à terme avec tant de +soins et d'efforts, ou si elle veut que Léopold, livré à lui-même et +dénué de moyens, tombe détrôné, sans défense, et que la Belgique, en +proie à l'anarchie, désolée, ruinée par le double fléau de la guerre +et des inondations, ne voie plus de salut pour elle qu'en retournant +aux Nassau?</p> + +<p>»En vérité, mon cher prince, je dois vous le dire avec toute la +franchise de l'amitié qui m'attache à vous, je ne comprends pas +comment cette situation de la Belgique, comment celle de mon +gouvernement et la mienne vous ont échappé à tel point que vous n'ayez +fait nulle difficulté de signer ce singulier protocole. Il faut, de +toute nécessité, que vous trouviez le moyen de nous tirer de cette +crise qui menace, au plus haut degré, la paix de l'Europe. Mon +ministère vous en indique un, qu'il me paraît facile de faire adopter; +car, le repousser serait justifier des soupçons dont, je vous l'ai +dit, je ne me défends pas sans peine<a name="FNanchor_280" id="FNanchor_280"></a><a href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span></p> + +<p>»Enfin, mon cher prince, soyez convaincu et sachez convaincre vos +collègues de la conférence que tout ce qui m'était humainement +possible de faire, je l'ai fait; qu'après avoir donné à mes alliés des +garanties aussi fortes de la pureté de mes intentions, j'en dois à mon +pays de plus efficaces que celles qui résultent de votre dernier +protocole, et cela sous peine de me voir dans l'impuissance de +contenir la fureur et l'impétuosité de la nation. C'est la +connaissance parfaite que j'ai, mon cher prince, de cet état de choses +qui m'a fait désirer et presser aussi vivement la démolition des +places; car ce sont elles qui, considérées d'un côté et de l'autre +comme des objets de tentation qu'il ne faut pas laisser à portée ou en +vue des joueurs, sont aujourd'hui la cause de tous les embarras, la +source de toutes les alarmes. Pesez bien tout ce que je vous dis là, +et vous verrez que mon empressement à voir terminer cette affaire est +la preuve la plus positive de la loyauté de mes intentions envers la +Belgique et de la droiture de la politique de mon gouvernement envers +l'Angleterre et les autres puissances. Croyez aussi que c'est la même +droiture et la même loyauté qui nous portent à ne pas vouloir retirer +toutes nos troupes de la Belgique avant qu'il ait été pris des mesures +efficaces pour assurer la conservation de Léopold sur son trône. Vous +connaissez ce prince; l'amitié que je lui porte ne doit pas m'empêcher +de dire que son caractère est un sûr garant qu'il ne nous aurait pas +demandé de garder nos troupes, s'il n'avait pas eu la conviction qu'il +ne pouvait pas s'en passer.</p> + +<p>»Une autre considération bien forte, c'est que le roi de Hollande a eu +bien de la peine à rassembler, à entretenir et à solder ses cent dix +mille hommes, mais qu'il ne peut pas payer <span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> longtemps cette force +<i>factice</i>; et que, par conséquent, il est évident qu'il ne la conserve +sur pied que pour envahir la Belgique, où les distances sont si +courtes qu'il est toujours probable que celui qui entre le premier +devance partout son adversaire. Loin de diminuer cette armée +disproportionnée, le roi de Hollande continue à l'augmenter et fait +recruter à tout prix dans toute l'Allemagne. Or, je le demande, quelle +confiance peut-on mettre dans un armistice avec lui, quand le +licenciement de cette armée n'y serait pas stipulé?</p> + +<p>»Mais je m'aperçois, mon cher prince, que ma lettre est déjà plus +longue que je ne l'aurais voulu. Ne l'attribuez qu'à mon désir de vous +parler à cœur ouvert, et j'aime à croire que vous ne verrez dans ma +franchise qu'une preuve de plus de mon amitié et de tous mes +sentiments pour vous.</p> + +<p class="left5">»Votre affectionné,</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»LOUIS-PHILIPPE.»</span></p> + +<p>Le roi ajoutait dans une autre petite lettre de la même date du 27 +août, à quatre heures:</p> + +<p>«Après vous avoir écrit cette longue lettre, mon cher prince, je me +suis décidé à vous l'envoyer par le lieutenant général Baudrand, aide +de camp de mon fils aîné, qui est revenu hier de la Belgique avec lui. +Il connaît parfaitement l'état de ce pays et la position pénible, même +précaire, du roi Léopold qui n'a ni troupes ni administration, en +sorte que ce serait le vouer à l'anéantissement que de lui refuser la +force morale et réelle que la présence de notre corps de troupes peut +seule lui assurer après la secousse terrible qu'il vient d'éprouver. +<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p> + +<p>»J'ai une grande confiance dans le général Baudrand, et je sais que +les rapports qu'il a eus avec l'armée anglaise en 1816 l'ont fait +connaître avantageusement en Angleterre, où il pourra, si vous le +croyez utile, présenter un tableau vrai de l'état des choses tant en +France qu'en Belgique...»</p> + +<p>Le général Baudrand m'apportait aussi des lettres de Mademoiselle et +du général Sébastiani, écrites dans le même sens que celle du roi. Je +ne donnerai que la lettre du général Sébastiani, plus alarmé peut-être +encore que le roi.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 27 août 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Le trente-quatrième protocole nous place dans une situation dont il +est impossible de calculer les résultats. Le plus probable et le plus +imminent est, sans doute, la dissolution du ministère. Il est +impossible que nous résistions à l'évacuation immédiate de la +Belgique, sans autre garantie que celle d'une suspension d'armes de +six semaines, lorsque la Hollande conserve et augmente son armée de +cent mille hommes et vient de montrer si peu d'égards pour les +engagements qu'elle prend envers les puissances.</p> + +<p>»Il ne suffit pas que nous soyons convaincus que la suspension d'armes +proposée nous conduirait, sans nouveaux dangers pour le roi Léopold, à +une paix prochaine et durable; il faut encore que la nation et les +chambres partagent cette conviction, et nous ne saurions l'espérer. La +Belgique est dans l'anarchie; son armée est dissoute; le roi Léopold +ne peut <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> réorganiser ni son armée ni l'administration publique, +s'il n'est pas protégé par une force quelconque. L'affaire des places +nous donne des soupçons que trop de circonstances font naître.</p> + +<p>»L'indulgente et obligeante désapprobation dont le roi de Hollande est +l'objet ne nous rassure pas. Tous les ministres des puissances à La +Haye, y compris M. Bagot<a name="FNanchor_281" id="FNanchor_281"></a><a href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>, ambassadeur d'Angleterre, se rendirent +chez madame la princesse d'Orange pour la féliciter sur les victoires +du prince, aussitôt que la nouvelle de la bataille de Louvain parvint +dans cette résidence. Nous vous envoyons le général Baudrand pour vous +faire connaître l'état actuel de nos affaires; vous nous le renverrez +le plus tôt que vous le pourrez; il est à votre disposition. +Arrangez-nous cette affaire si vous voulez prévenir la formation d'un +ministère belliqueux. Nous attendons tout de votre habileté et de +votre amour pour la paix. Nous sommes dans une véritable crise...»</p> + +<p class="p2">En même temps que le général Baudrand m'apportait ces cris d'alarme, +on avait expédié M. de Latour-Maubourg à Bruxelles pour y faire signer +par le roi Léopold et son gouvernement une convention dans laquelle +ils s'engageraient à la démolition de certaines forteresses. J'avais +été prévenu assez à temps, mais pas par mon gouvernement, pour pouvoir +avertir M. de Latour-Maubourg des difficultés qu'il rencontrerait et +des pièges qu'on lui tendrait. <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span></p> + +<p>Aussi m'écrivit-il de Bruxelles le 28 août:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. DE LATOUR-MAUBOURG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Bruxelles, le 28 août 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»La lettre que vous avez bien voulu m'adresser ici m'est arrivée +récemment. L'objet spécial pour lequel je suis venu en Belgique n'est +point encore terminé; ici, sont des gens craintifs, méfiants, +empressés d'obtenir plus que de donner, et préoccupés du soin +d'assurer leur responsabilité contre les attaques futures de la +tribune. On m'assurait, à mon départ de Paris, qu'il s'agissait d'une +chose simple; à mon arrivée, j'ai pu me convaincre qu'elle était très +compliquée. Je pressentais l'écueil que m'ont signalé vos paroles +transmises par Paris; je l'ai évité avec soin, heureux d'avoir vos +directions, et je crois y avoir réussi... Le ministre d'Angleterre, M. +Adair<a name="FNanchor_282" id="FNanchor_282"></a><a href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>, est mécontent des alarmes que montre le ministère belge, à +l'occasion du dernier protocole numéro 34. Si les six semaines de +l'armistice s'écoulent sans qu'on ait pu terminer la négociation, nous +resterons désarmés, disent les ministres, et sans garantie contre les +attaques de notre ennemi. La France ne pourra plus, comme elle l'a +fait à présent, nous secourir de l'aveu de toutes les puissances et +sans compromettre la paix générale. Nous leur disons que dans ce cas, +un nouvel armistice protecteur comme les autres les mettra à l'abri +<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> des tentatives de la Hollande. Nous ne réussissons pas à les +convaincre. Ils assurent que le roi Guillaume continue à recruter; que +le Rhin est couvert de bateaux conduisant en Hollande des hommes sans +uniforme, mais complètement équipés et provenant, selon eux, de +régiments licenciés par la Prusse. Il est certain que, jusqu'au moment +où la conférence aura réussi à amener la réduction de l'armée +hollandaise, nous aurons de la peine à leur inspirer de la +sécurité...»</p> + +<p>Je m'étais mis en mesure, même avant de recevoir les lettres du roi et +du général Sébastiani du 27 août, de satisfaire autant du moins qu'il +était possible de le faire, aux demandes que contenaient ces lettres; +et sur mes très vives instances, la conférence consentit à fermer les +yeux sur la prolongation du séjour des troupes françaises en Belgique, +sans toutefois exprimer le consentement par écrit: c'était tout ce +qu'il nous fallait. Après avoir obtenu de la conférence cette nouvelle +concession, j'attendis quelques jours pour laisser au général Baudrand +le temps de juger l'état des esprits à Londres et je répondis par lui, +au roi Louis-Philippe, la lettre suivante:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS-PHILIPPE.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 2 septembre 1831.</p> + +<p class="left5">»<span class="smcap">Sire</span>,</p> + +<p>»Votre Majesté m'écrit elle-même; c'est me traiter avec une bonté dont +je sens tout le prix, et qui augmenterait encore mon attachement à sa +personne et mon zèle pour son service, s'il en était besoin. L'un et +l'autre m'ont dirigé vers <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> la conservation honorable de la paix +que le roi m'avait donnée pour mot d'ordre quand j'ai quitté la +France. Les nombreux événements qui se sont succédé depuis sur tous +les points du globe n'ont pas rendu cette paix moins nécessaire, mais +ils ont contribué à la rendre plus difficile. Les dernières +circonstances surtout, en mettant les intérêts de la France et de +l'Angleterre en présence, nous ont fait arriver au point le plus +délicat de la question. J'ose espérer qu'elle se résoudra +pacifiquement et que, cette compétition éludée, nous arriverons enfin +à un état définitif qui assurerait pour quelque temps la tranquillité +de l'Europe. Cet état définitif ne sera cependant que relatif, car il +ne faut pas nous dissimuler que nous ne faisons que du provisoire; +mais, pour peu que ce provisoire se prolonge assez pour permettre à la +France de reprendre tranquillement son niveau, la solution effective +tournera nécessairement à son profit. C'est là l'esprit dans lequel +j'ai conduit ici tout ce dont j'ai été chargé. J'ai cru, je l'avoue, +avoir beaucoup avancé nos affaires par le trente-quatrième protocole +qui a excité à Paris un mécontentement dont j'ai peine à me rendre +compte. Il ne contient rien de plus qu'un armistice, et j'ai pensé que +moins nous disions, mieux nous faisions; y stipuler officiellement +quelque chose sur le séjour de nos troupes en Belgique, m'a paru +impossible.</p> + +<p>»M. le général Baudrand que j'ai mené chez tous les membres du +cabinet, et que j'ai ensuite engagé à y aller seul, vous fera +connaître sûrement sa manière de voir à cet égard: et je m'en rapporte +parfaitement à ce que son bon esprit lui aura fait observer. On ne +pressera pas ostensiblement la rentrée de nos troupes. On fermera, +autant que <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> possible, les yeux sur le plus ou moins de lenteur de +leur retraite; mais le cabinet anglais est dans l'impossibilité de +rien accorder par écrit sur leur séjour prolongé; et toutes les +démarches du roi Léopold, ainsi que toutes les miennes, resteront sans +effet devant la question d'<i>être</i> ou de <i>ne pas être</i> que le parlement +place chaque jour devant les ministres.</p> + +<p>»Je dois supplier le roi de me permettre une réflexion que je crois +bien essentielle à son service. C'est que le plus grand danger, dans +les moments de crise, vient du zèle des personnes nouvelles dans les +affaires. Ce zèle-là empêche de distinguer les choses importantes de +celles qui ne sont que d'un intérêt secondaire; je vois avec peine que +Votre Majesté n'ait pas de ministre à La Haye. Ici, je ne suis occupé +qu'à écarter et qu'à aplanir les difficultés. Si j'avais voulu +attacher de l'importance aux récits officieux, aux inquiétudes +bienveillantes des petits nouvellistes, nous aurions dû nous croire +menacés par toute l'Europe, et toujours à la veille d'une guerre +générale, dont heureusement il n'a été question que dans les journaux. +Si Votre Majesté veut bien lire, avec l'attention qu'Elle porte à +tout, la dépêche de ce jour que j'adresse au département, Elle y verra +l'état réel des choses et des esprits. Je la supplie d'avoir confiance +dans ce qu'elle renferme. J'ai toujours cru que la question des places +fortes ne pourrait pas se traiter patemment par d'autres que par les +quatre puissances dont les représentants sont réunis ici et que la +mission trop évidente de M. de Latour-Maubourg se trouverait entravée +par la susceptibilité qu'elle créerait chez les ministres de Russie, +de Prusse et d'Autriche. Je crains que ma prévision ne soit juste, +mais cela ne me fait pas douter un moment que les puissances ne +tiennent les engagements <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> qu'elles ont pris par le protocole du +mois d'avril, et qu'elles ont renouvelés plusieurs fois avec moi +depuis cette époque.</p> + +<p>»Je remercie le roi de m'avoir envoyé le général Baudrand. Je désirais +qu'un homme de sa confiance particulière vît l'Angleterre dans ce +moment-ci...»</p> + +<p class="p2">J'écrivis également à M. Casimir Périer.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 3 septembre 1831.</p> + +<p>»Il y a longtemps, monsieur, que je n'ai eu l'honneur de vous écrire, +mais je vous savais si occupé de toutes nos grandes questions +politiques que je n'ai pas voulu vous donner une lettre de plus à +lire, et j'ai laissé M. votre fils, vous mander tout ce qui se passe +ici; je suis sûr qu'il le fait bien et je m'en rapporte à ce qu'il +vous écrit; je le mets en mesure de bien juger, je suis parfaitement +content du travail dont je le charge. J'arrête son zèle, parce que +dans notre carrière, le zèle n'est que nuisible. La réserve que je +prescris n'est pas trop populaire, mais je la crois utile.</p> + +<p>»Nous sommes arrivés à un moment si important et si délicat que je ne +saurais assez appeler votre attention sur la direction que j'ai à +recevoir de Paris. Il est évident que si l'on est calme, si on laisse +le temps agir, nous arriverons d'ici à six semaines, et en vérité, +cela n'est pas long, à la signature d'un traité définitif qui nous +assurera la paix que nous avons voulu avoir, sans avoir froissé les +vanités anglaise et française qui sont aussi susceptibles l'une que +l'autre. Si l'on n'était pas en France aussi ignorant des <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> +intérêts du dehors qu'on l'est, on serait bien persuadé que nous avons +obtenu depuis un an une position que jamais on n'a pu espérer d'avoir +dans la première année d'une révolution. Mais ne brusquons rien: nous +serons refusés si nous demandons officiellement des choses que l'on +est décidé à nous accorder. Les places fortes seront abattues, c'est +sûr; une convention qui le dirait aujourd'hui nuirait au gouvernement +anglais, assez pour menacer son existence. Ce que je demande, c'est +que nous n'effarouchions pas trop par trop de mouvement. Votre +présence au ministère est de tous les arguments, celui qui me sert le +plus pour calmer les inquiétudes que les brouillons donnent et +renouvellent sous toutes les formes depuis un an. Il est positif que +tant que vous serez au ministère, personne ne croira que l'Europe +puisse être troublée. Laissez-moi vous répéter que vous êtes +essentiel, non seulement pour les destinées de la France, mais pour la +conservation de l'ordre en Europe; vous rendez les gouvernements plus +forts; c'est là ce qui m'est dit de tous côtés.</p> + +<p>»Adieu, monsieur, je vous renouvelle l'assurance...»</p> + +<p class="p2">Après avoir apaisé ainsi, au moins pour quelque temps les perpétuelles +agitations qui se mêlaient toujours à Paris, dans la direction des +affaires extérieures, je ne songeai plus qu'à la négociation d'un +traité définitif entre la Hollande et la Belgique, sous la médiation +des cinq puissances. Les circonstances étaient plus favorables pour +cette œuvre. Les grands cabinets avaient été mécontents de +l'échauffourée hollandaise en Belgique, qui, un moment, avait menacé +d'amener la guerre générale: ils seraient donc mieux disposés à +imposer une solution au roi de Hollande; la Belgique, un peu honteuse +<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> de sa défaite et de la nécessité dans laquelle elle s'était +trouvée de recourir à la protection de la France, devait, de son côté, +être portée à en finir et à sortir de son pénible état d'incertitude. +Aussi s'était-on décidé, à Bruxelles, à nommer un envoyé, chargé de +pleins pouvoirs, pour conclure le traité définitif: c'était M. Van de +Weyer qui arriva à Londres dans les premiers jours du mois de +septembre. Ce mois était un peu trop rempli pour mon âge et mes +forces, car, pendant qu'il fallait suivre notre fatigante négociation, +le couronnement du roi d'Angleterre eut lieu le 8 septembre. La +cérémonie, du reste fort belle, fut très fatigante. Il fallait être à +Westminster à huit heures et demie du matin et y rester jusqu'à quatre +heures et demie du soir, puis, dans la soirée, assister à un grand +dîner au Foreign Office. Vers la fin du même mois, le bill de <i>Reform</i> +devait être porté devant la Chambre des pairs, circonstance qui ne +rendait pas les ministres anglais très maniables à traiter.</p> + +<p>Sous ce dernier rapport, un incident frivole en apparence, mais, pour +moi sérieux dans ses résultats, était venu, depuis quelque temps, +compliquer mes relations avec lord Palmerston et les rendre parfois +assez difficiles. Je me vois obligé d'en faire mention, quelque +ridicule qu'il puisse paraître, parce qu'il a eu réellement des +conséquences très incommodes pour moi.</p> + +<p>Il existe en Angleterre une collection de caricatures politiques dont +l'origine remonte, m'a-t-on dit, au ministère de lord Chatham. Un +dessinateur habile de cette époque fit des caricatures sur les +principaux personnages du temps à l'occasion des divers événements +politiques qui se produisaient. Ces caricatures étaient signées <i>H. +B.</i>, ce qui a fait donner ce <span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> nom à cette collection. Une +caricature qui en faisait partie, avait été publiée dans le courant de +l'année 1831. Elle était intitulée: <i>The lame leading the blind</i> (le +boiteux dirigeant l'aveugle), et représentait la parfaite ressemblance +de lord Palmerston et la mienne. Il n'y avait rien là qui sortît des +bornes ordinaires du libelle et de la caricature, mais il paraît que +lord Palmerston en fut profondément blessé, et je ne tardai pas à +m'apercevoir qu'il était disposé, volontairement ou involontairement, +à me le témoigner. Depuis lors, jusqu'à ce que je quittasse +l'Angleterre en 1834, j'ai retrouvé bien des fois les traces de ce +ressentiment. Je n'y pouvais rien changer; il n'y avait pas d'autre +ressource que de n'y pas faire attention, si je ne voulais pas +compromettre le succès des affaires que j'avais à traiter avec lui; +c'est le parti que je pris et auquel je me tins scrupuleusement, mais +je dois dire que cela était parfois assez incommode.</p> + +<p>Cette disposition de lord Palmerston, heureusement n'entrava pas mes +efforts pour arriver à la conclusion du traité que je considérais +comme le seul moyen d'assurer solidement le maintien de la paix. Le +cabinet dont il faisait partie n'avait pas moins d'intérêt que nous à +mettre fin à l'affaire belge. Les lettres qu'on va lire montreront +que, pour le moment, c'était de Paris principalement que venaient les +difficultés qui menaçaient de compromettre mon œuvre.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, ce samedi 3 septembre 1831.</p> + +<p>»J'ai travaillé, mon cher prince, à une carte que vous envoie le +général Sébastiani, et quoiqu'il vous donne sûrement <span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> toutes les +explications nécessaires, je suis bien aise de vous faire part des +avantages que présente, selon moi, la démarcation que nous proposons.</p> + +<p>»Un des points auxquels je tiens le plus, c'est que nos propositions +puissent non seulement obtenir l'assentiment cordial du gouvernement +anglais, mais qu'elles lui facilitent de repousser les attaques +intérieures auxquelles il est en butte, parce que nul ne désire plus +que moi que lord Grey et ses collègues restent au ministère. J'ai cru +qu'il fallait que la démarcation nouvelle conciliât les intérêts +anglais avec les exigences naturelles et équitables de la Belgique. +Ainsi, j'ai reconnu, que d'un côté, la Belgique avait le droit de +demander que les écluses de ses cours d'eau et que les digues qui la +protègent contre les inondations ne fussent pas au pouvoir des +Hollandais, parce qu'il ne peut pas y avoir sûreté ou indépendance +pour elle, tant qu'il dépend de son voisin d'inonder ses campagnes, de +la ruiner pour des années et de mettre Bruges et Gand dans la mer. +J'ai reconnu d'autre part que la Hollande avait droit de conserver de +ce côté une frontière bien défendue, et j'ai cru qu'un des meilleurs +moyens de satisfaire l'Angleterre et de mettre la responsabilité des +ministres anglais à l'abri de toute attaque fondée, était que la +Hollande continuât à posséder tout le cours du Hondt ou Escaut +principal, et qu'elle eût même sur la rive gauche une barrière +suffisante pour en garantir la possession.</p> + +<p>»Je crois, mon cher prince, qu'en examinant notre carte, vous +trouverez ces divers avantages réunis par la nouvelle démarcation, +car, s'il est vrai que, pour que la Belgique soit indépendante, il +faille que la Hollande renonce au droit ou <span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> au pouvoir, que lui +donnait la démarcation de 1790, de l'inonder quand cela lui convenait, +il faut d'abord qu'elle abandonne: 1<sup>o</sup> l'écluse qui est littéralement +l'écluse de Bruges et la clef de toutes les eaux de la West-Flandre; +2<sup>o</sup> le sas de Gand (et sas veut dire écluse), qui est de même l'écluse +de Gand et de même aussi la clef des eaux de l'Ost-Flandre, et par +conséquent, que la frontière belge soit portée en avant de ces +écluses, c'est-à-dire, à la limite du premier canal qui se trouve en +avant des digues, à travers lesquelles on pourrait toujours faire des +coupures comme on vient de le pratiquer d'une manière si déplorable, +si ces digues n'appartenaient pas à la Belgique.</p> + +<p>»Je crois donc qu'on ne peut pas garantir la sûreté et l'indépendance +de la Belgique, si on ne porte pas sa frontière à la ligne proposée; +et je crois aussi, qu'en l'y arrêtant, la Hollande n'abandonne que des +moyens d'attaque sur la Belgique, et qu'elle conserve tous les moyens +de défense qu'elle peut désirer pour elle-même. Elle perd le sas de +Gand, Philippine, Ardenbourg et l'Écluse et un territoire de douze à +treize lieues carrées; mais elle conserve le cours de l'Escaut intact, +tel qu'elle le possède aujourd'hui. Elle conserve toute l'île de +Cadsand où se trouve la forteresse de Breskens qui garde l'embouchure +de l'Escaut du côté du sud, comme Flessingue du côté du nord; elle +conserve Terneuse et les places fortes de l'Ysendyke, Axel et Hulst, +qui suffisaient pour lui constituer une barrière derrière la ligne des +canaux de séparation, qui en forment déjà une excellente par +eux-mêmes.</p> + +<p>»Je crois donc qu'en adoptant cette démarcation, sauf les légères +modifications que les localités, mieux reconnues sur les lieux, +pourraient indiquer, on établirait une neutralité <span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> parfaite entre +les deux États depuis Anvers jusqu'à la mer; puisque tous les deux +étant à l'abri de leurs agressions réciproques, toute collision entre +eux deviendrait impossible.</p> + +<p>»Mais je ne puis assez vous répéter, mon cher prince, que c'est la +situation actuelle des deux États qui m'inquiète plus que leur avenir. +Je ne conçois pas comment, dans le dernier protocole, les puissances, +qui, toutes, veulent et ont besoin de la paix, ne se sont pas occupées +de la réduction de l'armée hollandaise. Une armée hollandaise de plus +de cent mille combattants me paraît une monstruosité, dans l'ordre +politique de l'Europe, dont l'existence ne peut être prolongée sans +les plus grands dangers. Déjà, c'est à elle seule que doit être +attribuée la nécessité où nous avons été placés d'entrer en Belgique; +et c'est elle seule qui en retarde l'évacuation totale. Une fois cette +armée réduite au taux raisonnable que comportent la sûreté et les +ressources financières de la Hollande, il n'y aura plus de difficultés +sur rien, parce qu'il y aura sécurité pour tous, et c'est la mesure la +plus efficace pour parvenir à ce désarmement général que je désire +vivement pour tant de raisons, et surtout parce que je le regarde +comme le meilleur moyen d'assurer la paix de l'Europe. Dites bien à +lord Grey et à lord Palmerston que la réduction de cette armée est +aussi le meilleur moyen de rassurer en France et en Belgique, et que +c'est cela qui calmerait toutes les exigences et toutes les craintes, +aussi bien que <i>toutes les espérances de guerre</i> pour ceux qui ont le +travers de la désirer. Malheureusement, mon cher prince, je dois vous +dire que tous les rapports que nous recevons, indiquent une marche +contraire, et qu'il paraît que le roi de Hollande continue à recruter +pour son armée tous les vagabonds qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span> peut ramasser en Europe, +en telle sorte que le dernier état de sa force effective présente un +total de cent quatorze mille hommes.</p> + +<p>»De tels faits, mon cher prince, sont plus frappants, selon moi, que +tous les raisonnements que je pourrais présenter pour démontrer que ce +n'est pas dans des vues de paix et de défense que le roi de Hollande +s'est chargé d'un pareil fardeau, et qu'il n"y a pas un moment à +perdre pour le contraindre à en exonérer ses États et ses voisins. Je +suis convaincu que l'intérêt de l'Angleterre est bien d'accord avec le +nôtre à cet égard, et que c'est même également celui de toutes les +autres puissances.</p> + +<p>»Je vous remets une note explicative relativement à la carte de +délimitation que le général Sébastiani vous envoie.</p> + +<p>»Je veux encore vous dire que j'ai engagé dom Pedro à faire une course +à Londres, pour assister au couronnement du roi d'Angleterre, croyant, +d'après ce que vous avez mandé, faire en cela une chose qui serait +agréable au roi et à son gouvernement. Je ne sais pas encore ce qu'il +fera.</p> + +<p>»Je vous renouvelle, de tout mon cœur, mon cher prince, l'assurance +de toute mon amitié, et de tous mes sentiments pour vous.</p> + +<p class="left5">»Votre affectionné,</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»LOUIS-PHILIPPE.»</span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 7 septembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Je reçois dans cet instant vos dépêches du 5, sous les numéros 215 et +216. Il paraît que la conférence et le cabinet de <span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> Londres ne se +doutent pas de la situation de la France. Veuille le ciel que le fruit +de tant de soins ne soit pas perdu! Le ministère whig pourrait bien +avoir immolé à ses convenances le repos du monde. Je vais communiquer +vos lettres au roi; le conseil se réunit demain. Dans quelques moments +j'aurai un entretien avec M. Périer. Je suis bien fâché que votre voix +ait été impuissante pour ramener aux conseils de la raison. +Aurions-nous été seuls modérés et de bonne foi? Dieu seul pourrait +nous dire où nous conduiront les affaires de la Belgique.</p> + +<p class="left5">»Tout à vous...»</p> + +<p class="p2 right">«Paris, le 10 septembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince.</p> + +<p>»Parmi les raisons qui nous portent à différer jusqu'au 30 de ce mois +l'évacuation complète de la Belgique, il en est une qui ne pouvait +trouver place dans ma dépêche officielle, mais que je ne veux pourtant +pas vous laisser ignorer. Nous touchons au moment où les débats +législatifs doivent s'ouvrir sur la question de la pairie. +Nécessairement, ces débats mettront de nouveau les passions en jeu. +Nous avons pensé que ce serait leur donner un aliment ou un prétexte +de plus, si nous faisions coïncider avec cette discussion la rentrée +en France de notre armée tout entière; et c'est ce que nous avons +voulu éviter. Vous pourrez, mon prince, faire confidentiellement usage +de cette considération près de vos collègues, dans le cas où vous le +jugeriez nécessaire pour empêcher qu'il n'y eût réclamation de leur +part contre l'époque assignée par nous à l'évacuation.</p> + +<p>»Je quitte à l'instant la Chambre. Quelques membres de <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> +l'opposition ont ramené sur le tapis les affaires de Belgique, la +question de la Pologne, et celle de la conduite de la Prusse, à +l'égard des Polonais. Nous avons évité de nous laisser entraîner sur +ce terrain, et nous avons jugé d'autant plus inutile de répondre à nos +adversaires, que la grande majorité de la Chambre se montrait fatiguée +de les voir éternellement reproduire des opinions et des assertions, +dont nous avions déjà fait bonne et complète justice...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 15 septembre 1831.</p> + +<p>»Vous êtes étonnée qu'ici on n'entre pas plus dans les convenances du +ministère français. On vous trompe quand on vous dit cela. Le +ministère français est aimé et soutenu ici par les gens qui comptent, +dans quelque parti qu'ils soient. Cela est positif. Mais on trouve que +nous avons trop d'activité et que nous sommes trop faiseurs; et un +gouvernement nouveau qui est faiseur inquiète tout le monde. Nous +avons besoin de nous vieillir, et l'action produit l'effet contraire. +Quand on est conquérant, l'action continuelle s'explique; mais quand +on arrive par le choix populaire, c'est la tranquillité que l'on +demande au souverain. Les passions ne peuvent être étouffées par lui +qu'au moyen de la paix. Il faut ne parler que de paix, la mettre dans +tous les discours, dans tous les actes. C'est là, ce qui établit, et +cela uniquement. On ne peut trop repousser toutes les fantaisies +militaires des personnes qui entourent notre famille royale. Ces +gens-là ne veulent et ne savent que cela; ce n'est pas notre intérêt +de jamais les écouter. Il faut être bien pour eux, mais ne leur <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> +donner aucun crédit. Établissons-nous. Le roi et sa famille ont de +quoi être aimés par la France; on a besoin d'eux. S'il y a paix, c'est +par eux que le bien-être vient; s'il y a guerre, c'est par les hommes +d'armée qui veulent plaire aux vanités du pays, et ces vanités-là ne +durent qu'un temps. Le roi fonde, et la paix est son seul moyen.</p> + +<p class="left5">»Adieu...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 17 septembre 1831.</p> + +<p>»... Au Palais-Royal, on devrait se rappeler que <i>tout, absolument +tout</i> ce qui a été entrepris par Paris, l'a été sans succès. On a même +été obligé de revenir sur ce qu'on avait demandé; et ici, cela n'est +jamais arrivé pour aucune chose que j'ai faite. Tout cela tient à une +envie de faire qu'il faut bien passer aux personnes nouvelles dans les +affaires. Pour les forteresses, ils sont bien obligés de revenir ici +où tout était fait, comme je l'ai écrit depuis trois mois, sans que +les choses fussent autrement qu'elles ne sont. L'action quand elle ne +sert pas, nuit. Le désarmement du roi de Hollande aura lieu; mais il +faut faire le traité, et il sera fait dans le mois d'octobre. Ne +croyez pas à une rupture d'armistice; je déclare positivement que du +côté de la Hollande, elle n'aura pas lieu. Les puissances ne le +veulent pas et le roi est averti à ce sujet. Tenez cela pour sûr. Nous +ferons le traité et il faut le faire tel, que le roi de Hollande +puisse le signer; sans sa signature à lui, l'affaire de la Belgique +reste en l'air. C'est là le principe; et quand cinq puissances +prennent le pouvoir, il faut qu'elles restent dans les principes. La +Hollande sera ce <span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> qu'elle était en 1790, ayant de plus une partie +du Luxembourg. On pourrait faire mieux en faisant du nouveau, mais on +entrerait dans une mer d'intrigues et de prétentions. Ce que je vous +écris là, c'est uniquement pour vos conversations<a name="FNanchor_283" id="FNanchor_283"></a><a href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>.</p> + +<p class="left5">»Adieu...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Neuilly, ce 15 septembre 1831.</p> + +<p>»Il y a déjà quelques jours, mon cher prince, qu'en remettant des +dépêches à lire, le général Sébastiani me remit très exactement une +lettre de vous, mais elle se glissa dans la pile de papiers à lire et +à signer dont mon bureau n'est que trop souvent encombré et, malgré +mon impatience de la lire et de connaître votre opinion à laquelle +j'attache toujours un grand prix, ce n'est qu'hier que j'ai pu la +retrouver, et je ne perds pas un instant à vous en remercier. La scène +a déjà changé d'aspect. Vous nous voyez arrivés au point le plus +délicat de cette grande affaire de la Belgique, par la nécessité de +tout compromettre dans un sens ou dans l'autre, soit en laissant nos +troupes dans la Belgique par une avant-garde; soit en les retirant +totalement, et, jamais, comme vous le dites avec raison, il n'y eut +rien de plus délicat. Peut-être même m'est-il permis de dire qu'il a +fallu plus de loyauté et de résolution pour décider que nos troupes +évacueraient la Belgique le 30 septembre, qu'il n'en avait fallu, le 4 +août, pour les y faire entrer à l'instant même; et, ce qui est encore +plus singulier<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> +et non moins vrai, c'est que ce sont les mêmes motifs et le même +objet qui ont déterminé ces deux mesures que la présomptueuse +superficialité de notre époque essaiera peut-être de représenter comme +contradictoires. La première mesure a obtenu l'assentiment général et +le succès l'a confirmée; et si la seconde n'obtient pas d'abord autant +d'approbation, cependant, j'ai la confiance que ses résultats, dans +l'une ou l'autre hypothèse de la reprise ou de la non reprise des +hostilités par les Hollandais, lui assureront en définitive cette +unanimité d'assentiment qui lui aura peut-être manqué dans le début.</p> + +<p class="left35"><span class="i4">... et pour être approuvés,</span><br /> +De semblables desseins veulent être achevés.</p> + +<p>»C'est donc pour vous demander moi-même, mon cher prince, toute +l'assistance que vous êtes si capable de me donner pour parvenir à cet +heureux achèvement, que je vous écris encore.</p> + +<p>»Il me semble qu'il y a trois points principaux à négocier et à régler +par le traité définitif entre la Hollande et la Belgique; car je ne +parle pas de celui des dettes, dont la base, mal posée, selon moi, au +mois de janvier, me paraît avoir été convenablement et équitablement +rectifiée par les dix-huit articles<a name="FNanchor_284" id="FNanchor_284"></a><a href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span></p> + +<p>»Ces trois points sont:</p> + +<p>»1<sup>o</sup> L'attribution du pays de Luxembourg à la Belgique, moyennant un +prix équitable, et la conservation de la forteresse de Luxembourg et +de sa banlieue à la Confédération germanique.</p> + +<p>»2<sup>o</sup> La conservation de Maëstricht à la Hollande, en compensant +ailleurs à la Belgique les droits de l'évêque de Liège, et en +arrangeant une contiguïté de territoire entre Maëstricht et la +Hollande, qui n'existait point en 1790.</p> + +<p>»3<sup>o</sup> Une garantie contre les inondations de la Flandre belge, en +attribuant à la Belgique la possession des écluses de ses eaux et des +digues qui la protègent contre la mer, sans laquelle son indépendance +serait une chimère, puisque la possession des écluses et des digues en +est la clef et le boulevard.</p> + +<p>»Je ne vois plus à craindre de difficulté sérieuse sur le premier +point, et je crois qu'il n'y en aura aucune de la part du roi des +Belges sur le second, si le troisième lui est accordé, mais il nous +témoigne une grande répugnance à dire qu'il concédera le second +jusqu'à ce qu'il ait acquis la certitude qu'on lui concédera le +troisième. Je dois avouer que je le trouve raisonnable, car je pense, +comme lui, qu'il ne peut pas se soutenir en Belgique, s'il ne +l'obtient pas.</p> + +<p>»La possession de la forteresse de Maëstricht, est sans doute une +grande gêne et même un grand danger pour la Belgique,<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> +mais des traités peuvent la protéger efficacement de ce côté, et +pourvu que la frontière soit bien établie et que le transit de la +forteresse soit bien assuré aux bateaux belges qui descendent et +remontent la Meuse, je crois que la chose serait bien arrangée; tandis +que du côté de la Flandre il ne peut y avoir de sûreté et +d'indépendance pour la Belgique, qu'en portant sa frontière aux eaux +mortes, et en lui attribuant ainsi la possession des écluses et des +digues qui peuvent seules préserver son territoire <i>actuel</i> du danger +des inondations. La carte aux lignes rouges et jaunes a eu pour but de +déterminer ce qui était rigoureusement nécessaire pour atteindre ce +but, et pour démontrer que cette cession n'enlèverait à la Hollande +que des moyens d'attaque et ne porterait aucun préjudice réel à ses +moyens de défense. Elle ne lui coûterait que quatre petites villes, à +la vérité fortifiées, quelques villages, moins de six mille habitants, +et douze lieues et demie carrées d'un pays toujours désolé par la +fièvre, ce que les souvenirs de Walcheren doivent bien établir en +Angleterre<a name="FNanchor_285" id="FNanchor_285"></a><a href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>.</p> + +<p>»Je sais, mon cher prince, que la première objection à cette +combinaison, c'est que, en 1790, la Hollande possédait ce territoire; +mais il est juste aussi de considérer qu'à cette époque la Flandre +belge faisait partie de cette grande monarchie autrichienne, dont la +politique était toujours unie à celle de la Hollande, et, dans l'appui +de laquelle la Hollande trouvait cette protection précieuse dont elle +ne pouvait se passer; et il ne faut pas oublier que de son côté, +l'Autriche sacrifiait <span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> le commerce et la richesse de la Belgique à +ceux de la Hollande en consentant à la fermeture de l'Escaut, et en +laissant ruiner Anvers, Gand et Bruges, au profit d'Amsterdam et de +Rotterdam.</p> + +<p>»Un tel état de choses n'existant plus, et ne pouvant plus exister, +les rapports réciproques qui en résultaient ne peuvent pas exister +davantage; et la Belgique, devenue indépendante et neutre, ne peut +plus exister sous les mêmes conditions et restrictions que quand elle +était une ou plusieurs provinces autrichiennes.</p> + +<p>»J'ai voulu vous communiquer ces réflexions, mon cher prince, telles +qu'elles se présentent à moi, pour vous convaincre que ce n'est pas en +haine de la Hollande, sentiment qui est bien loin de moi; car je +désire sa conservation autant que personne, ni de même, en +prédilection pour la Belgique, que nous insistons pour cette cession +des douze lieues carrées de la Flandre zélandaise à la Belgique; mais +que c'est uniquement pour établir la séparation des deux États sur la +seule base praticable, qui est la séparation des intérêts et +l'indépendance réciproque, et en faisant cesser ainsi toutes les +causes de collision entre eux. Je ne comprends pas de bon traité +définitif, qui n'aurait pas cette base, et c'est ce qui nous porte à +ne pas vouloir en admettre d'autre que celui où elle serait adoptée. +Mais mon papier, qui finit, m'avertit de finir aussi en vous +renouvelant de tout mon cœur, l'assurance de l'amitié que vous me +connaissez pour vous.</p> + +<p>»<i>P.-S.</i>—Veuillez aussi, mon cher prince, ne pas laisser perdre de +vue que, même sous le point de vue commercial, la cession des douze +lieues carrées ne porterait plus un préjudice matériel à la Hollande, +depuis qu'elle a nécessairement <span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> perdu la fermeture de l'Escaut, +et que l'ouverture de ce grand débouché rend à la ville d'Anvers le +commerce qu'elle avait perdu. N'oubliez pas non plus l'état de +désolation et de ruine où la Flandre belge a été précipitée pour +plusieurs années et qu'il est pourtant juste qu'on trouve des +compensations, tant pour ces inondations que rien ne justifiait<a name="FNanchor_286" id="FNanchor_286"></a><a href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a> +que pour les dépenses et les autres maux occasionnés et produits par +l'invasion de l'armée hollandaise en Belgique que rien ne justifiait +davantage. Il ne me paraît ni équitable en soi-même, ni conforme à la +dignité des puissances, qu'il n'y ait aucune expiation pour la +violation de l'armistice à <i>trois jours</i> de notification au lieu d'<i>un +mois</i>, et au mépris de la garantie de la conférence. Sans doute, il ne +faut rien exiger de la Hollande qui puisse compromettre son existence +future, mais il faut aussi ne pas compromettre celle de la Belgique, +et je suis persuadé, non seulement que cet équilibre peut se concilier +avec l'arrangement que nous proposons et que je vous recommande de +soutenir, mais que c'est à peu près le seul moyen de l'établir.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, lundi, 19 septembre 1831.</p> + +<p>»Je vous avais tellement accablé de mes lettres et de mon écriture, +depuis quelque temps, mon cher prince, que j'ai voulu vous en laisser +reposer, sachant surtout combien vous étiez occupé et tout ce que vous +aviez à écrire. Mais aujourd'hui, <span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> je suis sûre de vous faire +plaisir, en vous donnant de nos nouvelles et en vous disant ce qui se +passe ici et qui vous arrive certainement d'une manière fort exagérée. +Malheureusement depuis samedi soir les émeutes ont recommencé<a name="FNanchor_287" id="FNanchor_287"></a><a href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>. +Les agitateurs de tous les partis ont espéré trouver une chance +favorable dans la triste nouvelle de la défaite des Polonais et de la +prise de Varsovie, d'après la sympathie très grande qui existe pour +eux ici. Ils ont donc lancé leur meute, car ce n'est véritablement que +cela, et malgré tous leurs efforts, la population n'y prend aucune +part. Il y a beaucoup de curieux, de badauds et des petits groupes +d'agitateurs qui excitent à l'anarchie, au désordre: les carlistes, +les bonapartistes, les soi-disant républicains sont parfaitement +d'accord sur ce point; leur langage est le même et leur seul but est +de renverser Louis-Philippe, c'est ce qui est certain. Heureusement +ils ne trouvent pas d'écho; la population, le pays, ne veut pas de +cela. Au milieu de la foule, vous ne voyez tout au plus qu'une +centaine d'hommes, d'enfants, de misérables qui crient:—<i>Vive la +Pologne! à bas les ministres!</i></p> + +<p>»Hier soir, il y en a eu beaucoup d'arrêtés, et entre autres deux +chefs des <i>Amis du peuple</i> qui avaient déjà figuré dans les autres +émeutes. Tout est fort tranquille en ce moment, dans ce quartier-ci; +la foule et les agitateurs se sont portés vers la Chambre des députés +où on s'attend qu'il y aura émeute dans l'espoir d'effrayer la +Chambre; et moi, j'ai celui que cela produira l'effet contraire sur la +majorité et que, joint aux explications, aux discours que comptent y +faire le président <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> du conseil et le ministre des affaires +étrangères, cela fera sentir à la saine partie de la Chambre la +nécessité de se rallier et de soutenir fortement et franchement le +gouvernement du roi et le ministère, pour réprimer tous ces partis et +leur espoir qui est le renversement de tout. Dans ces derniers +troubles, le carlisme y est pour beaucoup. Il est évident que ce sont +des gens payés et que l'émeute se compose d'étrangers, de réfugiés et +de tous les repris de justice.»</p> + +<p class="p2 right">Mardi, 10 septembre 1831.</p> + +<p>»Je reprends ma lettre que je n'ai pu finir hier. Ce que je prévoyais +s'est heureusement vérifié hier à la séance de la Chambre qui a été +excellente. Le discours du général Sébastiani a été parfait; il a +répondu victorieusement à l'attaque et aux absurdes accusations de M. +Mauguin qu'il a complètement battu. Le général a eu le plus grand +succès, ainsi que le président du conseil et M. Barthe<a name="FNanchor_288" id="FNanchor_288"></a><a href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>. Le +ministère a eu la victoire, et la Chambre a manifesté d'excellentes +dispositions dans cette séance. Il y a eu des groupes et de +l'agitation toute la journée, cette émeute est revenue le soir du côté +du Palais-Royal, il y a eu des cris d'à bas les ministres... La garde +nationale et la troupe de ligne les ont dissipés et la nuit a été très +tranquille. La garde nationale est dans la meilleure disposition, +furieuse contre les agitateurs; et voulant <span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> agir et en finir, ils +ne demandent qu'à tomber dessus; ils sont pour cela et en tout dans la +plus parfaite harmonie avec la ligne. Les journaux hostiles rendent +compte ce matin, de ce qui s'est passé hier au soir, de la manière la +plus mensongère: ils disent entre eux que les soldats étaient ivres: +ils n'avaient pas eu une goutte de vin et on ne leur avait donné que +de l'eau et du vinaigre, mais tout cela est toujours pour tâcher +d'exciter la population, mais cela manquera.</p> + +<p>»Aujourd'hui il n'y a rien eu jusqu'à présent, mais il se forme encore +de nouveaux petits groupes; ils enragent de voir que la Chambre leur +échappe, et je crois bien qu'ils feront encore quelques tentatives de +désordre. Ils voyent qu'ils perdent la partie, ils font tous leurs +efforts, mais les mesures sont bien prises et cela sera réprimé. La +bonne disposition de la Chambre est une grande chose. Le maréchal +Soult doit parler aujourd'hui, et j'espère que demain ou après-demain, +au plus tard, nous serons hors de ces odieux cris; je suis persuadée +que s'il y a quelque chose encore, cela sera au moins fort peu de +chose.</p> + +<p>»Chartres (le duc d'Orléans) est de retour de son petit voyage à +l'armée et en Belgique, depuis hier matin. Le roi des Belges a été +parfait pour lui: son armée s'organise et cela est bien nécessaire, +car il est dans une position bien difficile.</p> + +<p>»Je veux encore vous dire, mon cher prince, que le roi n'est pas moins +pressé que vous de voir le traité définitif conclu entre la Hollande +et la Belgique, car c'est le gage de la paix. Il me dit qu'il n'a +d'inquiétude que sur la partie de la Flandre Zélandaise, sans laquelle +la Belgique ne peut pas exister. Il me disait tout à l'heure de vous +faire apercevoir <span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> ce que sera l'établissement d'une ligne de +douanes hollandaises entre Bruges et l'Écluse, et surtout entre Gand +et le Sas de Gand qui, depuis plus de trente ans, sont en libre +communication, mais il ajoutait: «Dites à mon ambassadeur que je +compte sur lui pour obtenir de la conférence, ce à quoi aucun autre ne +pourrait peut-être pas parvenir, c'est de bien reconnaître que Léopold +en Belgique est le gage de la paix et que par conséquent, la cession +par le roi de Hollande des douze lieues carrées doit être le <i>sine qua +non</i> du traité, car la raison dit, et Léopold en est bien convaincu, +qu'il ne pourra pas se soutenir sans cela.»</p> + +<p>»Ainsi, mon cher prince, vous qui êtes si persuasif, déployez votre +éloquence, et si vous réussissez, vous aurez rendu au roi, à la France +et à l'Europe le plus grand service qui ait peut-être jamais été +rendu.</p> + +<p>»Le roi des Belges a les mêmes craintes pour Maëstricht et la rive +droite de la Meuse. On lui dit qu'il faut qu'il s'y résigne mais s'il +n'obtient pas l'autre partie, il est bien probable qu'il succombera et +ne pourra pas tenir. Si cela arrivait, il faut frémir, car, alors ne +serait-ce pas inévitablement la guerre? J'ai bien besoin de savoir ce +que vous en pensez.</p> + +<p>»Adieu...»</p> + +<p>Me faut-il encore répéter, après la lecture de pareilles lettres, ce +qu'était ma position dans la conférence, dont les membres étaient +aussi bien informés que moi de ce qui se passait à Paris? Représentant +d'un gouvernement chaque jour menacé d'être renversé, je devais +néanmoins me montrer exigeant pour obtenir des concessions et arracher +de <span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> nouveaux territoires du roi des Pays-Bas, déjà dépouillé de la +plus grande partie de ses États. Et on s'étonnait à Paris, quand je +n'y parvenais pas immédiatement; on accusait les gouvernements +représentés à Londres d'être méfiants envers la France, et moi d'être +leur dupe. Mais poursuivons.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 23 septembre 1831.</p> + +<p>»Je ne vous ai pas écrit ces jours-ci parce que la ville de Londres et +tous les journaux étaient remplis des choses les plus effrayantes +arrivées à Paris. Aujourd'hui, il paraît, par les lettres, que l'on +est un peu plus calme et j'écris. J'envoie par le courrier +d'aujourd'hui un protocole signé le 19<a name="FNanchor_289" id="FNanchor_289"></a><a href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>, et qui, dans mon opinion, +replace le gouvernement français dans la position que les derniers +jours de faiblesse lui ont ôtée. La route ouverte par ce protocole est +la route du salut. Je désire que le roi en sente toute la valeur, et +je crois qu'il le fera. C'est un protocole de principes qui nous met +d'accord avec ce que <span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> nous avons fait, et qui établit que c'est +l'ordre et la paix qui nous ont conduit. De plus, nous sommes d'accord +avec tous les traités existants. Les Belges ont leurs droits, mais ils +ne peuvent pas attaquer ceux des autres.</p> + +<p>»Depuis les événements de Juillet, rien n'avait causé à Londres une +pareille inquiétude à celle qui, dans toutes les classes, a existé +pendant trois jours, et cela n'est pas encore tout à fait fini. Adieu, +je suis fatigué. Dites bien à Mademoiselle que c'est par une marche de +principes que l'on prend une situation forte et honorable. Sans cela, +on est entouré d'intrigants de tous genres. Je crois que le protocole +d'aujourd'hui met le roi à son aise sur toutes les affaires de la +Belgique. Il peut toujours dire: «Ce n'est pas moi, c'est la +conférence.» Il vaudrait encore mieux ne rien dire du tout. Ne perdez +pas de temps pour voir Mademoiselle.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 24 septembre 1831.</p> + +<p>»Vous avez, monsieur, remporté un triomphe dont l'Europe entière vous +sait gré<a name="FNanchor_290" id="FNanchor_290"></a><a href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>. Comme Français, je vous remercie au nom de notre patrie +commune: elle vous devra de reparaître <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> brillante et honorée. Nous +faisons ici ce que nous croyons devoir conduire à ce désarmement dont +vous avez parlé si à propos. Il sera, si nous l'obtenons, +principalement dû à cette laborieuse semaine que vous avez si +heureusement terminée.</p> + +<p>»Je laisse à M. votre fils, à vous parler de nos angoisses passées et +de notre satisfaction actuelle. Tous les bons esprits de l'Angleterre, +et là ils sont nombreux, ont partagé notre sollicitude.</p> + +<p>»Adieu, monsieur, je n'ai à souhaiter pour vous et pour la France que +la santé...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 24 septembre 1831.</p> + +<p>»Mademoiselle a raison: je crois tout à fait à l'amitié de Sébastiani; +il vient de m'en donner une preuve nouvelle en me faisant connaître +par le télégraphe l'heureuse issue de la séance du 22, si importante +pour nos affaires et dont j'attendais le résultat avec une agitation +qui m'a donné la fièvre hier. Ce n'est pas la première fois, j'ose le +dire, que je l'ai eue dans de semblables circonstances. A mon âge, les +nerfs s'ébranlent aisément, mais j'espère n'avoir plus cette triste +preuve de dévouement à donner aux intérêts du roi. Ces intérêts ont +été noblement et habilement défendus dans la Chambre des députés; le +retentissement ici en est heureux et je l'ai fait valoir autant que +possible.</p> + +<p>»Dans le traité qui nous occupe, je vois chacun animé d'un bon esprit; +tout le monde a envie de faire de la bonne besogne. Nous avons +communiqué à chacune des parties la <span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> proposition de l'autre; ils +nous présenteront, lundi 26, leurs observations, et c'est dans la +discussion qui suivra que je ferai valoir les arguments que le roi a +eu la bonté de me fournir. On est disposé à être juste et équitable +pour tout le monde et à en finir.</p> + +<p>»Les arrivages de Lisbonne nous ont appris hier de nouvelles cruautés +de dom Miguel; elles faciliteront les efforts de M. de Palmella<a name="FNanchor_291" id="FNanchor_291"></a><a href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>, +que j'ai revu hier avec grand plaisir et qui part dans peu de jours +pour Paris.</p> + +<p>»Le ministère anglais n'est occupé que de <i>la réforme</i>; les pétitions +arrivent de tous côtés: le 3 octobre est le jour où commencera le +grand débat...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 27 septembre 1831.</p> + +<p>»L'affaire des forteresses donne de l'embarras et j'en suis très +fâché; mais le fait est qu'elle a été gâtée par l'envoi de M. de +Latour-Maubourg à Bruxelles. Depuis un an, je m'attache à montrer que +nous ne sommes occupés que d'avoir une action commune avec les autres +puissances et particulièrement avec l'Angleterre. Tout ce que j'avais +obtenu de confiance à cet égard a été détruit par cette affaire à part +que l'on a fait faire par M. de Latour-Maubourg à Bruxelles. Vous vous +rappelerez qu'à cette époque je vous ai mandé tout cela. <span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> +Aujourd'hui, il faut se tirer de la position où cela nous a mis, et +tâcher de ne pas perdre la confiance que l'on avait en nous. C'est +difficile, et cette fin de question m'est parfaitement +désagréable.—Nous sommes dans le brouillard depuis huit jours; cela +n'arrange pas ma tête qui est déjà fort en malaise par cette affaire +des forteresses, qui aurait été toute seule si l'on n'était pas venu +s'en mêler de Paris. J'ai voulu avant tout montrer que j'étais sans +intrigue: c'était là ma force. A Paris, on n'a pas voulu de cette +manière si simple et on a fait une petite intrigue de côté qui, +aujourd'hui, a engagé les autres à prendre des précautions contre +nous. Tout cela m'ennuie à la mort.</p> + +<p class="left5">»Adieu...»</p> + +<p>La lettre suivante d'un ami du général Sébastiani, d'un des +conseillers très écoutés au Palais-Royal, et qui désirait plus encore +me remplacer à Londres que de garder son poste de ministre à Berlin où +il ne résida que trois mois, est un assez curieux témoignage de +l'influence qu'exerce le changement de résidence sur certains esprits.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Berlin, le 25 septembre 1831.</p> + +<p>»J'ai reçu hier le protocole numéro 41 que vous avez eu la bonté de +m'envoyer; sans cette bonté, je ne saurais pas un mot de ce qui se +fait, car le ministère ne donne aucune information à son ministre à +Berlin. Je trouve que les termes (du protocole) en sont excellents et +réparent la position ridicule, embarrassante où nous avait placé le +discours du maréchal <span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> Soult<a name="FNanchor_292" id="FNanchor_292"></a><a href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>. Il eût fallu, pour agir +conformément à ses paroles, manquer aux engagements les plus clairs et +les plus solennels.</p> + +<p>»Je compte quitter Berlin ce soir pour profiter du congé que le roi +m'a donné. Voilà trois semaines que je ne suis pas du tout bien et +j'ai besoin aussi d'aller à Paris pour mes affaires. Vous y verrai-je? +Il me semble que vous surtout avez le droit de vous reposer, si, le +10, votre tâche est finie. Vous avez bien raison de dire qu'il n'y a +de salut pour nous que dans la paix. La guerre nous livre soit aux +étrangers, soit à nos brouillons. Les Polonais servent ces derniers de +tout leur cœur et je commence à me détacher d'eux. Ils +s'aliéneront, par cette conduite, leurs meilleurs amis. Ils nous font +aujourd'hui un crime de nos bons sentiments pour eux. En attendant, +leurs armées se flattent d'obtenir de meilleurs termes par la +résistance, et je crois qu'ils ne font qu'un peu plus gâter leurs +affaires, car, petit à petit, les soldats quittent leurs régiments et +retournent chez eux. Il eût mieux valu profiter des bonnes +dispositions de Paskiewicz<a name="FNanchor_293" id="FNanchor_293"></a><a href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>; mais si le courage est l'attribut de +cette belliqueuse nation, on ne peut pas dire qu'elle se distingue par +la raison.<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span></p> + +<p>»On dit que Romarino est entré en Gallicie avec dix mille hommes et +que l'armée de Modlin fait mine de vouloir se jeter en Prusse<a name="FNanchor_294" id="FNanchor_294"></a><a href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>. +Vous connaissez...</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 30 septembre 1831.</p> + +<p>»Lisez le <i>Times</i> d'aujourd'hui 30. Il faut le lire dans l'original, +parce que les journaux français le défigureront, avec ou sans mauvaise +intention. Lord Londonderry<a name="FNanchor_295" id="FNanchor_295"></a><a href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a> m'a attaqué sur l'influence que +j'exerçais sur la conférence et sur le ministère anglais; et tout cela +avec des épithètes d'adresse et de finesse qui étaient plutôt +malveillantes. Le duc de Wellington s'est levé et a vivement repoussé +les attaques faites contre moi; il <span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> a surtout insisté sur ce que +je défendais avec fermeté les intérêts de la France, sans que jamais +personne ait pu attaquer la loyauté et la franchise de mon caractère. +(Cela vous apprendra que cet homme qui vous aime est très franc et +très loyal). Lord Rolland a parlé après le duc de Wellington; il a +parlé dans le même sens et avec beaucoup de force. Ainsi, tous les +partis ce sont réunis d'une manière très flatteuse pour moi<a name="FNanchor_296" id="FNanchor_296"></a><a href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span></p> + +<p>»A Paris pour lequel je me tue, personne n'imagine d'en faire autant. +On se croit quitte de tout quand vous m'avez <span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> écrit quelques +paroles douces et je suis porté à croire que l'on a raison.—Le sort +du bill de <i>réforme</i> est encore incertain: <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> mais ce qu'il y a de +sûr, c'est que, le bill adopté ou rejeté, les ministres resteront.—A +présent, nous avons des conférences de cinq à six heures chaque jour; +nous voulons finir et nous finirons.—Le roi de Hollande n'attaquera +pas, quoi qu'en disent tous les journaux et tous les messieurs de +Celles et C<sup>ie</sup>. Si même il était nécessaire de prolonger de quelques +jours l'armistice, je crois qu'il s'y prêterait.—Qu'on nous laisse +faire et l'on finira suffisamment bien.</p> + +<p class="left5">»Adieu...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 1<sup>er</sup> octobre 1831.</p> + +<p>»J'ai reçu, mon prince, les deux lettres que vous avez bien voulu +m'adresser; vous savez tout le plaisir que j'éprouve à avoir +directement de vos nouvelles. <span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span></p> + +<p>»J'ai été extrêmement sensible à ce que vous voulez bien me dire +d'obligeant à l'occasion des événements de la semaine dernière. Je +n'ai fait dans cette circonstance, avec quelque danger peut-être, que +ce que réclamaient la gravité des désordres et la nécessité de déjouer +de coupables projets, armés du prétexte d'un événement extérieur.</p> + +<p>»Parvenus cette fois encore à rétablir l'ordre, à surmonter un mal qui +a eu ses retentissements dans de tristes débats parlementaires, nous +ne négligerons aucun effort de notre dévouement pour arracher la +France aux périls dont ce mal la menace et avec elle la civilisation +de l'Europe. Ainsi que de votre côté, mon prince, vous vous appliquez +si noblement à le faire, aussi longtemps qu'il me sera donné de +pouvoir rester à la tête des affaires, j'emploierai toutes les forces +qui sont en moi à l'œuvre si difficile de rasseoir l'ordre social +si ébranlé par les attaques des partis, et, en général, si peu +courageusement défendu par les hommes de bien.</p> + +<p>»Nous avons reçu, mon prince, votre dernière dépêche à laquelle était +joint le quarante-quatrième protocole. La conférence, mue par le +sentiment de la nécessité de terminer les affaires belges, s'est +décidée à prendre l'initiative. Elle a résolu de dresser un projet de +traité définitif entre les deux pays<a name="FNanchor_297" id="FNanchor_297"></a><a href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>. Nous ne pouvons méconnaître +l'opportunité de cette mesure. +<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span></p> + +<p>»Nous sommes également pressés, sans doute, de voir enfin cette +question résolue, et d'ôter ainsi aux passions les prétextes qu'elles +y cherchent; mais par-dessus tout, nous tenons, mon prince, à ce que +les bases établies par le général Sébastiani, dans ses diverses +dépêches, puissent être consacrées dans le projet de traité, et si, +pour obtenir plus complètement, plus sûrement ce résultat, le délai du +10 octobre était trop rapproché, nous devrions alors désirer que ce +terme pût recevoir une prorogation de quinze jours.</p> + +<p>»Il importe essentiellement dans la position où nous sommes placés, +que la solution des affaires belges satisfasse aux vues comme aux +nécessités du gouvernement. Cette solution renferme jusqu'à un certain +point la question de notre maintien possible au pouvoir.</p> + +<p>»Pour cela, mon prince, une séparation entre les deux pays qui enlève +à l'un et à l'autre tout motif ou prétexte de collision, la +possibilité pour chacun d'eux de jouir en paix de l'indépendance qui +lui est nécessaire et des avantages attachés à leur position +respective, des conditions, en un mot, dont la France puisse exiger +efficacement l'adoption, sont des nécessités dont votre haute sagesse +est certainement bien pénétrée.</p> + +<p>»Des propositions ont été entendues par le gouvernement sur la pensée +de placer un prince de la maison de Nassau sur le trône de la Grèce. +Sans préjuger le sort de ces propositions, on pourrait les envisager +comme une cause possible de plus de facilité dans les arrangements, en +ce qui concerne la Hollande. Le gouvernement ne serait pas éloigné de +les écouter dans cette vue.</p> + +<p class="left5">»Agréez...»<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span></p> + +<p>M. Casimir Périer fait allusion, dans le dernier paragraphe de sa +lettre, à l'idée qui avait été mise en avant par la Russie de +dédommager le roi des Pays-Bas, en donnant le trône de Grèce au fils +cadet de ce souverain, le prince Frédéric, qui était son fils de +prédilection, mais le roi lui-même repoussa cette proposition qui +n'eut pas d'autre suite.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 3 octobre 1831.</p> + +<p>»Votre lettre en date du 29 passé, mon cher prince, m'a fait un +véritable bien. Vous aviez observé un si long silence que je ne savais +m'en expliquer le motif. Malgré la multiplicité de vos occupations, +j'espérais toujours que vous trouveriez un moment pour me parler de +votre santé et de votre bien-être. Vous ne pouvez douter que personne +ne forme des vœux plus sincères pour votre bonheur que je ne le +fais.</p> + +<p>»Je félicite l'Europe et la France en particulier si, par un +<i>arbitrage équitable</i>, la question batave finit. Aussi longtemps que +la question de la guerre est pendante, il ne faut pas croire qu'il +soit possible de ramener la confiance. Personne ne se fait illusion +sur les conséquences de la guerre. Elle doit amener des +bouleversements sur plusieurs points, et la France aurait tort de se +flatter qu'ils seraient à son avantage. Toutes mes relations en Italie +et en Allemagne me confirment que si les peuples ont applaudi à la +révolution de Juillet, tous voient et jugent les conséquences des +fautes qui se commettent ici.</p> + +<p>»Un ami, dans une haute position en Allemagne, m'écrit: »Votre France +et votre Paris commencent réellement à <span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> nous dégoûter. Prenez-y +garde! un beau jour, vous pourriez facilement dans une guerre générale +avec nous avoir le sort de la Belgique dans la dernière bagarre avec +la Hollande. Il n'est pas écrit dans le ciel que, partout et toujours +la victoire sera fidèle aux armées françaises. Rappelez-vous les +dernières années de Louis XIV et de Napoléon. Cette soi-disant +sympathie des peuples se perd de plus en plus. On est fatigué de vos +émeutes, de vos intrigues, de vos inconséquences, et du bavardage +insultant de vos factions.»</p> + +<p>»Des voyageurs reviennent de Cologne. Ils confirment cette même +observation. A Cologne, les Prussiens tiennent un parc d'artillerie de +deux cents pièces attelées. Le comte Nostitz<a name="FNanchor_298" id="FNanchor_298"></a><a href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a> qui y commande une +partie de l'armée, a dit à une personne que je ne puis nommer:—Nous +défendrons contre la France notre traité. Qu'elle fasse ce qu'elle +voudra chez elle, mais qu'elle cesse de troubler la situation de ses +voisins. Notre armée désire la guerre, nous pouvons entrer en campagne +avec deux cent mille hommes. Notre organisation et notre nombre nous +assurent des succès. Le prince de Metternich s'est engagé avec nous. +Les Autrichiens et les contingents allemands présenteront le même +nombre sur le Rhin, et ils en auront autant avec les Piémontais en +Italie. Si le roi de France ne veut être que le roi du jacobinisme +<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> qu'il cherche un autre théâtre que l'Europe. Nous nous +défendrons.</p> + +<p>»A Munich, le roi s'est livré entièrement au prince de Wrède. Soixante +mille Bavarois sont à la disposition du cabinet de Vienne. +Pfeffel<a name="FNanchor_299" id="FNanchor_299"></a><a href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a> n'a pas reçu depuis six mois un mot de réponse à toutes +les balivernes qu'on lui débite ici au ministère des affaires +étrangères. Il y a à Munich un M. Mortier<a name="FNanchor_300" id="FNanchor_300"></a><a href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a> qui est haut et +cassant, qui déplaît au roi et à tout le monde et auquel on tourne le +dos. On y regrette Rumigny<a name="FNanchor_301" id="FNanchor_301"></a><a href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a> qui était commère, mais qui ne +tracassait pas.</p> + +<p>»Louis de Rohan est de retour à Vienne. Il dit qu'on y est furieux +contre tout ce qui est Français, et qu'on est prêt à la plus +vigoureuse défense. Un de mes amis en Suisse, chef d'un des cantons, +m'écrit en date du 20 septembre:</p> + +<p>«Les troubles qui nous agitent ont tous une origine qui part de vos +clubs. Mauguin, qui a fait cet été un voyage en Suisse, a excité les +esprits. Plusieurs de nos chefs qui sont allés à Paris, se vantent +d'être encouragés par La Fayette, Lamarque, et poussent nos +démagogues. Tout cela est odieux et vous préparera de grands malheurs. +L'Europe ne peut pas vivre ainsi.»<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span></p> + +<p>»Quant à la Pologne, mon cher prince, vous devez avoir de meilleures +informations que je ne puis vous en offrir. Voici, au reste, ce que +j'en pense et ce que je sais. La révolution de la Pologne était toute +dans l'armée; la guerre, toute sur la Vistule. Les cabinets +connaissent les noms de vingt-sept individus partis de Paris pour +opérer le mouvement à Varsovie. Les premiers succès étaient dus à une +brillante armée polonaise, fournie de tout, prête à entrer en +campagne, et qui tenait vingt à trente millions en caisse. Des noms +respectables furent entraînés; on croyait à des secours d'ici. Ils +étaient promis!!! Le maréchal Diebitsch a attaqué avec des forces +incomplètes. L'hiver a été l'allié des Polonais. Quand les Russes ont +eu leur armée réunie et que la Vistule était passée, la victoire a +fait ce qu'elle fait pour l'ordinaire: elle s'est décidée pour les +gros bataillons. Les Polonais ont été malmenés; Varsovie s'est rendue; +l'armée polonaise, que l'empereur Nicolas ne veut plus laisser +subsister, s'est retirée; elle a négocié, mais en attendant les +réponses de Saint-Pétersbourg, elle s'est presque dissoute. Il n'y a +plus dix mille hommes sous les armes. En un seul jour six cents +officiers ont fait leur soumission. La défection est générale. Cette +révolution avait commencé par des assassinats et des crimes; elle a +fini de même.</p> + +<p>»Voici, je crois, le système que le cabinet russe va suivre. 11 +n'admettra l'intervention d'aucun autre cabinet. Il laissera subsister +<i>limite</i> et <i>nom</i> du royaume de Pologne; mais il ne consentira plus ni +à l'existence d'une diète, ni à celle d'une armée polonaise. Et, à mon +avis, il a raison. Dans le moment présent, il n'y a d'habileté qu'en +organisant une autorité <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> forte et en la maintenant. Le +Palais-Royal a tellement ébranlé tous les liens de la société +politique, qu'il est temps d'y regarder de près. Je conseille à notre +ministère de se pénétrer de cette vérité. C'est dans ce même besoin +que j'applaudis à toutes les dispositions favorables aux Hollandais. +De plus, permettez que je vous soumette une observation fondée sur des +faits historiques. La Hollande, forte et puissante, comme État qui a +une marine, importe beaucoup plus à la France que la Belgique bavarde +et turbulente comme elle l'est et le sera encore longtemps. Il y a +quelques jours que j'ai fait cette observation à M. Casimir Périer. +Cette sollicitude pour la révolution belge me paraît absurde. Tout ce +qui sera rendu à la Hollande sera bien donné. Voilà, au moins, mon +avis.</p> + +<p>»J'en étais là, mon cher prince, lorsqu'on m'a apporté les journaux +anglais qui rendent compte des folies de lord Londonderry. Il est ce +qu'il a toujours été, mais je vous fais mon compliment du résultat de +ce débat parlementaire, aussi honorable que possible pour votre +position et dont je me réjouis pour vous.</p> + +<p>»Tâchez, mon cher prince, que l'affaire batave finisse. Si le roi de +Hollande insiste sur du territoire au lieu d'argent, il faut le lui +donner. Le Luxembourg a deux cent quarante mille habitants. La +forteresse reste avec un rayon; cela peut compter pour quarante mille +habitants. Eh bien! les deux cent mille restant peuvent être donnés +autour de Venloo et de Maëstricht. Quelle importance y a-t-il que les +Belges aient quelques villages de plus ou de moins? L'essentiel est +qu'on conserve la paix. Il y a eu avant-hier une assez vive discussion +à ce sujet entre <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> M. Sébastiani, Werther<a name="FNanchor_302" id="FNanchor_302"></a><a href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a> (ministre de Prusse) +et Pozzo. Une personne présente m'en a fait le récit. Le premier se +soulevait contre le résultat de <i>l'arbitrage</i>. Il prétendait qu'il ne +pouvait pas le défendre à la tribune; il disait même que plutôt que +d'y adhérer, la France retirerait ses pouvoirs et verrait sans regret +la fin de la conférence; M. de Werther le combattit; Pozzo dit peu; +mais en sortant du salon, il dit à Werther: «Pourquoi vous +disputiez-vous avec lui? vous savez bien que ce n'est pas avec lui +qu'on fait les affaires.» + »Je pense donc, mon prince, que M. Périer ne +vous laissera pas dans l'embarras. Il faut finir, comme vous +l'observez très bien. Plus tard on reconnaîtra l'immense service que +vous avez rendu à la France.</p> + +<p>»Je ne vous parle pas de nos Chambres. Celle des députés est stupide, +et le ministère et le roi ont abandonné celle des des pairs. C'est une +des plus grosses inconséquences dans le nombre de celles qui se +commettent tous les jours.</p> + +<p class="left5">»Agréez...»</p> + +<p class="p2">Je n'acceptai pas comme complètement exact <i>tout</i> ce que contenait +cette lettre de M. de Dalberg; mais je dois reconnaître qu'il y avait +beaucoup de vrai.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT</span>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 3 octobre 1831.</p> + +<p>»Je trouve qu'à Paris on prend très mal les affaires de la Belgique +dans le moment actuel. On veut faire une<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> +Belgique en prenant dans un endroit ou dans un autre; c'est bien +aisé: tout le monde sait faire cela; mais, ce n'est pas la question. +Il s'agit de remettre la Hollande et la Belgique dans la situation +respective où elles étaient l'une vis-à-vis de l'autre en 1790. Avant +cette époque, la Hollande n'inondait pas la Belgique; il y avait un +traité de 1785 qui empêchait ce genre de désordre<a name="FNanchor_303" id="FNanchor_303"></a><a href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>. On peut le +renouveler et la proximité de la France aura bien plus d'influence sur +la Hollande que n'en avait l'Autriche qui était si éloignée. En +vérité, toutes les difficultés que l'on fait à Paris et qui sortent du +cerveau et des machinations de M. de Celles sont bien faibles; elles +peuvent toutes être résolues par un enfant. Il est cependant singulier +que l'on soit la dupe d'un mauvais sujet comme M. de Celles, qui ne +peut pas retourner en Belgique, et qui craint que les affaires ne +s'arrangent. C'est une affaire de laquelle dépend la paix ou la +guerre, cette affaire belge; elle pourrait se finir bien; et j'appelle +<i>bien</i>, à l'avantage des Belges, sans mettre le roi de Hollande dans +la position de refuser son adhésion. Pourquoi prendre à quelqu'un? +Est-ce là un traité juste? Ici on ne consentira pas à ce que l'on veut +en France. C'est vraiment chercher des embarras. Ma raison ne me +laisse voir que des malheurs si on reste dans les idées folles dans +lesquelles les faiseurs nous jettent.</p> + +<p>»Adieu, je voudrais bien n'avoir que de l'humeur; mais j'ai plus que +cela, j'ai du chagrin...» <span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span></p> + +<p class="p2 right">Londres, le 4 octobre 1831.</p> + +<p>»La première discussion du bill de <i>réforme</i> a eu lieu hier à la +Chambre des lords; elle continue aujourd'hui, et peut-être ne +finira-t-on que demain. On est toujours dans la même incertitude; +cependant, on croit que quelques évêques se sont rapprochés du +ministère dans la soirée d'hier. Il y avait dans la Chambre et autour +de la Chambre un monde prodigieux. Je vais maintenant à une +conférence. Nous sommes près de finir, si à Paris on ne veut pas faire +une Belgique chimérique; mais on peut, si on le veut, avoir une vraie +Belgique. On fera des stipulations, pour empêcher les inondations; on +aura aux écluses des commissaires belges et des commissaires +hollandais; ainsi, il n'y aura plus de danger de ce côté. La Belgique +aura deux routes de communication de plus pour déboucher ses produits +et ses marchandises en Allemagne. Elle aura une augmentation de +population de cinquante mille âmes, et la France verra détruire les +forteresses que M. de Latour-Maubourg a désignées et pour lesquelles +nous avons ici le général Goblet<a name="FNanchor_304" id="FNanchor_304"></a><a href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>. Il me semble que cela est assez +pour être content. Enfin, finissons et cherchons dans la paix une +force nouvelle. C'est là <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> où le gouvernement trouvera des appuis +et des forces de tout genre....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LÉOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Bruxelles, le 4 octobre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»J'avais chargé le baron de Stockmar<a name="FNanchor_305" id="FNanchor_305"></a><a href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a> d'une lettre pour vous; +comme il a été malade, il se peut bien qu'il n'ait pu encore vous la +remettre.</p> + +<p>»Nous nous trouvons ici dans l'attente du courrier de La Haye. Le +temps pressant, j'ai dû faire mes arrangements militaires comme si la +guerre était certaine, mais que faire? Je ne puis pas attendre le +dernier moment. Poussez la conférence à quelque mesure <i>énergique</i>; il +est évident que le roi de Hollande voudrait embrouiller les affaires +pour y gagner. Cependant, il est bien désirable pour tout le monde que +cette guerre ne se fasse point. Vous pouvez compter sur mes +sentiments, vous les connaissez; je puis me flatter d'avoir contribué +au maintien de la paix, et je ne cesserai de le faire. Mon objet a +toujours été de maintenir la bonne harmonie <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> entre la France et +l'Angleterre; j'y ai réussi jusqu'à présent; soutenez-moi de votre +côté. J'y trouve le <i>véritable salut</i> de l'Europe entière. Il faut +cependant que, dans la crise actuelle, la conférence montre de +<i>l'énergie</i>; sans cela, la confusion dans les affaires <i>va être +grande</i>.</p> + +<p>»Offrez mes hommages à madame de Dino; conservez-moi un peu de +bienveillance, et agréez l'expression de mes sentiments distingués.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»LÉOPOLD.»</span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 4 octobre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»M. de Mortemart est arrivé (de Pétersbourg). On répand qu'il a été +très bien traité par l'empereur Nicolas à son départ. N'en croyez +rien: l'empereur a été poli, voilà tout. Croyez encore que Pozzo n'a +plus la confiance de son maître. L'empereur voulait le rappeler. +Nesselrode l'a soutenu en priant l'empereur de consentir qu'il se +retirât également de son poste de ministre des affaires étrangères. +L'empereur, alors, a suspendu sa décision.</p> + +<p>»Si on ne met ici la plus grande prudence dans les relations avec la +coalition, nous aurons la guerre au printemps. C'est mon opinion qu'on +finisse l'affaire batave, ou <i>La Haye</i> reste une boîte de Pandore.</p> + +<p>»A Berlin, le roi seul se refuse à faire la guerre; Flahaut y a fait +une pauvre figure.</p> + +<p>»Ici, l'affaire de la pairie tourne vers l'adoption du projet de <span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> +M. Teste<a name="FNanchor_306" id="FNanchor_306"></a><a href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>, invention de Sémonville. On l'espérait hier. Je crois +qu'on n'est sûr de rien.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 7 octobre 1831.</p> + +<p>»J'ai été plus longtemps que je ne voulais, mon cher prince, sans vous +écrire; mais nous avons été dans un tel culbutis pour nous installer +aux Tuileries, et j'y suis si en l'air encore et si mal établie, que, +pour moi, et jusqu'à ce que je puisse aller dans le logement du +capitaine des gardes que l'on arrange, autant que cela est possible, +je suis, à la lettre, en campement. Mais, toute affaire cessante, j'ai +besoin de vous exprimer combien je jouis du triomphe que vous venez +d'avoir dans le parlement d'Angleterre, et de m'en féliciter de tout +mon cœur avec vous. Maintenant, ce qu'il nous faut à la suite de +cela, c'est un bon traité pour la Belgique, qui donne sécurité et +assurance que le roi de Hollande n'aura plus autant de facilité pour +inonder ce malheureux pays, ou y rentrer si la fantaisie lui en +revenait, qu'il désarme, et que vous puissiez vous reposer un peu de +toutes vos fatigues, que je vois avec peine, d'après ce +<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> +que vous me mandez de votre santé qui nous est bien nécessaire. +J'espère cependant que vous ne vous ressentez plus de cet accès de +fièvre dont vous me parliez dans votre dernière lettre. Il me tarde +bien d'en avoir l'assurance par vous-même. Nous attendons aussi avec +impatience le résultat de la seconde lecture du bill de réforme.</p> + +<p>»Notre installation dans ces tristes et détestables Tuileries produit, +à ce qu'on assure, un excellent effet. Nous avons bien besoin de cette +consolation, car cela a été un bien grand sacrifice pour notre cher +roi, de quitter son beau et charmant Palais-Royal, notre berceau, et +que nous aimons tant, pour venir dans ce triste palais, le plus +incommode du monde, où il est impossible de s'arranger d'une manière +commode et agréable, sans y faire de grands changements et de grands +travaux. Mais, patience! il ne faut avoir en vue que le but et y +marcher sans s'arrêter à ce qui plaît ou ne plaît pas, et faire tous +les sacrifices pour l'atteindre. C'est ce que fait notre bien-aimé +roi, de la meilleure grâce du monde et d'une manière admirable et +touchante; et j'ai toujours la confiance qu'il en sera amplement +récompensé, ce dont j'ai un grand besoin, quand je vois que sa vie, +depuis qu'il est roi, n'a été qu'une succession de sacrifices et de +privations. Heureusement, au milieu de tout cela, sa santé se soutient +très bonne; il me charge de mille et mille choses pour vous ainsi que +la reine, qui trouve, avec trop de raison, une immense différence du +logement qu'elle quitte au Palais-Royal, à celui qu'elle trouve ici: +c'est celle du bien au mal. Chartres et Nemours sont partis dimanche +dans la nuit pour Maubeuge; nous avons de très bonnes nouvelles de +leur arrivée....»<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 8 octobre 1831.</p> + +<p>»Le bill de la réforme a été rejeté à la Chambre des lords; la +majorité contre a été de quarante et une voix; c'est beaucoup plus +qu'on ne croyait. Ce nombre empêchera probablement de faire des pairs. +Tous les esprits sont en suspens et chacun se demande quel parti +prendront le roi et le ministère. Il y a un conseil de cabinet en +permanence depuis ce matin. On ignore quel en sera le résultat....»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 12 octobre 1831.</p> + +<p>»... Je reçois chaque jour des apologies sur ce que l'on a fait si +étourdiment à Bruxelles, en affichant une lettre de Sébastiani qui +disait qu'on ne reconnaît pas les décisions de la conférence. Cela a +fait ici un si mauvais effet, que l'on est obligé d'abandonner cette +démarche et de l'attribuer à des causes locales qui exigeaient que +pour empêcher des folies, on fît une pareille communication. Tout cela +ne fait pas respecter la marche du gouvernement; on se presse trop en +toute chose. L'Angleterre n'estime pas cela. L'empereur Napoléon, qui +était un homme de <i>mouvement</i>, me savait toujours gré de ce que je +retardais l'exécution, ce qui lui donnait le temps d'abandonner des +résolutions prises trop vite.—Je resterai jusqu'au bout dans ma +manière de voir; je veux faire tout pour la paix: c'est là ma mission; +et tout ce qu'il sera indispensable de faire pour cela, je le ferai, +sans regarder qui je blesse ou ne blesse pas....» <span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA DUCHESSE DE BAUFFREMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 13 octobre 1831.</p> + +<p>»... Il y a eu hier soir quelque train à Londres. On a cassé les +vitres du duc de Wellington, celles de lord Bristol<a name="FNanchor_307" id="FNanchor_307"></a><a href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a> et du marquis +de Londonderry. Aujourd'hui tout est tranquille. Dans les campagnes il +y a eu aussi quelques désordres, mais ils n'ont pas été nombreux. Je +crois que l'assurance que l'on a que le ministère restera, va faire +finir tous ces troubles-là. Mais ce n'est pas moins un moment +difficile et dont la vue est pénible pour ceux surtout qui savent ce +que c'est que les mouvements politiques dont le peuple s'empare.</p> + +<p>»J'ai des conférences ici tous les jours et je crois que nos affaires +de Belgique seront finies de la part de la conférence dans huit jours. +Mais après, il faudra les adhésions des rois de Hollande et de +Belgique et les ratifications des grands cabinets de l'Europe....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 22 octobre 1831.</p> + +<p>»J'espère qu'enfin nous touchons au terme et que l'affaire si +difficile de la Belgique va être terminée. Le jour où j'en aurai la +certitude sera le plus beau jour de ma vie, car j'aurai <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> servi à +faire quelque chose qui, sous tous les rapports, doit convenir au roi +et à Mademoiselle. Il me semble que tout va devenir plus facile en +France; on ôte aux malveillants un grand moyen d'attaque, et le +bienfait de la paix doit réunir tous les intérêts autour du trône. Je +suis bien heureux, je vous vois grande et tranquille.</p> + +<p>»Il faut à présent jeter les esprits actifs vers les améliorations +intérieures dont, par la paix, ils peuvent s'occuper sans crainte. La +décentralisation de l'administration doit, à ce qu'il me semble, être +la première occupation du roi. Il faut donner à tout le monde quelque +chose à faire.</p> + +<p>»On est bien fort pour montrer, comme le roi d'Angleterre l'a fait +dans son discours<a name="FNanchor_308" id="FNanchor_308"></a><a href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>, à quel point la conférence a été utile et à +quel point le travail de cette conférence est loin de tout ce qui est +sorti de la Sainte-Alliance. J'écrirais des volumes sur tout cela et +Mademoiselle le sait bien mieux que moi.</p> + +<p class="left5">»Je la prie....»</p> + +<p class="p2">Ainsi que cette lettre le dit, la conférence avait avancé dans +l'œuvre de médiation qu'elle poursuivait si péniblement depuis près +d'un an, entre la Hollande et la Belgique. Elle avait dû +nécessairement revenir sur quelques-unes de ses résolutions +précédentes, dont les événements avaient modifié les bases. Elle en +expliqua ses motifs dans ses protocoles du 15 octobre; je me bornerai +à en citer ici quelques extraits:</p> + +<p>«Ne pouvant abandonner à de plus longues incertitudes des questions +dont la solution immédiate est devenue un besoin <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> pour l'Europe; +forcés de les résoudre, sous peine d'en voir sortir l'incalculable +malheur d'une guerre générale; éclairés, du reste, sur tous les points +en discussion, par les informations que M. le plénipotentiaire belge, +et MM. les plénipotentiaires des Pays-Bas leur ont données, les +soussignés n'ont fait qu'obéir à un devoir dont leurs cours ont à +s'acquitter envers elles-mêmes, comme envers les autres États, et que +tous les essais de conciliation directe envers la Hollande et la +Belgique ont encore laissé inaccompli; ils n'ont fait que respecter la +loi suprême d'un intérêt européen du premier ordre; ils n'ont fait que +céder à une nécessité de plus en plus impérieuse, en arrêtant les +conditions d'un arrangement définitif que l'Europe, amie de la paix et +en droit d'en exiger la prolongation, a cherché en vain, depuis un an, +dans les propositions faites par les parties, ou agréées tour à tour +par l'une d'elles et rejetées par l'autre....</p> + +<p>»... Les cinq cours se réservant la tâche et prenant l'engagement +d'obtenir l'adhésion de la Hollande (et de la Belgique) aux articles +dont il s'agit, quand même elle commencerait par les rejeter; +garantissant de plus leur exécution et convaincues que ces articles +fondés sur des principes d'équité incontestables offrent à la Belgique +(et à la Hollande) tous les avantages qu'elle est en droit de +réclamer, ne peuvent que déclarer ici leur ferme détermination de +s'opposer, par tous les moyens en leur pouvoir, au renouvellement +d'une lutte qui, devenue aujourd'hui sans objet, serait pour les deux +pays la source de grands malheurs, et menacerait l'Europe d'une guerre +générale que le premier devoir des cinq puissances est de prévenir. +Mais, plus cette détermination est propre à <span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> rassurer la Belgique +(et la Hollande) sur son avenir et sur les circonstances qui y causent +maintenant de vives alarmes, plus elle autorisera les cinq cours à +user également de tous les moyens en leur pouvoir, pour amener +l'assentiment de la Belgique (de la Hollande) aux articles ci-dessus +mentionnés, dans le cas où, contre toute attente, elle se +refuserait....»</p> + +<p>A la suite des protocoles du 15 octobre, la conférence avait rédigé +les bases de la séparation, entre la Hollande et la Belgique, en +vingt-quatre articles qu'elle avait adressés à La Haye et à Bruxelles +en réclamant l'adhésion des deux gouvernements à ces articles. Cette +mesure de la conférence était irrévocable et mettait ainsi à l'abri +d'un renouvellement des hostilités entre les deux parties, puisque +c'était désormais l'Europe qui avait tranché leur différend. La +correspondance qui suit fera voir que la question était jugée dans ce +sens à Paris, ainsi qu'elle le fut partout.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 19 octobre 1831.</p> + +<p>»C'est avec bien de l'empressement, et de bien bon cœur, mon cher +prince, que je viens me féliciter avec vous de votre immense et beau +succès en terminant d'une manière aussi heureuse, cette longue et si +compliquée affaire de la Belgique. Notre cher roi me charge aussi de +vous bien dire combien il en est heureux, et satisfait <i>de son +ambassadeur</i>. Je suis sûre que c'est le meilleur remerciement que je +puisse vous faire de sa part. Je regarde que cela nous assure la paix; +et cela est tout, car, avec elle, la confiance renaîtra et avec cela +la <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> prospérité de notre chère et belle France. Cette bonne et +grande nouvelle fait un effet prodigieux et cause une joie générale. +J'espère que maintenant vous pourrez vous reposer et soigner votre +santé, en jouissant de vos succès et des grands résultats qu'ils +auront. Je ne doute pas un instant de l'acceptation du roi des Belges; +certes, ils doivent être contents.</p> + +<p>»Quant au roi de Hollande, il faudra bien qu'il se contente de ce que +la conférence a fait pour lui. Je vous avoue que ce côté ne me +tourmente pas.</p> + +<p>»Ce qui est une bien bonne chose aussi, c'est que le ministère anglais +reste, et que tout se calme et se tranquillise par la juste confiance +qu'il inspire<a name="FNanchor_309" id="FNanchor_309"></a><a href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>.</p> + +<p>»Dieu veuille que notre grande question de la pairie se termine bien! +nous sommes dans la même incertitude à cet égard, que vous l'étiez en +Angleterre sur le bill de réforme. Du reste, mon cher prince, je suis +toujours remplie de confiance, et il me semble que nous marchons +bien....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 3 novembre 1831.</p> + +<p>»Je n'ai pas besoin de vous dire, mon prince, combien j'ai ressenti de +satisfaction en recevant les dernières lettres que vous m'ayez fait +l'honneur de m'écrire. Le retour de mon fils, porteur de la première +de ces lettres, ne devait me rien laisser à désirer, puisque je +recevais à la fois de vos nouvelles <span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> et la certitude que +l'œuvre si importante et si difficile confiée à votre haute sagesse +était enfin accomplie.</p> + +<p>»Cette œuvre, mon prince, vous l'avez menée à fin à notre plus +grande satisfaction possible; elle est et demeurera, malgré les +attaques des passions et des vils intérêts qu'elle déjoue, un nouvel +et immense service rendu au pays. L'effet s'en est promptement fait +sentir, bien que les partis aient cherché, comme ils cherchent encore, +à inspirer des craintes sur l'accueil réservé à cette grande +détermination par les parties qu'elle intéresse directement.</p> + +<p>»La paix maintenue, la paix reposant désormais sur de solides bases, +est un événement qui ne peut avoir pour la France que des résultats +favorables, sous le double rapport de sa politique au dehors et de son +état intérieur; et cet événement, qui justifie si bien votre opinion +sur l'utilité de la conférence, nous le devons, la France le doit, mon +prince, à vos nobles efforts; et ce n'est pas ce qui me cause le moins +de satisfaction. La postérité vous rendra cette justice entière que, +dans les temps d'agitations sociales, les hommes chargés des intérêts +publics ne doivent point attendre des contemporains.</p> + +<p>»Ainsi, mon prince, je vous le dis avec plaisir, notre situation est +sans nul doute améliorée par le maintien de la paix en Europe; mais +nous ne devons pas nous dissimuler qu'il nous reste beaucoup à faire +encore; que le problème n'est pas encore résolu, et qu'il faut trouver +le point d'appui.</p> + +<p>»Parmi les difficultés intérieures qui nous restent à surmonter, celle +de la pairie n'est pas la moins ardue. Diverses considérations non +sans gravité, et qui ne sauraient échapper à vos lumières, nous +faisaient désirer de pouvoir éviter, jusqu'après <span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> l'adoption de la +loi, de faire une adjonction à la Chambre des pairs, mais nous avons +reconnu que cela n'était pas possible et qu'une promotion immédiate +était indispensable....</p> + +<p>»Nous avons reçu hier la nouvelle de l'acceptation des vingt-quatre +articles par la Chambre des représentants de la Belgique; tout annonce +que le Sénat suivra immédiatement cet exemple<a name="FNanchor_310" id="FNanchor_310"></a><a href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>. La Hollande, nous +devons le croire, acceptera. Ainsi vont se trouver aplanies les +difficultés périlleuses du dehors; ainsi se trouvera accompli ce grand +devoir qui, dans l'état actuel des peuples de l'Europe, était imposé +aux hommes placés à leur tête: celui de prévenir entre eux toute +collision. Heureux effet, mon prince, de cette confiance que vous avez +su inspirer dans les vues franches et loyales du gouvernement du roi.</p> + +<p>»La fatigue que vous avez éprouvée, mon prince, pouvait me faire +craindre pour votre santé. Vos dernières nouvelles, en se taisant à +cet égard, me font espérer que vous ne vous en ressentez plus. Je ne +puis, toutefois, me défendre de vous engager à ménager beaucoup une +santé si précieuse à l'État et qui m'est particulièrement bien +chère....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, 4 novembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»... Le ministère continue à négocier avec la Chambre des pairs pour +la faire consentir à se suicider. M. Périer est venu <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> deux fois +chez moi pour traiter cette question. Je n'ai pu admettre que le roi +et le ministère n'aient, par leur faute, compromis cette question; +mais j'ai pris l'engagement d'aider à écarter une trop grande +dissidence entre les deux Chambres. Pour faire passer la loi, il +faudra nommer trente ou quarante pairs, et, à ma connaissance, dix ou +douze nominations ont été refusées. Cependant, je crois qu'on arrivera +à une transaction.</p> + +<p>»M. Sébastiani nous a donné encore un nouvel échantillon de sa manière +de diriger les affaires de son ministère. Personne ne conserve un +doute que le <i>duplicata</i> adressé au général Guilleminot n'ait point eu +de <i>primata</i><a name="FNanchor_311" id="FNanchor_311"></a><a href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 10 novembre 1831.</p> + +<p>»... Le roi de Hollande fera traîner son acceptation jusqu'au retour +du courrier qu'il a envoyé à Pétersbourg, pour s'assurer de l'opinion +du cabinet, qu'il croit différer de celle des plénipotentiaires russes +à Londres. La réponse viendra dans les premiers jours de décembre, et +celle qu'il fera faire à la conférence par ses plénipotentiaires +suivra. Ainsi, nous avons <span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> naturellement vingt jours à attendre. +Cela donne le temps aux journaux de dire et d'écrire toutes sortes de +conjectures, toutes plus insensées les unes que les autres....»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 15 novembre 1831.</p> + +<p>»Nos articles sont signés. Les Belges vont crier, mais ils ont tort; +tout est fait équitablement et, je crois, favorise les Belges, ce que +je voulais, surtout du côté de la frontière qui touche la France. La +Belgique paye beaucoup moins de la dette publique, qu'elle ne le +faisait avant la séparation; ainsi, elle n'a rien à dire. Sa +population est augmentée et le commerce intérieur, par les facilités +qu'on lui donne, va beaucoup gagner; deux routes de commerce entre la +Belgique et l'Allemagne, la jouissance de tous les canaux intérieurs, +la jonction de l'Escaut au Rhin, et l'application de tout ce qui a été +fait à Mayence pour la navigation des fleuves à la Belgique qui en +jouira immédiatement.</p> + +<p>»Je suis horriblement fatigué; hier notre conférence jusqu'à cinq +heures du matin, et avant-hier jusqu'à quatre. Je crois avoir obtenu +tout ce qui était possible d'obtenir. Il faut que la France appuie par +tous ses moyens à Bruxelles nos articles qui sont excellents....»</p> + +<p class="p2">Voici comment la conférence avait procédé pour arriver au résultat que +j'indique dans ma lettre à madame de Vaudémont:</p> + +<p>Les Chambres belges après des débats très animés, avaient accepté les +vingt-quatre articles que nous avions adressés le 15 octobre aux +gouvernements hollandais et belge; mais le <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> ministère belge avait +pris l'engagement de ne donner son adhésion définitive:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Qu'après avoir obtenu ou tenté d'obtenir quelques modifications aux +articles;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Qu'après avoir acquis la certitude que le roi, élu par les Belges, +serait immédiatement reconnu.</p> + +<p>Le plénipotentiaire belge à Londres nous avait remis le 12 novembre +une note pour faire valoir ces restrictions<a name="FNanchor_312" id="FNanchor_312"></a><a href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>. La conférence lui +répondit le même jour que les vingt-quatre articles ne pouvaient subir +de modification et qu'il n'était plus au pouvoir des cinq puissances +d'en consentir une seule; par une seconde note du 14 novembre, la +conférence prévint le plénipotentiaire belge que rien ne s'opposait à +ce que les vingt-quatre articles reçussent la sanction d'un traité +entre les cinq puissances et la Belgique, ce qui satisfaisait à la +demande de reconnaître le roi élu par les Belges.</p> + +<p>Cependant, la conférence informa le 13 novembre les plénipotentiaires +hollandais de l'acceptation de la Belgique et leur offrit l'initiative +de la signature du traité. Leur réponse ayant été négative, le 15 +novembre le traité fut signé entre les plénipotentiaires des cinq +cours et celui de la Belgique<a name="FNanchor_313" id="FNanchor_313"></a><a href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span></p> + +<p>Ce traité reproduisait d'abord les vingt-quatre articles auxquels on +ajouta les trois suivants:</p> + +<p><span class="smcap">Article XXV</span>.—Les cours d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne, +de Prusse et de Russie, garantissent à Sa Majesté le roi des Belges +l'exécution de tous les articles qui précèdent.</p> + +<p><span class="smcap">Article XXVI</span>.—A la suite des stipulations du présent traité, il y +aura paix et amitié entre Leurs Majestés l'empereur d'Autriche, le roi +des Français, le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et +d'Irlande, le roi de Prusse et l'empereur de Russie d'une part, et Sa +Majesté le roi des Belges de l'autre part, leurs héritiers et +successeurs, leurs États et sujets respectifs à perpétuité.</p> + +<p><span class="smcap">Article XXVII</span>.—Le présent traité sera ratifié et les ratifications en +seront échangées à Londres dans le terme de deux mois, ou plus tôt, si +faire se peut.</p> + +<p>Après la signature de ce traité, on aurait pu croire que la question +du sort de la Belgique, qui depuis près d'un an tenait l'Europe en +suspens, était définitivement réglée, sinon en ce qui concernait le +Hollande, du moins en ce qui touchait la Belgique et les cinq +puissances, mais on va voir que la chose n'était pas aussi simple, et +que j'étais loin encore du terme de mes travaux. Comme précédemment, +je laisserai parler la correspondance qui éclairera mieux que je ne +pourrais le faire moi-même, sur les nouvelles difficultés qui +survinrent.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 16 novembre 1831.</p> + +<p>»... Nous avons signé hier le traité avec la Belgique: voilà le prince +Léopold reconnu ainsi que son pays. C'est une grande affaire de faite. +La signature des cinq puissances à <span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> ce traité entraîne +nécessairement l'adhésion du roi de Hollande. Il n'y a entêtement qui +tienne, il faudra qu'il cède. Je crois qu'aux Tuileries on verra avec +plaisir le courrier que j'envoie pour porter ce traité. C'est le +premier que fait le roi, et il est utile à la France dont il couvre la +frontière et à la Belgique qu'il rend indépendante.</p> + +<p>»Je suis loin de penser à retourner à Paris; je ne l'ai dit à +personne; c'est un des contes que fait madame de Flahaut, qui pense +toujours à venir en Angleterre où elle ne peut pas venir parce qu'elle +y est détestée, et parce que son mari n'est pas un assez gros +personnage pour l'ambassade de Londres; car, sous d'autres rapports, +il conviendrait. Il est aimable, connaît assez de monde et parle bien +anglais; mais ici ce n'est pas tout.</p> + +<p>»Je vais à Brighton respirer et faire ma cour au roi. Je viens de +travailler outre mesure et j'ai besoin de repos. Dites-moi quel est le +prétendu homme d'État qui a fait l'histoire de la Restauration? Cela +n'est vrai que chronologiquement, c'est plein de faussetés et +d'ignorance<a name="FNanchor_314" id="FNanchor_314"></a><a href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 18 novembre 1831.</p> + +<p>»Le traité est arrivé hier soir, mon cher prince, je ne puis vous +exprimer le plaisir que m'a fait la vue de la guirlande des cachets +des représentants des cinq puissances, posés sur nos très chères +couleurs. C'est une immense affaire que vous venez de terminer, j'ai +besoin de m'en féliciter avec vous et de vous en faire mon compliment, +du meilleur de mon cœur. <span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span> Car, certes, il a fallu tout votre +zèle, tout votre talent, votre habileté pour arriver à cet heureux +résultat si important pour le bonheur de notre chère patrie et en +vérité pour celui de toute l'Europe.</p> + +<p>»Ce qu'il faut maintenant, pour que cette grande affaire soit +réellement terminée, c'est d'obliger le roi de Hollande à se prononcer +et à exécuter le traité. Il est bien essentiel pour <i>tous</i> que cela se +fasse promptement, mais particulièrement pour le roi des Belges, car, +si cette incertitude se prolongeait, elle le remettrait envers ses +sujets, dans une position bien fâcheuse et qui serait tout à fait +contraire à la dignité et aux engagements des cinq puissances qui +viennent de signer ce traité. Je suis convaincue que vous voyez de +même à cet égard et que tous vos efforts vont tendre à l'exécution +prompte et parfaite du traité, ce qui est de la plus grande +importance, du moins cela me paraît ainsi, comme de le faire signer au +roi de Hollande.</p> + +<p>»Rien de nouveau encore sur notre loi de la pairie qui est aussi une +bien grande affaire. Je suis dans la même ignorance et la même attente +à cet égard que la dernière fois que je vous ai écrit. Madame de +Vaudémont m'a fait part de votre dernière lettre et j'ai donné +connaissance de ce que vous y mandiez, à qui de droit....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, ce samedi 19 novembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Le traité de Londres du 15 novembre 1831 sera une grande époque dans +l'histoire. Plus ses conséquences se développeront, <span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> plus la +France appréciera le grand service que vous venez de lui rendre, et je +suis pressé de vous témoigner combien je m'associe à cette +appréciation et à tous les sentiments que ce grand succès doit +inspirer pour vous. C'est une belle réponse à toutes les attaques par +lesquelles on a vainement essayé de fausser la marche de mon +gouvernement et la vôtre pendant le cours de ces longues et +laborieuses négociations. C'est pour moi la plus douce récompense de +la constance et de la ténacité avec lesquelles je vous ai soutenu +ainsi que le général Sébastiani dans toutes les phases de cette longue +lutte. La voilà enfin terminée d'une manière aussi solide +qu'honorable, car je regarde le traité que vous venez de signer comme +la fin des coupables espérances de ceux qui se croyaient certains de +tout bouleverser par la guerre et qui ne la proclamaient inévitable +qu'afin de se donner plus de moyens de l'allumer. Il est remarquable +que c'était à la fois le langage des absolutistes et celui des +propagandistes dans tous les pays, et ne vous dissimulez pas que pour +achever de paralyser leurs efforts, il faut encore obtenir que le roi +de Hollande signe et exécute le traité dans le plus court délai.</p> + +<p>»Vous nous donnez l'assurance qu'il va s'y décider et j'en accepte +l'augure avec d'autant plus de plaisir que je crois que ce n'est pas +seulement notre intérêt particulier et même l'intérêt général de +l'Europe qui doivent le faire désirer, mais que c'est éminemment le +sien propre et celui de la Hollande qui lui prescrivent de renoncer au +système de procrastination pour lequel il paraît pencher, et duquel je +pense qu'on ne peut attendre que des malheurs pour lui-même et pour +ses voisins. Il me semble que l'heureux <span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> accord qui s'est établi +entre tous les plénipotentiaires de la conférence et que vous avez si +efficacement contribué à maintenir, devrait suffire pour lui faire +sentir que c'est le meilleur parti qu'il puisse prendre aujourd'hui.</p> + +<p class="left5">«Vous connaissez, mon cher prince, tous les sentiments....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 19 novembre 1831.</p> + +<p>«Vous voilà donc au but: ce n'est pas sans peine. Ce sera un bien +grand résultat que d'être parvenu à maintenir la paix au milieu de +toutes ces révolutions et ces déchirements. Qui aurait pu croire que +le royaume des Pays-Bas, cette œuvre de la Sainte-Alliance, hostile +à la France, pût être anéantie sans une guerre générale? Il fallait +toute votre habileté. Vous avez été bien servi par le ministère +actuel; mais auparavant, vous n'avez pas été sans difficultés partant +d'ici. Mais vous voilà au port; car je ne crois pas à une véritable +opposition, ni de la Hollande, ni de la Belgique. On a envoyé hier le +maréchal Gérard à Bruxelles, pour bien dire qu'il n'y avait aucun +appui à attendre d'ici pour une résistance aux conditions stipulées. +On avait songé à m'y envoyer; mais Gérard vaut infiniment mieux et +aura une voix bien plus puissante.</p> + +<p>»La loi sur la pairie a été votée par les députés à une majorité de +trois cent quarante-six voix; il n'y a guère moyen de résister à une +manifestation aussi prononcée. Cependant, on ne sait pas encore ce que +feront les pairs. Des folies, je présume....» <span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 21 novembre 1831.</p> + +<p>»Votre petite lettre du 15 ne m'est parvenue qu'hier au soir. Je vous +remercie du fond de mon cœur. Chaque fois que vous m'écrivez vous +m'allumez un flambeau au milieu des ténèbres, et je vois que vous +poursuivez avec vigueur la carrière que la conférence a entreprise. La +séparation de la Belgique d'avec la Hollande brise une forte machine +de guerre placée sur notre frontière et sur les points les plus +vulnérables. <i>Cela vous est dû</i>: et il n'y a que la crasse ignorance +de nos députés et de nos journalistes, leur mauvaise foi, leur +inspiration passionnée qui empêchent qu'on le dise et qu'on le +reconnaisse.</p> + +<p>»Le roi de Hollande a droit de ressentir vivement les façons peu +courtoises de ses alliés. Comme la Prusse et la Russie consentent à +sacrifier leurs relations de famille et que ces deux cabinets +paraissent agir avec sincérité pour maintenir l'état de paix en +Europe, je crois que le roi de Hollande accédera aux conventions déjà +arrêtées; et si même, son consentement n'arrive pas dans les premiers +jours de décembre, il ne peut tarder beaucoup au delà. Vous lui avez +laissé, au reste, deux mois de temps, et je suppose que vous l'avez +fait pour qu'il ait le temps de recevoir des réponses du nord. Il +accédera donc, mais il restera, comme ses ancêtres Guillaume II et +III, l'ennemi le plus irréconciliable de la France, et il formera +autour de lui un foyer d'intrigues pour renverser ce qui existe ici. +Il y a pour cela de puissants éléments, et l'alliance faite dans ce +sens entre le carlisme et le bonapartisme, peut seconder et nourrir +ses efforts.</p> + +<p>»Pour le moment, l'attitude des cabinets de l'Europe est <span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> calme. +Ils réfléchissent sur leur position, et regardent autour d'eux. Mais +le ressentiment et la défiance germent dans leurs entrailles, et +comment pourrait-il en être autrement? Nos tribunes, les intrigues +révolutionnaires qui partent d'ici sans que le gouvernement puisse ou +veuille l'empêcher, le langage insensé et insultant de nos journaux, +sont autant d'excitations pour eux, à resserrer fortement les traités +de Chaumont, signés contre la <i>Révolution française</i>. Je crois être +sûr que les trois grandes cours se sont entendues de nouveau à ce +sujet. Le langage de leurs légations en Allemagne, et en Italie, +mielleux avec nos agents, est très excitant avec les petits États. On +représente la France comme exigeant la plus sévère surveillance et on +cherche à assurer et à fortifier les liens d'une étroite alliance, en +cas qu'ici le parti révolutionnaire et du mouvement reprendrait le +dessus. Il est impossible qu'il en soit autrement. Jusqu'à ce que +l'Europe ait la conviction que la révolution de Juillet se consolide, +il n'y aura pour la France <i>accueil nulle part</i>.</p> + +<p>»Cependant, si dans deux ans ce qui a été établi est fortifié, croyez +qu'à l'heure qu'il est, ici et à Pétersbourg, on pense déjà à un +mariage, et que Pozzo, qui a vu manquer celui du duc de Berry, +travaille celui qui peut être en projet. C'est même dans cet avenir +que la demande du roi de Bavière pour son fils a été déclinée à +Pétersbourg. Je ne doute pas que, si on pénètre ce projet à Londres et +à Vienne, ces cours ne cherchent à le contrecarrer, comme cette +dernière fait ce qu'elle peut à Naples pour en éloigner une princesse +d'Orléans. Tout cela, mon cher prince, me prouve que la confiance a +quelque peine à s'établir, et qu'il faut éviter tout ce qui peut +l'altérer. <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span></p> + +<p>»Vous me demandez, qui est <i>l'homme d'État</i> qui publie la médiocre +histoire de la Restauration? C'est un nommé Capefigue<a name="FNanchor_315" id="FNanchor_315"></a><a href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a> journaliste +et auteur de quelques autres ouvrages. Lié avec Mignet, il a eu, sous +M. Molé, accès aux archives; il va chez Molé et Pasquier qui ont lu et +corrigé sa publication. Il a cherché pendant plusieurs années à réunir +un tas d'anecdotes en causant avec les uns et les autres; et il a +conçu son plan pour se faire de l'argent. Après la publication des +deux premiers volumes, j'ai fait sa connaissance, par M. Buchon<a name="FNanchor_316" id="FNanchor_316"></a><a href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>; +j'ai voulu lui faire corriger quelques faits avancés par lui, mais mes +efforts ont été inutiles. Il écrit pour son libraire; il veut faire +dix volumes; et, pour les remplir, il accapare tout ce qui lui vient +sous la main. M. Decazes s'est maintenant emparé de lui, et il lui +fournit des matériaux pour écrire ce qui regarde son ministère. M. +Capefigue avait, il y a quelque temps, une note qu'il disait lui être +venue de Londres et de gens qui vous sont attachés. Elle renfermait +l'idée d'une alliance entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, qui +se négociait. Il en a fait des articles pour quelques journaux, on en +a causé; mais les initiés ont tout de suite dit que c'était une +mystification; que M. de Metternich, peut-être, en laissait percer la +possibilité, mais que, dans le fond, il s'en <span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span> tiendrait à +l'alliance continentale avec les deux cours de Berlin et de +Pétersbourg.</p> + +<p>»A l'heure qu'il est, il ne faut pas vouloir jeter la division parmi +les puissances. Le monde se fond, se dissout, sous les coups de +l'anarchie mentale qui a envahi la société humaine. Il faut +constamment parler de réformer les abus, y toucher un peu, mais +recréer de l'autorité.</p> + +<p>»Les événements de Bristol<a name="FNanchor_317" id="FNanchor_317"></a><a href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a> et ceux dont Londres peut être menacé, +révèlent la plaie profonde qui ronge sourdement le sein de +l'Angleterre. Lord Grey et son compère M. Brougham ont saisi la +réforme sur une trop vaste échelle. C'est M. Necker avec son +<i>doublement du tiers</i>. Quand les masses sont soulevées, sont poussées +par des brouillons, par des La Fayette, qui peut les arrêter? C'est +sous ce point de vue que le succès de la révolution belge produit un +mauvais effet et il s'agit de le neutraliser. L'empereur Nicolas, en +attendant, s'en est chargé en Pologne. Il faut ramener du repos dans +les esprits, ou tout ira au diable.</p> + +<p>»En Allemagne, on commence à être fou. Les tribunes de Munich et de +Carlsruhe sont en délire. On se demande, à Berlin et à Vienne, comment +y parer? Je conseille d'établir, par la diète de Francfort, que les +débats ne seront pas publics et que les droits de la <i>confédération +générale</i> ne sont pas sujets à être discutés. Cela servira d'arrêt. +<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span></p> + +<p>»Notre Chambre des pairs a enfin reçu aujourd'hui son coup de +grâce<a name="FNanchor_318" id="FNanchor_318"></a><a href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>. M. Casimir Périer et le roi en font un cadavre. Le premier +médite de dissoudre la Chambre des députés après que le budget de 1832 +sera voté. Je ne le conseille pas. On en aurait probablement une plus +mauvaise. Il faut laisser celle-ci épuiser ses sottises.</p> + +<p>»Le prince Paul de Wurtemberg me prie de vous rappeler ses vœux et +son ambition de courir les chances de ce malheureux Capo d'Istria. Je +crois que le choix de sa personne comme roi de Grèce ne serait pas +mauvais....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 2 décembre 1831.</p> + +<p>»... Je ne sais rien de cette affaire de Lyon que par les +journaux<a name="FNanchor_319" id="FNanchor_319"></a><a href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>; elle inquiète ici. Le souvenir de Bristol et la crainte +de Manchester<a name="FNanchor_320" id="FNanchor_320"></a><a href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a> ne laissent pas le pays sans quelque souci. On +désire ardemment que cela finisse et que l'on trouve quelque +arrangement qui, sans être trop une concession, satisfasse les gens +qui n'ont pas de quoi vivre avec la journée qui leur est payée dans +les grandes fabriques. C'est <span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span> un problème qui est difficile à +résoudre. Mon opinion n'est pas que la population soit trop nombreuse +pour la totalité du territoire, mais elle n'est pas bien distribuée et +c'est de cette distribution dont le gouvernement devrait s'occuper. +Et, pour le faire, au lieu de donner des secours en masse dans tel +endroit, dans une grande ville, il faut ordonner un travail dans un +département où il y a beaucoup de défrichements à faire, beaucoup de +marais à dessécher. Ce travail-là, on le payerait à des hommes d'un +autre département qui y viendraient, car on vient toujours où il y a +un travail et un salaire. Ainsi en Auvergne, en Limousin, en +Nivernais, en Berry, on n'a pas les bras suffisants; il faut faire des +efforts là pour y appeler du monde. Cela soulagerait des provinces où +il y a trop, et cela enrichirait les provinces qui manquent. En Berry, +par exemple, nous avons besoin de trois cent mille âmes; en Nivernais, +on manque aussi. Des avantages accordés à ceux qui iraient en +appelleraient beaucoup: c'est là de la bonne administration....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 4 décembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Il y a longtemps que j'éprouve le besoin de vous adresser de nouveau +l'expression de la gratitude que nous devons à vos soins dans le cours +difficile des négociations au milieu desquelles vous avez assuré au +représentant de la France le rang et l'influence qui lui +appartiennent.</p> + +<p>»Le gouvernement n'attendait pas moins de cette haute expérience dont +les inspirations ont si heureusement préparé <span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> le traité qui vient +de fonder les relations des grandes puissances sur le pied d'une +égalité politique et d'une communauté d'intérêts désormais +incontestable pour tout le monde.</p> + +<p>»Je me félicite, mon prince, d'avoir à vous remercier à la fois comme +président du conseil du roi, comme député, comme Français, de la part +notable que vous avez prise à cette importante transaction qui +commence, en quelque sorte, l'ère nouvelle d'un autre droit public +dont l'unique objet sera d'assurer le repos des peuples et le +développement paisible des bienfaits de la civilisation.</p> + +<p>»Mais l'Europe, mon prince, entrée ainsi dans cette voie, ne peut plus +permettre à personne, vous le sentez comme moi, d'y semer des +obstacles. Je ne doute donc pas que vous n'ayez insisté, et que vous +n'insistiez encore avec persévérance, pour écarter les vaines +difficultés que le roi de Hollande semble essayer d'opposer encore aux +déterminations des puissances. Il est temps d'en finir. Le roi le veut +aussi sincèrement que ses alliés qui se sont engagés, comme lui, à +assurer l'exécution des vingt-quatre articles, et j'ose réclamer de +votre part les soins les plus actifs pour ajouter cette dernière +garantie à l'œuvre de pacification dont l'affermissement doit +d'autant plus vous tenir à cœur que vous y avez eu le plus de part. +C'est l'accompagnement indispensable du désarmement général qui est +dans la volonté et dans l'intérêt de tous et dont un incident isolé ne +doit pas contrarier plus longtemps l'exécution.</p> + +<p>»Je ne puis, mon prince, vous parler des intérêts de l'État sans y +trouver, avec empressement, l'occasion de m'applaudir des relations +plus étroites qu'ils ont établies <span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span> entre nous deux et que la +présence de mon fils près de vous me rend si précieuse. Je suis +heureux de penser qu'il contribue, par son assiduité et son zèle, à +vous rappeler sans cesse les sentiments de son père, et je fais des +vœux ardents pour que son avenir témoigne à tous, un jour, sous +quels auspices il est entré au service du roi et du pays....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 10 décembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Monsieur,</p> + +<p>»Dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 4 de ce +mois, votre amitié vous fait dire des choses dont je sens tout le +prix. Vous oubliez que ce que j'ai eu à faire a été bien moins +difficile, du moment où l'administration de notre pays a été dirigée +par une volonté forte et avec cet esprit de franchise auquel j'entends +chaque jour donner les plus grands éloges et qui est devenu un gage de +sécurité pour l'Europe.</p> + +<p>»L'obstination du roi de Hollande nous empêche de dire aujourd'hui que +les affaires de Belgique sont terminées, mais le fait est que plus tôt +ou plus tard, c'est-à-dire dans plus ou moins de semaines, il faudra +qu'il cède. La marche méthodique que nous suivons nous a réussi avec +la Belgique; en ne précipitant rien, nous réussirons de même avec la +Hollande. L'accord qui existe et qu'il faut soigneusement entretenir +entre les grandes puissances finira par écarter les difficultés qui +existent encore. Les réponses de Pétersbourg doivent, à ce que dit le +prince de Lieven, arriver sous peu de jours et dissiperont les +illusions que le roi Guillaume se fait encore. <span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span> Attendons, s'il +est nécessaire. Ne pas se presser dans les démarches que l'on a à +faire a un grand avantage: c'est que, quand on ne se presse pas, cela +prouve qu'on est bien.</p> + +<p>»Permettez-moi de vous engager à laisser l'assemblée faire des +économies tant que cela lui plaît; cela ne vaut pas la peine de rompre +des lances tous les matins; le bon sens fera changer bientôt tout ce +que l'amour de la popularité aura fait faire cette année. Comme la +liste civile est fixée pour tout le règne, c'est elle seule qui mérite +vos efforts.</p> + +<p>»Je suis fort aise que vous me laissiez encore quelque temps M. votre +fils. Dans le courant de sa carrière, il trouvera bien peu de +circonstances où il y ait tant à apprendre. Non seulement les affaires +politiques qu'il suit avec moi, mais les discussions parlementaires de +cette année, lui serviront toute sa vie. Je ne saurais donner trop +d'éloges à son caractère, à son assiduité, au désir qu'il a d'être +utile et aux développements que fait son esprit chaque jour.</p> + +<p>»Je vous renouvelle, monsieur....</p> + +<p>»<i>P.-S.</i>—Ne vous découragez pas! C'est là tout ce que l'Europe vous +demande.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 15 décembre 1831.</p> + +<p>»Une réponse de Hollande est arrivée; elle a quarante pages in-folio +et je suis obligé de la lire. Je vous assure que j'aimerais mieux lire +quarante pages de votre mauvaise écriture.—En résultat, le roi de +Hollande accepte les limites, se soumet à la répartition de la dette +et demande qu'il soit fait, entre lui et la Belgique, un traité qu'il +veut négocier, pour <span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span> établir la navigation sur les rivières et les +droits sur les canaux<a name="FNanchor_321" id="FNanchor_321"></a><a href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>.... Cela veut dire qu'il adopte ce qui est +bon pour lui, c'est-à-dire les limites, et qu'il se refuse à ce qui +convient à la Belgique, c'est-à-dire à la libre navigation des fleuves +et des canaux.</p> + +<p>Tout cela s'arrangera, mais avec peine. Le roi Léopold nous embarrasse +un peu en déclinant son engagement sur les forteresses, engagement +qu'il a pris avec M. de Latour-Maubourg et dans une lettre qu'il a +écrite au roi Louis-Philippe<a name="FNanchor_322" id="FNanchor_322"></a><a href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>. Il faudra bien aussi que cela +s'arrange sans trop se fâcher. Le principe de la démolition est établi +et reconnu, <span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span> l'injure faite à la France est réparée et +quarante-cinq millions que coûtent aux alliés les forteresses sont +perdus. Voilà le vrai résultat de ce traité qui serait meilleur sans +la <i>négociation à part</i> que l'on a voulu faire à Bruxelles et qui a +mis ici tout le monde en méfiance....»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 17 décembre 1831.</p> + +<p>»... Je vais aller entendre la lecture de la note de quarante pages, +envoyée au Foreign Office avant-hier. Quand on a raison, on n'écrit +pas quarante pages.—A Paris, on sera mécontent du traité sur les +forteresses; mais cette affaire se traite sans moi dans des +conférences des quatre puissances et du plénipotentiaire belge. La +France recommande, mais ne répond pas et n'entraîne pas. C'est, du +reste, lord Grey qui est effrayé de la motion de lord Aberdeen<a name="FNanchor_323" id="FNanchor_323"></a><a href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>, +soutenue par le duc de Wellington, ce qui rend plus difficile à +défendre la question des forteresses. Depuis que l'on a transporté à +Bruxelles la négociation des forteresses, on a ici de la méfiance. +Cette affaire, <i>traitée à part</i>, a déplu depuis qu'elle est devenue +publique. J'avais recommandé le secret, on ne l'a pas gardé....»</p> + +<p>Pour l'intelligence de cette lettre et de celles qui vont suivre, il +est indispensable de revenir encore une fois sur cette affaire de la +démolition des forteresses belges. C'est à l'époque où je <span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span> suis +parvenu qu'elle me causa les plus graves difficultés, puisqu'elle +retarda quelque temps l'envoi des ratifications françaises au traité +du 15 novembre. Dussé-je répéter des explications déjà données, je +reprendrai la question à son origine; elle était assez importante pour +me valoir l'indulgence de ceux qui seront condamnés à lire ceci.</p> + +<p>J'ai déjà dit qu'à mon instigation et par un protocole que je n'avais +point signé, les plénipotentiaires des quatre cours d'Autriche, de la +Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie avaient admis le principe de +la démolition d'un certain nombre de places fortes belges. Je crois +devoir donner ici ce protocole même qui porte la date du 17 avril +1831:</p> + +<p class="p2">«Les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et +de Russie s'étant réunis, ont porté leur attention sur les forteresses +construites aux frais des quatre cours, depuis l'année 1815, dans le +royaume des Pays-Bas, et sur les déterminations qu'il conviendrait de +prendre à l'égard de ces forteresses, lorsque la séparation de la +Belgique d'avec la Hollande serait définitivement effectuée.</p> + +<p>»Après avoir mûrement examiné cette question, les plénipotentiaires de +quatre cours ont été unanimement d'opinion que la situation nouvelle +où la Belgique serait placée et sa neutralité reconnue et garantie par +la France devraient changer le système de défense militaire adopté +pour le royaume des Pays-Bas; que les forteresses dont il s'agit +seraient trop nombreuses pour qu'il ne fût pas difficile aux Belges de +fournir à leur entretien et à leur défense; que d'ailleurs +l'inviolabilité, unanimement admise, du territoire belge offrait une +sûreté qui n'existait pas auparavant; qu'enfin une partie des +forteresses <span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span> construites dans des circonstances différentes +pourrait désormais être rasée.</p> + +<p>»Les plénipotentiaires ont éventuellement arrêté, en conséquence, qu'à +l'époque où il existerait en Belgique un gouvernement reconnu par les +puissances qui prennent part aux conférences de Londres, il serait +entamé entre les quatre cours et ce gouvernement une négociation à +l'effet de déterminer celles desdites forteresses qui devraient être +démolies.»</p> + +<p class="p2">Ce protocole est aussi net et catégorique que possible; j'en avais eu +connaissance au moment de sa signature. Il existait donc un engagement +décisif sur ce point de la part des quatre puissances. A l'époque du +départ du prince Léopold pour Bruxelles, on se souviendra que j'avais +cherché à obtenir de lui une déclaration écrite qui confirmât de sa +part la résolution adoptée par les quatre puissances. Le prince ne me +fit, j'en conviens, qu'une réponse assez vague, mais des termes de +laquelle, cependant, il était possible de faire découler un +engagement. Le gouvernement français ne s'était contenté ni de cette +lettre, ni du protocole du 17 avril, qui, à la vérité, n'avait point +été publié. Il voulait, à l'ouverture des Chambres françaises, pouvoir +proclamer un fait qui était de nature à produire un certain effet sur +la nouvelle Chambre qu'on réunissait et, en général, sur les esprits +en France. Les plénipotentiaires des quatre cours consentirent encore, +sur ma demande, à ce qu'on donnât la publicité au protocole du 17 +avril, qui me fut, en conséquence, notifié officiellement par eux le +14 juillet. Ils en adressèrent également une notification au +gouvernement belge, le 29 du même mois; mais avant cette dernière +notification, le roi Louis-Philippe, en <span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span> ouvrant les Chambres le +23 juillet, avait annoncé la démolition des forteresses. De là, grande +rumeur à Bruxelles et embarras du roi Léopold qui, en présence du +récri des Belges, témoigna d'abord quelque hésitation à remplir la +condition qui lui avait été imposée par les quatre cours. On s'alarma, +à mon sens, inutilement à Paris, et on envoya sur-le-champ M. de +Latour-Maubourg à Bruxelles pour arracher un consentement du +gouvernement belge, qui se trouvait en même temps fort compromis par +la malencontreuse expédition des Hollandais contre lui. Le roi des +Belges, pressé par les circonstances, finit par donner, le 8 +septembre, une déclaration qui énonçait que, <i>conformément au principe +posé dans le protocole du 17 avril</i>, il s'occupait à prendre, de +concert avec les quatre puissances, des mesures pour la démolition +d'un certain nombre de forteresses désignées. M. de Latour-Maubourg +emporta cette déclaration à Paris, et le général Goblet arriva à +Londres muni des pouvoirs du gouvernement belge, pour y suivre, avec +les plénipotentiaires des quatre cours, la négociation indiquée dans +le protocole du 17 avril.</p> + +<p>La publicité donnée à ce protocole par le discours du roi +Louis-Philippe avait provoqué aussi des débats dans le parlement +anglais sur cette question. Lord Grey, à la Chambre des pairs, et lord +Palmerston, à la Chambre des communes, avaient dû déposer le protocole +du 17 avril, en faisant bien remarquer qu'il ne s'agissait que d'une +négociation entre les quatre cours et la Belgique, dont la France +était exclue. Ils imposèrent ainsi le silence aux clameurs de +l'opposition. Mais leurs inquiétudes s'éveillèrent lorsqu'ils +apprirent qu'une négociation à part se suivait à Bruxelles entre M. de +Latour-Maubourg et le gouvernement belge, pendant que les troupes <span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span> +françaises occupaient encore la Belgique; c'était un démenti donné à +leurs assertions devant le Parlement. Lord Granville exprima ces +inquiétudes à M. Sébastiani, qui, pour les apaiser, demanda que les +quatre puissances fissent un nouveau protocole, confirmatif de celui +du 17 avril, par lequel on lierait plus explicitement le gouvernement +belge à l'obligation de démolir un certain nombre de forteresses et +qui remplacerait la convention faite à Bruxelles. On y consentit, mais +on oublia seulement, dans le protocole dressé à cette occasion, le 29 +août 1831, de faire mentionner les forteresses à démolir, comme on +l'avait fait dans la convention de Bruxelles entre M. de +Latour-Maubourg et le gouvernement belge.</p> + +<p>Non seulement, on me tint en dehors de toutes ces transactions, mais +le gouvernement français lui-même en garda le secret envers moi. Je +n'en ressentis pas moins les effets de la méfiance que ces manières de +procéder ne pouvaient manquer d'inspirer aux plénipotentiaires des +quatre cours; j'eus beaucoup de peine à la détruire pour ce qui me +concernait personnellement.</p> + +<p>Cette méfiance exploitée par le général Goblet, plénipotentiaire belge +à Londres, fit apporter des modifications dans la désignation des +forteresses à démolir. Ainsi, dans la déclaration donnée par le roi +des Belges à M. de Latour-Maubourg, c'étaient les forteresses de +Charleroy, Mons, Tournai, Ath et Menin, qui devaient être démolies; +tandis que, dans une convention signée le 14 décembre entre les +plénipotentiaires des quatre cours et le général Goblet, c'étaient les +forteresses de Menin, Ath, Mons, Philippeville et Marienbourg qui +étaient désignées comme devant être démolies. C'est cette dernière +<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span> convention qui donna lieu à la correspondance qui va suivre, et +que nous croyons maintenant avoir élucidée<a name="FNanchor_324" id="FNanchor_324"></a><a href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 16 décembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Les dépêches que le général Sébastiani vient de me communiquer, me +font voir que la négociation relative à la démolition des forteresses +prend une tournure qui me cause beaucoup d'inquiétude, et qui m'est +personnellement doublement <span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span> pénible, par suite de l'engagement +solennel que j'ai pris à cet égard envers les Chambres et la nation +sur la foi qui m'était donnée. C'est ce qui me détermine à vous en +écrire moi-même, outre tout ce que le général Sébastiani vous mande +officiellement, pour que vous soyez dépositaire de mes sentiments +personnels et que vous puissiez même, au besoin, les faire connaître à +ceux auprès desquels j'aime à croire qu'ils auraient quelque poids.</p> + +<p>»Je dois donc commencer par vous dire, mon cher prince, que je +n'aurais pas signé les arrangements relatifs à la Belgique; que +surtout je n'aurais pas accepté sa neutralité perpétuelle, si je ne +m'étais pas fié à l'engagement de la démolition des places érigées +pour nous menacer, et si j'avais pu croire qu'on voulût laisser +subsister, sur un territoire neutre, des arsenaux d'hostilités. Et +qu'on y pense bien, mon cher prince, en point de droit, cette +conservation des places nous donne celui de ne pas les respecter, et +après les promesses qui nous avaient été données, elle serait à mes +yeux un objet de guerre légitime. Je n'ai pas besoin de vous dire que +par là je prétende m'engager à la faire dans ce cas, mais seulement +que le droit en serait incontestable, et que la question de la faire +ou de ne pas la faire deviendrait optionnelle. Je ne crois pas qu'il +convienne à l'Angleterre, ni à aucune des puissances de la conférence, +de placer la France dans une position où elle croie avoir ce droit, +surtout après la bonne foi et la loyauté que nous avons mises l'été +dernier à évacuer ces places après les avoir occupées.</p> + +<p>»Actuellement on me demandera pourquoi je ne désire pas que +Philippeville et Marienbourg soient rasées comme les autres places, et +je répondrai à cette question, avec la même <span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> sincérité, que ces +deux places n'ont pas été construites comme les autres avec les +deniers des puissances, mais que la France les a cédées, et que c'est +précisément parce qu'elles ont été françaises, que l'orgueil national +considérera leur démolition comme une insulte<a name="FNanchor_325" id="FNanchor_325"></a><a href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>. Il ne faut pas se +dissimuler, mon cher prince, que la cession de ces deux places est une +plaie toujours saignante pour nos vanités nationales, que la voix du +pays serait disposée à me reprocher ainsi qu'à mon gouvernement de +n'en avoir pas exigé la restitution péremptoirement et à tous risques, +et je crois pouvoir avancer qu'il n'y a de moyens de la calmer que de +conserver Philippeville et Marienbourg et de détruire les autres +places.</p> + +<p>»Mais, si au lieu de cet arrangement sur lequel je croyais pouvoir +compter, la France voit détruire Philippeville et Marienbourg, tandis +qu'on conserve Ypres, Tournai et Charleroy, je crois qu'il en +résultera une sensation dont les conséquences sont effrayantes; et, en +fait, il est certain qu'Ypres d'une part, et de l'autre Charleroy et +Namur, liées par le point central de Tournai, présentent à la France +une ligne d'opérations qui réduit la neutralité belge à une illusion. +La conservation de ces places est, d'ailleurs, un mauvais calcul tant +pour la France que pour les puissances, dans l'état actuel des choses; +car, il faut bien le dire, sans vouloir, à Dieu ne plaise! élever des +soupçons contre personne, une perfidie ou une surprise peuvent +toujours, tant que ces places subsistent, les faire tomber au pouvoir +<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span> de l'une ou de l'autre partie, et, par conséquent, leur existence +est tout à la fois une cause d'inquiétude et d'attraction dont il est +désirable, de part et d'autre, de se débarrasser.</p> + +<p>»Il est d'ailleurs fort désirable, dans l'intérêt de la Belgique, et +même dans celui de l'Europe, qu'elle ne soit pas écrasée de dépenses, +qu'elle aurait de la peine et que même elle ne pourrait probablement +pas supporter. Tel serait, cependant, l'entretien des places qu'on +voudrait conserver, et surtout celui des garnisons, sans lesquelles il +m'est, plus qu'à un autre, permis de dire qu'elles seraient à notre +merci, ce dont je ne me soucie nullement. La France ne pourrait jamais +consentir à ce que ces places fussent considérées comme un dépôt des +puissances entre les mains du roi des Belges, et qu'à défaut de +troupes belges, on s'avisât de vouloir en confier la garde à des +étrangers, car ce serait non seulement créer une cause légitime de +guerre, mais placer la France dans la nécessité de la faire pour s'y +opposer. Mais l'exclusion du roi des Belges de la Confédération +germanique est suffisante pour écarter toute crainte à cet égard, et +seulement on doit dire que, plus il est évident que la Belgique est, +par elle-même, hors d'état d'entretenir ces places à ses frais et d'y +mettre des garnisons suffisantes, plus il est nécessaire, dans tous +les intérêts, qu'elles soient démolies.</p> + +<p>»Je sais, mon cher prince, que votre opinion et celle de mes ministres +sont d'accord avec celle que je viens de vous manifester, mais j'étais +bien aise que vous connussiez mes sentiments personnels, car j'aime +toujours à vous les confier et à saisir toutes les occasions de vous +témoigner combien <span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span> j'apprécie tout ce que vous avez fait dans la +mission épineuse où vous venez d'obtenir un succès aussi brillant pour +vous qu'important pour la France et pour moi. J'espère que vous allez +achever de le consolider, en faisant prendre à la négociation sur les +forteresses une meilleure direction que celle qu'on paraît disposé à +lui donner. MM. Périer et Sébastiani vous seconderont de leur mieux, +comme ils l'ont fait constamment; et vos efforts réunis préserveront +la France et l'Europe des dangers que cette fausse direction pourrait +faire naître; car, ne vous y trompez pas, ceci est grave; et nous +avons affaire à des opinions très irritables.</p> + +<p>»Recevez, mon cher prince, l'assurance de tous les sentiments que vous +me connaissez depuis longtemps pour vous, et qui sont bien +sincères....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 19 décembre 1831</p> + +<p>»Je vous remercie beaucoup, mon cher prince, de votre lettre du 15 +décembre, et je suis charmée que vous ayez été content de la mienne; +mais je ne puis vous dire combien j'ai été surprise et affligée de la +manière dont la conférence essaie de finir l'affaire des forteresses +et de la conduite du roi Léopold, dans cette circonstance, qui est en +opposition avec les engagements qu'il a pris. Tout cela est mal et +vilain, surtout quand du côté de notre cher roi et de son +gouvernement, il n'y a que loyauté et franchise. Il est <i>impossible</i> +de se laisser jouer ainsi. Je suis bien fâchée que vous n'ayez pas +assisté aux conférences où cette détestable décision a été prise, car +je <span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span> suis bien sûre que vous l'auriez empêchée. Maintenant c'est à +vous d'en faire revenir. Je sens que c'est une tâche difficile, mais +ce sont celles-là qui vous conviennent, et il me semble que vous avez +de bonnes et belles armes à employer pour cela, en faisant valoir +toute la franchise, la loyauté de notre cher roi dans toute cette +affaire; et encore, au mois d'août, en retirant nos troupes de ces +forteresses de la Belgique, se confiant en l'honneur de ceux qui +faisaient alors de belles promesses, qu'il faut, mon cher prince, que +vous fassiez exécuter. Cela est bien grave et de la plus grande +importance pour notre bien-aimé roi et la France, et c'est une grande +et belle tâche que vous avez à remplir; et je vous avoue que je crois +que quand la conférence sera bien convaincue que le roi <i>ne veut pas</i> +accéder à cet arrangement, elle fera celui qui peut convenir à la +dignité de la France.</p> + +<p>»C'est parce que le roi voyait cette tendance, qu'il se décida à +envoyer M. de Maubourg à Bruxelles, traiter directement cette affaire +avec le roi Léopold, et obtenir de lui un <i>engagement</i>, ce que vous ne +pouviez faire de Londres et que, vous conviendrez, il est bien bon +d'avoir maintenant.</p> + +<p>»Je suis indignée de toute cette affaire, mais cependant, mon cher +prince, j'ai toute confiance en notre bon droit, en votre zèle et en +votre talent, pour seconder les efforts de notre cher roi, ce qui me +donne la conviction intime qu'il sortira de cette vilaine affaire avec +avantage. Il me tarde d'avoir de vos nouvelles et que vous me disiez +ce que vous en pensez; mais, pour cette fois, il faut tout finir et +faire expliquer ce roi de Hollande et tenir ce que l'on a promis.» +<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS-PHILIPPE.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 22 décembre 1831.</p> + +<p class="left5"><span class="smcap">»Sire</span>,</p> + +<p>»Votre Majesté attache une grande importance à la démolition des +places fortes en Belgique, qui ont été élevées pour rappeler nos +défaites, et elle sent que c'est à Elle à effacer ces témoignages +insultants de nos malheurs. Mais, Sire, ce serait voir d'une manière +trop sombre ce qui vient de se passer que de l'attribuer à un retour +vers la Sainte-Alliance.</p> + +<p>»Les gages de sagesse et de modération que votre gouvernement donne +chaque jour à l'Europe ont détruit à jamais cette ligue formée contre +la liberté des peuples.</p> + +<p>»Je suis désolé de ce qu'il arrive de ce côté-ci, où vous avez la +bonté de me supposer quelque influence, de l'inquiétude ou même des +peines pour Votre Majesté. Je voudrais n'avoir à lui annoncer que des +résultats sur lesquels ses yeux se reposassent avec plaisir.</p> + +<p>»Les intrigues belges, où se laisse apercevoir toute la faiblesse d'un +gouvernement nouveau et incertain, ont amené la convention dont nous +avons à nous plaindre. Les graves circonstances où se trouve le +ministère anglais, et la crainte exagérée que lui inspirent les +attaques amères de lord Aberdeen ont également servi l'intrigue belge. +Le mal est venu de Bruxelles, le remède ne peut venir que du même +point. Ce que je dis là n'a pas pour objet de m'épargner aucune +démarche, car j'en fais vis-à-vis de tous les hommes importants, <span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span> +non seulement auprès des membres de la conférence, mais aussi auprès +de tout ce qui est influent dans le cabinet anglais. Le soir, quand je +me rends compte de ma journée, ma conviction augmente, et je reste +persuadé qu'une action utile ne peut venir que de la Belgique. Aussi, +cela ne peut être que de l'influence de Votre Majesté sur le roi +Léopold que pourront venir les changements que vous désirez.</p> + +<p>»Cette question est pleine de difficultés, parce que la manière +d'arriver à une solution qui nous convienne serait que le gouvernement +belge ne ratifiât pas, et ce moyen-là, qui peut-être est le seul +véritable, a le danger de compromettre le sort du traité du 15 +novembre qui forme, entre nous et les puissances, des liens qu'il +serait très malheureux de voir s'affaiblir dans l'état actuel de +l'Europe.</p> + +<p>»Les observations si fortes et si sages que fait Votre Majesté m'ont +fourni de nouveaux moyens de discussion avec lord Grey et lord +Palmerston, et avec des formes plutôt tristes qu'animées, je crois +n'avoir rien oublié de ce qui pouvait les bien convaincre de votre +juste mécontentement. Lord Grey qui professe une sincère admiration +pour Votre Majesté, a éprouvé une vive douleur de la manière dont +cette affaire des forteresses était saisie en France. Lord Palmerston +regrette aussi que la négociation donne des résultats qui déplaisent +au gouvernement de Votre Majesté. C'est à tel point que je crois +qu'ils disent sincèrement, quand ils assurent qu'ils ne comprennent ni +l'un ni l'autre que le gouvernement du roi en soit aussi blessé que je +leur ai dit qu'il devait l'être.</p> + +<p>»Je suis vraiment désolé, Sire, des contrariétés que Votre <span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span> +Majesté éprouve, mais j'ai besoin de croire que ce n'est ma faute en +aucune manière. Tout aurait été évité, si les Belges avaient agi ici +avec moins de mystère, pour ne pas dire, avec moins d'intrigue, et +peut-être aussi si l'engagement de Bruxelles avait été tenu plus +secret.</p> + +<p class="left5">»Je suis....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 27 décembre 1831.</p> + +<p>»A la manière dont a été conduite par les Belges l'affaire des +forteresses, je crois qu'aujourd'hui il est impossible d'arriver à +faire ce que désire le roi. Mademoiselle doit être bien sûre que j'y +ai employé tous mes efforts. Mais, à présent, regardons bien l'affaire +en elle-même, et nous trouverons que son importance n'est pas bien +grande. On abat des forteresses, celles qui sont près de nous, Ath et +Mons: ainsi, voilà une réparation faite à la France. Il faut prendre +cela du bon côté et se souvenir, pour une autre occasion, qu'il ne +faut pas abandonner à eux-mêmes les gouvernements nouveaux et faibles.</p> + +<p>»Dans la crise qui est toujours menaçante et qui le sera longtemps +encore en Europe, il est du premier intérêt que les gouvernements, qui +ont une analogie quelconque, marchent ensemble. L'affaire de la +Pologne réunit, par leur intérêt, trois gouvernements; deux seuls ont +un intérêt divers; il faut que ceux-là restent unis, et fassent même +pour cela des sacrifices, si cela est nécessaire. Je confie mon +opinion à Mademoiselle pour qu'elle veuille bien en faire usage avec +qui de droit....» <span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, ce 26 décembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Votre lettre du 22 me paraît exiger quelques explications de ma part, +et je suis d'autant plus empressé de vous les donner, moi-même, que le +général Sébastiani est bien malade<a name="FNanchor_326" id="FNanchor_326"></a><a href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>, ce qui m'afflige +profondément, qu'il est tout à fait hors d'état de vous écrire et de +s'occuper d'aucune affaire, et que je tiens infiniment à vous +développer ma manière de voir sur cette grande et importante affaire +de la Belgique.</p> + +<p>»On nous fait quelques reproches, parmi lesquels un surtout vous +paraît fondé; car, quoique vous m'ayez ménagé avec votre obligeance +ordinaire pour moi, en ne m'en parlant pas dans votre lettre, vous en +avez souvent parlé dans vos dépêches: c'est celui de la mission à +Bruxelles de M. de Latour-Maubourg. Si cette mission avait un +caractère de méfiance, ce ne pouvait être, dans ma manière de voir, +qu'envers le roi Léopold ou le gouvernement belge, mais nullement +envers vous, mon cher prince, ni même envers les quatre puissances. +Relativement à vous, ni moi ni mes ministres, nous n'avions ni ne +pouvions avoir ni soupçons, ni méfiance d'aucun genre. Le protocole du +17 avril était en quelque sorte votre ouvrage, et c'était évidemment à +vous que la France devait de l'avoir obtenu. Il y a plus: vous aviez +<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span> eu l'heureuse idée de demander au roi Léopold une lettre qui +contînt un engagement sur la démolition des forteresses, c'est-à-dire +à peu près la même chose que ce qui était l'objet de la mission de M. +de Latour-Maubourg; et la lettre qu'il vous a adressée était moins un +engagement qu'un avertissement qu'il ne s'engageait à rien. Il était +donc assez naturel, surtout après le petit service que nous lui avions +rendu dans l'intervalle, que nous cherchassions à obtenir de lui à +Bruxelles l'engagement qu'il ne vous avait pas donné à Londres.</p> + +<p>»Ce n'était pas plus un acte de méfiance envers les puissances que ne +l'avait été votre demande au roi Léopold. C'était uniquement le désir +d'obtenir de lui un engagement semblable à celui que les puissances +nous avaient donné par le protocole du 17 avril, afin que les deux +parties, qui devaient faire entre elles et sans nous un traité sur des +objets qui ne nous étaient étrangers que sous le point de vue +pécuniaire, fussent liées à nous par un engagement semblable. Certes, +mon cher prince, nous avons quelque droit d'exiger des puissances de +ne pas être accusés de méfiance envers elles, quand on considère en +outre ce qu'a été la conduite de la France, dans tout le cours de +l'affaire de la Belgique et surtout la manière dont les places belges +ont été évacuées, après qu'il n'avait tenu qu'à nous de les faire +sauter en l'air dix fois pour une. Si mes contemporains ne me rendent +pas toute la justice que je crois mériter à cet égard, au moins, j'ai +la confiance que je l'obtiendrai de la postérité.</p> + +<p>»Je vois aussi par une de vos dépêches, qu'on nous reproche d'avoir +gâté l'affaire en ayant donné trop de publicité au protocole du 17 +avril. <span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span></p> + +<p>»Ici, mon cher prince, je vous rappelerai qu'avant que mon conseil eût +décidé qu'il en serait parlé dans le discours du trône, le général +Sébastiani vous a consulté, et que vous avez cru, comme nous, que cela +pouvait se faire, et je puis vous assurer que si nous avons cru que +cette communication serait utile pour satisfaire notre orgueil +national, nous avons cru aussi qu'il était bon de montrer que les +puissances ne cherchaient pas à le blesser, ni à léser en rien les +intérêts de la France, mais nous avons cru surtout que rien n'était +plus propre que cette communication pour réconcilier l'opinion +publique au choix du prince Léopold, qui, comme vous savez, avait eu +peu de succès en France, où, en général, on ne voyait en lui, qu'un +lieutenant de l'Angleterre ou de la Sainte-Alliance. Nous avons voulu +montrer à la France et à la Belgique où cela n'aurait pas mieux +réussi, que le système de 1815 était abandonné par les puissances, que +la dissolution du royaume des Pays-Bas qui suffisait pour le rendre +impossible, en était un gage, aussi bien que la démolition des +forteresses de 1815 et l'exclusion du roi des Belges de la +Confédération germanique; et je n'ai aucun doute, mon cher prince, que +tout cela n'ait été éminemment utile, tant pour maintenir la paix, que +pour soutenir mon gouvernement dans l'intérieur et raffermir celui du +roi Léopold en Belgique.</p> + +<p>»Ce n'est donc pas la valeur intrinsèque de ces actes qui a fait +prendre à la négociation sur les forteresses, la tournure que nous +déplorons à présent; mais c'est l'action simultanée et peut-être +réunie de l'opposition des tories et des intrigues belges. Vous avez +très bien fait de le faire sentir aux ministres anglais; car, c'est ce +qui doit leur démontrer qu'il n'est <span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span> pas plus conforme à leurs +intérêts qu'aux nôtres, que le traité de M. Van de Weyer ou de M. +Goblet, soit maintenu dans les termes où il a été signé. Le roi +Léopold et son gouvernement devraient le sentir bien mieux encore; +car, que deviendront-ils, si, par suite de cette malheureuse +anicroche, ils amènent l'annulation du traité que la conférence des +cinq puissances a signé le 15 novembre? Vous le dites avec raison, mon +cher prince, et c'est d'autant plus à craindre, que c'est certainement +ce que veut le roi de Hollande et peut-être ce que l'empereur de +Russie veut aussi. C'est là ce que je crois que vous pouvez faire +valoir avec beaucoup d'effet auprès du gouvernement anglais; et nul +n'est plus capable que vous, de donner à ces craintes, qui ne sont que +trop fondées, tout le développement dont elles sont susceptibles.</p> + +<p>»Je ne crains pas d'avancer, mon cher prince, qu'il n'est pas plus +dans la pensée du gouvernement anglais que dans celle du gouvernement +français de vouloir allumer la guerre, et qu'au contraire l'un et +l'autre éprouvent également le besoin de la paix et le désir de la +conserver; mais la paix est dans la solution à l'amiable de la +question belge, et cette solution ne peut s'opérer que par l'union +intime de la France et de l'Angleterre; mais pour que cette réunion se +maintienne, il faut s'entendre à l'avance, avant de conclure avec +d'autres des arrangements qui pourraient la troubler. Or, c'est là ce +qui résulte de la cachotterie qu'on nous a faite à Londres et à +Bruxelles, des arrangements qu'on faisait sur les places. On ne +voulait pas que nous intervinssions dans cette négociation, parce que +nous n'avions pas concouru à celle qui avait précédé; et c'était +simple, mais, si on nous avait communiqué ce qu'on voulait conclure, +on ne se serait pas mis, <span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> et on ne nous aurait pas mis dans la +position embarrassante dont il faut tous vos efforts et tous vos +moyens pour nous tirer aujourd'hui. Mais, si le gouvernement anglais +se pénètre bien, d'une part, que nous n'avons <i>aucune arrière-pensée</i> +dans ce que nous lui demandons, et que, de l'autre, nous ne lui +demandons que de ne pas perpétuer ou renouveler un système impossible, +qui est celui d'après lequel on avait constitué le royaume des +Pays-Bas, il ne verra plus que le danger qui nous menace du côté de la +Hollande et de la Russie, il fera modifier le traité des places de +manière que le roi Léopold ne soit pas placé à l'avenir dans des +rapports différents avec quatre des cinq puissances, de ceux qui sont +établis avec toutes les cinq. Ceci doit être pour la France, un <i>sine +qua non</i>, et le reste est secondaire.</p> + +<p>»Quoique cette lettre soit déjà beaucoup trop longue, je veux encore +vous faire observer quelle serait la position du roi Léopold, s'il +ratifiait un traité avec quatre puissances collectives, avant que la +quatrième eût, non seulement ratifié ce traité particulier, mais, même +le traité général des cinq puissances, qui établit l'indépendance de +son État, et l'en reconnaît roi? Je crois donc que, par la force des +choses, la ratification du traité avec les quatre puissances ne +saurait avoir lieu tant que la Russie n'a pas adhéré à celui du 15 +novembre, d'autant plus que tant que la Russie n'y a pas adhéré, +aucune des cinq puissances ne peut plus être appelée à le ratifier, et +la France, moins qu'aucune, tant que le traité des places n'aura pas +été modifié. Mais s'il l'était, ce qui me paraît devoir être possible, +puisqu'en fait il n'y a aucune divergence réelle d'intérêts entre les +cinq puissances sur les forteresses, alors, l'action réunie de la +France et de l'Angleterre forcerait <span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span> le roi de Hollande à ratifier +et la Russie ne s'y refuserait plus. Sans cet accord croyez-le, mon +cher prince, non seulement le roi de Hollande ne ratifiera pas, mais +le roi Léopold aura peut-être beaucoup de peine à se maintenir en +Belgique où, selon moi, il ne peut se soutenir que par l'appui et +l'accord sincère de la France et de l'Angleterre. Cet appui et cet +accord, mon gouvernement n'a cessé de le donner et désire vivement le +continuer; mais il faut qu'on nous le rende possible et qu'on n'exige +pas de nous ce qu'on n'accepterait pas soi-même.</p> + +<p>»Ceci est mille fois trop long, mais puisqu'il est écrit, qu'il parte. +Je l'envoie tout ouvert à M. Périer, pour qu'il le lise avant de vous +l'adresser, et je vous renouvelle, de tout mon cœur, l'assurance de +tous les sentiments que vous me connaissez pour vous.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»LOUIS-PHILIPPE</span>.</p> + +<p>»<i>P.-S.</i>—Savez-vous bien que ce Marienbourg qu'on classe dans les +forteresses est une malheureuse bicoque qui a cinq bastions en +<i>terre</i>, et dont la superficie est la même que celle du <i>parterre</i> des +Tuileries?»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 27 décembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»J'ai l'honneur de vous annoncer que le général Sébastiani étant assez +gravement malade, le roi m'a chargé, par intérim, du portefeuille des +affaires étrangères. Sans la triste circonstance qui a rendu +nécessaire cette décision, je me féliciterais avec empressement de me +voir ainsi appelé à entretenir avec vous des communications +officielles et suivies. Veuillez m'excuser, d'ailleurs, si j'abrège +cette lettre et n'entre <span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span> pas ici dans quelques détails sur notre +situation. Je vous annoncerai pourtant que la Chambre des pairs a, +dans la séance de ce jour, adopté l'article 1<sup>er</sup> de la loi sur la +pairie, à une majorité de cent trois voix contre soixante-sept. +J'aurai l'honneur de vous écrire plus longuement demain....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE DUC DE DALBERG AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 28 décembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Je ne veux pas qu'une nouvelle année commence sans que mes vœux +pour votre bonheur se confondent avec tous ceux qui vous seront +offerts; croyez-les bien sincères.</p> + +<p>»La Chambre des pairs vient, comme on pouvait s'y attendre, de se +suicider. C'est un monument de lâcheté qui peut compter parmi ceux du +sénat de Napoléon. Une manifestation pénible a été observée à ce +sujet. Tous les pairs disaient que c'était au roi seul qu'il fallait +reprocher d'avoir amené de telles circonstances. Si, un jour, une +nouvelle crise éclate, celui qui la dominera trouvera, avec le +principe de l'hérédité, grand accueil au Luxembourg. C'est +l'observation que m'a faite M. de Bassano qui a voulu être mon voisin.</p> + +<p>»Je ne me suis pas trompé sur les réponses venues de Pétersbourg pour +les affaires belges. De nouveaux indices, venus de là et de Berlin, +font désirer que d'autres protocoles satisfassent le roi de Hollande.</p> + +<p>»Le rapport de la navigation intérieure est inadmissible, même pour +les Hollandais; elle resterait une source inépuisable de tracasseries; +comment Wessenberg, qui connaît ces détails, ne l'a-t-il pas vu? <span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span></p> + +<p>»<i>Votre chef</i> Sébastiani doit son accident aux manières bouffonnes +avec lesquelles il s'est présenté à la tribune du Luxembourg. Il +s'était gonflé comme un crapaud pour faire effet: le sang lui a porté +à la tête. Le public et le corps diplomatique désirent que M. Périer +le remplace. On avait pensé à joindre Mounier<a name="FNanchor_327" id="FNanchor_327"></a><a href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a> à d'Argout; le +premier se refuse à faire partie du ministère.</p> + +<p>»La confiance en l'avenir se perd de plus en plus. Le langage des +agents russes y contribue beaucoup. On observe qu'évidemment le +général Pozzo n'a plus le secret de son gouvernement. Les Autrichiens +disent aussi que, tôt ou tard, il faudra faire revenir la Belgique à +la Hollande.</p> + +<p>»Le public se demande comment sont gérées les affaires de la France au +dehors, pendant qu'il n'y a de ministre ni à Pétersbourg, ni à Berlin, +ni à Copenhague, ni à Madrid, ni à Constantinople. Les plaintes se +multiplient dans les bureaux sur ce défaut complet de protection dans +ces différents pays. Il est bon que vous sachiez tout cela....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Berlin, le 29 décembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire +le 20 du courant. Je n'ai pu voir MM. de Bernstorff +<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span> +et Ancillon, mais je me suis arrangé pour que cette lettre fût en +leur possession assez longtemps pour qu'ils la communiquassent au roi, +s'ils le jugeaient convenable. J'ai fait plus: ce sont des paroles si +hautes et si sages que, partout où elles arriveront, elles ne peuvent +produire que le bien, et l'empereur de Russie, lui-même, en recevra un +extrait, moins le premier paragraphe. J'espère, mon prince, que vous +daignerez m'approuver. Malheureusement, le temps possible n'y est plus +pour que la démarche du roi de Prusse, s'il s'y détermine, amène, +avant le 15 janvier, un changement si désirable dans les résolutions +de l'empereur de Russie<a name="FNanchor_328" id="FNanchor_328"></a><a href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p> + +<p>»Le cabinet prussien, dont les intentions sont bien franches et bien +loyales, n'a rien négligé pour faire apercevoir à Saint-Pétersbourg +tous les dangers d'un désaccord sur l'acte important du 15 novembre, +entre les cinq puissances dont les ministres l'ont signé. Nous n'avons +plus qu'une faible espérance que ces représentations aient produit +leur effet. Le roi de Prusse ne retire pas sa promesse de ratifier, +mais MM. de Bernstorff et Ancillon pensent que la non ratification de +l'une des cinq puissances annule le traité. Leur argument est que la +solidarité a été la base de toutes les transactions de la conférence +et que l'appel du roi des Pays-Bas a été adressé aux cinq puissances, +ainsi que le voulait le protocole d'Aix-la-Chapelle. Je crois +important, néanmoins, que la ratification de la Prusse soit donnée +telle quelle, et j'espère qu'elle vous sera envoyée au terme +péremptoire du traité. Si des incidents imprévus devaient détruire cet +acte qui terminait tout, peut-être <span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span> faudrait-il recourir aux deux +moyens proposés par M. Ancillon. Je pense seulement que le second, +c'est-à-dire <i>la déclaration unanime des cinq puissances, que la +Hollande et la Belgique ne</i> <span class="smcap">pourront</span> <i>reprendre les hostilités</i>, +serait le vrai point de départ à prendre: le premier ou son +équivalent, c'est-à-dire <i>des offres de médiation de la conférence +pour un traité entre la Hollande et la Belgique, sur les bases des +vingt-quatre articles</i>, pourrait alors être essayé.</p> + +<p>»Quand M. Ancillon me fit l'honneur de me communiquer, en octobre, ces +vingt-quatre articles, je mis aussitôt le doigt sur celui qui accorde +aux Belges la navigation intérieure, et je lui prédis que toutes les +difficultés y prendraient leur source. Il a eu pour effet de +rapprocher le roi des Pays-Bas et ses sujets qui, avant cette clause, +ne voyaient et ne sentaient pas de même dans la question belge...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 30 décembre 1831.</p> + +<p>»Je m'occupe sans relâche de l'affaire des forteresses dont je crois +qu'aujourd'hui l'on exagère l'importance. Cette affaire a pris une +fausse direction à Bruxelles; les soupçons, les méfiances, qui gâtent +tout, ont porté chacun à prendre trop de sûretés. De là les reproches +et les protocoles secrets. Du reste, il faut en sortir de notre mieux, +et je crois que le roi aura été frappé des observations et des +explications qui lui auront été données par lord Granville; mais il +faut arriver à quelque chose de plus. J'aurai l'honneur d'écrire au +roi dès que j'en saurai davantage...» <span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 30 décembre 1831.</p> + +<p>»Je suis vraiment fâché de l'accident de Sébastiani; il avait +quelquefois des inconvénients, mais il avait aussi des avantages. Il +avait de l'habileté, du savoir vivre, et je suis sûr qu'il était +amical; tout cela est quelque chose; c'est une perte pour le roi qu'il +servait bien. Voilà l'affaire des pairs finie, et finie sans secousse +ministérielle. A présent, il faut finir celle de la Belgique et nous y +arriverons, quoi que l'on en dise. Je pourrai bien y mourir comme +Sébastiani, mais c'est là mon champ de bataille. Plaise à Dieu que ce +soit le champ d'honneur!—Vos Belges sont faibles et faux, de plus ils +se font battre dans le pays de Luxembourg<a name="FNanchor_329" id="FNanchor_329"></a><a href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>; tout cela n'est pas +bien honorable.—J'espère toujours les ratifications de Berlin avant +le 15 janvier; et si nous avons celles de Berlin, nous n'attendrons +pas longtemps celles de Vienne. Pétersbourg montrera sa puissance, +comme à Paris on montre son élégance, en arrivant tard...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 2 janvier 1832.</p> + +<p>»J'ai reçu, monsieur, la dépêche du département en date du 30 du mois +dernier, et je crois qu'outre la réponse officielle <span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span> contenue dans +ma dépêche d'aujourd'hui, il est du devoir de l'amitié si sincère que +je vous ai vouée, d'appeler l'attention sur le manque d'exactitude +dans les faits et les raisonnements de ce qui m'a été écrit de Paris. +Le zèle s'y montre d'ailleurs un peu trop, et il me semble aussi qu'il +ne faut pas que la plume d'un chef de division devienne jamais +l'interprète de sa propre pensée. Dans le genre d'affaires que nous +avons à suivre, il est important de ne pas bâtir de système, car un +système dans les affaires politiques est bientôt appuyé sur des +suppositions et alors on peut s'égarer. Il faut, au contraire, ne +chercher dans les actes que ce qui s'y trouve véritablement. Si l'on +se faisait dans les bureaux des affaires étrangères une étude de +suivre les démarches des puissances, en leur supposant toujours des +projets de Sainte Alliance, on créerait un fantôme qui finirait par +tout dénaturer et tout embrouiller. Votre excellent esprit saura +donner une meilleure direction aux travaux auxquels vous présidez.</p> + +<p>»Je vois avec le plus vif regret que l'affaire des forteresses, qui, +si les journaux s'en emparent, peut donner quelque ennui au +gouvernement, mais qui, au fond, n'est que très secondaire, ait +retardé les progrès que faisait une affaire d'une bien autre +importance, c'est celle du désarmement à laquelle vous aviez donné une +si heureuse impulsion. Vous trouverez là, une réponse péremptoire à +ceux qui ne voient partout que Sainte Alliance. Y a-t-il apparence +d'une ligue semblable quand tous les cabinets, même celui de Russie, +expriment le désir de diminuer leurs armées, afin de soulager les +peuples? Craignons, monsieur, permettez-moi de le dire, qu'en +attachant trop d'importance à l'affaire <span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span> des forteresses, nous +n'ayons l'air de flatter ou de ménager un peu trop le parti exagéré +que les puissances regardaient comme vaincu depuis votre entrée au +ministère. Le pavillon de la Sainte-Alliance s'est abaissé devant +celui de la France dans le protocole du 17 avril; nous pourrions +désirer, mais nous ferions mal de demander quelque chose de plus. Le +principe de la destruction commence; la destruction commencée, nous +devons, à tout prendre, être satisfaits.</p> + +<p>»De grâce, monsieur, reprenez bien vite le désarmement, qui ajoutera +une gloire si pure à tous vos succès, et qui allégera si heureusement +le budget de la France. Nous avons dû augmenter nos charges quand nous +nous sommes crus menacés, mais, je ne pense pas que nous devions les +prolonger pour des combinaisons assez indifférentes au résultat +définitif, car ce qui reste de places en Belgique, ou tombera en +ruine, ou deviendra notre propriété dans un temps quelconque. Tout ce +qui est réellement utile à l'établissement de la France se +consolidera, si nous conservons notre position actuelle avec +l'Angleterre. C'est à la détruire que tendent les efforts des +puissances: j'espère et je crois qu'elles échoueront....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 2 janvier 1832.</p> + +<p>»Je voudrais savoir au juste comment est Sébastiani. On me mande d'un +côté qu'il est très malade, et d'autres disent que, avec quelques +jours de repos, il se remettra, et pourra rentrer dans les affaires. +Dites-moi ce qu'il y a de vrai, c'est <span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span> toujours vous que je crois. +Quand j'aime, je crois; j'ai eu tort quelquefois, mais c'est égal, ma +nature est ainsi. L'affaire des forteresses qui agite tant les têtes +de Paris, et surtout celles de nos chefs, n'est au fond qu'une affaire +de second ordre. Ayons les ratifications de la Prusse et de +l'Autriche, et soyons unis à l'Angleterre: voilà ce qui est +véritablement notre affaire essentielle. Le reste est de la +pointillerie qui arrivera tôt ou tard mais qui arrivera +nécessairement. Il fallait obtenir le principe des forteresses; nous +l'avons: ainsi le roi doit être content. J'ai fait tout au monde pour +obtenir les ratifications au traité du 15 novembre: je les espère. Je +ne me soucie beaucoup que de celles de Vienne et de Berlin: celles-là +arrivées, les autres céderont; même votre bien-aimé roi de Hollande. +Je travaille trop, j'écris tous les jours, je finirai par avoir, comme +Sébastiani, quelque mauvaise aventure.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 1<sup>er</sup> janvier 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon prince</p> + +<p>»Je profite du départ d'un courrier de MM. de Rothschild pour vous +envoyer le discours du roi en réponse aux ambassadeurs. Ce discours +est plus pacifique que nos rapports diplomatiques. Cependant nous +pensons toujours que vous parviendrez à faire changer les dispositions +du cabinet anglais, relativement aux places belges. Je crois que nous +finirons par obtenir, sans condition, les ratifications de la Prusse +et de l'Autriche.</p> + +<p>»J'attends en ce moment l'ambassadeur d'Angleterre qui <span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span> doit me +faire connaître la communication de son cabinet aux cours de Berlin et +de Vienne, relativement aux retards apportés par la Russie à la +ratification du traité du 15 novembre. Si cette communication est +ferme et réclame impérieusement l'exécution des promesses faites, je +ne doute nullement, qu'elle ne détermine la Prusse et surtout +l'Autriche dont le système politique paraît se rapprocher davantage, +sur cette question, du système anglais.</p> + +<p>»Des dépêches que je reçois aujourd'hui de M. Bresson, m'annoncent que +la Prusse, au milieu de toutes ses hésitations, n'a pas osé, +cependant, s'engager définitivement à suivre la marche que la Russie +paraît adopter. Je pense donc que, si nous tenons ferme, ainsi que +nous en avons le droit, nous parviendrons à vaincre cet obstacle.</p> + +<p>»Restera le traité des forteresses qu'il faudra nécessairement +modifier et je désire vivement pour notre tranquillité comme pour +celle de l'Europe, que vous parveniez, ainsi que j'ai eu l'honneur de +vous le dire dans ma lettre confidentielle, à obtenir ces +modifications que nous jugeons indispensables. Je dois ajouter que +l'attitude que nous avons prise ici vis-à-vis des ambassadeurs, en +témoignant notre mécontentement avec mesure, mais avec énergie, nous +paraît avoir fait une grande impression.</p> + +<p>»Nous ne voulons pas abuser de notre situation, mais avec la franchise +et la loyauté que nous avons mises dans toutes nos relations, nous +avons droit de nous attendre à les voir respecter.</p> + +<p class="left5">»Recevez, mon prince....» <span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 2 janvier 1832.</p> + +<p>»Je crois pouvoir vous annoncer le rétablissement de Sébastiani. +Aujourd'hui, il est tellement mieux que j'espère pour lui une +convalescence plus rapide que je n'osais d'abord m'en flatter. Sa +maladie est arrivée dans un moment inopportun, mais je ne crois pas +que cela amène de changement dans le ministère. Il sera en état de +reprendre les affaires avant que son successeur intérimaire d'Argout, +ait eu le temps de se mettre au fait.</p> + +<p>»On est inquiet ici du bruit qui se répand que les ratifications ne +vous arriveront pas le 15. Ce serait bien malheureux, et donnerait +beaucoup de force au parti de la guerre; et si une fois elle commence, +au lieu de quelques millions de florins et d'une navigation de +quelques canaux, il s'agira de la destruction de la France ou du +renversement de tous les trônes de l'Europe; car, même les gens sages +d'ici s'armeront d'un bâton surmonté d'un bonnet rouge. Après tous les +efforts qu'on a faits pour la conservation de la paix, si les +gouvernements étrangers se jouent de nous et désavouent leurs +ambassadeurs, il n'y aura plus qu'à tirer l'épée.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 5 janvier 1832.</p> + +<p>»J'envoie aujourd'hui une énorme liasse de papiers qui probablement +ennuieront encore plus à lire qu'ils ne m'ont ennuyé à écrire. J'ai +trouvé un biais pour cette question des <span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span> forteresses qui occupe +beaucoup trop le roi<a name="FNanchor_330" id="FNanchor_330"></a><a href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>. J'ai obtenu là tout ce qu'il était possible +d'obtenir dans des circonstances que, par les arrangements faits à +Bruxelles, on avait rendues très difficiles. On doit être maintenant +sans crainte du fantôme qu'on appelle Sainte-Alliance et qui jamais +n'existera tant que nous serons bien avec l'Angleterre. C'est là le +véritable appui de notre nouvelle dynastie. Tout ira sans guerre en +Europe tant que nous serons unis à l'Angleterre. La France n'avait +jamais eu ce système politique, il était réservé au roi de montrer sa +valeur. Je finirai brillamment ma carrière en attachant mon nom à ce +grand rapprochement....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">NOTE REMISE PAR M. LE BARON PASQUIER, PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE DES PAIRS,<br /> +A MADAME LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span><br /> +[<i>Pour être communiquée par elle à M. le prince de Talleyrand</i>]</h4> + +<p class="right">«Paris, mercredi 4 janvier 1832.</p> + +<p>»Il est important que M. de Talleyrand sache ceci:</p> + +<p>»J'arrive de chez le président du conseil, et j'ai eu avec lui une +longue conversation sur les affaires extérieures du moment. Sa +position, relativement à ces affaires, est réellement fort difficile, +et comme tout le monde, au dedans comme au <span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span> dehors, a intérêt à le +conserver, il est bon qu'on le sache pour agir en conséquence. Je l'ai +trouvé plein de confiance en M. de Talleyrand et sentant bien que lui +seul peut conduire jusqu'au port la barque de ces négociations dans +lesquelles il a montré tant d'habileté. Cette habileté n'a jamais été +plus nécessaire qu'en ce moment. Il y a deux points en litige: les +ratifications et le traité signé entre les quatre puissances sur les +places fortes de Belgique. En eux-mêmes, ces points ne sont peut-être +pas aussi graves qu'on le suppose, mais qu'importe, si l'effet est le +même? Ainsi, les ratifications arriveront un peu plus tôt, un peu plus +tard, je n'en doute pas. L'affaire des places fortes touche plus aux +amours-propres qu'aux intérêts réels, mais c'est à cause de cela +précisément, qu'elle acquiert une véritable importance. S'il fallait +avouer le traité tel qu'il est, je ne crois pas que le ministère +actuel ni aucun ministère pût tenir a cet aveu. On y verrait trop +clairement une humiliation, et il n'y aurait pas de bonne explication +qui pût effacer ou seulement couvrir cet aperçu. Si donc l'Angleterre +veut que l'ordre actuel se consolide en France, et il me semble +qu'elle y a un véritable intérêt, il faut que son cabinet se prête à +quelque arrangement sur ce point. Je ne doute pas que l'affaire dans +l'un et l'autre pays, n'ait à lutter contre la même nature de +difficultés; ainsi le ministère anglais veut ménager son opposition +tory, comme celui de France veut ménager son opposition libérale et +républicaine, mais la partie n'est pas égale et la position ici est +bien autrement menaçante.</p> + +<p>»M. de Talleyrand a déjà rendu d'immenses services, mais, suivant moi, +il n'en peut pas rendre à l'avenir un plus grand <span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span> que celui qui en +est attendu aujourd'hui, car celui-là consolidera tous les autres. Il +consisterait à amener un nouvel arrangement et surtout une nouvelle +forme d'arrangement sur les places fortes. A mon sens, quel que soit +cet arrangement, il est indispensable qu'il soit consenti et <i>signé</i> +par les cinq puissances; autrement on le tiendra toujours ici pour un +affront et il y aura explosion. Dans la réalité, quand la France +demande la démolition de quelques places fortes, on pourrait très +bien, si on le voulait, voir dans cette demande une preuve de sa bonne +foi, car il est évident qu'à une première rupture, ces places +tomberont entre ses mains, et il vaudrait mieux, pour elle, les avoir +fortifiées que rasées.</p> + +<p>»Qu'on y pense donc à deux fois, avant de faire d'une question si +oiseuse en elle-même une cause de rupture. Que cette question +s'arrange au contraire; et on ne voit pas ce qui pourrait ensuite +s'opposer à une union fort intime entre la France et l'Angleterre, +union dont les deux États ne tarderont pas à sentir les avantages.</p> + +<p>»M. de Talleyrand a déjà tant fait pour avancer cette œuvre! il +faut espérer qu'il l'accomplira. Autrement on ne peut s'empêcher +d'entrevoir de grands embarras, pour ne pas dire plus.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 7 janvier 1832.</p> + +<p>»J'ai reçu votre lettre du 5 et la lettre de M. Pasquier qui y était +jointe.—La mission de M. de Maubourg, qu'on me jette à la tête ici +dans toutes mes conférences me gêne beaucoup. <span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span> Le refrain est: +«Vous vous servez de nous, quand cela vous convient, et vous faites +vos affaires à part, quand vous jugez que cela vous est utile.» La +confiance ne s'établit pas comme cela. J'envoie à Paris M. Tellier +expliquer ce qu'on n'a pas l'air de comprendre. J'ai tant écrit, +dicté, conféré que je suis à bout de force.—Les forteresses, le +principe de démolition adopté, sont une très petite affaire, si l'on +veut la bien comprendre; le fait est que personne n'y met +d'importance. L'amour-propre seul, et assez bêtement, est engagé. S'il +n'y a pas guerre, elles tomberont, parce que personne ne les réparera; +s'il y a guerre, nous les prendrons, voilà le vrai. Faites mes amitiés +à celui qui vous a donné la note.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Berlin, le 7 janvier 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Je viens de vous expédier par Metz la dépêche télégraphique suivante:</p> + +<p>»La Prusse n'échangera les ratifications qu'elle envoie demain à +Londres, que si les autres puissances sans exception ratifient.»</p> + +<p>»Le cabinet prussien est très embarrassé. Il aurait certainement +désiré que l'empereur de Russie ratifiât purement et simplement. +Aujourd'hui il ne veut se compromettre ni envers lui, ni envers nous, +et il se croit à couvert par son interprétation de la nature des actes +de la conférence. Dès le premier moment, il n'a pas approuvé le traité +du 15 novembre. Il ratifiait toutefois, par amour de la paix, trait +distinctif de sa politique et des inclinations du roi. Il n'aurait +<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span> fait que deux réserves: la première, <i>des droits de la +Confédération sur le Luxembourg</i>; la seconde, <i>que la Prusse ne +participerait jamais à des mesures coercitives actives contre le roi +des Pays-Bas</i>.—Le refus de Pétersbourg est survenu, accompagné de +sollicitations pressantes à la Prusse et à l'Autriche de suivre cet +exemple. Peut-être n'était-on pas éloigné de céder, mais j'ai +sur-le-champ déclaré qu'il n'y aurait en pareil cas d'autre +alternative pour notre gouvernement que de prendre sous sa garantie la +Belgique, telle que les vingt-quatre articles l'avaient constituée, et +d'annoncer hautement que la Hollande, pas plus que toute autre +puissance, n'y toucherait. Alors l'on a fait de plus mûres réflexions, +et, après bien des hésitations, l'on a pris le parti équivoque dont je +rends compte à Paris, et que je vous communique, en résumé, par ma +dépêche télégraphique.</p> + +<p>»L'empereur de Russie ne réussira pas à entraîner le cabinet prussien +dans des résolutions violentes ou dans des mesures hostiles. L'on +comprend ici tous les avantages que l'on retire du <i>statu quo</i>, et +l'on veut les conserver. Je suis convaincu que M. de Bülow aura pour +instructions de se prêter à tous les termes moyens, à toutes les +combinaisons qui empêcheront la rupture des négociations ou la +scission d'une ou plusieurs puissances. M. Ancillon m'a en propres +termes déclaré, <i>que le roi de Prusse se considérait comme le gardien +de la paix en Europe; que son système politique reposait tout entier +sur l'impartialité et la défensive, et qu'il respecterait toujours les +droits de ceux qui respecteraient les siens</i>.</p> + +<p>»Vous avez les ratifications: elles sont signées du roi, mais +l'échange en sera suspendu aussi longtemps que toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span> autres +puissances n'apporteront pas les leurs. Ce n'est pas ce que vous +désirez, mon prince, mais c'est beaucoup cependant. L'empereur de +Russie reste isolé dans son refus et il attendait plus de +condescendance....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Stanhope Street, 3 janvier 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Le rapport qu'Esterhazy et Wessenberg viennent de me faire de la +communication qu'ils ont reçue de leur cour est beaucoup moins mauvais +que celui que votre gouvernement croit avoir reçu du comte Appony. Il +paraît que la cour de Vienne admet que la conférence se trouvait dans +la nécessité de faire un arbitrage entre la Hollande et la Belgique; +que cette même cour approuve l'acte d'arbitrage soutenu dans les +vingt-quatre articles; qu'elle considère ces articles, acceptés qu'ils +sont par la Belgique, comme constituant une convention solennelle +entre le gouvernement belge et les cinq puissances; et que, puisque le +traité n'est effectivement que les articles, la cour de Vienne est +résolue de ratifier le traité; que, cependant, elle veut ajourner la +ratification pour le moment, dans l'espoir d'amener la cour de Russie.</p> + +<p>»Vous voyez que tout ceci n'a pas l'air d'une déclaration officielle, +faite par l'Autriche, au nom de la Russie et de la Prusse.</p> + +<p>»Je suis bien fâché que votre cour pense à refuser sa ratification au +traité du 15 novembre, parce que la convention du 14 décembre lui +déplaît. Mais comment pourrait-elle trouver des raisons valables pour +lier ensemble deux <span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span> transactions entièrement différentes et +séparées? Comment pourrait-elle refuser sa ratification sans vous +désavouer et sans vous rappeler? Et quel serait le triomphe que cela +donnerait à tous ceux qui ont toujours tâché de nous inspirer des +soupçons de la France! Cette manière de traiter si à la légère les +transactions solennelles entre les gouvernements est-elle bien propre +à donner de la confiance à ceux qui auront affaire, à l'avenir, avec +la France? Mais je suis sûr qu'il est inutile que je vous suggère +toutes les considérations graves qui n'auront pas manqué de se +présenter déjà à votre esprit par rapport à ce sujet désagréable....»</p> + +<p>On peut juger, par cette lettre de lord Palmerston, la nature des +résistances que je rencontrais à Londres pour satisfaire aux exigences +du gouvernement français à l'égard de la convention du 14 décembre +relative à la démolition de certaines forteresses. J'étais parvenu +cependant à obtenir quelques concessions, sous la forme d'un protocole +interprétatif de la convention. Je l'envoyai à Paris par le premier +secrétaire de mon ambassade, M. Tellier, que je chargeai en même temps +d'explications développées. La suite des lettres mettra au fait des +résultats de cette nouvelle tentative de négociation.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 10 janvier 1832.</p> + +<p>»J'espère que toutes les explications que j'ai données, et toutes +celles que porte M. Tellier, amèneront notre cabinet à <span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span> une +détermination qui nous conservera en bons rapports avec l'Angleterre, +car c'est ce à quoi je travaille depuis dix-huit mois, et ce qui fera +notre salut.—Mon opinion est qu'il y aura retard, mais pas refus dans +les ratifications. Une fois arrivées et échangées, il faudra laisser +aller les choses un peu toutes seules. Il n'y aura plus qu'un roi de +Grèce à faire. En avez-vous un dans la tête? On dit qu'il faut pour la +Grèce, dans la situation où elle est, un roi qui ait des qualités et +des défauts. Cela a fait, à ce que j'entends dire, penser un peu au +prince Paul de Wurtemberg. Il a de tout cela; quelque peu de qualités, +instruction, esprit, tout cela pas mal, et des défauts en +abondance....»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 12 janvier 1832.</p> + +<p>»J'ai reçu, il y a une heure, votre lettre du 10; j'ai lu avec +beaucoup d'attention les informations qu'elle contient. Voici où en +sont les affaires. Le 31, positivement, nous aurons les ratifications +de l'Autriche et de la Prusse; celles de la Russie, viendront plus +tard; on ne les attendra pas pour faire l'échange.</p> + +<p>»Ce point obtenu, la Hollande entrera en quelques explications, et +nous ferons tout ce qui sera possible; le fait est que nous voulons +tout arranger et finir. Les difficultés ne peuvent pas venir de la +Belgique; elles ne peuvent venir que de la France, qui, par de doubles +intrigues, embarrasse toujours ses affaires. Il est de fait, que, sans +la mission de M. de Latour-Maubourg à Bruxelles, et sans les +conférences de Sébastiani avec lord Granville, qui ont amené le +protocole du 29 août dont, à Paris, on ne m'a pas même <span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span> donné +connaissance, les choses ne seraient pas arrivées à une suite de +difficultés dont il est très difficile de sortir.</p> + +<p>»Le protocole dont je parle n'est point mon œuvre: c'est celui des +quatre puissances, qui l'ont fait passer par lord Granville, qui l'a +remis à Sébastiani. Je n'ai connu son existence que par une lettre de +Belliard qu'il m'a écrite à la fin de décembre. Est-ce là faire et +conduire des affaires? On embrouille tout, et puis l'on revient à moi. +Tout cela commence à m'ennuyer. Cependant, j'irai jusqu'au bout. Je +veux bien finir l'affaire dont je me suis chargé. On la gâtera après, +si l'on veut....»</p> + +<p class="p2">Pendant que j'écrivais lettres et dépêches dans ce sens de Londres, +voici celles qu'on m'adressait de Paris.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 9 janvier 1832.</p> + +<p class="left5">»Prince,</p> + +<p>»Ma dépêche officielle, qui vous parviendra en même temps que cette +lettre, vous fait connaître quelles sont les diverses solutions que +peut recevoir la difficulté grave qu'ont fait naître le traité du 14 +décembre et l'insuffisance des modifications qui y sont apportées par +la note diplomatique que vous avez reçue des ambassadeurs des quatre +puissances. Comme une dépêche ne comporte pas l'explication détaillée +des motifs qui s'opposent à ce que le gouvernement du roi consente à +l'échange des ratifications qui emporteraient son adhésion aux +principes consacrés par le traité du 14 décembre, si, préalablement, +il n'était modifié, j'ai prié mon frère <span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span> Camille<a name="FNanchor_331" id="FNanchor_331"></a><a href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a> de se rendre +auprès de vous. Les entretiens que j'ai eus avec lui l'ont mis au fait +de la question; il vous confirmera ce que j'ai eu l'honneur de vous +dire sur les effets fâcheux de la faute grave qu'ont faites les +puissances, en laissant l'opinion si longtemps incertaine sur leurs +dispositions à échanger les ratifications, et sur la nécessité de +donner aux actes qui termineront cette délicate négociation telle +forme qui puisse les rendre irréprochables aux yeux d'un peuple, +jaloux, à si juste titre, de ce qui peut toucher à l'honneur national.</p> + +<p>»Dans une conférence que j'ai eue ce matin avec lord Granville, j'ai +réitéré l'assurance des dispositions du gouvernement du roi, de +resserrer les liens qui unissent les deux peuples et de persévérer +dans le système politique qui a concilié leurs intérêts depuis la +révolution de Juillet; mais j'ai expliqué les motifs qui ne nous +permettraient pas d'accepter le traité du 14 décembre. Mes +communications se sont étendues confidentiellement jusqu'aux moyens de +résoudre les difficultés nouvelles qu'il a fait naître. Ces moyens +n'ont été, de sa part, le sujet d'aucune objection, ce qui me donne +l'espoir que vous trouverez dans le concours du cabinet britannique, +un appui efficace pour faire agréer l'un d'entre eux....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 11 janvier 1832.</p> + +<p class="left5">»Prince,</p> + +<p>»J'ai reçu avec un vif intérêt les dépêches que vous m'avez adressées +par M. Tellier. Vous aurez vu, par celle que j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span> chargé mon +frère de vous porter et que vous devez posséder au moment où j'écris, +que nous nous étions en quelque sorte rencontrés sur la manière de +sortir des embarras que cause au cabinet de Londres et au nôtre le +traité du 14 décembre relatif aux forteresses. Je désire bien vivement +que vous puissiez terminer cette importante affaire.</p> + +<p>»Vous verrez, prince, par ma dépêche officielle de ce jour que nous +vous laissons une latitude de plus que par celles qui vous ont été +portées par mon frère; puisque en définitive, si vous ne pouviez pas +terminer, ainsi que nous vous l'avons indiqué par le protocole que je +vous ai fait passer, nous nous contenterions de l'expédient qui nous +est présenté dans votre dépêche numéro 291. Mais il est indispensable, +prince, que la déclaration soit claire et explicite dans tout son +contenu, comme le protocole que nous vous avons adressé<a name="FNanchor_332" id="FNanchor_332"></a><a href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>. Il faut +que le royaume de Belgique et son roi soient entièrement affranchis de +tout engagement antérieur ou postérieur aux actes des cinq puissances +qui ont reconnu l'indépendance et la neutralité de la Belgique: c'est +là ce que le pays demande à tort ou à raison: c'est ce qu'il veut, et +amis ou ennemis, tout le monde nous abandonnerait si nous cédions sur +ce point. Quant au fond de la question, nous n'y ajoutons pas plus +d'importance qu'elle ne mérite; peu nous importe que, sauf +Philippeville et Marienbourg, qui ne font point partie des places +comprises dans les catégories du protocole du 17 avril, telle ou telle +forteresse soit démolie; mais une fois <span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span> que les quatre puissances +auront déterminé les places qui doivent l'être, qu'elles n'aient aucun +droit de suite sur ces forteresses, à moins que ce ne soit en commun +pour les cinq puissances signataires du traité du 15 novembre.</p> + +<p>»J'attendrai, avec bien de l'impatience pour notre pays et pour notre +cabinet, la réussite de cette affaire; mais, lors même que les trois +puissances viendraient à ne pas donner de suite leur ratification, il +suffit que la France et l'Angleterre soient d'accord, par l'échange de +leurs ratifications respectives, pour que l'effet moral de cette +détermination prévienne toute idée sérieuse de collision qui pourrait +amener la guerre, car, il serait évident pour tout le monde que, la +France et l'Angleterre, une fois d'accord, il ne fût pas difficile, +pour ne pas dire impossible, aux autres gouvernements de ne pas +accéder aux déterminations de ces deux grandes puissances.</p> + +<p>»Je ne vous répéterai pas, prince, ce que j'ai déjà eu l'honneur de +vous dire, que notre politique, à l'égard de l'Angleterre, est +entièrement conforme à la vôtre. Je charge M. Tellier, avec qui je +suis entré dans quelques détails, de vous le réitérer expressément, et +de vous dire combien il est urgent pour l'Europe et pour nous, que +nous puissions entrer franchement dans le système de désarmement que +nous avons annoncé si positivement sur la foi des promesses de tous +les ambassadeurs, lesquels nous avaient assuré de la manière la plus +formelle que les ratifications de leurs cabinets au traité du 15 +novembre, ne seraient qu'une affaire de forme. Je veux bien croire +encore qu'il n'y a aucune mauvaise intention de la part des +différentes puissances et surtout de celle de l'Autriche et de la +Prusse, mais elles ont commis une faute bien grande, si elles veulent +sincèrement la paix, <span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span> ainsi qu'elles nous en ont donné si souvent +l'assurance, en ne ratifiant pas aux époques convenues, et en +ébranlant ainsi la puissance et la force morale de notre cabinet, dans +son système de paix et de désarmement. Si la difficulté relative aux +forteresses disparaît entre nous et l'Angleterre, et que nos +ratifications soient échangées, nous parerons encore une fois à ce +danger. La chute de nos fonds publics, l'inquiétude générale qui règne +dans les esprits, vous en révéleront l'imminence, mieux encore que je +ne pourrais le faire.</p> + +<p>»Notre sort, prince, est dans vos mains. Je me confie sans réserve à +votre haute sagesse et à votre patriotisme, pour amener à terme une +négociation dont peuvent dépendre la paix de notre pays et la +civilisation du monde. Je remets à M. Tellier la lettre de lord +Palmerston qui n'a été lue que de Sa Majesté et de moi.</p> + +<p class="left5">«Agréez....» <span class="dalign smcap">CASIMIR PÉRIER</span>.</p> + +<p>»<i>P.-S.</i>—Je recommande à vos bontés mon frère s'il se trouve encore +auprès de vous.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">»Paris, ce 11 janvier 1832.</p> + +<p>»Je reçois dans le moment, mon cher prince, votre lettre du 8 apportée +par M. Tellier, et j'avais reçu celle du 5, il y a deux jours. Quoique +j'eusse eu un grand plaisir à vous voir, à vous entendre, et aussi à +me faire entendre de vous, cependant, je préfère infiniment que vous +ne soyez pas venu, car, outre la fatigue et l'incommodité d'une course +pareille par le temps qu'il fait, j'aurais regardé comme un véritable +malheur que vous ne fussiez pas à Londres, lorsque les <span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span> dépêches +que M. Périer vous a adressées par son frère y seront parvenues.</p> + +<p>»Je pense qu'elles auront calmé vos inquiétudes, et que les +propositions qu'elles contiennent vous auront paru de nature à +trancher toutes les difficultés et à faire sortir <i>les cinq +puissances</i> de la fausse position où le déplorable traité du 14 +décembre les a placées les unes envers les autres. Je le désire +vivement, et j'espère que le gouvernement anglais y aura vu une +nouvelle preuve du prix que mon gouvernement met, ainsi que moi, à +entretenir cordialement entre nous cette union qui est le meilleur +garant de la paix de l'Europe et de la stabilité de l'ordre social. +Arrangeons ce traité de manière à ce que les anciens engagements du +roi des Pays-Bas ne soient pas contractés par le roi des Belges et à +ce que, à l'avenir, sa position, ses rapports et ses engagements +soient identiquement les mêmes avec toutes les cinq puissances; à ce +qu'aucune de ces puissances ne conserve sur ses places et sur son +territoire une suzeraineté particulière, et rien ne pourra plus +troubler ni notre union avec l'Angleterre ni, par conséquent, la paix +générale. Vous pouvez affirmer, mon cher prince, comme je sais au +reste que M. Périer vous le mande, avec plus de détails, que c'est là +tout ce que veut la France, mais que c'est ce qu'elle veut, et qu'il +est vraiment extraordinaire qu'on puisse voir dans une demande aussi +juste, aussi simple et aussi modérée, autre chose que ce qu'elle est +et qu'on veuille y chercher des prétextes pour élever des soupçons et +pour nous accuser d'arrière-pensées que notre propre proposition +dément d'une manière aussi formelle et que, j'ose dire, toute ma +conduite et celle de mon gouvernement aurait dû suffire pour +repousser. Au <span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span> reste, il est vraiment singulier que ce soit ceux +qui nous ont fait un mystère de ce traité, tandis qu'on faisait de sa +signature un <i>sine qua non</i> de celle de celui du 15 novembre qui nous +était commun, qui croient avoir le droit de nous soupçonner, et <i>qu'un +défaut de sincérité</i>, qui tout au moins, n'est pas de notre côté, pût +porter atteinte à la confiance que nous demandons, et dont il me +semble que l'Angleterre a eu tant de preuves de notre part.</p> + +<p>»Il y a plus: c'est parce que nous avions la pleine conviction que les +vues du gouvernement actuel, relativement à la Belgique, étaient +entièrement conformes aux nôtres, que nous nous sommes endormis dans +une sécurité aussi complète sur la négociation des places. C'est +précisément parce que nous n'avions aucune inquiétude de son côté, que +nous n'avons pas cherché à obtenir d'autre engagement de sa part que +celui du protocole du 17 avril; mais c'est aussi parce que, d'après ce +qui s'était passé, nous ne pouvions pas avoir la même confiance dans +le gouvernement belge, que nous avons voulu avoir un gage spécial de +sa part, que nous lui avons envoyé M. de Latour-Maubourg, mission à +laquelle nous avons exprès donné la plus grande publicité, que nous +avons communiquée dans tous ses détails à lord Granville et à sir +Robert Adair qui ont eu une connaissance préalable de ce que nous +demandions, avec lesquels on est convenu des formes et des termes de +l'engagement demandé au roi des Belges, engagement qui a été contracté +avec leur pleine connaissance et même avec leur approbation, sans +laquelle le roi Léopold ne l'aurait pas signé.</p> + +<p>»J'avoue, mon cher prince, que je ne conçois pas encore, malgré toutes +les explications qui nous ont été données sur <span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span> les soupçons que +cette mission avait excités, comment elle a pu en faire naître aucun. +Mais laissons là le passé et occupons-nous exclusivement du présent et +de l'avenir.</p> + +<p>»Nous sommes persuadés que c'est la crainte des attaques des tories, +secondée par des intrigues belges, qui ont déterminé la forme et les +termes du traité du 14 décembre. Nous croyons que le gouvernement +anglais actuel a renoncé à tout système de Sainte-Alliance, et qu'il +n'est pas plus favorable à celui de faire de la Belgique <i>une tête de +pont</i> contre la France, auquel a été substitué le système bien plus +sage, et que nous avons adopté, de la neutralité permanente et de +l'indépendance de ce nouvel État.</p> + +<p>»L'exécution franche, pleine et entière de ce système d'indépendance +et de neutralité belge est pareillement tout ce que nous réclamons, +tout ce que nous voulons. Nous n'avons aucune arrière-pensée ni sur +Philippeville et Marienbourg, ni sur quoi que ce soit. Nous +n'attachons pas la moindre importance à ces deux places qui n'ont +d'autre valeur pour la France que celle des souvenirs qui s'y +rattachent, souvenirs qu'on aurait dû ménager davantage au lieu d'en +faire un sujet d'irritation. Mon gouvernement n'a jamais eu d'autre +intention que de la calmer, et c'est uniquement dans cette vue qu'il +en a parlé. C'était pour pouvoir dire qu'il l'avait fait, mais que +quand il avait trouvé que cette réclamation pouvait entraver le grand +objet de la paix générale, il s'en était désisté; et, en effet, vous +savez qu'il n'en a pas été question depuis, ni à Londres, ni à +Bruxelles, au moins <i>par nous</i>, car je crois que beaucoup d'autres +s'en sont occupés en sens contraire, et le traité du 14 décembre en +est une preuve suffisante. <span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span></p> + +<p>»Nous étions tellement soigneux d'éviter tout ce qui pourrait +réveiller les souvenirs de Philippeville et de Marienbourg que, quand +l'armée française est entrée en Belgique, il était défendu au maréchal +Gérard de faire occuper ces deux places.</p> + +<p>»Je vous prie, mon cher prince, de vouloir bien dire de ma part à lord +Palmerston, en lui faisant mes compliments, que telle est ma politique +personnelle autant que celle de mon gouvernement, et vous pourrez +ajouter, si cependant vous pouvez le faire sans que cela le pique, ce +que je vous prie particulièrement d'éviter, que ce n'est que par votre +dépêche que j'ai eu connaissance des assertions du <i>National</i> que je +ne lis pas plus que les autres journaux, et qui est l'ennemi le plus +acharné de ma personne et de mon gouvernement. Je désire, s'il veut +continuer à s'en faire rendre compte, que ce soit toujours pour +prendre le <i>contre pied</i> de tout ce qui sera extrait du <i>National</i>, de +<i>la Tribune et C<sup>ie</sup></i>.</p> + +<p>»Je vous renouvelle toujours bien sincèrement, mon cher prince, +l'assurance de mon ancienne amitié pour vous.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»LOUIS-PHILIPPE«</span>.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 14 janvier 1832.</p> + +<p>»Voilà la ratification de Prusse arrivée; un courrier de Berlin l'a +apportée ce matin: ainsi voilà la question belge fortifiée d'une +puissante adhésion. La ratification d'Autriche sera ici la semaine +prochaine, à ce que l'on croit, mais sûrement <span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span> avant la fin du +mois. C'est une grande chose de faite: il faut croire que cette +épineuse affaire de Belgique sera terminée sans guerre. Il faut que la +paix joue son rôle qui est d'amortir les passions. Les hommes du +mouvement perdront par la paix, la plus grande partie de leurs moyens +de troubles....»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 17 janvier 1832.</p> + +<p>»... Je tâche de faire donner sur la démolition des forteresses les +explications que l'on m'a demandées de Paris. Je crois que j'en +obtiendrai de satisfaisantes, mais c'est très difficile. Vous savez ce +que c'est qu'une affaire mal entamée et qu'on a voulu conduire dans +deux endroits. J'ai eu ici plus de peine pour réparer que pour faire. +Ce mot de <i>faiseur</i>, que l'on employait autrefois, me revient bien +souvent à l'esprit; mais il faut s'en arranger, parce que c'est une +nature d'esprit que l'on ne peut pas changer, et ce pauvre Sébastiani +était né comme cela, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une assez bonne +dose d'esprit.—Est-il vrai que l'on prépare de fortes attaques contre +le budget? J'espère et je compte que tout le monde doit souhaiter que +le ministère en sorte avec avantage, car nous avons tous besoin de +tout ce que M. Périer a de force de caractère et de capacité pour +ramener l'ordre. Le roi a essentiellement besoin de lui. C'est +l'opinion de tout le monde ici. M. Périer hors du ministère, toutes +les puissances croiraient à un nouvel ordre de choses. Le Parlement +rentre aujourd'hui, mais il n'y aura rien d'important que la semaine +prochaine....» <span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span></p> + +<p class="p2 right">Londres, le 19 janvier 1832.</p> + +<p>»Je crois que tous les cabinets se rapprochent un peu de nous et que +les ratifications nous arriveront. Si quelques-unes traînent un peu, +cela ne change rien à la résolution. Ce sont plutôt des égards pour le +roi de Hollande que toute autre chose qui ont occasionné les retards. +J'arriverai, je crois, à ce que désire notre gouvernement sur les +forteresses; nous aurons des explications que les plus susceptibles ne +pourront pas blâmer....»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 23 janvier 1832.</p> + +<p>»M. Camille Périer retourne ce soir à Paris. Il y porte des pièces +qui, à ce que je crois, satisferont. C'est le résultat d'efforts +continus pendant quinze jours. J'ai, ce que je n'aime guère, employé +la ténacité la plus importune, mais j'ai réussi; il n'y avait aucun +moyen d'obtenir davantage. Je vous assure que je travaille trop, mais +j'en viendrai à mon honneur....»</p> + +<p>Pour faire comprendre ce que M. Camille Périer emportait à Paris, je +dois placer ici un extrait de la convention du 14 décembre 1831, entre +les quatre puissances et la Belgique, relativement aux forteresses. Je +me bornerai à citer le texte de l'article 1<sup>er</sup> de cette convention, +qui est le plus important:</p> + +<p>«<span class="smcap">Article premier</span>.—En conséquence des changements que l'indépendance +et la neutralité de la Belgique ont apportés dans la situation +militaire de ce pays, ainsi que dans les moyens dont il pourra +disposer pour sa défense, les hautes parties contractantes conviennent +de faire démolir parmi les places fortes élevées, réparées ou étendues +dans <span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span> la Belgique depuis 1815, en tout ou en partie, aux frais des +cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, +celles dont l'entretien ne constituerait désormais qu'une charge +inutile.</p> + +<p>»D'après ce principe, tous les ouvrages de fortification des places de +Menin, Ath, Mons, Philippeville et Marienbourg seront démolis dans les +délais fixés par les articles ci-dessous.»</p> + +<p>Les articles suivants règlent le mode de démolition.</p> + +<p class="p2">Le gouvernement français ayant voulu voir dans la rédaction de cet +article que les quatre puissances proclamaient une sorte de patronage +particulier, présent et à venir, sur les forteresses à démolir, +patronage dont la France avait été exclue, je dus insister pour +obtenir des plénipotentiaires de ces puissances une déclaration +catégorique qui mît fin à toute incertitude à cet égard.</p> + +<p>Après des efforts infinis, je parvins à leur faire adopter la +déclaration suivante qui porte la date du 23 janvier 1832:</p> + +<p>«Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de +Prusse et de Russie, en procédant à l'échange des ratifications de la +convention du 14 décembre dernier, déclarent à cette occasion:</p> + +<p>»1<sup>o</sup> Que les stipulations de la convention du 14 décembre dernier, +motivées par le changement survenu dans la situation politique de la +Belgique, ne peuvent et ne doivent être entendues que sous la réserve +de la souveraineté pleine et entière de Sa Majesté le roi des Belges +sur les forteresses indiquées dans ladite convention, ainsi que sous +celle de la <span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span> neutralité et de l'indépendance de la Belgique, +indépendance et neutralité qui, garanties aux mêmes titres et aux +mêmes droits par les cinq puissances, établissent sous ce rapport un +lien identique entre elles et la Belgique;</p> + +<p>»2<sup>o</sup> Que les sommes dont il est question dans l'article V ne sont +mentionnées que pour décompte, l'intention des cours étant que, si le +décompte offrait un résidu, ce résidu serve à soulager la Belgique +dans les dépenses qu'elle aura à faire pour la démolition des +forteresses indiquées dans l'article premier;</p> + +<p>»3<sup>o</sup> Qu'enfin, la réserve faite par les quatre cours à l'article VI, +n'ayant rapport qu'aux articles II et III, ne s'applique par +conséquent qu'aux places à démolir.</p> + +<p>»Par cette déclaration sur les trois points qui précèdent, les +plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de +Prusse et de Russie placent hors de doute que toutes les clauses de la +convention du 14 décembre sont en parfaite harmonie avec le caractère +de puissance indépendante et neutre, qui a été reconnu à la Belgique +par les cinq cours.»</p> + +<p>C'est cette déclaration que M. Camille Périer emporta à Paris et qu'on +trouva enfin suffisamment explicite.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="p2 right">Paris, le 23 janvier 1832.</p> + +<p>»Prince, j'ai vu avec une vive satisfaction par votre dépêche +officielle et surtout par votre lettre particulière, que vous comptiez +obtenir les modifications que nous avions demandées, relatives à la +convention du 14 décembre, si contraire à nos droits et, j'ose dire à +notre dignité. <span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span></p> + +<p>»M. Van de Weyer doit avoir reçu maintenant les instructions les plus +positives de son gouvernement qui lui ordonne de s'entendre avec vous +pour vous faire modifier les articles qui nous avaient justement +blessés.</p> + +<p>»Nous espérons donc, prince, que vous serez en mesure de lever les +obstacles qui s'opposaient à l'échange des ratifications du traité du +15 novembre, et que nous vous avions signalés par le modèle de +protocole que nous avions fait passé, en vous exprimant, de la manière +la plus formelle, l'impossibilité où nous serions de ratifier si nous +n'obtenions pas une entière satisfaction sur tous ces points.</p> + +<p>»Maintenant, prince, que vous connaissez toutes nos difficultés, si +elles sont résolues, ainsi que vous m'en donnez l'espérance, d'une +manière conforme à nos vœux et à nos instructions, nous ne voyons +aucun inconvénient à ce que vous échangiez les ratifications pour le +31 de ce mois. Ce sera un immense service que vous aurez rendu et ce +sera une obligation de plus que vous aura l'Europe.</p> + +<p>»Si l'Angleterre et nous ratifions seuls avant les puissances, il +faut, je crois, nous réserver le moyen de ne pas refermer toute voie +de conciliation entre la Hollande et la Belgique, en ce qui concerne +la navigation; il faut surtout que l'Angleterre ne puisse pas nous +opposer un jour, notre signature au traité du 15 novembre, comme un +<i>sine qua non</i> qui mettrait un obstacle invincible à ces modifications +qui sont le seul prétexte raisonnable d'opposition que puisse faire le +roi Guillaume dans la position où il se trouve placé.</p> + +<p>»J'approuve, prince, ce que vous me dites, de ne pas faire une chose +trop importante de ces ratifications, vis-à-vis des autres cabinets; +mais cette démarche leur donnera à penser, <span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span> et tout en ne voulant +point nous séparer d'eux, il est bon cependant qu'ils voient que nous +pouvons marcher sans eux: il ne leur échappera pas, comme vous le +dites fort bien, qu'un semblable accord entre nous et l'Angleterre, +est, au fait, un traité offensif et défensif....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="p2 right">Londres, le 27 janvier 1832.</p> + +<p>»Le ministère anglais s'est très bien tiré de l'attaque de lord +Aberdeen<a name="FNanchor_333" id="FNanchor_333"></a><a href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>. Lord Grey qui lui a répondu, a placé dans son discours +des choses très bien pour la France. Le duc de Wellington a soutenu +lord Aberdeen, mais il a respecté toutes les convenances qui avaient +été toutes violées par lord Aberdeen. Allez, n'écoutez pas les petits +politiques de la société; le fait est que c'est de notre union avec +l'Angleterre que sortira notre établissement et pas d'ailleurs; toute +ma politique se borne à cela.</p> + +<p>»J'attends avec impatience des nouvelles de tout ce que j'ai envoyé +par M. Camille Périer. Je crois que l'on fera ce que je demande; il +faut que je reçoive les ratifications avant le 31....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">Paris, le 29 janvier 1832.</p> + +<p>»C'est avec bien de l'empressement, mon cher prince, que je viens vous +remercier de votre lettre du 23, et vous témoigner <span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span> tout le +plaisir qu'elle m'a fait en m'annonçant que la plus forte difficulté +de cette longue et pénible négociation de la Belgique est surmontée. +Je m'en félicite avec vous de bien bon cœur, et il est assurément +bien juste de vous en adresser les compliments. Certes, c'est une +belle et grande chose que cette question belge se soit terminée de +cette manière, surtout ayant été, il faut malheureusement en convenir, +si mal secondé par eux, car cette dernière difficulté est leur +ouvrage, et je comprends parfaitement ce qu'elle a été pour vous. Il +faut se consoler de ce qui froisse un peu la petite vanité, la +gloriole nationale, si vous voulez, en se répétant ce que vous +m'écrivez: «<i>Il n'y avait rien de plus à obtenir.</i>» Et, certes, +Philippeville et Marienbourg ne valent pas la guerre. L'essentiel est +obtenu, voilà le vrai, grâce à votre zèle et à votre habileté.</p> + +<p>»J'espère et je désire bien, comme vous me le mandez, que le mois +prochain soit le terme définitif de vos travaux. Je sais, mon cher +prince que vous avez grand besoin de pouvoir vous soigner et vous +reposer un peu, et c'est encore admirable que votre santé ait aussi +bien supporté tant de fatigues morales et physiques. Je souhaite du +fond de mon cœur, que vous n'ayez plus qu'à jouir de vos succès et +des heureux résultats qu'ils auront pour notre chère France et pour +notre bien-aimé roi qui aurait aussi grand besoin de repos.</p> + +<p>»Sébastiani est infiniment mieux, et même tout à fait bien. La +difficulté maintenant est d'obtenir de lui qu'il se soigne assez +longtemps et qu'il ne reprenne pas trop tôt les affaires, ce que je +crois bien important pour consolider son rétablissement....» +<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">412</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 31 janvier 1832.</p> + +<p>»J'ai échangé ce soir les ratifications de la France avec la Belgique, +et, ce qui est excellent, c'est que l'Angleterre a échangé tout comme +moi, ses ratifications avec les Belges: ainsi voilà une affaire bien +finie. L'Angleterre et la France réunies en même temps, c'est plus que +je n'osais l'espérer. A présent, il faut patienter: le reste viendra; +n'exigeons rien; ne triomphons pas trop, n'embarrassons pas +l'Angleterre de ce qu'elle a fait, et que tous les tories, petits et +grands lui reprocheront demain. Ne lui laissons pas voir que d'être +liée avec nous, lui fait faire plus de mouvement qu'elle ne veut. +C'est une affaire de prudence et de conduite. Il faut ménager le +ministère anglais; il a ici de grands embarras. Mon opinion est que +les ratifications de Prusse et d'Autriche ne se feront pas attendre +longtemps<a name="FNanchor_334" id="FNanchor_334"></a><a href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>; celles de Russie viendront plus tard, mais viendront. +Cela fait, on attendra la Hollande, et ce qu'elle dira ne fera rien à +personne. L'Espagne a mis une fois, quatre-vingts ans à faire une +reconnaissance toute pareille, et cela n'a pas dérangé l'Europe qui +avait fait ses affaires de son côté.—Je ne sais rien de la France au +dedans; je ne lui trouve pas trop bonne mine, mais je sais qu'au +dehors, nous sommes, par ce que nous venons de faire, placés comme le +roi devait le désirer, sans trop l'espérer.</p> + +<p>»Cela doit bien étonner et bien fâcher les petits messieurs <span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">413</a></span> à non +intervention, qui criaient et croyaient à la guerre.—Nous avons pris +une forme excellente, c'est de laisser le protocole ouvert, et c'est +sur la proposition de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche. On +doit être content aux Tuileries de la rédaction de ce protocole...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 4 février 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»J'ai beaucoup entendu parler dans ma jeunesse, des talents du comte +d'Avaux et de la longueur et de la difficulté des négociations du +traité de Westphalie. C'était l'enfance de la diplomatie; et je crois +que les quinze mois de la conférence de Londres, les cinquante-cinq +protocoles toujours signés d'accord par les plénipotentiaires des cinq +grandes puissances présentent un spectacle bien plus imposant de +talents et de difficultés vaincues que tout ce qui l'avait précédé. Il +sera beau pour vous, pour mes ministres et j'ose dire aussi pour moi, +qu'en sortant de la révolution de Juillet, cette grande crise ait été +conduite de manière à nous faire arriver au résultat que nous obtenons +enfin, sans que la paix intérieure de la France, ait été troublée, et +sans que l'Europe soit devenue la proie de l'embrasement dont elle +était menacée.</p> + +<p>»Vous voyez, mon cher prince, que je partage votre opinion, que les +ratifications de la France et de l'Angleterre échangées en même temps +assurent l'échange des trois autres, car c'est presque devenu un lieu +commun que de dire que, quand la France et l'Angleterre sont <span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">414</a></span> +d'accord, il n'y a plus à craindre la guerre en Europe. J'ai toujours +cru que nos deux puissances pouvaient s'entendre et se mettre +d'accord, sans que ni l'une ni l'autre eussent rien à perdre de leur +honneur national et de leurs intérêts politiques, mais j'ai cru aussi +que pour que nos deux nations approuvassent cet accord, il fallait +rendre évident que leurs gouvernements n'en avaient rien sacrifié; et +voilà, mon cher prince, ce qui fait que j'ai souvent insisté avec tant +de force sur quelques points de la négociation que mon gouvernement +avait grande raison de vouloir rectifier. A présent, le succès a +couronné ses efforts et les vôtres, et c'est là sans doute la +meilleure réponse à toutes les invectives dont nous sommes tous les +objets.</p> + +<p>»Je désire vivement, mon cher prince, que les ratifications des autres +puissances ne se fassent pas attendre longtemps. C'est leur intérêt +comme le nôtre, car c'est l'échange complet qui convaincra tous les +incrédules qu'ils doivent renoncer à leurs espérances de guerre et de +bouleversement. C'est là ce qui les convaincra de la stabilité de +l'ordre de choses actuel et de l'impuissance de leurs efforts pour le +renverser.</p> + +<p>»C'est toujours de tout mon cœur, mon cher prince, que je vous +renouvelle l'assurance de toute mon amitié pour vous....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 6 février 1832.</p> + +<p>»Je supplie Mademoiselle de me donner de ses nouvelles. La nuit du 2 +février a dû être une nuit d'angoisses, et <span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">415</a></span> quoique le danger<a name="FNanchor_335" id="FNanchor_335"></a><a href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a> +n'ait été connu que lorsque déjà il n'existait plus, vous avez dû +avoir des heures bien pénibles. Il est bien dur, quand on ne songe, +comme vous le faites tous, qu'à faire du bien, de rencontrer à chaque +pas des difficultés, des intrigues de tout genre. Je m'inquiète sans +savoir rien; personne ne m'écrit. Je vous conjure, Mademoiselle, de ne +pas me laisser, sur ce qui est d'un tel intérêt pour vous, dans une +ignorance complète...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, lundi 7 février 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»C'est vraiment bien aimable et bien bon à vous de m'avoir écrit, tout +de suite, à deux heures du matin, au moment où les ratifications entre +la Belgique, l'Angleterre et la France venaient d'être faites. Je ne +puis assez vous dire combien j'en suis vivement touchée, et c'est de +tout mon cœur que je vous en remercie. Cette bonne et importante +nouvelle est arrivée bien à propos pour dédommager un peu notre +bien-aimé roi de tout ce qu'il a à souffrir des infâmes complots des +carlistes et des républicains qui, pour le moment, sont parfaitement +d'accord dans leurs intrigues et leur bien coupable but. Vous savez +par les journaux l'absurde mais exécrable conspiration qui vient +d'être arrêtée, grâce à Dieu, au commencement <span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">416</a></span> de son exécution. +La police, en cette occasion, a été parfaitement bien faite, car tout +cela a été fait sans que cela causât la moindre agitation dans Paris. +Cela s'est passé pendant notre grand bal du 2, qui n'en a pas moins +duré jusqu'à cinq heures du matin. On disait tout bas dans le bal +qu'on s'attendait à quelque tentative d'émeute pour la nuit, mais on +était loin de croire que ce fût une chose aussi grave. Ce n'est qu'à +trois heures, au moment où nous nous retirions du bal, la reine et +moi, que nous avons appris les arrestations que l'on venait de faire +de cette bande armée. Ils ne peuvent plus faire d'émeute dans la rue; +la population n'en veut pas; ils en viennent aux conspirations, aux +horreurs, comme la machine infernale du temps de Napoléon. Il y a cent +dix personnes arrêtées, toutes prises les armes à la main. Ainsi, pour +cette fois, il ne peut y avoir de doute sur leurs bonnes intentions. +J'espère que cela mènera à un bon résultat, et je suis persuadée que +cela sera avantageux pour le gouvernement. Le roi est d'un calme, d'un +sang-froid admirable. Je vous avoue que je le trouve sans cesse +beaucoup trop confiant; c'est un sujet de discussion entre nous...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 13 février 1832.</p> + +<p>»... L'empereur de Russie envoie le comte Orloff<a name="FNanchor_336" id="FNanchor_336"></a><a href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a> à La Haye, pour +déclarer au roi que, s'il ne se décide pas à adhérer aux articles de +la conférence, il ne peut en aucune + <span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">417</a></span> manière, ni dans aucun +cas, compter sur son appui. Cela retardera l'envoi des ratifications +russes probablement de huit ou dix jours, mais il est positif qu'on +est décidé à les envoyer...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 14 février 1832.</p> + +<p>»... Je n'ai appris l'envoi de troupes en Italie que comme un fait; +comme projet, je ne le savais pas<a name="FNanchor_337" id="FNanchor_337"></a><a href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a>. Mais je suppose que l'on s'est +entendu à cet égard avec le gouvernement autrichien; car, sans cela, +il y aurait des complications qui donneraient plus d'embarras qu'il +n'y aurait d'avantages. Du reste, je ne sais rien, et je raisonne sur +tout cela un peu en aveugle, ce qui fait que je n'en parlerais pas à +une autre <span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">418</a></span> personne qu'à vous. C'est bien assez d'avoir à se mêler +de ce qu'on est chargé de faire; il serait fou de se mêler de ce qui +regarde les autres, surtout quand on le sait mal.</p> + +<p>»Je vous ai écrit hier l'arrivée à La Haye du comte Orloff. Cette +mission retardera probablement de dix ou douze jours les +ratifications, mais elle les assure...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 13 février 1832.</p> + +<p class="left5">»Prince,</p> + +<p>»J'ai tardé plus que je l'aurais voulu à répondre aux deux lettres +particulières que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, car les +premières discussions du budget ont été pour moi pénibles et +laborieuses. Nous avons jusqu'ici gagné toutes les questions +importantes. Nous avons surtout à combattre la Chambre sur des +retranchements et des économies qui pourraient devenir embarrassantes +pour le gouvernement. Au reste, nous sommes toujours décidés à lutter +jusqu'au bout, à ne pas faire de questions ministérielles de celles +qui ne seront que purement financières, et nous continuerons à faire +tous nos efforts pour consolider au dedans ce système politique, à +l'affermissement duquel vous avez, prince, si puissamment contribué au +dehors.</p> + +<p>»J'ai reçu hier, avec les ratifications belges que vous m'avez +envoyées, votre dépêche du ... J'y ai vu avec la plus grande +satisfaction, ce que vous me dites du discours de lord Palmerston, que +je me suis fait représenter ce matin. Le gouvernement du roi +s'applaudit vivement de cette conformité de vues et de sentiments, +dont les deux pays peuvent attendre <span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">419</a></span> de si heureux résultats. +Cette manifestation franche et sincère peut répondre à bien des choses +et nous être véritablement utile. Nous y trouvons une confirmation de +notre système de politique étrangère justifié par un aussi heureux +succès dans son but le plus important.</p> + +<p>»Ma première dépêche officielle, prince, vous donnera des détails +étendus sur les affaires d'Italie; mais pour répondre à votre désir, +je m'empresse de vous informer aujourd'hui que nous avons lieu +d'espérer que Sa Sainteté cédera aux pressantes instances que nous lui +avons fait faire et sera déterminée par elles à ne pas laisser +subsister définitivement le refus de nous permettre d'occuper Ancône, +refus dont M. de Sainte-Aulaire fils nous avait apporté la +nouvelle<a name="FNanchor_338" id="FNanchor_338"></a><a href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>.</p> + +<p>»Nos troupes ont reçu provisoirement l'ordre <i>d'entrer</i> à Ancône, le +seul cas excepté où les Autrichiens les y auraient devancés. Dans +cette supposition, elles se porteraient sur <i>Civita Vecchia</i> qu'elles +occuperaient.</p> + +<p>»Nous ne varierons pas du but que nous nous proposons: montrer à +l'Autriche que nous ne pouvons consentir à l'occupation de la Romagne +qu'autant qu'elle sera de courte durée; montrer au Saint-Siège que +nous voulons obtenir de lui les concessions qu'il a solennellement +promises aux puissances<a name="FNanchor_339" id="FNanchor_339"></a><a href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>. + <span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">420</a></span></p> + +<p>»Du reste, sans nous départir en rien de cette volonté bien constante, +nous ne comptons pas nous éloigner de notre système politique que nous +avons voulu rendre modéré et juste en même temps que ferme et digne de +la France, et nous éviterons aussi longtemps que nous le pourrons, une +collision contre laquelle ont toujours été dirigés nos efforts...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 17 février 1832.</p> + +<p>»... En Angleterre, jusqu'à présent, on ne fait autre chose que +regarder la question portugaise; je suis étonné du peu d'intérêt que +l'on y porte dans un sens ou dans l'autre. Quand le dénouement +approchera, peut-être que cela changera. La réforme et la Belgique se +sont emparé de toute la sollicitude du pays. Je commence à croire que +j'ai quelque succès à Paris, car je vois qu'on me libellise dans les +journaux et dans les pamphlets. Il faut se soumettre à cela quand on +veut servir son pays et que l'on cherche les moyens d'arrêter le flot +populaire. Au surplus, cela passera comme le reste...»</p> + +<p class="p2 right">Le 24 février 1832.</p> + +<p>»Il n'y aura pas de congrès quant à présent, personne n'y pense. Le +comte Orloff tient en suspens: il ne s'est ouvert <i>tout à fait</i> à +personne à Berlin. Pozzo, s'il en parle, fait des contes; il n'en sait +pas plus que M. de Liéven qui ne sait rien. Le comte Orloff a dû +arriver le 20 à La Haye, il y restera cinq ou six jours, au plus huit, +et de là, il vient ici. Si Lamb<a name="FNanchor_340" id="FNanchor_340"></a><a href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a> <span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">421</a></span> et Esterhazy ont emporté +l'envoi des ratifications de l'Autriche, comme ils ont dû le faire; si +Metternich a le bon esprit de ne pas vouloir placer l'Autriche à la +remorque de la Russie, alors nous n'aurons plus d'embarras d'aucun +genre: il faudra bien que la morgue russe cède...»</p> + +<p class="p2 right">Le 25 février 1832.</p> + +<p>»On m'écrit que Maubreuil va reparaître sur la scène pour faire +quelque plaidoyer rempli d'injures contre moi, en ma qualité de +président du gouvernement provisoire en 1814<a name="FNanchor_341" id="FNanchor_341"></a><a href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>. Ce sera une ou deux +matinées de scandale, et cela finira par une fin de non recevoir. Du +reste, cela ne m'ennuie et ne me trouble guère. C'est dans les +singularités du temps d'être attaqué par un homme que l'on n'a jamais +vu et qui, en 1814, avait mis la décoration de la Légion d'honneur à +la queue de son cheval, et que cet homme-là ait pour lui des libéraux +de la fabrique actuelle.»</p> + +<p class="p2 right">Le 27 février 1832.</p> + +<p>»... Je ne sais rien du comte Orloff que des on-dit, mais je sais que +quelque demande qu'il fasse, je ne soumettrai jamais la France à +changer une virgule à un traité que j'ai signé. Il faut que les autres +puissances ratifient; cela fait, je deviens coulant, je consens à ce +que, de gré à gré, il soit fait des modifications entre la Belgique et +la Hollande; je les facilite, je les encourage autant que je peux. Je +vais plus loin, car je suis prêt à garantir, si l'Angleterre consent à +le <span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">422</a></span> faire avec nous, le traité qui sera fait par la Hollande et la +Belgique. Voilà toute ma marche: elle sera invariable. Je suis dans +l'opinion que je parviendrai à ce que je veux faire, et cela ne sera +pas bien long...»</p> + +<p class="p2 right">Le 28 février 1832.</p> + +<p>»... Nous avions obtenu du pape toutes les concessions que les +libéraux pouvaient raisonnablement demander. Cela obtenu, les libéraux +se révoltent encore; nous n'avons plus à nous en mêler. C'est une +question de police que le pape fait faire comme cela lui convient le +mieux. Mais nous avions fait ce que nous devions aux principes que +nous professons en engageant le pape et en obtenant de lui d'entrer +dans la route où les idées de l'époque dans laquelle il vit le forcent +de se tenir. A présent cela ne nous regarde plus. C'est avec ce +langage qu'on donnerait confiance à l'Europe et que l'on serait sûr de +n'être inquiété par personne. Et puis, on fait connaître son système +de gouvernement, ce qui est commode pour tout le monde. Voilà comme je +raisonne au milieu de mes brouillards.</p> + +<p>»Savez-vous que l'expédition de dom Pedro, avec mon idée de +neutralité, réussira très probablement si l'on s'en rapporte à tout ce +qui vient de Lisbonne, qui est plus sûr que ce qui vient de +Pozzo<a name="FNanchor_342" id="FNanchor_342"></a><a href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>. Tenons-nous unis à l'Angleterre et nous sommes maîtres de +nous établir dans notre intérieur sans être dérangés par le dehors, ce +dont Metternich enrage. L'Espagne dont on veut effrayer le monde n'a +pas un écu et <span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">423</a></span> manque de souliers; c'est bien là l'armée de moines +déchaussés, comme il y en a par douzaines dans ce qu'on appelle la +péninsule.</p> + +<p>»Ici, les partis s'aigrissent: chaque parti croit qu'il aura +l'avantage lors de la discussion à la Chambre des pairs. Je crois que +le ministère aura la majorité à la seconde lecture, mais, dans le +comité où l'on ne vote plus par procuration, la question n'est pas +aussi sûre<a name="FNanchor_343" id="FNanchor_343"></a><a href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>. Lord Grey a répondu dans le Parlement d'une manière +qui doit convenir au gouvernement français, en versant beaucoup de +dédain sur lord Aberdeen, qui a été d'une âcreté et d'un goût +détestable dans son langage sur la France. Tenons-nous bien où nous +sommes; disons-le, montrons-le et nous nous retirons de toutes nos +difficultés.»</p> + +<p>Je ne m'arrêterai un moment sur ce qui concerne les affaires d'Italie +et l'occupation d'Ancône dans les lettres qui précèdent et dans celles +qui vont suivre, que pour constater que j'étais en dissentiment sur +ces points avec le gouvernement français. Je croyais qu'il s'était +engagé là précipitamment dans de nouvelles difficultés, avant d'avoir +résolu celles qui tenaient depuis dix-huit mois la paix en suspens, et +je ne trouvais pas cela une saine politique. Je n'ignorais pas qu'à +Paris, l'opposition jetait les hauts cris à propos de l'entrée des +troupes autrichiennes dans les légations, mais je <span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">424</a></span> pensais qu'avec +un peu plus de fermeté, on aurait pu résister à ces cris et attendre +le moment, où le traité du 15 novembre 1831 ratifié par toutes les +puissances, le cabinet français aurait été mieux placé pour exiger la +retraite des troupes autrichiennes des États pontificaux, en menaçant +d'y transporter une expédition française pour obtenir leur libération. +J'ai la certitude qu'il aurait obtenu l'assentiment du gouvernement +anglais à une manière d'agir fondée sur les traités et sur le principe +de non intervention, cette fois sagement appliqué. Quoi qu'on en ait +dit, il y aurait eu plus de dignité et de véritable vigueur dans cette +politique que dans la furtive prise d'Ancône, d'où il devait nous être +plus difficile encore de sortir qu'il ne l'avait été d'y entrer. +Chacun pourra apprécier mon opinion que je tenais à bien exprimer ici, +et qui se trouvera d'ailleurs dans ma correspondance à travers ce qui +se rapportait à l'affaire belge. Celle-ci qui était ma véritable +préoccupation, continuait à passer par des péripéties qui auraient pu +lasser le plus patient. Ainsi, M. Bresson m'écrivait de Berlin, le 23 +février, qu'il venait d'expédier un courrier à Paris, pour y annoncer +que l'empereur Nicolas était décidé à désavouer ses plénipotentiaires +à Londres, qu'il ne ratifierait pas le traité du 15 novembre, et qu'il +l'avait signifié au gouvernement prussien; puis, quelques jours plus +tard, je recevais de lui la lettre suivante qui disait tout le +contraire:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Berlin, le 1<sup>er</sup> mars 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Je n'ai qu'un moment avant le départ du courrier pour vous annoncer +qu'un courrier russe, qui a passé ici ce matin <span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">425</a></span> à quatre heures, +porte au comte Orloff l'ordre de déclarer au roi des Pays-Bas: «que +l'empereur a vu avec une extrême affliction le projet de traité +communiqué à la conférence par les plénipotentiaires hollandais<a name="FNanchor_344" id="FNanchor_344"></a><a href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>; +qu'il considère que le roi, en se refusant à admettre comme convenue +la séparation politique de la Belgique, remet en question toutes les +négociations suivies par les puissances depuis dix-huit mois; qu'agir +ainsi, c'est vouloir la guerre et non la paix, et que, si le roi +n'abandonne pas cette proposition <i>inadmissible</i>, l'empereur <i>pourra +bien</i> se considérer comme affranchi des engagements qui le lient et +modifier sur plusieurs points les instructions du comte Orloff, +particulièrement dans cette disposition essentielle de ne reconnaître +le roi Léopold qu'après qu'il l'aurait été par le roi des Pays-Bas +lui-même.»</p> + +<p>»Le chargé d'affaires de Russie à La Haye fera cette communication si +le comte Orloff a déjà quitté cette ville pour se rendre à +Londres....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 1<sup>er</sup> mars 1832.</p> + +<p>»Il n'y a point de nouvelles. La malle de Hollande est en retard de +cinq jours. Je ne sais quel jour arrivera le comte Orloff, mais on +l'attend chez les Lieven qui donnent des bals pour prouver que sa +venue à Londres leur fait plaisir. Le <span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">426</a></span> fait est qu'ils en sont +très peinés. Je persiste dans l'opinion que tout s'arrangera et, à peu +de jours près, dans le temps que je vous ai indiqué.</p> + +<p>»Le roi de Bavière accepte pour son fils Othon la couronne de +Grèce<a name="FNanchor_345" id="FNanchor_345"></a><a href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>; c'est un choix dans lequel le <i>désintéressement</i> des +puissances se montre, ce qui était nécessaire à faire, et d'ailleurs, +le seul prince de l'Europe qui se soit montré favorable aux Grecs est +le roi de Bavière. Je n'ai point indiqué ce choix, mais je m'y suis +prêté, faute de mieux. Le prince Paul de Wurtemberg n'était pour +personne un choix qui inspirât de la confiance; le prince Frédéric des +Pays-Bas ne voulait pas; le prince de Saxe<a name="FNanchor_346" id="FNanchor_346"></a><a href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a> et le margrave +Guillaume de Bade<a name="FNanchor_347" id="FNanchor_347"></a><a href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a> avaient refusé. Bolivar<a name="FNanchor_348" id="FNanchor_348"></a><a href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a> était mort. Qui +pouvait-on prendre?»</p> + +<p class="p2 right">Le 6 mars 1832.</p> + +<p>»Cette prise d'Ancône, me met dans un embarras extrême. Pourquoi donc +y entrer par force? Est-ce que l'on n'était pas convenu avec +l'Autriche de ce que l'on ferait? Il faut, pour +<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">427</a></span> +sortir de là, que le pape fasse ce qu'il avait promis, que l'on +désavoue l'officier qui commandait l'escadre, et que l'on fasse dire +par l'Angleterre, à Vienne, que nous sommes prêts à nous retirer au +moment où le pape aura tenu l'engagement qu'il a pris avec les +plénipotentiaires d'Autriche, d'Angleterre et de France. Et tout cela +doit être fait dans un moment. Le temps ne répare point les +étourderies; il faut réparer avant qu'on ait pu s'aigrir et se porter +à des mesures qui pourraient devenir embarrassantes. Si j'étais M. +Périer, voilà ce que je ferais, et si j'étais auprès de lui, voilà ce +que je lui conseillerais. Mais, comme j'ai le bonheur de ne pas m'être +mêlé de cette affaire et de ne pas avoir eu mon opinion à donner, je +ne veux pas que vous prononciez mon nom sur cela. Si l'on vous demande +ce que dit M. de Talleyrand, vous répondrez: «Cela ne le regarde pas; +il a assez d'affaires avec le comte Orloff, et je ne crois pas que ce +qui se passe en Italie les rende plus faciles.»</p> + +<p>»Nos amis en Angleterre sont désolés; ils vont être attaqués au +Parlement et ne sauront que répondre aujourd'hui sur cette diable +d'expédition. Le ministère sera pressé fortement par les arguments +âcres de lord Aberdeen. Les Autrichiens seront mal; cette affaire +d'Ancône va leur servir de prétexte....»</p> + +<p class="p2 right">Le 7 mars 1832.</p> + +<p>» ... On attend le comte Orloff par le bateau à vapeur du 9. Si vous +voyez le roi, dites-lui que l'Angleterre a besoin que l'officier qui, +à ce que l'on me mande, est entré à Ancône hors de ses instructions, +soit désavoué. En tout, quand on a une affaire importante, il ne faut +pas la compliquer par des intérêts qui lui nuisent, quoiqu'ils lui +soient étrangers....» <span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">428</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 7 mars 1832. 8 heures du soir.</p> + +<p>»Mon prince, en sortant de la séance de la Chambre, je me hâte de vous +envoyer le discours que je viens de prononcer dans la discussion +générale sur le budget des affaires étrangères. Vous apprendrez avec +plaisir, mon prince, que cet exposé de la politique du gouvernement a +obtenu un plein succès.</p> + +<p>»J'ai reçu ce matin de Vienne, tant au sujet des ratifications que des +affaires d'Italie, des nouvelles satisfaisantes. Cependant, comme on +m'écrivait encore sous la première impression, je ne puis savoir quel +parti on essayera peut-être de tirer de notre entrée un peu +irrégulière à Ancône et surtout de ce que le consentement du +Saint-Siège n'avait pas été donné d'une manière assez explicite.</p> + +<p>»Je ne vous écris pas longuement aujourd'hui, mon prince parce que je +pense que vous serez bien aise de recevoir des premiers des nouvelles +de la séance de ce jour....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 13 mars 1832.</p> + +<p>»Le roi des Pays-Bas se sert aujourd'hui de l'affaire d'Ancône et de +l'espoir que la <i>Réforme</i> ne passera pas, pour retarder le départ du +comte Orloff; cela m'est insupportable. <span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">429</a></span></p> + +<p>»M. Ouvrard<a name="FNanchor_349" id="FNanchor_349"></a><a href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a> se mêle aussi avec M. de La Rochejacquelein<a name="FNanchor_350" id="FNanchor_350"></a><a href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a> de +toutes les affaires du roi de Hollande et tous les moyens d'intrigue +qu'il fournit au roi sont accueillis. Je ne me découragerai pas, mais +cette affaire-là me tuera. Cette nouvelle difficulté, qui arrête +encore le comte Orloff à La Haye, m'est très désagréable. A présent, +on doit convenir que si nous n'avions pas eu la ratification de +l'Angleterre, et si nous n'étions pas liés avec elle, nous serions +aujourd'hui dénués de toute force. En restant comme nous sommes, +accolés à l'Angleterre, nous nous en tirerons; c'est là la base solide +de notre dynastie. J'y attache le plus grand prix. Le bill de la +<i>Réforme</i> passera tel qu'il est, à la seconde lecture; il peut y avoir +quelque amendement lorsqu'il sera porté au comité; sur cela, on n'est +pas d'accord. Mon opinion n'est pas que les changements altèrent les +principes du bill....»</p> + +<p class="p2 right">Le 15 mars 1832.</p> + +<p>»A la contrariété près, il ne faut voir dans le retard du comte Orloff +qu'une douzaine de jours de plus de délai, car les ratifications +arriveront, j'en suis sûr, et sans l'affaire d'Ancône, elles seraient +déjà ici. Mais on a tant dit à La Haye que cela changerait les +résolutions du cabinet de Pétersbourg et qu'il fallait attendre, avant +de venir à Londres, l'effet que cela <span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">430</a></span> aurait produit et qui ferait +peut-être changer les instructions qu'avait le comte Orloff, qu'il a +consenti à rester. Mais nous serons si raides ici qu'il faudra bien +qu'il arrive. Je donne à tout cela quinze jours. Sans la prise +flibustière d'Ancône, tout aurait été fini le 10, comme je l'avais +dit. S'il n'y a pas de nouvel incident, tout le sera le 30.—Voilà mon +opinion fixe.—Je ne me soucie pas que vous parliez du mauvais effet +d'Ancône, parce que cela ferait tort au ministère, et qu'il faut +l'aider par tout moyen....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. CASIMIR PÉRIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 14 mars 1832.</p> + +<p class="left5">»Prince,</p> + +<p>»Cette lettre vous sera remise par mon fils qui va rejoindre son +poste. Il vous annoncera que le général Sébastiani, dont la santé est +meilleure, a repris ce matin son portefeuille. Je crois lui laisser +les affaires étrangères dans un moment où la France a pris une +attitude convenable sous tous les rapports vis-à-vis des puissances, +et où nous avons plus que jamais l'espérance d'arriver à la paix, au +désarmement, à ce résultat qui a été le but de tous nos vœux et de +tous nos efforts. Nous comptons toujours pour y parvenir, prince, sur +votre bonne et puissante coopération. Je vous avouerai que l'ardent +désir de réussir à assurer cette paix, si nécessaire au pays, peut +seul me faire résister à la pénible tâche dont je me trouve chargé. La +session qui va finir a été bien fatigante pour moi. Nous avons trouvé +dans la Chambre un esprit et une tendance qui sont la conséquence +naturelle et prévue par nous d'un déplacement tel que celui qui est +résulté de <span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">431</a></span> la dernière loi électorale. Nous avons, en grande +partie, affaire à des hommes dont la tête ne pense point, dont les +mains ne sont propres qu'à détruire, nullement à édifier. C'est avec +cela qu'on peut faire facilement des révolutions sans les consolider. +Nous avons donc trouvé sur notre route parlementaire bien des +obstacles. Nous avons été, en dernier lieu, contrariés par des +économies embarrassantes pour nous, sans profit aucun pour la France. +Je dois le dire, cependant, la vérité, que nous n'avons pas hésité à +faire entendre souvent tout haut, n'a pas été totalement perdue. On +commence à revenir dans le pays à des idées d'ordre et de +gouvernement. Sans qu'on nous accuse de nous avancer trop, nous +pouvons affirmer qu'à aucune époque, notre position intérieure n'a été +plus solide et plus forte contre les attaques qu'elle ne l'est +aujourd'hui.</p> + +<p>»Je ne m'étendrai pas, prince, sur nos rapports avec les puissances; +mes deux derniers discours vous auront tout dit sur notre système de +politique intérieure. Avec l'échange des ratifications que nous +attendons impatiemment, nous n'avons plus rien à cœur que de voir +promptement terminer les affaires d'Italie. Je pense qu'on y arrivera +avec l'aide des représentations des puissances auprès de la cour de +Rome.</p> + +<p>»J'ai eu ce matin à ce sujet une réunion des ministres des cinq cours. +Deux partis y ont été discutés: le premier, de continuer l'occupation +simultanée des troupes autrichiennes et françaises, en sollicitant la +prompte solution des différends du Saint-Siège avec les légations;—le +second, de faire remplacer les troupes actuellement occupantes par des +Suisses venant du royaume de Naples. Cependant, comme cette dernière +<span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">432</a></span> mesure entraînerait de longs délais, nous désirons bien que les +affaires soient terminées avant le temps nécessaire pour sa mise à +exécution. Tout ceci n'a été cependant qu'une simple conversation +entre les ministres des cinq cours et moi....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">Londres, le 17 mars 1832.</p> + +<p>»Aujourd'hui, malgré tous les moyens dilatoires employés par le roi +des Pays-Bas, je dois croire que les ratifications du comte Orloff +arriveront ici en même temps que lui, et qu'il sera ici au plus tard +dans quinze jours. Les ministres hollandais ont reçu leur courrier et +un mémoire, mais je crois qu'ils auront de la difficulté à nous faire +une communication parce que le roi trouve qu'il n'est pas de sa +dignité de nous faire une communication nouvelle avant que nous lui +ayons fait une réponse à la note jointe au projet de traité qu'il nous +a fait remettre il y a un mois. Mais comme je suis décidé, ainsi que +l'Angleterre, à ne rien écouter avant que les ratifications soient +arrivées<a name="FNanchor_351" id="FNanchor_351"></a><a href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>, ils sont fort embarrassés de trouver un moyen pour +entrer en matière avec nous. C'est cette résolution-là qui forcera les +ratifications d'arriver.—Mais il faut qu'à Paris on finisse les +affaires d'Ancône, qui servent de prétexte à tout ce que l'on aime à +dire contre le gouvernement français à La Haye. Les malveillants +attribuent toujours le système <span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">433</a></span> de délai de la Hollande à l'espoir +que le ministère anglais ou le ministère français sera forcé de +quitter les affaires....»</p> + +<p class="p2 right">Le 22 mars 1832.</p> + +<p>»L'effet produit par cette affaire d'Ancône augmente chaque jour. Tout +le monde est effrayé et on a dans la bouche: «Voilà les formes +révolutionnaires qui reviennent.»—Le dernier courrier envoyé par le +comte Orloff a été motivé par les affaires d'Italie. Le pape a envoyé +partout la proclamation du capitaine Gallois<a name="FNanchor_352" id="FNanchor_352"></a><a href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>; elle anime tout le +monde, amis et ennemis. Si nous étions dans cette situation au moment +où se décidera l'affaire de la réforme, je ne sais pas ce qui +arriverait. Je vous avoue qu'il me paraîtrait bien dur, après dix-huit +mois de difficultés vaincues d'échouer au port, par une fantaisie +d'expédition dénuée de sens commun. Qu'est-ce que deux ou trois mille +hommes, à Ancône quand les Autrichiens en ont soixante-mille dans le +Milanais? C'est vraiment de la démence....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A M. CASIMIR PÉRIER.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 22 mars 1832.</p> + +<p>»La confiance, je dirai l'amitié que vous me témoignez, monsieur me +font un devoir d'attirer votre attention sur l'extrême importance des +circonstances actuelles; l'entreprise <span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">434</a></span> d'Ancône les a fort +compliquées; il en est résulté un grand effarement chez nos amis, et +une vive satisfaction chez les ennemis de notre gouvernement, qui y +cherchent des arguments pour attaquer jusqu'à la loyauté de notre +cabinet, ce qui n'avait pas été fait depuis que vous êtes à la tête du +ministère. Votre grande droiture a donné à notre ministère une force +qu'il ne faut pas perdre; vous en auriez moins pour combattre les +folies intérieures, si vous cessiez d'être regardé par l'Europe comme +le conservateur du bon droit et du bon ordre.</p> + +<p>»Terminons donc, je vous en supplie, l'affaire d'Ancône, et faites-en +porter la peine à quelques subalternes qui se sont trop souvenus des +temps révolutionnaires. L'opinion de tous les partis se prononce ici +sur cette question d'une façon embarrassante; le cabinet anglais ne +sait comment l'expliquer, ni comment la justifier. Vous verrez, par ma +dépêche de ce jour, en termes adoucis, de quelle manière le roi +d'Angleterre m'en a parlé ce matin. Si cette fâcheuse affaire n'était +pas terminée avant la question de la réforme, et si la réforme +tournait mal pour le ministère de lord Grey, je ne sais vraiment où +nous en serions. En vérité, trois mille hommes à Ancône sont trop peu +de chose pour que la France puisse y trouver une satisfaction +d'amour-propre; et cependant, notre séjour sur ce point menace +d'embraser tout le midi et augmente les difficultés et prolonge les +délais dans les affaires du nord.</p> + +<p>»Vous verrez, monsieur, dans cette lettre que j'écris à regret, +combien je suis préoccupé des intérêts de notre gouvernement, et de +votre gloire en particulier.</p> + +<p class="left5">»Agréez....» <span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">435</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 27 mars 1832.</p> + +<p>»Le comte Orloff arrive décidément demain à Londres. Il n'a rien +obtenu à La Haye; le roi s'est refusé à tout. Nous aurons d'ici à peu +de jours les ratifications de Prusse et d'Autriche, c'est sûr. La +déclaration que le comte Orloff a donnée en partant s'exprime très +fortement sur ce que l'empereur Nicolas a voulu être utile au roi. Il +y dit que le roi s'étant refusé à ses conseils, il ne pouvait compter +sur aucun appui de sa part.—Les choses marchent comme je l'ai voulu: +nous triompherons, mais il ne faut pas que les Belges aillent faire +des folies. Quel est le ministre qu'on veut envoyer de chez nous à +Bruxelles? On ne saurait trop choisir un homme prudent. La séance +d'hier sur la réforme a été bonne pour le ministère; le bill passera à +la seconde lecture qui aura lieu jeudi le 5 avril; viendra ensuite le +comité où se feront quelques propositions d'amendements....»</p> + +<p class="p2 right">Le 28 mars 1832.</p> + +<p>»Le comte Orloff est arrivé cette nuit, comme je vous l'annonçais +hier. Il est venu chez moi ce matin. J'ai laissé, à cette première +visite toute la réserve d'une visite de politesse. Il m'a parlé de son +voyage en Hollande; il m'a dit du bien de M. de Mareuil (je l'ai cité +dans ma dépêche) et tenait, à ce qu'il m'a paru, à dire qu'il avait +catégoriquement demandé par <i>oui</i> ou par <i>non</i> au roi, s'il adoptait +les vingt-quatre articles. Le roi lui ayant dit que <i>non</i>, il a remis +une déclaration dont M. de Fagel a la copie, et il est parti <span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">436</a></span> pour +Londres. C'est là tout ce que l'on sait aujourd'hui<a name="FNanchor_353" id="FNanchor_353"></a><a href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>....»</p> + +<p class="p2 right">Le 30 mars 1832.</p> + +<p>»On avait promis d'envoyer des troupes françaises en Italie, si les +Autrichiens entraient dans les États du pape.—Voilà ce qu'on vous a +dit; eh bien, cela n'a pas le sens commun. A qui a-t-on promis? Est-ce +au pape?—Il n'a rien demandé à la France.—Est-ce à +l'Autriche?—C'est ridicule à penser.—C'est donc à M. Mauguin ou à M. +Lamarque: voilà un bel engagement! Peut-on comparer la position de +l'Autriche, vis-à-vis de Rome, à la position de la France? Quand il y +a des mouvements populaires dans les légations, <span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">437</a></span> l'Autriche, qui +est voisine, est menacée; la France l'est-elle?—Je vous le répète: +lord Holland, sir Francis Burdett<a name="FNanchor_354" id="FNanchor_354"></a><a href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a>, lord Grey, trouvent que cette +expédition ne peut pas se défendre, et ils le disent tous très +amicalement, mais c'est leur opinion. Une affaire pour laquelle il +faut toujours donner des explications est très certainement une très +mauvaise affaire. Je la défends de mon mieux, mais parce qu'il est de +mon devoir de défendre ce que fait le gouvernement; mais il ne sortira +de là que des embarras, parce que cela change la position +anti-propagandiste que nous avons voulu prendre. Et en vérité, dans un +temps où il y a une Vendée en mouvement, un Midi qui s'y met dans +beaucoup d'endroits, c'est une folie de faire intervenir les questions +et les démêlés avec Rome, qui agit dans la Vendée et dans plusieurs +villes du Midi. Finissons l'affaire d'Ancône, et tout ira bien pour le +reste. Je m'en charge. Ce matin encore, le comte Orloff, me disait: +«C'est une chose que nous ne pouvons pas comprendre d'une manière +plausible, que cette expédition; du reste cela ne me regarde pas. Je +vous parle de cela parce que n'étant qu'un voyageur bénévole, je puis +parler de tout....»</p> + +<p class="p2 right">Le 4 avril 1832.</p> + +<p>»La Russie se fait bien attendre. L'ordre d'échanger les ratifications +n'est pas encore arrivé; probablement on l'aura demain; mais cela +plaît aux Russes, qui veulent croire qu'on les attend; ce qui n'est +pas tout à fait vrai, quoique au fond <span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">438</a></span> cela convînt assez. Cela se +borne là, car on peut compter la chose comme faite....»</p> + +<p class="p2">Dans l'intervalle de nos négociations, le choléra qui était depuis +plusieurs mois à Londres, éclata à Paris et le président du conseil, +M. Casimir Périer, en avait été atteint<a name="FNanchor_355" id="FNanchor_355"></a><a href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>, ce qui donna lieu à la +lettre suivante du général Sébastiani:</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 12 avril 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Je puis vous parler aujourd'hui, en toute certitude et toute +confiance de l'état de M. le président du conseil. Non seulement il +est hors de danger, mais on ne met plus en doute qu'il ne puisse assez +prochainement reprendre ses travaux. J'étais, quant à moi, très décidé +à quitter les affaires, si sa santé eût exigé qu'il rentrât dans la +vie privée. Fort heureusement pour la France et pour l'Europe, nous le +conserverons à la tête du ministère, et tous les intérêts de premier +ordre qui se rattachent d'une manière si étroite au système que nous +avons adopté trouveront ainsi, dans la continuation assurée de ce +système, les garanties dont ils ont besoin.</p> + +<p>»Au reste, mon prince, comme vous le pouvez croire, les adversaires du +gouvernement n'ont pas manqué d'exploiter les incertitudes auxquelles +devait d'abord donner lieu le <span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">439</a></span> malaise grave de M. le président du +conseil, pour chercher à préparer les esprits à de nouvelles +combinaisons ministérielles. Mais leur impuissance à cet égard était +chose trop notoire pour qu'ils pussent faire impression, et bientôt, +avertis eux-mêmes de leur peu d'influence par le caractère soutenu de +l'anxiété publique, ils ont jugé devoir changer leurs batteries et +exprimer le vœu que M. Périer restât aux affaires, pour le voir +succomber plus tard, ont-ils dit, sous les efforts de son propre +système.</p> + +<p>»Tout cela, mon prince, n'est que ridicule, et n'a rien d'alarmant. Le +ministère continuera à marcher d'un pas ferme dans les mêmes voies, et +si la convalescence de M. le président du conseil lui commande d'user, +pendant quelque temps encore, de grands ménagements, les circonstances +n'exigent plus heureusement de lui qu'il se prodigue en efforts et en +travaux comme il a dû le faire depuis plus d'une année. La session +touche à sa fin. Demain ou après-demain, la Chambre des députés sera +close de fait: ils ont hâte de terminer et de retourner dans leurs +foyers. Vous aurez pu en juger par la rapidité avec laquelle ils ont +voté les derniers projets de loi.</p> + +<p>»Le gouvernement du roi va donc se trouver moins entravé, plus libre +dans sa marche: il n'aura plus à perdre, en discussions si souvent +oiseuses, quelquefois même si inopportunes, un temps que les intérêts +positifs du pays réclament presque tout entier. La cause de la paix ne +pourra qu'y gagner et il ne dépendra pas de nous, mon prince, que +toutes les puissances ne mettent à profit cet intervalle pour +resserrer et fortifier des liens dont la durée leur importe à toutes +au même titre.</p> + +<p class="left5">»Recevez....» +<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">440</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 16 avril 1832.</p> + +<p>»Les ratifications autrichienne et prussienne sont ici; le pouvoir de +les échanger y est aussi, mais on exprime de Berlin un grand désir que +l'on attende, si on le peut, la réponse au courrier russe. Tout cela a +pour objet de placer la responsabilité sur MM. de Bülow et de +Wessenberg, qu'on n'aime pas à Berlin et à Vienne, parce qu'ils ont +signé le traité du 15 novembre. Je les presse, mais toutefois en les +ménageant, parce que le fait est qu'à l'époque de la signature du +traité ils ont été fort bien, très courageux et très décidés, croyant +qu'ils faisaient ce qui était utile à leurs gouvernements. Tout sera +décidé demain au soir. Attendra-t-on trois ou quatre jours de plus, ou +finira-t-on demain? Je n'ai pas encore d'opinion sur cela....»</p> + +<p class="p2 right">Le 16 au soir.</p> + +<p>»Je vous ai écrit ce matin, à moitié endormi. La séance de la Chambre +des lords n'a fini qu'à sept heures du matin, et j'ai voulu, avant de +me coucher, faire annoncer le succès du ministère anglais par le +télégraphe. Voilà une affaire bien finie, la majorité a été de neuf +voix. Ainsi j'avais exactement annoncé au gouvernement quel serait le +résultat de cette grande et importante affaire. Le comité pour régler +les détails du bill de réforme, ne se réunira qu'après Pâques, car +tout le monde est fatigué et veut aller à la campagne. Rien de nouveau +de la Russie. On attend parce qu'on ne peut faire autrement, mais tout +le monde est dans une forte <span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">441</a></span> impatience. Je tiendrai bon jusqu'à +la fin. Je ne veux penser à mon âge que quand les ratifications seront +venues; mais alors, j'y penserai un peu et je le dirai sérieusement. +Je me suis plu à finir ma carrière par une grande chose et par une +grande marque de dévouement: la grande chose, c'est la paix et notre +union avec l'Angleterre: le dévouement, c'est d'avoir donné deux +années de temps, de fatigue de tête, de changement de vie, à +l'établissement au dehors de notre dynastie à qui il faut à tout prix +donner des bases solides; et c'est en Angleterre qu'elle les trouvera; +et je vous assure bien que ce n'est pas à Ancône, dont les embarras se +feront sentir, quoi que l'on en dise. On a trop cru faire quelque +chose d'agréable à l'opposition; tout cela a été mal compris: il ne +faut pas chercher à lui plaire, parce qu'on ne lui plaira jamais. Il +faut la contenir, et on le peut. Je raisonne là tout à mon aise, parce +que je ne suis et ne voudrais être pour rien dans le pouvoir....»</p> + +<p class="p2 right">Le 17 avril au soir 1832.</p> + +<p>»La réponse au courrier du 14 mars envoyé par le comte Orloff +lorsqu'il était à La Haye, est arrivée à l'ambassade russe, et, comme +elle n'est pas définitive, demain nous passerons outre et nous +engagerons les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse à faire leur +échange de ratifications avec le plénipotentiaire belge. Ainsi, demain +18, à quatre heures, cela sera fini; il ne restera plus que la Russie +qui viendra certainement à la fin du mois. Attendre plus longtemps +aurait été une marque de déférence pour la Russie qui aurait été trop +forte. Des égards, je les comprends; mais de la déférence qui aurait +l'air d'une reconnaissance de supériorité, nous ne <span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">442</a></span> pouvons, nous +ne voulons l'admettre. Ainsi demain, tout tranquillement, nous +laisserons la Russie de côté, et nous aurons les deux autres +ratifications échangées. Il ne faut être raide que quand il le faut; +mais, quand il le faut, il faut être inébranlable....»</p> + +<p class="p2 right">Le 23 avril 1832.</p> + +<p>»Je ne comprends rien à ce qu'on m'écrit de notre ministère des +affaires étrangères de Paris sur les ratifications de Prusse et +d'Autriche. Le fait est que les ministres autrichien et prussien +n'étaient autorisés à faire leur échange qu'avec le consentement des +Russes, et ce consentement ils ne l'ont pas eu,—ou bien en même temps +que les Russes, c'est-à-dire plus tard qu'ils ne l'ont fait, puisque +les ratifications russes ne sont pas encore arrivées. Je me figure que +c'est pour m'ôter le petit mérite de cette affaire que l'on se donne +la peine de dire que M. de Bülow avait reçu l'ordre positif d'échanger +sur-le-champ. Au reste, cela me fait peu de chose; ici on sait bien ce +qui en est....»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 20 avril 1832.</p> + +<p>»Je vous remercie beaucoup, mon cher prince, d'avoir chargé madame de +Vaudémont de me communiquer la lettre que vous lui écriviez le 17, ce +qu'elle a fait hier avec un aimable empressement pour moi, et à six +heures le roi a reçu, par dépêche télégraphique, la confirmation de +l'importante et si bonne nouvelle de l'échange des ratifications de +l'Autriche et de la Prusse, faite le 18, comme vous l'annonciez la +<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">443</a></span> veille<a name="FNanchor_356" id="FNanchor_356"></a><a href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>. J'ai besoin de vous en exprimer tout de suite ma +satisfaction et de vous en faire tous mes compliments, car c'est bien +à vos peines, à votre habileté et à votre fermeté, surtout dans cette +dernière circonstance, que nous devons cet heureux résultat qui nous +assure l'immense et incalculable avantage de la paix, à laquelle je +croyais depuis longtemps. Mais le retard prolongé des ratifications de +l'Autriche et de la Prusse donnait une arme puissante à tous nos +ennemis pour en faire douter, et semer l'inquiétude à cet égard, ce +qui était un grand mal. Grâce à vous, c'est enfin fini; et sans +attendre la ratification de la Russie, ce qui est une grande et belle +victoire pour vous, et je suis bien convaincue que personne autre que +vous n'aurait pu la remporter.</p> + +<p>»Cette bonne nouvelle est arrivée bien à propos pour dédommager et +consoler un peu notre bon roi de toutes ses peines et de ses soucis. +Ce malheureux choléra nous attaque ici d'une manière bien vive et bien +cruelle et nous plonge dans la tristesse; c'est une affreuse calamité. +M. Périer l'a eu bien fortement; il est en convalescence, mais il +paraît que les convalescences de cette maladie sont bien longues. M. +d'Argout <span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">444</a></span> aussi a été attaqué bien vivement. Vous jugez dans +quelle anxiété cela met le roi...»</p> + +<p class="p2 right">Le samedi, 21 avril.</p> + +<p>»Je reprends cette lettre que je n'ai pu finir hier.—Toutes les +difficultés étrangères tendent à s'aplanir, car la roi a reçu hier +soir la nouvelle que le pape consent à ce que nos troupes restent à +Ancône le temps que les troupes autrichiennes resteront dans ses +États; et le matin il avait reçu celle du rappel du cardinal +Albani<a name="FNanchor_357" id="FNanchor_357"></a><a href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a>. Je suis contente de vous donner ces bonnes nouvelles qui, +j'espère, vous réconcilieront un peu avec notre expédition d'Ancône, +et que, si vous ne croyez pas qu'elle ait fait du bien (manière de +voir que quelques personnes de votre connaissance et <i>de la mienne</i> +ont), vous conviendrez au moins qu'elle n'a pas fait de mal, et c'est +beaucoup.</p> + +<p>»Le <i>Courrier anglais</i> a fait un bon article, que je lisais ce matin, +sur le droit de Louis-Philippe au trône, au sujet de la détestable +phrase<a name="FNanchor_358" id="FNanchor_358"></a><a href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a> de sir Robert Peel, dans la discussion de <span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">445</a></span> lundi sur +les captures brésiliennes. Mais je voudrais qu'on eût bien établi que +dom Miguel avait accepté la régence et que, par conséquent, il n'avait +qu'en dépôt la couronne de dona Maria, qu'il s'est appropriée; tandis +que Louis-Philippe n'avait pris aucun engagement, qu'il ne voulait +absolument pas de la royauté et qu'il ne s'est déterminé à l'accepter +que quand il a eu la conviction qu'il n'y avait que ce moyen de sauver +notre chère France de l'anarchie et des plus grands malheurs. Ce n'est +qu'alors qu'il s'est rendu <i>au vœu unanime</i>; car il l'était à cette +époque, dont vous avez été témoin comme moi...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 24 avril 1832.</p> + +<p>»... La lettre que j'ai reçue de Mademoiselle est toute pleine +d'Ancône. Je suis charmé que cette affaire prenne une tournure +régulière; c'est la forme révolutionnaire qu'avait eue cette +entreprise qui avait blessé tous nos amis. Les Autrichiens étaient +appelés; nous ne l'étions pas; voilà l'énorme différence.</p> + +<p>»Quand l'empereur Napoléon est entré en Espagne, détestable entreprise +d'où date le décroissement de sa puissance, il s'était fait appeler +par le roi d'Espagne et il avait mis du soin à ce que cela fut +observé. Nous sortons d'une révolution, et en pareille position, quand +on veut s'établir, il faut montrer à tous les gouvernements, +naturellement inquiets, que l'on n'est pas révolutionnaire. C'est à +cela que je me suis attaché ici, et voilà pourquoi j'ai réussi...» +<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">446</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE COMTE DE FLAHAUT AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="p2 right">Paris, le 24 avril 1832.</p> + +<p>»... Nos affaires intérieures et extérieures iraient bien sans la +fâcheuse complication produite par la maladie de M. Périer, celle de +d'Argout, et l'état de Sébastiani, quoique ce dernier se soit fort +remis depuis quelque temps. M. Périer n'a plus de choléra, mais une +guérison de la façon de Broussais<a name="FNanchor_359" id="FNanchor_359"></a><a href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a> +[359] équivaut à une maladie +mortelle. En attendant, les intrigues ministérielles vont leur train, +et il existe toujours des faux frères.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 1<sup>er</sup> mai 1832<a name="FNanchor_360" id="FNanchor_360"></a><a href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>.</p> + +<p>»Comment voulez-vous que je parle de ratifications russes avant qu'on +les sache à Paris? Ce n'est que par Paris que je les sais et ce n'est +que d'hier au soir qu'elles sont arrivées ici, tandis qu'à Paris, vous +les connaissez depuis trois jours.</p> + +<p>»Lord Palmerston ne revient de la campagne que jeudi 3; d'ici là, nous +ne saurons rien que mal. Le 3, nous aurons une conférence, et +j'écrirai ce jour-là au département et à vous.» <span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">447</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 29 avril 1832.</p> + +<p>»Voilà la ratification de la Russie arrivée, c'est un beau triomphe, +mon cher prince, et qui nous assure la première chose de toutes: la +paix.—Notre roi avait besoin de cette grande et bonne nouvelle pour +le consoler et le dédommager des nouveaux embarras que lui cause la +maladie de M. Périer, qui l'afflige beaucoup. Malheureusement sa +convalescence n'est réellement pas établie, et il est dans un état qui +laisse la plus grande incertitude sur le résultat qu'il aura. Mais, +qu'il se prolonge ou non, le roi tient à suivre le même système de +gouvernement, qui, je sais, est le vôtre aussi. C'est pour cela que, +même sans en rien dire à notre cher roi, à qui je ne veux pas, surtout +dans ce moment, donner un nouveau tourment de plus, je viens vous +consulter sur une nouvelle difficulté que l'état de santé de notre +pauvre général Sébastiani, dont je ne suis pas tout à fait contente, +me fait craindre.</p> + +<p>»S'il était dans le cas de ne pouvoir rentrer aux affaires étrangères, +quel serait votre avis sur le choix bien important de la personne qui +pourrait le remplacer? Je vous le demande en toute confiance, et vous +pouvez me répondre de même, étant bien certain que cela restera <i>entre +vous et moi</i>. Mais je tiens beaucoup à savoir votre avis sur cet objet +que je regarde comme bien essentiel et sur lequel vous avez tant de +lumières, avant que la chance arrive. Je remettrai cette petite +lettre-ci à madame de Vaudémont, pour vous la faire passer d'une +manière sûre, mais elle ignore entièrement son objet; et vous <span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">448</a></span> +jugez combien je mets de prix à ce que cela soit tout à fait secret de +vous à moi, et que personne ne puisse se douter de la demande que je +vous fais, d'autant que ce n'est qu'une prévoyance pour l'avenir, et +qu'une indiscrétion risquerait de troubler et de gâter le présent....»</p> + +<p class="p2">Cette lettre de Madame Adélaïde, quoi qu'elle contînt sur l'ignorance +du roi, avait été probablement dictée par lui, pour me sonder sur les +vues personnelles que je pouvais avoir dans la question qui en faisait +le sujet. D'autres personnes m'avaient écrit de Paris, pour savoir si +je ne voudrais pas entrer au ministère, soit à la place de M. Périer, +soit à celle du général Sébastiani, si ces deux ministres se +retiraient. On m'adressa même plusieurs envoyés, chargés de me faire +des ouvertures de divers côtés, sur le même sujet. C'est ce qui me +détermina à écrire la lettre suivante au baron Louis qui avait été +employé comme intermédiaire près de moi, en le priant de faire de ma +lettre l'usage qu'il jugerait utile.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND AU BARON LOUIS.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 3 mai 1832.</p> + +<p>»Il y avait bien longtemps que je n'avais vu de votre écriture, mon +cher Louis. Votre lettre m'a fait plaisir; elle est de confiance, et +me replace par là, dans la situation où j'ai toujours voulu être avec +vous.</p> + +<p>»Voici mon opinion: il faut se dévouer pour ce qu'on sait faire et ne +jamais entreprendre ce que l'on n'est pas sûr de faire mieux que les +autres. C'est pour cela que je vous désirais <span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">449</a></span> aux finances; et +personne ne pouvait y être mieux que vous: c'est pour cela aussi que +je suis venu à Londres, croyant que j'étais plus propre qu'aucun autre +à maintenir la paix. Nous avons eu raison tous deux, car nos finances +vont bien, et la paix est assurée. J'en reste là pour ma vie +politique. Il y a cinquante ans que je sers la France, car c'est +toujours elle qu'on a dû servir. Vous avez pensé et agi de même. A +toutes les époques il y a eu du bien à faire ou du mal à empêcher; +voilà pourquoi, quand on aime son pays, on peut, et dans mon opinion, +on doit le servir sous tous les gouvernements qu'il adopte.</p> + +<p>»A présent, je dois vous dire que je resterai ici jusqu'à ce que je me +sois bien assuré que le but de mon voyage a été atteint, ou qu'il est +au moment de l'être. Je demanderai ensuite un congé de quatre mois +pour aller aux eaux, et pour mes propres affaires dont, depuis deux +ans je ne sais rien, car, depuis que je suis à Londres, je ne pense +pas une minute à autre chose qu'à ce qui conduit au résultat dont on +avait tant de besoin, car sans la paix, personne ne peut dire où nous +aurions été entraînés.</p> + +<p>»Ainsi, ne pensez pas à moi pour aucune place ministérielle; je +refuserais, c'est positif. Vous me parlez d'un ministre des affaires +étrangères; il n'y en a que deux que l'on puisse prendre: M. de Rigny +ou M. de Sainte-Aulaire. Tout autre, dans les circonstances actuelles, +serait un mauvais choix, et rejetterait le dehors dans son système de +méfiance dont M. Périer et moi, l'avons tiré. M. de Bassano, serait un +choix <i>funeste</i>, et d'anciens serviteurs de l'empereur, tels que vous +et moi, doivent en être pénétrés plus que personne: car enfin, il a +perdu son maître. On le tient avec raison pour <span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">450</a></span> incapable et +hostile. Adieu. Écrivez moi le parti que l'on est disposé à prendre.</p> + +<p class="left5">»Mille amitiés.... <span class="dalign smcap">TALLEYRAND.»</span>»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 5 mai 1832.</p> + +<p>»A trois heures du matin, les ratifications avec la Russie ont été +échangées; et cela a été une très longue et très difficile affaire, +parce que la ratification n'a pas été pure et simple<a name="FNanchor_361" id="FNanchor_361"></a><a href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a>. +Il a fallu la fortifier, et je crois que nous y sommes parvenus. Je n'ai été +occupé que de cela pendant trente-six heures. Aujourd'hui les choses +sont bien arrangées. Le comte Orloff est parti cette nuit.—J'écris +officiellement et particulièrement pour demander un congé de quatre +mois, avec liberté d'en faire usage à l'époque que je croirai la plus +convenable. J'ai essentiellement besoin de repos; depuis vingt mois, +je ne vis que pour arriver où je suis parvenu hier. Il faut que je +pense à mes jambes, à mes yeux, et que j'aille regarder mes affaires. +Je demande M. Durant de Mareuil pour me remplacer ici, sans que cela +fasse tort à son avancement, le désignant comme seul qui soit propre à +une chose difficile....»</p> + +<p class="right">«Londres, le 8 mai 1832.</p> + +<p>»La première schédule du bill de réforme est celle qui désigne un +certain nombre de bourgs qui perdront leur <span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">451</a></span> privilège; la seconde +schédule est celle qui désigne un certain nombre de grandes villes qui +acquerront le privilège électoral.</p> + +<p>»Lord Lyndhurst<a name="FNanchor_362" id="FNanchor_362"></a><a href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a> +a proposé que la seconde schédule fût discutée la +première. Cette motion, attaquée par le chancelier lord Holland et +lord Grey et défendue par lord Harrowby et quelques autres de ce côté, +a été adoptée par cent cinquante et une voix contre cent seize, +c'est-à-dire à une majorité de trente-cinq voix contre le ministère.</p> + +<p>»Lord Ellenborough<a name="FNanchor_363" id="FNanchor_363"></a><a href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a> +a fait, en forme de proposition, des +objections au bill dans le sens plus que libéral; c'était dans la vue +de dépopulariser le ministère. Il a agi comme notre <i>Gazette de +France</i> avec son vote universel. Dans la peur d'être libéral, tous ces +gens-là, de tous les pays, se font radicaux. N'est-il pas singulier +que lord Ellenborough prenne ses formes politiques chez M. +Genoude<a name="FNanchor_364" id="FNanchor_364"></a><a href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>? +Quel singulier temps! Lord Grey et le chancelier sont +partis ce matin pour Windsor avec la demande de faire soixante pairs +ou l'offre <span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">452</a></span> de leur démission. Ils ne reviendront que dans la +nuit. Voilà où en sont les choses...»</p> + +<p class="p2 right">«Londres, le 9 mai 1832, dix heures du matin.</p> + +<p>»Le roi a accepté la démission des ministres. Il n'a encore appelé +personne pour former un nouveau gouvernement<a name="FNanchor_365" id="FNanchor_365"></a><a href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>.</p> + +<p>»Il faut, chez nous, montrer une grande tranquillité, suivre la même +marche, garder les mêmes ministres; attendre le retour de la santé de +M. Périer et se féliciter de ce qu'on a fait un arrangement en Italie +et de ce que toutes les ratifications sont échangées...»</p> + +<p class="p2 right">Le 10 mai 1832.</p> + +<p>»... Ici, rien n'est encore décidé; on est dans les pourparlers et +probablement la journée se passera comme cela. De grâce, faites que +chez nous on ne montre que de la curiosité sur le changement du +ministère anglais. Il faut être tranquille et c'est l'avantage de la +tranquillité que de paraître, aux yeux des autres, sans inquiétude +parce qu'on est inébranlable.</p> + +<p>«L'affaire de madame la duchesse de Berry prouve que c'est <span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">453</a></span> bien +peu de chose que le parti carliste<a name="FNanchor_366" id="FNanchor_366"></a><a href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a>. +Il n'y a de parti dangereux +que celui de la république, et celui-là a raison de croire que tous +les mouvements, de quelque côté qu'ils viennent, lui sont bons. Notre +gouvernement, au contraire, doit désirer la stabilité partout; c'est +la manière de se bien établir. J'aurais bien des choses à dire sur +cela, mais c'est trop pour une lettre...»</p> + +<p class="p2 right">Le 12 mai 1832.</p> + +<p>»Rien n'est fait complètement. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le duc +de Wellington et lord Lyndhurst sont nommés et ont accepté.</p> + +<p>»Si dans une pareille circonstance on cherche chez nous de la force +dans les révolutionnaires, on rendra tout difficile et aucune +difficulté ne peut être levée avec des hommes pris dans le mouvement. +L'Europe s'arrangera de nous tranquilles et s'en arrangera +parfaitement. De nous, propagandistes, elle ne s'en arrangera jamais. +Il faut sortir de cette idée-là; il n'y a rien à faire si on verse de +ce côté...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, ce 12 mai 1832.</p> + +<p>»En effet, mon cher prince, et je jouis de vous le dire, +<span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">454</a></span> +vous avez bien heureusement atteint le but principal de la grande +mission que je vous avais confiée. Aussi ce succès, qui a paru tant de +fois s'éloigner de nous, est une réponse accablante à toutes les +diatribes de nos journalistes, dont il a démenti les absurdes +prédictions. Il ne fallait rien moins que votre persévérance, votre +habileté et votre dévouement pour résoudre ainsi une des questions les +plus difficiles et les plus épineuses que la diplomatie européenne ait +jamais eu à trancher, et il est bien juste, à présent, que vous vous +donniez un peu de relâche par le congé que vous me demandez. Je vous +l'accorde avec d'autant plus de plaisir que cela me procurera celui de +vous revoir, de causer avec vous et de vous parler de mon ancienne et +constante amitié pour vous.</p> + +<p>»Mes ministres concourent entièrement dans le désir que vous me +témoignez que M. de Mareuil soit chargé de l'intérim pendant votre +absence qui ne sera que momentanée et, dont, comme vous me le +demandez, vous jugerez la convenance quant à l'époque. M. de Mareuil +ira vous rejoindre quand nous aurons pu le remplacer convenablement à +La Haye, poste dont vous sentez sûrement l'importance, et d'où nous ne +recevons que de mauvaises nouvelles ou de mauvais symptômes.</p> + +<p>»L'espoir d'allumer la guerre se conserve dans ce cabinet, et ils +croient que tant que le roi de Hollande pourra prolonger son refus, il +restera des chances de collision entre les puissances. Aussi, je crois +que les chances de guerre ne seront tout à fait détruites que quand le +roi de Hollande aura signé son traité avec le roi des Belges, et +surtout quand la citadelle d'Anvers sera évacuée et le traité du 15 +novembre <span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">455</a></span> complètement exécuté, ce que nous pourrons bien encore +avoir quelque peine à obtenir; d'autant plus que la dissolution du +ministère de lord Grey va probablement ranimer l'espérance du roi de +Hollande, qui devrait pourtant savoir que l'Angleterre ne changera pas +son système de politique extérieure et que l'accord des cinq +puissances ne sera point troublé.</p> + +<p>»Cependant, mon cher prince, il me semble que vous ne devez pas songer +à quitter Londres jusqu'à ce que les choses aient repris leur +assiette, et c'est un nouveau sacrifice que je n'hésite pas à vous +demander. Dès que le ministère sera réorganisé, la conférence aura à +s'occuper de la réponse du roi de Hollande qui sera encore un refus si +j'en juge par ce qu'il vient de répondre au sujet de M. de Thorn<a name="FNanchor_367" id="FNanchor_367"></a><a href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>. +Je suis persuadé que cette arrestation et ces réponses altières ont +pour cause l'espoir d'entraîner les Belges dans des hostilités et de +parvenir ainsi à engager une guerre. J'espère que nous déconcerterons +ces funestes projets; mais jusqu'à ce qu'ils soient déjoués, nous +aurons grand besoin de vous à Londres et, je le répète, l'affaire ne +sera finie que quand le roi de Hollande aura signé un traité avec le +roi des Belges et évacué la citadelle d'Anvers. Tâchons que cela ait +lieu le plus tôt possible.</p> + +<p>»En attendant, mon cher prince, je vous renouvelle...» +<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">456</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 16 mai 1832.</p> + +<p>»Le ministère Grey reste; les détails de l'arrangement se font à +l'heure où je vous écris. La crise se simplifie. Certainement, nous +venons de passer les trois jours les plus singuliers que l'histoire +d'aucun pays puisse fournir. Chacun reprend sa place ce soir. Je +désire fort que tout ce qui s'est passé soit bien compris à Paris, et +bien compris, cela ne fait pas tort au caractère du duc de Wellington, +comme homme.—J'ai reçu mon congé et Durant partira pour Londres quand +je lui écrirai; il est officiellement nommé. Lord Granville retourne à +Paris. Je ne profiterai de mon congé que quand les choses seront bien +établies ici, et auront repris la marche accoutumée.</p> + +<p>»Le dîner du roi hier a été singulier; nous n'avions ni ministres, ni +grands officiers.—Les démissions subsistaient encore jusqu'à dix +heures du soir...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, 16 mai 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»J'ai à vous annoncer une triste nouvelle. M. Périer a terminé ce +matin son honorable et laborieuse carrière.</p> + +<p>»Vous partagerez avec moi, mon prince, avec tous ceux qui avaient +apprécié le dévouement éclairé de ce généreux citoyen, la douleur +profonde que nous cause sa perte prématurée—perte qui nous est +d'autant plus sensible aujourd'hui, <span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">457</a></span> qu'une crise dont on espérait +une heureuse issue, nous a fait conserver jusqu'aux derniers jours, +l'espoir de le voir rendu aux affaires et au pays.</p> + +<p>»Dans ces premiers moments, donnés tous aux regrets d'une si noble +existence si tristement tranchée, rien n'a pu encore être arrêté, dont +il soit important, mon prince, que vous soyez informé.</p> + +<p>»Lorsque les rangs de ceux auxquels on aimait à rattacher son estime +et ses affections, s'éclaircissent, c'est un besoin que de se +rapprocher encore de ceux qui vous restent. Que la douloureuse +nouvelle qui fait le sujet de ma lettre me soit une occasion de vous +renouveler, mon prince, les expressions de mon attachement et de ma +confiance dans le vôtre.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Le 23 mai 1832.</p> + +<p>»La séance d'hier à la Chambre des pairs s'est passée comme je l'avais +prévu. Beaucoup de pairs de l'opposition se sont retirés, beaucoup +n'ont pas voté, ce qui a donné au ministère une majorité de +cinquante-cinq voix, dans la question assez importante qui a été +décidée<a name="FNanchor_368" id="FNanchor_368"></a><a href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a>. Les autres articles auront le même sort, très +probablement, et la question sera terminée à ce que je crois, mercredi +30.</p> + +<p>»La mort de M. Périer a fait ici une peine qui s'exprime <span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">458</a></span> de +toutes les manières et dans toutes les classes. On a remarqué avec +étonnement que M. le duc d'Orléans n'ait pas porté un des cordons du +dais. Ici, cela a été dans plusieurs occasions, pour des hommes +importants, le prince de Galles, le duc d'York<a name="FNanchor_369" id="FNanchor_369"></a><a href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>. Chaque pays, il +est vrai, a ses habitudes, mais nous n'avons pas d'habitudes, et nos +précédents sont en Angleterre. Du reste, c'est une chose peu +importante et c'était plutôt une observation de la société, dont une +partie aime à blâmer.—Mandez-moi quand Sébastiani va aux eaux. Je +voudrais, et cela me paraît naturel, arriver avant son départ.»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 24 mai 1832.</p> + +<p>»Les tories sont en petit nombre à la Chambre des pairs; le bill passe +fort tranquillement: la discussion d'hier n'a pas été aussi aigre que +celle des jours précédents. Cela n'atténue pas la haine qui est fort +vive dans les partis, mais cela en ajourne l'action. Le roi a fait +dire qu'il voulait que le bill fût adopté, et il le sera. Ceux qui +sont opposés s'absentent.</p> + +<p>»M. de Rémusat<a name="FNanchor_370" id="FNanchor_370"></a><a href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a> est arrivé ici avec sa femme: il m'apporte des +lettres de Paris... Rien de nouveau sur la Hollande; les ministres +hollandais ici n'ont point de réponse à la dernière <span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">459</a></span> communication +qu'ils ont été chargés par la conférence de transmettre à La Haye.—Je +n'ai ni affection ni le contraire pour les Belges; je les ai +incontestablement plus servis que personne, mais je ne veux pas qu'ils +fassent des folies qui nous conduiraient peut-être à une guerre +générale, et ils ont assez peu de tête pour ne pas comprendre cela...»</p> + +<p class="p2 right">Le 25 mai 1832.</p> + +<p>»Depuis la mort de M. Périer, le ton des dépêches de notre département +des affaires étrangères ne me convient pas; il y a un changement +sensible. Je ne m'en apercevrai pas, mais cela m'engage à ne pas +retarder mon départ. Je redoute le voyage de Compiègne<a name="FNanchor_371" id="FNanchor_371"></a><a href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>. Il va +rendre les Belges plus difficiles et rien ne peut s'arranger qu'avec +quelques facilités de leur part. On se croit bien habile quand on sait +faire quelques difficultés! Belle science! Tout le monde sait faire +cela. Mais ne résister que jusqu'où il faut, savoir s'arrêter, c'est +ce que très peu de gens savent. Le roi de Hollande ne demande qu'à +faire naître des motifs de délai, et le moyen n'est pas de le forcer, +d'abord parce que cela n'est pas aisé, mais de plus, parce que cela +n'est ni juste, ni profitable. Je persisterai dans ce sens-là tant que +je serai chargé des affaires de France. Pendant mon absence, j'espère +qu'on fera de même, mais je n'en suis pas sûr. Du reste, Durant, si on +le laisse faire, est plus propre que personne à suivre ma ligne.</p> + +<p>»Nous sommes dans un singulier temps et singulier partout. <span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">460</a></span> Que de +choses j'ai eu sous les yeux, depuis quinze jours! il y a pour parler +un an.—Les Anglais envoient une flotte pour regarder le Tage: je +suppose qu'on fera de même chez nous. Quand il y a des menaces de +troubles quelque part, il faut protéger les hommes de son pays qui +peuvent être exposés...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, le 27 mai 1832.</p> + +<p>»Dans huit jours la troisième lecture du bill de réforme sera faite et +le bill aura passé précisément comme il aura été proposé. Ainsi +l'humeur des tories les privera de quelques améliorations qui auraient +eu lieu dans la discussion.—Chaque jour j'ai une conversation avec +madame de Rémusat, qui, au nom de tous les amis de M. Périer, me +presse d'accepter la présidence du conseil à Paris. Je suis très +flatté de leur opinion, mais je suis décidé à ne rien accepter. Je +réponds cela doucement et tranquillement, comme l'on fait quand on est +invariable...»</p> + +<p class="p2 right">Le 28 mai.</p> + +<p>»Nous avons eu ce matin une grande réunion à la cour pour fêter le +jour de naissance du roi: la cour était fort brillante; les deux +partis s'y trouvaient, et avec les formes de la meilleure compagnie. +Je ne sais rien de Hollande, le roi veut inquiéter les Belges et +espère par ce moyen que quelques hostilités ou du moins quelques pas +faits sur son territoire, motiveront de sa part, sans qu'on puisse le +lui reprocher quelque mouvement hostile...» <span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">461</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Saint-Cloud, ce dimanche soir, 27 mai 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Je n'avais pas besoin de tout ce que vous me dites sur la réserve et +la discrétion que vous comptez mettre à vous absenter du poste +important où vous avez rendu de si grands services à la France et à +moi, pour être bien sûr que vous ne vous en éloignerez que quand votre +absence ne présentera plus de chances fâcheuses. Je désire vivement +que ce moment ne soit pas trop retardé, mais j'avoue que je ne crois +pas qu'il soit arrivé. Le général Sébastiani vous aura informé de +l'entrevue qui va avoir lieu à Compiègne entre le roi Léopold et moi. +Vous en connaissez les causes et vous pouvez en pressentir les objets. +Une fois les ratifications des grandes puissances échangées, nous +avons cru que l'entrevue ne devait pas être retardée davantage, et que +cela était même important pour accélérer celle du roi de Hollande. Je +ne mène aucune de mes filles à Compiègne et vous concevez que, plus +cette entrevue peut influer sur la destinée de ma fille aînée, plus +j'ai dû éviter de les y conduire. J'y vais donc seulement avec la +reine, ma sœur et mon second fils.</p> + +<p>»J'avais écrit bien longuement au roi Léopold, et malheureusement sans +succès, pour le presser d'accéder à la proposition de la conférence en +déclarant qu'il était prêt à entrer en négociation avec le roi de +Hollande; il a fait, ou du moins ses ministres lui ont fait faire tout +le contraire; il prend sur lui bien maladroitement les chances de +refus que le roi de <span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">462</a></span> Hollande paraissait décidé à lui +épargner<a name="FNanchor_372" id="FNanchor_372"></a><a href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a>. J'espère cependant que cela n'est pas irrévocable et +qu'avec l'aide du général Sébastiani qui vient à Compiègne, nous +parviendrons à le retirer de la fausse route où il s'est engagé. Mais +il n'en est que plus pressant, mon cher prince, que la conférence +agisse envers le roi de Hollande, de manière à faire cesser sa +résistance dans le plus court délai. Il faut surtout lui faire évacuer +la citadelle d'Anvers, car c'est là le nœud de l'affaire. C'est à +l'Angleterre à frapper le coup décisif et c'est, dans tous les sens, +ce qui nous convient le mieux à nous mêmes et ce qui me paraît le plus +conforme à l'intérêt général de l'Europe.</p> + +<p>»Tout absorbé, comme de raison, dans l'énorme affaire du bill de +réforme, le gouvernement anglais ne peut guère s'occuper avant qu'il +soit passé, des intérêts continentaux; mais, une fois cette affaire +terminée, il n'y a pas un moment à perdre pour adresser au roi de +Hollande le langage catégorique <span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">463</a></span> qui peut seul le déterminer à en +finir. Croyez bien qu'il est pénétré autant que nous que la paix de +l'Europe ne sera entièrement assurée que quand le général Chassé sera +sorti de la citadelle d'Anvers et qu'il aura traité avec Léopold. +C'est donc sur ce point que vous devez diriger toutes vos batteries +diplomatiques; et ce n'est qu'après avoir obtenu ce dernier succès, +sans doute le plus difficile de tous, que vous aurez terminé la grande +tâche que vous avez entreprise avec tant de dévouement et que vous +avez conduite avec tant de talent et d'habileté.</p> + +<p>»Je n'en dirai pas davantage, mon cher prince, et je me bornerai à +vous renouveler de tout mon cœur l'assurance de ma sincère amitié +pour vous.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»LOUIS-PHILIPPE.</span></p> + +<p>»<i>P.-S.</i>—J'ai signé, comme vous le désiriez, des lettres de créance +pour M. de Mareuil, qui se rendra auprès de vous aussitôt que le +marquis de Dalmatie<a name="FNanchor_373" id="FNanchor_373"></a><a href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a> sera arrivé à La Haye.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, le 28 mai 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Je pars dans quelques heures pour Compiègne, où je compte arriver +dans la soirée. Nous y recevrons demain le roi Léopold, et nous +traiterons avec lui de l'affaire qui l'y <span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">464</a></span> +amène. Cette rencontre, dont vous aurez sans doute apprécié la +valeur, me sera une occasion précieuse d'agir plus directement et sans +intermédiaires sur les dispositions du chef du gouvernement belge et +de le convaincre que le salut de son pays, auquel notre souverain +consent à unir par un lien nouveau les destinées du nôtre, est attaché +à sa confiance comme à son adhésion les plus entières aux projets de +notre cabinet et à ceux de nos alliés. Ce sera continuer à Compiègne +l'œuvre que vous avez si habilement conduite à Londres et vous +serez exactement informé de tous les résultats qui pourront vous +intéresser.</p> + +<p>»Après les affaires de l'État, il faut encore, mon prince, que je vous +dise quelques mots des nôtres. Mon médecin m'a ordonné les eaux de +Bourbonne et mon projet est de m'y rendre vers le 2 juillet prochain. +Parmi les motifs qui ont déterminé mes arrangements et qui m'ont +décidé à retarder jusqu'à cette époque un voyage que je crois +nécessaire à ma santé, vous voudrez bien compter, mon prince, mon +désir de vous attendre à Paris et de m'y rencontrer avec vous. Après +une absence, que les événements ont faite si longue en si peu de +temps, vous devez vous douter de tout le prix que j'attache à quelques +heures d'entretien avec vous, et aussi de la joie que j'aurai à vous +renouveler de vive voix les expressions d'un attachement dont je vous +prie, d'agréer ici...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 2 juin 1832.</p> + +<p>»Je me donne de la peine pour que Durant trouve notre affaire avec les +Hollandais en disposition de rapprochement, <span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">465</a></span> et je crois que +véritablement, l'intérêt hollandais forcera le roi de traiter. Tous +les appuis sur lesquels il comptait lui manquent. Je resterai +jusqu'après l'arrivée de Durant que j'établirai. On est ici fort en +gracieusetés pour moi; on me fait donner ma parole d'honneur de +revenir. Je promets, mais je dépends de l'état de la France: c'est là +ce qui me décidera. J'ai fait ce qu'un autre ne pouvait pas faire, +c'est d'avoir conservé les cinq puissances ensemble; elles y sont; +ainsi, si je le veux, ma mission est remplie, et on la croyait plus +que difficile. Le roi fera, j'espère, quelque acte qui prouve bien à +toute l'Europe qu'il reste dans le système de M. Périer pour le +dedans, et dans le mien pour le dehors...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Saint-Cloud, le 2 juin 1832.</p> + +<p>»J'ai été si en l'air, depuis huit jours, mon cher prince, que, malgré +le désir que j'en avais, il m'a été impossible de vous écrire. De +retour depuis hier au soir de notre course à Compiègne, je viens avec +empressement vous donner des nouvelles de ce petit voyage qui a été +très satisfaisant sous tous les rapports. Notre cher roi a été +accueilli sur toute sa route, comme il le mérite, avec les témoignages +de la plus vive affection; et sa présence, ses discours, comme +toujours ont produit à Compiègne le meilleur effet, ce qui me fait +sincèrement regretter qu'il ne puisse voyager davantage; car, rien ne +peut remplacer le bien que font ses paroles.—Nous sommes parfaitement +contents du roi Léopold; il est impossible d'être mieux sur tous les +points, qu'il ne l'est maintenant; il a été parfait et excellent. +Aussi la grande affaire du mariage vient <span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">466</a></span> de se décider et je +tiens à être la première à vous l'annoncer; seulement, l'époque où il +se fera n'est pas encore décidée, mais ce sera, au plus tard, dans le +mois d'août. Ce mariage, si convenable, sous les rapports politiques, +est aussi, tant par le caractère du roi Léopold, son amitié pour nous +et la proximité des deux pays, celui qui, d'après les goûts de notre +chère Louise, peut lui offrir le plus de chances de bonheur. Mais la +pauvre bonne petite est bien affectée de la perspective de se séparer +de son père, de sa mère et de nous tous; cela ne peut être autrement. +Ce qu'il faut, à présent, pour assurer la sécurité et le bonheur de +cette union, c'est que vous obteniez l'évacuation d'Anvers par les +Hollandais; cela est de la plus grande importance, non seulement pour +la Belgique, qui est toujours inquiète tant qu'ils sont là, mais, pour +nous aussi, car en France comme en Belgique, la généralité ne croira +véritablement à la paix que lorsque le roi de Hollande sera mis à la +raison et soumis au traité du 15 novembre. Il vous reste encore cette +grande et bonne œuvre à faire conclure, et il est bien essentiel +pour le repos général que cela soit prompt.</p> + +<p>»Nous avons heureusement de très bonnes nouvelles des chouans et de la +Vendée; grâce aux mesures prises par le gouvernement, et à la bonne +disposition des masses et de toutes les gardes nationales de ces pays, +le projet du soulèvement général y est entièrement déjoué et démontré +impossible. Il y a certainement des malheurs partiels à déplorer; et +ceux qui excitent ainsi à fomenter une guerre civile sont bien +criminels; mais, en résultat, je ne doute pas que cela ne soit un mal +pour un bien. Ce qui paraît incroyable, mais malheureusement ce qui +est, c'est que l'on ignore encore <span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">467</a></span> d'une manière positive où est +madame la duchesse de Berry, si elle est en France ou en Espagne<a name="FNanchor_374" id="FNanchor_374"></a><a href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>. +Cette incertitude est très fâcheuse, non pas pour ce qu'elle peut +faire, mais pour l'inquiétude et l'agitation où cela laisse.</p> + +<p>»Nous avons de très bonnes nouvelles de Chartres. Il fait très bien +dans son voyage, et je crois qu'il est très utile dans ce moment dans +le Midi. Il ne reviendra qu'à la fin de ce mois ou au commencement de +l'autre. Et vous, mon cher prince, quels sont vos projets? Il me tarde +de recevoir une lettre de vous, et que vous me mandiez aussi ce que +vous pensez sur ce qui se passe en Angleterre. J'en reste là +aujourd'hui, désirant que cette lettre puisse partir le plus tôt +possible. Recevez, de nouveau, mon cher prince...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 7 juin 1832.</p> + +<p>»L'estafette est arrivée et je n'ai point de lettres de vous +aujourd'hui, où toute la ville est remplie de nouvelles déplorables de +Paris. Je suis horriblement inquiet<a name="FNanchor_375" id="FNanchor_375"></a><a href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LÉOPOLD AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Bruxelles, le 5 juin 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon très cher prince,</p> + +<p>»J'ai reçu votre aimable lettre par M. de Bacourt peu de temps avant +mon départ pour Compiègne, et je voulais <span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">468</a></span> attendre mon retour pour +causer avec vous. Vous connaissez les liens d'amitié qui m'unissent +depuis longtemps à la famille royale; vous pouvez donc facilement vous +faire une idée de mon bonheur de passer plusieurs jours avec elle. Le +roi, la reine et Madame Adélaïde vous sont également et sincèrement +attachés, et nous avons beaucoup causé de vous.</p> + +<p>»Le mariage avec la princesse Louise a donc été finalement arrêté, à +la satisfaction de tous les partis. Cet événement paraît faire du +plaisir en France, et les masses, qu'on ne peut guère influencer, +m'ont donné de grandes marques de bienveillance. Les affaires de la +Vendée inspiraient quelque inquiétude; cependant, je pense que cela +pourrait donner de la force au gouvernement. Veuillez, dans votre +sagesse, donner quelques conseils pour qu'on agisse avec vigueur; +l'extrême indulgence que le roi avait accordée jusqu'à présent à ce +parti lui en donne doublement le droit.</p> + +<p>»Malgré une absence d'une semaine, et la distance considérable à +laquelle je me trouvais, il n'y a pas eu le plus petit scandale en +Belgique: je pense que j'ai droit de <i>faire sonner cela bien haut</i>. +Mais il est temps qu'on finisse; l'armée et les chauds patriotes +désirent vivement la guerre, et le cas pourrait arriver où il me +serait impossible de les retenir.</p> + +<p>»L'Angleterre est déterminée à en finir; rien de plus facile. Qu'on +stationne une flottille dans la Manche, et qu'on fasse connaître aux +Hollandais qu'après un certain jour ils perdront l'arriéré de la +dette, et que l'on déduira journellement une partie du capital de la +dette; je crois que ces deux mesures exerceraient une grande influence +sans offrir de danger. <span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">469</a></span> La dernière réponse de la Hollande rend +l'exécution du traité urgente.</p> + +<p>»Pour moi, on peut être sûr que je ferai ce qui me sera possible pour +le maintien de la paix, et j'ai sur ce point fidèlement exécuté ma +tâche; mais qu'on se mette <i>bien en tête</i>, qu'on ne me renversera plus +sans que je me défende à outrance et sans que j'en fasse tomber bien +d'autres. J'ai pris là-dessus mes résolutions avec le plus grand +sang-froid.</p> + +<p>»Pour la tranquillité de la France, il est de la plus haute importance +que la question belge soit entièrement terminée. Louis-Philippe m'a +dit lui-même, et avec raison, que la confiance ne renaîtra en France +que quand on aura vu cette conclusion.</p> + +<p>»Les témoignages que vous donnez à M. Van de Weyer, m'ont fait +beaucoup de plaisir; il les mérite et il a été bien injustement traité +ici.</p> + +<p>»Veuillez me rappeler au souvenir de Madame de Dino, si toutefois elle +ne m'a pas entièrement oublié, et soyez persuadé des sentiments +d'estime et d'une sincère amitié que je vous porterai toujours.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»LÉOPOLD.»</span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 8 juin 1832.</p> + +<p>»Je commence ma lettre avant d'avoir des nouvelles de Paris. Je ne +sais rien depuis le 6, neuf heures du matin; jugez de mon tourment. +J'espère que cela finira à l'avantage du pouvoir, et que le pouvoir +saura en profiter pour rétablir par des moyens forts et +constitutionnels l'ordre si gravement <span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">470</a></span> troublé. C'est dans l'ordre +constitutionnellement établi qu'il faut chercher la popularité; c'est +là où elle est bonne. Les caresses à la canaille l'enhardissent et ne +produisent pas d'autre effet.</p> + +<p>»On dit que le roi s'est montré avec beaucoup de tranquillité et de +fermeté le 5 au soir et toute la nuit du 6 qu'il a passée à cheval: on +l'approuve beaucoup ici...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Paris, ce vendredi 7 juin 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Je sais que le général Sébastiani vous a instruit en détail des +événements dont Paris vient d'être le théâtre.—Vous partagerez ma +douleur que le sang français ait coulé; mais vous partagerez aussi la +juste satisfaction que j'éprouve de pouvoir me glorifier de n'avoir +pas plus provoqué cette lutte que de n'avoir rien omis de ce qui +pouvait la terminer heureusement et honorablement pour la France et +pour moi. Ceux qui avaient tant répété au dedans et au dehors que le +trône de Juillet tomberait, devant l'union des carlistes et des +républicains, comme les murailles de Jéricho devant les trompettes de +Gédéon, doivent maintenant reconnaître qu'une nationalité franche et +complète, un respect religieux pour la foi jurée et pour les +institutions, les lois et les libertés de son pays, sont de meilleurs +boulevards pour le trône que le pouvoir absolu, avec sa tourbe de +courtisans et tous ses satellites.</p> + +<p>»Mais après avoir remporté cette grande victoire, il faut la +consolider en profitant de la force qu'elle nous donne pour <span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">471</a></span> faire +cesser au dehors toutes les incertitudes et toutes les tergiversations +qui pourraient encore compromettre notre sûreté extérieure et troubler +la paix générale.</p> + +<p>»Je vous ai félicité bien sincèrement, mon cher prince, du grand +succès que vous avez obtenu en faisant ratifier le traité du 15 +novembre par les cinq grandes puissances réunies; mais il est autant +de leur dignité que d'une nécessité absolue pour la France et pour +l'Angleterre que l'<i>exécution du traité</i> ratifié suive immédiatement +l'<i>échange déjà effectué des cinq ratifications</i>. Je vous avoue que le +soixante-troisième protocole me paraît, sur ce point, d'une pâleur et +d'une faiblesse qui m'ont étonné<a name="FNanchor_376" id="FNanchor_376"></a><a href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>. Mais, quoi qu'il en soit, à +présent que cette marque d'égard a été encore donnée au roi de +Hollande, la manière dont elle a été accueillie par lui est une raison +de plus pour adopter un autre langage et lui fixer un terme précis +pour remettre la citadelle d'Anvers au roi des Belges. Je crois que le +gouvernement anglais est disposé, comme nous, à faire cette +déclaration catégorique au roi de Hollande, et qu'il n'ignore pas plus +que nous que ce n'est qu'en contraignant Sa Majesté néerlandaise à +évacuer cette citadelle qu'on l'amènera à reconnaître l'indépendance +de la Belgique et à signer le traité avec le roi Léopold. +<span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">472</a></span></p> + +<p>»Je suis persuadé que les trois puissances, la Prusse, l'Autriche et +même la Russie, s'attendent à ce que la France et l'Angleterre se +réunissent pour faire cette déclaration au roi de Hollande et qu'elles +ne chercheront pas à y mettre obstacle, parce qu'elles n'ignorent pas +plus que nous que cette déclaration est le seul moyen de faire cesser +la résistance du roi de Hollande, et de lui arracher la triste +espérance qu'il conserve toujours de devenir le perturbateur de la +paix de l'Europe. Je crois d'ailleurs qu'il est facile défaire +comprendre à ceux qui désirent que nous n'attaquions pas le roi de +Hollande, que le seul moyen de l'empêcher est de ne lui laisser aucun +doute qu'il sera attaqué, s'il n'évacue pas la citadelle d'Anvers au +jour fixé par nous. De notre côté, vous pouvez bien assurer le +gouvernement anglais et la conférence que nous désirons vivement être +dispensés d'envoyer nos troupes assiéger cette citadelle, mais que +nous sommes décidés à le faire s'il ne nous reste pas d'autre moyen de +le contraindre à effectuer cette évacuation au jour nommé, et je le +croirais très bien fixé au 1<sup>er</sup> de juillet prochain.</p> + +<p>»Si, comme je n'en doute guère, le gouvernement anglais s'accorde avec +le mien pour adopter cette marche, alors je crois qu'il serait +convenable que vous lissiez, de concert avec lord Palmerston, une +déclaration aux plénipotentiaires hollandais, que vous ne recevrez +plus aucune communication de leur part, jusqu'à ce que leur souverain +ait donné un gage de sa disposition à accéder aux vues des cinq +puissances en évacuant la citadelle d'Anvers, et que, si cette +évacuation n'est pas effectuée le 1er juillet, les ports de la +Hollande seront bloqués par nos escadres combinées. <span class="pagenum"><a name="Page_473" id="Page_473">473</a></span></p> + +<p>»Je crois savoir que ce mode conviendra à l'Angleterre, et quant à +nous, nous le préférons infiniment à celui beaucoup plus dispendieux +de faire rentrer nos troupes en Belgique, ce qui d'ailleurs nous +exposerait à des complications que nous cherchons de toutes manières à +éviter, mais dont nous sommes pourtant décidés à courir la chance, si +on persistait dans le système de la tergiversation que nous ne devons +ni ne pouvons tolérer plus longtemps.</p> + +<p>»Vous voyez, mon cher prince, que selon l'expression vulgaire, j'ai +voulu vous <i>vider mon sac</i> parce que je sais bien que vous n'en ferez +qu'un bon usage, et que j'aime toujours à m'ouvrir à vous, en toute +confiance, selon la vieille habitude que je désire conserver toujours +avec vous. J'en étais d'autant plus pressé que la circonstance est +grave après la crise dont nous venons de triompher, et qu'il est bien +désirable que vous profitiez du peu de temps que vous serez encore à +Londres pour donner à cette affaire la direction que vous avez plus de +moyens que tout autre de lui imprimer.</p> + +<p>»Je n'ai plus le temps de vous parler de mon entrevue à Compiègne avec +le roi Léopold. Je vous dirai seulement que nous y avons arrêté son +mariage avec ma fille aînée, et que, d'ailleurs, je l'ai trouvé dans +de si bonnes dispositions que j'ai facilement obtenu de lui tout ce +que je vous avais annoncé que je lui demanderais. Il m'a promis en +outre, de renvoyer M. Van de Weyer à Londres immédiatement.</p> + +<p>»Bonsoir, mon cher prince, vous connaissez toute mon amitié pour +vous.»</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»LOUIS-PHILIPPE.»</span> +<span class="pagenum"><a name="Page_474" id="Page_474">474</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Tuileries, vendredi 8 juin 1832.</p> + +<p>»Je m'empresse, mon cher prince, aussitôt que j'en ai l'instant, de +venir vous donner de nos nouvelles, étant bien sûre que vous en +désirez vivement, après les événements aussi importants que ceux qui +viennent de se passer. Il y a eu une soirée, une nuit et une journée +bien pénibles et bien douloureuses par le sang qui a été versé. Cela +était préparé de longue main par les deux factions qui n'en font +qu'une maintenant, les carlistes et les républicains, et sans nul +doute, cette conspiration se lie avec celle du Midi et de la Vendée. +Notre cher bien-aimé roi, comme toujours, a décidé et enlevé la +victoire par sa présence ici, sa détermination, son courage et son +énergie. Aussitôt qu'il sut à Saint-Cloud, le mardi soir, ce qui se +passait à Paris, il commanda ses chevaux et nous montâmes en voiture +avec lui, la reine, Nemours, le maréchal Gérard et moi, et sur toute +la route, toutes les personnes qui s'y trouvaient, toutes les +charrettes, toutes les voitures publiques retentissaient de cris de: +«Vive le roi!» de même en arrivant à Paris. Et rien ne peut vous +donner une idée de l'enthousiasme de la troupe et de la garde +nationale qui se trouvaient sur la place du Carrousel. Lorsqu'il alla +les passer en revue, en les quittant, il leur dit: <i>A demain, mes +chers camarades, je compte sur vous</i>. Ce mot fut répété avec +transport: <i>Oui, oui, à demain, demain!</i> Et en effet ils ont tous été +admirables, et notre cher roi a été les animer de nouveau, en se +montrant dans tout Paris et allant bien contre l'avis du maréchal +Lobau qui voulait l'en empêcher, dans les <span class="pagenum"><a name="Page_475" id="Page_475">475</a></span> lieux où les balles +sifflaient encore; grâce au ciel, elles l'ont respecté. Le maréchal +Gérard, qui était avec lui m'a dit qu'il n'avait jamais vu un +enthousiasme comparable à celui de toute la population qui se portait +en foule sur ses pas, et qui criait: <i>Vive le roi, à bas les +carlistes, à bas les républicains!</i> Ils disaient aussi : <i>Mettez Paris +en état de siège</i>; et beaucoup se rapprochaient le plus possible du +roi, en lui disant: <i>Surtout pas de grâce aux carlistes!</i> Jamais notre +cher roi n'a reçu plus de témoignages d'affection, de dévouement, que +dans ce moment. Sur-le-champ, toutes les gardes nationales de la +banlieue sont arrivées, et elles ont fait des merveilles; ils se sont +battus comme des lions. Hier, toutes celles du département de +Seine-et-Oise sont arrivées et celle du Havre, en apprenant les +événements, voulait marcher. Ah! notre cher Louis-Philippe est bien +fort et bien identifié avec notre bonne et chère nation. Ceci est une +bonne réponse pour tous ceux qui doutaient qu'il pût se maintenir et +qu'il eût la force de lutter contre les factions. J'espère que +maintenant les puissances de l'Europe seront rassurées à cet égard et +persuadées que Louis-Philippe sait être fort et énergique quand cela +est nécessaire au salut de son pays.</p> + +<p>»Cette coupable et indigne conspiration a fait verser le sang; nous en +gémissons; mais les résultats sont immenses. Je crois que c'est un bon +moment pour obtenir de la conférence, d'en finir avec le roi de +Hollande et de le mettre à la raison, de faire exécuter le traité +signé par les cinq puissances. En vérité, l'on ne peut plus donner ni +un motif ni une excuse pour prolonger davantage cet état d'incertitude +si nuisible et si contraire aux intérêts de la France et de la +Belgique. Votre zèle et votre habileté doivent emporter celte décision +et <span class="pagenum"><a name="Page_476" id="Page_476">476</a></span> j'espère que vous nous apporterez cette bonne nouvelle, mon +cher prince.</p> + +<p>»Notre cher roi veut vous écrire et compte le faire, aussitôt qu'il en +trouvera l'instant, parce qu'il est bien pressé de l'évacuation de la +citadelle d'Anvers; et qu'à cet égard, la conférence ne tarde plus à +prendre les moyens de le faire faire au roi de Hollande, par force, si +l'on ne peut l'obtenir de bonne volonté.</p> + +<p>»Nous avons de très bonnes nouvelles de Chartres; il est très content +de son voyage. Nous savons par dépêche télégraphique qu'il est arrivé +à Marseille le 7 juin à trois heures, au milieu d'un concours immense +de peuple, et des acclamations les plus vives. Toutes nos santés sont +bonnes; je désire que vous puissiez m'en dire autant de la vôtre. +Voilà donc le bill de réforme passé.</p> + +<p class="left5">»Recevez, mon cher prince...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT.</span></h4> + +<p class="right">«Londres, le 10 juin 1832.</p> + +<p>»A présent, tout le monde est convaincu ici que c'est le peuple à +Paris, qui a attaqué; aussi, tout le monde approuve la conduite du +gouvernement. Il faut qu'il tire de cette circonstance, assez de force +pour que jamais pareille crise ne puisse arriver. Le roi doit se +souvenir que dans toutes les crises où le pouvoir a eu le dessus, les +élections ont été bonnes; et que dans toutes celles où il a eu le +dessous, les élections ont été mauvaises.—Il faut de plus renvoyer +tous les réfugiés sans exception; ils ne sont bons à rien à Paris. Il +faut les diviser dans les départements, par petites portions; les <span class="pagenum"><a name="Page_477" id="Page_477">477</a></span> +réfugiés du Midi dans les villes du Nord, et les réfugiés du Nord dans +celles du Midi. La Loire fait la démarcation. Espagnols et Portugais, +en Normandie et en Picardie; Piémontais en Flandre; Polonais à Alger; +ils s'y battront ou coloniseront...»</p> + +<p class="p2 right">Le 11 juin 1832.</p> + +<p>»Si l'on a distribué de l'argent et beaucoup d'argent aux émeutiers de +Paris, il me paraît impossible que l'on ne découvre pas d'où cet +argent-là est sorti. La discrétion n'est pas commune chez des gens qui +reçoivent cinq, dix, vingt francs.—Je suis, relativement à la +Hollande, disposé à presser une décision, mais je ne pense pas qu'il +faille rien précipiter. Avant tout, dans notre position, plus que +jamais, il ne faut pas nous séparer d'action d'avec les quatre +puissances. C'est là la force du roi et de sa dynastie. Il ne faut pas +perdre un moment cette idée de vue. Je suppose et je crois que +l'Angleterre irait aujourd'hui avec nous; mais bientôt tous les +cabinets feraient des efforts pour la séparer. Est-on sûr qu'elle +résiste? qu'elle résiste longtemps? S'il y avait un changement de +ministère ici, qu'arriverait-il? Il ne faut pas croire qu'ici il n'y +ait pas un parti puissant contre nous. Tout cela donne à penser. Une +décision prompte peut nous mener bien loin. Nous faisons encore une +démarche; celle-là faite, tous les moyens de conciliation sont +épuisés<a name="FNanchor_377" id="FNanchor_377"></a><a href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>; et alors il faudra <span class="pagenum"><a name="Page_478" id="Page_478">478</a></span> se faire dire par les puissances +qui n'agissent pas, que nous sommes libres et que nous pouvons agir. +Voilà, ma manière de voir. Croyez bien qu'au dehors, les troubles, +même les troubles les mieux réprimés, font croire qu'il peut y avoir +d'autres troubles plus tard, dans un autre moment, et cela ne donne +pas une confiance entière. Ainsi, ne nous séparons pas des quatre +puissances, ou, que ce soit de leur avis...»</p> + +<p class="p2 right">Le 12 juin 1832.</p> + +<p>»J'attends Durant, je lui remettrai dans les mains une position que je +crois être excellente: l'union des cinq grandes puissances établie, et +cette union formée sur le maintien des principes et de la propriété. +Cela seul peut arrêter les efforts que l'esprit du temps fait pour +détruire la civilisation actuelle et arriver à une civilisation +chimérique. Dites-moi quand le roi m'attend. Je ne quitterai que quand +je ne serai plus essentiel ici; cela est sûr, mais je voudrais savoir +quand on m'attend. Comme je ne veux être rien en France, j'aime autant +n'arriver que quand les choses seront complètement rentrées dans +l'ordre, et quand toutes les places et situations seront fixées. Je ne +suis bon qu'ici; il faut faire ce à quoi on est appelé; aussi j'y +reviendrai quoi qu'on en dise. Je partirai d'ici au plus tard le 21, +et je serai le 24 à Paris...»</p> + +<p class="p2 right">Londres, 15 juin 1832.</p> + +<p>»J'attends donc Durant dimanche 17. Je lui donnerai pour les +présentations le 18 et 19. Cela fait, et quelques directions données, +je m'acheminerai doucement vers Paris. J'arrange les choses de manière +qu'après avoir épuisé tous les égards, l'Angleterre et nous soyons les +maîtres d'agir comme cela <span class="pagenum"><a name="Page_479" id="Page_479">479</a></span> nous conviendra et sans qu'il en +résulte de froid, avec les autres puissances. J'ai pris sur moi le +délai, jusqu'au 30 juin, parce que je regarde, comme affaire +principale, l'union des trois puissances, et que je suis sûr qu'après +avoir consenti à ce retard qu'elles désiraient, elles trouveront toute +simple une action maritime combinée de la France et de l'Angleterre. +Le cabinet français voulait aller plus vite, mais je crois qu'il +cédait un peu à la précipitation belge, qui pousse notre ministère par +M. Lehon. Le général Goblet qui est à Londres, et M. Van de Weyer qui +est à Bruxelles, pensent de même. Ainsi je persiste, et, en vérité, +quinze jours de retard ne sont pas grand chose, quand on est sûr +d'avoir par cette complaisance, l'assentiment des grandes puissances +qui sont engagées vis-à-vis de nous. Et puis, c'est fait, et je suis +sûr que c'est bien fait. Je vous écris dans un intervalle de la +conférence de ce matin où nous allons décider du sort de M. +Thorn<a name="FNanchor_378" id="FNanchor_378"></a><a href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a>. Nous engageons la Confédération germanique à ordonner +qu'il soit mis en liberté, et de passer outre malgré les obstacles +qu'y met le roi de Hollande. Il ne restera à Durant que de suivre ma +ligne: union avec l'Angleterre, accord entre les cinq puissances, +armement de concert avec l'Angleterre, pour forcer le roi de Hollande +à rendre à la Belgique son territoire, et surtout pour le forcer à +évacuer Anvers. Il me semble que c'est avoir mis et laissé les +affaires de France de ce côté, en bonne position.»</p> + +<p>Je partis en effet, de Londres le 20 juin, et quelques heures avant +mon départ, je reçus le billet suivant de lord Palmerston: <span class="pagenum"><a name="Page_480" id="Page_480">480</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h4> + +<p class="right">«Foreign Office, 19 juin 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Je viens de recevoir les trois notes<a name="FNanchor_379" id="FNanchor_379"></a><a href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a> que j'ai signées et que +j'expédierai tout de suite.</p> + +<p>»Adieu encore une fois, donnez de bons conseils où vous allez, soignez +bien votre santé, remettez-vous vite des longues fatigues de nos +conférences, et revenez ici bientôt, mais surtout revenez.</p> + +<p class="left5">»Tout à vous. «<span class="dalign smcap">»PALMERSTON.»</span>»</p> + +<p class="p2">J'arrivai à Paris le 22 juin.</p> + +<h5 class="p6">FIN DE LA DIXIÈME PARTIE</h5> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_481" id="Page_481">481</a></span></p> + +<h3 class="p4">APPENDICE</h3> + +<p class="p2">Nous avons consacré, comme nous l'avions déjà fait dans le volume +précédent, un appendice à un certain nombre de lettres particulières +ou confidentielles qui nous ont paru offrir un intérêt +particulier.—Toutes ces lettres, extraites des papiers de M. de +Talleyrand, ont été copiées sur les originaux autographes qui existent +dans les papiers du prince.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_380" id="FNanchor_380"></a><a href="#Footnote_380" class="fnanchor"><span class="light">[380]</span></a>.</h4> + +<div class="font90"> +<p class="right">«Paris, le 3 janvier 1831.</p> + +<p>»Cette malheureuse affaire de la Belgique tourmente notre cher roi, +plus que je ne puis vous le dire, mon cher prince, et le met dans un +embarras dont il ne voit pas comment il peut sortir. Vous connaissez +toute notre amitié, tout notre attachement pour le prince de Cobourg, +et certainement il serait celui qui conviendrait le mieux au roi, sous +tous les rapports; mais malheureusement, on ne voit ici en lui qu'un +agent anglais, et, il faut le dire, il est d'une impopularité extrême; +s'il arrivait au trône de Belgique en épousant une de nos petites, on +regarderait cela comme une vente faite de ce pays à l'Angleterre, et +le roi ne peut ni ne veut s'exposer à cette chance, qui pourrait lui +faire perdre toute sa popularité ici, et qui probablement par la même +raison ne conviendrait pas non plus à la Belgique. Ce qu'elle veut +c'est <span class="pagenum"><a name="Page_482" id="Page_482">482</a></span> Nemours ou d'être réunie à la France: ce dernier parti +amènerait infailliblement la guerre: il faut donc aussi l'éviter. +Nemours, les puissances n'en voudraient sûrement pas non plus, et +d'ailleurs, même quand elles y consentiraient, il présente des +difficultés si grandes, que le roi est loin de le désirer. Il faudrait +nommer une régence: comment et par qui la composer? Qui envoyer avec +cet enfant? Cet avenir pour lui effraye son père et le roi, qui n'y +voit qu'embarras, obstacles et difficultés sans avantages certains. De +plus, la fâcheuse question du Luxembourg vient encore aggraver les +difficultés; les Belges ne veulent point reconnaître la décision de la +Diète à cet égard, cela les anime de plus en plus, et leur fait +désirer d'amener la guerre, et ajoutez par-dessus tout cela la +mauvaise foi du roi de Hollande qui ne cesse de tromper, et qui de son +côté fait tout ce qu'il peut pour amener une guerre, et qui, par son +indigne conduite envers eux, exaspère tout ce malheureux pays. Le +prince Charles de Naples, personne n'en veut. Le roi ne sait +véritablement où donner de la tête dans cette malheureuse affaire qui +le désole, parce qu'il lui est impossible de voir quel parti il y a à +prendre...</p> + +<p>»... De grâce, écrivez-moi en toute confiance votre avis, et ce que +vous pensez qu'il y a de mieux à faire; mais pensez bien à +l'irritation qui existe ici, et très grande, sur cette question belge, +et le désir bien prononcé de notre nation de la voir redevenir +française, car il n'y a que le roi qui y mette de la délicatesse, et +il faut toute la confiance, et l'amour qu'on a pour lui, pour faire +patienter à cet égard. Mais si dans les arrangements, on croyait y +voir un accord fait à l'avantage d'une puissance étrangère, ce serait +du plus grand danger pour le roi lui-même, et notre paix intérieure. +Ayez bien cela dans la pensée, parce que cela est.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_381" id="FNanchor_381"></a><a href="#Footnote_381" class="fnanchor"><span class="light">[381]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Paris, le 5 janvier 1831.</p> + +<p>»Le parti ardent ici voudrait nous embarbouiller dans les affaires de +la Belgique et entraîner la France dans la guerre, en +<span class="pagenum"><a name="Page_483" id="Page_483">483</a></span> +faisant demander la réunion par la Belgique, et arborer la +cocarde tricolore française: il se flatte que cet entraînement serait +irrésistible, mais il se flatte en vain. Mon frère a déclaré qu'il ne +céderait pas à cet entraînement et qu'on verrait si c'est le roi ou +les étudiants de Paris qui doivent décider la question de la paix ou +de la guerre...</p> + +<p>»Il était bien tourmenté avant-hier, ne voyant plus quelle combinaison +pouvait convenir aux Belges, et vous demandait vos conseils pour en +trouver une; mais une dépêche de M. Bresson lui ayant appris que les +Belges étaient disposés à appeler le prince Othon de Bavière, il a +immédiatement fait taire toute autre considération et s'est emparé de +cette ouverture, non pas de manière à ce qu'on puisse dire qu'il +voulait imposer ce prince ou tout autre à la Belgique, mais pour +exprimer qu'il n'y avait aucune opposition, qu'il croyait instant d'en +finir, et que, par conséquent, il verrait ce choix avec plaisir...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_382" id="FNanchor_382"></a><a href="#Footnote_382" class="fnanchor"><span class="light">[382]</span></a>.</h4> + +<p class="left5">[<i>Particulière</i>] <span class="dalign">«Bruxelles, le 13 janvier 1831.</span></p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»J'ai reçu avant-hier soir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 9 courant et les documents qui l'accompagnaient. J'ai pris +si à cœur le chagrin de vous avoir déplu que j'attache le plus +grand intérêt à vous faire comprendre les circonstances qui ont amené +la combinaison subite qui, je le sens bien aujourd'hui, ne pouvait +convenir à la conférence. Les partis républicain et français avaient +dressé toutes leurs batteries; nous étions serrés de près; nous +craignions ou un mouvement populaire ou une proclamation de la réunion +à la France du côté de Liège et de Verviers. L'on pensait qu'à la +moindre complication, le congrès se prononcerait pour M. le duc de +Nemours. Ces dangers étaient imminents, et ceux que redoutait le plus +notre gouvernement. Il fallut faire une diversion, et offrir un but +quelconque aux gens sages et modérés. On mit en avant le choix d'un +prince<span class="pagenum"><a name="Page_484" id="Page_484">484</a></span> +de Bavière, et comme on m'avait écrit de Paris que tout valait +mieux que M. le duc de Nemours ou la réunion, et que je crus que nous +n'avions pas quarante-huit heures devant nous, je ne vis aucune +objection à cette idée et je laissai faire. Mais, mon prince, je +désire que la conférence comprenne bien que ce qui a été fait à cet +égard l'a été en opposition aux manœuvres infatigables du parti qui +veut la guerre, sans autre vue et sans arrière-pensée. Lord Ponsonby +qui a connu toutes mes démarches peut l'affirmer, et l'affirmera, j'en +suis sûr.</p> + +<p>»Au reste, mon prince, aussitôt après avoir reçu votre lettre, j'ai +fait tous mes efforts pour éclairer les membres qui adoptaient, cette +combinaison sur les inconvénients si frappants que vous m'indiquiez, +et ils l'ont abandonnée. Nous aurons maintenant le temps de nous +reconnaître. Le congrès vient, il est vrai, de décider dans sa séance +d'aujourd'hui qu'il ne serait pas envoyé de commissaires spéciaux, ni +à Londres, ni à Paris, pour faciliter le choix du chef de l'État; mais +la négociation reste confiée aux agents que vous avez près de vous, et +nous n'avons plus à craindre de ces déterminations soudaines et +précipitées dont nous avons été menacés il y a dix jours...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_383" id="FNanchor_383"></a><a href="#Footnote_383" class="fnanchor"><span class="light">[383]</span></a>.</h4> + +<p class="left5">[<i>Cabinet</i>] <span class="dalign">«Paris, le 14 janvier 1831.</span></p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»... La nouvelle direction que lui (M. Bresson) ont imprimée vos +dépêches a été un objet de surprise pour le roi, et celle que lord +Ponsonby a reçue de son gouvernement nous inquiète sérieusement sur +l'issue de la question belge<a name="FNanchor_384" id="FNanchor_384"></a><a href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>. Les conseils qu'il donne +encouragent les partisans fort peu nombreux du prince d'Orange et <span class="pagenum"><a name="Page_485" id="Page_485">485</a></span> +irritent les partis catholique, républicain et constitutionnel. L'état +révolutionnaire se prolonge, et il portera des fruits amers. Le +renouvellement des hostilités ne pourra plus être prévenu, et il +serait difficile de prévoir jusqu'où il peut conduire. Est-ce le +prince de Cobourg, que l'on cache, que l'on prépare et que l'on +espère?</p> + +<p>»Cette combinaison est devenue impossible. Nous avons été franchement +pour celle des princes de la maison de Nassau, aussi longtemps que +nous avons pensé qu'elle avait quelques chances de succès. Nous avons +accueilli avec autant de sincérité et d'empressement celle du prince +de Cobourg, mais le temps nous a révélé la vérité: il faut aux Belges +un prince catholique. Qu'on le prenne dans les maisons de Saxe, de +Naples ou de Bavière, peu nous importe, pourvu qu'il fasse cesser +l'anarchie et qu'il commence immédiatement un gouvernement régulier. +La ministère anglais respecte l'opinion publique, et il a raison; mais +il doit sentir qu'il faut que nous la respections aussi; et la France +a montré assez de générosité, de loyauté et de désintéressement pour +qu'elle exerce quelque influence sur le choix d'un souverain qui doit +régner à ses portes. Si les affaires de Belgique touchent la politique +de l'Angleterre et des autres puissances, elles intéressent à la fois +notre politique et notre propre sûreté. La conférence de Londres a +trop présumé de son influence en Belgique; sa marche lente et mesurée +a peut-être un peu trop rappelé la vieille politique et les pénibles +négociations du traité de Westphalie...</p> + +<p>»Je suis sûr, mon prince, que vous commencez vous-même à vous fatiguer +de ce rôle complaisant qu'on voudrait imposer à la France, et que vous +ne voulez accepter que celui qui convient à un roi puissant et à une +grande nation. L'Europe ne comprendra bien notre politique que +lorsqu'elle saura que ce n'est pas la crainte de la guerre qui nous +arrête, mais bien la crainte de voir bouleverser l'ordre social en +Europe, de déchaîner toutes les tempêtes et de mettre partout aux +prises les peuples et les gouvernements. Cette crainte seule est digne +de nous, parce qu'elle est morale, parce qu'elle est politique et +prévoyante. On oublie trop aussi que notre action sur les vœux du +pays a ses bornes, et qu'il serait imprudent pour nous et funeste pour +l'Europe de les dépasser...» <span class="pagenum"><a name="Page_486" id="Page_486">486</a></span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE</span><a name="FNanchor_385" id="FNanchor_385"></a><a href="#Footnote_385" class="fnanchor"><span class="light">[385]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Londres, le 16 janvier 1831.</p> + +<p>»J'envoie à Mademoiselle une pièce qui l'intéressera et dont, hors le +roi et elle, personne ne doit avoir connaissance. Faite au nom du +prince d'Orange, c'est lord Grey qui en est le véritable auteur. Il y +met un tel prix et un intérêt tel, que nous n'avons pas pu nous +opposer à ce que cette nouvelle tentative fût essayée. Si elle +réussit, les choses s'arrangeront d'après les premiers souhaits du +roi; si elle manque son effet, nous aurons le champ plus libre pour +tout ce que nous croirons bon et utile de proposer et d'obtenir...»</p> + +<p>Pièce incluse dans la lettre précédente.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LETTRE DU PRINCE D'ORANGE A ...</span><a name="FNanchor_386" id="FNanchor_386"></a><a href="#Footnote_386" class="fnanchor"><span class="light">[386]</span></a></h4> + +<p>«Les derniers événements de la Belgique ont attiré sur moi, sur ma +famille et sur la nation, des malheurs que je ne cesserai de déplorer.</p> + +<p>»Cependant, au milieu de ces calamités, je n'ai jamais renoncé au +consolant espoir qu'un temps viendrait où la pureté de mes intentions +serait reconnue et où je pourrais personnellement coopérer à +l'heureuse entreprise de calmer les divisions et de faire renaître la +paix et la prospérité d'un pays auquel m'unissent les liens à jamais +sacrés du devoir et de la plus tendre affection.</p> + +<p>»Le choix d'un souverain pour la Belgique, depuis sa séparation d'avec +la Hollande, a été accompagné de difficultés qu'il est inutile de +décrire. Puis-je croire sans présomption que ma présence offre +aujourd'hui la meilleure et la plus satisfaisante solution de ces +difficultés?</p> + +<p>»Nul doute... que les cinq puissances, dont la confiance est si +nécessaire à acquérir, ne voient dans un tel arrangement le plus sur, +le plus prompt, le plus facile moyen de raffermir la tranquillité +intérieure et d'assurer la paix générale de l'Europe. +<span class="pagenum"><a name="Page_487" id="Page_487">487</a></span></p> + +<p>»Nul doute que des communications récentes et détaillées, venues des +villes principales et de plusieurs provinces de la Belgique, n'offrent +la preuve frappante de la confiance que m'accorde encore une grande +partie de la nation...</p> + +<p>»Le passé, en autant qui me concerne, sera voué à l'oubli; je +n'admettrai aucune distinction personnelle motivée par des actes +politiques, et mes constants efforts tiendront à unir au service de +l'État, sans exclusion et sans égard à leur conduite passée, les +hommes que leurs talents et leur expérience rendent les plus capables +de bien remplir des devoirs publics.</p> + +<p>»Je vouerai les soins les plus assidus à assurer à l'Église catholique +et à ses ministres la protection attentive du gouvernement et à les +entourer du respect de la nation...</p> + +<p>»Un de mes plus vifs désirs, comme un de mes premiers devoirs, sera de +joindre mes efforts à ceux de la législature afin de compléter les +arrangements qui, fondés sur la base de l'indépendance nationale, +donneront de la sécurité à nos relations au dehors et viendront à la +fois améliorer et étendre nos moyens de prospérité intérieure...</p> + +<p>»Je viens ainsi, avec toute la franchise et la sincérité que réclamait +notre commune position, de me placer devant la nation belge. C'est sur +les lumières qui la guident dans l'appréciation des besoins du pays, +c'est sur son attachement à sa liberté que repose mon principal +espoir. Il ne reste plus qu'à rassurer que, dans ma démarche +d'aujourd'hui, j'ai bien moins consulté mon propre intérêt que mon vif +et invariable désir de voir des mesures réparatrices, des mesures de +paix et de conciliation mettre à jamais un terme à tous les maux dont +la Belgique est encore affligée.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_387" id="FNanchor_387"></a><a href="#Footnote_387" class="fnanchor"><span class="light">[387]</span></a>.</h4> + +<p class="left5">[<i>Particulière</i>] <span class="dalign">«Bruxelles, le 20 janvier 1831 à une heure du matin.</span></p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Les partisans de M. le duc de Leuchtenberg avaient tout disposé <span class="pagenum"><a name="Page_488" id="Page_488">488</a></span> +pour frapper leur grand coup dans ces quarante-huit heures. M. le duc +de Bassano et M. Mejan<a name="FNanchor_388" id="FNanchor_388"></a><a href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a> sont les moteurs principaux de ce projet +déplorable. Il m'a fallu, pour parer à ces dangers imminents, assumer +une grande responsabilité que je ne puis justifier que par mon vif +désir de prévenir de grands malheurs.</p> + +<p>»J'ai déclaré que si M. le duc de Leuchtenberg était élu, je romprais +à l'instant même toute communication avec le gouvernement belge et que +je quitterais Bruxelles dans les vingt-quatre heures. Cette +déclaration nous a bien servis.</p> + +<p>»Il me paraît impossible qu'on vous ait laissé ignorer nos +instructions sur le prince de Naples et le prince Othon de Bavière; je +ne les spécifierai donc pas ici.</p> + +<p>»Il n'y avait pas force égale pour opposer le prince de Naples au +prince de Leuchtenberg, mais force suffisante pour créer une +diversion. Nous nous y sommes attachés en jetant au travers de ces +intrigues la proposition d'un terme moyen. Les conclusions du rapport +de la section centrale, qui tendaient à ce qu'on procédât dès +aujourd'hui au choix du souverain, n'ont pas obtenu la priorité...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE</span><a name="FNanchor_389" id="FNanchor_389"></a><a href="#Footnote_389" class="fnanchor"><span class="light">[389]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Le 24 janvier 1831.</p> + +<p>»L'arrivée de M. de Flahaut, qui a pu répondre à toutes mes questions +et me dire de bonnes paroles sur le Palais-Royal et sur Paris, m'a +fait grand plaisir. 11 a trouvé nos affaires de Belgique plus avancées +qu'il ne le supposait, et il a déjà pu s'assurer que cette neutralité +si péniblement obtenue apparaissait à tous les bons esprits, au milieu +de toutes les discussions actuelles, comme <span class="pagenum"><a name="Page_489" id="Page_489">489</a></span> la seule solution du +grand problème. Je suis convaincu que l'esprit prompt et délicat de +Mademoiselle en aura apprécié tous les avantages. Je crois, en effet, +que cette mesure était la seule qui pût nous laisser avec la paix et +la seule par laquelle nous désintéressons l'Angleterre sans établir sa +suprématie. Lui abandonner une situation matérielle en Belgique, ce +serait lui donner au nord un nouveau Gibraltar et nous nous +trouverions un jour quelconque vis-à-vis d'elle clans une position +analogue à celle de la péninsule. Un semblable expédient sacrifierait +d'une manière trop dangereuse l'avenir au présent et nous coûterait un +prix qu'on pourrait tout au plus accorder à dix batailles perdues. La +réunion du reste de la Belgique serait un faible équivalent pour ce +premier pas sur le continent. Si la France avait besoin do s'étendre, +c'est vers la ligne du Rhin qu'elle devrait porter ses regards; c'est +là que ses vrais intérêts l'appellent, c'est là qu'il y a de la vraie +puissance et d'utiles frontières à acquérir; mais aujourd'hui la paix +vaut de beaucoup mieux que tout cela: la Belgique nous apporterait +plus d'embarras que d'avantages, et les avantages, la neutralité nous +les assure presque tous...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_390" id="FNanchor_390"></a><a href="#Footnote_390" class="fnanchor"><span class="light">[390]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Paris, 28 janvier 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»... Certes, M. de Flahaut ne s'attendait pas, à son départ d'ici, de +ce qu'il a trouvé fait en arrivant auprès de vous: c'est un brave +succès<a name="FNanchor_391" id="FNanchor_391"></a><a href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>; il n'a pas fallu moins que votre zèle et votre talent +pour y arriver et nous sommes bien touchés et bien convaincus du motif +qui vous en fait doublement jouir. Certainement, comme vous le dites, +toutes les personnes qui pensent, qui réfléchissent, sentent les +avantages, pour nous de cette neutralité, qui sont très grands, et +vous verrez que la discussion d'hier, à la Chambre des députés, a été +très bonne et tout à fait <span class="pagenum"><a name="Page_490" id="Page_490">490</a></span> à l'avantage du gouvernement<a name="FNanchor_392" id="FNanchor_392"></a><a href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a> que +la Chambre soutient surtout par la crainte d'un ministère de l'extrême +gauche et pour l'en éloigner; car il ne faut pas se dissimuler que le +vœu d'une grande masse, en France, pour ne pas dire de la +généralité, est la réunion de la Belgique et que la traînasserie, la +lenteur que l'Angleterre a mise à faire décider le congrès belge au +choix d'un souverain nous met, et vis-à-vis de la France et vis-à-vis +de la Belgique, dans un très grand embarras, et cela, de la part de +l'Angleterre, par l'arrière-pensée de pouvoir ramener le prince +d'Orange. La question inadmissible du duc de Leuchtenberg est arrivée: +nous ne pouvions ne pas la rejeter. L'Angleterre le sent et l'avoue, +mais en même temps, lord Ponsonby dit qu'il n'a pas d'instructions à +cet égard. Voilà donc la question compliquée de nouveau d'une manière +bien pénible et tourmentante, et cela à qui la faute? Pas à nous, +certes, qui avons été bien franchement, bien loyalement et bien +droitement...»</p> + +<p class="p2 right">Samedi matin, 29 janvier.</p> + +<p>»<i>P.-S.</i>—Nous apprenons qu'il ne reste plus à Bruxelles d'alternative +possible qu'entre Nemours et Leuchtenberg. Croirait-on qu'ainsi placé, +lord Ponsonby donne une préférence décidée à Leuchtenberg? En vérité, +cela passe toute croyance. C'est pourtant certain. Ce qui l'est moins, +mais ce qu'on dit, et ce que le langage de lord Ponsonby ne rend que +trop probable, c'est que M. Van de Weyer a apporté de Londres +l'assurance que l'Angleterre reconnaîtrait Leuchtenberg s'il était +élu<a name="FNanchor_393" id="FNanchor_393"></a><a href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_394" id="FNanchor_394"></a><a href="#Footnote_394" class="fnanchor"><span class="light">[394]</span></a></h4> + +<p class="right">«Bruxelles, le 8 mars 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Ne pouvant obtenir de la conférence une décision à mon <span class="pagenum"><a name="Page_491" id="Page_491">491</a></span> égard, je +me détermine à aller au-devant. J'ai l'honneur de vous adresser ma +démission des fonctions de son commissaire en Belgique. Je la lui +transmets en même temps par lord Ponsonby.</p> + +<p>»Vous trouverez ci-jointe la lettre que j'écris à la conférence et que +je vous prie de lui soumettre, et copies de mes lettres à lord +Ponsonby et à M. Van de Weyer.</p> + +<p>»Je compte partir vendredi ou samedi pour Paris. J'y ferai un court +séjour; mon plus vif désir est de me retrouver bientôt près de +vous<a name="FNanchor_395" id="FNanchor_395"></a><a href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_396" id="FNanchor_396"></a><a href="#Footnote_396" class="fnanchor"><span class="light">[396]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Paris, le 20 mars 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Je n'ai rien à vous apprendre sur la formation du ministère. Vous +connaissez comme moi les membres qui le composent: le parti de la paix +y est fort jusqu'à l'unanimité. Je pense que vous feriez bien d'écrire +un mot à M. Casimir Périer, qui sera charmé de recevoir une lettre de +vous. Il donne de l'unité à l'action du gouvernement et se montre +décidé à combattre les anarchistes avec vigueur...</p> + +<p>»... M. Laffitte a quitté les affaires avec peine et montre un peu +d'irritation. L'état de sa fortune est la principale cause de sa +défaite politique; la bourse poussait des clameurs qui avaient des +échos dans les Chambres.</p> + +<p>»La grande affaire aujourd'hui est celle des élections, je crois +qu'elles nous donneront une Chambre modérée et qui sera un véritable +appui pour l'ordre et le gouvernement.</p> + +<p>»Je crois que nous éviterons la guerre. Si les Autrichiens n'entrent +pas dans les États du Saint-Siège, la paix est assurée; je me suis +dévoué à sa conservation.» +<span class="pagenum"><a name="Page_492" id="Page_492">492</a></span></p> + +<h4 class="p2">TRADUCTION D'UNE DÉPÊCHE DE SIR R. GORDON<a name="FNanchor_397" id="FNanchor_397"></a><a href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a> A LORD PALMERSTON<a name="FNanchor_398" id="FNanchor_398"></a><a href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>.</h4> + +<p class="left5">[<i>Confidentielle</i>] <span class="dalign">«Constantinople, 31 mars 1831.</span></p> + +<p class="left5">»Milord,</p> + +<p>»Depuis ma dernière dépêche confidentielle du 25, le reis-effendi m'a +assuré que l'ambassadeur de France a présenté une note à la Porte qui, +quoique plus réservée que ses communications verbales contient les +trois points importants qui suivent:</p> + +<p>»1<sup>o</sup> Les principes du gouvernement français sont si diamétralement +opposés à ceux professés par la Russie et l'Autriche, qu'une guerre +entre la France et ces deux puissances est inévitable;</p> + +<p>»2<sup>o</sup> Dans cette guerre, l'Angleterre restera neutre, ou se déclarera +l'alliée de la France;</p> + +<p>»3<sup>o</sup> L'ambassadeur de France prie instamment la Porte, de la part de +son gouvernement, de prendre les mesures nécessaires pour assurer son +indépendance, avertissant le gouvernement ottoman que si, au +contraire, il épousait la cause opposée aux principes et aux vues de +la nation française, la Porte chercherait en vain plus tard, à être +exemptée des pertes qu'elle aurait à subir comme une conséquence +nécessaire de la guerre.</p> + +<p>»J'ai l'honneur...</p> + +<p class="left5">»<i>Signé</i>: <span class="smcap">R. Gordon.</span>»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS</span><a name="FNanchor_399" id="FNanchor_399"></a><a href="#Footnote_399" class="fnanchor"><span class="light">[399]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«27 juin 1831.</p> + +<p>»Après avoir ennuyé Mademoiselle des copies de ma correspondance +nocturne par le courrier d'aujourd'hui, je dois encore <span class="pagenum"><a name="Page_493" id="Page_493">493</a></span> lui +communiquer la réponse du prince Léopold que je reçois à l'instant, +quoiqu'elle ne satisfasse pas toutes mes exigences françaises, et que +les conversations ne remplacent que faiblement ce qui aurait été bien +plus utile à dire officiellement. Cependant il faut se tenir pour +satisfait parce que le contraire serait maintenant sans but. Toujours +est-il bon que ma lettre d'hier ait provoqué l'explication écrite du +prince qui tient un peu de l'excuse. Il cherche à se justifier sur ce +que d'autres membres de la conférence ont pu lui dire: il eût été plus +simple et plus droit de s'arrêter à la phrase écrite de ma main, que +je lui avais laissée.</p> + +<p>»A présent, espérons que les Belges si portés à l'indiscrétion +n'oublieront pas les assurances de dévouement que le prince leur a +faites pour la France...</p> + +<p>»Mademoiselle se souviendra que les premières nouvelles de tout ce que +j'ai écrit ces jours-ci doivent venir de Bruxelles.</p> + +<p>»Wessenberg va rendre plus facile le roi des Pays-Bas. C'est une +terrible tâche que nous lui donnons là.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_400" id="FNanchor_400"></a><a href="#Footnote_400" class="fnanchor"><span class="light">[400]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Samedi, 9 juillet 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Nous avons des lettres de Bruxelles du 6, au soir. Tout allait bien, +et on comptait sur une majorité très considérable. On croyait que de +cent soixante-quatorze, qui voteraient, il y aurait cent vingt-cinq +pour; mais ce qui prouve incontestablement que les propositions +seraient acceptées, c'est que Van de Weyer s'était inscrit pour parler +en leur faveur; et notre petit ami, comme les dieux de Caton, aime à +se trouver du côté des vainqueurs, et il n'aurait pas changé de côté, +s'il n'avait pas eu un fort pressentiment que la victoire allait se +ranger avec les propositions et le prince.</p> + +<p>»Le discours de Lebeau a converti plusieurs, entre autres <span class="pagenum"><a name="Page_494" id="Page_494">494</a></span> +Rodenbach<a name="FNanchor_401" id="FNanchor_401"></a><a href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a> et Coppens<a name="FNanchor_402" id="FNanchor_402"></a><a href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a> et on disait à Bruxelles que ce +discours avait fait parler un bègue et avait fait voir clair à un +aveugle. On croyait cependant que la décision ne se ferait +qu'aujourd'hui.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT</span><a name="FNanchor_403" id="FNanchor_403"></a><a href="#Footnote_403" class="fnanchor"><span class="light">[403]</span></a>.</h4> + +<p>«15 juillet 1831.</p> + +<p>»Le roi de Hollande n'a pas encore répondu; mais le pouvoir de +Wessenberg n'a pas été plus loin que d'obtenir quelques jours de +délai. Sa réponse ne sera donnée que jeudi au soir et alors Wessenberg +partira le vendredi (qui est aujourd'hui). Mon opinion est que malgré +quelques explications qui ont été données, la réponse du roi sera +mauvaise. Quel parti tirera-t-il de son humeur? Je n'en sais rien, car +les choses sont à tel point qu'il n'y a plus moyen de céder. On peut +adoucir par des explications, mais il n'est pas possible d'aller plus +loin. Le prince Léopold n'en part pas moins demain 16; il croit plaire +chez vous, et c'est son projet en allant par Calais. Il désire +passionnément épouser une de nos princesses; ce matin, il me le +répétait encore. On est bien fou en France quand on veut faire du +prince Léopold un prince anglais; il est parfaitement le contraire. +Cette dernière difficulté du roi de Hollande nous est fort +désagréable, et je crois qu'elle est fort inutile pour lui, il faut +attendre les premières lettres, elles nous apprendront au plus juste +sa disposition...»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">L'AMIRAL DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_404" id="FNanchor_404"></a><a href="#Footnote_404" class="fnanchor"><span class="light">[404]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Paris, le 28 décembre 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»Vous aurez vu, comment hier nous sommes sortis de la question <span class="pagenum"><a name="Page_495" id="Page_495">495</a></span> de +la pairie. Il y a dans l'autre Chambre une sorte de frémissement +révolutionnaire qui indique assez ce qui fût arrivé du retour du rejet +de la loi: tel est le pays.</p> + +<p>»Sébastiani a eu une fausse attaque d'apoplexie; il va mieux, mais on +pense qu'il sera quelque temps hors d'état de s'occuper d'affaires. +Son inquiétude, à cet égard, est manifeste. Pozzo s'en réjouit sans +contrainte, et promet de plus grandes facilités pour les affaires. +Demain, il doit réunir le corps diplomatique au sujet des plans +belges, et il me promettait hier soir, qu'il parlerait de manière à +substituer la démolition de Tournai à celle de Philippeville et +Marienbourg. Si cet arrangement vous paraissait sortable, veuillez +m'en faire dire un mot par madame de Dino; j'agirai ici en +conséquence: cela m'est plus facile maintenant.</p> + +<p>»Veuillez...</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»DE RIGNY.»</span></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">M. BRESSON AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_405" id="FNanchor_405"></a><a href="#Footnote_405" class="fnanchor"><span class="light">[405]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Berlin, le 26 janvier 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon prince,</p> + +<p>»... J'ai su que votre lettre du 20 décembre avait été mise sous les +yeux de Sa Majesté le roi de Prusse. Il a écrit à l'empereur pour le +presser de se rattacher aux vues de ses alliés, <i>dans des termes +plutôt trop vifs que trop doux</i>, m'a dit M. de Bernstorff. Ainsi, mon +prince, l'effet que vous désiriez a été produit.</p> + +<p>»En apprenant l'ajournement de l'échange des ratifications au 31 +janvier, l'on a beaucoup regretté ici qu'on ne l'eût pas fixé au 1er +mars. Hier, j'ai fait de nouvelles instances pour obtenir la +ratification pure et simple au traité du 15 novembre; elles ont été +infructueuses. M. le ministre d'Angleterre, chargé par son +gouvernement d'une démarche analogue, n'a pas été plus heureux. La +Prusse se maintient dans la position qu'elle a prise depuis le refus +de l'empereur de Russie, et l'ajournement n'a rien changé à sa manière +de voir. Il y a seulement une modification qui me paraît assez +importante aux instructions de M. de Bülow. On le <span class="pagenum"><a name="Page_496" id="Page_496">496</a></span> charge +d'indiquer à la conférence si, le 31 janvier, une ou plusieurs +puissances jugent à propos d'échanger leurs ratifications avec le +plénipotentiaire belge, de laisser pour les autres le protocole ouvert +jusqu'à un terme défini, le 15 mars par exemple, toujours avec la +réserve de la part de la Prusse que le traité à cette époque même, ne +serait valable qu'autant que toutes les puissances successivement +auraient ratifié en toute forme. C'est un autre mode d'ajournement qui +a ses inconvénients et ses avantages. M. Ancillon pense que cet +intervalle de temps serait employé avec profit soit à ramener la +Russie aux décisions prises par la conférence, soit à vaincre ou à +satisfaire le roi des Pays-Bas. On minuterait un traité définitif +entre la Hollande et la Belgique, et on le proposerait aux deux +parties; ou bien encore, on ajouterait aux vingt-quatre articles +quelques dispositions additionnelles et explicatives qui pourraient +décider l'acceptation du cabinet de La Haye, ou déterminer la Russie à +se considérer comme libre de tout engagement et de tout ménagement +envers elle. Telles sont les idées du cabinet de Berlin. J'ai cru, mon +prince, qu'il vous serait intéressant de les connaître.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">MADAME ADÉLAÏDE AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_406" id="FNanchor_406"></a><a href="#Footnote_406" class="fnanchor"><span class="light">[406]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Tuileries, 4 mars 1832.</p> + +<p>»... Nous voilà donc à Ancône, et en toute loyauté et franchise, car +le pape et les Autrichiens savaient que s'ils rentraient une seconde +fois dans les États du pape nous irions à Ancône; cela avait été +annoncé depuis longtemps. Je crois bien, de vous à moi, qu'ils se +flattaient que nous ne l'oserions pas, comme le roi de Hollande se +flattait que nous n'entrerions pas en Belgique: ainsi, par cette même +raison, je vous avoue, mon cher prince, que je suis bien aise que nous +ayons tenu parole en cela comme en tout le reste. Tous les +ambassadeurs ont été instruits, au même moment que l'ordre en a été +donné, du départ de notre expédition, et comme nous ne voulons +certainement pas de révolution en Italie, mais, au contraire, engager +à prendre tous les<span class="pagenum"><a name="Page_497" id="Page_497">497</a></span> +moyens qui peuvent l'éviter, ce qui sera expliqué bien clairement +et qui l'est certainement déjà, je ne puis me tourmenter du résultat +de cette expédition qui prouve aux puissances que nous tenons ce que +nous avançons, ce qui à mes yeux est un très grand avantage.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_407" id="FNanchor_407"></a><a href="#Footnote_407" class="fnanchor"><span class="light">[407]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Stanhope-street, le 15 mars 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Notre cabinet a pris en considération, hier au soir, la question de +savoir quelle serait la meilleure marche à suivre sur la proposition +qu'on nous annonce de la part de la Hollande, et l'opinion de notre +gouvernement est que je ne puis rien dire ni faire en conférence, +excepté de demander aux plénipotentiaires des trois cours: +ratifiez-vous, ou ne ratifiez-vous pas? Il nous paraît que tant que +les cinq cours ne sont pas sur la même ligne par rapport à la question +tout importante de la ratification, il est impossible pour la +conférence de répondre à la communication hollandaise, ou de faire à +la Hollande une communication quelconque.</p> + +<p>»Si nous sommions le roi de Hollande de nous donner réponse +catégorique quant à l'acceptation des vingt-quatre articles dans un +délai fixe, cela voudrait naturellement dire que, le terme échu, nous +procéderions à l'exécution du traité, bon gré malgré la Hollande. Mais +les trois cours seraient-elles prêtes à concourir avec nous, pour +concerter des moyens coercitifs? Non, du moins à ce qu'il paraît. Donc +la même demande ne signifierait pas la même chose pour toutes les +cours. De notre part la question impliquerait: mesures coercitives; de +la part des trois cours: abandon, mais inaction. Il nous paraît donc +que nous ferions bien de nous tenir sur le terrain que nous occupons +maintenant, et de ne pas nous laisser entraîner en aucune discussion +ni en aucune action commune comme conférence, avant de savoir avec +certitude si nous sommes deux ou cinq. <span class="pagenum"><a name="Page_498" id="Page_498">498</a></span></p> + +<p>»Si vous pouvez vous rendre au bureau aujourd'hui entre trois et +quatre heures, vous pourrez me dire alors quel est votre avis sur cet +affaire.</p> + +<p class="left"></p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LORD PALMERSTON</span><a name="FNanchor_408" id="FNanchor_408"></a><a href="#Footnote_408" class="fnanchor"><span class="light">[408]</span></a>.</h4> + +<p class="left5">[<i>Particulière</i>] <span class="dalign">«Le 17 mars 1832.</span></p> + +<p class="left5">»Dear lord Palmerston,</p> + +<p>»Je crois comme vous qu'après tant d'attente nous sommes +rigoureusement obligés d'avoir une conférence pour demander aux +plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse la détermination qu'ils +auront prise relativement à l'échange des ratifications. Tous les +égards ont été observés, tous les délais naturels ont été grandement +accordés. Il me semble que les choses sont à leur terme, et que ce +serait abuser de notre influence en Belgique que de retarder encore le +moment de la délivrer de l'inquiétude qui l'agite.</p> + +<p>»Aujourd'hui, prolonger de nouveau les délais serait un excès de +condescendance qui pourrait même être qualifié autrement.</p> + +<p>»Demain après le lever je me rendrai chez vous prêt à faire tout ce +qui vous conviendra et à conserver intacte la dignité que nos deux +pays réunis doivent avoir.»</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LORD PALMERSTON AU PRINCE DE TALLEYRAND</span><a name="FNanchor_409" id="FNanchor_409"></a><a href="#Footnote_409" class="fnanchor"><span class="light">[409]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«Stanhope-street, le 5 avril 1832.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Je vous prie de vous rendre au bureau à trois heures. Bülow n'a pas +encore son autorisation, et je crois qu'il faudra que nous fassions en +conférence la demande dont nous avons parlé. Je voudrais vous proposer +que nous disions aux plénipotentiaires des trois cours: deux mois se +sont passés depuis le 31 janvier, le protocole de ratification reste +encore ouvert; la saison est devenue <span class="pagenum"><a name="Page_499" id="Page_499">499</a></span> meilleure, les routes se +sont desséchées. Avez-vous tous, reçu vos ratifications, et êtes-vous +prêts à les échanger? Et vous qui ne l'êtes pas, ayez la bonté de +constater sur le protocole les raisons qui vous en empêchent. +J'inviterai le comte Orloff afin que nous puissions lui parler.</p> + +<h4 class="p2"><span class="smcap">LE PRINCE DE TALLEYRAND A LA PRINCESSE DE VAUDÉMONT</span><a name="FNanchor_410" id="FNanchor_410"></a><a href="#Footnote_410" class="fnanchor"><span class="light">[410]</span></a>.</h4> + +<p class="right">«1<sup>er</sup> mai au soir 1832.</p> + +<p>»Les ratifications sont arrivées, elles sont conditionnelles; mais +j'arrangerai cela, et je les rendrai simples par les déclarations que +j'obtiendrai des Russes: du reste ne parlez pas de cela à personne du +tout, parce que les ordres que je pourrais recevoir de quelque nature +et de quelque personne qu'elles fussent, me gêneraient et je veux +avoir fini vendredi. Mais pour cela il faut qu'on ne m'écrive pas; +ainsi parfait et complet silence. L'espoir de vous voir le mois +prochain me donne tous les moyens de ma jeunesse et de mon expérience +pour les affaires dont je suis chargé et à la fin desquelles je veux +arriver bien. Adieu je me tue peut-être, mais le réussirai. Je +voudrais que tous les employés du gouvernement en fissent autant pour +assurer la paix.</p> + +<p>»Adieu chère amie.»</p> +</div> + +<h5 class="p4">FIN DE L'APPENDICE ET DU TOME QUATRIÈME <span class="pagenum"><a name="Page_500" id="Page_500">500</a></span></h5> + +<hr class="c15 p4" /> +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le prince de Talleyrand à Madame Adélaïde (3 janvier +1831).</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> On se rappelle que le comte de Flahaut avait été envoyé à +Londres par le général Sébastiani pour proposer à M. de Talleyrand un +plan de partage de la Belgique. (Voir tome III, p. 410.)</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Sur les sentiments du roi et de la famille royale au +sujet de l'élection du duc de Nemours, voir à l'Appendice, p. <a href="#Page_481">481</a>, une +lettre de Madame Adélaïde à M. de Talleyrand.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir à ce sujet une lettre de Madame Adélaïde à M. de +Talleyrand. (Appendice, p. <a href="#Page_482">482</a>.)</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> En outre de cette publication, M. le comte d'Arschot +avait lu à la tribune du congrès, le 8 janvier, deux lettres de MM. +Gendebien et Rogier, dans lesquelles les envoyés belges à Paris +disaient que M. Sébastiani leur avait formellement promis de +reconnaître le prince Othon qui épouserait la princesse Marie +d'Orléans (voir les <i>Débats</i> du 11 janvier). Cette candidature du +prince Othon n'eut pas de suite. Le parti qui le soutenait ne tarda +pas à lui substituer le duc de Leuchtenberg.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Le prince de Talleyrand au comte Sébastiani.</i>—Cette +lettre est datée du 7 janvier dans le texte des archives.—Nous +continuerons comme précédemment à indiquer les variantes des deux +textes. On remarquera que M. de Talleyrand n'a généralement inséré ici +que des fragments de sa correspondance avec M. Sébastiani. Il +n'entrait pas dans notre plan de rétablir en note le texte intégral +des dépêches, et nous nous en sommes tenus aux variantes existant dans +les passages cités. Des points de suspension indiqueront les +coupures.</p> + +<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Variante:... <i>et à Bruxelles on s'occupe de faire un roi +qui vraisemblablement n'aura l'assentiment de personne s'il ne doit</i> +monter sur le trône qu'entouré de conseillers, qui par <i>leurs noms</i>... +etc.</p> + +<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Variante:... <i>sur le jeune prince Othon de Bavière qui +déjà était destiné au trône de la Grèce</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir à l'Appendice, p. <a href="#Page_483">483</a>, une lettre de M. Bresson à M. +de Talleyrand.</p> + +<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Cette lettre est une réponse à la lettre de Madame +Adélaïde du 3 janvier qui est insérée à l'Appendice, p. <a href="#Page_481">481</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Allusion à plusieurs faits qui s'étaient passés à +Bruxelles. Voir page <a href="#Page_8">8</a>. Voir également, page <a href="#Page_25">25</a>, l'incident +Sébastiani-Rogier.</p> + +<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Le prince de Talleyrand au général Sébastiani.</i> +(Dépêche déjà publiée.)</p> + +<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir cette lettre à l'Appendice, p. <a href="#Page_484">484</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Charles-Ferdinand prince de Capoue. Il est généralement +connu dans ces <i>Mémoires</i> sous le nom de prince Charles.</p> + +<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le prince Charles de Naples était né le 10 octobre +1811$1</p> + +<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> C'était en effet ce qu'on reprochait on France au prince +de Cobourg qui passait pour très anglais. Voir à l'Appendice, p. <a href="#Page_481">481</a>, +une lettre de Madame Adélaïde au prince de Talleyrand.</p> + +<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Protocole du 9 janvier 1831.</p> + +<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le protocole du 20 janvier comprenait deux séries de +décisions. Il fixait les limites de la Belgique et de la Hollande sur +le pied du <i>statu quo</i> 1790; il proclamait ensuite en ces termes la +neutralité du nouvel État:</p> + +<p>»... Les plénipotentiaires... sont unanimement d'avis que les cinq +puissances devaient à leur intérêt bien compris, à leur union, à la +tranquillité de l'Europe, et à l'accomplissement des vues consignées +dans leur protocole du 20 décembre, une manifestation solennelle, une +preuve éclatante de la ferme détermination où elles sont, de ne +rechercher dans les arrangements relatifs à la Belgique comme dans +toutes les circonstances qui pourront se présenter encore, aucune +augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage +isolé, et de donner à ce pays lui-même ainsi qu'à tous les États qui +l'environnent les meilleures garanties de repos et de sécurité. C'est +par suite de ces maximes, c'est dans ces attentions salutaires que les +plénipotentiaires ont résolu d'ajouter aux articles précédents ceux +qui se trouvent ci-dessous:</p> + +<p>»<span class="smcap">ARTICLE</span> V.—La Belgique, dans les limites telles qu'elles seront +arrêtées et tracées conformément aux bases posées dans les articles +1,2 et 4 du présent protocole, formera un État perpétuellement neutre. +Les cinq puissances lui garantissent cette neutralité perpétuelle +ainsi que l'intégrité et l'inviolabilité de son territoire dans les +limites mentionnées ci-dessus.</p> + +<p>»<span class="smcap">ARTICLE</span> VI.—Par une juste réciprocité, la Belgique sera tenue +d'observer cette même neutralité envers tous les autres États, et de +ne porter aucune atteinte à leur tranquillité intérieure ou +extérieure.»</p> + +<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Voir à ce sujet une lettre de Madame Adélaïde à M. de +Talleyrand (Appendice, p. <a href="#Page_489">489</a>.)</p> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Le même jour, 21 janvier, lord Palmerston écrivait à +lord Granville:</p> + +<p class="left5">«Mon cher Granville,</p> + +<p>»Le protocole que je vous envoie est le résultat de deux longues +journées de travail... Talleyrand voulait que le Luxembourg fût +compris dans la neutralité, mais à cela on objecta que ce duché +appartient à un souverain qui est indépendant et à une confédération +dont il est membre; que la conférence n'a pas le droit de traiter de +guerre et de paix pour le Luxembourg, ce droit n'appartenant qu'au +souverain du pays et à la confédération...</p> + +<p>»... Talleyrand s'est débattu comme un lion, a prétendu qu'il ne +consentirait pas à la neutralité de la Belgique, si le Luxembourg +n'entrait pas dans cette neutralité, et a fini par dire qu'il voulait +en échange Philippeville et Marienbourg... Enfin, nous avons fini par +le faire entrer en arrangement par le moyen qui rend les jurés +unanimes, par la faim. Entre neuf et dix heures il s'est rendu à nos +propositions, très content au fond du cœur, j'en suis sûr, de voir +la neutralité de la Belgique établie...» (<i>Correspondance intime de +lord Palmerston</i> traduite en français par Aug. Craven, I, 9.)</p> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> M. de Talleyrand avait envoyé à Paris la preuve de +l'intervention anglaise en Belgique en faveur du prince d'Orange. +(Appendice, p. <a href="#Page_486">486</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> M. Maclagan était alors député d'Ostende. A la séance du +12 janvier, il présenta une motion en faveur du prince d'Orange, ce +qui provoqua un violent tumulte.</p> + +<p>Voici en quels termes le compte rendu officiel relate cet incident:</p> + +<p><i>M. Maclagan</i> ne veut pas des combinaisons présentées (le duc de +Leuchtenberg et le prince Othon). Les puissances se réservent de nous +faire la loi; nous ne sommes pas indépendants. Le prince d'Orange nous +rapporterait le Limbourg, le Luxembourg, la rive gauche de l'Escaut, +et les puissances... (Au mot de prince d'Orange, des cris à l'ordre! à +bas, se font entendre de toutes parts. La plus grande effervescence +règne dans l'assemblée...)</p> + +<p><i>M. le président.</i>—Je rappelle à M. Maclagan, qu'il a sans doute +oublié que le congrès a exclu à jamais toute la famille d'Orange. +(Bravo, bravo!) (On entend dans le tumulte la voix de M. A. de +Rodenbach qui crie:—Il est Anglais, M. Maclagan, il est Anglais! il +n'est pas Belge, à l'ordre!)</p> + +<p><i>M. le président.</i>—Je connais mon devoir, je rappelle M. Maclagan à +l'ordre...</p> + +<p><i>M. Maclagan</i> prétend qu'il faudrait que le congrès revînt sur sa +décision de l'exclusion pour donner liberté entière à ses +commissaires. (Les cris recommencent de nouveau et M. Maclagan quitte +définitivement la tribune.)</p> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Firmin Rogier, diplomate belge, né en 1791, fut d'abord +professeur de l'Université de France. Après 1815, il entra dans le +journalisme, et combattit le gouvernement du roi Guillaume. En 1830, +il fut nommé secrétaire de légation à Paris et fit pendant quelque +temps fonction de chargé d'affaires. Il devint plus tard ministre +plénipotentiaire et ne se retira qu'en 1864.</p> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Un incident peu correct avait à ce moment jeté quelque +aigreur entre le cabinet français et le gouvernement belge. M. de +Celles avait lu à la tribune des lettres de M. Firmin Rogier et de M. +Bresson, relatives à la candidature du duc de Leuchtenberg. Le comte +Sébastiani avait été à juste titre mécontent que le gouvernement belge +livrât à la publicité des documents essentiellement secrets, et que +des paroles qu'il avait prononcées dans une conversation familière +avec M. Rogier eussent été rapportées officiellement. Il s'en plaignit +vivement à M. Rogier et lui écrivit la lettre suivante:</p> + +<p class="right">«Paris, 14 janvier.</p> + +<p class="left5">»Monsieur,</p> + +<p>»Vous m'avez dit, il y a quelques jours, que les journaux avaient +rendu compte d'une manière infidèle des lettres que vous aviez écrites +au gouvernement provisoire; mais ils vous attribuent aujourd'hui une +nouvelle dépêche où il m'est impossible de reconnaître ce qui a été +dit dans nos derniers entretiens.</p> + +<p>»Comme ministre, je n'ai jamais eu à entretenir le roi d'aucun +arrangement relatif à sa famille. Le roi n'a donc pu m'accorder ni +refuser ce qui ne lui a point été demandé. J'ajouterai que soit comme +homme, soit comme interprète des pensées royales, je ne me serais +jamais expliqué avec une telle légèreté sur la famille d'un prince +dont le roi estime la mémoire, et sous les ordres duquel je m'honore +d'avoir longtemps combattu pour la gloire et l'indépendance de la +France.</p> + +<p>»Je me plais à croire, monsieur, que la lettre dont il s'agit n'est +pas votre ouvrage: s'il en était autrement, je me verrais obligé de +n'avoir plus de relations avec vous que par écrit.</p> + +<p class="left5">»J'ai l'honneur, etc.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»HORACE SÉBASTIANI.»</span></p> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> M. de Stassart, gouverneur de la province de Namur, +était alors vice-président du congrès.</p> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Le général comte Exelmans (1775-1852), l'un des plus +brillants généraux de cavalerie de Napoléon. Il était alors pair de +France. Il devint en 1849 grand chancelier de la Légion d'honneur, +maréchal de France et sénateur.</p> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Le général baron Fabvier, né en 1782, entré à l'armée en +1804, fut sous l'empire chargé de diverses missions en Turquie, puis +en Perse. En 1814 il dut signer la capitulation de Paris. Mis en +disponibilité sous la Restauration, il passa en Grèce en 1823, et prit +du service dans la guerre de l'indépendance. En 1830, il devint +maréchal de camp, commandant de place à Paris, puis lieutenant général +(1839) et pair de France (1845). En 1848, il fut élu député et nommé +ambassadeur à Constantinople, puis à Copenhague. Il mourut en 1855.</p> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Le général Charles Lallemand, né en 1774, s'engagea en +1793, et était général de brigade en 1815. Condamné à mort par +contumace à la deuxième Restauration, il passa en Amérique, revint en +France en 1830, devint membre de la Chambre des pairs et mourut en +1839.</p> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Par convention en date du 13 août 1814, l'Angleterre +s'engageait à restituer au roi des Pays-Bas les colonies dont elle +s'était emparée au cours de la guerre, à l'exception de la colonie du +Cap et de diverses possessions sur la côte de Guyane et sur la côte de +Malabar.</p> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Voir la lettre de M. Bresson au prince de Talleyrand. +(Appendice p. <a href="#Page_487">487</a>.)</p> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Voir à l'Appendice, p. <a href="#Page_488">488</a>, la lettre que M. de +Talleyrand écrivait dans le même sens à Madame Adélaïde.</p> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, duc de +Mortemart, né en 1787, émigra en 1791, revint en France sous le +Consulat, et devint officier d'ordonnance de l'empereur. A la +Restauration il fut nommé pair de France (1814) et maréchal de camp, +puis ambassadeur en Russie. Le 29 juillet 1830, Charles X le chargea +de former un cabinet, mais ses efforts échouèrent et il se rallia à +Louis-Philippe. Il fut chargé d'une mission extraordinaire à +Pétersbourg et accrédité définitivement à ce poste en 1831. Il devint +sénateur en 1852 et mourut en 1876.</p> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> M. de Caulaincourt avait été ambassadeur sous l'empire +où il avait la mission délicate de ramener l'opinion des Russes au +régime de la France d'alors. (<i>Note de M. de Bacourt.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Paul prince de Wurtemberg, né en 1785, marié en 1805 à +la princesse Catherine, fille du duc de Saxe-Altenbourg, mort le 16 +avril 1852. Il était le frère du roi de Wurtemberg.</p> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Ce protocole du 27 janvier ne renfermait pas des +<i>décisions</i> mais de simples <i>propositions</i> de la conférence, qui +n'avaient aucune force exécutoire. Il proposait un projet pour le +partage des dettes entre les deux pays, et donnait le droit à la +Belgique de participer au commerce colonial hollandais.—Il ne faut +pas perdre de vue cette circonstance sur laquelle M. de Talleyrand +reviendra plus tard.</p> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Le congrès avait été fort irrité de l'intention +manifestée par la conférence de régler elle-même les questions +intéressant la Belgique. Cette phrase notamment du protocole du 20 +janvier: «La Hollande et la Belgique possédant des enclaves sur leurs +territoires respectifs, il sera effectué par les soins des cinq cours +tels échanges et arrangements entre les deux pays qui leur assureront +l'avantage réciproque d'une entière contiguïté de possession...» etc., +avait éveillé les susceptibilités de l'assemblée. Enfin la question du +Luxembourg avait irrité le patriotisme des députés. Aussi, à la séance +du 29 janvier, la lecture du protocole souleva de violentes +protestations. «La souveraineté nationale, disait un député, M. +Nothomb, est transférée de Bruxelles au Foreign Office.—Le 30, une +protestation fut votée par 163 voix contre 9.</p> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer qu'en +suivant l'ordre chronologique dans lequel les lettres sont écrites, M. +de Talleyrand ne pouvait pas placer les réponses exactement à la suite +des lettres mêmes et qu'il fallait dans ce temps-là, de deux à trois +jours, selon l'état de la mer, pour qu'une lettre parvînt de Londres à +Bruxelles ou à Paris et <i>vice versa</i>. (<i>Note de M. de Bacourt.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> On se rappelle que le prince d'Orange avait épousé la +grande-duchesse Anne, sœur de l'empereur Nicolas.</p> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Le 2 février un mouvement orangiste avait éclaté à +Bruges et à Gand. Le lieutenant-colonel Grégoire souleva son régiment +cantonné à Bruges. A sa tête, il pénétra dans Gand et força le +gouverneur à proclamer le prince d'Orange. Mais il fut aussitôt +attaqué dans la ville, battu et arrêté. Le mouvement n'eut pas de +suite.</p> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Il est nécessaire de faire ressortir ici la situation +singulièrement délicate de M. Bresson à Bruxelles. Dépendant à la fois +de la conférence et du général Sébastiani, il lui était souvent bien +difficile d'obéir également aux ordres de Londres et de Paris. Ainsi +le cabinet français avait tout d'abord refusé de reconnaître les +protocoles des 20 et 27 janvier et celui du 7 février: le premier, +fixant les limites de la Hollande et de la Belgique; le deuxième, +réglant certaines questions commerciales et financières résultant de +la séparation; le troisième, confirmant la résolution déjà annoncée du +roi Louis-Philippe de refuser la couronne offerte au duc de Nemours. +M. de Talleyrand avait signé ces protocoles et les avait envoyés à M. +Bresson pour être communiqués au gouvernement belge. Or, presque le +même jour, le général Sébastiani, qui avait fait prévaloir à Paris une +ligne de conduite opposée à celle de M. de Talleyrand, écrivait à M. +Bresson:</p> + +<p class="right">«Paris, 1<sup>er</sup> février.</p> + +<p class="left5">»Monsieur,</p> + +<p>»Si comme je l'espère, vous n'avez pas encore communiqué au +gouvernement belge le protocole du 27 janvier, vous vous opposerez à +cette communication parce que le gouvernement du roi n'a pas adhéré à +ses dispositions. Dans la question des dettes comme dans celle de la +fixation de l'étendue et des limites des territoires belges et +hollandais, nous avons toujours entendu que le concours et le +consentement libre des deux États étaient nécessaires. La conférence +de Londres est une médiation, et l'intention du gouvernement du roi +est qu'elle n'en perde jamais le caractère.</p> + +<p class="left5">»Recevez, etc.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»HORACE SÉBASTIANI.»</span></p> + +<p>M. Bresson communiqua cette lettre à M. Van de Weyer, président du +comité diplomatique, qui la lut au congrès, le 3 février. C'est à cet +incident, qui dut à juste titre étonner M. de Talleyrand, qu'il fait +allusion dans sa lettre du 6 février.</p> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Ce protocole déclarait que les puissances ne +reconnaîtraient en aucun cas le duc de Leuchtenberg comme roi des +Belges. (<i>Note de M. de Bacourt.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Seconde dépêche officielle du 10 février déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Cette députation était composée de dix membres: MM. +Surlet de Chokier, Félix de Mérode, d'Arschot, Gendebien, Lehon, de +Brouckère, Marlet, l'abbé Bouqueau, Barthélémy et de Rodes. Les +députés arrivèrent à Paris le 6 février. Ce n'est que le 17 qu'ils +furent reçus officiellement, et que leur roi leur notifia son refus. +(Voir les <i>Débats</i> du 19 février.)</p> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Ce protocole contenait, de la part de M. de Talleyrand, +une nouvelle affirmation, faite au nom de son gouvernement, que le roi +n'accepterait pas la couronne offerte au duc de Nemours. Il ajoutait, +au sujet de la candidature du duc de Leuchtenberg que ce prince ne +serait reconnu par aucune des cinq cours. M. Bresson, en agissant +comme il le faisait, se bornait à obéir aux ordres qu'il avait reçus +de Paris. (Voir à ce sujet p. <a href="#Page_53">53</a> et note <a href="#FNanchor_46">46</a>)</p> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> C'est-à-dire que la lettre du général Sébastiani à M. +Bresson du 1<sup>er</sup> février n'avait pas été placardée dans les rues, +comme l'avait cru M. de Talleyrand d'après les bruits qui couraient à +Londres, mais seulement lue au congrès et naturellement imprimée dans +le compte rendu de la séance.</p> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> A la suite de ces incidents M. Bresson dut quitter +Bruxelles. (Voir à l'Appendice, p. <a href="#Page_490">490</a>, la lettre qu'il écrivit à +cette occasion à M. de Talleyrand.)</p> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Une émeute avait éclaté à Paris le 14 février à +l'occasion de l'anniversaire de la mort du duc de Berry. Un service +avait eu lieu à Saint-Germain-l'Auxerrois. Le peuple dévasta cette +église et l'archevêché.</p> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> La révolution éclata à Modène le 3 février. Le duc fut +contraint de s'enfuir, et un gouvernement provisoire s'établit avec un +dictateur et trois consuls. Le 4 février, l'insurrection triompha +également à Bologne. Le prolégat pontifical dut se retirer, et un +gouvernement provisoire fut installé.</p> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Henry Gauthier, comte de Rigny, né en 1782, entra dans +la marine en 1798. Il était capitaine de vaisseau en 1816, +contre-amiral en 1825 et vice-amiral après la bataille de Navarin, où +il commandait la flotte française. Le 13 mars 1831, il fut nommé +ministre de la marine. En 1834, il passa aux affaires étrangères. Il +quitta ce poste l'année suivante, mais garda le titre de ministre +d'État jusqu'à sa mort (1835).</p> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Propriétaire du <i>Courrier français</i>, journal de +l'opinion la plus violente dans l'opposition révolutionnaire. (<i>Note +de M. de Bacourt.</i>)</p> + +<p>René Théophile Châtelain, né en 1790, avait servi dans les armées de +l'empire. Il quitta le service en 1830 et entra dans le journalisme, +collabora longtemps au <i>Courrier français</i> et au <i>National</i>, et mourut +en 1838.</p> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Propriétaire du <i>Journal des Débats</i>, qui soutenait le +gouvernement. (<i>Note de M. de Bacourt.</i>)</p> + +<p>Louis-François Bertin de Vaux, né en 1766, débuta dès 1793 dans le +journalisme en combattant les partis révolutionnaires dans le <i>Journal +français</i>, l'<i>Éclair</i> et le <i>Courrier universel</i>. Après le 18 +brumaire, il fonda le <i>Journal des Débats</i>, qui tout d'abord s'occupa +presque exclusivement de littérature et d'art. Impliqué dans une +conspiration royaliste, Bertin passa huit mois au Temple, et fut +ensuite déporté à l'île d'Elbe. De retour à Paris au bout de peu de +temps, il reprit la direction de son journal, mais le gouvernement ne +tarda pas à s'approprier cet organe de publicité. Il lui imposa un +nouveau directeur, Fievée, et changea son nom en celui de <i>Journal de +l'Empire</i>. Malgré cela, le <i>Journal de l'Empire</i> fut saisi en 1811 et +la propriété en fut confisquée au profit de l'État. M. Bertin ne la +recouvra qu'en 1814. En 1815, il suivit le roi à Gand où il rédigea le +<i>Moniteur</i> de Gand. Sous la Restauration, M. Bertin se rangea dans +l'opposition modérée. En 1830, il adopta avec empressement la +monarchie nouvelle. Le <i>Journal des Débats</i> était à cette époque le +premier organe du parti monarchique, et il le demeura pendant toute la +durée du gouvernement de juillet. Bertin mourut en 1841.</p> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Variante: <i>de l'indépendance</i> de la Belgique.</p> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Variante: <i>Quant à la question des dettes, on a fait +seulement des propositions d'après lesquelles on demande à être +conduit dans une route juste et équitable.</i></p> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Supprimé dans le texte des archives.</p> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Le général Sébastiani avait annoncé à M. de Talleyrand +que M. de Krüdener, envoyé par le prince de Lieven, avait ouvertement +proposé à Bruxelles le prince d'Orange et que lord Ponsonby l'appuyait +énergiquement.—M. de Krüdener était un ancien diplomate russe. Il se +trouvait à Bruxelles sans mission officielle, et était l'agent actif +du prince d'Orange dont la Russie défendait les intérêts. Il avait +proposé de le faire excepter de l'exclusion prononcée contre sa +famille. M. de Krüdener fut expulsé par ordre du congrès. (Voir <span class="smcap">Juste</span>, +<i>Congrès de Bruxelles</i>, I, 275)</p> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Le protocole numéro 15 ne contient aucune stipulation de +ce genre. (Voir page <a href="#Page_64">64</a>). M. de Talleyrand n'a-t-il pas plutôt en vue +le protocole numéro 9 du 9 janvier (voir page <a href="#Page_17">17</a>) ou celui (n<sup>o</sup> <a href="#Page_16">16</a>) du +8 février? (Voir page <a href="#Page_60">60</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Séance de la Chambre des communes du 15 février. Lord +Palmerston répond à une interpellation sur les affaires de Belgique et +notamment sur la concentration de troupes françaises dans le +département du Nord.</p> + +<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. +Pallain.</p> + +<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Le 7 février, le gouvernement de dom Miguel avait donné +l'ordre d'activer le jugement des prisonniers politiques. Un décret du +9 février établissait à cet effet des commissions militaires munies de +pouvoirs exorbitants. Cette conduite provoqua une émeute et un +mouvement en faveur de dona Maria. La répression fut rigoureuse et +sanglante. Deux Français furent arrêtés et déportés en Afrique.</p> + +<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Le comte Bachasson de Montalivet, né en 1801, entra en +1823, par hérédité, à la Chambre des pairs. En 1830, il devint +ministre de l'intérieur (2 novembre), puis ministre de l'instruction +publique et des cultes (13 mars 1831), et de nouveau ministre de +l'intérieur après la mort de Casimir Périer (1832). Il se retira le 10 +octobre 1832, devint intendant général de la liste civile, et reprit +deux fois encore le portefeuille de l'intérieur, en 1836 et 1837. Il +rentra dans la vie privée en 1848. En 1879, il fut nommé sénateur +inamovible et mourut l'année suivante.</p> + +<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Odilon Barrot, né en 1791, fils du conventionnel de ce +nom, avait été, sous la Restauration, avocat à la Cour de cassation. +En 1830, il était secrétaire de la commission municipale, et fut comme +tel l'un des commissaires chargés d'escorter Charles X. Il devint +ensuite député et préfet de la Seine; à la suite de l'émeute du 14 +février contre laquelle il ne sut ou ne voulut rien faire; il fut +publiquement pris à partie par M. de Montalivet, alors ministre de +l'intérieur, et révoqué peu de jours après. Il conserva son siège à la +Chambre jusqu'en 1852. En février 1848, il avait été chargé par le roi +de former un cabinet avec M. Thiers, mais ne put y réussir. Au mois de +décembre, il entra dans le premier cabinet du prince président. Il se +retira de la vie publique en 1852. En 1872, il devint vice-président +du Conseil d'État et mourut l'année suivante.</p> + +<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Le protocole du 19 février n'est qu'une longue +déclaration de principes par laquelle la conférence expose les motifs +qui l'ont déterminée à intervenir en Belgique. Elle déclare que les +traités ne perdent pas leur puissance quels que soient les changements +qui surviennent dans l'organisation intérieure des peuples; qu'en +particulier l'esprit du traité de 1814 survivait à la dislocation du +royaume des Pays-Bas, et qu'il appartenait aux puissances d'aviser à +rétablir l'équilibre de l'Europe; que la tranquillité et la sécurité +de la communauté européenne limitent les droits de chaque État; que +les puissances ont le droit et le devoir de prévenir toute source de +conflit qui pourrait dégénérer en guerre générale.</p> + +<p>En conséquence de ces principes, la conférence décide:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Que les arrangements arrêtés par le protocole du 20 janvier étaient +fondamentaux et irrévocables;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Que l'indépendance de la Belgique ne serait reconnue qu'aux +conditions dudit protocole;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Que le principe de la neutralité de la Belgique était obligatoire +pour les cinq puissances;</p> + +<p>4<sup>o</sup> Que les cinq puissances se reconnaissaient le plein droit de +déclarer que le souverain de la Belgique doit répondre par sa +situation personnelle au principe d'existence de la Belgique, +satisfaire à la sûreté des autres États, accepter le protocole du 20 +janvier, et être à même d'en assurer aux Belges la libre jouissance.</p> + +<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Lord Ponsonby était en effet le beau-frère de lord +Grey.</p> + +<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Thomas Leveson Gower, comte Granville, né en 1773, entra +à la Chambre des communes à vingt-deux ans, fut lord de la trésorerie +en 1800, puis chancelier de l'échiquier en 1802, et ambassadeur à +Pétersbourg en 1804. En 1815, il entra à la Chambre des lords et fut +nommé ministre à La Haye, alla ensuite à Paris, quitta ce poste en +1828, mais y fut de nouveau envoyé de 1831 à 1834 et de 1835 à 1841. +Il mourut en 1846.</p> + +<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a></p> + +<h5><span class="smcap">LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND</span></h5> + +<p class="right">«Downing-Street, 19 février 1831.</p> + +<p class="left5">»Cher prince Talleyrand,</p> + +<p>»Agréez mes meilleurs remerciements pour m'avoir envoyé la réponse de +votre roi aux députés belges. Je pense qu'elle sera probablement +critiquée, comme indiquant, sous des expressions de regret, trop de +désir pour la couronne qu'on refuse; mais en s'attachant à la +substance même de cette réponse, j'en suis complètement satisfait.</p> + +<p>»J'ajouterai seulement mon souhait sincère et ardent pour que rien ne +survienne qui puisse tromper nos efforts à maintenir la paix.</p> + +<p class="left5">»Je suis...</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»GREY.»</span></p> + +<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Les insurrections de Modène, de Parme et de la Romagne.</p> + +<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Variante: <i>Les polices d'assurance augmentent chaque +jour.</i></p> + +<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Sir James Mackintosh, né en 1765, orateur et publiciste +anglais. Il entra à la Chambre des communes en 1802 et fut nommé +assesseur à Bombay. De retour en Angleterre, il rentra au parlement, +et devint l'un des orateurs les plus influents du parti whig. En 1830, +il fit partie du cabinet whig comme commissaire pour l'Inde. Il mourut +en 1832. Sir James Mackintosh était un jurisconsulte éminent. Son nom +brilla égale ment dans les lettres et la philosophie.</p> + +<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> On se rappelle que le duc de Mortemart avait été envoyé +en ambassade extraordinaire à Londres, avec mission de négocier un +rapprochement entre les deux gouvernements.</p> + +<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Après le vote de la constitution belge et le refus de la +couronne par le duc de Nemours, le congrès décréta qu'une régence +serait établie pour gouverner le pays jusqu'à ce que la nation se soit +mise d'accord avec les cinq puissances sur le choix d'un souverain (23 +février). Le lendemain, M. Surlet de Chokier fut élu régent par le +congrès par 108 voix contre 43 à M. de Mérode et 5 à M. Gerlache.</p> + +<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Le général comte Belliard, né en 1769, s'engagea en +1792, prit part à toutes les campagnes de la Révolution et de +l'Empire. Général depuis 1796, il devint en mars 1814 colonel général +de la cavalerie de la garde. Louis XVIII le nomma pair de France et +major général. Il reprit du service sous les Cent-jours et vécut à +l'écart sous la deuxième Restauration. En 1831, il fut nommé ministre +plénipotentiaire à Bruxelles. Il mourut peu après, le 28 janvier +1832.</p> + +<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> C'est la séance du 23 février. Le général Sébastiani +avait fait à la Chambre une communication sur la politique étrangère +et exposé les motifs pour lesquels le roi avait refusé la couronne +pour le duc de Nemours. Le général Lamarque et M. Mauguin s'étaient +élevés avec véhémence contre la conduite du cabinet en cette +circonstance. «Je ne puis que m'affliger, avait conclu le premier, du +refus du trône de la Belgique; je ne puis surtout que gémir de la +marche incertaine, des hésitations, des contradictions qui, mises au +grand jour, nous ont fait voir notre diplomatie dans une nudité dont +elle ne doit pas s'enorgueillir.»</p> + +<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> L'émeute des 14 et 15 février à Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> A la suite de désordres qui avaient éclaté en Savoie, +les réfugiés sardes qui étaient en grand nombre sur la frontière +française, voulurent tenter un coup de main et rentrer en armes dans +leur patrie. Cinq à six cents d'entre eux entraînant un certain nombre +de gardes nationaux de Lyon, tentèrent de mettre ce projet à +exécution. Ils furent dispersés le 25 février par un escadron de +cavalerie, et l'incident n'eut pas de suite.</p> + +<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> François-Maximilien Gérard, comte de Rayneval, né en +1778, successivement secrétaire d'ambassade à Stockholm, à +Pétersbourg, à Lisbonne, puis de nouveau à Pétersbourg, secrétaire de +la légation française au congrès de Châtillon, consul général à +Londres (1814), chef de la chancellerie au ministère (1810), +sous-secrétaire d'État (1821). Il fut ensuite ministre à Berlin, à +Berne, puis ambassadeur à Vienne (1829). Rappelé en 1830, il vivait à +Paris dans la retraite, lorsque Casimir Périer, sur la recommandation +de M. de Talleyrand, l'envoya à Madrid. Il y mourut en 1836.</p> + +<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Voir le <i>Courrier français</i> du 28 février. Nous allons +citer quelques extraits de cet article pour montrer quel était l'état +d'opinion de l'opposition républicaine contre laquelle le cabinet +français et M. de Talleyrand avaient à lutter:</p> + +<p>«Une lettre de Londres du 24, que nous avions hier sous les yeux, +parlait d'un protocole qui venait d'être signé et qui bouleversait +tous les principes qui avaient paru jusqu'ici diriger notre +politique... On concevrait à peine qu'une réunion diplomatique dont +les actes sont destinés à être connus de l'Europe entière, osât +proclamer que les traités de 1815 ont été faits de nation à nation, au +moment même où les nations parquées, morcelées, partagées et traitées +comme un vil bétail, se soulèvent dans la moitié de l'Europe, pour +sortir d'une situation antipathique à leurs intérêts et à leur nature. +Mais M. de Talleyrand est là, et sa présence rend probable tout ce qui +sera tenté pour le maintien des traités auxquels il a pris part... Il +est certain, que la politique de l'Europe, que la politique de la +France se fait à Londres d'une manière contraire à nos intérêts, +puisque c'est M. de Talleyrand qui y préside... S'il a été signé à +Londres quelque chose de semblable à ce qu'annonce le <i>Temps</i>, le +ministère n'a plus rien à faire qu'à rappeler son ambassadeur, et à +user de la liberté qu'on veut bien nous laisser au prix d'une guerre +générale. Nous aurons d'abord l'avantage de ne plus être représentés +par M. de Talleyrand et ensuite celui de recouvrer notre +indépendance... La diplomatie paraît trop disposée à oublier ce qu'est +la France, ce qu'elle a fait, ce qu'elle peut faire encore, ce qu'elle +peut donner d'impulsion à l'Europe quand elle le voudra. Il n'y a +qu'un mot à dire pour qu'elle s'en souvienne. Si l'on veut des +bouleversements, soit! il suffit de donner le signal, et, avant un an, +on verra qui sera debout.»</p> + +<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Le maréchal Jourdan, alors âgé de soixante-neuf ans, +avait dans les premiers jours de la monarchie de Juillet, passé un +instant aux affaires étrangères. Il se retira dès le 11 août, fut +nommé gouverneur des Invalides et mourut le 23 novembre 1833.</p> + +<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Casimir Périer, né à Grenoble en 1777, avait d'abord été +officier du génie. Après avoir quitté le service, il fonda avec son +frère une grande maison de banque, dont l'importance devint rapidement +considérable. En 1817, il entra à la Chambre des députés, et siégea +dans l'opposition jusqu'en 1830. Après les journées de Juillet, il +devint président de la Chambre et ministre sans portefeuille dans le +cabinet du 11 août. Chef du cabinet du 13 mars, il ne garda le pouvoir +qu'un an, et mourut du choléra le 16 mai 1832.</p> + +<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Le cabinet du 13 mars fut ainsi composé: MM. Casimir +Périer, président du conseil et ministre de l'intérieur; Barthe, garde +des sceaux; le général Sébastiani, ministre des affaires étrangères; +le baron Louis, ministre des finances; le maréchal Soult, ministre de +la guerre; l'amiral de Rigny, ministre de la marine; le comte de +Montalivet, ministre de l'instruction publique et des cultes; le comte +d'Argout, ministre du commerce et des travaux publics.—Il n'est pas +sans intérêt de constater quel fut l'effet produit en Angleterre par +l'avènement du nouveau cabinet. Voici ce qu'écrivait lord Palmerston à +lord Granville:</p> + +<p class="left5">[<i>Particulière</i>] <span class="dalign"><i>Foreign Office</i>, 15 mars 1831.</span></p> + +<p class="left5">Mon cher Granville,</p> + +<p>Nous sommes ravis de la nomination de Casimir Périer; cet événement +est, nous l'espérons, de nature à procurer la paix à la France et à +l'Europe. Veuillez cultiver, je vous prie, le nouveau ministre et +faites-lui comprendre que le gouvernement anglais a grande confiance +en lui et considère sa nomination comme un gage de paix... +(<i>Correspondance intime de lord Palmerston.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Voir à l'Appendice, p. <a href="#Page_491">491</a>, la lettre par laquelle le +général Sébastiani annonçait au prince de Talleyrand la formation du +nouveau ministère.</p> + +<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Lord John Russell, troisième fils du duc de Bedford, né +en 1792, entra à vingt et un ans à la Chambre des communes, et siégea +dans le parti whig. En 1830, il fut nommé trésorier général militaire +et, bien qu'il n'eût pas de siège dans le cabinet, fut chargé avec +trois membres du ministère de préparer le projet de loi de réforme +électorale, au sujet de laquelle il avait récemment, comme simple +député, présenté une motion.</p> + +<p>Le bill fut présenté aux Communes le 1<sup>er</sup> mars 1831, voté en +première lecture à la majorité d'une voix, puis repoussé à la deuxième +lecture. Après la dissolution du parlement et l'élection d'une +nouvelle assemblée, il fut adopté par 345 voix contre 236 (21 +septembre). Porté le 22 septembre à la Chambre des pairs, il fut +rejeté. Présenté de nouveau en décembre avec de légères modifications, +la Chambre renvoya la discussion à trois mois. Enfin, le 4 juin 1832, +il fut adopté par les pairs. C'est en grande partie à lord Russell que +fut dû ce résultat. En 1835, celui-ci devint ministre de l'intérieur, +et en 1839 ministre des colonies. En 1846, il fut nommé premier lord +de la trésorerie et resta à la tête des affaires jusqu'en 1852. En +décembre de la même année, il passa aux affaires étrangères, puis fut +successivement ministre sans portefeuille, président du conseil, et +ministre des colonies (1855). Il quitta le pouvoir la même année, +demeura le chef du parti whig dans le parlement, signa en 1860 le +traité de commerce avec la France, et fut créé pair en 1861. Il +succéda à lord Palmerston comme chef du cabinet (1865-1868) et mourut +en 1878.</p> + +<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Bologne s'était insurgée le 2 février 1831 contre le +gouvernement pontifical. La Romagne entière et l'Ombrie suivirent son +exemple. Les deux fils de Louis Bonaparte, le prince Charles et le +prince Louis, prirent part au mouvement. Le premier mourut de maladie +à Forli; le second, qui fut plus tard l'empereur Napoléon III, faillit +également périr à Ancône.</p> + +<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Variante: <i>ainsi que les pièces qui y étaient +jointes</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Variante: <i>On pense que les débats finiront dans la +séance du 7. Je verrai aussitôt après lord Palmerston.</i></p> + +<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> M. Wynn fut remplacé par sir Henry Parnell qui, dans la +session suivante se retira pour le même motif.</p> + +<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Variante: ... <i>dont vous me parlez dans votre lettre du +22</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Supprimé dans le texte des archives.</p> + +<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> François-Aimé Mellinet né en 1769, fils du +conventionnel de ce nom, était colonel en 1793. Il devint +sous-inspecteur aux revues en 1800 et, sous les Cent-jours, fut chef +d'état-major de la jeune garde. Il vécut dans la retraite jusqu'en +1830, passa alors en Belgique à la tête d'un corps de volontaires, +commanda l'artillerie de Bruxelles dans les journées de septembre, et +fut mis à la tête des troupes qui bloquaient Maëstricht. Le régent lui +ayant retiré son commandement, il se fixa à Bruxelles, où il devint le +chef du parti républicain. En 1848, il provoqua un mouvement +révolutionnaire, fut arrêté, condamné à la détention et mourut peu +après (1852).</p> + +<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> La Diète venait d'être saisie par le roi Guillaume, qui +en sa qualité de grand-duc de Luxembourg faisait partie de la +Confédération germanique, d'une demande de secours. Dans la séance du +18 mars, elle allait décréter la formation d'un corps de vingt-quatre +mille hommes, pour rétablir dans le grand-duché l'autorité du roi des +Pays-Bas. En même temps elle donnait des ordres pour approvisionner et +mettre en état les forteresses de la Confédération.</p> + +<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Jean Vatout, né en 1792, était entré sous l'empire dans +l'administration préfectorale. En 1822 il fut attaché à la maison du +duc d'Orléans; en 1831 il fut élu député, et siégea à la Chambre +jusqu'en 1848. Il fut, sous le gouvernement de Juillet, nommé +président du conseil des bâtiments civils. Il entra à l'Académie en +1848, mais mourut la même année.</p> + +<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Marie-Théodore de Gueulluy comte de Rumigny, né en +1789, entra en 1805 à l'armée et était colonel en 1814. Sous la +Restauration, il devint l'aide de camp du duc d'Orléans. Il fut nommé +général de brigade en 1830, et chargé de la pacification de la Vendée +et de la Bretagne. Il prit part à l'expédition d'Anvers et fut élu +député en 1831. Il accompagna Louis-Philippe en exil en 1848, et fut +mis à la retraite par le gouvernement provisoire. Il mourut en 1860.</p> + +<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Le 5 mars, le gouverneur général envoyé dans le +Luxembourg par le roi des Pays-Bas, le duc Bernard de Saxe-Weimar, +publia une proclamation du roi qui promettait une amnistie pour tous +les habitants du grand-duché qui feraient acte de soumission. En +réponse à cet acte le régent de Belgique, M. Surlet do Chokier, lança +à son tour une proclamation où il adjurait les Luxembourgeois de +rester unis à la Belgique et de repousser les avances du roi. Il +concluait ainsi: «Au nom de la Belgique, acceptez l'assurance que vos +frères ne vous abandonneront jamais.» Ce défi porté aux décisions de +la conférence causa une vive émotion en Europe et irrita +singulièrement les plénipotentiaires de Londres.</p> + +<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Variante... <i>des Belges</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118"></a><a href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119"></a><a href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Voir page <a href="#Page_111">111</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120"></a><a href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Ce n'est pas le bill de réforme lui-même qui fut ainsi +voté dans la nuit du 22 mars, mais seulement le passage à la deuxième +lecture. Le principe du bill était donc admis, mais le projet du +ministère devait échouer à la deuxième lecture.</p> + +<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121"></a><a href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> On se rappelle que le cabinet français avait invité +l'Angleterre à agir de concert avec lui en Italie pour prévenir une +intervention de l'Autriche. (Voir pages <a href="#Page_100">100</a> et <a href="#Page_103">103</a>.)</p> + +<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122"></a><a href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Le comte César Bianchetti, ancien chambellan de +l'empereur Napoléon, qui était l'un des chefs de l'insurrection de la +Romagne.</p> + +<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123"></a><a href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124"></a><a href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> William A'Court, baron Heytesbury né en 1779, entra à +la Chambre des communes en 1817, fut en 1820 nommé ambassadeur à +Madrid, puis à Lisbonne (1824). De retour à Londres il fut créé pair +d'Angleterre (1828), et peu après, accrédité à Pétersbourg. Il y resta +jusqu'en 1833. Après dix ans de retraite il fut nommé vice-roi +d'Irlande (1844) mais ne resta que deux ans en fonctions.</p> + +<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125"></a><a href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Le comte d'Arschot-Schoonhoven, né en 1771, membre de +la commission chargée de reviser la loi fondamentale (1815) membre de +la première Chambre des états généraux de 1825 à 1830, grand maréchal +du palais et sénateur sous le règne de Léopold I<sup>er</sup>. Il mourut en +1846.</p> + +<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126"></a><a href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Liège était autrefois le siège d'un évêché souverain. +L'évêque était prince de l'Empire. En 1801, la principauté avait été +réunie à la France par la paix de Lunéville. En 1815, elle avait été +cédée au roi des Pays-Bas. En 1831, elle échut à la Belgique.</p> + +<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127"></a><a href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128"></a><a href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Le duché de Bouillon faisait alors partie du +grand-duché de Luxembourg. En 1831, il fut attribué à la Belgique.</p> + +<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129"></a><a href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Voir pages <a href="#Page_357">357</a>, <a href="#Page_363">363</a> et notes.</p> + +<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130"></a><a href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131"></a><a href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Discours prononcé à la Chambre des députés, le 30 mars +1831.</p> + +<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132"></a><a href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133"></a><a href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Supprimé dans le texte des archives.</p> + +<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134"></a><a href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Variante: <i>belge</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135"></a><a href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Supprimé dans le texte des archives.</p> + +<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136"></a><a href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Édouard-Joachim, comte de Münch-Bellinghausen, +diplomate autrichien, était d'abord entré dans la carrière +administrative et avait été maire de Prague. En 1823, il fut nommé +plénipotentiaire à la Diète germanique. On sait que l'Autriche avait +la présidence de la Diète, ce qui donnait à son plénipotentiaire une +situation considérable. M. de Münch devint ministre d'État en 1841. Il +se retira en 1848.</p> + +<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137"></a><a href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Le général Lamarque dans la séance du 4 avril avait +violemment attaqué la politique extérieure du cabinet. M. de +Talleyrand était pris à partie et accusé de défendre l'œuvre du +congrès de Vienne.</p> + +<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138"></a><a href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> C'est le congrès d'Aix-la-Chapelle (septembre-octobre +1818) qui mit fin à l'occupation étrangère de la France, moyennant une +indemnité pécuniaire de la part de celle-ci. En outre, un traité +formel fit entrer la France dans la Sainte-Alliance dont elle avait +été écartée en 1815.</p> + +<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139"></a><a href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Intervention de l'Autriche à Naples en 1821; le général +Frimont rétablit le pouvoir absolu du roi Ferdinand IV; guerre +d'Espagne (1823): la France vient au secours de Ferdinand VII et +l'aide à triompher des constitutionnels.</p> + +<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140"></a><a href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> La Chambre fut prorogée au 15 juin par ordonnance du 20 +avril.</p> + +<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141"></a><a href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142"></a><a href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> Antoine-Rudolphe, comte d'Appony, était alors +ambassadeur d'Autriche à Paris. Né en 1782, il avait été précédemment +accrédité à Florence, à Rome et à Londres. Il demeura plus de vingt +ans à Paris qu'il ne quitta qu'en 1849. Il mourut en 1852. Le comte +d'Appony était l'un des plus intimes confidents du prince de +Metternich.</p> + +<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143"></a><a href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Louis Clair de Beaupoil, comte de Sainte-Aulaire, né en +1778, avait été chambellan de l'empereur et préfet de la Meuse (1813). +Sous la première Restauration, il fut préfet de la Haute-Garonne. Il +entra à la Chambre en 1815, fut écarté en 1816 par la limite d'âge, +fixée à quarante ans, mais fut réélu en 1818, et siégea dans +l'opposition modérée. Il échoua aux élections en 1823, mais rentra au +Parlement en 1827 et devint vice-président de la Chambre, puis pair de +France en 1829. En 1830, il entra dans la diplomatie, fut accrédité à +Rome (1831), puis à Vienne (1833) et à Londres (1841). Il se retira en +1847 et vécut dans la retraite jusqu'à sa mort (1854). M. de +Sainte-Aulaire était membre de l'Académie française. Sa fille avait +épousé le duc Decazes, en 1818.</p> + +<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144"></a><a href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Supprimé dans le texte des archives.</p> + +<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145"></a><a href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Voir le rapport de Casimir Périer précédant +l'ordonnance du roi ordonnant le rétablissement de la statue de +Napoléon (<i>Journal des Débats</i>, du 12 avril).</p> + +<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146"></a><a href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Emprunt de cent vingt millions en cinq pour cent qui +fut réalisé le 19 avril. On avait d'abord voulu le réaliser par +souscription publique, mais on ne reçut ainsi que vingt millions. Une +société se forma alors, composée de toutes les notabilités financières +de Paris, qui accepta l'emprunt au taux de quatre-vingt-quatre francs, +et sauva ainsi la situation.</p> + +<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147"></a><a href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148"></a><a href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Variante: ... <i>la dépêche que vous m'avez fait +l'honneur de m'adresser le 12 de ce mois. Cette dépêche avait pour +but</i>...</p> + +<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149"></a><a href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Les Polonais avaient été vainqueurs à Grochow (19 +février). Après la bataille indécise de Praga (25 février), ils eurent +de nouveau l'avantage à Waver, à Dembe-Wilkie (30 et 31 mars) et à +Inganie (10 avril). Varsovie était dégagée et les Russes rejetés au +delà du Bug. En même temps, la Lithuanie s'insurgeait, et une armée +polonaise allait soulever la Volhynie.</p> + +<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150"></a><a href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Variante: <i>qu'on avait pu d'abord entrevoir</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151"></a><a href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. +Pallain.</p> + +<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152"></a><a href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Depuis plusieurs mois, l'Angleterre avait à se plaindre +des offenses du Portugal. Dès l'automne de 1830, un vaisseau anglais +avait été capturé par des navires portugais. A Lisbonne, les résidents +anglais étaient en butte à toutes sortes de vexations. En avril 1831, +le cabinet anglais envoya une escadre dans le Tage. Le gouvernement +portugais capitula (2 mai).—La France suivit cet exemple et demanda +satisfaction pour les traitements indignes qu'avaient subis à Lisbonne +deux négociants français. Sur le refus du Portugal, les navires de ce +pays qui se trouvaient dans les ports français furent saisis. En +outre, une escadre sous les ordres de l'amiral Roussin se disposait à +partir pour l'entrée du Tage (9 juillet).</p> + +<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153"></a><a href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154"></a><a href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> L'île de Samos avait été laissée à la Turquie, ainsi +que Candie, mais la conférence s'occupait d'imposer à la Porte des +conditions propres à sauvegarder la liberté des habitants de ces +îles.</p> + +<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155"></a><a href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> C'est le 19 avril que le bill reparut aux Communes. On +y discuta l'amendement du général Gascoyne, qui tendait à conserver à +l'Angleterre et au pays de Galles le même nombre de représentants, +c'est-à-dire à maintenir tous les <i>bourgs pourris</i>. Le ministère +s'opposa à cet amendement qui fut néanmoins voté par 299 voix contre +291.</p> + +<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156"></a><a href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157"></a><a href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> James Stuart, lord Wharncliffe, né en 1776, entra +d'abord à l'armée, mais quitta le service en 1801 et fut élu aux +Communes où il siégea dans le parti tory. En 1826, il succéda à son +père à la Chambre des lords. Il fut en 1831 l'un des adversaires du +bill de réforme. En 1834, il devint lord du sceau privé dans le +cabinet de M. Peel. En 1841, il revint aux affaires comme président du +conseil. Il mourut en 1845.</p> + +<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158"></a><a href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Variante: ... <i>et Sa Majesté désirait seulement que</i> le +bill relatif au douaire de la reine <i>fût voté avant la dissolution</i>, +ce qui aurait entraîné, etc...</p> + +<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159"></a><a href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Charles-Hippolyte Villain XIV, diplomate belge, né en +1796. Il avait siégé dans les états de la Flandre occidentale, et, en +1830, fut élu au congrès. Sous le règne du roi Léopold, il fut +ministre à Florence (1840), à Turin et à Naples (1855).</p> + +<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160"></a><a href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Léon de Foere, né en 1787, était vicaire à Bruges. Dès +1815, il se mêla à la politique et fonda une revue «pour réveiller +l'esprit national», qui lui valut de nombreuses poursuites. En 1830, +il fut élu député de Bruges. Au congrès, il fut un des chefs du parti +anti-français. Constamment réélu jusqu'en 1848, il se retira alors de +la vie publique et mourut en 1851.</p> + +<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161"></a><a href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Henry de Brouckère, né en 1801, était procureur du roi +en 1830. Il se rallia avec empressement à la révolution et fut élu +député. En 1840, il devint gouverneur civil d'Anvers. Il fut nommé +ministre d'État en 1847 et président du conseil en 1852. Il se retira +en 1855. Il rentra à la Chambre en 1857, mais ne revint plus aux +affaires. Il était le chef du parti libéral.</p> + +<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162"></a><a href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Supprimé dans le texte des archives.</p> + +<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163"></a><a href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164"></a><a href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Variante: <i>par M. Casimir Périer</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165"></a><a href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Le protocole numéro 21 (17 avril) constatait l'adhésion +officielle de la France au protocole du 20 janvier, et réglait +quelques points de détail relatifs aux arrangements territoriaux à +intervenir entre la Belgique et la Hollande. Le protocole numéro 22, +signé le même jour, décidait que le commissaire de la conférence à +Bruxelles recevrait l'ordre de communiquer au gouvernement belge le +protocole du 27 janvier, qui fixait la base de séparation des deux +États et qu'il lui demanderait son adhésion formelle à cet acte, en +exigeant de la part de la Belgique l'abandon de toute prétention sur +le Luxembourg. En cas de refus, le commissaire avait l'ordre de +quitter immédiatement Bruxelles, et les puissances avertissaient le +gouvernement de Belgique qu'elles se réservaient de forcer par les +armes les troupes belges à évacuer le territoire hollandais.</p> + +<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166"></a><a href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Variante: ... <i>est si juste et si conforme</i> aux +conseils de la prudence <i>que la conférence sera sans doute</i> +naturellement disposée à l'admettre.</p> + +<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167"></a><a href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> Variante: ... de changer la manière de voir <i>des +plénipotentiaires</i> sur ce point, <i>qui m'objecteront</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168"></a><a href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> Variante: <i>à modifier cet acte</i></p> + +<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169"></a><a href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Sir Frédéric Lamb était le frère de lord Melbourne.</p> + +<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170"></a><a href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171"></a><a href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Voir au sujet de cet incident une dépêche de +l'ambassadeur anglais à Constantinople. (Appendice p. <a href="#Page_491">491</a>.)</p> + +<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172"></a><a href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a></p> +<h5><span class="smcap">LORD GREY AU PRINCE DE TALLEYRAND.</span></h5> + +<p class="right">«Downing-street, le 26 avril 1831.</p> + +<p class="left5">»Mon cher prince,</p> + +<p>»Je vous envoie ci-jointes les copies de l'information qui est +parvenue à notre gouvernement sur les démarches du ministre de France +à Constantinople.</p> + +<p>»Je me persuade qu'une conduite si contraire à la bonne foi ne peut +jamais avoir été sanctionnée par le roi des Français et le caractère +de son premier ministre m'offre également la certitude qu'il suffira +qu'elle lui soit connue pour être désavouée par lui de la manière la +plus directe et la plus efficace.</p> + +<p>»C'est pourquoi, je m'abstiens de toute réflexion sur le caractère des +papiers ci-joints, que je vous serai obligé de me renvoyer après que +vous les aurez lus.</p> + +<p>»Je suis avec la plus haute considération...</p> + +<p class="right"><span class="smcap">»GREY.»</span></p> + +<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173"></a><a href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> Voir à ce sujet page <a href="#Page_340">340</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174"></a><a href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175"></a><a href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> Variante : <i>ils sont aujourd'hui à 79. Aujourd'hui tout +est rentré dans l'ordre</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176"></a><a href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177"></a><a href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. +Pallain.</p> + +<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178"></a><a href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179"></a><a href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> Variante: <i>dont on ne pourrait pas calculer le terme</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180"></a><a href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>Il leur a annoncé en outre</i> qu'aussitôt <i>que par cette +adhésion</i>...</p> + +<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181"></a><a href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182"></a><a href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> Lord Palmerston échoua en effet à Cambridge, mais il +fut élu par le bourg de Bletchingby.</p> + +<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183"></a><a href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> Variante: <i>ainsi que lord Sefton qui a une promesse +ancienne</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184"></a><a href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> Sur la politique que lord Palmerston entendait suivre +vis-à-vis de la Pologne, on lira avec intérêt la lettre suivante qu'il +écrivait à lord Granville:</p> + +<p class="left5">[<i>Particulière</i>] <span class="fdalign">Foreign Office, 29 mars 1831.</span></p> + +<p>»... Les Polonais se battent galamment et les Russes ont souffert plus +qu'on ne le suppose, mais l'empereur doit l'emporter à la fin. J'ai eu +des conversations avec Wielopolski et Waleski et je leur ai dit qu'il +fallait nous en tenir à nos traités et que, puisque d'un côté nous +protesterions si la Russie essayait d'éluder le traité de Vienne, de +l'autre nous ne pourrions le faire nous-mêmes en aidant la Pologne à +se rendre entièrement indépendante». (<i>Correspondance intime de lord +Palmerston</i>, I, 32.)</p> + +<p>Lord Palmerston était donc très loin d'accéder aux demandes des +députés polonais qui auraient voulu provoquer une intervention active +de l'Angleterre.</p> + +<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185"></a><a href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186"></a><a href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Supprimé dans le texte des archives.</p> + +<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187"></a><a href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188"></a><a href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> Le protocole du 10 mai (n<sup>o</sup> 23), confirmant le protocole +22 du 17 avril et le complétant, fixait au 1<sup>er</sup> juin le délai +accordé aux Belges pour accepter ledit protocole. Passé ce délai, les +puissances déclaraient devoir rompre avec la Belgique et laisser toute +liberté à la Confédération germanique d'agir à sa guise dans le +Luxembourg. Le protocole ajoutait que la violation par les Belges de +l'armistice avec la Hollande serait regardée par les puissances comme +un <i>casus belli</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189"></a><a href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190"></a><a href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> Paul-Isidore Devaux, né à Bruges en 1801, se fit de +bonne heure un nom comme journaliste dans le parti libéral. Député au +congrès en 1830, ministre sans portefeuille sous la régence de M. +Surlet de Chokier, il alla à Londres, en mai 1831, comme commissaire +près la conférence, se démit à son retour, de ses fonctions de +ministre, mais demeura à la Chambre des représentants jusqu'en 1863. +Il fut, à cette époque, atteint de cécité et contraint de se retirer +de la vie politique.</p> + +<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191"></a><a href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> L'ancien plénipotentiaire du congrès de Vienne. M. de +Noailles, membre de la dernière Chambre de la restauration, avait, +comme député, prêté serment au nouveau gouvernement, mais il ne fut +pas réélu aux élections de 1831.</p> + +<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192"></a><a href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Marc-Jean Demarçay, né en 1772, entra fort jeune au +service et prit sa retraite en 1810 comme général de brigade. Sous la +Restauration, il fut élu député des Deux-Sèvres (1819) et devint l'un +des membres les plus actifs de l'opposition. Il échoua aux élections +de 1824, mais fut élu dans la Seine en 1827. Il se rallia un instant +au gouvernement de Juillet, mais rentra peu après dans l'opposition où +il siégea jusqu'à sa mort (1839).</p> + +<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193"></a><a href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> Claude de Corcelles, né en 1768, était officier de +cavalerie en 1789. Il émigra en 1792 et, de retour en France, vécut +dans la retraite jusqu'en 1814. Nommé, pendant les Cent-jours, colonel +des gardes nationales du Rhône, il fut arrêté après la seconde +Restauration et, bien que relâché, dut quitter la France où il ne +revint qu'en 1818. En 1819, il fut élu député du Rhône et fit, à la +Chambre, une vive opposition au gouvernement. Il demeura dans +l'opposition après 1830, se retira de la vie publique en 1835 et +mourut en 1843.</p> + +<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194"></a><a href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> Anne-Joseph-Eusèbe Baconnière-Salverte, né en 1771, +avait été reçu tout jeune avocat au Châtelet. Il ne joua aucun rôle +pendant la Révolution. Compromis sous le Directoire dans la réaction +royaliste il fut, après le 13 vendémiaire, condamné à mort par +contumace, mais il se présenta devant ses juges et fut acquitté. Il +vécut très retiré sous l'empire, s'occupant uniquement de travaux +philosophiques et littéraires. Sous la Restauration, il se fit un nom +comme polémiste dans le parti libéral et fut élu, en 1828, à la +Chambre des députés où il siégea dans les rangs les plus ardents de +l'opposition. Réélu à Paris, en 1831 et 1834, il conserva la même +attitude vis-à-vis du gouvernement de Juillet et mourut en 1839.</p> + +<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195"></a><a href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> M. de Sémonville était alors grand référendaire de la +Cour des pairs.</p> + +<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196"></a><a href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> Le duc de Modène et la duchesse de Parme +(l'ex-impératrice Marie-Louise) avaient capitulé devant l'émeute et +s'étaient retirés.</p> + +<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197"></a><a href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> Just de Fay, marquis de Latour-Maubourg, né en 1781, +entra dans la diplomatie sous le Consulat, fut secrétaire d'ambassade +à Copenhague, puis à Constantinople où il demeura comme chargé +d'affaires jusqu'en 1812. Il passa de là à Stuttgard comme ministre +(1813). Sous la Restauration, il fut nommé ministre à Hanovre, puis +ambassadeur à Dresde (1819) et à Constantinople (1823). Le +gouvernement de Juillet l'accrédita à Naples (1830), puis à Rome où il +demeura jusqu'à sa mort (1837). M. de Latour-Maubourg était entré à la +Chambre des pairs par droit d'hérédité en 1831.</p> + +<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198"></a><a href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> Jean-André-Tiburce, vicomte Sébastiani, né en 1786, +était entré dans l'armée en 1806, général de brigade en 1823, il fut +mis en non activité et entra à la Chambre des députés en 1828. Il +n'obtint pas l'ambassade de Constantinople en 1831, mais fut nommé +lieutenant général et pair de France (1837). Il se retira en Corse en +1848.</p> + +<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199"></a><a href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> Le prince Léopold avait été, en effet, sur le point +d'être nommé roi de Grèce. Agréé par les puissances et accepté par la +Grèce, il n'avait pas voulu se soumettre aux conditions imposées par +la conférence. Celle-ci, dans son protocole du 3 février 1830, avait +délimité la Grèce de telle sorte que l'Etolie et l'Acarnanie étaient +laissées à la Porte ainsi que les îles de Candie et de Samos. Le +prince Léopold protesta auprès de la conférence (lettre du 11 +février). Celle-ci ayant maintenu sa décision, le prince refusa +définitivement la couronne.</p> + +<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200"></a><a href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> L'ordonnance du 13 avril, conformément à la loi du 13 +décembre précédent, avait créé une décoration spéciale pour les +combattants de Juillet. Les décorés devaient prêter serment de +fidélité au roi et d'obéissance à la charte. La croix portait comme +légende: «donnée par le roi des Français»; ces deux dispositions (le +serment et la légende) furent jugées inconstitutionnelles par les +citoyens appelés à porter la décoration. Ils protestèrent et +refusèrent de s'y soumettre. L'affaire finit par s'arranger non sans +beaucoup de bruit et quelques manifestations autour de la colonne +Vendôme. C'est à cette occasion que le comte de Lobau fit disperser +les manifestants avec le jet des pompes à incendie.</p> + +<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201"></a><a href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> La constitution belge fut votée le 7 février, l'article +1<sup>er</sup> énumérait les territoires revendiqués par le congrès, savoir: +les provinces d'Anvers, du Brabant, de la Flandre occidentale, de la +Flandre orientale, du Hainaut, de Liège, de Limbourg, de Namur et le +Luxembourg, sauf ses relations avec la Confédération germanique.</p> + +<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202"></a><a href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> Sur la question des forteresses belges, voir pages <a href="#Page_357">357</a>, +<a href="#Page_363">363</a> et notes.</p> + +<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203"></a><a href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> C'était le nom adopté en exil par la reine Hortense. On +se rappelle que son fils aîné, le prince Charles Napoléon était mort +en 1807 à Forli.</p> + +<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204"></a><a href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> Toutes les dépêches qui vont suivre jusqu'à la page 201 +sont des dépêches officielles au département et ont déjà été +publiées.</p> + +<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205"></a><a href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Le baron Durant de Mareuil était ministre à La Haye +depuis 1830. Il avait été précédemment accrédité une première fois à +La Haye en 1821, puis à Washington (1823) à Rio de Janeiro (1829). En +1832 il devint ambassadeur à Naples.</p> + +<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206"></a><a href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> Variante: <i>les membres de la conférence grecque</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207"></a><a href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> Antoine Schneider, né en 1780 entra en 1799 dans l'arme +du génie. Il était colonel en 1815, fit en 1823 la campagne d'Espagne. +En 1828 il fut envoyé en Morée comme général de brigade, et devint +commandant en chef après le départ du maréchal Maison. De retour en +France, il devint lieutenant général (1831) fut élu député en 1834, et +siégea à la Chambre jusqu'à sa mort (1847). Il fut un instant ministre +de la guerre de 1839 à 1840.</p> + +<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208"></a><a href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Voir page <a href="#Page_183">183</a>, la dépêche du 18 mai.</p> + +<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209"></a><a href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> Variante: <i>serait conduite à penser</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210"></a><a href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> Ce protocole signé le 21 mai, en suite d'un rapport de +lord Ponsonby sur la situation politique de la Belgique, traite deux +objets:</p> + +<p>1<sup>o</sup> L'acquisition à titre onéreux par la Belgique du Luxembourg;<br /> +2<sup>o</sup> L'acceptation éventuelle de la couronne par le prince Léopold.</p> + +<p>Sur le premier point, la conférence s'engage «à entamer avec le roi +des Pays-Bas une négociation, dont le but sera d'assurer s'il est +possible à la Belgique, moyennant de justes compensations, la +possession du Luxembourg qui conserverait ses rapports actuels avec la +Confédération germanique». Elle ajoute: «que son but en agissant ainsi +est d'aplanir les difficultés qui entraveraient l'acceptation de la +souveraineté de la Belgique par le prince Léopold, dans le cas où +comme, tout l'autorise à le croire, cette souveraineté lui serait +offerte.»</p> + +<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211"></a><a href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> Variante: <i>satisfaisante</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212"></a><a href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> Variante: <i>aujourd'hui, nous en avons créé une qui +pourra, je l'espère, nous conduire...</i></p> + +<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213"></a><a href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> Variante: <i>jamais</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214"></a><a href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> T. Michiels, qui résidait à Francfort depuis le mois de +décembre 1830, n'était que l'agent officieux du ministre et n'était +pas reconnu par la Diète.</p> + +<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215"></a><a href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> Jean-Louis-Joseph Lebeau, homme d'État belge, né en +1794, avait été avocat et journaliste sous le gouvernement du roi +Guillaume à qui il avait fait une vive opposition. En 1830, il fut +nommé avocat général à Liège en même temps que cette ville l'envoyait +au congrès. Il y fut l'adversaire de la réunion à la France, et pour +tâcher d'éviter l'élection du duc de Nemours il fut de ceux qui +provoquèrent la candidature du duc de Leuchtenberg. M. Lebeau devint +ministre des affaires étrangères en 1831, et comme tel appuya le +prince Léopold. Il fit partie de la députation chargée d'offrir la +couronne à ce prince. Il fut en 1832 réélu député, fut nommé ministre +de la justice, puis gouverneur de la province de Namur (1834). En 1839 +il fut accrédité près de la Diète et en 1840 devint ministre des +affaires étrangères et président du conseil. Il se retira en 1841, +mais conserva sa place à la Chambre où il siégeait dans le parti +libéral.</p> + +<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216"></a><a href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Jules Van Praet, né en 1806 à Bruges était secrétaire +de légation à Londres en 1831. Il devint peu après secrétaire du +cabinet du roi, puis en 1840, ministre de la maison du roi, poste +qu'il conserva jusque sous le règne du roi Léopold II.</p> + +<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217"></a><a href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> Variante: <i>demander</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218"></a><a href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Variante: <i>je crois</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219"></a><a href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> Supprimé dans le texte des archives.</p> + +<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220"></a><a href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Lord Ponsonby, dès son retour de Londres, avait écrit à +M. Lebeau une lettre particulière où il exagérait et dénaturait les +idées de la conférence. Cette lettre lue au congrès le 28 mai par M. +Lebeau suscita une vive émotion en Belgique. Lord Ponsonby exhortait +le gouvernement belge à se soumettre sur la question des limites aux +décisions de la conférence et à ne pas se jeter dans des difficultés +qui pourraient amener jusqu'à l'extinction du nom belge. Il ajoutait +que l'acceptation par le congrès du protocole du 20 janvier serait +récompensée par l'abandon du Luxembourg, «Il y a une semaine, +disait-il, la conférence considérait la conservation de ce duché à la +maison de Nassau sinon comme nécessaire, au moins comme extrêmement +désirable, et à présent elle est disposée à une médiation avec +l'intention avouée de faire obtenir ce duché pour le souverain de la +Belgique.»</p> + +<p>Cette transaction était en effet venue à la pensée de la conférence, +mais lord Ponsonby n'avait jamais été autorisé à tenir un langage +aussi catégorique ni à mettre aux Belges le marché à la main. (Voir la +lettre de lord Ponsonby dans les <i>Débats</i> du 31 mai.)</p> + +<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221"></a><a href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Maëstricht avait été prise en 1642 par le prince +Henri-Frédéric de Nassau, qui, en 1648, la céda à la Hollande. +Celle-ci la conserva toujours depuis, malgré une revendication +formulée en 1784 par l'empereur Joseph II.</p> + +<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222"></a><a href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Le général Sébastiani au général Belliard.</i></p> + +<p>... J'apprends avec la plus vive surprise que vous avez cru pouvoir +prendre sur vous de prolonger de dix jours le délai que la conférence +avait accordé aux Belges pour adhérer à ses résolutions et qu'elle +avait fixé au 1<sup>er</sup> de ce mois. Cette démarche m'a paru d'autant plus +extraordinaire que vos instructions souvent renouvelées vous +prescrivent d'appuyer les démarches du représentant de la conférence. +Ma lettre du 31 mai vous prescrit de quitter Bruxelles en même temps +que lord Ponsonby si le refus des Belges d'adhérer aux décisions de la +conférence lui en imposait la nécessité. Je m'empresse de vous +renouveler cet ordre de la manière la plus positive, et si, lorsque +cette dépêche vous parviendra, l'obstination des Belges avait obligé +lord Ponsonby à se retirer, vous devrez quitter aussi Bruxelles +immédiatement et sans adresser au gouvernement belge aucune espèce de +communication écrite.»</p> + +<p>Le général Belliard quitta Bruxelles le jour même de la réception de +cette dépêche, c'est-à-dire le 11 juin; le ministre belge, sur +l'injonction du congrès, venait en effet, au lieu d'adhérer au +protocole de la conférence, d'ouvrir de nouvelles négociations.</p> + +<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223"></a><a href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> Les dépêches qui vont suivre jusqu'à la page 236 sont +des dépêches officielles au département et ont déjà été publiées.</p> + +<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224"></a><a href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> Lord Ponsonby avait refusé de présenter au gouvernement +belge le protocole du 10 mai (n<sup>o</sup> 23) qui fixait au 1<sup>er</sup> juin le +dernier délai accordé aux Belges pour accepter les limites imposées +par la conférence. On se rappelle en outre la lettre singulière qu'il +avait écrite à M. Lebeau.</p> + +<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225"></a><a href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> Variante: <i>lui attribuer une cause particulière</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226"></a><a href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> Charles, comte Lehon, né en 1792, fut d'abord avocat à +Liège, puis député de cette ville aux États généraux des Pays-Bas. En +1831, il fit partie de la députation chargée d'aller offrir la +couronne au duc de Nemours, et fut peu après nommé ministre à Paris. +Il conserva ce poste jusqu'en 1852, revint alors en Belgique et fut +nommé député. Il mourut en 1868.</p> + +<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227"></a><a href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> Voir ce protocole, page <a href="#Page_149">149</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228"></a><a href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Variante: <i>Paris</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229"></a><a href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> Variante: <i>Je dois vous faire connaître au reste que +lord Palmerston</i>.</p> + +<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230"></a><a href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Variante: On veut l'astreindre à juger l'intégrité d'un +territoire qui n'est pas encore <i>régulièrement</i> déterminé, <i>et qui +dans les idées des Belges doit s'étendre à</i> des villes qu'ils ne +possèdent <i>même</i> pas. <i>J'ai peu de doute...</i></p> + +<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231"></a><a href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> Supprimé dans le texte des archives.</p> + +<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232"></a><a href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> Variante: <i>et n'ont obtenu</i> aucun succès.</p> + +<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233"></a><a href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> Cette députation belge était composée de M. de +Gerlache, président, de MM. F. de Mérode, Van de Weyer, l'abbé de +Fœre, d'Arschot, H. Villain XIV, Osy, Destauvelles, Duval de +Beaulieu et Thorn.</p> + +<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234"></a><a href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> Jean-Baptiste Nothomb, né en 1805, d'abord avocat à +Luxembourg et rédacteur politique au <i>Courrier des Pays-Bas</i>, membre +du comité de constitution en 1830, député au congrès où il était l'un +des chefs du parti français. Il devint secrétaire général du ministère +des affaires étrangères (février 1831), se rendit à Londres après +l'élection du roi Léopold et négocia le traité des dix-huit articles. +Il conserva ses fonctions aux affaires étrangères jusqu'en 1836, fut +alors nommé ministre des travaux publics (1837-1840), ministre +plénipotentiaire à Francfort (1840), ministre de l'intérieur (1841), +ministre des affaires étrangères et président du conseil en 1843. Il +quitta le pouvoir en 1845 et fut plus tard chargé de diverses missions +diplomatiques en Allemagne.</p> + +<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235"></a><a href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> Variante: ... <i>ils pourraient donner de la facilité à +l'arrangement des</i> affaires de Belgique.</p> + +<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236"></a><a href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> Variante: <i>Les commissaires n'ont pas communiqué ces +pouvoirs aux membres...</i></p> + +<p><a name="Footnote_237" id="Footnote_237"></a><a href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> C'étaient des émeutes locales dues à la surexcitation +produite par les élections.</p> + +<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238"></a><a href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Variante: <i>Enfin, monsieur le comte</i>, il n'y a encore +rien de décidé <i>et vous voyez que le prince Léopold...</i></p> + +<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239"></a><a href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> Joseph Dwernicki, général polonais, né en 1779, fit la +plupart des campagnes de l'empire dans les armées françaises, et +devint colonel en 1814. Il rentra en Pologne en 1815. Général en 1830, +il reçut le commandement d'un corps de l'armée insurrectionnelle. +D'abord vainqueur et chargé de diriger le soulèvement de la Volhynie, +il finit par être cerné et accablé sous le nombre et se retira en +Gallicie. Le gouvernement autrichien le fit arrêter et traiter en +prisonnier de guerre ainsi que ses soldats. Il recouvra la liberté +après la fin de la guerre, se retira en France puis se fixa à Lemberg +où il mourut en 1859. C'est la conduite du gouvernement autrichien à +cette occasion qui avait provoqué l'intervention de la France et de +l'Angleterre.</p> + +<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240"></a><a href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> Le baron Chassé, général hollandais, né en 1765, avait +d'abord servi dans les armées françaises jusqu'en 1814. Il ne revint +en Hollande qu'en 1815. Il était gouverneur d'Anvers pour le roi +Guillaume en 1830. C'est lui qui, en 1832, défendit cette ville contre +les Français. Il mourut en 1849.</p> + +<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241"></a><a href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> Le baron Roussin, né en 1781, à Dijon, engagé dans la +flotte à douze ans, capitaine de vaisseau en 1815, contre-amiral en +1822, commanda en 1828 l'expédition dirigée contre Rio et, en 1831 fut +mis à la tête de la flotte envoyée dans le Tage. Promu vice-amiral, il +devint en 1834 ambassadeur à Constantinople, amiral en 1840, puis +ministre de la marine en 1840 et 1843. Il mourut en 1854.</p> + +<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242"></a><a href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. +Pallain.</p> + +<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243"></a><a href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> Agent du gouvernement grec en France. Il fut l'année +suivante accrédité officiellement à Paris.</p> + +<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244"></a><a href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245"></a><a href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> Ce discours est reproduit dans le <i>Journal des Débats</i> +du 23 juin.</p> + +<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246"></a><a href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247"></a><a href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> Variante: <i>qui est mon idée favorite...</i></p> + +<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248"></a><a href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> Dans la guerre de Pologne.</p> + +<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249"></a><a href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250"></a><a href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251"></a><a href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> C'est ce projet de traité qui, adopté par le congrès le +9 juillet, est connu sous le nom de traité des dix-huit +articles.—Voir l'Annuaire de Lesur ou le Recueil de traités de +Martens.</p> + +<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252"></a><a href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> Supprimé dans le texte des archives.</p> + +<p><a name="Footnote_253" id="Footnote_253"></a><a href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> Ce discours se trouve dans le recueil de M. Pallain.</p> + +<p><a name="Footnote_254" id="Footnote_254"></a><a href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> Cette lettre se trouve dans le recueil de M. Pallain.</p> + +<p><a name="Footnote_255" id="Footnote_255"></a><a href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> Dépêche officielle déjà publiée.</p> + +<p><a name="Footnote_256" id="Footnote_256"></a><a href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> C'est le protocole du 26 juin qui renfermait les 18 +articles que la conférence proposait comme préliminaires de paix à la +Hollande et à la Belgique.</p> + +<p><a name="Footnote_257" id="Footnote_257"></a><a href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> C'est avec cette lettre que se termine le premier +volume de M. Pallain sur l'ambassade de Talleyrand à Londres, le seul +qui soit encore publié. Notre travail de comparaison des deux textes +doit donc forcément prendre fin.</p> + +<p><a name="Footnote_258" id="Footnote_258"></a><a href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> Cette lettre se trouve dans l'ouvrage de M. Pallain. +Voir à l'Appendice, p. <a href="#Page_492">492</a>, la lettre que M. de Talleyrand écrivait à +Madame Adélaïde en lui transmettant cette réponse.</p> + +<p><a name="Footnote_259" id="Footnote_259"></a><a href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> Protocole du 17 avril:</p> + +<p>Les plénipotentiaires des quatre cours ont été unanimement d'avis +que la nouvelle situation de la Belgique, sa neutralité reconnue +par la France, doit changer son système de défense militaire; que +les forteresses sont trop nombreuses pour être efficacement +défendues; que l'inviolabilité du territoire belge offre une +sécurité qui n'existait pas auparavant, et qu'enfin une partie de +ces forteresses, élevées sous des circonstances différentes, +pourront être démolies.</p> + +<p>En conséquence, les plénipotentiaires ont décidé qu'une +négociation aurait lieu entre la Belgique et les quatre grandes +puissances pour déterminer le nombre et le choix des forteresses +qui doivent être démolies.</p> + +<p class="right"><span class="smcap">ESTERHAZY, WESSENBERG, PALMERSTON,</span><br /> +<span class="smcap">BÜLOW, LIEVEN, MATUSIEWICZ.</span></p> + +<p>Ensuite de ce protocole une convention fut signée le 16 décembre +1831 entre les représentants des quatre cours et la Belgique, qui +ordonnait la démolition des forteresses de Menin, Ath, Mons, +Philippeville et Marienbourg. Les autres forteresses devaient être +entretenues en bon état par la Belgique.</p> + +<p><a name="Footnote_260" id="Footnote_260"></a><a href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> «... Le gouvernement français nous répète sans cesse +qu'il faut faire ou ne pas faire de certaines choses, afin de +satisfaire l'opinion publique en France, mais il devrait se rappeler +qu'il existe un sentiment public en Angleterre aussi bien qu'en +France; et que, quoi que ce sentiment ne soit pas aussi facilement +excité par les petites choses que l'esprit public en France, il y a +cependant des points (et la Belgique en est un) sur lesquels ce +sentiment est extrêmement susceptible et où une fois réveillé, il ne +serait pas facile à apaiser.» (<i>Lord Palmerston à lord Granville, 11 +août 1831.—Correspondance intime de lord Palmerston.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_261" id="Footnote_261"></a><a href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> Voir à l'Appendice, p. <a href="#Page_493">493</a>, une lettre de lord +Palmerston à M. de Talleyrand, à ce sujet.</p> + +<p><a name="Footnote_262" id="Footnote_262"></a><a href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> Une démarche toute platonique en faveur des Polonais +avait déjà été faite par la France auprès du czar dans le courant de +juin. Elle n'avait pas eu de résultat. C'est alors que sous la +pression de plus en plus violente de l'opinion publique, le cabinet +français proposa à l'Angleterre et à la Prusse d'unir leurs efforts +aux siens pour faire adopter une médiation commune. La dépêche dont +parle ici M. Casimir Périer développait sur ce point le plan du +gouvernement du roi. A Berlin comme à Londres on refusa d'intervenir.</p> + +<p><a name="Footnote_263" id="Footnote_263"></a><a href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> On se rappelle qu'à la suite des insurrections +survenues dans les États de l'Église, les Autrichiens étaient entrés +dans Bologne (21 mars). Le cabinet des Tuileries demanda l'évacuation. +L'Autriche répondit en exigeant que les puissances garantissent le +pouvoir temporel du pape. De son côté, la France déclara ne vouloir +souscrire un pareil engagement que si le pape accordait les réformes +libérales demandées par les insurgés. L'Autriche finit par céder et +retira ses troupes le 15 juillet.</p> + +<p><a name="Footnote_264" id="Footnote_264"></a><a href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> M. de Talleyrand insistait sur ce point dans une lettre +à madame de Vaudémont. (Voir à l'Appendice, p. <a href="#Page_493">493</a>.)</p> + +<p><a name="Footnote_265" id="Footnote_265"></a><a href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> L'empereur dom Pedro avait épousé en secondes noces +(1829) la princesse Amélie-Augusta-Eugénie de Beauharnais, fille du +prince Eugène.</p> + +<p><a name="Footnote_266" id="Footnote_266"></a><a href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> Frédérique-Charlotte-Marie (Hélène-Pawlowna) née en +1807, fille du prince Paul de Wurtemberg, mariée en 1824 à Michel +Pawlowitch, frère de l'empereur Nicolas.</p> + +<p><a name="Footnote_267" id="Footnote_267"></a><a href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> Protocole, numéro 31 (6 août 1831).</p> + +<p>La conférence décidait en outre que les troupes françaises devaient se +borner à refouler les Hollandais hors du territoire belge sans entrer +en Hollande. De plus, elles ne devaient investir ni Maëstricht, ni +Venloo pour ne pas s'approcher de la frontière allemande. Enfin le +gouvernement français devait s'engager à rappeler ses troupes aussitôt +après la cessation des hostilités.</p> + +<p>Ce protocole n'avait pas été aisé à obtenir de la conférence car +l'entrée des troupes françaises en Belgique causait une indicible +émotion au cabinet anglais. Lord Palmerston allait jusqu'à accuser la +France de s'entendre secrètement avec la Hollande. «Voilà, écrivait-il +le 5 août à lord Granville, une jolie escapade du roi des Pays-Bas. Je +ne puis deviner ce qui l'a mordu; nous soupçonnons un peu la France... +Talleyrand, si vous vous le rappelez, m'a proposé il y a quelque temps +d'exciter les Hollandais à rompre l'armistice afin de soulever un cri +de réprobation contre eux, de couvrir la Belgique de troupes et +ensuite de tout arranger selon notre bon plaisir. Serait-ce la +réalisation du premier acte du complot?» (<i>Correspondance intime de +lord Palmerston.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_268" id="Footnote_268"></a><a href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> Le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Le premier +commandait une brigade de cavalerie, et le second, un régiment de +lanciers. L'armée était sous le commandement du maréchal Gérard.</p> + +<p><a name="Footnote_269" id="Footnote_269"></a><a href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> Madame Adélaïde se trompe ici. Le roi des Pays-Bas +n'avait encore signé aucun traité avec personne; le tort qu'il avait, +était d'avoir rompu un armistice qu'il avait conclu huit mois +auparavant sous la médiation des cinq puissances. (<i>Note de M. de +Bacourt.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_270" id="Footnote_270"></a><a href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> Il y avait en Belgique un parti qui supportait +impatiemment l'idée de devoir son salut à la France et qui voulait +garder pour soi l'honneur de repousser les Hollandais. M. de +Muelnaere, ministre des affaires étrangères, qui partageait ces idées, +déclara que la constitution interdisait à toute armée étrangère +d'occuper le territoire belge si ce n'est en vertu d'une loi, et il +supplia le roi Léopold de ne pas permettre que l'armée française +passât la frontière. Le roi céda et écrivit en ce sens à Paris. Mais +après la dispersion de l'armée de la Meuse, il se ravisa et pria le +maréchal Gérard de hâter sa marche.</p> + +<p><a name="Footnote_271" id="Footnote_271"></a><a href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> Chambre des pairs, séance du 6 août:</p> + +<p><i>Lord Aberdeen</i> s'élève avec violence contre l'intervention française +à Lisbonne et l'inaction de l'Angleterre. Il somme le cabinet de +protéger l'indépendance de dom Miguel: «Le gouvernement, dit-il, n'a +pas à s'inquiéter du caractère du roi de Portugal, mais bien à voir +quel est de fait le souverain de ce pays. Notre position vis-à-vis de +dom Miguel est la même que vis-à-vis du roi des Français après qu'il +eût saisi l'héritage de son jeune neveu, en faveur duquel Charles X +avait abdiqué. Je dis plus: si au lieu du duc d'Orléans actuel, on eût +choisi ce monstre d'Égalité, notre politique ne devrait-elle pas +toujours être la même?...</p> + +<p><i>Lord Grey.</i>—Je ne parlerai pas des expressions du noble comte +lorsqu'il a dit que le roi des Français a <i>saisi</i> l'héritage de son +neveu...</p> + +<p><i>Lord Aberdeen.</i>—Je n'ai pas dit <i>saisi</i> mais <i>occupé</i>.</p> + +<p><i>Lord Grey.</i>—Cela ne mérite pas de réponse. J'aime bien mieux +féliciter lord Aberdeen lui-même et ses anciens collègues de la +promptitude qu'ils ont mise à reconnaître le souverain actuel de la +France. La conduite de la France dans les affaires de Portugal a été +pleine de franchise et de loyauté...»</p> + +<p><a name="Footnote_272" id="Footnote_272"></a><a href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> Jean Gilbert Verstolk van Soelen, homme d'État +hollandais, né en 1777, était juge à Rotterdam en 1801, puis directeur +de la Gueldre. Sous la domination française, il fut nommé préfet de la +Frise. En 1815 il devint administrateur du grand-duché de Luxembourg, +puis ministre à Pétersbourg. En 1825 il entra au ministère des +affaires étrangères et y demeura jusqu'en 1840. Il mourut en 1845.</p> + +<p><a name="Footnote_273" id="Footnote_273"></a><a href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> Maurice-Étienne comte Gérard né en 1773, engagé +volontaire en 1791, général de division en 1812; il se signala +particulièrement en 1814 et en 1815. Il quitta le service sous la +Restauration et fut élu député. En 1830, il devint maréchal de France +et ministre de la guerre, et fut mis en 1831 à la tête de l'armée du +Nord. Il fut en 1835 nommé grand chancelier de la Légion d'honneur et +il mourut en 1855.</p> + +<p><a name="Footnote_274" id="Footnote_274"></a><a href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> Les Belges avaient été battus le 8 août à Hasselt et le +12 à Louvain.</p> + +<p><a name="Footnote_275" id="Footnote_275"></a><a href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> L'attitude que le cabinet anglais entendait conserver +sur la question de la retraite des troupes françaises et de la +démolition des forteresses ressort clairement de la lettre suivante de +lord Palmerston à lord Granville:</p> + +<p class="left5">[<i>Particulière</i>] <span class="fdalign">«Foreign Office, 17 août 1831.</span></p> + +<p class="left5">»Mon cher Granville,</p> + +<p>»Je viens de causer avec Talleyrand, qui m'a donné à lire une lettre +particulière que Sébastiani lui a écrite le 14. Dans cette lettre, +Sébastiani annonçait le retour en France de vingt mille Français, et +le repliement du reste sur Nivelles, mais il y avait un vilain passage +relativement aux forteresses insinuant qu'il fallait en venir à un +arrangement avant que les Français évacuassent entièrement la +Belgique.</p> + +<p>»Talleyrand m'a demandé ce que je pensais de cette lettre. J'ai dit +que son gouvernement se trompait s'il croyait que nous puissions +jamais mêler la question des forteresses avec celle de l'évacuation de +la Belgique; que le gouvernement français s'était engagé à évacuer la +Belgique, et que nous devions nous attendre à le voir remplir son +engagement; que quant aux forteresses, nous ne pouvions même prendre +en considération la question de leur démolition avant que les troupes +françaises soient hors de la Belgique. Nous avons la ferme intention +de démanteler plusieurs de ces forteresses belges, mais nous ne +souffrirons jamais que la France nous fasse la loi à cet égard à la +pointe de la baïonnette.» (<i>Correspondance intime de lord +Palmerston.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_276" id="Footnote_276"></a><a href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> Bertrand Clauzel, né en 1772, capitaine à la légion des +Pyrénées en 1792, devint général de brigade en 1799, et fit toutes les +campagnes de l'empire notamment en Espagne. Condamné à mort par +contumace en 1815 pour sa conduite pendant les Cent-jours, il s'enfuit +en Amérique, revint en France après l'amnistie (1820) et fut élu +député en 1827. En 1830, il reçut le commandement de l'armée +d'Algérie, fut rappelé en 1831 et nommé maréchal de France (30 +juillet). Nommé gouverneur général en 1835, il revint en France +l'année suivante à la suite de l'échec de l'expédition de Constantine. +Il mourut en 1842.</p> + +<p><a name="Footnote_277" id="Footnote_277"></a><a href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> «... Vous aurez vu le langage violent du <i>Times</i> contre +la France: nous ne pouvons l'empêcher. Le <i>Times</i> éclate de temps en +temps et va son train, mais le ton qu'il a adopté dernièrement ne peut +pas avoir fait grand mal, car cela a dû servir à convaincre les +Français que le langage du gouvernement anglais dans la question belge +aurait pu être plus vif encore sans aller au delà du sentiment +général.» (Lord Palmerston à lord Granville, 26 août. <i>Correspondance +intime de lord Palmerston.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_278" id="Footnote_278"></a><a href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> L'île de Saint-Michel est la plus importante de +l'archipel des Açores. Le comte de Villaflor s'en empara le 1<sup>er</sup> +août, au nom de la régence de Terceira. Le comte de Villaflor, général +en chef des troupes de dom Pedro, était né en 1790. Engagé à dix-huit +ans, il était général de brigade en 1826, au début de la guerre +civile. Il prit parti pour dom Pedro. En 1829 il se rendit à Terceira, +d'où il partit en 1831 à la tête de l'expédition qui détermina la +chute de dom Miguel et l'avènement de dona Maria. En 1836, il devint +premier ministre pendant quelques mois. Durant toute la durée des +troubles qui agitèrent si longtemps le Portugal, il demeura +constamment le défenseur de la reine dona Maria et de la charte +libérale. Il mourut en 1860. Le comte de Villaflor avait été créé duc +de Terceira en 1833.</p> + +<p><a name="Footnote_279" id="Footnote_279"></a><a href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> A la séance de la Chambre des communes du 19 août, le +marquis de Chandos avait présenté un amendement qui tendait à accorder +le droit de suffrage à tous les cultivateurs qui possédaient à bail, +depuis un an, une terre de la valeur de cinquante livres sterling. Cet +amendement, bien que combattu par le ministère, avait passé à la +majorité de deux cent quarante-deux voix contre cent quarante-huit.</p> + +<p><a name="Footnote_280" id="Footnote_280"></a><a href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> L'expédient proposé par le cabinet était que les +troupes françaises ne sortissent de Belgique qu'après avoir obtenu du +gouvernement belge l'engagement formel de procéder à la démolition des +forteresses. C'est dans ce but que M. de Talleyrand obtint du +gouvernement anglais qu'il ne presserait pas outre mesure la retraite +des troupes françaises, et qu'en même temps le cabinet des Tuileries +envoya à Bruxelles M. de Latour-Maubourg, chargé de négocier sur la +question des forteresses un arrangement secret avec le roi Léopold.</p> + +<p><a name="Footnote_281" id="Footnote_281"></a><a href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> Sir Charles Bagot, né en 1781, membre du conseil privé, +ministre plénipotentiaire à La Haye, plus tard gouverneur général du +Canada. Il mourut en 1843.</p> + +<p><a name="Footnote_282" id="Footnote_282"></a><a href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> Sir Robert Adair, diplomate anglais, né en 1763, entra +tout jeune au parlement où il siégea dans les rangs des whigs, fut +chargé d'une mission spéciale à Vienne en 1806, puis à Constantinople. +De 1831 à 1851, il fut accrédité à Bruxelles. A son retour, il fut +nommé membre du conseil privé. Il mourut en 1855.</p> + +<p><a name="Footnote_283" id="Footnote_283"></a><a href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> Conversations avec Madame Adélaïde qui les rendait au +roi. (<i>Note du prince de Talleyrand.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_284" id="Footnote_284"></a><a href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> Sur la question du partage de la dette entre la +Hollande et la Belgique, la conférence avait eu à choisir entre deux +systèmes: ou bien «laisser subsister la communauté des charges, +confondre les dettes, et rendre chacun des États solidaire», ou bien +partager la dette eu égard à son origine, affranchir la Belgique de ce +qu'elle n'avait pas contracté et répartir entre les deux pays, dans +une juste proportion, les charges créées en commun depuis 1815. Le +protocole du 27 janvier avait adopté le premier système, se fondant +sur un protocole du 21 juillet 1814 qui établissait la communauté des +charges. Le traité des dix-huit articles adopta le second que le +congrès belge avait toujours soutenu. Un protocole du 6 octobre +suivant régla le partage de la dette conformément à ce principe.</p> + +<p><a name="Footnote_285" id="Footnote_285"></a><a href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> Expédition tentée en 1809 contre Anvers. Les troupes +anglaises furent entièrement décimées par les fièvres dans l'île de +Walcheren, située à l'embouchure de l'Escaut; leurs débris assaillis +par Bernadotte durent se rembarquer.</p> + +<p><a name="Footnote_286" id="Footnote_286"></a><a href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> Les Hollandais avaient, dès l'ouverture des hostilités, +rompu plusieurs digues aux environs d'Anvers pour arrêter les +mouvements de l'armée belge.</p> + +<p><a name="Footnote_287" id="Footnote_287"></a><a href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> Insurrection des 16-19 septembre.</p> + +<p><a name="Footnote_288" id="Footnote_288"></a><a href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> Félix Barthe, né en 1795, avocat à Paris sous la +Restauration, procureur général près la cour de Paris en 1830, député, +puis ministre de l'instruction publique (déc. 1830), garde des sceaux +(1831), pair de France et premier président de la Cour des comptes +(1834), de nouveau ministre de la justice dans le cabinet Molé +(1837-1839). En 1852 il fut nommé sénateur et mourut en 1863.</p> + +<p><a name="Footnote_289" id="Footnote_289"></a><a href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> Protocole numéro 41, signé le 15 septembre et non le +19. Il prend acte de la déclaration du prince de Talleyrand qui +annonce que le gouvernement français retire de la Belgique le dernier +corps de troupes, lequel n'y avait été laissé que sur la demande +expresse du souverain de ce pays, et que la retraite de ce corps +commencera le 25 septembre pour être entièrement effectuée le 30.</p> + +<p>En réponse à cette déclaration, les plénipotentiaires des quatre cours +«ont témoigné au plénipotentiaire de France, la satisfaction avec +laquelle ils la reçoivent. Cette nouvelle manifestation des principes +élevés que la France fait présider à sa politique et de son amour pour +la paix avait été attendue par ses alliés avec une confiance entière, +et les plénipotentiaires prient le prince de Talleyrand d'être +persuadé que leurs cours sauront apprécier à sa juste valeur la +détermination prise par le gouvernement français.»</p> + +<p><a name="Footnote_290" id="Footnote_290"></a><a href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> Le ministère avait eu à subir dans les séances des 19, +20, 21 et 22 septembre une série d'interpellations de plusieurs +députés de l'opposition. La question extérieure fit particulièrement +les frais du débat, car les événements de Varsovie avaient surexcité +les esprits. La politique intérieure fut également vivement attaquée. +Après de longs discours de MM. Mauguin, Lamarque et Thiers, et les +répliques de MM. Casimir Périer et Sébastiani, la Chambre vota le 22 +septembre par 221 voix contre 136 un ordre du jour par lequel «elle se +déclarait satisfaite des explications données par les ministres et se +reposait en leur sollicitude pour la dignité extérieure de la +France.»</p> + +<p><a name="Footnote_291" id="Footnote_291"></a><a href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> Le marquis de Palmella était alors l'ambassadeur de dom +Pedro à Londres. Il fut peu après mis à la tête de la régence de +Terceira, puis devint ministre des affaires étrangères et président du +conseil. M. de Palmella avait autrefois connu M. de Talleyrand à +Vienne où il représentait le Portugal au congrès.</p> + +<p><a name="Footnote_292" id="Footnote_292"></a><a href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> Le maréchal Soult avait déclaré que l'armée française +resterait en Belgique jusqu'à ce que l'indépendance de ce pays ait été +solennellement proclamée et reconnue.</p> + +<p><a name="Footnote_293" id="Footnote_293"></a><a href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> Ivan Foderowitch Paskiewicz, feld-maréchal russe né en +1777, fit les campagnes de 1805, 1806, 1812 et 1813. En 1826, il reçut +le commandement de l'armée du Caucase. En 1831, il remplaça le +maréchal Diebitsch à la tête de l'armée de Pologne, et reçut après la +paix le grade de feld-maréchal et le titre de prince de Varsovie. Il +fut en même temps nommé vice-roi de Pologne. En 1849, il commanda les +troupes russes envoyées en Hongrie. Enfin, en 1854, mis à la tête de +l'armée du Danube, il fut grièvement blessé devant Silistrie. Il +mourut en 1856.</p> + +<p><a name="Footnote_294" id="Footnote_294"></a><a href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> Après la paix de Varsovie, les débris de l'armée +polonaise sous la conduite des généraux Romarino et Rybinski se +retirèrent sur Modlin. Après une résistance désespérée ils se +dispersèrent et se réfugièrent en Prusse et en Autriche. Le général +Romarino passa en Gallicie le 16 septembre.</p> + +<p><a name="Footnote_295" id="Footnote_295"></a><a href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> Charles-William Stewart, marquis de Londonderry, le +frère de lord Castlereagh: on l'a déjà connu au congrès de Vienne sous +le nom de lord Stewart. Voici le passage de son discours qui a trait à +M. de Talleyrand.—Chambre des pairs; séance du 29 septembre: <i>Le +marquis de Londonderry.</i>—«La France cherche tous les moyens de +diminuer l'influence de l'Angleterre et de la forcer à plier sous son +ascendant. L'astucieux diplomate qui la représente ici n'est pas plus +tôt battu à un poste qu'il se replie sur l'autre... Je me suis servi +d'une forte expression en parlant du personnage qui dirige maintenant +chez nous les négociations de la France. Je ne crois pas qu'on puisse +trouver dans le monde entier un caractère semblable à celui de ce +personnage. Il a été successivement ministre de Napoléon, de Louis +XVIII et de Charles X. Quand on voit les ministres de l'Angleterre +courir l'un après l'autre consulter un tel personnage, on éprouve un +dégoût qui est tout naturel. Si vos seigneuries veulent savoir sur +quelle base est fondée mon opinion sur le prince de Talleyrand, je les +invite à lire le mémoire qu'il a adressé au premier consul le 15 +brumaire an XI».</p> + +<p><a name="Footnote_296" id="Footnote_296"></a><a href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> Voici l'extrait du <i>Times</i> avec la traduction dont il +est question dans ce passage:</p> + +<table width="100%" border="0" cellpadding="10" cellspacing="10" summary="House of Lords"> +<colgroup span="2"> +<col width="400" align="justify"></col> +<col width="360" align="justify"></col> +</colgroup> +<tr> +<th>HOUSE OF LORDS</th> +<th>CHAMBRE DES LORDS</th> +</tr> +<tr> + <td class="p2"><i>Thursday, september 29<sup>th</sup> 1831.</i></td> + <td><i>Séance du jeudi 29 septembre 1831.</i></td> +</tr> +<tr> + <td class="p2">After lord Londonderry's attack on + M. de Talleyrand, Lord Goderich said + in the course of his speech:</td> + <td>Après l'attaque de lord Londonderry + contre M. de Talleyrand, Lord Goderich + dit dans la suite de son discours:</td> +</tr> +<tr> + <td>Another part of his noble friend's + speech to which he desired to advert, + was that which related to prince de + Talleyrand, whom his noble friend had + supposed to have great influence upon + the councils of this country, and whom, + proceeding on that supposition and upon + certain parts of that illustrious person's + past life, this noble friend has thought + he was justified in pursuing with the + most acrimonious animadversion although + an ambassador from a friendly + power. (<i>Loud cries of «hear»</i>) His noble + friend, to do him justice, had not dipped + his arrows so deeply in gall on + this as on a former occasion; but still + he must say that he had, even on this + occasion, indulged in language the most + imprudent and the most indiscreet that + any public man could be betray'd into, + with regard to an ambassador of a + friendly power. (<i>Cheers.</i>) He would not + willingly have touched upon this part + of his noble friend's speech because he + thought the sooner it was forgotten, + the better; but then, if he were silent, + with regard to it, it might be supposed + that the government were of opinion + that those animadversions were not misplaced; + and of that, were the case, the + plain inference was, that prince de + Talleyrand ought not to be allowed to + remain here. If the government entertained + the same opinion as his noble + friend of prince de Talleyrand, it would + be their duty to represent to His Majesty + the king of the French that they could + not transact business with such a person. + He felt it necessary, therefore, to speak + as he had spoken respecting these aspersions + of the character of an individual + whose station ought to have shielded + him from such an assault. (<i>Cheers.</i>) He + knew that his noble friend would say + that, because he protested against this + indiscreet, imprudent and unjustifiable + language, the government was truckling + to France. Let him, however remind his + noble friend, that prince de Talleyrand + had been the Minister of the last two + kings of France; that prince de Talleyrand + had also had a large and important + share in the deliberations of the congress + of Vienna; the result of which deliberations + the noble marquis thought so + wise and so good. (<i>Cheers.</i>) Surely, + the noble marquis might have thought + of these facts; but if he had, he would + never have inter'd upon the unjust as + well as the invidious occupation of + ransacking every portion of prince de + Talleyrand's life and bringing-up in + judgment against him as present deeds + and acts of this day, transactions which + had taken place when the circumstances + of France were so different, and when + no man could act as his reason or his + inclination dictated; but as the strong + and uncontrolable tide of affairs compelled + him to fashion his course.</td> + <td>Il y a un autre point du discours de + mon noble ami auquel je désire m'arrêter: + c'est celui qui concerne le prince de + Talleyrand qu'il suppose exercer une + grande influence sur les ministres de ce + pays; se fondant sur cette supposition et + sur certains faits de la vie passée de + cet illustre personnage, mon noble ami + a pensé qu'il pouvait l'accabler des plus + âpres censures quoiqu'il soit ambassadeur + d'une puissance amie. (<i>Cris, + écoutez.</i>) Pour être juste, je dois reconnaître + que mon noble ami n'a pas aujourd'hui + trempé ses flèches aussi + profondément dans le fiel qu'il l'avait + fait à une autre occasion; cependant je + dois dire que dans cette occasion-ci + même, il s'est permis le langage le plus + imprudent et le plus inconvenant auquel + un homme public puisse se laisser + aller à l'égard de l'ambassadeur d'une + puissance amie. (<i>Applaudissements.</i>) Je + me serais volontiers abstenu de toucher + à cette partie du discours de mon noble + ami, parce que je pense qu'il vaut mieux + qu'elle soit oubliée le plus tôt possible; + mais alors si je gardais le silence sur + ces attaques, on pourrait supposer que + le gouvernement croit quelles ne sont + pas mal fondées; et, si cela était le cas, + la conséquence naturelle serait qu'on + ne devrait pas supporter ici le prince + de Talleyrand. Car si le gouvernement + avait de lui la même opinion que mon + noble ami, son devoir serait de représenter + au roi des Français qu'il ne peut + pas traiter les affaires avec une telle + personne. J'ai donc jugé qu'il était nécessaire + de parler comme je l'ai fait, + au sujet d'attaques contre le caractère + d'un individu dont la position aurait dû + le mettre à l'abri. (<i>Applaudissements.</i>) + Je sais que mon noble ami dira que + le gouvernement est soumis à la France, + parce que je proteste contre son inconvenant, + imprudent et injustifiable langage. + Mais je lui rappellerai que le prince + de Talleyrand a été le ministre des deux + derniers rois de France et qu'il a eu + aussi une grande et importante part + dans les délibérations du congrès de + Vienne, dont le résultat est considéré + comme si bon et si sage par le noble + marquis. (<i>Applaudissements.</i>) Le noble + marquis aurait certainement pu penser + à ces faits; mais s'il y avait songé, il + ne se serait pas livré à des recherches + aussi injustes que haineuses sur toutes + les époques de la vie du prince de Talleyrand, + et il n'aurait pas été prendre + pour base de son jugement, sur les faits + actuels et les actes d'aujourd'hui, des + faits qui avaient eu lieu lorsque les circonstances + étaient si différentes en + France, et lorsqu'aucun homme ne + pouvait agir comme sa raison ou son + inclination l'y aurait porté; mais comme + le puissant et irrésistible courant des + affaires le forçait a régler sa conduite.</td> +</tr> +<tr> + <td class="p2"><span class="smcap">The duke of Wellington.</span>—Before + he stated what his view of the subject + was (l'emploi d'officiers français dans + l'armée belge) he must be allow'd to + say a few words respecting an illustrious + individual (prince de Talleyrand) who + had been so strongly animadverted + upon by his noble friend near him. + True it was that that illustrious individual + had enjoy'd in a very high degree + the confidence of his noble friend's + deceased relative; and true it also was, + that none of the great measures which + had been resolved upon at vienna and + at Paris had been concerted or carried + on without the intervention of that + illustrious person. He had no hesitation + in saying that both at that time, in + every one of the great transactions that + took place then, and in every transaction + in which he had been engaged with + prince de Talleyrand since, the latest + of which had occured during the short + period in which he (the duke of Wellington) + had been in His Majesty's + councils after the late revolution in + France,—he had no hesitation in declaring + that in all those transactions, + from the first to the last of them, no + man could have conducted himself + with more firmness and ability with + regard to his own country, or with + more uprightness and honor in all his + communications with the ministers of + other countries, than prince de Talleyrand. + (<i>Cheers.</i>) They had heard a good + deal of prince de Talleyrand from many + quarters; but he felt himself bound to + declare it to be his sincere and conscientious + belief that no man's public + and private character, had ever been so + much beleid as both the public and + the private character of that illustrious + individual had been. (<i>Much cheering.</i>) + He had thought it necessary in common + justice, to say this much of an individual + respecting whose conduct and + character he had had no small means + of forming a judgment.</td> + <td><span class="smcap">Le duc de Wellington</span>.—Avant que + j'expose ma manière de voir sur le sujet + en question (l'emploi d'officiers français + dans l'armée belge), il doit m'être permis + de dire quelques mots au sujet d'un + illustre individu qui a été si fortement + attaqué par mon noble ami qui siège + près de moi. Il est vrai que cet illustre + individu a joui à un très haut degré de + la confiance du parent décédé, lord + Castlereagh, de mon noble ami; et il est + également vrai qu'aucune des grandes + mesures qui ont été adoptées à vienne + et à Paris, n'a été concertée ou exécutée + sans l'intervention de cet illustre personnage. + Je n'ai aucune hésitation à + déclarer que, soit à cette époque, dans + les grandes négociations qui ont eu lieu, + soit dans celles que j'ai traitées depuis + lors avec le prince de Talleyrand, et + dont les dernières se sont passées durant + la courte période pendant laquelle + j'étais dans les conseils de Sa Majesté, + après la dernière révolution de France,—je + n'ai aucune hésitation, dis-je, à + déclarer que dans toutes ces négociations, + de la première à la dernière, + aucun homme ne pouvait se conduire + avec plus de fermeté et d'habileté dans + l'intérêt de son propre pays, ou avec + plus de droiture et d'honneur dans toutes + ses communications avec les ministres + des autres pays, que le prince de Talleyrand. + (<i>Applaudissements.</i>) Vous avez + entendu dire beaucoup de choses sur le + prince de Talleyrand, et de bien des + côtés différents; mais je me sens obligé + de déclarer que ma conviction sincère + et consciencieuse est que jamais le caractère + public et privé d'un homme n'a + été autant travesti que l'a été le caractère + privé et public de cet illustre + individu. (<i>Grands applaudissements.</i>) + J'ai pensé qu'il était nécessaire, équitablement, + de dire tout ceci d'une personne + sur la conduite et le caractère de + laquelle j'ai eu de nombreux moyens de + former mon jugement.</td> +</tr> +<tr> + <td><span class="smcap">Lord Holland</span>—There was one part + of the noble Duke's speech which had + given him the greatest pleasure and + which reflected the highest credit upon + the noble Duke. He need hardly say that + he alluded to the temper, the manliness + and generosity with which the noble + Duke had animadverted upon what had + fallen from the noble marquis with + regard to prince de Talleyrand. On public + as well as on private grounds, he + thanked the noble Duke for that part of + his speech. There could be little difference + of opinion as to the injustice and the + want of generosity, of speaking in harsh + and insulting terms respecting the ambassador + of a friendly power, resident amongst + us. On the other hand he felt that there + could be no good taste in dwelling + upon the virtue and the merit of a man's + own acquaintance in an assembly like + that of their Lordships; yet he trusted + that he might be allowed to observe + that forty years acquaintance with the noble + individual who had been alluded to, + enabled him to bear his testimony to the + fact, that although those forty years had + been passed during a time peculiarly + fraught with calumnies of every description, + there had been no man's private + character more shamefully traduced, + and no man's public character more mistaken + and misrepresented, than the + private and public character of prince de + Talleyrand.</td> + <td><span class="smcap">Lord Holland</span>.—Il y a une partie du + discours du noble duc qui m'a causé le + plus grand plaisir et qui lui fait le plus + grand honneur. J'ai à peine besoin de + dire que je veux parler de l'esprit, de la + fermeté et de la générosité avec lesquels + le noble duc avait repoussé ce qui a été + dit du prince de Talleyrand, par le noble + marquis. Dans l'intérêt public aussi bien + que comme homme privé, je remercie + le noble duc pour cette partie de son discours. + Il ne peut y avoir une opinion + différente sur l'injustice et le manque + de générosité qu'il y a à parler dans des + termes âpres et insultants de l'ambassadeur + d'une puissance amie résidant + parmi nous. D'un autre côté, je sens + qu'il ne serait pas de bon goût de m'étendre + sur les qualités et les mérites d'un + homme de ma connaissance, dans une + assemblée comme celle de vos seigneuries; + cependant j'espère qu'il me sera permis + de dire que quarante années de relation + avec le noble individu auquel il a + été fait allusion, m'ont mis en état de + rendre témoignage à ce fait, que, quoique + ces quarante années se soient écoulées + à une époque particulièrement fertile + en calomnies de toute espèce, il n'a + pas existé d'homme dont le caractère + privé ait été plus honteusement diffamé + et le caractère public plus méconnu et + plus faussement représenté que le caractère + privé et public du prince de Talleyrand.</td> +</tr> +</table> + +<p class="p2">Si on se rend compte de la droiture et de la véracité bien connues du +duc de Wellington et de l'amitié qui a existé pendant quarante ans +entre lord Holland et le prince de Talleyrand, l'esprit le plus +prévenu devra apprécier ce que cette séance de la Chambre des pairs +d'Angleterre a de particulièrement honorable pour M. de Talleyrand. Il +ne faut pas perdre de vue que le duc de Wellington était le chef de +l'opposition dont faisait partie l'attaquant, le marquis de +Londonderry, et que les lords Goderich et Holland étaient membres du +ministère. (<i>Note de M. de Bacourt.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_297" id="Footnote_297"></a><a href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> En exécution du traité préliminaire des dix-huit +articles, la conférence avait proposé le 24 septembre un projet de +traité définitif qu'elle adressa aux plénipotentiaires hollandais et +belges. Ceux-ci répondirent le 26 par deux contre-projets entièrement +dissemblables. La conférence jugea que les deux parties ne pourraient +jamais s'entendre si on les laissait à elles-mêmes; elle dressa un +protocole (n<sup>o</sup> 44 du 26 sept.) dans lequel elle décidait de fixer de sa +propre autorité les articles du projet de traité. C'est en suite de ce +protocole que fut arrêté le traité des vingt-quatre articles.</p> + +<p><a name="Footnote_298" id="Footnote_298"></a><a href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> Le comte de Nostitz-Rieneck, général de cavalerie, né +en 1777. Il fit les campagnes de 1806, 1813,1814 et 1815. Après la +paix, il commanda la cavalerie de la garde. En 1830, le prince +Guillaume, frère du roi, ayant été envoyé dans les provinces rhénanes +comme gouverneur civil et militaire, le comte de Nostitz l'accompagna +en qualité de chef d'état-major. Il quitta l'armée en 1848 et fut en +1850 nommé ministre à Hanovre. Il se retira en 1859 et mourut en +1866.</p> + +<p><a name="Footnote_299" id="Footnote_299"></a><a href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> Chrétien Hubert, baron Pfeffel de Kriegelstein, fils de +l'historien et du diplomate de ce nom qui avait servi autrefois dans +les bureaux de M. de Vergennes. Né en 1765, il entra dans la +diplomatie au service de la Bavière, et mourut en 1835 à Paris comme +ministre plénipotentiaire de ce pays.</p> + +<p><a name="Footnote_300" id="Footnote_300"></a><a href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> Le baron Hector Mortier, neveu du maréchal duc de +Trévise, né en 1797, était premier secrétaire à Berlin sous la +Restauration. Après la révolution de Juillet, il fut nommé ministre +plénipotentiaire à Munich, puis à Lisbonne (1833), à la Haye (1835), à +Berne (1839) et à Parme (1844). Il avait été créé pair de France en +1845. En 1851, il devint premier chambellan du prince Jérôme Napoléon +et mourut en 1864.</p> + +<p><a name="Footnote_301" id="Footnote_301"></a><a href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> M. de Rumigny était le frère du général de ce nom, aide +de camp du roi.</p> + +<p><a name="Footnote_302" id="Footnote_302"></a><a href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> Ministre de Prusse à Paris. Son fils fut plus tard +ambassadeur de Prusse à Paris. Il était encore accrédité en 1870, au +moment de la guerre.</p> + +<p><a name="Footnote_303" id="Footnote_303"></a><a href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> Article VI du traité du 8 novembre 1785 entre les +Pays-Bas et l'empereur.</p> + +<p><a name="Footnote_304" id="Footnote_304"></a><a href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> Albert-Joseph Goblet comte d'Alviella, général belge né +en 1790, sortit en 1811 de l'École polytechnique et servit jusqu'en +1815 dans les armées françaises. A cette date, il passa au service du +roi des Pays-Bas. En 1830 il se rallia au gouvernement provisoire +belge qui le nomma général de brigade et ministre de la guerre. En +1831, il fut envoyé à Londres comme commissaire près la conférence. En +1832 il devint ministre des affaires étrangères. En 1836 il fut élu +député, et l'année suivante envoyé à Lisbonne comme ministre +plénipotentiaire. De retour en Belgique (1843) il rentra aux affaires +étrangères. Il se retira en 1845. Il fut à plusieurs reprises élu +député, et siégea toujours dans le parti libéral. Il mourut en 1873.</p> + +<p><a name="Footnote_305" id="Footnote_305"></a><a href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> Christian-Frédéric baron de Stockmar, né à Cobourg en +1787, était médecin dans cette ville. Il y fut connu du prince Léopold +qui en 1815 l'attacha à sa personne et l'emmena à Londres. Il demeura +auprès de lui durant tout son séjour en Angleterre, fut choisi comme +médecin par la famille royale et vécut particulièrement dans +l'intimité du duc de Kent, père de la reine Victoria. Sa situation +devint bientôt importante. Il fut le conseiller et le confident +influent et très écouté de la reine Victoria. Aussi ses souvenirs et +notes historiques qu'il a laissés sont-ils une source d'informations +très précieuses pour l'histoire de cette époque. M. +Saint-René-Taillandier en a tiré matière pour une série d'articles qui +ont paru dans la <i>Revue des Deux Mondes</i> de 1876 à 1878. Après être +resté de longues années à Londres, M. de Stockmar se retira à Cobourg +où il mourut en 1863.</p> + +<p><a name="Footnote_306" id="Footnote_306"></a><a href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> M. Teste avait proposé un amendement aux termes duquel +la pairie se transmettait au fils aîné du pair à condition qu'il +serait déclaré <i>digne</i> par un collège électoral. Cet amendement fut +repoussé.</p> + +<p>Jean-Baptiste Teste, né en 1780, avait été avocat à Paris, puis à +Nîmes et commissaire général de police à Lyon sous les Cent-jours. +Proscrit à la deuxième Restauration il se réfugia à Liège où il +demeura jusqu'en 1830. Il revint alors à Paris, fut élu député en +1831, devint vice-président de la Chambre, puis garde des sceaux en +1839, ministre des travaux publics en 1840, pair de France et premier +président de la Cour de cassation en 1843. Impliqué en 1847 dans le +procès intenté au général Cubières, il fut traduit devant la Cour des +pairs, et condamné à trois ans de prison. Il mourut en 1850.</p> + +<p><a name="Footnote_307" id="Footnote_307"></a><a href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> Frédéric-William Hervey marquis de Bristol, né en 1769, +membre de la Chambre des communes de 1796 à 1803. A cette date, il +succéda à son père à la Chambre des lords. Il fut ministre des +affaires étrangères de 1801 à 1803. Lord Bristol était l'un des +membres les plus ardents du parti tory et l'adversaire du bill de +réforme. Il mourut en 1859.</p> + +<p><a name="Footnote_308" id="Footnote_308"></a><a href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> Discours prononcé le 20 octobre pour proroger le +parlement.</p> + +<p><a name="Footnote_309" id="Footnote_309"></a><a href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> On avait craint que le cabinet anglais ne se retirât +devant le vote de la Chambre des lords qui avait repoussé le bill de +réforme.</p> + +<p><a name="Footnote_310" id="Footnote_310"></a><a href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> Le traité des vingt-quatre articles fut adopté le +1<sup>er</sup> novembre par la Chambre des députés à la majorité de 59 voix +contre 38, et le 3 novembre par le Sénat par 35 voix contre 8.</p> + +<p><a name="Footnote_311" id="Footnote_311"></a><a href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> On se rappelle les motifs qui avaient provoqué le +rappel du général Guilleminot ambassadeur à Constantinople (voir page +153). De retour à Paris le général prit la parole à la Chambre des +pairs (séance du 2 novembre) et pour se justifier, déclara que n'ayant +jamais reçu aucune instruction du gouvernement français, il ne pouvait +être accusé d'y avoir contrevenu; qu'à la vérité il avait reçu avec +son ordre de rappel le duplicata d'une dépêche qui lui aurait été +envoyée précédemment, mais que cette dépêche, il ne l'avait jamais +reçue. Le général Sébastiani protesta qu'il avait envoyé cette +dépêche, et la question ne fut pas élucidée.</p> + +<p><a name="Footnote_312" id="Footnote_312"></a><a href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> Par sa note du 12 novembre, M. Van de Weyer demandait, +sur le premier chef:</p> + +<p>1<sup>o</sup> La revision des calculs qui avaient servi à la conférence de base +pour le partage de la dette entre la Hollande et la Belgique;</p> + +<p>2<sup>o</sup> Une rectification de frontières en faveur de la Belgique, sur les +points où la ligne frontière séparait des usines métallurgiques du +minerai nécessaire à leur exploitation;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Le libre accès et la libre navigation de la Moselle pour les +habitants du Luxembourg.</p> + +<p><a name="Footnote_313" id="Footnote_313"></a><a href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> Voir ce traité dans l'Annuaire de Lesur ou le Recueil +des traités de Martens.</p> + +<p><a name="Footnote_314" id="Footnote_314"></a><a href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> Voir page <a href="#Page_350">350</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_315" id="Footnote_315"></a><a href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> Baptiste-Honoré-Raymond Capefigue, né à Marseille en +1801, journaliste et publiciste. Il collabora sous la Restauration à +un grand nombre de journaux, principalement au <i>Messager des Chambres</i> +qui défendait le ministère Martignac. Il se fit également connaître +par un grand nombre d'ouvrages historiques que, dans les premiers +temps, il signait habituellement du pseudonyme: <i>un homme d'État</i>. Il +mourut en 1872.</p> + +<p><a name="Footnote_316" id="Footnote_316"></a><a href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> Jean-Alexandre Buchon, journaliste et publiciste. Sous +la Restauration il écrivit dans le <i>Censeur européen</i> et le +<i>Constitutionnel</i>. Il s'occupa également d'histoire et publia les +<i>Chroniques nationales françaises</i>, en 47 volumes.</p> + +<p><a name="Footnote_317" id="Footnote_317"></a><a href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> Une émeute sanglante avait éclaté le 29 octobre à +Bristol, à l'occasion de l'arrivée dans cette ville de sir Ch. +Wetherell, député aux Communes, qui s'était montré particulièrement +ardent contre le bill de réforme. Pendant deux jours, la ville avait +été dominée par les émeutiers qui incendièrent la plupart des +monuments publics.</p> + +<p><a name="Footnote_318" id="Footnote_318"></a><a href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> Allusion à l'ordonnance du 20 novembre qui créait +trente-six nouveaux pairs. Cette ordonnance avait pour but de modifier +la majorité de la Chambre haute et la rendre favorable au projet de +loi voté par la Chambre des députés qui décidait l'abolition de +l'hérédité de la pairie.—Le 27 décembre suivant, en effet, la Chambre +des pairs se prononçait contre l'hérédité à la majorité de +trente-trois voix.</p> + +<p><a name="Footnote_319" id="Footnote_319"></a><a href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> Une insurrection avait éclaté à Lyon le 21 novembre, +provoquée par une baisse de prix sur les soies. Le mouvement n'avait +rien de politique. Après deux jours de combat les troupes durent +évacuer la ville. Il fallut attendre une armée de trente-deux mille +hommes commandée par le maréchal Soult et le duc d'Orléans pour y +rentrer.</p> + +<p><a name="Footnote_320" id="Footnote_320"></a><a href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> On craignait à Manchester une répétition des scènes de +Bristol.</p> + +<p><a name="Footnote_321" id="Footnote_321"></a><a href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> Ce mémoire daté du 14 décembre, proteste contre la +communauté de la surveillance du pilotage, du balisage et de la police +de l'Escaut; il revendique le cours de ce fleuve sur le territoire +hollandais comme une propriété hollandaise; il s'élève également +contre la participation des Belges à la navigation des eaux +intermédiaires entre l'Escaut et le Rhin.</p> + +<p><a name="Footnote_322" id="Footnote_322"></a><a href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> Le gouvernement belge avait signé le 8 septembre +l'engagement suivant: «Sa Majesté le roi des Belges a autorisé le +soussigné, ministre des affaires étrangères à communiquer au +gouvernement français, par la voie de M. le marquis de +Latour-Maubourg, qu'elle consent et s'occupe, conformément au principe +posé dans le protocole du 17 avril 1831, à prendre de concert avec les +quatre puissances aux frais desquelles les forteresses ont été en +partie construites, des mesures pour la prompte démolition des +forteresses de Charleroi, Mons, Tournai, Ath et Menin, érigées depuis +1815 dans le royaume des Pays-Bas.»</p> + +<p>Or, au cours de la négociation engagée à Londres sur cette question +des forteresses, le général Goblet, plénipotentiaire belge, voyant la +répugnance de la conférence à admettre le démantèlement de Tournai et +de Charleroi, laissa substituer à ces places celles infiniment moins +importantes de Philippeville et de Marienbourg. Le cabinet français +protesta vivement, se fondant sur l'engagement formel pris le 8 +septembre par le gouvernement belge. A quoi le roi Léopold répliqua +que cette convention n'était pas un engagement ferme, mais de simples +préliminaires qui n'engageaient à rien. La France dut accepter le fait +accompli. La convention du 14 décembre entre la Belgique d'une part et +les quatre cours de l'autre consacra cette substitution.—Les pages +qui vont suivre développeront la suite de ces négociations. Voir +également sur cette grave question des forteresses: <i>Une Mission à +Londres en 1831</i> par le général Goblet.</p> + +<p><a name="Footnote_323" id="Footnote_323"></a><a href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> Lord Aberdeen avait eu dès ce moment la pensée de +proposer à la Chambre des pairs une motion contre le traité des 24 +articles et la convention du 14 décembre; mais une indisposition du +duc de Wellington qui lui avait promis son appui le détermina à +renvoyer sa motion après les vacances de Noël (séance du 16 décembre); +elle eut lieu le 26 janvier. Lord Grey défendit victorieusement la +politique du cabinet, et la Chambre lui donna raison par 132 voix +contre 95.</p> + +<p><a name="Footnote_324" id="Footnote_324"></a><a href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> Il ne sera peut-être pas inutile de compléter cet +exposé en résumant les diverses phases de la négociation des +forteresses depuis la convention du 14 décembre jusqu'au règlement +définitif de la question. C'est qu'en effet cette convention, loin de +clore la discussion, la ranima. Les lettres qui vont suivre nous +mettent au fait des péripéties du débat, mais on en suivrait +difficilement le fil si l'on n'en connaissait par avance les lignes +principales.</p> + +<p>Le cabinet français fut mécontent de la convention du 14 décembre, et +cela pour deux raisons: la première est qu'il eût voulu voir +substituer Charleroi et Tournai à Philippeville et à Marienbourg; la +deuxième et la plus importante c'est que, d'après le texte de +l'article 1<sup>er</sup>, les puissances semblaient s'adjuger «une sorte de +patronage présent et à venir sur les forteresses à démolir», d'autant +plus que la France avait été exclue de cette convention. On a vu, en +effet, qu'elle avait été signée uniquement entre les quatre puissances +d'une part et la Belgique de l'autre.</p> + +<p>M. de Talleyrand reçut l'ordre d'obtenir des puissances qu'elles +modifiassent la convention sur ces deux points et le cabinet des +Tuileries ajouta qu'il ferait attendre la ratification du traité du 15 +novembre jusqu'à ce que satisfaction ait été donnée à la France. M. de +Talleyrand différait sur cette question d'opinion avec le ministère. +Il craignait de voir pour un détail qu'il assurait être secondaire +compromettre toute son œuvre. Aussi voulut-il user d'un moyen +dilatoire en proposant d'ajourner la discussion sur Philippeville et +Marienbourg (voir p. <a href="#Page_388">388</a>), mais ce biais fut peu goûté à Paris où l'on +réclamait une solution prompte et franche. Ce n'est que le 23 janvier, +et après bien des atermoiements, que M. de Talleyrand obtint des +puissances la déclaration reproduite page 407 qui mit fin à la +discussion. Toutefois le cabinet français n'obtint pas gain de cause +sur la question de Philippeville et Marienbourg.</p> + +<p><a name="Footnote_325" id="Footnote_325"></a><a href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> Les deux places fortes de Philippeville et Marienbourg +avaient été réunies à la France par le traité des Pyrénées (1659). Le +traité de 1815 les lui avait enlevées.</p> + +<p><a name="Footnote_326" id="Footnote_326"></a><a href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> Le général Sébastiani venait d'avoir une attaque +d'apoplexie. Voir à ce sujet une lettre de l'amiral de Rigny à M. de +Talleyrand (Appendice p. <a href="#Page_494">494</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_327" id="Footnote_327"></a><a href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> Claude, baron Mounier, né en 1784, auditeur au Conseil +d'État en 1806, puis intendant de Saxe-Weimar et de Silésie, intendant +des bâtiments de la couronne, conseiller d'État (1815) et pair de +France en 1817. Il refusa le ministère en 1820, mais fut nommé +directeur général de l'administration départementale. Sous la +monarchie de Juillet il continua de siéger à la Chambre des pairs +jusqu'à sa mort (1843).</p> + +<p><a name="Footnote_328" id="Footnote_328"></a><a href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> Il s'agissait d'une démarche directe du roi de Prusse +près de l'empereur de Russie pour le déterminer à ratifier le traité +du 15 novembre. (<i>Note de M. de Bacourt.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_329" id="Footnote_329"></a><a href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> Une insurrection orangiste avait éclaté le 20 décembre +dans le Luxembourg sous la conduite du baron de Torcano. Les insurgés, +d'abord vainqueurs, avaient proclamé le rétablissement du roi +Guillaume. Les gardes civiques et les troupes belges eurent bientôt +raison de ce mouvement.</p> + +<p><a name="Footnote_330" id="Footnote_330"></a><a href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> M. de Talleyrand, voyant l'hostilité que rencontrait à +Paris la convention du 14 décembre, et devant le refus des puissances +de substituer Tournai et Charleroi à Philippeville et Marienbourg +avait proposé la rédaction suivante: «Les plénipotentiaires des quatre +cours ont commencé par arrêter la démolition de Mons, Ath et Menin, se +réservant de déterminer plus tard le sort des autres places.» Le +cabinet français n'admit pas cette solution, car elle laissait +toujours supposer que la France reconnaissait aux puissances le droit +ultérieur de disposer souverainement des forteresses belges.</p> + +<p><a name="Footnote_331" id="Footnote_331"></a><a href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> Camille Périer, ancien auditeur au conseil d'État et +ancien préfet sous l'Empire et la Restauration. Était député depuis +1828. Créé pair en 1837.</p> + +<p><a name="Footnote_332" id="Footnote_332"></a><a href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> Le cabinet des Tuileries désirait obtenir des +puissances une déclaration explicite qu'elles n'entendaient, garder +sur les forteresses belges aucune espèce de suzeraineté. M. de +Talleyrand obtint gain de cause sur ce point (Voir page <a href="#Page_407">407</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_333" id="Footnote_333"></a><a href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> Lord Aberdeen avait interpellé le cabinet sur les +affaires de Belgique et s'était élevé violemment contre l'intervention +française (Voir les <i>Débats</i> du 30 janvier).</p> + +<p><a name="Footnote_334" id="Footnote_334"></a><a href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> Sur les sentiments du cabinet de Berlin à cet égard, +voir à l'Appendice page <a href="#Page_495">495</a> une lettre de M. Bresson à M. de +Talleyrand.</p> + +<p><a name="Footnote_335" id="Footnote_335"></a><a href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> M. de Talleyrand fait ici allusion au complot dit de la +rue des Prouvaires. Deux à trois mille hommes avaient été embauchés +par l'agent légitimiste Poncelet pour tenter un coup de main sur la +famille royale. La police arrêta les chefs du complot dans la nuit du +1<sup>er</sup> au 2 février dans une maison de la rue des Prouvaires, et le +mouvement fut étouffé.</p> + +<p><a name="Footnote_336" id="Footnote_336"></a><a href="#FNanchor_336"><span class="label">[336]</span></a> Alexis Foedorowitch, comte puis prince Orloff, né en +1786, servit dans l'armée russe durant les guerres de l'empire. Il +devint général en 1828. En 1829, il signa le traité d'Andrinople avec +la Porte, et fut en 1830 nommé ambassadeur à Constantinople. En 1832, +il fut chargé d'une mission importante à La Haye et à Londres; de +retour en Russie, il reçut le commandement de l'armée envoyée en +Turquie contre Ibrahim-pacha, et signa le traité d'Unkiar-Skelessi +(1833). Il fut ensuite nommé conseiller d'État, directeur de la police +secrète, prit part aux conférences de Berlin et d'Olmütz (1853) et +représenta la Russie au congrès de Paris (1856). Il reçut peu après le +titre de prince, fut nommé président du conseil de l'empire et du +conseil des ministres. Il mourut en 1861.</p> + +<p><a name="Footnote_337" id="Footnote_337"></a><a href="#FNanchor_337"><span class="label">[337]</span></a> Il s'agit de l'expédition d'Ancône. Cette ville fut +occupée le 22 février 1832. On se rappelle qu'en juillet 1831, M. +Périer avait obtenu le retrait des troupes autrichiennes du territoire +pontifical. Mais peu de mois après, de nouveaux soulèvements +éclatèrent dans les États de l'Église. Le pape fit appel aux +Autrichiens qui accoururent aussitôt (janvier 1832) M. Périer vit dans +ce fait une atteinte à la dignité de la France, et voulut que celle-ci +partageai avec l'Autriche l'honneur de défendre le Saint-Siège. De là +l'expédition d'Ancône. La colère de l'Autriche fut très vive mais +impuissante, et les autres cabinets furent également émus. M. Pozzo +reçut l'ordre de quitter Paris si l'ambassadeur d'Autriche demandait +ses passeports. A Londres, l'opposition tory fit entendre de violentes +récriminations. Toutefois, tout se borna en paroles.—M. de Talleyrand +blâma cette expédition, malgré une lettre de Madame Adélaïde qui lui +exposait les idées du roi et du cabinet à ce sujet. Voir à +l'Appendice, page <a href="#Page_496">496</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_338" id="Footnote_338"></a><a href="#FNanchor_338"><span class="label">[338]</span></a> Le général Cubières avait été envoyé à Rome pour aviser +le pape de l'occupation d'Ancône par les troupes françaises. Le pape +fut d'abord vivement irrité de ce coup de force, et fit entendre de +vives protestations à M. de Sainte-Aulaire. Ce n'est que le 16 avril +qu'une convention intervint entre le cabinet des Tuileries et la cour +de Rome, aux termes de laquelle le pape autorisait l'occupation +française.</p> + +<p><a name="Footnote_339" id="Footnote_339"></a><a href="#FNanchor_339"><span class="label">[339]</span></a> L'occupation autrichienne n'avait pris fin en juillet +1831 que sur la promesse du pape faite à la France, médiatrice, et à +l'Autriche d'une amnistie et de réformes libérales.</p> + +<p><a name="Footnote_340" id="Footnote_340"></a><a href="#FNanchor_340"><span class="label">[340]</span></a> Ambassadeur d'Angleterre à Vienne.</p> + +<p><a name="Footnote_341" id="Footnote_341"></a><a href="#FNanchor_341"><span class="label">[341]</span></a> Maubreuil, qui depuis plusieurs années était +entièrement oublié, essaya de rappeler l'attention sur lui en +intentant un procès à M. de Talleyrand. Il le perdit le 1<sup>er</sup> mars +devant la cour de Paris.—L'affaire, au reste, ne fit aucun bruit.</p> + +<p><a name="Footnote_342" id="Footnote_342"></a><a href="#FNanchor_342"><span class="label">[342]</span></a> Dom Pedro venait de partir pour son expédition de +Portugal. Parti de Belle-Isle le 13 février, il aborda à Terceira le 3 +mars. Il parut le 8 juillet devant Porto.</p> + +<p><a name="Footnote_343" id="Footnote_343"></a><a href="#FNanchor_343"><span class="label">[343]</span></a> On sait que, d'après la procédure parlementaire +anglaise, tout bill public doit être discuté successivement par la +Chambre des communes et par la Chambre <i>réunie en comité</i>. Ce mot +«comité» ne signifie nullement dans le cas présent une commission élue +par l'assemblée à l'effet de discuter le bill: le <i>comité</i> comprend +toute la Chambre. Lorsque la réunion du comité a été prononcée, le +speaker quitte le fauteuil, et à partir de ce moment, par une fiction +que l'usage a consacrée, la séance de la Chambre est suspendue et +celle du comité commence.</p> + +<p><a name="Footnote_344" id="Footnote_344"></a><a href="#FNanchor_344"><span class="label">[344]</span></a> Projet de traité communiqué confidentiellement à la +conférence par les plénipotentiaires des Pays-Bas en date du 30 +janvier 1832.—Martens, t. XXIII, p. 349.</p> + +<p><a name="Footnote_345" id="Footnote_345"></a><a href="#FNanchor_345"><span class="label">[345]</span></a> La couronne de Grèce avait été offerte par la +conférence au prince Othon dans le courant de janvier. Son père +accepta en son nom, et le 7 mai suivant, une convention définitive fut +signée en ce sens à Londres entre la Bavière d'une part, la France, la +Russie et l'Angleterre de l'autre.</p> + +<p><a name="Footnote_346" id="Footnote_346"></a><a href="#FNanchor_346"><span class="label">[346]</span></a> Le prince Jean de Saxe, né en 1801, marié en 1822 à +Amélie, fille du roi Maximilien de Bavière. Il monta sur le trône en +1854 et mourut en 1873. Il avait été patronné pour le trône de Grèce +par la France.</p> + +<p><a name="Footnote_347" id="Footnote_347"></a><a href="#FNanchor_347"><span class="label">[347]</span></a> Guillaume-Louis-Auguste, margrave de Bade né en 1792, +marié à Élisabeth princesse de Wurtemberg. Il mourut en 1859.</p> + +<p><a name="Footnote_348" id="Footnote_348"></a><a href="#FNanchor_348"><span class="label">[348]</span></a> Simon Bolivar, le fameux libérateur de l'Amérique du +sud (1783-1830). Il avait été en 1819 nommé dictateur de la Colombie +et du Venezuela. Il s'était démis de ses fonctions peu de mois avant sa mort.</p> + +<p><a name="Footnote_349" id="Footnote_349"></a><a href="#FNanchor_349"><span class="label">[349]</span></a> Julien Ouvrard (1770-1847), fameux financier dont la +fortune date de la Révolution et de l'empire. Après 1830 il fut mêlé à +toutes les intrigues politiques du temps et se mit au service du roi +de Hollande, de dom Miguel et de don Carlos.</p> + +<p><a name="Footnote_350" id="Footnote_350"></a><a href="#FNanchor_350"><span class="label">[350]</span></a> Henry, marquis de La Rochejacquelein, neveu du célèbre +général vendéen, né en 1805, pair de France sous la Restauration, +député en 1842, et sénateur sous l'empire.</p> + +<p><a name="Footnote_351" id="Footnote_351"></a><a href="#FNanchor_351"><span class="label">[351]</span></a> Lord Palmerston et M. de Talleyrand marchaient +absolument ensemble sur ce point. (Voir à l'Appendice trois lettres +qui en font foi, pages <a href="#Page_496">496</a>, <a href="#Page_497">497</a> et <a href="#Page_498">498</a>).</p> + +<p><a name="Footnote_352" id="Footnote_352"></a><a href="#FNanchor_352"><span class="label">[352]</span></a> Le capitaine de vaisseau Gallois commandait l'escadre +envoyée à Ancône. Il devint contre-amiral en 1835.</p> + +<p><a name="Footnote_353" id="Footnote_353"></a><a href="#FNanchor_353"><span class="label">[353]</span></a> Voici cette déclaration qui est assez décisive:</p> + +<p>«Après avoir épuisé tous les moyens du persuasion et toutes les voies +de conciliation pour aider Sa Majesté le roi des Pays-Bas à établir +par un arrangement à l'amiable et conforme tout à la fois à la dignité +de sa couronne et aux intérêts de ses sujets qui lui sont restés +fidèles, la séparation des deux grandes divisions du royaume des +Pays-Bas, l'empereur ne se reconnaît plus dorénavant la possibilité de +lui prêter aucun appui ni secours.</p> + +<p>»Quelque périlleuse que soit la situation où le roi vient de se placer +et quelles que puissent être les conséquences de son isolement, Sa +Majesté Impériale faisant taire quoique avec un regret inexprimable, +les affections de son cœur, croira devoir laisser la Hollande +supporter seule la responsabilité des événements qui peuvent résulter +de cet état de choses.</p> + +<p>»Fidèle à ses principes, elle ne s'associera pas à l'emploi de moyens +coercitifs qui auraient pour but de contraindre le roi des Pays-Bas +par la force des armes à souscrire aux vingt-quatre articles. Mais, +considérant qu'ils renferment les seules bases sur lesquelles puisse +s'effectuer la séparation de la Belgique et de la Hollande ... Sa +Majesté Impériale reconnaît comme juste et nécessaire que la Belgique +reste dans la jouissance actuelle des avantages qui résultent pour +elle desdits articles et notamment de celui qui stipule sa neutralité +déjà reconnue en principe par le roi des Pays-Bas lui-même. Par une +conséquence naturelle de ce principe, Sa Majesté Impériale ne saurait +s'opposer aux mesures répressives que prendrait la conférence pour +garantir et défendre cette neutralité, si elle était violée par une +reprise des hostilités de la part de la Hollande....»</p> + +<p><a name="Footnote_354" id="Footnote_354"></a><a href="#FNanchor_354"><span class="label">[354]</span></a> Sir Francis Burdett (1770-1844). Il entra à la Chambre +des communes en 1796 où il devint un des principaux leaders du parti +whig. Il représentait le bourg de Westminster en 1831, et soutint +énergiquement le bill de réforme.</p> + +<p><a name="Footnote_355" id="Footnote_355"></a><a href="#FNanchor_355"><span class="label">[355]</span></a> Le choléra s'était répandu en Europe vers la fin de +1831. En janvier 1832, il était à Londres. Le 29 mars, il fut signalée +Paris, où il prit immédiatement une intensité redoutable. Le 3 avril, +M. Casimir Périer en fut atteint à la suite d'une visite qu'il avait +faite à l'Hôtel-Dieu avec le duc d'Orléans. Il lutta six semaines +contre le fléau et finit par succomber le 16 mai.</p> + +<p><a name="Footnote_356" id="Footnote_356"></a><a href="#FNanchor_356"><span class="label">[356]</span></a> La ratification de l'Autriche contenait une réserve au +sujet <i>des droits de la Confédération germanique quant aux articles +qui concernent l'échange d'une partie du Limbourg contre une partie du +Luxembourg</i>. En outre, par une déclaration insérée au protocole, le +plénipotentiaire autrichien prévoyait la <i>nécessité</i> d'une négociation +ultérieure entre la Hollande et la Belgique pour la conclusion d'un +traité comprenant les vingt-quatre articles avec les modifications que +les cinq puissances auront jugé admissibles.</p> + +<p>La ratification prussienne était pure et simple dans ses termes. +Toutefois, M. de Bülow adhéra verbalement à la réserve de l'Autriche +et, en outre, fit insérer au protocole une déclaration témoignant des +<i>vives sympathies</i> de son gouvernement pour celui de la Haye, et de +son désir de voir ajouter ultérieurement au traité des articles +additionnels qui pourraient améliorer la situation de la Hollande.</p> + +<p><a name="Footnote_357" id="Footnote_357"></a><a href="#FNanchor_357"><span class="label">[357]</span></a> Joseph Albani, de l'illustre famille romaine de ce nom, +était commissaire apostolique dans la Romagne, où il s'était signalé +par des rigueurs excessives. Son rappel fut le signal d'une détente et +d'un apaisement dans le pays. Le cardinal mourut en 1834.</p> + +<p><a name="Footnote_358" id="Footnote_358"></a><a href="#FNanchor_358"><span class="label">[358]</span></a> A la séance de la Chambre des communes du 16 avril, il +s'éleva une discussion à propos des réclamations de sujets anglais +contre la capture de bâtiments de commerce anglais faite par le +gouvernement brésilien au moment où il était en guerre avec la +République Argentine. Le Brésil avait promis une indemnité qui n'avait +jamais été payée. Sir R. Peel prit la parole et transporta +immédiatement la question sur le terrain politique: il protesta contre +l'appui donné par l'Angleterre à dom Pedro. Il compara dom Miguel à +Louis-Philippe. «En quoi, dit-il, ses droits sont-ils moins bons que +ceux de Louis-Philippe à la couronne de France. Certes, ce n'est pas +sous le rapport de la légitimité...»</p> + +<p><a name="Footnote_359" id="Footnote_359"></a><a href="#FNanchor_359"><span class="label">[359]</span></a> Le docteur Broussais, professeur à la faculté de Paris +(1772-1838), le chef de l'école physiologique qui, après avoir été +fort en vogue, était tombée dans un discrédit complet.</p> + +<p><a name="Footnote_360" id="Footnote_360"></a><a href="#FNanchor_360"><span class="label">[360]</span></a> M. de Talleyrand écrivait le soir de ce même jour une +autre lettre à madame de Vaudémont qu'on lira également avec +intérêt.—Voir à l'Appendice, p. <a href="#Page_498">498</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_361" id="Footnote_361"></a><a href="#FNanchor_361"><span class="label">[361]</span></a> La ratification russe portait une réserve importante. +L'empereur Nicolas ne ratifiait que «sauf les modifications et +amendements à apporter dans un arrangement définitif entre la Hollande +et la Belgique aux articles 9, 12 et 13». Or les articles en question +relatifs à la navigation des eaux intermédiaires et au partage de la +dette étaient précisément ceux que le cabinet de la Haye refusait de +reconnaître.</p> + +<p><a name="Footnote_362" id="Footnote_362"></a><a href="#FNanchor_362"><span class="label">[362]</span></a> John Singleton Copley, baron de Lyndhurst, né en 1772, +avait d'abord été député aux Communes. Il fut lord chancelier dans le +cabinet Wellington. Il se démit en 1830 au moment de la chute du +cabinet tory, fut de nouveau revêtu de cette charge en 1834 et en +1841. Il mourut en 1863.</p> + +<p><a name="Footnote_363" id="Footnote_363"></a><a href="#FNanchor_363"><span class="label">[363]</span></a> Édouard Law, comte d'Ellenborough, succéda en 1818 à +son père à la Chambre des lords, où il siégea dans le parti tory. Il +fut, en 1834 et 1841, président du bureau des affaires de l'Inde, +gouverneur général de l'Inde en 1841, premier lord de l'amirauté en +1846, et président du bureau de contrôle de l'Inde en 1858.</p> + +<p><a name="Footnote_364" id="Footnote_364"></a><a href="#FNanchor_364"><span class="label">[364]</span></a> Antoine-Eugène Genoude, né en 1792, fut d'abord +professeur de l'Université. Il se fit plus tard un nom comme +publiciste et journaliste ultra-royaliste sous la Restauration. Après +1830, il continua la lutte en faveur de la légitimité dans la <i>Gazette +de France</i> dont il était le propriétaire et le principal rédacteur. +Il fut élu député en 1846 et mourut en 1849. M. Genoude était entré +dans les ordres en 1834. Au moment de la discussion de la loi +électorale, la <i>Gazette de France</i> avait demandé le suffrage universel +dans le seul but de faire de l'opposition au cabinet qui réclamait le +cens de deux cents francs.</p> + +<p><a name="Footnote_365" id="Footnote_365"></a><a href="#FNanchor_365"><span class="label">[365]</span></a> Le roi avait refusé le 8 mai de créer les soixante pairs que réclamaient +lord Grey et lord Brougham. Il préféra accepter la démission des ministres. +Le duc de Wellington fut chargé de composer un nouveau cabinet, mais +ses négociations échouèrent, en même temps qu'une vive opposition +contre tout changement de ministère se manifestait dans l'opinion publique. +Finalement, après une crise qui dura dix jours, lord Grey retira +sa démission, et le cabinet fut reconstitué.</p> + +<p><a name="Footnote_366" id="Footnote_366"></a><a href="#FNanchor_366"><span class="label">[366]</span></a> Madame la duchesse de Berry avait débarqué le 29 avril +sur la côte de Provence; le lendemain, se produisit à Marseille une +tentative d'insurrection qui fut immédiatement réprimée. La duchesse, +voyant sa cause compromise dans le Midi, traversa secrètement la +France, gagna la Vendée et arriva vers le 15 mai au château de +Dampierre, en Saintonge. Là elle prépara le soulèvement qui allait +éclater dans l'ouest dans la nuit du 3 au 4 juin.</p> + +<p><a name="Footnote_367" id="Footnote_367"></a><a href="#FNanchor_367"><span class="label">[367]</span></a> M. de Thorn, sénateur et gouverneur pour le roi des +Belges de la province de Luxembourg, avait été arrêté par ordre du +gouvernement hollandais le 17 avril 1832. Le roi Guillaume par une +note du 7 mai, mettait comme conditions de sa libération, +l'élargissement des individus arrêtés en Belgique depuis la révolution +et le désistement de toutes poursuites contre les contumaces. M. de +Thorn ne fut mis en liberté que le 23 novembre suivant.</p> + +<p><a name="Footnote_368" id="Footnote_368"></a><a href="#FNanchor_368"><span class="label">[368]</span></a> La Chambre avait voté l'article du bill qui conférait +la franchise électorale à l'un des faubourgs de Londres; cette clause +avait été combattue avec acharnement par l'opposition tory, ainsi que +toutes celles qui augmentaient le nombre des représentants des grands +centres de population.</p> + +<p><a name="Footnote_369" id="Footnote_369"></a><a href="#FNanchor_369"><span class="label">[369]</span></a> Frédéric duc d'York et d'Albany, deuxième fils du roi +George III, né en 1763, marié à la princesse Frédérique, fille du +prince royal de Prusse. Il mourut en 1827.</p> + +<p><a name="Footnote_370" id="Footnote_370"></a><a href="#FNanchor_370"><span class="label">[370]</span></a> François-Marie-Charles comte de Rémusat, né en 1797, +neveu de Casimir Périer, était alors député de Muret. Il devint +sous-secrétaire d'État à l'intérieur en 1836, et ministre de +l'intérieur en 1840. Il vécut dans la retraite sous l'empire. En 1871, +il fut nommé ministre des affaires étrangères et mourut en 1875.</p> + +<p><a name="Footnote_371" id="Footnote_371"></a><a href="#FNanchor_371"><span class="label">[371]</span></a> Le roi Louis-Philippe se rendait à Compiègne pour y +rencontrer le roi des Belges, et convenir des préliminaires du mariage +de celui-ci avec la princesse Louise d'Orléans. (<i>Note de M. de +Bacourt.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_372" id="Footnote_372"></a><a href="#FNanchor_372"><span class="label">[372]</span></a> La conférence avait signé le 4 mai un protocole par +lequel elle invitait la Belgique et la Hollande à entamer +immédiatement des négociations pour signer un traité définitif. Le roi +Léopold répondit à cette invitation par une note en date du 11 mai, +qui déclarait qu'il ne se prêterait à des négociations qu'autant que +le traité du 15 novembre aurait eu un commencement d'exécution. Il +exigeait l'évacuation du territoire belge, notamment celle d'Anvers, +et la libre navigation de la Meuse. Par suite d'une indiscrétion, +cette note ayant été publiée dans les journaux avant sa remise +officielle à la conférence, le cabinet belge en signa une autre que le +général Goblet porta à Londres au commencement de juin. Elle +reproduisait en termes catégoriques la première note du 11 mai. Quant +au gouvernement hollandais, il répondit également par une note en date +du 7 mai à la conférence. Par cette note, il déclarait «qu'il voyait +avec un regret infini les plénipotentiaires des cinq cours regarder le +traité du 15 novembre comme la base invariable de la séparation, de +l'indépendance, et de l'état de possession de la Belgique, tandis que +de son côté il devait persister à considérer ce traité comme +essentiellement opposé au protocole du 27 janvier 1831».</p> + +<p><a name="Footnote_373" id="Footnote_373"></a><a href="#FNanchor_373"><span class="label">[373]</span></a> Napoléon-Hector Soult, marquis, puis duc de Dalmatie, +fils du maréchal. Né en 1801, il servit dans l'armée, devint capitaine +d'artillerie, mais donna sa démission en 1830 et entra dans la +diplomatie. Il fut successivement accrédité à Stockholm (1831), à la +Haye (1832), à Turin et à Berlin. En 1813 il fut élu député. Il mourut +en 1857.</p> + +<p><a name="Footnote_374" id="Footnote_374"></a><a href="#FNanchor_374"><span class="label">[374]</span></a> On sait que la duchesse de Berry se trouvait alors en +Vendée.</p> + +<p><a name="Footnote_375" id="Footnote_375"></a><a href="#FNanchor_375"><span class="label">[375]</span></a> Il y eut à Paris, à la suite de l'enterrement du +général Lamarque, une émeute terrible qui éclata le 5 juin et qui se +prolongea jusqu'au milieu de la journée du 6; ces deux journées sont +connues historiquement sous le nom de <i>journées de juin</i>. (<i>Note de M. +de Bacourt.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_376" id="Footnote_376"></a><a href="#FNanchor_376"><span class="label">[376]</span></a> Ce protocole avait été dressé le 31 mai en réponse à +une note adressée à la conférence par les plénipotentiaires +hollandais, qui contenait de nouvelles propositions.</p> + +<p>La conférence déclarait dans ce protocole «que les propositions de +cette note ne différaient en rien de celles qui, adressées il y avait +plus de deux mois au comte Orloff à la Haye, avaient motivé de sa part +la déclaration du 27 mars dernier»;</p> + +<p>Qu'en conséquence, il n'y avait pas lieu pour la conférence de tenir +compte de ladite note «et qu'il lui restait à s'occuper des +résolutions que la gravité des circonstances réclamait de sa part.»</p> + +<p><a name="Footnote_377" id="Footnote_377"></a><a href="#FNanchor_377"><span class="label">[377]</span></a> La conférence avait, en effet, renoué des négociations +avec le roi des Pays-Bas par le protocole n<sup>o</sup> 65 du 11 juin. Il +renfermait les concessions que la conférence croyait pouvoir accorder +aux Pays-Bas. Le 30 juin, les plénipotentiaires hollandais +répondirent, mais leur réponse ne terminait pas encore le différend. +Toutes ces pièces se trouvent dans le vingt-troisième volume de la +collection de Martens, pages 415 et suivantes.</p> + +<p><a name="Footnote_378" id="Footnote_378"></a><a href="#FNanchor_378"><span class="label">[378]</span></a> M. Thorn, sujet belge, avait été arrêté par les +autorités hollandaises dans la place de Luxembourg, dont le territoire +était au roi des Hollandais mais qui était une forteresse de la +Confédération. (<i>Note de M. de Bacourt.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_379" id="Footnote_379"></a><a href="#FNanchor_379"><span class="label">[379]</span></a> Note adressée en triple exemplaire aux +plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie de la part des +plénipotentiaires français et anglais, en date du 19 juin.</p> + +<p>Cette note déclarait que les plénipotentiaires français et anglais ne +s'étaient prêtés à une nouvelle négociation avec le roi des Pays-Bas +que dans le seul but de ne pas rompre l'unité d'action des cinq +puissances; que le résultat de cette nouvelle négociation était de +suspendre l'exécution du traité du 15 novembre: qu'il était +regrettable que les plénipotentiaires des trois puissances n'aient pu, +faute d'instructions, assigner un terme à cette suspension; que +toutefois les soussignés croyaient devoir prévenir les +plénipotentiaires des trois cours, qu'ils ne pouvaient considérer +cette suspension comme illimitée, et que si au 31 août, le roi des +Belges réclamait l'exécution du traité du 15 novembre, leurs +gouvernements ne pourraient pas lui refuser satisfaction.</p> + +<p><a name="Footnote_380" id="Footnote_380"></a><a href="#FNanchor_380"><span class="label">[380]</span></a> Voir pages <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_12">12</a> et <a href="#Page_16">16</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_381" id="Footnote_381"></a><a href="#FNanchor_381"><span class="label">[381]</span></a> Voir page <a href="#Page_8">8</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_382" id="Footnote_382"></a><a href="#FNanchor_382"><span class="label">[382]</span></a> Voir page <a href="#Page_11">11</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_383" id="Footnote_383"></a><a href="#FNanchor_383"><span class="label">[383]</span></a> Voir page <a href="#Page_14">14</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_384" id="Footnote_384"></a><a href="#FNanchor_384"><span class="label">[384]</span></a> Sur le dissentiment qui existait alors entre M. de +Talleyrand et le cabinet français, et dont M. Bresson supportait les +conséquences, voir page <a href="#Page_54">54</a>. Lord Ponsonby recevait de son côté des +instructions en faveur du prince d'Orange.</p> + +<p><a name="Footnote_385" id="Footnote_385"></a><a href="#FNanchor_385"><span class="label">[385]</span></a> Voir page <a href="#Page_22">22</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_386" id="Footnote_386"></a><a href="#FNanchor_386"><span class="label">[386]</span></a> Cette lettre a été écrite par le prince d'Orange aux +personnes qu'il croit dévouées à sa cause en Belgique. (<i>Note du +prince de Talleyrand.</i>)</p> + +<p><a name="Footnote_387" id="Footnote_387"></a><a href="#FNanchor_387"><span class="label">[387]</span></a> Voir page <a href="#Page_28">28</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_388" id="Footnote_388"></a><a href="#FNanchor_388"><span class="label">[388]</span></a> Étienne, comte Mejan, né en 1766, avocat puis +journaliste sous la Révolution. Au 18 brumaire, il devint secrétaire +général de la préfecture de la Seine. Il suivit ensuite le prince +Eugène en Italie, devint secrétaire de ses commandements, puis +conseiller d'État, et en 1816 fut choisi par le prince pour être +gouverneur de ses enfants. Il mourut en 1846.</p> + +<p><a name="Footnote_389" id="Footnote_389"></a><a href="#FNanchor_389"><span class="label">[389]</span></a> Voir page <a href="#Page_31">31</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_390" id="Footnote_390"></a><a href="#FNanchor_390"><span class="label">[390]</span></a> Voir page <a href="#Page_19">19</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_391" id="Footnote_391"></a><a href="#FNanchor_391"><span class="label">[391]</span></a> Le protocole du 20 janvier qui assurait la neutralité +de la Belgique et qui avait été fort bien accueilli aux Tuileries.</p> + +<p><a name="Footnote_392" id="Footnote_392"></a><a href="#FNanchor_392"><span class="label">[392]</span></a> Séance du 27 janvier. M. Mauguin avait interpellé le +général Sébastiani sur l'attitude du gouvernement au sujet de la +question polonaise.</p> + +<p><a name="Footnote_393" id="Footnote_393"></a><a href="#FNanchor_393"><span class="label">[393]</span></a> M. Van de Weyer se trompait, car huit jours plus tard, +le 7 février, la conférence de Londres signait un protocole qui +excluait le duc de Leuchtenberg.</p> + +<p><a name="Footnote_394" id="Footnote_394"></a><a href="#FNanchor_394"><span class="label">[394]</span></a> Voir page <a href="#Page_69">69</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_395" id="Footnote_395"></a><a href="#FNanchor_395"><span class="label">[395]</span></a> M. Bresson ne revint pas à Londres. Après un court +séjour en France, il fut envoyé à Berlin où au bout de quelques mois, +il fut définitivement accrédité.</p> + +<p><a name="Footnote_396" id="Footnote_396"></a><a href="#FNanchor_396"><span class="label">[396]</span></a> Voir page <a href="#Page_98">98</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_397" id="Footnote_397"></a><a href="#FNanchor_397"><span class="label">[397]</span></a> Sir R. Gordon, frère de lord Aberdeen, était +ambassadeur de la Grande-Bretagne près de la Porte.</p> + +<p><a name="Footnote_398" id="Footnote_398"></a><a href="#FNanchor_398"><span class="label">[398]</span></a> Voir page <a href="#Page_153">153</a>.—On se rappelle que le général +Guilleminot, ambassadeur de France à Constantinople, fut rappelé à la +suite des incidents qui font l'objet de cette dépêche.</p> + +<p><a name="Footnote_399" id="Footnote_399"></a><a href="#FNanchor_399"><span class="label">[399]</span></a> Voir page <a href="#Page_230">230</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_400" id="Footnote_400"></a><a href="#FNanchor_400"><span class="label">[400]</span></a> Voir page <a href="#Page_244">244</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_401" id="Footnote_401"></a><a href="#FNanchor_401"><span class="label">[401]</span></a> Alexandre Rodenbach, né en 1786, homme politique et +littérateur belge. Sous le gouvernement du roi Guillaume, il s'était +fait un nom comme journaliste libéral. Aussi fut-il élu député en +1830. Il demeura à la chambre jusqu'en 1866 et mourut en 1869. M. +Rodenbach était aveugle depuis l'âge de onze ans.</p> + +<p><a name="Footnote_402" id="Footnote_402"></a><a href="#FNanchor_402"><span class="label">[402]</span></a> Député au congrès et l'un des membres les plus +bouillants de l'assemblée.</p> + +<p><a name="Footnote_403" id="Footnote_403"></a><a href="#FNanchor_403"><span class="label">[403]</span></a> Voir page <a href="#Page_248">248</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_404" id="Footnote_404"></a><a href="#FNanchor_404"><span class="label">[404]</span></a> Voir page <a href="#Page_372">372</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_405" id="Footnote_405"></a><a href="#FNanchor_405"><span class="label">[405]</span></a> Voir page <a href="#Page_412">412</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_406" id="Footnote_406"></a><a href="#FNanchor_406"><span class="label">[406]</span></a> Voir page <a href="#Page_417">417</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_407" id="Footnote_407"></a><a href="#FNanchor_407"><span class="label">[407]</span></a> Voir page <a href="#Page_432">432</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_408" id="Footnote_408"></a><a href="#FNanchor_408"><span class="label">[408]</span></a> Voir page <a href="#Page_432">432</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_409" id="Footnote_409"></a><a href="#FNanchor_409"><span class="label">[409]</span></a> Voir page <a href="#Page_432">432</a>.</p> + +<p><a name="Footnote_410" id="Footnote_410"></a><a href="#FNanchor_410"><span class="label">[410]</span></a> Voir page <a href="#Page_446">446</a>.</p></div> +</div> + +<hr class="p4 c15" /> + +<h2 class="p6">TABLE DU TOME QUATRIÈME</h2> + +<hr class="c15" /> + +<h3>DIXIÈME PARTIE (<i>Suite</i>).</h3> + +<div class="left30"> +<table border="0" cellpadding="10" cellspacing="20" summary="TOC"> +<tr> + <td class="p2" align="left"><span class="smcap">Révolution de 1830</span> (<i>suite</i>)</td> + <td align="right"><a href="#Page_3"><small>3</small></a></td> +</tr> +<tr> + <td class="p2" align="left"><span class="smcap">Appendice</span></td> + <td align="right"><a href="#Page_481"><small>481</small></a></td> +</tr> +</table> +</div> + +<hr class="p2 c15" /> + +<h5 class="p6">PARIS.—IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20,—14876-10-91.</h5> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du prince de Talleyrand, +Volume IV (of V), by Charles-Maurice de Talleyrand Périgord + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DE TALLEYRAND, IV (OF V) *** + +***** This file should be named 31952-h.htm or 31952-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/1/9/5/31952/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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